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Histoire & Sociétés Rurales

2007/2 (Vol. 28)


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Roger Berger, Bernard Delmaire et Bernard Ghienne, Le Rentier d’Artois, 1298-1299. Le Rentier d’Aire, 1292. Édition des documents, s. l., Commission départementale d’Histoire et d’Archéologie du Pas-de-Calais, Mémoire, t. xxxviii, 2006, vol. i, Introduction et tables, 277 p., vol. ii, Textes, 440 p., 35 €

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Cette très belle édition (une double édition en fait) est l’œuvre d’un trio qui rend hommage à l’un des siens, Roger Berger, professeur émérite de langue et littérature françaises du Moyen Âge et de la Renaissance à l’Université de Lille-iii. Entreprise caressée depuis longtemps par ce dernier, elle lui fut amicalement confiée, lorsque, sur proposition de Bernard Delmaire et de Bernard Ghienne, la Commission départementale d’Histoire et d’Archéologie du Pas-de-Calais accepta la publication de ses deux Rentiers en reconnaissance des services rendus par Roger Berger durant près d’un demi-siècle au sein de la Commission. Le projet est original, puisque l’ouvrage va bien au-delà d’un traditionnel volume de mélanges pour proposer aux médiévistes une édition scientifique de très grande qualité de la première description du domaine comtal d’Artois (1298-1299), ainsi que de la plus ancienne description connue d’un bailliage artésien, celui d’Aire-sur-la-Lys (1292).

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Originale dans sa genèse, l’édition n’en est pas moins d’un très grand sérieux dans sa présentation. Le second volume, le plus épais, contient la transcription des deux rentiers, tandis que le premier volume permet une utilisation pratique, osons même le terme idéal, du second : une introduction solide (p. 9-73), composée d’un examen codicologique, d’une mise au point sur la pertinence du terme « rentier » employé par les éditeurs, d’une datation, d’une présentation des modalités pratiques de composition et des probables raisons (dans le cas du Rentier d’Artois) de sa rédaction, d’une analyse détaillée des contenus, avec mise en tableaux et comparaison avec le compte général du receveur d’Artois pour l’année 1303-1304, d’un bref exposé sur les difficultés linguistiques et sur les principaux problèmes rencontrés lors des travaux préparatoires à l’édition, enfin, d’un tableau des mesures agraires utilisées (avec conversion) ; s’ensuit une série d’indices qui rendront indubitablement de très grands services à ceux qui voudraient par bonheur s’enfoncer plus vite et plus efficacement dans ces deux documents : un glossaire-index thématique extrêmement précieux (p. 75-112), une table des noms de personnes en deux sections, l’une pour les noms de familles et surnoms, l’autre pour les prénoms (p. 113-233), et, enfin, une table des noms de lieux (p. 235-277). De bonnes cartes parsèment l’introduction et permettent de situer facilement les lieux évoqués. Bref, rien ne manque pour faciliter la vie de l’utilisateur.

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Les deux rentiers, bien qu’édités ici ensemble, n’ont pas été rédigés au même moment et n’avaient d’ailleurs pas tout à fait la même fonction. Le Rentier du bailliage d’Aire, écrit dans une cursive trahissant une fonction utilitaire, a fort probablement servi directement à encaisser les rentes, cette collecte se faisant précisément dans le cadre de ces circonscriptions administratives. En revanche, le Rentier d’Artois, concernant l’ensemble des bailliages et seigneuries (en réalité, il manque des revenus affermés et des terres données en location) et se présentant dans une écriture posée et livresque (le registre, lourd et peu maniable, paraît davantage une œuvre d’apparat), ne semble pas avoir répondu à un usage strict de perception, mais bien plutôt à celui de donner au receveur d’Artois (fonctionnaire mis en place en 1297 par le comte Robert II pour centraliser les revenus après perception par les baillis locaux) une idée d’ensemble des recettes comtales, dans le cadre d’une volonté de reprise en main de la principauté par Robert II lors de son retour définitif en Artois en 1299. Le Rentier d’Artois a eu plusieurs auteurs, lesquels ne paraissent pas avoir reçu de consignes précises. Il en ressort un plan de rédaction multiforme (5 façons différentes selon les rubriques ; lire absolument les p. 26-27 pour bien prendre la mesure de ces nuances).

