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Histoire & Sociétés Rurales

2006/2 (Vol. 26)


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Le bâtiment agricole. Regards croisés de l’Antiquité à l’actuel, journées d’étude organisées à Saint-Christophe en Brionnais les 29 et 30 septembre 2006 par l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales à l’occasion de son assemblée générale

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Deux années après un colloque sur l’élevage, l’équipe du pôle Sociétés et Espaces ruraux de la mrsh de Caen et l’Association d’Histoire des Sociétés rurales se sont retrouvées à Saint-Christophe-en-Brionnais (Saône-et-Loire), les 29 et 30 septembre 2006, pour des journées d’études consacrées au Bâtiment agricole, dans les locaux du Centre d’Étude des Patrimoines Culturels qu’anime avec enthousiasme Pierre Durix.

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Le thème choisi, sujet du séminaires du pôle pendant l’année 2005-2006, impliquait un panorama historique très large – de l’époque protohistorique à l’actuel – ainsi que des regards croisés, dans un souci d’interdisciplinarité, les communications faisant appel à l’histoire, à la géographie, à l’archéologie, et encore à l’ethnologie, à l’agronomie, à l’architecture. La diversité de la recherche tenait également dans la représentation de six universités, pour des rencontres fort agréables, et certainement nécessaires pour faire le point de la recherche concernant le bâti.

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Philippe Madeline, dans son introduction, a insisté sur le rôle des bâtiments ruraux dans les performances agricoles, dans le progrès, tant de l’hygiène que de la production ; il a souligné, en particulier depuis les années 1990, l’importance numérique et spatiale des constructions rurales, contre une tendance constante, dans la recherche, à occulter ce domaine d’études. Jean-Marc Moriceau a mis en avant l’apport réduit des historiens au sujet du bâti, mis de côté pendant longtemps, sans que le rôle de l’habitat ou de l’annexe agricole ne fût jamais, ou presque, mis en exergue, si ce n’est par les ethnologues et archéologues pour des périodes anciennes ; il a souligné la multitude des modèles, et des constantes, mais l’absence de fluctuations, de comparaisons évolutives, du fait d’un trop petit nombre d’études. De ce colloque, on attendait beaucoup non seulement pour donner une vue de l’actualité scientifique sur le sujet, mais encore pour dessiner des voies, peut-être communes, tout au moins cohérentes, pour l’avenir.

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Le problème de la confrontation entre sources écrites et sources archéologiques du bâti a été exposé par Philippe Leveau, dans sa présentation des bâtiments d’exploitation agricole en Gaule romaine, avec une problématique lexicale, un souci de concordance entre les textes, les études historiennes, et ce que l’on trouve lors des fouilles, le danger consistant à appliquer dans la recherche de terrain des raisonnements scientifiques qui ne sont pas forcément bons, si bien que le chercheur se trouve constamment en face de difficultés d’identification des activités agricoles, surtout devant les fondations de structures périssables, en bois par exemple. Olivier Buchsenschutz, pour la période protohistorique, s’est appuyé sur des représentations plastiques (celles d’« urnes cabanes » qui servaient à contenir les cendres des défunts) ou graphiques (gravures sur vase), aidant à l’identification, toujours plus maîtrisée, de petites unités d’exploitation, de greniers aériens sur pilotis, de silos, de caves, etc.

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Patrice Beck, médiéviste, a repris ce thème épineux des différentes sources, dessinant une coupure au xiie siècle, avec des images et textes plus rares avant cette époque, des vestiges plus fragiles également, davantage de données ensuite, mais avec une importante carence au niveau des études réalisées jusqu’à aujourd’hui, un rappel historiographique venant présenter de rares travaux, un effort constaté depuis 1990, mais un effort encore insuffisant qui ne permet pas de grandes synthèses significatives, malgré des progrès indiscutables dans l’identification des matériaux, dans leur datation, un regard amélioré sur les différents systèmes d’exploitation, sur les évolutions complexes qui peuvent être observées, et quelques conclusions, ainsi le constat d’une préférence de la pierre pour l’habitat, du bois pour les annexes agricoles. Nicolas Reveyron a exposé un travail de datation des différentes étapes de construction d’une ferme de Saône-et-Loire du xviiie siècle, d’après une analyse des matériaux et des techniques de jonction entre les bâtiments (avec la pierre, le pisé, le crottin de cheval, le bois, etc.), en insistant sur la nécessité de lier à cette recherche de terrain l’étude des textes, complémentaire.

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Fulgence Delleaux nous a emmené dans le Hainaut-Cambrésis du xviiie siècle, dans une étude peu commune, celle des couvertures, avec l’appui des textes, mais aussi avec l’apport iconographique, principalement d’après les Albums de Croÿ. Si le chaume s’impose aux xvie et xviie siècles, entre autres à cause des guerres et des incendies, qui empêchent les propriétaires d’investir dans la tuile, plus coûteuse à installer ou à réparer, il semble y avoir une meilleure période pour le toit en dur après la mort de Louis XIV et l’accalmie militaire, même si le chaume domine toujours dans le Nord à la fin de l’Ancien Régime, recouvrant plus de 70 % des bâtiments agricoles ; il faut attendre la seconde moitié du xixe siècle pour voir tuiles et ardoises s’imposer. Une autre évolution, de 1750 à 1900, nous a été présentée par François Vallat, cette fois au sujet des bâtiments d’élevage, d’après les écrits théoriques, les observations de la période, et encore d’après le support iconographique, consistant surtout ici en planches et gravures. Le coût, l’économie sont encore des critères d’importance, et l’on insiste beaucoup sur une absence d’hygiène au début de la période envisagée, sans grands soucis de maintenir les température et ventilation adéquates, malgré les conseils des agronomes ; la situation change essentiellement au xixe siècle, et principalement après 1850, par une meilleure régulation de l’air ambiant et par une attention plus grande envers la salubrité des sols, même si la diffusion des améliorations dans les campagnes est très lente.

