Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2008/1 (Vol. 29)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 189 - 273 Article suivant

Alain Ferdière, François Malrain, Véronique Matterne, Patrice Méniel et Anne Nissen-Jaubert (avec la collaboration de Bénédicte Pradat), Histoire de l’agriculture en Gaule. 500 av. J.-C. – 1000 apr. J.-C., Paris, Errance, 2006, 231 p.

1

Quinze siècles d’agriculture en Gaule, de la fin de l’Âge du Fer au haut Moyen Âge, en passant par l’époque romaine. Comme le précise l’introduction, cet espace temps n’est marqué d’aucune révolution dans le domaine mais l’on comprend bien au fil des pages toute la richesse des innovations qui l’ont ponctué, ne serait-ce que par la transmission de certaines d’entre elles jusqu’à l’actuel. Ce livre constitue un vrai travail de synthèse et non une juxtaposition de faits dépourvue d’analyse comme c’est parfois le cas dans ce genre d’ouvrage, une synthèse riche de la diversité des sources disponibles, essentiellement archéologiques pour l’Âge du Fer, puis de plus en plus diversifiées au fil du temps. Il s’adresse tant à celui qui s’intéresse de loin aux propos qu’au passionné, entre autre par la diversité des aspects qui y sont traités et par sa bibliographie exhaustive (p. 206-231).

2

L’ouvrage se compose de trois parties d’importance égale : la fin de l’Âge du Fer, l’époque romaine, et le haut Moyen Âge. Dans chaque partie, le sujet est développé suivant un plan récurrent, en fonction des sources disponibles et aussi parfois de l’origine des auteurs, archéologue, carpologue ou archéozoologue. La période est dans un premier temps replacée dans son contexte chronologique ou historique, puis il est traité de l’occupation du sol, de la structuration du paysage et de l’habitat rural, des productions dont principalement les cultures et l’élevage, du travail de la terre, des techniques, de l’outillage, et du traitement des récoltes. Cette organisation très structurée de l’ouvrage laisse tout le loisir au lecteur d’établir facilement des comparaisons d’une période à l’autre.

3

La première partie, consacrée à la fin de l’Âge du Fer, est essentiellement documentée par l’archéologie, la carpologie et l’archéozoologie y occupant une grande place. Ce qui a le plus marqué cette période est le développement de l’utilisation du fer, qui a permis de fabriquer un outillage plus performant pour la préparation de la terre et pour la récolte. La meule rotative, qui supplante la meule à va-et-vient entre le ive et le iie siècle av. J.?C., est aussi l’une de ses innovations techniques. Les Gaulois étaient de gros consommateurs de viande, avec la triade bœuf, porc et caprinés, qui se retrouve aux deux périodes suivantes en proportions variables dans le temps et dans l’espace, accompagnée des oiseaux de basse-cour. Les animaux d’élevage étaient alors de petite stature, bien qu’une augmentation des tailles soit pressentie dans le sud dès 250 av. J.?C. ; le cheval était également consommé. La céréaliculture était dominante en Gaule, pendant les trois périodes. Ce sont alors le blé, l’orge et le millet qui sont préférés au nord, tandis que les cultures sont déjà plus diversifiées au sud, avec diverses variétés de céréales, davantage de légumineuses, la vigne et l’olivier. Cette partie détaille très bien les différentes étapes des cultures, de la préparation de la terre à la destination des denrées végétales (p. 49-64).

4

La deuxième partie sur l’époque romaine est très dense et la mieux équilibrée, par la place donnée à chacun des thèmes et par la nature des données tant archéologiques qu’écrites et iconographiques. Le fait marquant de cette période est la restructuration du territoire en villes et chefs-lieux de cité, avec entre autre une urbanisation accrue et un aménagement du réseau routier. Les habitudes, et par le fait même l’agriculture, évoluent à plusieurs égards : changements dans l’alimentation avec plus de céréales et légumineuses au détriment des viandes, abandon de l’hippophagie dès les premières décennies de la période gallo-romaine, essor de la viticulture, et accroissement de la taille des animaux d’élevage. On pratique la rotation des cultures ainsi que la complantation. L’araire se voit perfectionner par toutes sortes d’astuces et accessoires, mais la charrue n’est toujours pas attestée en Gaule. Deux innovations techniques marquent cette période : le vallus, sorte de grand peigne utilisé attelé pour la récolte des céréales, et surtout le moulin à eau. Cette partie décrit abondamment, avec détails et illustrations, les techniques agraires et l’outillage, et se termine par une note sur la césure culturelle du iiie siècle, insistant sur le contraste profond de l’état de la culture et de la société entre Haut et Bas-Empire (p. 132-139).

5

La troisième partie sur le haut Moyen Âge est bien sûr la plus documentée par les sources autres qu’archéologiques, et de ce fait, des thèmes y sont plus approfondis tandis que d’autres le sont moins. Les différents types de sources à disponibilité sont d’ailleurs définis de manière détaillée en début de partie (p. 144-153). L’occupation du sol, un thème ici particulièrement bien développé, est marquée par de nombreux changements liés à une nouvelle organisation sociale et agraire vers des exploitations familiales, dans un contexte de continuité territoriale. Les thèmes des cultures et de l’élevage sont quant à eux présentés de façon plus succincte. Peu de différences sont observées depuis la période précédente si ce n’est l’importance de la viticulture et de la fructiculture, et la place prépondérante, dans l’agriculture, de l’animal, pour lequel on choisit de s’implanter à proximité des pâtures et des prés de fauche. Le travail de la terre tient une bonne place dans cette partie, avec des détails tant sur les techniques que sur les outils comme la charrue et le collier d’épaule pour l’attelage des animaux, et on y trouve aussi une bonne déclinaison de la chaîne opératoire du traitement des céréales.

6

Cet ouvrage propose donc un large portrait de l’agriculture en Gaule du ve siècle av. J.?C. au xe siècle de notre ère, richement étayé par des sources diverses et complémentaires. Il a le mérite, par la même occasion, de mettre au grand jour nombre de travaux qui seraient autrement, comme trop souvent, demeurés inédits et inaccessibles. Il n’en demeure pas moins certaines zones d’ombre, spatiales ou temporelles, dont quelques unes pourront sans aucun doute être documentées dans une prochaine étape, entre autre par la mise en œuvre de bases de données.

7

Nancy Marcoux

Corinne Beck, Renaud Benarrous, Jean-Michel Derex, Alain Gallicé (dir.), Les Zones humides européennes : espaces productifs d’hier et d’aujourd’hui. Actes du premier colloque international du Groupe d’Histoire des Zones Humides, Le Blanc, 21-23 octobre 2005, Aestuaria. Culture et développement durable, Collection Histoire et terres humides, Cordemais, Estuarium, 2007, 515 p., 30 €

8

La publication du premier colloque du Groupe d’Histoire des Zones Humides, après celle de plusieurs journées d’études dont deux en 2005 et 2006 consacrées à la production des étangs, répond en partie au programme qu’avait fixé Jean-Michel Derex dans son article fondateur : « Pour une histoire des zones humides en France (xviie-xixe siècle). Des paysages oubliés, une histoire à écrire », Histoire et Sociétés Rurales, n° 15, 1er semestre 2001, p. 11-36. À travers un riche panel de trente-deux articles correspondant à vingt-huit communications et quatre posters lors du colloque, il s’agissait d’éclairer la manière dont les zones humides européennes ont été utilisées, exploitées et mises en valeur depuis le Néolithique. Bien que s’affichant comme international, le colloque était largement centré sur l’espace français avec seulement quatre communications sur des pays européens (la Belgique, l’Italie, l’Espagne et la Roumanie). Du point de vue chronologique, les périodes médiévale, moderne et contemporaine ont été les plus largement traitées, même si quelques éclairages ont été apportés sur le Néolithique (dans des approches de longue durée) et sur l’Antiquité. De façon significative, Philippe Leveau s’interroge sur la manière dont ont été interprétés récemment les textes antiques sur le dessèchement des marais dans l’Empire romain pour penser l’« avènement de l’État ». Reconstituer le rôle des zones humides comme espaces de production avant le Moyen Âge central n’est certes pas impossible et des travaux récents s’y attellent mais le colloque visait surtout à comprendre les mutations des fonctions et des usages des zones humides à partir du moment où les traces écrites permettent de confronter de façon suffisamment explicite pratiques et représentations. Il s’agissait de mettre en évidence les dynamiques induites, ce que la seconde partie de l’ouvrage, paradoxalement la plus courte, appelle « emprises et déprises ».

9

Dans l’introduction, Jean-Michel Derex n’hésite pas à revendiquer un rôle social pour l’historien de l’environnement qui doit aider à prendre en compte les héritages dans les formes actuelles de gestion et d’aménagement des territoires. C’est une façon de rappeler que le devoir d’histoire qui permet de mieux comprendre la formation des mémoires individuelles et collectives ne s’applique pas seulement aux grands événements politiques, militaires et sociaux mais aussi aux paysages et à l’environnement. L’approche géohistorique est ainsi mise en pratique dans la plupart des articles géographiques du recueil (Magalie Franchomme la met en perspective dans un « poster » consacré au Val de la Sensée, vallée marécageuse de la région Nord-Pas-de-Calais). La construction même de l’ouvrage mène du temps le plus long au temps court de la gestion récente à travers quatre parties : « Productions des espaces humides : de la cueillette à la spéculation » ; « Emprise et déprise humaines dans les zones humides » ; « Évolution du foncier » ; « Nouveaux modes de « consommation » des espaces naturels ». Chaque partie est elle-même organisée de manière chronologique. Ce choix a le mérite de la clarté et fournit de nombreux exemples sur la dialectique qui a conduit de la mise en valeur traditionnelle par l’exploitation des ressources variées des zones humides (qu’il s’agisse de marais, d’étangs, de lits de rivières ou de zones de confluence…) à une dévalorisation préparant de nombreux assèchements à partir du xviie et surtout du xviiie siècle jusqu’au renouveau récent, souvent postérieur à la Seconde Guerre mondiale (voir par exemple Pascal Bartout, « L’étang : de l’abandon au renouveau », titre de la quatrième partie d’un article consacré aux étangs du Haut-Limousin).

10

Pourtant, comme le rappelle l’approche comparative de Céline Bernard (« Une histoire comparée des régions d’étangs de Sologne, Brenne, Bresse, Territoire de Belfort et Champagne Humide »), chaque territoire possède sa logique propre qui tient notamment aux caractères du milieu, au rôle des villes proches, aux évolutions économiques et aux choix culturels. La comparaison entre les zones humides vastes faisant l’objet de grands projets d’aménagement (comme la Camargue présentée par Paul Allard et Raphaël Mathevet) et les zones humides modestes, longtemps oubliées de la réflexion géohistorique (comme les mares abordées ici par Bertrand Sajaloli à partir d’un cas volontairement et significativement particulier) permet de comprendre les différences de temporalité dans le regard porté sur des « objets » environnementaux qui relèvent d’une même catégorie générique mais qui ne sont pas perçus de la même manière par les pouvoirs publics et la société. « L’âge des mares » allant de 1838 à 1870 à Thirmet (Eure-et-Loir) selon Bertrand Sajaloli est approximativement celui des grandes entreprises de dessèchement camarguaises. Ce contraste révèle la nécessité de varier les échelles d’analyse et de tenir compte des rapports de force locaux en évitant de plaquer un schéma trop général sur les évolutions françaises et européennes.

11

Sur le plan méthodologique, le colloque a tenté avec audace le pari toujours difficile de l’interdisciplinarité tout en restant ancré dans une perspective historique : des liens entre histoire, histoire du droit, archéologie, géographie et approches paléo-environnementales ont été clairement établis avec pour objectif d’aider à la prise en compte des caractères traditionnels des zones humides dans la gestion actuelle de ces territoires. Les analyses historiques fondées sur la reconstitution des droits et des pratiques des populations à partir des archives anciennes restent majoritaires par rapport à celles issues d’un véritable croisement entre sources textuelles et données paléo-environnementales rigoureusement établies. Cette remarque ne constitue pas une critique mais incite à s’interroger sur la nature des travaux portant sur la dynamique des processus environnementaux et sur les instruments dont disposent les chercheurs qui travaillent apparemment sur un même sujet. En effet, la nature des moyens mis en œuvre n’est pas neutre et implique des objectifs de recherche différents.

12

Les analyses sociologiques, bien représentées dans le livre (par exemple avec Bernard Picon sur « rapports à la Nature et productions culturelles dans les zones humides ») mettent l’accent sur la dialectique entre pratiques et représentations. La dernière partie de l’ouvrage dont les contributeurs sont géographes et sociologues prend systématiquement en compte la profondeur historique, cherchant à concilier le développement de territoires en constante mutation et la préservation de leur caractère particulier. Ce fragile équilibre ne peut cependant être maintenu que s’il se fonde sur une connaissance objective des caractères du milieu et de leur évolution, ce qui oblige à dépasser la simple analyse des pratiques anciennes ou récentes nées des représentations culturelles et des besoins socio-économiques. C’est pourquoi les approches paléo-environnementales sont indispensables. Le colloque en comporte plusieurs données de manière approfondie : l’étude des étangs de la Grande Brenne par Renaud Benarrous, Anne-Laure Cyprien et Lionel Visset (dans deux articles dont un rédigé par Renaud Benarrous seul), celle des évolutions des marais de la basse vallée de la Dives par Vincent Carpentier, Emmanuel Garnier, Laurent Lespez et Suzanne Maertens ou celle de Fabrice Grégoire et Arlette Laplace-Dolonde sur « la dialectique de la tourbière et de l’étang ». Ces études insistent sur les interactions entre milieux et sociétés. Renaud Benarrous n’hésite pas à mettre en cause l’insuffisance des sources textuelles, notamment pour la période médiévale, alors que d’autres articles très précis se fondent presque exclusivement sur elles : ainsi lorsque Jean-Loup Abbé analyse les modalités de l’assèchement des étangs languedociens aux xiie et xiiie siècles ou lorsque Corinne Beck présente la gestion des étangs bourguignons à la fin du Moyen Âge. Les objectifs ne sont certes pas les mêmes : l’approche paléo-environnementale ne permet pas de rentrer dans les détails d’une histoire sociale globale qui préoccupe davantage les historiens et les sociologues que les chercheurs venus d’autres disciplines. Toutefois, la frontière méthodologique ne sépare pas les historiens et les autres. Les articles de géographes comme celui de Loïc Ménanteau, Céline Chadenas et Claire Choblet (« Les marais du Bas-Guadiana, Algarve, Andalousie : emprise, déprise et reprise humaine ») se fondent sur une documentation et des méthodes très proches de celles des historiens tout en accordant une place un peu plus soutenue aux archives sédimentaires et au fonctionnement hydrologique des cours d’eau et des zones humides afin de confronter contraintes physiques et aménagements humains.

13

Un des mérites majeurs de ce colloque est donc de proposer des pistes méthodologiques et d’inviter à approfondir la réflexion sur les modalités de la collaboration entre chercheurs issus de disciplines différentes et complémentaires. Résumer un ouvrage aussi riche et dense est bien sûr impossible. C’est pourquoi je n’ai pas cherché à citer tous les auteurs, sans que le choix fait ici constitue un quelconque jugement de valeur. Je voudrais seulement souligner à quel point les zones humides se prêtent à un décloisonnement des approches tant les archives sédimentaires qu’elles proposent sont riches et tant le regard porté sur elles est emblématique des mutations qui affectent les valeurs sociales et les pratiques économiques. L’ouvrage permet en outre de recomposer des parcours spécifiques qui intéresseront ceux qui cherchent des thèmes plus précis. Ainsi, l’étude de la chasse dans les zones humides est abordée dans trois articles : se succèdent dans la première partie ceux de Christian Estève et de Paul Bourrieau qui traitent de l’exemple français respectivement pour les xixe et xxe siècles, tandis que Raphaël Mathevet présente dans la dernière partie des « perspectives camarguaises » actuelles sur les rapports entre chasse, conservation et botanique. Bien que ce sujet soit à la fois sensible et relativement mal documenté, il est ainsi traité ici de façon approfondie. Les implications politiques de la préservation des zones humides sont également suggérées dans plusieurs articles. Le regard porté sur les évolutions dans les pays étrangers permet de prendre du recul par rapport à la législation et aux pratiques françaises. L’exemple de la Roumanie traité par Gabriela Ioana Toroimac et Virginie Vergne montre ainsi les éléments de continuité mais aussi de discontinuité dans les politiques d’aménagement d’une des plus importantes zones humides européennes, le delta du Danube, dans un ancien pays communiste désormais largement ouvert au reste de l’Europe et où s’accentue depuis près de 20 ans la collaboration internationale sur les questions environnementales.

14

Les zones humides sont depuis longtemps au cœur de recherches scientifiques et de débats idéologiques : cette publication de colloque, qui ouvre la voie à d’autres et à de futures synthèses, n’entend pas présenter d’outil méthodologique parfait et définitif pour la préservation de l’environnement mais elle participe de façon essentielle au débat sur le devenir des zones humides à partir d’une approche géohistorique. Souhaitons que son message, ouvert à la complexité des réalités et des modes d’appropriation des territoires, soit compris et entendu des aménageurs et permette d’éviter toute précipitation dans les opérations engagées et à venir : à chaque époque ont été adoptées des solutions jugées efficaces par ceux qui les défendaient et justifiées théoriquement par ceux qui les mettaient en œuvre, mais les nombreux exemples développés dans ces actes de colloque montrent que ces solutions ont pu aggraver les menaces pesant sur les sociétés et ont presque toujours été dépassées par de nouvelles expériences et de nouveaux savoirs. Il est donc plus que jamais nécessaire de prendre conscience de la nécessité de faire des choix fondés sur la connaissance des rapports pluriséculaires entre les hommes et les milieux humides.

15

Patrick Fournier

Annie Antoine et Dominique Marguerie (dir.), Bocages et Sociétés. Actes du colloque organisé à l’Université de Rennes 2 en septembre 2004, Rennes, pur, 2007, 512 p.

16

Rarement une notion aura capté autant d’héritages, d’interrogations, d’espoirs, de science que celle de bocage. L’ouvrage dont il est ici rendu compte constitue un excellent et très riche manuel de ce qu’est et de ce que représente le bocage aujourd’hui, de son exceptionnel présentisme en quelque sorte, puisqu’il rassemble, sous son seul nom, et pour les régions concernées, le passé des paysages, même lorsqu’ils ne sont pas bocagers, les questions liées à sa conservation et son image présentes et les interrogations sur son futur, et ceci aussi bien sous l’angle social et culturel que naturel et écologique. À ce présentisme marqué, les éditeurs ajoutent le constat du caractère emblématique et statique de la notion de bocage : « Et c’est ce qu’il y a de bien avec les recherches sur le bocage, c’est que ça peut toujours continuer et recommencer. Une des raisons semble bien être que c’est un objet emblématique des relations entre Nature et Société ».

17

L’ensemble de l’ouvrage fonctionne donc sur un double plan qu’il faut garder à l’esprit en permanence si l’on veut en tirer toute la substance : celui de la réalité de l’histoire, de la géographie et de l’écologie des haies, des parcellaires, des habitats, lesquels n’ont pas toujours fait et ne font pas toujours un bocage ; celui du bocage en tant que notion, emblème, et plus encore identité des régions à haies et à habitat dispersé en prise avec les interrogations actuelles sur leur devenir environnemental. Cette dichotomie n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage.

18

La première partie du livre élabore les termes d’un récit de longue durée qui paraît de plus en plus solide. La planimétrie (mais le mot n’est presque jamais employé) est mobile pendant longtemps, avec des transformations sensibles entre l’Âge du Fer et l’époque moderne, marquée par des discordances très nettes (Patrick Naas). Des situations d’influence sont également avérées, comme celle démontrée par la fouille de Montours où un enclos de l’Âge du Fer est exactement repris en tant que parcelle à l’époque carolingienne, ce qui fait qu’il transmet son orientation à un parcellaire bien postérieur (Isabelle Catteddu). Magali Watteaux démontre que la prise en compte des échelles est importante pour pouvoir porter un avis sur le degré de transmission des formes dans la longue durée.

19

Tous les auteurs s’accordent à distinguer parcellaire et bocage. Non pas que des haies soient impensables à très haute époque : on en connaît ! Mais dès qu’on cherche à qualifier le bocage, celui qui modèle le parcellaire du cadastre napoléonien, les enquêtes rétrospectives les plus minutieuses ne franchissent guère le xve siècle au plus tôt du processus de création du bocage. C’est ce qu’établissent Dominique Marguerie et Jean-Claude Oillic à partir de la palynologie à Montours, ou ce que J.-Cl. Meuret démontre à partir d’un dossier remarquablement bien documenté à Visseiche, et qu’il propose d’étendre aux parcellaires des châteaux et manoirs de la même époque en Bretagne.

20

La seconde partie est consacrée aux structures et aux fonctions évolutives. Il y est question du débocagement, à partir de plusieurs études régionales (en Galice, en Isère et en Bretagne), mais sans oublier qu’il y a aussi, inversement, des néobocages, étudiés dans la 4e partie. Sur les fonctions du bocage et les raisons de son développement à l’époque moderne, les avancées sont intéressantes. Quelles pouvaient être les raisons de l’installation de ce type de morphologie agraire ? Une réponse aux aléas climatiques (Emmanuel Garnier) ? Annie Antoine développe une autre raison de fond : le bocage a répondu à la spécialisation précoce des systèmes agricoles vers l’élevage bovin. L’intérêt de son étude est grand car non seulement elle propose une réponse historique sérieuse, mais elle nous apprend aussi à réfléchir et à poser les hypothèses. Par exemple, on sait que la haie peut fournir du bois de chauffage, mais est-ce suffisant pour en faire la raison de la création du bocage ? de même on sait que la haie joue un rôle dans la protection de la biodiversité, mais ce n’est pas la raison pour laquelle on l’a édifiée. Résistant ainsi aux effets de mode et de modernisation que des problématiques actuelles suscitent, l’historienne répond par le métier et l’examen scrupuleux des documents. « L’originalité de l’Ouest, ce n’est donc pas le bocage, c’est l’importance de l’élevage bovin que l’on observe dès les premiers textes » (p. 194). Pourquoi, cependant, et cette fois à l’échelle du livre entier, ne pas avoir poussé le souci d’analyse jusqu’à la notion de bocage elle-même ?

21

La troisième partie étudie les « sociétés bocagères ». Pour dire qu’il n’y en a pas, stricto sensu, au Moyen Âge, époque où l’on rencontre une interpénétration de l’ouvert et du boisé et même une absence de clôtures, dans des dessins parcellaires extrêmement variés (Daniel Pichot). Pour dire ensuite que les sociétés de l’époque moderne, qui sont au cœur de l’ouvrage, mettent en place le paysage bocager et le font évoluer sous l’effet de leur propre dynamique. Certains travaux affirment les traits d’identité bocagère des sociétés de l’ouest, comme celui de Léna Gourmelen qui insiste sur la valeur du travail autour de la haie dans la construction d’une sociabilité. Mais, pour d’autres études, si les haies et les bocages sont parties prenantes des paysages et des structures agraires, elle ne sont pas plus importantes dans l’explication que d’autres éléments comme les coutumes successorales (Jean-Marie Constant) et les dispositifs juridiques (Pierre-Yves Legal).

22

L’exemple du Portugal est un contrepoint intéressant, car dans sa présentation, Jean-Yves Durand démontre que le bocage « invisible » (surtout l’hiver) du Minho n’est jamais devenu dans ce pays une catégorie comparable à ce qu’il est en France. Sans doute parce que ce bocage présente trop d’exceptions par rapport à l’idéal-type : de la polyculture (vigne, maïs) ; de l’irrigation ; des pratiques collectives ; etc. Mais aussi, comme l’écrit l’auteur, parce que le paysage du Minho est lu « sans le recours à un prototype » de type bocage. Il est en revanche associé à l’idée du « jardin du Portugal », ce qui est un autre prototype. Cependant les populations locales n’ont jamais ressenti le besoin de faire de leur paysage, si original par rapport aux paysages portugais de l’Alentejo ou de l’Algarve par exemple, un objet paysager original, ni de le surdéterminer comme un élément identitaire de la région. Mais, dans le fond, est-ce si différent de ce que constate Samuel Périchon lorsqu’il note que pour l’agriculteur breton, la haie, c’est la prime et non le paysage ?

23

On peut donc s’interroger sur la pertinence de l’expression de société bocagère. Autant il est légitime d’étudier les relations entre le bocage et les sociétés, autant il est plus discutable de proposer une expression très peu raisonnée qui a tout pour devenir à son tour, un élément de ce collecteur hypertrophié qu’est le bocage.

24

La quatrième et dernière partie évoque l’évolution des idées sur les bocages. Justement, quelles valeurs les haies et les bocages portent-ils ? Jadis il arrivait que ce soit des valeurs négatives, au moment de l’agriculture productiviste lorsqu’il fallait abattre et araser. Ou, beaucoup plus anciennement, lorsque le bocage était l’image du refuge des valeurs condamnables de l’Ancien Régime, de la Chouannerie, et du refus du progrès agricole (étude d’Anne Rolland). Aujourd’hui, l’inversion est totale et personne ne songerait à tenir un discours critique sur le sujet. Parce qu’on prend bien conscience du fait que les néobocages actuels diffèrent des bocages de la société rurale ou paysanne traditionnelle. Les anciens bocages accompagnaient le développement de l’agriculture ; ceux d’aujourd’hui ré­pondent à d’autres préoccupations, traduisant des valeurs environnementales et paysagères.

25

On ne saurait mieux situer les bocages. Ils sont, au moins dans les sociétés de l’Ouest français, la représentation que se font du paysage rural une partie des populations, y compris extérieures à la région, que ce soit en mal ou en bien. Les bocages, le livre le montre souvent, sont identité.

26

Voici donc un colloque qui témoigne d’un très grand intérêt pour les bocages, qui leur donne une importance grandissante et les construit en objets sociaux – typiquement des objets de néo-ruraux et de chercheurs marqués par les représentations sociales que sont l’environnement et le paysage – au moment précis où, d’une part, les archéologues et les historiens tiennent un discours nuancé pour en limiter fortement l’intérêt comme catégorie descriptive dans la durée, et d’autre part, les chercheurs eux-mêmes constatent le recul récent du bocage dans les paysages de l’Ouest. Il se passe donc quelque chose de paradoxal dont ce livre témoigne, et les bocages dont il est question dans le titre dépassent singulièrement les réalités éco-géographiques qui leur servent de base. Les bocages du livre sont, à l’évidence, le paysage tout entier, y compris dans ses dimensions socio-environnementales, et le livre aurait finalement pu s’intituler « paysages et sociétés de l’Ouest » ou même « environnements et sociétés de l’Ouest » sans qu’il y ait de contresens par rapport à son contenu réel. La puissance du « collecteur » bocage étonne donc chaque jour un peu plus, sa naturalisation aussi (tendance qui va jusqu’à une subreptice naturalisation de l’histoire puisqu’on lit, p. 114, que « l’activité agricole était à son maximum pendant le Carolingien » : dit ainsi, l’époque carolingienne se voit assimilée à un étage géologique, comme on dirait de l’Aptien ou du Valanginien). Il faut entendre par là le fait que la représentation, le « bocage », dont on ne doit pas oublier qu’elle est une invention de géographe et de géohistoriens à partir d’un glissement de sens du terme médiéval de bocage signifiant « pays boisé », est accaparée par les disciplines scientifiques, même lorsqu’elles en font une analyse inverse. Les chercheurs raisonnent ainsi : bien que je vous fasse la démonstration que la catégorie de bocage ne me convient pas ou pas principalement pour faire l’analyse qui est la mienne (historique, écologique, sociologique, juridique, etc.), j’installerai néanmoins mes résultats dans ce collecteur, contribuant ainsi moi-même à accroître le décalage entre le réel et la représentation ; si je fais ainsi c’est parce que le bocage-paysage-environnement porte aujourd’hui des valeurs référentielles fortes d’une société à 80 % urbaine pour qui le bocage est l’image de ce que doit être la nature dans l’Ouest.

27

Le livre confirme donc ce qu’on savait déjà par différentes publications antérieures, à savoir l’affirmation bocagère contemporaine des sociétés à haies ou à souvenir de haies et son usage, quelquefois au prix d’une inversion, par des disciplines scientifiques. Le collecteur est plein ! Mais pour qui l’est-il, s’il est vrai que « jusqu’à aujourd’hui, une importante partie de la population n’a pas fait sienne cette acception scientifique et n’en connaît que la signification ancienne […] celle de petits bois », comme le relèvent Monique Toublanc et Yves Luginbühl ?

28

Planté tard, coupé tôt, le bocage, en tant que matérialité et tel que la recherche le présente, a une existence variable. En revanche, il poursuit une carrière très riche et en plein développement en tant que concept porteur de valeurs écologiques et paysagères. Il est, aujourd’hui, le fétiche autour duquel se nouent de vraies et importantes questions : sur la nature de la dynamique de l’économie rurale, sur la qualité écologique des milieux, sur la part de mythe que véhicule son histoire et l’usage qu’on doit en faire aujourd’hui.

29

Gérard Chouquer

Aline Durand (dir.), avec la collaboration technique de L. Maggiori, Plantes exploitées, plantes cultivées. Culture, techniques et discours. Études offertes à Georges Comet, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, Cahier d’Histoire des Techniques, t. 6, 2007, 177 p., 20 €

30

Voilà donc venu le temps des honneurs à l’auteur de l’imposant et magistral Paysan et son outil. Essai d’histoire technique des céréales (Rome, École Française de Rome, 1992, 711 p.). Le choix du lieu éditorial est déjà un hommage en soi, puisque c’est la collection Cahier d’Histoire des Techniques, fondée au début des années 1990 par le récipiendaire lui-même et Marie-Claire Amouretti, qui accueille ces premiers mélanges. Je dis bien premiers mélanges, car ce sixième Cahier est en fait le premier d’une série de quatre qui lui est dédié et qui s’articulera autour des thématiques qu’il affectionne particulièrement. À ce premier livre suivront bientôt deux volumes dédiés aux outils et aux machines, dont un sera réservé aux moulins, et un dernier consacré aux images et à leur apport à l’histoire agricole et à ses pratiques.

31

Cette première livraison est un ensemble de contributions, thématique certes, mais relativement bigarré. Aline Durand a visiblement privilégié le choix de sujets originaux, assez peu traités dans l’ensemble et donc rafraîchissants. Par conséquent, la plupart des articles sont des premières ébauches consacrées à des cultures aussi peu connues que celles de l’arbousier ou du tournesol tinctorial, à des matières aussi peu habituelles que le mode d’abattage des arbres en rapport avec la lunaison ou le renouveau de l’oléiculture provençale contemporaine. Après une introduction sur la carrière et l’œuvre de Georges Comet (p. 9-11, suivie d’une bibliographie de ses travaux, p. 13-22), on n’y trouve pas moins de onze contributions émanant de plusieurs spécialistes reconnus de l’histoire des cultures et des plantes exploitées.

32

Exploitation et croyance constituent le sujet de la première contribution à laquelle nous convie Philippe Bernardi qui s’attelle alors, dans un effort de défrichement de la problématique, à la compréhension et à la déconstruction du mythe de l’influence de la lune sur l’abattage des arbres à la fin du Moyen Âge (p. 23-32). La contribution suivante offerte à Georges Comet est l’œuvre du médiéviste italien Alfio Cortonesi. À travers l’exemple romain, Cortonesi nous livre une remarquable illustration de l’importance vivrière, mais surtout commerciale, des jardins potagers dans et autour des villes médiévales (p. 33-46). Les grandes tendances esquissées par l’auteur rejoignent de très près ce que l’on peut entrevoir pour les villes du Nord. C’est ensuite au tour d’Aline Durand de rendre hommage par la voie de l’un des sujets les plus prisés par le récipiendaire, celui de l’olivier. Par une subtile analyse des traités agronomiques antiques et médiévaux, elle dresse un portrait inattendu du statut de l’arbre de paix, oscillant entre l’oléastre et la variété cultivée (p. 47-61). Vient ensuite la contribution de Robert Fossier consacrée à l’amendement des sols dans la « plaine picarde » (p. 63-75). L’auteur y présente un examen détaillé des techniques d’enrichissement du sol pratiquées à l’époque. L’analyse est appuyée comme à son habitude d’historien des textes sur un corpus documentaire, sans doute modeste, mais précieux, qui lui permet d’apporter des conclusions solides et une touche très concrète à un dossier encore assez peu visité par les historiens médiévistes. Bruno Laurioux ensuite consacre son tribut à la production (coûteuse) et aux usages culinaires du safran (p. 77-94). Originaire d’Asie Mineure, la plante s’épanouit à partir de la fin de l’Antiquité en Italie et, de manière remarquable, en Espagne pour devenir finalement un élément culinaire fondamental de la gamme des épices médiévales. Consacrée à un autre sujet de cœur de Georges Comet, la contribution de Philippe Moustier présente un état de l’oléiculture provençale contemporaine et son évolution toute récente vers l’aoc (p. 95-108). Fabrice Mouthon nous fait ensuite pénétrer au cœur des essarts alpins temporaires, aménagés par abattis-brûlis, et nous illustre avec brio la réalité complexe d’une pratique peu connue et les enjeux économiques et sociaux qu’elle engendre (p. 109-125). C’est ensuite au tour de Françoise Piponnier de s’attacher à une minutieuse enquête, mêlant documents écrits et découvertes archéologiques, sur la culture du chanvre dans la Bourgogne de la fin du Moyen Âge. Derrière la technicité érudite du propos, notamment lorsqu’elle décrit avec une précision d’artisan la procédure d’apprêt de la plante jusqu’aux fibres textiles, l’auteur donne un exposé très vivant sur un type d’activité complémentaire fondamentale pour les masses rurales bourguignonnes (p. 127-138). Bernard Romagnan nous évoque ensuite l’exploitation, à des fins industrielles et tinctoriales, de la feuille d’arbousier dans la région de Saint-Tropez (p. 139-147). La contribution de Marie-Pierre Ruas à la culture de l’engrain et des blés vêtus dans le Sud médiéval français nous amène enfin sur un terrain plus traditionnel, celui de la céréaliculture. L’analyse qu’elle propose est pénétrante et permet, par la combinaison des données écrites et des résultats d’analyse archéobotanique, de dépasser l’imprécision sémantique des termes anciens pour parvenir à un premier bilan de ces cultures pour le sud de la Loire (p. 149-170). Enfin, c’est à François Sigaut que revient la clôture de ces mélanges. Sa note concise sur le tournesol tinctorial est une sorte de prologue à vocation programmatique : il entend encourager la recherche dans le domaine des plantes industrielles contemporaines, en particulier dans celui de cette étonnante plante spontanée dont la mise en culture semble avoir démarré au xixe siècle dans le Midi de la France (p. 171-177).

33

Cet assortiment varié, déconcertant et coloré est en somme un magnifique (premier) hommage à l’historien curieux du monde rural qu’est Georges Comet. On attend avec impatience et intérêt les autres volumes concoctés pour la suite de ces mélanges.

34

Paulo Charruadas

Philip Ditchfield, La Culture matérielle médiévale. L’Italie méridionale byzantine et normande, Rome, 2007, Bibliothèque de l’École française de Rome, n° 373, 753 p.

35

Ce livre, issu d’une volumineuse thèse, est original à la fois par son contenu et par sa forme. Il s’intéresse certes aux Pouilles des xe et xie siècles, mais de fait, tout historien du monde matériel y trouvera des éléments intéressants et novateurs, que ce soit en méthodologie ou en description matérielle.

36

Par rapport à l’histoire médiévale la plus fréquente, le thème est en lui-même original : la vie matérielle, c’est-à-dire tout ce qui concerne les objets de caractère utilitaire nécessaires aux besoins d’une société. Ce sujet est, on le sait, fort mal connu pour le Moyen Âge. Cela a conduit l’auteur à utiliser toutes les sources possibles : textes, archéologie, iconographie, ethnographie, et surtout l’étude très poussée des mots, de leur sens, ainsi que l’origine des noms qui recouvrent outils et objets. Dans la région envisagée, il est certain que les influences sont diverses et nombreuses : hellénisme romanité, christianisme, byzantinisme, langue latine, arabe etc. On voit d’ici la masse de travail que cela représente.

37

Voilà pour les directions de recherche. Pour ce qui est de la forme, l’ouvrage n’est pas exactement une étude structurée, mais davantage une somme encyclopédique. Cela en rend la lecture de bout en bout quelque peu difficile, mais par contre, cela en fait un excellent outil pour tout chercheur qui veut se renseigner sur tel ou tel domaine. En effet, les objets, outils ou autres, sont chacun l’occasion d’une étude pertinente, avec source, travail sur la source, et compléments d’investigation.

38

L’auteur passe en revue l’habitat, les mobiliers et accessoires domestiques, l’outillage, les activités de la draperie, le costume, les activités artisanales et commerciales. Si l’on songe qu’il y a par exemple 6 paragraphes sur le lit (les divers types de lit) et ensuite des paragraphes sur matelas, traversin, sommier, taies, draps couvertures, couettes etc. on comprend la précision de l’ouvrage et son utilité générale. La classification des types d’habitat entre plain-pied, sans fondations, cabane, chaumière, trullo, troglodytique, etc., sera utile à beaucoup d’historiens, ainsi que l’étude pour chaque genre du vocabulaire qui sert à l’exprimer ; les détails sur fenêtres, gouttières, meurtrières, aménagements sanitaires, évacuation des déjections, par exemple, peuvent servir à beaucoup de chercheurs. Une idée apparaît vite, souvent répétée d’ailleurs, c’est celle du recul et de l’appauvrissement au cours de cette fin du haut Moyen Âge. Dès les techniques de construction Ditchfield déclare que cette idée est trop réductrice. L’intérieur des maisons n’est pas aussi spartiate qu’on le croit : on ne mange pas toujours avec des assiettes communes, la viande est moins rare qu’on ne le dit, l’eau de bonne qualité existe dans les villes, l’homme médiéval n’est pas sale et ne se lave pas rarement.

