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Histoire & Sociétés Rurales

2007/1 (Vol. 27)


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Cristina Gandini, Des Campagnes gauloises aux campagnes de l’Antiquité tardive : la dynamique de l’habitat rural dans la cité des Bituriges Cubi (iie siècle avant J.-C.-viie siècle après J.-C.), thèse de doctorat d’archéologie, Université de Paris i-Panthéon-Sorbonne, 9 décembre 2006

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Jury : Françoise Dumasy, professeur à l’université de Paris i (directrice de thèse), Francois Favory, professeur à l’université de Besançon (président du jury), Olivier Buchsenschutz, directeur de recherches au cnrs, Catherine Petit-Aupert, maître de conférences à l’université Rennes 2.

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Cristina Gandini commence par présenter, images à l’appui, un bilan synthétique de son travail de thèse. L’objectif de cette recherche est d’étudier l’évolution du peuplement rural, dans la cité des Bituriges Cubi, du iie siècle avant J.-C. au viie siècle. Grâce à un dépouillement exhaustif et à des enquêtes de terrain, un corpus de 2 275 habitats ruraux a pu être constitué. La nature, la qualité et la répartition géographique des informations se sont révélées très inégales. Elles proviennent de trois séries de sources : les données de prospection pédestre et aérienne, qui composent l’essentiel du corpus, et les données de fouille. Seuls 397 établissements sont précisément datés, soit moins de 18 % de l’échantillon rassemblé. Néanmoins, les distorsions de la carte archéologique ayant été mesurées, comprises et cartographiées, l’analyse historique de ces données a pu être engagée.

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La première étape a consisté à mettre en évidence les rythmes de l’occupation rurale en considérant l’évolution du nombre d’établissements. Un essor de l’habitat se fait sentir à partir du ier siècle avant J.-C. avec un apogée aux ier et iie siècles Les premiers signes d’une baisse de l’occupation interviennent dès la seconde moitié du iie siècle, culminant à la fin du iiie siècle En corollaire, le taux de créations devient quasiment nul à partir de ce siècle. Cette réduction se poursuit jusqu’à la fin du ve siècle, mais une légère reprise s’amorce au début du haut Moyen Âge.

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Dans une seconde étape de l’analyse, l’objectif fut d’identifier les formes de l’habitat rural. Pour éviter toute subjectivité, les établissements ont été soumis à des méthodes d’analyse multivariée (Analyse Factorielle des Correspondances et Classification Ascendante Hiérarchique). L’originalité de cette démarche est d’avoir combiné des variables issues de données de prospection aérienne et de prospection de surface. Une première analyse a permis d’obtenir une classification en fonction de critères morphologiques, concernant 295 établissements, décrits par 8 variables et répartis en 17 classes. Une deuxième classification prenant en compte 7 descripteurs relatifs à l’image de surface des sites a concerné 417 habitats et a fait ressortir 8 classes de sites. Pour les 125 établissements qui renseignent ces deux indicateurs, le croisement des deux types de documentation a permis d’établir une typologie qualifiée de référence. Mais pour élargir l’analyse à un corpus plus représentatif, un classement empirique a été effectué, s’appuyant sur les résultats des classements précédents. Ce sont donc au total 828 habitats qui ont ainsi pu être hiérarchisés.

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Huit catégories d’habitat ont été définies, de la grosse villa à caractère résidentiel marqué aux installations artisanales en passant par toute une hiérarchie de villae, de fermes et de petits bâtiments agricoles. La forte représentation des ateliers métallurgiques (23 %) confirme la spécialisation du territoire biturige dans la production du fer. Néanmoins, les exploitations agricoles constituent la majorité de l’habitat rural (75 %). On retiendra, en particulier, la forte proportion de villae (36 %), mais les autres catégories d’habitats sont bien attestées elles-aussi, avec 39 % d’installations agricoles plus modestes, dont une part non négligeable de constructions en terre et bois. Le contexte environnemental a joué un rôle important dans la répartition des différentes catégories d’habitat. Ainsi, les installations métallurgiques se sont majoritairement installées sur des terrains pénalisés par une forte hydromorphie, laissant aux exploitations agricoles les sols plus fertiles et faciles à travailler. Le classement hiérarchique a ensuite permis de cerner les évolutions perçues, entre le iie siècle avant J.-C. et le viie siècle après J.-C. On constate tout d’abord que la pérennité des établissements semble dépendre de leur niveau hiérarchique. Le Haut-Empire est dominé par une densité élevée d’établissements ruraux, de nature et de fonction variée. À partir de la fin du iie siècle après J.-C. on observe un éclaircissement progressif de la trame de l’habitat rural et le recentrage autour d’établissements plus résistants et de fort statut. Ce sont des agents socio-économiques, plus que des facteurs environnementaux qui interviennent dans la capacité d’un site à se maintenir. Toutefois, de nombreuses questions restent encore sans réponse, car les données de prospection ne permettent pas de comprendre l’organisation des campagnes antiques dans toute leur complexité. Il sera donc nécessaire de poursuivre l’étude en l’élargissant aux sites fouillés, pour valider la démarche typologique et mieux appréhender la nature et la fonction des établissements.

