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Histoire & Sociétés Rurales

2007/1 (Vol. 27)


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Jacques Jaubert et Michel Barbaza (dir.), Territoire, déplacements, mobilité, échanges pendant la Préhistoire : terres et hommes du sud. Actes du 126e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques (Toulouse, 2001), Paris, cths, coll. « Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques », 2005, 560 p.

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Cet ouvrage regroupe les actes du 126e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques qui s’est tenu à Toulouse en avril 2001 sur le vaste thème « Territoires, déplacements, mobilité, échanges : terres du sud ». Dans leur avant-propos, Jacques Jaubert et Michel Barbaza nous rappellent la genèse de ce colloque et la volonté d’aborder une région donnée selon une approche diachronique et autour d’un thème fédérateur. Il comprend quelques trente-six articles réunissant les meilleurs spécialistes de la question et couvre un large champ chronologique (depuis le Paléolithique ancien jusqu’au Chalcolithique).

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Les thématiques développées sont nombreuses – techno-typologie des industries, origines et caractérisation des matériaux, stratégies alimentaires et saisonnalité, données de l’anthropologie physique, art, etc. – et ciblées sur la France du Sud qui se présente comme une entité géographique et un territoire d’étude particulièrement intéressant permettant d’aborder ces différentes thématiques. L’iconographie est de très bonne qualité et vient enrichir les différents articles.

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Ce volume se veut avant tout un bilan des avancées nouvelles en Préhistoire et Protohistoire grâce à la contribution de disciplines en pleine mutation : archéopétrographie, archéozoologie et divers domaines archéométriques et ce, selon une approche systémique devenue incontournable depuis quelques années. Plusieurs articles font la brillante démonstration de l’efficience de cette approche intégrée. On mettra plus particulièrement en avant plusieurs contributions : sur la caractérisation des matériaux siliceux montrant un premier niveau de structuration territoriale, la contribution de S. Philibert sur l’analyse tracéofonctionnelle, les apports de l’archéozoologie, notamment la cémentochronologie, par L. Costamagno et L. Fontana et globalement les analyses techno-typologiques appliquées aux industries et à l’art.

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Dans son article introductif sur le Paléolithique, J.-P. Bracco nous rappelle combien la notion de territoire a été pendant longtemps galvaudée et fait appel « à une diversité sémiologique importante ». On peut regretter que cette synthèse n’ait pas été réalisée pour les périodes plus récentes. Un des apports les plus importants de cet ouvrage réside donc dans une réflexion approfondie sur la notion de territoire au niveau régional : territoires d’approvisionnement où sont puisées les matières premières, territoires culturels dans lesquels se développent les organisations sociales, les comportements techno-économiques et les modes de pensées, et les territoires d’échanges montrant les interactions entre les différents groupes humains au niveau technique, artistique et spirituel.

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À la lecture de ce volume, on ne peut qu’espérer la tenue prochaine de ce type de colloque pour d’autres régions d’Europe.

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Nathalie Molinès

Pierre Pétrequin, Rose-Marie Arbogast, Anne-Marie Pétrequin, Samuel van Willigen, Maxence Bailly (dir.), Premiers chariots, premiers araires. La diffusion de la traction animale en Europe pendant les ive et iiie millénaires avant notre ère, Paris, cnrs Éditions, 2006, 400 p.

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Cette importante réunion d’articles est l’aboutissement de deux tables rondes qui ont regroupé, à un an d’intervalle seulement, des archéologues, des ethnoarchéologues et des archéozoologues européens travaillant sur un épisode technique chronologiquement situé dans le courant du ive millénaire avant l’ère chrétienne, qualifié par les auteurs comme une innovation néolithique fondamentale et révolutionnaire, avec des incidences innombrables sur l’histoire de l’homme, de l’agriculture et des transports : la traction animale.

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En 2001 à Hemmenhofen, près de la frontière entre l’Allemagne et la Suisse, au bord de l’Untersee-Bodensee, la première rencontre scientifique a limité ses travaux au domaine géographique de langue allemande. La publication qui a rapidement suivi présente des artefacts en bois exceptionnellement conservés (roues, essieux rotatifs, travois, jougs, traîneaux) en faisant une large place aux conditions très particulières de ces découvertes archéologiques en milieu humide et à la description du travail du bois ainsi que des assemblages des différentes pièces de menuiserie. L’insertion de ces objets liés à la traction animale dans un ensemble plus large de découvertes, à l’échelle de l’Europe, est abordée en conclusion, les archéologues faisant même appel à des comparaisons ethnographiques jusqu’en Anatolie, dans l’est de la Turquie, pour aider aux reconstitutions fonctionnelles des véhicules tractés (J. Köninger, M. Mainberger, H. Schlichtherle, M. Vosteen (éd.), Schleife, Schlitten, Rad und Wagen. Zur Frage früher Transportmittel nördlich der Alpen. Rundgespräch Hemmenhofen 10, Oktober 2001, Hemmenhofener Skripte 3, Freiburg, 2002, 187 p.). Ces quelques objets, aussi remarquables et rares soient-ils, posent évidemment un lot de questions essentielles, celle du ou des foyers d’apparition de la traction animale (Mésopotamie, Asie Mineure, basses vallées du Dniepr, du Doug et du Dniestr, steppes au nord de la Mer Noire, bassin méditerranéen, bassin du Danube, Europe péri-alpine ou septentrionale ?), celle de la diffusion et/ou de la convergence des processus techniques en plusieurs endroits très éloignés, enfin celle de la datation des premières apparitions tangibles des différents moyens de transport et des instruments agricoles tractés par des animaux (travois, char, chariot, araire), dont ils permettent la reconstitution.

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La seconde table ronde, organisée en 2002 à Frasnois dans le Jura français par Rose-Marie Arbogast, Pierre Pétrequin et H. Schlichtherle, a souhaité élargir le sujet à toute l’Europe et aborder toutes les approches possibles de la traction animale, depuis l’évolution des pratiques agricoles et l’état du couvert végétal au cours du ive millénaire jusqu’à la traction animale elle-même, par les éléments de véhicules ou d’instruments mis au jour et les traces induites par l’attelage sur les ossements des animaux de trait. Quel ambitieux programme, pour combler cette lacune de la recherche en Préhistoire, que de s’atteler à une compilation des données relatives à l’utilisation de la force animale par l’homme, dans un espace géographique aussi large ! Reprenant la documentation déjà publiée en 2002 à Freiburg et en l’augmentant des découvertes réalisées dans toute l’Europe, une partie de l’Asie Mineure et du Proche-Orient, la table ronde du Frasnois a certainement rassemblé la totalité des realia archéologiques constituant actuellement le corpus en rapport avec les origines de la traction animale. L’ouvrage issu de cette seconde réunion est un jalon qui marquera longtemps la recherche concernant des périodes proches de l’aube de l’agriculture.

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Quarante-six scientifiques issus de douze pays différents ont contribué à la publication de cette seconde table ronde, sous la direction de cinq spécialistes du Néolithique (deux archéologues, deux ethnoarchéologues et une archéozoologue) travaillant soit dans l’arc alpin et le Jura, soit sur le bassin méditerranéen nord-occidental et l’aire liguro-tyrrhénienne. Le choix de la collection « cra-Monographies », aujourd’hui dirigée par Didier Binder au cépam-cnrs à Sophia-Antipolis (Valbonne), pour cette volumineuse publication n’est certainement pas un hasard, puisque cette édition met l’accent sur les recherches pluridisciplinaires et les relations entre l’homme et son environnement selon des problématiques anthropologiques et historiques. Les cinq responsables de la publication ont pris le parti de publier cette table ronde intégralement en français, en assurant eux-mêmes la traduction des manuscrits allemands et anglais. Enfin, les dates si importantes pour le débat mentionnées dans l’ouvrage sont pour la plupart issues de la mesure du radiocarbone et des analyses dendrochronologiques qui permettent d’atteindre une précision proche de la décennie ; elles sont exprimées en millénaires, siècles ou années solaires avant l’ère chrétienne. Point n’était donc besoin de toujours répéter l’origine du calendrier adopté après chaque date, ce qui alourdit le texte.

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En couverture de l’ouvrage, la reproduction d’une gravure de quatre animaux cornus tirant par paire, en deux attelages, un chariot et un araire, exceptionnelles scènes de la vie rurale réalisées par piquetage sur les rochers des Alpes du sud à Cemmo, dans le Val Camonica (Italie), que vient éclairer une photo de bovinés aux longues cornes (auroch reconstitué à Doucier, Jura) broutant dans le massif jurassien (France), annonce l’ampleur du sujet abordé, qui va des divers instruments tractés à l’animal attelé, en passant par les détails de l’attelage lui-même.

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L’ouvrage débute par une traduction d’un poème sumérien (J.A. Black, G. Cunningham, G. Robson et G. Zólyoni, The Electronic Text Corpus of Sumerian Literature, Oxford, 1998 et 2003) qui fait s’affronter verbalement la houe et l’araire, la première reprochant d’abord à la seconde son incapacité à travailler tous les sols et sa complexité technique, ce qui oblige le paysan à faire appel à tout un atelier d’artisans, puis raillant l’araire à propos de son temps de travail annuel. Ce poème illustre symboliquement le passage délicat que marque une innovation technique entre un outil simple pour le labour à bras, la houe, et un instrument complexe, l’araire tracté par l’animal. C’est aussi un clin d’œil vers l’un des foyers possibles de cette innovation, la Mésopotamie, origine d’une diffusion progressive vers l’Europe occidentale.

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Dans un article introductif (p. 11-20) qui ne cache pas les difficultés à aborder le sujet de la traction animale sur une période qui va de 4000 à 2500 environ, principalement en raison de datations parfois discutables et d’une documentation réduite et très dispersée sur un vaste espace géographique, les responsables de la publication mettent d’abord l’accent sur la mutation profonde constatée dans l’évolution des habitats littoraux des lacs jurassiens de Chalain et de Clairvaux, au milieu du 31e siècle, qui révèle quelques indices indirects en relation avec le sujet de la table ronde : des chemins de traverses (planches ou rondins), pour se déplacer sur les abords très humides des lacs, sont fondés sur de lourds poteaux qui présentent une encoche à une extrémité, pour arrimer une corde et faciliter ainsi le débardage des grumes avec la traction animale. Telle était, au milieu des années quatre-vingt, l’hypothèse des archéologues. En Suisse, sur les bords des lacs de Constance et de Neuchâtel, les mêmes encoches apparaissent un peu plus précocement, vers 3200.

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La question du dressage et de l’attelage de bovinés n’a pas facilement trouvé d’écho chez les néolithiciens, l’interprétation des encoches semblant improbable parce qu’elle plaçait tout simplement trop tôt l’emploi de la force de traction des grands animaux du troupeau par rapport à ce qui était largement admis par la communauté des chercheurs. Voici un signe révélateur de la difficulté à faire adopter par le groupe, hier comme aujourd’hui, une nouvelle hypothèse, comme cela a pu l’être pour une innovation révolutionnaire au Néolithique. Le sujet n’était pourtant pas neuf, puisque S. Piggott et A. Sherratt avaient déjà publié au début des années 1980 des travaux convaincants sur la traction animale (S. Pigott, The Earliest Wheeled Transport from the Atlantic Coast to the Caspian Sea, London, Thames and Hudson, 1983. A. Sherratt, « The secondary exploitation of animals in the old world », World Archaeology, 1983, 15(1), p. 90-104). Mais avec la multiplication des découvertes, la progression des méthodes d’analyses environnementales et la précision accrue des datations dendrochronologiques, la question de la traction animale est revenue au premier plan, vingt ans plus tard.

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La réunion des vingt-sept articles est présentée en trois parties inégales, tant en nombre de contributions qu’en pages. Les responsables de la publication justifient la partition de l’ouvrage selon une logique géographique qui va des périphéries occidentales vers le ou les épicentres d’apparition de l’innovation, par leur volonté de « retourner complètement l’ordre de présentation académique » (p. 23). Les deux premiers groupes correspondent donc à deux larges aires géographiques européennes, « de l’Atlantique aux Alpes » et « de la mer du Nord à l’Europe centrale ». On peut regretter que les deux cartes présentées hors texte, en fin de l’ouvrage, ne soient pas fidèlement représentatives de cette partition géographique. Peut-être veulent-elles montrer que les divisions de l’espace au sein d’une vaste Europe sont difficiles à cartographier et que la limite de l’Europe vers l’Est reste floue et, de toute façon, arbitraire ? Et que représentent des limites ou frontières actuelles quand on traite de la Préhistoire, même récente ? Toutefois, cette difficulté ne justifie pas que l’on place quelques sites archéologiques catalans, languedociens ou britanniques sur une carte de l’Europe centrale et orientale (carte 1, p. 399).

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Si l’on en croit les titres des deux parties, la répartition des contributions semble également commandée par leur contenu, puisque la première partie rassemble 14 articles en 162 pages, montrant « la diversité des documents » en Europe occidentale et que la deuxième ne compte que 8 articles en 84 pages, regroupés non seulement parce qu’ils concernent l’Europe septentrionale et centrale mais encore parce qu’ils apportent un éclairage à « une innovation du ive millénaire ». En fait, seule la géographie justifie la division des articles en deux ensembles, la seconde partie des titres n’étant à l’évidence qu’un ajout sans rapport avec le contenu réel de chaque groupe qui présente, chacun dans son espace géographique plus ou moins bien défini, le même type de documentation archéologique (parties d’instruments ou de véhicules, ornières, chemins de traverses de bois sur poteaux, gravures, analyses ostéologiques, etc.) et qui traite de la même fourchette chronologique, depuis le Néolithique jusqu’au Chalcolithique, soit les ive et iiie millénaires. Il apparaît surtout que, pour un sujet aussi protéiforme que la traction animale, il n’est pas facile de déroger à un ordre de présentation académique.

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Au milieu de l’ouvrage (et de la deuxième partie), entre les pages 224 et 225, quatre planches de photographies en couleur illustrent les différents aspects et les témoins les plus emblématiques, directs ou indirects, de la traction animale. Mais pourquoi choisir deux photos de la même scène de labour à l’araire gravée sur les rochers du Mont Bego, même si le photographe et le cadrage sont différents ?

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Les contextes des découvertes sont variés, des habitats (ou leurs périphéries immédiates) aux nécropoles, mais c’est certainement grâce aux conditions d’enfouissement et de conservation des pièces de bois dans les lacs, marais et tourbières des franges de l’arc alpin, du Jura, de l’Europe septentrionale (Pays-Bas et Allemagne surtout), des Îles britanniques mais aussi de la Catalogne espagnole (Banyoles), que l’étude de la traction animale est rendue possible par la mise au jour d’objets exceptionnels, comme des jougs, des roues monoxyles ou un essieu intact en connexion avec une roue composite. Si l’on ajoute à cette documentation les sillons de labour à l’araire scellés sous des colluvions à sédimentation rapide ou des tumulus de terre, ainsi que les gravures sur les polis glaciaires des roches des Alpes du sud et les modèles réduits des nécropoles d’Europe orientale, il est clair que les conditions de découverte des informations sont aussi variées que les données elles-mêmes.

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Les témoins archéologiques sont en effet très disparates et classés par les responsables de la publication (p. 23) en témoins directs (roue, essieu, joug, sillons d’araire) et indirects (modèles réduits de roues qui pourraient être confondus avec des fusaïoles, pathologies osseuses des bovinés, chemins aménagés dans les milieux humides, outils de moisson, état du milieu naturel transformé par l’exploitation humaine). Cette bipartition peut sembler arbitraire, car quelle preuve plus directe de la traction animale que les lésions osseuses identifiées sur les restes des animaux de trait eux-mêmes et caractéristiques de l’effort répété. La pertinence de ces pathologies n’est toutefois pas souvent avérée, selon le spécialiste qui a mis au point la méthode d’étude des os de bovinés – méthode utilisée par tous les chercheurs européens – László Bartosiewicz (p. 259-267), pour qui l’utilisation des bovinés néolithiques devait être ponctuelle, peu intensive, pour des transports de charges peu lourdes sur de courtes distances. Seule la gestion du troupeau entrevue par la courbe des âges d’abattage fournit un indice de l’exploitation de l’animal pour la traction, quand on identifie des sujets âgés gardés en plus grand nombre que ne le nécessite la seule reproduction. Et que dire des troublantes sépultures de paires de bovinés déposés dans la fosse comme s’ils étaient encore liés sous le joug au-delà de la mort, sinon qu’elles s’inscrivent dans une longue tradition symbolique comme le pense Christian Jeunesse (p. 247-258), en établissant des parallèles avec les sépultures de chiens depuis le Mésolithique final.

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Le joug, par contre, est vraiment l’élément primordial de l’attelage. Façonné dans le bois massif puis placé sur deux animaux dressés pour les lier dans l’effort et profiter ainsi de leur puissance couplée, le joug est l’autre témoin direct de l’emploi de la traction animale. Mais parmi les objets découverts, les appellations des bois travaillés identifiés à des jougs sont souvent confuses et peu explicites, comme l’improbable « joug de garrot » strangulateur. Les fouilles archéologiques mettent au jour des objets souvent ambigus, difficiles à interpréter, dont la datation fait parfois débat et dont la liminalité ajoute à une confusion décourageante. En effet, comment parler de « jougs de cornes » au Néolithique (p. 12) pour un morceau de bois à peine travaillé, fût-il trouvé avec un travois, et encore plus singulièrement à partir des pétroglyphes alpins où les représentations sont considérablement stylisées ? Comment être aussi précis dans l’identification d’un caractère technique aussi important, d’autant plus que sur les gravures piquetées des Alpes du Sud, le trait qui relie les deux animaux cornus est quasi systématiquement placé sur l’encolure derrière les cornes et non pas au contact de leurs bases ni devant, comme sur les représentations égyptiennes publiées par Jacques Vandier (Manuel d’archéologie égyptienne, t. vi, Bas-reliefs et peintures, scènes de la vie agricole à l’Ancien et au Moyen Empire, éd. A. et J. Picard, Paris, 1978, p. 30-31) ? Au vu de la documentation présentée, il est bien difficile de donner beaucoup de crédit à l’existence du « joug de cornes » à partir de l’élément trouvé à Chalain sur le travois ou des représentations gravées du dolmen de Züschen en Allemangne et des Alpes méridionales. Il pourrait tout aussi bien s’agir de jougs d’encolure, comme ils sont représentés sur certains modèles réduits des steppes nord-pontiques et de Mésopotamie. Pourquoi également écarter les trois fragments de La Draga/Banyoles (Espagne), en raison de leur petite taille et surtout à cause de leur datation haute (fin du vie millénaire, au Néolithique ancien/ Cardial final), quand ce sont certainement les meilleurs exemples de représentation de la plotte centrale et d’une têtière de joug double ? Si une têtière d’une ouverture de 10-12 cm est effectivement incompatible avec un occipital (bœuf ou auroch ?) de 23 cm de large (p. 26-27), elle peut être adaptée à de plus petits animaux comme les bovinés du Néolithique, sur leur encolure. Le doute est donc autorisé et il est peut-être encore trop tôt pour rejeter cette date très haute de l’existence du joug en Méditerranée occidentale.

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L’ouvrage, malgré son effort d’exhaustivité et de précision dans la description des objets de bois mis au jour, n’apporte pas de données suffisamment fiables pour trancher à propos du type de joug diffusé au Néolithique, quand tous les spécialistes qui se sont penchés sur la question de l’attelage placent au tournant des xie-xiie siècles, de l’ère chrétienne cette fois-ci, le passage entre le joug d’encolure ou d’épaule, courant dans l’Antiquité, pour le joug de tête ou de cornes, puis une évolution de ce dernier placé sur la nuque vers le joug frontal au xiiie siècle seulement (cf. Marcel Lachiver, article « joug » dans son Dictionnaire du monde rural, 1997 ; cf. également les nombreux travaux de Georges Raepsaet sur l’attelage antique gréco-romain).

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Si les exemples de travois, de roues, d’essieux fixes ou rotatifs et d’araire ne posent pas les mêmes problèmes d’identification, que penser des pétroglyphes quand on se prend à chercher le détail de tel ou tel instrument ou outil agricole, le type d’araire par exemple, comme dans les tableaux de Jérôme Bosch ou de Pieter Bruegel ? Outre leur caractère schématique et symbolique, la datation des gravures rupestres des Alpes et d’Ukraine faisant débat, entre la fin du ive et la seconde moitié du iie millénaire, leur apport à la connaissance de l’origine de la traction animale est plus que limité. Puisque la quasi unanimité se fait au sujet du processus intrusif de la roue et de l’attelage en Europe, on l’aura compris, ce qui fait débat, ce sont toujours les mêmes deux questions historiques primordiales à propos de l’origine : quand et où ?

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La troisième partie de l’ouvrage collectif regroupe 5 communications en 121 pages, avec pour titre la question du foyer géographique originel de la traction animale : « Proche-Orient ou Europe centrale ? Des hypothèses contradictoires ». Cette question complexe de la localisation spatiale ne peut être dissociée de ses composantes obligées que sont le contexte socio-économique, le niveau de développement des forces productives et le cadre chronologique si difficile à préciser. Avant le développement de la dendrochronologie qui a permis d’atteindre des datations précises et les progrès de la radiochronologie, les innovations étaient perçues comme des changements brutaux qui bouleversaient les sociétés réceptrices ou créatrices. Aujourd’hui, avec un cadre chronologique affiné, les faits techniques semblent apparaître comme des évolutions incrémentales (travois, traîneau, char, charrette, araire, etc.).

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Les cinq articles de cette troisième partie ne peuvent être placés au même niveau d’analyse. Si trois d’entre eux peuvent contenir les clés qui permettront d’ouvrir les portes du foyer d’origine, en ayant une portée synthétique indéniable qui éclaire la question de l’épicentre, les deux autres traitant du plus ancien traîneau à dépiquer sumérien, qui donnera bien plus tard le tribulum romain (Patricia C. Anderson, p. 299-316), et de la roue en Mésopotamie (Pascal Butterlin et Jean-Claude Margueron, p. 317-328) auraient pu être heureusement accolés aux autres contributions de la fin de la deuxième partie qui font la richesse documentaire de l’ouvrage. Il aurait suffi d’augmenter le titre de cette partie, en élargissant l’espace embrassé au Proche-Orient.

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Dans le premier article, Irenäus Matuschik (p. 279-297) fait, dans une remarquable synthèse, une revue critique de toutes les occurrences de roues, avec les différents repères chronologiques fournis par les contextes archéologiques des découvertes qui semblent baliser la progression de la diffusion. L’auteur donne sa faveur à un épicentre nord-pontique, avec les modèles réduits du début du ive millénaire représentant des véhicules à roues trouvés au nord de la mer Noire, à partir duquel se serait accomplie en quelques siècles une assimilation de l’innovation jusque vers la Mésopotamie d’une part et vers l’Europe occidentale et septentrionale d’autre part. Une excellente cartographie des différents types de documents alliant la localisation géographique à la typologie des objets (fig. 1, p. 280) ainsi que la dynamique de la diffusion (fig. 15, p. 292) rend la démonstration assez convaincante, en l’état actuel de la documentation. Il apparaît ainsi que, pour l’arc de la frange nord-alpine, la roue et l’essieu ne sont pas connus avant le 33e siècle, avec une diffusion de l’est vers l’ouest.

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Considérer l’histoire de la traction animale dans l’ensemble de l’Europe, fût-ce en concentrant son regard sur des objets exceptionnels et des évènements remarquables, oblige à faire tomber bien des oppositions convenues entre pasteurs et agriculteurs et à dépasser des préjugés persistants sur les capacités d’innovation des paysans néolithiques. Ce qui transparaît dans cet ouvrage, en raison du faible nombre d’objets retrouvés dans un état de conservation satisfaisant pour un très large espace géographique, c’est qu’il est difficile d’éviter le piège des reconstitutions abusives réalisées à partir de quelques pièces de bois assemblées, par comparaison avec des miniatures d’Europe centrale et de Mésopotamie ou avec les gravures rupestres des Alpes du Sud et des tombes mégalithiques allemandes. Quels mots plus adaptés pour atteindre la sagesse de la prudence que ceux de Georges Comet à propos de l’iconographie pour les techniques agricoles, quand il mentionne « le peu de fiabilité de l’iconographie » (p. 104) et suggère de « restreindre l’espoir en l’image » (p. 113) (G. Comet, Le Paysan et son outil. Essai d’histoire technique des céréales (France, viiie-xve siècles), Rome, Collection de l’École Française de Rome, 165, 1992, 711 p.).

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La disparité de la documentation, augmentée de la rareté des découvertes, fait que la recherche en Préhistoire a encore bien des difficultés à mesurer la mobilité des populations et des savoirs, la nature, le contexte et l’importance des échanges, l’impact réel des contacts inter-culturels, les processus de la transmission des savoirs et de l’adoption d’une nouvelle technique.

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Cet ouvrage est à la Préhistoire ce que le colloque tenu à Nantes en 1991 sur Homme et animal dans l’antiquité romaine (Tours, Centre de recherches André Piganiol, 1995, 470 p.) a été pour une période plus familière des historiens ruralistes, colloque où d’ailleurs Michel Molin et Georges Raepsaet réfutaient l’idée, bien ancrée depuis le Commandant R. Lefèbvre des Noëttes, d’une indigence de l’attelage romain. Ce parallèle entre deux réunions de travaux, qui recouvrent en partie le même sujet pour des périodes éloignées, pourrait bien aller plus loin que les seules apparences d’un effet de style. En effet, en plagiant le titre d’un article de Michel Molin, on peut regretter qu’un certain nombre de contributions issues de la table ronde du Frasnois évoque la faiblesse et la rareté de l’attelage préhistorique en s’éloignant de l’histoire des techniques et des échanges pour rejoindre le domaine incommensurable de la religion, des croyances et du symbolisme, ce qui dénote surtout la force des idées reçues en Préhistoire (Michel Molin, « La faiblesse de l’attelage antique ou la force des idées reçues en Histoire ancienne », Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, n.s., 23-24, 1987-1988 [1991], p. 39-84). Comment croire encore à une économie primitiviste, autarcique où l’innovation ne peut être acceptée, par peur du bouleversement des systèmes de culture, des transports et des déplacements ? Comment imaginer que les sociétés agricoles de la Préhistoire aient été rétives à l’adoption de la traction animale parce qu’elles redoutaient des bénéfices incertains, difficiles à apprécier ? Il n’est sans doute pas nécessaire de passer par un stade de possession exclusive de l’innovation par une catégorie sociale de rang élevé pour expliquer les modalités de la diffusion, la rareté des objets retrouvés, les représentations gravées dans la pierre et enfin l’adoption par quelques-uns de la traction animale et des instruments qui l’accompagnent. Pour comprendre les processus économiques et sociaux qui régissent la diffusion d’une nouvelle technique, il faut entrer dans le détail de la documentation, ce que l’ouvrage propose de façon significative, en discutant avec soin tous les indices.

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Ainsi rassemblé et perçu par 46 auteurs, le corpus des données directes et indirectes liées à la traction animale, plutôt au cours des ive-iiie millénaires, peut être apprécié selon des approches variées, mais avec la prudence qui s’impose au regard de la rareté, de la dispersion géographique des découvertes et de la durée concernée, qui s’étale souvent sur plus de deux millénaires et demi. Ces realia ne sont surtout pas une sorte de réservoir documentaire à l’usage des archéologues et des historiens des techniques qui viendraient y puiser tel ou tel exemple ou illustration pour appuyer des recherches sur l’histoire agraire. Cet ensemble est un rapprochement de groupes de données matérielles que l’on ne peut discuter et exploiter qu’en considérant la totalité d’un groupe, avec ses incertitudes et ses imprécisions. Par sa richesse documentaire, cette réunion d’articles est et demeurera une source incontournable pour l’archéologie et l’histoire des techniques et des pratiques agricoles mises en œuvre par des sociétés hiérarchisées et organisées en villages. Elle s’adresse bien sûr aux archéologues plutôt préhistoriens, mais aussi, bien plus largement, à toute la communauté des chercheurs sur l’histoire agraire et sur l’histoire des techniques. Quiconque s’intéresse aux problèmes de la domestication animale et du dressage, à l’exploitation de la force de traction des grands ruminants, à l’innovation prodigieuse que fut la roue, à l’histoire de l’agriculture, devra consulter cette réunion d’articles.

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La taille du volume et le fait qu’il réunit, au moment de sa parution, tout ce qui est connu en Europe concernant l’apparition de la traction animale au Néolithique font de cet ouvrage la référence actuelle sur les aspects techniques, sociologiques et économiques qui entourent cette nouvelle forme d’exploitation de la force domestiquée. Il faudrait plus que ce long compte-rendu pour dire la richesse documentaire et les voies de réflexion ouvertes sur les processus de transformation des sociétés de la Préhistoire récente.

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Pierre Poupet

« Nouveaux chapitres d’histoire du paysage », Études Rurales, n° 175-176, 2006, 258 p., 32 €

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Ce double numéro de la revue Études rurales contient plusieurs articles qui apportent un nouvel éclairage sur la formation des parcellaires. Trois d’entre eux s’appuient sur des découvertes archéologiques récentes.

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Grâce à elles, Gérard Chouquer (« L’émergence de la planimétrie agraire à l’Âge du Fer », p. 29-52) propose une synthèse de l’évolution de cette période. Après avoir rappelé que la datation de vestiges enfouis ne fournit pas la date, bien antérieure, de la création d’un parcellaire fossoyé, il suggère de remplacer l’idée d’une « mutation agricole » de l’Âge du fer par l’hypothèse qu’en Europe occidentale, au cours de cette période, coexistaient des systèmes agraires différents correspondant à des densités de peuplement inégales, à des orientations agricoles variées, à des milieux géographiques différents investis par des sociétés que poussait l’accroissement démographique. Mais derrière ces nuances demeure le fait qu’on assiste à la fondation de la planimétrie rurale qui guidera les orientations futures.

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Les recherches du dernier quart de siècle montrent qu’une planimétrie agraire (routes, chemins, parcellaires, réseaux d’habitat) apparaît sous des formes diverses qui ne se réduisent pas à la seule cadastration romaine aussi bien en Gaule chevelue qu’en Narbonnaise, depuis le Bronze jusqu’à la Tène et parfois jusqu’au haut Moyen Âge. Elle accompagne une occupation plus continue de l’espace en même temps qu’une dispersion de l’habitat en fermes indigènes et villae. Cette occupation conserve le comportement des fronts pionniers avec leurs tâtonnements, leur instabilité, leur recherche des formes les mieux adaptées, sans qu’on sache si elles sont causées par de nouveaux occupants ou de nouvelles pratiques agricoles. Mais l’évolution va vers une géométrie plus régulière et plus orthogonale.

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Pour Gérard Chouquer, le fait majeur de l’Âge du fer n’est donc pas la conquête romaine mais la planimétrie viaire et parcellaire, l’expansion de l’occupation romaine et la tendance à la régularisation des formes. Il ne faut pas confondre l’ager occupatorius des sociétés laténiennes avec ses nullires n’appartenant à personne, le problème étant de séparer les appropriations sauvages, par libre initiative, des appropriations planifiées. Car les voies gauloises, qui ont parfois précédé les voies romaines, servent de support à quelques grandes planifications parcellaires. En effet, avec les archéologues britanniques on peut distinguer autour des fermes indigènes soit des champs formant des ensembles par accrétion (aggregate systems) résultant d’appropriations libres, soit des ensembles cohérents (cohesive systems) dans lesquels les champs sont groupés en bandes planifiées. On retrouve de telles planifications agraires en Gaule septentrionale, par exemple dans les vallées des Tilles et de l’Ouche, près de Dijon. Dans les régions romaines d’Italie et de Gaule méridionale, les « limitations » découpaient l’espace par des chemins intersécants dessinant des bandes elles-mêmes subdivisées. Mais rapidement une géométrie rectiligne et une métrologie ont été adoptées. Par contre la métrologie agraire indigène demeure inconnue malgré les premières découvertes en Brie (module de 35,33 m) et les techniques géométriques du dessin des enclos.