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L’ethnologie avait sa place dans le colloque, étant une des sciences humaines qui a le plus étudié le domaine du bâti et ses logiques structurelles, ses significations structurales. Jean-François Simon a analysé une exploitation de Basse-Bretagne, jusque la fin des années 1960, en regardant les diverses constructions, dispersées autour de la maison d’habitation, le tout fonctionnant selon deux espaces distincts, la cour et l’aire à battre, chacun prenant des significations antagonistes, complémentaires, la cour domaine de la femme, l’aire domaine de l’homme, l’intervenant opposant l’obscurité, la froideur, l’humidité du premier espace à la luminosité, à la chaleur, à la surélévation et à la sécheresse du second, chacun étant spécialisé, mais aussi contrôlé par son complément. Ces distinctions ne sont plus valables de nos jours, globalement, on ne retrouve pas un tel ordonnancement, et l’origine du « déchirement » est ancienne, à voir, a-t-il souligné, dans l’arrivée du tracteur, source d’une révolution dans l’agencement des fermes.

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L’architecte Michel Barrué a dressé le bilan d’un travail mené dans les années 1980 avec son épouse, Monique Barrué-Pastor, auprès d’éleveurs en haute montagne pyrénéenne, en réponse à des demandes croissantes en matière de construction de bâtiments d’élevage, et en matière de réflexion architecturale, dans l’optique d’un bâti adapté autant aux structures traditionnelles des zones concernées qu’aux nouveaux besoins agricoles, dans l’intégration des nouveaux impératifs technico-économiques, les nouvelles surfaces devant accueillir une quarantaine de bêtes, contre une huitaine avant. L’assemblée a pu être frappée par les froides critiques qu’a reçues l’architecte de la part de collègues, vis-à-vis d’un travail rural mal perçu, ou encore des Architectes des Bâtiments de France, défenseurs d’une simple copie des modèles traditionnelles ; Michel Barrué a souligné l’intérêt d’une telle expérience, mais aussi les difficultés à transmettre cette passion aux étudiants architectes, et au monde de l’architecture, qui ne s’intéresse que trop peu aux bâtiments d’exploitation.

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Sous l’angle géographique, Philippe Madeline a présenté un état de ses recherches sur les bâtiments d’exploitation agricole depuis 1980, relevant les inégalités spatiales dans les nouvelles constructions, au niveau national, des bâtiments importants dans les zones d’élevage, dans le Grand Ouest, dans le Massif Central, soulignant la diminution du nombre d’exploitations mais l’importance des nouveaux travaux, ou encore des transformations d’ouvrages anciens, dans des adaptations tout de même limités par des besoins différents et parfois par l’introduction de nouvelles spécialisations qui rendent les anciennes surfaces inutilisables. Il a montré l’importance des politiques de subventions, des plans de restructuration, dans la dynamique des constructions, ainsi que le souci mis en avant par les pouvoirs publics d’une discrétion et d’une esthétisation des bâtiments nouveaux.

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Claire Lafage et Christophe Soulard, chercheurs à l’inra, ont proposé des réflexions sur le rapport entre innovation, exploitation rurale et environnement, d’après une étude sur l’Hérault, région viticole, dans le constat d’une délocalisation des exploitations agricoles vers les campagnes, d’un développement périphérique du bâti dispersé, d’un décalage entre l’évolution technique et l’arrivée, plus tardive, de nouvelles structures, adaptées aux innovations. Dans un autre département, les Hautes-Alpes, nous avons pu observé, avec Philippe Moustier, l’évolution du bâti agricole, depuis 1950, dans des zones montagneuses, avec un habitat fort dispersé, des « maisons blocs » rassemblant l’ensemble des activités, dont un élevage ovin et bovin très présent ; si cet élevage a reçu le soutien des subventions publiques dans les années 1960 et 1970, beaucoup de fermes ont été abandonnées, pour faire place à des pavillons, à des gîtes, dans une nouvelle économie de la montagne, liée au tourisme, les grandes exploitations subsistantes se faisant rares.

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Sans être absent des autres communications, le point de vue même des exploitants a été mis en exergue par Maxime Marie, dans son analyse des représentations paysagères d’agriculteurs normands, estimées d’après une méthode dite des « appareils photo jetables » qui demandait aux acteurs eux-mêmes de réaliser des clichés autour de leurs exploitations, pour représenter différents registres, comme ceux de l’identification, de la valorisation touristique, des évolutions du paysage, dans une forme d’expression originale, aux conclusions intéressantes. Ainsi, le bâti rural, comme l’occupation du sol, la maille bocagère, joue un rôle importants dans la structuration des représentations, avec une référence fréquente aux bâtiments modernes, et de manière générale aux transformations agricoles des espaces. Par ailleurs, Maxime Marie a observé un attachement plus grand aux anciens bâtiments chez les agriculteurs plus âgés, qui en outre donnent une valeur touristique aux nouvelles constructions, ce qui n’est pas le cas chez les plus jeunes, qui, par contre, incluent les bâtiments anciens dans leurs outils de travail (tourisme, vente de produits).

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Le colloque a bénéficié de communications de qualité, mais encore d’une seconde démarche scientifique très fructueuse, la visite de trois fermes brionnaises, sous un soleil radieux, et dans un accueil toujours chaleureux de la part des propriétaires et fermiers. À Curbigny, Louis Collaudin, fermier retraité, a mené la visite, en partant des bâtiments anciens, du xviiie siècle, jusqu’à une étable construite en 2002, en passant par les besoins nouveaux de l’activité, par les adaptations effectuées, les diverses évolutions de l’exploitation, vouée à l’élevage bovin (50 laitières, 80 vaches et bœufs de race charolaise), ou encore à celui de volailles (15 000 pièces environ). Ensuite, c’est à Gibles, dans une ferme isolée, que Louis Fayard a reçu l’assemblée, assisté de sa fille dans la narration de l’histoire de l’exploitation et dans l’exposition des changements connus depuis le début du xixe siècle (spécialisation dans l’élevage porcin et la culture de la pomme de terre) jusqu’à nos jours (élevage de 70 à 80 bovins). Enfin, Pierre Durix lui-même nous a ouvert la cour de sa ferme, à Saint-Symphorien-des-Bois, pour nous présenter des bâtiments des xviie et xviiie siècles, qui ont connu des ajouts, mais très peu de modifications, et qui sont utilisés actuellement par un fermier dans l’élevage de 60 à 70 bovins.

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Concluons, avec Jean-Marc Moriceau et Philippe Madeline, sur l’hétérogénéité des interventions, l’intérêt méthodologique très fort, dans le croisement de points de vue parfois très différents, entre les disciplines, mais encore selon les périodes historiques, selon les angles d’approche géographiques. Ce colloque forme une étape non négligeable dans l’interdisciplinarité, vers une compréhension commune du sujet, la possibilité de découvrir des méthodes, des études à poursuivre ou à compléter, notamment sur les processus de construction et le changement des pratiques dans la transformation des bâtiments.

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Florian Reynaud

Le canton : un territoire du quotidien dans la France contemporaine (1790-2006), colloque organisé à Rennes les 21-23 septembre 2006, par le cerhio/crhisco, sous la direction de Yann Lagadec, Jean Le Bihan et Jean-François Tanguy, maîtres de conférences en histoire à l’université de Rennes 2/Haute-Bretagne

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Au cœur de toutes les interrogations durant ces trois jours, le canton constitue un véritable angle mort de l’historiographie, à la différence d’autres échelles administratives – communes et départements notamment – quant à elles déjà étudiées. D’où l’intérêt d’avoir privilégié ici, comme le souligne Jean Le Bihan dans son introduction, une approche pluridisciplinaire. Associant histoire, géographie, droit, science politique et témoignages de « praticiens » du fait cantonal, ce colloque s’est organisé autour de six thématiques déclinées en 29 contributions, ayant pour la plupart un cadre rural. Conscients d’interroger un objet trop souvent négligé par les historiens, les organisateurs ont souhaité retracer la genèse, la vie puis la remise en question d’un territoire encore controversé à l’heure actuelle. À travers une analyse diachronique, les intervenants ont soulevé un certain nombre de questions récurrentes : le canton est-il un cadre administratif, politique et économique pertinent ? Est-il possible de le réformer ? Comment l’espace cantonal est-il organisé ? Quelles relations le chef-lieu et les communes avoisinantes peuvent-ils entretenir ? Quels sont les discours et les représentations inhérents à cet espace ? Peut-on considérer le canton comme un cadre « naturel » d’interrelations, à l’origine d’un certain sentiment d’appartenance ? Si toutes ces questions n’ont pas trouvé de réponses entières et définitives, ce colloque expérimental a véritablement permis d’élargir le champ des connaissances mais aussi l’horizon des possibles.

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Lors de la première séance, quatre historiens modernistes ont traité de la naissance des cantons pendant la Révolution et le Consulat. Yann Lagadec et Serge Bianchi font tout d’abord remarquer que l’accouchement ne s’est pas effectué sans douleur : la création de nouveaux centres de pouvoir – ces chefs-lieux devant être accessibles en une demi-journée depuis n’importe quel point de l’espace cantonal – et de nouvelles limites administratives, rompant largement avec les structures de l’Ancien Régime, suscitent en effet tensions et conflits, et alimentent les concurrences entre les bourgs ruraux. En Bretagne comme dans le Bassin parisien, rejouent souvent des tensions plus anciennes. La réussite des nouvelles circonscriptions est de ce fait incontestablement ambiguë : alors que l’hostilité est patente en matière militaire, le bilan administratif est plus mitigé. Au contraire, les greffes judiciaire et électorale semblent pour leur part bien prendre, y compris dans les campagnes. Le canton se construit ainsi d’emblée comme un espace politique majeur. Le phénomène est sans doute moins net dans l’Allemagne napoléonienne. Bien que la création des cantons allemands ait pour objectif de casser le cadre territorial des anciennes seigneuries rurales, Nicolas-Peter Todorov souligne la persistance de l’influence des seigneurs, en raison notamment de l’importance que leur accordent certains préfets, désireux de se créer une clientèle. Ainsi, si la mise en place des justices de paix est sans doute un échec ici, le canton n’en constitue pas moins un réel enjeu social et politique, capable d’intéresser les paysans. C’est tout aussi net dans le cas de Fontainebleau, étudié par Marie-France Montel : ici, pendant le Directoire, les deux municipalités de cantons – l’une urbaine, l’autre rurale – s’opposent, la première imposant sa prééminence à la seconde grâce à la présence de nombreuses élites et à la concentration des sociabilités politiques directoriales.

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Les deuxième et troisième ateliers étudient respectivement la réforme cantonale et les fonctions administratives qui se développent dans ce cadre spatial. Tenant compte des déficits fonctionnels et « démocratiques » évidents du canton, le projet de loi Martignac (1829) tente de valoriser celui-ci en créant des conseils cantonaux. Les arrière-pensées sociales ne sont pas absentes de ce projet, qui vise indirectement à établir un nouvel ordre sociopolitique dominé par la petite et la moyenne propriété, celles des élites cantonales justement. Cette ambition est finalement rejetée par la plus grande partie des ultras et des libéraux, provoquant d’ailleurs la chute de son principal porteur. Marie-Vic Ozouf-Marignier souligne ainsi les difficultés précoces à réformer le canton, suggérant, ce faisant, que ce territoire est, très tôt, bien autre chose qu’une simple « coquille vide ». C’est d’ailleurs dans ce cadre cantonal, comme le montre Alp Yücel Kaya, que s’installent, en 1852, les commissions permanentes d’enquêtes agricoles, placées le plus souvent sous la présidence des notables du chef-lieu, maire mais aussi juge de paix. Cela illustre l’espèce d’« âge d’or » cantonal de la seconde moitié du xixe siècle, ce qui n’empêche guère les réflexions touchant à la réforme de ce cadre territorial, comme l’illustrent les projets de décentralisation proposés sous la iiie République au cœur de du travail de Michel Le Guenic. En effet, s’ils trouvent difficilement leur place dans les réflexions « régionalistes », les cantons n’en sont que très rarement absents. Mieux encore, ce cadre cantonal, loin d’être pensé de manière autonome, y est systématiquement inséré dans un système plus large – en relation avec la commune, l’arrondissement ou le département. Comme le montre l’étude de Gildas Tanguy sur les Congrès internationaux des Sciences Administratives et la Revue internationale dans la première moitié du xxe siècle, ces questionnements sur la réforme du canton – ou des circonscriptions de même nature à l’étranger – ne sont en rien strictement français. Ils trouvent d’ailleurs parfois des traductions concrètes, notamment au lendemain de la Première Guerre mondiale dans le cadre de la réforme de la carte judiciaire. Vincent Bernaudeau décrit l’effort de rationalisation des justices de paix qui se réalise à partir de 1919 par la réunion sous une seule et même juridiction de deux cantons limitrophes, un « binage » concernant au premier chef les cantons ruraux.

