Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2008/1 (Vol. 29)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 274 - 279 Article suivant

Un village en Languedoc : La Chronologiette de Pierre Prion (1744-1759), texte inédit, présenté et annoté par Jean-Marc Roger, présentation historique par Emmanuel Le Roy Ladurie, Paris, Fayard, 2007, 454 pages, 26 €

1

Le manuscrit de Pierre Prion (1687-1759), rédigé de 1744 à 1759 et conservé à Aubais (Gard), a déjà été utilisé par plusieurs historiens, notamment Émile-G. Léonard en 1941 (Émile-G. Léonard, Mon village sous Louis XV d’après les mémoires d’un paysan, Paris, puf, 1941, vii-351 p.). Ce document, la « Chronologiette » selon l’expression de Prion lui-même, est désormais disponible pour les chercheurs et le grand public. Il prend la suite d’un autre manuscrit, relatif aux années 1687-1744, découvert par Orest Ranum dans l’Aveyron, et édité dès 1985 (Pierre Prion, scribe, présenté par Emmanuel Le Roy Ladurie et Orest Ranum, Paris, Gallimard-Julliard, collection « Archives », 1985, 174 p.). Contrairement à cette première partie, autobiographique, rédigée d’un bloc vers 1743-1744, le présent texte a été écrit « en direct » (ou presque, car parfois son auteur revient de manière un peu désordonnée sur des événements qu’il a oublié de notifier dans l’ordre chronologique de leur déroulement). Dans la Chronologiette, Prion, vieillissant, se préoccupe moins de sa personne qu’auparavant et se concentre surtout sur la société rurale qui l’entoure, à Aubais, petite bourgade de Vaunage, sur la rive gauche du Vidourle, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Nimes.

2

L’ouvrage commence par une longue introduction d’Emmanuel Le Roy Ladurie. L’historien emprunte à certains de ses précédents travaux, réutilisant notamment des pans de la présentation du premier manuscrit de Prion, édité avec Orest Ranum en 1985. Cependant, il les enrichit en tenant compte des acquis récents de la recherche. Ainsi, plusieurs nouvelles pages concernent des considérations climatiques. Il est vrai que le manuscrit de Prion s’y prête tout particulièrement, avec ses omniprésentes indications d’ordre météorologique, au nombre de 133 au total. Emmanuel Le Roy Ladurie évoque également la langue du manuscrit, écrit en français. Ceci lui donne l’occasion d’intégrer d’importantes mises à jour sur l’abbé Fabre, l’un des plus grands écrivains de langue occitane, qui a résidé à Aubais en tant que vicaire de janvier 1753 à août 1755, ce qui lui vaut d’être plusieurs fois mentionné dans la Chronologiette. À cette occasion, Emmanuel Le Roy Ladurie adhère à propos de Fabre et de Prion au concept de « Lumières catholiques », récemment développé dans sa thèse par Danielle Bertrand-Fabre. Prion est en effet un catholique, mais il est empreint de tolérance, et même ouvert aux amitiés avec des protestants, qu’il ne se prive pas malgré tout de critiquer et railler. Il est représentatif des intellectuels de village de son époque. Ce n’est pas un paysan comme a pu l’écrire Émile-G. Léonard. Certes, en tant que domestique du marquis d’Aubais, il se considère comme un déclassé, car il est le fils d’un notable, notaire à Réquista (Aveyron). Cependant, ayant quitté son Rouergue natal, et après quelques pérégrinations, il est tout de même de 1712 à 1759 secrétaire au château d’Aubais, où il a accès à la bibliothèque considérable du marquis, fin lettré et historien ! Là, il est en contact avec des dizaines de milliers de volumes, ainsi qu’avec les nombreux érudits de passage. C’est donc un bon autodidacte, dont la culture provient de la consultation de dictionnaires, ainsi que l’indiquent certaines de ses annotations. C’est, selon l’expression des historiens des mentalités, un « intermédiaire culturel » entre les élites et le monde paysan. Copiste et, à vrai dire, homme à tout faire du marquis, il est à la fois intellectuel et manuel, comme l’attestent les diverses tâches qui lui sont confiées par son maître. Scribe du marquis, il est aussi greffier consulaire (1746-1750) et greffier aux ordinaires de justice. À partir de l’âge de 57 ans, alors définitivement sédentarisé, il commence à écrire pour son propre compte, simultanément à ses activités professionnelles. Il rédige alors sa « Chronologiette », une source importante pour l’histoire rurale du Languedoc au milieu du xviiie siècle, enfin accessible intégralement et directement, sans l’intermédiaire jusque là inévitable du livre d’Émile-G. Léonard.