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L’intérêt des deux documents est évidemment multiple et l’on n’oserait prétendre ici épuiser la question. Notons d’abord, en hommage à Roger Berger, leur intérêt anthroponymique et linguistique : ils comportent des listes de censitaires très complètes (près de 7 000 noms), dont l’étude s’avère tout à fait prometteuse. D’un point de vue local, nos deux rentiers présentent assurément un avantage pour la géographie historique, avec près de 1 500 toponymes. Mais le grand intérêt du document demeure incontestablement son apport à l’histoire rurale. Les livres fonciers, pour reprendre l’expression devenue classique de Robert Fossier, forment des sources très prisées par les médiévistes – ce n’est pas nouveau – surtout lorsqu’il s’agit d’étudier un milieu rural. Pour donner l’envie, voici quelques réflexions très rapidement esquissées. Nos deux rentiers constituent une porte d’entrée pour l’étude des paysages agraires. Les éditeurs sont les premiers à le souligner lorsqu’ils évoquent à la lecture des deux textes « le contraste entre les plaines céréalières de l’est de l’Artois (Bapaume, Lens, Avesnes et Aubigny), la plaine humide de la Lys au dense peuplement (Aire, Beuvry), les hauteurs boisées du nord-ouest (Tournehem, Éperlecques) et les polders de la Mer du Nord (Calais, Marck) » (vol. 1, p. 66). Les modes d’exploitation et les équipements agricoles apparaissent aussi régulièrement au fil des pages. Un cas parmi d’autres : à Langlée (vol. 2, Lan 106 et suiv.), pour terres […] a rente, qui doivent grain, les versements reflètent parfaitement le cours de la rotation triennale, avec un versement en blé (céréale d’hiver, sans doute du froment, plus probablement du seigle) et un versement en avoine (céréale de printemps omniprésente et régulièrement associée aux mars dans les deux rentiers), en général de moitié inférieur à la quantité des blés, rien pour les gaskières. Deux maigres mentions, indirectes qui plus est, mais trahissant la culture de légumineuses (mention de « feives » dans une recette de tonlieu) et de plantes industrielles (présence d’un moulin à guède, waide), témoignent vraisemblablement moins d’une relative absence de ces cultures que d’un décalage entre le système de prélèvement (soucieux surtout des productions céréalières) et l’évolution des pratiques agricoles. On retrouve ce même écart pour l’élevage, activité pourtant essentielle, quoique les mentions récurrentes d’avoine soient très significatives, en particulier comme céréale dominante dans la région de Calais et de Marck. L’intérêt majeur des deux textes repose finalement davantage dans les indications chiffrées qu’ils fournissent sur le montant des rentes et des versements en nature, sur les corvées et les prestations de travail, etc., bref sur l’évolution de la seigneurie rurale, cadre de la vie quotidienne de la grande majorité des hommes de l’époque. Une étude fine des « loyers » (en particulier l’articulation entre rentes simples et rentes complexes, paiements en nature, en argent ou selon le système des corvées), mise en œuvre avec d’autres sources historiques (cadastrales, en particulier), pourrait même permettre de mieux comprendre selon quelles modalités et à quel moment relatif ces terroirs se sont structurés. On prendra garde, toutefois, à ne pas succomber à la tentation de trop généraliser les informations obtenues. Comme tout livre foncier dressé par « un » propriétaire, ces rentiers ne proposent jamais plus qu’une partie de la réalité, ignorant superbement les autres possédants et leurs tenanciers.

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Fondamentalement, mises à part quelques menues coquilles et erreurs d’impression (notamment en quatrième de couverture), rien n’est à regretter dans cette magistrale et imposante publication. Assurément, elle rendra de très grands services aux médiévistes, en particulier ruralistes.