39

Pour l’outillage, le gros problème est celui des noms donnés par les sources écrites ; ils sont difficiles à interpréter et les fonctions des objets ne sont pas précisées. On connaît pour le labour l’araire, mais la charrue est incertaine, on n’a pas de mentions sur le harnachement. Par contre on connaît assez bien les outils à bras : houe, râteau, pelle, fourche, pic, pioche, faucille, pelle à vanner. L’auteur parle aussi de la petite hydraulique agraire : roue élévatoire, réservoir d’eau, abreuvoir, conduites, etc. Ce sont aussi les outils de construction, l’équipement militaire, l’ensilage, la meunerie, l’oléiculture et l’huilerie, la viticulture, la pêche, le sel … qui sont passés en revue. Pour tous ces éléments, l’auteur rappelle que l’outillage simple a peu changé depuis la fin de l’empire romain et qu’il n’est ni fruste ni limité.

40

De nombreux développements existent sur la draperie, sur l’utilisation des laines de mouton, des poils de chameau, de la soie (avec ses diverses variétés) des fibres végétales, du byssus (fibre venant d’un mollusque). La transformation et la teinture aussi sont étudiées. Il en ressort une grande diversité et originalité des tissus avec une multiplicité des provenances. La production très variée des textiles et leur teinture ont conduit à créer une industrie locale très florissante. Ce qui en fait une industrie beaucoup plus novatrice qu’on ne l’a parfois cru, elle serait même parfois avant-gardiste. À la suite de cette activité il y a l’étude du costume qui permet d’identifier les gens par rapport à leur corps social, et en lien, les coiffures, ornements, bijoux, etc. Le rôle esthétique du costume est indéniable et on voit se manifester une préférence pour les étoffes exotiques.

41

Dans sa conclusion générale l’auteur rappelle que ses recherches pluridisciplinaires pèchent peut-être par excès de pointillisme et qu’il hésite parfois sur le sens d’un terme technique ancien et qu’il a fourni davantage d’hypothèses que de certitudes. Il revient sur quelques conclusions méthodologiques déjà exprimées. On a souvent dit que les mots étaient imprécis et qu’on se taisait au Moyen Âge sur le quotidien, cela lui parait inexact. Une autre impression est celle de la variété de la culture matérielle : la vie urbaine apulienne est grouillante, les vêtements variés et ils n’ont rien à envier aux prédécesseurs. Il n’y a pas, de façon générale, une société oppressée par l’économie, et la culture matérielle n’est pas inférieure à celle de l’époque romaine. Cette époque n’est pas marquée par un recul technologique. On a simplement abandonné en partie la notion de « monumentalité ». Le contact des diverses traditions n’a en rien fait décliner la civilisation matérielle apulienne qui s’est au contraire enrichie des traditions diverses. Dans la plupart des domaines la tendance est à la continuité et au raffinement des techniques. On a affaire aux réalisations d’hommes qui cherchent, tâtonnent, expérimentent, et c’est le signe d’une mentalité ouverte, innovatrice, entreprenante.

42

Cette conclusion, reprend des éléments que d’autres auteurs ont déjà signalés sur cette vision ancienne et inexacte d’un recul technique du Moyen Âge. Si le sujet est éventuellement à développer ce n’est pas l’objet de ce livre. Ici, et cela aurait pu mériter un autre titre, on a la possibilité de trouver un véritable article d’encyclopédie technique sur les mots, les matériaux, les processus de travail de l’époque. La présence d’index fournis et précis permet de s’y retrouver très vite. Le tout est accompagné d’une bibliographie de 1 650 ouvrages. Elle est fort complète mais classée par ordre alphabétique ce qui la rend peu facile à utiliser.

43

Au total un ouvrage à consulter et à utiliser pour toute recherche sur la vie matérielle, pour diverses époques, car son aspect de dictionnaire aide à trouver les renseignements pour d’autres périodes.

44

Georges Comet

Dany Barraud, Florent Hautefeuille et Christian Rémy (dir.), Résidences aristocratiques, résidences du pouvoir entre Loire et Pyrénées (xe-xve siècles). Recherches archéologiques récentes, actes du colloque du même nom (Pau, 3-5 octobre 2002), Archéologie du Midi Médiéval, n°4, 2006

45

La publication des actes de ce colloque est réjouissante à plus d’un titre. En premier lieu il faut souligner, avec les auteurs des bilans régionaux, la remarquable collaboration de chercheurs d’horizons biens différents : historiens-archéologues universitaires, archéologues du cnrs, des sra, de l’inrap, de la société hades, archéologues bénévoles, étudiants en master, doctorants et docteurs, agents de conservation du patrimoine, architectes dplg.

46

La composition et l’organisation du volume présentent un tableau complet de la recherche dans le quart sud-ouest de la France dont l’articulation en cinq grands thèmes (Bilans régionaux, Réseaux et territoires, Autour de la mutation féodale, xe-xiie siècle, Expressions de la résidence aristocratique aux xiiie-xve siècle, Actualités) n’a pas nécessairement enfermé les auteurs dans un trop strict phasage chronologique de plus en plus mis en cause (vicomté de Châtellerault). Les quatre bilans régionaux sont enrichis chacun d’une liste détaillée des sites et d’une bibliographie actualisée : 194 sites scrutés (fouilles programmées, sondages préventifs ou programmés) dans les quatre régions concernées depuis 1987, sans compter les données issues des prospections et des inventaires en cours considérés cependant par les auteurs comme insuffisants (ouvrages de terre en Marsan, en Midi-Pyrénées, tours du Quercy). On notera les 22 sites qui ont été ou sont encore l’objet de fouilles programmées, ce qui malgré leur disparité régionale, est un indicateur réconfortant quant à l’intérêt porté aux sites médiévaux ce qui n’est pas le cas partout.

47

Si ce colloque se présente franchement comme une continuation de celui qui s’était tenu en 1987 à Limoges (Sites défensifs et sites fortifiés au Moyen Âge entre Loire et Pyrénées, Aquitania, supplément 4, 1990) par l’importance des données qui avaient été rassemblées et des problématiques proposées, par l’hommage rendu aux grands initiateurs de celui-ci (André Debord, Bernadette Barrière), aujourd’hui disparus, il s’en éloigne cependant.

48

D’emblée est affirmée la volonté d’approfondir un questionnement qui se dégage de l’étude des structures proprement défensives qui n’ont que rarement été mises à l’épreuve de la guerre, pour s’attacher à scruter les éléments bâtis destinés à la vie et aux activités dans le château (châteaux à vocation résidentielle et ostentatoire de Gaston Fébus). De longs travaux dans les sources écrites, souvent lacunaires, permettent la mise au jour des réseaux de pouvoirs locaux ou régionaux et leurs mutations spatiales et chronologiques (réseau castral et hiérarchie féodale dans la vicomté de Châtellerault) sur le long terme. Mais seule la fouille permet d’évaluer et de préciser la relation chronologique qui lie les implantations castrales, villageoises et paroissiales dont la contemporanéité est ici remise en question (Auberoche, abbayes laïques du Haut-Béarn).

49

On nous conseille également la plus grande prudence vis-à-vis des typo-chronologies trop rigoureuses en particulier pour l’interprétation des fonctions des tours (tours-beffroi, tours-résidence, tour-maîtresse, maison-tour…) dont le statut sur un même site évolue suivant les périodes.

50

Il est bon de voir rappeler et démontrer à tous les acteurs de l’histoire et de l’archéologie médiévales, aux non-spécialistes, aux étudiants, les modalités de la recherche actuelle. On note donc la puissante réaffirmation de l’indispensable liaison qui doit s’établir entre l’archéologie médiévale de terrain et les sources autant médiévales que modernes, sources écrites, cartographiques et iconographiques. À plusieurs reprises, les auteurs démontrent l’intérêt du travail régressif à partir de données d’époque moderne (aveux, terriers) en pointant la longue durée des dispositifs anciens simplement masqués et englobés dans des structures postérieures. Sont exposés également les acquis majeurs fournis par l’utilisation des nouvelles technologies (gps, sig, bases de données) appliquées à l’archéologie et en particulier à la prospection, à la cartographie et à l’analyse spatiale. L’épineuse question des lacunes documentaires entre la première attestation d’un site dans les sources écrites et la datation bien antérieure que fournit l’archéologie est illustrée à plusieurs reprises et le cas de Bisqueyan apporte des hypothèses de réponse pour un site ducal.

51

Avec les auteurs des bilans, on regrettera le petit nombre de travaux d’archéologie monumentale et surtout de recherches sur l’environnement et l’organisation du paysage aux alentours du château ou du manoir (jardins, vergers, parcs à gibier, espaces en eau). On s’inquiétera également des dangers qui pèsent en particulier sur les ouvrages de terre menacés par l’urbanisation et les nouvelles pratiques agricoles. De la même façon, l’absence également de travaux approfondis sur les artefacts trouvés en fouille est déplorée par tous. Pour terminer, il faut relever la belle qualité de l’édition en particulier de l’iconographie et de la cartographie particulièrement soignée, claire et démonstrative.

52

Marie Casset

Château Gaillard 22. Études de castellologie médiévale : château et peuplement (textes réunis par Peter Ettel, Anne-Marie Flambard Héricher, T. E. McNeil), actes du colloque de Voiron (Isère, août-septembre 2004), Caen, publications du Crahm, 2006, 373 p., 44,52 €

53

Depuis le premier colloque de 1962, tenu aux Andelys (au pied du Château-Gaillard de Richard Cœur de Lion), les rencontres biennales de Château Gaillard, proposent une « photographie » des recherches menées en matière de castellologie européenne. Cette 22e session, qui s’est déroulée en Rhône-Alpes, a permis d’entendre de nombreux conférenciers, de découvrir des posters de présentation et, comme le rappelle Michel Colardelle dans son avant-propos (p. v-vii), de visiter plusieurs sites de la région.

54

Les actes qui en sont ici publiés ne rendent compte, évidemment, que du contenu des communications qui fournissent toutefois la matière d’un fort et copieux volume réunissant 42 contributions émanant de chercheurs en provenance de diverses régions françaises, de multiples pays européens (Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Irlande, Italie, Norvège, Pays-Bas, République tchèque, Suisse) et même sur des sujets proche-orientaux : le Krak des chevaliers (campagne de relevés par John Zimmer et Werner Meyer, p. 359-373), la forteresse d’Al-‘Aqaba (sondages de J. de Meulemeester et D. Pringle, p. 97-102) et des forteresses rupestres – les shaqf – du Nord de la Syrie (Balazs Major, p. 251-257). Les résumés (en français, allemand et anglais) permettent un facile accès aux informations des articles rédigés dans des langues moins couramment comprises du public français.

55

Le thème de la session, « Châteaux et peuplement », devait permettre d’aborder l’impact des sites castraux sur leur environnement (il fait écho au premier colloque de Flaran, en 1979). Si certaines communications portent effectivement sur ce sujet, d’autres en restent assez éloignées. On trouvera notamment de très heureux comptes rendus de fouilles dont il est parfois difficile de trouver la bibliographie. Même si certaines des recherches exposées s’avèrent parfois anciennes, l’ensemble du volume fournit une somme dans laquelle chacun trouvera de la matière. Il est toujours difficile de rendre compte d’un tel foisonnement de contributions : en voici un rapide panorama.

56

La répartition chronologique fait la part belle aux études portant sur la période des xie-xvie siècle, ce qui reflète l’état de la recherche. Néanmoins, plusieurs communications abordent le haut Moyen Âge. Parmi ces dernières, vraiment centrées sur la période carolingienne : Alexander Lehouck et Johnny de Meulemeester pro–posent une réflexion sur les logiques d’implantation et de développement des castra carolingiens dans la plaine maritime flamande, mal documentée en l’état actuel des recherches (p. 217-222), alors que Jacques Le Maho réévalue l’impact des invasions normandes sur les déplacements de population et les fortifications, pour l’essentiel dans la vallée de la Seine (à partir des exemples de Rouen, Pontoise, Corbeil, Saint-Denis) et à Montreuil-sur-Mer. L’auteur insiste sur la tendance à l’enchâtellement contraint ou du moins organisé des activités marchandes et plus globalement urbaines dans des castra / castella. Ce phénomène, observé dès l’époque carolingienne, est alors orchestré par l’autorité publique, en réaction à la pression normande, et explique en partie l’essor de nouveaux centres urbains au cours des xe et xie siècles (p. 223-236).

57

Les monographies de sites sont nombreuses. Certaines diachroniques, essentiellement adossées à une étude historique et monumentale, d’autres résultant de campagnes de fouille. Ainsi, B. Aarts se penche sur l’évolution du château de Heusden (Pays-Bas) et, en particulier, sur la question des tours maîtresses octogonales (p. 1-11). Guilhelm Ferrand présente le castrum rouergat de Mouret (p. 129-137), bel exemple de traduction architecturale d’une coseigneurie par la juxtaposition, autour d’une roca précocement délaissée (le Chastelvieil), de plusieurs hôtels nobiliaires, sortes de petits châteaux exprimant les prétentions ou les droits des différents « seigneurs pour partie ». L’une des particularités de Mouret est d’être resté un castrum ouvert, jamais délimité par une enceinte de réunion, au demeurant modeste centre de peuplement commandant un terroir d’habitat dispersé, à la différence donc du modèle latial mis en évidence par Pierre Toubert. Josselin Derbier analyse le château de Rochechinard (Drôme), intéressant cas de reconstruction quasi complète d’un site secondaire particulièrement escarpé, dans le dernier quart du xve siècle, avec force canonnières « à la française » (p. 103-108). La bonne fortune des seigneurs du lieu, les Allemand, sous Louis XI explique l’ambition de la demeure. L’auteur rappelle aussi que le motif du « bâton écoté », emblème de la famille Allemand, s’est implanté en Quercy, où il est même typique de la période gothique flamboyant, à la faveur de l’épiscopat d’Antoine d’Allemand (1465-1493). Ø. Kroll présente le château danois de Steinvikholm, ultime possession de l’archevêque catholique de Norvège, chassé par la progression du roi de Danemark-Norvège, et dont la reddition, en 1536, a donné lieu à l’établissement d’un long inventaire du mobilier (p. 119-128). Günter Krause reconstitue l’évolution du site de Duisbourg, situé à la confluence du Rhin et de la Ruhr, depuis l’époque romaine jusqu’à la ville forte médiévale, née pour l’essentiel d’un établissement franc du Bas Empire relayé par un palais carolingien du ixe siècle (p. 205-210). De même, une évocation diachronique du site flamand de Gand est proposée par Marie-Christine Laleman (p. 211-216). Bruno Lepeuple examine les modalités de développement du bourg castral normand de Château-sur-Epte, entre la fin du xie et le milieu du xiie siècle (p. 237-241).

58

Parmi les exposés rendant compte de fouilles, celle du château allemand de Romrod, menée de 1996 à 2001, a permis de retrouver les fondations d’un petit château seigneurial des xiie-xiiie siècles, sous un relais de chasse des landgraves de Hesse (Reinhardt Friedrich, p. 163-174). L’humidité du terrain a assuré une bonne conservation des structures de bois constituant le premier établissement fortifié, daté des deux dernières décennies du xiie siècle. Sur une plate-forme doublement fossoyée, de plan grossièrement circulaire et ceinte d’une chemise maçonnée à pans coupés, on a retrouvé les traces de plusieurs maisons en bois, datées très précisément (par dendrochronologie) des années 1176 à 1187. En 1191, autour du puits central, a été érigée une tour maîtresse circulaire (un bergfried) qui a peut-être remplacé une structure de bois. L’étude du mobilier et des micro-restes montre que les habitants de ce Ring seigneurial ont vécu au milieu des bêtes, chevaux bien sûr, mais aussi autres espèces, selon une très faible spécialisation des espaces. Cette apparente absence de hiérarchisation spatiale peut laisser songeur sur « la vie de château » durant les deux premières générations d’occupants de la résidence fortifiée. C’est l’étude de la répartition des artefacts de fouille qui permet de procéder à des identifications fonctionnelles des différentes zones. Puis, au cours du xiiie siècle, au gré de l’affirmation des seigneurs du lieu, ces structures primitives ont peu à peu été remplacées par des édifices de pierre (logis, tour, écurie, communs) dont la destination s’avère bien plus facilement identifiable.

59

Non moins intéressante s’avère être la présentation de fouilles menées en 1986-1993, dans la basse cour (Vorburg) du grand château d’origine carolingienne à l’origine de la cité épiscopale de Bamberg (Joachim Zeune, p. 349-358). Dans l’un des secteurs fouillés, un fond de cabane a conservé le plancher effondré de son étage (utilisé comme grenier à grains, comme l’atteste un important niveau de céréales carbonisées). Un atelier de tanneur a également été identifié en contrebas de la colline portant le château, dévasté par un important incendie en 1185.

60

Michelle Joguin Reglin présente le château suisse de Rouelbeau (p. 189-194), où des fouilles récentes ont permis de retrouver une portion de la forteresse (la « bâtie ») entièrement édifiée en bois au début du xive siècle et inventoriée en 1339. Lors de sa reconstruction, cette fois en maçonnerie, des poutres de raidissement ont été disposées dans le fourrage des murs selon un procédé qui commence aujourd’hui à être cerné dans de nombreuses contrées (Bourgogne, Bretagne, îles britanniques). Toutefois, les négatifs de poutre présentés sur la fig. 5 (p. 192) ne seraient-ils pas simplement des boulins de poutres d’échafaudage ?

61

Citons encore la motte et basse cour de La Louvatière (Chirens, Isère), proche du site immergé de Colletière, sondée à la fin des années 1970 et qui a révélé un habitat de bois rapidement détruit, possible manifestation de la reprise en main d’un château adultérin de chevalier par un grand châtelain voisin (Amélie Berthon, Michèle Bois, Magdeleine Clermont-Joly, p. 35-38), et la fouille du château danois de Søby Volde, vaste forteresse peut-être royale, associée à un bourg et abandonnée à la fin du xiiie siècle (Joergen Skaarup, p. 317-323).

62

De nombreuses communications portent sur le thème « château et peuplement » : signalons les exposés de Philippe Mignot sur l’impact des centres paroissiaux puis des châteaux sur le peuplement belge entre Ardenne et Meuse (p. 277-288), de Robert Liddiard sur la relation entre les premiers châteaux anglais du Norfolk et du Suffolk et le peuplement rural (p. 243-250), de Johnny de Meulemeester sur le Valle de Ricote, près de Murcie, où les liens s’avèrent permanents entre l’habitat et la gestion de l’hydraulique, aux périodes musulmanes comme chrétiennes (p. 87-96). Quant à Werner Meyer (p. 267-276), il insiste sur l’apport de l’archéologie à la perception de la vaste ère de colonisation de nouveaux terroirs qu’a connu l’Europe au cours des xe-xiiie siècle et, en particulier, sur les éléments permettant d’identifier les « châteaux de défrichement » (Rodungsburgen) à partir d’exemples suisses.

63

Quelques études portent plus spécifiquement sur les maisons fortes, dont l’incidence sur le peuplement rural reste variable : Julie Charmoillaux et E. Faure-Boucharlat présentent une enquête exhaustive menée dans la plaine de Roanne (p. 65-74), Sarah Goeller celles du Bas Dauphiné méridional (p. 175-180), Sarah Speight quelques modestes châteaux des Midlands que l’on peut assimiler à des maisons fortes (p. 325-334).

64

Parmi les articles plus directement consacrés au thème du colloque, nous relevons l’exposé de Thomas Durdik consacré à une forme de peuplement castral très fréquente en Bohême méridionale (p. 108-118). Il s’agit d’un habitat concentré au pied de la forteresse (souvent perchée), le plus souvent ceint d’une muraille et protégé par une ou plusieurs portes fortifiées. Ces agglomérations s’apparentent à de petites villes mais ne constituent pas, selon l’auteur, de véritables « bourgs castraux », encore moins des villes d’Empire. Ces parties basses de sites castraux ne comportent généralement pas d’église et n’ont pas de toponyme propre. Les sources tchèques nomment ces agglomérations latran (du latin latus, flanc ou côté), insistant donc sur leur caractère secondaire, dominé et tributaire du pôle castral dont ils dépendent directement. La fouille du site de P?íb?nice (par A. Hejna, dans les années 1950-60), a permis de repérer quelques-unes des unités d’habitation de son latran occidental, délimité par une muraille et desservi par au moins trois portes. Il s’agit de structures maçonnées qui ont remplacé une première génération de demeures en bois. Chaque entité s’avère complexe, réunissant des bâtiments de nature différente et des aires non bâties. Les travaux ont aussi identifié une place interprétée comme marché local. Pour autant, le statut des occupants de ces demeures semble mal connu. À vrai dire, pour un français habitué des morphologies castrales du Midi, ces latran ressemblent très largement au faciès non nobiliaire des habitats castraux dont les rocae expriment le volet seigneurial. Pensons ici à Rougiers (Var), Cabaret (Aude) ou Châlucet (Haute-Vienne), fouillés respectivement par Gabrielle Démians-d’Archimbaud, Marie-Élise Gardel, Patrice Conte, ou encore aux exemples développés dans La maison du castrum de la bordure méridionale du Massif Central (Marie-Geneviève Colin et alii, 1996).

65

Remarquons aussi l’étude de Marie-Christine Bailly-Maître sur des structures fortifiées de haute montagne dans le Massif de l’Oisans (Isère), où les formes castrales restent souvent embryonnaires et mal documentées. Deux sites sont plus particulièrement examinés : celui de la seigneurie châtelaine déclassé de La Garde (ancien Castrum Fayeti) et celui – aujourd’hui bien connu grâce aux travaux de l’auteur – de Brandes, caractérisé par un puissant shell keep dominant un complexe associant habitat et mines de plomb argentifère (p. 13-26).

66

Annie Renoux retrace l’évolution du château champenois de Brugny, établissement seigneurial des sires de Châtillon, issu d’une simple maison forte située à peu de distance de la forteresse comtale de Montfélix, et analyse quelques autres sites fossoyés des environs (p. 299-304), alors qu’Anne-Marie Flambard-Héricher restitue l’organisation de la châtellenie du château Ganne, tenu par les seigneurs de La Pommeraye, à partir d’une pancarte du temps de Gosselin de La Pommeraye (vers 1125), occasion pour l’auteur de retracer l’évolution du peuplement et des pouvoirs, dans cette zone du Cinglais, depuis l’époque carolingienne (p. 139-148).

67

Plusieurs études portent sur des régions et des ensembles de sites : sur les châteaux des comtes de Fribourg en Bade-Wurtemberg (Eva-Maria Butz, p. 59-64), sur l’évolution des châteaux du Rhin moyen et du Main (p. 149-161) où Reinhardt Friedrich met en évidence la tendance des sites fortifiés au perchement à partir du viie siècle puis une forte densification des forteresses au cours des xie-xiie siècle et ce jusqu’au xive siècle, les châteaux devenant dès lors de réels marqueurs de l’évolution démographique et des défrichements. De même, Thomas Biller présente l’évolution des sites castraux du Val d’Aoste, marquée par l’omniprésence des tours seigneuriales durant les xie-xiiie siècles, avant la réception de modèles importés, de Savoie d’abord, de Lombardie ensuite (p. 39-53) ; Markus Jeitler consacre sa communication à Thalberg et aux châteaux autrichiens du Nord-Est de la Styrie (p. 181-187), Terry Barry aux tours résidentielles des xve-xvie siècles en Irlande (p. 27-34). Richard D. Oram réexamine la relation entre les sites fossoyés et à mottes et la féodalisation de l’Écosse, longtemps perçue comme une réalité importée par une élite de type colonial, autour du cas de la région de Moray (p. 289-298) et Pamela Marshall (p. 259-265) étudie les liens entre trois châteaux anglais et leur ville (Lincoln, Nottingham et Newark).

68

Parmi les autres contributions transversales, Oliver Creighton propose une ambitieuse approche comparative du phénomène de fortification urbaine en Angleterre, Pays de Galles et Gascogne anglaise, du xie au xvie siècle (p. 75-86), Christoph Krauskopf expose son étude consacrée à la culture matérielle nobiliaire dans les châteaux du cœur du Saint-Empire à partir des artefacts retrouvés dans 19 châteaux d’Allemagne, de Suisse et d’Autriche, aux xiiie et xive siècles, traités à l’aide d’une base de données (p. 195-204), et Leopold Toifl évalue l’impact des guerres sur le peuplement et sur les châteaux autrichiens de Styrie à la fin du Moyen Âge, entre pression fiscale et destructions (p. 335-343).

69

Quelques études s’avèrent plus condensées, telles celle de Christian Saladin sur les types de sites fortifiés du Val Blenio (Suisse), parmi lesquels on note la présence de forts rupestres ou « châteaux-grottes » (Grottenburgen), appelés localement Case dei Pagani (p. 311-316) ; ou encore de Maud Roy, sur plusieurs hôtels urbains ou maisons fortes du quartier de La Guillotière à Lyon (p. 305-309). Celle consacrée à la fouille du château suisse de Serravalle et à des peintures murales de la fin du xiiie siècle aurait gagné à être servie par un relevé (Maria-Letizia Boscardin, p. 55-58), lacune que l’on peut déplorer surtout dans l’évocation, mais sans images, de la modélisation 3d du paysage castral et urbain de Vyborg (Kari Uotila, p. 345-348).

70

Ce 22e volume de Château Gaillard offre ainsi un panorama extrêmement fourni et, somme toute, bien plus large que ce que le thème du colloque semble annoncer. Par son foisonnement, cette publication du Centre de recherches archéologiques médiévales de Caen reste fidèle à la tradition initiée il y a près d’un demi siècle, carrefour de toutes les approches de la castellologie en Europe, à l’interface entre l’histoire, l’archéologie et l’histoire de l’art.

71

Christian Remy

Mireille Mousnier, L’Abbaye cistercienne de Grandselve et sa place dans l’économie et la société méridionales (xiie-xive siècles), Toulouse, cnrs-Université de Toulouse-Le Mirail, 2006, 498 p. (coll. « Méridiennes »)

72

Qui pourrait se douter qu’au milieu des champs de maïs, la myriade de morceaux de briques qui jonchent aujourd’hui le sol de la commune de Bouillac (Tarn-et-Garonne, nord-ouest de Toulouse) sont les modestes vestiges de l’un des joyaux de la constellation cistercienne dans le Midi de la France ? Ce qui n’était avant les années 1140 qu’un modeste ermitage dans une Gascogne toulousaine isolée, voire désolée, devient dès la seconde moitié du xiie siècle la fameuse abbaye cistercienne de Grandselve, pièce maîtresse de l’orthodoxie catholique dans le Sud-Ouest, tête d’un immense domaine rapidement acquis, et soigneusement administré par des abbés investis dans la vie politique de leur temps. En témoigne l’admirable fonds d’archives de l’abbaye, dispersé, malmené et partiellement détruit après la Révolution française, mais dont les épaves patiemment réunies constituent un superbe dossier : plus de 5700 textes entre le xiie et le premier tiers du xive siècle ! Ce dossier, Mireille Mousnier en fit le miel de sa thèse de 3e cycle soutenue en 1982 à l’Université de Toulouse-Le Mirail sous la direction de Pierre Bonnassie. C’est aussi l’alpha de ses nombreux et féconds travaux menés sur la société médiévale à partir du laboratoire gascon, dont on retient particulièrement son étude sur la Gascogne toulousaine aux xiie-xiiie siècles (Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1997, 482 p.). La publication intégrale de cette thèse (enrichie d’une bibliographie remise à jour, d’une préface de l’auteur et de nombreuses annotations qui réactualisent et complètent les interprétations) livre donc une analyse sociale et économique de la construction d’une puissante seigneurie dans un territoire longtemps délaissé. L’essor de Grandselve est à la fois l’indice et l’un des moteurs du désenclavement de la Gascogne toulousaine : c’est l’objet de cet ouvrage.

73

La puissance de l’abbaye repose d’abord sur un très vaste domaine (plus de 20 000 ha essentiellement concentrés autour de Grandselve, administrés de manière classique au sein d’environ 25 granges) qui assure les revenus nécessaires à l’entretien de la communauté, et au-delà à la réalisation de ses missions. Ces revenus sont accrus par la détention très précoce (au moins dès les années 1150) de nombreuses dîmes et églises, contraire aux préceptes cisterciens. Cette opulence, a priori peu conforme à l’« esprit cistercien », fut bâtie en un temps record, essentiellement sous les abbatiats de trois abbés rassembleurs (Pons Ier, Pons II et Guillaume de Combanol) avant la fin du xiie siècle, soit en une quarantaine d’années. Dès la fin du xiie siècle, le rythme des acquisitions ralentit nettement et change de nature ; plus rares, elles concernent de moins en moins des biens ruraux, et fréquemment des possessions urbaines, des châteaux et droits de seigneurie : c’est alors que l’abbaye de Grandselve se mue en un acteur politique majeur dans le Midi en même temps qu’elle investit les réseaux commerciaux d’échange extra-régionaux, voire internationaux via la Garonne. Les causes de cette mutation originale posent problème : effet de source (déséquilibre très net de la documentation, surabondante dans la seconde moitié du xiie siècle, plus diffuse dans le courant du xiiie siècle) ? Réorientation économique de l’abbaye en lien avec une transformation générale des mentalités ? Indice tangible des bouleversements sociaux, religieux et économiques que traverse la région de Toulouse dès la charnière des xiie-xiiie siècles ? Les sources ne permettent pas de trancher dans les interprétations, mais donnent à voir les manifestations d’un essor.

74

Cet essor se manifeste avant tout par la création de 24/25 granges exploitées en faire-valoir-direct par les frères convers, et situées à faible distance de l’abbaye (moins de 24 km pour 22 d’entre elles), selon la gestion coutumière des domaines cisterciens. Mais nombre de ces granges étonnent par leur ampleur exceptionnelle : plus de 1800 ha pour 4 granges, entre 600 et 1300 ha pour 5 autres. Sans doute ces dimensions importantes expliquent-elles qu’au xiiie siècle plusieurs granges de moindre étendue émergent du fractionnement de granges plus anciennes. L’idéal cistercien promeut l’autosuffisance de la communauté qui doit subvenir à ses besoins par le travail rédempteur de ses propres frères. Granselve n’échappe pas à cette caractéristique bien cistercienne, et l’on voit s’ouvrir et se peupler, sous la houlette des moines, des territoires jusqu’alors marginaux, sous-exploités et sous-peuplés sans toutefois que la documentation ne permette de mesurer précisément l’œuvre de ces cisterciens paysans et défricheurs. Mireille Mousnier souligne la part essentielle prise par l’abbaye dans la création de plusieurs bastides dans cette région limitrophe de la Gascogne et du Toulousain, notamment les fondations fameuses de Beaumont-de-Lomagne (1279) et Grenade-sur-Garonne (1290). Les moines ont cherché au maximum à dégager leurs terres des divers droits et obligations qui pouvaient les grever pour les posséder en franc-alleu et les exploiter en faire-valoir-direct. Toutefois le pragmatisme l’emporte souvent, et les prescriptions cisterciennes, pourtant très strictes, n’empêchent pas l’abbaye de se faire rentière, non seulement en percevant dès la seconde moitié du xiie siècle les cens de terres concédées, mais surtout en accensant en viager (commendatio) dès le début du xiiie siècle des possessions jugées lointaines ou insuffisamment rentables. Il est dans ce contexte d’autant plus surprenant de constater que l’abbaye a conservé fermement le régime du faire-valoir-direct, la pratique de l’affermage ne touchant qu’exceptionnellement (deux granges seulement) et tardivement (au cours du xive siècle) le patrimoine de Grandselve. Il faut dire que l’abbaye s’oriente rapidement vers une économie spéculative. Les moines spécialisent la production de plusieurs domaines vers une viticulture d’excédents à destination des marchés toulousains et bordelais, ou encore vers l’activité pastorale (bovin et porcin à Lassale, ovin et porcin à Larra) en exploitant d’une part les vastes terrains propres au pâturages dont elle dispose, mais encore en intégrant ses troupeaux dans le cycle des transhumances entre la Gascogne et les Pyrénées. Installée à proximité immédiate de l’artère garonnaise, béné­ficiaire de nombreuses exemptions de leudes et de péages, l’abbaye de Grandselve s’intègre dans les courants commerciaux qui traversent l’Aquitaine, profitant de son avantageuse position sur l’« axe Atlantique-Méditerranée ».

75

Au final, ce livre est bien plus que la publication d’une thèse de 3e cycle, car il offre le regard d’une historienne sur son propre travail avec le recul d’une expérience de 25 années de métier. En effet, Mireille Mousnier fournit au lecteur le texte du manuscrit original de sa thèse, mais enrichi d’une courte préface très intéressante, d’une bibliographie réactualisée, et d’annotations qui réajustent et affinent, par petites touches, les interprétations à la lueur des avancées de la recherche, mais aussi au gré de « coups de cœur et de plaisirs intellectuels certains » que Mireille Mousnier a connus dans le courant de sa carrière d’historienne. On retrouve donc ici l’« historienne des temps heureux », comme Pierre Bonnassie aimait à appeler Mireille Mousnier, pour notre plus grand plaisir de lecture.

76

Samuel Leturcq

Samuel Leturcq, Un Village, la terre et ses hommes. Toury en Beauce (xiie-xviie siècle), Paris, cths, 2007, 565 p., 35 €

77

« Un paysage ne se laisse pas voir facilement. L’expérience et la connaissance intime du terrain modifient complètement la perception que l’on a d’un espace ». Le livre de Samuel Leturcq en fait la magistrale démonstration. Au premier regard, les pays beaucerons semblent faits d’une seule pièce. Plats comme le dos de la main, ouverts à perte de vue, céréalicoles à l’infini, ils paraissent ne relever que d’une seule logique : un système agraire d’openfield que l’on imagine d’ordinaire monolithique et terriblement contraignant. Page après page, parcelle après parcelle, Samuel Leturcq retrace pour nous les limites discrètes, les coupures à peine perceptibles et la raison des gestes qui donnèrent sens à ces terroirs. Il nous guide dans la paroisse de Toury durant cinq siècles d’histoire. En refermant son livre, on garde l’étrange sentiment d’avoir connu ce village, d’en avoir sillonné les champs derrière la charrue d’André Dufresne dans les années 1940, d’en avoir arpenté chaque pouce avec Altin Fleury en 1696, d’en avoir parcouru les chemins au côté de l’abbé Suger. Et d’avoir vu, enfin, ce qui ne se voit pas facilement.

78

Ce petit miracle est d’abord le fruit d’un énorme travail, réalisé dans le cadre d’une thèse de doctorat que l’auteur a soutenue en décembre 2001. L’imposante masse des terriers modernes (1543, 1601, 1669 et 1696) et des censiers médiévaux (1382, 1446, 1469, 1470 et 1471) est rendue accessible par une riche cartographie et de précieux tableaux récapitulatifs. L’analyse est rigoureuse et prudente. Surtout, la conduite du récit, qui remonte le fil du temps et des sources, est particulièrement bienvenue. Elle permet, sans répétitions fastidieuses, de déconstruire nos représentations de l’openfield, de s’appuyer sur ce qui est bien décrit pour partir à la recherche des périodes plus obscures, des indices plus ténus, des questions plus difficiles. Le raisonnement est en général servi par une écriture claire et précise, sobre et efficace. Tout cela contribue à faire de ce travail un ouvrage très agréable à lire, et à penser.

79

L’enjeu problématique et les choix méthodologiques sont présentés dans une première partie longue d’une cinquantaine de pages. L’openfield est une notion chargée et globalisante qui ne permet pas de rendre compte de l’évolution des sociétés et des dynamiques variées qui sous-tendent les systèmes agraires. C’est une notion qui associe plusieurs critères : l’absence de clôture, les parcellaires laniérés, la concentration de l’habitat et les contraintes collectives d’assolement et de parcours. Et qui insiste sur leurs liaisons quasi organiques : le parcours des troupeaux interdit la clôture, la forme des parcelles dissuade de s’en réserver l’usage pastoral, la concentration de l’habitat manifeste et accroît le poids de la collectivité, la communauté interdit la clôture… L’ensemble dessine une structure si cohérente qu’elle paraît immuable et immanente, impensable hors de sa totalité, et déjà là dès ses origines. Samuel Leturcq s’applique, au contraire, à montrer que les cas de figures sont extrêmement variables. Mieux encore, il rappelle ce que cette lecture doit aux idéologies libérales du xviiie siècle (l’interdiction d’enclore étant dès lors perçue comme une hypothèque collectiviste pesant sur la liberté des propriétaires), et aux analyses macroscopiques (l’association de ces caractéristiques est pertinente dans un vaste survol de l’Occident européen, mais démentie au cas par cas).

80

Sur ce point précisément, il définit sa démarche avec une intelligence remarquable. Si cette convergence de facteurs n’existe pas à l’échelon local, on ne peut pas la tenir pour une explication satisfaisante. Les auteurs sont nombreux qui ont remarqué la diversité des faciès locaux de l’openfield. Mais, comme le relève Samuel Leturcq, ils ont gommé cette hétérogénéité en acceptant de considérer comme des exceptions les traits qui ne correspondaient pas à un schéma globalisant, plus traditionnel que scientifiquement fondé. Pour renouveler l’analyse, il faut donc partir d’exemples précis, et vérifier l’agencement des diverses facettes de l’openfield. C’est ce que choisit de faire notre auteur, justifiant du même coup l’optique d’une micro-histoire et la démarche régressive. Il faut lire ces quelques paragraphes. Mais il faut surtout retenir qu’il plaide par l’exemple dans les quatre cents pages qui suivent. Elles révèlent mieux que tous les discours le bien fondé de la méthode.

