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Histoire & Sociétés Rurales

2008/1 (Vol. 29)


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Pour la première fois candidat à un siège de député Alexandre Ribot notait en mars 1878 : « Si on se présente aux électeurs, il faut savoir à quelles corvées, à quels ennuis, à quelles démarches on se condamne » [1][1] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre d’Alexandre Ribot à sa....

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Alors que la Troisième République triomphante reposait sur le principe même de la souveraineté populaire, l’homme qui affichait une telle aversion pour le métier de candidat en général, et pour le contact avec les électeurs en particulier, siégea pendant près de quarante ans au Palais Bourbon, et accéda à plusieurs reprises aux responsabilités ministérielles les plus hautes.

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Issu de la mouvance libérale, précocement et sincèrement républicain, Alexandre Ribot se rapprocha au milieu des années 1880 de ses anciens adversaires opportunistes. Il recueillit rapidement les fruits de ce ralliement à la nébuleuse modérée puisqu’en mars 1890, au lendemain de la crise boulangiste, il entra dans le ministère Freycinet au poste de ministre des Affaires étrangères. Il occupa ce poste pendant plus de deux ans, avant de succéder à Loubet en décembre 1892 à la tête du ministère ou conseil des ministres. Il garda le portefeuille des Affaires étrangères pendant un moment puis devint, entre janvier et avril 1893, ministre de l’Intérieur dans un cabinet qu’il présidait. Ribot fit son retour aux affaires entre janvier et novembre 1895 comme ministre des Finances et président du Conseil. Un séjour prolongé dans l’opposition à partir du tournant du siècle l’éloigna des ministères avant d’y être rappelé par la guerre en 1914. Il fut en effet, d’août 1914 à mars 1917, à la tête des finances françaises, avant de retrouver le Quai d’Orsay de mars à novembre 1917, avec le titre de chef du gouvernement de mars à septembre. À vrai dire, le seul énoncé des fonctions politiques occupées par Ribot ne saurait donner une idée exacte de sa place dans la vie politique française si on ne précisait que c’est le plus souvent en temps de crise que des responsabilités ministérielles lui furent confiées. Ainsi, en décembre 1892, c’est au moment où le scandale de Panama venait d’éclater qu’il prit la tête du gouvernement. De même, entre 1914 et 1917, c’est à lui qu’échut la redoutable tâche de financer la guerre.

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Toutefois, en dépit de la durée exceptionnelle de sa carrière politique, des mandats qu’il occupa, ainsi que de ses talents d’orateur, Ribot a assez peu attiré l’attention des historiens. En effet, le seul ouvrage qui lui a été consacré, sous le titre Alexandre Ribot, the odyssey of a liberal under the Third Republic, est déjà ancien : il est l’œuvre de l’historien américain Martin E. Schmidt [2][2] Schmidt, 1974. L’historien américain y étudie avec.... Il semble qu’aucune étude ne se soit depuis directement intéressé à lui, si ce n’est un bref article paru dans la Revue du Nord en 1990 [3][3] Desrumeaux, 1990, p. 881-905. Ajoutons que Ribot est....

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Responsable politique de premier plan, Alexandre Ribot fut également pendant près de cinquante années, un acteur majeur de la vie politique du Pas-de-Calais, département dont il fut député, presque sans interruption entre 1878 et 1909. Député de la seconde circonscription de l’arrondissement de Boulogne de 1878 à 1885, il fut député du Pas-de-Calais entre 1887 et 1889, avant de devenir, entre 1889 et 1909, député de la première circonscription de l’arrondissement de Saint-Omer [4][4] En 1909, il abandonna son mandat pour devenir sénateur.... En outre, Alexandre Ribot fut également conseiller général du canton de Saint-Omer Sud entre avril 1895 et juillet 1901. Cette carrière d’élu local pourrait, exception faite de sa durée, paraître bien banale et peu digne d’intérêt, si deux éléments distincts ne venaient concourir à lui donner un relief tout à fait particulier [5][5] Les relations de Ribot avec ses électeurs n’ont d’ailleurs....

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D’une part, cette carrière est particulièrement bien documentée. De fait, entre 1878 et 1923, Alexandre Ribot ne fut pas seulement l’élu du Pas-de-Calais, mais également le chroniqueur de sa propre carrière politique. En effet, dès la fin des années 1870, le député de Calais prit l’habitude d’écrire régulièrement à sa femme Mary, notamment lorsqu’ils étaient séparés par les exigences de la vie politique. Il lui contait alors quasi quotidiennement le détail de ses activités, ainsi que les analyses qu’elles lui inspiraient. Conservée aux Archives Nationales, la correspondance entre Alexandre Ribot et sa femme est à la fois abondante et précise [6][6] Elle est conservée dans le fonds Alexandre Ribot sous.... Elle constitue une véritable confession autobiographique, intime mais aussi politique, d’un homme qui ne publia guère de souvenirs [7][7] Dans ses Lettres à un ami, publiées en 1924, Ribot.... Il s’agit donc d’un témoignage de tout premier plan, quoique méconnu, sur les mutations de la société et de la politique au tournant du xixe siècle. La vie politique du Pas-de-Calais y occupe en effet une place de choix. Mary Ribot n’accompagnait que rarement son mari lorsque celui-ci se rendait dans le département dont il était l’élu. Ces séparations régulières et fréquentes furent donc l’occasion d’échanges épistolaires intenses qui permettent de suivre avec précision les rapports de Ribot avec ses électeurs et la société politique locale, calaisienne puis audomaroise [8][8] Notons toutefois que la tonalité des lettres de Mary....

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D’autre part, sa formation et sa culture politique ne le destinaient guère à devenir un notable de province. Ribot était né en 1842 dans une famille de la bourgeoisie commerçante de Saint-Omer [9][9] Il semble que son père, venu de Calais, s’y était établi.... Mais ses parents avaient quitté le Pas-de-Calais dès 1857 pour lui permettre de poursuivre sa scolarité au lycée Bonaparte de Paris [10][10] Aujourd’hui lycée Condorcet.. Il grandit donc dans la capitale, où il fit des études de droit, avant d’y devenir avocat puis magistrat, tout en enseignant à partir de 1872 à l’École libre des Sciences politiques. Au cours de ces années parisiennes, il ne conserva que des liens distants avec la région dont il était originaire. C’est plutôt dans les salons de l’opposition libérale au Second Empire, puis à la conférence des avocats et, enfin, à la conférence Molé qu’il avait découvert la politique. Jeune libéral prometteur, protégé et encouragé à ses débuts par Jules-Armand Dufaure mais aussi par Thiers, Ribot ne disposait, au milieu des années 1870, d’aucune assise politique dans le Pas-de-Calais. En effet, sa carrière était alors exclusivement parisienne. En mars 1875, Jules-Armand Dufaure, le ministre de la Justice, l’avait nommé directeur des affaires criminelles et des grâces, avant de lui confier, entre janvier et décembre 1876, le poste de secrétaire général du ministère [11][11] Ministre des Travaux publics sous la Monarchie de Juillet,.... Pourtant, en 1878, il se porta candidat au siège de député de Calais. Dans ces conditions, la candidature de Ribot, peu au fait des réalités locales, fort méfiant à l’égard du principe même du suffrage universel étranger à sa culture politique et volontiers distant avec les électeurs, s’apparentait à un véritable « parachutage politique ». Pourtant, Alexandre Ribot, élu dès sa première candidature, demeura député du Pas-de-Calais presque sans interruption jusqu’en 1909, avant d’en devenir le sénateur jusqu’à sa mort en 1923.

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Comment, dans ces conditions, comprendre ce hiatus, cette incompatibilité apparente entre la formation et la culture du personnage, d’une part, et sa longue carrière d’élu local, d’autre part ? Faut-il en déduire qu’Alexandre Ribot parvint à apprivoiser la souveraineté populaire ? Ne sont-ce pas plutôt les électeurs calaisiens et audomarois qui surent apprivoiser le leader libéral et désarmer ses préventions initiales ? Le député, qui refusait de se plier aux volontés du « maître exigeant et susceptible » [12][12] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du... qu’était le suffrage universel, sut-il convertir les électeurs à ses vues et instiller des ferments de libéralisme dans le Pas-de-Calais, ou fut-il lui-même contraint à assouplir ses positions et à transiger avec ses principes pour conserver leur confiance ?

La découverte des électeurs ruraux

Le choc des premières campagnes

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Le 25 juin 1877, le maréchal de Mac-Mahon choisit de dissoudre la Chambre élue l’année précédente et une nouvelle consultation électorale fut organisée. Les républicains l’emportèrent et, dans la foulée, la Chambre invalida 70 élections en raison des pressions administratives ou cléricales exercées sur les électeurs [13][13] Deux élections furent invalidées dans le département.... Dans la seconde circonscription de l’arrondissement de Boulogne, le bonapartiste Omer Dussaussoy, élu député en octobre 1877 contre le républicain Georges Foissey, dut remettre son mandat en jeu [14][14] La droite était alors fortement implantée dans le Pas-de-Calais..... Georges Foissey renonça à se représenter. La place de candidat républicain fut alors offerte à Alexandre Ribot, qui bénéficiait de la protection de Dufaure, alors chef du gouvernement.

La découverte du Calaisis

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Au cours de la campagne initiatique de 1878, Ribot put bénéficier des précieux conseils de Georges Foissey, mais la découverte du métier de candidat n’en fut pas moins un véritable choc pour lui [15][15] Georges Foissey était courtier maritime à Marck. Au.... Il découvrit tout d’abord l’intensité du travail de terrain. Candidat des républicains, soutenu par le sous-préfet, il s’efforça de séduire, notant : « je fais mon métier de candidat avec bonne humeur » [16][16] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du....

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En ville, le candidat Ribot prenait la parole dans des réunions publiques organisées par ses partisans. Il tint en particulier une réunion à Saint-Pierre, faubourg ouvrier de Calais, devant un public républicain, mais réputé houleux et potentiellement contestataire. Ce détour par Saint-Pierre ne faisait point partie du programme habituel des candidats, mais Ribot estimait avoir gagné son pari puisque, évoquant le silence qui avait accompagné son discours, il notait : « Voici une réponse décisive à ceux qui disent que la démocratie c’est le désordre et la violence » [17][17] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 3 avril 1878.. Candidat des ouvriers dont il se plaisait à souligner « la confiance et l’enthousiasme » avec lesquels ils portaient sa candidature, Ribot s’efforçait également d’être « très modéré dans [son] discours » pour ne pas effrayer la bourgeoisie [18][18] Arch. Nat. 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du....

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Si, en ville, il était possible de toucher un grand nombre d’électeurs en organisant un petit nombre de réunions, il n’en allait pas de même à la campagne. Ribot était parfaitement conscient du problème spécifique posé par les cantons ruraux puisqu’il notait : « la grande difficulté est d’arriver aux électeurs des campagnes ; ils ne lisent guère et ne sont pas habitués aux réunions » [19][19] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 10 mars 1878.. Pour rencontrer, pour toucher ces électeurs restés soumis à l’influence du clergé, il se plia au rituel des tournées électorales en pays rural [20][20] La deuxième circonscription de l’arrondissement de.... Celles-ci étaient d’autant plus nécessaires que les terres rurales de la circonscription étaient majoritairement conservatrices et donc hostiles au candidat républicain qui s’y retrouvait en terrain de mission. Son adversaire bonapartiste Omer Dussaussoy y était soutenu par l’Église. Pour combattre cette double influence, le candidat républicain s’efforçait d’organiser ses tournées de manière rationnelle en tentant de visiter l’ensemble des communes de la circonscription. En conséquence, les campagnes étaient relativement longues – durant souvent plus de trois semaines – et particulièrement exténuantes pour les candidats. En arrivant dans une commune, le candidat rencontrait les élus et les paysans avec qui il échangeait des poignées de main. Au soir d’une de ces tournées épuisantes pour la santé du candidat, Ribot confia à sa femme : « Aujourd’hui j’ai visité 7 communes, donné la main à trente ou quarante paysans, bu je ne sais combien de verres de vin, de bière, de Kirsch, etc… » [21][21] Arch. Nat. 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du.... Cette cordialité, signe d’une sociabilité électorale spécifique naissante, semble avoir été profitable au candidat Ribot puisque, quelques jours après, il notait : « J’ai été partout aimable, gai, bon enfant ! On me dit que je réussis auprès des électeurs » [22][22] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 9 mars 1878..

