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Histoire & Sociétés Rurales

2007/1 (Vol. 27)


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Les Landes, un paysage au gré des hommes, colloque international organisé par Jean-François Simon, directeur du Centre de Recherches Bretonnes et Celtiques (Université de Bretagne occidentale) et Roger Mellouët, président du Parc Naturel Régional d’Armorique dans le cadre du projet de coopération heath soutenu par le programme européen interreg iiib, Châteaulin, 15, 16, 17 février 2007

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Le colloque international de Châteaulin a, pendant deux jours et demi, évoqué « la lande, un paysage au gré des hommes ». Réunissant plus de 300 participants pour 30 intervenants dans les locaux du lycée horticole dominant un méandre de l’Aulne, il s’est ouvert sous la présidence de Roger Mellouët (président du parc naturel d’Armorique), de Chantal Simon-Guillou (vice présidente du Conseil régional du Finistère, en charge de l’environnement) et de Florian Lebeau (Conseil régional du Finistère). Le président du pnra s’est attaché à montrer que le parc naturel, créé en 1969, est aujourd’hui le plus vaste domaine de lande en France, résultat d’un milieu qui s’est construit au fil des siècles. Chantal Simon-Guillou repris à son compte l’idée que la lande est un patrimoine culturel et naturel à préserver, entretenir et valoriser. C’est dans cette optique que Florian Lebeau a présenté les perspectives de coopération territoriale européenne intégrées au programme interreg iiib, programme qui a défini quatre priorités sur la période 2007-2013 : innovation, protection et valorisation de l’environnement, accessibilité des transports, développement urbain et rural équilibré. Les organisateurs avaient prévu quatre thèmes d’intervention : une introduction portant sur un état des lieux des landes actuellement et les principaux enjeux ; une approche historique sur les sociétés paysannes et les usages agraires de lande ; une approche ethnologique sur le savoir-faire et les regards externes portés sur la lande ; une approche socio-économique et environnementale sur les nouveaux usages et les nouveaux enjeux de la lande aujourd’hui.

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En introduction, Joe Oliver (Chargé de mission heath, Cornouaille anglaise) part du constat que les landes de l’Europe de l’Ouest sont des paysages de grand intérêt écologique, économique et culturel, mais qu’ils connaissent sur le long terme un déclin à la fois qualitatif et quantitatif. Le projet heath (Heatland, Environnment, Agriculture, Tourism, Heritage) a pour but de remettre en place la diversité des facteurs économiques et sociaux autrefois liés à un environnement de lande. Avec un total de cinq millions d’euros de subventions allouées sur des fonds patrimoniaux et le programme de l’Union Européenne interreg iiib pour le Nord-Ouest de l’Europe, le projet rassemble six organismes partenaires comprenant des participants britanniques, français et hollandais. Ce projet sera réalisé en introduisant et en améliorant des pratiques de gestion de l’habitat et en promouvant la lande comme ressource à fort potentiel dans un riche contexte historique. L’objectif premier de heath est de mettre au point un outil pratique qui servira de guide pour la gestion future des landes et sera applicable dans les paysages de lande du Nord-Ouest européen. À cet effet, des liens étroits sont noués entre les différents acteurs au contact de la lande en Cornouaille : agriculteurs (production), naturalistes et écologistes, offices de tourisme (le tourisme représente 20 % du pib de la Cornouaille).

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Au cours de la première matinée, Steve Clarke (responsable des projets Paysages et biodiversité, Natural England, Cornouaille) précisa que la majorité des 56 000 landes de plaines au Royaume-Uni furent créées et entretenues dans le cadre de l’activité agricole des hommes et ce, depuis l’époque néolithique. Nos landes forment rarement des groupements végétaux stables. Ce sont plutôt des ensembles « plagioclimax » où la stabilité n’existe plus que grâce à l’intervention de l’homme qui arrête ou modifie les variations naturelles. Or, durant cette période, un grand nombre d’espèces végétales et animales ont évolué de façon à pouvoir se développer sur les landes de grandes étendues, donnant ainsi naissance à la multiplicité des espèces que nous connaissons aujourd’hui. Certaines sont devenues si originales qu’on ne les trouve que là et elles ne peuvent survivre dans un autre milieu. Mais si les nombreux produits fournis par les landes (combustible, pacage, matériaux de construction, etc.) ont valorisé ce milieu notamment jusqu’au xixe siècle, depuis les hommes ont mis en place des usages plus productifs de la terre et de nombreuses landes ont disparu pour être remplacées par des plantations de forêts, des terres agricoles et des constructions. Actuellement, il ne reste que 20 % de la ressource en landes par rapport à ce qu’elle était en 1800. Cette surface est grandement menacée autant par l’invasion des fougères aigles, des bouleaux, des pins que par l’ignorance des autochtones sur les moyens de maintenir le bétail sur la lande de manière productive. Plus grave, la communauté a perdu le contact avec son passé ne comprenant plus ou ne sachant plus comment estimer à sa juste valeur son environnement de landes. Dès lors, Steve Clarke insiste sur la nécessité de bien gérer la lande en l’entretenant, en la réinvestissant en pâture et en requérant le soutien des contribuables locaux qui pourrait verser une écotaxe pour la sauver.

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Le sauvetage de la lande fut également abordé par Bernard Clément (Rennes i). Il indiqua que la physionomie de la végétation et des paysages de landes dépendait pour une large part des usages et de la dynamique végétale ; hauteur de la végétation et importance relative des plantes dominantes (ajoncs, genêts, arbrisseaux de la famille des bruyères) sont les traits apparents qui impriment ces paysages ouverts. La régression historique ou actuelle des landes est sous la dépendance soit d’une valorisation agricole des terres (boisements en essence exotiques et défrichements agricoles dans le cadre de la pac) soit d’un abandon ou d’une mauvaise interprétation des usages (pacage, fauche, brûlis). Pour lui, l’avenir et la conservation des landes résiduelles sont largement liés à la mise en place du réseau Natura 2000, mais et surtout, à la prise de conscience collective de la haute valeur patrimoniale de ces écosystèmes naturels et culturels.

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Approfondissant ce raisonnement, Herbert Diemont (Altera, Wagenigen) posa la question de savoir si le système agricole de la lande pouvait assurer des perspectives économiques. S’appuyant sur des exemples du passé, il montra que les systèmes agraires liés à la lande n’étaient pas des systèmes d’autosubsistance mais bien des systèmes liés aux conditions du marché, notamment au voisinage des grands centres urbains, comme Anvers au xviie siècle, où la demande alimentaire et en matières premières agricoles (laines, bois de chauffage) étaient élevées. Aujourd’hui, la demande sociale des grands centres urbains tend à critiquer les modèles d’agriculture intensive moderne. À proximité des grandes villes, on recherche à la fois un paysage rural agréable pour l’habitat péri-urbain et des productions locales ou régionales spécifiques. Dès lors, au lieu de faire des landes des zones exclusivement protégées, il apparaît nécessaire de reprendre leur exploitation selon une approche d’économie durable, sous la forme d’une agriculture extensive générant des revenus. Le bilan dressé est moyen. Il est positif pour les régions densément peuplées où les importants revenus régionaux permettront de financer les aides nécessaires. Il est négatif pour les régions peu peuplées où le tourisme ne suffit pas à financer la gestion du paysage et où, en l’absence d’une agriculture à temps partiel, il faut envisager des solutions financières à l’échelle européenne dans le cadre de la pac 2008.

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Philippe Jarnoux introduisit la dimension historique de la lande. À défaut d’avoir une définition précise de la lande, qui interviendra le lendemain avec Annie Antoine, les intervenants s’attachèrent à montrer l’apport des travaux archéologiques et historiques portant sur la période du néolithique au xixe siècle.

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Les terres sauvages de la Cornouaille anglaise comportent des monuments qui vont des structures rituelles du néolithique et des systèmes agraires de l’âge de bronze jusqu’aux vestiges de l’exploitation minière au xixe siècle. Les fouilles entreprises par Graeme Kikham (Cornwall Council Service) ont permis de comprendre les origines et l’évolution des environnements de landes sur une longue période et d’établir le rapport entre la lande, l’installation des hommes, l’agriculture, et le développement des activités industrielles. Cette façon de faire est fondamentale pour orienter la gestion future de cette précieuse et unique ressource en y intéressant les générations actuelles les persuadant que la lande de Cornouaille est un paysage historique qui peut être utilisé à des fins économiques et également identitaires.

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Quittant la Cornouaille pour le Sud-Ouest de la France, Hervé Goulaze (Parc naturel régional des landes de Gascogne) remonte au Moyen Âge pour démontrer que le système agro-sylvo-pastoral landais a transformé le paysage gascon. À cette période, les défrichements ont concerné une immense surface de lande séparée de l’océan par une zone dunaire sur laquelle étaient implantés des bois de chênes. Ces derniers ont été grignotés par la mise en place de champs pour les cultures vivrières et de pelouses pour l’élevage ovin, ces deux espaces agricoles étant entourés de talus surmontés de chênes résiduels. Sous l’impulsion du Second empire et notamment de la loi de 1857, le système agro-sylvo-pastoral est supplanté par une immense forêt de pinèdes sur un million d’hectares. Ce massif forestier, le plus grand d’Europe actuellement, subit des ruptures importantes liées à des défrichements abusifs au profit de la maïsiculture. Parallèlement, le paysage de lande avec des chênes réapparaît, parfois régénéré de manière originale, par les brûlis associés aux tirs de missiles sur les bases militaires réservées à cet effet (base de Captieux).

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Les aspects juridiques et sociaux du partage des landes de Bretagne au xixe siècle clôturèrent les interventions historiques. Pour valoriser la lande, dans le cadre d’un système de polyculture-élevage, il a d’abord fallu lui donner un statut juridique. Ainsi, de la loi du 28 août 1792 à celle du 15 décembre 1850, le statut juridique de la lande s’élabore et bouleverse les usages pluriséculaires, en privilégiant l’initiative individuelle au détriment de l’utilisation communautaire, souvent ancestrale, mais non reconnue aux yeux de la loi. La mise aux normes juridiques de la lande suscita de nombreux conflits tant dans les landes de la région nantaise que dans les monts d’Arrée.

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Yves Petit-Berghem (Université de Caen) apporta une touche de biogéographie historique à ce colloque. La découverte d’un fonds cartographique inédit datant de la moitié du xviiie siècle à nos jours et provenant d’institutions variées, offre un éclairage nouveau sur des structures paysagères dont l’évolution est encore aujourd’hui mal connue. Leur analyse permettrait de voir comment elles peuvent être utilisées par les gestionnaires actuels lorsque ceux-ci doivent se positionner sur la gestion d’un site pour lequel s’appliquent des directives européennes.

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Pour inaugurer la dernière journée de débats, l’exposé d’Annie Antoine sur l’inculte dans l’agriculture traditionnelle de l’Ouest de la France (xviiie-xixe siècles) définit les landes et les friches et leur intégration dans les activités agricoles. Ces paysages ne sont ni un phénomène naturel, ni même une fatalité découlant de conditions naturelles, mais ils ont été créés par les systèmes agraires anciens dont ils sont une des composantes. Leur importance dans l’Ouest est liée à la nécessité de reposer le sol, période durant laquelle il était possible de faire pousser l’ajonc ; à la fourniture d’engrais ce qui répondait au bon sens des paysans contre l’avis des physiocrates ; à l’alimentation du bétail.

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Plus proches de nous, les savoirs-faire actuels furent abordés par Louis-Marie Guillon (pnra). Si le nombre d’agriculteurs et les surfaces de landes concernées sont infimes aujourd’hui, les perspectives d’intégration des landes dans l’activité agricole sont d’abord tributaires de l’évolution globale de l’agriculture et plus particulièrement de l’élevage. L’apport de la lande dans la production fourragère, l’entretien de l’espace pour préserver la biodiversité et l’extension des terres en landes consacrées à l’élevage ovin et bovin à viande représentent trois créneaux prometteurs pris en compte dans le programme heath et dans la volonté de la nouvelle pac de produire moins mais de meilleure qualité.

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À l’opposé de l’utilisation agricole des landes armoricaines, d’autres projets se proposent également de protéger la lande, notamment aux Pays-Bas ou en Cornouaille anglaise, mais dans un cadre beaucoup plus mercantile. Comment la lande peut-elle contribuer à l’économie régionale ? Pour répondre à cette question Gemma Roberts (Cornwall Sustainable Tourism Project) met en avant le tourisme durable qui fait de la lande un paysage à visiter. En partenariat avec des organismes publics et privés, il s’agit ni plus ni moins, à l’horizon 2015 de développer le tourisme du sud-ouest de l’Angleterre et de transformer le paysage de lande en un immense parc naturel de « loisir vert ». De son côté, Joe Luttik (Alterra, Wanigeningen) tente d’évaluer les services rendus par l’écosystème fourni par la lande à partir d’une étude réalisée sur le parc national de Veluwe des Pays Bas. Situé à la périphérie d’Amsterdam, ce parc génère 2,3 millions de tonnes de bois, 130 millions de m3 d’eau potable, 9 000 emplois dans le secteur du tourisme et un million de visiteurs, pour 534 millions d’euros de chiffres d’affaires. À ce titre, le parc de Veluwe est un exemple d’une lande dépendante des rentrées d’argent émanant du privé et qui s’inscrit résolument dans une économie libérale.

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Dès lors, si les objectifs divergent et font naître la controverse, la finalité demeure commune à tous les intervenants : protéger et valoriser la lande. Son usage quel qu’il soit apaise les passions, excepté quand les excès de l’exurbanisation et du tourisme viennent l’agresser, compromettant la végétation (cohabitation difficile entre riverains et lande à Ouessant), la faune (menace sur le crave à bec rouge à Ouessant, largement perturbé dans sa nidification par l’essor du tourisme estival).

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Le directeur du crbc, Jean-François Simon, conclut ce colloque, en constatant que le nombre d’intervenants et la qualité de leurs discours témoignaient de l’intérêt très actuel que les hommes portaient à leur environnement. Peut-être faut-il, comme le veut la légende bretonne, que les hommes ne se perdent pas davantage dans les ajoncs de la lande pour y expier leurs fautes, une fois passés à trépas.

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Jean-François Dreyer

Du ciel à la terre. Clergés et agriculture (xve-xixe siècles), colloque organisé par Florent Quellier et Georges Provost (Centre de Recherches Historiques de l’Ouest, Université Rennes 2), Rennes, 7-8 et 9 septembre 2006

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Du 7 au 9 septembre 2006 s’est tenu à Rennes un colloque international dont l’objectif était de faire se rencontrer des spécialistes du monde rural et des spécialistes d’histoire religieuse autour de la question de l’investissement du clergé dans l’agriculture pour une large époque moderne prolongée jusqu’à la fin du xixe siècle.