81

Voici donc, pour commencer, le terrier et son plan, établis en 1696 lors du transfert de la censive de Saint-Denis (c’est la deuxième partie du livre). Le document permet de saisir au moins 96 % du territoire paroissial de Toury. Il enregistre les déclarations de 380 propriétaires de censives pour près de 5 500 parcelles. Tout cela a été enregistré sur un sig, et nous fournit des cartes impressionnantes. Mais comment le dire ? L’essentiel des lopins est constitué de parcelles de quelques centaines de mètres de long pour quelques dizaines de large. La paroisse de Toury nous apparaît ainsi comme un vague damier de hachures plus ou moins perpendiculaires, et ordonnées en tout petits quartiers que dévoile le parallélisme des lopins. D’un seul coup d’œil, c’est deux ou trois cents quartiers qui se révèlent. L’auteur s’appuie ici sur l’impact de la cartographie, et il est difficile de rendre compte par des mots de l’impression que laisse ce parcellaire. Aura-t-on éclairé le lecteur en disant que l’on y voit 5 500 bâtonnets ordonnés en quelques centaines d’alignements plus ou moins réguliers ? Il est à craindre que non. Cette carte fait définitivement partie des documents que l’on doit montrer au public et aux étudiants, tout comme les monuments de l’art gothique ou les statues de Michel Ange. Il est impossible d’en parler si l’on n’a pas quelques représentations sous les yeux, et si l’on n’a pas dans l’esprit quelques exemples totalement différents. Manifestement, ces quartiers de sillons parallèles constituent ce que les textes désignent comme un réage, un ensemble de raies parallèles. L’auteur l’explique parfaitement, mais aurait pu recourir plus systématiquement à cette notion pour désigner ces « unités de plan » qui forment des quartiers distincts de ceux que révèlent l’assolement, les terroirs, les paroisses, etc. L’emploi du mot quartier peut provoquer quelques confusions.

82

Reste un problème, parfaitement identifié par Samuel Leturcq. La moitié des tenures sont possédées par des nobles, des clercs ou des bourgeois résidant à Orléans ou Paris. Il faut saluer l’auteur de ne pas s’être découragé devant cette circonstance. En relevant la désignation des confronts (et d’autres indices) il parvient à suggérer les structures réelles des exploitations paysannes. Il montre ainsi la dispersion des parcelles labourées par un même exploitant, et leur inscription dans un cercle de 2 km de rayon. Cette analyse est renforcée par l’examen des censives que détenaient les habitants des hameaux dépendants de Toury, d’une part, et les habitants des paroisses voisines, d’autre part. Il dessine un territoire des pratiques agraires qui contredisait les limites paroissiales, reconnaissait encore le « terrouer » de trois hameaux périphériques et rayonnait autour de la résidence des cultivateurs.

83

Par ailleurs, la compascuité révèle aussi le chevauchement des territoires. L’auteur souligne avec pertinence le poids de l’élevage : Toury, dès la fin du Moyen Âge, accueillait selon toute vraisemblance près d’un millier de têtes ovines. Les règlements communautaires dévoilent la différenciation d’un espace de vaine pâture désormais dévolu aux habitants, et d’une zone de parcours partagée avec les communautés voisines.

84

Dans ce schéma, qu’en était-il de l’assolement ? Samuel Leturcq montre de manière très convaincante l’existence d’une cinquantaine de « champtiers », de vastes quartiers au sein desquels était ordonnée la rotation des cultures (des cycles qu’il ne faut pas confondre avec l’assolement stricto sensu, entendu comme l’organisation spatiale des rotations culturales). Il souligne avec raison l’existence de réages flottants, des espaces qui semblent pouvoir basculer d’un rythme à un autre et s’agréger à un quartier d’assolement ou à un autre. Il insiste, plus encore, sur la fréquence des dessaisonnements. La norme des soles se révèle alors toute relative, et essentiellement fondée sur un consensus des cultivateurs. Les représentations classiques de la discipline communautaire volent en éclat. Sous ce jour, elles n’apparaissent guère que comme une somme d’arrangements particuliers.

85

À partir de cet état des lieux, Samuel Leturcq essaie de remonter le temps (c’est la troisième partie de son livre). Or, malgré leur exceptionnelle qualité, les sources ne l’aident guère. Les censiers du bas Moyen Âge ne distinguent pas les parcelles de grande culture : ils ne livrent qu’une estimation globale des surfaces tenues par chacun (une information qui n’est pas utilisée, sans que l’on sache pourquoi). Pour autant, l’auteur ne renonce pas ; et c’est fort heureux. Avec quelques bribes de renseignements, il parvient à suggérer que le parcellaire est déjà profondément structuré par les fines lanières qui le caractérisent plus tard. En examinant les loyers versés dans une paroisse voisine, il réussit à nous convaincre d’une égale dispersion des lopins. En observant à la loupe les chemins et les crêtes de labour (les sommières), il montre que les lignes directrices sont déjà en place. Il découvre aussi des exemples de dessaisonnement, et souligne, avec à propos, les friches qui s’installent pour quelques années. Dans un monde qui semble relativement épargné par la crise démographique, c’est un indice précieux sur les façons de gérer les surplus de terres : ils sont intégrés dans le parcellaire mais constituent une réserve de terres au repos, régénérées par cet enfrichement prolongé.

86

Cela dit, le principal de son analyse vise la distribution spatiale des prélèvements. Elle révèle une répartition géographique très significative. Les « oublies » signalent les couronnes de cultures horticoles qui entouraient les six hameaux et le chef lieu de Toury. Trois de ces hameaux disparaissent en pleine période de croissance, à l’articulation des xve et xvie siècles : c’est dire combien il serait malvenu de continuer à lier les désertions aux périodes de crise. La localisation des prélèvements, en outre, renforce l’hypothèse d’un territoire originel consitué d’autant de « terrouers » qu’il y avait d’agglomérations minuscules. Autant de communautés, sans doute, dévorées par la croissance démographique du bourg et sa construction institutionnelle. Samuel Leturcq souligne la persistance des lignes directrices du paysage, la constance de l’occupation du sol et la dispersion des habitats. Mais c’est pour mieux révéler la lente polarisation des communautés autour du chef-lieu de la châtellenie tourysienne.

87

La restitution cartographique des prélèvements livre en effet les clefs principales. Autour du centre châtelain et des maisons soumises au vieux tensement, s’agglutinaient d’abord les parcelles de petit cens qui entouraient également quelques hameaux. Venaient ensuite les parcelles de franchise, très significativement ordonnées autour d’une rue principale, comme on l’attend d’un quartier neuf fondé par des privilèges récents. Un peu plus loin encore se trouvaient les coutures, les cens particuliers et les « marmiseux », comme autant de témoignages d’anciennes emprises seigneuriales. Tout autour de ces ilôts, l’océan des grands cens et des grandes cultures s’imposait souverainement. Ils avaient pris la place des champarts imposés par Suger dans un vaste programme de réorganisation du prélèvement et de l’habitat, à une époque où le territoire était déjà largement maîtrisé, et néanmoins sous exploité.

88

Sans le travail de Samuel Leturcq, la concentration de l’habitat et la rétraction des terroirs horticoles et vinicoles qui marquent la fin du Moyen Âge et la période moderne nous resteraient imperceptibles. Et sans ces données, l’action de Suger est incompréhensible. L’auteur insiste avec raison sur les descriptions de l’abbé de Saint-Denis. Le paysage qu’il décrit n’est pas un désert. C’est un espace à recomposer. Une société à réorganiser. Un prélèvement à refonder. Suger brise les carcans de la coutume. Sur les terres de sa propriété châtelaine, il offre des places à habiter et des jardins à cultiver. En contrepartie, il exige partout ailleurs un prélèvement proportionnel à la récolte, un prélèvement fondé sur les capacités d’exploitation de chacun. La dynamique était gagnante. Mais Samuel Leturcq nous montre qu’il fallut des siècles avant que le système produise tous ces effets. Avant l’abandon des hameaux, avant l’abandon des enclos.

89

Que dire en conclusion, si ce n’est que Samuel Leturcq a fermement tenu et gagné son pari ? Il ne répond pas à toutes les questions que l’on se pose sur les origines de l’openfield ; mais cet objectif était clairement hors d’atteinte. Il nous livre, à la mesure de son ambition, l’histoire d’un territoire comme une pièce pour repenser la genèse, les structures et les dynamiques variées de ce système agraire. Et il y réussit parfaitement. Mais il nous donne beaucoup plus que cela. À Toury, au cœur des domaines de la surpuissante abbaye de Saint-Denis, il nous révèle une réorganisation de la seigneurie et nous apprend néanmoins – c’est là l’exceptionnel – que l’openfield restait une structure très souple qui dépendait d’arrangements paysans plus que d’une discipline féroce, qu’elle fût seigneuriale ou communautaire. Les documents de Saint-Denis lui ont fourni un matériau incomparable. Mais comme je l’ai dit, ils regorgeaient d’obstacles, de chausse-trappes et de limites. Pour aller outre, Samuel Leturcq a fait montre de pugnacité et d’inventivité. C’est la marque d’un très bon historien. J’invite chacun à lire son livre.

90

Roland Viader

Prisca Lehmann, La Répression des délits sexuels dans les États savoyards. Châtellenies des diocèses d’Aoste, Sion et Turin, fin xiiie-xve siècle, Cahiers Lausannois d’Histoire Médiévale, vol. 39, Lausanne, 2006, 409 p., 24 €

91

Dans cet ouvrage, Prisca Lehmann étudie les délits sexuels dans les États savoyards, et plus particulièrement dans les diocèses d’Aoste (1267-1472), de Sion (1271-1471) et Turin (1267-1507) à travers les banna, des amendes pécuniaires données par le châtelain (concordata) ou par le juge (condempnata). Parmi ces innombrables banna, 2 071 concernent des délits sexuels : fornication simple, adultère, inceste, viol, concubinage, bigamie, prostitution, proxénétisme, avortement, infanticide, grossesse illé­gitime, mariage clandestin et charivari. Toutes ces amendes sont fort utilement définies à la fin du volume.

92

La première partie de l’ouvrage porte donc sur l’établissement du corpus, la deuxième sur des questions de méthode. L’une des principales difficultés rencontrées par Prisca Lehmann est celle de l’interprétation du vocabulaire utilisé dans ces banna, pour lequel elle fournit un glossaire. Parce qu’un même bannum peut regrouper plusieurs délits et que plusieurs banna peuvent concerner le même accusé, leur analyse est davantage qualitative que quantitative.

93

La troisième partie de l’ouvrage porte sur les résultats de l’enquête. L’auteur y distingue quatre catégories de délits sexuels : la fornication simple, l’inceste, l’adultère (lorsque l’un des coupables au moins est marié mais que l’acte a été commis sans violence), et les violences sexuelles. Le délit de fornication simple – considérée comme un délit car elle risque de troubler l’harmonie sociale – présente une grande variété de cas. L’inceste est le second délit sexuel présenté, étudié également à travers des lettres de rémission : cette infraction est davantage poursuivie par l’Église, ce qui explique peut-être la diminution du nombre de délits de ce type tout au long de la période étudiée. L’inceste est, comme la fornication, un crime qui compromet l’ordre social (davantage que l’ordre moral). Le nombre de femmes condamnées montre que ces crimes sexuels sont surtout une affaire d’hommes, la femme – en raison de son statut juridique – ne pouvant souvent assumer la charge de l’amende. L’adultère est présent dans un tiers des banna environ. Ce délit relève plutôt de la justice ecclésiastique, mais l’étude du corpus révèle la volonté des châtelains savoyards d’en acquérir le monopole. Là encore, c’est l’adultère masculin qui est le plus souvent condamné. Les actes notariés font davantage apparaître l’adultère féminin au travers d’un accord passé avec le mari trompé afin d’éviter le scandale public et la vengeance privée. Le délit est souvent condamné après avoir été découvert par le mari – c’est alors lui qui dénonce les amants – ou bien lorsque la rumeur publique est si forte qu’elle en acquiert une valeur probatoire. En terme de fréquence, le viol et les violences sexuelles arrivent en deuxième place après l’adultère. La condamnation du viol vise davantage la transgression de la moralité publique plus que le déshonneur de la victime. On ne trouve quasiment aucun cas au sein d’une même famille. Les hommes condamnés pour viol sont souvent très jeunes et laissés longtemps sans épouse. Ils sont sanctionnés pour le tort fait à la famille et à l’entourage de la victime.

94

D’autres infractions sont présentes dans ces banna, mais en nombre plus limité : bigamie, mariage clandestin, charivari, et concubinage, avortement, infanticide, et bien sûr prostitution. On ne trouve, en revanche, aucun cas d’homosexualité, d’inceste entre parents proches, de pédophilie, ni de bestialité, mais ces délits sont peut-être jugés par une instance judiciaire supérieure. Le montant des amendes relève d’une logique difficile à saisir, mais sa mise en place visant à renforcer le contrôle des mœurs participe de la genèse de l’État Moderne.

95

Marine Lecointe

Jean-Marie Yante, À l’Approche d’une autre ruralité. Campagnes et travail non agricole du bas Moyen Âge à 1914, Bruxelles, Archives et Bibliothèques de Belgique, n° spécial 72, 2004, 290 p.

96

Cet ouvrage est le fruit d’une initiative belge soutenue par le Fonds National de la Recherche Scientifique et le Nationaal Fonds voor Wetenschappelijk Ondezoek. Dès 1993, un « groupe de contact » composé de chercheurs chevronnés et de doctorants a commencé à se réunir sous la dénomination « Histoire des campagnes ». Son champ d’étude s’étend du haut Moyen Âge à l’histoire du temps présent. À partir de 1998 débute un cycle thématique sur « campagnes et travail agricole ». Ce cycle engendre seize communications en 1998-1999, dont treize sont publiées dans le présent volume. Elles s’organisent autour de trois parties : industries rurales et métiers du bâtiment, métiers du commerce, métiers du transport.

97

Jean-Marie Yante problématise l’ensemble de la démarche dans une introduction dynamique où il insiste sur la nécessité du travail non agricole souvent induit par la trop petite taille des exploitations dans un monde plein dès le xiiie siècle. Il souligne ensuite la grande diversité des opportunités qu’ont su saisir les ruraux. Enfin, il prend la défense d’une histoire quantitative trop critiquée selon lui, car, malgré la faiblesse des sources statistiques pour les périodes anciennes, il lui semble impossible de « parler de travail non agricole en milieu rural sans tenter quelques estimations de son volume et de sa répartition ».

98

Dans la première partie consacrée aux industries rurales et aux métiers du bâtiment, Mathieu Arnoux adopte une approche spatiale de l’organisation de la production dans les campagnes normandes du xiie au xve siècle. Il revient sur l’ambiguïté du terme « bourg » et replace cette entité au cœur de la genèse d’une hiérarchie des habitats en décrivant ses liens avec la seigneurie et avec certaines productions essentielles comme la métallurgie et le textile. Ainsi, les bourgs gèrent les produits semi-finis avant leur achèvement en ville, schéma qui préfigure certains réseaux proto-industriels de l’époque moderne. Le bourg apparaît également comme un lieu de marché et de justice. Mais les bourgs n’atteignent pas la « masse critique » autorisant une véritable émancipation vis-à-vis du seigneur. Dans l’article suivant, Jean-Pierre Sosson décrit « l’apport des chantiers de construction urbains et princiers à l’économie des campagnes au Moyen Âge ». L’auteur analyse le secteur du bâtiment de trois villes très différentes : Bruges, Aix-en-Provence et Florence. Il met en évidence l’origine variée des matières premières (bois de la Baltique pour Bruges, carrières périurbaines pour Aix-en-Provence). Les chantiers princiers constituent une autre approche possible avec des exemples célèbres comme les travaux effectués à l’hôtel de la Cour, au Coudenberg à Bruxelles, en 1431-1436. Enfin, la très forte demande en matériaux (briques, bois…) peut stimuler le désenclavement de régions parfois très lointaines et très rurales comme la forêt de Mirwart. Ce texte est complété par cinq cartes. Dans les pages suivantes, Peter Stabel confronte les industries rurales et les économies urbaines en Flandre au bas Moyen Âge. Y a-t-il antagonisme ou symbiose entre les deux pendant cette période difficile de reconversion économique ? Quatre industries distinctes sont passées au crible : les toiles de lin, les tapisseries, les draps de laine et la draperie légère. La draperie rurale connaît une forte expansion, mais le commerce du produit fini est clairement entre les mains d’entrepreneurs et de marchands urbains. L’intégration est donc forte entre draperie rurale et draperie urbaine, la seconde stimulant souvent la première dans les zones densément peuplées et urbanisées. Mais il existe aussi des tensions, parfois armées, et surtout pour des raisons fiscales. Au total, les disparités sont importantes, entre régions et entre industries, voire entre travailleurs ruraux se réclamant de différents statuts. Cependant, globalement, la délocalisation d’une grande partie des industries d’exportation vers les campagnes n’a pas affaibli les élites marchandes urbaines qui ont su conserver le contrôle des matières premières et des débouchés, en particulier à Gand, à Anvers et à Courtrai.

99

À ces trois essais sur la période médiévale succèdent trois réflexions sur les époques moderne et contemporaine, toujours au sein d’une première partie consacrée aux « industries rurales et métiers du bâtiment ». Jean-Louis Van Belle tente d’identifier avec le plus de précision possible « les maîtres de carrière de Feluy-Arquennes aux xviie et xviiie siècles ». Dans cette région du centre de la Belgique, ils ont laissé des traces diverses de leur activité : actes notariés, marques sur les pierres, et pierres tombales, etc. Ils ne sont qu’une quinzaine et leurs techniques n’évoluent pas pendant cette période. De plus, leur situation sociale semble moins brillante au xviiie siècle. Ils vivent en symbiose avec le monde rural, occupant souvent des fermes et recourant à une main-d’œuvre pluri-active qu’ils payent parfois avec de la bière car en plus d’être carriers et fermiers, certains sont aussi brasseurs. Cette analyse est complétée par une synthèse sur « les industries rurales de l’Est de la Belgique au xixe siècle » rédigée par Muriel Neven et Michel Oris. Au fil des 34 pages de leur texte, les deux auteurs décortiquent les ambiguïtés et les évolutions divergentes des industries rurales dans cet espace. L’intensité des activités pré- et proto-industrielles autour de Verviers et de Liège s’explique par l’absence de corporations, l’abondance de certaines ressources naturelles ou le dynamisme du micro-capitalisme. Textile, métallurgie (clouterie et armurerie en particulier), mines et carrières, s’épanouissent dès la fin du xviiie siècle, avec souvent une plus forte mobilisation des travailleurs ruraux, comme dans l’armurerie. Les industries agro-alimentaires sont peu brillantes (en dehors du fromage de Herve). Dans l’Entre-Vesdre-et-Meuse, le tissage à domicile effectué par les hommes se maintient jusqu’au milieu du xixe siècle alors que les fileuses disparaissent. Les tanneries de l’Ardenne, le tressage des chapeaux de paille de la vallée du Geer et les brasseries fonctionnent jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, alors que la production dispersée de sirop périclite. Les auteurs manipulent avec précaution les sources et repèrent ainsi l’oubli des petites laiteries par les recensements industriels de 1896 et de 1910. L’émergence des sucreries constitue ensuite une véritable révolution industrielle aux champs. Au total, à l’imbrication des activités agricoles et industrielles qui prédomine en 1800, succèdent des évolutions très divergentes où prédomine un retour à la « ruralité parfaite ». La pratique des navettes entre les campagnes et les deux grandes villes (Liège et Verviers) s’affirme donc précocement en Belgique orientale. Jean-Luc Mayaud clôt cette première partie avec un article consacré à la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne (Doubs), exemple emblématique du dynamisme industriel en sabots. Cette ferme-atelier triomphe pendant plus d’un siècle en vendant ses faux et ses outils agricoles dans toute la France. Le site est habilement aménagé pour exploiter l’énergie hydraulique et le nombre de personnes occupées culmine à 22 en 1900. Des mécanismes élaborés localement, comme la machine soufflante, participent à la rationalisation du travail. Ce dernier est divisé et l’un des frères Philibert se spécialise dans la promotion commerciale. L’entreprise connaît son âge d’or à la fin du xixe siècle et au début du xxe. La diversité et la souplesse de production constituent deux atouts essentiels hérités de la phase artisanale ; 180 modèles de faux sont proposés à la veille de la Première Guerre mondiale. La ferme-atelier apparaît ainsi comme suspendue entre ville et campagne.

100

La deuxième partie de l’ouvrage, nettement plus courte, aborde les métiers du commerce. Elle débute par une présentation des vignerons de la région dijonnaise comme intermédiaires de commerce et de crédit au xive siècle. Cette recherche effectuée par Hannelore Pepke-Durix se fonde sur les très riches archives notariales bourguignonnes. Les puissants vignerons jouent « le rôle central de ramasseurs de grains pour les Lombards et de fournisseurs de crédit pour des campagnes moins ouvertes sur l’économie marchande que le vignoble ». Paul Delsalle, quant à lui, réhabilite le dynamisme commercial des paysans franc-comtois du xvie siècle grâce à des sources judiciaires exceptionnelles. Ses exemples successifs attestent du grand nombre de foires et marchés de village ainsi que de la variété des productions échangées (grain, vin, sel, clous, harengs, etc.). De plus, dans le Nord de la province, le recours à la monnaie semble courant. Autre constat, les paysans se déplacent beaucoup, souvent sur plus de dix kilomètres, soit par nécessité de compléter leurs revenus, voire de s’enrichir, soit parce que l’on exige d’eux des livraisons pour les troupes empruntant cet axe de passage entre l’Italie et les Pays-Bas ou entre la vallée du Rhône et l’Empire. Ainsi, « les campagnes et leurs paysans, longtemps considérés comme de simples producteurs et consommateurs dans une économie de survie, n’ont pas attendu le xviiie siècle pour s’insérer dans l’économie de marché ».

101

Une troisième et dernière partie de l’ouvrage traite des métiers du transport. Jean-Marie Yante y fait le constat d’une grande diversité du voiturage aux xive et xve siècles avec un rôle majeur des paysans qui utilisent mulets ou chariots. La plupart de ces rouliers ruraux demeurent modestes, comme les Béarnais de Toulouse étudiés par Philippe Wolff, mais il y a aussi quelques belles réussites d’individus ou de bourgs comme celui de Rembercourt en Lorraine dont les voituriers savent tirer profit de la proximité des frontières et de l’imbrication des souverainetés. L’identification et la différenciation des acteurs – marchands, transporteurs, entrepreneurs, facteurs ou simples serviteurs – s’avère difficile. Il existe des seuils, ainsi le prix d’une voiture d’occasion à six chevaux représente 400 journées de salaire d’un manœuvre. L’auteur souligne cependant la solidarité entre ces rouliers qui se déplacent fréquemment en convois et peuvent obtenir des monopoles comme à Innsbruck. Enfin, une véritable révolution des transports se produit au xvie siècle, « de grandes maisons de commerce adjoignent à leurs propres affaires le transport pour compte de tiers » alors que jusque-là les marchands devaient accompagner eux-mêmes leurs envois. Toutefois, il est toujours fait appel à des voituriers ruraux le long des itinéraires pour compléter le matériel, mais cette offre permanente et surabondante de transport par des paysans est mal payée. Gustaaf Asaert traite dans l’article suivant des immigrés à Anvers qui deviennent des bourgeois de la ville à la fin du xvie siècle. Ils peuvent ainsi affréter des petits navires avec lesquels ils développent les échanges avec leurs régions d’origine, plus particulièrement les Pays-Bas méridionaux riches en tourbe, combustible qu’ils importent désormais pour le chauffage domestique à Anvers. De nombreux autres étrangers, sans être bourgeois, servent aussi dans la flotte marchande anversoise. Grégoire Auquier, pour sa part, dresse le portrait des « tenants-barrière » en Hainaut au xviiie siècle. Ces derniers sont des acteurs essentiels dans le système complexe des octrois accordés aux communautés locales dans le désordre le plus total. Livrés à eux-mêmes, les tenants-barrière, qui sont les fermiers des communautés, doivent improviser face aux injures et aux menaces diverses s’ils ne veulent pas être mis en difficulté au moment des comptes. Finalement, très peu d’entre eux s’enrichissent vraiment. Enfin, le dernier article de cet ouvrage est consacré aux flotteurs de bois à Raon-l’Étape, dans les Vosges, sous le Second Empire. Olivier Guatelli rappelle que le flottage du bois a fait la fortune de Raon et qu’il connaît un regain au milieu du xixe siècle en raison d’une forte demande. 350 flotteurs sont ainsi dénombrés en 1860. Beaucoup de nouveaux flotteurs ont été recrutés pour cette pratique difficile mais bien payée (3 francs par jour). Les paysans représentent un quart de ce groupe, mais le plus souvent ils sont devenus flotteurs de père en fils et constituent une caste marginalisée dans la petite ville vosgienne.

102

Au total, cet ouvrage nous offre un éventail large des activités rurales non agricoles, cette « autre ruralité » se révélant beaucoup plus diverse et dynamique que certains historiens l’avaient supposé.

103

Jean-Marc Olivier

Bruce M.S. Campbell and Ken Bartley, England on the eve of the Black Death. An atlas of lay lordship, land and wealth, 1300-49, Manchester University Press, 2006, £ 120

104

Cet ouvrage très attendu constitue l’aboutissement d’un important projet mené par Bruce Campbell (Queen’s University Belfast) dont l’objectif était de rassembler des données collectées à partir de deux corpus considérables afin de cartographier les principaux caractères du paysage rural de l’Angleterre dans la première moitié du xive siècle. Les deux corpus principaux sont les enquêtes après-décès (Inquisitions post mortem, ipms) et les registres des impôts payés par les laïcs. Ils ont été complétés par d’autres sources telles des comptabilités domaniales (manorial accounts) à certains moments de la démonstration. Les comptabilités ont notamment été employées pour caractériser les différents modèles agricoles pratiqués dans les domaines.

105

La source principale, les enquêtes après-décès (ipms), nourrit principalement l’exposé, tandis que les registres de taxation fournissent un contrepoint intéressant dans un long dernier chapitre consacré à la richesse, que nous développerons ci après. On sait que les ipms sont les rapports rédigés par l’officier de la couronne (escheator) après la mort d’un tenancier en chef (tenant-in-chief) afin d’inventorier le domaine du défunt avant qu’il ne revienne, le plus souvent, à ses héritiers. De ce fait, ils fournissent une description détaillée des tenures et des usages du sol en Angleterre pour une période allant du haut au bas Moyen Âge. Les tenanciers en chef comprennent non seulement les principaux laïcs, les comtes et les barons, mais aussi les chevaliers relativement moins importants ainsi que la gentry locale. Pour la période, il reste juste un peu moins de 10 000 enquêtes de ce genre, présentant un peu moins de 2 000 seigneuries différentes. L’information est inévitablement concentrée sur le sud de l’Angleterre mais la couverture est également solide pour le nord.

106

Ces données ont été exploitées à l’aide d’un sig (gis, Geographical Information System) ce qui a permis aux auteurs de rassembler un panel d’informations qui nous fournissent une vision systématique, et très certainement la plus fiable possible, des usages du sol et des ressources disponibles en Angleterre pour cette période. Des données similaires ainsi que d’autres corpus représentatifs à l’échelle « nationale », en particulier le Domesday Book pour le xie siècle et les Hundred Rolls pour la fin du xiiie siècle, avaient été utilisées dans des études antérieures, en particulier par H.C. Darby et par E.A. Kosminsky. Le premier avait fourni à la fois des cartes et des analyses générales, le second avait étudié l’Angleterre rurale du xiiie siècle. Ceci dit, l’analyse et les cartes présentées ici, reposant sur les méthodes cartographiques les plus récentes décrites dans le premier chapitre de l’ouvrage, nous offrent une analyse à la fois profonde et subtile qui aurait été difficile à réaliser une génération auparavant.

107

Dans des chapitres différents, les auteurs attirent notre attention sur des traits particuliers du paysage et de l’économie rurale, mettant à la fois en lumière leur évolution et leur disposition spatiale. Sont ainsi évoqués, entre autres, les terres communes (commons), les bâtiments des domaines, les usages du sol dominants ou marginaux, et les différents types d’agriculture. Ceci fournit l’occasion à Campbell et Bartley, en particulier dans les longs chapitres qu’ils consacrent à l’élevage sur les domaines seigneuriaux et aux différents types d’usages du sol, de reprendre et de développer la classification des terres et des systèmes agraires, connue depuis les premiers travaux que Campbell avait consacrés à l’agriculture domaniale.

108

Dans le débat ancien mais toujours d’actualité sur les caractères de l’économie médiévale visant à évaluer le rôle des contraintes institutionnelles – et pas seulement celles du pouvoir seigneurial – sur les mécanismes économiques, la présentation de données sur le commerce et les échanges, les rentes et les services, les cours seigneuriales et leurs revenus est aussi d’un grand intérêt. Comme on pouvait s’y attendre, dans les périodes de faire-valoir direct et de prix hauts, les rentes étaient moins importantes dans le revenu des seigneurs que les revenus des terres des domaines ; de même, le revenu des tribunaux seigneuriaux était particulièrement bas en comparaison avec le revenu total des domaines. Il y a cependant des exceptions étonnantes à ce modèle général, comme dans les grandes seigneuries des marches, où c’est à la fois le revenu des justices et l’investissement dans des activités commerciales qui sont très importants ; mais en termes strictement quantifiables, ces structures ne semblent pas si importantes qu’elles y apparaissaient dans la conception contemporaine de l’économie seigneuriale.

109

Dans une dernière section très importante, les données fournies par les impôts payés par les laïcs en 1327, 1332 et 1334 sont cartographiées et analysées, donnant une vision nuancée de la richesse, confirmant une partie des anciennes distinctions régionales, ajoutant en même temps un nouveau niveau d’analyse. En distinguant dans les sommes payées par les tenanciers, d’une part le montant par unité de surface et de l’autre la densité des tenanciers par superficie, les auteurs réussissent à donner une vue nationale de la richesse qui complète et remet en question les distinctions entre régions relativement pauvres et relativement riches. À partir de l’analyse et de la présentation des sources, on peut voir, par exemple, que certaines régions de l’Est de l’Angleterre apparaissaient relativement riches compte tenu de l’ensemble des taxes payées, mais que cela cachait en fait une importante concentration de paysans relativement pauvres. Une présentation aussi détaillée de la richesse, autant que les analyses précédentes des principaux aspects de l’économie seigneuriale, fournit une connaissance solide de l’économie et de la société pendant tout le haut et le bas Moyen Âge. Le volume de cartes est clair et agréablement présenté, tout comme les croquis et les tableaux. Les cartes en couleur disposées dans un cahier au centre de l’ouvrage sont remarquables, ainsi que les principaux résumés qui synthétisent les différentes conclusions des analyses. Les auteurs ont ainsi produit un atlas qui constituera une référence essentielle à l’avenir.

110

Phillipp Schofield

111

(trad. : Annie Antoine)

Lionel Dumond, Stéphane Durand et Élie Pélaquier (dir.), Cadastres et paysages. Actes de la journée d’étude du 15 octobre 2005, Liame n° 14, 152 p., 16 €. À commander au Service des publications de l’université de Montpellier iii : <http:// publications. univ-montp3. fr>.

112

En alternance avec les numéros au contenu varié (Liame n° 9, 11, 13…) le bulletin du « Centre d’histoire et d’histoire de l’art des époques moderne et contemporaine de l’Europe méditerranéenne et de ses périphéries » présente des numéros thématiques comme ce n° 14 qui rassemble des contributions données lors d’une journée d’études. L’objectif de celle-ci était de faire se rencontrer des doctorants en histoire moderne dont les travaux se recoupaient ; trois dirigés par Élie Pélaquier (Gérard Caillat, Bruno Jaudon et Mickaël Palatan), un quatrième doctorant languedocien (Sylvain Olivier, dir. Jean-Marc Moriceau) et un cinquième travaillant sur la Cerdagne (Marc Conesa). Ce numéro de Liame est un millésime en retard, paru au début de 2008 alors qu’il rassemble des contributions présentées le 15 octobre 2005. Faire connaître la problématique de doctorants dont la plupart ont déposé leur sujet fin 2004, et afficher les résultats de leur première année de recherche, était un bon projet de publication. Mais l’édition au début de 2008 par le service des Publications de l’université de Montpellier iii est comme une trahison de ce projet… Les doctorants n’ont-ils pas largement dépassé en 2008 l’état de leurs travaux en 2005 ?

113

Heureusement la publication prolonge utilement Le Compoix et ses usages…, actes du colloque de novembre 1999, déjà recueillis par Élie Pélaquier (avec André Claveirole) et publiés par Montpellier iii en 2001 ; elle est cohérente et elle présentera un intérêt méthodologique permanent. En effet les recherches des doctorants portent toutes sur l’espace rural et ses représentations ; leurs sources sont fiscales (compoix) et seigneuriales (capbreus) ; l’intention commune était d’étudier les territoires et reconstruire les paysages du passé en recourant aux sources disponibles en sachant qu’elles n’ont pas été confectionnées pour servir les intentions des historiens. Comment les utiliser ? Chacun des auteurs présente donc sa propre documentation, sa méthode et ses doutes.

114

Le premier intérêt de la contribution de Gérard Caillat est de comprendre la provenance et les limites des compoix de l’époque moderne. L’auteur étudie les « Cadastre des villes [et] cadastres des champs… » à partir de l’exemple de Nîmes et de sa campagne, dans une circonstance et à une date (en 1548) qui correspondent à la « recherche générale » ou enquête préalable à la constitution du compoix diocésain. Du 21 février au 15 mai 1548, quatre équipes ont sillonné l’espace taillable six jours sur sept pour explorer plus de deux mille parcelles et 10 000 ha. Gérard Caillat donne tous les détails de l’opération, souligne des difficultés rencontrées par les estimateurs, par exemple lorsqu’un élément à décrire ne rentre pas exactement dans l’une des catégories prévues. Il n’empêche que l’information rassemblée est, pour la ville, supérieure à celle du précédent compoix municipal (établi en 1544) et pour la campagne elle est plus précise que tout ce qui suivra, comprenant par exemple l’inventaire des biens qui ne seront pas fiscalisés et qui par conséquent n’apparaîtront plus dans les compoix. Le degré de précision peut aller jusqu’à la hauteur des maisons, les matériaux des toitures, l’affectation des boutiques, la présence des poulaillers, des porcheries, etc. La description des biens est homogène pour la ville et la campagne, d’où une comparaison possible. Le second intérêt de cet article est l’exploitation des données. À partir de caractères objectifs, Gérard Caillat caractérise ainsi l’« urbanité » de Nîmes et établit les différences les faubourgs, les villages et les maisons dispersées dans la campagne. L’article réduit l’opposition entre ville et campagne et met en évidence des complémentarités qui, par exemple, font comprendre « l’opposition très vive de la population lorsque les nécessités de la lutte contre l’épidémie exigent la fermeture des portes de la ville. [La] tripartition de l’espace […] suppose la circulation fluide des biens et des personnes » (p. 145).

115

Bruno Jaudon a commencé à travailler la question en 1996 avec une maîtrise fondée sur le compoix de Tressan. S’il a déposé son sujet de thèse en 2004, son article est davantage qu’un premier état de ses travaux. Il présente ici « Le compoix languedocien, photographie imparfaite du paysage (xve-xixe siècle) » car il manque ce qui n’est pas fiscalisé, donc les biens nobles, certains communaux, des terrains de parcours et les terrains trop accidentés. C’est tout le paradoxe du compoix, « description la plus complète et la plus précise […] du « terroir et taillable » […] qu’on puisse espérer trouver pour l’époque moderne » (p. 11) mais document limité « quant à son utilisation paysagère », « donnant l’illusion de la précision ». Bruno Jaudon montre aussi plusieurs aspects de l’évolution de la source, par exemple dans le vocabulaire (« une dizaine de mots » dans le compoix de Bessan en 1502, « finalement assez génériques : champ, vigne, olivette, bois, etc. », une trentaine en 1773 à Boujan-sur-Libron). Des terrains peuvent être seulement « estimés à vue d’œil ». Des allivrements ne sont pas vraiment justifiés et s’il y a des raisons légitimes, sans les connaître, les attentes de l’historien du paysage ne peuvent être satisfaites. Bruno Jaudon montre aussi la diversité de l’évolution, car tout ne progresse pas de manière linéraire dans le corpus languedocien. À telle date précoce, tel compoix peut être précis jusqu’au « quart de dextre carré près (environ 4 m2) ». Cela ne veut pas dire que le même degré de précision existe partout ni finira par être partout atteint. Les plans parcellaires arrivent dans un second temps, mais la représentation de l’espace « reste très aléatoire » comme le montre l’exemple la confrontation du plan de Lastours en 1784-1785 avec un relevé topographique effectué en 1999 : reliefs, versants et distances n’ont pas été correctement représentés (fig. 3 p. 25). Ainsi l’espace fiscal du compoix ne doit pas être confondu avec l’espace réel mais celui-ci peut être retrouvé en partie grâce à la source : « les limites […] ne sont pas insurmontables […] et ne doivent surtout pas empêcher les tentatives de reconstitution paysagère » (p. 28).