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Paulo Charruadas

Nicolas Carrier et Mathieu de La Corbière, Entre Genève et Mont-Blanc au xive siècle, Genève, Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, 2005, CII + 400 p., 25 €

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Entre le Mont-Blanc et Genève coule une rivière capricieuse et rapide, l’Arve. Son bassin forme pour l’essentiel, la province savoyarde du Faucigny. Entre 1268 et 1355, la seigneurie de Faucigny est une dépendance, non pas du comté de Savoie comme on pourrait le penser, mais du Dauphiné, son ennemi juré. Or, à partir de 1337, le dauphin Humbert II, sans héritier et fort endetté du fait de son ambitieuse politique, cherche à la fois à redresser sa situation financière et à assurer l’avenir de sa principauté. Pour ce faire, il s’adresse au roi Robert de Naples, une vieille connaissance, puis, en 1339, au pape d’Avignon, Benoît XII. Au pontife, il propose de reprendre en fief la moitié de ses états, dont le Faucigny, contre une somme de 150 000 florins d’or. L’affaire, on le sait ne va pas jusqu’à son terme et c’est avec le roi de France, qu’à compter de 1342, les négociations se poursuivent. Elles aboutissent au traité de Romans du 30 mars 1349 (voir les travaux de Vital Chomel et d’Anne Lemonde), qui organise le « Transport du Dauphiné » et fait de l’héritier du trône de France le dauphin des siècles à venir.

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À l’époque des discussions avec le pape, les estimations de revenus des terres proposées par le dauphin avaient été contestées par les experts de la curie. L’enquête de 1339, destinée à trancher le litige, est bien connue, et pas seulement des historiens du Dauphiné. Elle a servi de base à Alfred Fierro pour ses études de démographie historique. C’est d’ailleurs à ce propos que se place le premier apport de Nicolas Carrier et Mathieu de La Corbière. Jusqu’ici, l’historiographie parlait de deux enquêtes parallèles, l’une commandité par le Dauphin et l’autre par le pape. L’examen attentif de la source montre qu’il n’y eu qu’une seule enquête. Celle-ci est menée, sur le principe des commissions d’arbitrage de l’époque, par une équipe mixte « delphino-pontificale » composée de deux commissaires pontificaux, l’évêque d’Avignon, Jean d’Arpadelle, et de deux commissaires delphinaux, le chancelier Amblard de Beaumont et le trésorier Agout des Baux. Mandement après mandement, la commission arpente les terres du Dauphin. Dans chaque châtellenie, les commissaires commencent par consulter le cahier contenant les résultats de l’enquête préliminaire commandée par le dauphin à ses agents locaux : description du château, évaluation des revenus, énumération des paroisses, des villages et du nombre des feux, liste des vassaux du dauphin, etc. Ce sont ces données, reproduites dans l’enquête définitive, et dont il subsiste par ailleurs quelques épaves aux archives de l’Isère, qui ont fait croire à l’existence de deux enquêtes menées en parallèle par les agent du pape et ceux du dauphin. Sur les points délicats en revanche, notamment l’estimation des revenus, le nombre des feux, le statut juridique des terres…, la commission mixte se charge d’interroger elle-même des témoins. Ses conclusions, venant après le résumé du cahier, forment la soi-disant « enquête pontificale ».

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C’est donc cette enquête unique, avec ses deux composantes, que nous proposent N. Carrier et M. de La Corbière, étant bien entendu qu’il ne s’agit ici que des 20 mandements relevant de la terre de Faucigny. L’édition est irréprochable avec, sur la page de gauche, la version originale latine et sur la page de droite, la traduction française. Sans m’étendre sur l’intérêt de la publication d’une telle source, je me bornerai à en souligner la valeur pour trois domaines d’études particuliers. La castellologie, d’abord, l’une des spécialités de Mathieu de la Corbière, trouve son compte dans l’enquête préalable, avec les descriptions de châteaux, parfois fort précises sur les dimensions et les éléments de défense ; des informations que l’on peut heureusement compléter pour la période postérieure à 1355, par celles tirées des comptes de châtellenie savoyards. Au-delà des seuls châteaux publics, c’est même l’ensemble du réseau castral du Faucigny qui est en fait éclairé par l’enquête puisque, pour chaque mandement, est donnée une liste des nobles, distinguant les résidents, de ceux qui ne résident pas et précisant pour chacun d’entre eux l’existence ou non de fortifications. Ces données sont à rapprocher de celles concernant les droits seigneuriaux, en réalité essentiellement ceux du dauphin, fournies cette fois par les deux enquêtes, l’enquête dite « pontificale » étant ici plus précise. Le tout jette une lumière vive, à la fois sur la seigneurie faucignerane, en montrant notamment le poids considérable de la taille servile, mais aussi sur l’état des relations féodo-vassaliques dans une petite région qui, 16 ans plus tard, refusera massivement son aliénation à l’ennemi savoyard.

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Pour les autres éléments de l’occupation des sols, notamment la structure de l’habitat et la mise en valeur du territoire, pour laquelle l’enquête « dite pontificale » – celle de la commission mixte – est encore une fois la plus précise, on retiendra la densité du semi villageois dans un contexte d’habitat semi-dispersé. Quant à l’importance même du peuplement, l’enquête de 1339 à jadis permis à Alfred Fierro de mettre en lumière l’effrayante surcharge de population supportée alors par la vallée de l’Arve, jusqu’à 25 feux par kilomètre carré pour certains secteurs. L’édition, récente elle aussi (2006), des visites pastorales des évêques de Genève, par Louis Binz, permet d’ailleurs, pour les années 1411-1414, de mesurer l’ampleur de l’effondrement démographique intervenu depuis la fin du « monde plein ».

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La publication partielle de cette grande enquête de 1339 est donc une excellente nouvelle, même si de nombreux travaux, notamment ceux des deux auteurs (on pense notamment ici à la thèse de Nicolas Carrier, publiée en 2001), en ont déjà largement utilisé la matière. Il ne manque donc plus, pour que le bonheur du médiéviste soit complet, que soit entreprise l’édition des parties de l’enquête concernant les mandements dauphinois.

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Fabrice Mouthon

L’Intendance de Lorraine et Barrois à la fin du xviie siècle. Édition critique du mémoire « pour l’instruction du duc de Bourgogne », présentée par Marie-José Laperche-Fournel, Paris, cths, 2006, 45 €

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La publication du rapport que l’intendant de Lorraine et Barrois, Jean-Baptiste Desmarets de Vaubois, a établi en 1697 pour répondre à la demande du duc de Beauvilliers, s’inscrit dans la suite des mémoires déjà publiés dans cette collection. La présentation de l’auteur puis du mémoire lui-même constitue la première partie de l’introduction ; la deuxième (51 pages) explore à fond le document, et reprend pour les développer et expliquer, ses principales conclusions. L’auteur du mémoire est lié à plusieurs grandes familles ministérielles, les Colbert, Desmarets, Voysin…. Il administre entre 1691 et 1697 un territoire dont l’histoire est particulière et la géographie administrative complexe ; en effet le duché de Lorraine a été rattaché à la France entre 1670 et 1697 et il comporte de nombreuses enclaves, dont les Trois Évêchés, tandis que le Barrois mouvant en est séparé pour la plus grande partie par la Meuse. L’intendant a quitté Nancy au début de 1698 puisque Lorraine et Barrois venaient d’être restituées à leur duc ; il n’a donc disposé que de quelques mois pour réunir les éléments de réponse et rédiger son texte. Le rapport présente une composition en partie originale. En effet, il commence par un exposé portant sur l’étendue de ce territoire en 1670 puis sur les différentes « réunions » opérées par la Chambre de réunions siégeant à Metz en 1683 et il s’achève par un rappel de l’histoire et de l’administration de la Lorraine ducale ; entre ces deux passages particuliers, le développement du mémoire suit en grande partie le plan du questionnaire envoyé par Beauvilliers, ce qui entraîne de nombreuses redites, et il peut donc être comparé aux textes concernant les autres régions françaises. Les méthodes d’élaboration du mémoire sont mal connues ; comme ailleurs, le texte original a disparu mais de très nombreuses copies ont été conservées.

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Les passages concernant l’économie et la société des campagne sont rares et dispersés dans le texte. Le rapport consacre de longs développements à la noblesse et au clergé ; beaucoup moins disert au sujet du peuple, il dresse un portrait peu flatteur et sans originalité de ces ruraux, qui apparaissent comme « grossiers », conservateurs et lents, à l’instar de leurs voisins allemands, sous l’effet du climat selon l’auteur ; paisibles le plus souvent ils sont capables de devenir violents et cruels en temps de guerre à l’exemple des Schenapans qui multiplièrent les exactions lors de la guerre « que le traité de Nimègue a finie en 1678 ». Les statistiques concernant la population rurale sont rares puisque seul est établi le décompte du nombre de bourgs, villages et hameaux ; l’intendant constate que la population lorraine est encore loin de s’être remise des ravages de la guerre de Trente Ans. Il n’évoque jamais la société rurale ni les conséquences pour de nombreux villages de l’existence de prés et de bois communs. La fiscalité royale est étudiée rapidement et aucun tableau de l’ensemble des prélèvements, qui sont beaucoup plus nombreux depuis l’installation des Français, n’est présenté.

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L’économie de la région est étudiée plus attentivement et les réponses suivent l’ordre du questionnaire. L’agriculture y occupe la plus grande place car en dehors de l’exploitation du bois, très importante dans les montagnes de Vosges (sic), et des industries extractives (sel, salpêtre, fer), les activités manufacturières sont peu développées, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. Le seul secteur d’excellence est la fonderie (de cloches, canons et autres) ; la verrerie, à peine mentionnée dans le mémoire, a souffert de la guerre. Il n’y a pas de manufacture textile rurale : la laine du troupeau ovin, qui est pourtant nombreux, n’est pas transformée dans la région ; autour de quelques petites villes les campagnes fabriquent de la dentelle. Les productions agricoles font l’objet d’une simple énumération de cultures ; le vocabulaire concernant les céréales n’est pas très bien fixé et le mot « bled » désigne parfois le froment, parfois toutes les céréales. Selon l‘intendant, la Lorraine produit toutes les espèces de céréales traditionnelles, sauf les montagnes vosgiennes qui ignorent le froment, mais connaissent le sarrasin. La vigne a sa place dans le Barrois mouvant et la région de Nancy ; la qualité du vin est assez médiocre mais depuis peu et grâce à l’abondance de bois, le marc de raisin est utilisé pour fabriquer une eau de vie grossière qui est aisément vendue aux armées, aux établissements hospitaliers et dans les villes. Les deux seules cultures originales sont celle du chanvre et celle de la navette qui permet de produire d’importantes quantités d’huile exportée vers Liège et les Pays Bas pour les besoins de l’industrie drapière. L’intendant est plus précis à propos de l’élevage dont il met bien en évidence l’importance dans tout le territoire, mais tout particulièrement dans les Vosges. Il décrit, quoique de façon un peu confuse, certains usages le concernant, en mentionnant les marcaireries ou marcaries : des Suisses ou des Allemands prennent en location à part de fruit des troupeaux importants de bovins ou d’ovins et produisent lait, fromage, laine, veaux et agneaux.

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Les produits de l’élevage (bestiaux et fromages), l’huile et le bois alimentent le commerce, qui n’a pas de débouchés extérieurs pour les céréales ; le bois est expédié par flottage, en particulier pour les besoins de la marine. L’intendant a répondu soigneusement aux questions sur les cours d’eau et la navigation d’autant que la région se trouve dans une situation de carrefour ; il évoque des projets de canaux, en particulier entre Meuse et Moselle. L’intendant insiste sur les commodités qu’offre la région pour l’approvisionnement des troupes (céréales, vin et eau de vie, foin), et réciproquement il met en avant les avantages pour l’économie de cette province frontière de la situation de guerre, qui permet de pallier en partie la faiblesse du commerce et une de ses conséquences, la rareté du numéraire en circulation.

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Il est impossible d’avoir des données chiffrées sur les productions agricoles ou industrielles ; l’intendant emploie souvent le terme d’abondance et selon lui, la Lorraine produit plus de céréales qu’elle n’en consomme. L’intendant met l’accent sur les destructions dues à la guerre de Trente Ans mais occulte les effets négatifs des guerres plus récentes, ainsi que les conséquences de la crise de 1693-1694 ; afin de mettre en évidence les bienfaits de la présence française, il exagère les effets de la reconstruction qui fut entreprise après la fin de la guerre de Trente Ans. Victime des conceptions de l’époque et des conditions de sa rédaction, le mémoire ne nous apprend pas grand chose sur l’état de l’agriculture lorraine à la fin du xviie siècle.

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Brigitte Maillard

Anne Bondéele-Souchier, Bibliothèques de l’ordre de Prémontré dans la France d’Ancien Régime, ii, Édition des inventaires, Paris, cnrs Éditions, 2006, 555 p.

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Après avoir publié dans un premier volume un répertoire des sources permettant l’étude des bibliothèques anciennes de l’Ordre de Prémontré, Anne Bondéelle-Souchier s’attache dans ce second volume à éditer les inventaires de ces bibliothèques « dans le but, écrit-elle, d’acquérir une vision plus précise des richesses manuscrites de chaque maison ». Dans son avant-propos, l’auteur précise que, sur les 154 abbayes qui ont été répertoriés, seules les 18 qui possèdent un ou plusieurs inventaires sont étudiées, à savoir Arthous, Auxerre, Belval, Braine, Bucilly, Cuissy, Fontcaude, L’Huveaune, Laon, Marcheroux, Pont-à-Mousson, Prémontré, Salival, Sélincourt, Strasbourg, Val-Secret, Verdun et Vicoigne. Ainsi, 49 documents sont publiés provenant des abbayes d’Auxerre (10 documents), de Belval (6), Cuissy (5) et Vicoigne (4), c’est-à-dire principalement des maisons de l’ordre situées dans le Nord et l’Est du royaume, régions où elles sont les plus nombreuses. La moitié de ces inventaires datent du xviiie siècle, en particulier grâce aux publications érudites de l’historiographe de l’ordre de Prémontré Charles-Louis Hugo (Annales, 1734-1736), de Dom Martène (Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, 1717-1724), de Dom Montfaucon (Bibliotheca bibliothecarum manuscriptorum nova, 1739) et de Dom Bugniâtre. Les inventaires médiévaux sont en petit nombre : deux du xiie siècle et cinq du xive siècle. Ces documents sont souvent limités à une catégorie de textes, comme les ouvrages de saint Augustin pour deux des inventaires d’Auxerre. Enfin Anne Bondéelle-Souchier relève que « la répartition des documents est sans rapport avec l’importance relative des abbayes ». En effet, il n’existe qu’un seul témoignage, comportant seulement quatre mentions, sur la bibliothèque de Prémontré. En revanche, l’abbaye de Strasbourg, n’appartenant pourtant à l’ordre qu’entre 1279 et 1327, a laissé six documents.

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L’intérêt de publier ces inventaires est de pouvoir les confronter entre eux et ainsi de préciser le contenu des bibliothèques en découvrant les titres exacts et les auteurs de certains manuscrits. Il faut également comparer les inventaires aux manuscrits quand ceux-ci ont été conservés afin de préciser leur contenu. Ces inventaires peuvent enfin permettre de découvrir des manuscrits.

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L’édition des inventaires des 18 abbayes (p. 35-300) est suivie d’une table des incipits (p. 301) et des explicits (p. 309) cités par les inventaires, des intitulés finaux et colophons relevés par les inventaires (p. 311), de notices des manuscrits identifiés dans les inventaires (p. 313), et d’une table des auteurs et des textes (p. 385). Cet ouvrage constitue donc un instrument de travail très précieux.

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Didier Boisson

Frédéric Chauvaud (dir.), La Société agricole des Deux-Sèvres aux xixe et xxe siècles. Guide de recherche, La Crèche, Geste éditions, 2006, 478 p.

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Six ans après la parution du volume consacré au département de la Vienne, Frédéric Chauvaud a de nouveau réuni autour de lui 20 chercheurs d’horizons divers (historiens, géographes, archivistes, ethnologues, professionnels du monde agricole) pour présenter ce nouveau guide de recherche consacré aux Deux-Sèvres. L’ouvrage est avant tout un instrument de travail, se voulant être une recension exhaustive de tous les documents et parutions ayant trait au sujet. Plus de 200 pages de sources permettent au chercheur de dresser l’inventaire de la documentation disponible. Archives Nationales, Centre des archives contemporaines de Fontainebleau, Centre des archives du monde du travail de Roubaix, archives départementales des Deux-Sèvres, des départements voisins, archives municipales conservées en mairie, mais aussi fonds de ces centres de documentation travaillant sur le monde rural que les historiens fréquentent peu (Parc du Marais poitevin, Centre d’Études, de Recherche et de Documentation sur l’Oralité de Parthenay, Musée Georges Turpin de Parthenay, etc.) ont été mis à contribution. Soulignons aussi qu’aucun type de sources n’a été négligé. 12 pages consacrées à l’iconographie sont là pour en témoigner. Le travail concernant la bibliographie et les sources imprimées est de même qualité. Les 700 publications sont classées thématiquement et un index des noms de personne permet de retrouver facilement des références d’auteur. Regrettons toutefois l’absence d’index des noms de lieu, pourtant fort utile pour ceux qui travaillent sur la ruralité. Les travaux universitaires (maîtrises, masters, dea et thèses) sont présentés à part, par ordre alphabétique d’auteur. Précision fort utile, ouvrages, périodiques et travaux universitaires sont localisés avec indication de leur cote.

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La présentation de ces ressources documentaires est encadrée par deux séries de contributions qui éclairent l’évolution de l’agriculture et de la société rurale des Deux-Sèvres. Beaucoup de ces textes offrent aussi au lecteur des pistes de recherche stimulantes en mettant en lumière les spécificités locales. Le département y apparaît comme très marqué par la ruralité, encore aujourd’hui avec la moitié de sa population vivant en zone rurale, mais aussi comme ayant été bouleversé par la « révolution silencieuse » opérée ces cinquante dernières années. Il offre aussi un riche terrain de réflexion autour des notions de ruralité et de territoire. D’une part, parce que ses représentations sont nourries de présupposés bucoliques et d’images récurrentes, positives ou négatives : le baudet, la chèvre, la race parthenaise, la crise du phylloxéra, les coopératives laitières, le marais. Et ce, d’autant plus que le département a été une pépinière d’auteurs ruralistes, depuis Jacques Bujault, l’avocat-laboureur des environs de Celles-sur-Belles jusqu’à Ernest Pérochon, prix Goncourt en 1920. D’autre part, en raison de la diversité des paysages et de leurs mutations récentes, le regard sur les Deux-Sèvres a été fortement marqué par les analyses de géographie régionale qui distinguait trois ensembles bien caractérisés : le bocage, la plaine et le marais. Les bouleversements agricoles récents ont abouti à la concentration des herbages dans les fonds humides de la Gâtine, tandis que la grande culture se développait ailleurs. Ces mutations paysagères ont aussi été à l’origine de tensions et de mutations des usages de certains espaces : conflits politiques liés au remembrement et à l’arrachage des haies en zone de bocage, transformation du marais en conservatoire paysager et en zone touristique. On notera enfin d’intéressantes mises au point sur les productions lexicographiques concernant les dialectes locaux, sur la place des dissidences religieuses (protestantisme et Petite Église), sur les coopératives et sur le cadre législatif de l’après 1945, fort utiles pour ceux qui débutent une recherche sur le monde rural des xixe et xxe siècles. On regrettera toutefois que la multiplication des articles ait entraîné des redites et que l’absence de synthèse (justifiée par l’inexistence de travaux antérieurs de ce type) empêche une mise en perspective globale des évolutions décrites.

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Philippe Grandcoing

Titres recensés

  1. Roger Berger, Bernard Delmaire et Bernard Ghienne, Le Rentier d’Artois, 1298-1299. Le Rentier d’Aire, 1292. Édition des documents, s. l., Commission départementale d’Histoire et d’Archéologie du Pas-de-Calais, Mémoire, t. xxxviii, 2006, vol. i, Introduction et tables, 277 p., vol. ii, Textes, 440 p., 35 €
  2. Nicolas Carrier et Mathieu de La Corbière, Entre Genève et Mont-Blanc au xive siècle, Genève, Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, 2005, CII + 400 p., 25 €
  3. L’Intendance de Lorraine et Barrois à la fin du xviie siècle. Édition critique du mémoire « pour l’instruction du duc de Bourgogne », présentée par Marie-José Laperche-Fournel, Paris, cths, 2006, 45 €
  4. Anne Bondéele-Souchier, Bibliothèques de l’ordre de Prémontré dans la France d’Ancien Régime, ii, Édition des inventaires, Paris, cnrs Éditions, 2006, 555 p.
  5. Frédéric Chauvaud (dir.), La Société agricole des Deux-Sèvres aux xixe et xxe siècles. Guide de recherche, La Crèche, Geste éditions, 2006, 478 p.

Pour citer cet article

« Instruments de Travail », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2007 (Vol. 28), p. 263-271.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2007-2-page-263.htm


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