Le candidat et les paysans : incompréhension et mépris

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Pourtant, si Ribot accomplit l’ensemble des actes et gestes nécessaires à la victoire, et s’il fut, de fait, élu député de Calais, il n’en conserva pas moins un regard extrêmement critique sur les servitudes inhérentes au métier de candidat. Réputé froid et réservé, Ribot éprouvait en fait beaucoup de difficulté à aller à la rencontre des électeurs, tout particulièrement en milieu rural [23][23] Gabriel Hanotaux, qui fut son ministre des Affaires.... Il n’hésitait d’ailleurs pas à afficher son mépris pour ces paysans « défiants et obstinés dans leurs préjugés » [24][24] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du.... Preuve que les usages électoraux le troublaient, ou du moins bouleversaient ses habitudes, il nota au cours de la campagne de 1878 : « je distribue les poignées de main avec une aisance qui me surprend moi-même » [25][25] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 9 mars 1878.. Bouleversant ses habitudes, le travail électoral apparaissait en outre à Ribot extrêmement pénible. Mais, s’il ne les appréciait pas, Ribot, convaincu par Foissey, reconnaissait que les « corvées » électorales étaient nécessaires et que renoncer aux éreintantes tournées l’aurait conduit à un échec quasi certain [26][26] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 10 mars 1878..

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Une fois élu, le député devait revenir régulièrement se « montrer » dans sa circonscription, afin d’évaluer le climat politique local et entretenir les amitiés nouées sur place [27][27] Ibid., 563 ap 28, lettre de Ribot à Eugène Boucher.... Ribot s’efforça également d’accéder au désir de la bonne société calaisienne et, plus généralement, de l’ensemble des électeurs de la circonscription, qui souhaitaient voir la femme de leur député. Ce ne fut d’ailleurs pas sans difficulté, tant la vie personnelle du député différait de l’image d’homme de province qu’il souhaitait donner. Fille d’un millionnaire américain, habituée des salons parisiens et des palaces de la Côte d’Azur, Mary Ribot n’appréciait guère la compagnie de la société calaisienne et ne se résigna qu’à contrecœur à passer une partie de l’été 1879 dans un petit chalet de la côte d’Opale.

Alexandre Ribot face au suffrage universel

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Surpris par la pénibilité du métier de candidat, Alexandre Ribot fut également troublé par l’absence de conscience politique chez ses électeurs. Il le nota très nettement le 12 mars, confiant à sa femme qu’il n’y avait « pas l’ombre d’esprit politique dans les masses » [28][28] Ibid., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 12.... Cette indifférence pour la politique, particulièrement sensible à la campagne, ressemble fort à celle que décèle, au milieu du xixe siècle, Roger Thabault chez les habitants de Mazières-en-Gâtine [29][29] Thabault, 1944, p. 65.. À en croire Ribot, le mouvement qui devait transformer les paysans en électeurs éclairés n’en était qu’à ses tout débuts dans le Pas-de-Calais, ce qui ouvrait la voie au marchandage et à la superstition [30][30] Pour une mise au point historiographique sur le problème.... Ainsi, évoquant ensemble l’impopularité des républicains et les caprices de la météo, il écrivait en 1879 : « Il y a de bonnes gens qui s’imaginent que le bon Dieu en veut à Foissey et à la Chambre des députés » [31][31] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du.... Quelques mois plus tôt, au soir d’une tournée, il faisait état de sa rencontre avec un paysan qui lui avait expliqué que l’objectif de l’électeur n’était autre que de « savoir qui peut vous rendre le plus de service » [32][32] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 6 mars 1878.. Face à ces arguments, le candidat Ribot protestait de sa rigueur morale, se félicitant au lendemain de sa victoire de ne « devoir sa popularité qu’aux moyens les plus honnêtes » et de s’être refusé à « flatter [ses] électeurs » [33][33] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 23 avril 1878.

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Fort de cette première expérience de terrain, Ribot en venait alors à dénoncer le principe même du suffrage universel : « on n’a pas idée, quand on ne l’a pas vu de près, de l’ignorance du suffrage universel dans les campagnes » [34][34] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 12 mars 1878..... Face à l’absence de conscience politique chez les électeurs, face à ce qui peut être qualifié d’analphabétisme démocratique, le suffrage universel était, dans le meilleur des cas, un non-sens, au pire, il faisait courir de graves dangers à une République encore fragile [35][35] Sur la naissance du suffrage universel et son histoire :....

Les raisons d’une surprise

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Si elle fut victorieuse, la campagne de 1878 fut donc pour Alexandre Ribot, prétendant néophyte, une véritable initiation et un choc dont il faut tenter de comprendre les raisons.

Un candidat mal préparé

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Ribot, jeune libéral formé dans les salons et les cercles parisiens n’était pas préparé à affronter le suffrage universel. On pourrait objecter qu’il avait, au cours de la décennie précédente, participé à l’organisation de diverses campagnes. De fait, en 1869, il avait soutenu la candidature de Thiers à Paris. Puis en 1877, songeant à être candidat aux élections législatives, il avait effectué quelques tournées préélectorales à Saint-Omer, avant de renoncer à ce projet [36][36] Armand Dufaure, mentor de Ribot, l’aurait finalement.... Enfin, en juillet 1877, il avait pris part, à l’appel de Thiers, à la constitution du Comité de résistance légale formé pour lutter contre les « menées illégales » du président de la République et de ses amis [37][37] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à madame Demongeot....

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Mais, à l’exception du projet avorté de candidature en 1877, ces premières expériences électorales avaient été avant tout des services ponctuels rendus au « parti » libéral, et non une réelle initiation de terrain au métier de candidat. De plus, à une exception près, les premières expériences électorales de Ribot avaient toutes été parisiennes.

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De ce point de vue, on peut lui opposer l’itinéraire de Charles Jonnart, l’autre grande figure républicaine du Pas-de-Calais à la fin du xixe siècle [38][38] Sur Charles Jonnart, encouragé à ses débuts par Ribot :.... Fils d’un notaire de Fléchin, Charles Jonnart avait grandi à Saint-Omer et avait su user des réseaux paternels pour se faire élire en 1886 conseiller général du canton de Fauquembergues puis, en 1889, député de la seconde circonscription de Saint-Omer [39][39] Lors de la même élection, Ribot fut élu député de la.... Si Ribot était né dans cette même ville en 1842, sa famille avait quitté le Pas-de-Calais dès 1857 pour s’installer à Paris. Ce n’est qu’à l’occasion des vacances scolaires que Ribot retournait à Saint-Omer et à l’exception d’une vieille tante, il n’avait plus de famille proche dans le Pas-de-Calais, et n’y disposait donc pas de réseaux familiaux ou amicaux susceptibles de favoriser son implantation politique. De ce point de vue, il est significatif que ce soit à Calais et non à Saint-Omer que Ribot débuta sa carrière politique. Candidat en 1878 à une élection législative partielle dans la seconde circonscription de l’arrondissement de Boulogne-sur-Mer, c’est-à-dire à près de quarante kilomètres de sa ville natale, Alexandre Ribot ne chercha nullement à se faire passer pour l’enfant du pays. Il était bien le candidat républicain « parachuté » par le gouvernement et par les états-majors politiques parisiens pour contrer le bonapartiste Dussaussoy [40][40] Depuis décembre 1877, Armand Dufaure était en effet....

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Il semble que ce fut sur les conseils de Dufaure qu’il décida de se présenter. En effet le chef du gouvernement, à la recherche de jeunes talents pour renforcer l’assise du Centre gauche, incita probablement son protégé et ancien collaborateur à embrasser la carrière politique.

L’héritage libéral

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À cet obstacle liminaire s’en ajoutait un second, sans doute beaucoup plus important : la place tout à fait secondaire et dévalorisée qu’occupait le suffrage universel dans la formation et la culture politique du jeune Alexandre Ribot.

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Si, au moment de se porter candidat à un siège de député du Pas-de-Calais, Alexandre Ribot – ancien secrétaire général du ministère de la Justice redevenu avocat – pouvait avant tout passer pour un technicien du droit, sa formation politique n’avait pourtant pas été négligée. Très tôt gagné par la passion de la politique, il lui avait consacré tous ses loisirs. Dans un mémoire inédit sur son enfance et sa jeunesse, Alexandre Ribot affirmait avoir « toujours été, en quelque sorte, d’instinct, un libéral » [41][41] Arch. Nat., 563 ap 1 : citation tirée d’un mémoire.... Pourtant, à y regarder de plus près, le libéralisme de Ribot n’était pas qu’un instinct, mais s’appuyait sur une réflexion politique tout à fait élaborée, signe de l’affirmation de sa conscience politique [42][42] Ainsi, analysant en 1861 la situation politique de.... Contrairement à ce qu’il affirma plus tard, son engagement politique était en fait plus intellectuel qu’instinctif, tourné vers l’étude plus que vers l’action.

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Cet engagement politique précoce fut fortifié par la fréquentation assidue des hauts lieux de l’opposition libérale des années 1860 où se retrouvaient les anciens leaders parlementaires de la monarchie de Juillet. Le salon et le château de Prosper Duvergier de Hauranne, le père de son camarade de lycée Eugène, constituèrent pour lui de précieux foyers d’expérience [43][43] Député et brièvement ministre sous la Monarchie de.... La jeune génération libérale se retrouvait également au Palais de Justice pour y entendre plaider Dufaure, Berryer ou Jules Favre [44][44] Après le coup d’État du 2 décembre 1851, Jules-Armand.... Elle assistait enfin avec ferveur aux débats du Corps législatif dans l’espoir d’y entendre l’expression d’une opposition plus franchement politique à l’Empire.

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Au cours de ces années de formation, Ribot eut l’occasion de s’interroger, de formuler et de préciser son point de vue sur la question du suffrage universel. Dans une lettre adressée à son ami d’enfance Eugène Boucher, Ribot ironisait sur les orléanistes qui, en 1869, au lendemain d’une défaite électorale, en étaient encore « à vouloir supprimer le suffrage universel » [45][45] Arch. Nat., 563 ap 1, lettre de Ribot à Eugène Boucher.... Pourtant lui-même ne semble pas avoir été loin de partager cet avis. En effet, en 1872 encore, il n’hésiter pas à confier :

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« L’expérience que nous avons commencée, il y a vingt-cinq ans, du suffrage universel, est la plus effrayante qu’on puisse imaginer ; nous ne voyons qu’une partie des dangers auxquels nous sommes condamnés ; quand nous les verrions tous, quels moyens aurions-nous de les conjurer ? Que deviendrons-nous le jour où, dans chaque commune, dans chaque département et enfin dans l’État, le pouvoir de faire des lois et de voter les impôts sera aux mains d’une majorité qui ne possède rien et qui ne sait ni lire, ni écrire ? Sommes-nous aussi éloignés que nous le pensons de ce jour ? De tous les pays de l’Europe, nous étions peut-être le moins préparé à subir l’épreuve du suffrage : car il n’y a presque plus chez nous ni de force religieuse, ni de discipline, ni d’intelligence et de virilité dans les classes moyennes [46][46] Ibid., lettre de Ribot à Eugène Boucher du 12 mai .... »

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Ribot ne faisait en fait que reprendre ici les arguments classiques des adversaires de la concordance entre souveraineté nationale et souveraineté populaire. En filigrane se dessinait l’idée – classique elle aussi – que la souveraineté nationale devait être incarnée par un électorat-fonction, formé des possesseurs et des instruits.

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Mais puisque l’existence du suffrage universel était un fait dont il fallait s’accommoder, restait encore l’espoir de l’orienter et de le contrôler efficacement. Pourtant, cet espoir d’un suffrage encadré par la prévoyance des élites sociales et politiques, et donc en quelque sorte neutralisé, fut lui aussi bien vite déçu, et Ribot nota dès 1869 :

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« Nous avons eu tort d’espérer que le suffrage universel se laisserait diriger et se prêterait aux calculs prévoyants d’une habile politique. Le suffrage universel est naturellement brutal et mobile dans ses manifestations [47][47] Ibid., lettre de Ribot à Eugène Boucher du 15 mai .... »

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Cette méfiance culturelle pour le suffrage universel constitue sans doute, avec l’impréparation du candidat, l’élément explicatif le plus pertinent pour comprendre les difficultés rencontrées par Ribot au début de sa carrière politique. Et c’est sans doute là que se trouve la clé du choc ressenti lors de sa première campagne électorale et l’explication du mépris qu’il affichait pour ses électeurs. Il est d’ailleurs possible de déceler dans la correspondance d’un Ribot peu à l’aise avec les masses une défiance, une crainte durable à l’égard de la souveraineté populaire, principe étranger à sa propre culture politique. Le 27 août 1886, par exemple, il écrivit « le suffrage universel veut qu’on lui parle, qu’on n’ait pas l’air d’être sûr de son verdict. C’est un maître exigeant et susceptible ». Si Raymond Huard montre que cette personnalisation du suffrage universel était relativement fréquente au xixe siècle, où l’expression devint synonyme de peuple souverain, il n’en demeure pas moins que le suffrage universel demeura pendant longtemps, sous la plume de Ribot, ce cerbère électoral, prêt à dévorer les candidats, dont il se méfiait tant [48][48] Huard, 1991, p. 10..

Alexandre Ribot à la conquête des campagnes

Arrondissement ou liste : les choix d’Alexandre Ribot

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En 1881, Ribot, candidat à sa propre succession, ne semblait guère enthousiaste à l’idée de devoir à nouveau solliciter le suffrage des électeurs. Sous sa plume s’expriment à nouveau les impressions et analyses relevées en 1878. Confronté cette fois-ci à Louis Duhamel, un adversaire radical, il notait par exemple le 5 août 1881 : « Je commence à subir la fatigue et l’écœurement du métier de candidat. Un bel exercice pour l’intelligence » [49][49] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du.... De plus, le député Ribot n’éprouvait qu’un mince intérêt pour les questions locales et pour le débat politique calaisien, n’hésitant pas à qualifier en 1884 les préparatifs de l’élection municipale calaisienne de « divisions entre les Capulets et les Montaigus » [50][50] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 25 avril 1884. Il avait d’ailleurs à cette occasion refusé de devenir conseiller municipal, et avait expliqué ce choix en ces termes :

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« Il me serait impossible d’assister exactement aux séances, ce qui est la vérité et […] je ne veux pas donner un mauvais exemple. C’est bien assez d’être député, sans être de surcroît mêlé aux petites querelles locales [51][51] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 26 avril 1884. »

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Ces justifications teintées de condescendance laissent entrevoir les ambitions du député. Ribot souhaitait avant tout s’imposer sur la scène nationale et s’il sollicitait les suffrages des Calaisiens, ce n’était pas tant par intérêt pour leurs préoccupations, ni même pour s’ériger en défenseur de leurs revendications, mais plutôt pour jeter puis affermir, à la Chambre, les bases d’une brillante carrière nationale [52][52] La « carrière parisienne » de Ribot fut d’ailleurs....

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Ce désintérêt pour les questions d’intérêt local et cette conception du mandat parlementaire permettent d’expliquer le rejet par Ribot du scrutin d’arrondissement et ses prises de positions répétées en faveur du scrutin de liste [53][53] Les élections législatives générales de 1876, 1877.... En 1883 il écrivait : « Un jour ou l’autre je serai pris de lassitude et de dégoût pour le métier de candidat et je renoncerai à me laisser porter, à moins que le scrutin de liste ne soit voté auparavant » [54][54] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre d’Alexandre Ribot à sa.... Dans l’esprit de Ribot, le scrutin de liste permettrait de transformer les élections législatives en un scrutin véritablement national. Le scrutin législatif deviendrait un scrutin d’idées faisant une large place aux enjeux nationaux. Les électeurs auraient à se prononcer pour des listes au programme clairement établi. Ce mode de scrutin présentait en fait, selon Ribot, un double avantage.

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Dans la mesure où les thèses et les idées des candidats seraient au centre de la campagne, il deviendrait superflu de cultiver les amitiés locales et de solliciter personnellement les suffrages des électeurs au cours d’éreintantes tournées électorales. De plus, Ribot imaginait qu’une fois élu au scrutin de liste, le député ne serait plus soumis au contrôle étroit des électeurs d’une circonscription précise et serait donc plus libre de défendre ses propres idées. Pour cette double raison, Ribot salua avec joie la loi du 16 juin 1885 rétablissant le scrutin de liste [55][55] Les élections devaient se dérouler au scrutin de liste....

La désillusion de 1885

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Pourtant la campagne de 1885 fut bien difficile [56][56] Pour une analyse très fine des élections de 1885 :.... Ribot, choisi pour conduire la liste républicaine, eut bien du mal à mobiliser ses colistiers et ses partisans. Contrairement à la plupart des libéraux qui préférèrent se joindre aux listes d’union conservatrices ou se présenter seuls devant les électeurs au risque de favoriser l’élection de conservateurs, Ribot, à l’image d’un Francis Charmes dans le Cantal, choisit de négocier avec les opportunistes et les radicaux du Pas-de-Calais [57][57] Pour une mise au point très précise sur ce point et.... Si les relations furent exécrables avec les radicaux, et en particulier avec leur chef Louis Duhamel, en revanche, Ribot parvint à s’entendre avec les opportunistes pour établir une liste d’union républicaine sur laquelle il figurait aux côtés du jeune Jonnart, de plusieurs opportunistes et d’un radical. Comme prévu, l’établissement tant attendu du scrutin de liste l’amena à modifier ses pratiques de campagne : il était de fait dispensé d’une bonne partie du travail de terrain, mais son statut de leader politique l’obligea à coordonner l’action de ses colistiers. Et, selon lui, cette tâche ne se révéla pas moins épuisante, en raison notamment de l’inexpérience de ces derniers. « Nos amis ont besoin d’être dirigés et soutenus à chaque pas », expliqua-t-il à sa femme en avril 1885 [58][58] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du.... À cela s’ajoutèrent les difficiles relations avec les radicaux emmenés par Louis Duhamel. Ribot fit tout pour les évincer de sa liste, car une candidature commune aurait eu un effet négatif dans des campagnes encore suspectes de conservatisme. Duhamel et ses partisans furent finalement éloignés, mais la liste républicaine emmenée par Ribot fut sévèrement battue dès le premier tour par la liste conservatrice dont douze membre prirent le chemin de la Chambre des députés, alors qu’en 1881 ils n’avaient été que quatre à être élus contre huit républicains [59][59] La participation était de 83,4 %. La liste conservatrice.... Il est assez difficile d’identifier les raisons de cet échec. Les difficultés de l’agriculture subissant de plein fouet la concurrence étrangère, la politique d’expansion coloniale de Jules Ferry, ainsi que les dissensions dans le camp républicain, sont des facteurs d’explication possibles [60][60] Odile Rudelle analyse notamment le vote conservateur....

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Sur le plan personnel, ces élections furent un grave échec pour Alexandre Ribot qui avait longtemps cru que le scrutin de liste lui serait favorable. Dès 1887 pourtant, il parvint à redevenir député. Dans le cadre d’une élection partielle au scrutin de liste dans le cadre départemental, il l’emporta en effet très facilement contre un candidat d’extrême gauche. Toutefois, l’échec et les difficultés de la campagne de 1885 l’incitèrent à réviser son jugement sur ce mode d’élection : tout compte fait, il était peut-être préférable de mener campagne seul, avec l’aide d’une petite équipe, sur un territoire restreint. C’est donc avec satisfaction qu’il apprit le rétablissement du scrutin d’arrondissement en février 1889. Pour faire obstacle au boulangisme, les républicains, à l’exception de 76 radicaux, votèrent le retour au scrutin d’arrondissement, « brise lame de la vague plébiscitaire », avant d’adopter le 17 juillet une loi interdisant les candidatures multiples et imposant une déclaration de candidature [61][61] Mayeur, 1984, p. 130.. Aux élections de 1889, Ribot fut élu dès le premier tour député de la première circonscription de l’arrondissement de Saint-Omer, sa ville natale [62][62] La première circonscription de l’arrondissement de.... Cette élection contribua à la nette victoire de la gauche opportuniste et radicale, dans le département. En effet, seuls deux candidats de droite furent élus, à Boulogne et dans la seconde circonscription de l’arrondissement d’Arras, contre huit opportunistes et un radical [63][63] Sur l’élection de 1889, voir Hilaire, Legrand, Ménager.... Alexandre Ribot conserva son siège sans difficulté majeure jusqu’en 1909, ce qui laisse à penser qu’il s’était familiarisé avec le scrutin d’arrondissement et qu’il était parvenu, au fil des années, à apprivoiser le suffrage universel lui-même.

Des relations nouvelles avec les ruraux

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Une double mutation intervenue dans le courant des années 1880 et au début des années 1890, explique l’enracinement de Ribot dans le pays audomarois. D’une part, au fil des ans, il se prit à apprécier l’atmosphère des luttes électorales mais aussi, plus largement, les conversations avec les citoyens. Lui qui, lors de ses premières campagnes, se plaisait à railler la bêtise et l’ignorance des électeurs et tout particulièrement des paysans, apprit à les connaître et à les apprécier. Le 24 juillet 1900, par exemple, il confia à sa femme : « Je ne me lasse pas de causer avec les paysans » [64][64] Arch. Nat., 563 ap 52, lettre de Ribot à sa femme du.... Ribot se découvrait une sympathie nouvelle pour ses électeurs et notait, dès août 1894 : « Petite assemblée rurale. Je n’étais pas attendu ; ma présence a fait plaisir. J’ai causé pendant trois quarts d’heure avec le maire, les pompiers, les paysans » [65][65] Ibid., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 6 août.... La mutation était totale : Ribot se surprenait même à s’intéresser aux préoccupations de ses interlocuteurs, comme si le contact avec les électeurs humanisait les questions locales.