3

Après cette présentation, Jean-Marc Roger approfondit en établissant une bonne biographie ainsi qu’un état des manuscrits de Prion, suivis d’une note sur le marquis d’Aubais. Puis il livre in extenso le texte de la Chronologiette. Seules quelques digressions, jugées comme s’intégrant mal dans la narration chronologique de l’auteur, ont été reportées en annexes, avec son testament. Les notes sont très nombreuses (74 pages !). Le choix éditorial les positionne en fin de volume, ce qui nécessite, pour le lecteur qui souhaite une étude approfondie et critique, d’incessants va-et-vient entre pages de texte et pages de notes. Il y a cependant des indications supplémentaires in texto entre crochets, qui font d’ailleurs souvent double emploi avec les notes ou évoquent des éléments assez secondaires. Les annotations ne sont pas toutes du même niveau de précision : certaines expliquent et apportent de réels éclairages à la compréhension du manuscrit original. D’autres ne servent qu’à souligner certaines phrases de Prion. Ceci s’explique sans doute parce que de nombreuses allusions, en général non dénuées d’ironie, souvent misogyne, ne sont pas explicites pour le lecteur actuel, et même probablement pour tout contemporain du siècle des Lumières qui ne serait pas familier des « potins » intrinsèques au microcosme local. Jean-Marc Roger a en tout cas le mérite de fournir de nombreuses orientations bibliographiques, à jour et de qualité, au lecteur souhaitant approfondir telle ou telle question. Les faits rapportés par Prion sont en effet mis en relation avec une multitude d’ouvrages et d’articles sur l’histoire des environs d’Aubais, anciens comme ceux de Léon Ménard ou très récents comme ceux d’Anny Herrmann ou de Jean-Marc Roger lui-même. Ceci témoigne de l’existence aujourd’hui d’un groupe de chercheurs très actifs dans l’étude de la Vaunage à l’époque moderne, dont certains préparent d’ailleurs la publication d’autres textes de Pierre Prion.

4

Le livre de raison de Prion consiste en un texte assez volumineux (plus de 230 pages, correspondant à environ 250 folios de manuscrit), d’une quantité cependant très inégale selon les années, avec même des interruptions dans la rédaction durant plusieurs semaines ou mois, et quelques passages lacunaires. Il mêle aux événements locaux toutes sortes de digressions sur la nature, l’astronomie, la géographie, etc. Il en ressort que Prion s’informe par ses observations au quotidien, mais aussi par les voyages qu’il a effectués jusqu’en 1739, ainsi que par de nombreuses lectures. Par conséquent, il peut apporter des renseignements sur des événements qui se sont déroulés assez loin : les hauts faits militaires de l’armée française, les nouvelles de la famille royale, un séisme en Espagne, ou des faits divers sordides dans les villes proches. Si son propos est centré sur Aubais, il fournit aussi beaucoup d’indications sur les villages voisins où Prion a des contacts, notamment Gallargues, Le Cailar, Junas ou Aigues-Vives.

5

D’abord, Pierre Prion décrit la maison familiale, autour de Charles de Baschi (1686-1777), marquis d’Aubais, dont la vie se partage entre Paris et le Languedoc, de son épouse, et de leurs quatre enfants survivants : un fils, Jean-François de Baschi, marquis du Cayla, et trois filles. L’essentiel des revenus du marquis proviennent de ses fermages, métayages et faire-valoir direct aux environs d’Aubais et en Camargue, mais bien peu des censives, ce qui est typique d’une France méridionale assez « déféodalisée ». Parmi le personnel, on est fréquemment congédié, peu d’individus s’enracinent : Prion est donc une exception avec son extraordinaire longévité au service du marquis. Il peut ainsi dresser la liste des gens qu’il côtoie plus ou moins longtemps au château. Il raconte les rapports entre les personnes, les conflits au sein de la domesticité du château. Très précis, il évoque des banquets, des vols, et jusqu’à la diarrhée du marquis en juillet 1752 !