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Dans un premier temps, la question a été abordée par le détour horticole, tant le jardin est présent dans l’univers matériel et spirituel des ecclésiastiques. Les baux et marchés passés par les institutions religieuses parisiennes du xvie siècle (Clément Gurvil) montrent quel intérêt est porté à l’entretien et aux plantations de jardins à la fois utilitaires et d’agrément ; cependant, l’origine ecclésiastique des bailleurs ne paraît pas induire de clauses véritablement spécifiques. Les exigences de la Réforme catholique concernant le clergé séculier semblent pourtant avoir fait du jardinage un des attributs du bon prêtre tridentin (Florent Quellier). Non seulement le jardin contribue à l’économie domestique du presbytère mais il s’accorde aux exigences de la bienséance ecclésiastique. De fait, bon nombre de curés d’Ancien Régime se passionnent pour leurs jardins, y introduisent variétés et techniques nouvelles et disposent de traités d’économie rustique. Toujours dans la mouvance de la Réforme catholique, les couvents des nouveaux ordres religieux se caractérisent, notamment en Bretagne (Georges Provost), par la constitution de grands jardins destinés avant tout à l’autoproduction mais permettant également de dégager des surplus commercialisables. Certains jardins ecclésiastiques ont même pu être ces « lieux des merveilles » évoqués naguère par Jean Meuvret. A contrario, les jardins des chanoines bretons des Lumières, évoqués par Olivier Charles appartiennent davantage à une horticulture de cabinet, nourrie d’un réel intérêt agronomique que l’on perçoit dans les inventaires après-décès d’environ un tiers des individus étudiés.

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Plusieurs communications ont permis d’approfondir cette préoccupation agronomique des clergés. L’œuvre du cardinal Belluga dans l’évêché de Murcie-Carthagène (Guy Lemeunier) est remarquable par son ampleur et sans doute sa précocité (1704-1724). Soutenu par Philippe V et par le pape, il multiplie les fondations pieuses, achète des terres sèches qu’il fait défricher, irriguer et mettre en culture, tout en mettant en place une administration directe efficace. Par des contrats agraires, il y installe des communautés qui donneront naissance à des paroisses. Une telle action préfigure la politique agraire du despotisme éclairé. C’est dans ce cadre que, dans la Vénétie des années 1760, des curés très actifs servent d’intermédiaire au gouvernement, pratiquent des expériences, introduisent des innovations techniques, débattent de problèmes agricoles au sein des académies (Danilo Gasparini). À la même époque, des exemples comparables dans le monde protestant suggèrent peut-être une émulation entre confessions rivales. En Alsace, le pasteur Christian-Philippe Schroeder (1772-1817) fait de ses exploitations de la vallée du Rhin un laboratoire d’expérimentation et de diffusion des innovations agricoles (Jean-Michel Boehler). En 1805, il rédige un mémoire insistant sur les progrès à réaliser en matière d’assolement, d’engrais organiques et de prairies artificielles ; mais surtout, il insiste sur l’importance de la nature des sols, relativisant ainsi la soumission fataliste à l’ordre divin. Quant à Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826), le célèbre pasteur du Ban-de-la-Roche, il s’appuie sur le mouvement agronome et physiocrate ainsi que sur la philanthropie pour lutter contre la misère des paysans et développer une agriculture raisonnée et efficace (Loïc Chalmel). Ce projet suppose l’encadrement des agriculteurs dès leur plus jeune âge pour leur enseigner « le divin ordre du monde ». Oberlin entreprend la vulgarisation de ses recherches par des sermons et par la création d’une Société agricole. Un tel souci agronomique et philanthropique accompagne aussi la progressive « notabilisation » des curés anglicans entre 1600 et 1850 (John Broad) : si leur rapport à la terre est devenu plus distant, ils ne s’investissent pas moins dans des initiatives philanthropiques tels, au début du xixe siècle, les « jardins ouvriers » et les sociétés mutuelles. Par rapport à ces exemples remarquables, les curés aquitains du xviiie siècle évoqués par Alain Contis semblent en retrait : probablement plus par souci charitable que par réelle conviction agronomique, ils attirent l’attention de l’intendance sur les difficultés économiques de leurs paroissiens mais semblent moins heureux dans la promotion de nouvelles méthodes de culture. Séparés de leurs ouailles, les curés peuvent continuer à s’intéresser aux choses de la terre, à l’image des curés normands exilés au cours de la Révolution (Bernard Bodinier) qui consignent dans leurs mémoires des observations sur l’agriculture des pays traversés (Angleterre, Belgique, Hollande, Allemagne, Italie). Ils admirent certains modèles extérieurs, découvrent de nouveaux produits, sans pour autant considérer l’agriculture française comme inférieure aux autres.

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Plusieurs intervenants, traitant de la France ou du Québec, ont permis de mesurer le maintien de liens étroits entre le clergé catholique et la terre au xixe siècle, et ce malgré la suppression du système bénéficial français et du régime seigneurial québécois (1854). Côté breton, Serj Le Maléfan a reconstitué la logique de l’intervention des curés dans le mouvement agronomique vers 1840-1850 : ce dernier a recherché le relais du clergé pour diffuser des innovations agricoles ; pour leur part, les prêtres y ont vu un facteur d’influence sur leurs paroissiens, associant progrès agricole et foi dans la Providence. D’ailleurs, l’épiscopat soutient le mouvement : c’est dans cette optique que le clergé intègre l’Association bretonne (expression provinciale du mouvement agronomique) ou les comices. Les données semblent proches outre-Atlantique, dans un Québec marqué par la force de l’encadrement clérical. Dans sa politique de développement d’une l’agriculture raisonnée après 1850, le ministère de l’Agriculture du Québec s’appuie sur l’influence du clergé (Normand Perron). Les curés servent de relais et de conseillers et l’Église encourage la création des associations agricoles afin de diffuser les innovations, non sans résistances de la part des agriculteurs. Sur l’ensemble du siècle, Samuel Gicquel confirme l’investissement agricole du clergé catholique pour les évêchés français de Saint-Brieuc et Vannes. De nombreux prêtres cultivateurs cherchent à améliorer les conditions de vie de leurs paroissiens, participent aux comices et adhèrent à diverses sociétés savantes dont la Société départementale d’Agriculture. La communication de Yann Lagadec invite cependant à nuancer, pour les départements d’Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord, l’engagement du clergé paroissial dans les comices. Le problème pourrait être d’ordre politique : lorsque le clergé est en conflit avec l’administration, il ne saurait s’aventurer dans des associations fortement contrôlées par le préfet. C’est plutôt du côté du clergé régulier, en particulier des abbayes cisterciennes, que l’on trouve des entreprises cohérentes d’amélioration d’un domaine agricole. Ainsi en Périgord sous le Second Empire, où les Trappistes mettent en valeur les terres marécageuses de la Double, y créent une ferme-modèle et appuient les comices locaux (Corinne Marache). Les résultats sont indéniables mais bientôt compromis par les mesures anti-congréganistes de la IIIe République. Quoi qu’il en soit, le clergé français n’a pas suscité d’initiatives aussi spectaculaires que le concours entre fermiers instauré à partir de 1882 par le séminaire de Québec (Benoît Grenier), propriétaire du très vaste domaine de la seigneurie de Beaupré. Le but est de stimuler l’émulation afin de favoriser les innovations et développer une agriculture rationnelle : un inspecteur évalue les fermes et sert aussi d’éducateur, sans que l’on puisse dire pour autant que les résultats concrets aient été à la hauteur des ambitions. Au Québec toujours, l’épiscopat crée en 1894 l’œuvre des « missionnaires agricoles » (Jean Roy). Les prêtres ainsi désignés sont chargés de stimuler la diffusion des techniques. À terme, des agronomes laïcs se substituent aux missionnaires, mais les curés de paroisse demeurent un intermédiaire essentiel pour toucher plus efficacement les agriculteurs. Comices, fermes-modèles, missionnaires, etc., l’investissement pédagogique du clergé catholique prend également la forme mieux connue de l’enseignement agricole, à l’exemple des Frères de l’Instruction chrétienne de Ploërmel (Marcel Launay). Leur fondateur, Jean-Marie de La Mennais, considérait qu’il fallait enseigner aux jeunes paysans les nouvelles techniques afin d’améliorer leurs conditions de vie tout en favorisant une agriculture raisonnée. Dès l’école primaire, l’enseignement combine pratique et théorie, et les Frères créent même avec succès un certificat agricole et des cours spéciaux d’agriculture.