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D’autre part, il semble que la composition sociologique de l’électorat de Ribot se modifia fortement entre 1878 et 1906. Candidat républicain, il avait, à la fin des années 1870, le soutien des citadins et notamment des centres ouvriers, tel que celui de Saint-Pierre, près de Calais. Pourtant, dès l’élection de 1881, Ribot doutait du soutien des ouvriers calaisiens : « Saint-Pierre hésite sur ce qu’il doit faire » [66][66] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du.... Les campagnes conservatrices, en revanche, étaient perçues comme un « pays ennemi » [67][67] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 5 mars 1878.. Cette méfiance des campagnes envers la République et la suspicion des républicains envers les campagnes étaient d’ailleurs des données nationales. Ce sont elles qui, en janvier 1871, avaient porté à l’Assemblée nationale une majorité conservatrice, dénoncée par Gaston Crémieux en ces termes : « majorité rurale, honte de la France ! ». Le candidat Ribot n’hésitait d’ailleurs pas, on l’a vu, à professer quasi ouvertement son mépris pour les électeurs ruraux, notant par exemple lors de la campagne de 1878, « ce n’est pas chose facile de changer les idées des paysans, ils sont défiants, obstinés dans leurs préjugés » [68][68] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 6 mars 1878.. Toutefois, il ajoutait : « cependant ils arrivent à comprendre que la République pourrait durer et ils ne seraient pas fâchés de se mettre du côté du plus fort ».

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Ce processus de républicanisation des campagnes du Pas-de-Calais, doublé de la radicalisation des centres urbains, en germe dès 1878, s’amplifia dans les deux décennies suivantes. Il s’agissait en fait d’un mouvement national : la République modérée s’imposa dans les campagnes traditionnellement conservatrices, pendant que l’émergence des nouvelles forces radicales et socialistes privait les modérés du soutien des villes et des centres industriels. Yves-Marie Hilaire date précisément de 1889, année de la première candidature de Ribot à Saint-Omer, le ralliement des populations rurales des plaines du Calaisis et de l’Aa à la République [69][69] Voir Hilaire, 1976, p. 893. Il n’est pas inutile de....

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Ribot était pleinement conscient de ce tournant puisque, dès le début de la campagne de 1889 au cours de laquelle il dut affronter Louis Duhamel, il notait : « Il me paraît certain que je suis le candidat des campagnes. Reste à savoir ce que Duhamel entraînera dans la ville » [70][70] Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du.... Cette impression initiale se confirma au fil des mois d’août et de septembre, et à la veille de l’élection, Ribot notait à nouveau : « les campagnes voteront bien. J’espère que la ville fera de même. On fait pourtant de grands efforts pour entraîner les ouvriers » [71][71] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 21 septembre .... Cette inquiétude face au vote ouvrier audomarois invite à se demander si l’absence de centre industriel important dans cette nouvelle circonscription n’a pas joué un rôle déterminant dans le choix de Ribot [72][72] Cette circonscription comprenait certes la ville de....

La conversion démocratique du député Ribot

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Cette double mutation – transformation du profil sociologique de l’électorat de Ribot et, surtout, évolution des rapports avec les électeurs – s’accompagna d’une troisième, directement liée aux deux précédentes. En effet, Ribot, qui remarquait encore en 1887 : « Le suffrage universel n’exige pas qu’on l’entretienne ordinairement de hautes considérations. Il ne voit que son intérêt du moment », apprit peu à peu à en apprivoiser le principe et à l’apprécier [73][73] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du.... Au moment de la campagne d’août 1889, lors de ses premières rencontres avec les électeurs de la première circonscription de Saint-Omer, il écrit à sa femme : « Le suffrage universel dans nos campagnes est vraiment respectable. Il peut s’égarer, mais il est sincère même dans ses erreurs » [74][74] Ibid., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 22.... On peut penser que Ribot fait ici allusion aux victoires électorales successives de Boulanger au cours de l’année 1888. Mais le plus intéressant est bien cette réhabilitation du suffrage universel, signe de la « conversion démocratique » de Ribot qui ne prétendait plus « conduire le suffrage universel », mais reconnaissait, dans une lettre déjà citée qu’il était « un maître exigeant et susceptible » [75][75] Ibid., 563 ap 50, lettres de Ribot à sa femme du 22.... Même si un sentiment d’inquiétude demeurait, cette inversion, dans l’esprit même de Ribot, du rapport de domination entre l’électeur et l’homme politique, l’éloignait fortement de sa culture politique première. Il faut d’ailleurs souligner que le regard du député sur les mœurs politiques de ses électeurs changea fortement : tout autant que celles de l’enracinement de la République, les années 1880-1900 furent celles de l’enracinement audomarois de Ribot qui alla jusqu’à noter : « ici, dans leur cadre naturel, ces sollicitations des électeurs me semblent intéressantes » [76][76] Ibid., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 31....

Alexandre Ribot, notable rural et libéral ?

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Ribot semble avoir très vite tiré les enseignements de la campagne de 1885 qui se conclut, dans le Pas-de-Calais, par la défaite des républicains : tout compte fait, le scrutin uninominal d’arrondissement lui permettait de mener une campagne dont il restait le seul maître, et il était finalement plus facile de converser avec les électeurs ruraux que de négocier pour composer une liste ménageant les susceptibilités de chacun. L’échec des élections de 1885 accéléra le mouvement d’enracinement d’Alexandre Ribot dans le Pas-de-Calais et plus particulièrement à Saint-Omer. On peut considérer qu’à la fin des années 1890, il était devenu un véritable notable de province, accepté, respecté, maîtrisant de puissants réseaux d’influence, disposant de relais efficaces sur le terrain.

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Au fil des campagnes électorales successives, Alexandre Ribot mit peu à peu sur pied une véritable machine électorale destinée à soutenir sa candidature. La mise en place progressive de ces réseaux destinés à quadriller le terrain témoigne du véritable professionnalisme acquis au fil des ans.

Le rôle du « parti républicain » dans l’organisation de la campagne

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Ribot était aidé dans son entreprise par les organisations républicaines locales chargées de soutenir sa candidature. La première étape – le choix d’un candidat – se déroulait au tout début de la campagne. Les délégués des organisations républicaines des différentes communes de la circonscription se réunissaient pour désigner officiellement le candidat. En avril 1906, annonçant cette réunion, Ribot confia à sa femme : « la fédération des sociétés républicaines de la circonscription se réunira samedi prochain. […] Toutes les sociétés m’ayant désigné à l’avance, je serai proclamé candidat » [77][77] Arch. Nat., 563 ap 52, lettre de Ribot à sa femme du.... Quelques jours plus tard, il confirma le succès de l’entreprise : « Les délégués des associations républicaines et la plupart des maires de deux cantons de Saint-Omer se sont réunis hier sous la présidence de Nicolle. Tout s’est bien passé » [78][78] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 15 avril 1900. En revanche, il arrivait que plusieurs prétendants aspirent à être soutenus par les cercles républicains, et que la désignation du candidat républicain donne lieu à de vives controverses. En 1889, par exemple, Ribot dut écarter de sa route Louis Duhamel, son éternel rival radical alors tenté par le révisionnisme, mais qui s’efforçait de s’attirer les bonnes grâces des organisations républicaines de la circonscription [79][79] Voir Bertrand, 1889.. Ribot parvint cependant à faire accepter sa candidature par les « 294 délégués de la ville et des communes rurales » réunis en congrès à l’appel du « comité » [80][80] Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du....

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Cet épisode permet de découvrir un nouvel acteur de la campagne : le comité républicain. Cette structure rassemblait traditionnellement des militants et des élus [81][81] Huard, 1991, p. 266-268.. Elle était, comme le montre la lettre du 3 mai 1889, très liée aux cercles républicains locaux puisque c’est à elle que revenait le droit de convoquer le congrès des délégués des associations chargées de choisir le candidat. Mais à l’inverse des sociétés républicaines qui n’intervenaient qu’au moment du choix du candidat puis, éventuellement, au cours de la campagne pour organiser des réunions électorales, le comité était beaucoup plus présent aux cotés du candidat et le soutenait dans l’organisation de la campagne. Il n’était pas strictement dépendant du candidat qu’il soutenait. En effet, déjà en place avant le début de la campagne, il avait lui aussi le droit de choisir le candidat qu’il allait soutenir. Au cours de la campagne de 1889, Ribot se plaignit à plusieurs reprises de l’indépendance et des prérogatives du comité. Le 1er août 1889, il confia à sa femme :

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« Je saurai dans quelle mesure le comité veut s’attacher à ma candidature et la prendre en main. Je crois qu’en faisant une campagne énergique, je battrai facilement mes deux concurrents ; mais je ne puis pas la faire seul, il faut qu’on me soutienne vigoureusement. [82][82] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du... »

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Le lendemain, il critiqua en ces termes les membres du comité : « Ils me laisseraient en l’air en faisant platoniquement des vœux pour moi » [83][83] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 2 août 1889.. Ribot était en quelque sorte prisonnier, puisqu’il avait besoin du soutien du comité et que celui-ci ne se souciait guère de soutenir un candidat qui se présentait pour la première fois dans cette circonscription, et qui, bien qu’y étant né, n’y était pas très connu. Avant même que la campagne ne commence, Ribot devait donc être investi par les organisations républicaines locales et par le comité.

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Pourtant, il semble que les difficultés qu’il rencontra en 1889, lors de sa première candidature, ne se reproduisirent pas. En effet, lors des élections législatives auxquelles il participa par la suite, il n’eut aucune difficulté pour obtenir le soutien et du comité et des cercles républicains. Une fois désigné candidat, Ribot menait campagne. Il était soutenu dans cette entreprise par les cercles républicains locaux, connus sous le nom d’Alliances républicaines. Ces Alliances, qui existaient dans toutes les communes de quelque importance, étaient chargées de fournir une aide logistique ponctuelle en organisant et préparant les réunions du candidat.

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Mais, si le candidat Ribot bénéficiait du soutien verbal et parfois actif des organisations, cercles, groupes, en un mot du concours de tout le parti républicain de sa circonscription, cette aide, certes précieuse, ne le dispensait pas de se rendre au devant des électeurs pour solliciter leurs suffrages.

Professions de foi, réunions publiques et tournées électorales

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Cette quête des suffrages passait tout d’abord par la rédaction de cet appel aux électeurs que l’on nomme profession de foi et que publient les candidats lors des consultations électorales [84][84] Sur les professions de foi, voir Prost, 1974.. La déclaration élaborée par Ribot pour les élections de 1889 est un modèle du genre : le candidat y rappelle qu’il est un « enfant de Saint-Omer » et souligne qu’il est prêt à défendre les intérêts de la région tout en rappelant « les services que [il a] rendus à l’agriculture et aux industries qui s’y rattachent » [85][85] Rapport fait au nom de la Commission chargée de réunir.... Évoquant la menace boulangiste, il en appelle à l’union des républicains [86][86] Ribot ne nomme pas directement le mouvement mais évoque.... Il conclut enfin sa proclamation en promettant son soutien à la mise en place d’un régime douanier plus protecteur [87][87] « L’expiration des traités de commerce, en rendant.... Cet appel aux électeurs qui présentait les enjeux locaux et nationaux de l’élection ainsi que les mérites du candidat s’accompagnait d’un intense travail de terrain.

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Dans les années 1890 et les premières années du xxe siècle, le candidat Ribot continua, comme au cours de ses premières campagnes, à tenir des réunions publiques mais n’y faisait que rarement référence dans sa correspondance privée. En revanche, il était beaucoup plus disert lorsqu’il évoquait le rituel incontournable de la tournée électorale. Pourtant, si on se fie aux lettres de Ribot, il semble que les règles du jeu avaient changé. En effet, au début de sa carrière, lorsqu’il faisait campagne à Calais, Ribot sillonnait les routes de sa circonscription, allait à la rencontre des électeurs, conversait avec eux, leur serrait la main. À partir des années 1890, ce n’est plus au cours de ces tournées électorales qu’il a l’occasion de converser avec ces paysans du Pas-de-Calais qu’il avait pourtant appris à apprécier.

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En effet, s’il faisait toujours en sorte de passer par toutes les communes de la circonscription, Ribot privilégiait avant tout les rencontres avec les conseillers municipaux au cours de ces tournées [88][88] Arch. Nat., 563 ap 53, lettre de Ribot à sa femme du.... Le 30 juin 1893, par exemple, il confia à sa femme : « J’ai été partout bien accueilli, mes visites aux conseillers municipaux leur font plaisir » [89][89] Ibid., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 30.... Il était parfois aidé dans son entreprise de séduction des conseillers municipaux par les maires eux-mêmes. Ainsi, le 10 juillet 1893, il nota : « Le maire d’une commune où j’ai été aujourd’hui, qui était autrefois de nos adversaires m’a conduit chez tous les conseillers municipaux ». Il cherchait également à rencontrer les petits notables locaux, médecins ou notaires, soulignant par exemple un soir de 1893 : « À Arques où j’ai dîné chez le médecin et où le maire m’a accompagné dans mes visites, j’ai rencontré partout les plus vives sympathies » [90][90] Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du.... Si Ribot rendait en priorité visite aux conseillers municipaux et aux médecins, et ne prenait plus le temps de converser avec les électeurs, c’était sans nul doute par souci d’efficacité. Ayant sillonné pendant des années les communes du Pas-de-Calais, il avait acquis une bonne connaissance du fonctionnement de la démocratie rurale. Il maîtrisait parfaitement la « cuisine » électorale et ses pratiques spécifiques [91][91] L’expression « cuisine » est empruntée à André Siegfried..... Il avait pris conscience que les petits notables locaux, c’est-à-dire les maires, les conseillers municipaux, les médecins ou encore les notaires, exerçaient une influence bien réelle sur la population de la bourgade ou du village. Par souci d’efficacité, c’était eux qu’il cherchait à convaincre en priorité, espérant qu’ils relayeraient ensuite son message auprès de l’ensemble des électeurs de la commune.

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Ce n’est qu’à partir des années 1890 que Ribot mit en place ces véritables réseaux électoraux qu’il réactivait à chaque consultation. Entre les élections, il s’efforçait de cultiver les amitiés qu’il avait nouées au cours de ses tournées. Ces liens avec les notables locaux montrent qu’il existait une forme de convivialité tout à fait propre aux périodes électorales. Les repas et les banquets y tenaient une place privilégiée. Le 8 juillet 1893, il confia à sa femme : « J’ai retenu à déjeuner un conseiller d’arrondissement et un adjoint », preuve s’il en est que les plaisirs de la table étaient un excellent moyen pour gagner l’amitié des notables [92][92] Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du.... Les lettres de Ribot fourmillent d’ailleurs d’anecdotes gastronomiques et d’allusions à ces « repas électoraux », et nulle ne rend mieux cette sociabilité électorale si particulière que celle qu’il adressa à sa femme le 15 juillet 1901. Soutenant Vasseur, qui aspirait à lui succéder au conseil général, il conta le déroulement de sa journée en ces termes :

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« J’ai pris part à Arques à un banquet démocratique bien organisé et très cordial. La souscription était de 3 francs. Le menu était simple mais excellent : tête de veau, langue de bœuf à la sauce piquante, gigot aux haricots, desserts, café. Au champagne il y a eu des discours. On a chanté la Marseillaise et bu au succès de Vasseur [93][93] Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du.... »

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Faut-il croire qu’au moment où le « radicalisme-cassoulet » s’enracinait dans le Midi, le progressisme-gigot triomphait dans le Pas-de-Calais ? Cette description haute en couleurs, où les discours jaillissent des bulles du champagne, permet en tous cas de définir très précisément ce que nous entendons par sociabilité électorale : il s’agissait d’un mélange d’amitié, de gastronomie, de patriotisme, d’ébriété, de bonhomie, le tout agrémenté d’une petite touche de politique. Ces repas incessants étaient d’ailleurs préjudiciables à la santé de Ribot qui avait confié à sa femme un jour de 1894 qu’il pesait 102,5 kg.

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Il est difficile de déterminer si les relations privilégiées que Ribot entretenait avec les notables influents de sa circonscription en période électorale et cultivait entre les consultations étaient la cause première de ses réélections aisées. En tous cas, il est sûr qu’elles lui permettaient de « quadriller » le terrain. Si Ribot n’employait pas lui-même cette expression, les images militaires revenaient pourtant fréquemment sous sa plume. En août 1889, occupé à déjouer les manœuvres de ses adversaires, il écrivit à sa femme : « Si je m’éloignais trop de Saint-Omer, Duhamel ne manquerait pas de venir y faire une réunion publique » [94][94] Arch. Nat., lettre de Ribot à sa femme du 17 août .... La stratégie qui guidait l’action du candidat Ribot consistait donc à occuper et à tenir le terrain. Pour ce faire, il organisait de fréquentes réunions, rendait visite aux notables et s’efforçait de les séduire dans l’espoir qu’ils vantent ses mérites auprès des électeurs.

Alexandre Ribot conseiller général

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Pour que le tableau de cette professionnalisation soit complet, il faut lui ajouter deux éléments non négligeables. D’une part, il faut rappeler que Ribot, qui représentait certes le Pas-de-Calais à la Chambre depuis 1878, n’y résidait pas et ne passait pas plus de temps que nécessaire. À partir des années 1890 et, plus précisément, à partir de la violente campagne de 1893, il prit conscience de la nécessité de s’installer véritablement dans le pays. Il loua alors une maison à Saint-Omer avant d’en acheter une en 1896, ce qui lui permit de devenir – pour reprendre son mot – « sérieusement le député de la circonscription » [95][95] Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 13 juin 1893..

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D’autre part, Ribot souhaita devenir conseiller général. En juillet 1895, alors même qu’il était président du Conseil et ministre des Finances, et donc a priori extrêmement occupé, il fut, au terme d’une courte campagne, élu conseiller général du canton de Saint-Omer Sud (ville de Saint-Omer). S’il refusa de prendre la présidence du Conseil général, il n’en fut pas moins un conseiller influent. Ce nouveau mandat était-il le signe d’un intérêt nouveau pour les questions d’intérêt local ? Lorsque Alexandre Ribot relatait les débats du Conseil général du Pas-de-Calais, c’était le plus souvent pour souligner le fait qu’ils étaient totalement dénués d’intérêt à ses yeux. Ne se plaisait-il pas à répéter : « Le Conseil général mène lentement une besogne sans intérêt », ou bien : « Ces séances du Conseil général sont tout ce qu’il y a de plus monotone » [96][96] Arch. Nat., 563 ap 52, lettres de Ribot à sa femme....

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En somme, l’épisode de la candidature et de l’élection au Conseil général en 1895 n’était pas la conséquence d’un regain d’intérêt soudain pour les problèmes de terrain, mais était bien plutôt un élément central de la stratégie de professionnalisation évoquée précédemment. Ribot, alors ministre des Finances et président du Conseil, craignait de paraître trop éloigné des préoccupations de ses électeurs, et se fit élire au conseil général pour leur prouver qu’il ne les oubliait pas.

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Grâce à ce système électoral bien huilé, Ribot parvenait à encadrer très fortement le suffrage et on peut se demander si, après avoir consenti à beaucoup d’efforts pour apprivoiser la souveraineté populaire, il n’était pas parvenu à la domestiquer. Dans La Fin des notables, Daniel Halévy soulignait à propos des relations entre les radicaux et le suffrage universel :

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« Le suffrage universel n’est pas pour eux cette force monstrueuse dont s’effrayent les Renan, les Taine, les Flaubert, ni cette force encore mal connue, inquiétante, qu’un Thiers se croit de taille à dominer. Pour eux c’est autre chose, c’est une force qu’il ont vu de près, touchée, et ils commencent de savoir que pour le manier, le manœuvrer, il y a des ressorts [97][97] Halévy, 1930, p. 120.. »

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Si à force de travail, Ribot était parvenu, au cours des années 1880, à apprivoiser la souveraineté populaire, ce n’est qu’au cours des années 1890 qu’il découvrit les ressorts pour la manier, la manœuvrer.

Un renoncement au libéralisme ?

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Il semble qu’au cours des années 1890, Alexandre Ribot était devenu un notable : solidement installé dans la première circonscription de Saint-Omer, fief conquis en 1889 et conservé jusqu’en 1909, conseiller général du canton de Saint-Omer sud entre 1895 et 1900, disposant sur le terrain d’un solide réseau de fidèles permettant de relayer efficacement son action et d’entretenir son image, il s’était peu à peu habitué au fonctionnement de la démocratie de terrain, au suffrage universel, et n’hésitait plus à se rendre au contact des Audomarois, fussent-ils paysans, pour converser avec eux.

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Mais cette transformation progressive de Ribot en un député avisé, avant tout soucieux de conserver son fief, eut-elle une incidence sur ses convictions, impliqua-t-elle un renoncement au libéralisme de sa jeunesse ? Au début du xxe siècle, Alexandre Ribot pouvait-il encore être considéré, défini comme un libéral ? Etait-il perçu comme tel par ses contemporains ? Pour tenter de répondre à ces questions complexes, il faut rompre le fil chronologique du récit et comparer deux épisodes passés sous silence jusqu’ici : le vote de la loi Ferry sur l’enseignement secondaire en 1879 et la multiplication des mesures protectionnistes au cours des années 1880.

Alexandre Ribot et l’article 7

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Élu député de Calais en 1878, Ribot devint rapidement une des figures du Centre gauche à la Chambre des députés. Le combat contre le projet de loi sur l’enseignement supérieur déposé par le ministre de l’Instruction publique Jules Ferry lui fournit l’occasion de faire montre de son éloquence. Ce fut en fait le septième et dernier article du projet, sur l’enseignement des ecclésiastiques dans les établissements secondaires, qui déchaîna l’hostilité des droites et d’une partie des libéraux. Cet article était le suivant : « Nul n’est admis à participer à l’enseignement public ou libre ni à diriger un établissement d’enseignement de quelque ordre que ce soit s’il appartient à une congrégation religieuse non autorisée ». Il visait essentiellement les membres de la Compagnie de Jésus auxquels Ferry voulait « arracher l’âme de la jeunesse française » [98][98] Discours de Ferry à la Chambre du 27 avril 1879..

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Le projet fut finalement voté par la Chambre des députés le 9 juillet, avant que le Sénat ne rejette l’article 7 et que la Chambre n’accepte finalement, le 16 mars 1880, la partie de la loi votée par le Sénat.

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Ribot fut au nombre des plus farouches opposants à ce projet et se signala par ses discours hostiles au ministre de l’Instruction publique. Le 30 juin 1879, il réclama ainsi le remplacement de l’article 7 par un simple système de surveillance et d’inspection des établissements non autorisés. Par cette proposition, Ribot le libéral tentait en fait de concilier la défense de la tolérance et de la liberté avec la nécessité pour l’État de ne pas laisser proliférer des établissements échappant à tout contrôle. Mais, face à l’impossibilité de faire triompher cette proposition qu’il considérait comme pragmatique, Ribot, en minorité au sein du Centre gauche, préféra voter contre l’article 7, puis le 9 juillet contre l’adoption de l’ensemble de la loi.

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Par conviction libérale, Ribot avait donc voté avec une droite soucieuse de défendre l’influence sociale de l’Église. Cette position suscita l’incompréhension des Calaisiens dont la pratique religieuse était déclinante et qui, l’année précédente, avaient voté pour Ribot, candidat républicain contre Dussaussoy, conservateur invalidé après le 16 mai [99][99] Voir Hilaire, 1976, p. 833-848. Les données rassemblées.... Les électeurs de Saint-Pierre, centre ouvrier important, rédigèrent une protestation contre le vote de leur député qui fut publiée par La Lanterne. Ce conflit posait la question de la nature du mandat confié à Ribot. Etait-il impératif ? En l’élisant député contre un candidat de droite, les Calaisiens lui avaient-ils donné pour mission de s’opposer à la droite en toutes circonstances ? La vie politique du Pas-de-Calais ignorait les nuances parisiennes et la distinction entre opportunistes et centre gauche n’avait pas de sens sur le terrain : il avait été le candidat des républicains, toutes tendances confondues. Devait-il désormais suivre la majorité républicaine et voter en faveur du texte présenté par Ferry, contre ses propres convictions ? Ribot eut beau s’efforcer d’expliquer sa conduite et tenter de dissiper les équivoques, « surtout celle qui consiste à me faire passer pour un ami des Jésuites », il ne put empêcher Le Patriote, journal républicain de Calais de le traiter de « député de Lourdes » [100][100] Arch. Nat., 563 ap 1, lettre de Ribot à Eugène Boucher....

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En dépit des protestations, Ribot affirma à sa femme : « je ne regrette pas ma conduite et suis décidé à ne pas changer » [101][101] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du.... En fait, pour son premier grand combat parlementaire, Ribot avait fait un choix de conviction, un choix culturel et non un choix politique. En votant contre la loi Ferry, il avait pris le risque d’être confondu avec la droite. Le désir de rester fidèle à ses convictions libérales avait guidé son choix. Mais faire le choix de la liberté et de la tolérance, c’était à ce moment précis faire le jeu de la droite qui défendait la place de l’Église dans la société. Il déplora que les Calaisiens n’aient pas compris que son vote n’avait pas la même signification que celui des députés de droite.

Alexandre Ribot et le retour au protectionnisme agricole

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Alexandre Ribot qui, en 1879, s’était donc refusé à nier ses convictions libérales, se départit pourtant bien vite de son attitude désinvolte à l’égard de ses électeurs et s’efforça d’être plus attentif à leurs préoccupations et de faire entendre leur voix à la Chambre. Dès 1881, il remarqua : « je constate une certaine détente ; mes votes de la dernière session n’y ont pas été étrangers » [102][102] Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du.... En soutenant à la Chambre les premières mesures protectionnistes augmentant les droits sur certains produits finis, Ribot se concilia la sympathie d’une partie de l’électorat populaire ouvrier, même s’il reste en revanche silencieux sur l’accueil réservé par les ouvriers calaisiens aux premières taxes sur le blé qui renchérissaient le prix de pain.

72

Toujours est-il qu’en 1889, au moment de se présenter dans une circonscription plus rurale que la précédente, il rappelait, dans sa profession de foi électorale, son soutien à l’agriculture :

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« Ce n’est pas à moi de rappeler les services que j’ai rendus à l’agriculture et aux industries qui s’y rattachent, soit comme président de la Commission des sucres, soit comme membre de la Commission instituée pour étudier le régime des boissons, soit comme membre et rapporteur général de la Commission du budget [103][103] Rapport fait au nom de la Commission chargée de réunir.... »

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Il soulignait d’ailleurs : « je suis connu dans ces campagnes pour être un défenseur de l’agriculture » [104][104] Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du.... Là encore, son appartenance au groupe agricole de la Chambre, ses votes protectionnistes et son activité de lobbyiste soulignée par Ronald Hubscher lui permirent de s’attirer la confiance des électeurs [105][105] Alexandre Ribot est en effet l’un des 142 députés membres.... Dans les campagnes du Pas-de-Calais, la popularité était à ce prix [106][106] Ronald Huscher montre en effet que Ribot s’efforça....

75

Enfin, au moment des élections de 1898 il s’inquiéta des manœuvres de son adversaire de droite, M. Lefebvre du Prey, qui cherchait à le discréditer sur les terres protectionnistes de l’Audomarois en le faisant passer pour un adversaire du cabinet Méline. Cette allégation, erronée, était fort dangereuse pour lui en raison de la popularité de Méline dans les campagnes : ancien opportuniste, ministre de l’Agriculture du deuxième gouvernement Ferry, Méline avait fait voter en 1885 les lois établissant des droits sur les blés et le bétail qui furent relevés en 1887.

76

Comment Ribot parvenait-il à articuler soutien au mouvement protectionniste et convictions libérales ? L’évolution de ses convictions en matière douanière participe-t-elle du processus de conversion des Républicains au protectionnisme agricole décrit par Soo-Yun Chun [107][107] Chun, 2003, p. 162-169. ? Les sources manquent pour répondre à cette question, d’autant plus que les problématiques économiques sont presque toujours absentes de la correspondance de Ribot. S’il est probable que les conversations avec les électeurs jouèrent un rôle dans sa conversion au protectionnisme agricole, il est, là encore, difficile de déterminer sous quelle influence précise il se convertit. Ce qui est en revanche certain, c’est qu’au début des années 1890, Ribot avait pris conscience qu’il se devait de défendre les intérêts de ses électeurs à la Chambre, sous peine de s’aliéner leur confiance. Lui qui avait été choqué d’entendre un paysan lui dire que le rôle des électeurs était de deviner « qui peut vous rendre le plus de service », notait dès 1881 avec satisfaction que les électeurs craignaient de ne trouver « qu’un député moins utile » [108][108] Arch. Nat., 563 ap 50, lettres de Ribot à sa femme.... Plus que parlementaire libéral du Centre gauche, il était désormais devenu le député de sa circonscription.

L’enracinement d’un député en milieu rural

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Ces deux épisodes – vote contre l’art 7 et votes protectionnistes – montrent que l’enjeu majeur était de savoir si, à la Chambre, le député était avant tout membre d’une famille politique ou représentant de sa circonscription, ou encore s’il lui était possible d’adopter alternativement des positions divergentes en fonction des circonstances, s’il lui était possible de faire varier son discours en fonction des lieux et des interlocuteurs ou si la cohérence était de mise. En 1878, la conquête de la seconde circonscription de l’arrondissement de Boulogne avait permis à Alexandre Ribot d’accéder à la Chambre et lui avait donc donné les moyens de prendre des responsabilités au sein de sa propre famille politique, d’intégrer le groupe des députés libéraux et de participer à ces débats parlementaires qui le fascinaient depuis sa jeunesse, et dont il espérait devenir une figure centrale. Comparés à ces enjeux de haute politique, les débats locaux lui paraissaient bien dérisoires.

78

Mais au fil du temps, et surtout après la leçon de 1879, Ribot comprit que construire une carrière politique nationale impliquait d’avoir une base électorale solide, quitte à faire passer – au moins temporairement – certaines de ses convictions au second plan pour s’assurer du soutien de sa base locale. Dès lors il se soucia des préoccupations de ses électeurs et apprit à user de son influence parlementaire pour venir en aide à sa circonscription. C’est en fait au cours des années 1880 que se dessine chez Ribot une réflexion sur l’articulation nécessaire entre vie politique locale et nationale. Son attitude en 1879 tend à montrer que le local et le national étaient pour lui deux mondes distincts, et que les conditions de la vie politique locale n’avaient pas à s’immiscer dans le débat parlementaire. Pourtant, l’intense mouvement de protestation des électeurs en 1879 lui prouva que les sphères parisienne et calaisienne n’étaient pas séparées, qu’il existait, de fait, des liens, des vecteurs de circulation de l’information entre ces deux mondes et que le député ne pouvait en faire abstraction, quand bien même cela impliquait un renoncement à certains principes constitutifs de sa culture politique première.

79

Dans ces conditions, les votes protectionnistes de Ribot des années 1880 et, plus encore, son élection au Conseil général en 1895 peuvent être interprétés comme des tentatives d’élaboration d’un système empirique de conciliation entre carrière politique parisienne et enracinement local, comme des moyens de tisser des liens entre la Chambre, le gouvernement et l’espace politique local. Libéral avant d’être député vers 1880, Ribot était sans doute député avant d’être progressiste au tournant du siècle.

80

*

81

Le jeune candidat inexpérimenté, pétri d’idées reçues et de prévenances avait donc su se transformer au fil des ans en un notable enraciné dans sa circonscription, capable de mener une carrière nationale de premier plan, couronnée par son accession en 1892 à la fonction de chef du gouvernement, tout en cultivant et en renforçant ses réseaux locaux. Il aurait pu faire sienne cette remarque d’André Siegfried : « je compris ce que c’était que la politique électorale en la pratiquant dans son détail » [109][109] André Siegfried, « Notes sur mes campagnes électorales....

82

Celui qui était en 1878 un jeune idéologue farouchement décidé à plier le terrain à ses profondes convictions libérales, fut finalement lui-même poussé par son territoire électoral à une profonde évolution. Sa méconnaissance initiale du milieu rural était tout particulièrement criante. Aux yeux de ce libéral parisien, l’analphabétisme démocratique et l’absence de conscience politique rendaient particulièrement incongru l’exercice du suffrage universel dans les campagnes.

83

Pourtant, au fil des élections, et tout particulièrement à partir de son installation à Saint-Omer, le regard de Ribot se transforma radicalement. Lui qui s’était perçu comme le député d’une cité calaisienne républicaine entourée de campagnes conservatrices en vint à apprécier la compagnie des électeurs ruraux, à écouter leurs préoccupations et à défendre leurs revendications à la Chambre. Il fit des terres rurales de l’Audomarois un solide bastion électoral qu’il contrôlait étroitement par l’intermédiaire d’un réseau dense de correspondants patiemment renforcé au fil des ans et régulièrement réactivé. La pratique de terrain, faite d’incessantes rencontres, visites et réunions avec les paysans, fut également décisive dans cette mue spectaculaire.

84

Trois facteurs permettent d’en rendre compte. Premièrement, après un raidissement initial, Alexandre Ribot transigea avec un certain nombre des principes inhérents à la culture de sa famille politique et, en particulier, avec le mépris ou du moins la méfiance à l’égard du suffrage populaire, tout particulièrement rural. Cet aggiornamento culturel, qui contribua largement à détendre les relations entre le député et ses électeurs ruraux, fut long et douloureux, mais il contribua largement à faciliter son enracinement dans les campagnes du Pas-de-Calais.

85

Deuxièmement, cette évolution s’accomplit dans le contexte d’une politisation des masses rurales qui se traduisit, dans le Pas-de-Calais, par un enracinement de la République dans les campagnes traditionnellement conservatrices. Nul doute que cette évolution fut éminemment favorable au candidat Ribot et contribua au succès de son implantation, à partir de 1889, dans la première circonscription de l’arrondissement de Saint-Omer. Si le député Ribot se « ruralisa » au cours des décennies 1880 et 1890, ce mouvement s’accompagna indéniablement d’une « républicanisation » des électeurs ruraux [110][110] Je reprends ici les termes proposés par Chun, 2003,....

86

Enfin, pour réellement comprendre les raisons de cet enracinement réussi et donc de la longévité politique d’Alexandre Ribot, il faut se tourner une nouvelle fois du côté de la culture du député et de l’évolution de sa conception du mandat parlementaire. Attiré dès sa jeunesse par le débat parlementaire, l’élection ne lui était apparue, dans un premier temps, que comme le détour incontournable pour venir renforcer les troupes libérales à la Chambre et porter ses convictions à la tribune. À partir du milieu des années 1880, alors qu’il avait acquis une solide expérience empirique de terrain, il comprit qu’il ne pouvait se passer d’une position locale, et notamment rurale, et accepta de devenir « sérieusement le député de [sa] circonscription », d’être le médiateur entre les scènes politiques locales et nationales et de faire remonter vers la Chambre les revendications de ses électeurs, même lorsqu’elles entraient en contradiction avec ses convictions [111][111] Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du.... En sens inverse, en multipliant les tournées dans les campagnes et les conversations avec les paysans, en achetant une maison à Saint-Omer, ou en se faisant élire conseiller général du Pas-de-Calais, Alexandre Ribot s’efforçait d’être plus présent sur le terrain, alors même que sa carrière nationale marquait le pas.

87

En effet, après 1895, au moment où la carrière ministérielle d’Alexandre Ribot connut un coup d’arrêt, il récolta sur le terrain local les fruits de cette triple évolution, de ce double mouvement d’apprivoisement réciproque : c’est sans réelle difficulté qu’il fut élu député de la seconde circonscription de l’arrondissement de Saint-Omer en 1889, puis réélu en 1893, 1898, 1902, et à nouveau en 1906 [112][112] Robert Vandenbussche note toutefois que cette dernière.... À la fin du xixe siècle, Alexandre Ribot était probablement un député heureux.


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    —, Journal d’Alexandre Ribot et correspondances inédites, 1914-1922, publiés par le docteur Al. Ribot, Paris, Plon, 1936, 307 p.
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  • Vavasseur-Desperriers, Jean, République et liberté, Charles Jonnart, une conscience républicaine (1857-1927), Villeneuve d’Ascq, Septentrion, 1996, 339 p.

Notes

[*]

40 rue des États Généraux, 78000 Versailles. Courriel : <raphaelmuller@ yahoo. fr>.

Ce travail est issu de Raphaël Muller, Alexandre Ribot ou comment apprivoiser la souveraineté populaire, Mémoire de maîtrise sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Paris, Université Paris 4-Sorbonne, 2001, 154 p, et Les métamorphoses de la culture libérale sous la Troisième République : le cas d’Alexandre Ribot, Mémoire de dea d’histoire socio-culturelle sous la direction de Jean-Yves Mollier, Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 2003, 161 p. Je tiens à remercier les professeurs Mayeur et Mollier qui ont dirigé ces recherches, Gilles Pécout, Gilles Ferragu et Adrien Gaffier pour leur aide précieuse.

[1]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre d’Alexandre Ribot à sa femme du 10 mars 1878.

[2]

Schmidt, 1974. L’historien américain y étudie avec précision la carrière politique nationale de Ribot, sur laquelle nous ne nous attarderons pas.

[3]

Desrumeaux, 1990, p. 881-905. Ajoutons que Ribot est l’une des figures récurrentes de l’étude de Garrigues, 1997.

[4]

En 1909, il abandonna son mandat pour devenir sénateur du Pas-de-Calais, fonction qu’il exerça jusqu’à sa mort en 1923.

[5]

Les relations de Ribot avec ses électeurs n’ont d’ailleurs que peu retenu l’attention de Martin E. Schmidt, qui consacre l’essentiel de son étude à la carrière et à l’action du ministre Ribot.

[6]

Elle est conservée dans le fonds Alexandre Ribot sous les côtes 563 ap 50 à 54 pour les lettres adressées par Ribot à sa femme et 563 ap 55 à 57 pour celles de madame Ribot à son mari.

[7]

Dans ses Lettres à un ami, publiées en 1924, Ribot revient sur son action au cours de la Première Guerre mondiale. Il s’agit là de la seule forme de souvenirs politiques publiés par Ribot. On peut toutefois y ajouter le Journal d’Alexandre Ribot et correspondances inédites, 1914-1922, publié en 1936.

[8]

Notons toutefois que la tonalité des lettres de Mary Ribot était plus personnelle et beaucoup moins politique que celles de son mari.

[9]

Il semble que son père, venu de Calais, s’y était établi comme négociant à la fin des années 1830.

[10]

Aujourd’hui lycée Condorcet.

[11]

Ministre des Travaux publics sous la Monarchie de Juillet, Jules-Armand Dufaure (1798-1881), avocat de formation, était, au lendemain de la défaite de 1870, le leader du Centre gauche, c’est-à-dire le groupe des parlementaires libéraux ralliés à la République. Proche de Thiers, il fut plusieurs fois ministre et chef du gouvernement entre 1871 et 1879.

[12]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 27 août 1886.

[13]

Deux élections furent invalidées dans le département du Pas de Calais : Hilaire, Legrand, Ménager et Vandenbussche, 1977, p. 48.

[14]

La droite était alors fortement implantée dans le Pas-de-Calais. Aux élections législatives d’octobre 1877, 51 % des électeurs inscrits lui avaient accordé leur suffrage, contre 32 % aux républicains. Neuf députés de droite furent élus contre un seul républicain, il s’agissait de Louis Devaux dans la première circonscription de l’arrondissement de Saint-Omer.

[15]

Georges Foissey était courtier maritime à Marck. Au cours de la campagne de 1878, il dévoila à Ribot tous les secrets de la politique locale et du métier de candidat. Par la suite, les deux hommes restèrent très liés, échangeant une abondante correspondance.

[16]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 11 mars 1878.

[17]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 3 avril 1878.

[18]

Arch. Nat. 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 4 avril 1878.

[19]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 10 mars 1878.

[20]

La deuxième circonscription de l’arrondissement de Boulogne, dans laquelle se présentait Ribot, comprenait les cantons de Calais, Guînes et Marquises. Le poids démographique de la ville de Calais et du faubourg ouvrier de Saint-Pierre en faisait une circonscription majoritairement urbaine. La part des électeurs résidant en milieu rural peut être grossièrement évaluée à 40 %.

[21]

Arch. Nat. 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 7 mars 1878.

[22]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 9 mars 1878.

[23]

Gabriel Hanotaux, qui fut son ministre des Affaires étrangères en 1895, le décrivait d’ailleurs, non sans perfidie, comme un « grand honnête homme, un peu figuratif » : Hanotaux, 1929, p. 633.

[24]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 6 mars 1878.

[25]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 9 mars 1878.

[26]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 10 mars 1878.

[27]

Ibid., 563 ap 28, lettre de Ribot à Eugène Boucher du 18 juillet 1879.

[28]

Ibid., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 12 mars 1878.

[29]

Thabault, 1944, p. 65.

[30]

Pour une mise au point historiographique sur le problème de la politisation des campagnes, voir Pécout, 1994, p. 91-125 et Agulhon, 1998, p. 423-433.

[31]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 14 juillet 1879.

[32]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 6 mars 1878.

[33]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 23 avril 1878.

[34]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 12 mars 1878. Par « suffrage universel », Ribot désigne ici le corps électoral.

[35]

Sur la naissance du suffrage universel et son histoire : Huard, 1991. Sur l’acceptation du suffrage universel par les libéraux : Girard, 1985, p. 198.

[36]

Armand Dufaure, mentor de Ribot, l’aurait finalement incité à ne pas se présenter : Schmidt, 1974, p. 18.

[37]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à madame Demongeot du 29 juin 1877.

[38]

Sur Charles Jonnart, encouragé à ses débuts par Ribot : Vavasseur-Desperriers, 1996.

[39]

Lors de la même élection, Ribot fut élu député de la première circonscription de Saint-Omer.

[40]

Depuis décembre 1877, Armand Dufaure était en effet redevenu garde des Sceaux, avec le titre de président du Conseil.

[41]

Arch. Nat., 563 ap 1 : citation tirée d’un mémoire de Ribot sur son enfance et sa jeunesse.

[42]

Ainsi, analysant en 1861 la situation politique de la France il notait : « Ce régime, qui n’est pas l’oppression violente et qui donne satisfaction à toutes les mauvaises passions, finira peut-être par être accepté si quelque catastrophe ne vient nous réveiller et retremper nos courages. La seule pensée que le despotisme durera encore dix ans me fait frémir » : ibid., Lettre de Ribot à Eugène Boucher du 17 septembre 1861. Dans la même lettre, il déplorait également le silence des oppositions et l’apathie du peuple. Il en déduisait quelques jours plus tard que, pour éviter les compromissions, « le seul moyen d’être un homme sérieux, c’est de fortifier ses convictions en les éclairant par la réflexion » : ibid., Lettre de Ribot à Eugène Boucher du 28 septembre 1861.

[43]

Député et brièvement ministre sous la Monarchie de Juillet, puis député à la Constituante en 1848 et à la Législative en 1850, Prosper Duvergier de Hauranne (1798-1881) s’opposa à Louis Napoléon Bonaparte. Arrêté et exilé au moment du coup d’Etat de 1851, il se retira de la vie politique active pour se consacrer à la rédaction d’une œuvre importante : Histoire du gouvernement parlementaire en la France parue entre 1857 et 1870.

[44]

Après le coup d’État du 2 décembre 1851, Jules-Armand Dufaure s’était en effet retiré de la vie politique et avait repris ses activités d’avocat. Avocat célèbre, Pierre-Antoine Berryer (1790-1868) avait également été député sous la monarchie de Juillet puis la Deuxième République. Il s’était retiré de la vie politique après le coup d’État du 2 décembre. Jules Favre (1809-1880), député entre 1848 et 1851, était lui aussi un avocat célèbre connu pour son opposition à l’Empire. Élu député de Paris en 1858, il fut l’une des principales figures de l’opposition républicaine à Napoléon III.

[45]

Arch. Nat., 563 ap 1, lettre de Ribot à Eugène Boucher du 15 mai 1869.

[46]

Ibid., lettre de Ribot à Eugène Boucher du 12 mai 1872.

[47]

Ibid., lettre de Ribot à Eugène Boucher du 15 mai 1869.

[48]

Huard, 1991, p. 10.

[49]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 5 août 1881.

[50]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 25 avril 1884.

[51]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 26 avril 1884.

[52]

La « carrière parisienne » de Ribot fut d’ailleurs rapide et ce n’est pas sans fierté qu’il confiait à sa femme, le 15 juillet 1880, que le journal L’Intransigeant, quotidien politique fondé par Henri Rochefort, le nommait « à coté de M. Dufaure comme étant l’incarnation du centre gauche » : ibid., lettre de Ribot à sa femme du 15 juillet 1880. Devenu très rapidement un des leaders du centre gauche à la Chambre, il tenta d’en faire un puissant groupe libéral et conservateur susceptible d’attirer les parlementaires les plus modérés de l’Union républicaine et de la Gauche républicaine, espérant, sur le terrain, créer un grand parti capable de rallier à la République tous ceux qui la fuyaient par peur du désordre social.

[53]

Les élections législatives générales de 1876, 1877 et 1881 avaient en effet eu lieu au scrutin d’arrondissement.

[54]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre d’Alexandre Ribot à sa femme du 25 août 1883.

[55]

Les élections devaient se dérouler au scrutin de liste majoritaire départemental, chaque département devant avoir un nombre de sièges proportionnel à sa population (1 pour 70 000 habitants), mais la loi votée différait du régime en vigueur en 1848 et 1871 puisqu’un second tour de scrutin était maintenu à défaut de majorité absolue au premier tour. Odile Rudelle rappelle que « liberté [était] laissée aux citoyens de barrer des noms, d’en inscrire de nouveaux, pour, en quelque sorte, recomposer des listes plus à leurs goûts, grâce au panachage » : Rudelle, 1982, p. 123.

[56]

Pour une analyse très fine des élections de 1885 : ibid., p. 107-157.

[57]

Pour une mise au point très précise sur ce point et en particulier sur les choix divergents des principaux leaders libéraux, voir L’Année politique, 1885, p. 192-196.

[58]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 20 avril 1885.

[59]

La participation était de 83,4 %. La liste conservatrice parvint à rallier 47,3 % des inscrits, contre 35,9 % pour les républicains. Le Pas-de-Calais faisait partie des vingt départements où les conservateurs gagnèrent la totalité des sièges dès le 4 octobre. Il s’agissait pour la plupart des départements ruraux de l’Ouest et du pourtour du Massif Central, ainsi que de la Loire inférieure, du Nord, et donc du Pas-de-Calais.

[60]

Odile Rudelle analyse notamment le vote conservateur comme « un vote protestataire contre l’expansion militaire de la République qui, assurent les conservateurs, va encore obliger à de nouvelles mobilisations » : Rudelle, 1982, p. 127.

[61]

Mayeur, 1984, p. 130.

[62]

La première circonscription de l’arrondissement de Saint-Omer comprenait les cantons d’Aire, de Saint-Omer Nord et de Saint-Omer Sud. Avec 54 000 habitants en 1901, il s’agissait d’une zone moins peuplée que celle dont Ribot avait été précédemment l’élu. La circonscription comprenait la ville de Saint-Omer elle-même mais également de vastes étendues agricoles. Aux zones maraîchères qui entouraient la ville de Saint-Omer s’ajoutaient de grands espaces céréaliers et betteraviers. Les ruraux y étaient relativement plus nombreux que dans la seconde circonscription de l’arrondissement de Boulogne. Leur part peut être évaluée à plus de 50 % de la population totale de la circonscription.

[63]

Sur l’élection de 1889, voir Hilaire, Legrand, Ménager et Vandenbussche, 1977, p. 69-78.

[64]

Arch. Nat., 563 ap 52, lettre de Ribot à sa femme du 24 juillet 1900.

[65]

Ibid., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 6 août 1894.

[66]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 25 avril 1881.

[67]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 5 mars 1878.

[68]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 6 mars 1878.

[69]

Voir Hilaire, 1976, p. 893. Il n’est pas inutile de citer précisément son analyse : « Après avoir donné des majorités aux républicains dans touts les cantons en 1881, les ruraux de la plaine, troublés par la crise agricole et par la politique laïcisatrice, oscillent entre la droite et la gauche. Le scrutin de 1889 exprime leur ralliement à la République, avec le succès de trois républicains modérés, Boulanger Bernet, Jonnart et Ribot ».

[70]

Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 27 août 1889.

[71]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 21 septembre 1889.

[72]

Cette circonscription comprenait certes la ville de Saint-Omer, où les artisans et les ouvriers étaient nombreux, mais, à l’inverse de la seconde circonscription de Boulogne, on n’y trouvait aucun centre industriel de l’importance de Saint-Pierre, le faubourg ouvrier de Calais.

[73]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 18 mars 1887.

[74]

Ibid., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 22 août 1889.

[75]

Ibid., 563 ap 50, lettres de Ribot à sa femme du 22 août 1889 et du 27 août 1886.

[76]

Ibid., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 31 avril 1894. Les italiques sont de nous.

[77]

Arch. Nat., 563 ap 52, lettre de Ribot à sa femme du 8 avril 1900.

[78]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 15 avril 1900.

[79]

Voir Bertrand, 1889.

[80]

Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 3 août 1889.

[81]

Huard, 1991, p. 266-268.

[82]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 1er août 1889.

[83]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 2 août 1889.

[84]

Sur les professions de foi, voir Prost, 1974.

[85]

Rapport fait au nom de la Commission chargée de réunir et de publier le texte authentique des programmes et engagement électoraux, par M. Barodet, n° 493, cinquième législature, session de 1890.

[86]

Ribot ne nomme pas directement le mouvement mais évoque un « assaut » contre la République tout en souhaitant que ce soit « le dernier ».

[87]

« L’expiration des traités de commerce, en rendant à la France sa liberté vis-à-vis de l’Europe imposera à la Chambre le devoir de fixer les bases de notre politique douanière. Je n’ai pas besoin de vous dire que mes efforts tendront à assurer la protection la plus étendue aux produits de notre agriculture et de notre industrie ».

[88]

Arch. Nat., 563 ap 53, lettre de Ribot à sa femme du 15 avril 1906.

[89]

Ibid., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 30 juin 1893.

[90]

Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 18 juillet 1893.

[91]

L’expression « cuisine » est empruntée à André Siegfried. Dans l’introduction au Tableau politique de la France de l’Ouest, celui-ci note en effet que « peut-être même, pour bien comprendre [le suffrage universel], faut-il l’avoir pratiqué jusque dans sa vulgaire « cuisine » ! » : Siegfried, 1913, p. viii.

[92]

Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 8 juillet 1893.

[93]

Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 15 juillet 1901.

[94]

Arch. Nat., lettre de Ribot à sa femme du 17 août 1889.

[95]

Ibid., lettre de Ribot à sa femme du 13 juin 1893.

[96]

Arch. Nat., 563 ap 52, lettres de Ribot à sa femme du 18 août 1896 et du 16 août 1897.

[97]

Halévy, 1930, p. 120.

[98]

Discours de Ferry à la Chambre du 27 avril 1879.

[99]

Voir Hilaire, 1976, p. 833-848. Les données rassemblées par l’auteur permettent d’évaluer la pratique religieuse dans la seconde circonscription de l’arrondissement de Boulogne entre 1890 et 1895. Dans les cantons ruraux de Guines et Marquise, la pratique religieuse restait importante avec plus de 60 % de pascalisants, avec néanmoins des taux plus faibles dans les bourgs. Elle était nettement moins importante dans le canton de Calais où ce taux n’atteignait pas 45 %, et même moins de 20 % dans la ville de Calais proprement dite. Il est probable que ces taux étaient plus élevés en 1879, mais Calais n’avait sans doute déjà plus « un comportement de chrétienté » : ibid., p. 843.

[100]

Arch. Nat., 563 ap 1, lettre de Ribot à Eugène Boucher du 18 juillet 1879 ; Le Patriote, 13 juillet 1879.

[101]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 22 juillet 1879.

[102]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettre de Ribot à sa femme du 25 avril 1881.

[103]

Rapport fait au nom de la Commission chargée de réunir et de publier le texte authentique des programmes et engagement électoraux, par M. Barodet, n° 493, cinquième législature, session de 1890.

[104]

Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 22 août 1889.

[105]

Alexandre Ribot est en effet l’un des 142 députés membres du groupe agricole de la Chambre cités par Gomot, 1889, p. 8.

[106]

Ronald Huscher montre en effet que Ribot s’efforça tout au long de sa carrière de défendre les intérêts des producteurs agricoles du Pas-de-Calais. En 1890, son intervention fut décisive pour obtenir de la Compagnie du Nord une baisse de près de 50 % des frais de transport pour les chargements de plus de 3 000 kg, qui bénéficia notamment aux producteurs de choux-fleurs. Ronald Hubscher souligne également le rôle de Ribot dans la défense des intérêts sucriers : « Au cours de son mandat parlementaire il est président de la commission des sucres en 1884, membre de la commission extra-parlementaire chargée d’étudier en 1887 les réformes à apporter à la législation de l’alcool et au régime des boissons, et à différentes reprises fait partie de la commission du budget. Il est évidemment l’un des dirigeants du groupe agricole de la Chambre, président du comité de défense parlementaire des intérêts sucriers et betteraviers » : Hubscher, 1979, p. 607.

[107]

Chun, 2003, p. 162-169.

[108]

Arch. Nat., 563 ap 50, lettres de Ribot à sa femme du 6 mars 1878 et du 25 avril 1881.

[109]

André Siegfried, « Notes sur mes campagnes électorales dans les Basses-Alpes », reproduites dans Gastinel, 1974, p. 71-74 ainsi que dans Garrigou, 1995, p. 27-41.

[110]

Je reprends ici les termes proposés par Chun, 2003, p. 169-171.

[111]

Arch. Nat., 563 ap 51, lettre de Ribot à sa femme du 13 juin 1893.

[112]

Robert Vandenbussche note toutefois que cette dernière élection fut plus difficile : Hilaire, Legrand, Ménager, et Vandenbussche, 1977, p. 134.

Résumé

Français

En 1878, Alexandre Ribot est candidat au siège de député de la seconde circonscription de l’arrondissement de Boulogne-sur-Mer. Jeune juriste libéral formé à Paris, il n’a pas d’expérience politique de terrain et connaît mal le Calaisis. Les espaces ruraux lui sont particulièrement étrangers. En dépit de cette méconnaissance initiale, il parvient à se faire élire et demeure député du Pas-de-Calais pendant près de quarante années. Cette longévité politique s’explique par une mutation profonde du député Ribot. A ses débuts, il est volontiers hautain et méprisant avec ses électeurs ruraux. Il en vient pourtant à apprécier leur compagnie et à s’enraciner dans sa circonscription. Cette conversion démocratique accompagne le mouvement de politisation des campagnes du Pas-de-Calais et leur ralliement à la République opportuniste et progressiste.

Mots-clés

  • circonscription
  • démocratie rurale
  • libéralisme
  • notable
  • Pas-de-Calais
  • politisation
  • protectionnisme
  • Saint-Omer
  • suffrage universel
  • tournée électorale

English

In 1878, Alexandre Ribot ran for a seat of representative in the second district of the arrondissement of Boulogne-sur-Mer. As a young liberal jurist educated in Paris, he had no grassroots political experience and little knowledge of the Calais area. He was particularly ignorant of the rural scene. In spite of this initial handicap, he succeeded in his bid for election, and remained a representative of Pas-de-Calais for almost forty years. This political longevity is the result of a deep-reaching trasformation of representative Ribot himself. While often haughty and scornful with the rural voters at first, he came to enjoy their company and push deep roots in his district. This conversion to democracy took place along with the politicization of the Pas-de-Calais countryside and its being won over by Progressive and Opportunist Republicans.

Keywords

  • district
  • electoral campaign notability
  • Pas-de-Calais
  • political liberalism
  • politicization
  • protectionism
  • rural democracy
  • Saint-Omer
  • universal suffrage

Plan de l'article

  1. La découverte des électeurs ruraux
    1. Le choc des premières campagnes
    2. La découverte du Calaisis
    3. Le candidat et les paysans : incompréhension et mépris
    4. Alexandre Ribot face au suffrage universel
  2. Les raisons d’une surprise
    1. Un candidat mal préparé
    2. L’héritage libéral
  3. Alexandre Ribot à la conquête des campagnes
    1. Arrondissement ou liste : les choix d’Alexandre Ribot
    2. La désillusion de 1885
    3. Des relations nouvelles avec les ruraux
    4. La conversion démocratique du député Ribot
  4. Alexandre Ribot, notable rural et libéral ?
    1. Le rôle du « parti républicain » dans l’organisation de la campagne
    2. Professions de foi, réunions publiques et tournées électorales
    3. Alexandre Ribot conseiller général
    4. Un renoncement au libéralisme ?
    5. Alexandre Ribot et l’article 7
    6. Alexandre Ribot et le retour au protectionnisme agricole
    7. L’enracinement d’un député en milieu rural

Pour citer cet article

Muller Raphaël, « Entre ancrage local et ambition nationale. Alexandre Ribot ou l'enracinement d'un député (1878-1909) », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2008 (Vol. 29), p. 133-163.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2008-1-page-133.htm


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