116

Mickaël Palatan part d’une définition classique du territoire correspondant à la partie de l’espace rural dominé par une certaine « société villageoise » et se demande « comment cette domination se concrétise » et si « la domination d’un espace par une société est toujours exclusive » (p. 37). « Le territoire agricultural se confond largement avec le territoire fiscal mais il en diffère parce qu’il n’est pas contraint par les limites que le bornage définit » (p. 45). Aux appropriations par les particuliers dans une communauté voisine s’ajoutent diverses modalités collectives. L’auteur montre des territoires disputés entre divers niveaux communautaires (le village de Laval et la communauté de Collias). Il explique un allivrement sur des terres à blé, à Saint-Chaptes, dont le niveau est plus élevé qu’à côté, non pas grâce à un apport d’engrais tiré de pâturages de la communauté, mais d’une partie du territoire d’une autre communauté, Sainte-Eulalie, contre le paiement d’une partie des tailles de celle-ci. On pense alors aux allivrements non motivés repérés par Bruno Jaudon… Mickaël Palatan constate aussi une extension des oliveraies d’Aramon sur le territoire de Domazan, en échange du paiement du sixième des tailles imposées sur Domazan. On est donc loin de la « gestion jalouse » de son territoire par une communauté et d’un impôt exactement demandé à une communauté et à « son » territoire. L’article démontre enfin que la bonne échelle d’étude n’est pas le compoix, document isolé, confectionné pour un seul territoire fiscal, mais un ensemble de communautés et de compoix qui tous ensemble composent un espace cohérent. Il confirme aussi que le compoix n’est pas un document suffisant pour les questions que les historiens veulent vraiment étudier.

117

Sylvain Olivier montre l’intérêt d’une étude conjointe des cadastres du xixe siècle, dont les plans sont plus exacts mais qui donnent trop peu d’informations, et des compoix, dont les descriptions sont plus précises et utilisables par les historiens. Cependant de telles sources ne peuvent renseigner suffisamment sur les cultures et leur évolution, d’où la nécessité de recourir par exemple aux actes notariés et aux enquêtes agricoles. L’historien aboutit alors à une cartographie de synthèse qui dépasse les documents utilisés au début de son enquête.

118

Enfin, avec Marc Conesa, l’étude est décalée des compoix vers les capbreus qui sont les livres terriers des seigneurs catalans du xvie au xviiie siècle. La source ne donne pas une vision étendue mais seulement des informations sur des parcelles soumises à une certaine redevance. Les capbreus sont soucieux de l’origine des redevances et réaffirment des situations. Ils sont donc caractérisés par une plus grande profondeur temporelle qui peut informer sur les cultures ou sur l’évolution des modes d’appropriation. Enfin, il était parfaitement légitime d’appeller auprès des doctorants des chercheurs chevronnés, à savoir Jean-Loup Abbé qui était venu donner le point de vue du médiéviste, et Florent Hautefeuille celui de l’archéologue. Mais l’un et l’autre n’ont donné que des textes courts car leurs apports peuvent être lus ailleurs.

119

Antoine Follain

Gérard Le Bouëdec, François Ploux, Christophe Cérino et Aliette Geistdoerfer (dir.), Entre terre et mer. Sociétés littorales et pluriactivités (xve-xxe siècle), Actes du colloque tenu à l’Université de Bretagne Sud-Lorient, 17-19 octobre 2002, Rennes, pur, 2004, 391 p., 22 €

120

L’étude de la pluriactivité constitue un excellent moyen pour estimer la capacité des chercheurs en sciences humaines à réfléchir et travailler ensemble. La publication des actes du colloque tenu à Lorient en fin 2002 démontre avec pertinence la fécondité de cette approche plurielle : une trentaine de sociologues, d’ethnologues et d’historiens se sont réunis pour analyser les impacts économiques, sociaux, culturels et même politiques de la pluriactivité dans les sociétés littorales. Le modèle, comme le rappellent opportunément Annie Antoine et Martine Cocaud, a été fourni par les ruralistes : des géographes (Ronald Hubscher l’un des premiers), des sociologues (Henri Mendras), puis les historiens (Abel Poitrineau, Alain Belmont, Jean Martin et beaucoup d’autres) qui se sont intéressés à « l’homme aux multiples métiers », personnage souvent insaisissable et furtif, difficile à épingler, car glissant entre les pages des recensements. Si elle n’est pas nécessairement liée à la misère et aux migrations, la pluriactivité se rencontre à l’échelle de la « petite entreprise rurale triomphante ». Ses formes sont très variées, rebelles aux classements socioprofessionnels et n’obéissant pas au déterminisme (François Ploux). S’il s’agit du mode de production traditionnel, elles associent presque toujours un système agro-pastoral à une activité artisanale ou marchande.

121

Comment les chercheurs ont-ils abordé la pluriactivité des sociétés littorales ? Les premiers travaux ont été conduits par des géographes et des ethnologues. Au lieu d’une savante et vaine casuistique sur les définitions, la pluriactivité se rencontre d’abord sur le terrain. Comme le souligne Aliette Geistdoerfer : c’est avant tout une pratique, « une forme d’organisation du travail sans pertinence opératoire en ethnologie : « À Saint-Pierre et Miquelon, on se disait pêcheur, tout en pratiquant l’hiver la charpenterie ou en allant travailler sur le port comme docker ». Les historiens « maritimistes » français ont tardé à travailler sur ce thème. À force de déverser des tombereaux de goémon sur la spécificité des gens de mer et de surligner l’incontournable identité maritime, nous nous avons été bercés et bernés par l’idée que tous les travailleurs de la mer et du rivage étaient des marins. Les recherches d’Alain Cabantous ont ouvert la voie vers les années 1980. Traçant un bilan historiographique avec perspicacité, Gérard Le Bouëdec a mille fois raison de souligner que l’auto-reproduction d’un groupe social tel que les marins pêcheurs, aussi fermé et endogame soit-il, est un « mythe ». Néanmoins, je trouve que mon excellent collègue aurait pu dépasser le cadre de sa chère Bretagne pour nous dire (comme il le savait sans doute) que des travaux pilotes sur l’histoire des sociétés littorales concernaient également d’autres façades maritimes.

122

Par exemple, l’étude de Pierre Gouhier sur Port-en-Bessin durant l’Ancien Régime, publié en 1962, montrait déjà, pièces d’archives à l’appui, l’activité agricole des pêcheurs de maquereaux dans le terroir de ce havre de Normandie occidentale (Pierre Gouhier, « Port en Bessin 1597-1792. Étude d’histoire démographique », dans le Cahier n°1 des Annales de Normandie, Caen, 1962). Autre ouvrage pionnier édité en 1982, celui de Jean-François Henry sur les marins de l’île d’Yeu au xviie siècle, qui étudie à la loupe la microsociété de l’île, met en évidence – entre autres richesses – l’alternance saisonnière de la pêche hivernale et du cabotage estival à bord des mêmes barques et avec les mêmes équipages (Jean-François Henry, Des Marins au siècle du roi Soleil. L’île d’Yeu sous le règne de Louis XIV, Yves Salmon Editeur, Janzé, 1982). Ou encore, la thèse de Jacques Bernard sur « Navires et gens de mer à Bordeaux (vers 1400-vers 1550) », parue en 1968, qui me semble bien oubliée dans les bibliographies, est sans doute la première recherche de grande ampleur qui étudie les gens de mer au travail (y compris les artisans de la construction navale), restitue leur environnement et leur mode de vie (Jacques Bernard, Navires et gens de mer à Bordeaux (vers 1400-vers 1550), Paris, sevpen, 1968, 3 vol.). On pourrait aussi citer, pour ce qui concerne des contributions plus récentes, les travaux l’école de Poitiers-La Rochelle (le gerhico), pépinière de chercheurs sur les interfaces entre terre et mer (voir les actes du colloque Les sociétés littorales du Centre-Ouest Atlantique de la Préhistoire à nos jours, dir. Dominique Guillemet et Jacques Perret , 2 vol., Poitiers, 1998), les colloques de Tatithou (voir Ils vivent avec la rivage. Pêche côtière et exploitation du littoral, dir. Eric Barré, Elisabeth Ridel et André Zysberg, crhq, Caen, 2005), ainsi que les enquêtes impulsées par Christian Borde, Christian Pfister et Patrick Villiers sur les communautés littorales du Nord-Ouest. Signalons à cet égard la thèse récente de Gégory Boyer sur Berk (Grégory Boyer, La Marine Berckoise de Louis XIV à 1945 : inscription maritime, vie des gens de mer, construction navale, pêche ou vie et mort d’un port de pêche, thèse soutenue en 2001 sous la direction de Patrick Villiers à l’Université du Littoral Côte d’Opale), qui met en relief la forte participation des paysans (venus des villages voisins) sur les bateaux armés pour la pêche au hareng frais. Bref, tout au long du littoral français, au moins jusqu’au milieu du xixe siècle, l’historien rencontre la figure paradigmatique du pêcheur paysan.

123

La lecture stimulante des actes du colloque de Lorient, qui offre une belle et juste place aux doctorants, témoigne de la vitalité des recherches actuelles sur les sociétés littorales. Après une roborative entrée en matière sur l’état de la recherche, les communications s’articulent en trois volets chronologiques : l’Ancien Régime, l’âge industriel et le temps présent.

124

L’exploitation du rivage, qu’il s’agisse des salines, de la pêche à pied, de la cueillette des coquillages ou du ramassage des algues induit des formes de pluriactivité (nous appliquons ce terme par commodité) qui remontent à la préhistoire. Ces ressources apportaient à la population vivant près des côtes un complément alimentaire, qui devenait une garantie de survie pendant les périodes de mauvaise récolte et d’épizootie (Joëlle Quaghebeur). Cependant, l’exercice de la pluriactivité ne peut se réduire à cette quête de nourriture.

125

Le croisement des sources (registres d’état civil, listes fiscales, recensements, matricules de l’inscription maritime et fonds notariaux) permet de saisir la combinaison d’activités professionnelles au sein des sociétés littorales. Loin d’être un « artefact », la mise en œuvre d’une base de données constitue ici un révélateur efficace comme le démontre Christophe Cérino, un orfèvre en la matière, lorsqu’il décortique la population de Belle-Île au xviiie siècle. Pierre Martin ouvre une autre fenêtre sur la pluriactivité en s’intéressant au milieu bigarré des passeurs bretons, lesquels pouvaient être des maîtres de barque, mais également des paysans, des marchands de pommes, de grains ou de bétail. Les bacs permettant de traverser les rias, que les seigneurs riverains louaient aux plus offrants, sont affermés « par des hommes ayant les pieds ancrés dans la glèbe », mais aussi dans la boutique et l’atelier : en 1534, Jean-Louis Crach, cordonnier et poissonnier à Quimperlé, est fermier des droits de coutume, des pêcheries et du passage sur la Laïta. Ces « cumulards » ne sont pas estimés par les usagers, qui stigmatisent « le peu de loisir et d’expérience qu’ils ont de conduire un bateau, faisant profession de labourer la terre ; la répugnance qu’ils font paraître à se mettre en mer quand le temps n’est pas tout à fait beau. »

126

Les îliens ne sont pas nécessairement des gens de mer : à Ré, vers 1750, étudié par Albert-Michel Luc, ils sont laboureurs et surtout vignerons à 75 % dans la paroisse Sainte-Marie, au sud-est de l’île, tandis que dans la paroisse des Portes, à l’autre extrémité de l’île, le pays de l’eau, les exploitants des marais salants sont inscrits dans la catégorie « cultivateurs, laboureurs, sauniers ». Quant aux marins, ils se trouvent dans les localités portuaires, comme La Flotte, où l’activité navigante prime sur l’agriculture. Parmi toutes les archives qui permettent de capter la pluriactivité dans les sociétés littorales de la France d’Ancien Régime, les visites de Le Masson du Parc constituent un morceau de choix. Nommé inspecteur des pêches en 1723, cet administrateur de la marine royale sillonne les grèves du Ponant à plusieurs reprises, en écrivant une série de rapports constituant une manne pour l’historien et pour l’ethnologue. Olivier Vasseur épingle à juste titre les remarques de cet observateur au regard écologique, qui se préoccupait de la préservation des ressources halieutiques. Toutes les combinaisons professionnelles sont possibles : dans telle paroisse du nord de la Bretagne, « les habitants font tous les jours la pesche à la basse eau quand ils ne sont point occupés à la culture de leurs terres » ; d’autres s’adonnent « plus au labourage… qu’à la pesche qu’ils discontinuent pour la moisson et faire les semences » ; dans telle autre localité, « les pescheurs sont aussy laboureurs et font en outre le commerce du sable et du gouesmon ». Analysant les papiers de Le Masson du Parc pour la Bretagne du Sud, Morgane Véry montre comment la pêche à la sardine, qui impliquait une navigation assez loin de la côte afin de rechercher les bancs de poisson, représente également une activité saisonnière, à l’issue de laquelle « les pescheurs retournent travailler à la culture de leurs terres ».

127

La pluriactivité, c’est donc le partage de l’espace et celui du temps. Posté sur les bords du golfe de Saint-Tropez, Gilbert Buti évoque ces patrons de barques qui taillent leurs vignes et vendangent entre deux caravanes vers le Levant ; ou encore ces « marins forestiers qui participent au début de l’automne à la coupe et au charriage des bois, puis à l’embarquement de ce bois à brûler sur des tartanes à destination de Toulon et de Marseille. » Marie-Laure Serpentini établit le même constat pour la Corse, où elle note l’emprise des gens de mer sur le foncier. La pluriactivité brouille les cartes. Elle inquiète le pouvoir souverain, qui voudrait que tous hommes tirant des ressources de la pêche maritime et estuarienne soient inscrits dans le système obligeant les marins à servir en temps de guerre sur les vaisseaux de l’Etat (Marie-Anne Vandroy-Fraigneau). D’où le jeu de cache-cache, analysé par Cécile Guénot, des riverains qui jouent sur l’alternance des activités liées à la mer et à la terre.

128

Cette ambiguïté des statuts tend à disparaître au cours des années 1850-1900. L’inscription maritime à la française présente désormais plus d’avantages (exemption de patente pour les pêcheurs, pension de retraite garantie par l’État) que de contraintes. La pluriactivité des sociétés littorales décline au fur et à mesure que la pêche et le transport maritime se développent à l’échelle industrielle. Elle devient même « introuvable » dans le Calaisis (Christian Borde) ou anecdotique, dans le cas des gardiens de phare, qui font la pêche en été et exercent le métier de peintre en hiver (Jean-Christophe Fichou). Avec l’essor de la conserverie, le « système sardinier » de la Bretagne du Sud étudié par Xavier-François Dubois tend à devenir une activité exclusive, mobilisant 88 % des inscrits, tandis qu’une partie des paysans abandonnent l’agriculture pour devenir des marins pêcheurs professionnels. Ce glissement de la terre vers la mer, me semble t-il, caractérise également d’autres régions, comme le Cotentin, où des gars du bocage quittent la ferme familiale pour vivre à la côte et travailler sur les chalutiers. La mécanisation renforce ce processus, coupant les passerelles entre terre et mer (Annie Gourien). Il ne reste plus qu’une pincée de marins cultivateurs, comme ce Marc Kervella débusqué par Laurent Le Gall, patron du sloop vers 1840, qui exploite aussi une dizaine d’hectares au fond de la rade de Brest. De même, l’ostréiculture, qui se substitue à la pêche aux huîtres, est pratiquement réservée aux inscrits, car ceux-ci les seuls à pouvoir obtenir une concession de l’État sur le domaine public maritime (Jeannine Le Bihan). L’exercice de ce monopole est cependant battu en brèche dans le bassin de Marennes-Oléron où des riverains non marins, journaliers et paysans sans terre, réussissent malgré tout à s’insérer dans le circuit de production des « creuses » (Pascale Legué-Dupont). Cependant, comme l’exploitation des parcs situés de plus en plus en avant de l’estran requiert l’usage d’un bateau, eux aussi sont obligés de prendre le statut d’inscrit. La disparition progressive de la pluriactivité en milieu littoral témoigne du cloisonnement social et culturel qui sépare désormais les métiers de terre et de mer. Vers 1900, les insulaires de Batz veulent donner d’eux-mêmes une image de marins (Karine Salomé) qui se réservent les ressources de leur terroir maritime.

129

Que reste t-il aujourd’hui de la pluriactivité des sociétés littorales ? Les contributions des sociologues et des ethnologues dressent un constat plutôt amer. Alors que la pression démographique s’accentue sur ces zones très convoitées, l’homme aux multiples métiers éprouve beaucoup de difficulté à survivre près du rivage. En Sardaigne, où la pêche artisanale s’est pourtant modernisée, le partage du territoire suscite d’âpres conflits entre les marins locaux qui se sentent exclus de « leur mer », et les hommes d’affaires qui considèrent que l’avenir de l’île réside exclusivement dans la création des marinas et autres ports de plaisance (Gabriella Mondarini). Au sujet des touristes auxquels ils proposent une sortie en mer, les riverains disent : «Tu les prends, tu les emmènes faire un tour pour voir le golfe… – les gens se moquent de pêcher ; ce qu’ils veulent c’est passer une journée tranquille, manger, se baigner et c’est tout ». Les pratiques traditionnelles subsistent dans les marges, comme ces pêcheurs-jardiniers de Guadeloupe, qui vivent encore de la culture de leurs légumes et de la pose des casiers, se contentant de partager les surplus entre parents et amis, en échange de petits service, du « coup de main » (Jeanne Bethsy). Des activités d’appoint, comme la pêche des civelles, les jeunes anguilles qui remontent dans l’estuaire de la Loire (Sandra Joguet), ou la cueillette des vers marins – les pelouzes – servant d’appât pour la pêche de loisir sur les plages du Calvados (Monique Lechêne), qui étaient encore pratiquées par des ouvriers et des paysans riverains dans les années 1970, se professionnalisent avec pour corollaire la raréfaction de la ressource. L’expérience la plus poignante, rapportée par Jacques Ivanoff, est sans doute celle des Mokens du sud de la Birmanie et de la Thaïlande, nomades du rivage, vivant de collectes, de pêche à pied et de menues prédations, qui sont chassés comme des parasites par les aménageurs du littoral, au nom paradoxalement du développement durable… Tristes tropiques maritimes. Et pourtant, dans ces zones fragiles, la pluriactivité, qui est la capacité de s’adapter, de subsister avec le milieu sans le dégrader, constitue la solution la plus viable sur le plan humain et économique. Il faudrait aussi la réinventer dans nos sociétés hyper spécialisées et développées, où les gens se trouvent enfermés dans des filières professionnelles qui sont devenues des produits périssables.

130

André Zysberg

Jean-René Trochet, Les Maisons paysannes en France et leur environnement (xve-xxe siècles), Paris, Créaphis, 2006, 605 p., 35 €.

131

Dans la perspective de ses travaux antérieurs sur les origines de la France rurale Jean-René Trochet présente un ouvrage très important qui s’efforce de renouveler l’étude des maisons paysannes françaises grâce à une énorme documentation et à une méthode originale. Il s’appuie sur près de 500 références bibliographiques. Aussi serait-il malséant de reprocher une lacune telle que Christian Moley dir., Processus d’évolutions de l’habitat rural en Pays de Caux, Paris, 1980. On regrettera seulement celles de Albert Demangeon, « Essai d’une classification des maisons rurales », 1937 (in Problèmes de géographie humaine, p. 230-235) et surtout celles de Daniel Faucher, « La classification des types de maisons rurales » (in La Vie rurale vue par un géographe, Toulouse, 1962, p. 237-252) et Évolution des types de maisons rurales, Annales de Géographie, 1945, p. 241-253.

132

Quelques précisions sont nécessaires pour suivre l’auteur à travers un ouvrage foisonnant de faits et d’explications, dont le déroulement assez déroutant pour le lecteur ne s’éclaire vraiment qu’en conclusion. Tout d’abord il ne traite que des maisons paysannes et non des maisons rurales, ce qui exclut les maisons d’artisans, de notables, de bourgs, les presbytères et se limite rigoureusement aux bâtiments d’habitation et d’exploitation liés à l’agriculture. Il s’agit d’une étude historique sur une longue période commençant à la fin du Moyen Âge alors qu’une série d’innovations (construction en pierres, cheminée, étage de stockage, charpente à fermes, couverture minérale) transforme l’organisation intérieure des maisons. Elle procède par une démarche régressive à partir des enquêtes du Musée des Arts et Traditions Populaires de 1950 qui reflètent encore la situation au début du xxe siècle. Par contre elle laisse volontairement de côté les fermes industrielles apparues depuis le Second Empire et les transformations du dernier demi-siècle, car elle recherche les états les plus anciens dont les vestiges peuvent subsister. L’autre originalité est l’esprit synthétique qui essaye toujours d’associer les techniques de construction, l’organisation de la maison, les modes de groupement de l’habitat et les systèmes agraires pour comprendre les formes, leur évolution et leur extension géographique.

133

L’ouvrage dresse d’abord un vigoureux tableau des recherches antérieures pré­sentées comme un relais de diverses disciplines : les enquêtes du Ministère des finances, les géographes vidaliens, les ethnologues, les archéologues médiévistes et les historiens modernistes.

134

Une première partie recherche les strates anciennes relatives à la construction, à l’organisation de la maison et aux relations de celle-ci avec l’espace, telles qu’on peut les identifier dans les édifices du xixe siècle. En rapprochant la maison des systèmes agraires et de son environnement proche est mis en valeur le rôle des pâtures de proximité (plants, masures, flégard, winnenweid) éventuellement sous forme de places à l’intérieur des groupements d’habitat (trieux, plâcitres, couderc). Cette pâture proche serait le vestige d’une très ancienne organisation de l’habitat, antérieure à l’openfield et au bocage dans un domaine étiré de la Normandie à la Flandre et différent de celui des pâtures collectives de village (Massif central, Ouest). L’auteur pense qu’un pouvoir seigneurial inégalement fort aurait imposé le village et l’openfield dans le Nord-Est, mais aurait laissé subsister à l’Ouest des formes plus paysannes.

135

La conservation d’un des plus anciens types de construction paysanne, la maison sur couples de poteaux et façade sous pignon avec espace central polyfonctionnel, soulève une autre question aux réponses variées. Car si du Pays basque à la Saintonge il s’agit d’une construction indigène qui a maintenu son plan basilical malgré les évolutions, de la Puisaye à la Bourgogne septentrionale ce modèle médiéval fut adopté seulement par des paysans aisés et régresse depuis le xviie siècle jusqu’à l’état actuel résiduel et dispersé.

136

Les relations entre les hommes et les animaux dans la maison fournissent la matière d’un chapitre sur leur cohabitation. Celle-ci, qui subsista tardivement dans les Alpes, le Massif central et la Bretagne mais pas dans les autres montagnes, peut-être une forme de chauffage ou un genre de vie. Elle est associée aux cheptels bovin et ovin, mais n’existait pas dans les pays à chevaux. L’auteur est tenté d’y voir un vestige d’un genre de vie très ancien.

137

Après cette recherche d’archaïsmes une deuxième partie traite des maisons en hauteur, c’est-à-dire de maisons à deux niveaux avec habitation à l’étage. Elles ont une extension méditerranéenne et subméditerranéenne. Elles sont construites en pierre depuis la fin du haut Moyen Âge et ont maintenu leurs fonctions jusqu’au xxe siècle. On peut les relier au mouvement de l’incastellamento (xe-xiiie siècle) mais elles peuvent avoir une origine antérieure. Elles s’adaptent très bien au caractère défensif de l’habitat groupé. Elles correspondent aux pays à battage des céréales sur une aire extérieure collective. Le grain étant seul emmagasiné on n’a pas besoin de grands ou nombreux bâtiments. Les animaux étaient peu nombreux et quand ils le devinrent au xviie siècle des bergeries extérieures les accueillirent. Vraisemblablement maison de notables à l’origine, elle fut copiée par les dominés. L’auteur recherche les liens indirects que la maison en hauteur a eu avec le droit romain, le régime consulaire, l’incastellamento, et aussi les maisons-ruches familiales du Quercy et de Corse, cette autre forme de groupement non seigneurial. On peut encore ajouter qu’elle se divise facilement dans les régions à partage des héritages.

138

Leur vaste extension dans les régions méditerranéennes et voisines permet de distinguer une grande maison en hauteur à deux étages d’habitation et escalier intérieur dominante près des rivages méditerranéens, et une petite à un étage d’habitation et escalier extérieur majoritaire quand on s’en éloigne (rebords du Massif central, versants du couloir rhodanien, bordure des Pyrénées). Sous la forme d’une maison agro-pastorale, avec perron ou galerie couverte, cette dernière a une extension encore plus large (Massif central, Périgord, Bresse). Des transitions s’observent aussi vers la maison alpestre. Au sud et à moyenne altitude la maison méditerranéenne est complétée par des granges-fenils dispersées. Au nord et en altitude un partage horizontal des niveaux s’opère entre les hommes et les animaux ou les récoltes : le plan rectangulaire s’allonge, les villages concentrés disparaissent comme les couvertures de tuile canal. Si on s’éloigne encore on retrouve la petite maison en hauteur agro-pastorale en Auvergne où elle précéda la maison à grange-étable à terre avant le xviie siècle, ainsi que dans le grand Ouest comme petite maison en hauteur des bourgs non paysans. Enfin dans les Monts du Lyonnais et le Beaujolais elle devient la maison viti-vinicole. Ainsi elle appartient bien à une couche ancienne en expansion à la fin du Moyen Âge depuis le monde méditerranéen puis concurrencée par des modèles plus récents et parfois réduite à la maison vigneronne.

139

La troisième partie est consacrée aux maisons à granges et à granges-étables. Cet édifice destiné à emmagasiner les gerbes de céréales et à battre le grain est de grande dimension et bien individualisé. En France, il se rencontre de la Basse Normandie au Jura méridional, tandis que plus au sud et à l’ouest un même bâtiment abrite grange, étable et parfois logis. Les régions méridionales n’ont pas de grange. La grange trahit la nécessité du système « faucille-grange-fléau » de Sigaut, que Trochet préfère traduire en « gerbes-grange-battage différé ». Bien individualisée elle accompagne l’openfield céréalier. On peut distinguer un modèle médiéval, la grange monastique de plan basilical, à ouvertures en pignon associée à une ferme à cour ouverte, et un modèle moderne, plus petite, à ouvertures en murs gouttereaux porteurs, facilitant l’organisation en cour fermée et généralisable à de moyennes et petites exploitations. Leur répartition montre des cas assez variés : la grange à plan basilical des grandes fermes isolées du centre du bassin Parisien, la grange moderne avec passage intérieur des petites exploitations à cour fermée des villages picards que l’auteur rapproche curieusement de la Lorraine à cause du parcellaire alors qu’elles sont le résultat d’une évolution du xixe siècle. La grange individualisée se rencontre même en dehors de l’openfield de la France du Nord et du Nord-Est en Sologne, Berry, Thiérache. La disposition de l’habitat commanderait les types de formes, le village tassé obligeant à la grange à ouvertures en murs gouttereaux, la ferme à cour ouverte permettant de conserver celle à plan basilical.

140

Les maisons à grange-étable, de la Basse-Normandie à la Bretagne et au Limousin, correspondent au système agraire à cultures-pâtures et bovins de labour avec des fermes à cour ouverte. Ce système qui permet de nourrir les animaux au-dehors supprime le besoin de paille et de fumier à épandre. Le bassin Parisien (grange et battage à l’intérieur) aurait exercé une influence sur l’Ouest (battage à l’extérieur et stockage des grains). Les recherches d’explications sur l’origine des logis séparés ou non de la grange-étable, ou sur l’antériorité de la grange-étable alignée par rapport à celle superposée dans le Massif central n’aboutissent guère à des conclusions.

141

Une dernière partie porte sur les maisons-blocs à travées de la France de l’Est. Jean-René Trochet résume les travaux de Blache, de Planhol et Peltre. Il évoque la variété du nombre de travées selon les situations sociales. Il reprend le problème de leur dégradation périphérique en soulignant la complexité des situations : limite linguistique dans les Vosges mais pas dans le Pays des Etangs et malgré le passage au pan de bois, etc. À propos de l’organisation de l’espace domestique et des deux pièces d’habitation chauffées par une seule source de chaleur il distingue l’Alsace où la cuisine est séparée de la salle commune avec son poële alimenté par le foyer de la cuisine, de la Lorraine où la cuisine sert de salle commune avec une plaque foyère sans doute à partir d’une pièce unique initiale. Cette cuisine-salle commune se rattacherait à un contexte occidental à la différence de l’autre solution d’inspiration orientale.

142

Un chapitre est encore consacré aux cheminées chauffant au large telles qu’on les rencontre dans les maisons à travées de la Savoie au Sundgau et à la Bresse (« cheminées sarrasines »), mais parfois indépendantes du type de maison. La suggestion d’une relation avec les frérèches vivant au « même feu » ne semble pas très généralisable. Une autre hypothèse serait que la chambre chauffée depuis la cuisine par un poële daterait du haut Moyen Âge tandis que la chambre chauffée par une plaque foyère n’apparaîtrait qu’à la fin du Moyen Âge à partir d’une pièce unique à cheminée chauffant au large.

143

Derrière les innombrables exemples analysés et illustrés de très nombreux plans, dessins et cartes qui en font une mine de références s’affirment les deux orientations qui ont guidé l’auteur. L’état du milieu du xxe siècle permet la recherche des techniques de construction très anciennes qui cohabitent très souvent avec des plus récentes. La maison-bloc à travées n’est pas sans parenté avec la maison sur couples de poteaux qui vient des édifices de la Protohistoire. D’autre part seules les nombreuses et complexes combinaisons entre pratiques agricoles, techniques de construction, systèmes agraires, modes de groupement en genres de vie domestiques expliquent les différentes formes rencontrées. Synthé­tiquement trois ensembles géographiques seraient établis dès les xie-xiie siècles : le système à cultures-pâtures-ferme à cour ouverte et habitat dispersé, l’openfield céréalier à assolement triennal avec les deux nuances de la maison à cour fermée et de la maison-bloc à travées, la maison en hauteur des castra. Les uns et les autres se seraient diffusés hors de leur domaine d’origine et les évolutions subies n’auraient pas oblitéré les traits antérieurs tandis que dès la fin du Moyen Âge des influences savantes se sont exercé sur les logis paysans aisés pour créer des styles régionaux.

144

Est-il encore utile de dire que la richesse de la documentation, la variété et la hardiesse des hypothèses, constituent un tremplin pour susciter de nouvelles recherches et rénover l’étude des maisons rurales.

145

Pierre Brunet

James Collins, La Bretagne dans l’État royal. Classes sociales, états provinciaux et ordre public : de l’Édit d’union à la Révolte des Bonnets Rouges, publié sous la direction de Gauthier Aubert et Philippe Hamon, Rennes, pur, 2006, 392 p., 22 €

146

James Collins, historien américain spécialiste de la France moderne, très attaché à la Bretagne, fournit ici une étude originale de la société bretonne des xvie et xviie siècles. Étudiant successivement l’économie, la société et les institutions bretonnes, il donne une interprétation renouvelée du mode d’intégration du duché de Bretagne au royaume et des relations entre cette province, à la personnalité affirmée, et la monarchie des derniers Valois et des premiers Bourbons. Son ouvrage a déjà fait l’objet de deux comptes-rendus par Jean Tanguy (Annales H.S.S., 52e année, n°2, mars-avril 1997, p. 403-405) et F. Bayard (Bulletin de la société d’Histoire Moderne et contemporaine, 1995 / 3-4, p. 100-101). Pour ne pas plagier ces deux auteurs, nous avons choisi d’envisager ce compte-rendu exclusivement à travers le prisme de l’histoire rurale.

147

James B. Collins dresse un tableau de l’économie bretonne du xvie au xviiie siècle, reprenant largement les études déjà menées par Jean Gallet, Alain Croix, J. Tanguy, etc. Une économie, en plein essor, offrant une grande diversité de ressources, tant agricoles (grains, seigle et froment, vin, élevage bovin et chevalin) qu’industrielle (lin pour les toiles, sel non sujet à la gabelle en Bretagne). Au-delà de ce tableau traditionnel, il s’applique à démontrer les interactions existantes entre les acteurs de la société rurale (des paysans les plus pauvres aux nobles les plus riches) et les intérêts que chacun défend, soit pour sa survie, soit pour son bénéfice financier, soit encore pour sa promotion sociale, la propriété foncière et les bénéfices qu’elle peut offrir étant les garants de l’ambition individuelle d’une élite sociale, très hétérogène. Là, réside une des originalités des travaux de James B. Collins. L’absolutisme existe davantage en théorie qu’en pratique. La Couronne et les élites provinciales, noblesse en tête, font des compromis mutuellement profitables pour assurer leur mainmise conjointe sur la société bretonne. La province bretonne, intégrée au royaume de France, bénéficie d’une autonomie administrative (politique et financière) entendue et concédée par le souverain français qui fixe le montant de la fiscalité mais qui laisse à l’administration bretonne, et notamment aux États, toute latitude d’en décider les formes. Dans ce cadre, l’auteur éclaire les rapports de domination entre les différentes catégories de la population, à travers l’étude des prélèvements seigneuriaux et fiscaux. En conséquence, les ressources fiscales de la Bretagne dépendent des intérêts particuliers des différentes catégories élitistes qui, ainsi exercent une mainmise totale sur l’ancien duché, même si ces intérêts divergent parfois, entre les grandes familles nobles (les Rohan, par exemple) propriétaires d’une grande partie des terres de l’argor breton, vouées à l’élevage, au fourrage et au seigle, et, les seigneurs et sieurs du littoral, plus enclins à la production de lin (Léon, Trégor) ou de vigne (pays nantais). Alors que les uns préfèrent atténuer le poids de la fiscalité directe sur leurs paysans pour mieux asseoir leurs profits sur les droits seigneuriaux et la fiscalité indirecte, les autres, attirés par les profits du commerce avec l’Espagne, l’Angleterre ou la Hollande militent pour un allègement des taxes indirectes propices au développement de leurs activités. Toutes les productions de l’économie bretonne ont pour bassin le milieu rural, que celui-ci couvre les terres intérieures partagées entre landes, forêts, surfaces labourables, celles dédiées au fourrage, ou, les terres donnant sur le littoral, plus fortement impliquées dans une économie exportatrice et rémunératrice.

148

L’autre originalité réside dans le lien entre l’économie rurale et la ou les mobilités sociales. La Bretagne et plus largement la France des xvie-xviie siècles apparaissent comme des sociétés beaucoup plus instables et mouvantes qu’on ne l’a cru jusqu’ici. Un ordre nouveau s’élabore, non sans conséquences sur des structures de base comme le lien entre famille et individu, le rôle de la femme ou la propriété. Loin de faire du cas breton un cas particulier, James Collins, évoque des mobilités sociales. Ce qui apparaît logique et connu concernant la population des villes est bien plus surprenant concernant les villages. En milieu rural proprement dit, les journaliers sont nombreux à quitter leur village pour aller se former ailleurs, victimes d’une forte instabilité de leur activité qui les mène du jour au lendemain à travailler dans leur village un jour, ou à 3 km ou à partir à 20 ou 30 km. Les domestiques, même employés à l’année, peuvent envisager une instabilité similaire et ainsi se trouver dans l’obligation de trouver un autre employeur. Les fermiers, peuvent également voir leur baux de 3 , 6 ou 9 ans, non reconduits et être obligés de chercher un autre domicile, même si les contrats de location liés au domaine congéable de Cornouaille sont plus difficilement remis en cause que les complants du pays nantais. Enfin, cette mobilité sociale est également observée chez les femmes veuves qui n’hésitent pas à rompre avec leur passé pour se rapprocher de la ville ou à tout le moins des faubourgs de celle-ci. L’ordre public demeure cependant fragile et les tensions qui traversent la société bretonne débouchent en 1675 sur les révoltes du Papier Timbré et des Bonnets Rouges, attentivement scrutées par l’auteur. Cette traduction du livre de James Collins, Classes, Estates and Order in Early Modern Brittany, paru en 1994, est enrichie d’une mise à jour bibliographique et d’une table ronde qui a réuni en 2004 plusieurs historiens français autour de James Collins pour débattre de l’actualité de son livre.

149

Jean-François Dreyer

Antoine Follain, Le Village sous l’Ancien Régime, Paris, Fayard, 2008, 609 p., 27 €

150

Vient de paraître aux éditions Fayard Le village sous l’Ancien Régime, une synthèse que les historiens espéraient depuis longtemps. Antoine Follain, professeur d’histoire moderne à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, nous livre ici une œuvre monumentale. C’est à un travail titanesque, aboutissement d’un parcours historien (p. 14), que l’auteur s’est attelé, considérant que le moment était venu de synthétiser les connaissances acquises plutôt que de continuer isolément à « brasser » des archives.

151

Le titre de l’ouvrage est emprunté au livre d’Albert Babeau (1879) qui présentait essentiellement la communauté villageoise de la région Bourgogne/Champagne. La synthèse d’Antoine Follain retient le titre, mais offre une perspective beaucoup plus vaste que celle d’une monographie régionale. Certes, l’auteur garde un œil attentif à l’exemple normand dont il est spécialiste, mais il présente par ailleurs une véritable synthèse de la communauté villageoise sous l’Ancien Régime, puisant aux principales études menées depuis un siècle (et particulièrement depuis cinquante ans) à propos des différentes régions de France. L’exemple normand, écrit l’auteur « est apparu comme un excellent poste d’observation pour faire une histoire du village ou de la communauté rurale qui puisse avoir une valeur générale ». Effectivement, à partir de la Normandie, et plus spécifiquement du village du Petit-Quevilly, l’auteur parvient à observer rigoureusement le reste de la France, dans une perspective pluriséculaire (1450-1780) et à secouer de nombreuses idées reçues.