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Une autre idée intéressante réside dans la reconnaissance de la variété des formes d’exploitation du sol par les sociétés indigènes protohistoriques, variété à mettre en relation avec les conditions naturelles, avec l’évolution de celles-ci au cours de la période ainsi qu’avec des transformations sociales et économiques. Cette vigoureuse synthèse permettra de remplacer les trop simples explications à base de fermes indigènes, villae et centuriations romaines par une vision historique et géographique.

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Marlène Brocard (« Les gravures rupestres à parcellaire », p. 11-28) apporte une confirmation à cette thèse en reprenant l’étude des gravures rupestres de l’arc alpin datées de l’Âge du Bronze et de l’Âge du fer. Elles représentent des champs et des habitations même si elles demeurent d’interprétation difficile et ne sont pas des cartes au sens de la cartographie grecque et romaine. Sur l’exemple de Giadeghe dans le Val Canonica, on peut distinguer une zone non divisée (saltus) et une zone divisée (ager) associée à un habitat en enclos. Cette dernière forme un ensemble de bandes découpées en parcelles carrées ou rectangulaires. Cet aménagement peut être rapproché d’exemples de l’Âge du fer (Thundersbarrow Mill, dans le Sussex) ou des trames médiévales en bandes. D’autres gravures suggèrent l’existence de trames quadrillées avec des orientations privilégiées et des chemins radiaux. Cartes réelles ou représentations virtuelles, ces gravures sont liées à l’émergence de la planimétrie agraire au Bronze ancien ou au second Âge du Fer.

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Magali Watteaux (« Sous le bocage : le parcellaire », p. 53-80) essaie de donner un sens plus précis à la notion de bocage. Après un long et clair rappel des conceptions sur le bocage et sa genèse qui ont été présentées depuis la fin du xixe siècle, elle étudie les apports récents d’autres disciplines que la géographie et l’histoire. L’archéologie a révélé une variété des limites parcellaires matérialisées, et soit une transmission, soit une discordance dans le haut Moyen Âge, les trames bocagères du xixe siècle entraînant souvent une confusion. Les spécialistes des paléo-environnements, après avoir utilisé la méthode Hooper de datation des haies par le comptage des essences, l’ont abandonnée. Ces études révèlent plus une ambiance végétale que des paysages agraires. Enfin, les études métrologiques n’en sont qu’à leur début. En conclusion l’auteur souhaite qu’on n’utilise pas le terme de bocage pour n’importe quel paysage à limites matérialisées, mais qu’on le réserve au type agraire apparu à la fin du Moyen Âge tel que l’ont décrit Marc Bloch et Roger Dion. Elle invite à définir les paysages sans a priori et sans vouloir y retrouver le bocage.

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À partir d’anomalies observées dans le tracé des rues et du parcellaire des quartiers occidentaux de Tours, Hélène Noizet (« La transmission de la ‘nature’ et du ‘rural’ dans la ville », p. 109-128) met en lumière le rôle d’anciens chenaux de la plaine alluviale de la Loire et montre comment ils ont été réutilisés de manières variées de la protohistoire au Moyen Âge, en fonction de projets militaires ou sociaux. Cet article représente un effort louable pour introduire les données géographiques dont l’utilisation dépend, comme pour les terroirs ruraux, de l’évolution économique et sociale.

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Cédric Lavigne (« Assigner et fiscaliser les terres au Moyen Âge », p. 81-108) fournit des exemples variés d’une diffusion de la cohérence métrologique en Europe. L’étude morphologique des grandes colonisations agraires de l’Ostsiedung germanique ou de la Repoblación ibérique montre qu’un modèle d’organisation agraire s’est répandu dès le xiie siècle témoignant d’une maîtrise technique des arpenteurs. Ainsi dans la huerta de Murcie, l’assignation des terres aux colons chrétiens a été accompagnée d’une restructuration des parcellaires de l’époque musulmane. En France, c’est l’estimation fiscale de la rente foncière qui tend à être fondée sur une norme métrologique (à l’Épinay-le-Comte, Orne). En Gascogne, le regroupement de l’habitat à la charnière des xiiie et xive siècles a été parfois l’occasion d’un remaniement des finages en grandes formes planifiées servant de base aux livres d’inféodation. Un document italien du xiie siècle relatif aux environs de Vérone témoigne d’une division géométrique de la zone bonifiée à partir d’un module de 48 sur 60 perches (1,20 ha). Ainsi par des formes de colonisation ou des reprises fiscales du pouvoir royal se propage une généralisation d’une planimétrie agraire au Moyen Âge.

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Ce numéro passionnant d’Études rurales comprend également d’autres articles sur l’identité sociale des jardins des îles du pacifique, l’évolution de la propriété et de l’utilisation des étangs des Dombes, la discordance entre les nouvelles plantations sucrières et les pratiques protectrices de l’environnement en pays Sénoufo, les différences de consistance des aliments entre Touaregs sédentaires sahariens, le syndicat paysan basque elb.

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Pierre Brunet

José Luis Castán Estebán et Carlos Serrano Lacarra (dir.), La Transumancia en la España mediterranea. Historia, anthropología, medio natural, desarrollo rural, Saragosse, Centro de Estudios sobre la despoblacion y desarollo de áreas rurales (ceddar), 2004, 511 p.

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À la suite de journées de recherche menées en 2002 et 2003 sur le phénomène de la transhumance dans toute l’Espagne et dans le Nord-est de la péninsule Ibérique, les deux auteurs présentent une publication traitant de la transhumance en « Espagne méditerranéenne », dans ses différents aspects, historiques, anthropologiques, économiques, écologiques, culturels, etc. Les lignes de recherche communes sont décrites par José Luis Castàn Esteban dès l’introduction et elles paraissent bien nombreuses pour un ouvrage de 500 p., certains sujets n’étant qu’évoqués et certaines régions étant loin d’avoir une bibliographie comparable à celle de la Mesta.

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En fait, cet ouvrage, publié avec le concours de l’Université de Saragosse aurait dû s’intituler « la transhumance en Aragon », cette partie de l’Espagne représentant près des quatre cinquièmes des pages du livre. Sur cette base, on trouvera intéressantes la synthèse tentée sous le titre « La transhumancia en Aragon. Una sintesis historica » par Jose Antonio Fernandez Otal, qui en une centaine de pages brosse un portrait historique de l’Antiquité à nos jours du phénomène de la transhumance en Aragon en ayant la bonne idée de faire suivre son propos d’une réflexion sur l’historiographie du sujet traité, qui s’achève sur une bibliographie d’une quarantaine de pages offrant un bon instrument de travail pour aborder la transhumance aragonaise. La région de Teruel fait l’objet de plusieurs études provenant d’un spécialiste de la Mesta de Albarracin, Juan Manuel Berges qui fait suivre l’étude des institutions pastorales dans cette région d’un important appendice documentaire, une communication extraite d’une thèse de doctorat intitulée La Trashumancia en la comunidad de aldeas de Teruel (siglos xiii-xv) : una valoracion documental, de Jose Manuel Abad Asensio, une autre d’archéozoologie sur le site du château d’Albarracin (Teruel), à partir de l’étude des restes de chèvres et de brebis par une archéologue portugaise, Marta Moreno Garcia, une autre enfin sur les problèmes de conservation des vias pecuarias dans la commune d’Albarracin au cours du premier tiers du xxe siècle par Pedro Saz Pérez. Cet ensemble de communications permet de se faire une assez bonne idée de la transhumance dans cette région particulière de l’Espagne.

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Le reste de l’ouvrage est composé d’une courte communication de Julian Pablo Diaz Lopez sur les modèles de transhumance dans le sud-est au cours de la période moderne et, plus surprenant, d’une étude de Guy Lemeunier sur la transhumance apicole dans les Pyrénées orientales au xixe siècle. Enfin, deux études sur la langue des bergers et une, très courte, sur la transhumance dans Espagne contemporaine, précèdent les Statuts du Centre d’Études de la Transhumance dont la création paraît être le principal objet de cet ouvrage.

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Antoine-Marie Graziani

Jean-Luc Frey et Céline Pérol (dir.), L’Historien en quête d’espaces, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, coll. « Histoires croisées », 2004, 469 p., 37 €

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Ce fort volume réunit les actes d’un colloque tenu à Clermont-Ferrand en 2002 sur le thème « L’historien en quête d’espaces : dimension spatiale et analyse historique ». Une telle quête s’inscrit dans beaucoup de recherches actuelles et intéresse de près l’histoire rurale qui, sans surprise, fournit nombre de sujets aux contributions de ce colloque ; par ailleurs, la personnalité des deux coordinateurs explique la large place accordée à l’espace médiéval.

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Deux courts textes offrent une synthèse et des orientations. Le thème de l’espace est traité de façon très ouverte et les auteurs envisagent aussi bien la diffusion spatiale des phénomènes historiques que l’organisation des espaces du passé à travers les théories de la géographie actuelle (places centrales, etc.) ou la perception de l’espace et les représentations qui y sont liées. Dans sa conclusion, Céline Pérol relève un certain nombre d’acquis et pistes de recherche mais dans l’ensemble, la priorité est accordée aux études de cas.

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Les intervenants, historiens et archéologues de toutes époques, multiplient les approches d’une grande diversité et les contributions ont été regroupées autour de trois thèmes qui résument assez bien les objectifs des organisateurs : « Méthodes de l’analyse historique », « Formes d’appropriation et d’aménagement de l’espace », « Espace vécu, espace représenté de l’espace », sous-titre sans doute un peu compliqué. Le sujet y invitait bien sûr, la mise en espace par la carte n’est en rien négligée. Un rappel de Marie Saudan met bien en évidence les possibilités offertes dans la recherche historique et certains dossiers cartographiques, comme celui relatifs aux mesures de l’Ancien Régime étudiées par Pierre Charbonnier, sont remarquables.

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Les contributions s’insèrent assez bien dans ce cadre mais elles présentent une grande, inégalité. Certaines, courtes, comme celle de Pierre-Yves Laffont sur les estimes vivaroises de 1464, sont souvent consacrées à la présentation de sources ou à quelques réflexions rapides, d’autres, beaucoup plus développées, résultent de recherches plus approfondies et achevées comme l’étude du terroir de l’Ille-sur-Têt de Valérie Stauner.

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Dans la première partie, on notera l’intérêt de l’étude des relations entre habitat et milieu humide en Grande Limagne de l’Âge du Fer au Moyen Âge de F. Trément et alii. Cette étude des liens entre société et milieu illustre bien ce que l’on peut faire comme travail sur l’espace et l’environnement pour comprendre les sociétés anciennes. Au passage est confirmé ce que l’on commence à savoir : les milieux humides ne furent en rien répulsifs. B. Phalip fait remarquer judicieusement que l’histoire de l’Art a tout intérêt à envisager la géographie des œuvres dans leur globalité et se livre à une démonstration mettant en relation le décor des différentes parties de l’église avec l’espace réel du territoire et du diocèse. L’expérience intéressante qui envisage les églises paroissiales sous un angle original serait à tenter dans des régions extérieures au Massif Central.

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L’étude de Céline Pérol resitue ce qu’est le cheminement médiéval sur des routes qui ne sont pas les nôtres et montre bien à partir de cet exemple que la perception de l’espace est une réalité changeante et fortement liée aux caractères d’une société, en ce domaine l’anachronisme est aussi dangereux que facile. Enfin, Antoine Paillet reprend le thème maintes fois abordé de la définition d’une limite nord-sud en France. Il le fait à partir de l’étude des techniques agraires et montre que la conjonction du tracé de lignes les plus diverses ne suffit pas et que des ensembles comme les systèmes agraires nuancent fortement la réalité d’une ligne claire et indiscutable. Il reprend l’idée d’une troisième zone originale qui s’identifierait avec le centre et l’Ouest compliquant un schéma un peu trop simple.

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Dans la seconde partie, l’étude de Valérie Stauner sur le terroir de l’Ille-sur-Têt au xiiie siècle permet d’approcher de façon concrète et très précise la diversité de ce terroir où se pose la question de l’eau et de l’irrigation. Confronts et limites intéressent nombre d’auteurs comme Mireille Mousnier qui envisage dans une communication très achevée les références spatiales en Gascogne toulousaine au Moyen Âge. La localisation se fait plus précise au niveau du terroir que de la parcelle et la transformation de l’espace habité par une certaine concentration des hommes est mise en évidence. S. Bentin enquête sur les communautés et leurs procès à propos des limites des terroirs dans l’enclave de Valréas à l’époque moderne. Références au texte, bornes et mémoire constituent un système complexe dans lequel se meuvent les communautés qui jouent en plus des différences entre le Royaume et le Comtat. Par contre, Natividad Planas met en évidence le rôle des experts qui se dessine entre xviiie et xixe siècles, ils portent un nouveau regard et rêvent de façon utopique d’un espace aménagé et maîtrisé.

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Dans la dernière partie on retiendra les contributions relatives à la question des mesures, envisagées ici surtout dans leur répartition spatiale. Pierre Charbonnier qui fournit une vaste palette de données pour tous les départements met bien en évidence que la spatialisation est le fruit de facteurs complexes tandis que Fabrice Mouthon se pose la question toujours délicate des conversions et de l’évolution des mesures anciennes à travers le cas de la Savoie, pour conclure que les évolutions sont telles que les tables du xixe siècle ne sont d’aucun secours pour le médiéviste, au moins dans ce département. P. Bertrand et Ludovic Viallet examinent de façon plutôt neuve la question des espaces de la quête des ordres mendiants. C’est une véritable organisation de l’espace qui se devine. Stéphane Gomis pose la question de l’identité paroissiale et de ses limites à l’époque moderne dans le diocèse de Clermont et apporte sa contribution aux recherches actuelles en constant une fixation très incomplète avant la fin du xviiie siècle. L’ouvrage se clôt pratiquement par les brillantes réflexions de Anne Zink sur les relations entre espace et temps à propos de l’évolution de ses propres recherches.

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Comme dans tout recueil de ce genre, les apports sont inégaux et le lecteur y cherchera d’abord ce qui l’intéresse et le concerne non sans découvrir, au hasard de la lecture, des idées utiles, surprenantes, dérangeantes dans le bon sens du terme. Il y a d’excellentes choses dans ce livre. Néanmoins, il souffre de l’ampleur, voulue et assumée certes, du thème retenu et de la façon de l’envisager. L’espace est au cœur de bien des recherches en histoire et en tous domaines, ce recueil le montre fort bien mais la diversité peut aboutir à la dispersion et à une certaine hétérogénéité. Une réflexion théorique un peu plus poussée aurait peut-être contribué à donner un peu plus d’unité à ces textes qui soulèvent bien des problèmes esquissent des solutions ou des pistes. Provoquer la curiosité, l’interrogation, la recherche pour tout dire, n’est cependant pas un mince mérite.

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Daniel Pichot

Jan Klápšt? (dir.), Water management in medieval rural economy. Les usages de l’eau en milieu rural au Moyen Âge. Actes du colloque du 27 septembre-2 octobre 2003, Villard-Sallet-Lyon), Prague, Institute of Archaeology, Academy of Sciences of the Czech republic, Památky archeologické, Supplementum, Ruralia, 17, 2005, 269 p.

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« L’eau fait partie des besoins fondamentaux de l’homme ; sa maîtrise et sa gestion sont un aspect essentiel des sociétés anciennes » : l’entrée en matière d’André Bazzana et Jean-Michel Poisson annonce fort et clair le fil directeur du nouveau colloque Ruralia tenu à Lyon en 2003 et consacré aux usages de l’eau dans les campagnes médiévales – un cadre aux limites flexibles puisqu’il y est aussi question de ces bains publics médiévaux établis dans les villes du sud-ouest de l’Allemagne, présentés par Susanne Arnold (p. 174-182). L’objectif annoncé en préambule consiste à faire le point sur un champ d’investigation extrêmement varié qui pourtant, demeure à ce jour relativement peu labouré par les médiévistes et ce bien que les problèmes de gestion de l’eau et notamment d’hydraulique aient constitué l’un des plus puissants rouages du développement technologique, économique et social de cette période. Sans doute cette thématique dépasse-t-elle les limites traditionnelles de la discipline historique et même archéologique stricto sensu, puisqu’elle requiert une approche pluridisciplinaire associant à l’étude des sources historiques et archéologiques proprement dites, d’autres outils relevant de la géographie, de l’anthropologie sociale ou des sciences de la nature. C’est donc dans l’optique d’un dialogue actualisé à partir d’une moisson de données récentes réunies à travers toute l’Europe médiévale et au-delà, que s’inscrivent ces actes consacrés à l’un des aspects les plus riches dans l’histoire des relations entre les sociétés et leur environnement.

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Le corps des actes comprend trente communications couvrant un très vaste ressort, depuis le Groenland, où sont étudiées les méthodes d’irrigation et de gestion de l’eau entre les xe et xve siècles (J. Arneborg), jusqu’en Irak où une relation historique se dessine entre les ressources hydriques et le peuplement rural des rives du Moyen Euphrate, du viie au xviiie siècle (S. Berthier, O. D’Hont). L’Europe du Nord a fourni le plus grand nombre d’articles. Six communications sont dédiées à la Grande-Bretagne, dont deux exposent des vues synthétiques sur l’histoire du drainage des marais salés et des landes humides, en rapport notamment avec la conquête des sols et l’économie monastique de Glastonbury (M. Gardiner, S. Rippon). Les autres contributions britanniques abordent divers aspects de l’histoire des moulins au nord du Pays de Galles (J. Kissock), des pêcheries écossaises (A.G.C. Hale), des îles artificielles ou crannogs irlandais (N. Brady, K.D. O’Conor) ou encore des systèmes d’irrigation mis en œuvre dans les landes humides d’Angleterre (G. Brown). Sept communications se placent en Europe alémanique, dont quatre pour l’Allemagne où sont étudiés les structures d’endiguements et de drainage mises en place dans les marais littoraux du nord-ouest du pays (J. Ey), les puits dans l’habitat rural médiéval (F. Biermann), ainsi que les bains publics dans les villes du sud-ouest ou les usages de l’eau en milieu conventuel à partir de l’exemple de la communauté cistercienne de Maulbronn (S. Arnold). La Suisse est également présente à travers deux études respectivement consacrées aux pratiques de gestion de l’eau aux époques médiévale et moderne (M. Schmaedecke), ainsi qu’aux vestiges hydrauliques révélés par la prospection aérienne, notamment dans les zones lacustres (P. Nagy). La Basse-Autriche apparaît quant à elle par le truchement de ses étangs, de la fin du Moyen Âge au xviiie siècle (H. Knittler). Trois communications concernent la Belgique pour laquelle sont abordés les usages de l’eau au sein des habitats, villages de pêcheurs côtiers (R. Pieters) ou enclos domaniaux (R. Vanmechelen), ainsi que les méthodes d’irrigation des prés de fauche (P. Mignot, J. De Meulemeester). Cinq contributions concernent la Hongrie où sont particulièrement évoquées les pratiques de gestion de l’eau dans les campagnes médiévales et notamment l’importance des ressources tirées de la pêche et des marais par les communautés hongroises (M. Takács, M. Béres, M. Béres, É. Kelemen, I. Fazekas), tandis que deux études s’intéressent aux moulins flottants (T. Sabján) ou aux puits des villages médiévaux (A. Pálóczi-Horváth). À la France méridionale se rapportent trois articles dont deux consacrés à l’utilisation de l’eau dans les mines (M.-C. Bailly-Maître, M.-C. Bailly-Maître et T. Gonon), et un troisième à la gestion de l’eau dans les castra montagnards du Massif central du xe au xviie siècle (A. Durand et al.). L’occident musulman et le Maroc sont abordés à travers le prisme de la technologie hydraulique (A. Bazzana, P. Cressier, M. del Mar Osuna Vargas), étroitement liée à l’histoire de l’irrigation et de la conquête des sols au cours du Moyen Âge, tandis qu’un lien est tissé entre passé et présent grâce à l’étude ethno-archéologique d’un moulin berbère (M. Boussalh, J. De Meulemeester, L. Erbati, P. Mignot).

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Confinant parfois à l’exotisme à travers une palette géographique très large – une carte aurait été bien venue – et des angles d’approche très variés, la richesse documentaire fournie par cette nouvelle livraison de Ruralia rend cet ouvrage précieux à tous les historiens du monde rural, auxquels s’adresse une série de communications remarquables consacrées, entre autres, à l’histoire des marais salés britanniques ou allemands, aux pratiques d’irrigation, aux ouvrages hydrauliques ou à l’étroite relation unissant l’histoire du peuplement et la gestion des ressources hydriques. Il est de fait légitime de saluer le grand intérêt scientifique de ces réunions thématiques, jadis initiées par Jean-Marie Pesez, grâce auxquelles le lecteur bénéficie d’un panel de recherches et de problématiques récentes dans un contexte international étendu non seulement à l’Europe médiévale mais aussi aux espaces voisins. Sans doute la qualité première de ces actes dédiés aux usages de l’eau réside-t-elle dans sa vocation de pépinière pour des recherches à venir autour d’un thème si prometteur, qui apparaît à ce jour très largement ouvert à la réflexion. Cette impression est encore renforcée par l’absence de conclusion d’ensemble : abandonnant le lecteur à la croisée des chemins, les éditeurs du colloque ont ainsi clairement signifié que la route esquissée à travers cette trentaine de communications doit être encore parcourue avant l’heure des bilans. Signalons enfin les appréciables résumés en anglais, français et allemand joints à la plupart des articles et l’on aura achevé de convaincre ici de la valeur scientifique comme de l’originalité de cet agréable, copieux et bel ouvrage d’histoire et d’archéologie médiévales et modernes qui remet à sa juste place l’importance fondamentale de l’eau dans l’histoire des hommes.

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Vincent Carpentier

Archéologie Médiévale, t. 36, 2006, cnrs Éditions, 373 p., 39 €

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Ce numéro d’Archéologie Médiévale livre trois articles consacrés à des habitats ruraux datés des ixe-xiie siècles, dont la réunion offre ici, en quelque sorte, un dossier thématique pour un type d’occupation jusqu’alors très mal documenté par l’archéologie. Les présentations monographiques de ces habitats, fouillés dans le cadre de l’archéologie préventive en Alsace, en Lorraine et dans l’Eure, offrent trois approches spécifiques mais complémentaires illustrant les modes d’investigation empruntés actuellement par l’archéologie. La première contribution sur l’habitat de Nordhouse (Bas-Rhin) concentre l’approche sur la dynamique spatiale de l’occupation dans une chronologie fine fondée sur l’étude des mobiliers. L’auteur met l’accent sur le phénomène de glissement, que connaissent de nombreux habitats du haut Moyen Âge sur une période relativement courte, provoqué par l’insalubrité induite par l’utilisation intensive de la zone où prennent place fonds de cabanes et bâtiments sur poteaux plantés. Cette démonstration s’accompagne d’un catalogue de vestiges immobiliers et mobiliers utiles pour appréhender les composantes de cet habitat et son inscription dans le paysage. La deuxième monographique évoque une portion d’un habitat déserté reconnu à Grosbliederstroff (Moselle). Elle est avant tout alimentée par une présentation très détaillée des structures distribuées dans les trois principales phases qui scandent l’histoire de cette portion d’habitat entre le ixe et le xvie siècles. La qualité du catalogue constitué ne compense cependant pas, le caractère très partiel de l’espace sur lequel cet habitat a été observé. La troisième contribution présente le site de Bouafles dans l’Eure où furent reconnus les vestiges d’un hameau occupé tout au long des xie et xiie siècles. La présentation donne une très large place aux éléments structurant de cet habitat (chemins et fossés parcellaires) et aux constructions pour lesquelles sont fournies d’utiles comparaisons avec d’autres sites fouillés en Normandie et en Bretagne. La démarche ici suivie consiste également à insérer l’habitat dans une étude, à vaste échelle, du paysage et de son évolution en convoquant sources écrites et données paléoenvironnementales. C’est donc à la naissance d’un hameau, à sa structuration et à sa disparition au sein de tout un terroir que l’auteur de cette monographie invite le lecteur. Enfin au-delà de ces différences, ces trois articles mettent à disposition des analyses transversales en abordant la question de la place des morts dans l’habitat et en offrant des données environnementales issues d’analyses carpologiques, archéozoologiques, palynologiques. Enfin, le présent numéro d’Archéologie Médiévale livre à nouveau les très utiles chroniques des fouilles qui permettent de suivre l’évolution des chantier en cours ou de découvrir de nouveaux projets.

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Vincent Hincker

Anne-Marie Flambard-Héricher, (dir.), Les Lieux de pouvoir au Moyen Âge en Normandie et sur ses marges, Caen, Publications du crahm, 2006, 247 p.

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Fruit d’une table ronde réunie en 2003 par le Centre de Recherches Archéologiques et Historiques Médiévales de l’Université de Caen, le volume, prioritairement consacré aux lieux de pouvoir normands, rassemble onze articles qu’encadrent une introduction et une conclusion.

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Le thème est à la mode dans les équipes historico-archéologiques et particulièrement fécond – le dernier Congrès des historiens médiévistes de l’Enseignement supérieur vient opportunément de le souligner – c’est celui de l’insertion et de la construction des pouvoirs dominants dans l’espace, un problème ici conçu sous l’angle particulier des lieux de pouvoir laïcs et ecclésiastiques. Anne-Marie Flambard le rappelle à juste titre en introduction, le crahm a jadis dans les années 1970-1990, sous l’impulsion de Michel de Boüard, joué un rôle pilote dans l’étude des fortifications de terre qui compose l’un des aspects majeurs de la thématique. La gestion de la publication des congrès bisannuels de Château-Gaillard et la mise en œuvre de quelques fouilles castrales, fructueuses mais isolées, ont maintenu la tradition mais, pour l’essentiel, l’enrichissement, qu’il soit méthodologique ou thématique, et le renouvellement des problématiques ont ensuite été pris en main par d’autres centres de recherches universitaires. On ne peut donc que saluer ce retour aux sources qui place au cœur de l’étude la Normandie et ses marges. Le choix géographique inclut légitimement Londres, Boves en Picardie et la Cornouaille bretonne et, de manière beaucoup plus contestable, le Rouergue et les Cévennes, assurément exclus des marges normandes à la fin du Moyen Âge. Il eut donc mieux valu soit se priver de l’article soit modifier le titre du volume. Hormis cette peccadille, l’ouvrage est cohérent, structuré et riche d’enseignements.

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L’ensemble est logiquement organisé autour de trois thèmes qui tendent souvent – mais il est difficile d’y échapper – à se recouper. Le premier attire judicieusement l’attention sur la diversité des lieux de pouvoir. Politico-administratives, économiques, religieuses ou culturels, les facettes du pouvoir de l’élite sur la terre et les hommes sont multiples. Les pôles à partir desquels l’autorité dominante s’organise et s’exerce, directement ou non, sont donc par définition d’une grande variété et affectés au fil des siècles, dans le cadre de « stratégies » évolutives, de mutations. Au premier rang figurent les forteresses, telle celle de Boves en Picardie, une motte érigée aux portes d’Amiens dès le début du xe siècle par la puissance publique (Philippe Racinet), ou encore celle du Homme (Cotentin) alors aux mains, vers 1026-1027, du lignage des Néel qui, en tant que vicomte, en assurent la garde au nom du duc et s’en serviront comme d’un tremplin (Éric Van Torhoudt). S’y joignent des ouvrages plus faiblement défendus et parfois même non fortifiés. Archevêques et évêques normands illustrent le processus. Au ixe siècle, la domus archiépiscopale de Rouen ordonnée autour d’une cour ne bénéficie apparemment pas de travaux de mise en défense (Jacques Le Maho). Et par la suite, du xie au xve siècle, les évêques de la Province ecclésiastique ménagent à distance de leurs résidences urbaines et dans le cadre d’une véritable stratégie d’implantation des manoirs qu’ils agrémentent à l’occasion de parcs, de vergers et d’étangs (Marie Casset, thèse, université du Maine). À ces classiques lieux de pouvoir se joignent des endroits plus inattendus sur lesquels le volume attire judicieusement l’attention. De points focaux de l’espace seigneurial, les marchés hebdomadaires normands deviennent progressivement du xie au xve siècle des articulations essentielles de l’espace régional (Mathieu Arnoux et Isabelle Theiller). Quant au vieux pont médiéval de Londres disparu au xixe siècle, il est tout à la fois le symbole de la cité, une porte et un pont, un sanctuaire, un centre économique et un lieu stratégique. C’est l’un des monuments les plus significatifs de la géographie londonienne, un lieu de pouvoir régalien et municipal où se déroulent des fêtes prestigieuses et de sanglantes mises en scène (Sophie Cassagnes-Brouquet).

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Divers articles traitent ensuite, dans un deuxième thème, de la manière dont s’exerce le pouvoir (pouvoir direct, pouvoir délégué ou relayé). La mainmise des princes et des grands de l’aristocratie prend des formes diversifiées et n’est pas irréversible. Plusieurs exemples l’illustrent. Boves qui, de princier ou royal, glisse aux mains d’un lignage châtelain finalement promu au rang comtal (Philippe Racinet). Les abbayes bénédictines de la Normandie ducale qui par la médiation des abbés servent à l’occasion les intérêts des ducs ou des grands de l’aristocratie et sont devenues des relais et des enjeux de pouvoir (Véronique Gazeau). La frontière de l’Avre (Eure) dont le contrôle primitivement délégué par le duc à de grands barons est repris en main par Henri Ier, qui y crée des villes nouvelles, et finit par glisser en partie aux populations bourgeoises locales avec la mise en place des pouvoirs communaux (Astrid Lemoine Descourtieux).

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Le pouvoir tel qu’il se donne à voir (le pouvoir mis en scène) occupe la dernière partie de l’ouvrage. Les milieux princiers sont concernés au premier chef. Les princes de sang qui modernisent les châteaux de leur apanage d’Alençon 1350-1415 reproduisent les innovations et les partis architecturaux des grands chantiers contemporains, royaux et autres, et trahissent la même volonté de prestige et de modernité. Les éléments d’un programme décoratif lié à la célébration familiale se laissent parfois appréhender (Isabelle Chave). Dans le lointain comté de Cornouaille, l’aspect symbolique du pouvoir princier (ixe-xiie siècle) se marque dans la pérennité de certains lieux de pouvoir (Joëlle Quaghebeur).

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Seules deux fouilles alimentent une publication qui puise l’essentiel de sa documentation dans les textes, les éléments bâtis et la documentation figurée. La faute n’en incombe pas aux organisateurs, on ne saurait donc leur en faire grief mais l’on se doit de souligner les carences qui règnent en la matière.

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Globalement, le constat s’impose : la part belle est laissée aux lieux de pouvoir laïcs et aux milieux ruraux. Dans sa conclusion, Mathieu Arnoux le reconnaît volontiers et souligne quelques-uns des points qui auraient pu faire l’objet d’une plus grande attention (permanence des lieux de pouvoir, formes spatiales de l’autorité ducale normande, fonctionnement en réseaux). On ajoutera que malgré d’utiles et fructueux points de comparaisons puisés aux marges de la Normandie, il manque une mise en perspective élargie, pour le moins, à l’ensemble de la France du Nord. On peut le regretter mais le volume n’ayant pas la prétention de faire le tour et la synthèse de la question, il serait vain d’insister sur ces lacunes de l’information.

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Cet ouvrage de bonne tenue scientifique s’accompagne d’une illustration et d’une présentation de qualité et reste d’une prise en main aisée (résumés). En offrant à la réflexion une intéressante série d’études ponctuelles et synthétiques, il constitue une approche, incomplète certes, mais de bon aloi, de cette question des lieux de pouvoir qui de nos jours mobilise à juste titre un nombre croissant de chercheurs.