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Les séances suivantes sont consacrées aux recompositions territoriales et aux enjeux politiques cantonaux, aussi bien passés que présents. Pour Corinne Marache, si le chef-lieu de canton en milieu rural aquitain est un pôle de dynamisme et un lieu d’échanges dans la seconde partie du xixe siècle, il est tout autant un lieu de reconnaissance et d’interconnaissance qu’une interface entre l’urbain et le rural, entre le local et le national. Cela n’est pas sans conséquences politiques, comme l’illustrent les communications d’Henri Courrière et de Jean-Paul Pellegrinetti, portant respectivement sur les Alpes-Maritimes durant la dernière décennie du Second Empire et la Corse sous la IIIe République. Dans le premier de ces départements, atypique car créé en 1860 et pour une part détaché du Royaume de Piémont Sardaigne et en cela particulièrement intéressant, le conseil général associe à la fois des notables au sommet de leur carrière politique et d’autres en quête de « promotion ». Aussi la lutte pour entrer dans l’assemblée départementale contribue-t-elle à cristalliser les oppositions entre villages ou entre factions villageoises. La situation corse est assez comparable. Malgré l’importance des pratiques claniques ou clientélistes, les fonctions de conseiller général, entre État et municipalités, permettent d’asseoir une suprématie électorale et/ou une certaine notabilité, parfois préexistantes, garantes de la stabilité et de la croissance des réseaux politiques des principales familles corses largement ancrées dans les villages. Consacrée aux cantons – urbains pour une large part – de Béziers, l’étude de Fabien Nicolas insiste quant à elle sur deux dimensions valant aussi largement pour les campagnes de ce Midi rouge : d’une part l’existence d’une sorte de « ticket » conseiller général/conseiller d’arrondissement, d’autre part l’émergence du canton non seulement comme territoire d’action du notable mais également comme territoire aux dimensions adaptées à l’organisation partisane – ici, celle des radicaux-socialistes.

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Si le maillage administratif français donne l’image légendaire d’une remarquable stabilité depuis sa fondation, l’approche géo-historique de Marie-Vic Ozouf-Marignier, Alexandra Laclau et Nicolas Verdier s’étendant de 1801 à 2006 tend à nuancer cette vision : près de 25 % des communes ont changé de canton au cours de ces deux siècles et 50 % au moins de nom de canton. Il est vrai cependant que ce sont les cantons urbains et périurbains qui connaissent en la matière le plus grand nombre de modifications, tandis que le développement de l’intercommunalité vient aujourd’hui brouiller les cartes. C’est à cette question que s’intéresse plus particulièrement la communication de Guillaume Bailly, interrogeant les logiques spatiales à l’œuvre dans la création des établissements publics de coopération intercommunale (epci), à la fois à l’échelle de la Haute Normandie et à celle de la France. Les résultats se révèlent particulièrement significatifs : 20 % des epci épousent les limites des cantons, 8 % supplémentaires ne s’en distinguent que d’une commune en plus ou en moins. En cela, comme le constate Olivier Dedieu pour l’Hérault, « face à une intercommunalité qui veut tuer le canton, le canton épouse l’intercommunalité », tout particulièrement dans les zones rurales. Il est vrai que le canton a dans ce cas une plus grande visibilité et qu’il est tout sauf cet « objet politique non-identifié, voire inexistant » étudié par le politiste Emmanuel Cherrier. Les chiffres d’abstention lors des élections cantonales tendraient à illustrer cette idée. Pourtant, l’existence politique du canton semble plus évidente à d’autres communicants. Thomas Marty insiste ainsi sur les « usages préfectoraux » du canton et les bouleversements engendrés par la réforme cantonale ouverte en 1907 et close en 1928. L’instrumentalisation de cette circonscription politique de base est encore bien présente dans la seconde moitié du xxe siècle comme le montre le redécoupage électoral de 1986 analysé par Pierre Bourdereau. Pour lui, le canton demeure un territoire essentiel de la vie politique locale (ce dont ne sont cependant guère convaincus Pierre Maille, président du Conseil général du Finistère, ou Stéphane Guerard qui pensent nécessaire la réforme, voire la suppression du canton) et le « gabarit » de base de toutes les stratégies de découpage ou redécoupage électoral, ce que tend à confirmer le géographe Michel Bussi.

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La dernière demi-journée de ce colloque s’est attachée à mieux comprendre la question du maintien de l’ordre à l’échelle du canton. Jean-François Tanguy commence par sortir de l’ombre les commissaires cantonaux créés à l’aube du Second Empire dans un idéal de surveillance totale, tout particulièrement dans les campagnes les plus reculées. Utopique et illusoire, cet édifice policier s’érode rapidement à partir de 1860, laissant les cantons ruraux aux forces gendarmiques ou, ponctuellement, à une coopération gendarmerie-police parfois difficile, comme le montre Laurent Lopez dans son intervention consacrée aux relations entre les deux corps entre 1875 et 1914. L’action des gendarmes est plus particulièrement analysée par Aurélien Lignereux, Arnaud Dominique Houte et, à une échelle plus grande, Caroline Brousseaud. Le premier s’intéresse au « moment 1850 » qui voit se généraliser l’implantation cantonale des brigades. Quant à savoir si l’échelle cantonale est toujours pertinente à la fin du xixe et au début du xxe siècle, Arnaud-Dominique Houte note que ce cadre territorial est souvent critiqué car perçu comme inadapté en raison des conséquences de la croissance urbaine d’une part, de la modernisation des transports d’autre part. La brigade de gendarmerie n’en reste pas moins fondamentalement cantonale, constituant de fait une force de police judiciaire de proximité bien adaptée au monde rural, comme l’illustre le cas du canton ardennais de Carignan dans l’Entre-deux-guerres, étudié par Caroline Brousseaud.