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La parole est donnée à Françoise Dumasy, directrice de la recherche. Elle souligne à quel point ce travail marque une étape importante dans le processus de décryptage d’un territoire dans lequel l’équipe du pcr « L’occupation du sol dans la Cité des Bituriges Cubes » est engagée depuis 1998. Cristina Gandini poursuit l’entreprise entamée par d’autres chercheurs en se concentrant sur le tissu rural, les exploitations agricoles et artisanales examinées à l’échelle des unités paysagères, puis de la cité et elle y apporte une contribution personnelle tout à fait remarquable. La 1ère partie qui s’intitule « Pour une approche systémique du peuplement rural biturige : ambitions et réalités » est une réflexion méthodologique dont l’importance primordiale dans la démarche de la candidate indique avec quelle rigueur seront traitées les données, avec quelle prudence elles seront croisées et avec quelle attention seront appréciés les résultats. Avec la 2ème partie « La structure du peuplement rural : caractérisation et hiérarchisation de l’habitat », nous entrons dans le cœur du travail. Cristina Gandini a décidé d’exploiter systématiquement deux séries d’informations et de comparer « image aérienne et image de surface ». Grâce à ce travail qui s’inspire de la démarche du programme Archaeomedes, on sait désormais quels sont les critères pertinents dans l’approche morphologique pour un classement hiérarchique des établissements bituriges (plan, assemblage mobilier, durée d’occupation). La troisième partie « Organisation des espaces et appropriation du territoire » met en musique les résultats obtenus en s’interrogeant sur les relations entre les différents types d’habitats, sur le rôle des agglomérations, sur la relation aux voies. Ces croisements à l’échelle d’un vaste territoire nous valent des résultats particulièrement intéressants sur l’évolution du système de peuplement rural chez les Bituriges, mais aussi une approche rénovée de l’histoire des agglomérations saisies en liaison avec les campagnes qui les entourent. Enfin, dans une dernière partie, Cristina Gandini esquisse une histoire des campagnes bituriges, soulignant la forte structuration des campagnes de l’Âge du Fer dont le dynamisme se poursuit au ier siècle après J.-C. Elle souligne la complexité du processus de romanisation qui voit le développement des habitats du type villa, mais qui permet aussi le maintien d’une grande variété de formes d’exploitations. Parmi les autres résultats suggestifs et novateurs de ce travail, Françoise Dumasy note les informations livrées par l’étude des campagnes dans un rayon de 25 km autour de Levroux et d’Argentomagus : l’une plus précoce et tournée vers l’agriculture, l’autre au démarrage plus tardif, soutenu par des activités artisanales. Démonstration convaincante de la nécessité d’étudier l’ensemble du tissu rural et d’y insérer les agglomérations. Un autre dossier a nettement progressé, celui de la viticulture. Victime de la négligence de Pline l’Ancien qui ne précise pas à quelle branche du peuple biturige rapporter la biturica, victime également du prestige des vins du Bordelais, la viticulture biturige n’a jamais été considérée comme une hypothèse sérieuse. Or depuis quelques années, tous les indices convergent pour envisager sa réalité. En sélectionnant un certain nombre de bâtiments qui pourraient être des chais, Cristina Gandini propose un programme de recherches qui pourrait apporter des preuves décisives. Françoise Dumasy invite enfin la candidate à lancer une étude sur les parcellaires, composantes essentielles du tissu rural, d’autant plus que Cristina Gandini a trouvé la trace d’épandages agraires (fumures) dans ses prospections autour d’Issoudun-Vatan-Graçay. Ce début d’enquête débouche sur l’archéologie du champ et c’est une invitation à l’étendre aux réseaux parcellaires. En conclusion, Françoise Dumasv revient sur les remarques faites par Chris Wickham au Colloque Ager de 2001, regrettant l’absence de travaux sur le centre de la Gaule. Cette thèse constitue une superbe réponse à ces propos. Loin d’être une zone de transition, une sorte de ventre mou entre le Nord et le Sud, cette cité de Gaule centrale révèle un dynamisme rural qui remonte à la fin de l’Âge du Fer, caractérisé par une grande adaptabilité à des milieux différents et une grande variété des habitats où s’affirment, jusqu’à la fin du ier siècle de notre ère, des continuités fortes avec la période précédente. À partir du iie siècle l’habitat du type villa l’emporte en nombre et ses plans se révèlent proches de ceux que l’on connaît dans les cités septentrionales. Cette thèse a atteint ses objectifs : saisir l’évolution d’un système de peuplement pendant les huit siècles de la période antique sur un territoire aux ressources très différentes et à partir de données archéologiques hétérogènes. Ce travail de très grande qualité scientifique et formelle permet désormais à la cité biturige de figurer parmi les zones de référence pour notre connaissance de l’habitat rural antique.

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Suit l’intervention d’Olivier Buchsenschutz, qui rappelle que le travail de Cristina Gandini comprend un corpus de plus de deux mille sites, un traitement des données rigoureux, une mise en place historique, et l’ouverture de nombreuses perspectives. Il s’agit ici de fonder et d’exploiter les résultats d’une enquête archéologique pour améliorer notre perception de l’histoire du monde rural dans une cité gauloise depuis la fin de l’Âge du Fer jusqu’à l’aube du Moyen Âge. La mise en évidence d’un réseau hiérarchisé d’installations agricoles, et de son évolution chronologique pendant près de huit siècles, est le résultat le plus tangible de cette enquête. Le modèle de la villa d’inspiration romaine est bien sûr dominant, notamment pour les plus gros établissements. La grande phase de création des établissements au ier siècle, leur concentration au ive siècle puis les variantes de ce modèle dans les différentes unités naturelles du territoire sont bien mises en évidence. La méthode d’analyse a été particulièrement bien maîtrisée : l’auteur combine les découvertes aériennes, les prospections de surface, les sondages et les fouilles. La corrélation entre ces données disparates a demandé beaucoup d’attention et de sens critique, et Olivier Buchsenschutz juge leur traitement conjoint particulièrement bien réussi. L’analyse statistique est rigoureuse et bien intégrée dans la problématique. L’utilisation des cartes et du sig est également très développée. Les documents cartographiques mettent en évidence des secteurs essentiellement agricoles, des secteurs artisanaux, des secteurs mixtes et des concentrations de différentes natures autour des agglomérations. Enfin le corpus est à la fois abondant, précis, et bien présenté, aussi bien sur le plan graphique que dans les notices ou dans les tableaux statistiques. Si Cristina Gandini a profité au départ d’une enquête collective, elle a entièrement pris en charge la vérification, la rédaction du corpus sur les installations agricoles et son traitement. Elle a presque doublé, grâce aux prospections qu’elle a menées, le nombre de sites datés et bien identifiés par l’analyse de leur mobilier. Son apport au travail collectif sur le Berry est très important. Au-delà d’une utilisation bien comprise des méthodes d’analyses statistiques et spatiales, et d’une présentation claire des résultats, la candidate parvient déjà à nous présenter une synthèse cohérente de l’histoire du monde rural antique dans cette cité. Si nous ignorons les relations sociales entre les individus, comme les régimes de propriété et d’exploitation du sol, en revanche nous disposons d’un corpus très représentatif de l’implantation humaine. Nous suivons son évolution à travers les siècles, qui reflète les changements politiques ou culturels plutôt que les variations climatiques ou environnementales, dans ce milieu privilégié du Berry où les contraintes naturelles sont faibles. Les résultats de ce travail, bien que fondés presque uniquement sur des sources archéologiques nombreuses mais peu spectaculaires, apportent, selon Olivier Buchsenchutz, une contribution cohérente et pertinente à l’histoire du monde rural.

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Catherine Petit-Aupert félicite Cristina Gandini pour ce travail considérable, constituant une référence en la matière et qui devrait susciter d’autres études sur les territoires de cette Aquitaine romaine aux paysages si contrastés. Sans s’attarder sur les chapitres préliminaires, Catherine Petit-Aupert souhaite insister sur l’acquisition des données, sur lesquelles repose la classification des sites, puis la synthèse. La tâche était ardue, en raison de la superficie du territoire et du caractère hétérogène de la documentation archéologique. Bien sûr l’auteur disposait de clichés aériens préexistants, mais elle a surtout consacré une part importante de son travail à la prospection pédestre pour vérifier un nombre considérable de gisements et explorer des zones-test. L’étude morphologique se fonde sur 295 sites – corpus considérable – dont l’étude minutieuse fait apparaître une grande variété de tailles et de modèles architecturaux. Catherine Petit-Aupert formule ensuite quelques réserves à propos de la classification typologique de certains bâtiments, dont l’interprétation peut être discutée. Si le classement des divers édifices liés à l’exploitation du sol se signale par sa complétude, on aurait en revanche souhaité un peu plus d’ampleur dans les comparaisons architecturales avec le reste de la Gaule. Catherine Petit-Aupert souligne elle aussi l’intérêt du dossier consacré à la viticulture, avec notamment la mise en évidence de fosses de provignages à Bourges, et le repérage d’espaces empierrés associés à de longs hangars sur plusieurs sites (dispositifs comparables à ceux découverts dans le Gers et dont la fonction viticole a été assurée par la fouille de Lestagnac). En un mot, elle juge que c’est une thèse d’une ampleur et d’une qualité d’analyse remarquables, dont on ne peut que remercier et féliciter l’auteur.

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François Favory, président de séance, prend alors la parole. Il observe que la thèse de Cristina Gandini s’attache à l’étude d’un espace, le Berry, et se fixe une ambition, celle d’une approche nettement plus régionale que micro-régionale, puisqu’on a affaire là aux limites d’une cité gallo-romaine. Il partage la définition de l’habitat adoptée par la candidate qui englobe toutes les structures bâties et aménagées par les communautés rurales pour occuper et exploiter les ressources d’un espace ainsi que la démarche analytique consistant à étudier l’habitat dans ses composantes dispersées et agglomérées et s’efforçant de penser l’habitat en termes de tissu et de réseau. François Favory remarque ensuite que la cité des Bituriges Cubes montre une répartition particulière et discontinue de la documentation, avec de grands vides et une répartition déséquilibrée de la typologie des établissements. Comme ses collègues, François Favory regrette que la candidate n’ait pas eu le temps de trier dans les hypothèses variées et contradictoires sur les parcellaires étudiés entre 1977 et 2005 et d’offrir une synthèse personnelle sur ce thème important de la morphologie agraire. Le mémoire a le mérite de bien préciser la part que Cristina Gandini a prise dans l’élaboration et l’amélioration de la base de données archéologiques. Le corpus offre un grand intérêt méthodologique et informationnel : si les trois quarts sont documentés par la prospection au sol, 36 % ont été identifiés par prospection aérienne et 7 % par la fouille. La seconde partie, consacrée à la structure du peuplement rural et à sa dynamique spatio-temporelle d’une part, et à la typologie des établissements d’autre part, permet d’utiles comparaisons avec d’autres régions. En outre, Cristina Gandini développe une double approche, très neuve, par analyse de données multivariées, des établissements selon leur mode de détection : prospection aérienne et prospection au sol. La procédure de classification des établissements est tout à fait exemplaire. Cristina Gandini a compris cette approche statistique comme une démarche exploratoire, qu’elle maîtrise et présente très bien, mais François Favory émet quelques réserves sur certains détails des analyses opérées et suggère des solutions pour en améliorer la présentation. La troisième partie s’attache à étudier les relations entre le réseau des agglomérations et les réseaux d’habitat dispersés. Le contraste avec ce qui est observé dans le Sud-Est méditerranéen est frappant. Il est également intéressant d’observer les différences de répartition selon les micro-régions et le contraste entre un système de peuplement, en Champagne berrichonne, polarisé par des centres nombreux, et un système de peuplement, ailleurs, polarisé par quelques habitats majeurs, dotés d’un réseau dense d’établissements secondaires. L’approche du rapport spatial ville-habitat dispersé est perspicace : on note ainsi que près d’un quart des établissements ruraux sont implantés à moins de 5 km d’une agglomération ou d’une station routière. François Favory exprime son vif intérêt pour l’enquête sur les très grands établissements qu’il qualifie de « casernes » et sur la main d’œuvre travaillant dans ce type d’établissements. Il persiste à penser que l’approche du statut de la main d’œuvre à partir des seuls indices archéologiques est plutôt illusoire. L’absence de preuve ne signifie pas nécessairement la preuve de l’absence d’esclaves. Le développement sur la dynamique du peuplement synthétisé dans deux tableaux, l’un par type d’habitat, groupé ou dispersé, l’autre par micro-région, est excellent. La partie sur le rapport entre l’implantation de l’habitat et l’espace environnant permet à Cristina Gandini d’esquisser un panorama dynamique des facteurs attractifs et répulsifs de la fin de la Protohistoire à la fin de l’Antiquité tardive. François Favory souligne l’intérêt des conclusions qui montrent que les sols les plus attractifs et les plus susceptibles de favoriser la durabilité des établissements étaient les sols légers, mais également les sols argileux lourds, bien drainés, mais plus difficiles à mettre en œuvre. En outre c’est la forte proportion de sols argileux lourds dans un finage qui stimule la réoccupation de sites abandonnés. Sont tout aussi instructives les observations sur le contexte d’installation des ateliers métallurgiques qui préfèrent la proximité de la ressource en bois plutôt que la proximité de la ressource en minerai de fer, d’agglomérations ou de voies de communication. La quatrième partie livre une synthèse historique de l’évolution des campagnes bituriges de la fin de l’Âge du Fer à la fin de l’Antiquité tardive, en dépit des lacunes de l’information touchant à la morphologie agraire et au système agro-pastoral. C’est un exercice incontournable mais difficile, et il faut féliciter la candidate d’avoir réussi à surmonter les difficultés inhérentes à ce type de démarche. Au final, François Favory insiste sur la forte impression que lui a procurée la lecture de cette thèse dont il souhaite la publication rapide, car elle marque d’une empreinte très originale et très féconde le paysage des recherches sur la dynamique du peuplement antique

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Après délibération, le jury décerne à la candidate le grade de Docteur en archéologie de l’Université de Paris i, avec la mention « Très honorable avec les félicitations du jury », accordée à l’unanimité à l’issue d’un vote à bulletins secrets.

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Laure Laüt

Clément Gurvil, Les Paysans de Paris du milieu du xve siècle au début du xviie siècle, thèse de doctorat d’histoire, 3 volumes, 853 p., soutenue à l’ehess, le 30 novembre 2006

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Jury : Gérard Béaur, directeur d’études à l’ehess (président), Robert Descimon, directeur d’études à l’ehess (directeur de thèse), Emmanuel Le Roy Ladurie, professeur honoraire au Collège de France, Jean-Marc Moriceau, professeur à l’Université de Caen, Michel Nassiet, professeur à l’Université d’Angers, Simone Roux, professeur émérite à l’Université Paris 8.