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Annie Renoux

Laurent Feller, Agnès Gramain et Florence Weber, La Fortune de Karol. Marché de la terre et liens personnels dans les Abruzzes au haut Moyen Âge, Rome, École française de Rome, « collection de l’École française de Rome, 37 », 2005, 213 p.

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Comme la plupart de ses contemporains, Karol fils Liutprand aurait pu rester un inconnu. D’origine lombarde l’homme vécut entre 840 et 870 environ dans le Vico Teatino, au cœur des Abruzzes et il figurait parmi les notables ruraux de sa région. Karol chercha à s’élever socialement, à faire entrer sa famille dans l’élite locale, usant de ses ressources économiques pour acquérir des terres et de réseaux sociaux patiemment construits. On le devine attentif et prompt à anticiper, élaborant sur le long terme une stratégie d’ascension sociale. Celle-ci échoua et les descendants de Karol, en quelques années, durent entrer dans la dépendance de l’abbaye de Casauria nouvellement fondée par l’empereur Louis II dans les Abruzzes. C’est parce qu’elle se termina de la sorte que la destinée de Karol et des siens est documentée par les archives du monastère. Les pièces du dossier furent ensuite transcrites dans le cartulaire-chronique de Casauria composé vers 1170-1180. Au total près d’une centaine d’actes (ventes, échanges, notices de plaid, des années 820 à 879) concernant le Vico Teatino, édités en annexe du livre (p. 147-193), forment la base documentaire qui permet de reconstituer la carrière de Karol et de sa famille sur quatre générations.

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Au chevet de la lignée des Karolides, trois spécialistes venus d’horizons scientifiques différents – Laurent Feller (historien), Agnès Germain (économiste), Florence Weber (sociologue) – expriment une commune conviction : « pour améliorer la connaissance des sociétés humaines et de leur histoire, il faut faire converger nos disciplines, constituer, au-delà des spécialisations, une science sociale » (p. 1-2). Il s’agit ici en l’occurrence de tester une analyse des transactions en privilégiant trois objets : la formation des prix, la nature des biens échangés, l’histoire des personnes engagées dans la transaction. Il est ainsi possible de dégager la nature, marchande ou non, et la signification des transactions engagées, en fonction du rôle éventuel qu’y jouent les relations personnelles.

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Les réponses apportées par l’enquête permettent d’aboutir à plusieurs conclusions. Le mouvement du prix de vente de la terre fait ressortir plusieurs phases et l’orientation à la baisse au ixe siècle amène à se demander si l’abbé de Casauria n’est pas en position d’acheteur monopolistique. Sans aller jusque là, il faut admettre que le monastère exerçait un « leadership social et économique » (p. 46) qui a entraîné une réorganisation du marché foncier. Cependant les acquisitions faites ne relèveraient pas d’une simple logique de transfert de biens fonciers mais aussi du souci de s’assurer des clientèles. D’autre part, il existe deux marchés de la terre : l’un portant sur des parcelles, précisément mesurées, évaluées et payées en monnaie, l’autre portant sur des exploitations, plus difficiles à mesurer mais précisément évaluées et payées tantôt en monnaie, tantôt en nature. Un second niveau d’analyse – à partir de la circulation des moyens de paiement et des usages de la mesure – amène à caractériser une situation où, même avec une pénurie relative des espèces monnayées, l’usage de la monnaie est parfaitement maîtrisé. La précision apportée (ou non) à la surface des biens vendus et à l’évaluation de la contrepartie permet de distinguer trois types de transactions. L’une est caractéristique de l’échange marchand ; pour les deux autres, ce caractère est pour le moins discutable. Le refus de mesurer au moins l’un des termes de la transaction induit des relations entre acheteur et acquéreur qui relèvent alors de logiques d’évaluation (par exemple dans la perspective d’une succession) ou d’entrée en clientèle.

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Il est alors nécessaire de prolonger l’enquête par l’analyse des relations personnelles entre les personnes engagées dans la transaction. C’est là que la trajectoire de Karol, de sa lignée et des autres personnes associées à cette histoire familiale prend tout son sens. Les stratégies foncières et matrimoniales de Karol relèvent d’une tentative d’insertion dans l’élite locale. Vendre et échanger des terres avec des notables ne ressort pas simplement de logiques économiques, du souci d’étendre l’exploitation ou de constituer des exploitations d’attente pour les fils mais manifeste également la volonté d’entrer en relations d’affaires avec l’échelon supérieur de la société locale. L’alliance reste un élément fondamental de cette stratégie et nécessite que le père investisse afin de constituer les Morgengaben de ses futures belles-filles. Pour y parvenir Karol dut effectuer une opération risquée, dont le détail nous échappe mais qui eut pour conséquence l’entrée en dépendance de ses descendants. L’exploitation des Karolides fut conservée mais au prix d’une transformation de leur organisation familiale imposée par les conditions de la reprise des terres (indivision, avec pour corollaire l’apparition d’une communauté d’exploitation sous le contrôle du monastère et à terme la nécessité de trouver de nouvelles solutions pour constituer l’apport du mari à l’épouse). En ce sens l’échec final de la famille révèlerait un indice d’une crise plus générale du système économique et juridique, le basculement d’une structure centrée sur le couple à une autre où les frères sont dans l’indivis.

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La place de la Morgengabe et des autres transactions dans les relations entre parents est ensuite analysée. L’observation porte ici sur les relations entre trois protagonistes (l’épouse, le mari, le beau-père) et sur les maisonnées (« groupe familial défini non par la propriété ni par les relations structurales de parenté mais par la production en commun et la ‘parenté pratique’ », p. 119). Elle amène les auteurs à dégager deux grands types de transactions dans la parenté, selon qu’elles permettent l’indépendance du couple ou au contraire qu’elles installent l’une des parties dans la dépendance de l’autre. « Les liens de parenté sont aussi politiques » (p. 129), en ce sens que la dépendance ne caractérise pas seulement les relations entre élites et paysans, mais se présente aussi dans certains liens de parenté.

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Le livre a le grand mérite de restituer dans toute leur complexité les mécanismes des transactions que révèle ce dossier. Il met en évidence la pluralité des fonctions du marché de la terre (échanges matrimoniaux, accumulation ou transfert du patrimoine, consolidation des clientèles, etc.). Il éclaire les processus de mobilité sociale et leurs limites, particulièrement dans le contexte des changements que permet de saisir (et qu’impulse en partie) la fondation de Casauria. On retiendra enfin la fécondité d’une démarche pluridisciplinaire servie ici par un dossier documentaire exceptionnel.

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Pierre Bauduin

Pascal Montaubin (dir.), Hôpitaux et maladreries au Moyen-Age : espaces et environnement. Actes du colloque international d’Amiens-Beauvais, 22-24 novembre 2002, Paris, cahmer, Histoire médiévale et archéologie, 17, 2004, 362 p., 23 €

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En 2004, sont parus les actes du colloque d’Amiens, organisé par Pascal Montaubin de l’université de Picardie avec le concours de Daniel Le Blévec. Ce second colloque avait fait suite à celui tenu à l’université Paris xii-Val de Marne en 1999, intitulé « L’archéologie et l’architecture hospitalières de l’antiquité tardive à l’aube des temps modernes » s’attachant à l’étude des structures hospitalières et à l’organisation intérieure des bâtiments. Les actes amiénois réunissent 22 des 23 communications prononcées, lesquelles replacent ces structures d’assistance, hôpitaux et maladreries, dans leur environnement spatial et social et en restituent les logiques d’implantation. Toutes les échelles d’analyse sont ici reprises : l’échelle locale comme régionale voire interrégionale. Si l’espace français est privilégié dans ces interventions, des communications présentent l’espace rhénan (Martin Uhrmacher, Michel Pauly), italien (royaume de Naples par Rafaël Hyacinthe, Rome par Etienne Hubert) ou font une incursion en péninsule ibérique (Denise Péricard-Méa). La chronologie retenue concerne avant tout les xiie-xve siècles, soit les siècles centraux de l’essor des institutions charitables, mais, une communication prolonge à l’époque moderne, la réflexion autour de la notion de réseau hospitalier (Marie-Claude Dinet-Lecomte), faisant écho à la chronologie du premier colloque de Créteil qui couvrait les périodes médiévale et moderne.

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Le colloque est ouvert par la communication de Pascal Montaubin qui présente en quelques pages les objectifs de cette entreprise. Le propos est d’analyser et de comprendre les critères de localisation et d’implantation hospitalière au Moyen Âge. Ces critères évoluent au fil de la période, en relation avec l’évolution de l’image du pauvre et du malade et de leur perception par les sociétés médiévales. Si le colloque de Créteil s’attachait à l’institution hospitalière dans ses aspects monumentaux, le colloque d’Amiens, en revanche, veut replacer l’hôpital dans son environnement social et spatial. Pascal Montaubin rappelle ensuite la diversité institutionnelle autant que fonctionnelle du terme retenu pour le colloque : « hôpital ». Ce mot désigne en effet dans les sources des institutions aussi différentes que l’hôtel-Dieu, l’infirmerie monastique, la léproserie ou l’hôpital fondé par un particulier. Les intervenants se sont efforcés, conscients de cette difficulté, de préciser le type d’institution étudié et d’établir des typologies des établissements.

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L’approche privilégiée dans ce colloque est indéniablement régionale (9 communications). Elle permet de réfléchir à la fois aux critères de localisation des hôpitaux et au rôle de ces institutions dans l’organisation de l’espace. L’obstacle majeur de cette approche est lié à la difficulté à établir la liste des établissements hospitaliers, car la documentation, trop souvent lacunaire, comme l’ont souligné Stéphane Curveillier (Calaisis), Alain Saint-Denis (Bourgogne ducale) ou Bernard Delmaire (Artois), use d’un vocabulaire extrêmement varié qui rend difficile la réalisation d’une typologie des établissements. Enfin, cette documentation écrite n’est pas suffisamment relayée par l’archéologie. Philippe Racinet a déploré la négligence dont les infirmeries monastiques font l’objet dans les études archéologiques. De façon générale, le dynamisme récent de la recherche sur les institutions d’assistance au Moyen Âge ne comblent pas encore le manque de synthèses régionales et de monographies locales. Plusieurs éléments ressortent à propos de la localisation des établissements hospitaliers. Les sites urbains (soit le cœur de la ville, auprès du groupe cathédral, pour les grands hôtels-Dieu, soit les portes des villes et les faubourgs pour des établissements plus modestes) sont les plus fréquemment rencontrés, comme le souligne notamment François-Olivier Touati. La proximité des voies de communication est recherchée, ce qui s’explique à la fois par la fonction de ces établissements (accueil des pèlerins) et par la nécessité d’obtenir des aumônes. C’est le cas des léproseries, qui, si elles sont généralement installées en milieu rural, privilégient la proximité des voies de communications, grandes routes et vallées. Deux grandes évolutions peuvent être signalées. Nicole Brocart, dans le diocèse de Besançon, a observé qu’à la localisation extra-muros des fondations, dominantes aux xiie et xiiie siècles, succède une localisation intra-muros, aux xive et xve siècles, à tel point qu’elle a même rencontré des cas de relocalisation d’établissements intra-muros. L’auteur explique cette évolution à la fois par le contexte croissant d’insécurité (lié notamment à la guerre de Cent ans) et par un changement de perception du pauvre, lié à ce contexte d’ailleurs : le pauvre inconnu est désormais perçu comme une menace par les populations qui privilégient de plus en plus la prise en charge du « pauvre connu ». Ainsi le lien entre la fonction de l’hôpital, ses finalités et la localisation est clairement posé. Jean-Luc Fray, auteur d’une étude plus conceptuelle, s’appuyant sur la théorie de la centralité, analyse les logiques d’implantation des hôpitaux et observe également une évolution : celle-ci suit d’abord une logique de centralité (installation en milieu urbain) mais à partir du xiiie siècle, la logique de flux l’emporte ; les axes de communications devenant des critères essentiels de localisation.

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L’autre échelle d’analyse est locale, généralement limitée à une ville (4 communications). Cette approche permet de mettre en valeur le rôle des établissements hospitaliers dans l’évolution urbaine, la manière avec laquelle ils peuvent contribuer au dynamisme d’une ville. Ainsi l’étude de l’hôtel-Dieu d’Amiens faite par Pascal Montaubin montre remarquablement le rôle de cet établissement dans le remodelage de la ville, à la suite de l’incendie de la cathédrale en 1208. L’Hôtel-Dieu, initialement lié au groupe cathédral, en a été exclu sur décision des autorités urbaines, pour être reconstruit dans un quartier neuf du faubourg, malgré les réticences des chanoines. Cette opération urbanistique fut une réussite puisque rapidement le nouveau quartier Saint-Leu s’est imposé comme le plus dynamique de la ville d’Amiens, un dynamisme auquel l’hôpital a contribué de manière décisive. L’échelle locale permet également de mettre en lumière l’environnement social des établissements d’assistance, ce qu’analyse Christine Jehanno, étudiant l’hôtel-Dieu de Paris. Elle évoque une « nébuleuse sociale », des malades et soignants certes, mais aussi des fournisseurs et bienfaiteurs de la prestigieuse institution parisienne. Elle souligne l’influence de l’Hôtel-Dieu qui modèle en profondeur le quartier, par la population qu’il draine et le rythme qu’il imprime à la vie du quartier. À Evreux, Bruno Tabuteau montre comment la léproserie, installée à la limite de la ville mais pleinement intégrée à elle, est devenue un élément de l’identité de la communauté urbaine. Enfin l’étude d’Étienne Hubert sur la ville de Rome, résidence du pape et centre de pèlerinages, constitue un cas original où les institutions d’accueil et d’assistance ont été très denses et sont restées sous l’autorité ecclésiastique alors que, dans le reste de l’Italie, ces institutions ont eu tendance à se laïciser.

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On soulignera la réflexion menée autour de la notion de réseau : pouvait-on parler au Moyen Âge de « réseau » d’institutions hospitalières, que ce soit au niveau régional ou interrégional ? D’emblée, François-Olivier Touati a posé que le concept était inadéquat pour le Moyen Âge, que l’on considère l’Occident ou l’Orient : s’il constate une implantation dense des hôpitaux, il souligne l’absence d’organisation concertée entre ces établissements. Il est remarquable de constater une réelle inadéquation entre les besoins et l’offre hospitalière, comme le note Pierre De Spiegeler pour le diocèse de Liège, où il observe au xive siècle, l’abondance de petites fondations modestes, d’origine bourgeoise, destinées à l’accueil des pèlerins, dans une région dépourvue de grand centre de pèlerinage. La fondation d’un hôpital nécessitait en effet un don trop considérable pour cette bourgeoisie désireuse de pourvoir à son salut par une fondation charitable. Une organisation concertée des établissements d’assistance, une volonté consciente, à l’échelle d’une région, de répondre aux besoins de la société ne sont pas une réalité médiévale. Les analyses régionales de Damien Jeanne (Normandie) ou d’Annie Saunier concluent également à l’absence d’organisation en réseau de ce type d’institution. Le phénomène hospitalier n’a pas donné lieu à une organisation et à un partage des fonctions. Si l’on peut observer des spécialisations précoces d’établissements pour tel type de malade ou de pauvre, on ne peut déceler de lien entre eux. Seul François Neveux, pour la Normandie, conclut à l’existence d’un réseau des hôtels-Dieu normands, du fait du rôle joué par les autorités ecclésiastiques du diocèse, lesquelles se sont efforcées de contrôler ces institutions. Si l’on cherche une organisation en réseau, alors il faut se restreindre à l’étudier au sein d’un ordre ou d’une congrégation. La congrégation des Antonins (Adalbert Mischlewski) est la seule à présenter au Moyen Âge ce type d’organisation. Quant à l’idée reçue de la constitution d’un réseau d’assistance aux pèlerins né au Moyen Âge sur les routes de Compostelle, elle est démontée par Denise Péricard-Méa : les quatre fameux chemins de Saint-Jacques n’existaient pas au Moyen Âge et de fait, ni Cluny, ni les ordres hospitaliers n’ont développé d’établissements spécifiquement destinés à ce public. Il faut attendre l’époque moderne pour voir se constituer véritablement des réseaux d’établissements au sein de congrégations religieuses organisées (Marie-Claude Dinet-Lecomte). Pour le Moyen Âge mieux vaut distinguer, avec prudence, une hiérarchie institutionnelle, comme le fait Alain Saint-Denis pour la Bourgogne qui observe trois niveaux : les hôtels-Dieu généralement liés aux groupes cathédraux, les maisons-Dieu installées le long des routes et des établissements spécialisés (pour l’accueil des enfants abandonnés, le soin du mal des ardents, l’accueil des lépreux).

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Le volume des actes du colloque d’Amiens rassemble des contributions intéressantes et variées, offrant des approches différentes autour de ce thème de l’environnement spatial et social des établissements religieux. Les échelles d’analyse choisies (un établissement, une ville, une région, une congrégation) permettent d’aborder la problématique dans toute sa richesse. La publication s’accompagne d’un grand nombre de cartes originales, indispensables outils de l’analyse du phénomène hospitalier. On regrettera la trop rare mention des questions économiques, aspect important de l’environnement de ces établissements d’assistance, mais le sujet est si vaste qu’il ferait à lui seul l’occasion d’un colloque. Celui d’Amiens, centré sur les questions de localisation et d’organisation spatiale, offre une richesse et une cohérence des communications qui suffit à l’intérêt de cette publication.

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Claire Lamy

Véronique Beaulande, Le Malheur d’être exclu ? Excommunication, réconciliation et société à la fin du Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2006, 383 p., 24 €

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Véronique Beaulande publie ici une version remaniée de sa thèse de doctorat, soutenue en décembre 2000 et dirigée par Claude Gauvard, qui a rédigé l’avant-propos du livre. L’auteur y propose une réflexion très riche et détaillée sur l’excommunication entre le xiie et le début du xvie siècle, agrémentée de deux graphiques et trente-six tableaux présentant des données chiffrées pour appuyer son raisonnement. Le cadre géographique de l’étude est limité à la province ecclésiastique de Reims, dont tous les diocèses ne trouvent pas la même place dans la réflexion, en raison de l’inégale abondance des sources.

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La première partie est consacrée à la définition des peines d’excommunication, l’auteur insistant sur les différents degrés et modalités de ces peines, analysant en particulier les distinctions entre l’excommunication majeure et l’excommunication mineure, parfois appelée interdit personnel. Elle envisage la question de l’excommunication latae sentenciae, fréquente dès le xiie siècle, ainsi que celle de l’anathème, et pose d’emblée les généralités les plus importantes sur le traitement qui doit être réservé aux excommuniés. Cette étude de la norme, de ses imprécisions et de ses contradictions, prend pour point de départ le corpus de Gratien et les textes canoniques communs à toute la chrétienté avant d’être rapidement centrée sur les statuts synodaux et sur les pontificaux de la province de Reims.

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La deuxième partie replace l’excommunication dans le contexte social de la fin du Moyen Âge, en accordant une large place aux xiiie et xive siècles. L’auteur s’appuie alors sur les sources de la pratique, et tout particulièrement sur les registres d’officialités épiscopales. En la matière, les diocèses de Tournai et de Châlons, qui ont laissé une documentation riche et abondante, tiennent une place prépondérante dans la réflexion. Les principaux motifs d’excommunication sont précisément passés en revue. L’excommunication est d’abord utilisée pour régler les cas de violences, en particulier lorsque cette violence est exercée par les laïques contre les clercs. Elle apparaît alors comme un régulateur des relations sociales. Au-delà des questions d’atteinte à l’honneur et à la juridiction épiscopale, Véronique Beaulande centre ensuite son étude sur l’emploi – très fréquent – de l’excommunication en matière matrimoniale et sexuelle. Elle insiste, en particulier, sur l’utilisation récurrente de cette peine pour des problèmes relatifs aux fiançailles, et en tire d’intéressantes conclusions sur la représentation, parfois très divergente, qu’ont l’Église et les fidèles de ce moment de la vie. Recensant ensuite les causes pour lesquelles l’emploi de l’excommunication est moins fréquent, l’auteur propose une typologie des laïques sanctionnés de cette manière : les hérétiques, les non-pascalisants et, bien qu’ils n’apparaissent que très rarement, les usuriers sont excommuniés par les officialités. Largement illustrée par des exemples, l’analyse précise de ces cas, rapprochée de l’excommunication de certains prêtres indignes ou désobéissants à l’évêque, amène l’auteur à montrer comment l’excommunication est aussi utilisée pour défendre l’ordre chrétien, et faire respecter les normes édictées par les autorités religieuses.

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La troisième et dernière partie s’ouvre sur un chapitre consacré à l’évaluation quantitative du nombre d’excommuniés. Après avoir fait état des difficultés méthodologiques inhérentes à l’exercice, Véronique Beaulande propose quelques chiffres pour le diocèse d’Arras et pour trois doyennés de la région de Bruges. Surtout, dans ce dernier cas, elle nuance ces chiffres absolus en les rapportant au nombre approximatif d’habitants des paroisses concernées et, lorsque cela est possible, au nombre de pascalisants. Cette étude lui permet de poser la question de la proportion d’excommuniés dans la population et de tenter une comparaison des données entre les paroisses urbaines et les paroisses rurales. En la matière, même si les chiffres absolus sont plus considérables en villes qu’à la campagne, il semble que les excommuniés représentent une frange plus importante de la population dans les paroisses rurales. Véronique Beaulande amorce alors une distinction chronologique, en se penchant plus spécifiquement sur le xve siècle. Elles fournit des chiffres précis à partir des sources tournaisiennes et châlonnaises, avant de faire ressortir, dans le chapitre suivant, la spécificité de l’excommunication au xve siècle : son emploi devient alors extrêmement fréquent dans les affaires d’endettement, les créanciers ayant recours aux officialités pour contraindre leurs débiteurs à rembourser leurs dettes. Après avoir envisagé la procédure en la matière, l’auteur met cet usage de l’excommunication en rapport avec le contexte socio-économique de l’époque, et insiste, en particulier pour le diocèse de Tournai, sur la corrélation entre le mouvement des prix, celui de l’endettement paysan et l’évolution du nombre d’excommunications mentionnées dans les registres d’officialité.

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Un dernier chapitre concerne le traitement social des excommuniés par le reste de la communauté, évoquant entre autres les infractions et la résistance à l’excommunication, cette dernière ayant souvent pour effet d’entraîner une ou plusieurs aggraves, et la recherche de l’absolution qui demeure malgré tout la norme. L’auteur livre en particulier quelques détails intéressants sur l’attitude des prêtres de paroisses à l’égard des excommuniés, soulignant leur mansuétude, qualifiée de « complicité ».

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L’étude est suivie de cinq annexes, présentant quelques formules d’anathème tirées des pontificaux et l’édition d’extraits des registres d’officialité de Reims et de Châlons. La deuxième annexe, extrêmement riche et détaillée, présente une récapitulation par diocèse des causes d’excommunications contenues dans les statuts synodaux de la province.

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Avec cet ouvrage, Véronique Beaulande propose donc une utile synthèse sur l’excommunication à la fin du Moyen Âge. Au-delà des aspects strictement procéduraux, elle a en permanence le souci de mettre en contexte les peines d’excommunication et, tout en les analysant pour elles-mêmes, d’utiliser cette étude comme un moyen pour approfondir la connaissance de la société dans la province de Reims. À lui seul, ce travail précis, détaillé et chiffré rappelle tout le profit que peut tirer l’historien des registres d’officialités.

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Grégory Combalbert

Danièle Alexandre-Bidon, Françoise Piponnier, Jean-Michel Poisson, (dir.), Cadre de vie et manières d’habiter (xiie-xvie siècle), viiie Congrès international de la Société d’archéologie médiévale (Paris, 11-13 octobre 2001), Caen, Publications du crahm, 2006, 327 p.

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La première partie de ce livre est consacrée à l’organisation de l’espace dans l’habitat et s’attache, dans le premier chapitre, à l’étude des formes originales de construction : les maisons entièrement constituées de bois d’un village du xe siècle, situé dans la campagne près de Bologne en Italie, restituées par Sauro Gelichi et Mauro Librenti, sont les premiers éléments pour la construction d’un modèle. Les similitudes entre bâtiments à plan absidal de Bretagne et du Limousin du xie au xvie siècle, ne doivent pas conduire, selon les archéologues Patrice Conte et Michael Batt, à des tentations comparatistes simplistes. Leur fonction semble différente. Il faut souhaiter que les futures recherches archéologiques permettent d’analyser les raisons de ce choix architectural de ces deux aires géographiques. Les maisons du village castral de Cabaret situé à 18 km de Carcassonne, étudiées par Marie-Élise Gardel, nous révèlent une organisation adaptée au terrain, en utilisant les cavités naturelles aménagées. De même les données archéologiques ont permis à Ivan Lafarge d’appréhender l’évolution des maisons du village de Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis) depuis le haut Moyen Âge jusqu’à l’époque moderne. Ce premier chapitre s’achève sur des recherches archéologiques d’envergure avec deux communications qui précisent l’apport de la dendrochronologie à l’histoire de l’habitat et de son évolution en Belgique, et de l’ethnoarchéologie pour les maisons luxembourgeoises du haut Moyen Âge au xve siècle.

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Le second chapitre présente des cas d’organisation des espaces, entre fonctions du bâti et circulation, sur des sites géographiques divers : la fondation du bourg de Dabrowno-Gilgenburg au xive siècle menée dans le cadre de l’État des chevaliers Teutoniques et l’exemple de l’organisation des espaces de circulation dans le village de Courtisigny en pays normand. Quant à l’habitation individuelle, les galeries des demeures bourgeoises bourguignonnes, en milieu urbain nous surprennent par l’originalité de leur mode de circulation. Un fonds archivistique relativement abondant a permis à Odette Chapelot et Bénédicte Rieth de définir les espaces et leur disposition, dans les résidences des comtes d’Artois, par les mentions décelées dans les textes. Elles présentent des éléments de réflexion comme les dimensions des pièces, les matériaux utilisés ou le décor qui servent à mieux cerner la nature et la fonction de ces espaces. L’exemple provençal de l’atelier-maison, maison-atelier est analysé finement par Philippe Bernardi à partir des archives notariales, exposant la place du travail et de la vie privée au Moyen Âge.

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La deuxième partie privilégie la maison et son cadre de vie ainsi que le vécu de ses hôtes. Le premier chapitre traite du confort et de la protection de la maison envers ses occupants et leurs biens. Danièle Alexandre-Bidon propose une synthèse des données sur le concept de confort : celles liées au bâti, comme la présence d’une cheminée, en remarquant au passage son rôle de marqueur social, mais aussi celles en relation aux aménagements intérieurs avec le mobilier et le rangement qui font partie intégrante des commodités, variant à l’évidence selon les catégories sociales. Les opérations archéologiques menées ces dernières années en milieu montagnard et plus particulièrement sur la bordure sud-orientale du Massif central ont permis de mettre en place un projet collectif pluridisciplinaire sur l’évolution de l’habitat castral sur la longue durée (xiie-xviie siècle), financé par le ministère de la culture. Il est d’ailleurs plus que souhaitable que d’autres projets de ce type voient le jour dans les années à venir. Les dix chercheurs se sont intéressés ici aux systèmes et aux structures de chauffage dans les habitats seigneuriaux montagnards. Le feu apparaît comme l’élément principal du confort domestique, comme l’atteste aussi, en Île-de-France, la découverte de fragments de carreaux de poêle du xve siècle, lors des fouilles archéologiques de l’abbaye Saint Père de Melun. Annick Clavier, à partir d’un corpus de quelques maisons fortes du Dauphiné, a tenté de comprendre les motivations qui conduisent aux choix de ce type d’habitation, et les intentions de ceux qui les firent bâtir. Il faut souligner la protection de ces demeures par la présence d’objets et de pratiques apotropaïques ingénieusement étudiées par Danièle Alexandre-Bidon et Marie-Thérèse Lorcin. Sur ce thème, une étude sur la longue durée serait à envisager, car on constate encore aujourd’hui la présence de ces marqueurs révélateurs de la force du symbole qui continuent à protéger la maison.

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Le deuxième chapitre rassemble une série de communications sur le décor et le mobilier. Notamment, les quelques cinquante-huit maisons de style roman inventoriées et édifiées entre le xiie et le xiiie siècle en milieu urbain en Bohême pour lesquelles est présenté le type de vaisselle usitée et le mobilier. Geoff Egan, à partir des fouilles réalisées sur la rive nord de la Tamise et la découverte de différents objets domestiques, a pu analyser la nature de cet équipement, participant ainsi à la connaissance de cette culture matérielle médiévale. Yves Esquieu démontre l’intérêt de la baie comme élément ostentatoire, mais essentiel dans l’ornementation de la façade de la maison médiévale. Elle apparaît comme un révélateur social de son propriétaire qui dispose la baie là où chacun peut la voir. Philippe Bon nous régale de l’écrin de dentelle et de couleur de la résidence princière du duc Jean de Berry, ensemble décoratif indissociable du confort. Finalement Gerhart Jaritz étudie le décor de la maison urbaine bourgeoise des xive-xve siècles, en Europe centrale. D’après les sources écrites, les registres comptables et autres récits de voyages, il s’attache à montrer « la beauté » de ces demeures couvertes de tuile, aux fenêtres garnies de verre à vitre représentant l’image de la ville médiévale, son prestige.

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La troisième partie présente l’habitat dans son milieu avec un premier chapitre qui aborde les formes d’habitat déterminées par l’exploitation des ressources naturelles : les mines du massif de l’Oisans en Isère qui donnent naissance à l’agglomération de Brandes-en-Oisans, puis de Pampailly, du xiiie au xve siècle, et les sites d’extraction d’argile à potier au Nord-Ouest de la France et l’installation d’un habitat aristocratique situé au cœur de la Perche certainement lié aux activités métallurgiques dans la vallée aux jardins des demeures aisées des comtés de Savoie et de Genève, indicateur des représentations collectives et des pratiques culturelles.

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Le dernier chapitre traite de la maison andalouse médiévale liée à son milieu et qui offre un modèle agro-pastoral urbain. Marie Thérèse Lorcin démontre d’une part, l’importance des moyens juridiques qui visent à garantir la protection des habitations tout en responsabilisant propriétaires et locataires, et d’autre part la formation du droit immobilier durant les trois derniers siècles du Moyen Âge. De tout temps, la maison est indissociable du terrain sur lequel elle a été construite. L’étude du jeu entre intérêts publics et privés du xiie au xve siècle, nous éclaire sur la réglementation stricte nécessaire consignée par la coutume. Le proverbe catalan « faites la loi, faites la fraude » rappelle qu’à des règles édictées correspondent souvent des règles détournées ; ce type de comportement est encore en pratique aujourd’hui. D’où le rôle des arpenteurs, dès le xive siècle, hommes compétents dans le règlement des conflits de voisinage, que souligne dans son étude Armelle Quérien. En guise de conclusion, Jean-Michel Poisson aborde la question de la différenciation entre maison urbaine et maison rurale.

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L’originalité de cet important volume est de rassembler les travaux de 44 chercheurs européens dont les contributions individuelles ou collectives présentent l’état de la question sur l’habitat rural et urbain. La problématique est bien posée et sans doute peut-elle être reconnue ailleurs. Il faut souhaiter que des études menées conjointement par des archéologues et des historiens – pourquoi pas sur la longue durée – puissent affiner et préciser ce modèle. En fin de compte, c’est un ouvrage très intéressant.