6

Prion s’intéresse aussi au groupe villageois, dont il documente les mœurs. Il mentionne une multitude d’actes de malveillance et délinquance à l’égard du bétail et des récoltes du seigneur ou des particuliers. Il apporte des indications sur la justice où les spécialistes de l’histoire des crimes et délits trouveront des allusions relatives à l’infra-judiciaire. Les divertissements apparaissent régulièrement, comme par exemple une ferrade, des danses au son du hautbois ou des paris autour des formidables parties de jeu de ballon. La turbulence de la jeunesse se manifeste à travers les charivaris. Sur le plan religieux, le marquis et son épouse, d’ascendance huguenote, faisant preuve d’un catholicisme mou, l’hérésie est tolérée dans les villages qui composent leur marquisat. Les assemblées du désert se multiplient en ce milieu du xviiie siècle. Des huguenots provoquent régulièrement les autorités ; ils se font inhumer dans leur jardin. Aussi, la Vaunage est-elle marquée par la présence de régiments préposés à leur surveillance, et à la répression. En effet, la crainte d’une nouvelle guerre des Camisards est vive chez les catholiques, d’autant plus, rappelons-le, que celle du début du xviiie siècle n’avait pas touché seulement les Cévennes mais aussi les régions de plaine autour de Nimes. C’est d’ailleurs dans ce contexte que se produit la visite de l’évêque de Nimes en septembre 1748, laquelle, pour une fois, ne nous est pas connue seulement du côté épiscopal mais également, grâce à Prion, dans ses rapports avec la communauté villageoise.

7

L’auteur renseigne aussi sur le climat (crues comme celles du fleuve côtier Vidourle ou « Vidourlades », sécheresses, canicules, temps exceptionnellement froid ou chaud par rapport à la saison), sur l’élevage (transhumance, parcs à moutons, attaques de loups, etc.) ou encore sur l’agriculture (présence de parrans, terme dont le sens est discuté par les historiens, indications sur le travail des mûriers, la fauche des prés, la moisson, le dépiquage ou les vendanges), et tout ceci avec des dates précises : l’historien ruraliste peut donc replacer les événements au sein du calendrier agricole traditionnel. On apprend aussi que, comme très souvent en Languedoc, la chasse avec des armes à feu et le braconnage se pratiquent couramment chez les paysans. Le marquis, lui aussi, apprécie cette activité, car Prion note toute l’attention du personnel du château lorsqu’une levrette disparaît ou met bas.

8

Enfin, le journal de Prion contient des indications sur les grands aménagements et sur les « monuments historiques ». Il renseigne sur la construction du nouvel escalier du château, que l’auteur considère comme supérieur aux travaux de Mansart ! Il évoque le bac franchissant le Vidourle, à l’occasion de son naufrage, en février 1751, alors qu’il était chargé d’olives. Les travaux de la fontaine de Nimes, dirigés par Mareschal, sont mentionnés lorsque le marquis et sa famille vont les visiter en juillet 1749. Le texte de Prion devrait aussi intéresser les archéologues, lorsqu’il mentionne les fameuses inondations de novembre 1745, qui causent la perte d’une des arches du pont d’Ambrussum. Dans l’Antiquité, ce célèbre pont romain, d’ailleurs redécouvert par Charles de Baschi, permettait à la via Domitia de franchir le Vidourle.

9

La Chronologiette est donc d’un grand apport pour l’histoire de la vie rurale du bas Languedoc, dont Pierre Prion décrit les multiples facettes. Et cette édition critique est très riche et documentée.

10

Sylvain Olivier

Alain Laurans, Répertoire numérique de la sous-série 3 q. Enregistrement et Timbre, 1791-1792, précédé d’une introduction historique sur l’Enregistrement, la réforme de la formalité et les services en Lozère, Mende, Conseil général de la Lozère, 2005, 268 p.

11

Alain Laurans, attaché de conservation du patrimoine aux archives départementales de la Lozère, livre, avec ce répertoire numérique de la sous-série 3 q, bien plus qu’un simple inventaire des documents produits par les services de l’Enregistrement et du Timbre. Non content d’avoir classé un fonds jusque-là difficilement accessible aux chercheurs, le pari d’écrire une introduction historique de qualité est réussi. Il était pourtant audacieux, puisque ces pages liminaires, très riches, embrassent toute l’époque contemporaine, sans mettre de côté les années révolutionnaires et napoléoniennes, si souvent délaissées. Cette « introduction historique sur l’Enregistrement, la réforme de la formalité et les services en Lozère » est exemplaire (p. 7-84). Elle se découpe en quatre parties de taille inégale.