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À l’invitation du président de séance, Clément Gurvil présente son travail en vingt minutes. Peu étudié par les historiens, le sujet repose sur l’examen de l’interpénétration de la ville et de la campagne et envisage l’existence de citadins ruraux sur un long xvie siècle (1450-1610, dates rondes). La recherche s’appuie sur une base documentaire d’environ 6 000 actes, constituée principalement par des minutes notariales (dont celles de l’étude xix du Minutier central). Elle se structure à partir de deux questions initiales, à savoir celle des transformations topographiques de Paris et celle des conditions d’existence des paysans parisiens, qui se rejoignent dans une interrogation générale visant à l’étude du devenir de la population agricole face aux changements successifs du paysage de la cité. Trois axes d’analyse sont privilégiés : une première partie envisage le cadre géographique (l’espace de la ville et les espaces des hommes), une deuxième partie s’attache à une classique étude sociale à travers un triple niveau (le groupe, la famille, l’individu), enfin, une troisième partie appréhende la dimension économique (rapport à la terre, travail de la terre, production agricole, rôle du jardin). Il en ressort que la population agricole de Paris apparaît comme une population hétérogène aux conditions d’existence fragiles, caractérisée par la polyvalence et un accès à la terre très inégal, et en profonde mutation. Clément Gurvil achève sa présentation en précisant les caractères spécifiques de ces ruraux citadins. Modestes voire pauvres, représentatifs des couches populaires, les paysans parisiens sont fragilisés par la densification du tissu urbain. Marqués par une forte mobilité sociale et géographique, ils participent à la vie de la cité sans bénéficier d’une structuration en corps constitués solide, mais ils font preuve de souplesse et de résistance, se redéployant dans la ville. Tout au long du siècle, ils occupent une position d’interface privilégiée entre la ville et sa campagne, s’adaptant notamment aux désirs des Parisiens en matière de produits alimentaires frais.

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Le président de séance donne la parole à Robert Descimon qui remercie avant tout les membres du jury. Il souligne que c’est un beau mais difficile sujet, et que le travail effectué a été performant, puisque réalisé en quatre ans. La rigueur, la méthode, le recentrage sur le sujet à chaque découverte, le plan net et opératoire ou encore l’usage rationnel de l’informatique en font un modèle de recherche. Il exprime cependant quelques regrets : des citations trop longues, un style un peu fatigant, des lacunes bibliographiques, un travail sur les limites de l’espace parisien à préciser (notamment avec les censives), une analyse de la vie religieuse à recentrer sur le collectif et une étude de la mobilité à approfondir. Cela dit, les apports restent nombreux, concernant entre autres la définition fine du terroir parisien, la description convaincante des paysans, la définition du groupe, le cadre de vie ou encore le rapport à la terre.

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Premier pré-rapporteur, Simone Roux parle ensuite. Elle précise d’emblée qu’elle s’associe aux compliments, remarquant au passage la diversité des sources. Intéressée par l’examen de la localisation des paysans et de leurs dénominations ou encore par l’étude de la polyvalence professionnelle, elle regrette cependant que le poids des redevances seigneuriales et la propriété paysanne n’aient pas été assez traités. Elle appelle, en vue d’une publication, le regroupement des critiques des sources en position initiale et souhaite la fabrication d’un glossaire des termes spécialisés ou méconnus. Par ailleurs, elle évoque l’évolution du paysage parisien, les confréries et les testaments, les noms de baptême ou les dons, ainsi que les maisons de la ville, précisant l’existence d’une continuité entre les derniers siècles de la période médiévale et le xvie siècle. Cette intervention amène une discussion sur l’importance des censives que le candidat reconnaît avoir sous-estimée.

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Simone Roux cède ensuite la parole au second pré-rapporteur, Michel Nassiet. Celui-ci exprime sa satisfaction devant l’ampleur du travail qui concerne un sujet qui peut paraître à la marge (la population étudiée correspondrait à celle d’une petite ville, soit environ 3 000 individus). L’abondance et la variété des sources mobilisées, l’impressionnante bibliographie ainsi que la bonne mise en œuvre des informations concourent à renforcer le travail. Par ailleurs, il évoque la difficulté des reconstitutions familiales et l’importance de la réalisation de bases de données opératoires (tout particulièrement à partir des inventaires après décès). Il s’est déclaré aussi intéressé par la description de l’espace parisien (à l’aide des cartes notamment), l’analyse du travail féminin et domestique, l’examen des relations sociales à partir des procurations, l’étude des prix, conseillant, en l’occurrence, l’utilisation de moyennes mobiles quinquennales pour le déflatage, plus efficaces que les moyennes annuelles, d’une part, et une étude approfondie de la courbe des prix de l’étain, d’autre part. Certains points doivent cependant être améliorés ou corrigés : la présentation plus claire du texte, la révision de quelques graphiques, l’élimination des longueurs et des généralités dans le discours y contribueront. De surcroît, il souligne l’inutilité de certains développements (les paysans parisiens constituent-ils un ordre ou une classe ?). Enfin, si les découvertes s’avèrent nombreuses et intéressantes, notamment en ce qui concerne le remplacement au cours du siècle des laboureurs par les jardiniers, la conclusion d’ensemble lui apparaît un peu faible.

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Le président donne ensuite la parole à Emmanuel Le Roy Ladurie. L’intervention est dense et appréhende un éventail très large de thèmes examinés par le candidat. De la population agricole urbaine (une comparaison avec Bruxelles serait envisageable) au climat (dont les analyses doivent s’appuyer sur une bibliographie plus solide), des meubles meublants à l’armement, de la conjoncture politique et économique aux évolutions sociales, des loyers aux cultures jardinières, de la religion aux expertises, du marché de la terre aux violences entre personnes, peu de champs échappent à l’examen. Il avance ce qui est peut-être la principale audace de l’étude, à savoir l’absence d’un plan chronologique apparent. Certes, des éléments doivent être amendés, mais il n’en demeure pas moins que ce beau travail apporte beaucoup, selon lui.

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À l’invitation du président, Jean-Marc Moriceau prend alors la parole. Il loue le travail effectué qui aurait comblé Jean Jacquart, souligne la clarté de la forme et les qualités pédagogiques du candidat, la bonne argumentation qui plus est bien documentée, mais il recommande des chapitres moins longs. Le sujet est bien maîtrisé et l’éventail des questionnements fort varié, allant de l’histoire sociale à l’histoire culturelle, et du géographique à l’économique. S’il évoque quelques imperfections, Jean-Marc Moriceau met en avant des incohérences étonnantes (Olivier de Serres est plus mobilisé qu’Estienne et Liébault), des oublis bibliographiques ou des lacunes dans les références (Yvonne Bézart et Jean Jacquart devraient être cités plus souvent). Dans le détail, son intervention s’appuie principalement sur une lecture attentive et critique du chapitre 10 portant sur le travail de la terre. Successivement, il reprend l’analyse du candidat, parlant du climat et des conditions contenues dans les baux, de la question de l’eau et de celle du bétail (notamment les chevaux), des rapports des laboureurs parisiens avec d’éventuels bergers et du cheptel mort, du salariat et des grandes fermes parisiennes. Il souhaite à ce propos une conclusion mieux bâtie. En fin de compte, en dépit des réserves évoquées, Jean-Marc Moriceau souligne la grande richesse des analyses et une bonne accumulation des données. Il espère que l’auteur de cette belle thèse poursuivra sa réflexion dans cette voie.

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Le président de séance, Gérard Béaur, prend enfin la parole. Selon lui, Clément Gurvil n’a pas choisi une voie facile : une population très minoritaire que l’on ne peut connaître que par le dépouillement d’une masse d’archives, aussi importantes que lacunaires. Il faut lire beaucoup d’actes pour trouver un paysan. Gérard Béaur pense que le candidat a forgé de bons instruments pour tous ceux qui veulent se confronter aux paysans parisiens. Il est dommage que la lecture du texte soit quelque peu gâchée par une relecture peu attentive ayant laissée trop d’inversions de lettres et de mots estropiés. La bibliographie est très belle, mais son usage reste discret (Micheline Baulant aurait dû être convoquée plus régulièrement). La richesse documentaire permet, à travers les archives notariales, l’examen précis des individus et leur parcours. On comprend désormais mieux comment vivait, croyait, s’organisait, s’associait, travaillait, etc., cette population paysanne occupant une position clé dans le microcosme parisien. Gérard Béaur évoque cependant trois points qu’il conviendra approfondir ou corriger. Tout d’abord, la définition de l’espace pose le problème du cadre géographique. La différence entre les paysans parisiens et ceux de la banlieue est-elle si forte qu’une distinction s’impose ? À cette question délicate, le candidat répond en soulignant la nécessaire délimitation de l’espace en raison des dépouillements à effectuer, et en précisant que les paysans parisiens avaient clairement conscience de leur appartenance à la ville de Paris et non aux localités de la banlieue. Ensuite, Gérard Béaur évoque la question des catégories sociales, s’interrogeant sur la possibilité de définir avec précision ce qu’est un manouvrier ou un laboureur. À l’évidence, un approfondissement de la réflexion s’impose, mais dont le résultat n’est guère certain. Enfin, il s’attache aux espaces cultivés, sur lesquels il s’attarde plus longtemps. De la pression foncière à l’expropriation paysanne, des produits cultivés et consommés, aux jardins, il reconnaît l’intérêt du travail fourni, mais appelle des précisions enrichissantes (question des bassins fonciers, des réallocations de capitaux). À cet égard, il souhaite que les courbes soient construites sur une base semi-logarythmique et que les moyennes, au moment des calculs de déflatage, soient mobiles et non annuelles. Cela dit, il adresse ses compliments au candidat pour ce travail remarquable, servi par une grande précision et une forte documentation, qui permet d’éclairer un problème peu évoqué par les historiens, à savoir celui des paysans dans la ville.

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Après une courte délibération ponctuée par un vote à bulletin secret, le président de séance, entouré des membres du jury, déclare Clément Gurvil digne du titre de docteur en histoire, avec la mention très honorable et les félicitations à l’unanimité du jury.

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Jean-Marie Gurvil et Carole About

Fabrice Mauclair, La Justice seigneuriale du duché-pairie de La Vallière (1667-1790), thèse de doctorat d’histoire, soutenue à l’université de Tours, le 4 décembre 2006

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Jury : Annie Antoine, professeur à l’université Rennes 2, Antoine Follain professeur à l’université Marc Bloch de Strasbourg (rapporteur), Luc Forlivesi, directeur des Archives départementales d’Indre-et-Loire, Benoît Garnot, professeur à l’université de Dijon (rapporteur), Brigitte Maillard, professeur émérite à l’université de Tours (directeur), Michel Vergé Franceschi, professeur à l’université de Tours (président).

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L’auteur justifie d’abord le choix de ce sujet. Il a voulu étudier le fonctionnement et l’ensemble de l’activité d’une justice seigneuriale, ce qui constitue une démarche nouvelle, à partir de fonds d’archives (sous-séries 7b et 136B aux Archives départementales d’Indre-et-Loire) parmi les plus riches de Touraine. Les bornes chronologiques s’imposaient logiquement : de la création à la suppression du duché-pairie.

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Le duché-pairie de la Vallière, à cheval sur les trois provinces de la généralité de Tours (Touraine, Maine, Anjou), avait trois sièges seigneuriaux, à Château-la-Vallière (37), Saint-Christophe-sur-le-Nais (37) et Marçon (72). Le ressort englobait une trentaine de paroisses. Il était situé en zone rurale, loin de tout centre urbain ; la justice du roi n’était guère à même de concurrencer celle du seigneur. La population était surtout formée de paysans, avec quelques artisans du textile à Saint-Christophe et les ouvriers employés aux forges de Château-la-Vallière. Cet espace n’était pas isolé mais largement ouvert sur l’extérieur car traversé par d’importantes voies de communication.

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Une des difficultés rencontrées fut l’absence de classement des sous-séries 7B et 136b. Fabrice Mauclair a donc réalisé un récolement des minutes et des registres ; ensuite un classement cohérent des deux fonds a pu être réalisé aux Archives départementales d’Indre-et-Loire (répertoires numériques). Il s’est ainsi familiarisé avec les documents et le vocabulaire juridique de l’Ancien Régime. Si les archives des sièges de Château-la-Vallière et de Saint-Christophe ont été assez bien conservées, celles de Marçon (déposées aux Archives départementales de la Sarthe) sont indigentes. D’autres sources ont été mises à profit : en Indre-et-Loire les fonds 14j et 65j (documents issus de l’ancien trésor du duché-pairie), les minutiers des notaires ; aux Archives nationales le fonds 265 ap (chartrier d’Uzès) et les minutiers parisiens ; aux Archives départementales du Maine-et-Loire des rôles de taille ; à la Bibliothèque municipale de Tours l’atlas terrier du duché-pairie. En résumé, un ensemble riche, mais dispersé.

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Tous les aspects de l’activité judiciaire ont été pris en compte : civil, criminel, police, juridiction gracieuse. En procédant à des dénombrements d’actes, Fabrice Mauclair a privilégié – et il le revendique – une approche quantitative. La problématique est triple : les reproches faits aux justices seigneuriales étaient-ils mérités ? Quelles étaient les fonctions exactes de cette justice ? Sur plus d’un siècle, des évolutions sont-elles perceptibles ?

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Ses réponses peuvent être ainsi résumées :

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1. La justice du duché-pairie de La Vallière était globalement efficace, à mille lieues de la situation caricaturale dépeinte par le juriste Loyseau au xviie siècle. Il précise qu’avant la sienne, des études avaient commencé à corriger les idées reçues. Il souligne la qualité des infrastructures, la compétence et l’assiduité des officiers, la rapidité de la décision, le coût relativement peu élevé de la justice ducale comparativement à celle du roi.

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2. La justice du seigneur était utile aux populations. Les juges usaient et de la sanction et de la conciliation (les similitudes sont frappantes avec les futures justices de paix). En particulier, la justice assurait la protection des plus vulnérables (orphelins, filles enceintes, etc.) grâce à la juridiction gracieuse (actes de tutelle et curatelle, etc.). Elle participait par ses règlements de police au bon fonctionnement des « services publics » (lutte contre les incendies, etc.) et de la vie économique. Au seigneur, elle garantissait l’exact paiement des redevances féodales. Elle était un outil de régulation sociale majeur. La devise « Toujours prest bien faire » trouvée dans un registre résume parfaitement l’état d’esprit des juges du duché-pairie, conscients d’agir pour l’intérêt public.

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3. Le coût de la justice augmente au xviiie siècle dans tous les domaines mais, sauf pour le civil gracieux, le nombre d’actes connaît une baisse, qui cependant s’interrompt dans les dernières années étudiées. En 1789, les tribunaux du duché-pairie ne sont pas moribonds et le contentieux civil et criminel connaît un regain de vitalité.

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Fabrice Mauclair tient à nuancer ce tableau positif, en indiquant que la justice étudiée est d’un type particulier, plus proche d’une justice royale que d’une petite justice de village. Il faudrait maintenant s’intéresser aux petites juridictions et aux xvie et xviie siècles.

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Brigitte Maillard, directrice de la thèse, rappelle le cursus universitaire et professionnel de Fabrice Mauclair, puis elle dresse la liste des apports multiples de sa thèse. Il a su exercer son sens critique à la fois sur les documents et sur son propre travail. Il s’exprime dans une langue claire, il explique les termes techniques ; on ne s’ennuie pas à le lire. L’appareil critique est soigné et solide. Chaque chapitre est conclu, la conclusion finale est forte. Elle souligne le choix judicieux des annexes, la bonne maîtrise de l’outil informatique. Ce riche fonds d’archives, jamais encore exploité, comporte environ 16 m linéaires d’archives judiciaires, c’est dire l’importance du dépouillement ; Fabrice Mauclair a coopéré fructueusement avec les Archives départementales d’Indre-et-Loire. Sa réflexion a été nourrie par des lectures, il a fait des comparaisons, des mises en perspective enrichissantes. Il a participé aux colloques récents organisés par Benoît Garnot, à l’occasion desquels il a noué des contacts avec des historiens travaillant sur des thèmes proches du sien, et à l’ouvrage sur les « justices locales » dirigé par Antoine Follain. Cette thèse apporte la confirmation de l’importance des justices seigneuriales dans le fonctionnement des sociétés rurales, en particulier grâce à l’étude des affaires non litigieuses, une nouveauté.

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Dans l’introduction l’auteur justifie ses choix et présente aussi la population du duché-pairie. Une première partie est consacrée au territoire et aux seigneurs, les La Baume Le Blanc. Ces derniers sont absentéistes mais tiennent à leurs pouvoirs judiciaires, qu’ils font exercer jusqu’en 1790, même si le coût en est élevé. La géographie judiciaire a été adroitement reconstituée à partir de l’étude des procès-verbaux de scellés. Incontestablement, les justiciables ont tiré profit de la création de cette haute justice. En deuxième partie est présentée l’organisation matérielle. Les bâtiments (palais de justice, prisons) sont bien entretenus, le palais de Château-la-Vallière est même reconstruit à la fin du xviiie siècle. Les audiences sont tenues avec régularité ; même pendant les vacances judiciaires l’activité ne cesse pas complètement. Le personnel, qui est nombreux, est dominé par les juges de Château-la-Vallière, sénéchal en tête (longue présence des Roulleau, dont l’un fut aussi trésorier de France à Tours). L’ancrage local des officiers mérite d’être noté, tout comme l’absence de vénalité des charges, ce qui permet au duc de contrôler étroitement son personnel. Au final cette justice s’apparente beaucoup à une prévôté royale. La troisième partie, la plus longue, porte sur l’activité de la justice. En matière de police de nombreux règlements sont édictés (voirie, marchés, etc.), dont la répétition traduit en partie le manque d’efficacité (ce n’est pas original). Les juges assurent la défense des plus faibles et la protection des patrimoines ; ils procèdent aux appositions de scellés, une activité qui tend à se développer à partir de 1725 à Château-la-Vallière. La préservation des droits du seigneur occupe peu de place. Les chapitres 3 et 4 sont consacrés à la justice criminelle et à la justice civile. Les deux types de procédures, à l’ordinaire et à l’extraordinaire, sont bien analysées. En matière criminelle, très peu d’affaires aboutissent à un jugement, pour deux raisons possibles entre autres : le passage du criminel au civil et la conciliation entre les parties. La justice est, semble-t-il, plus utilisée pour faire pression que pour obtenir une condamnation. Parmi les crimes et délits les plus répandus, on trouve les atteintes aux personnes. Dans toute la période, seulement trois exécutions capitales ont eu lieu dans le duché-pairie ; de plus un quart des peines a été prononcé par contumace. La répression n’est pas la priorité des juges. L’activité au civil est la plus importante, la plupart des affaires étant des problèmes de dettes. Tout au long du siècle l’activité pour le civil contentieux et le criminel baisse, pour des raisons multiples et difficiles à cerner. Les « usages sociaux » de la justice sont variables : seuls les notables (à différents degrés) y ont recours. Brigitte Maillard termine en soulignant l’honnêteté intellectuelle de l’auteur, qui a su éviter le risque d’idéalisation de son sujet.

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Antoine Follain, rapporteur, félicite Fabrice Mauclair pour son travail considérable, qui fera date. Le sujet est trop peu étudié par les historiens, par contre plusieurs thèses de droit lui ont été consacrées. Une première thèse d’histoire sur les justices seigneuriales a été soutenue en 1994, suivie par trois études d’historiens américains ; mais celle de Fabrice Mauclair est la première qui aborde le sujet sous tous ses aspects. Elle constitue la matrice des travaux futurs : chacun devra se positionner par rapport à elle. Il s’agit d’une étude achevée, d’une grande qualité formelle. La problématique centrale est la suivante : cette justice est-elle représentative de l’ensemble des justices seigneuriales ? La thèse comprend trois parties, dont la troisième (l’activité) est à juste titre la plus développée. Les annexes sont bien conçues. Le dédoublement des tableaux est une idée heureuse (à chaque tableau inclus dans le corps de la thèse, qui livre des informations d’ordre général, correspond un tableau dans le volume d’annexes qui contient des données détaillées, à usage du spécialiste). Les documents ont été choisis de façon pertinente, par exemple le texte de 1736 sur le remplacement des poteaux de justice.

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Cette justice est une véritable « justice de village ». Il aurait été souhaitable d’approfondir la question de la sociologie du duché-pairie ; les laboureurs, par exemple, forment un certain pourcentage des justiciables mais quelle est leur part dans la population locale ? La période étudiée est tardive, ce qui ne permet pas de vérifier le bien-fondé des critiques de Loyseau qui écrit au début du xviie siècle. La question des abus des justices seigneuriales était certainement beaucoup moins sensible au xviiie siècle. Il faudra donc à l’avenir enquêter sur l’époque antérieure à 1667. Un autre point mériterait d’être étudié, le rôle de Colbert dans l’achat des terres destinées à former le duché-pairie.

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Pour la première partie (deux chapitres), Antoine Follain note que les seigneurs sont absents et n’interviennent qu’à distance. On souhaiterait savoir si l’économie de la justice est rentable ou non. L’accent a été mis sur l’opposition pouvoir royal/justice seigneuriale, mais est-ce pertinent ? Pour la deuxième partie : l’auteur a réalisé une excellente étude des locaux et des audiences, notamment. Le nombre d’affaires traitées par audience varie de 10 à 14. La justice était-elle expéditive ? On ne relève aucun abus (étude des officiers), ce qui contredit les affirmations de Loyseau. Dans la troisième partie, les chapitres s’enchaînent dans un ordre logique. L’étude des actions en matière de justice, bien menée, est neuve. Les énumérations sont parfois un peu longues, mais il était difficile de procéder autrement. L’autorité de la justice ne paraît guère pesante. Elle publie et énonce beaucoup, mais cette activité n’est-elle pas un peu vaine, le nombre de condamnations restant faible. Prudence des ordonnances, modération des juges : tels sont les constats. En matière criminelle, les juges ne mettent aucun acharnement à poursuivre jusqu’au bout. De toute évidence les justiciables attendent plus une réparation sous forme financière qu’une punition du ou des coupables. Antoine Follain relève enfin le rôle de régulation sociale de cette justice, qui n’est absolument pas affaiblie à la veille de la Révolution. La question de l’exemplarité de la justice n’est pas catégoriquement tranchée, mais cela est logique compte tenu du manque de travaux sur le sujet. Il termine en insistant derechef sur la grande qualité de ce travail.

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Fabrice Mauclair répond que pour ne pas alourdir la thèse et pour ne pas dévier du sujet, il a renoncé à l’étude sociale de la population du duché-pairie, qui est possible grâce aux rôles de taille. Il s’est contenté d’une analyse rapide, trop peut-être, en introduction. Il est impossible d’étudier l’activité des justices avant 1667, trop peu de documents ayant subsisté. Par contre, cela est sans doute possible ailleurs en Touraine, comme le montrent quelques travaux (mémoires de maîtrise) sur les xvie et xviie siècles qui rejoignent ses analyses. Le calcul du coût pour le seigneur n’est possible que pour la justice criminelle : peu élevé au début du xviiie siècle, il s’accroît ensuite ; faute de sources on ne peut en savoir plus. La durée des audiences n’est pas indiquée précisément ; elles ont lieu le matin et durent vraisemblablement de deux à trois heures. Pour finir, selon Fabrice Mauclair, les tendances observées sur le long terme illustrent un mouvement général perceptible dans d’autres régions du royaume.

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Benoît Garnot, rapporteur, s’exprime ensuite. Selon lui le travail de Fabrice Mauclair est excellent. Il admire la qualité de l’expression, la clarté de l’exposé et de l’argumentation, le souci d’exhaustivité de l’auteur. L’ensemble des sources est imposant, la bibliographie bien assimilée. La troisième partie, un peu longue, aurait pu être scindée ; y est étudiée l’activité judiciaire d’un duché-pairie sous toutes ses facettes : personnel, équipement, activité, etc. Elle s’inscrit dans un mouvement de « réhabilitation » des justices seigneuriales entamé par les historiens depuis quelques années. Les pages sur le fonctionnement de la justice sont passionnantes, d’autant qu’il existe peu de travaux sur le sujet. Le fichier des officiers fourni en annexe est une mine de renseignements. Sur les prisons, les informations sont neuves. Fabrice. Mauclair s’intéresse au fonctionnement du greffe, au calendrier des audiences, il décrit les salles du palais de justice de façon vivante et concrète. C’est un point très positif de sa thèse, d’autres travaux devront aborder ces points à l’avenir. Il analyse la formation du personnel, son recrutement, les carrières et les prérogatives des juges et des auxiliaires de justice. Les officiers seigneuriaux, sans doute décriés à tort, apparaissent comme des gens compétents. Ils résident sur place, contrairement à ce que l’on observe en Bourgogne. La troisième partie, formée de quatre chapitres, constitue l’apport principal. Aucun domaine d’activité n’est laissé de côté. L’action en matière de police et de juridiction civile gracieuse est tout à fait neuve. Fabrice Mauclair a eu le courage d’analyser des centaines de documents souvent rébarbatifs.

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Le regard qu’il porte sur cette justice est équilibré. Il montre avec justesse le rôle essentiel qu’elle joue dans la société rurale, en réglant les conflits et en organisant la vie en communauté par ses règlements de police. Au fil du temps, elle tend à devenir un relais des autorités centrales, étatiques et religieuses. Elle finit par ne plus vraiment se distinguer d’une juridiction royale du type prévôté. Après avoir réalisé un dénombrement précis des actes produits par cette justice, Fabrice Mauclair montre que les deux tiers des procès criminels s’interrompent dès l’information, sans doute parce que les parties en conflit parviennent à des accords infrajudiciaires. Sur ce point, il aurait été utile d’étudier les archives notariales de façon systématique. Affirmer que les parties civiles seraient les « maîtres du jeu » est sans doute excessif, car l’accord du juge reste indispensable avant tout règlement à l’amiable. Il est néanmoins certain que la justice seigneuriale cherche plus à accommoder qu’à punir. S’il y a une baisse de la criminalité, pour quels types de crimes en particulier existe-t-elle ? S’accompagne-t-elle d’une hausse des transactions devant notaire ? On peut aussi supposer que certaines affaires cessent de relever du criminel pour passer dans le ressort de la police : l’augmentation du nombre de procès-verbaux le suggère.

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Fabrice Mauclair répond qu’il a exploité les archives notariales de la région et possède tout le matériel nécessaire à la réalisation d’une étude prosopographique approfondie des officiers. Présenter les parties civiles comme les « maîtres du jeu » était un propos délibérément provocateur, car il a bien conscience que les choses sont plus subtiles et que le juge garde un rôle central. Le nombre des vols semble en hausse ; en fait c’est peut-être leur répression qui est plus sévère. Concernant les différents types de crimes, ses graphiques auraient certes pu être plus précis, mais leur valeur scientifique aurait-elle été plus grande compte tenu du faible nombre d’affaires comptabilisées ? Dans les minutiers, il a trouvé plusieurs transactions, y compris une relative à un homicide (3 000 livres versées à la famille en dédommagement).

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Pour Annie Antoine, la thèse de Fabrice Mauclair porte non seulement sur une justice, mais aussi sur une seigneurie, ce qu’il faut souligner. La présentation est bonne, la lecture aisée et agréable. La thèse contient 574 pages, ce qui est suffisant : l’auteur a voulu aller à l’essentiel et il a eu raison. Elle le félicite pour la qualité de toutes les annexes. Les documents sont bien choisis et correctement transcrits, avec un souci pédagogique constant. Une remarque : elle aurait voulu connaître le pourcentage d’individus allant en justice sur une période donnée. La prosopographie des officiers reste à faire, pour connaître leurs origines sociales et géographiques et savoir s’ils exercent d’autres activités en parallèle.

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Le travail de Fabrice Mauclair démontre toute la vitalité de l’institution seigneuriale. La seigneurie n’est pas en décrépitude, c’est un pouvoir local fort. La terre formant le duché-pairie de La Vallière a coûté 750 000 livres. La propriété d’une immense terre d’un seul tenant relevant directement du roi apporte un grand prestige. Elle est gérée par un personnel parisien, à la façon du duché de Penthièvre. La question des droits seigneuriaux, rapidement évoquée, n’était pas au centre de la thèse ; sans doute ne sont-ils pas essentiels dans ce duché-pairie. Un point positif est l’analyse du vocabulaire juridique. Le détour par la théorie n’est pas forcément toujours utile, mais c’est un parcours obligé. Remarquable est l’étude des conditions matérielles d’exercice de la justice, comme l’ont déjà dit Antoine Follain et Benoît Garnot.

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La troisième partie apporte un éclairage nouveau sur le système seigneurial. L’aspect « contraintes et prélèvements », souvent mis en avant dans les études sur les seigneuries d’Ancien Régime (une vision quelque peu étriquée), n’est pas ici le point de vue privilégié, ce qui est très stimulant. Dans le cas du duché-pairie de La Vallière, la seigneurie apparaît comme un pouvoir local régulant la société. Nul doute qu’une justice royale jouerait à peu près le même rôle. La justice sert de relais entre la population et le pouvoir royal. Elle trouve impressionnante la grosse activité réglementaire des juges (rues, métiers, récoltes, sécurité, etc.). Elle pose au candidat deux questions : 1. Quels étaient les revenus de la seigneurie ? Une terre de 3 000 ha rapportait beaucoup. Il aurait fallu convertir en argent les droits seigneuriaux en nature ; c’est possible puisque l’on possède des « mercuriales ». 2. Y avait-il des assises de fiefs ? En conclusion elle s’interroge sur la façon dont l’auteur a abordé son sujet. Ses questionnements restent classiques. Probablement manque-t-il à cette « monographie » (terme utilisé par Fabrice Mauclair, à tort ?) une réflexion centrale, un « habillage » pour la situer par rapport à de grands thèmes historiques. À l’avenir, il faudra faire des comparaisons avec une justice royale (aucune étude locale n’existant pour l’heure sur ce sujet).

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Fabrice Mauclair répond que pour les droits seigneuriaux en nature, les conversions en argent étaient possibles, que les assises de fiefs étaient très peu nombreuses, contrairement à l’usage du Maine. Il évoque ensuite les atlas terriers, qui couvrent presque tout le nord de la Touraine et dont l’étude serait à faire. Le milieu des officiers reste également à étudier. Quant à la distinction entre haute, moyenne et basse justice, il est d’accord avec Annie Antoine : elle est purement formelle ; dans les documents de l’époque il n’en est jamais question.

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Luc Forlivesi entend évoquer surtout la collaboration de Fabrice Mauclair avec les Archives d’Indre-et-Loire et la façon dont il a abordé l’étude de ce fonds judiciaire. Le classement des archives de la série b ne fait que commencer en Indre-et-Loire (191 fonds en tout). Il s’agit de documents difficiles à traiter. Fabrice Mauclair, qui a le « goût de l’archive » (A. Farge), a relevé le défi de façon remarquable. Il a exploité systématiquement les deux fonds à sa disposition, un travail colossal ; il a eu face à ces documents une réaction d’archiviste, comprenant qu’ils n’avaient pas été produits pour être utilisés par des historiens. À l’époque de leur production, ces archives étaient importantes : on les rangeait soigneusement, on essayait de les préserver. Fabrice Mauclair a travaillé à la façon d’un archiviste en réalisant d’abord un récolement qui a servi au classement définitif des deux sous-séries, effectué pendant qu’il travaillait à sa thèse, en collaboration étroite avec Isabelle Girard, spécialiste des fonds d’Ancien Régime aux Archives départementales. Sur cette lancée, les archives de l’hôpital de Château-la-Vallière ont été classées. Bientôt l’imposant fonds du bailliage et siège présidial de Tours le sera, selon le plan de classement à l’origine duquel est F. Mauclair et qui a été validé au niveau national. Il insiste aussi sur les qualités de paléographe de l’auteur et redit tout le plaisir qu’il a eu à la lecture de ce travail, qui présente énormément d’intérêt, en particulier dans ses développements sur le fonctionnement de la justice.

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Michel Vergé-Franceschi, président, s’exprime enfin. Selon lui, Fabrice Mauclair a réalisé une étude de grande ampleur, prenant en compte tous les aspects du fonctionnement d’une justice seigneuriale. Diverses erreurs de détail (accents, traits d’union, particules, etc.) et maladresses (exemple : le caractère anachronique du mot « salaire ») ne l’entachent pas gravement. Il s’agit d’un travail scrupuleux, méticuleux. Il loue la rigueur scientifique de l’auteur, son souci de pédagogie. Ce n’est pas selon lui une simple monographie : sa thèse déborde largement de ce cadre et constitue un travail de référence qui devra faire école.

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Après une brève délibération, le jury a décerné à Fabrice Mauclair le titre de docteur en histoire moderne de l’université de Tours, avec la mention Très Honorable, avec ses félicitations à l’unanimité (attribuées selon les nouvelles règles en vigueur).

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François Caillou

Titres recensés

  1. Cristina Gandini, Des Campagnes gauloises aux campagnes de l’Antiquité tardive : la dynamique de l’habitat rural dans la cité des Bituriges Cubi (iie siècle avant J.-C.-viie siècle après J.-C.), thèse de doctorat d’archéologie, Université de Paris i-Panthéon-Sorbonne, 9 décembre 2006
  2. Clément Gurvil, Les Paysans de Paris du milieu du xve siècle au début du xviie siècle, thèse de doctorat d’histoire, 3 volumes, 853 p., soutenue à l’ehess, le 30 novembre 2006
  3. Fabrice Mauclair, La Justice seigneuriale du duché-pairie de La Vallière (1667-1790), thèse de doctorat d’histoire, soutenue à l’université de Tours, le 4 décembre 2006

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales 1/2007 (Vol. 27) , p. 279-294
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2007-1-page-279.htm.


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