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Martine Camiade

Marie-Claude Marandet, Les Campagnes du Lauragais à la fin du Moyen Âge (1380-début du xvie siècle), Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, « coll. Études », 2006, 464 p., 30 €

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Ce livre, version abrégée de la thèse d’habilitation à diriger les recherches de Marie-Claude Marandet, s’ouvre par une introduction de Jean-Louis Biget qui en synthétise les principaux apports. Essayons après lui de décrire la richesse de ce travail. Toutefois, débutons par les quelques défauts de forme de l’ouvrage, comme pour mieux les oublier ensuite. Alors que l’analyse s’appuie sur de riches synthèses essentiellement présentées sous forme de tableaux – aucun d’entre eux n’a de légende – auxquels s’ajoutent quelques graphiques, il n’y a pas d’index qui permette de les retrouver aisément et d’en exploiter le contenu, en dehors du cheminement propre au texte. Ils présentent en outre de nombreux problèmes de mise en forme. Laissons le hasard nous conduire à la page 228 où une case contient « le tout en ares », élément de légende placé en tête d’une ligne dont les cases suivantes sont vides. Le même type de présentation aberrante se trouve page 113 ; la liste des registres de notaires dépouillés à Castelnaudary, pour 1700, est également présentée en dépit de toute logique, en deux cases du tableau de la page 17. Arrêtons là les exemples : il ne faudrait pas masquer derrière le défaut de quelques feuillets, la richesse de la moisson exposée dans les 420 pages de texte, 22 d’annexes, 6 de sources, complétées par 250 références bibliographiques.

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Six parties articulent le propos. La vingtaine de pages qu’occupe l’exposé des sources est en grande partie consacrée à la description des livres d’estimes, propres aux régions méditerranéennes. S’il faut attendre 1335 pour disposer de tels registres, les sénéchaux doivent faire l’estime des biens roturiers – meubles et immeubles – des chefs de famille dès 1263. Marie-Claude Marandet décrit ces documents, ceux qui les créent, leur réalisation et les biens soumis à l’impôt. Remis à jour périodiquement, du moins en théorie, ils offrent une vision diachronique de la propriété. À cette documentation, déjà riche de 28 registres s’étendant entre le début du xve et la fin du xvie siècle – dont une partie a été informatisée sur tableur –, s’ajoute une base de donnée de 2 946 actes notariés portant sur un grand xve siècle (1380-1504). Une seconde partie offre une vision d’ensemble du Lauragais, tant dans son environnement naturel que dans son histoire, du peuplement néolithique à la création des bastides et autres sauvetés, en passant par les colonisations germaniques. Le climat, le relief et la qualité des sols, s’ils ne sont pas des déterminants absolus, permettent au Lauragais d’être une terre « mult riche et plentenouse » à l’orée de la période étudiée dans cet ouvrage. Les activités agricoles, tout comme la draperie et le commerce, y sont importantes, et c’est un monde plein dès la fin du xiiie siècle dont les terres sont intensément mises en valeur. Le contexte étant posé, l’on peut entrer dans le cœur du travail : l’exposé précis, méticuleux et méthodique de la relation des hommes avec la terre constitue les troisième (« La terre »), quatrième (« Les hommes ») et cinquième (« Les modes de faire valoir ») parties. La sixième et dernière partie (« Signes de crise, signes de reconstruction »), en une grande synthèse des dynamiques des xve et xvie siècles, établit une périodisation de la progression de l’emprise humaine sur l’espace du Lauragais, et de ses changements. Dans chacune de ces parties, tout le vocabulaire utilisé est soigneusement défini, dans le lexique « savant » comme dans l’occitan du quotidien des hommes et les acceptions en sont confrontées.

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L’analyse des finages impose la maîtrise des mesures que Marie-Claude Marandet acquiert au terme d’un patient travail de débroussaillage dans le maquis des unités. Elle montre alors que les terres allivrées ne représentent que la moitié des surfaces des communautés et que les terres nobles occupent 15 à 30 % des finages, ce qui est loin d’être négligeable contrairement à ce qui ressort des travaux de Georges Frêche. Marie-Claude Marandet dissèque la grande diversité du vocabulaire utilisé pour nommer les différentes formes du saltus, signe d’un usage spécialisé de ses différentes composantes. L’ager représente, en une vision globale, 50 à 80 % du finage déclaré, avec de grandes différences entre la plaine lauragaise orientale et les collines occidentales. Durant le xve siècle, dans un marché de la terre très actif, la superficie des prés et ferragines augmente dans la plaine alors que le Terrefort est en cours de défrichement, ce qui accroît d’autant le contraste, déjà existant à la fin du xiiie siècle, entre les deux visages du Lauragais. Les labours, réglés en assolement biennal, portent diverses variétés de blé, pour lesquelles une analyse sémantique est conduite ; le froment domine les cultures mais n’est pas consommé partout : il est vendu alors qu’on se nourrit essentiellement de pain d’orge ou de méteil. Seules les terres les plus riches peuvent supporter une culture continue. Aux cultures nourricières s’ajoutent celle des plantes industrielles, textiles (lin et chanvre), tinctoriales (pastel) ou utilisées pour le mordançage des étoffes (gaude, garance). N’insistons pas sur l’importance du pastel, étudié par ailleurs, si ce n’est pour rappeler les très grands profits qu’il procure au xve siècle, après la chute de la production italienne, et pas seulement pour les financiers toulousains, à l’encontre de ce qu’avait montré Gilles Caster. Ainsi, si la structure et les usages de l’ager et du saltus sont décrits avec force détail, les sources le permettant, aucune, au bas Moyen Âge, ne montre « de l’intérieur » les vignes (en palissage ? sur des arbres ? en complant avec des cultures annuelles ?) ni les bois (comment sont-ils exploités ?). Les actes notariés permettent également, par l’intermédiaire des contrats de gazaille, l’analyse de la composition du cheptel. Mais la reflètent-ils correctement ? Le plus souvent avantageux pour le preneur, avec un partage à mi-fruit, ils concernent essentiellement des équidés dans le Lauragais occidental alors que bovins, ovins et équins sont à peu près également représentés à l’est. Cette abondance des chevaux ne manque pas d’interroger comme si le cheval était un animal de travail au même titre que le bœuf. C’est que, dans une gazaille « moyenne », pour une douzaine d’hectares, une jument est souvent associée à une paire de bœufs et une centaine de moutons.

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Les hommes du temps ne se laissent pas facilement identifier socialement, les sources ne montrant le plus souvent que les propriétaires alors que les allivrés ne représentent que 50 à 65 % des foyers réels. Si la propriété ecclésiastique et noble dépasse bien souvent 200 ha, la propriété moyenne n’est que de l’ordre de 5 à 10 ha (soit 3 à 5 ha de terre labourable), ce qui révèle son morcellement extrême, 70 % des individus déclarant moins de 4 ha. L’analyse de la propriété foraine montre également cette dualité : il n’y a que très peu de parcelles possédées par individu dans le cadre d’héritage, de partage, etc. mais un grand nombre s’il s’agit de spéculateurs et de la grande propriété. La première moitié du xve siècle voit un changement du type de parcelles possédées avec une diminution des terres labourables et une augmentation des vignes, prés, ferragines, signe du remplacement partiel des cultures vivrières par des cultures à rapport plus élevé, que ce soit par l’élevage ou le maraîchage, les jardins de grande taille, qui permettent de dégager un excédent commercialisable, se multipliant. L’analyse distingue les propriétés constituées de parcelles dispersées, et les domaines-blocs, souvent aux mains de nobles ou de riches marchands. Le campmas et la boria, noms locaux de ces domaines, contiennent plus de saltus : l’élevage y occupe une plus grande place dans l’économie rurale. D’origine parfois antique, beaucoup sont liés à des églises rurales, mais existent aussi de véritables créations médiévales, initialement habitats temporaires lors des grands travaux des champs dans des espaces en cours de défrichement. Ainsi toutes les fermes de Castelnaudary portant des anthroponymes correspondent à des défrichements du xiiie siècle alors que, dans le terrefort, de telles fermes sont très nombreuses aux xive et xve siècles : la plaine est déjà entièrement mise en valeur à ces époques tardives. Quoi qu’il en soit, la croissance démographique du xvie siècle transforme ces habitats isolés en hameaux, les mazatges, dont la plupart redeviennent des fermes par la décrue contemporaine. Marie-Claude Marandet nous fait ainsi profiter de sa connaissance intime du territoire en suivant certains des domaines du bas Moyen Âge à aujourd’hui.

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Selon la coutume de Toulouse, qui s’applique dans toute la sénéchaussée, toute terre est réputée allodiale, comme dans une grande partie du Midi : c’est le seigneur qui doit prouver, face à la communauté, qu’un bien lui appartient ; la sous-inféodation est bien souvent possible en Lauragais. La redevance annuelle pour un fief est forfaitaire (service ou oblies) ou constitue une portion de la récolte (agrier). Les tenures à cens, apparues au xiie siècle (les monnaies dans lesquelles le cens est exprimé montrent son ancienneté), sont d’abord symboliques, mais la valeur augmente rapidement dans la seconde moitié du siècle pour correspondre à la valeur économique du domaine utile. À y regarder de près, une ambiguïté existe entre cens et rente : en période de crise frumentaire, les paysans les plus pauvres constituent des rentes sur leurs terres qui peuvent être achetées par des nobles ou des marchands. Le rapport d’une telle rente perpétuelle est faible, mais l’essentiel du revenu est assuré par les droits de mutation. Cette pratique peut être une forme masquée de prêt, par exemple lorsqu’un noble ayant besoin d’argent vend à réméré avec constitution d’un cens, puis rachète sa terre. Les véritables rentes sont rares dans les actes notariés, les contrats étant passés, le plus souvent, oralement ou sous-seing privé. L’équivoque est une gêne à l’analyse fine des alleux et tenures d’après les estimes car elle s’appuierait sur la réduction d’allivrement des biens payant une rente. Néanmoins, Marie-Claude Marandet montre que les agriers, caractéristiques des tenures, sont souvent du quart de la récolte. Ils forment parfois plus de la moitié des redevances au xive siècle alors qu’ils se raréfient par la suite, les seigneurs étant obligés de proposer des conditions plus favorables aux tenanciers potentiels quand ils se font moins nombreux. Au bas Moyen Âge, les agriers tendent à être remplacés par des cens fixes, en argent, un peu partout dans le Midi, ou en nature, comme c’est encore bien souvent le cas en Lauragais. Le système féodal est prégnant dans le Lauragais du xve siècle : les cens semblent répandus, les seigneurs locaux, principaux prêteurs sont acheteurs de rentes et les alleux, même s’ils existent toujours, sont en diminution depuis le xive siècle.

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Bien peu de sources montrent le mode de faire-valoir des réserves seigneuriales mais des indices, tels que l’existence de corvées, tendent à exclure la régie au profit du faire-valoir direct, avec, parfois, des salariés et, toujours, l’emploi de saisonniers. De la réserve sont extraits des lots, confiés en métayage ou en fermage. C’est que, contrairement à ce qu’avait montré Germain Sicard, le fermage n’est pas rare. Pour l’ensemble des domaines et des parcelles isolées, il est même un peu dominant dans le Lauragais audois, dans la riche plaine de Castelnaudary, alors que le métayage l’est dans la partie haut garonnaise : le fermage est plus développé lorsque l’activité économique est suffisamment importante pour générer un flux monétaire. Le métayage est souvent à quart de fruit ; à mi-fruit, les frais de culture et d’entretien sont partagés entre preneur et bailleur mais la quotité globale ne doit pas masquer que la part réelle du bailleur dépend de la nature de la culture : elle est toujours plus faible pour les cultures spéculatives. Souvent, le bailleur fournit le bétail de labour ou avance de l’argent pour l’acheter, à moins que celui-ci ne fasse l’objet d’un contrat de gazaille indépendant. Le métayage à mi-fruit se généralise durant le xvie siècle : par de savants calculs, Marie-Claude Marandet montre que son rendement est supérieur à celui d’un fermage, ce qui expliquerait le passage de l’un à l’autre avec la reprise démographique, lorsque les preneurs potentiels sont plus nombreux et que les bailleurs peuvent durcir les conditions des baux. En cela, les nobles s’adaptent bien mieux à la conjoncture que les propriétaires roturiers qui privilégient un mode de faire-valoir et y restent fidèles au cours du temps. Les bailleurs ont en effet des profils socio-professionnels assez diversifiés, même s’ils sont le plus souvent aisés, et les preneurs ne sont pas toujours des paysans.

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La dernière partie intègre tous les paramètres étudiés pour y discerner des signes de crise ou de reconstruction. Résumons-la : si des symptômes de gêne apparaissent vers 1380-1410, la reconstruction des tenures et des réserves nobles est achevée vers 1450 sauf dans les zones les plus difficiles où des habitats en cours d’abandon finissent par disparaître. La seconde moitié du siècle voit le découpage des réserves en tenures-blocs avec obligation de bâtir : des domaines se créent, la terre se divise alors que, en même temps, augmente l’indivision. La reconstruction est donc précoce : les dégâts des guerres sont réduits et la chute démographique a été contenue, d’autant plus que le territoire, riche de sa terre et de sa draperie, attire des hommes venant de zones voisines plus pauvres. Alors qu’en un siècle changent la mise en valeur du finage et les modes d’exploitation, c’est le même système technique qui perdurera jusqu’au milieu du xviiie siècle. Il faut, au-delà de cette constance, chercher les mutations, cadrer la chronologie et la géographie des transitions : c’est à quoi s’attache l’ouvrage de Marie-Claude Marandet. Des faits, nombreux et solides, des analyses nuancées, des conclusions pondérées : voilà caractérisé ce travail qui, s’il comble une lacune dans la connaissance des campagnes du Midi, offre, bien au-delà, une vision précisément documentée de l’histoire rurale médiévale.

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Éric Fabre

Bernadette Barrière et Nicole de Blomac (dir.), Cheval limousin, Chevaux en Limousin, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2006, 375 p., 35 €

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Une douzaine d’études forme le corps de cet ouvrage collectif, la perspective étant de suivre l’activité équestre, la vie chevaline et ses enjeux, du Moyen Âge à l’époque actuelle, en passant par l’Ancien Régime et par le xixe siècle, pour analyser dans le détail des évolutions permanentes, le choix du cheval dans les usages se trouvant lié à divers aspects des secteurs économiques et sociaux, dans le transport, dans le travail agricole, dans l’emploi militaire, et encore, depuis des temps plus récents, dans les loisirs et le sport. Ces différents aspects réveillent de nombreuses problématiques, très prégnantes dans l’histoire de la province et de la région limousine, fortement impliquée, comme on le sent dans tout l’ouvrage, dans l’élève des bêtes équines, dans leur usage local et dans leur commerce avec les autres provinces, et même parfois avec d’autres États, les différentes études en appelant à l’abolition de préjugés communs sur un sujet délicat, qui peut être difficile d’accès, par la difficulté de trouver des sources facilement exploitables, et dans une région peut-être victime de regards modernistes qui ont tendance à reléguer à l’arrière-plan l’importance ancienne et l’intérêt contemporain de ce pays.

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Jean-Marie Allard et Robert Chanaud nous entretiennent de l’époque médiévale, là où les sources sont évidemment les plus rares, les mentions de chevaux restant peu nombreuses dans les manuscrits qui nous sont parvenus, avec un mutisme particulier sur les lieux et les méthodes d’élevage ; on trouve une présence équestre dans les chroniques et cartulaires, ou dans la littérature courtoise, dans lesquels le cheval est avant tout l’outil de l’homme de guerre, ou l’outil des gens d’Église, son grand prix obligeant beaucoup de ces derniers à lui préférer l’âne, son entretien fort coûteux l’éloignant certainement du monde paysan. Les auteurs soulignent un plus grand nombre de ces mentions aux xive et xve siècles, dans les documents juridiques, notariaux, familiaux ; le cheval apparaît davantage chez la bourgeoisie, et aussi dans des sources de nature militaire plus parlantes que dans les périodes précédentes. Dès avant la guerre de Cent Ans, la production locale semble importante et suffisante en ce domaine. Par comparaison, le cheval, surtout lié au transport, est moins présent dans les écrits que les bovins, utilisés eux pour les travaux agricoles.

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Jean-Pierre Delhoume et Alain Blanchard s’attachent à l’époque moderne, et considèrent dans leurs études toute la période révolutionnaire, pour repérer, comme ils le disent en introduction, les grandeurs et décadences, mais encore les ruptures et continuités qui animent l’élevage équin, un élevage qui, dès le début du xviie siècle, jouit d’une excellente réputation, autant localement qu’auprès de Paris et de la Cour. Ainsi, jusqu’au début du xixe siècle, nombreux sont les auteurs qui mentionnent le cheval limousin et l’importante présence de haras dans la province : on cite entre autres Antoine de Plunivel, en 1627, Savary des Brûlons, en 1723, Buffon, en 1749, M. de Garsault, en 1770 ; le rôle du Limousin, dont le commerce équin est le plus grand après celui de la Normandie, est donc bien relayée par une littérature sérieuse et reconnue à l’époque même. Pour autant, le cheval se fait rare dans les sources archivistiques, et ce malgré une présence bien réelle que l’on peut plus ou moins estimer par les états des fonds (qui soulignent au passage un nombre relativement faible par rapport aux bovins) et par les papiers de l’administration royale, qui s’intéresse aux enjeux militaires liés à l’animal, et donc à l’intendance des différents haras, dont celui, célèbre, de Pompadour.

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Les études statistiques qui nous sont proposés mettent en lumière, pour le milieu du xviiie siècle, les différences géographiques (des chevaux plus nombreux dans le Nord de la région, par exemple) et sociales (des chevaux très présents dans la noblesse, beaucoup moins dans le monde paysan). Pour ce qui concerne les haras, les auteurs donnent un historique précieux de leur fondation, de leur évolution, du développement des dépôts d’étalons, à partir des années 1760, et des mouvements qui agitent en particulier cette seconde moitié du xviiie siècle, avec des remaniements nombreux, qu’ils concernent l’administration, ou bien la réglementation, dans une perspective constante de structuration ; les procès-verbaux d’inspection de ces haras, tenus de 1778 à 1790, viennent donner à Alain Blanchard une source précieuse pour l’analyse de leur fonctionnement.

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La période révolutionnaire marque une rupture : on voit la suppression des haras, suppression demandée dans les cahiers de doléances, mais aussi le délaissement, par de nombreux propriétaires, de cet élevage, surtout par peur des réquisitions. Le nombre de bêtes reste pourtant en augmentation depuis le milieu du xviiie siècle, comme l’indique l’enquête de l’An III.

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Mais, comme le souligne Nicole de Blomac, la rupture n’est pas longue, et la production équine connaît une certaine continuité, finalement, avec la réouverture du haras de Pompadour dès l’An III. Les sources d’information se multiplient car on demande de plus en plus d’enquêtes, dans chacun des trois départements limousins, pour connaître les ressources de cette production équine ; ces enquêtes permettent de discerner une diminution générale, mais faible, des chevaux, jusqu’en l’An XII, et de voir l’importance des réquisitions militaires, avec des règles administratives strictes et des campagnes particulièrement éprouvantes pour les bêtes, ainsi de 1812 à 1814. C’est une autre enquête encore, celle de 1829-1830, qu’analyse Pierre Vallin dans son article : on distingue toujours le cheval de traction (rappelons que les bœufs sont toujours préférés pour les travaux agricoles) et le cheval de défense, mais aussi l’élément de différenciation sociale, avec un développement des champs de course à cette époque. Dans les commentaires qui accompagnent les réponses à cette enquête, on lit la nostalgie du cheval d’autrefois, la plainte quant à un effectif trop faible, et le constat d’un manque trop important de fourrage.

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Philippe Grandcoing, pour sa part, met davantage en avant les difficultés de l’élevage équin après la Révolution. Il analyse la question des croisements, une mise en avant du cheval arabe, puis du cheval anglais, dans les années 1820 et 1830, avec le développement des champs de course, puis à nouveau du sang arabe dans les années 1840, celui-ci toujours défendu par les haras, et par une poignée d’éleveurs, pour l’idée d’une race locale, limousine, améliorée par ce sang oriental. La production est d’abord désorganisée, et l’on doit faire face à une concurrence économique majeure, celle du mulet.

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Notons, sur le sujet des transports, et plus précisément des communications, l’étude de Stéphane Capot sur les relais de poste, du réseau routier modeste du xviie siècle à l’arrivée du chemin de fer dans les années 1850, une étude d’autant plus riche et intéressante qu’elle vient se greffer dans un mouvement récent pour l’histoire, essentielle, des transports.

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Le cheval continue son service auprès de l’armée française jusqu’au début du xxe siècle, et, dans le Limousin, en grande partie par le biais du dépôt de Guéret, successeur des multiples dépôts d’étalons du xviiie siècle. Samuel Gibiat, dans son étude de l’établissement, voit des débuts laborieux, dans les années 1830, un questionnement constant sur la race, les années 1870 et 1880 privilégiant les races locales, préservées des croisements anglais, les années 1880 à 1914 voyant des améliorations certaines, avec une bonne réputation pour le cheval limousin dans les ouvrages spécialisés de cette période, jusqu’à la suppression du dépôt en 1925, et l’abandon du cheval dans l’usage militaire. En somme, que ce soit dans son aspect militaire ou dans son aspect commercial, le cheval limousin connaît toujours, aux xixe et xxe siècles, des difficultés pour sa valorisation, comme l’explique Nicole de Blomac dans le dernier article de cet ouvrage ; pourtant, les créations d’écoles de dressage, de syndicats d’éleveurs, de sociétés hippiques, d’épreuves d’obstacles et de grands concours d’élevage, vont donner un nouvel élan à cette production, à partir des années 1930, et surtout après la Seconde Guerre mondiale, avec une mise en valeur du demi-sang anglo-arabe, qui va donner encore une bonne réputation à l’élevage limousin.

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Il convient de louer cette entreprise, cet ouvrage collectif qui donne un aperçu complet de l’histoire du cheval limousin et du cheval dans le Limousin, sous ces différents aspects, tous pris en compte, avec le déblaiement de nombreuses pistes d’études, dans la recherche de sources médiévales consistantes, et encore par les nombreux travaux sur les enquêtes du début du xixe siècle, avec toute la difficulté de discerner et de peindre une réalité d’après les sources notariales, d’après les écrits contemporains, et d’après les premières statistiques. Les résultats sont sérieux, précis, et, dans presque tous les cas, les synthèses claires et accessibles.

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Florian Reynaud

Antoine Follain (dir.), Les Justices locales dans les villes et villages du xve au xixe siècle, Rennes, pur, 2006, 403 p., 22 €

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Faisant suite à un premier colloque organisé à Angers et dont les actes ont été publiés en 2002 sur Les Justices au village (compte rendu publié dans hsr, n°20, 2003), Antoine Follain et le Centre d’Histoire des Régulations Sociales d’Angers (hires), ont poursuivi leur enquête en traitant de la justice de proximité. Les 17 contributions rassemblées ici, portent sur la police et la justice, sur les pratiques d’arbitrage et de médiation, et concernent aussi bien les villes que les campagnes.

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Une première approche des justices locales consiste à examiner leurs attributions, la nature des litiges qui leur sont soumis, leur fonctionnement et à étudier le personnel qui les compose. Cette approche institutionnelle, classique, conserve toute son utilité, s’agissant de justices subalternes et civiles qui ont été beaucoup moins étudiées que les échelons supérieurs ou que la justice criminelle. Au cœur de la machine judiciaire se trouvent les gens de justice. Le personnel de deux justices seigneuriales angevines au xviiie siècle est au cœur de l’étude d’Émeline Dalsorg. Elle suit la trajectoire géographique et sociale d’une douzaine de sénéchaux, ainsi que d’une poignée d’autres officiers, lieutenants et procureurs fiscaux. L’intérêt de la méthode est d’échapper à une vision statique du monde des officiers. On découvre que l’office seigneurial n’est le plus souvent qu’une étape, beaucoup faisant finalement l’acquisition d’un office royal. Cyril Belmonte montre que les membres du tribunal de paix d’Allauch (Bouches-du-Rhône) étaient tous des propriétaires, et souvent de gros propriétaires. Ce sont des notables qui contrôlent le pouvoir local depuis des générations. Il examine également les matières traitées. Le paiement des dettes formait l’essentiel de l’activité de ce tribunal, loin devant les règlements de successions difficiles ou les nominations de tutelle. La justice de paix traitait aussi de conflits de voisinage, comme dans les cantons de Limonest et de Bois d’Oingt, dans le Rhône, au xixe siècle, étudiés par Arnauld Cappeau. Parmi les autorités de justice dans les campagnes au xixe siècle, on oublie souvent de mentionner le maire. Antoine Follain montre une justice municipale presque inactive à Chaudefonds, en Anjou au xixe siècle. Le tribunal du maire ne semble pas avoir beaucoup fonctionné non plus en Ille-et-Vilaine si l’on en croit la contribution de Jean François Tanguy.

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La première approche des justices locales est donc institutionnelle. Une seconde approche, plus délicate à mettre en œuvre, et plus ambitieuse, consiste à les replacer dans l’ensemble des voies de conciliation qui étaient alors offertes. L’infrajustice mobilisait un certain nombre d’auxiliaires, témoins et experts, arbitres et médiateurs. Fabrice Mauclair se penche sur les premiers, à Château-la-Vallière, en Anjou, au xviiie siècle. L’origine sociale des témoins montre un véritable filtrage, déjà constaté ailleurs, au détriment des couches sociales les plus modestes. Les agriculteurs arrivent en tête pour les expertises, en raison de la nature des litiges. La partie la plus intéressante concerne la pratique de l’arbitrage, largement répandue, dont on mesure bien le caractère officiel et public. Tout indique que l’infrajudiciaire était situé au centre des rapports sociaux et qu’il ne constituait aucunement une sous-justice. Parmi les acteurs de cette régulation sociale, Anne Bonzon montre l’importance des curés à l’aide des journaux de trois curés du règne de Louis XIV. Elle montre la variété, mais aussi l’inégale fréquence de leurs interventions. L’intervention d’hommes de confiance soucieux de ramener la paix, la qualité des médiateurs, leur discrétion, offrait a priori, une voie idéale au règlement des litiges, une voie consensuelle. Les tribunaux de proximité suscitaient en revanche quelques craintes. Pour Antoine Follain et Estelle Lemoine, le recours aux juges exposait à plusieurs risques. Faire appel à la justice royale, c’était aussi prendre le risque d’amener au village un autre droit que le droit local, les magistrats s’appuyant sur la législation royale et le droit romain. Malgré ces craintes, on constate que les cours locales ont eu une activité soutenue sous l’Ancien régime. La justice de proximité était peu onéreuse et rapide. Les ruraux n’étaient donc pas tous réticents aux procès et aux cours seigneuriales. C’est ce qu’observe Hervé Piant, à l’aide des archives judiciaires de la prévôté de Vaucouleurs. Dans cette juridiction, entre 1670 et 1790, on observe une différenciation sociale du recours judiciaire. Dans le village de Chalaines, une grande partie de la population ne plaide jamais, tandis qu’une poignée de chicaneurs, surtout laboureurs, totalisent la moitié des procès. L’examen minutieux d’une affaire, survenue en 1581 dans l’espace du temporel du chapitre de Saint-Dié, permet de saisir la logique du recours judiciaire. Jean Claude Diedler montre l’enchaînement des actes de violence verbale ou physique, leur aggravation, l’importance des blessures et finalement l’engagement de tout un clan qui fait appel à la justice. S’il n’y a pas de réticence à faire appel à la justice locale, les cours subalternes ne faisaient pas non plus l’unanimité. C’est ce qu’illustre l’exemple la juridiction originale des surposés de l’horte en Roussillon, qui procédait sous l’Ancien Régime à des estimations de dégâts, étudiée par Gilbert Larguier.

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La troisième et dernière grande orientation suivie dans ce livre concerne l’activité réglementaire. Si les fonctions de police et de justice sont progressivement mieux distinguées à la fin du xviie siècle et surtout au xviiie siècle, un lien existe toujours entre l’énonciation des règles et leur sanction. C’est sur ce lien qu’Antoine Follain et Estelle Lemoine attirent l’attention en s’appuyant sur la question des pâtures. Les communautés sont fortement impliquées dans l’élaboration de la norme locale qui prend le caractère de droit principal, comme on le voit à Champtocé en 1764.

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Chacune de ces orientations se retrouve également dans les contributions urbaines du présent volume. Ce recueil d’articles ne rivalisera pas avec les ouvrages ou les thèses non encore publiées des contributeurs. Mais, après l’excellent volume consacré aux justices de village, Antoine Follain nous livre tout de même un bel ensemble de contributions sur les justices locales. Le thème de l’infrajudiciaire, des accommodements et des arbitrages, juste effleuré dans le volume précédent, tient ici une place beaucoup plus grande. L’activité réglementaire est aussi mieux mise en lumière.

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Jérôme Luther Viret

Maryse Carraretto, Histoires de maïs, d’une divinité amérindienne à ses avatars transgéniques, Paris, cths, 2005, 267 p., 20 €

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Faire le point sur l’histoire du maïs, tel est l’objectif affiché par Maryse Carraretto dans cet ouvrage. Au premier abord, on est en droit de se demander si ce pari n’est pas risqué tant cette plante, depuis son arrivée sur le sol européen au xve siècle, est le sujet d’indénombrables controverses. Mais ces incertitudes sont écartées dès les premières lignes de l’introduction. Les intentions de l’auteur sont explicites : utiliser l’ensemble de ces débats et polémiques afin d’exposer l’intérêt croissant des populations européennes pour cette céréale. Soulignons parallèlement que l’adoption d’un plan chronologique, constitué des traditionnelles trois parties, favorise la compréhension du processus d’insertion du maïs dans les systèmes agricoles de la Vieille Europe.

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La première partie est consacrée à la découverte du Nouveau Monde, continent où l’agriculture est dominée, de la région des Grands Lacs jusqu’à l’actuel Chili, par une plante totalement inconnue. Ce Mahiz, comme le désigne les indiens Arawak sur l’île de Cuba, ne cesse d’étonner. Le rendement est formidable, bien supérieur aux bleds classiques, les champs dans lesquels il prospère accueillent une polyculture annonciatrice de revenus supplémentaires, les assiettes et les estomacs ne paraissent jamais vides tant cet énigmatique inconnu est nourrissant. L’engouement est si sérieux qu’au fil des voyages, une littérature prolifique se développe pour décrire cette plante placée sous la protection de divinités locales. Et c’est tout naturellement que le maïs débarque à Séville dès 1493. L’auteur souligne ici une théorie particulièrement intéressante : la polyvalence et surtout les bonnes facultés d’adaptation au climat et aux sols espagnols auraient permis à cette céréale de traverser l’Atlantique.

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Maryse Carraretto établit ensuite une carte précise de l’avancée du maïs en Europe en croisant les nombreux récits de voyages, caractéristiques du xvie siècle débutant, et les témoignages de ceux qui se sont lancés dans cette nouvelle culture. Pourtant, le blé indien, comme on le surnomme alors, ne quitte l’Espagne que dans les années 1550 pour s’installer dans la péninsule italienne et au Portugal. La documentation archivistique, et notamment les mercuriales, enregistre son expansion en France au début du xviie siècle (rappelons ici l’article de Pierre Ponsot, « Les débuts du maïs en Bresse sous Henri IV. Une découverte, un mystère », paru dans le n° 23 d’hsr, qui permet de faire le point sur cette question). Un siècle plus tard, c’est l’ensemble du bassin méditerranéen européen qui est colonisé.

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Parallèlement, l’auteur adopte une démarche inédite véhiculant « plus d’informations sur le maïs que ne le font les textes eux-mêmes » dans l’optique de renforcer cette idée d’« apprentissage » d’une nouvelle culture. La constitution d’une typologie à partir des images stockées dans les herbiers ainsi qu’un recensement systématique des différentes appellations données au maïs achèvent de prouver l’insertion de cette nouvelle céréale dans l’agriculture européenne.