12

La première (p. 12-23) aborde l’histoire de l’Enregistrement et du Timbre, depuis avant la Révolution. Un rappel des principaux textes du législateur, ainsi que des notices explicatives, permettent de suivre l’histoire nationale de la régie, jusqu’à sa fusion dans la Direction générale des Impôts et sa réorganisation au sein d’un réseau comptable unique, du lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1970. La deuxième partie (p. 24-38) s’attache à présenter clairement et pédagogiquement le fonds documentaire classé par l’archiviste. Grâce à d’utiles tableaux synthétiques (p. 25-29, 33-35), le chercheur peut savoir exactement quelles informations il peut espérer trouver parmi les milliers de documents produits par cette administration fiscale. Chose rare, l’impact des réformes sur la production documentaire est lui aussi expliqué. Alain Laurans montre enfin comment et dans quelles directions exploiter ces « sources indispensables » (p. 38). La troisième partie (p. 39-61) présente l’histoire de cette administration dans l’administration fiscale de la Lozère. La mise en place de l’Enregistrement et du Timbre, dès 1791, est suivie et marquée par plusieurs restructurations. C’est l’histoire ordinaire et d’actualité, pour un département rural, de la recherche d’une certaine efficacité ou d’une rationalisation, aux allures parfois surprenantes, comme « le décret-loi du 16 mai 1934 [qui] prononce la suppression de la Direction de l’Enregistrement, des Domaines et du Timbre à Mende et le rattachement des services […] à la Direction de l’Aveyron », « bien moins placée pour apprécier l’opportunité des décisions locales » (p. 51)… En abordant en dernier lieu l’histoire du personnel, on en arrive même à rentrer dans l’intimité du fonctionnement local d’une administration, dont le Directeur et les agents, dévoués, jouissaient « d’un prestige considérable par rapport à leurs collègues des autres régies » (p. 50).

13

La quatrième partie (p. 62-65), remarquable, va bien au-delà de ce qu’espère d’ordinaire le chercheur qui ouvre pour la première fois le répertoire numérique d’une série archivistique. Elle balise en effet avec beaucoup de solidité le chemin de toute recherche historique en déterminant, à partir de la production documentaire de l’Enregistrement et du Timbre, une périodisation de l’histoire économique des campagnes lozériennes entre 1877 et 1971. Les onze annexes qui suivent permettent de naviguer avec beaucoup de facilité dans le fonds et forment autant de jalons auxquels on peut aisément et incessamment revenir.

14

L’inventaire à proprement parler (p. 88-222) est suivi d’une table de concordance (p. 223-255) entre le maquis des anciennes cotes et les nouvelles (3 q). La liste des communes et de leurs bureaux (parfois successifs) de rattachement (annexe 1, p. 66-72) rend très efficace la manipulation du répertoire. La norme générale et internationale de description archivistique isad/g est évidemment respectée avec le plus grand soin. La qualité esthétique du répertoire vient valoriser son contenu scientifique. La couverture, très réussie, annonce de nombreuses photographies, graphiques et tableaux, le plus souvent en couleur. Leur insertion à propos, ainsi que d’utiles annexes, doublées d’un glossaire et d’un index, complètent un tableau très flatteur. Seules quelques cartes, n° 1 à 3 notamment (p. 43), auraient peut-être mérité d’atteindre une meilleure qualité graphique. Il n’en reste pas moins que le Répertoire numérique de la sous-série 3 q des archives de la Lozère fait réellement date. Il se classe d’emblée parmi les grands répertoires qu’on peut trouver dans l’aire géographique de l’ancienne province de Languedoc comme, par exemple, Compoix et cadastres du Tarn (1992).

15

On l’aura compris : Alain Laurans n’a pas simplement fait œuvre d’archiviste en classant méticuleusement 337 mètres linéaires de documents lozériens. Il a aussi agi en historien, soucieux de faire comprendre son fonds d’archive, d’y repérer les singularités locales et les évolutions nationales par des jeux fréquents d’échelle. Il a enfin su travailler fructueusement en équipe, entouré par le personnel des archives départementales de la Lozère. À la fin de la lecture, on ne peut espérer qu’une chose : qu’Alain Laurans dispose enfin de temps pour écrire le volet contemporain du vrai livre d’histoire économique et sociale qui manque tant à ce département.

16

Ce répertoire mérite donc de figurer en bonne place dans bien des bibliothèques institutionnelles comme une belle étude de cas qui sait « réhabiliter la fiscalité dont l’histoire peut devenir passionnante » (p. 7). Nul doute qu’elle aidera bien des chercheurs dans des services d’archives départementales éloignés de la Lozère.

17

Bruno Jaudon

Titres recensés

  1. Un village en Languedoc : La Chronologiette de Pierre Prion (1744-1759), texte inédit, présenté et annoté par Jean-Marc Roger, présentation historique par Emmanuel Le Roy Ladurie, Paris, Fayard, 2007, 454 pages, 26 €
  2. Alain Laurans, Répertoire numérique de la sous-série 3 q. Enregistrement et Timbre, 1791-1792, précédé d’une introduction historique sur l’Enregistrement, la réforme de la formalité et les services en Lozère, Mende, Conseil général de la Lozère, 2005, 268 p.

Pour citer cet article

« Instruments de Travail », Histoire & Sociétés Rurales 1/2008 (Vol. 29) , p. 274-279
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2008-1-page-274.htm.


Article précédent Pages 274 - 279 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback