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Histoire & Sociétés Rurales

2007/2 (Vol. 28)


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Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin (éd.), Autour des Libri coloniarum. Colonisation et colonies dans le monde romain, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006, 161 p., 30 €

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Cet ouvrage reprend les actes d’un colloque qui avait été organisé à Besançon du 16 au 18 octobre 2003 par l’équipe de latinistes et historiens de l’Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité de cette université. Les Libri coloniarum, qui donnent son titre à cette publication, font partie du recueil des traités des arpenteurs romains dont la première édition critique du texte latin était parue à Berlin en 1848 (F. Blume, K. Lachmann, A. Rudorff, Die Schriften der römischen Feldmesser, vol. i). Il s’agit de deux séries principales de textes (d’où l’appellation de libri au pluriel par K. Lachmann) de nature assez complexe qui, sous la forme de notices généralement assez courtes, fournissent des informations sur le statut juridique, la morphologie cadastrale, la chronologie et les modalités d’assignation des terres de 195 cités appartenant à dix régions d’Italie centrale et méridionale auxquelles s’ajoute la seule province extra-italienne de Dalmatie. Bien qu’elle ait été, à juste titre, contestée, l’appellation « livres des colonies » du premier éditeur allemand est restée dans l’usage courant, et les éditeurs des actes du colloque de Besançon ont souhaité la garder, car, si les cités italiennes ne sont pas toutes des colonies, ce texte évoque bel et bien les enjeux multiples de la colonisation romaine, en Italie comme dans les différentes provinces de l’Empire.

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Les onze travaux qui composent l’ouvrage s’organisent en trois parties au contenu quantitativement inégal : la première, avec quatre articles consacrés plus spécifiquement aux textes des Libri coloniarum, la deuxième, avec un seul article attribué à la thématique « pratique et lecture coloniale », la troisième, enfin, présente six articles qui, à titre de comparaison avec l’Italie, offrent des exemples d’autres expériences coloniales en Gaule Narbonnaise et en Macédoine. Des trois, l’organisation de la première partie est sans doute la plus cohérente : la première contribution, par Antonio Gonzales, l’un des éditeurs, offre une présentation claire du contenu du recueil des Libri coloniarum : nature, composition et datation du texte, études historiques et philologiques modernes, statut juridique des territoires et des cités antiques, principales phases de l’histoire coloniale italienne, tels sont les sujets rapidement évoqués par cet article, bien illustré par une série de tableaux. Les travaux suivants, dont celui de l’autre éditeur, J.-Y. Guillaumin, développent ces différents aspects, à partir de larges échantillons ou d’exemples ponctuels. Par la suite E. Hermon et J. Peyras examinent respectivement la question des assignations de terres à l’époque de Sylla ou des Gracques, deux phases cruciales de l’histoire agraire italienne républicaine dont les mentions dans les Libri coloniarum posent des problèmes sensibles d’interprétation. En effet, alors que les autres textes littéraires font rarement référence aux lieux géographiques et aux modalités concrètes d’assignation des terres dans une localité donnée, le texte des Libri coloniarum fait apparaître pour chacune des cités, une multitude de formules stéréotypées sur l’interprétation desquelles les avis des historiens divergent (ex. : « lege Sullana » ou « lege Sempronia », limites Sullani/Graccani ou mensura Sullana). Contre les réserves exprimées dans le passé quant à la valeur historique de celles-ci, aussi bien E. Hermon que J. Peyras défendent en revanche cette option. En prenant appui sur des exemples précis tirés d’autres auteurs du corpus gromatique, J. Peyras donne une explication convaincante de certaines expressions qui avaient troublé ses prédécesseurs : ainsi lorsque à propos de la province du Bruttium il est écrit que « l’ager de Cosentia a été assigné par l’empereur Auguste par des limites gracchiennes », cela signifie tout simplement que l’empereur a opéré des assignations de terres dans le cadre d’une centuriation qui avait déjà été établie à l’époque des Gracques. Cela paraît tout à fait vraisemblable, lorsque l’on songe aux confiscations massives de terres que cette région d’Italie méridionale avait connues après la guerre d’Hannibal, des confiscations qui, très souvent, avaient justifié l’intervention des membres de la commission agraire gracchienne pour procéder au premier arpentage de ce vaste domaine public. J. Peyras a donc bien raison de souligner l’importance de la « révolution gracchienne », pour reprendre son expression, et de considérer que les Libri coloniarum constituent une source privilégiée pour étudier les effets de l’œuvre des tribuns. En revanche, on pourra plus difficilement le suivre lorsqu’il opère une distinction entre la morphologie cadastrale qui serait le résultat de l’œuvre de Tibère, et celle de son frère Caius, à qui, seul, on devrait attribuer les centuries « classiques » carrées de 200 jugères (20 acti, soit 704-711 m de côté). En effet, s’il semble bien, d’après les évidences des Libri Coloniarum relevées précisément par J. Peyras, que le module employé en pays étrusque lors de l’application de la réforme de Tibère ait été généralement tout autre, il n’en va pas forcément de même pour toutes les régions d’Italie. En réalité, ses conclusions découlent d’un seul exemple archéologique en dehors de la péninsule, la colonie avortée voulue par Caius Gracchus à Carthage, qui emploie effectivement le module de 20 acti. Cependant, en Italie méridionale l’inscription de la borne retrouvée sur le territoire de Capoue (cil i-2 640), où la seule morphologie cadastrale attestée par l’archéologie est toujours la centurie de 20 actus, fait explicitement référence à l’action de la commission triumvirale chargée de l’application de la loi de Tibère en 132/131.

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Au-delà du détail, cet exemple permet de soulever une question de méthode essentielle pour l’interprétation, et la traduction qui en découle, du texte des Libri coloniarum. En effet, à partir de quels outils, de quelles méthodes est-il possible de venir à bout d’un texte technique, extrêmement synthétique, qui, de surcroît, a fait l’objet de multiples remaniements, voire d’interpolations ? Cette question fondamentale n’apparaît pas explicitement posée en introduction, on peut cependant essayer de la dégager, en filigrane, à la lecture des différentes contributions. Le premier instrument, bien employé par les auteurs de la première partie de cet ouvrage, est fourni par la lecture des autres textes du corpus gromatique qui, plus prolixes que les libri, peuvent présenter des analogies utiles pour le vocabulaire comme pour la description des pratiques agraires. Le second, de nature également textuelle, est examiné, avec profit, par P. Arnaud dans la seule contribution à la deuxième partie. Il consiste à étudier des inscriptions à contenu juridique qui reproduisent le texte de sentences prononcées par les autorités romaines en vue de la résolution de conflits de limites territoriales et/ou de bornage. On aurait aimé voir d’autres exemples d’une approche semblable à celle de cet article, il est vrai cependant que de telles études demeurent malheureusement assez rares, et on ne peut qu’espérer qu’elles se multiplient à l’avenir.

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Enfin, la troisième voie d’approche possible au contenu des Libri coloniarum est celle qui essaye de comparer les descriptions agraires fournies par ce texte aux résultats de la recherche des formes cadastrales, révélées par la cartographie, l’aéro-photographie ou l’archéologie de terrain. Or, c’est justement dans cette voie que s’étaient engagés les chercheurs de « l’école de Besançon » dans les années 1980, lorsque Gérard Chouquer, Monique Clavel-Lévêque, François Favory et Jean-Pierre Vallat avaient fait paraître les Structures agraires en Italie centro-méridionale. Cadastres et paysages ruraux (Rome, 1987). Le procédé qui consistait à dater beaucoup de cadastres latio-campaniens à partir des informations contenues dans les Libri coloniarum, avec le but avoué que les textes aident à l’interprétation des données archéo-morphologiques et vice-versa, fut fortement critiqué, à l’époque, par les spécialistes italiens de Topografia antica, et les auteurs eux-mêmes ont revu leur position depuis. Il n’empêche qu’en soi la démarche était irrépréhensible d’un point de vue heuristique, sous réserve de vérification par les données de l’archéologie de terrain. En effet, en Italie comme en France, les chantiers archéologiques des grands travaux publics ont été riches en découvertes au cours de ces dix dernières années, y compris en matière cadastrale. Pour certains cadastres campaniens tel celui de l’ager Campanus, sans doute le plus important par ses implications historiques, les données archéologiques actuellement disponibles fournissent des éléments de datation fiables qu’il aurait été intéressant de comparer aux informations fournies par les Libri coloniarum. C’est là sans doute la limite principale de cet ouvrage sur les « Livres des colonies » qui, tout en consacrant une partie entière, la troisième, à la réalisation sur le terrain des modèles d’aménagement colonial dans les provinces de l’Empire, ignore justement le seul espace qui fait l’objet quasi-exclusif de la matière des Libri coloniarum.

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Dans la troisième partie du volume, en effet, cinq articles sont consacrés essentiellement à l’examen des effets des interventions coloniales en Gaule et en Macédoine, que ce soit en Arles (M. Faudot), à Orange (M. Christol, L.-R. Decramer et alii), ou à Philippes (A. Rizakis, G. Tirologos). À ce propos, bien que différents, les cas des colonies de Philippes en Macédoine, et d’Arles ou Orange en Gaule Narbonnaise, permettent d’évoquer à nouveau l’intérêt de l’apport de la documentation épigraphique pour les études territoriales. À Orange, plus particulièrement, M. Christol rouvre le dossier des plans cadastraux antiques de marbre retrouvés sur le site de la colonie, pour avancer l’hypothèse inédite d’un cadastre « précolonial », antérieur donc à la fondation de la colonie triumvirale d’Orange. Si les conclusions de l’étude de Christol, pour laquelle on attend toutefois que des recherches de terrain fournissent des éléments de validation, paraissent séduisantes, celles de la deuxième contribution à ce même territoire par une équipe de chercheurs de l’asc/cnes Archéologie (L.-R. Decramer, R. Hilton, L. Lapierre, A. Plas) laissent extrêmement perplexes, notamment en ce qui concerne le cadastre A. Celui-ci, qui a été considéré par G. Chouquer comme un des cadastres d’Arles, est assimilé par ces auteurs à l’une des trames centuriées déjà reconnues à Nîmes (Nîmes A). L’essentiel de la démonstration repose sur la localisation d’un célèbre fragment de marbre d’Orange qui représente un cours d’eau avec une île, identifié à un cours fossile de la Durance par G. Chouquer sur la base de la photographie aérienne, alors que nos auteurs, sur la base de la cartographie actuelle, lui préfèrent le Rhône (et l’île Pilet). Or, s’il est vrai que l’identification du cours fossile de la Durance n’est pas actuellement confirmé par des études paléo-sédimentaires, il est vrai aussi que le postulat selon lequel le cours du Rhône actuel reproduirait tel quel celui du fleuve antique reste entièrement à démontrer. En effet, dans bien des cas, notamment pour le cours inférieur de ce fleuve, les études récentes ont montré que des changements significatifs ont pu se produire. Dans ces conditions, il semble plus prudent, comme le fait M. Christol, de laisser en suspens le dossier de l’identification du cadastre A. De la même façon, on fera volontiers l’économie de l’hypothèse d’un projet unitaire de mise en place des trois cadastres, répondant uniquement à des exigences d’harmonie géométrique, telle qu’elle est défendue par L.-R. Decramer et al. En effet, la réalité coloniale répond à des exigences historiques, juridiques et administratives multiples, comme d’autres études dans le même ouvrage d’ailleurs, le montrent très bien. Parmi celles-ci, la recherche menée par G. Tirologos sur les cadastres romains de Philippes se distingue par sa qualité : la prise en compte de diverses séries d’évidences – textes littéraires, numismatique, cartographie, aérophotographie, ainsi que la découverte d’une borne cadastrale en prospection – amènent l’auteur à avancer des conclusions prudentes et réfléchies qui prennent en compte l’évolution des paysages agraires de la région jusqu’à l’époque contemporaine.

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En conclusion, on ne peut que conseiller la lecture d’un ouvrage qui se distingue par l’intérêt des questions soulevées, en mettant en exergue l’importance pour l’histoire agraire antique d’un texte technique, les Libri coloniarum, dont l’étude ne fait que commencer.

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Rita Compatangelo-Soussignan

Marie-Pierre Ruas (dir.), Cultures des fruits et lieux de culture de l’Antiquité, du Moyen Âge et de l’Époque Moderne. Des savoirs en pratiques, des mots et des images, Actes du séminaire tenu à Toulouse, les 31 mars et 1er avril 2005, Archéologie du Midi Médiéval, t. 23-24, 2005-2006, Dossier spécial « La fructiculture », p. 3-206, 40 €

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Ce cahier coordonné par Marie-Pierre Ruas, et qui forme la première partie du t. 23-24 de la revue Archéologie du Midi Médiéval, réunit onze communications précédées d’un avant-propos, le tout occupant quelque 200 pages exclusivement consacrées aux plus récents acquis de l’histoire de la fructiculture ancienne. Ceux-ci furent dévoilés à l’occasion du séminaire organisé à la Maison de la Recherche de Toulouse, dans le cadre des travaux du groupe de recherche formé autour d’un programme d’Action Concertée Incitative du cnrs coordonné par Marie-Pierre Ruas (cnrs, utah, Toulouse), et des séminaires des équipes de l’utah et de framespa (umr 5608 et 5136, sous la responsabilité de Nathalie Pousthomis et Roland Viader). L’avant-propos de Marie-Pierre Ruas pose clairement en préambule le questionnement principal qui forme le fil directeur de cette importante contribution en forme de bilan : « Où en est l’histoire fruitière ? » Est tout d’abord présentée l’architecture interdisciplinaire de ce groupe de recherche réunissant autour d’un projet commun une équipe composée d’historiens, d’archéologues et d’archéobotanistes rattachés à neuf équipes du cnrs, de l’ehess, de l’inrap ou de l’Université toulousaine. Après une première phase au cours de laquelle ont été élaborés des corpus de données concernant l’arboriculture fruitière de la France méridionale au Moyen Âge et ses techniques, l’équipe a dans un second temps étendu ses perspectives grâce aux travaux archéologiques portant sur les plantations et la pédologie des plaines du Midi, de même que sur les systèmes de terrasses et d’irrigation mis en place sur les versants montagneux méditerranéens au cours de l’Antiquité et du Moyen Âge. Ce dossier d’actualité nous offre donc un état inédit des recherches conduites en France sur la fructiculture médiévale, ses origines et ses prolongements. Une abondante bibliographie offerte au lecteur à la fin de l’avant-propos permet de replacer les informations publiées ici dans le contexte de cette recherche particulière depuis les années 1980.

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Les onze communications du séminaire sont organisées autour de trois thèmes directeurs intitulés : « Lieux des cultures » ; « Des fruitiers en culture » ; « Des fruits sur la table ». Le premier thème est introduit par un article de Philippe Boissinot et Carole Puig consacré à l’archéologie du champ et à la viticulture méridionale. Après avoir récapitulé les principaux acquis de l’archéologie de la viticulture antique, les auteurs s’interrogent sur la ténuité des traces matérielles de vignobles attribués au Moyen Âge, alors même que les sources écrites en attestent l’existence dans les régions concernées (Roussillon, Languedoc occidental). Leur analyse conclut à la pérennité des pratiques depuis l’Antiquité tandis que l’encépagement paraît beaucoup moins dense au Moyen Âge. L’article suivant de Sandrine Lavaud est consacré au paysage et à la mise en valeur des palus bordelais au Moyen Âge, lisières marécageuses d’entre Garonne et Dordogne dont le drainage, à partir du xviie siècle, a longtemps masqué l’ancienne valeur attractive, en particulier pour le développement du vignoble bordelais à la fin du Moyen Âge qui vit l’édification des bourdieux, ancêtres de nombreux « châteaux » qui font aujourd’hui la renommée des crus de cette région. Dans une troisième contribution, Romana Harfouche s’intéresse à l’histoire de l’arboriculture en terrasses du domaine méditerranéen. Développant une approche interdisciplinaire et multiscalaire de ces paysages sur la longue durée, l’auteur retrace certaines des évolutions diverses affectant les versants, terroirs, régions et l’ensemble du domaine méditerranéen en fonction de contextes physiques et/ou culturels variés. L’étude contribue à mettre en lumière les modalités complexes qui président à la circulation des savoirs hydro-agricoles à l’échelle de l’ensemble du bassin méditerranéen.

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Le deuxième thème intitulé « Des fruitiers en culture » s’ouvre avec une contribution collective consacrée à une approche bio-archéologique de l’histoire de la vigne cultivée et de la viticulture (L. Bouby, J.-F. Terral, S. Ivorra, P. Marinval, B. Pradat, M.-P. Ruas). Les recherches présentées ici portent sur l’archéobotanique de la vigne à travers la constitution des référentiels à l’échelle de l’Europe et du Bassin méditerranéen, de même que sur l’affinement des méthodes de caractérisation morphométrique des pépins de vigne sauvage et cultivée. Un schéma est à l’étude, fondé sur l’identification de deux groupes de cépages cultivés, l’un apparaissant dans le Sud de la France au moins dès la fin du Premier Âge du Fer tandis que le second, plus productif, n’amorce son essor qu’à l’Époque moderne. Un programme expérimental en cours vise à l’intégration dans ce schéma des lots de pépins archéologiques carbonisés après modélisation et correction de la déformation produite par leur traitement. Les premiers résultats invitent à attendre de la morphométrie géométrique une caractérisation plus fine de l’origine génétique et géographique des pépins recueillis en contexte archéologique. L’archéobotanique concerne aussi les charbons de bois, sur lesquels se penchent Aline Durand et Jean-Frédéric Terral, auteurs d’une contribution dédiée à l’interprétation des charbons de bois archéologiques liés à l’histoire de l’irrigation des oliveraies de France méridionale et de Catalogne du ixe au xve siècle. Longtemps considéré comme un objet strictement paléoenvironnemental, le charbon de bois est également un enregistreur des pratiques agraires et gestes techniques. Le développement de l’éco-anatomie quantitative autorise ainsi à reconnaître au sujet de l’olivier l’existence d’une pratique d’irrigation médiévale jusqu’alors méconnue. Perrine Mane aborde ensuite l’histoire de la greffe fruitière médiévale à travers les aspects de l’image, du discours et de la technique. Connue et pratiquée depuis l’Antiquité, la greffe a fasciné les hommes du Moyen Âge qui ont produit une grande variété de sources écrites et iconographiques à son sujet, celles-ci restituant non seulement les différentes espèces d’arbres greffés, mais aussi les outils utilisés ou la gestuelle, la variété des techniques ainsi que des recettes plus ou moins merveilleuses. À noter plusieurs reproductions d’enluminures en couleurs. L’article suivant de Florent Quellier est consacré à l’automne horticole du Moyen Âge et aux permanences médiévales dans les traités de jardinage de la première modernité (1486-1652). Magie et surnaturel, familiers aux traités de la fin du Moyen Âge jusqu’à la seconde moitié du xvie siècle, font place au cours de la décennie 1650 à une nouvelle génération d’ouvrages où s’affirment la théorisation et le perfectionnement de la fructiculture.

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Le troisième thème, « Les fruits sur la table », est exclusivement consacré au Moyen Âge avec tout d’abord une étude de la place des fruits en Méditerranée nord-occidentale à partir des actes de la pratique et des tarifs marchands du xiie à la première moitié du xive siècle (C. Puig), suivie d’une histoire des fruits dans les traités culinaires français du xiiie au xve siècle (P. Mane), d’une présentation complète et actualisée des restes de fruits conservés dans les dépôts archéologiques du Midi de la France du ve au xvie siècle (M.-P. Ruas, L. Bouby, B. Pradat), et d’une étude de la place des fruits dans l’alimentation médiévale en France du Sud, entre marchés, recettes et dépotoirs (M.-P. Ruas, L. Bouby, P. Mane, C. Puig, B. Pradat), cette dernière contribution intervenant comme une synthèse des précédentes et une conclusion du séminaire en tentant la confrontation des trois types de sources disponibles, à savoir les comptes de marchés catalans et narbonnais, les recettes culinaires des tables nobles et bourgeoises et les restes archéobotaniques prélevés dans les dépotoirs médiévaux. Après un rappel des limites de l’exercice est esquissée une série d’évolutions significatives dans la place accordée à certains fruits – du raisin, quasi omniprésent, aux fruits exotiques, plus rares, en passant par la figue, les noix et noisettes, les olives, de même que dans les formes de consommation que l’on peut entrevoir aujourd’hui. Quelque peu abrupte après une aussi riche livraison de données, cette conclusion ne nie pas plus l’importance du travail de recension qu’il reste à produire, que l’existence d’une grande diversité dans les réalités locales.

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Il s’agit d’un jalon dans une recherche en cours. Nonobstant ces limites, le contenu informatif de ce dossier est immense et, qui plus est, passionnant car il initie le lecteur à une démarche interdisciplinaire déjà rôdée après les six années d’activité du groupe de recherche piloté par Marie-Pierre Ruas. La portée des nombreuses données publiées dans ces pages, qu’il s’agisse de l’étude des sources écrites, iconographiques, archéologiques ou archéobotaniques, dépasse en outre largement le cadre du Midi français. Les aspects méthodologiques développés dans le thème 2, de même que les corpus actualisés proposés par les carpologues dans le thème 3, enrichissent considérablement ces actes consacrés à un sujet encore bien obscur de l’histoire rurale et dont on peut seulement regretter qu’ils aient été amputés de trois communications consacrées au thème, pourtant étroitement apparenté, de l’histoire des jardins.

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Vincent Carpentier

Jean-Pierre Devroey, Puissants et misérables. Système social et monde paysan dans l’Europe des Francs (vie-ixe siècles), Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2006, 727 p.

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Puissants et misérables est le second volet de la réflexion synthétique menée par Jean-Pierre Devroey, professeur d’histoire du Moyen Âge à l’Université Libre de Bruxelles sur l’économie et la société du haut Moyen Âge. Le premier a été donné en 2004, à l’occasion d’une question mise au concours de l’agrégation et ce livre, sans lui faire absolument suite, s’inscrit dans la continuité du précédent que, par bien des aspects, il complète (J.-P. Devroey, Économie rurale et société dans l’Europe franque (vie-ixe siècles), Paris, 2004). Ces deux livres contribuent au renouvellement bibliographique en cours de l’histoire sociale du haut Moyen Âge. Mais alors que le premier volume s’intéressait essentiellement aux structures économiques du monde franc, le propos de celui-ci est tout entier orienté vers l’histoire de la société et, en particulier, vers l’histoire de la société rurale et du monde paysan.

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Ce livre arrive dans un contexte général de renouveau de la bibliographie et de reconstruction du champ des études du haut Moyen Âge. Des synthèses, fort érudites et pratiques se sont multipliées ces dernières années, en partie à cause des questions de concours, en partie aussi parce que les problèmes traités semblent être arrivés à une sorte de maturité. On pense à celles de Régine Le Jan et de Philippe Depreux (R. Le Jan, La Société du haut Moyen Âge (vie-ixe siècle), Paris, 2003 ; P. Depreux, Les Sociétés occidentales du milieu du vie siècle à la fin du ixe siècle, Paris, 2002). Elles-mêmes appuyées sur une production scientifique abondante et novatrice, ces synthèses illustrent bien les modifications survenues depuis une vingtaine d’années dans l’érudition de cette période. La réunion des principaux articles de Pierre Toubert en un seul volume (P. Toubert, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’an mil, Paris, 2004) et, surtout, la sortie en 2002 du livre de M. Mc Cormick (M. Mc Cormick, The Origins of the European econom. Communications and commerce, A.D. 300-900, Cambridge, 2002) puis celle en 2005 de la somme de Chris Wickham (C. Wickham, Framing the Early Middle Ages. Europe and the Mediterranean (400-800), Oxford, 2005) marquent autant de jalons dans un champ particulièrement fertile. Les ouvrages de Jean-Pierre Devroey, que les spécialistes connaissent bien et depuis longtemps pour l’ensemble de ses travaux sur les polyptyques et la vie économique de l’époque carolingienne, s’inscrivent parfaitement et heureusement dans ce courant. Ils constituent des outils de travail qui, par la méthode qu’ils emploient aussi bien que par l’ampleur des questions qu’ils soulèvent, vont bien au-delà de la seule période concernée et permettent d’aborder quelques-unes des questions essentielles de l’histoire du Moyen Âge, voire de l’histoire tout court en tant que discipline.

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Le livre ressortit apparemment au genre de la synthèse. Toutefois, ce n’est pas tout à fait un manuel : on y trouvera en effet aussi des raisonnements et des informations qui ne se trouvent nulle part ailleurs. Il est en fait à mi-chemin entre le livre d’érudition et le livre de grande vulgarisation, à destination des étudiants ou des non-spécialistes, comme si l’auteur avait voulu faire immédiatement partager son savoir avec le public le plus large possible et injecter dans la vulgate universitaire les résultats de la recherche la plus pointue.

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Puissants et Misérables propose en outre une bibliographie exhaustive et parfaitement à jour de plus de 1 000 titres, ce qui en fait un outil de travail de premier ordre. Il propose également un choix de sources. L’auteur, qui a multiplié les exemples précis dans des encadrés extrêmement précieux, livre les clefs de sa fabrique en mettant en liste les sources qu’il a consultées. L’ampleur des lectures et l’importance des dépouillements sont véritablement impressionnants et l’on trouvera là un répertoire parfaitement bien fait, susceptible de donner des idées aux plus curieux.

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L’auteur nous fait parcourir, au long des 600 pages de son ouvrage, un itinéraire profondément original et parfaitement maîtrisé. Ce sont d’abord les problématiques et les méthodes qui, ici, importent. Jean-Pierre Devroey pratique en effet une histoire nourrie de sociologie et d’anthropologie qui permet à des analyses novatrices de se formaliser. Les références intellectuelles qu’il revendique vont très au-delà du champ disciplinaire habituel et entretiennent un dialogue constant avec les grands textes de la sociologie, qu’il s’agisse de celle du Max Weber de Économie et Société ou de celle de Henri Mendras, de celle de Simmel ou de celle de Goffmann. J.-P. Devroey, qui a une double culture d’historien et de sociologue, établit de la sorte un dialogue constant avec les autres sciences humaines, ne limitant pas leur intervention à un cannibalisme de concepts ou au détournement de portions de théories, mais interrogeant et utilisant leurs méthodes afin d’accroître la pertinence de son propre propos. On en trouvera divers exemples, mais l’un des plus éclatants me semble se trouver dans les pages 131 à 144 consacrées aux liens d’homme à homme qui ne sont pas limités, même s’ils sont dominés par la relation vassalique. L’auteur y montre l’homologie entre vassalité et parenté ainsi que la multiplicité des réseaux dans lesquels s’insèrent les hommes du haut Moyen Âge et parvient à dépasser le juridisme dans lequel l’analyse a trop longtemps stagné, en insistant sur le thème de la construction des hiérarchies. Mais la relation vassalique n’absorbe pas tout : J.-P. Devroey insiste aussi sur d’autres formes d’association, hiérarchiques ou non. Ainsi, l’amitié doit-elle être comptée comme un facteur puissant d’agrégation ou de groupement ; de même, les formes d’association paysanne, le convivium ne doivent pas être négligées, non plus que les guildes, ni, dans un autre registre, les compagnonnages d’armes. Il y a là de fort belles pages, et importantes sur la complexité des sociétés du haut Moyen Âge.

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La construction du livre est redoutablement efficace. Il est divisé en trois parties : 1. Des outils pour penser le système social. 2. L’inventaire des distinctions. 3. Les paysans dans l’ordre domanial.

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La société du haut Moyen Âge est un tout, que l’auteur pense dans une continuité à partir du vie siècle et jusqu’au ixe siècle. Du point de vue chronologique, la césure avec la période de l’Antiquité est totale, d’une part, dès le vie siècle et la période carolingienne ne constitue pas une période « en soi » qui justifierait une mise à part. Le paradigme chronologique du haut Moyen Âge est donc bien ancré, dans sa spécificité et comme une période originale de l’histoire. Cette partie présente également les cadres institutionnels dans leur fonctionnement concret : les lieux de pouvoir, l’ordre familial, avec une belle analyse des outils théoriques de la recherche en ce domaine et leur utilité. Le politique a donc sa place et la présentation de la société ne se comprend pas sans l’analyse des institutions qui l’encadrent et la structurent : ainsi, le roi, la famille, les liens d’homme à homme, comme on vient de le voir, font tour à tour l’objet de présentations détaillées.

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La seconde partie emprunte son titre à la sociologie de Pierre Bourdieu : l’inventaire des distinctions, cela signifie une analyse groupe social par groupe social, au plus près des représentations et des mots utilisés par les contemporains, de façon à s’approcher, autant que faire se peut, de la représentation « indigène » de la réalité. L’auteur revient ainsi sur la définition du groupe aristocratique, puis sur ce que c’est que vivre noblement : c’est être riche et participer d’une forme complexe d’honneur, en rendant honneur au roi et en contribuant à faire circuler les honneurs – au sens concret de charges, de dignités, de terres – qu’il distribue. C’est enfin mener un genre de vie particulier. Être noble, aussi, ce n’est pas un fait juridique, ou ce n’est pas seulement un fait juridique, mais un fait qui englobe toute la personne. Il y a des qualités héritées (le pouvoir, la richesse), il y a aussi des qualités personnelles (aptitudes physiques, qualités morales) qui fondent le droit d’un individu ou d’un groupe à dominer politiquement et socialement, mais aussi spirituellement.

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Un chapitre entier de cette partie est consacré à la question devenue particulièrement complexe de la liberté et de la non-liberté. L’auteur le fait en des termes particulièrement nuancés et érudits, en s’efforçant de mettre de l’ordre dans une bibliographie foisonnante et souvent contradictoire, toujours en demeurant au plus près des mots des textes. Il mobilise pour ce faire son expérience personnelle de praticien des textes de la période et l’on trouvera là des données tout à fait passionnantes sur la démographie des esclaves, sur le poids de la servitude, ainsi que sur la question si difficile du déclassement des libres dans la seconde moitié du ixe siècle. Les démonstrations de J.-P. Devroey permettent de voir la fluidité des situations individuelles ou de groupes et de faire toucher du doigt, là encore, la complexité des choses. L’institution servile n’est jamais véritablement abolie ni même mise en veilleuse. Elle est mobilisée avec plus ou moins d’intensité en fonction des besoins locaux et des nécessités nées de la mise en valeur des domaines seigneuriaux. Ceux-ci, bien entendu, ne rassemblent qu’une fraction seulement de la population paysanne.

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L’auteur conclut cette partie par une présentation synthétique intitulée précisément « Puissants et Misérables » dans laquelle il présente les données précédemment accumulées dans une perspective dynamique, s’interrogeant sur la pauvreté et sur la protection qui leur est due par les institutions publiques, ainsi que sur les formes de dépendance nées de la faillite de celles-ci. Il termine le chapitre par une présentation des désordres sociaux et politiques de la seconde moitié du ixe siècle dans laquelle il met en avant la question de la guerre et, de façon plus générale, de la violence, comme facteurs du changement social. Reprenant un thème développé par Marc Bloch au début de la Société féodale, il montre que les invasions des ixe et xe siècles de même que la permanence de la guerre civile ne sont pas sans conséquences sur l’organisation de la société et des pouvoirs.

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La troisième et dernière partie de l’ouvrage – « Les Paysans dans l’ordre domanial » – vise à remettre les producteurs au centre des études historiques. Cela amène l’auteur à insister sur le travail comme fondement de l’expérience humaine. Le point de départ est une réflexion théorique sur la notion de croissance. Récusant les méthodes utilisées par les économètres, refusant en particulier que des évaluations quantifiées puissent être faites à partir d’outils comme le revenu brut per capita, et les considérant comme totalement dénuées de valeur, l’auteur pose la question des conditions de possibilité du démarrage de la croissance économique du haut Moyen Âge, désormais tenu pour acquis depuis un colloque fameux tenu à Flaran en 1988 (La Croissance agricole du haut Moyen-Age, Flaran 10, Auch, 1988). Reprenant la question par le biais de l’étude des sociétés rurales, c’est-à-dire partant des structures sociales pour reconstruire les structures économiques, J.-P. Devroey propose de nouvelles voies pour améliorer notre compréhension des phénomènes en cause.

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La méthode utilisée est, autant que les sources le permettent, ethnographique. On parle ainsi de la famille, de la résidence, des espaces et de l’insertion dans des processus de production. J.-P. Devroey synthé­tise ainsi des acquis et contribue à l’élaboration d’un nouveau cadre problématique. Les mises au point sur la forme de la famille paysanne, sur le vocabulaire de la parenté sont particulièrement éclairantes. La famille paysanne est décidément une famille nucléaire. Les tenanciers des grands domaines subissent très durement les effets du contrôle seigneurial sur leur démographie, en ceci que les règles de la succession dans la tenure sont totalement maîtrisées par le seigneur qui désigne normalement un et un seul héritier, alors que les droits communs germaniques prévoient, en règle générale, un partage égalitaire.

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Le mode de prélèvement seigneurial est sans surprise fondamental. Jean-Pierre Devroey revient ainsi longuement sur la question du manse, terra unius familiae, à la fois unité de production et unité de taxation des ménages paysans. Les documents comptables, ou assimilés, c’est-à-dire les polyptyques, permettent de comprendre les pratiques de gestion et de voir le plus exactement possible comment la domination seigneuriale se joue dans l’espace. Enfin, la question de la nature de la seigneurie se pose. Loin des distinguo scolaires, pratiques mais devenus faux à force de mésusage, Devroey pose que la seigneurie n’est pas d’abord une institution stable et fixe, mais qu’il faut la décrire d’abord comme un ensemble d’interactions qui ont peu de chances de se conformer exactement à un modèle préexistant. Le concept, dans ce cas, ne saurait rendre compte de la diversité presque infinie des situations locales. Toutefois, le mode de relation établi entre le seigneur et les paysans importe. Devroey voit deux éléments centraux. La seigneurie est d’abord familière (p. 466) en ceci qu’elle renvoie au réseau de dépendance existant entre un seigneur et sa familia. Elle est également rentière, en ceci qu’elle comporte un système de taxation et d’appropriation des richesses par le seigneur.

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Les paysans et les seigneurs communiquent entre eux. Il existe tout un réseau de médiations entre les deux parties, qui leur permettent de ne pas s’ignorer et des élites paysannes existent dont l’importance apparaît comme de plus en plus évidente, qu’il s’agisse des machtierns bretons de Wendy Davies (W. Davies, Small Worlds. The Village Community in Early Medieval Brittany, Berkeley et Los Angeles, 1988) ou des sculdasii lombards.

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Le livre de Jean-Pierre Devroey est riche jusqu’à la profusion. Il constitue surtout l’une des tentatives les mieux abouties pour nous proposer une vision du haut Moyen Âge qui place le monde rural et en particulier la paysannerie au centre du sujet. Il propose aussi une méthode renouvelée et enrichie qui permette de ne pas se contenter de la description des faits mais de les rassembler en un système cohérent, comme le revendique le titre. Ce livre est, répétons-le, un ouvrage important, sans doute aussi déterminant, et peut-être même davantage, pour les études rurales, que celui de Robert Fossier en 1983 (R. Fossier, Enfance de l’Europe, xe-xiie siècles, Paris, 1983). Il pose quantité de questions qui intéressent l’érudit, bien entendu, mais aussi, de façon plus large tous ceux qui s’efforcent de construire le dialogue nécessaire avec les autres sciences sociales, qu’il s’agisse de l’économie ou de l’anthropologie, sans pour autant lui faire perdre sa spécificité, qui passe précisément par l’érudition et la spécialisation. Ainsi, ce n’est pas du tout par hasard que le livre se termine par une réflexion sur les rationalités à l’œuvre dans les processus historiques, très inspirée de Max Weber, qui est aussi une méditation sur la rationalité des acteurs économiques du haut Moyen Âge (on retiendra ainsi une page sur l’économie de la vie religieuse en termes de moyens comme de valeur (p. 606-607). La conclusion apparaît également comme une réflexion très élaborée sur la position de l’historien par rapport à son objet dont l’enjeu est l’écriture d’une histoire totale.

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Laurent Feller

Philippe Racinet (dir.), Archéologie et histoire d’un prieuré bénédictin en Beauce : Nottonville (Eure-et-Loir), xe-xviie siècles, Paris, cths, coll. « Archéologie et Histoire de l’Art, 21 » 2006, 505 p., 40 €

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Installée à la confluence des Conies d’Orgères et de Patay, en Beauce dunoise, la commune de Nottonville (Eure-et-Loir) fut dans le courant de la période médiévale une importante résidence des vicomtes de Chartres, mais aussi un prieuré, puis une châtellenie dépendant de la prestigieuse abbaye tourangelle de Marmoutier ; l’actuelle ferme de l’abbaye conserve aujourd’hui les vestiges impressionnants de ce glorieux passé. Ce site exceptionnel fut l’objet entre 1988 et 1994 de plusieurs campagnes de fouilles menées sous la conduite de Philippe Racinet, professeur d’archéologie à l’Université d’Amiens. L’enquête fut accompagnée de prospections pédestres systématiques sur une surface de plus de 400 ha aux alentours du site et d’une analyse attentive des fonds d’archives médiévales et modernes.

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C’est en 1073 que Nottonville est mentionné pour la première fois dans une donation d’Evrard II de Breteuil, vicomte de Chartres, à l’abbaye de Marmoutier qui y fonde en 1119 un modeste prieuré. Le riche dossier des sources écrites montre les étapes de l’enracinement des moines grâce aux multiples cessions dont ils bénéficient dans le courant des xiie-xiiie siècles, et qui marquent le retrait progressif des laïcs. La fouille met pourtant en évidence non seulement la permanence de la présence du vicomte de Chartres durant cette période, mais aussi sa volonté de faire de Nottonville l’un des points forts de son assise politique en Beauce, avec la construction d’une première fortification assez légère dans la période post-carolingienne (qui n’a malheureusement laissé que de maigres vestiges), à laquelle succède, sans doute vers le milieu du xiie siècle (après la ruine du château familial du Puiset), un château puissamment fortifié dont l’élément majeur est un donjon-tour maçonné sub-quadrangulaire d’une vingtaine de mètres de hauteur (dont il ne reste plus que les fondations), auquel est accolé un bâtiment aulique (toujours en élévation actuellement). Dans le même temps, la présence des moines, bien réelle, se fait discrète ; ils sont tout au plus trois, et les installations proprement religieuses sont rudimentaires : pas d’église, pas de cloître, juste une chapelle vraisemblablement autant seigneuriale que priorale. En réalité, à la lecture des vestiges mis au jour (une modeste maison à cheminée accolée au donjon), Nottonville fait davantage figure de centre d’exploitation et de perception (c’est-à-dire de prévôté monastique), que de centre spirituel. C’est au xive siècle, et surtout au xve siècle, que Nottonville (qui perd alors son statut prioral), à la faveur de reformes successives de la gestion de la mense abbatiale de Marmoutier, devient en 1470 le centre d’une châtellenie dont le ressort s’étend aux seigneuries et domaines relevant de l’abbé de Marmoutier dans l’ex-vicomté de Chartres (supprimée en 1332 avec la mort de l’ultime rejeton de la famille de Rochefort et de Puiset), et dont la fonction est désormais purement économique : administrer le réseau des granges champarteresses et dîmières de Marmoutier en Beauce et centraliser les revenus. Cette promotion administrative s’accompagne d’une restructuration profonde du site, probablement réalisée entre 1460 et 1515, autour de cette seule fonction économique. Un mur d’enceinte en pierre protège désormais la chapelle (reconstruite au xviie siècle), un logis (qui réutilise l’ancienne domus vicomtale) et une série de nouvelles installations dédiées à la fonction de centre d’exploitation et de perception de Nottonville, en particulier un immense grenier, toujours en élévation aujourd’hui, de 40 m de long pour 11 m de large, mais aussi une métairie et sa grange, et un magnifique colombier à pied seigneurial.

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Dans les deux chapitres traitant de la fouille, le discours est toujours technique, précis, illustré d’un grand nombre de coupes stratigraphiques, photographies en noir et blanc, plans et relevés des bâtiments en élévation. Le souci permanent de montrer et démontrer procure au lecteur une parfaite compréhension de la lente évolution du site entre le xie et le xviie siècle. La mise en œuvre conjointe des sources écrites et archéologiques débouche sur des conclusions intéressantes, les sources archéologiques et écrites s’éclairant mutuellement. Toutefois, on peut regretter de réelles faiblesses dans la première partie de l’ouvrage. Si la volonté d’installer le site dans un environnement et un territoire est évidemment louable, la réalisation laisse souvent à désirer ; certaines hypothèses et démonstrations sont très discutables. Peut-on sérieusement envisager une étude historique du couvert végétal du terroir de Nottonville en partant exclusivement d’une analyse de la végétation actuelle (p. 53-55) ? Seules des analyses palynologiques (envisageables dans les tourbières toutes proches de la Conie) auraient pu éventuellement apporter des informations utiles à ce sujet. De même, si les prospections pédestres montrent une indubitable ancienneté du peuplement sur le terroir de Nottonville (nombreux vestiges antiques), la démonstration mise en œuvre pour le haut Moyen Âge ne parvient pas à convaincre le lecteur (p. 63-70) ; l’utilisation de la toponymie, pour palier les lacunes de l’information archéologique et textuelle, est non seulement d’un maigre secours, mais surtout fait appel à des interprétations datées et contestables concernant le peuplement. On peut aussi s’interroger, dans la tentative de reconstitution du terroir de Nottonville au xie siècle, fondée sur l’affirmation suivante qui révèle une conception fixiste de la construction des territoires : « Le plan du xviiie siècle suggère une organisation du terroir qui ne dut guère changer, du moins dans ses grandes lignes, au cours des siècles » (p. 74). En absence de toute démonstration, si on ne peut exclure l’hypothèse d’une fixité des structures agraires et paysagères, on n’a pas plus de raison d’exclure l’hypothèse inverse d’une mobilité importante. Ainsi, le parti pris de l’immobilité du parcellaire qui permet à l’auteur de proposer d’identifier les vastes parcelles présentes sur le plan terrier du xviiie siècle comme les anciennes coutures seigneuriales est très discutable, car ces grandes pièces de terre peuvent tout autant tirer leur origine de regroupements de terres par de puissants fermiers, comme c’est si fréquemment le cas dans les plaines de grande culture du Bassin parisien sous l’Ancien Régime. Enfin, si la question de l’ancienneté du site castral de Nottonville avant le xie siècle se pose incontestablement, la réponse apportée n’est pas recevable en l’état (p. 113-118). Les traces d’une occupation du site antérieure aux xe-xie siècles sont extrêmement rares, fugaces, impossibles à interpréter et de plus très mal datées. Pourtant l’hypothèse de l’existence durant l’époque carolingienne d’une curtis, accompagnée d’une curticula, est non seulement avancée, mais bien plus soutenue et affirmée sur le seul argument morphologique : « Le plan du xviiie siècle, qui restitue le tracé des chemins vers 1700, paraît bien dessiner une ‘cour’ avec sa curticula, organisation caractéristique des propriétés aristocratiques durant le haut Moyen Âge ». Et d’apprendre que cette curtis aurait été fortifiée… alors qu’il n’y a aucune donnée, ni textuelle, ni archéologique, qui permette de soutenir pareille affirmation. Il faut bien avouer qu’on ne sait rien, et qu’aucune hypothèse ne peut être raisonnablement privilégiée sur une autre.

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Au final cet ouvrage, malgré quelques faiblesses, en livrant les résultats de la fouille d’un très beau site, contribue à une meilleure connaissance non seulement de l’organisation politique de la Beauce médiévale (en comprenant mieux l’implantation des vicomtes de Chartres), mais aussi de la construction d’une cellule économique seigneuriale entre le xie et le xviie siècle.

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Samuel Leturcq

Elvis Mallorqui (avec la collaboration de Neus Puig et de Josep Torrent), Paisatge i historia de Sant Mateu de Montanegre. Els noms de lloc d’una parroquia de les Gavarres, Girona, ccg edicions/Ajuntament de Quart, coll. « Quaderns de les 7 Sivelles », 2003, 286 p.

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« Dare il nome vuol dire organizzare il mondo ». C’est sur cette citation de Gian Luigi Beccaria que s’ouvre l’ouvrage, aussi original que passionnant, d’Elvis Mallorqui, historien catalan spécialiste de l’organisation du territoire de Gérone au Moyen Âge (ixe-xive siècles). L’objet de ce livre, c’est de comprendre la dynamique de la construction territoriale d’une petite paroisse catalane, Sant Mateu de Montanegre, par le biais des noms de lieu. Loin de la traditionnelle monographie de village collectionnant les anecdotes ramassées et rassemblées selon une trame chronologique, cette étude microtoponymique déconstruit l’espace comme un prisme décompose la lumière. Les historiens et les linguistes expliquent depuis longtemps que la dénomination des lieux participe à leur occupation et à leur contrôle. C’est à ce titre que le nom de lieu est une source d’informations très précieuse pour l’histoire d’un territoire. Pourtant, rares sont les études convaincantes en la matière, car l’analyse des noms de lieu ne met pas le chercheur directement en contact avec des faits anciens, mais en présence de faits transformés ; le temps fait son œuvre sur les modes de désignation des lieux, amenant son lot d’abandons, de transformations, de déplacements, de re-créations et d’innovations.

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Elvis Mallorqui a choisi d’aborder ces obstacles en adoptant un double parti-pris. En premier lieu, l’auteur dépasse les apparences de la répartition microtoponymique très appauvrie inscrite sur les cartes et les cadastres récents en élaborant un corpus toponymique aussi exhaustif que possible pour un territoire donné. Cet objectif ambitieux nécessite un travail colossal de dépouillement d’archives de types très divers et d’époques variées. Partant d’une enquête orale menée auprès de la cinquantaine d’habitants qui peuple actuellement le territoire de San Mateu, l’auteur a donné une profondeur historique à la microtoponymie du territoire en consultant un ensemble de fonds susceptibles d’enrichir sa base de données : archives paroissiales et communales (xviiie-xxe siècle), archives de l’évêché de Girone (xiiie-xixe siècle), archives seigneuriales (xe-xixe siècle), archives des patrimoines familiaux (xviiie-xxe siècle), fonds notariaux… Le second parti-pris découle directement du premier : l’objectif de l’exhaustivité, pour pouvoir être réalisable, nécessite le choix d’un cadre géographique restreint, correspondant toutefois à une réalité territoriale ancienne ; l’échelle paroissiale apparaît pleinement adaptée à cette stratégie. Territoire administratif forgé entre le xe et le xiie siècle, la paroisse de Sant Mateu de Montenegre couvre une superficie d’environ 6 ou 8 km2 dans le massif montagneux des Gavarres. Elvis Mallorqui recense, toutes périodes confondues, 421 microtoponymes classés selon 10 catégories : la terminologie des divisions territoriales (veïnat de, terme de, batllia de…), du relief (muntanya de, serra de, puig de, roques de, coma de, plana de, coll de, trascoll de, pla de, replà de…), du système orographique (torrent de, riera de, font de…), du couvert végétal (forêts, arbres…), des relais de l’institution religieuse (églises, chapelles, cimetières et croix), des agglomérations (cellera, plaça), des habitats isolés (mas, hostal, barraca, can…), des voies de communications, des activités économiques (champs, vignes, prés, forges, fours…), et une catégorie de termes (heureusement très peu nombreux) échappant à tout effort de classement. Chaque microtoponyme est minutieusement commenté, avec la précision de la date de la première mention, de la variété des formes rencontrées (avec les dates de mentions) et la localisation aussi précise que possible dans le territoire de San Mateu. La localisation, aussi fondamentale que la datation, est précisée à l’aide d’une cartographie de bonne facture, réalisée la plupart du temps à l’échelle de la paroisse, mais aussi à une échelle plus fine lorsque la précision microtoponymique l’impose dans le cas des agglomérations. Il résulte de ce catalogue de 171 pages, régulièrement illustré de cartes et de photographies en noir et blanc permettant de percevoir au mieux le paysage actuel de San Mateu, une description à la fois fragmentaire et extrêmement précise de l’organisation territoriale sur sept siècles.

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C’est dans la troisième partie de l’ouvrage qu’Elvis Mallorqui dresse le bilan historique de cet inventaire raisonné. En premier lieu, l’auteur met en évidence trois phases de création microtoponymique au sein de la paroisse de San Mateu : la première, entre le xe et le xve siècle, révèle une riche palette toponymique (157 termes) dont on peine à connaître la profondeur chronologique étant donné l’apparition tardive de la documentation écrite. Ce stock toponymique connaît une forte érosion dans le courant de la période moderne (la moitié des toponymes médiévaux sombrent alors dans l’oubli), période qui s’avère aussi une époque de création importante, avec l’apparition de 72 nouveaux toponymes : au final, entre le xve et le xviiie siècle, l’érosion est légère, dans la mesure où les pertes du stock toponymique médiéval sont quasiment compensées par la créativité moderne. Pour l’auteur, cette situation est révélatrice d’une dynamique de l’utilisation économique de l’espace montagneux de la paroisse de San Mateu, dans un contexte de très forte déprise démographique sans rattrapage entre la fin du xive siècle et la fin du xviiie siècle ; contrairement à ce qu’on pourrait penser, la faible densité démographique n’entraîne pas un abandon de larges portions du territoire de San Mateu, mais de nouvelles formes d’occupation et d’exploitation qui générent des modes inédits de désignation des lieux. Dans le courant du xixe siècle, la paroisse de San Mateu connaît une très forte croissance démographique (doublement de la population en un siècle), tandis que dans le même temps se manifeste une véritable révolution microtoponymique avec l’abandon presque total des vestiges de la toponymie médiévale et moderne, largement renouvelé par une profusion de nouveaux noms de lieux (180 en tout). Notons toutefois pour le xxe siècle une désertion régulière et dramatique du territoire de San Mateu (la population passe de 169 habitants à la fin du xixe siècle à 50 à l’orée du xxie siècle) qui provoque de nouveaux bouleversements dans la gestion du territoire.

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Ce petit livre, d’une facture esthétique très soignée, simple dans ses attendus et sa conduite, procure un vrai plaisir de lecture, tant les explications sont claires et la démonstration convaincante, intéressante et prudente. Car la variété des sources consultées pour construire la base de données oblige le chercheur, sans cesse menacé par la surinterprétation, à une rigueur extrême : les variations du stock microtoponymique ne traduisent-elles pas simplement l’hétérogénéité du corpus de sources ? La comparaison de la base des données toponymiques issues d’un corpus hétérogène avec une base construite à partir d’une source parfaitement homogène, en l’occurrence quatre capbreus du monastère de la Cervià (possessionnés en grande partie dans le cadre de la paroisse de San Mateu), confectionnés dans les années 1314, 1356, 1516 et 1744, montre une bonne coordination des deux bases, validant en conséquence à la fois la démarche et les conclusions d’Elvis Mallorqui.

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Samuel Leturcq

François Duceppe-Lamarre, Chasse et pâturage dans les forêts du Nord de la France. Pour une archéologie du paysage sylvestre (xie-xvie siècles), préface de Robert Delort, postface de Jean-Jacques Dubois, Paris, L’Harmattan, 2006, 316 p., 27 €

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François Duceppe-Lamarre nous propose, à l’occasion de ce livre, le bilan des travaux qu’il conduit, depuis la soutenance de sa thèse, sur l’évolution des paysages forestiers dans la région du Nord à l’époque médiévale (L’Homme et la nature au Moyen Âge. Naissance de l’écologie en Europe occidentale, xe-xvie siècles, étude d’archéologie du paysage des milieux forestiers des comtés médiévaux d’Artois, d’Avesnes, de Flandre et de Hainaut, thèse de doctorat en Archéologie médiévale soutenue le 15 décembre 1997, Université de Paris 1-Sorbonne, 2 vol, 394 p.). Cette démarche, fondée principalement sur une approche archéologique, s’inscrit à la suite des travaux de Georges Bertrand (« Pour une histoire écologique de la France rurale », Histoire de la France rurale, t. 1, Paris, Seuil, 1975, p. 37-113) sur les paysages ruraux et de ceux de Jean-Jacques Dubois sur l’histoire des milieux forestiers de la région du Nord (Espaces et milieux forestiers dans le Nord de la France. Étude de biogéographie historique, thèse de doctorat d’État, Université de Paris 1, 1989, 1023 p., non publié). Mais la perspective de François Duceppe-Lamarre est tout autre : sa formation d’archéologue, ses propres investigations personnelles, l’état de la recherche dans le domaine de l’histoire de l’environnement (Corine Beck, et Robert Delort (dir.), Pour une Histoire de l’environnement. Travaux du programme interdisciplinaire de recherche sur l’environnement, Paris, cnrs éditions, 1993), le conduisent à « une réflexion sur les modifications forestières résultant de ces relations entre l’homme et l’animal » (p. 18). La question n’est pas simple comme pour toute question touchant à l’époque médiévale lorsqu’on cherche à faire converger les apports actuellement disponibles de la documentation écrite, graphique ou archéologique. L’hétérogénéité des sources, les sauts d’échelle qui peuvent les caractériser, l’irrégularité de leur conservation ou tout simplement de leur existence posent parfois des difficultés inattendues, voire insurmontables : par exemple si l’on cherche, à propos des mammifères, à mettre en parallèle les informations contenues par les traités de chasse, les diverses sources comptables disponibles et la documentation archéozoologique (fig. 25, p. 299). Les divergences d’information sont notamment considérables entre les sources comptables et archéozoologiques ce qui oblige le chercheur, dans un premier temps à une démarche de type microstoria qui élucide les conditions contextuelles dans lesquelles se situe l’information récupérée avant d’en replacer l’apport dans l’approche plus générale qui est la sienne. L’un des paris de l’ouvrage repose sur la capacité du chercheur à y parvenir de manière pertinente.

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Pari tenu ? L’auteur parle d’une « vision tressaillante de la multiplicité des rapports de l’homme à l’animal en forêt » (p. 40). Que retenir de cette vision un peu tremblée ?

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La première partie de l’ouvrage aborde la question de l’impact sur le biotope forestier de l’élevage. Il s’agit, dans un premier temps de prendre la mesure de ce que put en être l’importance. Sa pratique est attestée à partir des archives comptables des xve et xvie siècles, notamment dans les forêts de l’Avesnois, de Mormal ou d’Hesdin (fig. 2, p. 273). Là, sont possessionnés de grandes abbayes et des seigneurs de haut lignage et malgré l’abondance des prés dans les zones alluviales ou marécageuses l’élevage a pénétré en milieu boisé, sans doute dans le cours des xiie, xiiie siècle sans qu’on en connaisse véritablement la raison (accroissement du cheptel, usage différent des prés ?). Lorsqu’il est connu, l’usage paysan est codifié : pour l’abbaye de Marchiennes, dans la seconde moitié du xie siècle, les paysans qui possèdent des animaux de trait accèdent gratuitement au pacage en forêt s’ils tiennent leur exploitation en précaire ou pour des corvées de transport. Les troupeaux étrangers, quant à eux, doivent payer un montant au gardien de la forêt, le cellérier, qui fixe également la durée du séjour des animaux. La communauté religieuse pouvait ainsi gérer le flux du cheptel villageois. Quant aux hôtes, pour prendre l’exemple des hôtes défricheurs présents dans la forêt de Marchiennes au xie, xiie siècle, leur condition est si modeste qu’elle n’appelle pas d’autorisation particulière : ils peuvent faire pâturer les quelques têtes de bétail qui sont en leur possession sauf indication contraire. Dominent, en forêt, les troupeaux de porcs (plus de 2 000 têtes en forêt de Mormal aux xive et xve siècles), de bovins et de chevaux dont l’importance est du même ordre. On exclut, autant que possible, ovins et caprins.

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Quelle fut l’influence de ces pratiques pastorales sur l’écosystème forestier ? La documentation disponible n’offre que des réponses insuffisantes et partielles. Rien, ou très peu, par exemple sur la fougère qui n’apparaît que par le détour de l’artisanat des faiseurs de cendre. Les buissons et les épineux ne sont cités que dans la mise en place d’un paysage cynégétique (couvert pour les lapins) dans le pays d’Hesdin. En forêt de Nieppe l’intérêt porté à la récolte du mortbois explique, sans doute, qu’un texte du xive siècle y fasse référence. En fait c’est la strate la plus basse, celle des herbacées qui est, de loin, la plus présente dans les textes, et dès le xiie siècle : elle est celle des pâturages. Elle va de pair, dès le xiiie siècle, avec la notion de défens interdisant la pâture en dessous d’un âge minimal des arbres destinés à la coupe et des amendes plus élevées pour ce genre de délit. Un droit d’herbage peut être également perçu (en forêt d’Hesdin aux xive et xve siècles). Son produit, selon les années, peut être supérieur à celui de la paisson. Au total la gestion médiévale a dû favoriser l’essor, aux dépens de ses autres composantes, de la strate herbacée basse ; elle en a structuré l’espace en développant des clairières de prés herbeux dans le sous-bois. À côté des herbages ce sont les arbres qui occupent, pour les contemporains, une place prépondérante. Elle est aussi grande sur le terrain que dans l’imagination collective. Certaines essences, comme le chêne ou le frêne, acquièrent une valeur symbolique. La documentation conservée n’est pas, cependant, le miroir exact de ce que fut la réalité environnementale. Elle retient en priorité les essences dominantes : chêne, frêne, hêtre ainsi qu’un certain nombre de données mineures : aulne, bouleau, charme, saule, tilleul qu’accompagnent des fruitiers tels que le cerisier, le poirier ou le pommier : en forêt de Mormal on rencontre une chênaie-hêtraie portant quelques fruitiers sauvages (pommiers), interrompue dans les secteurs les plus humides par des stations d’aulnes et de saules. Peut-on mesurer l’impact du pâturage en forêt sur l’état des sols ? Ici il faut interroger le témoignage des analyses archéologiques : tassements provoqués par le piétinement répété des troupeaux, présence des déjections animales sans doute utilisées comme fumure et pour lesquelles les contemporains font soigneusement la distinction entre celles des animaux domestiques et celles des sauvages, tracé des chemins d’accès. Au total, l’impact est réel mais notre information et l’insuffisance de nos propres questionnements nous permettent actuellement de n’en connaître qu’une partie.

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L’archéologie d’autre part, aide à comprendre de quelle manière l’homme a pu être amené à modifier l’espace forestier pour satisfaire à ses besoins dans le domaine de l’élevage. La recherche sur le terrain des traces archéologiques ou paléobotaniques de ces réalisations n’est pas facile. L’enquête met en évidence l’existence de talus et de fossés sans que l’on puisse véritablement les dater. Il en est souvent de même pour l’appareil végétal. L’articulation de ces données avec les sources écrites n’est pas toujours possible. Il est certain que l’Artois, la Flandre, le Hainaut et l’Avesnois possèdent des lisières constituées d’aménagements de terre et d’un appareil végétal choisi par l’homme. Les fossés secs se répartissent dans les secteurs d’Hesdin, probablement d’Arras, de Mormal, de Doulers et de Fontenelle. Des fossés humides s’intègrent aux lisières de Flines, probablement à Raches, à Marchiennes et à Féron. On note également la présence de canaux de vidange faciles à établir dans les zones humides ou marécageuses. Concernant les végétaux on associe, dans les haies, un étage arborescent à un étage arbustif. Aujourd’hui encore on trouve arbustes épineux et non épineux, arbres étêtés et taillis sur souche. Mais il manque des relevés par essence précisant les associations végétales et leur densité, comme il est de rigueur pour une analyse scientifique.

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La seconde partie de l’ouvrage analyse quelle est la part de la fonction cynégétique dans la réalisation du paysage forestier. Il existe une terminologie seigneuriale pour désigner les milieux forestiers réservés à la chasse : aux cinq termes classiques des dictionnaires, breuil, buisson, forêt, garenne, haies et leurs dérivés, l’enquête en archives en ajoute un dizaine d’origine locale issue du bas français dont le sens d’ailleurs peut évoluer selon les lieux ou les époques. La pratique paysanne de la chasse est mal connue. Certains types de chasse, certains secteurs lui sont interdits. Mais les traités de chasse témoignent du fait que les gens du peuple utilisent des filets ou des pièges pour capturer le gros gibier, chassent le cerf à l’arbalète. La pratique du piégeage notamment est très répandue et laisse des traces notables dans la comptabilité du bailliage d’Artois. En ce qui concerne la noblesse la chasse fait partie intégrante, faut-il le rappeler, de sa culture. Le chasseur exemplaire est le noble laïque : il fait de la chasse un art de vivre.

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L’impact de ces pratiques sur les espaces forestiers se manifeste par un certain nombre d’aménagements exprimant ce que put être un mode de vie seigneurial dont les milieux populaires furent, pour l’essentiel, tenus à l’écart. Il faut distinguer ici plusieurs types de paysages : d’abord des secteurs mis en défens ouverts, dont les limites sont seulement marquées par des bornes ou des arbres remarquables, à l’intérieur duquel les aménagements constructifs sont quasi inexistants. Ils correspondent à la plus grande partie des massifs forestiers peu anthropisés (forestes) du haut Moyen Âge. Les garennes sont un des lieux où l’on pratique, en semi-liberté, l’élevage de la faune sauvage. Elles peuvent être ouvertes ou fermées. C’est le lieu du lapin, accessoirement de cygnes, faisans et hérons. On les établit en tenant compte des exigences bio-topologiques de leur hôte dominant : lieux secs et sol sableux. On construit des terriers qui donnent naissance aux mottes à connils ou garennières dont l’existence est attestée pour le Nord mais qu’il reste à analyser sur le plan archéologique. On peut, cependant, se reporter à l’iconographie d’époque, abondante, pour une représentation provisoire (fig. 12 et 13). Les types de clôture les plus variés avec ou sans fossé et talus ont dû exister comme en témoigne l’iconographie ou la toponymie mais la garenne fut aussi un espace ouvert si l’on en croit d’autres illustrations. Avec les parcs on parvient à l’une des créations médiévales les plus élaborées. Ils apparaissent vers le xie siècle. Bien connus, suite à de nombreuses études auxquelles l’auteur a apporté une riche contribution personnelle, ils correspondent à des espaces à dominante forestière qui sont fermés et dans lesquels sont implantés principalement des espèces animales non domestiques. Les archives comptables témoignent de l’existence des cervidés (cerf, biche, daim) à l’intérieur, notamment à Hesdin qui a pu contenir, aussi, un haras (xve siècle). Il s’agit d’un élevage en semi-liberté. Des prairies ou des champs nécessaires à l’entretien des animaux y sont intégrés. Des plantations diverses y prennent place. Des lapins ainsi qu’une importante faune aviaire en font partie : hérons et oiseaux de proie pour lesquels des volières sont construites. Des animaux de ménagerie – sanglier, ours, castor – sont également présents. On leur fournit une alimentation adaptée à leurs besoins dont la comptabilité note la dépense. Ce sont les cerfs et les hérons qui coûtent le plus cher, notamment à la sortie de l’hiver. Tout cela entraîne des frais considérables : à Hesdin ils sont permanents, notamment pour l’entretien du mur de clôture. Buissons et haies cynégétiques complètent ces formes d’organisation de l’espace forestier nobiliaire. On les met peu à peu en évidence sur le terrain à partir des modèles contenus dans les manuels de chasse et des informations de la toponymie. Il en existe relativement peu de traces dans les sources archivistiques.

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Peut-on, à partir de là, dégager quelques éléments de régulation qui rendent compte des relations existant entre ces divers paysages et le milieu forestier ? L’auteur met en évidence (fig. 21, p. 295) l’existence de grands ensembles regroupant territoires d’élevage et de chasse avec massif forestier, parc à gibier, garenne à lapins et espaces boisés périphériques dont les techniques de chasse médiévales permettent d’expliquer l’interdépendance. Il en est ainsi autour des forêts d’Hesdin, de Mormal et de Mofflaines. Cependant aucun de ces ensembles n’est similaire : le dernier cité, celui de Mofflaines, est resté, pour des raisons historiques, inachevé. Les deux autres ont une emprise forestière nettement plus importante ; mais celui de Mormal est déséquilibré au bénéfice d’un massif forestier considérable (environ 9 000 ha) qu’enveloppe une guirlande de buissons à vocation cynégétique alors que celui d’Hesdin s’articule autour du parc, véritable cœur de l’ensemble. Peut-on considérer qu’il y a là le point de départ d’une typologie pouvant servir de référence pour l’interprétation de l’ensemble des territoires forestiers de la région qui restent encore à découvrir dans les archives disponibles ? Replacées dans le cadre chronologique de cette étude (xie-xvie siècles) ces données doivent l’être aussi à l’intérieur de trois périodes spécifiques : la première, allant jusqu’au premier quart du xiiie siècle correspond à l’émergence des garennes, la constitution de territoires d’élevage et de chasse dotés de lisières externes ; la deuxième est une période de stabilité du couvert forestier qui dure jusqu’au premier quart du xve siècle ; vient ensuite une période de dégradation forestière causée en partie par la pratique de l’élevage intensif et une demande en bois plus élevée.

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Cette recherche, servie par les résultats de la biogéographie rétrospective dont elle intègre la démarche, permet à l’archéologie de l’environnement de quitter sa phase de décollage. Elle légitime l’existence de cette archéologie forestière que l’auteur définit comme étant « une étude de la diversité des forêts dans leur coévolution naturelle et anthropique » (p. 16). Grâce à la présence d’une documentation archivistique de qualité, en dépit du manque d’études antérieures, il est maintenant possible de dégager pour la région du Nord quelques conclusions générales justifiées par une démarche scientifique : le rôle de régulateur des écosystèmes forestiers qui revient à l’homme, notamment en ce qui concerne la faune non domestiquée, sa part également prépondérante dans la diversification des paysages et de leurs interfaces ainsi que dans le développement de certains types de végétations, telles la futaie et l’herbe. L’ouvrage comporte en annexe une importante documentation qui englobe l’édition de textes médiévaux, un lexique, l’inventaire des sources, une bibliographie ainsi qu’une trentaine de figures extrêmement précieuses, notamment une cartographie au format malheureusement un peu réduit.

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Jean Boissière

Jean-Loup Abbé, À la Conquête des étangs. L’aménagement de l’espace en Languedoc méditerranéen (xiie-xve siècle), Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2006, 331 p., 30 €

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Dans cet ouvrage, issu d’un mémoire d’habilitation, J.-L. Abbé intègre sources écrites, archéomorphologie agraire et évolution environnementale dans l’étude des paysages du Languedoc pour, selon l’expression qu’il utilise, mettre la société médiévale dans son espace. Après avoir replacé son étude dans la longue histoire de la recherche sur les milieux humides (ch. 1), il dresse un corpus des étangs continentaux de la plaine languedocienne et des sources d’archives (ch. 2) et montre les enjeux environnementaux et économiques de zones susceptibles de deux types de valorisation : la pisciculture ou la mise en culture après drainage (ch. 3). Puis, il fait l’historique d’assèchements qui, dans les décennies 1240-1300, transformèrent ce paysage, limitant l’importance des zones humides au profit des céréales et des prairies (ch. 4). Le témoignage le plus connu de cet aménagement médiéval de l’espace est le parcellaire rayonnant, le « soleil », de l’étang asséché de Montady, qui, bien avant que la photographie aérienne n’en diffuse l’image, avait frappé l’imagination de tous ceux qui l’observaient depuis la colline d’Ensérune, proche de Béziers. Ce célèbre parcellaire qui illustre la photo de couverture, intègre une série d’aménagements bien documentés à la fois par les sources écrites et la morphologie agraire. Le plus vaste est celui de Marseillan qui concerne 2 022 ha. Au total, ces travaux qui constituèrent un grand chantier en milieu rural (ch. 5), aboutirent à redessiner l’espace médiéval languedocien (ch. 6). Les étangs desséchés se reconnaissaient dans le paysage par leur structure orthogonale ou lanièrée. Ce modèle n’est pas le seul et malgré son unicité, l’aménagement radial de Montady démontre l’existence d’un modèle autre. Cette étude est complétée par un important dossier cartographique et photographique et par six dossiers monographiques.

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Notre vision de la conquête médiévale du milieu humide languedocien sort modifiée de la lecture de cet ouvrage. Sa relation avec le mouvement général de (re)conquête de l’ager qui caractérise le Moyen Âge central et la place des ordres monastiques sont précisées. Sa chronologie est proche de celle des bastides du Midi Toulousain. Mais les partenaires différents. « Les bastides associent souvent en paréage le maître du sol, un monastère dans les cas les plus classiques, et une autorité protectrice comme les rois de France et d’Angleterre » (p. 202). Dans le cas des assèchements languedociens, si les ordres religieux ont effectivement joué un rôle initiateur dans un cadre domanial, après 1280 surtout, les drainages sont des aménagements concertés entre seigneurs fonciers et les villes qui fournissent les capitaux et probablement les compétences techniques. Il ne faut plus se représenter les milieux humides comme un espace marginal : le système économique seigneurial assurait leur intégration à l’espace agraire. Le vrai changement médiéval porte sur leur mode de mise en valeur : leur drainage convertit les zones humides à la céréaliculture et à l’économie herbagère. Il faut donc également renoncer à identifier ce processus à un front de colonisation, un « front pionnier », qui aurait conduit une société en expansion démographique à la conquête d’un espace serait resté vierge.

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Ce livre est également important par la réflexion nuancée sur la relation entre ce mouvement et l’évolution climatique. On sait qu’il intervient dans une phase réputée favorable à ce type d’opération, la longue phase de stabilité, au moins égale à cinq siècle, qui selon J.-F. Berger dure de la fin du viie à la fin du xiie siècle (J.-F. Berger, « Paysages et climats en moyenne vallée du Rhône : apports de la géoarchéologie », in O. Maufras, Habitats, nécropoles et paysages dans la moyenne et la basse vallée du Rhône (viie-xive siècle), Contribution des travaux du tgv-Méditerranée à l’étude des sociétés rurales médiévales, daf 98, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2006, p. 163-208). Les xiiie et xive siècles, temps forts des drainages languedociens, se situent dans la période de transition qui précède le Petit Âge Glaciaire, « péjoration » qui se caractérise par un abaissement des températures et un « dérèglement hydrologique ». Mais une relation de cause à effet entre ce dernier et l’arrêt des assèchements est tout aussi hypothétique – et improbable – qu’entre le « calme hydrologique » du xiiie siècle et leur intensification. En Italie romaine, le creusement de la galerie qui stabilise le niveau du Lac Fucin, – probablement la plus importante entreprise de contrôle d’une dépression continentale qu’ait connue l’Europe avant le xixe siècle – est en relation explicite avec une phase pluviale. Les vraies raisons des difficultés rencontrées dans l’entretien des drainages sont à rechercher dans la conjoncture économique qui joue un rôle essentiel, mais aussi dans les structures sociales : le Languedoc n’a pas connu d’organisations communes sur le modèle des wateringen qui ont permis aux Flamands de maîtriser le processus de paludification.

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Au plan technique, le préalable à l’arpentage était le creusement de galeries. Jean-Loup Abbé fait le point sur un sujet difficile. La bibliographie est peu abondante pour des raisons qui tiennent à ce type de documentation. Les ouvrages hydrauliques souterrains tombent rapidement dans l’oubli après leur abandon. Dans son étude de drainage des étangs de Saint Blaise, F. Trément rapporte que lors du percement de la première galerie de vidange de l’Étang du Pourra, les ouvriers mirent au jour un ouvrage oublié qu’ils attribuèrent aux Romains (F. Trément, Archéologie d’un paysage. Les étangs de Saint Blaise, daf, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1999, p. 76). Cette question mérite d’être reprise d’une manière systématique. L’ouvrage de J.-L. Abbé suggère des pistes. La plus sûre est sans doute la piste minière qui me semble justifier que l’on transforme en certitude un rapprochement : la galerie de Montady a probablement été creusée par des mineurs de la haute vallée de l’Orb qui n’est distante que d’une quarantaine de km (p. 152).

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Ces quelques remarques n’épuisent pas l’intérêt du livre de J.-L. Abbé. Mais il me semble utile de conclure sur d’une d’elles qui en souligne le caractère novateur. Après avoir montré comment ces drainages s’inscrivaient en rupture dans le paysage et correspondaient à une rupture dans les pratiques, il souligne à propos de l’étang de Pézenas qu’ils doivent être aussi lus « en termes d’héritage et de transmission » (p. 183).

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Philippe Leveau

Jean-Michel Minovez et Patrice Poujade (dir.), Circulation des marchandises et réseaux commerciaux dans les Pyrénées (xiiie-xixe siècles). Circulació de mercaderies i xarxes comercials als Pirineus (segles xiii-xix), 7e Curs d’Història d’Andorra col.loqui d’Andorra, Toulouse, cnrs-Université de Toulouse-Le Mirail, 2005, 2 vol., 644 p., 35 €

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Ces deux volumes sont le fruit d’une rencontre d’historiens venant des deux côtés des Pyrénées et réunis pour mettre en commun leurs recherches. Le premier est organisé autour de trois thèmes : les produits du commerce, les conditions et instruments du commerce et les réseaux commerciaux ; le second présente une dizaine d’études de cas et se clôt sur trois analyses des circulations générées par les forges. Les articles sont écrits en français, catalan ou espagnol, précédés de résumés. Si ces derniers l’avaient été dans une langue différente de celle de l’article, une plus grande opportunité aurait été donnée à ceux qui ne lisent pas les trois langues d’entrer malgré tout dans l’argument central de l’essai. Certes, organiser trente communications n’est pas chose aisée, d’autant que certaines ouvrent sur plusieurs thèmes, mais les regroupements faits, comme la tendance à les présenter des plus contemporaines aux plus anciennes, auraient mérité de brèves introductions justifiant les choix et ouvrant la discussion.

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Ceci dit, l’ensemble est d’une très grande richesse. Il conforte l’image d’une chaîne de montagnes ouverte à toutes les époques et ce malgré les conflits réguliers. D’intenses circulations locales, régionales et internationales la parcourent d’un bout à l’autre. Une analyse des monnaies présentes de chaque côté des Pyrénées, depuis les monnaies grecques jusqu’à la grande diffusion de pièces françaises au début du xixe siècle, ouvre la collection d’essais. Elle signale les principaux flux et reflux et atteste de l’originalité du chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Parallèlement à la diversité des marchandises, tous les types de marchands se rencontrent dans les montagnes : des modestes bergers et colporteurs, aux élites locales qui contrôlent ressources et pouvoir au village, jusqu’aux grands marchands génois qui dominent le commerce du fer, en passant par les communautés juives et les réseaux basques et auvergnats. Chacun de ces types fait l’objet d’un ou de plusieurs articles. On suit ainsi à l’époque moderne les petits marchands locaux béarnais qui achètent la laine brute de l’autre côté de la frontière, ceux qui font descendre le bétail de la France vers l’Espagne et ceux du Haut Aragon qui trafiquent de petits produits français. On mesure le rôle non négligeable des abbayes du versant espagnol dans ce commerce comme dans les échanges transfrontaliers. D’autres études montrent l’importance des grands réseaux limousins qui utilisent différents relais pour faire parvenir les toiles bretonnes en Castille. Ceux-ci utilisant finalement plus les ports que les cols, au contraire du florissant commerce des chaudronniers auvergnats qui exploitent mines et martinets du versant espagnol et des colporteurs du Massif central qui inondent l’Espagne de petite coutellerie, mercerie, livres et images de piété mais aussi d’objets, de jeux et de lectures moins licites. Les réseaux Béarnais sont également décrits dans leurs liaisons avec une ville, Carthagène en Espagne, et l’on voit qu’ils investissent le commerce autant que l’industrie et l’agriculture. Après la Révolution et l’expulsion des Français, le petit colportage français se tarit. Seuls persistent des marchands de produits de luxe, comme les horlogers suisses qui passent les Pyrénées avec leurs précieuses pendules et utilisent les réseaux commerciaux espagnols pour les vendre.

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La sidérurgie est une ressource continuellement exploitée à partir du xiiie siècle. Elle alimente une active contrebande vers l’Espagne et jusqu’aux pays du Levant par l’intermédiaire des Génois qui se sont, avec les Basques, largement investis dans cette industrie. Dès le Moyen Âge, la richesse et la diversité des produits génèrent des circulations complexes et enrichissent les élites locales. L’article sur les redé­finitions du xixe siècle, qui montre la faiblesse du versant minier espagnol dont ouvriers et minerais partent vers le Nord alors que les Français et les Belges investissent du capital et des ingénieurs dans le versant sud, aurait sans doute été mieux placé dans cet ensemble.

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Le livre prend en compte les fluctuations politiques et les nécessités du commerce. Il souligne la capacité d’adaptation des marchands qui pratiquent de multiples formes d’associations avec des Espagnols pour contourner les interdits et éviter les taxes. Après l’expulsion des Français et le tarissement du colportage, les commissionnaires utilisent le réseau des marchands espagnols. À L’époque contemporaine, le tourisme, le thermalisme et le pèlerinage à Lourdes se développent et les premiers exilés politiques gagnent la France… Si les photographes et les horlogers ont remplacé les foules de colporteurs, la contrebande est, elle, toujours aussi florissante.

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Ce recueil d’articles montre bien la grande diversité des circulations : à côté des marchandises, des travailleurs, des capitaux et même des droits de propriété passent les cols. Les herbages sont au cœur de ces appropriations car, outre la maîtrise des territoires, ils permettent de capter les revenus issus du commerce inter-pyrénéen. Les études de cas réunies dans le second volume font entrer dans la complexité des circulations des hommes et des produits à partir d’un espace. Ainsi du comté de Foix étudié au Moyen Âge et dans la première modernité, de la Navarre à l’époque moderne, des Pyrénées occidentales entre xviiie et xixe siècle et d’Andorre au xviie siècle. Une analyse des trois cahiers de péages pour le xviie siècle souligne le grand déséquilibre entre les échanges partant du Béarn et de la Bigorre vers l’Aragon et laisse supposer que la contrebande comblait le déficit. Même constat pour la Catalogne même si, selon les réseaux commerciaux et les marchandises transportées, la mer pouvait remplacer le chariot ou l’animal à bât.

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Plusieurs articles permettent de cerner le rôle de l’État et des pouvoirs dans ces circulations. Certains, plus spécifiquement dédiés aux péages et aux changements de souveraineté auraient pu étoffer la seconde partie. Ainsi de celui sur la création du Royaume de Majorque qui suit les répercussions de la nouvelle frontière sur les systèmes de transhumance et de contrebande et de celui qui montre la redéfinition des frontières au xviie siècle. L’analyse des effets de la politique royale, qui vise à supprimer les péages qui ne financent pas l’entretien des infrastructures, fait entrer dans la complexité des frontières fiscales et politiques, révélant des marges d’autonomie inégales et de vieilles traditions d’échanges libres, entretenues par les lies et passeries, ainsi que des zones de hautes et de basses pression fiscale comme la Catalogne, la Navarre et le Sud-Ouest français. L’ensemble de ces études permet de problématiser le rôle des États et des changements de frontières sur la circulation des marchandises.

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La contrebande est au cœur de l’espace et tous les essais la signalent sans pouvoir toutefois en mesurer vraiment la part dans les échanges. Si les bergers profitent des exemptions dont ils bénéficient pour conduire leurs troupeaux sur les estives et faire passer avec différentes marchandises, tous les groupes sociaux, des deux côtés de la frontière, en vivent peu ou prou. Les sources douanières espagnoles révèlent le passage illicite de textiles et de bêtes de somme contre de l’huile et surtout contre des monnaies d’argent. Au xviiie siècle, le tabac rejoint les armes et les produits sidérurgiques dans les produits phares de la contrebande et les protocoles de coopération, qu’établissent entre elles les deux monarchies, n’y changent pas grand chose.

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Au total, ces rencontres, fruits d’une volonté de faire dialoguer et échanger les historiens des deux versants de la même montagne, offrent un panorama riche et dynamique des échanges transpyrénéens.

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Laurence Fontaine

Nathalie Nicolas, La Guerre et les fortifications du Haut-Dauphiné. Étude archéologique des travaux des châteaux et des villes à la fin du Moyen Âge, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2005, 377 p., 40 €

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Cet ouvrage, qui s’inscrit dans une vague de travaux récents sur la période de la guerre de Cent Ans dans le Midi, est issu d’une thèse de doctorat de nouveau régime soutenue en 2002 à l’université de Provence sous la direction de Michel Fixot.

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Le travail de Nathalie Nicolas s’appuie essentiellement sur les fonds des Archives départementales de l’Isère et particulièrement sur les riches archives de la Chambre des Comptes du Dauphiné (série B), qui contient notamment de très nombreux comptes de châtellenies. Mais l’auteur utilise aussi largement, en complément, des sources de nature archéologique. La région étudiée – le Haut-Dauphiné – correspond à l’actuel département des Hautes-Alpes, soit les diocèses de Gap et d’Embrun au Moyen Âge. C’est une région où le relief exerce des contraintes fortes sur les activités humaines. En 1349, peu avant que ne commence l’étude ici présentée, qui s’intéresse surtout aux années 1360-1400, le Dauphiné est cédé au roi de France. La seconde moitié du xive siècle et le début du xve siècle sont pour la région une période de crises démographiques et agricoles. Le Haut-Dauphiné connaît aussi la guerre. Bien que région de marge, il subit néanmoins dès 1357 les passages répétés de routiers, provençaux ou piémontais, se rendant en Italie ou en revenant. Ceux-ci, cherchant du butin (armes, montures, nourriture, métaux précieux), rançonnent seigneurs et paysans, assiègent les villes et les villages, les châteaux, les abbayes et les prieurés, et entraînent, au moins temporairement, une désorganisation de l’économie locale. À cela, s’ajoutent les ravages des troupes mobilisées par la noblesse locale contre les routiers ainsi que les guerres privées entre nobles. Le dauphin met donc en place des mesures de mise en défense du pays. Celles-ci reposent autant sur le renforcement et la réorganisation des garnisons que sur les fortifications des châteaux et autres places fortes.

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Le dauphin et ses châtelains lèvent des troupes pour les gardes et le guet dans les châteaux, les agglomérations, les cols et les ponts, ainsi que pour les chevauchées. Il est fait appel au ban et à l’arrière-ban et, si les troupes levées comprennent évidemment des nobles, elles comportent aussi de très nombreux paysans. Toutefois, au xive siècle, ceux-ci contestent de plus en plus fréquemment les convocations aux chevauchées et en discutent les modalités. Dans certains cas, le dauphin et ses châtelains octroient des dédommagements financiers, mais cela coûte très cher. On recourt aussi à des mercenaires provençaux ou lombards, là encore le coût est très élevé. Pour la défense du pays, le dauphin peut s’appuyer sur les châtelains delphinaux. Avant les années 1370, leurs charges étaient affermées, ensuite, les châtelains sont des officiers gagés, obligés de résider dans leurs châteaux et dont la fonction militaire devient prépondérante durant ces années troublées. Les châtelains secondent les capitaines delphinaux qui, à un niveau supérieur, organisent la défense de la région.

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Les armées qui battent alors les campagnes du Haut-Dauphiné sont composées surtout de piétons, accompagnés d’animaux de bât portant les armes, suivis d’un petit groupe de cavaliers ; les chevaux de guerre de qualité sont alors rares, particulièrement dans la petite noblesse. De même, l’équipement des combattants (surtout pour les non-professionnels) apparaît souvent médiocre, tant pour les armes défensives qu’offensives, tant en qualité qu’en quantité, on n’hésite d’ailleurs pas à recourir aux instruments agricoles… Aux côtés des combattants et des officiers delphinaux, la guerre nécessite aussi le recrutement d’autres auxiliaires comme des espions, des messagers ou des ambassadeurs.

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Pour financer ces dépenses, le dauphin recourt essentiellement – comme partout en Dauphiné – à la taille, mais aussi aux impôts indirects sur le vin et le sel, les emprunts semblant rester exceptionnels, à la différence de la Provence voisine par exemple. Mais les gages et l’équipement des combattants ne sont pas les seules dépenses de guerre… Les passages récurrents des routiers nécessitent des travaux sur les fortifications urbaines (Gap, Embrun, Briançon) et villageoises et sur les châteaux. néanmoins, très peu de nouveaux châteaux sont édifiés car l’opération est très couteuse ; le réseau des fortifications du Haut-Dauphiné ne se modifie donc pas dans la seconde moitié du xive siècle et au début du xve siècle. Il faudrait sans doute évoquer là le rôle que jouèrent les maisons fortes, dont on sait qu’elles se multiplient alors, mais l’auteur n’aborde pas la question.

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Si l’on bâtit très peu de nouveaux châteaux, on construit cependant – ce qui est original et reste mal connu par ailleurs – de longues fortifications linéaires, tel le « Mur des Vaudois », destinées à barrer des passages naturels. Le principal commanditaire des travaux de fortification est le dauphin ; l’évêque de Gap et l’archevêque d’Embrun paraissant avoir eu une action plus réduite en ce domaine. Les communautés d’habitants doivent elles aussi contribuer et ceci fait l’objet de négociations. Les travaux engagés pendant la période d’insécurité qui se développe à partir des années 1360 sont motivés principalement par la guerre, plus rarement apparaissent quelques autres motifs dans les comptes : entretien courant ou dégâts exceptionnels liés aux intempéries.

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Avant le milieu du xive siècle, dans le Haut-Dauphiné comme sans doute dans tout le Midi, le plan des châteaux est simple et modeste (ce sera d’ailleurs encore le cas pour les quelques châteaux ruraux construits dans la seconde moitié du xive siècle) : une tour maîtresse ou donjon, une salle ou aula, des bâtiments de service, éventuellement une chapelle, le tout étant protégé par une enceinte. De plus, en raison d’un manque d’entretien chronique, ces châteaux apparaissent globalement en mauvais état lorsque débutent les troubles militaires du milieu du xive siècle.

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Les principaux travaux faits dans les châteaux delphinaux consistent alors dans la remise en état des murs endommagés, dans le bouchage des ouvertures jugées dangereuses en cas de siège (portes, fenêtres), dans le renforcement ou la réparation des accès (portes, ponts-levis), dans l’aménagement des circulations et, enfin, dans un renforcement – souvent limité – du potentiel défensif (surélévation des murs et renforcement de leur base par talutage, creusement de fossés…) et offensif des sites (mise en place de crénelage, construction de palissades, bretèches, échiffes, chaffaux, mantelets et hourds, amélioration des ouvertures de tir qui restent cependant globalement très archaïques). On réalise aussi, bien que de manière très marginale, des travaux visant à améliorer le confort (par la gestion des eaux notamment) et l’habitabilité de places souvent très « rustiques » et fort médiocrement meublées. Cette question reste toutefois traitée ici succinctement.

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Les comptes de châtellenie et de construction, ainsi que plus secondairement des constatations de terrain, permettent – et c’est là un des grands intérêts de l’ouvrage – d’étudier l’économie de ces chantiers de construction, comme Philippe Bernardi pour la Provence aux xve et xvie siècles. Les sources font connaître les matériaux mis en œuvre sur ces chantiers :

  • la pierre, en premier lieu, même si les développements sur celle-ci restent sans doute un peu succincts ;

  • la chaux, l’eau et le sable pour les liants et les enduits avec quelques pages très intéressantes sur la production et le transport de la chaux, activités finalement encore peu étudiées pour le Moyen Âge ;

  • le plâtre, utilisé comme enduit ou dans le second œuvre, mais plus rarement, ce qui est classique dans le Midi, dans le gros œuvre ;

  • le fer, soit sous forme de fournitures métalliques achetées telles quelles, soit sous forme de fer brut forgé sur place ;

  • les terres cuites de couverture ;

  • enfin, le bois, dont on sait aujourd’hui (notamment depuis le colloque de Lons-le-Saunier de 1997) l’importance majeure qu’il revêt dans l’architecture castrale de pierre. Il est utilisé pour conforter les maçonneries défectueuses ainsi que pour renforcer le potentiel militaire des sites. Le bois est meilleur marché et plus rapide à utiliser que la maçonnerie.

Ces matériaux sont mis en œuvre par des artisans locaux, souvent polyvalents, mais aussi parfois par des artisans que l’on peut aller chercher relativement loin s’ils sont réputés. Les salaires des maîtres et des manœuvres apparaissent d’ailleurs comme le plus gros poste budgétaire des chantiers. Le transport des matériaux est confié soit à des artisans, soit à des paysans, dans le cadre des corvées. On cherche généralement à construire vite et à faire des économies, ce qui explique que la récupération des pierres, mais aussi du bois et des tuiles, soit fréquente. La documentation conservée nous permet enfin de suivre de façon particulièrement explicite et vivante au travers de quelques exemples le déroulement du chantier, de la visite du maître d’œuvre et de la rédaction des prix-faits aux contre-visites effectuées en fin de travaux pour constater la qualité de ceux-ci.

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De nombreux tableaux complètent le texte de l’ouvrage, évoquant de façon chiffrée, aussi bien la guerre et les combattants que les fortifications et leurs travaux dont leur coût pour chaque châtellenie sur la période considérée. Si l’on peut, peut-être, regretter l’absence de publication de quelques extraits de comptes particulièrement significatifs (mais les éditeurs n’ont généralement guère d’affection pour cela), il faut noter la présence en fin de volume d’un très riche glossaire de termes latins et vernaculaires relatifs au vocabulaire de la construction, de l’architecture et de l’équipement militaire, qui sera un outil des plus utiles pour les chercheurs.

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L’ouvrage compte aussi de nombreuses illustrations – cartes, plans, coupes, photographies, vues anciennes – mais elles sont malheureusement de mauvaise qualité (rendu médiocre des photographies en noir et blanc et de certains plans dans un livre dont le format est inadapté aux documents archéologiques). On pourrait peut-être aussi regretter le fait que cet ouvrage en deux parties donne un peu l’impression d’être une simple juxtaposition de deux travaux distincts. En outre, le développement n’est pas toujours très linéaire et il y a des aller-retour parfois déroutants, notamment dans la seconde partie.

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Malgré ces quelques remarques secondaires, il s’agit cependant, au final, d’un ouvrage extrêmement bien documenté offrant de remarquables apports à l’histoire du chantier de construction à la fin du Moyen Âge mais aussi à l’histoire de la fortification au xive siècle, notamment pour les petits châteaux ruraux. La réalité de ceux-ci apparaît bien loin de celle des quelques rares grandes forteresses de prestige des princes et des souverains. Celles-ci ont souvent obnubilé les castellologues, qui en ont tiré des conclusions sur l’évolution chronologique de l’architecture militaire dont on constate qu’elles méconnaissent l’archaïsme et la vétusté considérables de la majeure partie des châteaux des xiiie-xive siècles.

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Pierre-Yves Laffont

Francis Pomponi et Jean-Jacques Usciati, De Bastelica à Bastelicaccia, l’homme et l’espace en Corse-du-Sud, Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, 2006, 237 p., 23 €

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Voilà un ouvrage qui embrasse large, sur la longue durée du Moyen Âge au xixe siècle. Il se veut « un essai micro-régional d’histoire rurale autour de la problématique de l’occupation de l’espace appliqué à la Corse ». Selon un plan quaternaire, les résultats de l’étude présentent l’évolution et les mutations de l’espace rural dans la vallée du Prunelli en Corse-du-Sud, entre Bastelica, gros village d’altitude, « communauté-mère » et Bastelicaccia, situé dans la plaine, « communauté-fille », érigé en commune en 1865 malgré l’opposition des Bastilacais.

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La première partie est consacrée à l’étude de l’occupation de l’espace du Moyen Âge aux Temps Modernes. Le choix des auteurs, focalisé sur Bastelica, est dû au fait qu’il témoigne d’une position hégémonique entre la montagne et la plaine – muntagna et piaghja. Cette dernière, à dominante pastorale, était déjà un enjeu territorial, objet de disputes entre les seigneurs dès l’époque médiévale avant de le devenir entre la ville d’Ajaccio et les communautés de la vallée du Prunelli. Si l’accent a été mis par les auteurs sur Bastelica, communauté d’altitude, c’est parce que l’on dénombre le plus grand nombre de bergers qui marquent leur territoire de la montagne à la plaine. Les auteurs soulignent que la pieve – paroisse – est un élément structurant du paysage. Mais dès le xvie siècle, avec les incursions continuelles des corsaires, les hommes se réfugient à la muntagna. La piaghja est en partie abandonnée. L’insécurité est à son comble à la fin du xvie siècle. Les Bastelicais subissent des enlèvements à la plaine, Bastelicaccia étant alors le principal lieu de regroupement où ils séjournaient le temps des pacages d’hiver, des ensemencements et des récoltes. Cet habitat de piaghja ne constituait pas une communauté mais une simple dépendance de la muntagna. Un lien indéfectible existait en ce temps-là entre montagne et plaine, cette dernière se révélant l’espace indispensable au pacage et aux cultures céréalières.

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Aux Temps Modernes, les terzieri – quartiers – qui font songer aux quarts andorrans, emboîtés dans la paroisse, sont aussi un élément structurant de l’espace. Leurs représentants, issus de la communauté d’habitants, gèrent leur propre patrimoine. De même, le Plan Terrier du xviiie siècle, principale source d’information, nous éclaire sur les conditions encore flottantes de l’occupation de l’espace de la piaghja. Tout d’abord, dans un agencement normal entre montagne et plaine, les biens communaux sont majoritaires dans la muntagna et l’appropriation privée de la terre dans la piaghja. C’est une donnée corollaire typique d’une complémentarité entre la plaine et la montagne, entre espace agricole et espace boisé et pâturé. Dans ce genre de vie agro-pastoral, l’élevage représente encore au xviiie siècle la principale ressource économique.

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La deuxième partie est dédiée aux conflits inhérents entre les communautés de montagne et l’émergence de la ville d’Ajaccio afin de contrôler l’espace par l’appropriation de ses ressources tout au long des temps modernes jusqu’au xixe siècle. Repousser les confini – limites – s’avère une guerre d’usure marquée par des tensions et des actes de violence entre les communautés. Les conflits se cristallisent à la frontière, sur une zone tampon entre les deux juridictions. Ils s’achèvent, dans un premier temps, par un arbitrage en 1773, puis reprennent. Ils ne s’arrêteront définitivement que vers 1820, après quasi trois siècles de luttes intestines, laissant de profondes traces dans la mémoire collective. Cette situation n’a rien d’original ; on retrouve en effet très souvent ces conflits d’appropriation de l’espace caractéristiques de la mainmise de l’État dès le xviiie siècle sur le domaine collectif géré par les communautés.

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La troisième partie est consacrée à l’évolution de Bastelica au xixe siècle, de la gestion des biens communaux dans l’espace forestier, entre tradition et modernité. Elle est présentée par le biais de tableaux, graphiques et cartes analysant la croissance démographique de la population. Jusqu’en 1854, date à laquelle l’État par loi supprime le droit de vaine pâture, les Bastelicais sont régis par l’ancien système agraire. Il y est toujours question du circolo correspondant à l’espace complanté en vignes, châtaigniers, arbres fruitiers, défens où le bétail était soit interdit, soit admis sous des conditions strictes. La vaine pâture subsistait selon les préceptes consignés dans les anciens statuti civili e criminali di Corsica du xvie siècle. Puis l’État, préoccupé par le redressement économique et social de la Corse, fait de la réglementation de la vaine pâture ainsi que la privatisation du sol, l’un des fers de lance de sa politique. Devant cette pression étatique, le conseil municipal de Bastelica conteste, en vain. Nous retrouvons là l’affrontement de deux logiques : celle de l’État qui tranche dans le vif par sa législation et celle de l’autorité municipale qui se présente comme meilleur juge des intérêts de ses administrés.

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Quant aux biens communaux, les préfets ont la charge de veiller à leur bonne gestion. Le maire doit tenir un registre placé sous le contrôle de l’administration préfectorale. On passe progressivement d’un espace « communal » géré par la collectivité à un espace « étatique » géré par l’administration de l’État. Comme pour l’ensemble du territoire français, l’État met en place sa politique de gestion des forêts par la création du Code forestier de 1827 avec ses clauses draconiennes soulevant de graves problèmes par la remise en question des usages ancestraux au nom de la modernité, de la rentabilité et des intérêts de l’État. Dans les années 1830, ce dernier tend à domanialiser les forêts insulaires jusque-là considérées communales. Bastelica n’échappe pas à cette tentative contestée par son conseil municipal.

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La quatrième partie est la résultante de l’évolution d’un espace ayant trouvé son équilibre entre la piaghja et la muntagna, géré par les communautés et les intérêts d’un État centralisateur. La plaine s’émancipe par le processus de sédentarisation qui s’affirme sous le Second Empire. Une réelle politique de mise en valeur de la Corse est lancée. L’effort porte sur l’assainissement des vallées. La sédentarisation en plaine institutionnalise de nouvelles « communes-filles » par rapport aux « communes-mères ». C’est le cas de Bastelicaccia érigée en commune en 1865.

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Bien que cet ouvrage parvienne à démontrer la problématique de la gestion des espaces par une approche micro-régionale, il eut été intéressant d’établir des comparaisons avec d’autres études réalisées hors de l’Île. Soulignons l’excellente qualité de la cartographie qui s’avère être une aide précieuse quant à la compréhension de cette analyse.

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Martine Camiade

Abû Bakr Ibn Badr, Hippologie et médecine du cheval en Terre d’Islam au xive siècle. Le traité des deux arts en médecine vétérinaire, dit Le Nâceri, traduit de l’arabe par Mohammed Mehdi Hakimi, sous la direction de Christophe Degueurce et avec la participation de François Vallat et Annie Vernay-Nouri, Paris, Errance, 2006, 223 p., 27 €

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L’hippiatrie arabe a toujours émerveillé les passionnés du cheval et les historiens de la médecine vétérinaire. Particulièrement significatif fut « El Nâceri », dont il existe un manuscrit de la main de l’auteur, datant de 733 H. (1333 J.-C.). Abû Bakr Ibn Badr, hippiatre attaché aux écuries du sultan mamelouk d’Égypte Mohammed el-Nâcer Ibn Kalâoûn, dédia l’œuvre à son maître. Le Nâceri fut traduit en français à partir d’une copie assez tardive par le docteur Perron, au milieu du xixe siècle. Enrichie de nombreux commentaires et ayant subi parfois des modifications de plan, cette traduction, bien que très précieuse, ne constitue pas la restitution linéaire et dépouillée de l’original. Sur proposition de Christophe Degueurce, Mohammed Mehdi Hakimi, alors étudiant à l’École vétérinaire d’Alfort, entreprit la traduction d’une copie remontant au xve siècle, donc proche du texte original.

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Selon Christophe Degueurce, auteur de la préface, le texte réunit les connaissances acquises en hippologie et en hippiatrique depuis les Grecs anciens jusqu’aux contemporains arabes, en passant par toutes les cultures alors accessibles, indienne, perse et européenne.

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L’ouvrage comprend dix rubriques ou « expositions », divisées chacune en un nombre important de courts « chapitres ». Les quatre premières traitent de ce qu’on appellerait aujourd’hui « zootechnie », avec une présentation des races, du marquage, des conseils d’élevage et d’alimentation, un exposé sur le débourrage et le dressage, et de longues considérations sur la construction, l’extérieur et les défauts du cheval. L’ensemble fait un peu plus de 40 pages. Les six expositions suivantes sont consacrées aux maladies et à leurs traitements, y compris une étude de la ferrure, normale et adaptée à diverses affections. Elles constituent l’essentiel de l’ouvrage, avec environ 140 pages. Les maladies sont volontiers abordées par région du corps, ce qui est parfois conforme aux pratiques actuelles (peau, yeux etc.) mais surprend dans certains cas (maladies de l’encolure et du toupet, maladies du poitrail par exemple). On note, globalement, une part importante de la pathologie chirurgicale, qui constituait sans doute l’essentiel des motifs d’intervention de l’hippiatre, et une faible place laissée à la pathologie interne (coliques exceptées) et aux maladies infectieuses. Ces dernières avaient-elles à l’époque de l’importance ? On peut en douter. Les traitements font l’objet de longues considérations, qui permettront aux spécialistes de l’histoire de la médecine de les replacer dans le contexte des conceptions de l’époque, héritées pour la plupart de l’Antiquité, et qui ont perduré : thérapeutique évacuante (saignée, purgation), médecine des odeurs, médecine analogique, etc.

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Le lecteur trouvera matière à s’intéresser de façon précise à certains sujets. Par exemple, la longue description des robes des chevaux et des qualités et défauts qui sont censés y être associés. On notera une description détaillée des robes pie, qui semble avoir été oubliée dans les siècles qui ont suivi ; il aurait peut-être mieux valu s’y référer que d’aller, tout récemment en France, chercher l’inspiration dans le vocabulaire du Far-West américain. Par exemple aussi, les techniques de castration (par le feu, par incision, par écrasement, par extraction), les avantages et inconvénients de chacune d’entre elles étant comparés. Par exemple, les indications et variétés des traitements par application de feux, qui nous valent des dessins étonnants. L’ouvrage se termine par un glossaire des plantes et minéraux utilisés, qui est le bienvenu.

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L’ensemble du texte est dépourvu de notes : elles auraient été nécessairement très nombreuses et auraient supposé un travail beaucoup plus ample que celui de la traduction. Or, le but de l’ouvrage est bien d’offrir celle-ci, fidèle, au lecteur, à qui il appartient de se mettre à son tour au travail… Le Nâceri étant apparu à l’époque où la science arabe commençait de céder le pas à l’Occident chrétien, il représente une sorte d’aboutissement des connaissances arabes en matière d’hippologie. Le confronter aux ouvrages de l’Antiquité tardive (Végèce surtout) et aux traités de maréchalerie du xviiie siècle occidental ne manquera pas d’intérêt et sera probablement source d’une avancée des connaissances en histoire de la médecine vétérinaire.

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Bernard Denis

Timothy J. Tomasik et Julliann M. Vitullo (dir.), At the Table. Metaphorical and Material Cultures of Food in Medieval and Early Modern Europe, Turnhout, Brepols, 2007, 225 p.

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Cet ouvrage, qui rassemble 11 contributions accompagnées d’un index, est le résulat d’un colloque tenu à l’université d’Arizona en février 2005 sous l’égide de l’Arizona Center for Medieval and Renaissance Studies. L’objectif de cette entreprise était de confronter le regard des historiens, des archéologues et surtout des spécialistes de l’histoire de la littérature autour du thème de l’alimentation considérée comme « un fait social total » selon les termes de Marcel Mauss repris dans l’introduction du livre. Pour cela, les auteurs se sont appuyés sur des sources extrêmement diverses allant des sagas islandaises du xive siècle aux restes d’ossements d’animaux déposés dans les tombes de l’Angleterre anglo-saxonne en passant par l’œuvre de Rabelais et les traités de botanique dans l’Espagne de Philippe II. Cette interdisciplinarité est une voie tout à fait profitable mais qui n’évite pas toujours le piège de l’éparpillement. Pour donner cohérence à l’ensemble, les responsables de la publication ont donc choisi de rassembler les contributions autour de quatre thèmes centraux révélant la nette prépondérance de l’histoire culturelle : la politique de l’alimentation, femme et alimentation, festin et banquet et enfin la philosophie de la nourriture. Même si le lien avec la table n’est pas toujours une évidence, notamment avec les articles consacrés aux femmes dans la deuxième partie, ce livre propose des pistes de réflexion stimulantes sur des problématiques chères à l’histoire de l’alimentation comme celles de l’échange et de l’identité.

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La richesse des contributions présentées ne permet pas de rendre compte en quelques lignes de tous les sujets évoqués ; c’est donc à travers le choix de quelques articles que l’on mettra ici en avant les principaux apports de ce recueil. Les notions d’échange, de transferts et d’acculturation se placent au cœur des réflexions sur la nourriture et son histoire. À travers l’étude de la diffusion de nouvelles plantes et de l’information botanique dans l’empire espagnol de la première modernité, Fabio Lopez-Lazaro pose la question du lien entre saveurs et savoirs en essayant de comprendre pourquoi l’adoption en Espagne de nouvelles espèces américaines comme le maïs fut pendant longtemps un échec. Les recherches scientifiques sur la flore du Nouveau-Monde ne sont pas mises en œuvre par des conquérants espagnols qui privilégient un rapport pragmatique à la nourriture, centré sur l’alimentation des soldats et la mise en place d’un système de plantation. Les études botaniques demeurent alors le fruit d’initiatives individuelles et le soutien de la monarchie ne se développe qu’à partir de 1560 avec Philippe II et la publication des travaux du botaniste Francisco Hernandez sur les plantes américaines. Fabio Lopez-Lazaro conclut à une révolution manquée qui a finalement vu les échanges fonctionner plutôt dans un seul sens et conduit surtout à l’imposition des modèles alimentaires européens dans le Nouveau-Monde En l’absence d’un substrat intellectuel suffisant, l’adoption de nouveaux aliments s’avère donc souvent impossible. Cette complexité des processus d’appropriation rejaillit également de manière particulièrement stimulante dans l’article de Timothy J. Tomasik sur les traductions en langues vernaculaires de l’œuvre de Platine De Honesta voluptate et valetudine, célèbre livre de cuisine italien du xve siècle. L’auteur montre très clairement que l’acte de traduire n’est pas simplement ici le passage du latin à l’italien ou du latin au français ; il est aussi une adaptation du texte à des goûts et des cultures différents, créant finalement à chaque fois un nouveau livre. Ainsi, lorsque le livre de Platine inspiré lui-même d’un ouvrage italien est traduit du latin à l’italien, il devient un livre d’usage plus pratique en abandonnant tout un vocabulaire technique, en éliminant des digressions savantes et en y ajoutant des termes régionaux. Le livre de Platine traduit pour la première fois en français en 1505 connaît un grand succès au xvie siècle, mais là aussi dans une version adaptée aux goûts français où les parties concernant la diététique ont été amplifiées ; traduite par un homme du sud de la France, cette version laisse même transparaître l’influence de la cuisine méridionale avec l’ajout de développements sur les cerises du Languedoc ou les fromages français. Si les livres ont donc joué un rôle important dans la transmission culinaire comme cela a déjà pu être souligné dans les travaux de Bruno Laurioux sur le Moyen Âge et de Jean-Louis Flandrin sur l’époque moderne, cet article montre bien que la diffusion de savoir-faire culinaires, ici par la traduction, s’accompagne bien souvent d’une acclimatation, créatrice de pratiques nouvelles et originales.

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L’alimentation et l’identité sont étroitement liées et plusieurs articles de cet ouvrage viennent judicieusement nous confirmer que d’un point de vue social comme d’un point de vue politique, le célèbre adage de Brillat-Savarin « dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es » reste parfaitement valable au Moyen Âge et à la Renaissance. La fonction politique, par exemple, est à l’œuvre lors des banquets du xve siècle de la cour de Bourgogne étudiés par C.-B. Ross. Les entremets du banquet donné par Philippe le Bon à Bruges en 1430, ceux du célèbre banquet du Faisan à Lille en 1454 et ceux du banquet organisé en 1468 par le Charles le Bon pour la célébration de son mariage à Bruges contribuent au prestige de la famille ducale. Les entremets y prennent la forme de spectacles destinés à divertir et à impressionner les convives entre les services, mais ils expriment aussi la volonté de l’hôte d’affirmer son pouvoir à travers des références à l’Antiquité et la mythologie avec des héros comme Jason et Hercule ou bien à travers la mise en scène d’animaux exotiques comme des lions et des léopards. Mais la table peut aussi servir à l’affirmation de l’identité d’un mouvement comme celui des Humanistes. L’analyse menée par Michel Jeanneret montre que les Humanistes se présentent comme des défenseurs de la frugalité et de la tempérance ce qui les conduit à valoriser les légumes et à dénoncer les méfaits de la viande, rejoignant ainsi l’évolution des goûts des élites du xvie siècle qui apprécient de plus en plus les légumes. S’appuyant sur les philosophes de l’Antiquité comme Pythagore et Plutarque, les Humanistes considèrent que la frugalité libère le travail intellectuel. La consommation de légumes correspond à un idéal de perfection et à un culte de la nature que l’on retrouve chez Ronsard. La nourriture apparaît ici comme l’un des plus sûrs moyens de se placer en rupture par rapport aux mœurs passées et à se distinguer par rapport aux autres.

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Si cet ouvrage, malgré son titre, n’apporte pas toujours la confrontation que l’on aurait pu attendre entre la réalité des pratiques alimentaires et leurs représentations, il vient tout de même nourrir, souvent avec pertinence, la réflexion sur les thèmes de l’identité, de l’échange et de l’appropriation. Ce recueil confirme également que l’interdisciplinarité est une voie difficile, mais qui reste assurément l’une des plus prometteuses pour comprendre et donner toute sa signification à la table du passé.

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Philippe Meyzie

Alain Belmont, La Pierre à pain. Les carrières de meules de moulins en France, du Moyen Âge à la révolution industrielle, Grenoble, La Pierre et l’Écrit, 2006, 2 tomes, 264 + 348 p.

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Les études concernant les carrières fournissant les meules de moulins, la diffusion de ces produits onéreux à partir des lieux de production et l’archéologie des sites d’extraction n’abondent pas. L’ouvrage d’Alain Belmont vient combler cette lacune. À partir d’un sujet austère a priori, l’auteur a réussi le tour de force consistant à produire un ouvrage savant sans être rébarbatif, abondamment illustré et documenté, dans lequel transparaît sa passion pour un sujet jusqu’alors peu étudié. Ces deux volumes sont le fruit d’un travail de longue haleine, indispensable pour tout ce qui concerne les recherches historiques dans le domaine de l’extraction et du commerce de la pierre. C’est un remarquable travail d’historien s’appuyant sur des dépouillements archivistiques impressionnants, sur d’abondantes lectures et sur des investigations archéologiques de terrain se rapportant à une période très longue et à une aire géographique importante. Le Dauphiné sert de laboratoire principal mais de nombreuses autres zones de production ont été considérées pour mieux appréhender les efforts inouïs accomplis par les hommes dans leur quête du meilleur pain possible.

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L’étude, menée dans toutes les directions possibles, concerne l’histoire des techniques et l’histoire sociale, elle fait également appel au domaine scientifique en considérant la pétrographie des roches utilisées pour mieux connaître les aires de diffusion des meules à partir de certains centres de production. Les propriétés mécaniques de celles-ci ont été prises en compte. Même si des auteurs comme R.-A. de Réaumur avaient déjà décrit le phénomène dès le xviiie siècle, la véritable surprise est l’incidence du mauvais choix des pierres à meules sur la santé dentaire de la population en raison de la présence de silice dans des farines trop abrasives avant l’usage de roches mieux adaptées qui se répand progressivement à partir du xviie siècle. Il s’agit bien d’histoire totale.

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L’ouvrage débute par une étude technique et historique des divers types de meules utilisées à partir de la Préhistoire. La partie concernant les meulières régionales s’appuie principalement sur les résultats des travaux accomplis dans le Dauphiné et aussi sur des recherches concernant de nombreux sites français. Au cours de la période médiévale, le problème du coût du transport a conduit à ouvrir des meulières au plus près des villages et des moulins. Une grande variété est observée dans les roches utilisées ; cependant, beaucoup ne se prêtent pas à l’obtention d’une farine acceptable. Des grains de silice, quand ce ne sont pas de petits morceaux de pierre, passent dans la farine et le pain est abrasif ; c’est un désastre pour les dents et, par conséquence, la santé des consommateurs. L’augmentation de la population entraîna le besoin d’une farine de meilleure qualité en quantité croissante et donc un accroissement du diamètre des meules ; quelques meulières médiévales, favorisées par la géologie, se développèrent et devinrent d’intérêt régional. Situé près de Grenoble, le centre de production de Quaix-en-Chartreuse en est un exemple ; il fonctionnera jusqu’à la fin du xviiie siècle. La nouvelle meulière de 1661, une des plus grandes de France, a fait l’objet d’une étude archéologique poussée ; ce type de fouille archéologique est assez rare. Pour la France, d’autres centres meuliers comparables à celui de Quaix ont également été étudiés. Des phénomènes comparables à ceux observés dans le Dauphiné montrent le rôle important de la géologie.

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L’homme n’est pas oublié dans cet ouvrage. Les acteurs se classent en deux groupes distincts : les ouvriers et les artisans meuliers d’une part, les marchands meuliers de l’autre. Le métier d’ouvrier est très dur, les accidents sont nombreux et l’espérance de vie est assez courte. L’artisan meulier a souvent une place honorable dans l’artisanat rural. Les métiers de l’extraction sont spécialisés et les carriers ont une parfaite connaissance du matériau qu’ils travaillent. Le marchand meulier a souvent une mainmise importante sur la production. Ses réseaux de distribution sont étendus, ses revenus confortables et, socialement, il est souvent à classer avec la petite bourgeoisie. Quelques-uns ont même pu accéder à la noblesse.

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La montée en puissance de quelques centres meuliers et l’abandon progressif des petites meulières rurales se font dans le cadre général d’une lente amélioration des techniques et de la mise en place d’une véritable industrie. La Ferté-sous-Jouarre, dans la Brie, fait partie de ces grands centres ; il fonctionne depuis la fin de l’époque médiévale et produit des meules d’excellente qualité dont la réputation fut mondiale. Dès les xive-xve siècles, l’aire de commercialisation des meules briardes s’étend le long du Rhône et le long de la Seine, suit les côtes maritimes françaises du Nord et de l’Ouest et inclut une partie de l’Angleterre. Au cours des xvie et xviie siècles, les marchands-meuliers contrôlent l’économie meulière de plus en plus étroitement en achetant les droits à extraire auprès des propriétaires, en gérant la main d’œuvre et, bien sûr, en commercialisant les meules. Ils se heurtent à l’hostilité des carriers-meuliers ramenés au rang d’ouvriers. Au milieu du xviiie siècle, deux marchands-meuliers mettent en place un véritable monopole qui déclenche la résistance des carriers de Corfélix (Champagne) ; ceux-ci font appel à l’autorité royale. L’intendant Terray s’intéresse alors au conflit qui devient une véritable affaire d’état ; en effet, les autorités craignent qu’une augmentation brutale du prix des meules soit la cause de la cherté du pain. S’ensuit une longue lutte entre les artisans et les industriels dans le contexte des Lumières. Les marchands-meuliers en sortent vainqueurs.

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Au cours des xviiie et xixe siècles, la conquête du marché mondial se poursuit : les meules partent vers toute l’Europe et vers le Nouveau Monde. L’obtention d’une farine blanche, la nette amélioration dentaire des populations du xviiie et les contributions des agronomes sont autant d’arguments puissants en faveur de cette amélioration de la qualité des meules de moulins. À la fin du xviiie siècle, il n’existe quasiment plus de petites meulières régionales.

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Enfin, l’aspect patrimonial est pris en considération dans cet ouvrage et Alain Belmont regrette que l’on ne suive pas davantage l’exemple de voisins européens comme le Luxembourg, l’Allemagne, la Suède où nombre de sites d’extraction de meules sont protégés, mis en valeur et rendus accessibles au public.

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Laurent Dujardin

Marie-Thérèse Lorcin, D’abord il dit et ordonna. Testaments et société en Lyonnais et Forez à la fin du Moyen Âge, Lyon, pul, 2007, 22 €

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Parmi tous les actes notariés, le testament est celui qui a depuis toujours exercé la plus forte attraction sur les historiens. Avec le contrat de mariage et les inventaires, il reste un pilier de la recherche sur les familles et la société. Pour le Moyen Âge, il n’est que de citer les travaux récents de Marie-Claude Marandet, ceux plus anciens de Marguerite Gonon à qui l’auteur rend hommage, ou bien encore ceux de Jacques Chiffoleau qui a rédigé l’avant-propos du présent ouvrage. C’est donc à un nouvel examen de la pratique testamentaire dans les comtés de Lyonnais et de Forez aux xive et xve siècles, que nous invite Marie-Thérèse Lorcin. L’ouvrage couronne 25 années de recherches et d’innombrables articles qui témoignent de la fertilité de ce champ d’études. Aux 53 registres de testaments foréziens déchiffrés par Marguerite Gonon, Marie-Thérèse Lorcin a ajouté 3 000 nouveaux testaments lyonnais, constituant ainsi un corpus de plus de 10 000 textes offerts à une quadruple lecture. La première partie traite du testament, de sa fabrication, et du rôle spectaculaire joué notamment par les prêtres-notaires sur lesquels l’auteur a publié un bel article en 2002. Selon une division classique qui renvoie à la double nature du testament, acte religieux et profane, les seconde et troisième parties traitent de la transmission du patrimoine et du salut. La quatrième partie montre enfin ce que les testaments apportent à la connaissance de plusieurs activités artisanales ou agricoles. Le volume s’achève sur une dizaine de textes, dont certains judicieusement reproduits en fac-similé.

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Dans un premier chapitre, Marie-Thérèse Lorcin s’intéresse aux testateurs, aux témoins et aux notaires. Elle note le recul de la participation féminine, déjà signalé ailleurs, et mis en relation avec la propagation du droit savant. La part des femmes testatrices chute de 32, 2 % (1300-1349) à 22,6 % (1400-1449). Si l’activité professionnelle importe moins que l’état ou qualité du testateur, les mentions de métier progressent tout de même fortement. Les hommes d’Église et les juristes figurent en nombre parmi les testateurs et les témoins, loin devant les gens de métier. Cependant, les artisans gagnent du terrain, certains métiers (meuniers, bouchers) testant plus que d’autres (tisserands). Les paysans n’ont droit à aucune mention. Marie-Thérèse Lorcin s’intéresse ensuite aux notaires. L’Église maintient un fort contrôle sur le notariat forézien, puisque 95 % des notaires y sont clercs et 20 % prêtres, sur une liste de 1 754 notaires. Les prêtres-notaires se font plus rares en plaine qu’en montagne, et plus rares encore dans les villes, comme à Lyon. Ils sont peu à peu supplantés par d’autres notaires. Lorsqu’elle fait de la courbe de la production testamentaire un indicateur de la mortalité, Marie-Thérèse Lorcin s’interroge sur l’identité des testateurs, et l’éventualité d’un élargissement de la pratique aux petites gens. Le progrès de la procédure orale, qui leur est très favorable, est ici soigneusement exposé. Dans le même chapitre, le lien établi entre cartographie des testaments et peuplement est surtout l’occasion de réfléchir à l’enregistrement de ces actes. L’Église et le pouvoir civil se disputent l’enregistrement. Si les autorités rivales sont nombreuses, l’officialité joue le premier rôle à Lyon, tandis qu’en Forez, ce sont les agents du pouvoir comtal qui s’imposent à 94 %. L’analyse des rivalités locales est précieuse, car la proximité de la cour, qui enregistre plus ou moins régulièrement les testaments, a un impact direct sur le volume global de l’enregistrement.

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Lyonnais et Forez sont deux comtés de droit écrit. Les testaments y sont le complément indispensable des contrats de mariage. Ils permettent de compléter les dots, d’accorder une pension à la femme et encore de faire des legs pieux. Le testament est l’outil privilégié à l’aide duquel s’organise la succession. Un premier contraste est celui qui oppose les testateurs, avec ou sans enfants. Quand les campagnes se peuplent, l’héritage est de moins en moins attribué au conjoint survivant et de plus en plus aux enfants. Un autre contraste concerne la pratique de l’héritier unique et du partage entre plusieurs enfants. En ville et à Lyon en particulier, on n’hésite pas à partager entre plusieurs enfants. On y partage même de plus en plus, tandis que c’est l’inverse qui se produit dans les plaines. Mais il faut distinguer selon les pays. Les Monts d’Or sont par exemple peu favorables à l’héritier unique. Le souci du conjoint survivant apparaît assez vif, avec par exemple de nombreux legs viagers en leur faveur. Si les clauses testamentaires sont très variées, il est de plus en plus souvent prévu que la veuve reste au foyer avec les enfants. Les modalités de la cohabitation sont cependant variées. Elle peut rester au foyer comme chef de famille ou seulement en tant qu’hôte. Il est permis à la veuve de quitter la maison en bénéficiant d’une pension et parfois d’augments de dot. Tout cela est fort fouillé. Mais on regrette qu’aucune analyse ne soit vraiment proposée des conséquences que ces dispositions, dans leur diversité, ont pu et dû entraîner. Le gouvernement des biens des mineurs, laissé à la veuve, vient encore compliquer le processus. Le chapitre s’achève sur les testaments des prêtres et des chanoines, qui attribuent aussi l’essentiel de ce qu’ils possèdent à leur famille.

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La troisième partie nous conduit à un autre usage du testament : l’histoire du rapport à la mort et à l’Au-delà, à travers les invocations pieuses, les legs et les demandes de messes. Des testateurs lèguent à la confrérie paroissiale, au luminaire, aux cloches, à l’hôpital. La charité est omniprésente avec de nombreuses aumônes faites aux pauvres par l’intermédiaire des ordres mendiants, des confréries ou des hôpitaux. Plus fréquente encore est la distribution directe aux pauvres qui se présentent, la « donne » faite à la maison ou à l’église. Un usage courant dans les campagnes consiste à offrir des vivres le jour de la sépulture. Chaque pays possède ses coutumes auxquelles les testateurs se rallient. Il y a encore tous les vœux relatifs aux funérailles, en général modestes en ville, mais considérables à Lyon ou Saint-Étienne. L’auteur met le plus grand soin à détecter les nouvelles pratiques dans les villes. Qu’il s’agisse du nombre de prêtres dans les cortèges ou du nombre de messes, le sous-encadrement clérical dans les campagnes a mis un frein aux exigences, alors que dans les villes, les cérémonies prennent volontiers un caractère ostentatoire. Dans les campagnes du Forez, on s’en tient plus modestement à l’annuel, à l’anniversaire et au trentain. La terminologie est ici source d’incertitudes, car le testateur s’appuie sur la tradition de la paroisse et reste généralement imprécis. Le riche paysan n’a pas beaucoup plus de prêtres à ses funérailles que les autres. Dans le chapitre ix, l’attention se focalise sur les membres du clergé. L’auteure les aborde d’abord comme légataires. Ils font des legs aux archiprêtres ou aux sociétés de prêtres ou bien encore à leur domesticité. De nouveaux clivages apparaissent entre villes et campagnes.

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La dernière partie montre que les testaments peuvent également fournir quelques indications sur le développement des principaux artisanats, sur leur aisance relative aussi, que les legs sont supposés trahir. Cette partie est moins développée et offre moins de surprises. Dans les hameaux perchés du Forez, les dispositions testamentaires décrites ne détonnent pas, pour l’essentiel, avec ce que l’on sait déjà des pratiques en pays de droit écrit. On aurait aimé en savoir plus aussi sur les « vaches dotales », dont on apprend qu’elles ne sont pas réelles, alors que par ailleurs, le bétail est dit omniprésent. Sur la rive droite de la Saône, les legs de vignes et de vaisselle vinaire prennent de l’importance. Mais dès lors que les testaments sont principalement le fait de vignerons sans descendance directe, l’observation perd une partie de son importance économique. Le dernier chapitre évoque le cas d’une petite ville située à 30 km de Lyon, Anse, pour laquelle 90 testaments ont été conservés. Il en ressort des attitudes plus proches de celles décrites dans les campagnes que de celles découvertes dans les grandes villes.

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L’auteure regrette de ne pas avoir accordé plus de place aux clauses pieuses, aux prières et aux formes de la dévotion. C’est que Marie-Thérèse Lorcin a été surtout attentive aux échanges concrets, aux legs et aux aumônes, aux dispositions les plus profanes relatives à la transmission des biens. La moisson d’informations utiles à l’histoire sociale et à la démographie historique, au final, justifie parfaitement ce choix. L’étude simultanée du Lyonnais et du Forez, des villes et des campagnes, montre de surcroît quel gain on peut attendre d’une extension géographique de nos enquêtes.

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Jérôme Luther Viret

Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup : 3000 attaques sur l’homme en France, xve-xxe siècle, Paris, Fayard, 2007, 625 p., 30 €

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Loin d’être l’apanage d’un lointain passé, le débat sur les rapports entre le loup et l’homme est aujourd’hui d’une grande actualité. Autrefois classée comme nuisible, cette espèce maintenant protégée par la convention de Berne (1979) et la directive « habitats » de l’Union européenne (1992), fait l’objet de politiques de sauvegarde dans la plupart des pays d’Europe. En France, les premiers loups réapparaissent dans le Mercantour en 1992, probablement venus d’Italie. Depuis cette date, la population lupine connaît une croissance très forte, de l’ordre de 20 à 30 % par an, avec une zone de présence permanente étendue à une grande partie du Massif alpin, mais l’animal a été observé jusque dans les Vosges, le Massif central et les Pyrénées-Orientales. Avec plus de 140 individus estimés, les interactions entre le loup et l’homme ne manquent plus d’apparaître, alimentant la question de sa dangerosité. Les uns avancent son caractère de prédateur, les ponctions réelles et récurrentes effectuées sur les troupeaux et notamment les troupeaux ovins, les pertes liées au stress des animaux et les frais de gardiennage. Les autres mettent en avant la coexistence pacifique qui semble régner au Canada ou dans les Balkans, les ravages possibles des chiens errants et l’absence d’attaque sur l’homme. Le débat est d’autant plus âpre qu’il tend parfois à soutenir des positions idéologiques, très tranchées, en faveur de l’éradication ou de la préservation de l’animal. Il s’appuie presque toujours sur des arguments historiques qui font du « grand méchant loup » soit la terrifiante réalité des temps anciens soit un mythe dénué de tout fondement, réactivant dans le même temps le problème des attaques de loups sur l’homme. La littérature historique, particulièrement abondante sur le loup depuis plus d’un siècle, mais très fractionnée, n’évite d’ailleurs pas ce tiraillement entre deux thèses opposées, et une grande synthèse manquait encore à ce jour.

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S’appuyant sur une masse d’archives considérable, l’ouvrage de Jean-Marc Moriceau se veut « une contribution sereine à un débat assez vif sur les rapports entre l’homme et Canis lupus, dans son angle d’approche le plus délicat et souvent fort contesté : la réalité des morts et des blessés causés par les attaques de loups dans le passé ». Il se présente comme la première pierre d’une étude plus vaste sur l’histoire du loup et des rapports entre l’homme et les prédateurs, qui reste encore à mener.

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Un tel projet ne peut esquiver la question de la fiabilité des sources. Les témoignages concernant les attaques de loups sur l’homme sont en effet particulièrement nombreux, mais leur crédibilité est fort variable. Les « canards », les premières gazettes, les affiches et les journaux renvoient un « écho déformant » qui joue sur le sensationnel et dont la valeur est soumise à caution. Les mémoires, livres de raison et journaux intimes apportent une vision plus fiable, quoique personnelle, à l’événement. Les grandes enquêtes diligentées par les administrations provinciales, par exemple à la fin du règne de Louis XIV dans l’Orléanais, de 1764 à 1767 en Gévaudan et dans le Languedoc, sont aussi particulièrement intéressantes, tout comme les sources judiciaires, par exemple les procès-verbaux d’autopsie, mais elles ne permettent pas d’avoir une vision générale du phénomène. Pour avoir une connaissance plus juste des attaques de loups, force est de revenir à une source bien connue des historiens modernistes, les registres paroissiaux. Rédigés pour faire preuve de l’administration des sacrements, valables devant la justice, les actes de baptême, mariage et sépulture, qui se continuent après 1792 par la création de l’État civil, sont des documents d’une très grande fiabilité. Lors de décès accidentels privant les défunts des derniers sacrements, les prêtres des paroisses n’hésitent pas à préciser les circonstances de la mort, notamment dans les cas d’attaque de loups, toujours spectaculaires. Lors des décès dus à la rage, les durées d’incubation laissent le temps au malade de se préparer chrétiennement, l’assistance du prêtre étant le seul réconfort face à une mort atroce et inéluctable. Sur ce plan, les curés de campagne constituent bien « 40 000 informateurs » de premier ordre, même si les informations distillées au fil des pages restent de qualité extrêmement inégale selon le zèle de l’un ou de l’autre. Dans la plupart des cas, les actes de sépulture permettent de bien connaître le moment précis de l’attaque, sa localisation, l’identification de la victime, le type de mutilation, la nature de l’animal, les circonstances de l’événement, la présence d’éventuels témoins oculaires, et fournissent parfois même un dessin de « la bête », informations très riches qui se prêtent naturellement à une exploitation sérielle, et permettent d’éclairer sous un jour nouveau les données textuelles apportées par les autres sources. Les limites de la source tiennent donc davantage aux possibles silences de leurs rédacteurs, à l’absence d’enregistrement des disparus, à la perte de cahiers, qu’à une vision déformée des événements. Elles conduisent davantage à une sous-évaluation du risque. En réunissant toutes les informations éparpillées dans la quasi-totalité des dépôts d’archives de la France métropolitaine, l’auteur bâtit un corpus de 3 058 décès dus à des attaques de loups, des premières mentions dans les mémoires et livres de raison (1421), des premières indications dans les registres paroissiaux (1580 à Marboz, Ain) jusqu’aux dernières attaques connues (1918).

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Une première grande partie de ce travail offre un « parcours chronologique », qui permet de mieux comprendre l’inégale pression des attaques selon les périodes. La première période, du début du xve siècle à 1660, est marquée par un très fort éclatement documentaire. L’absence ou les lacunes des registres paroissiaux, avant le « code Louis » de 1667, obligent à avoir recours à des sources narratives qui rendent l’analyse plus fragile. On ne sera pas surpris d’observer le retour des loups lors des périodes de malheurs et de calamités, durant la guerre de Cent Ans où ils entrent dans Paris, comme au temps des guerres de Religion ou de la terrible guerre de Trente Ans : « Alors que les hommes passent leur temps à se détruire, les loups prospèrent ». Animal opportuniste, le loup semble se multiplier durant les épidémies, les guerres et les famines, apparaissant aux yeux des hommes comme le quatrième cavalier de l’Apocalypse. À partir du Grand Siècle, les sources administratives et paroissiales se font plus nombreuses, permettant une analyse plus précise et plus fiable. Cette seconde époque, de 1661 à 1763, constitue selon l’auteur « un siècle de fer », où les attaques de loups se font les plus tragiques. Le règne de Louis XIV, à cet égard, est celui « de tous les records », avec de terribles attaques en Orléanais (1690-1699), en Touraine (1693-1695), en Haute-Marche (1698-1700), en Limousin (1699) ou en Champagne (1710-1712). Le conte du Petit Chaperon rouge, rédigé par Charles Perrault en 1695, grave donc dans notre tradition culturelle l’angoisse du loup anthropophage à un moment des plus dramatiques. Après une accalmie relative, au début du règne de Louis XV, les ravages reprennent vite. Le milieu du xviiie siècle, surtout de 1743 à 1763, est le plus terrible, avec 19 attaques recensées en moyenne par an. Les dangers des loups se concentrent alors surtout en Touraine et dans le Vendômois (1742-1755), en Bas-Dauphiné (1746-1756), du Beaujolais au Lyonnais (1754-1756) et surtout en Gévaudan (1764-1767). Par l’ampleur de sa médiatisation comme par le caractère exceptionnel de la documentation, « la Bête du Gévaudan » constitue « la grande affaire » de la période. Entre 1764 et 1767 apparaissent 319 mentions d’attaques, concentrées en Gévaudan, Auvergne et Vivarais, qui conduisent au décès de 115 personnes. Depuis près de deux siècles et demi, « la Bête » a peut-être fait couler encore plus d’encre que de sang. En dépit de toutes les rumeurs, « rien ne distingue a priori ces foyers, dans leur configuration spatiale comme dans le mode des attaques, de tous ceux que l’on a reconnus ailleurs en France ». La confrontation cruelle entre le loup et l’homme se joue certes à « huis clos », dans un milieu de moyenne montagne particulièrement compartimenté, mais les zones de prédation, qui s’étalent parfois au même moment sur différents espaces, laissent nettement apparaître l’action de plusieurs bandes de loups agissant séparément, l’augmentation des cas d’anthropophagie pouvant peut-être procéder d’un « processus d’imprégnation », le comportement des premiers agresseurs rejaillissant sur les suivants. La dernière période, de 1768 à 1918, correspond à l’éradication systématique de l’animal. Inlassablement poursuivi, traqué, massacré, le loup n’est désormais « plus si méchant ». Les attaques deviennent désormais plus sporadiques, par exemple au sud du Jura, en Savoie et en Normandie à la fin de l’Ancien Régime, dans le Morvan de 1801 à 1818, dans les Cévennes de 1809 à 1817, la période de la Révolution et de l’Empire ne constituant qu’un « ultime sursaut » dans un mouvement très sensible de décrue. À partir de 1826, les attaques de loups deviennent véritablement exceptionnelles, désormais reléguées au rang des horribles faits divers. Au terme de cette analyse chronologique, il est désormais possible d’esquisser un « essai d’évaluation rétrospective du risque », compte tenu de l’échantillonnage et des lacunes de la documentation. Durant les périodes les plus terribles, 1597-1599 et 1693-1694, le nombre annuel de victimes mortelles a pu dépasser le millier à l’échelle du royaume de France. Entre 1743 et 1767, il devait encore osciller autour d’une centaine. Cette statistique exclut naturellement la masse des blessés, des « gueules cassées » et des victimes psychologiques, sans doute plus nombreuses. Cette observation permet de situer « la réalité du risque anthropophagique à un degré bien supérieur à celui auquel les auteurs le restreignent souvent », en s’appuyant sur des situations étrangères au territoire national, ou seulement relatives au xixe siècle.

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Sur le plan spatial, aucun département ne paraît épargné par le danger. Le risque se concentre cependant dans des zones comme le sud et l’est du Bassin parisien, le sud-est du Massif central, le Dauphiné et le sud du massif jurassien, géographie très différente de celle de la répartition des prises de loups, sans doute en raison d’une plus faible pression de la chasse. Les espaces les plus vulnérables restent les zones d’habitat dispersé, souvent de métayage, où les troupeaux sont gardés de manière fractionnée. À l’échelle locale, il n’est pas surprenant de constater que les secteurs boisés, qui servent de refuge au loup et constituent des terrains de chasse, comme les espaces agro-pastoraux, restent les lieux où le risque d’être confronté au loup sont les plus grands. À la campagne, même le seuil de la maison ne garantit nullement du risque ; globalement, les zones d’habitat rural constituent le théâtre tragique de plus de 22 % des attaques. A contrario, les hautes montagnes restent « des espaces immunisés ». Au total, les zones à risques apparaissent naturellement celles où les densités humaines sont les plus élevées, l’interaction avec le loup étant inévitable.

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Le corpus constitué permet aussi de mieux connaître les « rythmes et saisons de l’anthropophagie lupine ». Contrairement à la vision traditionnelle, les statistiques minimisent le risque hivernal. L’hiver constitue la période la moins dangereuse. Les attaques de loups peuvent certes se produire toute l’année, mais elles se concentrent surtout en juin et juillet (27 % des attaques), seules les attaques de loups enragés pouvant être fréquentes en mauvaise saison. La plus forte demande alimentaire des prédateurs, liée à la croissance des louveteaux nés au printemps, peut être une explication à la recrudescence des attaques estivales. Mais l’explication principale tient à l’impact du calendrier agro-pastoral, les risques de croiser le loup se multipliant quand les hommes sont dans les champs pour les grands travaux d’été. C’est pour cette même raison que les attaques diurnes restent les plus fréquentes. Au total, les attaques de loup sont surtout très révélatrices des spécificités et des rythmes de l’économie agro-pastorale de l’ancienne France. En filigrane, elles laissent transparaître des campagnes animées et vivantes, où l’on se déplace tôt et tard dans la journée, et où les activités ne manquent pas tant dans l’espace agraire que dans les zones forestières.

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Le corpus permet aussi de dresser un profil sociologique de la victime. Dans la grande majorité des cas (87,8 %), l’animal ne s’en prend pas aux adultes. Il se jette sur les êtres les moins aptes à se défendre, le petit garçon qui garde les bêtes, la petite fille qui cherche du bois en forêt, ce qui explique la plus grande vulnérabilité des enfants entre 6 et 15 ans. Lorsque le loup attaque des adultes, il profite de circonstances très particulières et s’en prend surtout aux femmes et aux vieillards. Les milieux à risque, enfin, sont naturellement ceux de l’élevage et de l’agriculture. Le portrait-type de la victime est celui du petit pâtre qui garde le troupeau familial, souvent les vaches, en lisière de bois. Paradoxalement, le chien de berger reste le grand absent de toute cette histoire. S’il n’apparaît pas dans les documents d’archives, c’est qu’il demeure probablement trop cher (achat et entretien) dans les zones d’habitat dispersé, alors qu’il peut figurer dans les inventaires après décès des zones d’openfield, aux troupeaux collectifs, ou dans les espaces d’élevage transhumant.

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La précision de la narration permet aussi bien souvent de connaître par le détail la manière dont les prédateurs ont mis à mort leurs pauvres victimes. En analysant avec finesse le vocabulaire employé dans les textes, l’auteur parvient à une description des circonstances effroyables de l’attaque. Dans la majorité des cas, l’animal intervient seul et non en meute. Loup de grande taille et de forte puissance, il utilise sa masse et son inertie pour renverser sa victime, en attaquant souvent à la gorge, comme il le ferait pour toute autre proie. Une fois la victime mise à mort, il l’emporte enfin dans sa gueule pour la démembrer et la consommer en lieu sûr, les restes étant souvent retrouvés dans les espaces boisés. Dans ces terribles descriptions, « la consommation du corps humain – totale ou partielle – constitue, aux yeux des curés de paroisse, un facteur aggravant ». Si le loup prend souvent la peine d’occire sa victime avant de la consommer, la possibilité d’être dévoré vivant reste malheureusement « un risque à ne point écarter ». Lorsque l’on retrouve des restes, il s’agit dans la plupart des cas de la tête, que le loup ne consomme généralement pas, des ossements et, naturellement, des habits du défunt.

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Les loups enragés constituent un cas totalement atypique. Très bien connus par les contemporains, les cas de loups prédateurs sont bien identifiés et se distinguent souvent des attaques de chiens enragés. En raison de sa maladie, le loup perd en effet tout sentiment de prudence vis-à-vis de l’homme, en adoptant un comportement totalement différent de celui qu’il possède naturellement. Contrairement au loup anthropophage, le loup enragé attaque à découvert toute l’année, avec un léger maximum d’hiver, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Incapable de dévorer sa proie, il multiplie les lésions jusqu’à réduire les corps de ses victimes en charpie, occasionnant des mutilations irréparables. Si le danger rabique est constamment redouté, le loup restant le principal vecteur de la maladie avant sa transmission au renard au xxe siècle, la ponction statistique paraît modeste, représentant seulement 10 à 15 % des attaques : « quelques centaines de personnes, dans les mauvaises années, quelques dizaines, dans les bonnes, tel était le prix à payer, jusqu’au milieu du xixe siècle, aux attaques de loups enragés ». Quoiqu’occasionnelles, les attaques de loups enragés peuvent être localement destructrices, en se concentrant sur un grand nombre de victimes, notamment lorsqu’elles frappent à des moments de grands rassemblements comme les sorties de messe ou les réunions de plein air. Très mobiles, les loups enragés étendent alors leur carnage de paroisse en paroisse, comme en territoire de Belfort en 1590, en forêt d’Orléans en 1692, en pays d’Othe en 1773, près de Cluny en 1775 ou près d’Uzès en 1850. À l’appui de sa démonstration, l’auteur apporte en outre des témoignages d’une grande précision, qui font encore frémir d’horreur. Au-delà de la dangerosité des blessures, les agressions sont d’autant plus dangereuses qu’elles transmettent une maladie totalement incurable, à l’issue finale terrifiante. Face à la maladie, les hommes restent terriblement impuissants. Des 863 victimes indiquées, plus de 60 % succombent, souvent dans d’atroces souffrances. Poudres, lotions, thalassothérapie, invocation de saint Hubert restent toujours dérisoires devant l’incurabilité du mal. Aussi redoutable qu’elle puisse paraître, la cautérisation au fer rouge reste la seule thérapeutique efficace. Une fois déclarée, la rage humaine est sans doute l’une des maladies les plus horribles à vivre, tant pour le malade que pour l’entourage, les crises de rage furieuses étant tellement redoutées que la mise à mort, par fusillade le plus souvent, apparaît même parfois dans les actes. La sociologie des victimes, on le comprendra, est beaucoup plus ouverte que celle des victimes de loups anthropophages. Privés de toute crainte naturelle, les loups enragés n’hésitent pas à s’attaquer aux hommes adultes, frappant aveuglément les individus qu’ils rencontrent. De par leur activité, la majorité des victimes appartient bien au milieu agro-pastoral : manouvriers, exploitants agricoles, bergers ou gens de la forêt. Mais des notables locaux, des pèlerins, des soldats ou des marchands en font aussi les frais, au hasard de leur chemin. L’animal contaminé ne choisit pas sa victime.

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Au terme de cette enquête particulièrement documentée, presque exhaustive, plusieurs idées peuvent être retenues. À décharge pour l’animal, on retiendra surtout que le loup anthropophage représente un risque « rare et sélectif » : rare puisqu’il ne concerne en réalité qu’un faible nombre de spécimens, évalué de 1 à 3 % de l’effectif total ; sélectif puisqu’il frappe toujours certaines zones et certains milieux socio-professionnels, beaucoup plus vulnérables, le loup constituant pour tout un chacun un danger bien moins grand que les épidémies ou les famines. À charge, on retiendra cependant que ce danger n’est pas pour autant négligeable. Si les attaques sont statistiquement rares, elles restent étroitement concentrées dans le temps et l’espace. Le cas des attaques sur l’homme cache en outre le danger, réel et significatif, que le prédateur fait peser en permanence sur les troupeaux. La terreur provoquée par le « grand méchant loup », loin d’être dénuée de fondements, s’appuie donc sur des faits nombreux et incontestables, qui peuvent justifier le « grand massacre » de la seconde moitié du xviiie siècle. Alors que le spectre de la guerre s’est éloigné hors de nos frontières, que les épidémies et les famines ne frappent désormais plus, les hommes peuvent désormais se concentrer sur des fléaux jadis considérés comme plus secondaires, comme le loup. Il faut éviter de faire trop rapidement l’amalgame entre les attaques de loups prédateurs et celles de loups enragés : « entre ces deux types d’affrontement, le choc psychologique ressenti et les conséquences humaines ne sont pas du même ordre », le danger des premiers étant au total plus limité que celui des seconds. À partir de la fin du xviiie siècle, cependant, semble apparaître un « téléscopage chronologique » entre le loup anthropophage et le loup enragé, qui contribue à brouiller la mémoire collective, et ce jusqu’à aujourd’hui. Au regard de l’histoire, le cas du loup mangeur d’homme constitue certes un « cas limite », mais un cas riche d’enseignements. Il n’est pas seulement un révélateur des mentalités. Il constitue un excellent indicateur des rapports entre l’homme et l’animal, un précieux marqueur des modifications de l’environnement, « un puissant révélateur de l’organisation des sociétés humaines et des modes de gestion du territoire ».

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Jérôme Buridant

Stéphane Gomis, Les « Enfants prêtres » des paroisses d’Auvergne, xvie-xviiie siècles, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, coll. « Études sur le Massif Central, n° 3 », 2006, 546 p., 44 €

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À la suite des travaux de Nicole Lemaître (Rodez), Michel Fournié (Midi toulousain), Serge Brunet (Pyrénées) et plus récemment de Bruno Restif (Basse-Bretagne), Stéphane Gomis nous fait à son tour redécouvrir l’univers encore bien méconnu des « prêtres filleuls », sociétaires ou communalistes. S’appuyant sur un impressionnant corpus (70 cartons rassemblant les fonds propres des communautés, auxquels il faut ajouter les procès-verbaux de visites pastorales, les dossiers paroissiaux, les obituaires et cérémoniaux, les sources de l’Officialité, les œuvres de jurisprudence des canonistes et les sources fiscales) l’auteur entend rétablir la vérité sur le compte des « enfants prêtres » : peut-on en effet continuer à les placer uniquement dans l’ombre d’un clergé dominé par la figure du « bon curé » et les considérer comme une survivance archaïque et globalement négative dans les lieux où elle a prospéré, profondément inadaptée aux exigences tridentines et donc unilatéralement combattue ? Incontestablement argumentée, la réponse est bien sûr négative. Sachons donc gré à S. Gomis de cette belle étude, servie par une écriture fine, des annexes soignées et toujours pertinentes, dans laquelle il excelle à jouer de différentes échelles, passant avec bonheur du particulier au général, de l’apport d’une biographie ou d’une analyse de micro-storia à des conclusions générales rendues d’autant plus solides qu’elles émergent directement du terrain si savamment exploré.

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L’exposé de l’auteur s’articule en trois séquences thématiques : aux pages sur les « structures et vie d’une institution », font suite les réflexions religieuses sur le rôle des « serviteurs de Dieu », enfin un volet plus neuf concernant « des prêtres dans le siècle », agents de la cohésion sociale et économique des communautés urbaines ou rurales dont ils sont issus.

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Même si elles sont recensées par les sources fiscales et réglementaires à partir du xvie siècle les sociétés de prêtres sont pour l’essentiel héritées de la fin du Moyen Âge. En Auvergne comme ailleurs leur origine reste un point de discussion. Cependant, aux différentes pistes habituellement avancées (héritières de groupes de prêtres prébendiers mis en place par les monastères ou de l’élan confraternel notamment), S. Gomis ajoute avec insistance d’une part la volonté de soulager les fortes attentes des fidèles en faveur des âmes du purgatoire et, d’autre part, celle des acteurs de la vie socio-économique locale de disposer de ces structures de service. Leur recensement reste délicat, mais il est certain que le xviie siècle constitue leur « âge d’or », moment où le vaste diocèse clermontois en comptabilise plus de 150, soit environ une société pour moins de cinq paroisses ; signalons que la proportion augmente dans les doyennés du sud, terres de hauts plateaux et de moyenne montagne, passant alors à un pour trois. Quant à la part prise dans les effectifs pléthoriques du clergé diocésain de l’époque, elle s’élevait au quart du total vers 1703-1705. On quitte pourtant très vite les hautes eaux tant en nombre de groupes qu’en terme d’effectifs en faveur d’une lente mais inéluctable érosion, parfois entamée dès le milieu du xviie siècle et qui se généralise au long du xviiie siècle.

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Devenir un « enfant prêtre » signifie être « né et baptisé » dans la paroisse où on exerce, mais dans la réalité deux statuts coexistent derrière l’expression : le niveau élémentaire, le plus nombreux (124 sociétés sur 202) est constitué des « prêtres filleuls », « fils » et serviteurs de leur paroisse. Un degré est franchi avec les sociétés de « communalistes », parfois comparées à des « chapitres aux petits pieds » (p. 136), sans posséder pour autant ni prébendes ni vie commune très développée. Ici le stade de la simple filiation ne suffit pas et, pour intégrer ces fraternités régies par des statuts, parfois identifiables à leurs sceaux et devises, il faut un temps de résidence significatif et être membre d’une famille « qui participe pleinement aux activités économiques locales et contribue… aux impositions » (p. 91). Soucieux de mieux contrôler ces organismes et de vérifier les qualités notamment liturgiques et musicales des candidats, les évêques ajoutent un examen d’admission supplémentaire. L’offensive du magistère pour réduire leur influence entraîne également un recours de plus en plus fréquent des communalistes aux canonistes, comme le parisien J.-J. Piales fréquemment consulté dans les années 1770 pour défendre la spécificité de ce mode de vie sacerdotal face aux contestations sur leur utilité. C’est donc au moment où leur existence est sérieusement menacée que sont accomplis les efforts les plus notoires pour tenter de fixer précisément leur statut.

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Consacré au portrait des « serviteurs de Dieu », la seconde partie illustre leur apport à la vie religieuse paroissiale, surtout celui des « communalistes » dont les archives sont mieux conservées. La longévité des institutions va en effet de pair avec leur rôle dans l’animation spirituelle des communautés paroissiales : originellement « clergé obituaire » chargé des messes hautes et basses, les « enfants prêtres » contribuent aussi à l’intense diffusion des très prisés bénédictions et saluts du Saint Sacrement, garantissent des liturgies bien chantées, contribuent aux prédications organisées dans les campagnes, prennent part aux processions et à l’essor des sociabilités confraternelles, sans oublier bien sûr la part prise à l’embellissement des lieux de culte. Cette grande diversité de missions attire naturellement une plus grande attention de la part des évêques. Il faut notamment veiller à la dignité et qualité de ces clercs, d’où ce contrôle déjà évoqué mais qui s’affirme sous l’épiscopat d’Estaing (mi-xviie siècle) pour culminer sous celui de Massillon (ordonnance générale de 1726). Les pages consacrées à cet aspect sont parmi les plus importantes du livre, car l’auteur y dresse le tableau de prêtres pas plus ignorants, incapables, ni plus scandaleux ou mal lettrés que leurs confrères auvergnats. Bien plus, maintenant qu’elle est prise en compte par les autorités, la structure communaliste apparaît comme un atout supplémentaire offert aux évêques pour finaliser la réforme cléricale. Renforcés dans leur activité pastorale à côté de celle des curés non sans parfois de graves conflits, mais aussi avec complémentarité, les « communalistes » ajoutent d’autres domaines d’intervention, par exemple être maîtres d’école ou administrateurs d’hôpitaux. Avec ces derniers aspects nous les découvrons déjà comme un des facteurs de cohésion du tissu communautaire, point constituant la dernière partie du livre.

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En effet, à l’instar de leurs homologues un peu partout en France, loin de se cantonner à la sphère religieuse, les communautés auvergnates sont un « rouage fondamental des sociétés agraires d’Ancien Régime » (p. 13). On le mesure déjà à l’entrée dans une fraternité sacerdotale de type communaliste, lorsque se mettent en marche des stratégies familiales chez les marchands et officiers, particulièrement bien détaillées par l’auteur Le cas des Beyssere « bourgeois » de la cité de Besse et plusieurs fois seigneurs fonciers, fait figure d’exemple d’un lignage déjà présent dans l’ensemble des instances de pouvoir et qui place régulièrement des membres de sa famille dans la société de prêtres. L’esprit communautaire y est d’autant plus fort qu’il est renforcé par la communauté de sang. Plus encore, les fraternités d’un certain poids sont également des sociétés de crédit à très court terme plus proches de la « mutuelle » que de la banque. Ce service offert aux proches permet non seulement d’éviter le recours aux usuriers en pratiquant des taux favorables (du denier 15 au denier 20), mais encore sur un plan historiographique de valider la thèse de B. Clavero sur l’existence d’une morale catholique qui admet le prêt, pourvu que le bénéfice spirituel l’emporte toujours sur le bénéfice financier. Quoi qu’il en soit, la fiscalisation importante due aux guerres louis-quatorziennes, suivie du développement d’une législation contraignante sur les biens de main-morte et les contrecoups de l’écroulement du système de Law contribuent à affaiblir le temporel des fraternités, déjà fragilisé par la réduction des fondations sur lesquelles il repose massivement. La manse commune, régulièrement partagée entre les membres qui assument régulièrement leurs devoirs, ne cesse de diminuer, au point que « le système périclite dans la seconde moitié du xviiie siècle » (p. 363). Les communautés cherchent alors à stopper l’hémorragie en se détournant de la pratique du prêt et en cherchant une parade dans l’achat de dîmes, mais les débats sur la portion congrue vers 1789 ravivent les accusations qui leur sont faites de stériliser des revenus au détriment des curés et vicaires. L’institution survit encore trois années pleines, mais la chute de leur nombre (on est retombé à 69 sociétés, total historique connu le plus bas) et la faiblesse des effectifs (72 % des sociétés survivantes n’ont plus que 1 à 2 membres), enfin l’adoption de la Constitution Civile du Clergé (aliénation des biens et déchirement entre les assermentés, minoritaires – 39,6 % – et les réfractaires) précipitent leur extinction (août 1792) et expliquent pour partie leur non-relèvement après 1801.

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Émanations de la société toute entière dans laquelle elles prennent corps, les sociétés « d’enfants prêtres » remplissent bien des missions à la fois complémentaires et incontestablement utilitaires. La redécouverte sans préjugés de leur rôle constitue une avancée importante en matière de connaissance de la vie religieuse, économique et sociale de la Modernité non seulement auvergnate mais encore occidentale. Au terme de cette brillante remise en perspective, on ne peut qu’adhérer à la sage conclusion de S. Gomis : « Nul doute que les prêtres filleuls et communalistes ont participé activement à la construction de la communauté paroissiale » (p. 447).

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Stefano Simiz

Micheline Baulant, Meaux et ses campagnes. Vivre et survivre dans le monde rural sous l’Ancien Régime, textes rassemblés et édités par Arlette Schweitz, Gérard Béaur et Anne Varet-Vitu, Rennes, pur, 2006, 414 p., 22 €

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Micheline Baulant (1925-2000) a marqué de son empreinte le Centre de Recherche Historiques (crh, umr 8558 cnrs-ehess). Chartiste de formation, cette historienne devenue ingénieure de recherches y a travaillé pendant près de cinq décennies. Engagée dans des études collectives portant successivement sur l’analyse des prix et des salaires, le mouvement de la production agricole et l’évolution du climat, pionnière dans l’utilisation de l’informatique dans la réalisation d’outils heuristiques, M. Baulant s’est peu à peu concentrée sur Meaux et ses campagnes environnantes, petite ville située à proximité de la capitale, dans une région de grande culture laissant peu de place aux communaux et marquée par une coutume successorale strictement égalitaire. Portée par une passion sans faille et une grande volonté, elle a extrait des archives pas moins de 1 300 inventaires après décès qui ont constitué l’importante base documentaire qu’elle s’est attachée à organiser puis à exploiter. De 1968 à 2005, 40 articles marquent autant de jalons dans le parcours de l’historienne (ses deux dernières contributions, en 2001 et 2005, sont publiées à titre posthume). Étudiant plus volontiers les petits laboureurs que les gros exploitants, M. Baulant a cherché à mettre en lumière des groupes que les archives dissimulent en partie, à l’instar des enfants et des vieillards. Sa curiosité l’a par ailleurs attirée vers les intérieurs villageois et la vie matérielle pour laquelle elle a établi un indice du niveau de vie. À la fin de sa vie, son intérêt portait sur le costume des hommes et des femmes qu’elle côtoyait depuis fort longtemps.

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Cet ouvrage réalisé par A. Schweitz, G. Béaur et A. Varet-Vitu – rassemblant 20 articles réalisés de 1968 à 2001 – apparaît donc comme un hommage mérité envers une historienne de talent. Mais il dépasse largement ce cadre. Comme le souligne G. Béaur dans une introduction retraçant « le parcours d’une historienne », cette publication permet de comprendre l’évolution de l’histoire rurale depuis un demi-siècle et offre aux lecteurs des travaux stimulants et encore d’actualité sur l’histoire sociale des campagnes. Deux témoignages de Jean-Paul Desaive et Françoise Piponnier rappellent les conditions de travail auxquelles était confrontée l’auteure et la manière dont elle travaillait. Suivent sa bibliographie ainsi qu’une carte de Meaux et de la partie orientale de sa campagne extraite de la quatrième feuille de Cassini, publiée en 1757. Trois parties distinctes structurent la suite de la publication. Elles montrent à la fois les multiples facettes du travail de M. Baulant et témoignent de son passage de la « macro-histoire » vers la « micro-histoire ».

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La première partie intitulée « Production et économie » comprend cinq articles, rédigés de 1968 à 1978, parfois à plusieurs mains (notamment celles d’Emmanuel Le Roy Ladurie). Les thèmes envisagés associent les prix et la production agricole. Élargissant les données de la mercuriale de Paris qu’elle a publiée avec Jean Meuvret, M. Baulant propose dès 1968 une contribution sur « le prix des grains à Paris de 1431 à 1788 ». À l’aide d’une méthodologie rigoureuse et du croisement de sources lacunaires, elle parvient à dresser une liste presque exhaustive de ces prix, si importants pour les hommes des temps modernes. Pour le seul xvie siècle, elle a également recherché dans les archives les prix de produits alimentaires (produits agricoles, produits d’élevage, poisson et sel) et industriels (combustibles, éclairage, matériaux de construction, métaux et textiles) qu’elle a comparés avec les salaires et les gages des ouvriers (travaux agricoles, salaires d’ouvriers du bâtiment, rémunérations diverses, gages), afin de montrer l’existence d’un écart entre les prix et les salaires et de proposer une explication. S’intéressant à la production agricole, elle ne pouvait se dispenser d’aborder la question de la dîme, ce qu’elle a fait en 1972, dans une contribution publiée dans Les Fluctuations du produit de la dîme…, ouvrage dirigé par J. Goy et E. Le Roy Ladurie. Avec ce dernier, M. Baulant s’est aussi intéressée aux vendanges, d’abord au xvie siècle (1972) puis du xve au xixe siècle (1978), pour lesquelles l’analyse des dates permettait de connaître un peu mieux l’évolution du climat au cours de ces cinq siècles.

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Les aspects sociaux des travaux de M. Baulant font l’objet d’une deuxième partie nommée « Famille et communauté rurale », composée de six articles témoignant d’une autre étape du parcours de l’historienne (à l’exception d’un article de 1972, les autres s’échelonnent de 1984 à 1995). Consacrées aux xviie et xviiie siècles, ces contributions abordent des thèmes fort variés et pour certains peu connus. Si les droits collectifs en vigueur en France (en l’occurrence le glanage et le chaumage) l’ont retenue un temps, M. Baulant a surtout cherché à comprendre et expliquer les mécanismes démographiques de l’Ancien régime. Dès 1972, elle livrait un article intitulé « La famille en miettes » dans lequel elle montrait le processus de décomposition et de recomposition des familles. En 1995, elle développait ce point en présentant le briard François Denis (1704-1773) qui a eu six femmes au cours de son existence. Dans un pays coutumier préservant une stricte succession égalitaire entre les héritiers, la multiplication des « familles complexes » a entraîné une parcellisation grandissante des patrimoines. Dans ce contexte, le cas particulier de cette ferme briarde appelée La Calabre ressort avec force : de 1655 à 1761, l’exploitation est en effet restée entre les mains des membres de la famille Maslé. Pas vraiment exceptionnel – Jean-Marc Moriceau l’a montré avec ses Fermiers de l’Île-de-France –, ce phénomène demeure cependant suffisamment rare pour être signalé. Enfin, M. Baulant s’est penchée sur des catégories sociales méconnues : « la personne âgée » et « l’enfant » sont ainsi un peu sortis de l’ombre.

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En dernier lieu, l’approche de l’existence quotidienne des Meldois est envisagée à travers neuf articles, écrits de 1975 à 2000, regroupés dans une dernière partie (« Conditions et vie matérielle »). Reposant sur l’exploitation critique et exhaustive des inventaires après décès, ces travaux témoignent notamment de son souci de mettre au point un outil suffisamment précis pour servir de modèle aux historiens. Un article collectif de 1980 montre par exemple la possibilité d’utiliser l’outil informatique à la fois pour la Bourgogne des xive-xve siècles, la Brie des xviie-xviiie siècles et la Crète des xviie-xviiie siècles. D’autres contributions évoquent les travaux de M. Baulant sur le niveau de vie, pour lequel elle a établi un indice à partir de la combinaison de 86 critères différents. L’historienne s’est en effet attachée à scruter minutieusement les conditions d’existence des hommes et des femmes qu’elle observait, ainsi pour les ecclésiastiques de Brie aux xviie et xviiie siècles. Les inventaires après décès qu’elle a retrouvés offrent une masse énorme d’informations. L’historienne n’en a exploité qu’une petite partie, mais ses études ponctuelles déterminent autant de pistes de recherche à approfondir : « les maté­riaux des objets quotidiens », « les pratiques de l’eau » ou encore ses « jalons pour l’histoire du ‘costume commun’ » en constituent certains exemples.

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En définitive, ce recueil d’articles se présente comme le résumé d’une carrière. Son plus grand mérite réside dans la mise en perspective d’une méthodologie rigoureuse, encore opératoire actuellement. En dépit de quelques imperfections formelles (oubli d’une date de parution dans la note 25 de la page 15, répétition du même siècle aux pages 21 et 22…), ce livre au sous-titre révélateur appelle une lecture enrichissante à plus d’un titre. On ne peut que remercier les éditeurs de l’ouvrage pour leur travail.

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Clément Gurvil

Frédérique Pitou (dir.), Élites et notables de l’Ouest (xvie-xxe siècles), Entre conservatisme et modernité, Rennes, pur, 2004, 320 p., 30 €

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Élites et notables de l’Ouest rassemble les communications présentées lors de quatre journées d’étude destinées à travailler sur l’identité de l’Ouest, tenues en 2002 et 2003 et associant les historiens des universités de Rennes 2 et du Mans. La première rencontre fut ainsi consacrée à la définition des élites à différentes périodes de l’histoire et à l’analyse de l’ensemble des forces susceptibles d’exercer un contrôle social, notables ou élites. La deuxième et la troisième journées portèrent sur le rôle des élites dans l’introduction de la modernité ou dans le maintien du conservatisme au sein des sociétés rurales de l’Ouest. Enfin, la quatrième se concentra sur les questions d’isolement et d’ouverture de ces mêmes sociétés rurales de l’Ouest.

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Cet ouvrage collectif présente l’intérêt de renouveler l’étude des élites, dont le dernier ouvrage majeur en date restait celui de Guy Chaussinand-Nogaret, sur les élites françaises, paru en 1991, qui s’intéressait surtout aux élites nobiliaires et bourgeoises. Or, la nouveauté de la synthèse dirigée par Frédérique Pitou réside dans l’étude des élites rurales, créées et reconnues localement, d’autant plus que les différentes contributions se posent la question de la spécificité des sociétés rurales de l’Ouest, et, par conséquent, de leurs élites.

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Les différents intervenants s’accordent sur la définition des élites proposée par Guy Chaussinand-Nogaret, selon laquelle les élites se caractérisent par leur puissance, leur autorité et leur influence, qui sont fondées sur la naissance, le savoir ou l’argent. Le notable se définit alors par une position reconnue du reste de la population. Cette influence s’accompagne, pour ces élites ou pour ces notables, d’un sentiment de responsabilité ou d’utilité sociale, mais ce trait n’est pas spécifique aux sociétés de l’Ouest. Ce qui distingue l’Ouest n’est pas tant la nature de ses élites, selon Frédérique Pitou, que le poids respectif de chacune d’entre elles et les relations étroites qu’elles entretiennent avec les populations, que ce soit l’aristocratie dans l’Ouest intérieur ou le clergé dans le Léon. D’autre part, on imagine traditionnellement l’Ouest de la France comme dominé par l’aristocratie et le clergé, expliquant ainsi le refus durable du régime républicain, le conservatisme et l’isolement qui s’y manifestent plus volontiers que dans le reste de la France.

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Sous l’Ancien Régime, les nobles se considèrent effectivement comme l’élite naturelle du royaume. Leur mission de protection de la population par les armes est rappelée au xvie siècle par la plupart des théoriciens comme Étienne Pasquier. Ainsi, l’étude de Laurent Bourquin met en évidence la forte densité nobiliaire qui caractérise l’Ouest en général. Elle explique sans doute, malgré la chute sévère des effectifs de la noblesse à partir de la fin du xviie siècle, le maintien d’une forte prégnance des notables au début du xxe siècle. Il montre aussi que, dès le xvie siècle en Anjou, les nobles adoptent un comportement de notables : sans charge militaire officielle, ils exercent toutefois une profonde influence sur les populations et occupent une position médiatrice entre le pouvoir royal et les populations. Frédérique Pitou montre toutefois très bien le rôle d’encadrement de la population par les avocats et les magistrats des petites villes de l’Ouest au xviiie siècle, malgré la présence de l’aristocratie dans cette région. Si leurs charges ne leur confèrent pas la noblesse ni même la fortune pour l’acquérir, ces magistrats entretiennent avec la population des relations fortes qui les rendent indispensables comme juges et administrateurs, préfigurant ainsi les notables du siècle suivant.

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Ainsi, au xixe siècle, apparaît, avec le suffrage censitaire, la définition institutionnelle des « notables ». Ces derniers jouent un rôle de premier plan dans l’encadrement social : ils côtoient, dans cette fonction, d’autres groupes, les fonctionnaires, revêtus de l’autorité de l’État, tels que les commissaires de police de la Troisième République étudiés par Jean-François Tanguy, les ecclésiastiques, à l’image du clergé concordataire du Maine croqué par Pierre Foucault, dont on connaît l’influence dans l’Ouest, ou bien encore les propriétaires, les marchands ou les professions médicales et d’enseignement qui deviennent des élites administratrices des communes rurales de la Sarthe étudiée par Nadine Vivier. S’ils ne se conforment pas aux critères traditionnels de définition des notables qui sont la naissance, la fortune et l’instruction, ils possèdent toutefois une réelle confiance au sein des populations.

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Si l’influence du clergé et de l’aristocratie, politiquement conservateurs au xixe siècle, est plus marquée dans l’Ouest que dans le reste du pays, beaucoup d’intervenants ont toutefois qualifié de « moderne » leur action économique ou sociale, utilisant alors l’expression de « modernité conservatrice ». Ce livre fait apparaître que, pour les notables de l’Ouest, au moins jusque dans les années 1950, le conservatisme politique n’exclut pas la recherche de modernité. Ainsi, dès le xviiie siècle, ils encouragent les pratiques nouvelles, à l’image du président de La Bourdonnaye-Montluc, dont le livre de comptes a été étudié par Gauthier Aubert. Il appartient ainsi à une haute noblesse de robe, ancienne et riche. D’autre part, il s’intéresse beaucoup à l’agronomie et se soucie de bonne gestion agricole, ce qui l’amène à participer à la Société d’Agriculture de Rennes. Enfin, il inscrit son action dans la tradition chrétienne par le biais de la charité, de fondations et de soulagement des pauvres. C’est un personnage qui appartient ainsi aux Lumières dévotes mises en évidence par Olivier Chaline à partir de sa thèse sur Godart de Belbeuf. Il était ainsi possible, au xviiie siècle, d’être attaché aux valeurs traditionnelles tout en souhaitant l’amélioration de la société. Après la Révolution, il sera plus difficile d’en séparer les différents aspects et l’on comprend aisément l’adhésion du clergé et de l’aristocratie au camp conservateur. La volonté de conserver, ou de retrouver, au xxe siècle, une société catholique et rurale dans laquelle l’aristocratie jouerait encore un rôle dominant est à l’origine de la démarche d’Hervé Budes de Guébriant, présentée par David Bensoussan.

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Le clergé et l’aristocratie sont susceptibles de modernité au xviiie siècle, mais naturellement conservateurs un siècle plus tard. Ceci fait référence à l’idée de la rupture liée à la Révolution, mise en évidence par André Siegfried et Paul Bois. On peut cependant parfois observer une réalité un peu différente dans laquelle catholicisme et modernité ne s’opposent pas. Ainsi, Brigitte Waché confirme à nouveau cette idée en étudiant l’implantation de l’Action Catholique de la Jeunesse Française dans l’Ouest. Elle évoque, à titre d’exemple, Isidore Pasquier, catholique démocrate particulièrement actif, lié à l’Action Catholique de la Jeunesse Française, violemment combattu par le marquis de Champagné. Cette différence, voire cette rupture dont témoignent les diverses contributions, est réelle entre le xviiie et le xixe siècle. Mais Michel Lagrée avait bien montré que la Révolution ne peut, à elle seule, suffire à tout expliquer, et Jean-Marie Constant le rejoint ici sur l’idée qu’il existait bien des fractures antérieures.

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Le bilan de l’ensemble de ces études rejoint le tableau d’André Siegfried d’un Ouest conservateur, que l’on comprend mieux néanmoins si l’on se souvient que, pour cet auteur, le conservatisme est « la résistance persistante de l’Ouest à la pénétration des idées qui sont devenues celles de la France » et que ces valeurs sont celles de la République. Il explique d’ailleurs que cette résistance aux idées nouvelles tient au fameux « isolement du bocage » et à l’individualisme qui l’accompagne. Toutefois la réalité de cet isolement doit être remise en question. Au sein du monde rural, le métayage du xixe siècle représente plus qu’un mode de faire-valoir : il constitue aussi un mode d’encadrement social, un système économique fait de relations étroites entre les notables propriétaires et les agriculteurs exploitants, dans l’Ouest comme dans l’ensemble de la France (Annie Antoine). D’autre part, les petites villes littorales étudiées par Philippe Jarnoux offrent à l’Ouest une large ouverture sur le monde. La famille La Pierre appuya sa fortune sur le commerce extérieur et donc grâce à une réelle ouverture au monde. Les petites villes littorales, par leurs contacts renouvelés avec le monde extérieur au gré des échanges commerciaux, représentent un véritable creuset social et culturel. À l’inverse, les fonctionnaires contribuent assez peu à l’ouverture du monde rural. Enfin, l’étude des productions artistiques telles que la peinture de chevalet étudiée par Jean-Pierre Lethuillier, dont la production est largement inférieure à celle du reste du royaume, accrédite et renforce, par un éclairage original, l’idée de la spécificité des sociétés de l’Ouest breton.

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Les apports de cet ouvrage collectif sont fort nombreux. Il propose une définition nouvelle des élites, nouvelle tant par son acception et sa spécificité géographique que par sa volonté d’envisager la question sur le temps long, du xvie au xxe siècle. En outre, la diversité et la richesse des communications permettent de relativiser la traditionnelle opposition entre élites traditionnelles (aristocratie et clergé) et la modernisation des campagnes de l’Ouest. Enfin, la troisième partie consacrée aux questions de l’ouverture et de l’isolement des campagnes de l’Ouest, permet, une fois encore de battre en brèche quelques images traditionnelles : les campagnes, et plus particulièrement littorales, tournées vers le monde, contribuent nettement à forger une spécificité et une l’identité de l’Ouest français.

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Stéphanie Lachaud

Yannis Suire, Le Marais poitevin : une écohistoire du xvie à l’aube du xxe siècle, La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherche, 2006, 525 p., 25 €

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Cet ouvrage constitue la version éditée de la thèse soutenue par Yannis Suire à l’École des Chartes en 2002 et de celle de doctorat de l’université de Paris iv Sorbonne en 2004. Le travail initial avait pour titre L’Homme et l’environnement dans le Marais poitevin, seconde moitié du xvie siècle-début du xxe siècle. Il vient compléter une historiographie des espaces humides encore relativement pauvre. L’auteur offre, à travers cette histoire, un exemple d’écohistoire, c’est-à-dire une histoire des interactions observables entre l’homme et son environnement naturel. L’ouvrage, grâce à la perspective de longue durée, permet d’envisager une histoire totale, alliant la transformation des paysages, la démographie, l’analyse des structures agraires, les flux économiques et les transformations sociales. En ce sens, Yannis Suire renoue avec les ambitions « braudéliennes », celles aussi d’Emmanuel Le Roy Ladurie auxquelles l’historiographie française d’aujourd’hui tend de plus en plus à renoncer.

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Ce travail repose, pour beaucoup, sur l’étude des archives de la Société des marais de Vix, Maillezais, Saint Pierre le Vieux et Doix, conservés aux archives départementales de la Vendée et de la société des marais desséchés de Taugon, La Ronde, Choupeau et Benon disponibles aux archives départementales de la Charente-Maritime. Ces fonds sont d’une richesse exceptionnelle. De même, les archives de la Bibliothèque du Génie militaire de Vincennes se sont avérées d’une grande richesse. La mise en valeur de ces fonds est un acquis important de ce travail.

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Dix chapitres ponctuent cette histoire du Marais. L’auteur invite d’abord à une analyse des conséquences, pour les marais et leurs habitants, de l’intrusion des sociétés de dessèchements. Avant les dessèchements, jusque dans la seconde moitié du xvie siècle, les Maraîchins vivaient de peu dans une région hostile mais dont ils tentaient malgré tout de tirer subsistance : les circulations y étaient certes difficiles, tant par voie de terre que par voie d’eau. Mais cela n’empêchait pas un élevage important, principale activité agricole des marais. Celle-ci se combinait à une production de blés destinée à l’autoconsommation. Les Maraîchins coupaient aussi des roseaux et des rouches pour nourrir les bestiaux, faire de la litière, couvrir leurs toits. La population trouvait également dans l’exploitation du bois une importante source de revenus. Enfin, la chasse et la pêche constituaient des activités essentielles qui apportaient une ressource alimentaire complémentaire non négligeable.

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C’est dans ce monde bien particulier, aux règles fixées depuis des siècles, qu’arrivèrent des investisseurs pour réaliser des dessèchements. Les guerres ayant cessé, ils furent encouragés par le pouvoir royal à partir de Henri IV et notamment avec l’édit du 8 avril 1599 qui consacra la primauté des sociétés de dessèchement sur les propriétaires de marais. Profitant d’une conjoncture économique très favorable entre 1595 et 1615, les dessèchements attisèrent l’intérêt des investisseurs attirés par les gains à réaliser et par les exemptions fiscales liées à ces opérations. Cette arrivée constitua une nouvelle donne dans le Marais poitevin, bouleversant les paysages et le mode de vie des Maraîchins. La compagnie du Hollandais Bradley imposa ses règles. Elle avait les capitaux, le savoir-faire et le monopole sur l’ensemble des marais. Sa tâche n’en était pas facile pour autant : une telle entreprise se heurta aux exigences d’une nature qui rappela vite à la compagnie de dessèchement combien il fallait compter avec elle, ce que les Maraîchins savaient avant les dessèchements. À cela s’ajoutèrent les oppositions locales des habitants : endommagement des travaux en cours, procès, actes de violence.

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En 1639, le monopole de la compagnie fut levé et plusieurs sociétés se partagèrent le territoire, ce qui permit la venue d’investisseurs français, originaires de la région et le retrait progressif des Hollandais que le puissant parti catholique ne favorisa pas. En 1640, Pierre Siette, ingénieur géographe à La Rochelle, créa la première véritable société de dessèchement du Marais poitevin, la société du Petit Poitou. Les statuts de cette société firent référence et furent reproduits en Aunis et en Bas Poitou. Les Hollandais gardèrent encore pour un temps la main sur les cordons de la bourse mais c’était maintenant les Français qui administraient les sociétés. En quelques années, 15 000 arpents furent gagnés sur les eaux.

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Les travaux réalisés suscitèrent l’envie des propriétaires situés en amont, là où les dessèchements s’annonçaient portant plus difficiles. C’est ainsi que se constituèrent deux nouvelles sociétés de dessèchement, celle de Vix et celle de Taugon grâce aux capitaux d’investisseurs locaux (notables parfois anoblis, officiers de finances, magistrats, officiers) rejoints rapidement par de grands personnages parisiens, officiers et financiers et grands noms de la noblesse du royaume. Ces sociétés de dessèchement prirent un caractère très moderne, proche de l’actionnariat d’entreprise : chaque membre reçut une partie du marais desséché ou à dessécher en échange de son engagement à participer aux frais proportionnellement à ce qu’il possédait. Dans le marais de Vix, en 1663, 19 000 arpents furent mis en cultures. L’aspect du marais fut modifié par ces travaux : d’un côté les immenses marais desséchés caractérisés par la ligne droite des canaux et des digues qui délimitent les cabanes ; de l’autre côté, les marais mouillés régulièrement envahis par les eaux. Durant cette période, les sociétés firent encore parfois appel à la compétence d’ingénieurs hollandais. Mais cela ne doit pas tromper sur l’ampleur de l’influence hollandaise. Yannis Suire estime que l’impact hollandais a été exagéré surtout par les observateurs du xixe siècle. Ainsi, le rôle des Hollandais se trouve remis à sa vraie place : si les ingénieurs apportent des techniques fort utiles, les milliers de colons hollandais venus peupler les nouvelles terres françaises ne sont qu’une légende.

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Très vite, les candidats au dessèchement s’aperçurent qu’ils avaient sous-estimé les difficultés. Malgré les digues, l’eau revenait sans cesse et détruisait habitations et récoltes. D’autre part, dans bien des endroits, le sol était instable. Les sociétés durent recruter du personnel pour consolider et surveiller les ouvrages, encadré par un directeur de société. Ainsi naquit le principe de l’occupation permanente des digues par des « huttiers », nom tiré des habitations construites sur les levées. À ces difficultés s’ajoutèrent les conflits avec les propriétaires du cru, mécontents des nouveaux mouvements des eaux provoqués par les digues. Les Maraîchins constataient aussi qu’ils ne pouvaient plus faire paître leurs bestiaux, pêcher, chasser comme par le passé. Afin de protéger les digues, les sociétés limitèrent en effet la pose des engins de pêche qui entravaient l’écoulement des eaux ; d’autre part, la pêche fut interdite sur les bords des canaux pour éviter les éboulements. Aux oppositions des usagers, il fallait ajouter celles entre les propriétaires des marais desséchés et ceux des marais mouillés : les premiers considérèrent les marais mouillés comme un réservoir destiné à leur fournir de l’eau pendant la sécheresse estivale. Ceux situés de l’autre côté des digues ne l’entendaient pas ainsi puisqu’en protégeant les marais desséchés des inondations, les propriétaires de marais desséchés cantonnaient les excès d’eau sur les propriétés des marais mouillés.

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Les dépenses issues des travaux de dessèchement s’avérèrent bien plus élevées que prévu. Confrontés à l’instabilité du sol et à l’humidité ambiante, les dessiccateurs durent réviser à la hausse le prix des opérations. À cela s’ajouta le coût des procès qui représentèrent des sommes colossales. Les difficultés de trésorerie devinrent très préoccupantes et, à ces dépenses imprévues, s’ajouta le défaut de paiement des contributions dues par les propriétaires. Crises et faillites intervinrent alors dans les années 1670-1690. À cela s’ajouta le revirement du pouvoir royal qui mit fin à sa protection fiscale

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La seconde partie de l’ouvrage de Yannis Suire décrit le nouvel équilibre mis en place après la seconde ère des dessèchements du xviie siècle. Les marais au xviiie siècle présentent un tableau beaucoup moins idyllique que ce qu’auraient voulu les dessiccateurs du siècle précédent. La nature, mais aussi la multiplication des conflits d’intérêts, sous les coups des aléas naturels, battirent en brèche les rêves de perfection des dessiccateurs. Cet espace, desséché ou non, resta la proie des inondations. Certes, au xviiie siècle, elles furent moins nombreuses (1711, 1727, 1747, 1751, 1768, 1769, 1770, 1771, 1787) mais elles furent plus violentes et plus destructrices. Les dessiccateurs payaient les conséquences de leur intrusion dans le marais : en conquérant de nouvelles terres, ils avaient modifié l’équilibre des marais et restreint l’espace d’extension des eaux Paradoxalement, les dessiccateurs furent de leur côté victimes d’un manque d’eau de plus en plus important, résultant du nouveau système de mouvement des eaux. L’eau n’était pas le seul élément hostile. Il y avait aussi les rongeurs, le rat notamment, craint et chassé à cause des ravages qu’il faisait dans les récoltes et des galeries qu’il creusait dans les fossés les fragilisant d’autant. Il fallait aussi lutter contre les fièvres. Les sociétés étaient donc en proie aux mêmes difficultés qu’au siècle précédent.

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Paradoxalement, ces crises et ces querelles démontrèrent que le Marais poitevin était très attractif. Malgré les difficultés, les dessiccateurs s’acharnèrent, conscients de la richesse des terres qu’ils possédaient. Les marais desséchés restèrent donc au xviiie siècle une valeur sûre. Le Marais profita aussi de la proximité de La Rochelle qui le dynamisa. Des notables issus du négoce, négociants et armateurs, y investirent, trouvant dans ces espaces une sécurité de placement. Les notables ruraux tirèrent profit également des dessèchements : après avoir été maîtres des digues, marchands et fermiers seigneuriaux, certains devinrent membres des sociétés. De grands seigneurs investirent également. Le plus connu d’entre eux est Bertin, ministre d’État chargé des mines, des manufactures, de l’agriculture, du commerce et de la navigation fluviale. À ce titre, il orienta son action vers le développement agricole et notamment les défrichements et les dessèchements. Bertin est représentatif de ces nouveaux investisseurs, étrangers à la région, possesseurs de charges parlementaires, à la Cour, dans les armées ou aux finances.

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Enfin, dans un troisième temps, Yannis Suire analyse les nouvelles conditions introduites dans les marais par les travaux initiés sous la Révolution et l’Empire et véritablement lancés sous la monarchie de Juillet. Après l’analyse de la spécificité du comportement des Maraîchins face aux évènements révolutionnaires, et des mutations introduites au cours de cette période dans le paysage juridique, social et foncier des marais, Yannis Suire étudie les grands aménagements du xixe siècle, leurs réussites, leurs échecs et surtout leur impact direct sur les marais au niveau paysager, économique, démographique.

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Les aménageurs, État, ingénieurs, anciennes et nouvelles sociétés, eurent tous alors pour objectif de réussir là où les dessiccateurs du xviiie siècle avaient échoué. Les efforts se portèrent avant tout sur les marais mouillés, les conditions de circulation mais aussi sur les structures et méthodes de gestion des vieux dessèchements dont on avait constaté les limites depuis deux siècles. Pourtant, force est de constater que l’homme reste toujours tributaire de son environnement : les inondations, l’humidité ambiante, la végétation et le manque d’eau l’été s’imposent toujours à l’homme. Les grandes inondations de 1912 provoquent la même angoisse que celle de 1663.

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À travers ces évolutions étudiées sur plus de trois siècles, Yannis Suire montre que l’on ne vit pas dans le marais comme ailleurs : la nature y a souvent imposé sa loi et les hommes ont tenté d’y vivre, d’y survivre, au prix de lourds efforts financiers, matériels et humains. Tout en prenant garde de ne pas tomber dans les pièges d’un déterminisme qui a depuis bien longtemps montré ses limites, l’auteur avance qu’il existe une culture maraîchine à part entière comme existent les cultures des peuples des montagnes, des forêts ou des déserts, paradoxalement mieux étudiées que celle des marais. Dans leurs échecs à maîtriser la nature comme dans leurs succès à la mettre en valeur, les habitants des marais savent qu’ils doivent tenir compte de cette impérieuse nécessité et adopter l’humilité qui en découle.

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Yannis Suire est parvenu à relever un défi. Son livre, résultat d’un travail d’investigation remarquable avec l’utilisation de sources peu exploitées jusqu’ici et pourtant très riches, présente une contribution importante à une recherche sur l’histoire des zones humides, et, plus largement sur la difficile approche de l’histoire dans son environnement. Le texte est accompagné d’un glossaire, d’une chronologie, d’un index des noms de personnes et d’un autre des noms de lieux. L’ouvrage comporte également 32 pages en couleur très bien présentées et très pédagogiques qui permettent au lecteur d’aller du passé au présent avec les documents anciens, les photographies et cartes postales contemporaines.

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Jean-Michel Derex

Sylvain Vigneron, La Pierre et la terre. Le marché foncier et immobilier dans les dynamiques sociales de la France du Nord aux xviie et xviiie siècles, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2007, 415 p., 24 €

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Le livre de Sylvain Vigneron, extrait de sa thèse, annonce un programme quelque peu roboratif : étudier les relations villes-campagnes au prisme du fonctionnement des marchés immobilier et foncier dans le nord de la France du Grand Siècle à la Révolution.

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Les régions choisies sont de taille comparable (850 à 900 km2) mais leurs destins démographique, économique et agricole sont radicalement différents. La châtellenie de Lille peuplée de 240 000 habitants en 1801 est de longue date un monde plein (Lille compte 45 000 hab. en 1677, 63 000 hab. en 1740). En contact avec le commerce international, la capitale de la Flandre wallonne, entrée dans l’orbite royale en 1668, animée par une bourgeoisie marchande entreprenante, s’inscrit dans un réseau urbain dense, qu’elle contrôle de très haut et qui relaie son autorité administrative et économique plus qu’il ne la contrecarre. Cambrai, dont la croissance démographique se poursuit durant le xviiie, compte 17 000 hab. en 1785, mais la chef-ville du Cambrésis, rattachée au Royaume en 1678, domine difficilement sa vaste périphérie rurale, si ce n’est par le biais d’une Église toute puissante qui possède la moitié de la superficie de l’élection. Elle subit les effets de l’exurbanisation des activités proto-industrielles qui profite surtout aux villes voisines de Saint-Quentin et de Valenciennes. À cette diversité des tissus urbains, dense et polarisé dans la châtellenie de Lille, lâche dans l’élection de Cambrai, répond une diversité des terroirs. Si, dans les deux zones, les labours couvrent 9/10e des superficies, leur valeur très élevée en Flandre Wallonne est beaucoup plus faible dans le Cambrésis. Les pratiques agricoles du Cambrésis, marquée selon l’auteur par la routine, accusent un fort retard sur l’excellence de la mise en valeur des terroirs dans la région de Lille.

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Les trois premiers chapitres sont consacrés à l’analyse du marché foncier urbain et de ses évolutions. En l’absence de grands projets de restructuration urbaine, l’activité du marché s’inscrit dans l’effort constant des édiles pour réformer et rénover l’espace urbain. Si dans toutes les villes, « le principe centre-périphérie semble régir le zonage spatial des loyers » et des revenus locatifs du plus élevé au plus bas, à Lille et Cambrai, c’est au niveau de la rue, plus que du quartier, pour des raisons économiques, sociales, parfois écologiques, comme le laisse supposer le regroupement des tanneurs le long de l’Escaut à Cambrai, que se dessine l’organisation spatiale de la ségrégation. La dernière partie du second chapitre permet de dégager le profil des propriétaires et la structure de la propriété. Si partout les plus pauvres sont massivement exclus de la propriété, l’immense majorité des propriétaires sont des petits propriétaires. La pierre n’est ni un investissement rentable ni un « objet d’accumulation » (p. 94). L’occupation d’un logement constitue la visée première de l’accession à la propriété, ce qui explique que le pourcentage de propriétaires occupant leur logement croît avec la valeur locative de celui-ci.

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L’examen de la dynamique de long terme du marché permet de dégager trois phases. La première, marquée par la crise de la fin du règne de Louis XIV, se caractérise par un repli du nombre de transactions au début du xviiie siècle. La seconde, qui dure jusqu’au milieu du xviiie siècle, est une période de reprise puis de stabilisation du marché. L’analyse de la troisième période est plus complexe. À Lille et Armentières le nombre de transactions augmente alors qu’à Commines et au Cateau il est stable par rapport à la période précédente. Les bourgeois et le peuple moyen (artisans, commerçants mais aussi paysans dans les petites villes) constituent les pivots des marchés. Dans un premier temps (jusqu’à la fin du règne de Louis XIV), les bourgeois prennent l’avantage, ensuite l’artisanat, la boutique et la paysannerie prennent leur revanche. Les nobles, les rentiers et les personnes seules sont les grands perdants du jeu foncier dans les villes.

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La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à la structure de la propriété dans le monde rural au milieu du xviiie siècle. Dans le quatrième chapitre consacré à la propriété des ordres privilégiés, l’auteur évalue l’importance de la propriété du clergé à 52 % de la superficie des terroirs dans le Cambrésis et à 16 % en Flandre Wallonne. La noblesse réduite à la portion congrue dans l’élection de Cambrai (16 %) reprend l’avantage dans la châtellenie de Lille (27 %). Les roturiers, dont la situation est analysée dans le cinquième chapitre, occupent de fortes positions dans la région de Lille mais leur part, comme celle des nobles, est laminée par l’étendue des possessions ecclésiastiques à Cambrai. La propriété roturière est largement dominée par les ruraux. Seuls les propriétaires lillois disposent des forces nécessaires pour polariser un vaste espace. Les bassins fonciers des autres villes, y compris celui de Cambrai, se limitent le plus souvent à leur périphérie immédiate.

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Deux conclusions se dégagent nettement de l’analyse de la propriété des ruraux. L’effet de proximité, visible en ce qui concerne la propriété urbaine, est spectaculaire pour les propriétaires ruraux : 80 % des propriétaires vivent ordinairement là où ils possèdent leurs biens, mais toutes les communautés rurales ne maîtrisent pas leur terroir. L’auteur conclut que « l’investissement foncier des villageois forains était aussi le signe des difficultés des locaux à maîtriser leur espace cultural à leur seul avantage » (p. 195). La seconde conclusion concerne la répartition de la propriété au sein du monde rural : les journaliers sont massivement exclus du groupe des propriétaires dominé par les « laboureurs », qui disposent de propriétés de taille moyenne.

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Dans la troisième partie, l’auteur examine le fonctionnement du marché foncier des campagnes. Le dépouillement des actes notariés pour la période 1751-1752 permet à l’auteur de fixer sa méthodologie. Au marché lillois très animé s’oppose un marché anémique à Cambrai. L’analyse de la longue durée, abordée dans le dernier chapitre, constitue le point fort du travail de l’auteur qui dégage quatre grandes phases. À la fin du xviie siècle, les ruraux reculent devant les appétits des propriétaires urbains. La fin du règne de Louis XIV constitue un moment charnière. À partir de 1690, les ruraux reprennent l’offensive dans un marché peu dynamique. Il faut attendre les décennies 1760, et surtout 1770, pour assister à une envolée des prix, du nombre de transactions et à un retour des propriétaires urbains. La dernière période, celle des débuts de la Révolution, est marquée par un effondrement du nombre des transactions et une véritable ruée urbaine sur les campagnes, particulièrement nette en Flandre wallonne. À la campagne comme à la ville, les nobles, les personnes seules et les rentiers cèdent du terrain. Le recul de la noblesse, particulièrement net durant les première et troisième phases, s’effectue toutefois en bon ordre. Il n’entame pas le cœur des patrimoines et reflète un double phénomène de redistribution de la terre au profit d’une noblesse récente et avide de promotion, et de remembrement des patrimoines au sein des lignées.

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On regrettera, que l’auteur attribue à la conjoncture agro-économique (frumentaire en particulier) un rôle primordial dans la dynamique des marchés. L’analyse très précise des effets de la crise de 1693-1694 à laquelle il se livre (p. 328 et suivantes) démontre que les crises, si fortes soient-elles, n’ont que peu d’influence sur le fonctionnement des marchés dont sont exclus les plus pauvres. Si l’on admet que la hausse des prix provoque l’élimination de quelques pauvres hères, on peine à croire que la multiplication des petites ventes (d’ailleurs assez mal corrélée avec les hausses de prix) s’explique par la multiplication des petits propriétaires « fauchés par la cherté » (p. 330). Un dernier point mérite d’être signalé. « Un heureux hasard » a permis à l’auteur de croiser un recensement de population et un état des déclarations des propriétés pour le village de Lezennes. Le graphique très suggestif de la page 208 démontre qu’il existe un fort effet cycle de vie (p. 202-204 et p. 208-210). La situation singulière des personnes seules et des rentiers, qui perdent systématiquement du terrain (au propre et au figuré) aurait vraisemblablement gagné à être réévaluée à la lumière de ce constat.

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Au terme de cette étude, on peut conclure qu’après la déroute paysanne du xviie siècle, le xviiie siècle apparaît comme un moment d’équilibre des forces entre la ville et la campagne dans le nord de la France. Sur un marché très segmenté, les empiètements des urbains dans la sphère rurale s’effectuent à la marge. Avant que la Révolution ne redistribue complètement les cartes, seule la hausse de la rentabilité, au cours de la décennie 1770, détermine un regain d’attrait des urbains pour les possessions rurales, bousculant à peine le socle de la propriété paysanne.

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Laurent Herment

Bertrand Forclaz, La Famille Borghese et ses fiefs. L’autorité négociée dans l’État pontifical d’Ancien Régime, Rome, Collection de l’École française de Rome, 2006, 418 p., 50 €

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Le titre de cet ouvrage s’il ne comportait pas de sous-titre pourrait paraître trompeur dans la mesure où il ne s’agit pas ici d’une étude des propriétés et de la fortune des Borghese mais d’une enquête sur les rapports de pouvoirs à l’époque moderne à travers l’analyse des fiefs appartenant aux Borghese au xviie siècle. Plus que les fiefs eux-mêmes, ce qui retient l’attention de l’auteur ce sont les droits seigneuriaux et particulièrement les droits juridictionnels dont disposent les Borghese grâce à l’acquisition de 31 fiefs dans le Latium rassemblant environ 24 000 habitants en 1701.