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Des questions restent cependant ouvertes et l’auteur ne les oublie pas. Il consacre la seconde partie de l’ouvrage aux réactions « anti-maïs » de plus en plus nombreuses au xixe siècle. On rappelle d’abord que le maïs est avant tout utilisé pour la nourriture animale et que l’homme n’en mange qu’en période de crises alimentaires. Bien que cette plante sauve de la mort en temps de disettes, on n’hésite pas à évoquer le développement de la pellagre, maladie mortelle causée par la consommation exclusive de maïs, et à remettre en cause les expériences de Parmentier. Le débat porte également sur les origines géographiques de la plante. Pour certains le maïs viendrait de l’Egypte Antique, pour d’autres il serait entré en Europe, en provenance d’Asie Mineure, lors de la quatrième croisade tandis qu’une troisième école prône une plante chinoise.

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Si le maïs est souvent mal vu dans les milieux savants, les paysans font tout pour conserver et développer une céréale dont ils tirent un parti avantageux : grains pour la nourriture et les semailles, tige transformée en sucre et feuilles en papier. On assiste, dans un même temps, à une appropriation sociale de la plante. Le maïs et les travaux agricoles qui l’encadrent sont confisqués par les femmes. Dans les régions où cette culture est pratiquée de façon intensive, à l’instar du Sud-Ouest français ou du nord du Portugal, observatoires privilégiés de l’auteur, on retrouve systématiquement une main d’œuvre féminine liée à la facilité d’exploitation de cette céréale. Les témoignages oraux collectés avec minutie témoignent de la pérennisation de cette pratique tout au long du xxe siècle.

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Ce même siècle est l’objet d’une attention toute particulière tout au long de la dernière partie qui s’attache de près à l’actualité. C’est en effet au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que le maïs devient la cible d’attaques de plus en plus virulentes. 450 ans après avoir accosté sur le continent européen, le maïs traverse l’océan une seconde fois, sous une nouvelle forme qualifiée d’« hybride ». Les américains profitent du plan Marshall pour importer, dans une vingtaine de pays connaissant une diminution constante de la production depuis les années 1850, un maïs qui offre un rendement exceptionnel grâce à une technique de fécondation particulière. Les nombreuses résistances suscitées par cette plante n’empêchent cependant pas l’abandon définitif du maïs traditionnel vingt ans après. Depuis, les scientifiques se sont penchés sur la question de l’amélioration de la qualité des grains. Les expériences sur l’adn, en vue de créer une céréale plus résistante, ont accouché d’un maïs hybride qualifié de « transgénique ». Une fois encore, de nombreuses voix se sont élevées pour exprimer un malaise, relayées par les médias auprès des populations. Journaux, télévisions et autres radios ont ainsi braqué leurs projecteurs sur le phénomène d’une nature dominée par l’Homme, tout en contribuant à l’amplifier. Ces violents conflits qui opposent partisans et détracteurs prouveraient donc que depuis 500 ans, « le maïs n’a pas sa place dans nos sociétés européennes » à cause d’un héritage céréalier profondément ancré.

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Le croisement des sciences historiques, économiques et sociologiques permet à ce petit ouvrage de retracer avec finesse l’histoire mouvementée du maïs en Europe. En plus de se faire le héraut d’un indispensable décloisonnement disciplinaire, ce travail particulièrement stimulant, agrémenté d’illustrations adaptées, est fondé sur une qualité documentaire excellente ainsi que sur une bibliographie d’une rare richesse. Le chercheur trouvera sans nul doute dans cette synthèse fort agréable à lire un cadre de référence sur la question.

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Florent Mérot

Jacqueline Bernard, André Paris, et Christian Bouchoux, Une Communauté familiale avant la Révolution. Les Panné-Garreau de Préporché (Nièvre), Château-Chinon, Académie du Morvan, Bulletin n°63, 2006, 104 p.

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Les grandes communautés familiales de la France centrale ont suscité à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle toute une suite de thèses de droit et dans les sociétés savantes, quelques études qui furent ou non publiées. La condition juridique des personnes et des biens, et notamment la question de la mainmorte, retenait principalement l’attention des auteurs. Ensuite, jusqu’à la synthèse de Jean Gaudemet de 1963 qui en fut un peu l’aboutissement, les études se firent rares. Les travaux d’Henriette Dussourd et de Guy Thuillier dans les années 1960, de Jean Tricard ou René Germain dans les années 1980, ceux de Bernard Derouet aujourd’hui témoignent d’une curiosité persistante pour un mode de vie, de résidence et (ou) de travail collectif assez singulier. Daniel Paul nous rappelait récemment que si l’apogée de ces communautés se situait aux xvie et xviie siècles, le mouvement de dissolution était largement entamé dès le xviiie siècle. Il est clair que l’étendue de ces communautés familiales, en personnes comme en biens, a fortement varié dans le temps et dans l’espace. C’est la raison pour laquelle les monographies, pour ce type d’organisation économique et familiale, sont d’une lecture particulièrement indiquée. C’est précisément l’étude détaillée d’une telle communauté qui nous est livrée ici.

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Dans l’actuel village des Garriaux, ancien village de Panné, dans le Haut-Morvan, vivait déjà au xvie siècle une communauté ; la communauté des Panné-Garreau. Sur l’histoire de cette communauté, un riche dossier a été constitué, nous permettant notamment de connaître ses membres et les maîtres qui en assurèrent la direction. On découvre une quarantaine d’individus, appartenant à 8 ou 9 familles, logées dans 6 maisons. Le chapitre iii montre la place de la femme, et plus particulièrement de la veuve, dans la communauté. On découvre que le fait de vivre dans la communauté depuis un an et un jour ne donnait pas le droit d’en faire partie. Il fallait aussi verser un droit d’entrée en plus de la dot personnelle. La femme étrangère ainsi entrée dans la communauté y gagnait son « droit par tête ». Dans le chapitre iv, plusieurs actes du xviiie siècle montrent la composition du bordelage tenu par la communauté, mais aussi l’importance des biens non bordeliers, qui n’imposent pas la vie commune pour être transmis aux héritiers. On voit que les parsonniers détiennent d’assez nombreux biens personnels pouvant faire l’objet de locations. Ces biens personnels étaient parfois loués à la communauté même dont ils étaient membres. Le chef de communauté Simon Panné ne se contente pas de louer ses biens propres, mais avec son frère François, comme fermier général, il sous-loue également en 1783 les domaines, droits et terres, d’un riche seigneur, détenteur de 78 ha. La famille Panné jouissait sans aucun doute d’une belle fortune. Lorsque le domaine des Morillats est vendu aux enchères en 1791, Simon Panné, alors maire de Préporché, s’en empare moyennant 19 500 livres. Après avoir résisté pendant des siècles aux procès et aux demandes de partage, la montée des patrimoines propres semble avoir eu raison de la communauté des Panné.

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Cette courte, dense et fructueuse monographie, menée à bon port par André Paris, Christian Bouchoux et l’Académie du Morvan, constitue un bel encouragement à s’immerger de nouveau dans les archives notariales pour un examen « à la loupe » des communautés familiales agricoles d’autrefois.

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Jérôme-Luther Viret

Claudio Pasqual, Quartiere del Piave. Paesaggio, proprietà e produzione in una campagna pedemontana veneta nei secoli xv e xvi, Treviso, Edizioni Fondazione Benetton Studi Ricerche / Canova, 2006, 507 p.

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L’ouvrage s’inscrit dans une série de recherches financées depuis 20 ans par la Fondazione Benetton Studi Ricerche ayant pour thème les campagnes trévisanes à l’époque moderne.

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L’exploitation des estimi generali, une source fiscale de la province de Trévise (1518-1521 et 1537-1561) a déjà donné de nombreux résultats. Trois enquêtes offrent d’ores et déjà une vision générale de la situation dans cette province sur les importantes questions de la fiscalité et de l’organisation administrative générale (Del Torre, 1990), de la population et des dynamiques familiales (Galletti, 1994), de l’utilisation des eaux et des conflits en découlant (Vergani, 2001). D’autres publications portent sur une portion plus restreinte de la province trévisane, et apportent des renseignements détaillés sur les modes de faire-valoir, la distribution des ressources et l’utilisation des campagnes de l’arrière-pays de la République de Venise aux xve et xvie siècle : le fameux « jardin de Venise ». Dix ouvrages sont ainsi parus sur Noale (Bellavitis, 1994) ; Mestrina (Pitteri, 1994) ; Conegliano (Pizzati, 1994) ; Oderzo e Motta (Todesco, 1995) ; Zosagna (Pozzan, 1997) ; Campagne (Nicoletti, 1999) ; Mestre (Biscaro, 1999) ; Asolo (Bulian, 2001) ; Castelfranco (Vigato, 2001) et aujourd’hui, Quartier del Piave (Pasqual, 2006).

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Le « Quartiere » du Piave ici étudié par Claudio Pasqual présente un profil particulier par rapport aux autres territoires déjà étudiés. Il est constitué de zones de montagnes, de vastes collines et marqué par la présence d’un grand fleuve, le Piave, qui délimite des zones marécageuses et des territoires de plaine. L’ensemble considéré ici occupe une superficie de 278 km2 pour un total de 43 villages. Grâce à d’exceptionnelles sources, cette recherche apporte des renseignements rares sur l’organisation rurale au début de l’époque moderne. Le territoire ne présente pas aux yeux des habitants des grands centres urbains un intérêt exacerbé ; la propriété des paysans y est donc importante. En plus de la polyculture propre aux économies de subsistance, les familles mettent à profit les diverses ressources du territoire. Elles y parviennent d’un coté par l’exploitation des biens communaux utilisés pour le pâturage et l’économie de la forêt (charbon particulièrement) ; d’un autre coté, elles s’intègrent au système proto-industriel que forment les manufactures lainières. Le territoire est de la sorte lié au marché et aux économies urbaines et leurs acteurs.

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Les deux premiers chapitres décrivent le territoire, ses caractéristiques morphologiques, le paysage et la géographie du peuplement. L’importance de la viticulture ressort de l’étude. Le vin est en effet une des principales ressources échangées entre les villes et le territoire. Le réseau routier fait l’objet d’une analyse. Les travaux de canalisation, l’imposante présence des forêts et les pâtures dessinent le paysage. S’agissant du peuplement, la densité paraît très élevée dans la plaine (les villages les plus reculés sont espacés de seulement 4 km) avec un habitat dispersé plutôt rare. Ce dernier caractérise les grandes (mais rares) exploitations agricoles, tandis que dans la montagne, il est lié aux établissements temporaires requis par le pâturage.

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Avec les trois chapitres suivants, nous abordons la question du statut de la terre et de son appropriation. Tout d’abord, l’auteur définit les caractéristiques de la propriété foncière, et montre l’importance de la propriété détenue par les habitants locaux. En effet, en 1542, les habitants du territoire reçoivent plus de 40 % de la rente, alors que les habitants de Trévise en reçoivent seulement 20 %. Le reste est partagé entre diverses catégories (clergé, nobles, institutions, etc.). Des chiffres plus détaillés montrent les diverses distributions par type d’exploitation agricole, zones géographiques et catégories de contribuables. Par un suivi nominatif de certains contribuables sont mises en lumière les stratégies foncières des différents acteurs : nobles vénitiens, marchands, institutions ecclésiastiques. Ensuite, il considère le rôle économique primordial des biens communaux (renseignements qui toutefois ne sont pas fournis par les estimi generali). Ceux-ci représentaient environ les deux tiers du territoire. Ils sont concentrés particulièrement dans la zone montagnarde. Leur utilisation donnait lieu à des conflits, à des usurpations, et à terme à une progressive privatisation. Enfin, il examine les formes de faire-valoir et les contrats agraires. L’auteur note la carence d’informations détaillées sur le sujet. Toutefois, près de 50 % des propriétés sont tenues en vertu de contrats agraires, métayage ou autres formes de location. Les contrats de métayage, contrats emphythéotiques ou de livello, font l’objet d’une description.

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Le sixième chapitre s’intéresse aux diverses formes que prennent les exploitations et aux conduites économiques. Elles sont fondées sur une gestion familiale et par la mixité des cultures. En 1518 et en 1542 près le 50 % des terres ont une superficie inférieure à un ha, les autres (sauf cas exceptionnels) ne dépassent pas dix ha. Le chapitre examine l’adéquation de la dimension des groupes domestiques et des terres exploitées. Les ménages sont de taille réduite (et souvent associés à de la domesticité). Le nombre de bêtes détenues est connu grâce aux registres de bocche e biade. L’auteur réfléchit sur l’apport de leur présence pour la productivité des terres.

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De manière générale, le système est structuré autour du paysan qui contrôle les moyens de production et parvient à maintenir une certaine indépendance. L’auteur note l’absence de démarcation nette entre les catégories : les propriétaires, les salariés et les colons semblent souvent des figures interchangeables. La superposition de la figure du propriétaire à la figure du locataire était commune et nécessaire à l’intégration des ressources. Toutefois dans une perspective diachronique il semble y avoir, entre 1521 et 1543, une disparition progressive de la propriété paysanne. Le faire-valoir direct par les propriétaires reculerait de 40,2 % à 31,4 %. De la même manière, l’augmentation des redevances de location au cours du xvie siècle est significative : cela aussi bien en espèces qu’en nature. Le développement économique au cours de ce siècle représente, pour certains, une vraie occasion d’ascension sociale, mais pour la plus grande partie de la population paysanne, c’est un moment de forte dépression. Dans le même temps, se met en place une nouvelle définition des relations entre le monde rural et les intérêts économiques des villes. On assiste dans la seconde moite du siècle, à une polarisation sociale, avec l’émergence dans le monde rural d’une paysannerie aisée parmi une population toujours plus pauvre : à la fin du siècle cela mènera à de véritables conflits sociaux.

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Un septième chapitre est dédié à la production et aux techniques agricoles, avec la description des instruments utilisés. On y détaille les cultures dominantes : le blé était la plus étendue des cultures, ayant remplacé le seigle depuis la seconde moitié du xve siècle, cela dans le cadre d’un assolement triennal. Les fèves et le sarrasin ont également joué un grand rôle. On aperçoit un changement dans les termes de l’échange avec une domination exercée par les villes. Pasqual examine aussi la sylviculture ainsi que le commerce du charbon. Les marchands vénitiens font leur apparition. Le huitième chapitré permet de revenir plus longuement sur l’élevage, déjà évoqué. Les bovins s’imposent difficilement à l’époque moderne (moins de 1 000 bêtes en 1499) avec une domination des animaux de trait sur ceux de boucherie, le lait et le fromage étant des ressources moins rentables pour les paysans. Dans les zones montagneuses et sur les alpages, l’élevage était réglementé et géré collectivement. Il n’y avait pas de vraie transhumance mais seulement une espèce de semi-nomadisme portant sur de courtes distances. Les ovins représentaient une importance économique indéniable (près de 6 400 têtes en 1499). L’élevage ovin était investi par l’élite rurale grâce aux contrats de baux à cheptel, la soccida. Cet élevage nous conduit à l’importante activité manufacturière, que l’auteur décrit dans le chapitre suivant. Le Quartier bénéficie de la présence de vastes pâturages, d’une hydrographie favorable et d’une localisation avantageuse, à proximité des grands centres de commerces. La ville ne commande pas les destinées de l’industrie lainière. Les principaux intéressés sont les habitants du Quartiere del Piave. Des figures d’entrepreneurs locaux apparaissent en effet. Les autres activités importantes sont la production de charbon et la métallurgie. La distribution de moulins et leurs caractéristiques sont aussi détaillées.

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Le dixième et dernier chapitre décrit les caractéristiques de l’habitat dans le Quartiere del Piave. Les maisons de paysans sont décrites comme poly-fonctionnelles composés des habitations, des étables, des lieux d’emmagasinement. En conclusion de l’ouvrage on retrouve une bibliographie comprenant plus de 250 titres et d’importantes annexes (75 pages) avec des tableaux sur la qualité des cultures, l’utilisation du territoire, les différentes catégories de rente et l’élevage dans le Quartiere del Piave.

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Cristina Munno

Markus Cerman et Robert Luft (dir.), Untertanen, Herrschaft und Staat in Böhmen und im « alten Reich ». Sozialgeschichtiche Studien zur frühen Neuzeit, München, Veröffentlichungen des Collegium Carolinum, Band 99, Verlag R. Oldenbourg, 2005, 370 p.

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Cet ouvrage est le fruit d’un colloque qui s’est tenu les 19 et 20 mars 1999 au Collegium Carolinum de Munich. La collecte d’une douzaine de communications a donné lieu, six ans plus tard, à la présente édition.

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L’étude, qui concerne une période allant de la fin du xvie au début du xixe siècle, se concentre sur l’histoire politique, économique et sociale de la Bohême, essentiellement au lendemain de la guerre de Trente Ans, l’intérêt résidant dans le fait que le pays se situe à la frontière de la seigneurie foncière de l’Ouest (Grundherrschaft) et de la seigneurie domaniale de l’Est (Gutsherrschaft) qu’on ne saurait opposer dans une dichotomie tranchée. Cet exemple illustre, en parallèle avec la situation des régions situées entre Elbe et Oder, le phénomène de réactivation de diverses formes de servage aux débuts des Temps modernes avec, comme corollaire, des tentatives de résistance paysanne qui se résolvent en conflits et déguerpissements (Markus Cerman qui campe le décor, p. 1-25 et Alena Pazderova, p. 177-201, pour la seigneurie de Reichenau). D’emblée s’impose donc la perspective comparatiste, dans le cadre du altes Reich avec les contributions de Werner Trossbach (p. 203-233) et de Tom Scott (p. 299-321). Les sources utilisées résident essentiellement dans les rôles fiscaux, complétés par celles qui touchent à l’histoire des familles (registres de population, actes notariés, archives judiciaires) selon des méthodes microhistoriques.

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Apparaît très clairement le rôle prééminent de l’État (Eduard Maur, p. 31-50 et Sheilagh Ogilvie, p. 51-85) renforçant, dans la tradition de l’absolutisme habsbourgeois, mais aussi en vertu d’une véritable « discipline sociale » sous couvert de modernisation étatique (Dana Stefanova, p. 235-255), les liens de dépendance et de protection sur les populations, au risque de déclencher des révoltes sociales. Mais cet angle d’approche qui privilégie une analyse par le haut (Sicht von oben) trouvera son indispensable complémentarité dans des études de cas (Fall- und Lokalstudien) par des approfondissements microhistoriques qui ne peuvent procéder que d’une perspective opérée par le bas de la société (Sicht von unten). Ces derniers saisissent un complexe thématique englobant la démographie et l’anthropologie historiques (Hermann Zeitlhofer, qui s’intéresse plus particulièrement, p. 257-276, à l’âge au mariage dans la seigneurie de Hohenfurth), l’histoire du droit (évolution du droit de succession par Alice Velkova, p. 153-175), mais aussi celle des pratiques successorales qui, très concrètement, rendent compte de la mobilité de la terre, des stratégies de transmission et, parfois, des situations d’endettement subséquentes (Josef Grulich, p. 127-151, pour la Bohême méridionale et Bronislav Chocholac, p. 89-125, pour la Moravie occidentale), enfin l’histoire économique et sociale, présente aussi bien dans l’étude des couches paysannes et non paysannes de la société, en cette période de profonde mutation (Markus Cerman en analyse les fondements médiévaux, p. 323-350 et Lenka Matusikova la seigneurie de Podiebrad, p. 277-296) que dans le cadre de conflits à l’échelle de la communauté (Dana Stefanova pour la seigneurie de Friedland, p. 235-255).

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Par la diversité des approches et la variété des sources mobilisées, cet ouvrage apporte une contribution essentielle à l’histoire politico-juridico-socio-économique, non seulement de la Bohême, mais de l’ensemble des pays vivant dans la sphère d’influence de la Gutsherrschaft. Il est, de ce fait, un modèle « d’histoire totale ».

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Jean-Michel Boehler

Paul Delsalle, Les Franc-Comtoises à la Renaissance, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, « coll. Histoire et Archéologie », 2005, xvi + 256 p., 24 €

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La Franche-Comté présente la particularité d’avoir été dirigée par des femmes pendant une longue période s’étendant de la domination de Marguerite d’Autriche (1509-1530) à celle d’Isabelle, fille de Philippe II, et de son époux Albert (1598-1633). Cette époque et cette région, dont est spécialiste l’auteur, offrent donc une spécificité dans une Europe dirigée par des hommes puisque ces femmes ont réellement exercé le pouvoir. Si ce moment particulier est un âge d’or pour la région et pour les femmes qui la dirigent, Paul Delsalle s’interroge sur la situation des Comtoises ordinaires et en dresse une série de portraits sociaux et professionnels.

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L’auteur commence par explorer la vie sociale et privée de ces femmes en s’attardant sur la mère, la femme, l’épouse… Il s’intéresse aux prénoms donnés, à l’éducation, à l’apparence, aux vêtements, au moment délicat de la naissance des enfants, aux drames et aux disputes des couples. Au travers de ce texte, nous pouvons ainsi faire connaissance avec un nombre important de Comtoises des temps modernes. À défaut de statistiques fiables, Paul Delsalle nous livre de longues listes de portraits de femmes.

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L’auteur évoque ensuite le travail féminin à travers sept types professionnels et sociaux en commençant par le rôle des femmes au foyer, puis en allant aux champs pour étudier les marchandes, les ouvrières, les artisanes, les servantes et enfin les femmes de pouvoir. Nous trouvons alors les femmes dans des tâches ignorées, notamment dans les mines de Salins, en train de travailler aux fortifications de Dole, aidant les maçons, etc., ce qui est d’autant plus intéressant qu’on les retrouve à des places qui ne sont pas toujours subalternes et qui semblent se transmettre parfois de génération en génération, comme dans les salines. Quant aux femmes aux champs, l’auteur en dresse un portrait rapide, et confirme qu’elles participent à toutes les tâches agricoles y compris les plus physiques. Nous découvrons également que la femme peut devenir une mesure agraire (« la journée de femme »). Cependant, les spécialistes en histoire rurale risquent de rester sur leur faim, l’auteur s’étant heurté au problème récurrent du manque de sources, ne faisant finalement que confirmer pour la Franche-Comté ce que nous savions déjà par ailleurs.

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Enfin, dans une dernière partie, Paul Delsalle aborde au travers des archives judiciaires ce qu’il appelle les « destinées féminines » : sorcières, délinquantes et criminelles, victimes, filles de petite vertu, lépreuses et autres pestiférées, mais aussi nonnes et paroissiennes, veuves et grands-mères etc., fournissant ainsi un large panorama de la situation de la province, des moments calmes aux années de guerre, des périodes de difficultés économiques aux années plus prospères, des troubles religieux à la reconquête tridentine. Des destins singuliers apparaissent alors, des actions collectives sont mentionnées comme celles des nettoyeuses de peste ou encore celles des prostituées qui doivent lutter contre l’incendie.

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Cet ouvrage présente donc un intérêt certain pour qui s’intéresse à l’histoire des femmes. Paul Delsalle les rend visibles, les fait surgir des sources disponibles. Malheureusement, le problème est là : ces mêmes sources ne permettent en aucun cas de quantifier et de comparer, on en est réduit à une sorte de listage parfois rébarbatif, mais néanmoins nécessaire. Il ne s’agit donc aucunement de gender history même s’il y a parfois des tentatives de comparaison avec la situation masculine. De plus, les ruralistes seront sans doute frustrés par cette étude car les femmes qui ont laissé le moins de traces sont évidemment les paysannes et, d’une manière générale, les femmes des campagnes. Enfin, pour terminer, j’émettrai juste un regret : l’absence de carte permettant aux étrangers à la province, dont je fais malheureusement partie, de se repérer.

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Stéphanie Bricon

Daniel Paul, Paysans du Bourbonnais. Une société face au changement, 1750-1880, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2006, 484 p., 29 €

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Depuis le début des années 1990 et les travaux d’Antoine Paillet sur les techniques d’agriculture et les paysages (lire le compte de rendu de soutenance de thèse dans hsr n°1 et le compte rendu d’ouvrage dans hsr n°6), les chercheurs redécouvrent un Bourbonnais historiquement dynamique. La preuve en est avec cet ouvrage de Daniel Paul, issu d’une thèse soutenue en 2002 (Société et démographie dans le sud de l’Allier au xixe siècle. Bellenaves et Ébreuil, deux bourgs en Méridiomanie bourbonnaise), dont les maîtres mots sont famille, démographie et société. Cette étude, menée avec intelligence et finesse, s’inscrit au cœur d’une problématique qui cible la spécificité du canton d’Ébreuil, dans le sud de l’Allier. Au cœur d’une France médioromane, l’auteur s’interroge sur les influences des deux zones de contact encerclant cette région : l’aire de transition entre les langues d’oïl et d’oc, entre les pays de droit écrit et de droit coutumier se répercute-t-elle sur les structures familiales, les comportements démographiques et les modes de vie ?

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Le choix de ce canton, qui se réclame d’« une position privilégiée, une sorte d’observatoire entre Auvergne et Bourbonnais », est on ne peut plus judicieux. Il permet de percevoir les comportements d’une micro-société, jusqu’à présent négligée par la démographie historique, face au tourbillon de deux modes de vie différents. Insistons dans le même temps sur les bornes chronologiques qui sont particulièrement adaptées pour examiner les évolutions de ce large xixe siècle, entre 1750 et 1881. C’est à travers cette époque charnière, qui trouve ses racines dans l’Ancien Régime, que Daniel Paul propose d’immerger le lecteur dans le quotidien bourbonnais.

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La première partie de l’ouvrage est consacrée à la terre et aux rapports que les habitants du canton entretiennent avec celle-ci. La possession foncière est ici un enjeu capital puisque l’on se définit socialement à travers elle. Les mouvements du marché foncier font l’objet d’une étude précise grâce à une exploitation minutieuse et une mise en parallèle des actes notariés et des différents cadastres qui jalonnent la période. Les résultats de cette méthode d’approche sont évocateurs et permettent de dessiner les premiers contours de l’antinomie locale. D’après la statistique de 1884, l’Allier fait partie du groupe de départements qui possède une proportion de propriétés de plus de 100 ha supérieure à 50 % du sol. Or, la réalité, dans le canton d’Ébreuil, est beaucoup plus contrastée. Au contact du Puy-de-Dôme, de la Combraille et de la Limagne, cette part diminue. Cette tendance s’explique par un morcellement de la propriété qui s’accentue tout au long du xixe siècle chez les petits propriétaires. À l’inverse, les grands propriétaires adoptent un modèle de concentration foncière à l’origine d’une stabilisation des grands domaines. Cet affrontement des structures, doublé d’une importante pression démographique, déclenche un blocage foncier en 1881 qui pousse les paysans sans terre à l’exode rural.

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L’auteur nous rappelle que le travail de la terre demeure l’activité primordiale de ce monde rural. C’est l’occasion de se plonger avec délice dans le monde du métayage. La superbe description d’un contrat nous remémore les clauses, les contraintes, les durées possibles, le matériel mis à disposition du métayer. Mode de faire-valoir le plus répandu dans l’Allier, le sud du département se distingue une fois encore par une existence non exclusive du métayage qui côtoie d’autres formes d’exploitation de la terre, notamment l’affermage et la culture directe. Une carte concise des cultures est ensuite dessinée pour souligner l’importance du relief dans l’organisation spatiale des productions agricoles. L’ouest montagneux du canton est consacré à l’avoine et au seigle alors que l’est, paysage de buttes et de plaines, accueille le froment, l’orge et la vigne. Au cours du siècle, ce monde rural ne connaît pas de révolution technique, handicapé par la pulvérisation foncière et une recrudescence de la culture à bras. Ainsi, le matériel ne connaît que très peu d’évolution. L’exemple le plus frappant est celui de la charrue et de la herse qui ne supplanteront l’araire qu’au début du xxe siècle. Mais Daniel Paul a l’opportunité de noter quelques progrès non négligeables – fertilisation du sol à la chaux, assolement triennal qui s’impose, jachère remplacée par les traditionnelles plantes fourragères – qui ne suffisent pourtant pas pour éviter la crise des années 1890.

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Ce cadre général déployé, la seconde partie de l’ouvrage admet l’immersion dans les mécanismes de la sphère sociale. La cellule de base de cette organisation est la famille dont la structure est étroitement liée aux modes de faire-valoir de la terre et d’héritage. Sans être absents, les ménages complexes laissent la part belle au ménage conjugal qui y est largement majoritaire. Ébreuil est donc un territoire où s’enchevêtrent des pratiques du Nord et du Sud. Pour preuve, le système polynucléaire et communautaire de la frérèche, brillamment expliqué, est reconnu même si sa diffusion n’est pas aussi considérable que dans le Forez. Il s’associe à la structure du ménage nucléaire pour offrir un patchwork de modèles familiaux. On adhère à ces derniers par le mariage, genèse du système de transmission et d’héritage. Sous l’Ancien Régime, le préciput est dans cette partie du Bourbonnais très peu fréquente, hormis dans la partie accidentée du pays. On transmet surtout ses biens et ses propriétés par le biais de la coutume. Dans les deux cas, il n’est jamais question de favoriser un héritier plutôt qu’un autre. Au xixe, ce système de transmission, réalisé sur la base de l’égalité réelle, se perpétue et évoque « plus le Septentrion que le Midi ».

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Malgré la généralisation de cette pratique, les différences sociales existent. Deux thématiques sont développées pour les épier : le niveau économique avec l’appréhension du niveau de richesse et le niveau culturel au moyen de l’alphabétisation. Au terme de ces comparaisons, l’auteur peut conclure à une stratification de cette société. L’hypothèse de départ d’un brassage social au cours du xixe siècle, sans être totalement remise en cause, est déboutée. Le groupe qui occupe le haut de la hiérarchie sociale perpétue les alliances internes tandis que la catégorie la plus pauvre et la moins instruite rechigne à s’ouvrir. L’homogamie professionnelle, économique, sociale, culturelle, un peu moins accablante à la fin de la période d’étude, demeure un trait marquant du canton.

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Cependant, ces différences sociales ne doivent pas masquer une sociabilité qui apparaît à travers la cohabitation quotidienne de ces différents groupes. La lecture des archives judiciaires fait ressortir des rapports humains très tendus au premier abord. La recherche d’un réseau social ne se limitant pas à la vie dans le cercle familial, le lieu de sociabilité par excellence demeure le cabaret où alcool et injures ne font pas bon ménage. Les soirées finissent souvent par une sortie un peu bruyante ou bien par une bagarre. Mais cette violence fréquente est admise par le groupe villageois à condition qu’elle n’engendre pas l’extrême. C’est un consensus qui permet à tous de se défouler ponctuellement, sans entrer dans une doctrine de conflits permanents. La justice intervient seulement quand la situation est trop grave – un meurtre par exemple – et qu’elle ne peut se régler par un arrangement à l’amiable.

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Daniel Paul revient sur cette question des mentalités dans une superbe dernière partie consacrée aux changements démographiques qui frappent ce canton. Le xixe siècle y est symptomatique « d’une mue de la société rurale ». Malgré le sentiment d’une population qui plafonne aux alentours de 5 000 habitants, d’un calendrier des mariages qui n’évolue que très peu et des migrations matrimoniales qui se cantonnent à l’échelle locale, de nombreux phénomènes connaissent des ruptures profondes. Trois changements comportementaux sont ainsi mis en évidence. Le nombre croissant des naissances illégitimes et des enfants exposés remarqué au début du siècle s’inscrit sur le long terme et frappe l’ensemble de la structure sociale. Parallèlement, à partir des années 1810, on constate une transposition de la célébration nuptiale du foyer de l’époux vers celui de l’épouse. Le terme de « révolution » est employé pour définir cette mutation qui fait basculer Ébreuil et l’ensemble du Bourbonnais vers un modèle culturel national. Enfin, à la fin du Second Empire, le quotidien des habitants de cette région du sud de l’Allier se décloisonne grâce à l’arrivée du chemin de fer. C’est l’occasion pour cette population de se brasser avec une main-d’œuvre étrangère et d’entamer un processus de mouvements migratoires.