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Cet engagement agronomique ne se sépare pas de préoccupations sociales qu’illustrent dès l’Ancien Régime diverses structures à dimension mutualiste impliquant plus ou moins le clergé catholique. Les confréries de l’ouest lorrain (Frédéric Schwindt) tiennent ainsi, entre xive et xviiie siècle, un rôle essentiel dans l’économie rurale. Elles combinent puissance foncière et financière, ce qui leur permet de contribuer grandement à la reconstruction de la région après la guerre de Trente Ans. Les fraternités de prêtres (Stéphane Gomis) s’apparentent également à des mutuelles qui pratiquent l’achat de rentes et prêtent à taux mesurés pour préserver les paroissiens des usuriers. Si de telles structures déclinent à partir de la seconde moitié du xviiie siècle, elles préfigurent le mouvement de fondation des caisses rurales, examiné pour la Franche-Comté de la fin du xixe siècle par Vincent Petit. Le but est alors d’opposer à l’économie libérale moderne un idéal d’économie chrétienne défendu par le catholicisme intransigeant. Le mouvement, porté par des prêtres démocrates-chrétiens, tend à se fondre progressivement dans les structures plus efficaces du syndicalisme et du crédit agricoles. Du xvie au xixe siècle, les préoccupations agronomiques et sociales du clergé ne doivent pourtant pas masquer les réalités gestionnaires de leur rapport à la terre. Comment apprécier, par exemple, les effets de la dîme sur l’innovation agricole ? Fabrice Poncet apporte une réponse pour la Normandie où s’est posé le problème du développement des prairies artificielles aux xvie et xviie siècles : la coupe de l’herbe est-elle soumise à la dîme ? La question a alimenté de nombreuses procédures judiciaires sans qu’aucun règlement définitif ne soit trouvé. Néanmoins, il apparaît que le clergé n’a pas forcément intérêt à faire entrave à cette nouvelle culture, étant lui-même propriétaire terrien, à l’instar de l’évêque de Bayeux qui possède de nombreux herbages dans le Bessin à la fin du xviiie siècle. Malgré les aléas d’une histoire plus conflictuelle, ce souci d’une gestion efficace est partagé par les chapitres des cathédrales anglaises (Jean Morrin). Après la Restauration, celui de Durham en offre un bel exemple : les terres sont louées à bail et les méthodes agricoles sont fixées par le chapitre et les tenanciers. La rentabilité semble également au cœur de la mise en valeur des terres de la partie centrale de la montagne libanaise par des couvents maronites entre xviie et xixe siècle (Sabine Saliba). En effet, l’efficacité de leur exploitation leur vaut le soutien des gouverneurs locaux qui leur permettent de développer le mûrier et la vigne. La même reconnaissance d’un savoir-faire bénéficie aux communautés anabaptistes-mennonites du comté de Montbéliard aux xviiie et xixe siècles (Mathieu Kalyntschuk). Leur bonne réputation agricole leur vaut l’appui des physiocrates et la gestion des grandes exploitations du comté : ils améliorent des races (la célèbre montbéliarde), sont primés lors des concours d’élevage et publient des almanachs aux titres évocateurs comme Le nouvel anabaptiste ou l’agriculteur pratique (1819).

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Lors de leurs conclusions croisées, Jean-Marc Moriceau et Régis Bertrand ont souligné l’intérêt des mises au point et des interrogations nées de cette rencontre, dont les actes paraîtront à la fin 2007 aux Presses universitaires de Rennes.

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Anthony Guillemot

Les conversions de cens au Moyen Âge, séminaire tenu à Auxerre les vendredi 27 et samedi 28 octobre 2006

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Dans le cadre du programme intitulé « La circulation des richesses au Moyen Âge », le lamop (umr 8589, cnrs/ Paris 1) a organisé à Auxerre, les 27 et 28 octobre 2006, un séminaire international portant sur la question des conversions de cens. La réunion était abritée dans les locaux du Centre d’Études Médiévales que nous avons plaisir à remercier de son hospitalité généreuse.

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Laurent Feller (Université Paris 1-lamop) présente en introduction la problématique du sujet. Cette question avait été abordée brièvement par Georges Duby dans L’Économie rurale et la vie des Campagnes. L’idée admise depuis était que, du xiie siècle au xive siècle, les redevances en argent s’étaient progressivement imposées au détriment des redevances en nature et en travail. Ce processus aurait compté pour beaucoup dans l’érosion des revenus seigneuriaux. Or, l’observation ne peut être généralisée. En 1957, par exemple, R. Romeo remarquait, à Origgio, près de Milan, un processus inverse, puisque les redevances en nature s’imposaient à la fin du xiie siècle. De même, les travaux de A. Raftis et de son école montraient que l’inflation anglaise de la fin du xiie siècle avait entraîné un retour soit au prélèvement en nature soit une transformation profonde du système de production. Enfin, dans les années 1980-1990, les travaux portant sur la seigneurie en Italie montraient, au xiiie siècle, selon une chronologie et des modalités pouvant encore être précisées, une tendance des seigneurs à asseoir leurs revenus sur des redevances fixes en nature établies à un niveau élevé.

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La réflexion sur ce point peut et doit progresser. Elle implique de s’interroger sur la capacité des seigneurs à agir comme des acteurs économiques rationnels, susceptibles de définir un but et de se donner les moyens de l’atteindre et à effectuer des choix qui font sens. Elle implique aussi de s’interroger sur le rapport entretenu par les seigneurs avec les marchés des denrées agricoles. La question a semblé d’un intérêt suffisant pour rassembler une dizaine de chercheurs venus de France, d’Italie, d’Angleterre, d’Espagne et d’Allemagne pour deux journées de travail qui se sont avérées intenses et, on l’espère, fructueuses.

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En Allemagne, au xve siècle, dans la région de Nüremberg, des cueilloirs permettent d’étudier dans le détail les versements effectués par les paysans (Julien Demade, cnrs-Paris/lamop). La question des conversions est d’importance, entre autres parce que les redevances sont mal perçues et que les retards de paiement y sont structurels. Elles sont fréquemment converties, de l’argent étant le plus souvent accepté en lieu et place de la redevance en nature normalement exigible. Il arrive aussi que du travail soit proposé par les paysans en cas de non versement des redevances. Les versements se font donc ainsi par conversion de la valeur du produit demandé soit en argent soit en travail, ce qui pose la question du rôle du marché dans cette opération. Les différentes céréales produites par les tenures et exigées par les seigneurs n’ont pas nécessairement le même intérêt commercial.

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Pour l’Angleterre, la période qui va de 1170 à 1220 s’avère cruciale (Philip Schofield, University of Wales, Aberystwith). C’est celle durant laquelle s’établit le high farming¸ c’est-à-dire celle de l’exploitation seigneuriale directe des domaines. Les sources créent toutefois une difficulté majeure en ceci qu’elles informent bien sur les tenures libres durant le xiie siècle et sont peu disertes sur les tenures serviles et que, en revanche, au xiiie, elles disent beaucoup sur les tenures serviles et peu sur les tenures libres. Il est fréquent que les redevances en nature soient converties en redevances en argent. Les corvées, pour leur part, peuvent être en partie remplacées par un versement en argent. Enfin, les rentes en argent se multiplient à partir du xiiie siècle, au fur et à mesure du retrait de seigneurs de l’exploitation directe.

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Une comparaison entre l’Angleterre et la Normandie (C. Letouzey, Université de Paris 1) à travers la documentation de la Sainte-Trinitié de Caen montre en revanche une grande stabilité dans la structure des redevances, les prestations en nature et en travail demeurant alors, dans les deux zones géographiques, majoritaires, sans altération. Ce non-choix lui réussit bien, puisque, aux xiiie et xive siècles, les liquidités ne lui font jamais défaut.

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Prenant les choses d’un tout autre point de vue, Isabelle Theiller (Université de Paris 7), montre en commentant un chirographe de 1209 que la valeur des biens sur lesquels sont assises les rentes en nature est connue grâce à une pratique normale des relations de marché. Les montants ne sont donc pas arbitraires et peuvent donner lieu à des calculs de la part des acteurs. Dans les pays de l’Ouest de la France étudiés par Daniel Pichot (Université de Rennes 2), le choix est précoce et massif. À partir du xie siècle, les seigneurs exigent des cens fixes et lourds, mais en argent, les versements en nature étant très rares. Ce sont les conditions techniques de la mise en valeur qui expliquent ce fait : le seigneur évite que lui soient remises des céréales de peu de valeur ; surtout, dans une région où la jachère est très longue, le prélèvement en argent assure un revenu même quand la terre ne porte pas de fruits. Seules les terres récemment défrichées et d’un haut rapport versent des cens en nature.

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Les comptabilités des châtelains des comtes de Savoie aux xiiie-xve siècles (Nicolas Carrier, Université de Lyon iii) montrent une préférence marquée des princes pour les redevances fixes en nature, principalement spécifiées en céréales. Elles ne sont cependant pas versées directement, les châtelains étant dans l’obligation de les racheter à titre personnel et donc de verser de l’argent au lieu des céréales. Cette manipulation fait des châtelains des agents particulièrement actifs sur le marché des céréales, cela durant une période où l’offre est déficitaire. Le processus de formation des prix de ces céréales est particulièrement intéressant à étudier, dans la mesure où il diffère sensiblement du prix de marché et où leur niveau est lié à des considérations sociales et politiques davantage qu’économiques.

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Étudiant un acte paradoxal, la conversion d’une rente en argent en une rente en vin en faveur du couvent des frères Mineurs d’Avignon en 1368, C. Lenoble (Université de Lyon 2), s’interroge sur les motivations de ce versement qui contraint les Mendiants à devenir des acteurs sur le marché, la quantité concernée étant trop importante pour correspondre à la seule consommation du couvent. La rente ainsi offerte est un droit sur un bien, non un usage ou une propriété. Elle est également légitime parce qu’elle dispense le donateur d’une transaction. Elle apparaît aussi comme un choix spirituel de la part du donateur dont les implications socio-économiques sont complexes et nombreuses.

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Gigi Provero (Université de Turin), pour sa part, choisit de considérer les chartes de franchise piémontaise sous l’angle de la conversion. Les franchises en effet transforment les anciennes coutumes, en permettant au concessionnaire de recevoir une somme fixe annuelle dont le versement est le signe de la redéfinition des rapports entre la communauté et le seigneur. C’est de la structure même du prélèvement qu’il s’agit alors : le seigneur peut à ce moment précis l’adapter à ses besoins et, s’il exige aussi à ce moment le paiement d’un fort droit, il peut en profiter, le cas échéant pour se désendetter. La conversion apparaît comme un moment privilégié dans la relation seigneurs-paysans dans la mesure où elle contraint à négocier.

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Le Latium propose une autre situation. Aux xiiie et xive siècles, la conversion y est globale (S. Carocci, Université de Roma 2). Il ne s’agit pas là, cependant, de négocier les relations entre la communauté juridique et son seigneur, mais de redéfinir les fondements mêmes de l’exploitation à travers l’imposition du ius serendi, du droit de semer. Le ius serendi apparaît dans le Latium au xiiie siècle. Il repose sur une réappropriation du sol par le seigneur qui devient le seul propriétaire de terre céréalicole. Il doit donner celle-ci à cultiver aux paysans du village concerné et ceux-ci sont dans l’obligation de les mettre en valeur. Tous les ans, le seigneur procède à une réattribution des champs, chacun recevant un lot en fonction de l’importance de sa famille et du nombre de bœufs et de charrue possédés : il n’y a donc pas de tenures. L’exemple des statuts de Genazzano de 1379 montre que l’apparition du ius serendi correspond à une réorganisation profonde des exploitations agraires et qu’elle permet à l’élite paysanne de consolider sa position.

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Autre situation de conversion globale, celle de la Navarre (C. Laliena, Université de Pampelune). Les redevances payées par les serfs, les pechas sont, aux xie-xiie siècles, prélevées en nature. Souvent légères, elles font l’objet, à partir de 1180, de conversions de la part des souverains qui les remplacent par une redevance unique exigée désormais en argent. La conversion s’effectue de deux façons différentes. Soit chaque famille, quelle que soit sa richesse verse la même chose. Soit la communauté est taxée d’un certain montant et répartit celui-ci entre ses membres. Les souverains, de la sorte, favorisent la monétarisation de l’économie navarraise et contraignent, indirectement, les paysans à échanger sur les marchés. Dans les cas où ils continuent de prélever la pecha en céréale, ils tirent profit de l’activité accrue des marchés urbains. La conversion, ici, sert véritablement à moderniser la vie économique en promouvant les marchés et en améliorant la circulation monétaire.

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En Catalogne (Pere Benito, Université de Paris 1-lamop), les redevances « d’ancien style » des xe et xie siècles peuvent être considérées comme lourdes. Il s’agit des agriers, tasques et champarts. Ils sont remplacés, au xiie siècle, à l’occasion d’une conjoncture particulièrement défavorable aux seigneurs, par des redevances en nature, fixes et annuelles. Ceci entraîne une baisse des revenus seigneuriaux. Cette forme de paiement simplifie le prélèvement et diminue les frais de transport. Le système connaît de nouvelles oscillations au début du xive siècle.

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Roland Viader (cnrs-Toulouse, framespa) présente les variations du système de prélèvement en Gascogne et dans le toulousain où le système du casal s’appuie sur un type de prélèvement particulier, résumé dans la queste. L’ensemble est mis à mal par la construction de nouveaux habitats qui modifient en profondeur les règles du jeu du fait de l’apparition de nouveaux types de tenure.

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Les actes du séminaire devraient être rassemblés au printemps 2007 pour une publication dans le courant de l’année.

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Laurent Feller

L’Olivier en Méditerranée entre histoire et patrimoine, colloque de Sousse, 6-10 février 2007

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Le Laboratoire « Régions et Ressources Patrimoniales de Tunisie » de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba a organisé un colloque international sur « L’Olivier en Méditerranée entre Histoire et Patrimoine » en partenariat avec le Conseil Oléicole International et l’Office National (tunisien) de l’Huile. Ce colloque avait deux objectifs : se tournant vers le passé, il proposait de faire le point sur l’histoire de l’oléiculture méditerranéenne ; regardant vers l’avenir, il tentait d’évaluer les dynamiques actuelles d’une activité dont l’enjeu dépasse la seule dimension agricole. Arbre symbole de la Méditerranée, l’olivier occupe une place de choix dans la définition des paysages culturels. Le processus de « patrimonialisation », qu’Abdelhamid Larguèche, le directeur du laboratoire organisateur avait placé au cœur des débats dans lequel ils s’inscrivent, et le développement d’un tourisme culturel lui confèrent une double signification identitaire et économique.

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Le colloque qui a duré près de trois jours a été pluridisciplinaire. Il a réuni près de 80 participants : des archéologues, des historiens, des géographes ruralistes, des agronomes, des anthropologues et également les représentants des institutions culturelles impliquées dans le processus patrimonial. Les Tunisiens étaient évidemment majoritaires, surtout dans les domaines de l’archéologie et de l’histoire et, parmi eux, les historiens et les archéologues que deux des organisateurs, S. Ben Baaziz pour l’Institut National du Patrimoine et S. Sehili pour l’Université de la Manouba avaient réunis. Mais les divers pays de la Méditerranée étaient également bien représentés : les autres pays du Maghreb, l’Espagne et la France dans le domaine archéologique et historique, l’Italie et la Grèce invitées à faire part de leur expérience dans celui des « Biens Culturels ».

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Compte tenu du nombre et de la diversité des sujets abordés, les organisateurs avaient pris le parti de laisser les participants se répartir dans deux salles où se tenaient parallèlement les différentes séances.

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La justification de l’importance de ce colloque est évidemment à rechercher dans la place de l’oléiculture dans la géographie actuelle de la Tunisie. Elle s’explique par celle de l’olivier dans le cortège végétal oleo-lentiscetum dont l’oléastre constitue une des bases essentielles. La présentation biogéographique qui en fut faite (A. Gammar) a été complétée par une recherche sur les origines et le cheminement de la domestication de l’oléastre. Réalisée par une équipe de l’inra de Montpellier, l’analyse moléculaire de multiples variétés d’oléastre et d’olivier cultivé permet en effet de préciser les relations qui existent en eux et, par là, les concepts de la domestication de la plante ainsi que les origines proche-orientales ou locales des arbres cultivés dans l’Ouest du Bassin méditerranéen (C. Breton, A. Berville, H. Hannachi et M. Msallem). Succédant aux agronomes, les géographes s’attachèrent à présenter les pratiques culturales actuelles de l’oléiculture tunisienne. Celles-ci sont en particulier commandées par des conditions climatiques qui posent le problème du grave déficit hydrique auquel tentent de remédier des aménagements agraires (Z. Helaoui). Dans la région sfaxienne (région du Chaal), les pratiques qui ont accompagné une « fièvre » de défrichement et la monoculture de l’olivier ont eu un impact sur les risques d’érosion (N. Fehri).

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Dans le domaine géographique actuel, les communications ont éclairé la diversité des oléicultures méditerranéennes. Celle de la Tunisie a été la première abordée. Le tableau complet qui en a été dressé a insisté sur les défis qu’elle rencontre au niveau international et national (A. Trigui) et apporté des précisions sur les spécificités régionales, en particulier dans le Nord du pays (H. Riahi), que traduisent les utilisations du terme de « terroir oléicole » en Tunisie (A. Chaabani). Le cas tunisien a été éclairé par la confrontation avec trois autres exemples d’oléicultures méditerranéennes. Deux études concernent des oléicultures européennes actuelles. La première a retracé l’évolution de l’oliveraie française dont le renouveau est lié à un processus de territorialisation qui, individualisant les bassins oléicoles, contribue au développement local dans un cadre plurifonctionnel (L. Laurens). La seconde portait sur des exemples espagnols et français : dans les régions de montagne, l’olivier est l’objet d’une mise en patrimoine sur les plans qualitatifs et paysagers (S. Angles). Une troisième communication a traité le cas de la basse montagne du Rif occidental marocain avec ses terroirs, ses pratiques et ses graves problèmes d’érosion (G. Fay).

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La dimension historique de l’oléiculture, sa place dans le paysage et dans l’économie, ont suscité une majorité de communications. La période antique, en particulier romaine, fut particulièrement mise à contribution. Avant de nous renseigner sur les usages alimentaires, celle-ci fait d’abord connaître l’utilisation de l’huile parfumée en cosmétique, mais aussi en médecine et dans le domaine du sacré. C’est en effet sous cette première forme qu’un commerce des huiles se développe. À l’époque archaïque, ces huiles précieuses sont exportées de Phénicie et de Grèce vers la Méditerranée occidentale (D. Frère). Des scènes d’achat et de vente sont figurées dans la peinture des vases attiques de cette époque et de l’époque classique (A. Chatzimiditriou). À l’époque romaine, l’huile parfumée fait toujours l’objet d’une large utilisation pour les soins corporels (F. Neit Yghil). À travers ces usages, s’exprime le caractère sacré de l’olivier avec ses valeurs de longévité, de gloire ou de victoire tandis que, dans les mythes et croyances, cet arbre est associé à des divinités (A. Boussâada). D’autres objets archéologiques, les lampes, documentent l’utilisation des huiles les plus communes : l’éclairage occupait une place importante dans le confort de la vie à l’époque romaine (I. Ben Jerbania).

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La combinaison des données biogéographiques et de ces usages, auxquels on ajoutera évidemment les usages alimentaires, explique la position centrale de l’oléiculture dans l’histoire de l’Afrique romaine (Proconsulaire), qui fut, après la Bétique, la seconde province exportatrice d’huile vers Rome (J.-M. Blasquez). Deux raisons justifiaient le bilan des recherches sur l’Afrique auquel fut consacrée une vingtaine communications : le développement de la prospection archéologique en Tunisie, une meilleure connaissance des conteneurs qui ont assuré la commercialisation des productions agricoles. Il permet de rediscuter deux paradigmes de la relation entre Rome et l’Afrique : le rapport entre romanisation et oléiculture ; la place du ravitaillement de Rome dans la prospérité de l’économie africaine (Ph. Leveau). Celle-ci invoque une tradition agronomique remontant à Carthage (S. Zghal Yazidi). Bien mieux connue au plan spatial grâce aux travaux de la Carte archéologique de la Tunisie en cours de publication (S. Ben Baaziz), l’oléiculture romaine n’en pose pas moins de nombreux problèmes chronologiques que l’on peut tenter de résoudre par la typo chronologie des installations (S. Sehili) et de manière plus ponctuelle par le remploi de blocs épigraphes plus ou moins bien datés (M. Grira).

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L’approche spatiale de la production à l’époque romaine a donné lieu à plusieurs communications portant sur des installations identifiées en prospection : la vallée de l’oued Silana (H. Adid) ; la région de Fernana, où l’oléiculture n’était pas attendue (M. Ghazouani), le Jbel Mzita dans le Centre ouest (L. Naddari), la région de Thelepte dans la Haute Steppe (M. H. Mansouri) ainsi que, plus au sud, la zone du limes où se pose la question de la relation entre romanisation (au sens d’intégration d’une zone frontière dans l’empire) et le développement de l’oléiculture (H. Krimi). Une seule communication a porté sur les ateliers de production d’amphores qui servaient à l’exportation de la production (A. Mrabet et M. Ben Moussa). Mais cette thématique est appelée à se développer, en particulier du fait d’une collaboration avec des chercheurs espagnols qui fouillent le Testaccio à Rome (J. Remesal). Toutefois il convient de ne pas oublier qu’à côté des amphores, les outres ont joué un rôle essentiel pour le transport de l’huile dans l’Antiquité et le haut Moyen Âge (F. Abdellawi et M. Benabess) et qu’il existe d’autres sources pour écrire une histoire du commerce de l’huile, en particulier l’épigraphie (L. Ben Abid) et qu’en outre l’étude des amphores gagne à être combinée avec celle de la circulation monétaire (Z. Loum).

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L’un des problèmes rencontrés par les archéologues est le manque de fouilles d’installations rurales de traitement des olives. Le seul exemple présenté dans le colloque n’était pas africain, mais libanais : l’huilerie de Yanouh (J.-S. Caillou). Cela fait l’un des intérêts de la documentation offerte par l’iconographie des motifs oléicoles des sarcophages (V. Gaggadis-Robin). Les seules installations fouillées sont des installations urbaines tardives qui correspondent à une ruralisation des villes de la fin de l’Antiquité : Oum El Abouab, antique Seressi (N. Ferchiou), Uthina et Thignica (H. Ben Hassen) et surtout les agglomérations de Zeugitane à l’époque vandale (M. Khannoussi). L’oléiculture antique dans les autres pays du Maghreb a été abordée seulement à travers des études locales qui ont porté sur un secteur de Cyrénaïque, la région de Lamlouda (A. M. Bouzeyane, F. H. Ben Taher, H. A. Errichi), sur la Kabylie où ce fut aussi l’occasion de faire le point sur la question de l’utilisation des installations pour l’huile ou le vin (Jean-Pierre Laporte), et sur les deux villes marocaine de Banasa (Mohammed Alaioud) et de Volubilis (R. Bouzidi). Hors d’Afrique, les paysages oléicoles insulaires des Cyclades et montagnards du Liban ont fait l’objet d’une intéressante tentative de restitution grâce à l’archéo-agronomie (P. Poupet et R. Harfouche). Mais deux autres grandes régions oléicoles de Méditerranée occidentale n’ont pas été oubliées. L’Italie (J.-P. Brun) et la Péninsule ibérique (I. Bonora Andujar) ont fait l’objet de présentation synthétique les replaçant à la fois dans le processus de diffusion des espèces cultivées et de domestication autochtone de l’oléastre et dans leur relation avec le marché de la ville de Rome antique.

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Le grand intérêt de ce colloque est d’avoir envisagé la question dans la durée et d’avoir mis à contribution les médiévistes, les modernistes et les historiens de la période contemporaine pour jeter un pont entre les études des archéologues et des historiens de l’Antiquité et celle des géographes et des agronomes qui portent sur l’actuel. Une séance du colloque a été consacrée à l’oléiculture au Maghreb médiéval. Les géographes arabes, nos principales sources, décrivent en effet l’olivette tunisienne (N. Jalloul), qui reste importante malgré un incontestable déclin par rapport à l’Antiquité, déclin sur les causes duquel subsiste un débat (B. Jadl). Elle reste présente dans la littérature agronomique arabe qui puise dans le fond gréco romain (B. Trabelsi) et, à travers lui en remontant dans le temps, dans l’agronomie carthaginoise déjà évoquée. Mais elle peut également être appréhendée dans les recueils juridiques de la fin du Moyen Âge (M. Araar). Quelques incursions dans une documentation archéologique médiévale moins visible que pour la période antique ont complété les communications consacrées à cette époque : la fouille d’un vaste ensemble oléicole d’époque aghlabide (ixe siècle) (A. Louhichi), l’étude du matériel de stockage provenant des fouilles d’une forteresse fatimide (xe siècle) (F. Bahri).

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À l’époque moderne, l’oléiculture tunisienne bénéficie de l’apport de Morisques chassés d’Espagne (R. Bahri) et exporte sa production vers l’Égypte, l’Italie et la France (P. Boulanger). La question de la propriété foncière a fait l’objet de plusieurs exposés : (I. Ben Taher, I. Saadaoui M. Chaabouni, N. Arfaoui). Elles ont également éclairé la modernisation de l’oléiculture, des huileries traditionnelles (R. Mrabet) aux huileries modernes (A. Chérif et D. Larguèche), question dont l’examen s’est poursuivi sur le terrain avec la visite d’une oliveraie et d’une huilerie, ce qui ouvre sur l’intégration de la Tunisie dans les routes de l’Olivier, itinéraires de culture (A. Guittard).

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Les organisateurs ont prévu une publication des actes de ce colloque. En dehors de l’intérêt individuel présenté par chaque communication, il s’est distingué par sa pluridisciplinarité en favorisant la rencontre de chercheurs venus d’horizons très variés. Ces derniers ont pu poursuivre sur le terrain les discussions ébauchées lors des séances orales. Deux excursions leur ont permis de vérifier sur le terrain la diversité des paysages oléicoles tunisiens et leur dimension patrimoniale. Une première visite a conduit les participants sur des sites archéologiques romains de la haute Steppe à Sbeitla et dans Djebel Chambi près de Kasserine. La seconde sortie s’est effectuée dans le Sahel de Sousse afin d’observer les aménagements agraires des olivettes sahéliennes (mise en place de casiers pour maintenir l’eau dans les parcelles oléicoles et dégagement de glacis pour recueillir l’eau de ruissellement et la conduire vers les casiers) et une huilerie conservant des méthodes traditionnelles de fabrication de l’huile d’olive (mouture par meules coniques, pressage par presses hydrauliques, décantation par gravité).

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Stéphane Anglès et Philippe Leveau

Prés, prairies et pâturages dans l’Europe médiévale et moderne. 28e Journées internationales d’Histoire de Flaran, organisées sous la responsabilité scientifique de Francis Brumont, 15-16 septembre 2006 (Abbaye de Flaran, Valence-sur-Baïse, Gers)

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Pour la 28ème année consécutive, les murs de l’abbaye de Flaran à Valence-sur-Baïse (Gers) ont accueilli les traditionnelles Journées consacrées cette fois aux prés, prairies et pâturages dans l’Europe médiévale et moderne. Le climat, humide et propice à la pousse de l’herbe, n’a jamais gâché la chaleur de l’accueil et la richesse des échanges.

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Francis Brumont, responsable scientifique de ces rencontres, précise en introduction des journées qu’« il y a pré et pré ». On ne peut parler du pâturage sans évoquer en premier lieu les espaces « sauvages » livrés à une exploitation extensive des ressources (pâquis, landes buissonneuses, bois et forêts, etc.), mais aussi les vastes territoires d’estive des massifs montagneux. Les emblavures des champs de grande culture sont également le théâtre du pacage des troupeaux, au travers des systèmes communautaires de vaine pâture et de parcours. Il peut encore s’agir d’herbages soigneusement travaillés, semés, drainés ou irrigués, pâturages qu’Olivier de Serres considère comme la partie glorieuse du domaine. Annie Antoine montre ainsi comment au xviiie siècle la Société d’agriculture de Bretagne encourage le développement de prairies artificielles soigneusement cultivées, irriguées, protégées des dents des bêtes, et semées d’une sélection de plantes poussant spontanément dans les pâquis bigarrés et jugées les meilleures pour les bestiaux ; si l’herbe des prairies bretonne est « naturelle », elle n’en est pas moins cultivée.

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Cette diversité typologique et sémantique, mise en évidence à de nombreuses reprises dans le courant des deux journées de discussion, peut correspondre à une complémentarité de ces espaces nourriciers du bétail, comme le montre Sébastien Lay, ethnologue, au travers d’une analyse très fine des connaissances empiriques des éleveurs pyrénéens actuels sur les qualités des herbes ; le glap est une herbe molle, douce, humide, fraîche, grasse, fertile, etc., qui contribue à l’engraissement du troupeau, tandis que le reish, herbe dure, rude, sèche, maigre, résristante, au goût fort, etc., n’engraisse pas, mais contribue à renforcer le troupeau et prépare à l’engraissement dans les herbages de glap. Des stratégies d’élevage existent en conséquence, reposant sur une exploitation différenciée des diverses parties d’un terroir, en fonction de leurs potentialités complémentaires, comme le montre Juliette Dumasy au sujet des territoires d’élevage du xve siècle dans la baronnie de Séverac-le-Château (Rouergue), partagée entre la plaine, la montagne et le causse. La dynamique écosystémique, dont les agriculteurs sont les acteurs essentiels, intervient aussi dans la création, le fonctionnement et la transformation progressive des espaces pâturés. Les données carpologiques (pépins, noyaux et graines découverts dans les sédiments archéologiques), étudiées par Marie-Pierre Ruas, mettent en évidence d’une part la dynamique des modes d’exploitation pour une même zone depuis le néolithique jusqu’à nos jours, d’autre part l’originalité et l’ancienneté de techniques de productions fourragères, comme par exemple des attestations ponctuelles d’assemblages vesce/avoine dès le haut Moyen Âge, ou encore de luzernières dans le département de l’Hérault dès l’Âge du fer…

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L’acquisition du fourrage apparaît comme un enjeu autant social qu’économique. Les communications insistent régulièrement sur les systèmes de répartition, de partage ou d’appropriation de cette richesse. Étudiant l’extraordinaire marqueterie herbagère de la vallée de la Saône, Corinne Beck met en évidence des systèmes d’appropriation (individualisation, indivision, ou encore division dans le temps par le système du chalandage) et d’exploitation (drainage, calendrier, productivité des surfaces en prés, etc.) très sophistiqués. Daniel Pichot montre, pour le grand Ouest français du ixe au xive siècle, que la gestion et le contrôle de ces espaces différenciés se place au cœur d’enjeux qui touchent les diverses composantes de la société. Si l’herbe, sans être l’exclusivité des puissants, apparaît comme un domaine éminemment aristocratique, les paysans disposent quant à eux de droits d’usages : droit d’utiliser les herbages l’hiver, de décembre à mars (pastura), droit de communia, « tours de foins » dans les marais, etc. Les menaces portées sur ces droits dès le xiiie siècle avivent les tensions sociales. David Glomot, étudiant les espaces de pacage dans la Haute-Marche au xve siècle, montre comment la crise de la fin du Moyen Âge a modifié profondément le système agro-pastoral de la région, et a permis le développement d’une activité d’élevage. Ces modifications des structures socio-économiques (recrudescence de la mainmorte, développement de l’élevage spéculatif, recul des emblavures au profit des herbages, développement des métairies et des systèmes de frérêches, etc.) ont entraîné la formation d’un paysage de « presque bocage », alliant au sein d’un même terroir des champs céréaliers largement ouverts et dédiés au seigle et des zones fermées par des haies, domaine de l’élevage spéculatif. De fait, le contrôle de l’herbe apparaît comme un instrument de domination sociale particulièrement efficace, par le biais d’un subtil dosage d’appropriation et d’exclusion : « seigneur du pré, seigneur de sa haie ». L’étude menée par Florent Hautefeuille et Pascal Palu sur le terroir de Viodos en Pays Basque aux xviiie-xixe siècles, mais aussi l’intervention de Élisabeth Bille et Marc Conessa sur la gestion des espaces herbagers en Cerdagne du xiiie au xixe siècle, ou encore la contribution de Juliette Dumasy sur les masages et pâturages de Rouergue au xve siècle, convergent pour mettre en valeur la difficile, mais non pas impossible, combinaison du pâturage privé, attaché à une maison, avec les pratiques communautaires et intercommunautaires. Les conflits et réglementations mettent en exergue la tension croissante sur ces espaces pâturés, objet d’une spéculation frénétique dans certaines zones, comme le montre Gilbert Larguier pour le Roussillon des xvie-xviiie siècles.

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La question de la « Révolution verte » et de la diffusion européenne des nouvelles techniques inaugurées dans les Îles britanniques (suppression de la jachère, large usage des légumineuses comme fourrage, etc.) fut au cœur d’un débat animé. Jacques Beauroy souligne qu’elle fut le fondement du take-off britannique durant la période moderne. Sur ce point plusieurs interventions tendraient à nuancer la place initiale de la Grande-Bretagne dans un vaste mouvement européen. Robert Fossier et Erik Thoen soulignent l’existence d’un modèle flamand et picard utilisant les légumineuses dans les cycles de production dès les derniers siècles du Moyen Âge (par exemple l’usage du navet, turneps, dès le xiiie siècle, avec une promotion au xve siècle). De même, la Flandre connaît un perfectionnement particulièrement précoce des assolements traditionnels, avec des assolements quadriennaux dès la fin du Moyen Âge. C’est selon une démarche systémique et diachronique que les hypothèses concernant les origines et la formation des agrosystèmes médiévaux très spécifiques de la Flandre maritime et intérieure sont recherchées par Erik Thoen et Tim Soens. Annie Antoine souligne quant à elle l’importance de l’ajonc dans l’Ouest de la France, plante légumineuse qu’elle voit utilisée comme fourrage. Enfin, Marie-Pierre Ruas a présenté des données carpologiques glanées sur quelques sites du Languedoc mettant en évidence une utilisation étonnamment ancienne de la luzerne, dès l’Âge du fer, etc., en insistant toutefois sur le caractère très ponctuel de ces découvertes, qui ne préjugent en rien d’une généralisation effective des luzernières à des époques aussi anciennes. Les interventions de Jean-Michel Boehler sur l’espace germanique, de Danilo Gasparini sur l’Italie et de Pegerto Saavedra Fernandez pour la partie humide de la péninsule Ibérique montrent en outre que s’il n’y eut pas de « révolution verte » dans ces parties de l’Europe durant la période moderne, il y eut en revanche des adaptations à des réalités économiques et politiques propres à chaque région, qui débouchèrent de ce fait sur des évolutions différenciées selon les régions. Ce riche débat confirme que l’utilisation des plantes fourragères dans les cycles de rotation est, semble-t-il, plus fréquente, répandue et ancienne qu’on pourrait le penser, en tout cas antérieure à la « révolution verte » de la période moderne. Cette question à elle-seule mériterait un colloque. Pourquoi pas de futures journées de Flaran consacrées spécifiquement aux légumineuses ?

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Samuel Leturcq et Sophie Duffau

Titres recensés

  1. Les Landes, un paysage au gré des hommes, colloque international organisé par Jean-François Simon, directeur du Centre de Recherches Bretonnes et Celtiques (Université de Bretagne occidentale) et Roger Mellouët, président du Parc Naturel Régional d’Armorique dans le cadre du projet de coopération heath soutenu par le programme européen interreg iiib, Châteaulin, 15, 16, 17 février 2007
  2. Du ciel à la terre. Clergés et agriculture (xve-xixe siècles), colloque organisé par Florent Quellier et Georges Provost (Centre de Recherches Historiques de l’Ouest, Université Rennes 2), Rennes, 7-8 et 9 septembre 2006
  3. Les conversions de cens au Moyen Âge, séminaire tenu à Auxerre les vendredi 27 et samedi 28 octobre 2006
  4. L’Olivier en Méditerranée entre histoire et patrimoine, colloque de Sousse, 6-10 février 2007
  5. Prés, prairies et pâturages dans l’Europe médiévale et moderne. 28e Journées internationales d’Histoire de Flaran, organisées sous la responsabilité scientifique de Francis Brumont, 15-16 septembre 2006 (Abbaye de Flaran, Valence-sur-Baïse, Gers)

Pour citer cet article

« Colloques et Journées d'études », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2007 (Vol. 27), p. 260-278.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2007-1-page-260.htm


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