152

L’objet même de l’ouvrage – le village ou la communauté – constitue en soi un concept difficile à définir, en particulier s’il s’agit de donner une définition qui convienne à toute la France. « Quoi de commun […] entre un village perché et clos de quinze cents habitants, un village de quinze maisons ou encore un village éclaté constitué de cent fermes dispersées ? », se demande Antoine Follain dans son introduction, à propos de la légitimité de son objet d’étude. Il donne une définition large, nécessaire pour « poursuivre » l’étude. Certes, la communauté villageoise est plurielle et complexe, mais l’auteur a proposé ce qu’il appelle des « principes de structuration » autour desquels s’articulent les concepts de village et de communauté : sécurité, équité, dignité, responsabilité et sensibilité. La communauté apparaît donc comme un lieu d’appartenance « sensible » pour les ruraux ; la communauté villageoise « est ce qui se situe au-dessus des familles […] et en dessous des « pays », des provinces ». Avec un tel cadre conceptuel, qui témoigne aussi d’une sensibilité, historienne celle-là, il peut observer le monde villageois de toute la France sans se confiner à l’intérieur de normes juridiques ou socio-politiques trop rigoureuses qui l’auraient conduit à rejeter telle ou telle communauté ne correspondant pas à ces balises.

153

L’ouvrage se décline en six axes et douze chapitres. Le premier axe, intitulé Comparer et relativiser, dresse un certain nombre de constats et réflexions historiographiques à partir d’une riche bibliographie en montrant les limites des interprétations régionales ainsi que la pertinence de l’exemple normand pour «rééquilibrer» l’histoire du village. Dans la partie Inclure et reléguer (chapitres iii et iv) Antoine Follain produit une réflexion relative à la définition même du village ou de la communauté. Qu’est-ce qui caractérise la communauté d’Ancien Régime ? Qu’est-ce qui définit « l’esprit de localité » se demande-t-il avant de présenter les caractéristiques spécifiques de la communauté rurale en Normandie, en mettant l’accent sur la paroisse, institution qui définit le territoire de la communauté normande, comme celle d’autres régions du nord-ouest de la France. La partie Défendre [les communaux] et en jouir, reprend le même schéma, soit un chapitre portant sur la question des usages et des biens communaux (v), puis un second plus spécifique à l’exemple normand (vi). Sur cet aspect qui a donné lieu à tant de travaux en histoire rurale française, Antoine Follain apporte une véritable contribution qui nie l’équation selon laquelle une communauté forte passe par la présence de terres exploitées collectivement. Aux propos de Marc Bloch qui écrivait que « l’existence d’une terre d’exploitation collective formait un lien puissant », il ajoute «mais pas absolument nécessaire ». L’exemple de la Normandie, densément peuplée, offre l’illustration que les communaux cèdent le pas aux intérêts individuels et que, inversement, les régions de faible densité de population ou dotées de zones incultes maintiennent fréquemment des communaux. Ce constat ne plaide nullement pour la faiblesse ou l’absence de communautés en Normandie. Suit l’axe intitulé Débattre et agir où le lecteur est conduit au cœur des institutions politiques villageoises : les « assemblées villageoises ». Là se trouve véritablement le cœur de cette synthèse. L’auteur réussit habilement à dépeindre les caractéristiques et le fonctionnement du pouvoir villageois, terminant par une illustration exemplaire à partir de l’exemple normand du Petit-Quevilly qui permet de saisir la « clé du fonctionnement des assemblées » caractérisée par un « noyau de familles enracinées qui participent plus activement que d’autres aux affaires locales » (p. 275). Le cinquième axe de l’étude, Représenter et gérer, aborde les détenteurs du pouvoir local regroupés sous le vocable d’officiers de village (l’accent est mis sur les trésoriers normands). Il dépeint d’abord les caractéristiques de ces officiers en les comparant par exemple aux consuls méridionaux, puis en définissant le mode de leur élection ainsi que les critères permettant de vaquer à ces fonctions en Normandie. Puis, il poursuit en posant la question de la compétence et de l’intégrité de ces officiers. Finalement, la dernière partie, Résister et collaborer, amène l’auteur à se pencher sur l’ultime siècle de l’Ancien Régime afin d’en montrer la singularité compte tenu des changements qui surviennent dans le gouvernement des villages au gré des interventions de l’État. C’est à la figure de l’Intendant que se consacre essentiellement l’auteur avant de conclure en traitant de la municipalisation des villages, tributaire de la législation du xviiie siècle qui tente d’introduire la fonction de syndic uniformément dans tout le Royaume. Après quelques paragraphes consacrés à la réforme municipale de 1787, l’auteur achève sa démonstration au moment où la Révolution vient bouleverser « l’histoire lente et tranquille de la communauté rurale ».

154

En conclusion, Antoine Follain se demande finalement s’il est possible de dresser une typologie « politique » des communautés rurales d’Ancien Régime. Il propose une approche fondée sur une distinction en deux types, soit les communautés paroissiales et municipales. Pour faire valoir son interprétation, il insiste davantage sur les similitudes que sur les différences. Il inscrit les communautés villageoises dans une histoire aux origines et au dénouement commun, à savoir une soumission universelle à la seigneurie révélée par les archives médiévales des xie-xiiie siècles et une fin marquée par la municipalisation imputable à la Révolution. Entre ces deux pôles, les communautés, paroissiales ou municipales, auraient emprunté deux voies qui les caractériseraient : celle de la collaboration avec la seigneurie (communautés municipales) et celle de l’autonomie précoce face à la seigneurie (communautés paroissiales). Au terme de sa réflexion, l’auteur revient ainsi au lien fondamental seigneurie/ communauté qui a pu apparaître quelque peu négligé à l’échelle de la synthèse.

155

L’ouvrage est soigné et fort bien écrit ; il s’appuie sur un corpus bibliographique monumental. Antoine Follain est habile à discuter avec son lecteur, faisant partager les phases de sa réflexion, ne se limitant pas à livrer des résultats de façon hermétique (voir par exemple la page 272). Un riche dossier iconographique de 12 pages sur papier glacé agrémente le livre, fournissant de nombreuses cartes et photos dotées de légendes évocatrices. Il est cependant regrettable qu’il n’y ait pas systématiquement de renvois aux illustrations au fil des chapitres. Toujours sur le plan de la forme, la structure dynamique de l’ouvrage peut parfois poser problème. Si l’auteur nous guide dans son cheminement intellectuel, les transitions sont quelquefois abruptes et le lecteur laissé à lui-même au terme de sous-sections de chapitres, voire d’un chapitre sur deux. Dans les conclusions de chapitre, tout comme dans la conclusion finale, l’auteur nous conduit vers de nouveaux questionnements, tout à fait pertinents, mais esquive parfois la synthèse qu’il conviendrait de donner au lecteur qui ne lira peut-être pas le livre en entier. L’ouvrage est costaud et ne sera, sans doute, lu que partiellement par la plupart des lecteurs. Selon nos préoccupations, on y trouvera de nombreux points d’entrée qui n’obligent pas, comme avec toute synthèse, une lecture intégrale. Le seul chapitre historiographique (chapitre premier), sans prétendre couvrir l’exhaustivité des travaux sur le village et la communauté, donnera quelques clés d’interprétation importantes aux étudiants cherchant matière à approfondir leurs connaissances.

156

Le point d’observation normand n’est pas sans impact sur la synthèse. D’une part, l’auteur ne cache pas son intention de « casser l’image exagérément positive des communautés méridionales » (ou municipales) et, parallèlement, celle de l’inexistence de communautés villageoises en Normandie. Fort d’une connaissance irréfutable des sources villageoises normandes, Antoine Follain est convainquant lorsqu’il relativise la vision bien établie de la puissance des communautés méridionales face à la faiblesse des communautés septentrionales (par exemple : p. 231, 278, 295, 309, 423). Le message est sans équivoque tout au long de l’ouvrage avec parfois des critiques bien aiguisées à l’endroit d’un certain chauvinisme méridional ; ainsi l’auteur soulève l’ambiguïté entre villes/villages/bourgs dans les études sur la France du Midi. D’autre part, l’ancrage spatial en Normandie peut porter à confusion, en particulier si on fait une lecture fragmentaire de l’ouvrage. Même en lisant en entier, il faut parfois s’y prendre à plusieurs reprises pour bien distinguer ce qui relève de l’exemple normand et ce qui relève des autres exemples régionaux, donc de la synthèse. Par exemple, au chapitre xii (p. 399), l’auteur demande : « Le syndicat […] donne-t-il aux seigneurs normands des possibilités de s’immiscer dans les affaires du village ? » et répond en traitant d’exemples pris en Champagne et en Nivernais. Ici, on se demande si l’exemple normand éclaire la synthèse générale ou si celle-ci sert plutôt à éclairer l’exemple normand. L’exercice est valable quoi qu’il en soit, mais le lecteur pourrait être un peu embrouillé par l’entrelacement continuel de l’exemple normand et des divers exemples régionaux, risquant peut-être même d’interpréter erronément les propos de l’auteur.

157

Outre la question de la supposée force et faiblesse des communautés villageoises, Antoine Follain s’en prend à d’autres idées reçues, par exemple celle de la défense « à tout prix » des communaux par la paysannerie d’Ancien Régime. C’est sans aucun doute l’une des contributions majeures de cette étude. Ici encore, il puise à l’exemple normand qui permet de relativiser considérablement la vision d’une communauté se définissant par la présence de communaux (p. 168, 170). Dans la Normandie densément peuplée qu’il étudie, et en particulier dans les régions agricoles les plus fertiles telle la plaine de Caen, « on trouve mieux à faire que de la pâture » (p. 165, 195).

158

En dépit de l’ampleur de l’étude, certaines questions auraient mérité un approfondissement (mais n’est-ce pas inévitable avec toute synthèse ?). Les réseaux familiaux à l’intérieur des structures du pouvoir villageois, principe de base selon l’auteur (p. 219), sont abordés succinctement et judicieusement dépeints par l’exemple du Petit-Quevilly (p. 274-275). Cependant, l’auteur insiste peu sur cet aspect fondamental des communautés villageoises à l’échelle de la France entière. On comprend bien qu’il ne s’agit pas d’une spécificité normande, mais la synthèse aurait pu élaborer davantage à ce sujet.

159

La place des femmes, et en particulier celle des veuves, à l’intérieur des structures villageoises, est quasi absente de l’ouvrage. Certes, on veut bien croire qu’elles sont de facto exclues des assemblées villageoises (p. 254-255, 312), mais la question nous paraît traitée un peu cavalièrement et l’auteur esquive la nuance entre l’exclusion de fait et l’exclusion des sources. À tout le moins, l’auteur mentionne l’exclusion de cette « moitié de la population adulte » du gouvernement des paroisses, mais ne conclut-t-il pas trop rapidement à leur absence complète dans « la vie politique locale » ? D’une part, il révèle que les veuves, dans «certaines régions», peuvent agir en tant que chef de famille à l’assemblée villageoise et qu’à la fin du xviie siècle elles seraient « peut-être » de nouveau présentes… On souhaiterait davantage de précisions. D’autre part, sans nier le silence des sources à leur sujet, peut-on penser que les femmes puissent jouer un rôle discret mais influent en particulier au sein des familles de notables villageois qui adoptent des pratiques d’homogamie et dont les filles et les sœurs ne sont certainement pas toujours ignorantes et indifférentes des affaires de la communauté ?

160

Dix ans après le décès de Jean Jacquart qui envisageait de mener un projet semblable, le livre d’Antoine Follain constitue une contribution majeure à l’historiographie de la France rurale. Ouvrage inachevé que celui d’Antoine Follain si l’on en croit le principal intéressé (p. 12 et 438). Si cet ouvrage peut passer pour inachevé, on peut adhérer sans hésitation à l’histoire inachevée dans la mesure où il accomplit une prouesse et offre aux historiens modernistes (et aux autres aussi j’en suis convaincu) une synthèse aboutie et admirablement écrite. Laissons le mot de la fin à Jean-Marc Moriceau qui signe la préface de l’ouvrage : « C’est dans un sillon bien droit et fort large qu’Antoine Follain a poussé non pas son araire – c’est un homme du Nord-Ouest – mais sa charrue, tant la terre est retournée après son passage, celui des structures villageoises de l’ancienne France ».

161

Benoit Grenier

Pierre Morlon et François Sigaut, La Troublante histoire de la jachère. Pratiques des cultivateurs, concepts de lettrés et enjeux sociaux, Educagri / Quae, 2008, 325 p., 29 €

162

Un ingénieur de l’inra qui s’intéresse à l’histoire de sa discipline, Pierre Morlon, et un agronome devenu historien et ethnologue, spécialiste de l’histoire des techniques agricoles, François Sigaut, ont mis en commun leurs connaissances pour nous fournir un ouvrage qui fera peut-être date : l’histoire étonnante d’un mot que tout le monde croit connaître, mais sur lequel même les plus grands font souvent des contresens. Iconoclastes, les auteurs n’hésitent pas à épingler Marc Bloch et Georges Duby (p. 99-100).

163

L’ouvrage se présente en deux parties : dans la première, la plus courte, les auteurs cherchent à montrer comment s’est établi le contresens. La seconde est un recueil de textes souvent assez longs, classés chronologiquement, et qui font le tour d’horizon de la littérature agronomique sur la jachère depuis la Maison rustique de Charles Estienne et Jean Liebault (xvie siècle) jusqu’à l’encyclopédie Baillière du début du xxe siècle (Paul Diffloth, 1929).

164

Une nouvelle histoire du mot jachère donc, ou comment le sens d’un mot se transforme en son contraire. Nous n’exagérons pas : pour les auteurs, comme pour les cultivateurs et praticiens de l’agriculture ancienne, les jachères ou terres de jachères sont ces terres que l’on laboure au moins trois fois et souvent bien plus avant d’y semer, à l’automne, une céréale d’hiver. Elles ne sont désignées comme jachères qu’après le premier labour. Celui-ci était désigné autrefois par le verbe jachérer, qui est tombé en désuétude. Pour désigner l’état du champ, entre la moisson et ce premier labour, on utilisait d’autres termes : les chaumes ou les éteules. Les jachères, ce sont donc les « cultures » – ou façons culturales – qui précèdent l’emblavement. Or quel mot le Petit Robert d’aujourd’hui présente-t-il comme antonyme de jachère ? Le mot « culture », justement.

165

Rappelons toutefois que le mot jachère, utilisé de préférence au pluriel, n’était utilisé que dans une partie du nord de la France, mais cette partie englobait l’Île-de-France et donc Paris et ses lettrés. Dans la plus grande partie de l’Ouest, on utilisait le terme « guérets » ; ailleurs dans l’Est, on parlait des sombres ou des versaines. François Sigaut a publié dans Histoire & Sociétés rurales (n°2, 2e sem. 1994, p. 145) une carte des dénominations de la jachère en France, au lecteur de s’y reporter.

166

Or il se trouve que d’autres locuteurs, depuis longtemps, utilisaient le mot jachère pour désigner, de façon vague, une terre « au repos », c’est-à-dire ne portant pas de plante semée en cours de végétation. En prenant le mot dans ce sens, il n’est plus possible de distinguer les divers états du champ : le chaume qui suit la moisson, la friche ou le pâtis qui peut durer plusieurs années, la jachère au sens strict que nous venons d’indiquer. Ces locuteurs ne pouvaient être les cultivateurs : ceux-ci ne peuvent confondre un terrain qu’on laisse à l’abandon, plus ou moins provisoirement, et celui sur lequel ils vont porter tous leurs efforts en le labourant régulièrement pour le nettoyer des mauvaises herbes et pour l’ameublir progressivement en vue du semis. C’est pourtant ce second sens qui s’est imposé, en vertu d’une logique selon laquelle l’histoire, même celle des techniques, est écrite par les vainqueurs. Ceux-ci sont « les lettrés » qui voient les choses de loin, juste en passant sur la route : ce qu’ils voient, ce sont des terres qui ne portent pas de récolte, et ils confondent alors aisément friches et jachères.

167

Cette confusion première va se transformer en enjeu crucial quand s’engage le débat séculaire sur l’intérêt des jachères, surtout dans les régions d’assolement triennal. Après une céréale d’hiver et une céréale de printemps, faut-il laisser la terre sans cultures pendant plus d’un an ? Dans certaines régions riches, en Flandre ou en Artois, grâce à des fumures abondantes, on ne laissait jamais la terre en repos. Pourquoi ne pas généraliser cette intensification de l’utilisation du sol ? Après 1750 en France, les partisans de la suppression de la jachère engagent un combat passionné contre cette « routine ». On connaît bien cette histoire, car c’est l’histoire officielle du « Progrès » en agriculture, voire de la « révolution agricole ».

168

Il n’est pas possible d’entrer ici dans le détail des arguments échangés entre partisans et adversaires de la jachère. Citons néanmoins deux protagonistes auxquels nos auteurs accordent de l’importance : Le premier est de La Salle de l’Étang et son Manuel d’agriculture (1764). Lui qui est partisan des prairies artificielles défend néanmoins la nécessité des jachères dans la plupart des terres, pour des raisons techniques – détruire les mauvaises herbes, laisser se reconstituer « les sels et les sucs » – mais aussi pour des raisons d’intérêt général : c’est « un droit immémorial et un avantage public, auquel aucun particulier ne peut déroger » (p. 151). La question du pâturage commun des herbes qui repoussent sur les jachères entre deux labours est en effet une des clés de la résistance à la suppression des jachères, mais ce n’est pas la seule.

169

Un demi-siècle plus tard, l’un des adversaires les plus farouches de la jachère, Jean Yvart, ne s’embarrasse pas de tels scrupules. Pour lui, la jachère n’est qu’une terre improductive qu’il faut faire disparaître en introduisant de nouvelles rotations, grâce aux plantes sarclées et aux prairies temporaires. Pour lui, la jachère, dont l’étymologie serait jacere (se reposer) – ce qui est faux, mais n’est pas innocent puisque la véritable origine serait gascaria, dérivé d’un mot gaulois signifiant au contraire charrue – est un « état de repos ou plutôt de non-produit auquel le cultivateur condamne quelquefois (sic !) la terre ». Comme il explique la fertilité du sol par la théorie de l’humus et qu’il croit à l’existence de « plantes améliorantes », il suffit selon lui d’apporter suffisamment de fumier au sol et de faire alterner les plantes cultivées pour qu’il devienne constamment productif. On sait aujourd’hui que ce système peut donner de bons résultats pendant un certain temps, mais qu’il n’est pas « durable », que la fatigue des sols n’est pas qu’une métaphore et que le fumier ou les engrais verts ne restituent pas tous les éléments exportés par les plantes.

170

Pourtant cette conception s’est imposée et la définition d’Yvart a été reprise par les auteurs de dictionnaires comme Bescherelle ou Larousse, donc diffusée dans la société. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Curieusement, les agronomes de la fin du xixe et ceux du début du xxe siècle sont beaucoup moins critiques à l’égard de la jachère. Diffloth (1929), en raisonnant sur les processus de nitrification et sur les capacités de rétention en eau des sols, insiste longuement sur l’action améliorante de la jachère. Pour lui, « par la jachère travaillée, le sol s’enrichit en principes fertilisants qui proviennent soit de l’atmosphère, soit de la terre elle-même » (p. 276). On pourrait discuter cette conclusion, mais retenons qu’après un siècle de progrès dans la connaissance des processus physico-chimiques et biologiques dont le sol est le siège, la conception du progrès que représentait, pour la pensée dominante du début du xixe siècle, la suppression de la jachère est battue en brèche.

171

Après la Seconde Guerre mondiale, les progrès de la motorisation et l’usage systématique des engrais nkp et des désherbants chimiques, les débats sur la jachère pouvaient paraître complètement dépassés et réservés aux historiens. La jachère pouvait devenir officiellement, en 1992 dans les textes de la pac, une terre laissée en friches. La nouvelle révolution « doublement verte » qui s’amorce (Griffon, 2006), et qui met en cause les effets néfastes des produits phytosanitaires, relance l’intérêt pour des pratiques respectueuses de l’environnement permettant néanmoins de lutter efficacement contre les plantes spontanées qui sont un des problèmes majeurs de l’agriculture depuis son invention. Les agriculteurs ont donc redécouvert l’intérêt agronomique de la jachère cultivée. Mais comme ils ne peuvent plus l’appeler « jachère » – puisque le mot a définitivement changé de sens – ils appellent cette pratique le « faux semis » : des façons culturales répétées qui permettent la germination des plantes indésirables, puis leur destruction mécanique.

172

La boucle est donc bouclée. Les auteurs en tirent diverses conclusions, mais la plus importante me paraît être celle-ci : si les agronomes ont intérêt à prendre au sérieux l’histoire de leur discipline et des techniques agricoles, les historiens qui s’intéressent à l’histoire rurale ont besoin de connaissances agronomiques pour éviter les contresens dans la lecture des textes anciens. Et les auteurs de dictionnaires généraux, qui ont la prétention de présenter l’histoire des mots, se doivent de préciser le sens ancien et exact du mot jachère.

173

Même s’il n’apportait que cela, l’intérêt de cet ouvrage serait donc évident. En réalité, les auteurs ouvrent une voie qui peut être féconde. En mettant des textes anciens à la disposition de tous, dans une édition vouée à l’enseignement agricole, ils font œuvre pédagogique. Celle-ci pourrait voir son effet décuplé par la mise en ligne systématique des ouvrages de référence anciens, à condition qu’ils soient accompagnés d’un appareil critique. Par ailleurs, ils ouvrent ou réintroduisent des débats de fond : en affirmant par exemple que c’est la recherche de l’augmentation de la rente foncière qui explique l’acharnement des partisans de la suppression de la jachère, il n’est pas sûr qu’ils obtiendront l’assentiment de tous : la lutte pour l’individualisme agraire se poursuit toujours à travers le monde et ceux qui la conduisent sont toujours dominants.

174

René Bourrigaud

Geneviève Gavignaud-Fontaine et Gilbert Larguier, Le Vin en Languedoc et en Roussillon. De la tradition aux mondialisations, xvie-xxie siècle, Canet, Editions Trabucaire, 2007, 309 p., 20 €

175

Si l’histoire du vignoble du Languedoc concernant les xixe et xxe siècles avait été déjà largement mise en lumière, en particulier par Geneviève Gavignaud-Fontaine qui prolonge ici ses travaux précédents, cette étude – très dense – de longue durée allant du début du xvie siècle jusqu’à nos jours est une synthèse qui manquait, tout en apportant des éléments vraiment nouveaux. Face à la tendance très « culturaliste » des études sur le vin, les amateurs d’histoire rurale trouverons ici un retour à la terre, aux pratiques culturales, aux travailleurs, aux structures de production, aux réseaux de commercialisation qui ont contribué à façonner ce qui demeure aujourd’hui le plus vaste vignoble français.

176

Or, pendant longtemps, ce vaste ensemble allant de la frontière espagnole au sud du Vivarais était en réalité composé de plusieurs vignobles juxtaposés, centrés sur des centres urbains autonomes tournés vers le marché local. C’est ce que démontrent les trois chapitres de Gilbert Larguier.

177

Après avoir présenté les techniques viti-vinicoles à l’époque de la Renaissance à partir d’Olivier de Serres et du méconnu frère Agusti de Perpignan, auteur des Secrets de Agricultura paru en 1617, il mesure l’emprise de la vigne au xvie siècle, par une étude minutieuse des compoix. Le Languedoc et le Roussillon du xvie siècle ne sont pas de grandes régions viticoles. La vigne y recule même dans la seconde moitié du siècle. Au sein de la fameuse trilogie méditerranéenne, la vigne arrive très loin derrière les grains, et se trouve souvent distancée par l’olivier. Cependant, « tout le monde en possède » (p. 22). Autour d’une ville comme Narbonne, les vignes sont même un « commun dénominateur social » (p. 23), avec des micro-exploitations populaires constituant une spécialisation par défaut pour les foyers les plus modestes. L’essentiel du vin était auto-consommé. Cette situation découle de prix durablement bas jusqu’au xviiie siècle, dans un monde méditerranéen où le vin abonde en quantité et en qualité. Le prix croissant du blé rend cette dernière culture plus attractive dans une région où les grains du Nord ne viennent pas suppléer les déficits locaux.

178

Ainsi, chaque petit centre urbain organise son marché local. La plupart des villes du Languedoc interdisent l’entrée des vins « étrangers ». Par ailleurs, le débouché bordelais tant espéré avec l’ouverture du canal du Midi ne s’ouvre pas dans les années 1680-1690, face à la résistance des Jurats de Bordeaux, pas plus que le débouché marseillais, fermé jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. La plupart des vins du Languedoc ne connaissent au mieux que des échanges intra-régionaux : piémonts et bords des étangs fournissent la plaine (qui ne porte pas de vignes) ou les montagnes.

179

Le xviie siècle voit néanmoins l’ouverture du port de Sète, nourrissant après 1670 des expéditions vers le marché du Nord demandeur de vins forts et d’eaux-de-vie. Les navires de l’Europe entière viennent charger 8 300 hectolitres d’eau-de-vie en 1697-1698. La croissance se poursuit au xviiie siècle : en 1788, le Languedoc serait devenu la deuxième province exportatrice de vin (avec environ 200 000 hl). Des étrangers affluent à Sète (Brême, Hambourg, Suède, Angleterre, Suisse) alors que des Languedociens partent dans les ports du Nord écouler directement leurs vins. Le vignoble est transformé, dans le cadre d’un univers technique inchangé : croissance des superficies (malgré l’interdiction royale de planter des vignes de 1731), avec une poussée dans le plaine, croissance des grandes exploitations de plus de 5 ha, différenciation des crus, développement de la mise en bouteilles. C’est la demande des pays du Nord qui met en mouvement le vignoble languedocien.

180

Un second livre s’ouvre avec la contribution de Geneviève Gavignaud-Fontaine. On peut juste au passage regretter la liaison insuffisante entre les deux parties. Mais nous retrouvons sans mal la trame d’une même histoire. La croissance se poursuit sur les mêmes bases : essor très rapide des superficies (de 188 100 ha en 1788 à 277 000 en 1828, 425 000 ha à la fin du siècle), croissance des eaux-de-vie et des vins dopés par l’ouverture des chemins de fer au milieu du siècle. Cette spirale transforme le Languedoc en vignoble de masse produisant des vins rouges à bas prix pour le marché national uniquement, même si demeurent ici et là des îlots produisant des vins réputés. Les aptitudes viticoles du Languedoc jouent alors à plein. La crise phylloxérique, qui débute en 1867, n’entame guère les superficies. Le vignoble est entièrement reconstitué vers 1900, au profit de la grande propriété et de rendements toujours supérieurs (avec des pics à 300 hl/ha). Le Languedoc représente 50% de la production nationale !

181

Mais l’encombrement du marché national prépare une crise profonde. Pendant la crise phylloxérique s’est développé le vignoble algérien comme fournisseur de substitution. Du côté des négociants, les mélanges avec des vins étrangers, addition de substances illicites, fraude sur l’origine des vins deviennent rapidement des facteurs de déstabilisation d’un monde vigneron fragilisé par la baisse du prix des vins et la faiblesse des salaires viticoles. Les mouvements d’agitation vigneronne, apparus dans les années 1890 enflent à partir de 1904 pour éclater en mai 1907 avec des centaines de milliers de manifestants. Les lois de juin et septembre amorcent un retour au calme en réglementant plus étroitement la fabrication du vin afin d’éviter la fraude des négociants. En septembre, la Confédération Générale des Vignerons se donne pour objectif de promouvoir les bonnes méthodes vinicoles et de traquer les fraudeurs. Dans la foulée, les premières coopératives vinicoles vigneronnes apparaissent.

182

Pourtant, rien n’est vraiment réglé puisque la cause fondamentale de la crise demeure : l’encombrement du marché national pour les vins de consommation courante. À partir de 1930, l’État multiplie les décisions « malthusiennes » (distillation des excédents, interdiction des plantations, incitation aux arrachages, réglementation de la production toujours plus précise) tout en soutenant l’amélioration de la qualité des vins par un mouvement coopératif en pleine vigueur (27 coopératives avant 1919, 435 en 1939) et la distinction des meilleurs vignobles par la délimitation d’aoc à partir de 1935 (muscat de Frontignan, banyuls, rivesaltes, maury…). Cette politique est, comme dans les autres vignobles, poursuivie par l’Etat de Vichy qui crée en 1943 un Comité interprofessionnel afin de promouvoir le nouveau modèle viticole.

183

L’agitation reprend à partir de 1950, dénonçant toujours les mêmes maux : coupages avec des vins étrangers par les négociants, concurrence déloyale des vins algériens. Or, les autorités misent désormais sur la disparition des petites unités de production (45 % des exploitations disparaissent en 1955-1970), d’autant plus que la construction européenne promeut la libre circulation et la sélection naturelle des exploitations. L’indépendance de l’Algérie ne supprime pas immédiatement cette concurrence puisque des accords franco-algériens permettent aux vins d’Algérie d’entrer facilement en France jusque 1971. Mais les vins italiens entrent à leur tour sans entraves à partir de 1970, avant l’arrivée des vins espagnols.

184

Les années 1980 voient l’agonie de la petite viticulture : disparition des petites exploitations, concentration (de 10 ha à 17 ha en 1970-1990), arrachage (20 à 30 % du vignoble disparaît), fusion des coopératives (un tiers des emplois supprimés). Ceux qui restent n’ont d’autre but que d’accélérer leur conversion aux vins de qualité : modernisation du matériel de vinification, modification de l’encépagement, normes de fabrication draconiennes, demandes d’aoc ou à défaut mention « vins de pays d’Oc » (1987).

185

Geneviève Gavignaud-Fontaine dé­nonce dans un chapitre final en forme de plaidoyer engagé une course aux guides et aux concours, « un grand show élitiste mondial » (p. 280). Le changement de gamme de la production languedocienne ne résout rien puisque le vignoble se retrouve désormais pris dans un « cycle d’engorgement mondial » (p. 282) face aux vins du Nouveau Monde produits dans des structures résolument industrielles. Ayant consenti de lourds investissements, les vignerons se retrouvent confrontés à des vins moins chers, produits hors de tout cadre réglementaire, pendant que certaines firmes de négoce local perpétuent une tradition de fraude séculaire. Près de 30 000 exploitants cultivent encore 290 000 ha en 2006. Mais déjà, de nouveaux arrachages sont programmés et des investisseurs extérieurs rachètent des terres et plantent des « châteaux » dans ce nouveau décor. Malgré une conversion aux vins de qualité presque achevée, « la rupture du lien ancestral forgé entre les hommes et les terres est déjà bien avancée » (p. 299).

186

Benoît Musset

Fabrice Mauclair, La Justice au village. Justice seigneuriale et société rurale dans le duché-pairie de La Vallière (1667-1790), Rennes, pur, 2008, 20 €

187

À l’heure où la justice occupe un nombre croissant d’historiens, l’histoire des campagnes et de la seigneurie trouve dans les pratiques et institutions judiciaires, matière à un important renouvellement. À ce titre, le colloque d’Angers de 2001 sur Les justices au village, a marqué une étape importante (compte rendu publié dans hsr n°20, 2003). À la suite du livre d’Hervé Piant sur la prévôté royale de Vaucouleurs (Une justice ordinaire, compte-rendu paru dans hsr n°26, 2006), celui de Fabrice Mauclair éclaire le fonctionnement d’une justice rendue pour l’essentiel en première instance, au plus près des habitants. On retrouve en effet ici et là, le même souci de connaître le contentieux civil et criminel ordinaire, les petits conflits du quotidien réglés par une justice de proximité, avec en plus une curiosité encore très neuve parmi les historiens pour la juridiction civile non contentieuse. L’étude d’une juridiction seigneuriale offre de surcroît l’occasion de mettre à l’épreuve la « légende noire » qui longtemps les entoura. L’ouvrage se range résolument dans le courant de « réhabilitation » de la justice d’Ancien Régime, et ici spécialement de la justice seigneuriale à rebours de la description encore très sombre faite par Anthony Crubaugh (Balancing the Scales of Justice. Local Courts and Rural Society in Southwest France, 1750-1800, University Park, The Pennsylvania State University Press, 2001).

188

En 7 chapitres et 321 pages, sont passés en revue l’organisation de la justice (installation, conditions matérielles d’exercice de la justice et personnel), l’activité non contentieuse (la police et la juridiction civile gracieuse), l’activité contentieuse enfin (au criminel et au civil). Le duché-pairie de La Vallière, en Gâtine tourangelle, aux confins de la Touraine et de l’Anjou, pays « de l’arbre et de la lande », avait un ressort d’une trentaine de paroisses. Le registre des délibérations du conseil parisien de Louise de la Vallière, pour les années 1667 à 1674, permet d’abord à l’auteur de suivre l’installation de cette justice consistant en deux tribunaux et un ressort annexe. Pour l’essentiel, les sources employées consistent en comptes rendus d’audiences, presque tous conservés pour le siège ducal de Château-la-Vallière (1696 et 1790), ou présentant un peu plus de lacunes pour le siège de Saint-Christophe (1678-1790). L’installation de la justice seigneuriale en décembre 1667 souleva plusieurs difficultés. Il fallut choisir d’abord entre plusieurs localités possibles. Après examen des avantages et inconvénients de chacune, il fut décidé de mettre en place deux tribunaux, avec un siège principal et un siège secondaire, c’est à dire deux degrés de juridiction et une possibilité d’appel du second au premier. C’est surtout la continuité avec les anciennes institutions qui s’impose. La plupart des officiers des anciennes baronnies paraissent en effet avoir été maintenus. Pour faire cesser plusieurs oppositions, la duchesse de La Vallière dut conclure une transaction avec les officiers royaux du présidial de Tours et racheter les charges de ceux qui ne furent pas maintenus. Cette justice, s’agissant d’un duché pairie, relevait directement du Parlement. Par ailleurs, les grandes ordonnances de 1667 et 1670, relatives aux procédures civile et criminelle, qui ont intégré les tribunaux seigneuriaux dans la hiérarchie judiciaire, furent, comme nous le verrons, rigoureusement appliquées.

189

Pourvue d’un personnel nombreux, cette justice disposait de bâtiments particuliers, décrits ici jusque dans leur aménagement intérieur. Château-la-Vallière a connu successivement trois « palais » ou auditoires, pourvus aussi d’une prison et d’un logement pour le concierge. La dernière construction, en 1783, montre que la duchesse de Châtillon n’oubliait pas sa terre ducale et souhaitait offrir de bonnes conditions matérielles d’exercice de la justice. L’amélioration du bâti profita également aux prisons, longtemps restées peu sûres. C’est très tardivement qu’un local, intégré au palais, fut dédié au greffe. On suit avec l’auteur le rythme des audiences, dans la journée, pendant la semaine et au cours de l’année. Fabrice Mauclair éclaire certaines irrégularités par les usages locaux et en particulier par les « vacances » judiciaires. Malgré les grandes ordonnances du règne de Louis XIV, chaque ressort possédait ses usages. Le chapitre consacré au personnel de justice, officiers supérieurs ou subalternes, détaillant les modalités de recrutement, d’entrée puis de sortie de charge, de près de 300 officiers seigneuriaux, fournit de précieux renseignements. On découvre que les révocations d’officiers seigneuriaux n’étaient pas rares, puisqu’elles comptent pour 11 % des sorties de charge. Le livre contient aussi d’excellentes pages sur les prérogatives des officiers, sur les marques d’honneur et les avantages matériels, les costumes et préséances. Tout cela, qui importait autrefois beaucoup, conduit le sénéchal ducal à se regarder comme juge royal. Mais le tribunal de Château-la-Vallière était au sommet de la pyramide judiciaire seigneuriale. Si le tribunal souffrait parfois de graves conflits internes, tout indique que les officiers étaient bien formés, résidents et assidus. La vénalité des charges seigneuriales est attestée seulement au xviie siècle et au début du xviiie siècle. Mais on s’explique mal pourquoi et comment elle aurait ensuite disparu ? Un chantier important et difficile est ouvert ici, qu’il faudra certainement poursuivre.

190

C’est avec le chapitre 4, consacré à la police de la seigneurie, que commence l’étude des activités non contentieuses. Les officiers de Château-la-Vallière rédigèrent 123 ordonnances de police et ceux de Saint-Christophe 93, écrites le plus souvent à la demande du procureur fiscal. L’activité réglementaire diminua peu à peu, mais les ordonnances moins nombreuses furent aussi plus longues. Après en avoir étudié les sources d’inspiration, Fabrice Mauclair entre dans le détail de plusieurs matières importantes, réglementées par la police, comme le prix des denrées, l’approvisionnement et le contrôle des échanges sur les foires, la boulangerie, les récoltes avec le ban des vendanges, la voirie, la pratique religieuse, les réjouissances publiques. Les archives de la maîtrise des eaux et forêts de Château-la-Vallière, étudiées de concert avec les autres, permettent d’y ajouter la police des eaux, la répression du vol de bois et de la chasse. Cette activité réglementaire importante ne diffère pas beaucoup en qualité et quantité de celle d’un bailliage royal. La juridiction civile gracieuse vient ensuite (chap. 5). Le principe en est l’absence de contestation, et non la gratuité. Les archives des justices du duché pairie livrent à côté d’une dizaine de procès-verbaux relatifs à des abandons d’enfant (procès verbaux de levée), 205 déclarations de grossesse. Un éclairage est ainsi fourni sur les grossesses illégitimes dans les campagnes. Les actes de tutelle et curatelle, y compris les curatelles aux successions vacantes (presque 2 300 actes au total), donnent lieu à une analyse de la procédure, des liens de parenté et du rôle des conseils de famille. On peut regretter seulement que le simple comptage des actes et des liens de parenté, coupé de l’étude des pratiques successorales, limite la portée d’une telle étude. Il en va de même pour les règlements à nourriture. Tout à fait inédite, l’étude des appositions de scellés, ou encore des clôtures d’inventaires, montre quel parti on pourrait tirer de ces documents, en complément des inventaires après décès, notamment pour la prise en compte des biens périssables ou pour un examen rapide de la valeur des meubles. En regard de ces actes, qui visent à préserver les intérêts des mineurs ou à conserver les droits des héritiers, mineurs ou adultes, la préservation des droits du seigneur semble passer au second plan. En dehors des périodes de rénovation des terriers, en 1683-85 puis 1740-49, les officiers du siège ducal ne reçoivent en effet qu’un très petit nombre d’aveux.