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Ces derniers, accompagnés par les débuts d’une transition démographique, influent sur le maintien difficile de la population, d’autant plus que la réduction des naissances gagne l’ensemble des catégories sociales. L’homogénéisation nationale est une fois encore au rendez-vous malgré un léger retard qui ne sera comblé qu’à la veille de la Grande Guerre. Daniel Paul préfère accentuer sur une harmonisation locale des comportements démographiques. Les plus pauvres ne se contentent pas d’imiter les plus riches. C’est un modèle commun, issu de la diffusion des pratiques contraceptives, qui permet à ce microcosme rural d’abandonner la famille prolifique au profit de la famille réduite.

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Toutefois, les quelques migrations lointaines – dont une à New York – ne doivent pas masquer un phénomène répondant à des exigences locales qui se matérialise par des déplacements dans un espace très limité. Il est important de noter que l’auteur s’insère dans le débat sur les migrations intérieures françaises. Il réfute l’idée d’une opposition entre une sempiternelle sédentarité paysanne et la vision d’un paysan nomade égaré sur les chemins. La préférence est donnée à une explication économique : les travailleurs de la terre s’adaptent à leur condition de propriétaires ou de locataires fonciers.

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Riche de 7 schémas explicatifs, 29 graphiques, 32 cartes et 146 tableaux, cet ouvrage de 484 pages est un apport essentiel pour la connaissance de la société bourbonnaise du xixe siècle et plus encore pour connaître les articulations et dynamismes d’une région charnière entre la France du Nord et celle du Sud. Malgré les contraintes éditoriales rappelées dans l’avertissement, la limpidité du texte facilite la lecture et la compréhension de notions complexes. Regrettons seulement l’absence d’une table des sources ainsi qu’une bibliographie réduite à une dizaine de pages qui ne mettent pas suffisamment en lumière le colossal travail fourni par l’auteur.

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Florent Mérot

C. J. A. Mathieu de Dombasle (1777-1843) et l’agronomie en Lorraine, Actes du colloque « Mathieu de Dombasle », 127e Congrès national des Sociétés savantes, Nancy, 15-20 avril 2002, Annales de l’Est, 2006, n° 1, 29 €

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Cette nouvelle livraison des Annales de l’Est (n° 1, 2006) est d’une grande richesse, mais au-delà des quelques varia, des recensions et des chroniques, ce sont les 160 premières pages qui retiendront ici notre attention car elles intéresseront les lecteurs ruralistes. La publication de ce congrès des Sociétés savantes était attendue et elle permet un double regard : le premier, sur l’homme Mathieu de Dombasle, ses pratiques et ses idées ; le second, sur la ruralité lorraine de la seconde moitié du xviiie siècle et de la première moitié du xixe siècle. Toutefois, tous les aspects de la figure de l’agronome lorrain, concepteur de la célèbre charrue sans avant-train, dite charrue « Dombasle », ne sont pas abordés, les auteurs des communications ayant eu le souci de ne pas trop s’éloigner de la problématique générale du Congrès consacré, cette année-là, au travail dans toutes ses dimensions.

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Les actes s’ouvrent sur une introduction dense de Simone Mazauric, qui replace dans le cadre général de la réflexion actuelle sur la biographie, les réflexions développées à la suite du volume. Nous n’insisterons pas outre mesure sur notre communication consacrée au travail au sein de la ferme exemplaire créée par Mathieu de Dombasle et Antoine Bertier à Roville-devant-Bayon (à 60 km au sud de Nancy, Meurthe), en 1822. On y montre la mise en œuvre des prémisses d’une organisation scientifique du travail et d’une hiérarchisation très poussée entre travailleurs. Cette approche est bien complétée par la réflexion de Nagwa Abou El Maaty qui consacre un article à l’élève de Mathieu de Dombasle, Jules Rieffel qui a propagé, dans l’Ouest de la France, l’enseignement reçu au sein de l’Institut de Roville, où il est l’un des premiers et plus brillants élèves, au point que son Institut, fondé à Grand-Jouan, est à l’origine de l’une des écoles d’agronomie les plus importantes aujourd’hui en France, l’ensa de Rennes. Une part importante de la réflexion de Nagwa Abou El Maaty a d’ailleurs déjà été publiée dans Histoire et Sociétés Rurales (n° 21, 2004). Moins classique mais très féconde est l’approche d’Emmanuel Luis qui analyse les représentations statuaires de Mathieu de Dombasle qu’il replace dans la mouvance de la statuomanie du xixe siècle à la manière de ce qu’il avait déjà proposé pour Olivier de Serres lors des premiers entretiens du Pradel en septembre 2000 (Bibliothèque d’Histoire rurale n° 6).

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Les autres communications ne concernent pas senso stricto la figure de Mathieu de Dombasle mais l’agronomie et l’agriculture de son temps. Le travail de J. Cl. Bonnefont offre un éclairage inédit sur les agronomes et leurs activités au sein de l’Académie des Sciences et Belles Lettres de Nancy dans la seconde moitié du xviiie siècle, où l’on observe une agronomie naissante, encore embryon de discipline scientifique. Article à lire en parallèle avec celui de M. Blondel consacré à la chimie agricole et à Liebig, un siècle plus tard, moment où l’agronomie, discipline qui commence à être reconnue, entre dans l’ère de ce que l’on appelle la « chimie agricole ». Les conclusions de M. Blondel peuvent être confrontées de manière fructueuse à celles du travail de N. Jas (Au Carrefour de la chimie et de l’agriculture, eac, 2001), qui les conforte et les complète dans la droite ligne des travaux initiés lors des entretiens du Pradel de septembre 2000 avec P. Robin (voir ses articles co-écrits avec M. Blondel dans le volume 6 de la Bibliothèque d’Histoire rurale et les Compte rendu de l’Académie d’Agriculture de France, vol. 87, n°4, 2001).

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En matière de machinisme agricole, l’étude consacrée à l’usine Janel, difficile à mener du fait du manque de sources, est très précieuse en ce qu’elle représente l’une des rares réflexions sur les fabriques de matériels agricoles du xixe siècle. Pour finir, l’étude de J.-P. Rothiot apporte un éclairage supplémentaire à la question du partage des communaux, réflexion qui prolonge les travaux antérieurs de l’auteur et conforte les conclusions de ceux de Nadine Vivier sur le sujet.

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Bien que tardive, la publication de ces actes est donc bienvenue, la diversité des thèmes abordés permettant de mettre un peu plus en lumière une histoire encore en devenir, même si elle se développe (un comité d’histoire a vu le jour il y a peu au sein de l’inra et une première journée d’étude s’est déroulée le 24 octobre 2006), à savoir l’histoire de l’agronomie. Ces actes en représentent indéniablement une étape importante.

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Fabien Knittel

Corinne Marache, Les Métamorphoses du rural. L’exemple de la Double en Périgord (1830-1939), Paris, cths, 2006, 562 p.

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Les transformations des campagnes entre 1830 et 1939 constituent l’objet de cet ouvrage, issu de la thèse de son auteur. Selon un plan ternaire classique les résultats de l’étude présentent les mutations économiques, les conditions et les agents du changement et enfin la modernisation de la société de la Double périgourdine, région pauvre et insalubre située à l’ouest du département de la Dordogne.

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Les changements économiques de la Double ont été importants pour l’agriculture, l’industrie et le commerce. Au début du xixe siècle, l’agriculture, réalisée dans le cadre de petites exploitations, est fragile et témoigne d’un manque de moyens et d’initiatives. La modernisation se heurte à la nécessaire prudence des paysans qui subissent l’isolement de la région, la médiocrité des sols mais aussi les fièvres nées de l’extension des zones marécageuses. L’assainissement du pays paraît être, pour certains, une nécessité préalable à toute amélioration économique. Ce combat lancé par un médecin puis consolidé par des propriétaires, par le Conseil général et par la Chambre d’agriculture prend forme grâce aux aides de l’Empire qui soutient financièrement la création d’un réseau de routes agricoles et l’assèchement des marais. Un comice qui s’étend sur 52 communes et regroupe près de 300 membres ainsi qu’une communauté de trappistes récemment installée participent activement à la mise en place du projet.

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Dès 1870, les assèchements, les reboisements, la construction de puits, les distributions de quinine effectuées par les trappistes font reculer les fièvres. La Double peut enfin s’ouvrir au changement. À l’aide de cartes et de tableau statistiques l’auteur fait un recensement précis des transformations des cultures et de l’élevage et cerne les nouveautés comme le tabac et les premières formes de spécialisation. Elle conclut de façon nuancée en notant des changements réels qui toutefois n’effacent pas et même parfois renforcent les écarts entre les divers statuts des paysans.

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Le chapitre 3 est consacré aux mutations artisanales et industrielles. L’étude de l’artisanat est menée par le biais des recensements réalisés entre 1836 et 1936. Au début de la période, les métiers des villages s’avèrent peu diversifiés et seuls les chefs-lieux de cantons offrent une gamme d’activités plus étendue. L’activité de tous ces centres, et plus particulièrement des chef-lieux s’étoffe jusqu’à la fin du xixe siècle avec une relance de l’artisanat rural qui se spécialise de plus en plus : les boulangers, les couturières, les chaisiers sont présent dans presque tous les villages. La finesse et la rigueur du dépouillement des sources permet encore de chiffrer et de nuancer : si les métiers de bouche sont plus nombreux, ceux du fer et du bâtiment augmentent peu et ceux du textile et du bois régressent. Cette évolution est mise à mal dans la première décennie du xxe siècle lorsque boutiques et catalogues concurrencent les artisans locaux dont Corinne Marache narre les tentatives d’adaptation plus ou moins réussies.

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Avant 1850 la région ne dispose d’aucune industrie, mis à part une forge et des moulins qui vont tenter de perdurer en adoptant l’électricité et en profitant des nouvelles voies de communication. Certains deviendront de véritables usines au fil de l’eau mais c’est au xxe siècle que le paysage industriel s’étoffe lorsque de nouvelles entreprises s’installent sur les barrages de l’Isle : textile, industries mécaniques, fonderie offrent de nouveaux emplois. Ces nouveautés se mettent en place dans le contexte de la modernisation du commerce et des échanges qui est analysée à différentes échelles allant du national au local. Cette étude encore très fine met à mal le mythe du village autarcique. On observe également la montée du secteur tertiaire dont la présence s’impose par le biais d’un asile d’aliénés et de vieillards crée au lendemain de la Guerre 14-18.

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Une analyse des structures foncières et des modes d’exploitation dominés par le faire-valoir direct et le métayage est le préalable à la présentation des facteurs du changement. Les réseaux de communication – route, batellerie, chemin de fer, électricité, télécommunication – paraissent ensuite essentiels et font l’objet d’un long chapitre qui permet de présenter les infrastructures mais aussi la mise en place d’un nouvel espace mieux policé. L’Église et l’école, tant primaire que professionnelle, sont ensuite présentées comme des structures qui ont permis, avec des rythmes variables selon la richesse des communes, l’entrée en communication des ruraux. Cette seconde partie se conclut par un gros chapitre consacré aux hommes et associations qui ont permis ces changements. L’abondance des sources consultées – délibération des communes, des conseils généraux et d’arrondissements, comptes rendus de réunions de comices, de syndicat, etc. – fait apparaître très clairement l’évolution des relais politiques, caractérisée par la « fin des notables » et l’écoute grandissante des besoins des ruraux par les organisations professionnelles. Enfin, la lecture d’archives privées doublée d’enquêtes orales permet de présenter avec beaucoup de détails quelques initiatives privées.

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La troisième partie est consacrée aux mutations sociales. Le premier chapitre présente par le bais de tableaux, graphiques et cartes l’évolution quantitative de la population et des familles. Cette analyse classique est ensuite mise en relation avec des objets d’étude plus originaux qui permettent d’aborder les conditions de vie des individus. Les réponses à l’enquête Brard, des entretiens oraux, et des menus de fêtes montrent la lente amélioration des repas paysans ; ceci participe à la meilleure santé des jeunes gens dont témoigne l’évolution des causes d’exemption des conscrits. Au début du xxe siècle, l’encadrement médical – médecin, sage-femme, pharmacie – qui s’améliore lentement mais sûrement ainsi que la sensibilité accrue des municipalités aux injonctions hygiénistes jouent un rôle important pour l’assainissement de cette région aux marais insalubres. Désenclavées, plus riches et plus dynamiques, les communes transforment leur espace. Plusieurs lieux sont étudiés : les lieux symboliques – mairie, école, église – mais aussi les nouveaux bâtiments liés aux nouvelles fonctions des petites villes : poste, gare, gendarmerie, hôpital. Les bourgs se métamorphosent en élargissant les rues qui sont nettoyées par un cantonnier, en les éclairant et en osant dans les petites villes créer parcs et terrains de sports.

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Face à toutes ces métamorphoses, la communauté rurale se recompose. Le dernier chapitre présente l’évolution de la citoyenneté qui se conclut dès la fin du xixe siècle. Si les élites locales conservent le monopole des mandats électoraux importants, les équipes municipales se démocratisent par la participation des petits propriétaires, des artisans et des commerçants. Cet élargissement des mandats a un double impact : désacralisation de l’implication politique et glissement de la notoriété qui s’appuie désormais autant sur les responsabilités électives que sur la propriété foncière. Dans les années 1930, l’autre expression de la citoyenneté est le militantisme syndical qui, bien que plus discret que dans le Languedoc-Roussillon, permet l’organisation des rassemblements des agriculteurs et les premières grèves ouvrières. Pour l’auteur il n’y a pas de doute : à la veille de la Seconde Guerre mondiale les citoyens de la Double sont devenus des acteurs politiques et il s’ensuit une réorganisation des rapports sociaux. Les sociabilités anciennes évoluent : si les fêtes liées aux grands travaux perdurent, le cercle des proches s’élargit par la présence du personnel des sociétés de battage ; si les rencontres sont toujours fréquentes à la veillée, elles se produisent aussi de plus en plus dans les foires et les cafés, la multiplication des lieux d’échanges apparaissant comme la cause essentielle de cette évolution. Dans les petites villes, la création de diverses sociétés – cercles, clubs, loges maçonniques – amorce de nouvelles pratiques pour les hommes pendant que les associations sportives et musicales encadrent les loisirs des jeunes. Ce renforcement de la formalisation de la vie sociale est également perceptible dans le cadre de l’assistance aux déshérités qui est peu à peu pris en charge par les communes et par les sociétés de secours mutuels.

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Ne cachons pas le plaisir que nous avons eu à lire cet ouvrage. Une langue limpide et jamais jargonnante, un plan très clair y sont pour beaucoup. Mais le bonheur vient surtout de la curiosité de l’auteur que l’on imagine à l’affût – dans les sources écrites, les entretiens, les collections de photos, etc. – des traces du changement à différentes échelles. Le cadre choisi – deux cantons regroupant vingt communes – permet ce regard aiguisé. Le résultat en est une analyse très fouillée qui explore de multiples objets marqueurs du changement. De plus, les nuances apportées révèlent bien la complexité des évolutions dans « une société de l’entre-deux », prise entre le modèle urbain et des modèles anciens encore prégnants. Les chefs-lieux, qui accueillent de nouveaux aménagements et de nouvelles fonctions, apparaissent alors comme des passeurs de modernité. Cette mise en évidence du rôle des petites villes rurales souvent ignorées ouvre de belles perspectives de recherches.

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Martine Cocaud

Agnès Roche, Émile Guillaumin, Un paysan en littérature, Paris, cnrs Éditions, 2006, 166 p.

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Pour les historiens ruralistes, Émile Guillaumin est loin d’être un inconnu et ses œuvres, particulièrement La Vie d’un simple, sont considérées comme des témoignages de première importance sur les campagnes françaises de la Belle Époque. Deux colloques, en 1973 et 1983, lui ont même été consacrés. Néanmoins, le travail d’Agnès Roche apporte un éclairage radicalement neuf sur le célèbre écrivain-paysan d’Ygrande. Utilisant les grilles de lecture de Pierre Bourdieu et d’Anne-Marie Thiesse, sa problématique repose sur l’analyse de l’incursion d’un paysan dans le monde des lettres, sur son parcours dans le champ littéraire et donc sur l’environnement mental et social qui a présidé à l’élaboration et à la réception de son œuvre. Soulignant le caractère original de Guillaumin dans le paysage littéraire de l’époque, à peine 1,5 % des écrivains sont à l’époque fils de paysans, Agnès Roche en fait un « cas limite », donc représentatif dans la définition des barrières.

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Le premier chapitre se propose d’étudier l’accession d’un dominé au champ littéraire, ou « comment le paysan se fit écrivain ». Après avoir rappelé les origines modestes de Guillaumin, Agnès Roche souligne l’importance de ses grands-parents maternels, fermiers assez aisés chez qui on lisait beaucoup, et de son passage par l’école primaire. Toutefois, en raison de ses origines paysannes, Guillaumin ne bénéficiera pas du système méritocratique républicain, sa famille refusant qu’il poursuive ses études. Ses lectures de jeunesse ont été déterminantes dans sa formation intellectuelle : Loti, Lamartine, Hugo et François Coppée. Si leurs choix esthétiques sont différents, en revanche tous expriment la pitié pour les humbles et la fascination pour la solitude résistante.

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Les premiers vers, sombres voire tragiques, de Guillaumin parus dans la Quinzaine bourbonnaise en 1894 témoignent de la timidité et de l’insatisfaction de l’auteur. Tourné vers les livres – un univers plutôt féminin –, il est en conflit avec son père et se sent un déclassé parmi le monde paysan. Mais, dans le même temps, il éprouve l’injustice à l’égard du groupe social dont il est issu, estimant que le peuple des campagnes est le grand oublié de la littérature et entendant lui donner toute sa place. Guillaumin, âgé d’une vingtaine d’années, a alors trouvé sa vocation : il sera le porte-plume de la paysannerie. En 1899 il publie les Dialogues bourbonnais, scénettes paysannes ironiques écrites en patois local et en 1901 les Tableaux champêtres où domine la compassion. Mais il peine à faire sa place dans le champ littéraire. S’il arrive sans trop de difficultés à placer ses textes dans les journaux et revues du Bourbonnais, en revanche l’accès à une reconnaissance nationale lui est plus difficile. À partir de 1899, seules quelques revues clairement positionnées à gauche, comme Pages libres ou la Revue socialiste, acceptent de le publier, se montrant surtout intéressées par sa marginalité sociale.

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Dans un deuxième chapitre, joliment intitulé « du stigmate à l’emblème », Agnès Roche analyse le tournant que constituent la rédaction et la publication de La Vie d’un simple. En 1901, Guillaumin renonce à la poésie, se résignant à la place que lui assigne le champ littéraire en tant qu’écrivain-paysan. La sympathie que suscite sa condition sociale, systématiquement soulignée par la critique, l’enferme dans un genre : il doit être le porte-parole de l’ordre éternel des champs. L’obtention du prix Montyon en 1902 en est la meilleure illustration. Guillaumin est récompensé non pour ses qualités littéraires, mais pour le message édifiant de son œuvre.

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C’est également en 1901 que Guillaumin décide d’écrire le roman d’un métayer après avoir lu Jacquou le Croquant. Deux ans plus tard, le manuscrit de La Vie d’un simple est accepté par Stock, éditeur marqué à gauche et dreyfusard. Publié en 1904, le roman est très apprécié par la critique et Guillaumin est pressenti pour le Goncourt, soutenu par les jurés « de gauche » (notamment Gustave Mirbeau). Toutefois, son statut social qui lui avait jusque-là valu une certaine reconnaissance l’empêche de faire carrière dans le monde des lettres. En effet, aux yeux de certains, il n’était pas un « vrai » écrivain, mais le simple porte-plume d’un métayer. Cette polémique lui coûte le Goncourt et ses romans ultérieurs ne rencontrent pas le même succès et, en 1913, il renonce définitivement à l’écriture romanesque.

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Enfermé dans son statut de paysan-écrivain, Guillaumin reste très attaché à la terre. Ayant acquis en 1905 grâce à ses droits d’auteurs une petite exploitation de 3 ha, il quitte à 34 ans la ferme paternelle et s’engage dans l’action syndicale. En 1906, il participe à la création de la Fédération des travailleurs de la terre du Bourbonnais, syndicat regroupant à la fois des métayers et des salariés agricoles. Durant cinq ans, il rédige Le Travailleur rural, journal de la Fédération. Il se définit comme l’intellectuel du mouvement, proposant des conseils de lecture, appelant à la création de bibliothèques rurales. Considérant sa propre trajectoire comme exemplaire, il défend une voie méritocratique, le travailleur devant s’élever intellectuellement pour pouvoir être sur un pied d’égalité avec son exploiteur. Au sein de la Fédération il défend logiquement la voie réformiste. Déçu par l’échec final du syndicat et le peu d’écho de ses recommandations, il en tire la matière pour son roman Le Syndicat de Baugignoux dont la trame – un paysan cultivé qui tente en vain d’organiser un syndicat – s’inspire directement de sa propre expérience. Se lit dans ce roman toute la tension entre l’identification au groupe des stigmatisés, mais aussi toute la distance ressentie à leur égard, distance qui selon Agnès Roche « n’est pas très loin de la haine de soi, c’est-à-dire la haine du groupe auquel l’écrivain en mal de succès est assigné ».

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Dans un troisième chapitre, l’auteur s’intéresse à l’analyse interne de l’œuvre de Guillaumin et à sa réception. Elle souligne que durant le xixe siècle la vision littéraire du paysan était partagée entre l’ethnocentrisme qui met en avant la non-humanité du paysan (chez Balzac et Zola notamment) et le populisme qui en fait un « bon sauvage » par rejet de la ville (George Sand, puis les romanciers régionalistes). Mais à la fin du siècle, cette vision est en train de muter. Au temps de la conquête des campagnes par les républicains et de la grande dépression, le monde rural n’apparaît plus ni comme un refuge pastoral ni comme le lieu de la barbarie. Loin d’être l’expression d’une vision dominante, La Terre est en 1887 en décalage avec les perceptions globales du monde rural, d’où un accueil plutôt réservé.

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Le succès de La Vie d’un simple se comprend par rapport à ce contexte. En retraçant la vie d’Étienne Bertin, Guillaumin rend compte d’une réalité sociale, le métayage (représentant 29 % des exploitations dans l’Allier en 1892), sans complaisance – il ne passe pas sous silence la violence paysanne – mais avec compréhension. En dénonçant la domination sociale et culturelle du propriétaire, il est un narrateur lucide, insistant sur la situation d’infériorité du métayer. Il n’est pas pour autant un révolté. Il se situe ainsi à mi-chemin entre Eugène Le Roy qui donne une vision conflictuelle des campagnes et Hervé Bazin chantre de l’union du paysan et de l’aristocrate dans un même amour de la terre. En dépeignant un paysan civilisé, malheureux, prudent, courageux, sage et résigné, il est en adéquation avec les représentations dominantes, tant à droite qu’à gauche.

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En revanche, ses romans ultérieurs sont des fictions à thèse, des récits d’évasion ratée du monde de la terre, mettant pour la plupart en scène des personnages instruits mais déclassés. Ces œuvres témoignent du contexte socio-économique de l’époque, marqué par l’exode rural, mais aussi du propre désenchantement de Guillaumin. Ils ne plaisent guère au public, car leur auteur s’est écarté du rôle que la société lui a assigné : être le peintre de la société paysanne. C’est d’ailleurs ce rôle qui lui vaudra la reconnaissance des historiens, l’œuvre de Guillaumin étant abondamment citée dans les grands classiques de l’histoire rurale que sont les œuvres de Pierre Barral, Annie Moulin, Eugen Weber ou encore L’Histoire de la France rurale.

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L’Entre-deux-guerres constitue, pour Émile Guillaumin, ce qu’Agnès Roche nomme dans son dernier chapitre « une position de compromis ». Après avoir fait la guerre sans enthousiasme, il devient le « scribe de la paysannerie », publiant plus de 900 articles jusqu’en 1940 dans des périodiques aussi différents que Le Peuple, organe de la cgt, Le Quotidien, proche du Cartel des gauches, L’Information, journal financier, ou Les Dernières nouvelles d’Alsace. Il se fait ainsi le chroniqueur des campagnes qui souffrent et se dépeuplent et prône l’entraide, le progrès et l’éducation. Proche des socialistes, il renseigne Albert Thomas pour le compte du Bureau international du travail, manifeste ses désaccords avec Daniel Halévy qu’il connaît depuis 1907 et dont les positions sont de plus en plus réactionnaires. Mais il rejette toute idée de carrière politique nationale, refusant d’être en position éligible sur la liste sfio aux législatives de 1924.

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Tout comme dans le champ littéraire, son positionnement politique est difficile. La gauche socialiste et communiste s’intéresse surtout aux ouvriers, tandis que la droite ne peut totalement le récupérer au vu de ses engagements politiques antérieurs. Toutefois, en 1942 il accepte le prix Sully-Olivier de Serres créé pour encourager la littérature paysanne dans la perspective du retour à la terre. Mais il ne s’agit pas pour Guillaumin de cautionner Vichy. Dans ses écrits, il ne prend pas de position politique et les années 1940-1944 sont marquées par l’amertume, la tristesse et le repli. Ses dernières œuvres publiées en 1949 et 1953 réaffirment sa fidélité aux valeurs qui ont guidé son action : l’humilité, le désir de s’élever intellectuellement, le travail, le souci des autres, l’action, la volonté et le courage, des valeurs qui l’ont poussé vers le mouvement syndical et coopératif.

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Dressant le bilan d’une vie et d’une œuvre, Agnès Roche souligne pourquoi Émile Guillaumin n’a pu rencontrer le succès qu’avec La Vie d’un simple : le roman s’inscrit dans un moment, celui où la paysannerie est mise à l’honneur par une République de gauche et dreyfusarde tandis que par son contenu il correspond à l’horizon d’attente des contemporains concernant le monde paysan. Au final, l’auteur nous propose une relecture stimulante des écrits d’un des grands témoins des campagnes françaises de la première moitié du xxe siècle.

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Philippe Grandcoing

Jean-Pascal Simonin (dir.), Jean-Edmond Briaune. Cultivateur, Agronome, Économiste. Actes du colloque pluridisciplinaire tenu à Châteauroux en novembre 2004, Angers, pua, 2006, 440 p., 25 €

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Quand dix chercheurs se penchent sur la vie d’un seul homme, Jean-Edmond Briaune (1798-1885), cultivateur, agronome, économiste du xixe siècle, cela donne un de ces recueils aux entrées multiples, qui embrasse toutes les facettes du personnage, sa vie personnelle, sa vie professionnelle, les liens étroits qui se forment entre les deux. Mais ce sont surtout ici sa pensée et son inscription dans le contexte d’une révolution de la pensée économique qui suit les prémices du Siècle des Lumières qui sont développées, dans une remise en question des grands principes physiocratiques et dans le débat permanent sur le choix de l’ouverture ou du protectionnisme, sur les plans national et international, dans une connaissance de plus en plus affinée, mathématique, des crises, et dans la perspective de trouver les moyens de prévenir ces phases difficiles. Ces contributions n’oublient pas, et cela en forme une des grandes qualités, de regarder en détail le contexte politique (avec l’étude de Guillaume Lévêque), économique, local (avec les études de Daniel Bernard et de Marc du Pouget) dans lequel se situe Briaune.

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Jean-Pascal Simonin ne signe pas moins de 4 articles sur les 13, s’attelant en particulier à retracer la vie et l’œuvre de Briaune, avocat de formation et personnage voué aux activités agricoles à partir de 1827, à la tête de plusieurs domaines, notamment dans son département d’origine, l’Indre, mais aussi à la tête de l’enseignement de l’économie rurale pendant près de huit ans à l’Institution royale de Grignon, de 1830 à 1838, peu après sa fondation près de Versailles par Auguste Bella et Antonin-Rémy Polonceau, en 1827. L’homme prend par ailleurs des responsabilités politiques, au niveau local, à Jeu-Maloches, sa commune, jusqu’en 1860, et au niveau départemental, mais avec une éviction de ses postes lors de la Révolution de 1848, éviction qui va le rapprocher davantage de la seule pratique agricole.

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Membre de la Société royale d’Agriculture de Seine-et-Oise, puis de la Société d’Agriculture de l’Indre, Briaune écrit beaucoup, et s’engage sur plusieurs points, en agronomie, en économie, faisant souvent partie, à partir de 1840, des commissions d’étude mises en place par le Conseil général. Outre quelques articles sur l’agriculture du Pays de Bray, sur les pâturages du Berry et d’autres collaborations au Journal d’Agriculture Pratique, Briaune publie en 1840 son premier ouvrage, dont le titre, Des Crises commerciales, de leurs causes et de leurs remèdes, précise ses préoccupations principales, avec deux points essentiels, à savoir que les mauvaises récoltes sont la seule base des crises commerciales, et qu’il faut mettre en place une politique de réserves de grains pour prévenir les soubresauts économiques et ainsi éviter disettes et émeutes de subsistance. Par la suite, il se montrera hostile au libre échange, déjà sur la question des bestiaux, très discutée au niveau national en 1841 et en 1851, puis sur la question des grains. En 1857, dans Du Prix des grains, du libre échange et des réserves, son second ouvrage, il rejette les mesures réglementaires, le libre échange du blé, l’esprit libéral ne s’appliquant ainsi chez lui qu’au niveau national, et il développe sa politique de réserve, en tendant à prouver son avantage sur le libre échange.

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François Vatin, Jacques Aubourg et Michèle Favreau nous plongent dans la pensée agronomique du personnage. Le premier met en avant l’esprit praticien de Briaune, qui apparaît autant dans la signature de ces articles (il se dit « cultivateur ») que dans son discours, qui part avant tout de la pratique pour embrasser ensuite la théorie ; c’est encore un esprit d’ingénieur, selon François Vatin, un esprit typique du xixe siècle qui a fait ses classes à la fin du xviiie siècle, avec Lavoisier, Saussure, Boussingault, en France, dans l’étude des transformations végétales, des capacités de la nature et de leur apport à l’homme, avec des connaissances chimiques toujours plus avancées. Il s’intéresse aux engrais – il affirme (1829) que les engrais « classiques » ne suffisent plus pour accroître la production – et à l’irrigation (1843) ; il met en avant l’importance de l’élevage, en particulier dans ses articles du début des années 1840, pour éviter une monoculture qui épuise la terre et pour permettre un complément, non seulement alimentaire, mais aussi économique. Il préconise le développement et l’entretien des prés ainsi que la défense des prairies naturelles (il analyse ainsi la situation du Pays de Bray, et, à une autre échelle, la fabrication des fromages de Neufchâtel et des beurres de Gournay).

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Jacques Aubourg se penche plus particulièrement sur le débat relatif aux biens communaux, et sur l’apport de Briaune à ce sujet d’après un texte de 1844, motivé par une question du gouvernement (Briaune est alors membre du Conseil général de l’Indre) ; pour l’auteur, il n’est pas question de voir les souffrances des paysans liées à l’absence de possession d’un cheptel, et le principe des communaux appartient pour lui au passé, la perspective étant alors de les mettre en valeur. Ceci ne peut se faire, selon lui, par la simple gestion privée et par l’appui du gouvernement, mais implique des aides financières, contre le fermage et contre le partage. Pour lui, la vente doit se faire sous la tutelle de l’État. L’homme sort par là du discours convenu, le mouvement de 1848 allant dans le sens du partage ; ce point de vue ne sera entendu que plus tard, sous le Second Empire. Toutes les idées de Briaune doivent s’accompagner d’un effort en vue de l’instruction des gens de la campagne, des cultivateurs, desquels il regrette l’obstination et la routine ; là encore, comme le souligne Michèle Favreau, il demande un effort du gouvernement, et il œuvre lui-même à Grignon, dans un esprit d’expérimentation et de pratique, reléguant la théorie au second plan, même s’il voit l’établissement perdre peu à peu de son élan éducatif au profit du seul souci de rentabilité de la ferme. L’homme évolue, se fait plus méfiant vis-à-vis des institutions, qui n’ont selon lui pas assez d’égards pour les campagnes, prend des distances vis-à-vis des canaux officiels de diffusion, demandant toujours plus de pratique que de théorie oiseuse.