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Au final, ce colloque apparaît à la fois riche et prometteur, le canton se révélant comme un véritable objet de recherche, bien au-delà du seul cadre d’étude qu’il a souvent constitué jusqu’ici. S’il doit impérativement être mis en perspective avec d’autres échelons administratifs, il apparaît aussi comme un territoire complexe et fondamental, embrassant de multiples dimensions de la vie des campagnes françaises : économiques, sociales et politiques. Toutefois, ses âges et son histoire se montrent fortement différenciés selon les espaces, comme l’a démontré l’approche multiscalaire souhaitée par les organisateurs – alternant le micro et le macro, le local et le national, voire l’international. Au-delà des riches conclusions de ces journées, de nouvelles questions émergent aussi, appelant de futures études. Il s’agirait, entre autres, d’analyser le canton comme cadre sociétal, base de recrutement militaire, comme milieu de vie, source d’inspiration pour la littérature, ou encore de réfléchir sur les relations entre canton et famille. Bref, la publication des actes de ce colloque, prévue prochainement, devrait susciter de nouvelles recherches, signe de l’indéniable réussite de ces journées.

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François Lambert et Fabien Lostec

État et sociétés rurales ; l’intervention de l’État dans les campagnes et les processus décisionnels, colloque du Mans, 29-30 septembre 2006

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Dans le cadre de l’action cost a 35 dirigée par Gérard Béaur, ayant pour thème les sociétés rurales européennes, un colloque a été organisé par Nadine Vivier à l’université du Maine, les 29 et 30 septembre 2006, sous le titre État et sociétés rurales ; l’intervention de l’État dans les campagnes et les processus décisionnels. Le groupe de travail s’est interrogé sur les motivations et les buts de l’intervention de l’État dans les sociétés rurales, les moyens qu’il a utilisés, à la fois moyens de connaissance nécessaires à la prise de décision, puis moyens pour façonner le comportement des populations ; il a aussi pris en compte les réactions des populations concernées, acceptation ou refus.

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Ce sujet avait attiré bon nombre de propositions parmi lesquelles seize furent sélectionnées afin d’obtenir la plus grande cohérence possible pour les travaux et d’avoir le maximum de pays représentés. Les communicants venaient de onze pays (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Grèce, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède, Suisse) et nous avons pu mener une réflexion comparative à partir des cas nationaux exposés. Les communications étaient fort riches et méritent une publication comprenant une synthèse comparative, mais ceci sera un plus long travail. Présentons ici quelques premiers éléments de réflexion apparus lors des discussions.

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Quelles furent les principales préoccupations de l’État, et quelles motivations l’ont poussé dans ses actions ? La modernisation, entendue dans le sens d’un accroissement de la productivité de la terre, est la raison presque toujours invoquée dans la première moitié du xixe siècle pour justifier l’intervention publique. Il s’y ajoute souvent, mais non explicitement, la volonté de modeler la société, comme ce fut le cas dans les États influencés par la philosophie des Lumières. Malgré tout, il semble que progressivement, dans tous les pays, la raison fondamentale de l’intervention de l’État devienne le besoin de s’assurer la loyauté politique des paysans : ce fut le cas des états fondés sur le suffrage universel (France et Belgique) aussi bien que des états ayant un mode de suffrage plus restreint (Espagne, Prusse). De façon plus surprenante, ce fut aussi le cas des dictatures du xxe siècle, Salazar et Franco puis du régime communiste hongrois.

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Mais comment les gouvernements apprécient-ils les besoins et les voeux des sociétés rurales ? Ceux-ci sont le plus fréquemment exprimés par les plus riches propriétaires, qui veulent sauvegarder leurs intérêts personnels, aussi est-il nécessaire de comprendre l’influence mutuelle entre propriétaires et gouvernement. Ce dernier agit selon ses projets de société et ceci peut le conduire à une politique complexe qui associe les encouragements au progrès technique d’une part avec le traditionalisme culturel et religieux d’autre part, poussant ainsi à un isolement culturel des campagnes devenues conservatoires des traditions: ce fut le cas en Belgique et en France durant la Grande Dépression, puis sous les dictatures de Franco et Salazar. Il apparaît bien que ces représentations des sociétés rurales furent parfois en discordance avec la réalité.

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Quelle fut l’efficacité de l’intervention de l’État ? On est habitué à croire qu’il fut le principal agent de modernisation, par opposition aux paysans arc-boutés sur leurs traditions. Plusieurs exemples ont montré que des paysans indépendants ou des paysans regroupés en associations (comices ou syndicats) ne restaient pas passifs ; au contraire, ils ont innové et leurs solutions ont pu être reprises ensuite par les politiques publiques (ex. de la jac en France).

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La confrontation des situations nationales montre partout, au-delà des différences, une intervention croissante de l’État, ce que révèle la multiplication des organes gouvernementaux chargés de l’agriculture. Certaines de ces étapes ont fait l’objet d’études : l’utilisation des enquêtes et des outils statistiques à partir des années 1760 (France et Allemagne), la création d’un bureau de l’agriculture au sein d’un ministère puis d’un ministère à part entière dans tous les pays, la création de chambres d’agriculture et autres organismes consultatifs (Prusse, Espagne), l’aide de l’État aux banques locales destinées à soutenir les réformes agraires (Prusse) ou la modernisation (France, Belgique), enfin la création d’un corps d’ingénieurs agricoles et d’écoles pour la formation d’agriculteurs.

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Afin de mieux comprendre ces processus décisionnels de l’État, une session du colloque fut consacrée à cet aspect précis, la formation des agriculteurs. Quels rôles respectifs revint aux propriétaires, aux petits paysans et aux gouvernants ? Qui prit les initiatives ? Les propriétaires furent généralement, dès les années 1820-30, à l’origine des fermes modèles destinées à former des contremaîtres ou chefs de culture (Cosimo Ridolfi en Italie, Mathieu de Dombasle en France, Edvard Nonnen en Suède). Ce système était bien adapté aux besoins des grandes fermes employant des journaliers ou encore des grandes fermes italiennes de la mezzadria. Dans les années 1840-50, l’État accepta d’intervenir en finançant surtout l’enseignement de haut niveau, en particulier la recherche agronomique. Alors que la plupart des États ont accru progressivement leur degré d’intervention, la Suède se distingue par des fluctuations. L’État y a soutenu l’enseignement agricole dans les années 1830 avant de marquer un net recul au cours des années 1860. Puis la Grande Dépression l’incita, comme dans tous les autres États, à intervenir afin d’aider les fermiers à faire face aux difficultés.

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L’enseignement agricole ne rencontra qu’un succès limité, les faibles effectifs provenant du manque d’enthousiasme de la population rurale. Les subventions allouées restaient souvent bien maigres car les propriétaires, élus dans les assemblées législatives, ne voulaient pas voter les crédits, trait général en Europe, de l’Espagne à la Suède. L’offre de formation était-elle adaptée aux besoins réels des paysans ? Les cas étudiés permettent d’en douter fortement. Il apparaît nettement que l’enseignement ne fournissait qu’une petite partie de l’apprentissage des jeunes hommes et femmes ; il était complété par la formation des jeunes embauchés dans les grandes fermes, les services créés par l’État pour conseiller les agriculteurs (professeurs, stations agronomiques, services créés aussi par les associations et syndicats, sans oublier les conseils des firmes privées qui vendent les machines et engrais); enfin il faudrait donner plus d’attention aux média (almanachs, revues agronomiques, puis films). Dans la mesure où les petites exploitations dominent dans la plupart des pays, une grande partie du processus de formation des agriculteurs a rendu nécessaire l’implication des organismes publics.

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Cette rencontre prouve, s’il en était encore besoin, la richesse des confrontations internationales. Elle souligne l’originalité de chaque région tout en montrant les mouvements fondamentaux qui ont souvent un socle commun.

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Nadine Vivier

Georges Pompidou et le monde des campagnes, 1962-1974, colloque d’Aurillac, organisé par l’Association Georges Pompidou, 8-9 juin 2006

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La période durant laquelle Georges Pompidou fut Premier ministre (1962-1968) puis Président de la République (1969-1974) correspond à une phase de mutations décisives dans le monde rural : baisse considérable du nombre des agriculteurs et de leur part dans la population active, mais aussi de la population rurale dans son ensemble.

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Le colloque organisé par l’association Georges Pompidou est ouvert par Vincent Descœurs, président du Conseil général du Cantal, qui donne lecture du message adressé par Jacques Chirac, ancien ministre de l’Agriculture et du Développement rural sous Georges Pompidou : il rappelle ses racines cantaliennes, et met l’accent sur l’articulation entre la modernisation des campagnes françaises au cours des années 1960 et 1970 et la « dimension humaine, qu’il refusait de sacrifier sur l’autel de la modernité ». La tension entre progrès économique et préoccupation sociale se révèle comme un élément structurant des communications et des débats.

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Les deux premiers intervenants traitent du rapport intime entre Georges Pompidou et le monde des campagnes, analysant les représentations véhiculées par la presse, parisienne mais aussi internationale, sur cet homme d’État issu des montagnes d’Auvergne. Observateurs et commentateurs mettent l’accent sur ses origines paysannes dès sa nomination à Matignon en 1962. Véronique Pradier note que les références au monde rural sont assez rares dans les discours de Georges Pompidou jusqu’en 1967, année de sa campagne électorale dans la 2e circonscription du Cantal. L’homme politique use ensuite à son tour de ces représentations, lors des élections présidentielles de 1969 notamment. Dans ce processus de réappropriation de la ruralité, Pompidou choisit d’ériger les valeurs paysannes en modèle pour un pays secoué par mai 1968. Il s’applique à lui-même cette démarche, faisant appel au mythe d’Antée pour illustrer l’apport de la terre à son équilibre personnel. Mythe et histoire se conjuguent dans les écrits sur Georges Pompidou, ce que montre Joël Fouilleron en évoquant les recherches savantes sur le patronyme Pompidou et les gloses sur ce village natal au nom improbable, Montboudif, mais aussi en soulignant les parallèles dressés avec un certain nombre d’Auvergnats : Eugène Rouher, Pierre Laval, et enfin le pape Gerbert (dit d’Aurillac), ce dernier associant le parcours d’un intellectuel à la réussite d’une ascension politique et acquérant une dimension européenne.

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Les deux communications suivantes traitent du rapport à la construction européenne. Gilbert Noël en retrace les étapes durant les années Pompidou. Premier ministre, celui-ci doit faire face aux défis conjugués de mener à bien cet engagement européen et la modernisation économique de la France. Gilbert Noël, qui souligne l’importance de la concertation entre le gouvernement et les organisations professionnelles agricoles, insiste sur la sollicitude de Pompidou envers l’exploitation familiale, et sur son plaidoyer pour un meilleur équilibre entre les prix des cultures et ceux de l’élevage. Jean Moulias s’interroge sur l’influence du Président sur la Politique Agricole Commune. Il relève son opposition à l’application du volet structurel du plan Mansholt (prévoyant la diminution drastique du nombre d’exploitations), son action en faveur de la montagne et son acceptation de l’élargissement (en faveur du Royaume-Uni).

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Bernard Bruneteau et Mathias Bernard analysent les enjeux politiques et sociaux du rapport de Georges Pompidou aux campagnes. Les années Pompidou, émaillées de nombreuses manifestations agricoles (dont une centaine avec violences), correspondent pourtant au basculement électoral d’un monde rural d’abord réfractaire au gaullisme, puis qui finit par apparaître comme l’un des piliers du régime. Georges Pompidou joue un rôle moteur dans cette réconciliation entre le pouvoir gaulliste et les organisations paysannes, jusqu’à l’institutionnalisation de la cogestion par la mise en place de la conférence annuelle en 1971. Dans ce processus, la mise en ballottage de Charles de Gaulle en 1965, qui n’est pas le seul fait des agriculteurs, provoque une prise de conscience de l’enjeu électoral que représente le monde rural et entraîne une inflexion dans le personnel gouvernemental (arrivée d’Edgar Faure rue de Varenne) et la tonalité des discours (Mathias Bernard évoque un « discours compassionnel » de la part de Pompidou).

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Les outils de la modernisation (enseignement agricole et crédit) font l’objet de deux communications. Thérèse Charmasson et Anne-Marie Lelorrain restituent l’importance des années Pompidou dans la structuration de l’enseignement agricole, qui se détache de plus en plus de l’Éducation Nationale. Les communicantes insistent sur les spécificités de l’enseignement agricole (rôle joué par les ingénieurs dans la formation, animation socioculturelle, importance de l’internat, etc.). Roger Nougaret évoque les deux réformes qui restructurent le Crédit agricole en 1966 et 1971, et en précise le rôle dans l’évolution des structures agraires mais aussi dans l’aménagement rural, l’établissement s’affranchissant progressivement de la seule profession agricole pour étendre ses activités bancaires à d’autres populations.

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La troisième séance élargit le débat aux enjeux de l’aménagement rural. Laurent Rieutort étudie la « géographie intime » de Pompidou, cantalienne mais aussi lotoise : le Premier ministre a en effet été élu conseiller municipal de Cajarc (Lot) en 1965, première expérience électorale, avant l’élection législative de 1967 dans le Cantal. Dans ces deux départements, Georges Pompidou fait sentir le poids de son influence (implantation d’une antenne de l’inra à Aurillac, classement aoc du vignoble de Cahors). Paradoxalement, les espaces les plus réceptifs aux orientations de la politique de modernisation sont la Châtaigneraie cantalienne et le Lot, les moins favorables politiquement au chef du gouvernement, puis de l’État (rappelons que le président du Conseil général du Lot est Gaston Monnerville, qui s’est dressé avec force et vigueur contre la réforme constitutionnelle de 1962). Laurent Rieutort souligne la dimension novatrice des dispositifs de rénovation rurale adoptés en 1967 où apparaît une conception réellement régionale de la politique d’aménagement du territoire, les zones délimitées ne recoupant pas forcément les circonscriptions administratives. De plus, la politique agricole « se ruralise » par l’ouverture à d’autres activités économiques, comme le tourisme. Sophie Lignon-Darmaillac met en lumière l’accès du tourisme rural au rang d’activité économique depuis l’instauration des congés payés, mais un défaut d’organisation subsiste jusqu’aux années 1960. Un secrétariat d’État au tourisme apparaît dans le 3e gouvernement Pompidou, même si le succès du tourisme vert continue de dépendre des initiatives locales. Les années 1960 correspondent aussi à une phase de patrimonialisation de la nature, avec la création des parcs nationaux et des parcs naturels régionaux. L’attention portée à l’environnement est matérialisée par la création de la Direction générale de la protection de la nature le 4 mars 1970, dont Florian Charvolin retrace la genèse. L’intervention de Georges Pompidou dans ce domaine permet de mettre en adéquation les structures administratives et les objectifs annoncés en termes de qualité de vie, mais aussi d’interférer dans la gestion des affaires. L’intérêt porté à la nature est confirmé le 7 janvier 1971 par la nomination d’un ministre de l’Environnement, Robert Poujade.

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Trois grands témoins, Pierre Lelong, Lucien Douroux et Michel Woimant, ont livré leurs souvenirs sur les relations entre Georges Pompidou et les campagnes. Leurs récits ont dégagé quelques traits de la personnalité de l’homme politique, mais ont aussi révélé la vigueur des tensions qui existaient durant les années 1962-1966 entre le chef de l’État (et son ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville), Georges Pompidou et le ministre de l’Agriculture Edgard Pisani. L’accord s’est fait sur l’investissement personnel de Georges Pompidou (qui n’a pas informé au préalable ses conseillers de la teneur exacte des importants discours prononcés à Aurillac et Saint-Flour sur l’agriculture et la ruralité), la qualité et le caractère serein de son dialogue avec les représentants des organisations agricoles. Des divergences d’appréciation ont été sensibles quant à la part respective de Georges Pompidou et d’Edgard Pisani dans l’élaboration de la loi complémentaire de 1962, que Pierre Lelong estime être l’œuvre du Premier ministre (et de son cabinet) plus que du ministre de l’Agriculture. L’opposition classique entre fnsea et cnja a été quelque peu nuancée, par Michel Woimant notamment.

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Dans ses conclusions, Jean-Robert Pitte insiste sur l’image d’Épinal d’homme de la terre et le pragmatisme de Georges Pompidou, rappelle que le productivisme a été l’un des termes emblématiques de son temps, et note la force du lien entre syndicalisme agricole et gouvernement.

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Les participants au colloque ont pu visionner un film réalisé par l’Association Georges Pompidou en collaboration avec l’ina, documentaire présentant plusieurs discours et entretiens consacrés au monde rural. Dans ces interventions de Georges Pompidou, on observe la naissance d’une pratique que certains témoins ont évoquée, peut-être malgré eux d’ailleurs : la stigmatisation des « technocrates » de Bruxelles pour expliquer certaines difficultés dans la politique économique et sociale du gouvernement français.

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Fabien Conord

Techniques de travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas, colloque international de Nantes-Nozay-Châteaubriant, organisé par le Centre International de Culture Paysanne et Rurale de Treffieux (44), sous la direction de René Bourigaud, 25-28 octobre 2006

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Malgré les exhortations de Marc Bloch, il y a trois quarts de siècle, on en sait toujours aussi peu sur la façon dont les paysans d’autrefois labouraient leurs terres. Il y a sur ce point une véritable conspiration du silence entre les agronomes, qui s’imaginent savoir parce qu’ils ont des théories, et les historiens (avec lesquels je compte les géographes, les ethnologues, les archéologues, etc.) qui, eux, n’imaginent pas qu’il y ait quelque chose à savoir. La réussite du colloque organisé par René Bourrigaud sur un sujet aussi ingrat laisse espérer que cette conspiration commence à se dissoudre. Historiens et agronomes ont échangé au cours de ces journées avec une liberté de ton qui n’était pas de mise jusqu’alors. Il est devenu évident que pour comprendre les techniques paysannes et les raisonnements qui les sous-rendent, les uns et les autres sont également indispensables à ce qui ne peut qu’être une œuvre commune.