191

Les chapitres 6 et 7 traitent enfin de l’activité contentieuse. Les archives criminelles et civiles ayant été beaucoup plus étudiées que les archives non contentieuses, le terrain devient plus familier et les problématiques paraissent mieux rôdées. Avec clarté, l’auteur expose la procédure et le déroulement des procès, au criminel et au civil, en regard des ordonnances de 1667 et 1670. Au criminel, la part des plaintes déposées par le procureur fiscal n’a pas cessé d’augmenter. Au civil, la procédure contentieuse commence par une assignation, délivrée selon des règles précises. Dans l’une et l’autre procédure, et surtout au civil, on découvre le rôle capital des avocats procureurs qui prennent la place de leur client à l’audience. L’information est le moment fort de l’instruction, en raison de l’importance des témoignages oraux qu’il faut recueillir. Plusieurs pages sont consacrées aux témoins, mais également aux expertises. Au criminel, on suit en détail l’intervention du procureur fiscal et du juge, depuis le décret d’ajournement ou de prise au corps jusqu’au jugement. Au civil, les arbitres font leur apparition, dans une sous-partie consacrée à l’infrajustice. Au criminel, on peut s’étonner de voir deux procès sur trois s’arrêter dès l’information et le nombre de procédures menées jusqu’au bout à peine supérieur à 8 %. Mais c’est un constat assez général et les causes d’abandon avancées par l’auteur montrent qu’il n’y a pas de dysfonctionnement. En accord avec Benoît Garnot, il ne faut pas voir ici une procédure opaque et fluctuante. C’est plutôt l’attitude des justiciables qui est en cause. Des demandeurs qui ont, par exemple, obtenu un dédommagement sous forme de provisions, interrompent les poursuites. Bien d’autres issues sont possibles. Des peines sévères peuvent être prononcées après un procès à l’extraordinaire, notamment des peines corporelles (dont la peine de mort) ou bien encore des peines de bannissement. Cependant, un quart de ces peines sont prononcées par contumace et l’appel conduit souvent à une atténuation de la peine. Tout cela tempère l’impression de sévérité. Au civil, les causes dites « sommaires » sont généralement jugées en une seule audience, avec fort peu d’appels. Les jugements rendus en appel à la suite d’un procès écrit, à Château-la-Vallière, nous rappellent que la justice du duché-pairie reçoit en appel les jugements de plusieurs châtellenies placées dans son ressort. L’auteur invite d’ailleurs en conclusion à porter les efforts à l’avenir sur les échelons les plus modestes de la justice.

192

On trouve encore dans ce livre un portrait des victimes et des criminels, et une estimation du coût de cette justice, pour les justiciables et les seigneurs. La hausse du coût de la justice, criminelle ou civile, au cours du siècle, semble pouvoir expliquer la chute du nombre de causes instruites. Au xviiie siècle, on observe en effet une forte baisse de l’activité civile contentieuse, mais aussi des procédures criminelles, tout cela étant soigneusement chiffré. Le tableau classique des délits et des crimes montre d’abord une violence dirigée contre les personnes reléguant assez loin les vols et les atteintes aux biens. C’est d’un mot une criminalité toute « rurale ». Au civil, la défense des droits seigneuriaux passe bien après le recouvrement des dettes, auxquelles Fabrice Mauclair consacre un très utile développement. Au civil, la condamnation fréquente des accusés aux dépens et la rareté des amendes, renforce l’impression de modération d’une justice qui joue d’abord un rôle de conciliation. L’auteur peut alors conclure sur la rapidité, la proximité et la bonne tenue d’une justice seigneuriale qui est « bien plus qu’un levier aux mains des seigneurs », un outil majeur de régulation sociale au bénéfice semble-t-il de tous. La hausse du coût des actes délivrés, suspectée d’être à l’origine de la réduction du nombre des procédures, amène seule un (petit) bémol. Quelques documents produits en annexe et une bibliographie sélective ferment l’ouvrage. Nul doute que les justices villageoises sortent ici réhabilitées, même si de nombreux points d’interrogation demeurent. On aimerait par exemple voir ce qu’il en est à un échelon encore inférieur, les jugements en appel rendus à Château-la-vallière contre les sentences des châtellenies de son ressort prononçant très souvent un « mal jugé ».

193

Jérôme Luther Viret

Michaël Bermond et Jérôme Luther Viret (dir.), Société, pouvoirs et politique dans les campagnes, Enquêtes rurales, n° 11, Presses universitaires de Caen / Maison de la Recherche en Sciences Humaines, 2007, 174 pages, 20 €

194

Cette nouvelle livraison d’Enquêtes rurales rassemble dix communications issues du séminaire 2004-2005 du Pôle rural de la mrsh de Caen. Les contributeurs rouvrent le dossier bien connu des historiens de la politisation et de l’exercice du pouvoir dans les campagnes, avec le souhait de prolonger un questionnement ancien par des approches récentes. L’intérêt de cet ouvrage est justement d’ouvrir cette problématique aux historiens de la période moderne et de s’achever par la période immédiatement contemporaine balayant ainsi un large spectre chronologique de l’histoire sociale, politique et même économique des communautés rurales. Deux articles initient une démarche comparative avec deux États méditerranéens : l’Algérie et l’Espagne. Plusieurs questions parcourent ce recueil dont Michaël Bermond et Jérôme Luther Viret donnent un aperçu dans leur introduction : le pouvoir local est-il l’affaire d’une minorité, quels groupes sociaux l’exercent, les sources n’occultent-elles pas la participation d’un plus grand nombre, l’intensité de la vie politique et ses variations dans le temps ne peuvent-elles être mises en rapport avec l’action du législateur… ?

195

Les trois premiers articles s’intéressent à l’exercice du pouvoir au village sous l’Ancien Régime. Chacun des auteurs appuie sa démonstration sur une province différente ce qui étend d’autant le champ des comparaisons. L’article d’Antoine Follain conserve une tonalité générale plus affirmée tout en puisant dans l’exemple normand qu’il a étudié. Élie Pélaquier a choisi le Languedoc, province périphérique dotée d’une forte personnalité politique grâce à ses Etats. Quant à Yann Lagadec, il opère un changement d’échelle en se rapprochant au plus près du terrain avec l’étude de la paroisse bretonne de Louvigné-de-Bais – entre Rennes et Vitré – dans laquelle les sources lui ont permis d’isoler les parcours de deux trésoriers de la fabrique.

196

Le système politique villageois fonctionne par concertation et délibération. Mais, en l’absence de mécanismes de représentation fondés sur le droit de suffrage, il convient de s’interroger sur la composition des assemblées. Tous les habitants sont membres de la communauté et à ce titre invités à participer aux délibérations de l’assemblée générale. Il existe néanmoins quelques restrictions. La qualité « d’habitant délibérant » est attribuée sur la base du rôle des tailles ce qui en exclut les femmes – sauf les veuves –, les pauvres et les domestiques. Le pouvoir repose ainsi entre les mains des chefs de famille parfois associés à des propriétaires non-résidents. L’historiographie, préoccupée de saisir dans les assemblées de village les traces d’une démocratie en gestation, a investi les communautés d’habitants une forte « attente démocratique ». Antoine Follain tempère cette tendance à projeter sur l’histoire une conception très contemporaine en montrant que les mécanismes de la prise de décision souvent nous échappent en raison du silence des sources. Les procès-verbaux des assemblées donnent le sentiment qu’un « noyau assidu » gouverne mais il peut fort bien n’être que l’expression d’une minorité dominante. Retrait et abstention constituent des gestes politiques au même titre que la prise de parole. De nombreuses représentations interférent dans la prise de décision : certains, gratifiés d’un statut de « principaux habitants », comptent davantage que d’autres ; les gros contributeurs bénéficient du « qui paye décide » ; enfin, les petits sans fortune peuvent néanmoins se prévaloir d’un long enracinement dans la paroisse. Ainsi, comme le conclut l’auteur, les assemblées concernent à la fois tous et une minorité.

197

Dans les 2 864 communautés languedociennes étudiées par Élie Pélaquier, la vie locale est traversée par l’affrontement d’intérêts divergents : entre seigneurs et habitants pour la gestion des communaux, entre des couches sociales différentes… L’encellulement des villages, la création d’offices municipaux à la fin du xvie siècle favorise la cristallisation de « partis » stimulés par les effets de parentèle ou de clientèle. La vie de la communauté résulte donc d’interactions multiples du « désir collectif d’organisation des habitants » au « besoin de délégation éprouvé par le seigneur », sans oublier la volonté royale de disposer de nouveaux moyens et de relais à son autorité. Dans ce contexte, une délégation s’opère au bénéfice du consulat, émanation du conseil politique qui finit par primer sur le conseil général des chefs de feu propriétaires. Les consuls deviennent les interlocuteurs privilégiés des États et du roi. C’est par le biais du contrôle de la dette contractée par les communautés afin d’affronter leurs diverses obligations que l’État monarchique renforce son contrôle. Les exigences du pouvoir en matière d’expertise ou de rédaction d’une trace administrative renforcent la sélection parmi ceux qui aspirent à exercer le pouvoir communal.

198

Sous quelques cieux que ce soit du royaume, le pouvoir central a favorisé l’émergence d’une catégorie « d’officiers de village » (Antoine Follain) ou d’officiers municipaux capables d’assurer les rentrées fiscales et de remettre de l’ordre dans les affaires des communautés. Yann Lagadec en montre l’apparition et le développement en Bretagne où au xviiie siècle un « corps politique » d’une dizaine de personnes prend en charge le pouvoir local au détriment de « la généralité ». Ainsi s’organise sous la pression de la réglementation un véritable cursus honorum paroissial. Les trésoriers de fabrique se trouvent investis d’un important pouvoir. La fonction devient à la fois un tremplin et un aboutissement car elle permet l’accès à des charges paroissiales plus prestigieuses. Être trésorier, premier trésorier notamment, est un honneur recherché. Dans la paroisse de Louvigné, le recrutement reflète la base très large des sociétés de l’ouest. La fonction s’ouvre à une petite élite de la fortune tout comme à « une médiocre strate intermédiaire ».

199

La contribution d’Antoine Cardi sur le pouvoir municipal à Camembert opère la transition avec le xixe siècle où le cadre communal et son institutionnalisation municipale se mettent lentement en place. L’auteur pose plus directement les liens entre pouvoir économique et pouvoir politique. En effet, la Révolution n’introduit pas de rupture franche dans l’exercice du pouvoir local déjà détenu sous l’Ancien Régime par un groupe de riches éleveurs bovins. Les gouvernements du premier xixe siècle ont d’autant plus aidé à leur maintien qu’ils offraient de solides garanties de gestion de l’ordre social. En outre, la place des éleveurs témoigne de l’intégration d’une société herbagère à l’espace national. L’intérêt économique des gros éleveurs leur commande le décloisonnement du monde rural et l’ouverture vers l’extérieur. Le rôle de médiateurs, d’acteurs du développement économique joué ici sur la longue durée (au moins jusque vers 1950) par un groupe favorisé du monde rural atteste que la paysannerie n’est pas restée dans la passivité.

200

La désignation des représentants du pouvoir communal par le suffrage universel sous la iiième République augmente l’offre politique. L’apparition des appareils politiques, de partis dont la raison sociale est précisément la représentation populaire, donne à l’électeur la possibilité de choisir en dehors d’un vivier traditionnel de notables. Pour comprendre les mécanismes qui président à l’implantation de la sfio dans les campagnes de Saône-et-Loire, Édouard Lynch en appelle à l’étude des réseaux, des militants, des pratiques et des représentations partisanes. Il part du principe que la sociabilité constitue un élément clé de l’implantation politique et que la concurrence s’exprime aussi, en dehors du temps électoral, dans la maîtrise des réseaux locaux de sociabilité. Les socialistes s’inscrivent dans le prolongement de la tradition républicaine et loin de s’appuyer sur l’unanimité réactivent la polarisation de la vie politique municipale en camps antagonistes. En plus du déploiement de tout un répertoire symbolique, l’action des socialistes prend appui sur des formes novatrices d’organisation telles les coopératives et les syndicats agricoles.

201

Le problème de la représentativité sociologique des institutions communales est au cœur du questionnement suivi par Michel Boivin. Il s’intéresse pour ce faire aux communes du département de la Manche sous l’angle de la représentation paysanne. Les années 1950 marquent « l’apogée des maires-paysans ». Un demi-siècle plus tard, leur présence se cantonne aux petites communes de moins de 500 habitants bien qu’ils restent surreprésentés dans les conseils municipaux par rapport à leur place dans la population rurale totale. Toutefois la commune demeure l’échelon privilégié de la participation des agriculteurs à une assemblée délibérative. Ce déclin remonte aux années 1940 et s’est amplifié sous la pression d’une opposition communale animée par les classes moyennes et par la complexification du rôle de l’élu rural.

202

Les deux communications suivantes nous éloignent des problématiques amorcées précédemment. En ouvrant la comparaison avec l’Algérie et l’Espagne la focale se déplace de l’exercice d’un pouvoir « politique » dans un cadre municipal à la question agraire, symptomatique des régions méditerranéennes où le pouvoir est fortement lié à la possession de la terre. Il faut compter ici avec le rôle des Etats, acteurs d’une redistribution foncière de nature à perturber le jeu des pouvoirs locaux et /ou initiateur de politiques volontaristes d’aménagement rural dont les répercussions sociologiques sont considérables.

203

Le cas de l’Algérie traité par Anissa Zeghiche est celui d’une réforme agraire introuvable. Cette situation résulte tout d’abord d’une politique méthodique de spoliation de la propriété indigène, sous ses diverses formes, par le pouvoir colonial. Cela a eu pour effet de distendre les liens des populations locales avec la terre et de précipiter leur paupérisation. L’État algérien issu de l’indépendance s’est essayé à retisser ce lien avec des fortunes diverses. Pas moins de quatre réformes foncières se sont succédées depuis 1962. Elles ont été menées dans le contexte d’un Etat autoritaire, avec pour ligne directrice des formes collectives d’exploitation, sans tenir compte des réalités du terrain, sans véritable adhésion des populations et sans résorber les conflits surgis entre les « ayant-droits ». Actuellement l’enjeu tourne autour de la privatisation des terres et du choix de société qu’entraînerait une telle politique.

204

Dans l’Andalousie étudiée par Robert Hérin, les politiques agraires ont débouché sur des transformations des systèmes socio-économiques qui tout en résorbant les traditionnels conflits entre les grands propriétaires, leurs métayers ou leurs braceros en ont engendré de nouveaux. L’agriculture andalouse se réorganise dans les années 1950 sur des bases nouvelles grâce à la pratique d’une irrigation moderne soutenue par l’État, à l’émigration des populations les plus pauvres qui permet l’émergence d’une catégorie mieux payée de salariés et avec l’introduction de l’agriculture capitaliste. Une société « pionnière, travailleuse et innovante » prend forme, repliée sur la valeur travail. Elle fonde son pouvoir économique sur la possession de petites parcelles maraîchères hautement productives et rémunératrices. Ce système repose sur l’exploitation d’une main d’œuvre familiale puis, une fois celle-ci devenue insuffisante, sur l’exploitation de la main d’œuvre immigrée à partir des années 1980. De nouveaux rapports de force se font jour entre une population immigrée, maghrébine surtout, maintenue dans la misère et gérée avec autoritarisme. Ces tensions ont culminé en 2000 lors des violences d’El Ejido dirigées contre les immigrés avec la complicité tacite des autorités locales.

205

Les deux derniers articles nous ramènent au cas français dans une optique plus prospective. Pour Michel Bussi la France demeure une « démocratie rurale » où les campagnes jouissent d’une surreprésentation politique. Il s’agit d’affirmer un désir de représentation égalitaire du territoire et de contrebalancer ainsi le poids de la métropolisation. La logique de la décentralisation aidant, l’État n’est plus le seul échelon de décision. La commune qui aurait pu apparaître obsolète à l’âge où l’on se soucie de rationalisation tire encore largement son épingle du jeu. La commune rurale conserve avec le recensement rénové de 2002 toute sa valeur d’unité de compte statistique. Ceci n’a fait que renforcer l’argument de la proximité entre élus et administrés. L’intercommunalité a pu sembler un temps une solution à l’émiettement des 36 000 communes particulièrement lorsqu’elles se situent dans la zone d’attraction d’une aire urbaine. Loin de clarifier la situation le législateur a élaboré de nouveaux statuts tels ceux des « pays », à la ruralité plus marquée. Nombre de communes ont alors fait le choix de la communauté de pays plutôt que de la communauté d’agglomération en dépit de l’enjeu majeur de la maîtrise de l’étalement urbain.

206

Les campagnes ne sont pourtant plus aujourd’hui les isolats qu’elles furent autrefois. Des formes de la vie urbaine s’y déplacent au point de brouiller les cartes. Loïc Ravenel et Jérôme Fourquet démontrent que ce phénomène n’est pas sans impact sur l’évolution politique des zones rurales où il nourrit le vote protestataire d’extrême-droite. En effet, de 1994 à 2004, le vote Front national a migré vers les espaces ruraux. Il profite du malaise du monde paysan et plus largement de la crise sociale qui touche également des campagnes elles aussi victimes de la désindustrialisation. Les problèmes urbains, au premier rang desquels le délinquance, se déplacent en milieu rural attisant parmi les populations le réflexe sécuritaire. Il ne faut pas cependant surestimer dans la production d’un vote protestataire l’impact des ségrégations socio-spatiales dues à la relégation d’habitants modestes. En Région parisienne, le réflexe du vote fn existait avant l’arrivée de populations banlieusardes. Ne trahit-il pas à ce moment là une réaction de rejet de « nouveaux étrangers » dont l’installation fragilise un peu les populations locales concurrencées désormais dans l’accession à la propriété et dans la recherche d’emploi par une population plus mobile et dynamique ?

207

Au terme de trois siècles d’histoire des pouvoirs locaux et des sociétés rurales, la conclusion paraît ambiguë : à la fois les modes de vie et de pensée tendent à s’homogénéiser entre villes et campagnes mais dans le même temps leur survie institutionnelle est assurée conservant aux zones rurales leur spécificité.

208

Dominique Danthieux

Saverio Russo, et Biagio Salvemini, Ragion pastorale ragion di Stato. Spazi dell’allevamento e spazi dei poteri nell’Italia di età moderna, Rome, Viella, 2007, (« I libri di Viella, 64), 222 p., 20 euros, Viella : Libreria editrice, 00198 Roma, via delle Alpi, 32.

209

L’illustration choisie pour la couverture de l’ouvrage Ragion pastorale ragion di Stato. Spazi dell’allevamento e spazi dei poteri nell’Italia di età moderna est une introduction parfaite à la problématique abordée par les deux auteurs, Saverio Russo et Biagio Salvemini enseignant tous deux dans les Pouilles, respectivement aux universités de Foggia et de Bari. En effet, un détail de l’Atlante delle locazioni della Dogana delle pecore di Foggia élaboré par les arpenteurs Antonio et Nunzio Michele à la fin du xviie siècle montre un berger, accompagné de son chien, qui mène un troupeau d’ovins sur un espace déterminé que des spécialistes désignés par les autorités sont chargés de mesurer et de délimiter (l’action d’arpenter est d’ailleurs décrite avec précision p. 125-130). L’illustration met en évidence les problèmes que les déplacements de troupeaux posent en termes d’espaces politiques, c’est-à-dire quant aux conséquences de leurs passages sur les espaces de différents « pouvoirs ». Les déplacements « fabriquent » parfois des juridictions particulières chargées de prendre en charge et surveiller les déplacements. Ce thème est analysé par les auteurs dans une optique de longue durée, de la fin du xve siècle à la fin du xviiie siècle, voire au début du siècle suivant, sur un espace étendu, la péninsule italienne. Pour aborder le sujet, ils se sont fondés essentiellement sur la bibliographie existante et quelques sources inédites provenant principalement des archives de Foggia mais aussi de Bari. L’ouvrage se compose de sept parties, certaines générales, d’autres consacrées à des études de cas concernant les Pouilles, sans que ne soient jamais oubliées les comparaisons, complétées par une vaste bibliographie et un index des noms de lieux et de personnes. L’ensemble des animaux d’élevage, « souvent l’activité la plus lucrative des économies régionales » (Jean-Marc Moriceau, L’élevage sous l’Ancien Régime. Les fondements agraires de la France moderne (xvie-xviiie siècles), Paris, 1999, p. 205.), sont examinés aussi bien bovins, ovins, porcins, abeilles ou encore équidés, avec, évidemment, une attention soutenue pour les deux premiers.

210

La première partie forme une introduction aux thèmes du livre ; les auteurs visent à attirer l’attention sur la diversité et la richesse des formes productives, sociales, institutionnelles, territoriales dans lesquelles la production animale s’insère lors des siècles de la « tyrannie du grain ». Un bref aperçu est ainsi présenté des multiples façons d’élever des animaux, selon des rythmes ou des objectifs différents les uns des autres, dans la perspective de s’adapter à des caractéristiques et des usages de l’espace. À l’image de l’ensemble de l’ouvrage, les auteurs tiennent à démontrer l’étendue des possibilités et des formes prises par les élevages selon les caractéristiques géographiques, les modes de faire-valoir des terres et la nature complexe des régimes politiques des territoires.

211

Le deuxième chapitre traite du « marché », c’est-à-dire en reprenant les mots de Douglas North, l’institution centrale pour les performances des économies du passé (Structure and Change in Economic History, New York, 1981, p. 33). Les auteurs commencent par analyser les « transhumances commerciales », c’est-à-dire les déplacements entre les lieux de l’élevage, des abattoirs et de la consommation. Les nombreux acteurs d’un tel commerce se retrouvent dans les foires et marchés ; les auteurs mettent en évidence l’importance de tous les lieux de rassemblements commerciaux, qu’ils soient attachés à une grande ou une petite ville mais aussi à des espaces ruraux et qu’ils soient des foires de dimensions internationales ou des marchés hebdomadaires. Parmi les nombreux exemples cités, voici celui des bovins achetés lors des foires situées dans les Pouilles et dans la Basilicata, paissant sur les prairies de la Terra di Lavoro d’avril à août pour les engraisser afin de fournir le marché napolitain. En effet, ce sont les « villes affamées » qui sont à l’origine de la plupart des courants d’échanges, en particulier les plus lointains. Les normes établies par les villes sur le commerce des produits de l’élevage, surtout les bœufs, et la multiplicité des réglementations – sans cesse et partout répétées, de la ville de Palerme à la Toscane en passant par le Règne de Naples, au cours des siècles, d’où une interrogation sur l’efficacité des mesures – visant à limiter leur abattage en raison de leur utilité à la mise en culture sont présentées. En outre, les politiques annonaires dessinent des juridictions différentes dans l’espace et l’institution de la Grascia, présente dans de nombreuses villes, est destinée à assurer à la population urbaine une consommation de viande régulière. Un vaste panorama est ainsi dessiné allant de Turin aux villes de Sardaigne, permettant des confrontations intéressantes entre les consommations et les réglementations en vigueur à l’intérieur de la mosaïque des territoires de la péninsule italienne.

212

Dans un troisième chapitre, l’imbrication des différents « pouvoirs » qui mène à des luttes à l’intérieur des espaces géographiques entre une multitude de juridictions est analysée. De même, selon les situations économiques et sociales, les modalités de l’ensemble des productions, aussi bien agricoles que manufacturières, muent sur le long terme ainsi que l’utilisation des différents espaces, entraî­nant une nécessaire adaptation des acteurs. Les quatrième et cinquième chapitres sont les cas d’étude dédiés aux Pouilles. Le premier à la Dogana di Foggia instituée en 1447 par Alphonse d’Aragon afin de réglementer les mouvements des ovins, mais aussi des chevaux et des bovins. Ces transhumances, comme toutes les autres, ont aussi à faire face à l’existence des pouvoirs locaux dont les territoires sont régulés par les douanes ; c’est pour cela que le dossier déjà abondamment examiné est repris. Le second cas est consacré à la région des Murge qui permet d’analyser un espace dans lequel une coexistence non conflictuelle voit le jour entre le « grain » et les chèvres. Le sixième chapitre est un petit essai concernant la figure royale comme éleveur, notamment de chevaux mais aussi chasseur ; fonctions qui contribuent à accroître et compliquer les conflits provoqués par l’élevage en imposant des restrictions aux ruraux sur les espaces « réservés ». En outre, l’élevage du roi peut également apparaître comme un « bien commun », par exemple en tentant d’améliorer les « qualités » des animaux. En guise de conclusion, les auteurs entament une réflexion globalisante sur les fonctions du droit et des principes de propriété sur les terres pour se protéger du « jeu des juridictions ». Malgré les tentatives de réformes entreprises qui courent jusqu’au xixe siècle visant à réduire le poids des institutions et à la rationalité économique, les besoins de déplacements sont consubstantiels à l’élevage et leur prise en compte est obligatoire pour l’organisation de l’agriculture et des espaces.

213

Parfois, la période et l’espace choisis empêchent de mettre en évidence des caractères généraux à des réalités complexes, transformant certains passages du livre en de simples énumérations de cas disparates sans lien chronologique ni géographique. Mais, les auteurs réussissent dans un ouvrage à la fois synthétique, dense et abondamment illustré à aborder les principales problématiques et les interactions entre l’élevage, ou les élevages, et les espaces, aussi bien géographiques que ceux des « pouvoirs » politiques.

214

Matthieu Scherman

Philippe Meyzie, La Table du Sud-Ouest et l’émergence des cuisines régionales (1700-1850), Rennes, pur, 2007, 428 p., 22 €

215

Dans cette version abrégée d’un doctorat d’histoire soutenu à Bordeaux iii, Philippe Meyzie défend la thèse de l’existence d’une cuisine régionale typée dans le Sud-Ouest aquitain (Agenais, Béarn, Bordelais, Landes, Pays basque, Périgord) dans le dernier siècle de l’Ancien Régime et les premières décennies du xixe siècle. Son argumentation s’appuie sur des sources classiques en histoire de l’alimentation – récits de voyage (plus de 80), livres de cuisine, comptabilités, inventaires après décès, rapports administratifs et médicaux – croisées avec des documents moins habituels : des menus (354) et des factures de traiteurs, des recettes consignées dans des écrits du for privé et les petites annonces de journaux et autres Affiches. L’originalité de cette étude est triple : ne pas se contenter des livres de cuisine imprimés, des sources littéraires et des seules élites urbaines, proposer une approche strictement régionale faisant la part belle aux sources manuscrites, croiser les questionnements de l’histoire sociale avec ceux de l’histoire culturelle. Cette étude s’inscrit pleinement dans la lignée des travaux de Jean-Louis Flandrin sur le goût et ceux de Julia Csergo sur l’émergence des cuisines régionales entre 1770 et 1820.

216

L’historien ruraliste aura plaisir à lire les pages consacrées à l’alimentation de la paysannerie aquitaine. Se gardant du misérabilisme et du folklore, deux écueils rarement évités lorsqu’il s’agit d’évoquer l’alimentation paysanne, Philippe Meyzie parvient à reconstituer une cuisine paysanne (cruchade, garbure, millas…), à saisir ses originalités régionales voire à atteindre sa saveur. Au-delà de l’attendue importance des céréales, des légumes secs et des châtaignes, des bouillies, des galettes et des soupes, la saveur de cette cuisine paysanne retrouvée tient aux goûts pour les champignons et les poissons (y compris les moules pour les populations littorales), pour des assaisonnements relevés (poivre, piment, ail) et pour d’autres cuissons que le bouilli. Notons également l’ouverture alimentaire du monde rural aquitain : sardines de Galice ou de Bretagne, beurre salé d’Irlande, morue de Terre-Neuve, épices exotiques, plantes américaines acclimatées – le maïs déjà bien implanté, notamment dans le Béarn, la pomme de terre, plus lentement, dans la seconde moitié du xviiie siècle avant son triomphe au xixe siècle –, le café après 1750. Néanmoins, ce tableau aurait gagné en pertinence scientifique avec une approche sociale plus fine du monde rural et un traitement résolument quantitatif, les inventaires après décès s’y prêtaient. On aimerait savoir, par exemple, si la présence de douze fourchettes dans l’inventaire après décès d’un vigneron du Blayais (p. 211) est exceptionnelle ou normale tant cette information pourrait en dire long sur les manières de table et une probable influence urbaine.

217

Parmi les passages les plus inté­ressants de ce livre sérieux, solide et agréable à lire, on retiendra également l’analyse du rôle du métayage dans la diversification de l’alimentation des élites (noblesse parlementaire, le monde des armateurs et des négociants, les communautés religieuses) : du gibier, des volailles et du vin, des fruits, des légumes et des céréales mais aussi des produits élaborés (confits de canard et d’oie, des prunes et raisins confits, pâtés, jambons, salaisons…) peuvent ainsi être fournis par les métayers. Sans négliger le marché, l’auteur a bien saisi l’importance économique et culturelle de l’autoconsommation, du domaine et du don dans l’approvisionnement alimentaire des élites. Notons également un passage très instructif sur la pêche (p. 237-244) qui permettra de comparer une situation provinciale au modèle parisien récemment étudié par Reynald Abad.

218

Quant au cœur de cette thèse – existe-t-il une cuisine régionale typée et reconnue ? – l’auteur souligne l’importance de l’histoire (l’influence anglaise en Aquitaine, les relations familiales avec les îles à sucre, etc.), du naturel des terroirs (oiseaux migrateurs, poissons de rivière et de mer, truffes, etc.) et de l’ouverture maritime de la province dans la constitution des régimes alimentaires locaux. Pour l’invention d’une cuisine régionale reconnue, autour de deux pôles (Bordeaux et le Périgord) et de produits emblématiques (gibier, truffes, confits, etc.), l’auteur attire avec justesse l’attention sur l’importance des cadeaux alimentaires faits aux membres de la famille royale et autres puissants hôtes de passage (p. 316-329), sur les spécialités culinaires proposées à la vente dans les journaux et sur les récits des voyageurs. Néanmoins la démonstration de Philippe Meyzie pâtit de l’absence de comparaison avec d’autres régions françaises – l’influence de la cuisine française constituée aux xviie-xviiie siècles est aussi curieusement sous-estimée voire occultée par l’auteur – et d’une tendance à présenter comme étant systématiquement caractéristiques du Sud-Ouest toutes les habitudes alimentaires reconstituées. Si le goût pour une cuisine plus acide, plus épicée et plus relevée, interprété par l’auteur comme un archaïsme culinaire (p. 130-132) et une influence du modèle alimentaire méditerranéen, semble bien être une signature de la cuisine du Sud-Ouest, la convivialité associée à la table et à la nourriture (p. 25), la durée des repas (p. 30), le lien entre la politique, la fête et l’alimentation (p. 61), la consommation de volailles… ne sauraient être présentés comme propres à l’Aquitaine.

219

Malgré ces quelques réserves, Philippe Meyzie propose un livre réellement stimulant, reflet de l’actuel dynamisme d’une histoire de l’alimentation en plein renouvellement. Espérons qu’il sera suivi d’autres études régionales qui confirmeront ou infirmeront les spécificités de cette Table du Sud-Ouest.

220

Florent Quellier

Thierry Bressan, Serfs et mainmortables en France au xviiie siècle. La fin d’un archaïsme seigneurial, Paris, l’Harmattan, 2007, 385 p., 31,50 €

221

L’ouvrage, qui aurait pu s’intituler Le procès de la mainmorte au xviiie siècle, au sens propre et figuré du mot, est issu de la thèse soutenue par l’auteur, remaniée et abrégée en vue de la présente publication. Après un premier chapitre faisant état des effets économiques et sociaux de la mainmorte, de sa survivance dans un assez vaste espace et des multiples formes qu’elle a prises, il n’est plus ensuite question que de son procès. Le découpage est chronologique puisque les chapitres ii à vi nous conduisent des Arrêtés du président Lamoignon (années 1660) (chap. ii) au revirement de la jurisprudence des années 1760 (chap. iii), à l’engagement de Voltaire dans les années 1770 (chap. iv), à l’édit de Necker d’août 1779 (chap. v), et à l’abolition des années 1789-1798 (chap. vi). D’abondantes annexes, bien choisies, suivent le même ordre et donnent un aperçu des principales sources employées. Il s’agit principalement de textes législatifs et coutumiers (édit lorrain du 20 août 1711, édit français d’août 1779 en intégralité, titre xv de la coutume du comté de Bourgogne, décret des 15-28 mars 1790), ainsi que de textes judiciaires (mémoire en défense du chapitre de Saint-Dié, demande d’affranchissement, extrait de factum, requête en cassation). Le droit se taille, bien sûr, la part du lion mais l’auteur fait une large place à la littérature économique, historique et pamphlétaire.

222

Il est d’abord rappelé que le servage, loin d’être moribond, concernait encore entre 500 000 et un million d’individus, qu’il était évoqué dans 57 coutumes territoriales dont 24 coutumes générales, avec un pôle principal en Bourgogne (duché et comté). Un très utile tableau analytique produit en annexe retient dix grands régimes serviles en France et montre pour chacun d’eux quel était le mode d’entrée en servitude, les charges et incapacités dont souffraient les mainmortables, les modes d’affranchissement enfin. L’ouvrage, centré sur la France, offre de nombreux éclairages sur les principautés ou les États voisins qui affichaient également des survivances seigneuriales à caractère servile ou mainmortable. Il s’agit par exemple de la mainmorte de meubles dans le Comté de Namur, de l’obligation formelle de résidence en Lorraine ducale, de la taille personnelle en Savoie sarde ou dans la république de Genève. La Lorraine nous fait d’ailleurs pénétrer au cœur du sujet (chapitre ii) puisque l’offensive législative contre la mainmorte commença là, avec l’édit de Léopold Ier (1711). Puis, il y eut les édits abolitifs savoyards de Charles Emmanuel III (1761 et 1771). Les résultats concrets de l’édit de 1761 furent décevants, tandis que la mise en application de l’édit de 1771 s’avéra laborieuse. Cependant, le rachat des rentes seigneuriales, incluant la taillabilité (mainmorte), demeurait à cette époque exceptionnelle, alors que des mesures étaient seulement ébauchées ou seulement évoquées ailleurs, en Montbéliardais (1767), dans le margraviat de Bade (1773), ou en Palatinat (1776). Le rescrit Badois de 1783, d’inspiration physiocratique, connut un beau succès à l’étranger, mais en pratique ne porta guère à conséquence. La situation des serfs du Luxembourg ne reçut pas non plus d’amélioration notable. Même les évènements français de 1789 n’eurent pas un impact immédiat sur les États voisins. La principauté de Montbéliard ne fit dans un premier temps que des concessions mineures. Un cahier de doléances de décembre 1792 fut rejeté avec dédain et le servage cessa en même temps que l’État, avec l’invasion française et l’annexion. Le même schéma se reproduit en Savoie et à Genève, ou encore dans les Pays-Bas méridionaux.

223

Si la situation des États limitrophes retient l’attention de l’auteur, c’est qu’ils ont offert, avant la France, un terrain d’expérimentation, et qu’ils ont aussi à ce titre alimenté les débats. L’abolition lorraine, confirmée en 1719, se fait gratuitement dans le Domaine ducal, mais moyennant une indemnité (rente annuelle) sur les terres des vassaux. Les procès se portèrent alors sur la redevance de rachat. L’abolition savoyarde de 1762, moyennant rachat, dispose que l’affranchissement doit être collectif, et à défaut seulement individuel. Mais il était rare que les serfs constituent une majorité dans un village, et surtout, les serfs, dans leur majorité, n’étaient pas en état de payer même un prix modique pour leur affranchissement. Cependant l’échec est venu surtout du caractère limité du rachat, puisque la taillabilité réelle, reposant sur les biens, n’était pas incluse dans l’édit. Ces différentes limites se retrouvent dans l’abolition française de 1779. L’édit de 1779 mit fin gratuitement à toute forme de mainmorte, mais uniquement sur le Domaine royal et supprima le droit de suite déjà repoussé par la jurisprudence parisienne. Ces limites et l’échec de l’édit dans les seigneuries privées où le roi invitait seulement les seigneurs à l’imiter (p. 183 à 199), font douter de la portée aussi bien symbolique que réelle de l’édit. Le paragraphe consacré à la célébration de l’édit est au demeurant fort court. En sorte que l’on en vient à se demander si par un louable mais ici excessif sens de la nuance, l’auteur n’a pas été conduit à exagérer l’importance d’un édit jugé par lui « profondément novateur » (p. 202). Parler d’une violation du droit civil, contredisant la tradition, paraît un peu exagéré. Ces « violations » en effet n’étaient ni rares ni nouvelles, comme il a été montré encore récemment au sujet de l’Édit des mères de 1567. La jurisprudence ultérieure ne paraît pas avoir été fondamentalement et profondément infléchie (p.204 à 211).