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Si l’étude qui est faite ensuite par Jean-Pascal Simonin, Philippe Le Gall et Alain Clément sur la pensée économique de Jean-Edmond Briaune, accompagnée de données chiffrées, de calculs des rentabilités, de tableaux et courbes statistiques, si cette étude peut rebuter les non-économistes, elle n’en est pas moins fort sérieuse, et suffisamment bien construite pour qui veut aborder posément le débat sur le commerce des grains au xixe siècle, à l’aide d’un historique précieux sur les théories économiques élaborées à la fin du xviiie siècle et au début du suivant. Toujours on recherche les causes et les moyens de prévenir les crises, et l’on met ici en exergue la contribution de Briaune, en revenant en détail sur son refus du libre échange, sur sa volonté d’une politique de réserve, qui ne sera entendue que tardivement et non, comme il le souhaitait, par les cultivateurs mais du fait d’une réglementation étatique stricte qui, comme le souligne Jean-Pascal Simonin, ne lui aurait sans doute pas plu. Alain Clément revient en particulier sur « l’astronomie sociale » de Briaune, qui veut qu’une crise ne se limite pas au simple économique, mais rejoigne aussi les sphères politiques et sociales, et qui trouve l’origine immédiate de la crise dans la sphère agricole, dans la détermination des prix, mettant alors en valeur des cycles, plus ou moins justifiés, son idée première, finalement, posant que « la science se donne comme objectif premier de dévoiler une structure déterministe de l’univers initialement conçue par un Dieu horloger ». Le principe est loin d’être partagé par tous, surtout dans une période où l’on voit émerger, en dehors des besoins alimentaires, des besoins matériels et industriels de plus en plus importants qui apparaissent déterminants dans la recherche de la causalité des crises.

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Signalons encore les articles sur les économistes-agronomes du département de l’Indre, en particulier la contribution de la Société d’agriculture, en regardant toujours les points communs ou divergences avec Briaune, ou sur les travaux de Victor Borie, contemporain de Briaune, rallié au libre échange et plus prudent sur la question de la seule cherté des grains pour expliquer les crises. C’est enfin avec plaisir que nous trouverons dans cet ouvrage une liste complète des écrits de Briaune, ainsi qu’une bibliographie dense sur tous les sujets abordés dans l’ouvrage.

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Florian Reynaud

Jérôme Grévy, Le cléricalisme ? Voilà l’ennemi. Une guerre de religion en France, Paris, Armand Colin, 2005, 248 p.

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Voilà un livre qui embrasse large. Un siècle d’une histoire du couple cléricalisme-anticléricalisme dans une France d’avant la Grande Guerre qui vécut le clivage sur le mode d’une opposition frontale à la fois sociale et politique, polémique surtout. Un siècle qui se pensa à travers l’objectivation d’un très long affrontement et la constitution de deux France tout autant imaginées que révélées. Un siècle que les figures de Marie – de la rue du Bac en 1830 à Pellevoisin en 1876, le xixe siècle est le grand siècle des apparitions mariales – et de Marianne illuminèrent ou scandalisèrent (tout dépendait du camp dans lequel on se plaçait) sur fond d’aspiration à la restauration religieuse ou d’envie d’en découdre avec le clergé.

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En se donnant pour « objectif de comprendre le déchaînement de la violence, verbale ou physique, symbolique ou réelle » (p. 9) afférente au processus de laïcisation à l’œuvre depuis la monarchie de Juillet – et aux résistances qu’il engendra –, Jérôme Grévy n’a pas hésité à placer la barre haut. Découpé en neuf chapitres, son ouvrage dessine le portrait d’un pays où l’effervescence d’un cléricalisme adossé aux forces les plus conservatrices (les légitimistes en particulier) le disputa à un prurit anticlérical qui connut ses heures de gloire sous la Troisième République (expulsion des religieuses et des religieux enseignants en 1880, application restrictive de la loi du 1er juillet 1901 à destination des congrégations religieuses sous le gouvernement Combes). L’on saura gré à l’auteur d’être parvenu à résumer en quelque 250 pages les aspects d’une histoire qui, du Concordat à la loi de Séparation de 1905, fut moins celle de l’approfondissement d’une rupture jusqu’à la victoire finale d’un des deux camps que la chronique d’une succession de parenthèses (ré)conciliatrices et de périodes de raidissement. Et c’est peut-être là le plus grand mérite du livre de Jérôme Grévy : rendre accessible, au prix d’un gros effort de synthèse et d’un style particulièrement clair, les considérants, les phases et les figures qui structurèrent un champ politico-religieux soumis à de fortes turbulences. Discours sur l’incompatibilité de l’Église et de la Révolution sous la plume d’un Quinet versus adaptation idéologique d’un Paul Bert qui sut comprendre que la convention du 26 messidor an IX permettrait à la République des républicains de conserver un droit de regard sur le clergé ; tensions à l’intérieur d’une sphère catholique travaillée par les forces opposées du gallicanisme et de l’ultramontanisme ; réintégration de la genèse de la loi promulguée le 9 décembre 1905 dans le contexte de la constitution d’un Bloc des gauches qui raviva tellement les tensions que la Séparation, qui n’avait été envisagée jusque-là que par une fraction minoritaire du personnel politique, apparut de plus en plus comme inéluctable (cf. notamment les travaux de Jean-Marie Mayeur, Jacqueline Lalouette et Jean-Paul Scot). Les thèmes abordés abondent qui attestent l’ampleur du regard porté sur la fabrication des enjeux politico-religieux, leur médiatisation et leur pérennisation.

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De cette histoire visitée (les deux premiers tomes de l’Histoire religieuse de la France contemporaine de Gérard Chlovy et Yves-Marie Hilaire, Toulouse, Privat, 1985 et 1986) et revisitée (les deux derniers tomes de l’Histoire de la France religieuse sous la direction de Jacques Le Goff et René Rémond, Paris, Seuil, 1991 et 1992) à de nombreuses reprises, l’on retiendra, outre les idées générales que nous venons d’esquisser à travers les quelques exemples mentionnés ci-dessus, des mises en perspective plus novatrices. Partageant réciproquement une véritable idéologie du soupçon, les deux camps qui s’affrontèrent dans le cadre concordataire au cours de ce combat séculaire le firent aussi en fonction d’imaginaires antagonistes que nourrirent passes d’armes et offensives des deux côtés. Jésuites avançant masqués, moines paillards, confessions suspectées, richesse d’une « caste » sacerdotale participèrent ainsi à la construction et/ou de la réactualisation d’un registre anticlérical tandis que l’ombre des francs maçons et les manœuvres déchristianisatrices des républicains les plus virulents irriguaient les représentations et les discours des agents d’une Église soucieuse de préserver et d’étendre son pré carré. L’analyse du développement d’un esprit de croisade – en 1895, la commémoration de la première aventure en Terre Sainte fut bien davantage une célébration – qui anima une partie de l’opinion catholique apparaît aussi comme un excellent contrepoint à nombre d’interprétations qui prennent les ralliements – et pas uniquement celui de 1892 – pour les meilleur points d’observation des relations tumultueuses entre la République et les catholiques. Quant à l’examen de ce que les inventaires de 1906 signifièrent, il ne fait pas de doute que la valorisation de leur dimension cathartique et de leur nature intrinsèquement religieuse concourt à un renouvellement des interprétations. Plus que des actes de résistance – selon le diptyque action/réaction –, les « événements » qui émaillèrent la vie de certaines communautés et qui débouchèrent quelquefois sur une narration immédiate à vocation mémorielle (les premières pages du chapitre 9 le montrent fort bien) furent aussi vécus sur le mode de cérémonies expiatoires susceptibles de favoriser à terme les voies de la pacification. Pensés comme des mises à l’épreuve infligées à la collectivité des catholiques, ils permirent en définitive au clergé de faire « un usage religieux d’un acte politique en transformant les opérations administratives en catéchèse » (p. 205). Un moyen de resserrer les rangs et de réenchanter le monde.

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En dépit des aspects séduisants de l’ouvrage, le ruraliste n’y trouvera pas tout à fait son compte. Même si le l’auteur ne prétend nullement livrer une étude qui s’appuierait exclusivement sur le monde des campagnes, les pages consacrées plus précisément à l’anticléricalisme au village (chapitres 4 et 5 surtout) ne laissent pas de susciter quelques interrogations. Sur la minceur du corpus des sources utilisées tout d’abord. Comment rendre compte, dans les limites de l’espace national – puisque l’étude porte sur l’espace national dans son entier –, du fait anticlérical dans toutes ses dimensions locales en prenant presque exclusivement pour exemple des affaires qui naquirent et se développèrent dans le seul département de la Vienne – à moins de postuler ledit fait comme une variable indépendante du degré d’attachement des sociétés composant la nation française à la religion catholique et/ou à leur clergé – ? Sur la méthode ensuite. En limitant son enquête aux expressions les plus émergentes de l’anticléricalisme – celles qui alimentèrent la correspondance des maires et des curés avec leurs autorités respectives –, l’auteur ne risquait-il par trop d’effleurer un objet et, partant, de répéter ce que l’on savait déjà ? À l’examen des traditionnelles querelles de clocher et des concurrences entre fêtes catholiques et rites républicains, l’on aurait imaginé que puissent se rajouter une sociologie de ces Homais de village, une typologie de l’acte anticlérical ou une approche des processus qui poussèrent certains, individuellement ou collectivement, à faire de leur anticléricalisme un mode d’exister, de se penser ou de se distinguer à l’intérieur d’une communauté. Sur la rapidité de certaines conclusions enfin. On lira avec plaisir les pages consacrées aux modalités de l’affrontement entre les maires et les curés. On restera quelque peu sur sa faim après avoir attendu et espéré une analyse approfondie d’une conflictualité anticléricale qui, par-delà les deux figures archétypales de l’affrontement bipolaire, fut aussi affaire de mobilisation de factions, d’utilisation d’un contentieux habituel pour vider d’autres querelles ou encore d’intégration à un espace idéologique national par le truchement de la politisation (cf. le dernier ouvrage de Yves Déloye, Les Voix de Dieu. Pour une autre histoire du suffrage électoral : le clergé catholique français et le vote, xixe-xxe siècle, Paris, Fayard, 2006). Esquissés, l’étude de la juridicisation de ces conflits qui conduisit les principaux protagonistes à jongler avec des normes imposées et l’examen des liens entre violence « coutumière » et violence anticléricale auraient mérité, eux aussi, de plus amples développements.

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Belle introduction à l’histoire de deux France qui entretinrent leurs différences au contact l’une de l’autre, le livre de Jérôme Grévy mérite que l’on s’y arrête afin de mieux se familiariser avec la connaissance d’un siècle d’une guerre de religion qui ne dit pas vraiment son nom.

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Laurent Le Gall

Luc Forlivesi, Georges-François Pottier et Sophie Chassat (éd.), Éduquer et punir. La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray (1839-1937), Rennes, pur, 2005

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Mettray occupe une place bien particulière dans le panthéon de l’enfance malheureuse. Ce haut lieu de la philanthropie, devenu lieu de mémoire de la rééducation des mineurs par son musée, a inspiré hommes de lettres, philosophes, plus récemment cinéastes. L’ouvrage présente l’intérêt d’explorer le mythe et, par le biais d’une histoire sociale plus classique mais néanmoins essentielle, le projet éditorial s’intéresse aux implicites d’une institution pour mieux analyser les logiques d’intervention auprès de l’enfance « coupable » ou « en danger ». Par son éclectisme, la diversité de tons et de présentations des articles ici rassemblés, le livre peut surprendre le lecteur habitué à certains standards de la production universitaire. Le lecteur ne doit pas bouder son plaisir. Vagabond, il a ainsi toute liberté de s’arrêter ici et de reprendre ailleurs. La diversité des approches est une des richesses de l’ouvrage pour qui veut découvrir ou redécouvrir Mettray.

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Après une présentation avertie de l’historien Jean-Jacques Yvorel sur les modalités de prise en charge de l’enfant de justice au xixe siècle, l’attention se resserre sur Mettray. Parmi les historiens, la contribution d’Éric Pierre est centrale. Principal spécialiste de l’histoire de la colonie, il analyse la singularité de l’expérience dans le système pénitentiaire français. À partir de ce qui a rendu possible et non reproductible une telle réalisation, ce mangeur d’archives éclaire de façon originale l’histoire de la rééducation des mineurs en France et l’histoire particulière de Mettray. La fondation de l’œuvre en 1839 est rendue possible par une cristallisation d’éléments (soutiens politiques, administratifs et financiers) tout à fait exceptionnelle dont ne profitent pas les créations suivantes malgré une loi, la loi du 5 août 1850, qui institue la colonie pénitentiaire agricole comme le lieu d’éducation correctionnelle des jeunes acquittés de l’article 66 du Code pénal.

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La non-reproduction de Mettray, lieu d’éducation doté d’une « école préparatoire » pour former son personnel, tient à l’association et à l’interaction de plusieurs facteurs. Il est possible de citer l’hostilité des fonctionnaires de l’administration pénitentiaire à l’égard d’établissements privés se substituant à l’autorité publique dans le droit de punir mais aussi les moyens limités de la philanthropie au xixe siècle alors que nombre d’établissements sont susceptibles d’être assimilés à des lieux d’exploitation d’une main d’œuvre captive. Dans ce contexte, Mettray devient encore plus exceptionnelle et, alors que l’institution décline ou se banalise sous la IIIe République, plusieurs décennies durant, il ne peut être question de fermer un symbole de résolution philanthropique et agrarienne de la question sociale et un modèle chrétien de sauvetage de l’enfance initié par un laïc.

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L’analyse est habilement complétée par l’étude de Jacques Bourquin consacrée aux membres fondateurs de cette œuvre de relèvement de l’enfance, qui par leur engagement, leur nom et la solidité du réseau mis en place ont construit et défendu la réputation d’un établissement, vitrine de la philanthropie française. La « belle âme » Frédéric Auguste Demetz, en créant la « société paternelle », a intéressé à son œuvre des élites de différentes sensibilités politiques. Après 1873, le décès du fondateur-directeur et l’avènement de la Troisième République, la donne change. Des clés de lecture du « mythe » Mettray sont ainsi habilement suggérées. L’acharnement à sauvegarder l’institution tient à « la cause des enfants » mais aussi à la défense d’un modèle d’action privée dans la résolution de la question sociale au service d’une représentation du monde qui n’est pas encore celle d’un monde désenchanté.

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Les enjeux idéologiques suggérés par Mettray expliquent alors le développement d’une légende noire, une part de la mémoire de Mettray, parfois lourde à porter par l’actuel institut médico-pédagogique ouvert à la recherche en histoire. Fréderic Chauvaud étudie le phénomène médiatique déclenché par le suicide d’un jeune bourgeois de la « maison paternelle » au début du xxe siècle, dans le moment le plus anticlérical de l’histoire de la IIIe République. La « maison paternelle » destinée à la correction des jeunes gens de bonnes familles est fermée, la colonie pénitentiaire de Mettray survit encore quelques décennies. La vie des colons, mineurs de justice, pupilles de l’Assistance publique ou enfants « difficiles » placés par leurs familles, se détériore alors que les finances manquent et que le personnel n’est plus ou pas formé.

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La charge symbolique de Mettray explique que l’institution ait été, à différentes époques de son histoire, puissamment investie par les imaginaires. Les contributions des historiens déjà cités et celle de Jeroen Dekker sur l’écho de l’expérience dans l’Europe de la réforme de l’enfance à l’image du « Nederlandsch Mettray », fondé en 1851 aux Pays-Bas, le rappellent avec force. Cette dimension est également présente dans l’article qu’Ivan Jablonka consacre à l’éducation des pupilles de Mettray. Le télescopage de différentes ambitions et réalités est particulièrement exemplaire dans cette colonie qui se voulait un modèle. Tout en signalant des contradictions, l’auteur relève l’ambition éducative des promoteurs de Mettray, comme dans le domaine de l’apprentissage professionnel, un point noir du système éducatif français au xixe siècle et bien au-delà.

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La démonstration est enrichie par les contributions d’une littéraire, Guillemette Tison, d’une philosophe, Sophie Chassat. Elle est un peu plus difficile à suivre mais néanmoins instructive lorsque la question de l’architecture est abordée ou que le sujet est traité par des généalogistes soucieux, avec leurs propres armes, de replacer dans l’histoire ceux qui ont fait le quotidien de l’institution : les surveillants et leurs familles qui, sur une ou plusieurs générations, ont vécu dans l’ombre de Mettray.

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L’ouvrage intéresse l’histoire rurale à plus d’un titre. L’institution est une entité économique, une source d’emplois, un lieu de formation dans un univers rural. Plus encore, l’agrarisme des administrateurs et « amis » de Mettray est une composante essentielle de la valeur attachée à l’expérience. Mettray a été une colonie agricole nourrie des espoirs et fantasmes des élites urbaines de l’agrarisme dans une France qui s’industrialisait. Le « gavroche » des villes devait se purifier au contact de la terre et la terre s’enrichir du labeur de l’enfance « en danger » des métropoles industrieuses. L’étude d’une expérience comme la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray est une façon particulière d’aborder les relations entre villes et campagnes dans un contexte de modernisation des sociétés occidentales. Elle est un moyen d’éclairer les cultures de l’engagement d’une élite soucieuse de « paix sociale » dans un monde en mutation.

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Pascale Quincy-Lefebvre

Pierre Lévêque, La Bourgogne de Lamartine à nos jours, Dijon, eud, 2006, 339 p.

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En suivant la même démarche que celle qui a présidé à la publication d’un précédent recueil d’articles (Révolutions et républiques : la France contemporaine, Dijon, eud, 2005, 350 p.), Pierre Lévêque qui a enseigné l’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne de 1963 à 1991 offre ici le rassemblement d’une trentaine de textes parus, à l’exception de cinq d’entre eux, dans des revues locales, bourguignonnes ou autres. Quand on sait les difficultés d’accès à ces publications hors de leur aire géographique d’origine, il y a là une initiative heureuse qui permet en outre d’apprécier le parcours d’un historien.

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Alors que le volume organisé autour des thèmes politiques se lisait en complément de la somme que l’auteur a consacrée à l’histoire politique de la France contemporaine (Histoire des forces politiques en France, t. 1, 1789-1880 ; t. 2, 1880-1940 ; t. 3, de 1940 à nos jours, Paris, A. Colin, 1992-1997), ce nouveau recueil présente des études engagées autour de l’histoire de la Bourgogne ou de l’histoire en Bourgogne, dans le prolongement de son travail de thèse (Pierre Lévêque, La Bourgogne de la Monarchie censitaire au Second Empire, t. 1, Une société provinciale, la Bourgogne sous la Monarchie de Juillet ; t. 2, Une société provinciale, La Bourgogne au milieu du xixe siècle (1846-1852), Paris, Éditions de l’École des Hautes Études-Touzot, 1983). Dans ces diverses approches de l’histoire régionale que propose Pierre Levêque, l’histoire politique n’est nullement absente, comme en témoignent entre autres les sept articles portant sur la Seconde République. Qu’il s’agisse d’études électorales, d’analyses en longue durée de courants politiques, d’examens contextualisés des comportements politiques ou de lectures de la presse politique du temps, les enquêtes menées dans les départements bourguignons témoignent que l’histoire des forces politiques de la France contemporaine a été écrite à la lumière de configurations locales qui aident à en comprendre la complexité, les nuances, les ancrages sociaux et culturels.

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Derrière le classement chronologique des articles – « Le temps des notables » ; « Quarante-huit » ; « Le second Empire et la Troisième République » ; « Dans la longue durée » – on retrouvera des enquêtes engagées à des moments différents de la carrière du chercheur. Certaines d’entre elles, à dominante sociale et économique, développent dans l’examen des conjonctures et dans la reconstitution des groupes sociaux des recherches entamées autour de l’écriture de la thèse, comme l’article important consacré aux « Petites villes bourguignonnes sous Louis-Philippe », publié en 1970 dans les Mémoires de l’Académie de Dijon (t. cxxi, p. 203-246). D’autres études, souvent entreprises ultérieurement pour répondre à des sollicitations locales, viennent compléter un panorama d’abord limité aux départements de Saône-et-Loire et de Côte-d’Or. C’est le cas notamment pour la Nièvre et l’Yonne, deux départements où l’évocation historique du 2 décembre 1851 a été à l’origine de l’organisation de colloques en 1997 et 2001.

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Tous ceux qui ont été formés à l’histoire régionale « labroussienne » retrouveront dans ces articles à la fois la méthode d’analyse des sociétés qui y présidait et la richesse d’un modèle qui laissait aux auteurs de larges marges de manœuvre du côté d’une approche socio-culturelle jamais détachée de l’horizon politique (Annie Bléton-Ruget, « Les sociétés rurales bourguignonnes au xixe siècle. Autour des travaux de Pierre Goujon, Pierre Lévêque et Marcel Vigreux », dans Serge Bianchi (dir.), Les Campagnes bourguignonnes dans l’histoire. Actes du colloque d’Auxerre (28-30 septembre 1995), Histoire et Sociétés rurales, n° 5, 1er semestre 1996, p. 48-61). Dans ces publications des années 1970-1980, c’est aussi la sociologie électorale qui inspire à l’auteur sa lecture des comportements politiques dans les départements bourguignons. Très tôt attentif aux processus d’acculturation – on trouve dans cette livraison sa contribution à l’ouvrage dirigé par François Furet et Jacques Ozouf, Lire et écrire : l’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry (Paris, 1977), il y est revenu récemment en reprenant, notamment, l’examen des liens entre pratique religieuse et comportements politiques dans des lieux où la déchristianisation a été moins avancée, comme l’Autunois.

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Pour tous les autres qui ne sont plus familiers de ces modes d’écriture de l’histoire, ce recueil est une plongée dans une histoire qui trace le portrait de petites sociétés provinciales, bien individualisées à l’intérieur d’un même ensemble administratif, très caractéristiques de la France rurale du xixe siècle, et dont les traits se sont parfois maintenus jusque dans l’entre-deux-guerres. On y retrouvera l’importance longtemps maintenue dans les sociétés locales des notables rentiers de la terre, qu’ils soient républicains ou conservateurs ; la forte hiérarchisation sociale au milieu du xixe siècle de sociétés rurales très diversement colorées politiquement ; le poids de l’emprise territoriale des petites villes et de chefs-lieux administratifs dans lesquels les privilégiés de la rente et du savoir ont animé de manière durable la vie économique, politique et culturelle locale ; la montée en puissance à la fin du xixe siècle d’une bourgeoisie de « couches nouvelles » susceptible d’encadrer la prolétarisation des ouvriers ; les assises sociales d’un républicanisme bleu prêt à rougir dans les campagnes viticoles, avant les retournements politiques contemporains ; les ressorts culturels d’un conservatisme qui n’est pas forcément clérical, comme en témoigne l’étude consacrée au Châtillonnais livrée pour les Mélanges offerts à Philippe Vigier (Créaphis, 1996, p. 329-342).

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À l’heure où l’histoire régionale ne fait plus recette, une relecture de ces articles permettra de mesurer, à nouveau, combien le genre a été producteur d’un savoir dense, dès lors que l’enquête fondait sa cohérence sur l’homogénéité de sources toutes issues de la même matrice administrative. S’agissant des travaux consacrés par Pierre Lévêque aux départements bourguignons, il faut aussi souligner combien ce savoir a également été fécond en ouvrant la voie de l’apprentissage de la recherche à de nombreux étudiants attirés par l’histoire politique, le xixe siècle, les sociétés rurales ou urbaines du temps. On retrouvera enfin dans ces articles une rigueur méthodique dans le travail qui est la marque de l’auteur : c’est aujourd’hui encore une inestimable contribution à la redécouverte des sources de l’histoire du xixe siècle.

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Annie Bleton-Ruget

David Bellamy, Geoffroy de Montalembert (1898-1993). Un aristocrate en République, Rennes, pur, 2006, 344 p.

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Tiré de sa thèse de doctorat d’histoire contemporaine (Geoffroy de Montalembert (1898-1993). Héritage dynastique et notabilité politique) réalisée sous la direction de Jean-Marie Mayeur et soutenue à l’université Paris 4-Sorbonne en 2002, l’ouvrage de David Bellamy nous donne un nouvel exemple réussi du renouveau bienvenu de la biographie historique. Fondé sur l’étude d’archives abondantes et variées (Fonds Montalembert déposé aux Archives départementales de Seine-Maritime, fonds des Archives municipales de Villeneuve d’Ascq, rapports préfectoraux, Archives du Sénat, fonds de Wendel déposé aux Archives nationales, etc.), le livre dresse le portrait d’un homme politique dont la très longue carrière – il fut élu municipal sans interruption de 1925 à 1993 et parlementaire pendant 51 ans – offre un bon point de vue sur l’histoire nationale au xxe siècle.

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Petit-neveu de Charles de Montalembert, le grand orateur catholique du xixe siècle, et fils de Geoffroy-Jules de Montalembert, un officier qui servit notamment dans les zouaves pontificaux, Geoffroy de Montalembert fut un excellent témoin de l’intégration des catholiques français dans la République.

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Une intégration réalisée sur un mode toutefois spécifique, caractérisée par ses détours et sa relative lenteur. Si Geoffroy de Montalembert succéda à son père en 1925 à la mairie d’Annappes, berceau de la famille, il ne put entrer au Conseil général du Nord en 1931 ni reconquérir le siège de député que Geoffroy-Jules avait détenu de 1882 à 1902 : la forte poussée des gauches et l’influence grandissante de la démocratie chrétienne dans le Nord l’en empêchèrent. D’où son passage du Nord vers la Seine-Maritime où il possédait aussi, par sa mère, née de Malartic, de vastes propriétés et le château d’Arnouville à Ermenouville. Une terre jugée plus propice à l’exercice de mandats politiques auxquels le comte tenait beaucoup, y voyant la façon de « servir » la mieux adaptée aux temps nouveaux, tout en maintenant un mode de vie aristocratique. Maire d’Ermenouville en 1935 et député d’Yvetot en 1936, il siégea au groupe de la Fédération républicaine tout en étant un sympathisant du lieutenant-colonel de La Rocque : il appartint au « comité parlementaire de défense des libertés républicaines et de sympathie avec le psf ».

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La principale constante de sa carrière politique fut sans conteste son attachement au nationalisme. Membre de la fr et proche du psf avant guerre, il vota les pleins pouvoirs à Philippe Pétain le 10 juillet 1940 mais s’opposa à la Collaboration. Interné quelques jours en octobre 1943 pour avoir manifesté son refus des réquisitions allemandes sur le territoire de sa commune, il fut relevé de l’inéligibilité à la Libération. Il adhéra au Parti républicain de la Liberté en 1945 et devint en décembre 1946 conseiller de la République de Seine-Maritime, puis sénateur, toujours réélu. Passé au gaullisme dès le printemps 1947, il y demeura, du rpf au rpr, jusqu’à sa mort. Malgré des hésitations non dissimulées, il ne rallia pas en 1952 Antoine Pinay et le cnip, parti pourtant très influent dans son département où siégeaient, entre autres, René Coty et André Bettencourt. Son opposition à l’intégration de la France dans l’Europe expliqua probablement ce choix : en 1992, il vota d’ailleurs contre le traité de Maastricht, se séparant de Jacques Chirac pour suivre Charles Pasqua.

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Second fil conducteur de l’ouvrage de David Bellamy : l’étude approfondie de la vie d’un grand aristocrate terrien dans la société industrielle et urbaine du xxe siècle. À la tête d’une immense fortune foncière (plusieurs milliers d’hectares répartis dans le Nord, la Normandie et le Sud-Ouest, où il possédait de vastes forêts – il siégea toujours dans les groupes de travail sur les questions forestières au Sénat), Geoffroy de Montalembert fut un bon témoin de cette fraction, minoritaire mais influente, de l’ancienne noblesse qui sut réussir son intégration dans le monde moderne en convertissant sa fortune héritée en capital économique et social adapté aux temps nouveaux. Signalons notamment son second mariage en 1929, après le décès de sa première épouse, avec Odile de Wendel, une des deux filles de François de Wendel, très engagée dans les œuvres sociales et adjointe toujours efficace de son mari dans sa carrière politique. Notons aussi la belle opération financière réalisée au début de la ve République, les terres d’Annappes ayant été vendues pour la construction de Villeneuve d’Ascq, dans la périphérie de Lille.

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La troisième partie de l’ouvrage, « Un notable dans son siècle », est particulièrement intéressante pour comprendre l’organisation concrète et quotidienne d’une vie entièrement tournée vers l’action publique, fortune et réseaux de sociabilité multiples étant méthodiquement utilisés pour consolider l’influence politique. Avec pour corollaire l’intégration définitive de Geoffroy de Montalembert dans une République elle-même transformée par Charles de Gaulle en 1958-1962.

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Le livre comporte des annexes précieuses et bien conçues : généalogie de la famille, chronologie détaillée, 11 pages de sources et de bibliographie, un index des noms de personnes et un beau cahier de 16 pages de photos où l’on peut admirer notamment les deux magnifiques châteaux d’Arnouville et d’Annappes.

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Gilles Richard

Daniel Bernard, L’Animal domestique dans le Berry traditionnel, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2006, 223 p., 23 €

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Docteur en anthropologie sociale et historique, Daniel Bernard se présente comme un « collecteur ethnographe » cherchant à recueillir des témoignages et des anecdotes des paysans berrichons. Il est donc difficile de rendre compte de son ouvrage très riche en citations et en photographies. L’auteur place au cœur de son ouvrage la faune domestique dans la société et la culture berrichonnes « traditionnelles », sans cadre chronologique nettement délimité, le livre s’articulant autour de trois thèmes majeurs : la relation entre l’homme et l’animal, le folklore, et « les races animales de pays et leur devenir », cette dernière partie ne comprenant en fait que trois pages.

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L’animal domestique est ici défini par rapport aux autres catégories d’animaux que sont les « sauvages » et les « intermédiaires » (ces derniers étant représentés par les pigeons, les lapins de garenne, les poissons et les abeilles), ainsi que par leur relation à l’homme. L’homme est bien sûr l’agent de la domestication, mais c’est surtout lui qui induit la dualité entre le sauvage et l’apprivoisé. Les animaux sauvages sont chassés et tués, tandis que les autres font l’objet de tous les soins puisqu’ils permettent profit et subsistance, fournissant à la fois énergie, engrais, et produits divers (lait, viande et laine). Daniel Bernard considère que l’animal domestique est aussi un objet d’affection, même si cette forme de valorisation, est parfois tempérée par le fait que certains animaux peuvent être des « vecteurs de sorcellerie » ou des « agents du diable », comme le montre l’exemple du procès de la truie de Valençay, en 1538.

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Le folklore berrichon est au cœur des deux chapitres suivants. Pour Daniel Bernard, la place de l’animal dans le folklore et l’imaginaire est « un des caractères fondamentaux des anciennes civilisations traditionnelles ». L’ouvrage se transforme alors en un recueil de citations, d’exemples, et d’anecdotes, qui peuvent se révéler utiles pour comprendre l’importance de la participation de ces animaux à tous les moments de la vie.

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L’auteur dresse ensuite un tableau des sources exploitables pour aborder le thème des animaux domestiques, et notamment de races de pays. Y figurent les baux, les enquêtes officielles, les statistiques, et surtout les comptes-rendus de visite pour l’attribution des prix culturaux lors des concours agricoles. Ces documents apportent des indications utiles, notamment à propos des tenures seigneuriales, des orientations agronomiques, des processus culturaux, de la composition et de la tenue du cheptel, des méthodes d’élevage et de l’amélioration des races de pays, de l’évolution des techniques et des types de production. Daniel Bernard propose alors grâce à ses sources écrites de courtes monographies consacrée à chaque catégorie d’animaux domestiques : les bêtes de trait (chevaux et ânes), les aumailles, les ovins et caprins, les cochons, les animaux de basse-cour, les chiens et chats, et enfin les élevages dits spécialisés tels que les vers à soie, les poissons et les abeilles. Il s’agit en fait de rendre compte des races berrichonnes, de leur histoire, et par là des sélections qui ont été opérés autrefois pour obtenir les races d’aujourd’hui.

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Daniel Bernard s’interroge enfin sur le devenir des races de pays, qui sont alors qualifiées de « véritable patrimoine génétique à préserver ». Avec un brin de nostalgie, il évoque la transformation des relations entre hommes et animaux du fait de la modernisation et de la mécanisation de l’élevage et termine son ouvrage par un manifeste en faveur des races berrichonnes, qu’il convient selon lui de préserver au maximum afin de « promouvoir le Berry ».

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Vanessa Pouteau

Osvaldo Failla et Gianpiero Fumi (dir.), Gli Agronomi in Lombardia dalle cattedre ambulanti ad oggi, Milan, Angeli, 2006

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Cet ouvrage regroupe les actes des deux sessions (octobre et décembre 2003) du colloque organisé conjointement par le Museo Lombardo di Storia dell’Agricoltura, la Società Agraria di Lombardia, l’Université de Milan (Dipartimento di Produzione Vegetale), l’Université Catholique du Sacré Coeur de Milan (Istituto di Storia Economica e Sociale « M. Romani ») et la Fondazione « M. Bolognini » de S. Angelo Lodigiano. Il a rassemblé des historiens et des agronomes afin d’analyser le rôle des Cattedre ambulanti d’agricoltura et des agronomes les dirigeant et ce au cours du processus de développement de l’agriculture de la Lombardie au début du xxe siècle. La première session a été consacrée à une vision historique de la problématique abordée sur la base de recherches documentaires, alors que la seconde session s’est concentrée sur le rôle de l’agronome au sein de l’administration publique, tout l’intérêt naissant de cette approche croisée.

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Les communications présentent les procédés utilisés par toutes les Cattedre ambulanti d’agricoltura de la Lombardie, institutions publiques créées par les administrations départementales entre la fin du xixe siècle et le début du xxe siècle, pour atteindre leur objectif, à savoir coordonner l’activité des agriculteurs pour les amener à se tourner vers des cultures plus rentables et des systèmes productifs plus efficaces et donc favoriser le développement des techniques agronomiques et par là même, la hausse des productions et des revenus agricoles. L’analyse se concentre sur l’activité de ces Cattedre ambulanti d’agricoltura et, surtout, sur celle de leurs directeurs qui, généralement, en représentaient l’âme et constituaient la véritable raison de leur succès. Ces agronomes possédaient en effet de grandes connaissances en agronomie et en médecine vétérinaire mises à la disposition des agriculteurs selon diverses modalités, ainsi l’organisation de conférences, de cours, de stages pratiques, mais aussi par la mise sur pied de bureaux de consultation. Les agronomes de ces institutions visitaient l’ensemble du territoire du département et s’arrêtaient au sein de chaque village (de cette pratique dérive l’appellation de « chaires ambulantes ») pour conseiller et suggérer aux agriculteurs et aux éleveurs de nouvelles pratiques, par exemple les rotations céréalières optimales, les techniques viticoles plus intéressantes contre la diffusion des maladies, les semences et les fertilisants les plus adaptés à la nature des sols, les types de races bovines à sélectionner et les techniques plus efficaces pour améliorer la qualité des fourrages et augmenter les productions laitières, les modèles de machines agricoles à louer sans oublier les dernières innovations connues par leur publication dans les revues d’agronomie tant italiennes que transalpines. Dès lors, on comprend aisément que les Cattedre ambulanti d’agricoltura constituèrent véritablement un instrument permettant de donner aux populations rurales de la Lombardie une instruction agricole minimale qui, au cours des premières décennies du xxe siècle, rendit possible la diffusion des techniques agronomiques plus modernes. De plus, elles permirent à la science agricole et zootechnique lombarde, par le développement de leurs connaissances et de leurs modes opératoires, d’améliorer la qualité de leurs productions, mais aussi représentèrent pour les jeunes licenciés des facultés d’agronomie qui y collaboraient l’opportunité de réaliser d’importantes expérimentations ainsi que des expériences stimulantes sur des terrains présentant les caractéristiques pédologiques et climatiques les plus variées (dans certains départements, il est en effet possible de trouver des plaines irriguées, des collines morainiques, des zones montagneuses sans oublier l’existence des microclimats particuliers aux lacs).

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La lecture des diverses communications reprises au sein du volume permet de se rendre compte non seulement de l’activité de l’ensemble des Cattedre ambulanti d’agricoltura lombardes de leur naissance à leur transformation en 1935 en Ispettorati agricoli provinciali (institutions directement soumises au gouvernement), mais aussi des études et des recherches réalisées par leurs directeurs sur certains thèmes particuliers comme l’alpicoltura (l’étude des pâturages alpins et des techniques nécessaires pour en obtenir la plus haute rentabilité et pour éviter une baisse de fertilité des terrains suite aux exploitations excessives et aux conséquences des avalanches), la zootechnie et les productions laitières, la viticulture et les nombreuses cultures fruitières lombardes (pommes, poires, cerises, pêches, citrons, olives, etc.) ou encore les moyens de se défendre et de lutter contre les avaries météorologiques telle la grêle.

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Relevons également la présence de communications consacrées à l’histoire et au développement de la profession du technicien agricole et de l’agronome et dont certaines, au moyen d’une analyse soutenue partant justement du passé, approchent également les problèmes actuels rencontrés par ces spécialistes tant dans leur pratique du métier que par leur insertion au sein de l’administration publique.

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Le lecteur notera aussi les évidentes différences existant entre l’approche des historiens et celle des agronomes, surtout en ce qui concerne la description des contextes économiques et sociaux parmi lesquels les Cattedre ambulanti d’agricoltura se développèrent et l’explication des techniques agronomiques conseillées pendant les « leçons » publiques données par les directeurs et leurs collaborateurs. Toutefois, cette diversité ne nuit pas, au contraire, à la bonne qualité du « produit final » qui permet de comprendre comment, conjuguées aux autres institutions et écoles consacrées au monde agricole (à savoir les caisses rurales, les coopératives agraires, les consortiums contre les maladies telle la phylloxera, les organisations des propriétaires agricoles, les écoles supérieures de vétérinaire et celles d’agronomie, etc.), les Cattedre ambulanti d’agricoltura mirent à la disposition des agriculteurs et des éleveurs lombards le « capital culturel », c’est-à-dire les connaissances agronomiques et zootechniques indispensables au bon développement du secteur primaire durant les premiers décennies du xxe siècle.

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Paolo Tedeschi

José Gonzalez Arteaga, El Arroz en las marismas del Guadalquivir : Evolución y problemática actual, Sévilla, Université de Séville, 2005, 354 p.

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Situés au sud de Séville, à l’endroit où le fleuve se divise en plusieurs bras, les marais du Guadalquivir constituent une des plus vastes zones humides d’Europe. Longtemps, ces terres salées, inhospitalières, peu peuplées (1,3 habitants/km2 au début du xxe siècle), n’ont servi qu’à un élevage extensif. Depuis trois quarts de siècle, elles ont été le siège d’une entreprise de conquête et de valorisation sans précédent qui les ont transformées en une des zones agricoles les plus avancées de l’Espagne. Qu’on en juge : sur ce quasi-désert 38 000 ha de rizières ont été aménagés, soit un tiers des superficies rizicoles d’Espagne, 10 % de celles de l’Union Européenne (les chiffres données sont antérieurs au dernier élargissement de l’Europe).

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La première entreprise de colonisation ne débuta qu’en 1921 avec la création d’une Compagnie des Marais, sans résultat probant. La culture du riz commença en 1937 en pleine guerre civile. L’essor n’intervint qu’à partir du milieu de la décennie 1950-1959. Il fut alors extrêmement rapide, précéda et illustra la transformation de l’agriculture espagnole, traditionnelle encore, servie par une abondante main-d’œuvre, peu utilisatrice de fertilisants, de produits phytosanitaires, de moyens mécaniques. Actuellement, un millier d’exploitations se partagent les rizières, quelques-unes supérieures à 500 ha, la majorité de moyenne étendue. Les trois-quarts de la superficie sont en faire-valoir direct. Une structure de la propriété qui a permis une adaptation rapide aux mutations technologiques. Cette conversion n’aurait pu se réaliser sans un apport important de population. Dispersée d’abord, elle s’est concentrée dans une dizaine de localités nouvelles, a atteint 20 habitants/km2 entre 1970 et 1980 à son maximum, elle commence maintenant à reculer. La principale composante parmi les migrants vint de la région rizicole de Valence. Actuellement d’ailleurs, la propriété valencienne représente 50 % des rizières des marais.

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L’exemple des marais du Guadalquivir, particulièrement exemplaire, montre à la fois la domination d’un espace hostile par l’homme en un temps réduit, un cas exceptionnel de « révolution verte », modernisation caractérisée par la mécanisation, l’utilisation massive de fertilisants chimiques, d’herbicides, de pesticides, les problèmes posés par l’intégration de l’Espagne dans l’Union Européenne. En 1942, un hectare nécessitait 250 journées de travail, 150 en 1963, 15 en 1999. Le « boom » de ce riz, marqué par ailleurs par une augmentation spectaculaire des rendements et de la rente agraire, a coïncidé avec la crise de l’agriculture traditionnelle. En l’occurrence, il s’agit davantage de techniques de production que de l’organisation du secteur. Celui-ci s’est précocement organisé avec des communautés d’arrosants, la Fédération des Riziculteurs, des coopératives. Le plus spectaculaire, peut-être, à été le développement de l’industrie agroalimentaire avec le groupe Herba qui contrôlait 60 % de la production nationale avant l’entrée de l’Espagne dans l’Union Européenne, contrôle actuellement 90 % des exportations espagnoles de riz, près de la moitié du marché du riz de la cee, est en train de s’étendre vers les États-Unis grâce à un dynamisme remarquable, à l’adoption de nouvelles variétés de riz.

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Ces conquêtes ne vont pas sans nuages. Trois défis se présentent actuellement au riz des Marais : le manque d’eau, les excédents et le modèle de production, les effets de la politique agricole commune européenne. Les sécheresses périodiques imposent une gestion de l’eau plus économe et moins onéreuse. La création du Parc national de Doñana à proximité en 1969 a invité à s’interroger sur l’environnement et à mettre en œuvre des méthodes moins voraces en produits chimiques. L’entrée dans l’Union Européenne et, dans la foulée, l’ouverture au marché mondial alimenté par les excédents issus de pays à bas coût de main d’œuvre, obligent à reconsidérer le modèle du secteur rizicole sévillan. Les projets de réforme de la pac – réduction des subventions, libéralisation des échanges, etc. – ont suscité l’opposition totale des producteurs soutenus par la Junta de Andalucia, les Généralités de Catalogne et de Valence. Assiste-t-on à la fin d’un cycle agricole qui connut ses meilleurs jours entre la fin des années 1960 et le début des années 1990 ? Le dynamisme et la capacité d’adaptation dont a toujours fait preuve l’agriculture des Marais laisse à penser que le secteur ne restera pas inactif.

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Au total, un livre particulièrement riche, clair, précis, bien informé, agrémenté de tableaux statistiques, de cartes, de graphes, de lecture agréable, dont l’intérêt, comme modèle de développement et d’évolution de l’agriculture au xxe siècle, dépasse de loin le cas du riz des marais du Guadalquivir.

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Gilbert Larguier

Rodolphe De Koninck, Frédéric Durand, Frédéric Fortunel (dir.), Agriculture, environnement et sociétés sur les Hautes terres du Viêt Nam, Éditions Arkuiris, irasec, 2005, 224 p., 28 €

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Les hautes terres du Viêt Nam sont depuis quelques années l’objet d’un regain d’attention de la part des ethnologues, des géographes, des historiens, des environnementalistes et autres chercheurs en sciences environnementales et en sciences humaines en raison de la dynamique de colonisation agricole qui s’y développe depuis environ un siècle et qui a connu une accélération impressionnante depuis 1975. Après l’unification du pays, l’État vietnamien se lance dans un vaste mouvement de déplacement de populations vers la région des hautes terres du centre, rebaptisée région du Tây Nguyên. Ces migrations permettent à l’État de mieux contrôler cette zone qui a toujours échappé à son emprise, d’en accroître le produit, notamment par l’introduction de la culture à grande échelle du caféier, et de mieux repartir une population, très dense dans les deltas, sur l’ensemble du territoire national.

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Ce mouvement s’accompagne d’une forte pression sur les populations autochtones des hautes terres, originaires d’ethnies différentes de l’ethnie majoritaire au Viêt Nam, les Kinh, ainsi que sur l’environnement naturel, et notamment sur la forêt. Ce recueil de six articles rassemblés par trois spécialistes de la question et de la zone ambitionne de faire le point sur la recherche actuelle autour de trois thématiques : l’impact de cette dynamique profonde et rapide sur les sociétés des Hautes terres, sur les ressources naturelles et notamment la forêt, et enfin sur les activités agricoles.

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Le premier article de Rodolphe de Koninck, Bruno Gendron et Pham Thanh Hai intitulé « La redistribution de la population au Viêt Nam : contribution à sa représentation cartographique » n’apporte pas de données nouvelles sur les migrations et leurs conséquences sur la démographie des hautes terres. Il reprend pour l’essentiel les informations contenues dans l’ouvrage de l’historien Andrew Hardy, Red Hills. Migrants and the State in the Highlands of Vietnam, publiée par les presses de l’université de Hawaï en 2003. En revanche, on doit saluer l’apport cartographique de cette contribution. Les cinq cartes qui accompagnent l’article, très claires et bien choisies, mettent bien en évidence les problématiques de la distribution de la population au Viêt Nam.

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Dans le deuxième article intitulé « Autochtones ou minorités ? Reconfiguration politique des espaces sociaux et superposition des représentations », Stéphane Dovert, ancien directeur de l’irasec qui a suivi de près la rédaction d’un autre ouvrage portant sur la question publié en 2003, offre une réflexion pertinente sur la notion d’« autochtonie » qui l’amène à proposer une analyse sans concession de la politique menée par la République socialiste du Vietnam envers les autochtones des hautes terres. Stéphane Dovert est ainsi l’un des premier à oser rappeler le lien de filiation directe entre la « mission civilisatrice » et la « mise en valeur » des colonisateurs français et le « développement » prôné par les autorités vietnamiennes ainsi que par les bailleurs de fonds occidentaux. La prise de position est courageuse est mérite d’être saluée. Tous ceux qui travaillent sur ces problématiques au Viêt Nam savent à quel point les autorités locales, mais aussi les représentants des organismes multilatéraux et bilatéraux d’aide au développement sont ombrageux sur cette question.

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Le troisième article par Steve Déry, « La protection forestière au Viêt Nam : Un outil d’intégration des marges territoriales ? » commence par un rappel des politiques de protection des forêts en Asie du Sud-Est. Steve Déry montre, par l’exemple du parc de YokDon, province de Dak Lak, comment l’action de l’Etat vietnamien dans ce domaine s’est davantage porté sur le contrôle de territoires à la marge que sur la protection de la faune et de la flore. Il l’explique par le fait que la protection de l’environnement est incluse dans les politiques de développement, elles-mêmes intégrées à des stratégies plus larges.

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Frédéric Durand, Frédéric Fortunel et Pham Viêt Hà rappellent l’importance du problème foncier dans les hautes terres du centre Viet Nam en proposant un historique de la conception vietnamienne de la propriété de la terre dans « La question foncière dans les dynamiques rurales du centre Viêt Nam ». On pourra regretter l’absence d’une réelle étude des perceptions de la propriété foncière pour les autochtones des hautes terres, souvent impliqués dans les litiges nés de l’afflux de colons. L’article se termine en indiquant que les hautes terres ne sont plus un espace de vastes terres libres ouvertes à la colonisation. Là encore, le point de vue des autochtones manque. Les jachères forestières longues ainsi que les espaces dédiés aux génies, soit une partie importante des territoires perçus comme « libres » par l’État depuis un siècle ne le sont pas pour eux. L’article et l’appareil cartographique permet surtout de comprendre l’enjeu foncier à l’échelle nationale.

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L’article de Frédéric Fortunel, « L’amertume du café dans les plateaux du Centre Viêt Nam. Les structures productives et les autochtones », est l’un des plus intéressants de l’ouvrage. Dépassant les schémas simplistes de la spoliation foncière, il explique le rôle des différents acteurs de la colonisation des hautes terres du centre Viêt Nam dans le problème foncier, en montrant que l’acceptation de la vision « moderniste » de la production agricole proposée par l’État via le passage à la culture commerciale du café n’a pas donné les fruits escomptés pour les autochtones qui avaient suivi cette voie et se retrouvent désormais minoritaires sur leurs anciennes terres.

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Enfin, illustration parlante de l’article de Frédéric Fortunel, Dang Dinh Trung, dans « Café et agriculture de subsistance : complémentarité ou compétition. Étude de cas d’un village édé au Viêt Nam » montre au plus près des sociétés humaines comment l’intégration des villages autochtones aux circuits de l’échange et leur conversion à la culture du café a conduit, après une période d’enrichissement matériel, à une paupérisation et une fragilisation de ces sociétés villageoises. On pourra regretter que Dang Dinh Trung ne parvienne pas à sortir des schémas de pensée qui sous-tendent le discours de l’aide au développement, alors même que son étude montre les limites de ce modèle.

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Au total, l’ouvrage proposé par Rodolphe De Koninck, Frédéric Durand et Frédéric Fortunel apparaît comme une bonne synthèse récente sur les problèmes induits par la colonisation agricole des hautes terres du Viêt Nam. On appréciera autant la forme, maquette agréable, cartographie de qualité, photographies, que le contenu des articles.

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Mathieu Guérin

Mathieu Guérin, Andrew Hardy, Nguyen Van Chinh, Stan Tan Boon Hee, Des montagnards aux minorités ethniques. Quelle intégration nationale pour les habitants des hautes terres du Viêt Nam et du Cambodge ?, Bangkok / Paris, Institut de Recherche sur l’Asie du Sud-Est Contemporaine, L’Harmattan, 2003, 354 p.

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Voici un ouvrage qui ne manque pas d’ambition : décrire, comparer et évaluer les politiques d’intégration des hauts plateaux des confins vietnamiens et cambodgiens, par la république socialiste du Viêt Nam et le royaume du Cambodge. Plus efficace et avancée au Viêt Nam qu’au Cambodge, l’intégration produit une assimilation des minorités autochtones (Jaraï, Mnong, Eddé, Bahnar, etc.), tant les dynamiques économiques, démographiques et politiques bouleversent en même temps que leur environnement forestier, leurs pratiques alimentaires, culturales, religieuses ainsi que l’organisation spatiale des hautes terres qui les ont longtemps séparé des peuples des plaines (Viêt, Khmer) qui sont à l’origine de ces politiques d’intégration nationale. La vague de contestation indigène qui a marqué le tournant du xxie siècle dans les deux pays, est venue rappeler aux États la vigueur des tensions suscitées par leurs politiques d’intégration. Comment préserver les identités des ethnies minoritaires tout en construisant une nation ? Comment amener « le développement » à des peuples qui y voient surtout un instrument de domination et de destruction ? Ces questions résument les enjeux politiques des dynamiques contemporaines dans le cœur de la péninsule indochinoise, dynamiques sur lesquelles les auteurs apportent un éclairage savant, informé et adossé à la pratique d’un terrain particulièrement évolutif et labile suivant les regards qui s’y portent.

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Le travail accompli est important tant par les résultats produits que par la façon dont, les exposant, les auteurs en ont indiqué et communiqué les conditions de production. Le lecteur curieux des transformations de l’occupation du sol et des formes d’agriculture dans ce qui furent majoritairement de vastes espaces de forêt dense montagnarde trouvera toute information sur les techniques autochtones d’essartage, sur leurs mutations et leur remplacement au contact avec l’agriculture commerciale (café d’abord, mais aussi hévéa, poivre) encouragée par la privatisation des terres et des coopératives introduites avec la politique de réforme Doi moi au Vietnam. Mais il y trouvera aussi des informations précises concernant le style de vie traditionnel en relation avec l’environnement forestier, les motivations, volumes et impacts des migrations spontanées et organisées dans les hautes terres (les populations aborigènes constitueraient aujourd’hui tout au plus un quart du peuplement de ces hautes terres au Viêt Nam), les relations des montagnards avec les idéologies et les religions exogènes.

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Par ailleurs, le lecteur curieux des pratiques de sciences humaines et sociales, trouve ici un remarquable concentré des problèmes rencontrés et des solutions trouvées pour produire et communiquer de la connaissance sur les fronts pionniers actuels des pays en développement. Il y a en effet à faire comprendre, la remarquable complexité de l’objet d’étude que sont les transformations spatiales et sociales dans de tels contextes géopolitiques (situation de transition post-coloniale, post-collectiviste au Viêt Nam et post-régime génocidaire au Cambodge), ethniques, démographiques et économiques (libéralisation, mondialisation). Les auteurs s’y emploient en soulignant tout d’abord combien le travail scientifique n’est possible qu’en identifiant chaque regard collectif sur la situation locale et, pour commencer, les désignations réciproques des ethnies ou des nations et des territoires, ainsi que chaque rapport collectif à ces territoires et chaque système de valeurs associé. La comparaison dans le temps, des sociétés, de leurs paysages, leurs espaces et de leurs styles de vie, est bien sûr une démarche nécessaire pour diagnostiquer les évolutions. C’est ainsi que le lecteur croisera à plusieurs reprises Georges Condominas, mais aussi nombre de voyageurs, de chercheurs qui ont pratiqué la chaîne Annamitique depuis la colonisation française. L’ouvrage comporte notamment quelques reproductions de photographies réalisées dans des villages Phnong par Adhémar Leclère à la fin du xixe siècle. Bien sûr, nos auteurs pratiquent avec bonheur le changement d’échelle, de façon à faire saisir à la fois les grandes tendances et les variations spatiales de l’intégration des hautes terres. Ainsi des évocations de cas (en encadré) nous montrent les réinsertions contrastées de Phnong Khmers rouges. Enfin, et sans épuiser l’arsenal méthodologique déployé dans cet ouvrage, les auteurs rendent compte de trajets accomplis à pied et en voiture à travers les espaces de contact ; trajets restitués par de fines observations de paysages et de scènes vues et entendues.

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Deux modèles spécifiques d’espaces de contact sont ainsi décrits. Au Viêt Nam, les hautes terres se singularisent de moins en moins dans l’espace national. Le contact se réalise par une multitude de points de côtoiement entre Viêt et autres ethnies sur l’ensemble des hautes terres. Au Cambodge, les différences de densité sont encore très importantes et le contact s’établit le long de voies de communication, desquels s’éloignent quelques rares colonies khmer représentant des points avancés dans les territoires aborigènes.

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Voici donc au total des espaces forestiers et ruraux en transformation rapide bien que très différemment avancée de part et d’autre d’une frontière perméable comme en témoignent les flux de réfugiés Mnong, Eddé, Jaraï passés du Viêt Nam au Cambodge pour échapper aux répressions consécutives aux révoltes de 2001. Bien que deux modèles spatiaux de contact se développent de part et d’autre de cette frontière, des deux côtés, les hautes terres sont des espaces dominés, dont le sort est décidé dans les métropoles des plaines. Elles restent par ailleurs un enjeu géopolitique : terrain d’expression possible ou craint d’un impérialisme vietnamien, cambodgien, thaïlandais, voire chinois ; lieu aussi de la résistance de villages et de familles aux entreprises d’intégration viêt et khmer ainsi que d’un activisme qui trouve à s’appuyer sur les cultes chrétiens clandestins et les proximités étrangères.

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Jean-François Thémines

Titres recensés

  1. Jacques Jaubert et Michel Barbaza (dir.), Territoire, déplacements, mobilité, échanges pendant la Préhistoire : terres et hommes du sud. Actes du 126e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques (Toulouse, 2001), Paris, cths, coll. « Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques », 2005, 560 p.
  2. Pierre Pétrequin, Rose-Marie Arbogast, Anne-Marie Pétrequin, Samuel van Willigen, Maxence Bailly (dir.), Premiers chariots, premiers araires. La diffusion de la traction animale en Europe pendant les ive et iiie millénaires avant notre ère, Paris, cnrs Éditions, 2006, 400 p.
  3. « Nouveaux chapitres d’histoire du paysage », Études Rurales, n° 175-176, 2006, 258 p., 32 €
  4. José Luis Castán Estebán et Carlos Serrano Lacarra (dir.), La Transumancia en la España mediterranea. Historia, anthropología, medio natural, desarrollo rural, Saragosse, Centro de Estudios sobre la despoblacion y desarollo de áreas rurales (ceddar), 2004, 511 p.
  5. Jean-Luc Frey et Céline Pérol (dir.), L’Historien en quête d’espaces, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, coll. « Histoires croisées », 2004, 469 p., 37 €
  6. Jan Klápšt? (dir.), Water management in medieval rural economy. Les usages de l’eau en milieu rural au Moyen Âge. Actes du colloque du 27 septembre-2 octobre 2003, Villard-Sallet-Lyon), Prague, Institute of Archaeology, Academy of Sciences of the Czech republic, Památky archeologické, Supplementum, Ruralia, 17, 2005, 269 p.
  7. Archéologie Médiévale, t. 36, 2006, cnrs Éditions, 373 p., 39 €
  8. Anne-Marie Flambard-Héricher, (dir.), Les Lieux de pouvoir au Moyen Âge en Normandie et sur ses marges, Caen, Publications du crahm, 2006, 247 p.
  9. Laurent Feller, Agnès Gramain et Florence Weber, La Fortune de Karol. Marché de la terre et liens personnels dans les Abruzzes au haut Moyen Âge, Rome, École française de Rome, « collection de l’École française de Rome, 37 », 2005, 213 p.
  10. Pascal Montaubin (dir.), Hôpitaux et maladreries au Moyen-Age : espaces et environnement. Actes du colloque international d’Amiens-Beauvais, 22-24 novembre 2002, Paris, cahmer, Histoire médiévale et archéologie, 17, 2004, 362 p., 23 €
  11. Véronique Beaulande, Le Malheur d’être exclu ? Excommunication, réconciliation et société à la fin du Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2006, 383 p., 24 €
  12. Danièle Alexandre-Bidon, Françoise Piponnier, Jean-Michel Poisson, (dir.), Cadre de vie et manières d’habiter (xiie-xvie siècle), viiie Congrès international de la Société d’archéologie médiévale (Paris, 11-13 octobre 2001), Caen, Publications du crahm, 2006, 327 p.
  13. Marie-Claude Marandet, Les Campagnes du Lauragais à la fin du Moyen Âge (1380-début du xvie siècle), Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, « coll. Études », 2006, 464 p., 30 €
  14. Bernadette Barrière et Nicole de Blomac (dir.), Cheval limousin, Chevaux en Limousin, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2006, 375 p., 35 €
  15. Antoine Follain (dir.), Les Justices locales dans les villes et villages du xve au xixe siècle, Rennes, pur, 2006, 403 p., 22 €
  16. Maryse Carraretto, Histoires de maïs, d’une divinité amérindienne à ses avatars transgéniques, Paris, cths, 2005, 267 p., 20 €
  17. Jacqueline Bernard, André Paris, et Christian Bouchoux, Une Communauté familiale avant la Révolution. Les Panné-Garreau de Préporché (Nièvre), Château-Chinon, Académie du Morvan, Bulletin n°63, 2006, 104 p.
  18. Claudio Pasqual, Quartiere del Piave. Paesaggio, proprietà e produzione in una campagna pedemontana veneta nei secoli xv e xvi, Treviso, Edizioni Fondazione Benetton Studi Ricerche / Canova, 2006, 507 p.
  19. Markus Cerman et Robert Luft (dir.), Untertanen, Herrschaft und Staat in Böhmen und im « alten Reich ». Sozialgeschichtiche Studien zur frühen Neuzeit, München, Veröffentlichungen des Collegium Carolinum, Band 99, Verlag R. Oldenbourg, 2005, 370 p.
  20. Paul Delsalle, Les Franc-Comtoises à la Renaissance, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, « coll. Histoire et Archéologie », 2005, xvi + 256 p., 24 €
  21. Daniel Paul, Paysans du Bourbonnais. Une société face au changement, 1750-1880, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2006, 484 p., 29 €
  22. C. J. A. Mathieu de Dombasle (1777-1843) et l’agronomie en Lorraine, Actes du colloque « Mathieu de Dombasle », 127e Congrès national des Sociétés savantes, Nancy, 15-20 avril 2002, Annales de l’Est, 2006, n° 1, 29 €
  23. Corinne Marache, Les Métamorphoses du rural. L’exemple de la Double en Périgord (1830-1939), Paris, cths, 2006, 562 p.
  24. Agnès Roche, Émile Guillaumin, Un paysan en littérature, Paris, cnrs Éditions, 2006, 166 p.
  25. Jean-Pascal Simonin (dir.), Jean-Edmond Briaune. Cultivateur, Agronome, Économiste. Actes du colloque pluridisciplinaire tenu à Châteauroux en novembre 2004, Angers, pua, 2006, 440 p., 25 €
  26. Jérôme Grévy, Le cléricalisme ? Voilà l’ennemi. Une guerre de religion en France, Paris, Armand Colin, 2005, 248 p.
  27. Luc Forlivesi, Georges-François Pottier et Sophie Chassat (éd.), Éduquer et punir. La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray (1839-1937), Rennes, pur, 2005
  28. Pierre Lévêque, La Bourgogne de Lamartine à nos jours, Dijon, eud, 2006, 339 p.
  29. David Bellamy, Geoffroy de Montalembert (1898-1993). Un aristocrate en République, Rennes, pur, 2006, 344 p.
  30. Daniel Bernard, L’Animal domestique dans le Berry traditionnel, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2006, 223 p., 23 €
  31. Osvaldo Failla et Gianpiero Fumi (dir.), Gli Agronomi in Lombardia dalle cattedre ambulanti ad oggi, Milan, Angeli, 2006
  32. José Gonzalez Arteaga, El Arroz en las marismas del Guadalquivir : Evolución y problemática actual, Sévilla, Université de Séville, 2005, 354 p.
  33. Rodolphe De Koninck, Frédéric Durand, Frédéric Fortunel (dir.), Agriculture, environnement et sociétés sur les Hautes terres du Viêt Nam, Éditions Arkuiris, irasec, 2005, 224 p., 28 €
  34. Mathieu Guérin, Andrew Hardy, Nguyen Van Chinh, Stan Tan Boon Hee, Des montagnards aux minorités ethniques. Quelle intégration nationale pour les habitants des hautes terres du Viêt Nam et du Cambodge ?, Bangkok / Paris, Institut de Recherche sur l’Asie du Sud-Est Contemporaine, L’Harmattan, 2003, 354 p.

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2007 (Vol. 27), p. 179-258.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2007-1-page-179.htm


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