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Cette réussite est due, entre autres, au fait que dans certaines régions de la Loire-Atlantique, des procédés de labour qu’on croyait disparus depuis longtemps ont en fait subsisté jusqu’au remembrement et à la tractorisation des années 1950 et 1960. Si bien qu’il y a encore des anciens qui savent exactement, pour l’avoir pratiqué dans leur jeunesse, comment on utilisait l’outillage qui n’est plus conservé que dans les musées. Le programme du colloque comportait une matinée de reconstitution de ces labours à l’ancienne, en sillons, comme on disait autrefois dans les deux tiers de la France, et comme le disent encore les anciens mobilisés pour l’occasion. Ces démonstrations ont joué un rôle essentiel. Voir ne suffit pas pour comprendre. Mais voir montre qu’il y a quelque chose à comprendre, et il semble bien que cette leçon-là ait été parfaitement assimilée. Pour ceux qui ont vu, il ne peut plus être question de passer sous silence une activité aussi importante que les labours ni d’en dire n’importe quoi. Il y a une réalité, certes complexe et multiforme, mais qu’il faut prendre en compte si on veut se faire une idée un peu concrète de ce qu’étaient les agricultures d’autrefois.

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Le labour en sillons (avec un s s’il vous plaît, on ne parlait de billons que dans un petit nombre de régions) est un peu le pont aux ânes de cette géométrie champêtre. Un pont infranchissable par ceux qui ne font pas l’effort de s’interroger sur les réalités que désignent (ou cachent) les mots les plus courants. Mais le colloque ne s’est pas borné à ce seul thème, qui devra faire l’objet de développements futurs. Il a donné lieu à un véritable tour d’horizon, incluant aussi bien certaines formes de labour à bras (en Irlande, au Pérou) que la fabrication des instruments aratoires, artisanale (en Tunisie) et industrielle (Melotte en Belgique, Huard à Châteaubriant). Et il a été question aussi bien de l’Égypte ancienne que de l’Éthiopie actuelle, des heurs et malheurs de la coopération en Afrique que de la dernière mode de culture sans labour en provenance du Brésil. Poursuivre cette énumération serait sans profit, d’autant qu’il est possible dès maintenant de consulter le programme, les résumés et toute une série de documents préparatoires mis en ligne à cette occasion. L’essentiel est de bien voir que cette diversité ne signifie nullement éparpillement ou dispersion. L’univers des techniques de labour est vaste, mais pas illimité, et des comparaisons sans a priori sont le seul moyen d’en découvrir les structures. C’est pourquoi il doit être l’objet d’une exploration totalement libre, qui ne peut donc être que collective. L’équipe qui s’est constituée autour de René Bourrigaud ne s’arrêtera pas à ce premier essai.

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François Sigaut

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Pour la partie pratique, le champ avait été préparé avant l’arrivée des colloquistes. Le 11 septembre, au moment des fortes chaleurs de la fin de l’été, il avait été divisé en deux cantons symbolisant le nord et le sud du département de la Loire-Atlantique. Deux modes de labour (et aussi de semis) avaient été ainsi reconstitués : le sillon de deux raies pratiqué au sud de la Loire jusqu’aux années soixante et le sillon de quatre raies pratiqué au nord de la Loire jusqu’au début du siècle. Ce second mode de culture s’apparente plus à une méthode de semis qu’à une méthode de labour proprement dite : le grain est semé « sous la charrue », une charrue légère dite « patte de bique » – elle porte les initiales pdb – qui est utilisée pour recouvrir la semence. Et six semaines plus tard, après les premières pluies d’automne, le blé commençait à lever sur la partie qui avait été travaillée en sillons de quatre raies.

1 - Le champ préparé en sillons de quatre raies au centre et en sillons de deux raies de part et d’autre1
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Ce matin du 26 octobre, il avait plu et il pleuvait encore, la terre collait aux pieds des hommes et des bêtes, et tous les spécialistes du labour ancien rassemblés pour la démonstration pensaient ostensiblement que l’on ne peut pas faire du bon travail par ce temps-là. Ils ont cependant de très bonne grace, présenté aux colloquistes la technique classique du labour en billons. Trois instruments ont été mis en action – une charrue à rouelle classique, une crételeuse, un buttoir – tirés alternativement par deux superbes bœufs et un cheval noir. On a pu observer l’ouverture du sillon ancien par la charrue, puis la formation d’un nouveau sillon par la terre, qui au retour de la charrue, vient se poser sur le talon laissé au premier passage.

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Le buteur est un instrument plus fruste qui permet un labour sommaire mais rapide avant les semailles d’automne. Au premier passage, il ouvre une raie, au second passage, il ouvre une autre raie : entre ces deux raies se forme le sillon.

2 - Les deux bœufs de labour2
3 - La charrue à rouelles3
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Enfin un dernier instrument a été présenté et mis en action : la crételeuse, en fait une double charrue qui verse à droite et à gauche et sert donc à ouvrir, à écréter, les anciens sillons. L’espace entre les deux parties métallique est réglable, en fonction de la largeur du sillon que l’on veut ouvir. Le grain est ensuite semé, puis recouvert par un buteur ou une charrue.

4 - Le butteur est attaché derrière le cheval4
5 - La crételeuse5
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Annie Antoine

Titres recensés

  1. Le bâtiment agricole. Regards croisés de l’Antiquité à l’actuel, journées d’étude organisées à Saint-Christophe en Brionnais les 29 et 30 septembre 2006 par l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales à l’occasion de son assemblée générale
  2. Le canton : un territoire du quotidien dans la France contemporaine (1790-2006), colloque organisé à Rennes les 21-23 septembre 2006, par le cerhio/crhisco, sous la direction de Yann Lagadec, Jean Le Bihan et Jean-François Tanguy, maîtres de conférences en histoire à l’université de Rennes 2/Haute-Bretagne
  3. État et sociétés rurales ; l’intervention de l’État dans les campagnes et les processus décisionnels, colloque du Mans, 29-30 septembre 2006
  4. Georges Pompidou et le monde des campagnes, 1962-1974, colloque d’Aurillac, organisé par l’Association Georges Pompidou, 8-9 juin 2006
  5. Techniques de travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas, colloque international de Nantes-Nozay-Châteaubriant, organisé par le Centre International de Culture Paysanne et Rurale de Treffieux (44), sous la direction de René Bourigaud, 25-28 octobre 2006

Pour citer cet article

« Colloques et Journées d'études », Histoire & Sociétés Rurales 2/2006 (Vol. 26) , p. 247-263
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2006-2-page-247.htm.


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