224

L’auteur montre fort bien la progressive mobilisation contre le servage de groupes réduits mais influents. On peut suivre pas à pas la construction d’un argumentaire juridique, économique, historique contre les manifestations du servage jugées les plus scandaleuses, certaines parfois d’ailleurs purement imaginaires, et la dénonciation de plus en plus radicale dont il a fait l’objet. La littérature des années 1760 est encore très conservatrice. Un tournant est amorcé dans les années 1760, mais un décalage sensible persiste entre les légistes parisiens et ceux de la province. Le mouvement physiocratique condamne la mainmorte, comme toutes les entraves à la pleine propriété. Puis le servage occupe Voltaire pendant les neuf dernières années de sa vie (1770-1779). Il rédige des textes polémiques, adresse des requêtes, écrit un conte, délivre de nouveaux coups de griffe à l’église. Dans le bouillonnement intellectuel des années 1780, la littérature juridique est de plus en plus acquise à la liberté. La réprobation de la mainmorte est devenue générale. L’accent est mis, à raison, sur la qualité de la littérature doctrinale, sur les commentaires de coutumes et les ouvrages plus généralistes, mais aussi sur les pamphlets, qui affichent un ton plus radical. Même les spécialistes du droit féodal sont gagnés à la critique. On note toutefois, au cœur d’une argumentation fouillée, que beaucoup d’auteurs font toujours preuve de bienveillance à l’égard de la mainmorte purement réelle – attachée à la possession de biens fonds – et d’un souci aigu pour les « droits sacrés » de la propriété. Au demeurant, la question du rachat est au cœur des débats qui animent la Constituante et la Législative entre février 1790 et août 1792. Le livre s’achève sans surprise sur la loi du 17 juillet 1793 anéantissant toutes les redevances et devoirs seigneuriaux.

225

Prudemment et méticuleusement, l’auteur déroule les fils entremêlés de la jurisprudence, de la littérature, juridique ou non, et des lois. On ne sait ce qui commande l’évolution globale, de l’opinion, de la jurisprudence et des lois. Les interactions apparaissent ici dans toute leur complexité. Il en ressort une certaine impression de lenteur. La jurisprudence relative au servage évolue d’abord autour de la question de l’échute (succession confisquée par le seigneur à défaut d’héritier vivant en communauté) et de la servitude personnelle. La ténacité des seigneurs à récupérer les échutes fléchit peu à peu. Les contestations en justice de la mainmorte générale échouent pendant longtemps, même si ces procès témoignent en eux-mêmes d’un vrai changement. Si l’édit de 1779 marque une étape, les effets en sont semble-t-il encore différés. Même la Révolution tarde à porter le coup décisif. De lecture aisée, compte tenu du caractère nécessairement technique de la matière, l’ouvrage fait découvrir toute l’importance conservée par la mainmorte au xviiie siècle.

226

Jérôme Luther Viret

Gilles Platret, Les Loups dans l’Histoire de Bourgogne, Chagny, La Voix des Siècles, 2007, 203 p. Frédéric Gaultier, La Bête du Val de Loire, Saint-Cyr-Sur-Loire, Alan Sutton, 2007, 157 p.

227

Après la synthèse nationale : Histoire du méchant loup, de Jean-Marc Moriceau, deux nouvelles contributions s’intéressent aux canidés et autres bestes du passé à une échelle régionale. Deux ouvrages, deux approches complé­mentaires de la relation homme-prédateur, ne révélant que trop bien la complexité de cette histoire et les enjeux qui en découlent à l’heure où l’espèce recolonise l’espace français. Ce sont deux ouvrages intermédiaires également, entre publication grand public et publication strictement scientifique. Ainsi nous a-t-il semblé pertinent de les associer dans une même notice

228

Gilles Platret, historien, ouvre son ouvrage sur une question problématique : « Que vaut cette saisissante image [le loup inspirant peur, haine, fascination…] au regard de l’analyse historique et qu’en reste-t-il dans l’inconscient collectif ? » (p. 6). La question est ambitieuse, aussi fait-il le pari d’une histoire du loup en Bourgogne dans le temps long (absence de bornes chronologiques dans le titre), en privilégiant néanmoins l’Ancien Régime et un xixe siècle synonyme d’éradication ; le tout est organisé autour de trois parties inégales, la deuxième focalisant particulièrement l’attention.

229

La première partie, « Pas de loup » (p. 7), fait voyager le lecteur de la préhistoire aux portes du xviie siècle. Le premier chapitre se dessine sous les traits d’une synthèse historique bourguignonne, s’étalant des premiers indices de présence de l’espèce lupine (600 000 ans av. J.-C., Canis lupus mosbachensis) au Moyen Âge classique. Il apparaît plutôt comme un chapitre introductif présentant les acteurs de cette histoire. L’évolution des relations entre l’homme et le loup est mise en perspective dans le cadre de celle entretenue entre l’homme et le « territoire ». Après un bref retour sur l’essor des campagnes des xie-xiiie siècles, où les écrits de Raoul Glaber concernant le loup sont disséqués, les premières traces de nuisance, d’anthropophagie, se dévoilent, permettant ainsi de mesurer l’insertion de l’animal dans le bestiaire roman et gothique.

230

Parmi les nuisibles, le loup est pris en compte par le pouvoir ducal bourguignon qui, tout en rognant le droit de chasse aux roturiers, multiplie les mesures : création d’une louveterie ducale à la fin du xiiie siècle (héritière de celle des rois de France), encadrement des battues en sus de l’utilisation de louvières et de poison. Les contextes difficiles du xvie siècle et du début du xviie achèvent le tableau. Désorganisation et dépeuplement, tout concourt à une multiplication des loups. La nuisance occasionnée et trouvant sa forme la plus dure dans l’anthropophagie, les moyens de lutte sont alors remis en question. Alors que de nouvelles ordonnances royales sont promulguées, la louveterie est « sur la sellette » (p. 59), vertement critiquée. Les tentatives se multiplient alors pour mieux encadrer la charge – constante que l’on retrouve pour les siècles suivants. En outre, dans cette désorganisation latente, un rappel est fait à la lycanthropie, empruntant ainsi l’exemple du désormais célèbre procès de Gilles Garnier ; et l’auteur d’associer à demi-mot les accusations de loups-garous plus généralement à l’anthropophagie lupine.

231

La deuxième partie, « Dents de loups » (p. 71), propose une analyse plus structurée et plus analytique, appuyée sur une recherche archivistique conséquente. Les trois chapitres qui le constituent s’intéressent tour à tour aux dangers représentés par les loups carnassiers, puis par les loups enragés et à la réponse humaine par la chasse et l’éradication. Ainsi le quatrième chapitre aborde-t-il le problème de l’anthropophagie. Après avoir dressé une chronologie de ces attaques, signalant des périodes plus marquées que d’autres : guerre de Trente Ans, 1731-1760 et 1817-1819, Gilles Platret s’interroge sur l’identité des victimes : des enfants, gardiens de troupeau pour la plupart, soulignant ainsi les facteurs discriminants pouvant conduire à une situation de risque. Face à ces faits-divers, les communautés apparaissent désemparées, n’ayant que trop peu de moyens efficaces. Ce sont donc les autorités publiques qui prennent l’initiative pour lutter contre ces loups que l’on dit bien souvent plus gros que les autres ou bestes mystérieuses tels loups-cerviers, tigres, léopards. Parfois, ce sont des loups que l’on croit étrangers, loups de guerres, loups des Alpes…

232

En sus de la prédation, la rage prend place dans un cinquième chapitre. Les attaques sont irrégulières, dispersées mais étendues par le nombre des victimes. Sous la plume de l’auteur et au travers de nombreux exemples, on retrouve la violence des attaques, les blessures infligées, la maladie insurmontable posant alors la question de l’euthanasie pour se soustraire à une fin de vie cruelle, et ce, même s’il faut endurer ces souffrances qu’inflige Dieu. Ainsi le loup enragé, fléau engendrant la peur, entraîne-t-il des mesures sanitaires et médicales : il s’agit d’enfouir rapidement et profondément le cadavre du loup, de s’occuper des animaux domestiques en les mettant en quarantaine et de tuer les chiens – mesures auxquelles certains ne se soumettent pas. Par ailleurs, les soins à donner aux malades s’organisent (on retrouve à cet égard l’exemple clunisien de 1776). La lutte entre les « guérisseurs de villages et les médecins officiels » est constante : des saints guérisseurs aux docteurs en médecine en passant par les formules familiales réputées ; en l’absence d’un traitement efficace, tous les moyens sont bons. La médecine populaire va jusqu’à se monnayer auprès des autorités publiques. Les premiers essais de Pasteur (1892-1893) ne sont pas encore un recours universel et jusqu’au début du xxe siècle, certains ne vont pas se faire vacciner bien que mordus par un animal enragé.

233

La lutte contre ces dangers passait forcément par la chasse, objet mobilisant l’attention du lecteur dans un sixième chapitre : « Tuer le loup » (p. 153). Louveterie, mobilisations d’hommes pour mener des battues, développement des empoisonnements (favorisé avec plus d’importance à la fin du xviiie siècle) : les leviers utilisés sont toujours les mêmes mais évoluent. À la lecture, la hiérarchisation de ces facteurs de destruction n’apparaît malheureusement que trop peu. Les primes individuelles accordées à ceux qui tuent ces animaux sont cependant mises en avant pour leur efficacité. Variables dans le temps, elles se sont développées dès le xviie siècle devenant, en apparence, régulières à partir des dernières décennies. Si des résultats probants en terme de destruction apparaissent, avec des années plus importantes que d’autres (notamment les années 1740-1750), cela n’empêche pas la fraude d’exister. Les apparences d’un marché des loups tués sont ainsi mises en évidence : loups achetés dans d’autres provinces et à moindre coût pour les faire primer. En outre, la ressemblance des louveteaux avec les chiots ou les renardeaux a parfois été utilisée à dessein. Au xixe siècle, le maximum démographique dans les campagnes laisse de moins en moins de place au loup, le contact de l’homme au territoire est plus grand. La louveterie joue un rôle d’importance, bien que toujours critiquée (manque de moyens, absences répétées, etc.). Les aspects sociaux et politiques de ce groupe apparaissent : des conservateurs bien souvent de grands propriétaires appuyés par des élus. Le loup disparaissant, leur nombre diminue… Alors qu’en l’an V et VI de la République la Bourgogne était très concernée par la présence du loup, dès les années 1830, le nombre de loups tués a déjà fortement diminué. En parallèle, les permis de chasse délivrés ont fortement augmenté et les primes ont évolué. Si quelques menaces demeurent, la diminution de l’espèce est constante, forçant ainsi le loup au repli autour de quelques zones plus favorables avant une disparition totale dans les années 1920-1930.

234

Dans une troisième partie, « Traces de loups » (p. 203), l’auteur adopte une approche plus culturelle, patrimoniale. Ainsi interroge-t-il cette image – consciente ou inconsciente – qui associe le loup au diable, le loup au sorcier. De toutes les superstitions du Mâconnais analysées, la croyance au loup-garou était déjà peu prise au sérieux au xixe siècle. Il n’empêche que la mémoire collective n’ait conservé, au moins jusqu’au milieu du xxe siècle, des histoires d’hommes qui se déguisaient en loup-garous. Il en va de même des personnes décédées sous les dents du loup. Le croisement de la mémoire et des sources d’archive témoigne parfois de la véracité de cette première et permet d’envisager l’importance de la survivance.

235

Mais cet héritage ne se limite pas à une seule image négative. Le loup a également imprégné – et ce dès le Moyen Âge – le nom de certains saints par rapprochement analogique (Saint-Loup). Il se voile de l’allégorie lorsqu’il est apprivoisé de Dieu, évoquant ainsi la soumission des bêtes sauvages aux saints (Saint-Blaise). Bienfaiteurs encore ces loups qui, abordés au travers des propriétés médicamenteuses ou quasi-mystiques de leurs corps, soignent ou permettent à l’homme d’acquérir une puissance nouvelle. Refermant le propos de ce huitième chapitre, l’auteur pose également la question des meneurs de loups, dont la mémoire interpelle l’idée de folklore, mais dont la compréhension est possible en rappelant celui qui hurle comme le loup et créé ainsi une proximité en les attirant, ou encore celui qui capture des louveteaux dès leur plus jeune âge et les élève pour ensuite tenter de les contrôler.

236

Dans un neuvième et dernier chapitre, la question de la mémoire est évoquée au détour de proverbes, de noms de lieux, de comptines ou d’histoires de loups « suiveurs » (p. 248).

237

C’est ainsi que se referme ce long périple à travers le temps. Si l’on peut regretter l’absence de certaines mises en perspectives écologiques qui eussent permis d’affiner les analyses, l’ouvrage n’en demeure pas moins une synthèse d’ampleur où la pertinence du propos et la qualité des contextualisations offrent une démonstration sereine et construite. Les informations sont riches, les illustrations nombreuses (parfois trop décloisonnées du texte) – même si l’on eut aimé avoir quelques représentations graphiques de certains phénomènes appréciables quantitativement comme l’anthropophagie, la rage ou la dynamique de chasse. Signalons enfin quelques problèmes de mise en forme et quelques menues coquilles, sans doute liés à la précipitation de la publication mais sans grandes incidences. L’ouvrage affiche au final une qualité indéniable. Faisant vœu d’utilité, Gilles Platret referme sa conclusion en une phrase évocatrice de l’ampleur du travail qu’il a réalisé et de l’objectif poursuivi au regard de la dynamique actuelle de l’espèce : « ce livre est donc, en quelque sorte, un inventaire avant réapparition » (p. 255).

238

À la différence de l’analyse proposée par Gilles Platret, l’ouvrage de Frédéric Gaultier se propose de suivre l’histoire de l’une de ces bêtes, la « Bête du Val de Loire » ainsi qu’il la nomme, au jour le jour, intégrant par la même des bornes chronologiques resserrées : de 1742 à 1754. L’ouvrage se présente sous un aspect peu conventionnel mais précis, se scindant en deux parties complémentaires : vingt-sept courts chapitres dans la première, six dans la seconde.

239

Dans une première partie : « sur les traces de la bête qui mangeait les chrétiens » (p. 7), l’auteur fait le choix d’une suite chronologique linéaire avec une place très importante accordée aux sources. Cela n’en réaffirme que plus fortement les difficultés posées par ce genre d’exercice et souligne les tâtonnements d’alors quant à la gestion de ces bêtes anthropophages. Proposer un résumé de cette partie semble compliqué. En effet, l’auteur nous offre un journal où le rythme se trouve dans l’évocation des sépultures, trame de fond implacable alors que l’intendance, la louveterie, l’administration des Eaux et Forêts, se croisent et se défient, s’interrogent, doutent (révélant par la même des chevauchements de prérogatives). La coordination des efforts de lutte contre la bête est ardue, et, si les chasses menées à son encontre témoignent d’un manque relatif d’efficacité, elles semblent la forcer à bouger, ne faisant au final que repousser le problème un peu plus loin. De la Beauce où les méfaits ont commencé en 1742, voici l’animal en Touraine en 1747. Elle continue ainsi ses pérégrinations jusqu’en 1753, date des derniers évènements funestes enregistrés en Val de Loire. Rendant la situation plus complexe encore, des attaques de loups enragés interviennent en 1750. Battues, louveterie, recettes pour empoisonner : toutes les méthodes sont éprouvées. Aucune n’apporte une pleine satisfaction. Ainsi naît l’idée d’octroyer et de distribuer des primes aux chasseurs de loups en 1749, décision qui porte ses fruits malgré son lot de fraudes. On va jusqu’à faire appel à des spécialistes réputés pour la destruction des loups. Tout s’entremêle. On a sous les yeux l’application concrète des thèmes mis en avant par Gilles Platret dans la chronologie d’un seul et même épisode.

240

La deuxième partie de l’ouvrage propose « les conclusions de l’enquête » (p. 125) et tend vers une approche plus analytique avec quelques essais quantitatifs. Reprenant la méthodologie mise en place par Jean-Marc Moriceau, la chronologie des 157 attaques est dressée, signalant deux périodes particulièrement sombres dans cet ensemble cohérent : 1743-1744 et 1748-1749. L’identité des victimes révèle une écrasante majorité d’enfants au contact du territoire (gardiens de bétail, enfants de fermes et quelques enfants de l’assistance publique), le plus souvent attaqués à la gorge selon l’analyse lexicographique. L’auteur montre également l’évolution des foyers d’attaques dans l’espace et à plusieurs échelles : celle de la région, celle des « lieux précis » (forêts, prés, etc.). La répartition saisonnière montre que tous les mois sont concernés mais laisse apparaître un printemps particulièrement meurtrier. L’auteur l’explique rapidement par un besoin plus important de nourriture (la mise bas ayant lieu) et une végétation refuge. En outre, les attaques semblent avoir lieu tôt le matin ou tard le soir. En ce qui concerne l’identité des coupables, les hypothèses se succèdent. Il semble n’y avoir qu’un seul individu incriminé dans les sources, très rarement plusieurs.

241

La bête du Val de Loire figure parmi les plus meurtrières de l’histoire de France. Frédéric Gaultier se montre prudent ; le mot bête est récurent dans une approche qui colle aux sources. S’il privilégie le loup, il développe en parallèle les hypothèses les plus souvent convoquées pour expliquer ce genre de phénomène : hybrides chiens-loups, lynx, chiens errants. Résumant cette pondération, il affirme que : « faute de documents irréfutables, la nature de l’animal pourra toujours prêter à discussion » (p. 144). Dans un souhait de conceptualisation tout à fait pertinent, ce livre, avant de se refermer sur l’édition du tableau listant les victimes de la bête, affiche un schéma synthétique tout à fait pertinent, résumant parfaitement l’état actuel des interrogations autour de ces phénomènes d’anthropophagie (p. 145).

242

Ce livre offre un point de vue intéressant. La construction de l’ensemble, déroutante au début, offre finalement un ouvrage agréable à lire. La complémentarité du plan favorise une lecture croisée des deux parties. Sans tomber pour autant dans les travers d’une compilation, l’ouvrage offre au lecteur un nombre de sources retranscrites important, permettant de suivre les réflexions des curés de campagne, des officiers du roi et autres personnalités confrontées à cette histoire. L’oubli par l’éditeur de la bibliographie et de l’inventaire des archives comme le nombre restreint des notes de bas de pages (seulement vingt) modèrent néanmoins l’enthousiasme du lecteur.

243

Julien Alleau

Philippe Bernouis, Daniel Dufournier, et Yannick Lecherbonnier, Céramique architecturale en Basse-Normandie. La production de briques et de tuiles xixe-xxe siècles, Cabourg, Association Histoire et Patrimoine Industriel en Basse-Normandie, Éditions Cahiers du Temps, 144 p. + 1 cd, 25 €

244

La cellule « Patrimoine industriel » de l’Inventaire général et l’Association Histoire et Patrimoine Industriel ont œuvré de concert depuis une vingtaine d’années pour recenser, étudier et protéger des établissements des xixe et xxe siècles destinés à la production de briques et de tuiles. L’enquête menée par Philippe Bernouis (en particulier pour les archives et le terrain), Daniel Dufournier et Yannick Lecherbonnier a pris en compte 482 sites répartis sur 253 communes des trois départements bas-normands.

245

L’introduction est consacrée à l’exposé des méthodes d’enquête en archives et sur le terrain pour mener à bien le recensement et la reconnaissance des sites. Le bilan est éloquent et la cartographie fait nettement apparaître que c’est à l’est d’un axe allant d’Alençon à Caen, via Argentan, que se concentre l’essentiel des productions de terres cuites architecturales. Dans la première partie, il est question de la définition des terres cuites. Fabriqués à partir d’une même base argileuse, les deux types d’objets n’en sont pas moins différents, aussi bien dans leur composition que dans leur mise en œuvre. La brique ordinaire n’exige pas une argile spécifique et sa fabrication ne nécessite pas une infrastructure lourde. Elle a souvent été produite, dans des périodes plus anciennes, sur le chantier de construction du bâtiment lui-même. La tuile, en revanche, nécessite une argile différente, plus grasse, mieux adaptée aux contraintes climatiques ; sa présence encouragera, pour une part, l’implantation et la « sédentarisation » des tuileries. La seconde partie est consacrée aux établissements tuiliers et briquetiers bas-normands, à leur histoire, au xixe siècle. Les auteurs décrivent d’abord une activité artisanale bien enracinée dans le monde rural, particulièrement dans le département de l’Orne. Ils montrent également, à partir des valeurs locatives des établissements, que cette activité est peu attractive, au regard de ce que peut valoir un moulin à papier ou un haut-fourneau. La production des tuiles et des briques reste encore, sinon archaïque, du moins traditionnelle. Il faudra attendre les années 1860 pour que se développe une véritable industrie de la terre cuite, accompagnant un essor général de la construction, en particulier sur la côte normande et dans les centres urbains. À cette période, la proximité du combustible et celle des argiles appropriées n’expliquent plus à elles seules l’implantation des entreprises. La présence voisine de voies de communication doit faciliter la diffusion des produits.

246

Les auteurs se sont également penchés sur ces nouveaux espaces industriels, en observant la disposition et l’organisation rationnelle des différents bâtiments. Des fours nouveaux verront le jour, accompagnant l’introduction du charbon-combustible. On notera aux pages 52-53 les intéressants tableaux récapitulatifs, par site, pour les xixe et xxe siècles, des fours artisanaux et industriels bas-normands. On retiendra également, dans cette partie, les encarts dont certains prennent la forme de petites monographies de sites, concises et bien illustrées. La troisième partie, enfin, retrace les grandes étapes de la fabrication des briques et des tuiles. L’extraction et le transport de la matière première argileuse sont décrits avec méthode. Pelle, pioche (houe), ou encore plane sont employées pour l’extraction, comme le montrent les photographies d’outils et la carte postale de la fig. 37, qui pourrait résumer à elle seule cette activité manuelle. L’extraction mécanique remplacera lentement l’extraction manuelle, en Basse-Normandie ; en effet, même si les outils mécaniques sont connus et utilisés en France dès la fin du xixe siècle, ce n’est qu’en 1930 qu’une entreprise bas-normande utilisera un excavateur. Quant au transport des argiles des lieux d’extraction à ceux de la fabrication, il était effectué au moyen de brouettes, chariots ou wagonnets. Pour que la pâte argileuse soit purifiée et homogénéisée, sa préparation fait appel assez tôt à la force animale, comme le montrent les aires circulaires des broyeurs à manège hippomobile, très prisées dans le pays d’Auge et utilisées jusque dans les années 1920. Le façonnage des briques et des tuiles est décrit très précisément dans le chapitre suivant. Plusieurs documents montrent la gestuelle du briquetier utilisant des moules simples et efficaces. Le façonnage mécanique apparaîtra dans les plus grandes tuileries ou briqueteries après les années 1860 ; l’« étireuse » se généralisera dès la fin du xixe siècle. Le séchage est une étape importante dans la chaîne opératoire. Les objets façonnés étaient mis à sécher à l’air libre, sur une fine couche de sable, ou placés dans des séchoirs couverts, mais largement ouverts. Ce sont des bâtiments assez spectaculaires, aux formes originales, comme ceux de Rémalard, de L’Hôme-Chamondot, de La Coulonche ou de Sévigny, dans l’Orne (cf. fig. 65 à 71). Les 25 pages suivantes sont consacrées à la cuisson de ces céramiques architecturales. Elles sont abondamment illustrées et l’on devine l’attrait légitime que les outils de cuisson ont exercé sur les auteurs. De nombreux schémas explicatifs de leur fonctionnement accompagnent un exposé nourri et convaincant sur les différents types de four, que l’on peut scinder en deux groupes. Les fours « intermittents » et les fours « continus ». Chacune des mises en œuvre de four « intermittent » comprend la totalité des opérations propres à chaque cuisson (enfournement, chauffe, refroidissement, défournement). On notera la grande diversité des fours intermittents ainsi que l’esthétique architecturale de certains d’entre eux (exemples du four de plan carré de la fig. 81 et du four à globe circulaire de la fig. 89 de la commune de Saint-Fromond, dans la Manche). Les fours « continus », plus récents, industriels, répondent à une autre logique de fonctionnement. Ils sont de deux types. Les premiers, les fours du type « Hoffmann », voient le feu se déplacer dans un tunnel qui forme une sorte de « boucle », sur une charge de briques qui n’est fixe, en fait, qu’au moment du passage de la flamme. L’enfournement et le défournement des briques ont lieu dans le tunnel, à l’opposé du feu ; ils sont constitutifs de la cuisson. Les seconds, des fours à feu fixe, sont des tunnels dans lesquels circule, sur des rails, la charge à cuire. Les pages suivantes portent sur les sources d’énergie et les combustibles. Pas de surprise : les énergies animales sont encore utilisées jusque dans les années 1920 ; elles cohabitent à partir du milieu du xixe siècle avec l’énergie vapeur et, cela doit tout de même être mentionné, avec l’énergie hydraulique pour quelques très rares exemples (nb, p. 116, § 2, ligne 2, lire xixe siècle au lieu de xive siècle). L’électricité concurrencera la vapeur et l’énergie pétrolière jusque dans les années 1940 avant de s’imposer définitivement. Les combustibles utilisés par ces entreprises sont bien sûr le bois ; la présence de forêts, on l’a vu, a été déterminante pour les implantations d’établissements artisanaux. La tourbe, là où elle était présente, c’est-à-dire dans peu d’endroits, ne sera pas employée au-delà du xixe siècle. Le charbon sera utilisé à partir du milieu du xixe siècle et une fabrique, celle de Glos (Calvados) l’utilise encore aujourd’hui dans un four du type « Hoffmann » (cf. supra). Le fioul, combustible privilégié des fours tunnels à feu fixe, se répandra à partir du milieu du xxe siècle.

247

L’ouvrage se termine par un glossaire technique, limité (trop limité) aux termes considérés par les auteurs comme peu courants, parmi lesquels on trouvera le singulier « brickostampaphile » ou collectionneur de briques estampillées. Une bibliographie de 75 titres précède des annexes, bien intéressantes, avec les modèles de fiches de travail que Philippe Bernouis a utilisées pour cette enquête. Enfin, quelques conseils pour l’utilisation du cd joint viennent clore cette publication. Le cd réunit près de 200 illustrations à haute définition : celles qui figurent dans l’ouvrage, mais aussi d’autres que les auteurs n’ont pas publiées mais qui sont également à voir.

248

Que retenir de cet ouvrage ? Il faut saluer la qualité de l’ensemble. Le sujet pouvait paraître austère, « technique », mais les auteurs l’ont traité avec de la « couleur ». Les illustrations sont abondantes, soignées, les textes bien rédigés, avec le souci de la pédagogie et de la clarté. En joignant les fiches-types qu’ils ont utilisées pour leur enquête, les numérisations des illustrations, les auteurs ont indiqué qu’ils voulaient aussi faire de Céramique architecturale en Basse-Normandie un outil de travail, pour le chercheur, le pédagogue ou l’amateur éclairé. Incontestablement, ils ont réussi.

249

Bruno Fajal

Amicale du Conseil général vétérinaire, Histoire des services vétérinaires français, ouvrage collectif réalisé sous l’égide du Conseil général vétérinaire, Ministère de l’agriculture et de la pêche, 251 rue de Vaugirard, 75732 Paris Cedex 15, novembre 2006, 477 p.

250

Avant de disparaître, absorbé dans le nouveau Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et des espaces ruraux qui regroupe désormais le conseil général des ingénieurs du génie rural des eaux et des forêts, celui des inspecteurs de la santé publique vétérinaire et le service de l’inspection générale de l’agriculture, le Conseil général vétérinaire avait publié, sous la signature de son amicale, cette histoire des services vétérinaires français qui comble une lacune dans l’historiographie des instances administratives et des corps de fonctionnaires du ministère de l’agriculture. Conçu comme un pendant à l’histoire des corps des eaux et forêts, des haras, du génie rural, des services agricoles, dont Yves Petit-Berghem a rendu compte dans hsr 19, 1er semestre 2003, l’ouvrage retrace l’histoire d’un service administratif central déconcentré en services départementaux, qui a pour missions de prévenir les grandes épizooties et de garantir la salubrité des denrées alimentaires. Il décrit les carrières administratives de ces agents qui sont devenus fonctionnaires sans l’avoir réclamé et qui s’étonnent toujours de dépendre du ministère de l’agriculture. C’est l’histoire d’agents perpétuellement tiraillés entre le pouvoir d’agir au plan technique et le positionnement au sein d’une administration qui les place dans une situation de dépendance hiérarchique vécue comme une marque d’infériorité par rapport à des ingénieurs tout puissants. Les auteurs n’échappent pas à ce schéma qui leur sert de fil conducteur tout au long des xixe et xxe siècles. Le lecteur suit d’un œil amusé une histoire, présentée comme la longue lutte contre « l’Agriculture », pour l’autonomie : « Les ingénieurs devenus, grâce à Tisserand [directeur de l’agriculture de février 1879 à août 1896, ndr], la clé de voûte de l’administration de l’Agriculture, ne peuvent voir que d’un mauvais œil la revendication des fonctionnaires vétérinaires d’accéder également aux postes de responsabilité » (p. 427). Ces raccourcis simplificateurs ne doivent cependant pas masquer l’intérêt et les apports de l’ouvrage.

251

La première partie présente Les missions vétérinaires du service public – des origines à 1960. 138 pages denses et fortement charpentées rappellent que la lutte contre les épizooties, peste bovine, moutons galeux, etc., a été une préoccupation des agents royaux bien avant la fondation des écoles vétérinaires. Mais ce n’est que très lentement, tout au long du xixe siècle que s’est affirmé le rôle des vétérinaires dans les missions de service public, à travers l’élaboration de la police sanitaire des animaux dont l’application se met en place d’abord dans les départements, puis aux frontières. C’est de l’ancrage départemental que naissent en 1909 les services départementaux, mais leur développement est limité à la fois par la sourde hostilité de la direction de l’agriculture et par l’étroitesse des moyens votés par le Parlement. Ce n’est qu’avec la dernière grande attaque de fièvre aphteuse de 1951-1952 que la prise de conscience des pouvoirs publics aboutit au vote de mesures draconiennes de lutte (vaccination) accompagnées de moyens budgétaires considérables (indemnisations). Par ailleurs, négligeant une des fonctions des gardes jurés bouchers – que Jean-Marie Vallez rappelle opportunément ci-dessus p. 47-48 – qui consiste à s’assurer de la bonne qualité des viandes mises en vente, les auteurs ne veulent retenir que les insuffisances de l’inspection sanitaire des denrées alimentaires, mal assurée depuis le Moyen Âge. Avec le développement de l’hygiénisme suite aux travaux de Pasteur, cette fonction se constitue comme mission des services vétérinaires à partir de la loi du 21 juillet 1881. La disparité des situations locales, toutefois, demeure la règle jusqu’en 1933, lorsque la loi du 7 juillet fait obligation de l’inspection et de l’estampillage des viandes destinées à la consommation humaine.

252

La seconde partie, Le temps des changements 1960-2000, met en évidence la montée en puissance des prophylaxies collectives, dans une économie en mutation profonde sous l’influence de la construction européenne et de la mondialisation : plans de lutte contre la brucellose, contre les maladies parasitaires des volailles, contre les pathologies porcines. Les résultats obtenus sont dus aux programmes de recherches lancés dans de nouveaux laboratoires installés en Bretagne, à Lyon, Nancy, Niort, Dozulé ou Boulogne-sur-Mer. Cette période correspond également à la montée en puissance du corps des vétérinaires inspecteurs au sein des départements, dans les laboratoires départementaux, et au niveau du ministère de l’agriculture, avec la création de la direction de la qualité. La donne change brutalement avec les lois de décentralisation de 1982-1985 qui transfèrent les laboratoires aux conseils généraux, et avec la réforme des services ministériels entreprise par Michel Rocard, qui fusionne les directions départementales de l’agriculture et des des services vétérinaires.

253

Une troisième partie, plus neuve sans doute, s’intéresse aux Services hors métropole. « De la conquête à la coopération » est ainsi présentée, avec parfois des effets de loupe, l’œuvre de fonctionnaires étroitement associés à la politique de colonisation, tout particulièrement en Indochine, au Maghreb, en Afrique noire : création de services de l’élevage, organisés en circonscriptions territoriales chargées de la police sanitaire des maladies contagieuses, des interventions prophylactiques, des traitements contre les affections parasitaires, de l’inspection des viandes… On comprend bien qu’avec la décolonisation, le repli des vétérinaires inspecteurs sur la métropole est vécu comme un échec. Entre temps, avaient été mis en place des instruments pour une véritable politique de santé publique animale, ouverture de l’Institut d’élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux (iemvpt), création de filiales locales de l’Institut Pasteur et de laboratoires spécialisés, ouverture de l’école vétérinaire de Hanoï, des écoles d’auxiliaires vétérinaires de Bamako et de Tananarive. Le développement de la police sanitaire des animaux et la vaccination à grande échelle contre le charbon, la rage ou la peste bovine avaient ainsi mobilisé des moyens importants et abouti à des résultats significatifs tout au long des années 1900-1940. Le métier de chef de circonscription d’élevage est présenté avec humour et un brin de nostalgie, à l’aide des souvenirs émus de quelques anciens. Cette vision idéalisée de l’activité des vétérinaires inspecteurs outre-mer explique la facilité avec laquelle s’est reconstitué le réseau de coopérants après 1960.

254

La dernière partie, Vétérinaires et/ou fonctionnaires, n’est pas la mieux construite de l’ensemble, mais elle apporte des éclairages intéressants sur la conception que les vétérinaires inspecteurs se font de leurs propres fonctions. Ayant renoncé à l’exercice libéral de leur art en devenant des fonctionnaires insérés dans un tissu de relations hiérarchiques, ils paraissent impuissants à concevoir un fonctionnement quotidien articulant autonomie de jugement scientifique et technique et dépendance hiérarchique au sein d’un service de l’État, au point de qualifier, de façon surprenante dans le secteur agricole, de « cogestion » le mode de fonctionnement administratif mis en place dans les années 1960-1980 pour gérer les différents corps des services vétérinaires. À l’exemple d’autres corps de hauts fonctionnaires, on pourrait plus justement parler de technostructure triomphante. L’aspect informatif de cette partie est primordial : présentation des statuts des corps depuis 1880, des déroulements de carrière, du syndicalisme professionnel. Le dernier chapitre se clôt sur l’espoir que la nouvelle dénomination d’inspecteurs de la santé publique vétérinaire va permettre aux vétérinaires inspecteurs de sortir du « stéréotype Daktari » et de trouver enfin une identité nouvelle en accord avec leur statut de corps d’encadrement supérieur de l’État.

255

Quatre annexes complètent l’ensemble. Une liste des acronymes, dont le monde agricole fait un usage immodéré. Un fort utile index des noms propres qui permet de retrouver les acteurs les plus et les moins connus de cette histoire. La liste des vétérinaires départementaux et directeurs des services vétérinaires de 1909 à 2005. Une liste de dates importantes dans l’histoire des services vétérinaires. La bibliographie citée en notes n’est pas reprise en fin d’ouvrage et n’est donc pas facile à consulter.

256

Au total, tel que présenté, le bilan de l’action des services vétérinaires est plus que favorable. Mais il est vrai que les défis auxquels est affrontée la politique sanitaire des animaux, avec les grandes épizooties contemporaines, se renouvellent en permanence et conduisent les agents des services départementaux à adapter leur action et leurs pratiques, pour une efficacité toujours plus grande, avec de réels succès en matière de santé publique. Un ouvrage utile, donc, à quiconque s’intéresse à la santé animale, ce volet de l’activité agricole dont les effets sur l’alimentation ou la santé publique, peuvent conduire à l’abondance comme prendre des allures de catastrophes.

257

Edgar Leblanc

Jean Vigreux et Serge Wolikow (dir.), Rouge et rose, deux siècles de socialismes européens, Dijon, eud, 2007, 288 p., 20 €

258

La création récente d’un parti socialiste européen est le résultat d’une « aventure politique » séculaire qui s’est déployée de manière empirique sur des territoires nationaux. Elle relève moins d’une recherche d’identité fondée sur une idéologie internationaliste, régionalisée sur le continent européen, que d’une stratégie de contre-pouvoir aux contours multiples. Les actes du colloque de Dijon de novembre 2003 sur le thème : « Les siècles des socialismes, perspectives européennes » confirment cette analyse.

259

Publiés sous un titre ambigu – car non expliqué – « Rouge et rose, deux siècles de socialismes européens », ils rassemblent dix-huit communications classées sous trois rubriques déséquilibrées. Une première partie, intitulée : « L’invention des socialismes », regroupe cinq contributions qui servent à justifier le cadre des « deux siècles de socialismes européens ». Sont traitées pêle-mêle, « l’expression du monde ouvrier », la « formation des partis socialistes » et l’écriture militante de l’histoire du socialisme. Il en ressort, entre autres, qu’il n’existe pas une corrélation bien établie entre le développement des organisations sociales (les syndicats ouvriers) et les organisations politiques (les partis socialistes).

260

La seconde partie, sous le titre « Patrimoine et socialisme, patrimoine socialiste », montre, à travers trois communications, comment un courant socialiste national (France, Royaume-Uni et Allemagne) a tenté, par des voies différentes, de se créer une identité patrimoniale. Si la France met en avant le « culte » de Léon Blum, comme le parti travailliste britannique se réfère à l’action de James Ramsey Mac Donald, le parti socialiste allemand fait le choix d’une approche « culturelle » pour « éduquer les masses ».

261

Sous le titre : « Europe et ailleurs : regards croisés », la troisième partie de l’ouvrage regroupe dix textes qui constituent un salmigondis. Son intérêt est de mettre en relief des spécificités nationales, telles l’exception française et l’usage « local » du socialisme, des situations et des contextes particuliers examinés sur des périodes courtes. Il en est ainsi de la contribution sur le socialisme dans les campagnes : « Socialisme européen et question paysanne : des ambiguïtés fondatrices » (p. 207-221). Les auteurs apportent des éclairages certes pertinents sur les socialismes européens mais on peut regretter la faiblesse de l’approche comparée et l’absence de références au temps de la Guerre froide pour analyser l’évolution des socialismes « occidentaux ».