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S’appuyant sur des sources essentiellement familiales, ce livre, version publiée d’une thèse de doctorat, affiche clairement son positionnement historiographique et méthodologique. Il s’inscrit dans la lignée des travaux qui ont remis en cause ces vingt dernières années l’histoire de la construction de l’État moderne, c’est-à-dire celle d’une marche presque inexorable vers son renforcement. Au contraire, l’auteur, fidèle aux méthodes de la micro-histoire cherche plutôt à montrer la force des interrelations, les jeux complexes entre les institutions et les acteurs, insistant sur l’importance des compromis, le poids des élites locales dans la mise en œuvre des politiques centralisatrices qu’il s’agisse de celle de la papauté ou de celle des Borghese.

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La première partie de l’ouvrage est consacrée à la description des droits seigneuriaux et des juridictions seigneuriales aux mains des Borghese. Après avoir rappelé les étapes de l’ascension rapide de cette famille au sein de la curie, l’auteur montre comment cette politique d’acquisition de fiefs constitue certes un moyen d’intégrer la haute noblesse romaine mais pas seulement dans la mesure où les Borghese se montrent également très soucieux de la gestion et du respect de leurs droits (chap. i). Pour cela il s’appuie sur l’étude des officiers seigneuriaux (chap. ii) dont l’activité révèle la large autonomie dont disposent les Borghese en matière de justice par rapport à la justice pontificale. Autonomie qui n’est pas forcément signe d’opposition car les Borghese gèrent leurs fiefs avec le même souci de « bonne justice » que les autorités pontificales. Les gouverneurs (chap. iii), figures centrales et malheureuses de la justice des fiefs, sont l’objet constant des plaintes de la part des vassaux qui s’adressent directement à l’administration centrale des Borghese pour dénoncer leur incompétence ou leurs emprisonnements abusifs. Étrangers – par souci d’impartialité – aux communautés qu’ils administrent, ils ne disposent d’aucun réseau local de solidarités pour les aider dans leurs tâches. Néanmoins, l’auteur le précise, le récit des plaintes ne donne à voir qu’une vision partielle de leurs activités, une analyse prosopographique plus systématique de leur carrière conduirait sans doute à nuancer ce sombre tableau. Le recours des vassaux au seigneur (chap. iv) met en exergue toute l’ambivalence et le caractère négocié de l’autorité des Borghese qui augmentent leur prestige en répondant aux suppliques mais nuisent à l’autorité des gouverneurs qui sont pourtant leurs représentants.

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La seconde partie analyse les « configurations variables » dans les rapports des seigneurs des notables et des prélats. L’auteur étudie tout d’abord les nombreux conflits de juridiction liés aux limites géographiques imprécises des fiefs, au statut variable des personnes ou encore à la définition des attributions de chaque niveau de juridiction seigneuriale ou pontificale. Là encore, notamment dans ses relations avec les tribunaux publics, l’autorité n’apparaît pas comme une donnée statique mais au contraire comme un élément constamment renégocié – d’où l’importance des actes répétés de possession. Selon les circonstances, les vassaux en appellent à l’autorité pontificale ou aux tribunaux seigneuriaux, instrumentalisant ainsi à leur profit la concurrence entre ces autorités. Les Borghese ne sont pas pour autant démunis : pour asseoir leur autorité ils savent jouer des liens de fidélité et de clientélisme – en distribuant les bénéfices – que B. Forclaz invite à lire non comme des archaïsmes mais comme des moyens efficaces de trouver des relais dans des fiefs encore récemment acquis ; ce qui n’exclut d’ailleurs pas la possibilité d’une gestion équilibrée de ces territoires (chap. vii). Enfin l’auteur étudie la complexité des interrelations en soumettant « les luttes de faction à l’épreuve de la micro-analyse » (chap. viii). Il s’appuie pour cela sur trois affaires judiciaires qui mettent aux prises deux factions de Norma. Déclarant se situer à mi-chemin d’une approche strictement micro et d’une approche plus structurelle telle celle de Gérard Delille, B. Forclaz s’inscrit en fait presque exclusivement dans la première filiation. Il cherche en effet à contextualiser ces relations et ces conflits par les réseaux d’alliance et de parenté mais ne décrit en fait jamais véritablement les réseaux. Certes ces relations familiales au sens large semblent constituer le ciment des deux factions mais – l’auteur l’indique lui-même – des liens de parenté existent aussi entre les deux factions rivales. On aimerait alors comprendre en quoi certains liens sont plus efficients que d’autres ce qui reste difficile en l’absence d’une reconstitution systé­matique des liens de parenté et, en tout cas, pour le lecteur, en l’absence d’arbre généalogique. D’une manière générale ce n’est pas faire offense à la démarche micro-historique que de la compléter ponctuellement par un tableau, une tentative de mesure (celle de la fréquence des recours à la justice par exemple), des approches plus systématiques sur le plan prosopographique notamment. Enfin, le dernier chapitre est consacré à l’administration des communautés qui à la fin du xviie siècle échappent au seigneur au profit des autorités pontificales qui dorénavant contrôlent l’essentiel des nominations et les finances des communautés au nom du buon governo.

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Au total, l’ouvrage démontre la vitalité de la justice seigneuriale au xviie siècle, même si le fief a perdu son poids politique. Cette autonomie juridictionnelle n’est pas sans contradiction puisqu’elle s’appuie largement sur le népotisme alors même que les Borghese souhaitent renforcer leur administration centrale. Mais, en cela, l’administration seigneuriale n’est pas différente de l’administration pontificale dont le dessein centralisateur contredit les pratiques empreintes, elles aussi, de népotisme. Les deux administrations sont en fait souvent tout autant concurrentes que coopérantes et l’autorité de chacune doit être constamment renégociée car les acteurs, vassaux et notables, instrumentalisent ces rivalités pour faire valoir leurs droits. C’est pourquoi B. Forclaz invite finalement à élargir la notion « d’État » aux institutions qui ont disparu, à l’image des juridictions seigneuriales, mais qui ont à un moment donné participé à son élaboration.

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Fabrice Boudjaaba

Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire humaine et comparée du climat. Disettes et révolutions 1740-1860, Paris, Fayard, 2006, 598 p., 25 €

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« Je hais pour ma part ces systèmes absolus, qui font dépendre tous les événements de l’histoire de quelques causes premières se liant les unes aux autres par une chaîne fatale ». C’est par cette magistrale citation empruntée à Tocqueville que le maître ès histoire du climat français donne le ton au second de ses trois fronts météorologiques ouverts en 2004 (Canicules et glaciers xiiie-xviiie siècles). Comprenons par là qu’il ne s’agit aucunement pour lui de réviser les grands pans de notre histoire (notamment politique) à coup de vérités météorologiques qui viendraient remettre en cause les acquis, incontestables, de l’histoire culturelle et politique des trente dernières années. Le propos vise simplement à réintroduire le facteur climatique au sein de sociétés anciennes dont le propre restait une extrême vulnérabilité aux éléments.

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Pour ce faire, Emmanuel Le Roy Ladurie opère un choix délibéré, celui d’une approche essentiellement chronologique qui se déroule au fil des 18 chapitres du livre. Il tente ainsi de mieux nous faire appréhender les séismes sociaux et économiques qu’engendrèrent les caprices de la météorologie entre 1740 et 1860, période, jalonnée par trois révolutions (1789, 1830 et 1848) ! Si la France se taille logiquement la part du lion, les éclairages extranationaux, parfois forts denses et lointains (de la Tamise à l’Empire du Soleil Levant), ne manquent pas et traduisent l’immense culture bibliographique de l’auteur, acquise à la source de la connaissance universitaire, à savoir les colloques internationaux, grâce à des talents de polyglotte émérite.

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La théogonie ladurienne se fonde sur quelques figures prestigieuses, pas forcément connues pour leurs accointances climatiques, comme Ernest Labrousse qui, tel la statue du Commandeur, hante la réflexion agro-météorologique de l’auteur. Mais il sait s’en affranchir lorsque cela s’avère nécessaire. Ainsi à propos de la crise économique pré-révolutionnaire qu’Ernest Labrousse interprète comme une des résultantes du contexte « climat-récoltes », E. Le Roy Ladurie préfère parler, à l’instar d’autres historiens, de « l’hypothétique crise décennale (1778-1787) ». En revanche, nul doute à ses yeux que les désastreuses moissons de 1788 jouèrent un rôle dans les troubles du printemps et de l’été 89. Seconde figure tutélaire du panthéon ladurien, Christian Pfister, référence mondiale en matière d’histoire du climat, aujourd’hui à la tête d’un groupe de chercheurs helvétiques et internationaux dont les travaux font autorité. Dans le « modèle » suisse, E. Le Roy Ladurie puise avec raison des tendances validées dans le cadre de modèles climatiques réalisés pour la Mittel Europa et qui valent largement pour notre pays. Voici donc les deux grandes sources scientifiques de l’auteur qui en tire des outils d’interprétation pour mieux en dégager des hypothèses.

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Parmi ces outils figure en bonne place l’agro-météorologie ; elle met l’accent sur la nécessaire chaleur dans le cycle de la croissance des blés, principaux indicateurs utilisés pour soutenir la démonstration. Pour faire simple, retenons que l’automne devra connaître un minimum de précipitations, l’hiver sera plutôt sec (moins de 100 mm de pluie), le printemps, décisif, devra quant à lui s’accompagner de chaleur et de lumière, de même que l’été. Mais gare alors à l’échaudage dévastateur pour les récoltes ! Seconde option thématique après l’horizon céréalier, la clef phénologique qu’E. Le Roy Ladurie explore depuis longtemps à travers l’étude des bans de vendanges. À partir de là, deux hypothèses sont émises pour expliquer les grands trends climatiques de l’époque, partant du principe que les sociétés d’alors n’émettaient pas de gaz à effet de serre. La première cause, majeure, procède des « oisivetés » de Phoebus, comprenons, de la moindre activité solaire s’accompagnant d’une plus forte humidité et d’un froid rigoureux comme ce fut le cas lors de la mauvaise récolte de 1846. Mais c’est aussi la faute… « aux volcans » ! S’appuyant sur les recherches récentes de géophysiciens français et anglo-saxons, il souligne le rôle de l’éruption du Laki, volcan finlandais dont l’action se fit sentir à l’échelle de l’Europe septentrionale au cours des années 1783-1784 et de celle, beaucoup plus puissante encore, du Tambora, situé dans l’île indonésienne de Sumbawa, en 1815 et dont les répercussions météorologiques furent d’ampleur mondiale. Mais en quoi l’explosion d’un cratère peut-elle bien influer sur le climat ? Tout simplement, et le cas du Pinatubo en 1991 nous le rappelle à bon escient, parce que, lorsqu’elle se produit, l’éruption libère dans l’atmosphère des matières formant un écran poudreux et cendreux en altitude, à l’origine du blocage d’une partie de l’irradiance solaire avec l’effet négatif que l’on imagine pour les températures.

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Voilà donc pour le socle documentaire et méthodologique de l’ouvrage mais qu’en est-il de la « coulée » climatique sur le pas de temps retenu ?

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Les décennies 1740 et 1750 apparaissent plutôt néfastes aux populations européennes avec des séries pluvieuses de saisons ou de mois pourris, responsables au moins pour partie de la montée des prix des céréales. Une tendance européenne ? Non, puisque l’archipel nippon connaît l’une des trois grandes famines du siècle. La rémission intervient au cours des années 1760 avec un cycle d’années chaudes (1759 à 1764) suivi d’étés « moyens » mais qui, dans l’ensemble, se caractérisent par de bonnes récoltes et des étiages en matière de prix du blé. Un bémol de taille à signaler cependant : l’année 1767, avec ses piètres moissons et ses vendanges tardives (mi-octobre) débouchant sur une vague d’émeutes frumentaires un an plus tard, va littéralement renverser la politique royale en mettant un terme à la liberté des grains au profit d’un contrôle accru de leur commercialisation. Ce constat amène d’ailleurs l’auteur à parler de « politisation du climat » qui, selon lui, devient désormais évidente. Cependant, le choc restait à venir et il vint avec la fameuse Guerre des farines (printemps 1775), produit d’une forte pluviosité et des erreurs d’un Turgot qui fit fi des alertes frumentaires lancées dès septembre 1774 par les intendants, au profit d’une libéralisation à marche forcée du marché.

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La Révolution, serait-elle fille du climat ? Bien évidemment, la réponse est négative mais E. Le Roy Ladurie montre bien qu’en termes météorologiques, les années 1787-1788 furent malheureuses avec de fortes pluies durant l’automne 1787 et un été suivant trop chaud ce qui provoqua l’échaudage des blés et l’emballement des cours. Ultérieurement, les épisodes qualifiés de « sauna-puis-douche » suivis par des hivers extrêmement froids comme celui de 1794-1795 en disent long sur les conditions météorologiques qui régnèrent à l’époque des Sans-culottes, tendance qui n’épargna pas non plus le premier consul confronté à la semi-disette de 1802 en raison d’une alternance tragique de froid, d’eau et de sécheresse. Passée cette difficulté, disons que Phoebus veilla au « Salut de l’Empire » jusqu’à la tragique année 1812 qui, outre la déroute dans les steppes, sera marquée par une très médiocre moisson. Les débuts de la Restauration ne sont guère plus reluisants avec une année récolte 1815-1816 désastreuse, produit des colères du Tambora. Heureusement, la catastrophe climato-frumentaire de 1816-1817 cède le pas à un cycle nettement plus clément qui culmine en 1825, année du « sacre du printemps ». Passée cette date, le petit âge glaciaire (pag) se rappelle au bon souvenir des populations, encadrant du même coup solidement la révolution de 1830 par des séries d’années post-récoltes plutôt mauvaises. D’une manière générale, Gavroche aurait pu dire que c’était la faute à l’humidité et dans une moindre mesure au froid (hiver 1829-1830) si les conditions de vie de ses contemporains se détérioraient. Cette offensive du froid trouva pour exutoire la très mauvaise récolte de 1846 aux retombées socio-économiques et politiques multiples. Une fois n’est pas coutume, ce fut Phoebus le grand responsable quand il infligea aux hommes l’un des douze étés les plus chauds des 500 dernières années. L’échaudage qui en découla, conjugué à l’imperfection des moyens de transport et aux barrières douanières, provoqua un surenchérissement alarmant et un pic de mortalité. Le chant du cygne du pag n’intervint finalement qu’aux alentours de 1850-1860 avec une accalmie agro-météo bienvenue en dépit d’étés encore très frais et très humides dont témoignèrent, de manière tragique, les terribles inondations de 1856 qui affectèrent un grand nombre de bassins hydrographiques français.

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Au terme de cet étourdissant survol climatique d’un peu plus d’un siècle, le lecteur saisira toute l’importance de cette période de mutation qui, vers 1860, inaugure une nouvelle tendance lourde, celle du réchauffement tant débattu aujourd’hui à tous les niveaux de la société. Dans cette perspective, c’est avec beaucoup d’intérêt que le troisième et dernier rejeton de la famille des perturbations et autres anticyclones de la saga ladurienne sera attendu car il abordera désormais une question d’une brûlante et parfois polémique actualité.

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Emmanuel Garnier

Christian Poitou, Vignobles de l’Orléanais et du Gâtinais aux xviiie et xixe siècles, Royer, 2006, 293 p., 34 €

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Si les publications relatives à l’histoire de la vigne et du vin foisonnent, les études viticoles régionales sont trop rares pour ne pas être saluées. C’est à la découverte du vignoble d’Orléans – presque disparu de nos jours – que nous invite Christian Poitou, secondé par le Groupe d’Histoire locale de l’Université du Temps Libre d’Orléans. Un premier intérêt de cet ouvrage est d’être fondé pour une large partie sur des documents encore inexploités tirés des archives notariales, éclairant, complétant ou nuançant les précédents travaux antérieurs qui reposaient largement sur l’exploitation du célèbre ouvrage du chanoine Boullay, Manière de bien cultiver la vigne, de faire la vendange et le vin dans le vignoble d’Orléans, publié en 1723. Un second intérêt est d’embrasser une période qui connût à la fois la fin de l’âge d’or, le début du xviiie siècle, et le lent déclin du vignoble d’Orléans dans le courant du xixe siècle.

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Christian Poitou présente d’abord les deux vignobles de l’Orléanais et du Gâtinais. Mal placés dans le domaine de culture de la vigne, ces deux ensembles sont soumis – comme l’Île-de-France, la Bourgogne ou la Champagne – à des rendements moyens faibles et irréguliers, orientant cette région vers la production de vins légers. Ce handicap naturel est néanmoins plus que largement compensé par la rente de situation que constitue la proximité de Paris. Le dénigrement constant des vins d’Orléans par les médecins à partir du xviie siècle contraste avec leur succès commercial à Paris, dopé par le fameux arrêt de 1577 interdisant les achats de vin par les marchands parisiens à l’intérieur d’une zone d’exclusion de 20 lieues autour de leur ville. Fort logiquement, les superficies viticoles s’accroissent durant le xviiie siècle, atteignant 21 136 ha en 1803 pour l’Orléanais, avant de baisser régulièrement pour tomber à 14 616 hectares en 1875, alors que le Gâtinais conserve encore environ 10 000 ha. Au-delà d’une très grande diversité de détail, ces vignobles sont alors dominés par des cépages rouges pour l’Orléanais (le gris meunier et le fameux auvernat, une variété de pinot noir), et plutôt blancs pour le Gâtinais (le meslier).

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L’exposé des techniques de culture sera apprécié des spécialistes, mettant l’accent sur quelques originalités du vignoble d’Orléans, en particulier la culture en « silées, pouées et ornes » consistant en un système de drainage original des parcelles, sorte de déclinaison du système billon / sillon utilisé pour d’autres cultures. L’auteur souligne aussi la fragilité croissante de l’échalassement des vignes, par souci d’économie : les bois moins résistants progressent dans l’Orléanais, alors que les vignes du Gâtinais sont parfois liées les unes aux autres sans échalas. Chaque opération viticole est connue par la confrontation des traités de viticulture et des contrats passés devant notaire.

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L’examen des techniques de vinification livre également des informations très intéressantes. Nous pouvons retenir en particulier la tendance à la réduction de la taille des pressoirs, très nette après 1750. Les gros pressoirs à arbre sont peu à peu supplantés par des pressoirs plus petits, à roue, et même par des pressoirs mobiles à partir des années 1870, permettant une diffusion de plus en plus large de cet instrument. L’éventail de la production vinicole était très large, valorisant tous les sous-produits du raisin (distillation des marcs, vinaigre, lie de vin). Là encore, dans un vignoble fragile aux rendements irréguliers, le pragmatisme dominait souvent, comme en témoigne la production de vins issus du mélange de plusieurs variétés de raisins, comme les « lignages ».

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Ces vins légers – atteignant entre 6,6 et 9,4° à la fin du xixe siècle – étaient de faible conservation. Ils étaient donc vendus le plus vite possible, avec d’autant plus de facilité que les relations entre l’Orléanais et Paris étaient très aisées : route de Paris puis chemin de fer (1842), canaux de Briare (1642) et d’Orléans (1692). Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de pièces (de 238 l.) quittaient Orléans pour Paris, donnant naissance à un négoce florissant à la fin du xviiie siècle. Il faut y ajouter le lucratif commerce du vinaigre, réputé être le meilleur de France. Cette production se situait autour de 30 000 pièces dans les années 1790, faisant vivre plus de 200 maîtres vinaigriers (qui sont encore 82 en 1872 et 48 en 1912).

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Un second volume centré sur les vignerons et la crise phylloxérique doit suivre. Il permettra d’éclairer encore un peu plus ce vignoble qui fut parmi les plus importants et les plus réputés de France.

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Benoît Musset

Annie Crépin, Défendre la France. Les Français, la guerre et le service militaire, de la guerre de Sept Ans à Verdun, Rennes, pur, 2005, 424 p., 22 €

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Annie Crépin, maître de conférences à l’Université d’Arras, est l’une des chercheuses les plus qualifiées et les plus opiniâtres sur la question du service militaire et de la conscription du xviiie au xxe siècle, de Valmy à Verdun selon une formule qui résume son dernier ouvrage paru aux pur. Elle le place sous le regard de trois générations d’historiens, depuis les travaux pionniers d’André Corvisier, à ceux des récents « thésards », en passant par ceux de Jean-Paul Bertaud pour la Révolution et l’Empire. Il s’agit d’œuvrer pour une « nouvelle histoire militaire », en sortant du discrédit ou du silence relatif concernant cette dernière au temps de la fin du service obligatoire. Précisément, elle aborde de façon élargie dans le temps et dans les enjeux un thème initié en 1998 (La Conscription en débat ou le triple apprentissage de la nation, de la citoyenneté et de la République, 1798-1889, Arras, Artois Presses Université, 1998). Les limites de son livre sont en amont les retombées stratégiques majeures de la guerre et de la défaite de Sept Ans et en aval les conséquences des lois de la Troisième République (1872, 1889, 1905 et 1913) sur les débats législatifs, les relations entre l’armée et la nation, l’armée et la société, l’armée avec le peuple. C’est dire si ce survol de un siècle et demi promet beaucoup, et doit permettre de dépoussiérer une histoire classique nourrie des mythes des soldats de l’an II et de la nature « populaire » de la garde nationale. On appréciera particulièrement l’utilisation de sources peu maniées à ce jour comme les rapports des préfets et des procureurs généraux, une connaissance exhaustive des débats parlementaires et des contextes des lois d’organisation de la conscription au cours de ces six régimes qui se sont succédés entre la guerre de Sept Ans et la Première Guerre mondiale. Annie Crépin a construit les fondements de ses analyses en soutenant deux thèses, et en donnant des communications dans une vingtaine de colloques, dans un domaine où les chercheurs se comptent sur les doigts d’une main. Elle propose une histoire « politique, culturelle et sociale » du service militaire en France. Elle la place sous les paradoxes et les contradictions d’un modèle français perfectionné par d’autres nations, mais qui aurait sans cesse hésité entre les aspirations à l’armée de métier et la milice citoyenne, entre les idéaux du soldat-citoyen et du citoyen-soldat. Ces thèmes sont transversaux dans les 400 pages d’un ouvrage découpé en six parties chronologiques, sans que soient marqués initialement les logiques et les enjeux de la démarche proposée. Au terme de la lecture, les acquis de l’ensemble l’emportent largement sur quelques réserves inessentielles.

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Dès la première partie, du traité de Paris (1763) au débat de décembre 1789 où les Constituants définissent leurs clivages en matière de service militaire s’imposent les qualités de l’historienne : une connaissance sans faille des écrits des réformateurs et des philosophes (Guibert, Servan, Rousseau, Mably entre autres) ; une synthèse inédite des positions des cahiers de doléances sur l’institution militaire ; une précision évidente des données statistiques – du nombre de soldats aux chiffres de l’insoumission – ; la passion et les scrupules dans la restitution des propos des orateurs qui s’engagent sur le terrain de la voie française vers une armée nationale (deuxième partie). Les questions débattues depuis l’Encyclopédie sont permanentes : la milice et ses défauts, le volontariat, le remplacement, le lien entre soldats et citoyens – « Nous n’avons ni soldats, ni citoyens » (Mably) –, l’honneur : autant de sujets qui inspireront les grandes lois sur les levées d’homme, et leur interprétation par l’opinion publique. La Révolution, débutée sous le slogan de la « paix au monde » (22 mai 1790) et poursuivie par une décennie de guerres européennes, a multiplié les ambiguïtés et les paradoxes, hésitant entre le volontariat (1791 et 1792) et la levée en masse, entre la « nationalisation de la guerre » et les résistances au service long – décrue des effectifs avant la loi fondamentale Jourdan-Delbrel du 5 septembre 1798 –, entre la construction d’un patriotisme militaire (culte des héros, « cours révolutionnaire ») et la légitimation de la guerre de conquête, peu abordée par Annie Crépin. Si la société révolutionnaire ne se militarise pas, si la « nation armée n’est pas l’armée nation », la voie française ne doit pas faire l’économie des clivages entre la France de l’adhésion et celle de l’apathie, entre les communautés rurales réticentes et les villes enthousiastes, entre les soldats républicanisés et les insoumis. L’histoire militaire devient conceptuelle, traquant les continuités et les ruptures sans s’attacher aux guerres et à leurs résultats intrinsèques. L’une des distinctions essentielles porte sur les citoyens-soldats, pour qui l’obligation (et l’exercice ?) militaire est inhérente à la citoyenneté, face aux soldats-citoyens, professionnels de la guerre mais devant se fondre dans la société civile dont ils partageraient les valeurs.

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Des effets de la loi Jourdan à la loi Gouvion-Saint-Cyr (1818), Annie Crépin étudie dans une troisième partie le « temps des citoyens soldats ». L’« odieuse » conscription impériale est nuancée en fonction des périodes – stabilisation de 1806 à 1812 où l’insoumission recule –, et des « Frances conscriptionnelles ». Le Consulat et l’Empire tenteraient de faire de la société militaire un modèle pour la nation, une sorte « d’arche sainte ». Ni les victoires, ni la répression ne changent pourtant les données structurelles et les comportements des Français devant le service. La conscription se poursuit dans les lois de 1818, 1832, avec des chiffres et des modalités différentes, du service de huit ans à celui de cinq ans, entre les risques de l’armée de professionnels et ceux de l’armée démocratique, que ne peut être en aucun cas la garde nationale.

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La quatrième partie met en présence la conscription, la nation, la société et le peuple. C’est probablement la plus riche de l’ouvrage, la plus novatrice par l’étude des « faux semblants » de la garde nationale dont le déclin est patent entre 1831 et le désarmement de 1852 (un « feu de paille », « un cadre vide »). Nous aurions aimé quelques nuances sur les questions électorales et politiques posées par le million de gardes nationaux sous la monarchie de Juillet. Les intellectuels, les militaires se passionnent pour l’institution, à laquelle chacun propose une mission intégratrice (musique et langue bretonne pour les levées du Morbihan) et des formes plus ou moins acceptées de politisation. La place des fêtes aurait pu être systématisée et plus développée, avec des exemples adéquats pour les régimes successifs. Mais la dialectique guerre et paix est bien rendue pour la Franche-Comté sous la plume des procureurs généraux : le peuple aspire à la paix mais devient patriote quand est déclarée la guerre ! Il resterait à montrer comment les couches populaires (dans une sociologie maîtrisée) se positionnent à l’égard de l’obligation militaire, quand les notables assimilent l’égalitarisme de toute levée en masse à une manifestation de la « barbarie », face au projet civilisateur d’une conscription maîtrisée.

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La cinquième partie, plus classique, couvre les années 1867-1872, celles du « difficile avènement du service militaire obligatoire ». Elle mérite quelques réserves, de forme et de fond. Si l’architecture générale de l’ouvrage apparaît clairement dans le découpage et les titres des chapitres, l’auteure semble tellement imprégnée de son sujet qu’elle n’éprouve pas le besoin d’en expliciter toutes les progressions logiques et les enjeux. Les débats parlementaires peuvent peser, quand les citations – même passionnantes – prennent le pas sur le contenu réel des lois, supposé connu. Des redites et tics d’écriture font partie des risques du métier. D’autre part, Annie Crépin a soigneusement délimité son champ d’étude dont elle exclut des questions qui intéressent le profane : un rappel des batailles dont les implications stratégiques comptent, une évocation des conditions médicales et biologiques des conscriptions, un résumé, même discret de la littérature pacifiste ou antimilitariste des années 1800-1900 (de Balzac à Barbusse ?), une synthèse des positions en présence, une ouverture sur les médias, dont la presse, les caricatures, un peu d’iconographie s’imposeraient…

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Mais l’essentiel n’est pas là. La sixième partie « Le temps des citoyens-soldats, triomphe de la République et de la démocratie » présente des qualités et des apports évidents. On suit avec précision, comme dans le reste de l’ouvrage, les reculs de l’insoumission, à 0,72 % en 1918 ! On comprend le rôle ambigu de l’armée comme école de la République, élément d’intégration (rituels et fêtes des conscrits) qui ne signifie pourtant pas la « fin des terroirs ». On vit le débat autour des casernes et des places publiques entre les armées permanentes et l’armée nouvelle des citoyens mobilisés pour la défense de la patrie (Jaurès et Vaillant après l’affaire Dreyfus), sorte de préfiguration de « l’union sacrée » de 1914-1918 – même si les mutineries de 1917 mériteraient, selon nous, un traitement plus nuancé. Au fil des pages, Annie Crépin impose ainsi sa parfaite connaissance d’un dossier qu’elle domine, un sens des formules issu d’une grande familiarité avec les joutes parlementaires et les rapports administratifs, complétée par des études de terrain et par la fréquentation assidue des générations d’historiens auxquels elle rend hommage. Il est sain qu’en un temps où le service militaire apparaît à une majorité de jeunes contraignant, « contradictoire avec la liberté et la démocratie » (p. 395), le livre d’Annie Crépin rappelle comment les mythes fondateurs de la première République (et des Lumières) – le devoir universel de défense de la patrie et l’avènement du citoyen-soldat – ont traversé les régimes, sans dissimuler leurs adversaires, leurs contradictions et leurs paradoxes.

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Serge Bianchi

Laurent Heyberger, La Révolution des corps. Décroissance et croissance staturale des habitants des villes et des campagnes en France, 1780-1940, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg / Pôle éditorial multimédia de l’utbm, 2005, 750 p., 30 €

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Ce livre d’histoire quantitative est issu d’une thèse soutenue à Strasbourg en 2004. Son auteur, Laurent Heyberger, est un des rares spécialistes français d’anthropométrie historique. Après les travaux pionniers d’Emmanuel Le Roy-Ladurie, cette discipline est devenue l’apanage des Anglo-Saxons de la New Anthropometric History. Cette étude amorce donc un renouveau en France et vise, grâce à l’analyse des statures et de leur évolution, à évaluer le niveau de vie biologique des Français entre 1780 et 1940 pour mieux cerner ainsi les aléas de la modernisation et de l’industrialisation. Elle s’appuie sur l’examen de près de 300 000 dossiers de conscrits. Encore Laurent Heyberger s’est-il volontairement limité à quatre ensembles géographiques spécifiques : la Brie, marquée du sceau de la grande exploitation, quelques cantons d’un Limousin longtemps archaïque et déshérité, l’arrondissement de Sélestat, caractéristique de la petite propriété alsacienne, et la ville de Mulhouse, « Manchester français » du xixe siècle. Dans ces différents espaces, l’auteur place toujours les données chiffrées en perspective, utilisant force témoignages et rapports administratifs.

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La première partie est essentiellement historiographique et méthodologique. Elle rappelle que l’explication économique et sociale de la stature ne s’impose définitivement en France qu’après la Seconde Guerre mondiale, la thèse raciale ayant même dominé de longues années. Or, cette théorie reposait en partie sur un mauvais usage des histogrammes. D’où la précision apportée par l’auteur pour expliciter sa méthode et les différentes chausse-trapes dressées sur sa route (passage au système métrique, problème des arrondis, lacunes, sous-enregistrement des plus petites statures, etc.).

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La deuxième partie concerne la période 1780-1850. Elle confirme la dureté des dernières années de l’Ancien Régime, même si le minimum de stature correspond aux années de naissance 1760-1780. Les écarts, tant géographiques que socioprofessionnels, sont frappants : un maréchal-ferrant mesure, en moyenne, 7 cm de plus qu’un domestique. Briards et Alsaciens l’emportent nettement sur les petits Limousins mais des différences de plusieurs centimètres existent entre cantons voisins. En Limousin, le niveau de vie biologique apparaît très médiocre, marqué par un régime quasi végétalien dominé par la châtaigne. Les arrondissements « maçonnants », caractérisés par des migrations temporaires vers Paris, s’en sortent cependant un peu mieux. Quoi qu’il en soit, il y a au mieux stagnation dans la première moitié du xixe siècle. L’Alsace rurale se situe nettement au-dessus mais est, elle aussi, marquée par une « menace malthusienne » (micropropriété, surpeuplement relatif). À Mulhouse, la première révolution industrielle entraîne même une dégradation sensible du niveau de vie. Dans ce panorama assez sombre, la Brie détonne. Elle connaît alors ses « Trente Glorieuses » (1821-1856) et une véritable révolution agricole qui profite à tous, des simples journaliers aux cultivateurs indépendants en passant par les artisans.

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Les trois décennies qui suivent sont marquées par la Grande Dépression et l’ouverture des marchés agricoles. La grande culture céréalière connaît alors des difficultés indéniables qui se traduisent même par une décroissance staturale. L’Alsace rurale résiste mieux et parvient à s’adapter. Quant à Mulhouse, elle bénéficie d’une réelle embellie, la ville devenant plus favorable que la campagne à la croissance staturale. Reste l’exception limousine. Une véritable mutation agricole, basée sur l’élevage bovin, touche la Haute-Vienne. L. Heyberger établit un parallèle saisissant entre la prise de poids des bovins et le gain de taille des hommes. La région rattrape incontestablement son retard alors que les écarts entre professions se réduisent notablement.

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La « première croissance nationale vraie » commence vers 1880 et se poursuit jusqu’en 1940. Elle concerne les quatre espaces considérés, avec quelques nuances. Les Alsaciens continuent de grandir, tant en ville qu’à la campagne, et la dépression des années 1930 provoque, au pire, une stagnation (mais non une décroissance staturale, comme lors des crises du siècle précédent). Les Limousins poursuivent leur rattrapage et se situent bientôt dans la moyenne nationale. En Brie, les ouvriers agricoles apparaissent comme des laissés pour compte et sont plus petits que leurs pères. Globalement, les genres de vie s’uniformisent dans les premières décennies du xxe siècle. Le mieux-être apparaît presque général. Les contrastes régionaux s’estompent, sans toutefois disparaître. Cette amélioration indéniable n’empêche pas la persistance d’inégalités socioprofessionnelles bien marquées, au détriment du secteur primaire (le commerçant des années 1930 mesure 2,6 cm de plus que l’ouvrier agricole).

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La révolution des corps met clairement en évidence la très nette amélioration du niveau de vie biologique entre la fin du xviiie siècle et la première moitié du xxe siècle, en montrant bien que la croissance n’est pas linéaire. Les conjonctures économiques nationale et régionales, les structures socioprofessionnelles, les techniques agricoles apportent leur part d’explication. Solidement structurée et étayée par plus de 150 graphiques, la démonstration emporte souvent l’adhésion. L’auteur évite tout jargon inutile et seuls de courts passages techniques peuvent poser problème aux non-spécialistes. Plus que la conclusion générale, le chapitre xix dresse un solide et éclairant bilan de toute l’étude. Certains aspects – comme la propension à considérer que les conscrits exercent le métier de leur père – prêtent sans doute la flanc à la critique et susciteront des objections constructives. On regrettera aussi que les graphiques soient trop rarement mis en regard du texte qui les évoque. Ces réserves sont mineures. Au total, Laurent Heyberger nous offre un beau livre d’histoire économique et sociale qui suscitera – souhaitons-le – d’autres études régionales d’anthropométrie historique.

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Stéphane Perréon

Jean-Pierre Jessenne, Les Campagnes françaises, entre mythe et histoire (xviiie-xxie siècles), Paris, Armand Colin, coll. « Les enjeux de l’histoire », 2006, 286 p., 25 €

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L’étude historique de l’agriculture et du monde rural est un domaine de recherche où abondent stéréotypes, analyses simplificatrices et autres approches caricaturales. Partant de ce constat Jean-Pierre Jessenne a construit son dernier ouvrage, Les Campagnes françaises, entre mythe et histoire, comme un argumentaire serré et précis contre ces approches trop simplistes et pour une histoire rurale où la complexité et la diversité soient prises en compte par les chercheurs.

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L’exemple du mot paysan est des plus significatifs. L’auteur montre bien que ce terme est la plupart du temps utilisé sous la forme d’une synecdoque, ce qui induit des analyses uniformisatrices de ceux qui travaillent la terre alors même qu’une étude scrupuleuse permet de faire la démonstration d’un groupe marqué par la diversité des conditions. Le paysan français n’existe pas, et la France, mais cela peut sans doute être généralisé, après enquête, à d’autres espaces européens et extra-européens, est le lieu où l’on rencontre plusieurs paysanneries qui possèdent leurs spécificités en même temps qu’elles partagent nombre de points communs, cependant insuffisants pour en faire un groupe social unique et indistinct. L’unité, comme pour les paysages agraires, n’existe pas plus pour les groupes humains qui composent le monde rural qui, bien évidemment, ne peut être réduit aux seules activités agricoles. L’auteur adopte donc la posture du « chasseur de mythe » tel que présenté par Norbert Elias dans Qu’est-ce que la sociologie ? (La Tour d’Aigues, éd. de l’Aube, 1991, 1er éd. allemande 1970, p. 58) : le chercheur en sciences humaines, et plus particulièrement l’historien, doit se jouer des analyses trop étriquées et rejeter les mythologies et l’irrationalité au profit d’une approche où le multiple, la diversité et la complexité sont les cadres réflexifs d’une recherche rigoureuse et non simplificatrice.

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L’ouvrage est structuré en deux parties. La première compte quatre chapitres où l’auteur revisite l’histoire rurale depuis le xviiie siècle et l’historiographie ruraliste afin de traquer les simplismes et autres stéréotypes dans un but de clarification des notions et du vocabulaire. C’est une chasse déclarée aux schématisations qui foisonnent dans la production historique concernant le monde rural et qui empêche une perception fine de ce « mélange sans cesse recomposé des mutations et des permanences qui caractérisent l’agriculture et la campagne » (p. 40 et p. 55). Approche que Jean-Marc Moriceau abordait déjà dans Terres Mouvantes. Les campagnes françaises du féodalisme à la mondialisation, 1150-1850 (Paris, Fayard, 2002), mais de manière peut être moins systématique. La seconde partie, intitulée « au rythme de l’histoire, des physiocrates à la mondialisation », est de facture plus classique, avec cinq chapitres, où l’auteur dresse un panorama de l’histoire des campagnes françaises depuis le milieu du xviiie siècle, moment d’émergence de l’agriculture nouvelle avec Duhamel du Monceau, et de la physiocratie, c’est-à-dire une époque où les agricultures et le monde rural sont, plus que jamais, au cœur des préoccupations, tant politiques, institutionnelles que scientifiques et techniques.

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Jean-Pierre Jessenne, spécialiste de l’histoire rurale des xviiie et xixe siècles, choisit d’étendre sa réflexion jusqu’au temps présent et propose une lecture de la ruralité sur un temps long où s’entrecroisent les temporalités avec des questionnements issus du présent rural pour interroger un passé qui, de manière dialectique, permet, en retour, un éclairage nouveau sur l’agriculture et l’espace rural (de plus en plus distincts) actuels : problématique au cœur de la première partie de l’ouvrage (cf. p. 87). C’est un choix, quasi militant « pour résister au rétrécissement de l’espace d’expérience » (Bernard Lepetit, cité par l’auteur p. 31), que de traiter de la période du temps présent sans en être un spécialiste institutionnel (ce qui ne signifie pas, loin de là, sans en maîtriser les subtilités…) afin de mettre en œuvre une démarche permettant une étude globale des campagnes dans le cadre d’une « histoire rurale recomposée » (p. 3) où le comparatisme a une place de choix, rappelant certains des partis pris méthodologiques affirmés dans certaines publications antérieures de l’auteur comme « Les études rurales britanniques et françaises : histoires comparatives, échelles territoriales et chronologies », dans l’ouvrage dirigé par Nadine Vivier, Ruralité française et britannique, xiiie-xxe siècles. Approches comparées (Rennes, pur, 2005, p. 15-41). Dans leur article conclusif aux actes du colloque Histoire et agronomie, entre ruptures et durée (ird éd., 2007, coll. « colloques et séminaires »), Paul Robin et Jean-Paul Aeschlimann mettent aussi en avant, dans le champ plus restreint de l’histoire de l’agronomie, l’importance de la dialectique présent/ passé et du comparatisme. La comparaison avec l’Angleterre reste essentielle pour éviter la lecture clivée d’une agriculture française en retard par rapport à l’agriculture britannique qui est, en fait, le modèle de référence des agronomes des Lumières et du xixe siècle (et parfois même du xxe siècle) mais dont les historiens doivent se garder de faire le modèle absolu. Le comparatisme entre les agricultures françaises et anglaises doit s’effectuer avec les préventions nécessaires, notamment celles énoncées par Jacques Mulliez dans son célèbre article « Du blé mal nécessaire. Réflexion sur les progrès de l’agriculture de 1750 à 1850 » (Revue d’Histoire moderne et contemporaine, xxvi, 1, janv.-mars 1979, p. 3-47) et qui insiste sur la nécessité de ne pas analyser le monde rural ancien avec les grilles de lectures des physiocrates ou des agronomes de l’époque (p. 102).

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Le concept de systèmes agraires, élaboré par les géographes puis utilisé et précisé par les agronomes, est aujourd’hui fondamental à l’historien qui souhaite appréhender la diversité, à la fois temporelle et spatiale, des agricultures hexagonales. Dans le présent ouvrage, Jean-Pierre Jessenne met en avant ce concept comme il l’avait fait auparavant, notamment dans son article « Agrosystems and rural change in Northern France, c. 1750-c. 1850 » (B. J. P. Van Bavel, E. Thoen (dir.), Land productivity and agro-systems in the North Sea area. Middle Age-xxth century. Elements for comparison, Turnouts, Brepols, 1999, coll. « Corn publications series, n° 2 », p. 251-269), mais souhaite aussi aller plus loin et propose une nouvelle notion, plus large, le « système agro-rural » qu’il définit « comme la combinaison des conditions écologiques et des modalités techniques et humaines déployées dans la mise en valeur d’un territoire rural, présentant une certaine unité de caractéristiques et des complémentarité entre ces composantes » (p. 105).

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L’auteur insiste beaucoup sur les aspects sociaux et politiques de l’histoire des campagnes, domaines, il est vrai, dont il est plus particulièrement spécialiste et dont il propose un exposé d’une grande clarté, notamment tous les points concernant la Révolution française. Il serait donc intellectuellement malhonnête de lui reprocher des développements trop courts sur l’histoire des techniques agraires (ce que nous ne ferons donc pas ici). En revanche, il serait salutaire d’adopter la même démarche de démythification appliquée à l’histoire des techniques agraires, dont François Sigaut, avec ses travaux sur la notion de jachère à la fin des années 1970 (par exemple : « Quelques notions de base en matière de travail du sol dans les anciennes agricultures européennes », Journal d’agriculture tropicale et de botanique appliquée, t. xxiv, 1977, 2-3, p. 139-168) est un précurseur, encore trop peu suivi.

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Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré aux évolutions récentes, notamment aux enjeux d’une redéfinition de la pac. Sur ce point l’approche prospective s’impose ; elle a d’ailleurs une place centrale aujourd’hui dans la recherche agronomique. Une nouvelle problématique, très récente, celle des agrocarburants (improprement qualifiés de biocarburants), entraîne une mise en question de nombreux schémas car elle provoque un changement radical des perspectives entrevues depuis une vingtaine d’années sur le devenir des agricultures, non seulement françaises, mais aussi européennes et de l’ensemble des agricultures mondiales selon des modalités différentes selon que l’on est au Sud ou au Nord. C’est une rupture dont l’analyse ne pourra pas se faire sans un questionnement nourri par la connaissance du passé agricole de chaque région. C’est pourquoi, au final, la démarche de Jean-Pierre Jessenne mérite d’être systématisée et étendue à tous les ouvrages d’histoire des techniques agraires, voire à toutes les œuvres d’histoire rurale, où les approximations et schématisations sont encore trop fréquentes.

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Fabien Knitell

Fernando Collantes, El declive demográfico de la montaña española (1850-2000) ¿ Un drama rural ?, Madrid, Ministerio de Agricultura, Pesca y Alimentación, Serie Estudios, 159, 2004, 364 p.

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Pourquoi les émigrants asturiens des montagnes partent-ils dans les villes voisines ou bien en Amérique ? Un professeur de droit civil, Fermin Canella, décrit en 1886 les causes de l’émigration dans les termes suivants : « on dit aussi que l’excès de population, en relation avec la production motive le départ des asturiens… ce qui arrive en Asturies, comme dans d’autres contrées d’Espagne, c’est que les habitants ne trouvent pas de moyens faciles et rapides d’augmenter la production ni de tirer profit de l’agriculture et de l’industrie qui, en général, restent tristement archaïques dans la majorité des municipes, par manque d’instruction et de voies de communication, avec comme consé­quence logique la domination de la routine presque partout » (Fermin Canellas Secades, « La emigración asturiana », Estudios Asturianos, Imprenta y litografía de Vicente Brid, Oviedo, 1886, p. 141). En effet, quand on s’interroge comme Canella sur les causes de l’émigration, apparaissent un bon nombre de réponses : la surpopulation de la montagne, la volonté d’éviter le service militaire ou de pallier les crises récurrentes que subit l’économie de la montagne, celle d’appartenir aux chaînes d’émigrants qui vont chercher un meilleur niveau de vie dans les villes, et enfin, l’espoir de faire fortune.

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L’énumération de ces causes implique certaines mises au point. L’approche neo-malthusienne souligne qu’une surpopulation par rapport aux ressources disponibles provoque des migrations. En conséquence, les régions où la mortalité est en baisse et la fécondité en hausse exportent leurs excédents de population vers les régions de faible mortalité. Dans ce cadre, la montagne génère un équilibre entre ressources naturelles et ressources humaines au sein d’une économie autarcique et avec des modes d’exploitation adaptés aux conditions naturelles. Quand cet équilibre se rompt, que ce soit par manque de terre, par manque de bétail ou à cause de l’insuffisance des ressources technologiques, alors survient la migration. L’approche néoclassique part de l’hypothèse de l’existence d’un sujet rationnel et sédentaire pour qui la décision de migrer doit être motivée par la perspective d’obtenir un certain type d’avantage. Dans cette perspective, l’attrait des salaires constitue le déterminant fondamental de la migration. Les salaires payés dans les lieux de destination des émigrants doivent être plus élevés que les salaires des lieux d’origine des émigrants, une fois déduites les conséquences de l’information asymétrique et l’impact psychologique associés à la migration.

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L’approche attraction-expulsion suppose que l’habitant-travailleur de la montagne compare ses conditions de vie avec celle de l’habitant travailleur industriel urbain. S’il s’estime désavantagé, alors il dessine une stratégie migratoire destinée à lui permettre de se mettre dans la situation du sujet avec lequel il se compare. Les avantages du travailleur industriel (meilleurs salaires, meilleures conditions de travail) avec la qualité de vie associée à cet emploi (équipement, service public, prestige social) et la diffusion de modèles urbains de consommation et de conduite font que le travailleur de la montagne sent qu’il est défavorisé par rapport au travailleur urbain, ce que seule la migration peut compenser.

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L’approche marxiste nous renvoie à un modèle dans lequel les ouvriers émigrent vers les secteurs qui, pour avoir réalisé une meilleure accumulation de capital, augmentent leur demande de travail et leurs salaires. La migration de la montagne vers les villes serait, dans ce contexte, un élément inhérent au développement capitaliste dans lequel il accomplit la fonction d’adaptateur spatial et professionnel de la population au développement des forces productives. La migration suppose un transfert de valeur depuis les zones de montagne jusqu’au zones de destination.

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Fernando Collantes examine toutes ces approches pour proposer ensuite la sienne dans laquelle les propositions théoriques sont analysées au prisme de l’histoire économique. Au-delà des modèles, il propose l’investigation historique comme l’élément central qui permet d’analyser le dépeuplement de la montagne en le liant à son caractère périphérique et à son incapacité à adopter des réponses productives devant les évolutions technologiques, institutionnelles, écologiques et démographiques du système économique. Pour les économies de montagne, opter pour la réponse migratoire suppose une spécialisation dans l’unique marchandise acceptée par les marchés : la force de travail. Cette évolution a lieu dans la seconde partie du xxe siècle car, au moins depuis 1960, les sociétés de montagnes sont essentiellement rurales (p. 89).

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En effet, si la population de la montagne atteint son maximum entre 1920 et 1960, à partir de cette date, elle décline rapidement, avec des rythmes très similaires dans tous les pays. Le facteur décisif de ce déclin a été la rapide croissance de l’économie espagnole entre 1950 et 1970 ce qui incita les habitants de la montagne à chercher de meilleures opportunités d’emploi dans les vallées et surtout dans les villes. Ainsi, en 1970, le revenu des familles de la montagne était de 30 % inférieur à la moyenne nationale (p. 194). Collantes Gutierrez nous explique le phénomène du dépeuplement de la montagne espagnole en montrant, en premier lieu, que cette économie a été diversifiée graduellement, laissant de coté sa forte dépendance initiale par rapport à l’agriculture et à l’élevage. Ensuite, il mentionne le rôle secondaire des politiques étatiques comme facteur accélérant ou retardant le dépeuplement, pour conclure sur ce qui constitue l’essentiel de son argumentation : le facteur décisif a été la rapide croissance de l’économie espagnole entre 1950 et 1970.

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Cette croissance n’a pas été accompagnée d’une politique de développement rural incluant les sociétés des montagnes, c’est pourquoi elle entraîne le dépeuplement. Ainsi, selon l’Auteur, tant que l’état espagnol ne sera pas capable de promouvoir une stratégie générale de développement rural, en transformant, par exemple, les administrations agricoles en administrations rurales ou le Ministère de l’Agriculture en Ministère des Affaires Rurales, la montagne continuera de se comporter comme un acteur marginal, incapable de se transformer en communautés rurales vivantes et dynamiques, capables d’offrir des niveaux de bien-être acceptables pour les habitants et intégrées avec les milieux urbains à travers de nombreux flux sociaux, culturels et économiques (p. 254). Il ne s’agit pas de créer une politique de la montagne, mais une politique rurale flexible qui serait capable de s’adapter à diverses situations. Le problème fondamental est celui de savoir comment développer cette politique.

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Ce livre est le résultat d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Cantabrie ainsi que des discussions du très important séminaire d’histoire économique de l’Université de Saragosse. L’auteur y affirme que l’histoire économique fournit des connaissances utiles dont les hommes politiques ne doivent pas faire abstraction. On pourrait lui reprocher le fait que tout ce qui concerne la vie des émigrants n’apparaît pas dans son étude, de même qu’il n’y a pas de réflexion sur le différence entre mobilité et migration. Mais on y trouve, en revanche, l’utilisation des recensements, des statistiques, des documents officiels et plus de six cents sources secondaires dans différentes langues sur l’histoire, la sociologie et l’économie rurales. Il est donc certain que ce travail constituera à l’avenir une référence obligatoire pour étudier la montagne espagnole et ses relations avec l’Europe.

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Alejandro Tortolero

Michel Vivier, Savoirs et secrets des jardiniers normands, Condé-sur-Noireau, Éditions Charles Corlet, 2007, 170 p., 22,50 €

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Dix ans après Jardins ruraux en Basse-Normandie (Caen, CreCeT, coll. « Les Carnets d’ici », 1997), Michel Vivier publie ici un ouvrage autrement plus complet sur les « Savoirs et secrets des jardiniers normands ». Agronome retraité de l’inra, il avait pour mission la recherche de qualité de la prairie normande. À ses « heures perdues » il arpentait la campagne normande, inventoriant les petits jardins ruraux. Ce travail considérable d’enquêtes et de collecte de témoignages est devenu aujourd’hui la précieuse matière qui nourrit cette étude « vivante » de l’histoire des jardins normands depuis deux siècles.

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Avec l’élan donné au xixe siècle, le jardin familial devient un enjeu social et économique : production de légumes, cultures de plantes médicinales, de fleurs et de petits fruits… Depuis les gestes pour préparer la terre, ensemencer, sarcler, récolter les plantes jusqu’à leur préparation à la cuisine, on y voit tour à tour le jardinier et la jardinière s’affairer autour des planches, des espaliers et des bordures, etc. Le choix des semences est réglé par les échanges entre voisins. C’est ainsi que se développent quelques célèbres variétés régionales menacées aujourd’hui d’extinction. Les usages des légumes, des fleurs et des fruits sont souvent communs aux trois départements mais les mots sont différents pour le dire. Certains usages sont très localisés : la soupe à la graisse est inconnue du pays d’Auge où pousse le lotot qui sert à parfumer les laitages.

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« Savoirs et secrets des jardiniers normands » est une monographie sur le jardin normand dans sa plus fine diversité. Michel Vivier a rédigé cette étude avec la plus grande rigueur scientifique et sur le ton de la plus délicieuse narration. Un ouvrage à classer parmi les ouvrages importants sur le sujet qui peut aussi être confié aux jeunes lecteurs, pour leur raconter le jardin de leur grand-père.

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Christiane Dorléans

Dominique Danthieux et Philippe Grandcoing, La Limousine, histoire d’une race bovine, xixe-xxe siècles, Limoges, Pulim, 2007, 253 p., 25 €

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Les historiens limousins avaient produit, au cours de l’année 2006, deux ouvrages consacrés l’un à l’innovation dans les campagnes limousines (voir hsr n° 22) et l’autre à l’élevage équin (voir hsr n° 27) ; l’année 2007 voit la parution, aux Presses Universitaires de Limoges, d’une étude consacrée à la race bovine limousine, aux spécificités et aux évolutions de ce type d’élevage dans les différents pays et terroirs de la région.

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Cet ouvrage concerne les xixe et xxe siècles, partagés en deux périodes, avant et après l’inscription, en 1886, de la race en herd-book. Les auteurs analysent dans un premier temps l’élevage d’un type bovin non encore défini de manière précise, et étudient dans un second temps les évolutions complexes d’un xxe siècle limousin en quête d’évolutions et de spécificités économiques, inscrivant toujours l’élevage dans un contexte agricole global.

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L’ouvrage comporte six chapitres. Les quatre premiers sont dus à Philippe Grandcoing, président de l’association de Rencontre des historiens du Limousin. Il propose tout d’abord une synthèse utile et particulièrement intéressante sur l’élevage bovin en Limousin au xviiie siècle. Il utilise plusieurs statistiques du début du xixe siècle : celle de Louis Texier-Olivier de 1808, les sources des préfectures de 1813, ou encore l’enquête effectuée auprès des maires en 1829. Il fait l’analyse critique de ces données en se référant aux travaux de Jean-Pierre Delhoume sur l’Ancien Régime, mais aussi aux écrits contemporains, tel le mémoire sur l’engraissement limousin de Juge de Saint-Martin en 1791 ou bien les avis anglais d’Arthur Young et parisien de Tessier et de l’Encyclopédie méthodique.

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Le croisement de sources d’une fiabilité inégale montre l’importance de cette activité d’élevage, qui permet des rentrées d’argent non négligeables dans les campagnes limousines, par l’élève et le commerce de bœufs gras. Ceci va se graver en image pérenne dans les mentalités régionales et nationales, du fait surtout de l’approvisionnement de Paris, qui se fait particulièrement en hiver et au début du printemps. On élève aussi quantité de jeunes bêtes pour fournir les différents terroirs limousins, mais aussi les départements voisins, en bêtes de travail ou de harnais. En somme, on distingue des pays d’engrais (le nord de la région), des pays d’élève (les hauteurs) et des « pays de charroi », toutes spécialisations qui se développent dès le siècle des Lumières, voire auparavant. Déjà le type limousin présente une certaine uniformité, dans le poil, qui va du rouge au froment et dans quelques formes et spécificités physiques, critères qui posent les principes d’une sélection dans la reproduction.

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Les chapitres ii et iii montrent comment l’activité évolue et comment la race se définit, progressivement, jusqu’au herd-book de 1886. L’auteur se penche surtout sur le cas de la Haute-Vienne, étudié à partir de livres de raison et surtout de livres de comptes, dans le contexte délicat de la première moitié du xixe siècle, quand l’engraissement ne paraît pas très rentable pour les exploitants et quand la viande de bœuf commence à perdre de son importance au profit des viandes de vache et de veau. Dans un discours progressiste toujours plus affirmé, les théoriciens veulent améliorer l’hygiène, la nourriture, la sélection des reproducteurs ; ils s’interrogent sur l’amélioration des animaux, dans une période où le gouvernement, par le biais de l’inspecteur général Yvart, met l’accent sur l’apport de la durham ; quelques éleveurs se plaisent d’ailleurs à introduire du sang agenais dans le cheptel régional, par des croisements qui, aux yeux de certains auteurs, se justifient plus que ceux faits avec la race anglaise : le type agenais propose en effet une couleur proche de celle du Limousin, critère d’importance, et d’autres apports intéressants, notamment en ce qui concerne la forme de l’arrière-train. Par contre, les propositions de croisement avec la salers ou la charolaise ne rencontrent aucun écho et les tentatives faites avec la durham aboutissent à un échec.

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Finalement, même après le couronnement de certains croisements exogènes lors des concours du milieu du siècle, les éleveurs choisissent une autre voie pour améliorer le cheptel : il est maintenant surtout question d’améliorer le type limousin par une sélection interne. Cette idée, déjà bien défendue dans les années 1820-1840 par certains agronomes de la région, va être appliquée à grande échelle dans la seconde moitié du siècle, avec l’appui de la Société d’Agriculture de Limoges qui joue encore un rôle important auprès des notables et administrateurs qui sont eux-mêmes propriétaires de grands domaines.

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Le bœuf de travail est toujours bien présent, mais il est relégué derrière la spécialisation vers l’engraissement qui est plus viable économiquement. Les grands propriétaires jouent un grand rôle dans le développement de cette activité qui demande beaucoup de capitaux pour améliorer les troupeaux ainsi que certaines prises de risques, notamment celui qui consiste à garder des individus exclusivement destinés à la reproduction et à les mettre à la disposition des métayers et autres paysans voisins pour améliorer les souches de bestiaux. Ces mêmes grands propriétaires dominent les comices et récoltent la majorité des récompenses lors des concours, dans un mouvement de concurrence, d’émulation, de pédagogie, mouvement qui peut profiter aux petits exploitants. Ces derniers ne semblent ne pas avoir une place importante dans l’amélioration du cheptel, même si l’auteur indique bien qu’il est particulièrement difficile de mesurer leur rôle. Et ce sont encore les notables qui sont essentiellement concernés par le herd-book qui connaît un grand succès dès les années 1890.

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Dans ce mouvement de développement de l’élevage qui caractérise le xixe siècle, les structures ne changent pas fondamentalement ; les effectifs évoluent mais on retrouve les spécialisations des différents terroirs : l’engraissement au nord et la surreprésentation féminine pour le trait sur les hauteurs, des prés de fauche et des pâturages qui ne sont pas accrus, un métayage encore très présent, de petites exploitations que l’on ne parvient pas encore à bien connaître. Dominique Danthieux montre cependant que quelques changements s’amorcent dès avant la Première Guerre mondiale, tel le développement des prairies artificielles et des diverses racines, pommes de terre et topinambours, ainsi que des plantes sarclées. Il observe une ouverture commerciale de plus en plus affirmée, à partir d’un réseau ancien et déjà complexe avec les régions voisines, des contacts rationalisés avec Paris et les autres villes du Nord et de l’Est, ou encore avec l’étranger, de l’Italie qui offre un débouché pour l’engraissement des veaux à partir des années 1960, à la Nouvelle-Calédonie qui peuple ses prairies de la race limousine. Dans le même temps la région limousine vit une période économiquement difficile car sa population vieillit. Le dernier chapitre de l’ouvrage étudie le développement des organisations d’agriculteurs, coopératives et ceta, groupements plus démocratiques que par le passé, qui viennent réagir au niveau local vis-à-vis du contrôle étatique qui s’affirme dès après la Seconde Guerre mondiale dans le domaine agricole. Si l’engraissement en « plein air intégral » est assez peu suivi, l’insémination artificielle se développe tandis que s’affirme la vocation herbagère de l’aire limousine.

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Il manque peut-être une bibliographie récapitulative, et l’on souhaiterait davantage de cartes, mais on se réjouit d’une étude qui englobe toutes les facettes d’un sujet complexe, avec le recours très précieux à un type de sources encore peu analysé, à savoir les livres de comptes, qui, croisés ici avec les données statistiques et les textes contemporains, permettent de faire avancer considérablement la recherche historique.

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Florian Reynaud

Juan Carmona et James Simpson, El Laberinto de la agricultura española. Instituciones, economía y organización entre 1830 y 1936 España, Saragosse, Prensas Universitarias de Zaragoza, 2003

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Le livre de Juan Carmona et James Simpson constitue un apport fondamental pour l’histoire agraire espagnole dans la perspective de la Nouvelle Économie Institutionnelle. La vitalité de cette discipline peut s’observer dans les nombreuses publications et séminaires qu’organise la Société Espagnole d’Histoire Agraire. À partir de ses activités, nous pouvons voir, à travers des analyses récentes, comment les historiens espagnols interprètent le retard de l’agriculture espagnole. Les facteurs traditionnels comme l’absentéisme des propriétaires ou l’inefficacité de la grande propriété ont été remplacés par d’autres causes comme les restrictions technologiques et environnementales. Carmona et Simpson nous offrent une autre explication. Après avoir fait une analyse minutieuse de l’histoire agraire espagnole et européenne, les auteurs examinent les causes qui sont communément présentées comme bases du retard : le mauvais fonctionnement du marché du crédit, le manque de rationalité de l’organisation de la propriété, la conception déficiente des contrats agraires, l’absentéisme.

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Ils signalent cependant que ni ces facteurs, ni l’inefficacité des institutions n’ont engendré le retard, mais que ce dernier a été produit par le faible développement du secteur (p. 19). En effet, les bas niveaux de production et de productivité de l’agriculture espagnole ne sont pas corrigés par les institutions. Pour les auteurs, les institutions c’est-à-dire les modes d’organisation économique formels et informels, les contrats, le système politique ou même les valeurs exercent un rôle fondamental pour réduire l’incertitude et les coûts de transaction, créer des stimulations et faciliter l’échange et l’organisation économique. Des concepts comme les droits de propriété, les coûts de transaction, l’information asymétrique et son impact sur le comportement économique sont analysés dans le secteur agraire espagnol entre 1850 et 1936. À l’issue de cette étude, ils soutiennent que les institutions n’ont pas été inefficaces mais que les modestes résultats de l’agriculture espagnole ont été engendrés par la faiblesse de la demande urbaine extérieure, par la faible qualification des agriculteurs qui ne se sont pas rapidement adaptés aux techniques de cultures développées dans le nord de l’Europe, par le faible développement des réseaux de commercialisation et la lenteur de l’exode rural (p. 51).

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Les auteurs rejoignent la thèse de Grantham (1989) qui avait signalé que, pour des pays comme la Grande Bretagne ou la France, la disponibilité des marchés et la croissance de l’économie non agricole avaient été des facteurs dominants pour expliquer la croissance de la productivité dans l’agriculture (« Agricultural supply during the industrial revolution : French evidence and European implications », Journal of Economic History, vol. xlix, 1989, n° 1, p. 43-72). Ils ouvrent également, selon moi, un débat concernant le rôle de la répartition de la propriété foncière et sur l’action publique de l’État.

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En effet, nous rencontrons ce débat tout au long du livre, mais surtout dans la dernière partie. Dans la première, « Les institutions et l’agriculture », les auteurs décrivent quelques caractéristiques de l’évolution de l’agriculture espagnole depuis le xviiie siècle, ainsi que les concepts utilisés dans leur travail. Dans la seconde, « Les contrats agraires », ils dédient plusieurs chapitres à l’étude des marchés du travail, la location de la terre en Castille et la rabassa morta en Catalogne. Dans la troisième partie, « L’organisation agraire et le développement de nouvelles institutions », les auteurs analysent le fonctionnement des grandes propriétés aristocratiques. Ils analysent en détail le système de dispersion des propriétés, la diffusion tardive et concentrée du mouvement coopératif en Espagne, l’usure et le faible développement de la banque rurale. Ils concluent sur le rôle de l’État dans le développement des institutions agraires.

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Le thème de la répartition de la propriété fait l’objet de deux chapitres. Les auteurs se demandent si la réforme agraire libérale a été une occasion perdue d’imposer une redistribution plus égalitaire de la propriété. Dans la partie finale, ils présentent une série d’arguments autour des résultats qui auraient pu être attendus de la réforme agraire de la IIe République. Ils pensent que la redistribution des terres aurait pu avoir un effet positif sur l’inégalité des rentes mais qu’elle n’aurait pas entraîné une augmentation de la productivité rurale. Ils remarquent que lorsque les propriétaires surveillent et contrôlent mieux leurs parcelles, comme dans le cas de la viticulture et des terres irriguées, les exploitations sont plus productives (p. 204). On peut cependant penser qu’en éliminant les grandes propriétés, on aurait abouti à un usage plus efficace de la terre et du travail.

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Ceci est particulièrement net pour les terres louées en Castille. Les difficultés que rencontraient les propriétaires pour collecter les rentes les amenèrent à imposer des contrats à court terme et à préférer des cultures faciles à surveiller. De son côté, le paysan locataire manquait de motivation vu la courte durée des contrats, et de plus, l’obligation de payer la rente réduisait ses excédents. Si les paysans avaient été propriétaires, ce cercle vicieux se serait probablement interrompu, et la spécialisation, qui est un moyen efficace pour améliorer la productivité, aurait été facilitée.

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Nous rejoignons par ailleurs Domingo Gallego, qui dans son analyse de la pensée de Douglass North, signale qu’enrichir les uns au détriment des autres affecte négativement l’ensemble de la société. Ceci est, selon North, une des raisons principales qui explique la persistance du retard de quelques sociétés (Domingo Gallego, « Las empresas y los derechos de propiedad. Propuestas desde la economía institucional » in Robledo y López (dir.), ¿ Interés particular, bienestar público ? Grandes patrimonios y reformas agrarias, Saragosse, Prensas Universitarias de Zaragoza, 2006, 36 p.). C’est également l’avis de Vicente Pinilla (« Sobre la agricultura y el crecimiento económico en España, 1800-1935 », Historia Agraria, 34, 2004, 151 p.) La redistribution de la terre semble un moyen pour obtenir les choses dans le respect du droit. Dans un contexte social respectueux du droit de propriété, la seule voie serait de produire, échanger et négocier les redistributions de la rente ou de la richesse, mais celle-ci était freinée par l’existence de la grande propriété.

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L’autre aspect était celui du rôle de l’État. Selon moi, l’État a été une institution qui n’a pas accompli son rôle dans le développement de l’agriculture par une action efficace pour faciliter l’action collective, soit en investissant dans l’irrigation des champs et les moyens de transport, soit en développant la recherche technique, soit par la divulgation scientifique et l’éducation. Nous savons par exemple, selon les calculs de Vicente Pinilla, que la réalisation de travaux d’irrigation stimulés par l’État aurait entraîné au moins le triplement de la production par hectare. Nous voyons donc ici les effets d’une action publique insuffisante. En effet, les États-Unis Mexicains, ancienne colonie la plus importante d’Espagne, avaient une superficie irriguée en 1907 d’un million et demi d’hectares, chiffre que l’Espagne ne dépassera pas avant la décennie 1960 (François Hérin, « Consideraciones sobre la valoración social del agua », Investigaciones Geográficas, 31, Universidad de Alicante, 2003, 9). Bien que, jusque vers 1910, la demande urbaine au Mexique ait été limitée par le faible développement des villes, par les énormes problèmes de transport dans un pays vaste, entouré de montagnes et avec une population inférieure de presque cinq millions à celle de l’Espagne, l’action de l’État et des particuliers y a été plus efficace. Dans cet ouvrage par ailleurs satisfaisant et convaincant, il semble donc que deux hypothèses auraient du être examinées : celle de l’inefficacité de l’État et celle des déséquilibres générés par les grandes propriété.

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Malgré ces remarques, il apparaît que ce livre est une preuve de la solidité que les études d’histoire agraire espagnole ont atteint ces dernières années. Nous sommes sans doute face à deux des chercheurs les plus représentatifs des avancées de cette historiographie aussi bien par le contenu et la rigueur de leurs analyses, que par l’importance du débat qu’elles suscitent.

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Alejandro Tortolero

Alain Denizet, Au Cœur de la Beauce, enquête sur un paysan sans histoire. Le monde d’Aubin Denizet 1798-1854, Luisant, Éditions Centrelivres, 2007, 336 p., 24 €

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Cet ouvrage s’inscrit dans deux filiations : l’une est intellectuelle, celle d’Alain Corbin dont l’auteur a souhaité suivre les méthodes employées dans la recherche du monde du sabotier Pinagot, l’autre est familiale puisque le héros du livre est un lointain aïeul, qui a laissé sa signature comme seule trace écrite. C’est le monde d’une commune de la Beauce, au sud-est de Chartres, Germignonville, qui nous est décrit, avec en figure centrale un « laboureur » moyen, relativement aisé, un petit notable, et ce grâce à la mise en œuvre de toutes les archives publiques utilisables (faute de papiers de famille). Outre les sources déjà disponibles pour le xviiie siècle (registres paroissiaux, archives notariales et judiciaires), le xixe siècle offre d’autres documents dus au développement de différentes institutions (registres de délibérations municipales, cadastre, enquêtes agricoles, dossiers électoraux). Grâce à elles, l’auteur peut dessiner quelques traits psychologiques de son ancêtre qui fut bien « sans histoire » : homme paisible et discret, il a peu fréquenté l’étude du notaire ou le bureau du juge de paix, mais il fut un conseiller municipal consciencieux et un électeur assidu quand il put voter. Né en 1798, comme Pinagot, mais mort plus jeune (en 1854), il a connu des temps difficiles au début de son existence puis dans son âge mûr : guerres de l’Empire suivies de l’occupation prussienne, troubles politiques, en 1830, 1848, 1852, qui eurent des retentissements importants dans la commune.

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Les neuf chapitres permettent d’aborder toutes les facettes de l’existence de l’homme mais aussi de la « société englobante » à l’échelon local. Sa vie se déroula entièrement dans la même commune mais sans y être enfermée ; ses différents lieux d’habitation, « hameaux » où il passe sa jeunesse, bourg dans le centre duquel il vient s’installer à l’âge mûr, rendent visible l’organisation de l’habitat dans la commune. Les relations les plus importantes se font avec les bourgs voisins qui abritent l’un les institutions judiciaires (juge de paix) et juridiques (notaire), l’autre un très important marché ; s’il va à Chartres c’est pour se rendre à la préfecture mais aussi au séminaire diocésain où son fils fait ses études.

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Dans la famille de Denizet et la société de son village vivent quelques fortes personnalités, en particulier des femmes que leur minorité juridique n’empêche pas d’assumer des responsabilités et de jouer un rôle important dans l’économie familiale et locale. Ainsi, sans se remarier, sa mère sut assumer, après son veuvage, la gestion d’une grosse exploitation et organiser sa succession grâce à une donation-partage ; on rencontre aussi une sage-femme qui, issue d’un milieu pauvre, acquit un réel savoir et conclut un mariage qui fut jugé scandaleux. L’étude des comportements familiaux de Denizet valide clairement les conclusions des études de démographie. Endogamie et homogamie expliquent le choix de son épouse qui, de plus, lui apporta une dot importante puisque la mort fit d’elle une enfant unique. Sa famille est nucléaire, comme ailleurs en Beauce, mais il eut plus d’enfants (7, dont deux meurent jeunes) que la moyenne. Il exerce des responsabilités dans sa parenté comme subrogé tuteur de ses neveux et si lui-même semble respecter les règles de la morale, il n’en va pas de même dans sa famille proche et au village.

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Dans la vie quotidienne, certains temps et lieux forts apparaissent ; le soir est un moment de rencontre, de déplacement, de bavardage, éventuellement de violences. Les lieux, qui ne se résument pas au cabaret, et les temps où les paroles peuvent être captées sont variés. Les ventes aux enchères où l’on peut voir qui achète quoi retiennent aussi l’attention. Denizet n’est pas un pilier de cabaret et il n’est mêlé à aucune affaire judiciaire. Pourtant la « société englobante » est marquée par la violence (coups et blessures, infanticides, incendies volontaires contre lesquels des moyens de lutte sont mis en place malgré leur coût) qui atteint en Eure-et-Loir des niveaux plus élevés que dans les départements voisins ; on se souvient encore des méfaits de « bande d’Orgères » pendant les dernières années du xviiie siècle. La cause en serait l’abus d’alcool (mais ce dernier n’épargne pas les régions proches).

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Grâce à son héritage et aux terres que lui apporte son épouse, Aubin Denizet est, avec 18 ha, un des principaux propriétaires paysans de la commune, où cependant la terre appartient en majorité à des forains, et il fait travailler un nombre élevé de journaliers ; mais ses méthodes culturales sont restées tout à fait traditionnelles. Sa prudence et sans doute aussi la chance lui ont permis de maintenir son rang, et donc son honneur, et de ne pas tomber au rang de journalier comme un de ses beaux-frères. On entre là dans l’intimité des familles car la défense de la propriété est au cœur des relations ; le moment des partages successoraux est souvent crucial. Le rôle du juge de paix, comme arbitre, comme régulateur des tensions sociales est bien mis en évidence ; mais il ne réside pas sur place, au contraire d’autres individus, qui, à des titres divers, jouissent de prestige et d’autorité dans la communauté. Viennent d’abord le noble, le baron de Cambray, le plus gros propriétaire de la commune, un personnage familier puisqu’il réside souvent dans son château et que sa famille est implantée de très longue date, et le curé, qui est bien accepté mais dont l’influence décline fortement, sauf auprès des petits notables comme Denizet. Le médecin reste encore un personnage lointain mais auquel on n’hésite pas à avoir recours. Phénomène plus nouveau, la place de l’instituteur grandit ; la commune est désormais dotée de façon durable d’une école, pour garçons et filles. Denizet a, d’une manière ou d’une autre, côtoyé tous ces notables, en particulier grâce à l’exercice de fonctions officielles ; il a été membre du conseil municipal, du conseil de fabrique, du bureau de charité ; il a vu s’élever deux bâtiments publics nouveaux, l’école et la mairie ; ses horizons se sont élargis et à son humble place il a participé aux événements nationaux. Modeste acteur de la vie quotidienne, citoyen paisible, il est un bon représentant de ces ruraux qui ne sont souvent perçus que dans la masse.

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Un tel travail dépeint d’abord la destinée d’un individu au sein de sa communauté de vie mais au delà l’existence de cette dernière selon une voie qui mérite d’être explorée ; grâce à la synthèse de documents qu’il est parfois difficile de croiser et il peut représenter une utile alternative à l’exercice de la généalogie.

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Brigitte Maillard

David Bensoussan, Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’Entre-deux-guerres, Paris, Fayard, coll. « Nouvelles études contemporaines », 2006, 658 p., 32 €

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Cet ouvrage, issu d’une thèse soutenue à l’Institut d’Études Politiques de Paris sous la direction de Serge Berstein, offre une riche étude sur les droites à l’échelle régionale de la Bretagne, sur cinq départements ; l’auteur complète et renouvelle toute une historiographie sur le champ politique breton allant d’André Siegfried à Suzanne Berger (André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest, Paris, A. Colin, 1913 ; Suzanne Berger, Les Paysans contre la politique, Paris, Seuil, 1973). D’emblée, nous saluons la publication d’une telle thèse – certes en version abrégée –, mais qui apporte un regard neuf et des conclusions qui tranchent avec des études précédentes sur l’histoire politique de la Bretagne. David Bensoussan propose au lecteur une démonstration claire, qui s’appuie sur des sources variées et originales, tant publiques que privées. Ainsi, il éclaire le rôle du catholicisme, en particulier du clergé, analysé « comme ‘lien organique’ entre les structures sociales et les réalités politiques et idéologiques en Bretagne ». Ce travail sérieux et minutieux est convaincant et surtout il permet de comprendre les formes de politisation singulières des droites en Bretagne, de leur culture politique, en liaison étroite avec les querelles religieuses, mobilisant les héritages avec l’image du chouan, mais aussi les effets induits de la Grande Guerre avec une rupture forte de l’Union sacrée concrétisée par la politique des radicaux du Cartel des gauches et la crise économique du début des années 1930. Les temporalités des années 1920, puis des années 1930 sont particulièrement bien mises en valeur, soulignant les ruptures, les évolutions et les recompositions. L’analyse fine du « bloc agraire », empruntée à Gramsci, permet de comprendre les enjeux sociaux, politiques et culturels, soulignant « la forte cohésion unissant l’aristocratie foncière, le clergé et une grande partie de la paysannerie autour de la défense d’un modèle de société hiérarchique finalement très proche de celui qui caractérisait la Bretagne rurale de l’Ancien régime ».

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Dans une première partie, intitulée « Les années vingt : le temps des affrontements », David Bensoussan observe la sortie de guerre et les lectures qu’en font les catholiques. S’il rappelle « l’impossible apaisement religieux », l’auteur évoque avec finesse la mobilisation catholique bretonne contre le Cartel des gauches. Il s’emploie aussi à souligner le poids prépondérant de l’Action française, concurrencée toutefois par un courant plus moderne et progressiste, celui de la démocratie-chrétienne. Ce n’est qu’avec la condamnation pontificale de l’Action française en 1926, que le courant démocrate-chrétien grignote un espace politique original, bouleversant les structures hiérarchiques traditionnelles en s’immisçant entre le peuple et les élites épiscopales restées attachées à l’ordre ancien. (« L’épiscopat breton dans la tourmente »). Dans ce processus d’émancipation populaire, l’auteur analyse avec force le rôle de la presse quotidienne régionale, L’Ouest-Éclair, aboutissant au tournant des élections législatives de 1928, où s’affrontent démocrates-chrétiens et conservateurs.

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La deuxième partie « Identités, cultures politiques et réseaux d’influence des droites bretonnes » fournit une analyse stimulante des cadres qui structurent la vie politique ; la place du catholicisme est alors primordiale. David Bensoussan revisite avec perspicacité la géographie électorale de la Bretagne, celle qu’« avait dégagée A. Siegfried » rappelant que la droite est minoritaire, mais qu’elle dispose de bastions solidement ancrés (le bastion léonard, le Vannetais, les marges vendéennes, les marges orientales de l’Ille-et-Vilaine). Toutefois, l’auteur relève également le poids des terres répulsives, hostiles aux droites catholiques.

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Cette analyse des structures souligne le poids de l’aristocratie terrienne dans cette domination, ce sont les « hiérarchies acceptées » de la typologie de Pierre Barral, toutefois des régions de petites propriétés attachées à la droite catholique, comme le Léon, soulignent la complexité des enjeux politiques ; il n’y a pas d’histoire monocausale, mais des facteurs qui s’emboîtent, en particulier celui de « la lecture du passé » proposée par un clergé omniprésent. La contre-révolution portée comme héritage est sans cesse réactualisée et participe à forger cette culture politique. Le monde rural, et en particulier la paysannerie sont au cœur de cette rhétorique de l’ordre naturel des choses, voire de l’ordre éternel des champs ; « la foi et la terre » sont le socle d’une pensée qui dénonce les méfaits de la ville réactualisant pour l’Entre-deux-guerres les notions véhiculées par l’agrarisme, afin d’affirmer une conception organiciste de la société. Dans cette logique, le régionalisme affirmé – « Feiz ha Breiz », foi et Bretagne – participe à cette vision idéalisée et passéiste, une sorte de butte-témoin d’un monde à sauvegarder, loin d’une « tentation sécessionniste ». David Bensoussan s’attache également à souligner les formes d’encadrement et de formation de la jeunesse s’appuyant sur une multitude d’œuvres sociales au cœur de la paroisse, le tout relayé par une presse active ; mais le point nodal de ce repli identitaire reste la question scolaire : l’école catholique est l’objet d’une défense vaille que vaille, véritable reflet de l’engagement communautaire.

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Cette structuration qui permet à l’aristocratie terrienne catholique de dominer la société rurale doit beaucoup aux formes traditionnelles de l’encadrement syndical. Toutefois, la rivalité entre démocrates-chrétiens et conservateurs conduit à l’émergence d’un syndicalisme original loin de celui des agrariens, défendant les petits producteurs, celui des « cultivateurs-cultivants ». Les conservateurs ne désarment pas et lancent une puissante Union régionale des syndicats agricoles.

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Enfin, la troisième partie – « Les années trente : le temps des recompositions » – apporte un regard neuf sur la crise économique et ses conséquences politiques. En premier lieu, la condamnation de L’Ouest-Éclair et ses effets induits marquent les difficultés du courant démocrate-chrétien qui n’a pas su s’adapter à la recomposition d’une droite conservatrice nouvelle. Les effets de la crise économique, avec l’irruption de la paysannerie sur la scène politique donnent lieu à des ajustements historiographiques importants ; d’abord, il s’agit pour l’auteur d’analyser dans sa complexité l’émergence d’un courant politique nouveau, le dorgérisme, qui n’est pas seulement l’expression d’un « fascisme vert », mais qui s’allie aux notables agrariens traditionnels. « Bras nus et mains pures, nous irons nettoyer Paris » clament les militants, ouvrant alors un espace national à la vie politique bretonne, où la violence verbale s’accompagne, comme ailleurs, d’une violence physique, mais surtout d’actions directes, de luttes contre les saisies. Dans ce cadre, les dorgéristes rencontrent des mobilisations du Front populaire, en particulier de la cgpt et de la cnp. L’auteur montre comment le Front paysan a su réactiver un corporatisme qui se propose comme alternative au modèle républicain ; les notables agrariens en sont les principaux porteurs et inspirateurs, ce qui tend à minimiser, voire infirmer la thèse de Suzanne Berger. Les droites se renouvellent et se radicalisent en cette période de crise et de Front populaire avec l’émergence entre autres du psf : « le processus multiforme d’intégration de la Bretagne à l’espace national tend à réduire les spécificités de la vie politique bretonne et à la calquer sur les clivages qui organisent le champ politique national ». C’est la fin du mouvement d’intégration nationale, entamé au xixe siècle, qui se joue dans les années 1930 ; processus qui permet de prolonger les débats historiographiques initiés par Maurice Agulhon ou Eugen Weber au xxe siècle.

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La radicalisation des droites a pu initier et entrer en résonance avec Vichy, en particulier avec la nomination du comte de Guébriant à la tête de la Corporation paysanne, mais la Résistance, le retour à la République ont permis à la jac de peser encore plus sur les réalités locales, avec le triomphe du mrp, renouant avec les tentations démocrates-chrétiennes d’avant guerre. En attendant une future biographie d’Hervé de Guébriant, cet ouvrage doit être lu par les ruralistes, mais aussi par les politistes. Il illustre les enjeux d’une histoire multiscalaire qui s’appuie sur une analyse fine des structures et des temporalités : bref, un ouvrage qui marque un nouvel âge historiographique et qui fera date.

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Jean Vigreux

Xavier Vigna, Jean Vigreux, et Serge Wolikow (dir.), Le Pain, la paix, la liberté. Expériences et territoires du Front populaire, Paris, La Dispute-Éditions Sociales, 2006, 384 p., 26 €

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L’ouvrage est la publication, dont il faut saluer la rapidité, des actes d’un colloque tenu à Dijon quelques mois auparavant. Le titre est une reprise du slogan emblématique du Front populaire, et le sous-titre précise les enjeux de ce travail collectif. Les deux communications, l’une liminaire, l’autre terminale, de Serge Wolikow dressent un bilan historiographique et dégagent les enjeux épistémologiques de l’étude du Front populaire. Après avoir présenté rapidement les lignes de force qui structurent l’ouvrage, nous nous attacherons à l’analyse des contributions qui accordent une place privilégiée au monde rural.

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Les communications sont distribuées en quatre grandes parties. La première, intitulée « Territoires du Front populaire et pratiques militantes », est celle qui intéresse le plus directement l’historien ruraliste ; elle sera développée plus loin. Dans la deuxième partie, « Engagements des intellectuels, héritages et inventions », plusieurs communications traitent des relations entretenues avec les milieux universitaires (aussi bien littéraires, avec la figure de Lucien Febvre et l’entreprise de L’Encyclopédie française, que scientifiques). Alexandre Courban et Nicolas Météry étudient ensuite deux journaux de la mouvance communiste, Ce Soir et Monde. La troisième partie, « Inscriptions internationales », mesure les échos souvent limités et retrace les expériences parfois décevantes des stratégies de Front populaire en Europe du Nord, en Espagne, au Portugal, au Chili, mais aussi aux yeux de la gauche allemande, des antifascistes italiens et des militants vietnamiens. La dernière partie enfin, consacrée aux « Usages mémoriels », est assez diverse. Outre une étude de Stéphane Gacon sur l’amnistie, elle comporte une communication de Philippe Poirrier, qui restitue le regard porté sur la politique culturelle du Front populaire par les différents ministres depuis André Malraux et l’émergence de ce thème comme un véritable objet d’étude autour des travaux de Pascal Ory. Deux contributions de René Mouriaux (pour la cgt) et Xavier Vigna (pour les acteurs de 1968) analysent les usages politiques de l’expérience du Front populaire par les acteurs du mouvement social après la Seconde Guerre mondiale.

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Quatre chapitres sont largement consacrés au monde rural. Gilles Vergnon offre une grille d’analyse des « Processus de politisation et mobilisations politiques » (p. 29-42). Il met en lumière le développement des comités antifascistes, lesquels révèlent d’authentiques mobilisations populaires en milieu rural, partiellement captées à leur profit par les partis politiques (et singulièrement le pcf). Alors que plusieurs comités se concurrencent parfois dans les villes, l’union est générale dans les communes rurales, où les forces de gauche se retrouvent systématiquement unies dans une même organisation. Gilles Vergnon insiste dans sa conclusion sur la force du référent républicain, qui conduit les acteurs de ces comités à se penser comme antifascistes, et nourrit des mobilisations inhabituelles et d’ampleur considérable en milieu rural, contribuant ainsi à une politisation accrue des populations concernées. Frédéric Monier, dans une communication au titre choisi (« ‘Monsieur Daladier, je suis las d’écrire’ », p. 53-68), décrit une facette non négligeable du métier politique, à savoir le rôle d’intercesseur du parlementaire entre les populations de sa circonscription et les diverses administrations. Il constate, pour les années 1930, la raréfaction des plaintes politisées (celles de militants se réclamant du radicalisme), la quasi disparition des sollicitations émises par des fonctionnaires et la substitution de demandes d’aides sociales aux demandes d’emplois publics. Le poids de la conjoncture économique se conjugue ici avec l’affaiblissement de la tutelle des élites locales traditionnelles. Ces deux contributions permettent une meilleure connaissance de la vie politique en milieu rural pour l’ensemble du sillon rhodanien, puisque Gilles Vergnon a exploité les archives départementales de l’Ardèche, de la Drôme et du Rhône, tandis que Frédéric Monier s’est appuyé sur celles de Vaucluse. Les communications de Jean Vigreux et Maurice Carrez élargissent le regard au reste de l’Europe.

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Jean Vigreux (« Regards européens sur les mobilisations rurales », p. 69-81) souligne les répercussions de la crise économique mondiale des années 1930 sur les campagnes européennes, et met en lumière la montée en puissance des partis agrariens, rappelant notamment l’implantation des nazis en Allemagne orientale. Alors que ces mouvements mettent l’accent sur la solidarité qui unit les ruraux, face aux villes et au mouvement ouvrier, la gauche rurale se mobilise tout d’abord au nom de la lutte des classes. Celle-ci revêt des formes diverses, de l’action directe contre les saisies frappant des exploitants endettés en France aux débats sur la réforme agraire qui agitent les formations constitutives du Front populaire espagnol. L’antifascisme prend rang parmi les causes d’engagement des paysans européens, que ce soit en France ou en Grèce. Il motive la réunion d’un congrès international contre le fascisme et la guerre, organisé à Bruxelles en septembre 1936, dans le cadre du Rassemblement universel pour la paix. Maurice Carrez se propose d’analyser « L’échec du Front populaire en Europe du Nord » (p. 241-254). Il évalue tout d’abord le poids des ruraux, qui forment la majorité de la population dans tous les pays concernés (Finlande et Scandinavie), et indique que les exploitants sont, de manière croissante, des petits propriétaires. La configuration de la vie politique présente des traits originaux par rapport au reste de l’Europe. La faiblesse des partis communistes y est générale, tandis que les sociaux-démocrates exercent le pouvoir, parfois dans le cadre de coalitions avec des agrariens que la gauche combattrait dans d’autres pays. C’est le cas en Suède où sociaux-démocrates et agrariens s’entendent grâce à des concessions mutuelles : l’impôt progressif y est admis par les agrariens, qui obtiennent un renforcement du protectionnisme. Ce compromis social, joint au fort sentiment de cohésion sociale qui anime les pays nordiques, explique, selon Maurice Carrez, l’échec de la stratégie de Front populaire, qui ne rencontre, à la fin des années 1930, que de faibles échos.

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Fabien Conord

Michel Proffit, La Ferme de l’Église à Boisemont, la grande affaire de ma vie professionnelle, tapuscrit, s. d. (2005), 250 p. (consultable au Pôle Rural de la msrh de Caen et à la bibliothèque de l’Académie d’Agriculture de Paris)

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Michel Proffit, membre de l’Académie d’Agriculture de France, a réuni sous forme d’« une mémoire confiée à l’écrit » les souvenirs de l’exploitation de sa ferme du Vexin normand. Cet ouvrage, hors commerce, reconstitue l’évolution d’une grande ferme pendant la seconde moitié du xxe siècle et offre une remarquable illustration des bouleversements subis par l’agriculture pendant cette période (voir aussi Pierre Brunet, « La ferme de Guitry revisitée », Annuaire des 5 départements de Normandie, 2006, t. 172, p. 101-108).

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Issu d’une des principales familles d’agriculteurs du Multien qui a essaimé en Brie, en Valois et en Soissonnais, il commença sa carrière à la ferme, relativement modeste (150 ha), de Marimont à Bassoles-Aulers (Aisne). Après quelques années, il cherche à s’agrandir dans le Vexin normand, région qui a déjà accueilli de nombreux horsains picards, beaucerons et flamands. Après un échec pour louer la ferme de Boisdenemets à Authevernes (Eure), il prend à bail la ferme de l’Église à Boisemont en 1947. Comme toutes les grandes exploitations du Vexin, ses 330 ha sont l’addition d’une série de baux autour d’un noyau central et il doit, à son tour, en obtenir le fermage. En 1955, grâce à l’aide de ses beaux-parents négociants du Nord, il acquiert la propriété de 165 ha, puis peu à peu de la plupart des autres locations. Il jouira même de 1960 à 1969 d’un bail supplémentaire de 70 ha. En dépit des échanges, seul le remembrement, réalisé en 3 opérations de 1959 à 1964, simplifiera le dessin parcellaire qui comprenait plusieurs centaines de pièces.

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En 1947, le système agricole prolongeait encore celui pratiqué pendant l’Entre-deux-guerres avec 37 % de blé, 18,5 % d’avoine, 10 % d’orge, 21 % de betteraves sucrières, 2 % de cameline, 11,5 % de prairies artificielles (luzerne, trèfle, minette), une troupe de 300 brebis et 4 attelées de 3 chevaux, plus un tracteur. Ce système, assez général en Vexin, éclate ensuite en diverses orientations selon les exploitants, rompant l’homogénéité régionale. À Boisemont, en 10 ans, les chevaux de travail et l’âne du berger disparaissent ainsi que les moutons. Michel Proffit se lance ensuite dans un élevage sélectionné de vaches laitières de race française pie noire, qui comptera plus de 200 bêtes avant son abandon en 1980 pour profiter des primes de cessation de production laitière. D’autre part, avec quelques initiateurs (Vermersch à Nojeon-en-Vexin, Puissant à Vesly), il introduit sur une échelle croissante la culture de la pomme de terre qu’il pratiquait déjà en Soissonnais, pomme de terre de consommation et surtout plants de pommes de terre de féculerie avec la coopérative « Étrépagny-Plants ». Blé, betteraves sucrières et pommes de terre constitueront les bases de l’assolement. Les autres cultures – lin à fibres ou à graines, légumes de conserves, colza, protéagineux, chanvre textile, etc. – ne seront que des productions temporaires. Après 1989, son fils David, qui lui succède, accentue le caractère exclusif d’une production végétale à base de blé, pommes de terre et betterave sucrière.

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La motorisation est devenue rapidement complète avec tracteurs et moissonneuse-batteuse dès 1950. Le personnel a été réduit de 22 à 12 en 1973, avant de tomber progressivement à 5 personnes. Cette évolution a entraîné de profonds changements dans les besoins en bâtiments, qui se sont traduits par des démolitions, des aménagements plus ou moins heureux, des constructions de hangars et des solutions rationnelles assez tardives.

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Toutes ces tâches n’ont pas empêché Michel Proffit d’assumer, plus que beaucoup de ses collègues, des responsabilités professionnelles à un niveau élevé : président de la Fédération nationale des ceta, de l’Association des éleveurs sélectionneurs de la race française frisonne pie noire, président de la fnsea de l’Eure, etc.

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Lorsque ses fils grandissent, il cherche des terres pour les installer dans le « désert français », car les reprises locales sont devenues trop onéreuses. Il trouve ainsi en Berry, dans le Val de Germigny, des domaines qu’il achète en 1966-1968 avec des emprunts et qui composeront la ferme des Mussons à Givardon (Cher), 210 ha, pour son fils Charles. Il renonce à l’élevage qui y était traditionnel, mais d’un très faible rapport, et après drainage et divers essais infructueux, il adopte un assolement blé-orge d’hiver-colza-jachère.

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L’ouvrage va plus loin que ces détails techniques, car il se lit comme un roman tant les évènements sont racontés d’une manière précise, détaillée, pittoresque et profondément humaine. On y trouve ainsi toutes les étapes des travaux de culture et de récolte, toutes les utilisations des matériels successifs. Et surtout les hommes y apparaissent toujours avec leurs noms, leurs origines familiales, leurs compétences, leurs comportements personnels. Ainsi se manifeste la solidarité de ces grandes familles d’agriculteurs : on ne recherche pas des terres sans le conseil des parents ou de cousins. Ainsi est révélé le climat des relations avec un personnel ouvrier assez revendicatif en Vexin. D’un autre côté, au fil des pages, sont évoquées les silhouettes des principaux agriculteurs de cette région : Henri Lemétais, Albert Vermersch, Emmanuel Lévesque, Philippe Bonnet, Auguste Chéron, etc. Et les détails des relations avec les artisans, les acheteurs, les coopératives, les industriels composent le tableau vivant d’une société rurale du Vexin d’avant 1980, aujourd’hui en grande partie disparue.

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Pierre Brunet

Farid Benhammou et Jean-Louis Senotier (dir.), La Cohabitation hommes / grands prédateurs en France (loup et ours), Actes du colloque des 1 et 22 mars 2004, Muséum d’Orléans, Recherches Naturalistes en Région Centre, n°14, 2004, 214 p., 12 €. Laurent Garde (dir.), Loup, élevage, s’ouvrir à la complexité…, Actes du séminaire technique des 5 et 16 juin 2006, Aix-en-Provence, cerpam - Institut de l’élevage - sime/suamme, 2007, 248 p., 25 €

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Ces deux publications d’actes de colloques concernent la relation de l’homme aux grands prédateurs, et plus spécifiquement le loup pour la seconde. Abordons-les ensemble tellement les propos sont complémentaires.

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La première correspond au colloque organisé conjointement par Farid Benhammou, géographe (engref-ird-Paris i) et deux associations de protection de la nature : ferus (Jacques Baillon) et Nature Centre (Jean-Louis Senotier) en 2004 à Orléans. Le sous-titre du colloque, non repris dans l’intitulé des actes, précise le questionnement : les modalités de l’intégration de la protection des grands prédateurs à l’ensemble des activités économiques, et en particulier agricoles, sur un même territoire sont-elles des « enjeux didactiques pour la conservation de la nature et le développement durable ? ». Avouons dès l’abord que la publication de ces actes souffre de l’absence d’une conclusion analytique et de la très inégale valeur des contributions, tant dans le fond que sur la forme : certaines ne font que reprendre les contenus de posters, d’autres retranscrivent textuellement les propos d’orateurs. La diversité des intervenants semble enrichir la perception du problème loup : quelques personnes issues du monde agricole se sont glissées au côté des universitaires (biologistes, anthropologues, géographes et sociologues) et des représentants d’organismes de protection de la nature. Mais, à y regarder de plus près, le monde agricole présent est bien particulier : Francis Chevillon, berger pyrénéen, représente l’Association pour la Cohabitation Pastorale alors que Renaud de Bellefon, animateur de la Confédération Paysanne Hautes-Pyrénées s’empresse de préciser qu’il s’exprime en son nom propre et non comme technicien lié à ce syndicat agricole dont il analyse la position ambiguë face aux grands prédateurs. Ces remarques n’ont pas d’autre but que de nuancer l’intitulé des actes : un tableau le plus objectif de la situation – le choix même de la formulation laissant à penser qu’il est possible – ne peut être dressé en laissant de côté tout un aspect de la question : celui de la nuisance, certes, mais également l’analyse de la crise profonde que traverse le monde pastoral, au-delà même du problème des grands prédateurs.

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En dépit de ces limites, l’apport de ce colloque est réel : riche de 24 contributions principales, l’ouvrage s’articule en quatre parties d’importance décroissante après que l’introduction de Laurent Mermet développe l’idée du loup et de l’ours modèles pédagogiques des problématiques de gestion conservatoire. L’analyse de la cohabitation entre les activités humaines et les grands prédateurs forme les première (loup) et seconde (ours) parties alors que la troisième, en considérant les grands prédateurs à l’étranger, ouvre l’horizon de la question à l’Espagne et au Portugal, mais aussi aux grands espaces de l’Amérique du Nord, de l’Inde et du Niger. Paradoxalement, deux textes seulement contribuent à « réfléchir sur la pastoralisme, l’environnement, la société » dans la quatrième partie.

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Laurent Mermet montre comment, au-delà de ses singularités, le débat sur les grands prédateurs ne fait que cristalliser les réseaux d’acteurs en jeu dans les problèmes agro-environnementaux : c’est un cas d’école pour l’analyse de l’interface entre agriculture et protection de l’environnement. Les clivages traditionnellement avancés : ruraux / urbains, Homme / Nature, technocrates / acteurs locaux n’existent pas et les rhétoriques binaires, donc simplistes, à l’œuvre dans tous les dossiers agro-environnementaux sont exacerbées à propos des grands prédateurs. Loups et ours fournissent à Laurent Mermet des supports d’analyse de ces discours, dans la sphère publique, mais aussi au sein de la communauté scientifique. Le retour du loup dans les Pyrénées fournit un cas d’école à Farid Benhammou : les jeux d’acteurs ne sauraient se réduire à un antagonisme entre pro et anti-loup car, derrière, c’est l’ensemble des acteurs qui œuvre pour que l’activité pastorale perdure. Au-delà des actions concrètes de ces derniers, c’est l’expression de valeurs qui est en jeu : Patrick Degeorges dégage des associations symboliques autour de la protection du loup selon qu’elle est liée à la conservation de milieux naturels ou à l’emprise des urbains sur les activités rurales alors que Alain Reynes, en une approche systémique, décrit la relation entre éleveurs et ours dans les Pyrénées. Pour le loup comme pour l’ours, plus que d’une question environnementale, il s’agit de réfléchir au devenir des montagnes. Le tourisme existe bien évidemment depuis longtemps dans ces espaces, mais, au-delà des principes de bonne volonté inscrits dans les chartes de développement durable qui intègrent l’ours, comment les acteurs du tourisme prennent-ils en main le retour de l’ours ? (Jean-Bernard Marsat). La question de la coexistence entre sociétés humaines et grands carnivores est abordée, de façon large et pluridisciplinaire, par João Pédro Galhano Alves, en ouvrant le débat aux tigres (Inde) et aux lions (Niger) tout en n’oubliant pas les loups (Portugal) : optimiste, il conclut à la possibilité de « vivre en biodiversité totale ». Ailleurs encore, en Amérique du Nord, la reprise en main de leur environnement par les Sioux conduit à la gestion des ressources (loups, coyotes et bisons) et à l’équilibre d’un peuple avec sa tradition (Danièle Vazeilles). En Espagne, les modalités de gestion de l’ours et du loup à Somiedo montrent l’importance des fonds affectés à la réserve mab pour le maintien des activités traditionnelles et la conservation du patrimoine culturel. Mais les mutations socio-économiques sont inexorables et l’agro-pastoralisme se retrouve toujours en première ligne des changements (Natalia Bonnet et Farid Benhammou).

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Beaucoup de conflits s’appuient sur une communication non maîtrisée, insuffisamment appuyée par des faits sérieux. C’est l’objet de la communication de Florent Favier qui analyse les propos tenus par des associations de protection de la nature : il en pointe les faiblesses et les approximations. Il précise en conclusion qu’une analyse du même type des arguments développés par les anti-loups n’aurait pas conduit à des conclusions différentes : le manque de rigueur nuit à l’objectif même de la communication. Jean-François Noblet et Isabelle Mauz ne montrent pas autre chose. La réintroduction de loups en France est une rumeur sans fondement scientifique : Jean-François Noblet le prouve et regrette le trouble jeté dans le débat par certains discours écologistes. Le manque de rigueur et l’incompétence de certains acteurs sont contre-productifs. Isabelle Mauz enfonce le clou : thèses lycophobes et lycophiles s’appuient, dans leurs propos parfois outrés, sur « les explications qui les arrangent ». Il existe pourtant des outils scientifiques pour apprécier la dynamique des populations : l’analyse génétique permettant un suivi individuel (Nathaniel Valière) ou l’étude des hurlements (Frédéric Sebe). Le cas est bien évidemment différent pour l’ours dont la population a été renforcée dans les Pyrénées, même si la communication institutionnelle a pu, là aussi, être défaillante (Évelyne Sanchis).

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Alexandre Emerit s’intéresse aux stratégies de gestion du loup dans différents espaces protégés en France. Il montre leur importance, pour la médiation et l’allocation de moyens, et insiste sur la prégnance du cadre administratif départemental dans tout le processus, même si la législation nationale ne s’est adaptée qu’avec retard aux réglementations internationales et européennes (Céline Randier).

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Les attaques des loups sur les troupeaux, et les moyens d’en limiter les effets, sont abordées sous forme de poster ou de communication brève. Les 22 000 ovins qui pâturent le massif des Monges, dans les Alpes-de-Haute-Provence, en subissent une soixantaine entre 1999 et 2001 avec une centaine de victimes par an selon Rodolphe Papet. Sans vouloir transposer les faits, l’analyse des fèces de sept meutes du centre du Portugal montre bien l’importance des proies domestiques dans leur régime alimentaire (Vanessa Rauël). Dans le même temps, les Hautes-Alpes se dotent de mesures de protection, avant même la mise en place du programme Life loup (Philippe Oleon) alors que des volontaires, au travers de Pastoraloup, aident les bergers (Jean-Luc Borelli et Natacha Heitz). Dans les Pyrénées, les éleveurs sont incités à adopter des chiens Patou (Cyprien Zaïre) et Francis Chevillon, éleveur-berger, raconte comment l’Association pour la Cohabitation Pastorale a « inventé » les bergers itinérants.

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En absence de conclusion digne de ce nom, retenons la contribution de Renaud de Bellefon et Farid Benhammou qui analyse le discours de la Confédération Paysanne. Si elle refuse le retour des grands prédateurs en même temps qu’elle promeut des pratiques proches de la nature, au-delà des positions officielles, la diversité des opinions est de mise. Comme pour beaucoup d’autres acteurs, les positions ne sont tranchées que pour autant qu’elles sortent du filtre du porte parole. Dans cette optique, les grands prédateurs sont bien un cas d’école d’analyse de relations multi-acteurs tellement ils figent les discours.

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Entièrement consacrée au concret de l’analyse du risque et de la protection des troupeaux, la seconde publication, coordonnée par Laurent Garde du cerpam (Centre d’Étude et de Réalisation Pastorale Alpes-Méditerranée) se distingue par sa grande qualité graphique avec, en particulier, une mise en page claire et des textes appuyés sur de nombreux documents iconographiques en couleur. Les contributions sont essentiellement le fait de techniciens de l’élevage (Institut de l’élevage, Service d’Utilité Agricole Montagne Méditerranéenne Élevage) et de la chasse (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage), les universitaires n’ayant pas voix au chapitre, si ce n’est dans les trois conclusions partielles des grandes parties (respectivement Pascal Bérion, géographe à l’Université de Franche-Comté, Isabelle Mauz, sociologue au cemagref et Gilles Brunschwig de l’enita de Clermont).

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Il s’agit dans une première partie de dresser un état des lieux des populations de loup, de leurs dégâts et de leur dynamique, des attaques de chiens dans les zones où le loup est encore absent, des systèmes pastoraux, seuls éléments sur lequel la technicité du monde agricole peut porter, le statut de protection du loup empêchant toute action sur le prédateur, du moins dans l’état actuel de la législation. Après l’exposé du contexte viennent l’accompagnement (deuxième partie) et l’évaluation des actions engagées (dernière partie). Le moyen de protection des troupeaux que constituent les chiens est connu : les efforts de la profession tendent aussi à diagnostiquer la vulnérabilité des espaces pastoraux et des systèmes d’élevage, en particulier en définissant leurs points faibles pour cibler les améliorations. Plusieurs contributions s’efforcent d’analyser les facteurs du risque selon le calendrier de pâturage, la gestion des déplacements quotidiens du troupeau, la présence et l’emplacement des parcs de garde nocturne, etc. L’analyse de quelques cas concrets complète les aspects théoriques parfois redondants d’une contribution à l’autre. Isabelle Mauz insiste sur la nécessaire adaptation des systèmes d’élevage, « quand l’innovation devient obligation ». Deux contributions sur l’évaluation des dégâts et le coût de la recherche administrative d’une combinaison pastoralisme-protection du loup intrigent : comment tout cela finira-t-il avec près d’un million d’euros de dégâts en 2005 alors que les loups augmentent de 15 à 25 % par an, couvrant des territoires toujours en expansion ? De nombreuses mesures techniques ont déjà été mises en place par les éleveurs, les bergers, et les organismes techniques qui les y aident. Les évaluations de la troisième partie montrent que, outre les aspects budgétaires, c’est l’accroissement de la charge de travail qui est une limite à la plupart des mesures mises en place : la surveillance continue du troupeau devient la règle, même si des stratégies individuelles adaptent au mieux les pratiques aux contraintes. À vouloir protéger le loup, dégrade-t-on les montagnes ? Volontairement provocatrice, la question a pourtant un fond de vérité : les alpages les plus risqués tendent à être abandonnés, concentrant la pression pastorale sur ceux qui peuvent être protégés plus facilement. Ainsi, les risques de surpâturage sont réels et cette conséquence environnementale de la réorganisation des pratiques d’élevage, imposée par l’adaptation à la présence du loup, ne doit pas être négligée.

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Éric Fabre

Titres recensés

  1. Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin (éd.), Autour des Libri coloniarum. Colonisation et colonies dans le monde romain, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006, 161 p., 30 €
  2. Marie-Pierre Ruas (dir.), Cultures des fruits et lieux de culture de l’Antiquité, du Moyen Âge et de l’Époque Moderne. Des savoirs en pratiques, des mots et des images, Actes du séminaire tenu à Toulouse, les 31 mars et 1er avril 2005, Archéologie du Midi Médiéval, t. 23-24, 2005-2006, Dossier spécial « La fructiculture », p. 3-206, 40 €
  3. Jean-Pierre Devroey, Puissants et misérables. Système social et monde paysan dans l’Europe des Francs (vie-ixe siècles), Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2006, 727 p.
  4. Philippe Racinet (dir.), Archéologie et histoire d’un prieuré bénédictin en Beauce : Nottonville (Eure-et-Loir), xe-xviie siècles, Paris, cths, coll. « Archéologie et Histoire de l’Art, 21 » 2006, 505 p., 40 €
  5. Elvis Mallorqui (avec la collaboration de Neus Puig et de Josep Torrent), Paisatge i historia de Sant Mateu de Montanegre. Els noms de lloc d’una parroquia de les Gavarres, Girona, ccg edicions/Ajuntament de Quart, coll. « Quaderns de les 7 Sivelles », 2003, 286 p.
  6. François Duceppe-Lamarre, Chasse et pâturage dans les forêts du Nord de la France. Pour une archéologie du paysage sylvestre (xie-xvie siècles), préface de Robert Delort, postface de Jean-Jacques Dubois, Paris, L’Harmattan, 2006, 316 p., 27 €
  7. Jean-Loup Abbé, À la Conquête des étangs. L’aménagement de l’espace en Languedoc méditerranéen (xiie-xve siècle), Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2006, 331 p., 30 €
  8. Jean-Michel Minovez et Patrice Poujade (dir.), Circulation des marchandises et réseaux commerciaux dans les Pyrénées (xiiie-xixe siècles). Circulació de mercaderies i xarxes comercials als Pirineus (segles xiii-xix), 7e Curs d’Història d’Andorra col.loqui d’Andorra, Toulouse, cnrs-Université de Toulouse-Le Mirail, 2005, 2 vol., 644 p., 35 €
  9. Nathalie Nicolas, La Guerre et les fortifications du Haut-Dauphiné. Étude archéologique des travaux des châteaux et des villes à la fin du Moyen Âge, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2005, 377 p., 40 €
  10. Francis Pomponi et Jean-Jacques Usciati, De Bastelica à Bastelicaccia, l’homme et l’espace en Corse-du-Sud, Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, 2006, 237 p., 23 €
  11. Abû Bakr Ibn Badr, Hippologie et médecine du cheval en Terre d’Islam au xive siècle. Le traité des deux arts en médecine vétérinaire, dit Le Nâceri, traduit de l’arabe par Mohammed Mehdi Hakimi, sous la direction de Christophe Degueurce et avec la participation de François Vallat et Annie Vernay-Nouri, Paris, Errance, 2006, 223 p., 27 €
  12. Timothy J. Tomasik et Julliann M. Vitullo (dir.), At the Table. Metaphorical and Material Cultures of Food in Medieval and Early Modern Europe, Turnhout, Brepols, 2007, 225 p.
  13. Alain Belmont, La Pierre à pain. Les carrières de meules de moulins en France, du Moyen Âge à la révolution industrielle, Grenoble, La Pierre et l’Écrit, 2006, 2 tomes, 264 + 348 p.
  14. Marie-Thérèse Lorcin, D’abord il dit et ordonna. Testaments et société en Lyonnais et Forez à la fin du Moyen Âge, Lyon, pul, 2007, 22 €
  15. Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup : 3000 attaques sur l’homme en France, xve-xxe siècle, Paris, Fayard, 2007, 625 p., 30 €
  16. Stéphane Gomis, Les « Enfants prêtres » des paroisses d’Auvergne, xvie-xviiie siècles, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, coll. « Études sur le Massif Central, n° 3 », 2006, 546 p., 44 €
  17. Micheline Baulant, Meaux et ses campagnes. Vivre et survivre dans le monde rural sous l’Ancien Régime, textes rassemblés et édités par Arlette Schweitz, Gérard Béaur et Anne Varet-Vitu, Rennes, pur, 2006, 414 p., 22 €
  18. Frédérique Pitou (dir.), Élites et notables de l’Ouest (xvie-xxe siècles), Entre conservatisme et modernité, Rennes, pur, 2004, 320 p., 30 €
  19. Yannis Suire, Le Marais poitevin : une écohistoire du xvie à l’aube du xxe siècle, La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherche, 2006, 525 p., 25 €
  20. Sylvain Vigneron, La Pierre et la terre. Le marché foncier et immobilier dans les dynamiques sociales de la France du Nord aux xviie et xviiie siècles, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2007, 415 p., 24 €
  21. Bertrand Forclaz, La Famille Borghese et ses fiefs. L’autorité négociée dans l’État pontifical d’Ancien Régime, Rome, Collection de l’École française de Rome, 2006, 418 p., 50 €
  22. Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire humaine et comparée du climat. Disettes et révolutions 1740-1860, Paris, Fayard, 2006, 598 p., 25 €
  23. Christian Poitou, Vignobles de l’Orléanais et du Gâtinais aux xviiie et xixe siècles, Royer, 2006, 293 p., 34 €
  24. Annie Crépin, Défendre la France. Les Français, la guerre et le service militaire, de la guerre de Sept Ans à Verdun, Rennes, pur, 2005, 424 p., 22 €
  25. Laurent Heyberger, La Révolution des corps. Décroissance et croissance staturale des habitants des villes et des campagnes en France, 1780-1940, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg / Pôle éditorial multimédia de l’utbm, 2005, 750 p., 30 €
  26. Jean-Pierre Jessenne, Les Campagnes françaises, entre mythe et histoire (xviiie-xxie siècles), Paris, Armand Colin, coll. « Les enjeux de l’histoire », 2006, 286 p., 25 €
  27. Fernando Collantes, El declive demográfico de la montaña española (1850-2000) ¿ Un drama rural ?, Madrid, Ministerio de Agricultura, Pesca y Alimentación, Serie Estudios, 159, 2004, 364 p.
  28. Michel Vivier, Savoirs et secrets des jardiniers normands, Condé-sur-Noireau, Éditions Charles Corlet, 2007, 170 p., 22,50 €
  29. Dominique Danthieux et Philippe Grandcoing, La Limousine, histoire d’une race bovine, xixe-xxe siècles, Limoges, Pulim, 2007, 253 p., 25 €
  30. Juan Carmona et James Simpson, El Laberinto de la agricultura española. Instituciones, economía y organización entre 1830 y 1936 España, Saragosse, Prensas Universitarias de Zaragoza, 2003
  31. Alain Denizet, Au Cœur de la Beauce, enquête sur un paysan sans histoire. Le monde d’Aubin Denizet 1798-1854, Luisant, Éditions Centrelivres, 2007, 336 p., 24 €
  32. David Bensoussan, Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’Entre-deux-guerres, Paris, Fayard, coll. « Nouvelles études contemporaines », 2006, 658 p., 32 €
  33. Xavier Vigna, Jean Vigreux, et Serge Wolikow (dir.), Le Pain, la paix, la liberté. Expériences et territoires du Front populaire, Paris, La Dispute-Éditions Sociales, 2006, 384 p., 26 €
  34. Michel Proffit, La Ferme de l’Église à Boisemont, la grande affaire de ma vie professionnelle, tapuscrit, s. d. (2005), 250 p. (consultable au Pôle Rural de la msrh de Caen et à la bibliothèque de l’Académie d’Agriculture de Paris)
  35. Farid Benhammou et Jean-Louis Senotier (dir.), La Cohabitation hommes / grands prédateurs en France (loup et ours), Actes du colloque des 1 et 22 mars 2004, Muséum d’Orléans, Recherches Naturalistes en Région Centre, n°14, 2004, 214 p., 12 €. Laurent Garde (dir.), Loup, élevage, s’ouvrir à la complexité…, Actes du séminaire technique des 5 et 16 juin 2006, Aix-en-Provence, cerpam - Institut de l’élevage - sime/suamme, 2007, 248 p., 25 €

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 2/2007 (Vol. 28) , p. 167-262
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2007-2-page-167.htm.


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