262

Une bonne réflexion sur la difficulté d’écrire une histoire européenne du socialisme est donnée dans une introduction qui fournit une grille de lecture pour élargir le champ de la recherche sur la problématique du socialisme européen. Il apparaît qu’il conviendrait de mettre l’accent davantage sur l’hypothèse d’un idéal internationaliste européen (une identité socialiste européenne) que sur les enjeux nationaux, étudiés en considération d’une logique de « protestation sociale » ou de la recherche d’un « modèle de société ». Mais cette orientation implique de s’abstraire d’une écriture militante de l’histoire du socialisme et de considérer le continent européen dans son ensemble, avec ses contradictions, en particulier pendant les années de la Guerre froide.

263

Cet ouvrage est, somme toute, bien utile pour approfondir la connaissance des socialismes européens. Cependant, les auteurs ne sont pas parvenus à dégager pleinement l’évolution pluriséculaire annoncée sur les thèmes traités et à convaincre le lecteur de l’existence d’une perspective de « socialisme européen » et, à fortiori, de celle de la construction d’une « maison du peuple » socialiste pour rassembler des partis socialistes dont l’histoire est d’abord nationale. Le chantier devrait être relancé.

264

Gilbert Noël

Christian Estève, Histoire d’un leveur du Nord Cantal : François Chabrier (1816- ?), Editions C.-E., Champs sur Tarentaine, 2006, 497p, 32 €

265

C’est la lecture d’Hurlande le rebelle (1946) qui a donné à l’auteur l’idée de s’intéresser au personnage qui inspira le romancier Léon Gerbe. François Chabrier, dit l’Étendart, était un bandit fameux dans le Cantal du second tiers du xixe siècle. Ce colporteur né en 1816, spécialiste en banqueroutes frauduleuses et chef d’une active bande de faussaires, est la figure centrale du livre, et particulièrement de sa dernière partie. Le chapitre 16 en particulier inscrit l’ouvrage dans le courant polymorphe des biographies « mémorielles », attentives à la postérité de leur « héros ». Puisant dans la mémoire locale, Léon Gerbe a été aussi inspiré par des écrivains ruralistes de l’entre-deux guerres, comme Henri Pourrat, grand prix de l’Académie française pour Gaspard des Montagnes en 1931 ou bien Charles-Ferdinand Ramuz. Ces auteurs sublimaient la rusticité de leurs personnages et montraient un certain rejet du modernisme. En quelques pages très documentées, Christian Estève montre le cheminement littéraire et politique de Léon Gerbe, et nous fait comprendre pourquoi ce dernier a fait accéder François Chabrier au rang de « bandit au grand cœur ».

266

Mais, avant d’arriver à la légende, l’auteur nous livre une longue et minutieuse enquête sur Chabrier et ses complices. Chemin faisant, Christian Estève alimente l’épais dossier du déracinement et des migrations, de la délinquance rurale et de sa répression au xixe siècle. Il renforce l’image d’un Cantal rétif à l’État. Christian Estève explique ainsi que jusqu’au milieu du siècle l’aversion pour le métier des armes et l’insoumission, en suscitant une véritable industrie des faux passeports, des faux extraits d’état civil et des faux certificats, ont finalement contribué à répandre l’usage des faux dans le commerce. C’est avec un grand soin, une minutie parfois extrême, que l’auteur évoque les crimes, les poursuites, les jugements et les peines qui frappèrent Chabrier et ses complices. L’évocation détaillée des relations réelles et supposées de Chabrier, relations familiales, amitiés politiques, relations professionnelles et complicités par nature instables, n’emporte pas toujours la conviction et perd parfois le lecteur. Celui-ci sera plus à son aise dans les deux premières volumineuses parties qui préparent l’entrée en scène de François Chabrier. Dans une première partie (chap. 1 à 4), on découvre un arrondissement (Murat) isolé de montagne et d’habitat dispersé où la criminalité semble avoir été endémique. La réputation de la région en matière criminelle paraît déjà bien établie au xviiie siècle. L’opposition à la gendarmerie était constante au début du siècle suivant. Toutes les manifestations de violence sont passées en revue, violences familiales d’abord, avortements et infanticides, vengeances (incendies notamment) et menaces, violences physiques enfin. Conséquence logique de cette violence endémique, les arrestations étaient plus nombreuses dans cet arrondissement que dans le reste du département. À ces violences s’ajoutent les délits forestiers, les délits de chasse et les usurpations de communaux, et toute une masse de menus délits constatés partout. Tout cela se faisait dans un réel climat d’impunité. Dans la seconde partie (chap. 5 à 7), on découvre comment la tradition migratoire, notamment la plus importante tournée vers Paris, a pu parfois dégénérer en entreprises frauduleuses. C’est ici qu’apparaît la figure du « leveur ». Des colporteurs issus de cet arrondissement fondaient en effet sur les villes manufacturières, gagnaient la confiance de quelques négociants pour se faire livrer des marchandises puis disparaissaient. Accusés de banqueroutes frauduleuses, ces colporteurs étaient condamnés à 10-12 ans de travaux forcés. Les familles faisaient office de cellule de recrutement, les notaires fermaient les yeux sur l’origine de l’argent que drainait cette activité et le commerce local bénéficiait de cet afflux de numéraire. Les négociants qui voulaient recouvrer leurs créances se heurtaient à d’anciennes hypothèques. L’arrivée de l’huissier provoquait des rébellions. Les leveurs semblent avoir parfaitement maîtrisé les mécanismes financiers de leur temps. La manière dont le leveur construisait patiemment son crédit figure parmi les meilleures pages du livre.

267

François Chabrier, dont le physique et la prestance paraissent en avoir imposé, devint colporteur à 10 ou 11 ans, escroc à 20 ans, et fut condamné une première fois en 1836. Il recruta une dizaine de complices dans son pays et se mua en leveur. Les poursuites dont il fit l’objet en 1847 sont l’occasion de découvrir en détail toute l’organisation. Un autre personnage joue alors un rôle déterminant. Jean Rigaud, qui avait appris à fabriquer des faux passeports et appliqua le procédé aux effets de commerce. Les leveurs devenant faussaires lavaient des lettres de change avec des acides, puis changeaient dates, échéances, ordres et sommes. De là, ils se lancèrent dans une activité plus périlleuse encore avec la fabrication de fausse monnaie, de faux billets. La « bande des Auvergnats », trop ambitieuse, finit par être démantelée. Cependant, Chabrier échappa à la police et passa de nombreux mois à Condat sans être inquiété, en 1850-1851. L’impunité des leveurs fut alors cause de l’installation d’une gendarmerie dans cette localité. L’installation de la police répondait également à des objectifs politiques sur lesquels Christian Estève s’étend longuement. On souhaitait traquer les idées « socialistes », même si la majorité de la population s’était accommodée du nouveau régime. Dans ce contexte, Chabrier bénéficiait encore de la protection de nombreux habitants. Les chapitres 11 et 12 relatent le procès de Chabrier, finalement arrêté en 1855 et expédié au bagne de Brest. C’est à l’issue de son évasion et des nouvelles difficultés rencontrées pour l’arrêter que s’est bâtie sa légende. L’hostilité récurrente envers la gendarmerie de la part d’une population accoutumée à de menus délits forestiers et au braconnage compliqua la tâche du sous-préfet. Chabrier disparaît finalement après 1857 sans laisser de traces.

268

On reprochera à ce livre quelques longueurs, une précision parfois excessive, l’absence d’éléments de comparaison puisés hors du Cantal qui permettraient de mieux prendre la mesure de la criminalité, le défaut d’index, mais à la suite de quelques exemples prestigieux, il relance à sa manière le genre de la biographie judiciaire. Il rejoint aussi, indirectement, l’intérêt croissant des historiens pour la fraude et la contrebande, ainsi que pour la fabrication du faux monétaire dont témoignent de récentes publications et colloques (Gérard Béaur, Hubert Bonin et Claire Lemercier, Fraude, contrefaçon et contrebande de l’Antiquité à nos jours, Droz, Genève, 2006 et colloque des 11-12 avril 2008 à Bordeaux, sur La fabrique du faux monétaire : objet historique et usages sociaux du Moyen Âge à nos jours).

269

Jérôme Luther Viret

Rémy Pech, et Jules Maurin, 1907. Les Mutins de la République. La révolte du Midi viticole, préface de Maurice Agulhon, Toulouse, Privat, 2007, 329 p.

270

Rémy Pech et Jules Maurin, deux des principaux spécialistes du soulèvement viticole de 1907, s’intéressent ici à l’un des épisodes les plus spectaculaires de la révolte « des gueux » : la fameuse mutinerie du 17e régiment d’infanterie de Béziers-Agde. Jules Maurin, dans la première partie du livre, rappelle les faits. Le 20 juin 1907 au soir, c’est-à-dire au paroxysme de la crise (la veille, cinq personnes ont trouvé la mort dans une fusillade à Narbonne), une partie des soldats du 17e ri stationné à Agde refusent de regagner leur cantonnement et se dirigent vers Béziers. Le général Lacroisade se porte à leur rencontre à la tête d’un régiment et d’une escorte de gendarmes montés ; il tente, en vain, de leur barrer la route. Vers 5 heures du matin, les mutins (ils sont plusieurs centaines, les estimations variant selon les sources) font leur entrée dans Béziers. Le soir, à la suite de pourparlers avec les autorités militaires, pourparlers auxquels participe le comité de défense viticole, ils se rendent à la caserne Saint-Jacques et remettent armes et munitions. Pour aussitôt ressortir, car on leur a donné quartier libre. Le régiment, de retour à Agde le 22, est acheminé sous bonne escorte jusqu’à Gap. Les soldats qui ont pris part à la mutinerie sont alors dirigés vers Villefranche-sur-Mer. Ils embarquent sur deux croiseurs, traversent la Méditerranée, et achèvent leur périple dans le sud-tunisien, à Gafsa, où ils finiront pour la plupart leur temps de service.

271

Toujours dans la première partie de l’ouvrage, Jules Maurin fournit un certain nombre de clés qui permettent de comprendre ce qui a rendu possible cet acte de rébellion collective. Il souligne en particulier l’impact des réformes de 1872 et 1873 sur l’organisation de l’armée : le recrutement du contingent est désormais très local. La multiplication des casernements au début de la Troisième République a également contribué à renforcer la présence de l’armée dans les villes de province. Le temps de l’insoumission généralisée est bien révolu. Chaque cité vit en symbiose avec son régiment. Les soldats du 17e, par exemple, sont dans leur immense majorité originaires du Bitterois. Par conséquent ils ne pouvaient rester indifférents à un mouvement de révolte dont la dimension unanimiste a été mainte fois soulignée (beaucoup sont d’ailleurs viticulteurs). Les témoignages présentés dans la deuxième partie du livre révèlent combien les soldats, en dépit de leur incorporation, restaient proches, physiquement, de leur milieu d’origine : plusieurs émeutiers retrouvent, dans les rues de Béziers qu’ils ont investies, qui un cousin, qui un ami, qui un parent proche…

272

L’essentiel de l’ouvrage (deuxième partie : « La voix des mutins ») est constitué d’une série de neuf témoignages écrits ou oraux – la plupart spontanés, quelques-uns suscités – de mutins du 17e ri. Cette source, agrémentée des notes et commentaires de Rémy Pech, est d’une richesse exceptionnelle. Et elle n’intéresse pas seulement l’histoire de la révolte du Midi. Les chercheurs qui travaillent sur la question du rapport à l’écriture dans les milieux populaires y puiseront de quoi nourrir leur réflexion. Il s’est en effet trouvé, parmi les vignerons, artisans ruraux, petits employés impliqués dans la mutinerie, plusieurs témoins qui, spontanément, voulurent fixer leurs souvenirs. Et ce à des fins strictement personnelles. Le fait, en lui-même, dénote une disposition, apparemment pas si exceptionnelle, à l’écriture autobiographique (on aurait aimé en savoir un peu plus sur les conditions dans lesquelles ces manuscrits à usage privé furent découverts). Élie Castan, fils de viticulteur et viticulteur lui-même a tenu, durant toute la durée de son exil à Gafsa un cahier intime (Cahiers de monologues fait à Gafsa). Joseph Batut, manutentionnaire, tenait lui aussi un journal, tout comme Georges Durand, bourrelier dans le civil (qui consacrait l’essentiel de ses journées à s’approvisionner en viande, légumes, œufs, pigeons, etc. dans les gourbis de Gafsa, et relate avec force détails cette quête de nourriture qui tourne à l’obsession). Edmond Moulières, viticulteur, a rédigé en six jours un « cahier journal » dans lequel il raconte une année de service militaire. C’est pour ses parents qu’il écrit, et aussi pour pouvoir se remémorer, plus tard, ses années de jeunesse. Le mal du pays, l’ennui peut-être, le sentiment en tout cas d’avoir vécu une aventure exceptionnelle expliquent en partie ce désir d’écriture.

273

Ces textes, cela va de soi, nous informent d’abord sur la manière dont les acteurs de la mutinerie des 20 et 21 juin 1907 vécurent cet événement. Sur le rapport des hommes de troupe à l’autorité militaire. Sur le mode de fonctionnement, enfin, de l’institution militaire (les mutins, après leur reddition, baignèrent dans un régime de totale incertitude propice aux rumeurs, et fort pénible à vivre). Mais d’autres lectures sont possibles. Pour ne s’en tenir qu’à un seul exemple, on décèle chez plusieurs auteurs une vraie curiosité géographique : ils notent consciencieusement le nom des localités traversées lors du périple entre Agde et Gap. Certains se révèlent extrêmement sensibles aux paysages qu’ils découvrent (« Nous sommes épatés du paysage » écrit Edmond Moulières à l’approche de Sfax ; et il consacre tout un paragraphe au paysage, « désolé et superbe », des environs de Gafsa). Les différents auteurs, surtout, font part de leurs impressions au contact de Gafsa. Ils décrivent ses monuments, ses habitants, leurs demeures, leurs coutumes, leurs manières de table… Toutes ces annotations permettent de reconstituer le regard porté par des hommes du contingent sur le monde colonisé. Georges Durand, bien qu’essentiellement préoccupé de s’approvisionner en aliments, est un observateur attentif des mœurs locales. Il n’est pas insensible à la coquetterie des jeunes « mouquères ».

274

La troisième et dernière partie du livre traite de l’abondante production journalistique, politique et littéraire suscitée par l’événement. Rémy Pech procède à la déconstruction de trois mythes associés à la mutinerie de juin 1907. Trois mythes qui se sont enracinés dans la mémoire sociale des familles et des villages. Le régiment ne s’est pas rebellé parce qu’il refusait de tirer sur la foule des manifestants. Les mutins n’ont pas eu à endurer, à Gafsa, un régime particulièrement cruel ou vexatoire. Enfin les hommes du 17e n’ont pas été délibérément envoyés à la mort en 1914. La constitution d’un corpus de textes – de chansons notamment – évoquant la mutinerie permet de mieux comprendre comment la mémoire de l’événement a cheminé jusqu’à nous.

275

François Ploux

Xavier Walter, Paysan militant. Jacques Le Roy Ladurie (1925-1940), Paris, Éditions François-Xavier de Guibert, 2008, 1014 pages, 45 €

276

C’est un livre volumineux que nous livre ici Xavier Walter, ancien collaborateur d’Alain Peyrefitte, sur une partie du parcours militant de Jacques Le Roy Ladurie, figure centrale du syndicalisme agricole français de l’entre-deux-guerres avant de devenir, durant cinq mois de l’année 1942, ministre de l’Agriculture sous Vichy puis député sous la IVe République. Nul doute que l’ouvrage satisfera toux ceux qui avaient pu légitimement rester sur leur faim à la lecture des Mémoires du même personnage publiées il y a une dizaine d’années (Jacques Le Roy Ladurie, Mémoires (1902-1945), édition établie par Anthony Rowley et Emmanuel Le Roy Ladurie, Paris, Flammarion / Plon, 1997, 498 p.). Fondé sur l’utilisation systématique des très riches archives de Jacques Le Roy Ladurie, le livre de Xavier Walter se présente comme une chronique très dense de l’engagement militant de Jacques Le Roy Ladurie de 1925, date de son entrée dans le Syndicat agricole du Calvados, à l’avènement de la Seconde Guerre mondiale.

277

Né en mars 1902, dans une famille bourgeoise d’origine normande, Jacques Le Roy Ladurie y baigne dans une sourde hostilité à l’égard de la République et y reçoit une solide éducation catholique. Ses études le conduisent à l’École supérieure d’Angers, annexe des facultés catholiques de l’Ouest, où il entre en 1920. Ainsi s’affirment des préoccupations d’ordre agricole qui le mènent quelques années plus tard, en 1924, à reprendre le domaine de Villeray, au sud de Caen, qui appartient à sa famille maternelle depuis plusieurs générations. Rapidement, il s’engage dans le syndicalisme agricole animé par des convictions agrariennes et un catholicisme social puissants. L’homme ne manque ni d’énergie, ni d’audace, c’est le moins que l’on puisse dire. Il construit sa notoriété dans les campagnes normandes sur son extrême disponibilité et sa capacité à se poser en défenseur des intérêts de la paysannerie locale notamment par le biais d’une propagande très active menée à coups de réunions et de multiples articles de presse dans le journal syndical Mait’Jacques. Sa désignation comme secrétaire général de la nouvelle Union des syndicats agricoles du Calvados (usac) en 1928 puis son élection à la Chambre d’agriculture du Calvados, en 1930, traduisent la légitimité acquise et le projettent vers de nouvelles responsabilités. Sans forcément y insister, l’ouvrage de Xavier Walter permet de rendre compte du processus de construction d’une légitimité socio-politique dans le monde rural. S’il renvoie encore à la logique de distinction sociale qui sous-tend l’autorité de la notabilité traditionnelle, le processus en cours souligne les vertus d’un engagement militant qu’imposent désormais les aspirations croissantes de la paysannerie.

278

Les années 1930 donnent une nouvelle dimension à l’action de Jacques Le Roy Ladurie qui s’affirme comme une personnalité majeure du syndicalisme agricole à l’échelon national. Tandis que le monde rural traverse une crise économique redoutable qui suscite un fort mécontentement, il s’insère dans des réseaux relationnels de plus en plus importants et variés, trouvant un appui précieux en son frère Gabriel, administrateur de la puissante banque d’affaires Worms, qui lui ouvre son carnet d’adresse et sait trouver les financements nécessaires au développement des organisations agricoles qu’il dirige. Jacques Le Roy Ladurie tisse alors des relations amicales et professionnelles avec des personnalités fort différentes, du comte de Paris à Émile Roche ou Anatole de Monzie, témoignant d’un relatif éclectisme qui le singularise. Son intervention à la tribune du xve congrès national des syndicats agricoles à Lille, en novembre 1931, montre qu’il a été remarqué par les dirigeants de l’Union centrale des syndicats agricoles (ucsa) encore structurellement liée à la vieille Société des agriculteurs de France (saf) de la rue d’Athènes. Mais, rapidement, l’intéressé piaffe d’impatience devant le fonctionnement très aristocratique de la saf. Il entend secouer la vieille maison au moment même où celle-ci se trouve profondément déstabilisée par la crise qui touche ses organismes financiers et qui fragilise tout l’édifice syndical. Jacques Le Roy Ladurie participe de manière déterminante à l’assainissement financier nécessité par cette situation ce qui lui permet d’accroître son influence. Désormais, il agit résolument en faveur d’une séparation formelle entre la saf et l’ucsa et joue un rôle décisif dans la transformation de cette dernière en Union nationale des syndicats agricoles (unsa) en mars 1934. Nommé secrétaire général, Jacques Le Roy Ladurie en est le véritable homme fort même s’il doit composer avec des résistances internes. Avec Louis Salleron, l’idéologue du corporatisme, avec Rémy Goussault, il engage l’organisation syndicale vers de nouvelles perspectives afin de conforter la prééminence du syndicalisme agricole au détriment des activités économiques et financières. Le déplacement du siège de l’organisation de la rue d’Athènes à la rue des Pyramides, siège de la puissante Association générale des producteurs de blé (agpb), symbolise les transformations qu’il a réussies, avec d’autres, à imposer. Sur tous ces points, Xavier Walter nous livre des informations de première importance permettant de comprendre les enjeux et les stratégies parfois conflictuelles qui déterminent les évolutions du syndicalisme agrarien.

279

Fort de ce rôle croissant, Jacques Le Roy Ladurie travaille à donner au syndicalisme agricole toute sa puissance dans une situation économique et politique de plus en plus angoissante. La mobilisation de la paysannerie dans une action protestataire et revendicatrice s’inscrit en premier lieu dans cette stratégie qui vise à donner une place essentielle au syndicalisme agricole dans l’ordre politique et social. Il entretient alors de solides relations avec Dorgères dont le mouvement agite les campagnes de l’Ouest du pays. Les deux hommes animent conjointement de nombreux rassemblements paysans et leurs relations très cordiales traduisent la conjonction d’intérêts qui les unit alors. Ils jouent tous deux un rôle essentiel dans la constitution, à l’été 1934, du Front paysan. À leur instigation, la mobilisation paysanne s’inscrit dans les horizons d’une action aux finalités politiques de plus en plus évidentes. Au moment où la réforme de l’État devient une thématique centrale du débat politique français, les deux hommes entendent œuvrer à l’instauration d’une République corporative bien éloignée du modèle républicain.

280

En mai 1937, la tenue du congrès de l’unsa à Caen consacre l’autorité de Jacques Le Roy Ladurie et l’apogée de son influence. Parmi tous les discours tenus lors de ce congrès à vocation unanimiste, le sien, portant sur la nécessité et les moyens d’une politique authentiquement paysanne, est un des plus remarqués. Dans un contexte politique très tendu, marqué par les répercussions de la victoire du Front populaire, l’unsa s’est engagée dans la voie d’une opposition puissante à la nouvelle majorité politique, travaillant sur le terrain à structurer les résistances aux grèves agricoles (voir David Bensoussan, « L’unsa face au Front populaire » dans Gilles Morin, Gilles Richard, Les deux France du Front Populaire, Paris, L’Harmattan, 2008, 416 p.). Jacques Le Roy Ladurie est alors l’objet de multiples attaques à gauche où on le décrit comme un homme d’Action française, « aux ordres du vicomte Dorgères », représentant d’un fascisme rural qui menace la République. Parallèlement, sa stratégie syndicale et, surtout, les modalités de sa prise de pouvoir lui valent un certain nombre d’inimitiés au sein même de l’unsa. L’avènement de Joseph Boulangé à la présidence de l’organisation, en juin 1937, semble marquer à terme un déclin de son influence tandis que la rupture avec Dorgères devient effective. Alors que se profile la guerre, les contacts qu’il a un temps avec Gaston Bergery, leader du parti frontiste, lui valent une campagne de presse haineuse dont les échos se font sentir jusqu’au sein de l’unsa. Jacques Le Roy Ladurie apparaît désormais en retrait au moment où éclate la guerre qui clôt la période étudiée par l’auteur.

281

À travers l’évocation de ce parcours militant, l’ouvrage de Xavier Walter présente donc un grand intérêt pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du syndicalisme agricole et, plus largement, à l’histoire du monde rural et paysan français. L’apport des archives de Jacques Le Roy Ladurie s’avère ici particulièrement précieux tant sur les évolutions du syndicalisme agrarien que sur les difficultés rencontrées par l’agriculture française dans les années 1930. On regrettera simplement que le souci de l’analyse ne l’ait pas plus souvent emporté et imposé un tri plus sélectif dans la profusion des comptes rendus d’articles de presse qui aurait permis d’alléger l’ouvrage et ainsi sa lecture. Enfin, la sympathie évidente de l’auteur à l’égard de son sujet le conduit parfois à des prises de position personnelles qui, à trop vouloir discréditer les adversaires de Jacques Le Roy Ladurie, finissent par gêner la lecture d’un ouvrage pourtant riche d’informations.

282

David Bensoussan

Xavier Arnauld de Sartre, Fronts pionniers d’Amazonie. Les dynamiques paysannes au Brésil, Paris, cnrs Éditions, 2006, 223 p.

283

L’ouvrage de Xavier Arnauld de Sartre porte sur un des fronts pionniers les plus actifs de la planète : l’Amazonie brésilienne et, plus précisément, sa partie orientale le long de la mythique route Transamazonienne. Mais il ne s’agit pas d’une énième monographie sur l’expansion agricole brésilienne. Le parti pris par l’auteur et de montrer comment, au travers des pratiques et transformations de l’agriculture familiale, logiques sociales et territoriales se combinent pour produire du territoire mais aussi de nouveaux rapports à l’espace. L’approche est donc clairement pluridisciplinaire puisque l’auteur manie avec aisance les concepts de la géographie, de la sociologie et de la démographie. Les questions posées dès introduction sont doubles : quelles sont les logiques sociales de l’évolution des fronts pionniers ? Assiste-t-on à la construction d’un monde rural en arrière de ces fronts pionniers ? Au cours des 5 chapitres de l’ouvrage, l’auteur s’appuie sur une impressionnante collection d’entretiens, dont certains sont relatés parfois assez longuement, avec les acteurs locaux : colons arrivés à diverses époques lors de l’ouverture de la route mais aussi leurs enfants.

284

Le premier chapitre est consacré aux politiques de colonisation agricole au Brésil. Il montre comment des « terres sans hommes » se révèlent en fait chargées d’histoire, comment la colonisation de l’Amazonie est finalement une entreprise de modernisation conservatrice largement fondée sur des processus violents et inégalitaires. Les notions de front pionnier sont explorées à la lumière des rôles décisifs des migrations et mobilités des agriculteurs familiaux ainsi que des politiques publiques de mise en valeur. Les changements récents de l’une et l’autre expliquent l’intérêt renouvelé des études pour cette région dans le cadre, par exemple, de mise en œuvre d’expériences de développement durable.

285

Le deuxième chapitre s’intéresse à la diversité des logiques sociales de gestion du milieu et l’évolution des fronts pionniers amazoniens. L’auteur analyse la succession des différents types d’agriculteurs familiaux et insiste sur la coexistence de ces différents types de paysannats dans les fronts pionniers. Deux types principaux sont décrits : les agriculteurs « occasionnels » mus par des opportunités ou des contraintes offertes par le milieu ; d’autre part des logiques de reproduction sociale de type paysan dans un contexte extensif ; « la migration paysanne apparaît, du point de vue de la famille, durable – même si elle implique une déforestation ».

286

Le troisième chapitre est consacré à la manière dont les jeunes surmontent ou s’adaptent à la crise de l’agriculture paysanne. Cette crise n’est pas générale et ne se traduit pas par un exode rural massif (il ne touche qu’un tiers des jeunes). Les entretiens biographiques menés par l’auteur lui permettent de décortiquer les rapports qu’entretiennent les jeunes avec les milieux urbains et ruraux et comment certains d’entre eux construisent une contestation du modèle paternaliste traditionnel.

287

Le quatrième chapitre pose la question du bouleversement de la famille paysanne : ce changement passe par la redéfinition des rôles à l’intérieur de la famille, l’émergence de la jeunesse et la renégociation de la place de l’épouse dans la famille. « La séparation des sphères domestiques et économique traduit bien une certaine modernisation de la famille paysanne ». Elle passe d’abord par les jeunes agriculteurs et les jeunes filles. L’étude des stratégies matrimoniales montre un recentrage sur le couple et permet à l’auteur de poser l’hypothèse de la naissance de la famille moderne dans les fronts pionniers, phénomène illustré par le passage des « enfants patrimoine » aux « enfants individus ».

288

Le dernier chapitre traite spécifiquement des jeunes agriculteurs, des sujets en émergence selon l’auteur, emblématiques des transformations socio-spatiales à l’œuvre dans les fronts pionniers. La typologie des fils et filles de colons permet de définir 6 types de profils entre agriculture paysanne et entrepreneurs capitalistes montrant la variété des itinéraires et la mosaïque identitaire. L’auteur conclue sur la stabilisation et la ruralisation du front pionnier, la consolidation et l’émergence d’une nouvelle région agricole en interrelation étroite avec les villes comme l’illustre la pluriactivité ville-campagne. Les progrès de l’éducation et la place importante qu’elle prend dans les stratégies familiales témoigne aussi du rôle croissant de l’État qui accompagne désormais ces transformations ; au Brésil, « la région transamazonienne est en train de devenir la troisième région dont l’économie est fondée sur l’agriculture familiale ». Cependant, d’autres logiques coexistent en Amazonie et peuvent être des menaces pour cette « modernisation alternative et diversifiée » : expansion du front du soja, reprise des grands aménagements routiers et hydroélectriques, etc.

289

Comme l’écrit Hervé Théry dans la préface de l’ouvrage, « il s’agit d’une étude solide, argumentée et nuancée […] qui intègre bien à la géographie régionale les concepts et outils de la sociologie » comme la thèse dont est extrait l’essentiel de l’ouvrage et qui « a été reconnu à la fois en géographie et en sociologie ». L’étude attentive des travessões de la Transamazonienne ne doit cependant pas faire oublier que d’autres configurations socio-spatiales existent en Amazonie : grands projets de colonisation publiques (Rondônia) ou privés (Mato grosso), grandes propriétés d’élevage (Para) ou de cultures capitalistes (Mato Grosso), colonisation spontanée, etc. L’étude de Xavier Arnaud de Sartre est cependant un modèle de rigueur et de précision dont les grandes lignes pourront être reprises pour d’autres régions de même nature.

290

Vincent Dubreuil

Titres recensés

  1. Alain Ferdière, François Malrain, Véronique Matterne, Patrice Méniel et Anne Nissen-Jaubert (avec la collaboration de Bénédicte Pradat), Histoire de l’agriculture en Gaule. 500 av. J.-C. – 1000 apr. J.-C., Paris, Errance, 2006, 231 p.
  2. Corinne Beck, Renaud Benarrous, Jean-Michel Derex, Alain Gallicé (dir.), Les Zones humides européennes : espaces productifs d’hier et d’aujourd’hui. Actes du premier colloque international du Groupe d’Histoire des Zones Humides, Le Blanc, 21-23 octobre 2005, Aestuaria. Culture et développement durable, Collection Histoire et terres humides, Cordemais, Estuarium, 2007, 515 p., 30 €
  3. Annie Antoine et Dominique Marguerie (dir.), Bocages et Sociétés. Actes du colloque organisé à l’Université de Rennes 2 en septembre 2004, Rennes, pur, 2007, 512 p.
  4. Aline Durand (dir.), avec la collaboration technique de L. Maggiori, Plantes exploitées, plantes cultivées. Culture, techniques et discours. Études offertes à Georges Comet, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, Cahier d’Histoire des Techniques, t. 6, 2007, 177 p., 20 €
  5. Philip Ditchfield, La Culture matérielle médiévale. L’Italie méridionale byzantine et normande, Rome, 2007, Bibliothèque de l’École française de Rome, n° 373, 753 p.
  6. Dany Barraud, Florent Hautefeuille et Christian Rémy (dir.), Résidences aristocratiques, résidences du pouvoir entre Loire et Pyrénées (xe-xve siècles). Recherches archéologiques récentes, actes du colloque du même nom (Pau, 3-5 octobre 2002), Archéologie du Midi Médiéval, n°4, 2006
  7. Château Gaillard 22. Études de castellologie médiévale : château et peuplement (textes réunis par Peter Ettel, Anne-Marie Flambard Héricher, T. E. McNeil), actes du colloque de Voiron (Isère, août-septembre 2004), Caen, publications du Crahm, 2006, 373 p., 44,52 €
  8. Mireille Mousnier, L’Abbaye cistercienne de Grandselve et sa place dans l’économie et la société méridionales (xiie-xive siècles), Toulouse, cnrs-Université de Toulouse-Le Mirail, 2006, 498 p. (coll. « Méridiennes »)
  9. Samuel Leturcq, Un Village, la terre et ses hommes. Toury en Beauce (xiie-xviie siècle), Paris, cths, 2007, 565 p., 35 €
  10. Prisca Lehmann, La Répression des délits sexuels dans les États savoyards. Châtellenies des diocèses d’Aoste, Sion et Turin, fin xiiie-xve siècle, Cahiers Lausannois d’Histoire Médiévale, vol. 39, Lausanne, 2006, 409 p., 24 €
  11. Jean-Marie Yante, À l’Approche d’une autre ruralité. Campagnes et travail non agricole du bas Moyen Âge à 1914, Bruxelles, Archives et Bibliothèques de Belgique, n° spécial 72, 2004, 290 p.
  12. Bruce M.S. Campbell and Ken Bartley, England on the eve of the Black Death. An atlas of lay lordship, land and wealth, 1300-49, Manchester University Press, 2006, £ 120
  13. Lionel Dumond, Stéphane Durand et Élie Pélaquier (dir.), Cadastres et paysages. Actes de la journée d’étude du 15 octobre 2005, Liame n° 14, 152 p., 16 €. À commander au Service des publications de l’université de Montpellier iii : <http:// publications. univ-montp3. fr>.
  14. Gérard Le Bouëdec, François Ploux, Christophe Cérino et Aliette Geistdoerfer (dir.), Entre terre et mer. Sociétés littorales et pluriactivités (xve-xxe siècle), Actes du colloque tenu à l’Université de Bretagne Sud-Lorient, 17-19 octobre 2002, Rennes, pur, 2004, 391 p., 22 €
  15. Jean-René Trochet, Les Maisons paysannes en France et leur environnement (xve-xxe siècles), Paris, Créaphis, 2006, 605 p., 35 €.
  16. James Collins, La Bretagne dans l’État royal. Classes sociales, états provinciaux et ordre public : de l’Édit d’union à la Révolte des Bonnets Rouges, publié sous la direction de Gauthier Aubert et Philippe Hamon, Rennes, pur, 2006, 392 p., 22 €
  17. Antoine Follain, Le Village sous l’Ancien Régime, Paris, Fayard, 2008, 609 p., 27 €
  18. Pierre Morlon et François Sigaut, La Troublante histoire de la jachère. Pratiques des cultivateurs, concepts de lettrés et enjeux sociaux, Educagri / Quae, 2008, 325 p., 29 €
  19. Geneviève Gavignaud-Fontaine et Gilbert Larguier, Le Vin en Languedoc et en Roussillon. De la tradition aux mondialisations, xvie-xxie siècle, Canet, Editions Trabucaire, 2007, 309 p., 20 €
  20. Fabrice Mauclair, La Justice au village. Justice seigneuriale et société rurale dans le duché-pairie de La Vallière (1667-1790), Rennes, pur, 2008, 20 €
  21. Michaël Bermond et Jérôme Luther Viret (dir.), Société, pouvoirs et politique dans les campagnes, Enquêtes rurales, n° 11, Presses universitaires de Caen / Maison de la Recherche en Sciences Humaines, 2007, 174 pages, 20 €
  22. Saverio Russo, et Biagio Salvemini, Ragion pastorale ragion di Stato. Spazi dell’allevamento e spazi dei poteri nell’Italia di età moderna, Rome, Viella, 2007, (« I libri di Viella, 64), 222 p., 20 euros, Viella : Libreria editrice, 00198 Roma, via delle Alpi, 32.
  23. Philippe Meyzie, La Table du Sud-Ouest et l’émergence des cuisines régionales (1700-1850), Rennes, pur, 2007, 428 p., 22 €
  24. Thierry Bressan, Serfs et mainmortables en France au xviiie siècle. La fin d’un archaïsme seigneurial, Paris, l’Harmattan, 2007, 385 p., 31,50 €
  25. Gilles Platret, Les Loups dans l’Histoire de Bourgogne, Chagny, La Voix des Siècles, 2007, 203 p. Frédéric Gaultier, La Bête du Val de Loire, Saint-Cyr-Sur-Loire, Alan Sutton, 2007, 157 p.
  26. Philippe Bernouis, Daniel Dufournier, et Yannick Lecherbonnier, Céramique architecturale en Basse-Normandie. La production de briques et de tuiles xixe-xxe siècles, Cabourg, Association Histoire et Patrimoine Industriel en Basse-Normandie, Éditions Cahiers du Temps, 144 p. + 1 cd, 25 €
  27. Amicale du Conseil général vétérinaire, Histoire des services vétérinaires français, ouvrage collectif réalisé sous l’égide du Conseil général vétérinaire, Ministère de l’agriculture et de la pêche, 251 rue de Vaugirard, 75732 Paris Cedex 15, novembre 2006, 477 p.
  28. Jean Vigreux et Serge Wolikow (dir.), Rouge et rose, deux siècles de socialismes européens, Dijon, eud, 2007, 288 p., 20 €
  29. Christian Estève, Histoire d’un leveur du Nord Cantal : François Chabrier (1816- ?), Editions C.-E., Champs sur Tarentaine, 2006, 497p, 32 €
  30. Rémy Pech, et Jules Maurin, 1907. Les Mutins de la République. La révolte du Midi viticole, préface de Maurice Agulhon, Toulouse, Privat, 2007, 329 p.
  31. Xavier Walter, Paysan militant. Jacques Le Roy Ladurie (1925-1940), Paris, Éditions François-Xavier de Guibert, 2008, 1014 pages, 45 €
  32. Xavier Arnauld de Sartre, Fronts pionniers d’Amazonie. Les dynamiques paysannes au Brésil, Paris, cnrs Éditions, 2006, 223 p.

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2008 (Vol. 29), p. 189-273.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2008-1-page-189.htm


Article précédent Pages 189 - 273 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback