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Histoire & Sociétés Rurales

2008/1 (Vol. 29)


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Vincent Carpentier, Les Pieds dans l’eau... La basse Dives et ses riverains, des origines aux temps modernes. Contribution à l’histoire environnementale des zones humides de Normandie, thèse de doctorat en histoire et archéologie des mondes anciens et médiévaux, soutenue le 28 novembre 2007 à la mrsh de l’Université de Caen Basse-Normandie. 5 tomes répartis en 7 vol. : tome 1, la Synthèse, 309 p. ; tome 2, l’Enquête archéologique, 270 p. ; tome 3, 2 vol. a et b du Corpus de sources écrites, 712 p. ; tome 4, vol. a de la bibliographie analytique (305 p.) et b de la bibliographie alphabétique (297 p.) ; tome 5 les Figures et illustrations, 377 p.

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Jury : Annie Antoine, professeur d’histoire moderne à l’Université Rennes 2 (rapporteur) ; Joëlle Burnouf, professeur d’archéologie médiévale à l’Université de Paris i (rapporteur) ; Marie-Yvane Daire, archéologue chargée de recherche au cnrs-umr 6566, Université de Rennes 1 ; Aziz Ballouche, professeur de géographie à l’Université d’Angers ; Stéphane Lebecq, professeur d’histoire médiévale à l’Université Charles de Gaulle – Lille 3 (Président) ; Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen ; Claude Lorren, professeur d’histoire et d’archéologie médiévales à l’Université de Caen Basse-Normandie (directeur de thèse).

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Vincent Carpentier présente le cadre spatial de cette étude, les marais de la Dives, petit fleuve côtier dont la basse vallée s’étend sur une cinquantaine de km2, en bordure de la Manche. Ces marais constituent une entité cohérente dont les contours, encore visibles sur les plans du xviiie siècle, s’estompent au siècle suivant. Vincent Carpentier se propose d’écrire l‘histoire environnementale de ces marais, largement inédite, du Mésolithique à la période contemporaine à l’aide de sources paléo-environnementales, archéologiques, textuelles (notamment les archives médiévales de l’abbaye de Saint-Martin de Troarn).

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Les marais de la Dives ont longtemps été une sorte de « réserve inondée » jusqu’à l’achèvement des drainages majeurs de la seconde moitié du xixe siècle. Leur histoire est jusqu’ici largement ignorée, si on la compare à celle de la basse Seine, celle des marais du Cotentin ou encore celle de la baie du Mont Saint-Michel. Vincent Carpentier revendique une démarche expérimentale, militante, « à la croisée des disciplines encore relativement étanches que sont l’histoire – des textes –, l’archéologie, la géographie et l’écologie », pour instaurer un dialogue déjà bien rôdé dans d’autres pays.

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Après cette présentation liminaire, Vincent Carpentier détaille les sources qu’il a utilisées et ses méthodes de travail. Les données archéologiques proviennent des différentes opérations, prospections, sondages et fouilles qu’il a menés dans cette zone pendant une dizaine d’années, ainsi que de l’étude de l’ensemble des opérations plus anciennes. Des données paléoenvironnementales (l’étude des sédiments du bassin de la Dives, l’étude archéozoologique d’un site protohistorique ou pétrographique pour des éléments de briquetage) ont été fournies par plusieurs spécialistes. Les sources écrites sont abondantes. 125 pièces qui s’échelonnent de 664 à 1840 ont été réunies dans le tome iii. Ce sont pour l’essentiel des documents déjà publiés dont Vincent Carpentier a rappelé la tradition. 26 documents sont inédits, dont des pièces extraites du cartulaire de Saint-Martin de Troarn. À partir du xvie siècle, des sources figurées viennent à l’appui des données archéologiques et textuelles. Citons un plan des marais de Troarn de 1536 – perdu –, reproduit dans la thèse de René-Norbert Sauvage ; un plan de Cabourg – égaré ? – du xviie siècle qui peut être mis en relation avec deux terriers de 1630 et de 1681 ; trois plans de la vallée de la Dives, du xviiie siècle, issus des fonds de l’intendance et quelques plans tirés des archives des Ponts et Chaussées. Les plans cadastraux du début du xixe siècle puis les cartes et couvertures aériennes de l’ign au xxe siècle apportent des images de plus en plus précises de cette basse vallée de la Dives.

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Vincent Carpentier présente ensuite les principaux résultats et acquis de son travail de thèse. Il propose une nouvelle périodisation des relations entre milieu et sociétés au cours des dix derniers millénaires, dans la basse vallée de la Dives. Cette périodisation ne coïncide pas avec les périodes chronologiques classiques. Les traces d’occupation au Paléolithique et au Mésolithique sont, sinon absentes, du moins très ténues. Après cela, on peut distinguer une première phase qui s’étend approximativement du Néolithique au Bronze moyen, où apparaîssent les premières communautés sédentaires sur les plateaux voisins alors qu’une forte régression marine encourage les « premières pénétrations » vers les marais et les rives de la Dives. C’est du Bronze moyen au Premier Âge du Fer que Vincent Carpentier situe un deuxième acte, celui de « la conquête des berges ». La présence humaine y est attestée par de « grands ensembles parcellaires » et par divers dépôts, jusqu’au cœur des marais. Du ve siècle av. J.-C. au ve siècle ap. J.-C., se joue un troisième acte, accompagnant un essor démographique sans précédent, un « Âge du sel » qui verra une réestuarisation presque complète de la basse vallée vers 50 av. J.-C. On assiste au cours de l’époque gallo-romaine à une augmentation du nombre et de la densité des sites d’habitat au sommet des plateaux riverains et de plus en plus fréquemment sur les versants et sur les rives de la zone inondée. Vincent Carpentier replace ensuite ses observations dans le contexte plus général de la plaine de Caen et du Pays d’Auge qui connaîssent aussi cet essor, appuyé par un réseau de communications devenu dense, essor qui se poursuivra en s’intensifiant jusqu’au iiie siècle ap. J.-C. C’est à la fin du Premier Âge du Fer que le saunage se développe sur le littoral bas-normand et en premier lieu dans l’estuaire de la Dives. En résumé, pendant toute l’époque gallo-romaine, se maintiendra un système de polyculture en infield sur les plateaux riverains et d’exploitation en outfield pour la pâture sur les versants et dans le fond de vallée. Du vie au xvie siècle – un « long Moyen Âge » –, Vincent Carpentier observe avec, une fois encore, un sens de la formule concise et explicite, un quatrième acte, un « hydrosystème apprivoisé », qui correspond à la conquête « véritable et définitive » du fond de vallée. Cette conquête entreprise dès le haut Moyen Âge, matérialisée par de nombreuses découvertes archéologiques, attestée dès les xie-xiie siècles par des sources écrites, s’achève véritablement au début du xviie siècle. En guise de conclusion, Vincent Carpentier reprend et commente les principaux acquis de son travail, qu’il situe résolument dans les développements récents d’une histoire environnementale interdisciplinaire, à grande échelle et sur la longue durée, dans l’espace de l’Europe du Nord-Ouest. Il réhabilite « ses » marais littoraux où l’on est, en réalité, pas plus fiévreux qu’ailleurs… Vincent Carpentier remercie alors les membres du jury et les personnes présentes avant de rendre la parole.

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Le président du jury donne la parole à Claude Lorren qui entreprend alors de « mesurer » le volume de ce travail de thèse : « 2187 p., 11,2 kg…, on reste pétrifié… déclare-t-il ». Claude Lorren évoque les 6 années de thèse de Vincent Carpentier, thèse réalisée alors que ce dernier a un travail à plein temps, qu’il a produit de nombreux rapports, des articles de haute tenue, qu’il est intervenu dans de nombreux colloques, sans sacrifier sa vie de famille ! Il salue l’exploit. La mise en page de la thèse est remarquable, illustrée, plaisante, le style est « juste », l’argumentation ciselée, sérieuse, sans que l’auteur se prenne lui-même au sérieux. Claude Lorren poursuit en reprenant un par un les différents volumes. La bibliographie est présentée sous deux formes, en deux volumes, l’une, analytique, et l’autre, alphabétique, avec quelque 3500 titres. Le tome 2, « l’enquête archéologique », souligne la pluridisciplinarité de la démarche et vise une sorte d’« histoire totale ». Chacun des trois chapitres ou chantiers « Archéologie du peuplement et de l’occupation du sol », « Archéologie du paysage et géoarchéologie » et « Ressources et technique, une archéologie du geste » constitue une thèse à lui seul. Avec le recueil des sources écrites, le tome 3, et les commentaires des textes, on touche à la perfection, dit Claude Lorren. L’auteur disserte, décortique, argumente avec rigueur et perspicacité, avec le souci de ne rien cacher au lecteur. Le tome 1, la synthèse – la thèse proprement dite –, se lit avec le volume 3. C’est une contribution originale, avec une série de cartes magistrale. « Les pieds dans l’eau », avec deux guides – les textes et l’archéologie –, est une œuvre utile. Il souligne encore que l’homme n’est pas absent du tableau. En résumé, Claude Lorren souscrit totalement, avec enthousiasme et ardeur, à la thèse présentée par Vincent Carpentier.

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À propos du « poids » de la thèse, Vincent Carpentier répond qu’il a produit de l’inédit et qu’il a voulu livrer, par honnêteté intellectuelle, les éléments qui permettent toutes les vérifications possibles, en joignant non seulement un gros corpus de textes mais aussi l’ensemble des sources archéologiques et environnementales qu’il a utilisées. Il avait proposé, compte tenu du nombre de documents et du volume de l’ensemble, de donner un cédérom, mais l’Administration n’a pas accepté ce type de support.

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Joëlle Burnouf déclare d’emblée qu’il s’agit d’un travail « vraiment superbe » et précise qu’elle a commencé par lire les « preuves » et notamment les textes. Elle soutient la démarche qui consiste à publier les preuves, et qu’elle ne fait pas a priori confiance au rédacteur. Ce fut un plaisir pour elle de lire les sources, comme de lire cette jubilation de Vincent Carpentier dans l’art d’utiliser les mots. Ses titres « champagne » étaient de surcroît parfaitement adaptés. Elle salue « la grande distanciation » après les dfs [document final de synthèse, le rapport d’opération produit par l’archéologue titulaire de l’autorisation de fouille]. Vincent Carpentier sait faire passer les messages. Joëlle Burnouf a également apprécié le « labour » des champs culturels obligatoires. Il n’existe pas d’ouvrage de synthèse sur la question. On est, en ce moment, dit-elle, dans la production de thèses. Vincent Carpentier a synthétisé et a bien « géré » sa bibliographie ; c’est une belle réussite. Il a su construire l’objet de la recherche et il a bien « inventé» les sources qu’il a collectées, dans l’interdisciplinarité. Joëlle Burnouf indique qu’elle a relevé 18 positions de thèse dans son travail, et lui pose deux questions. Pourquoi utilise-t-il cette notion d’interface ? L’espace qu’il étudie n’est pas une interface. Joëlle Burnouf souligne encore la qualité des cartes et demande si un sig (système d’information géographique) sera mis en place pour toutes ces données ?

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Vincent Carpentier répond que la mise en place d’un sig est souhaitable, dans le cadre du crahm ou avec Vincent Lespez [Laboratoire de géographie geophen, de Caen, partenaire pour les questions paléoenvironnementales]. Il propose d’élaborer un échantillon à traiter par un sig. Joëlle Burnouf renchérit en disant qu’il y a matière à spatialiser les sources écrites et conclue son intervention avec un « bravo ! » adressé à Vincent Carpentier.

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Annie Antoine s’exprime ensuite, en remerciant tout d’abord Claude Lorren et Vincent Carpentier pour leur invitation à participer à ce jury. C’est la preuve d’une volonté de dialogue entre les ruralistes et d’autres écoles. Elle trouve la thèse « énorme » et précise qu’elle n’a pas tout lu, tout en trouvant la réalisation matérielle impeccable et cite Vincent Carpentier « tant qu’à faire quelque chose, autant le faire bien ». Elle est ici en tant que moderniste, ce qui lui laisse peu d’espace. C’est un beau projet, intéressant et vaste, puisqu’il porte sur la longue durée, des origines à nos jours. Vincent Carpentier l’a traité avec une vue réellement synthétique, avec une mise en perspective. Il a bien étudié le temps long, les liens entre histoire et archéologie, les liens entre milieux naturels et phénomènes de société. Annie Antoine dit adhérer complètement à la démarche, notamment en ce qui concerne l’articulation entre l’archéologie et les textes. Toutefois, elle considère que Vincent Carpentier aurait pu faire plus parler les textes et constate tout de même un gros déficit de sources pour la période moderne. Vincent Carpentier répond que pour le marais moderne, jusqu’au xviie siècle, il renvoie aux travaux d’Emmanuel Garnier. Pour la période contemporaine, et la question du drainage, se pose un problème de sources, puisque la série ‘S’ a « fondu ». Il reconnaît qu’il aurait dû le signaler et ajoute qu’il a seulement extrait des cartulaires les sources qu’il a utilisées. Annie Antoine considère que ce travail est trop volumineux pour être publié tel quel mais qu’on ne peut pas non plus en publier des « morceaux choisis ». Le problème posé par la rédaction de l’ouvrage se pose aussi pour son édition. La description des paysages n’est pas suffisante et sans doute un peu trop théorique.

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Vincent Carpentier comprend la difficulté pour le lecteur de naviguer entre les appels de note et les notes. Il précise toutefois que son travail peut être considéré comme une base de données « open » ; il a pris le parti d’une livraison « totale », parfaitement compatible avec le support informatique.

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Stéphane Lebecq salue la modestie du candidat et passe la parole à Haziz Ballouche. Le géographe remercie Claude Lorren et Vincent Carpentier pour cette invitation à siéger à ce jury de thèse. Il donnera avant tout son opinion d’environnementaliste. Aziz Ballouche a lu une bonne partie du travail ; il a beaucoup appris. Il pose le problème du « volume de la thèse », révélateur de la masse d’informations à traiter. Aucun des ouvrages qui la composent n’est inutile mais c’est surtout sur la synthèse et sur les volumes traitant des questions environnementales qu’il fera ses commentaires. Il a trouvé la rédaction de la thèse agréable, fluide. C’est un document bien structuré ; le lecteur s’y retrouve parfaitement. Aziz Ballouche évoque les cartes, les graphiques, qu’il trouve excellents, même s’il manque des précisions sur quelques diagrammes et que certains documents – rares – ne sont pas excellemment reproduits. Puis il commente les parties consacrées à l’archéologie du paysage et à la géoarchéologie. Il remarque que certains paysages ne sont peut-être pas suffisamment décrits. Ce dernier répond qu’il n’a pas produit toutes les sources qu’il a utilisées. Si certains documents ne sont pas très bien reproduits, c’est que leurs pdf ont été récupérés en l’état. Vincent Carpentier reconnaît que dans certains domaines, son travail reste à parfaire et plus on va dans le détail, plus il est difficile de le mener à bien. Aziz Ballouche se demande si les micro-charbons que Vincent Carpentier a évoqués ont été suffisamment interrogés ? Il poursuit en évoquant l’impact sur le milieu forestier des activités salicoles. Vincent Carpentier répond que si les charbons ont été peu exploités, c’est qu’ils sont en réalité peu exploitables, puis il répond sur les particularités de l’activité salicole. Aziz Ballouche termine son intervention en soulignant que Vincent Carpentier a totalement pratiqué l’interdisciplinarité et qu’il en a la capacité.

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Au-delà de l’aspect monumental et du « choc » de la réception matérielle de la thèse, Marie-Yvane Daire dit avoir parcouru avec délectation ce travail remarquablement bien écrit, où les idées s’enchaînent avec fluidité. La démarche adoptée par l’auteur et les résultats obtenus sont solides ; ils sont même exemplaires, dans la manière d’aborder la géoarchéologie des zones humides et littorales. Vincent Carpentier utilise à bon escient des données issues de disciplines différentes. Marie-Yvane Daire précise qu’elle interviendra d’abord en tant que spécialiste de l’archéologie du sel. Elle considère que Vincent Carpentier a mis en valeur des données régionales peu connues. Elle partage son appréciation des pratiques du littoral bas-normand en matière de production de sel et retrouve ces mêmes schémas pour la Bretagne. Marie-Yvane Daire observe tout de même quelques petites erreurs d’interprétation de certains sites et encourage Vincent Carpentier à préférer l’influence environnementale sur les choix technologiques, plutôt que les influences culturelles sur ces mêmes choix. Elle partage complètement, en revanche, les hypothèses qu’il avance quant aux manières de produire le sel : une activité marginale ou une production à forte valeur ajoutée, avec la même préférence pour cette dernière. Marie-Yvane Daire interroge Vincent Carpentier sur la mise en relation entre l’espace artisanal et l’espace domestique. Le candidat rétorque que la question de la distance est déterminante et qu’elle doit être vérifiée, mais il n’y a eu que peu de fouilles de ce type de site jusqu’à maintenant. Marie-Yvane Daire remercie encore Vincent Carpentier pour ce travail qui est un enrichissement intellectuel puis elle lui conseille de poursuivre ses recherches engagées avec brio, souligne sa capacité à coordonner des programmes interdisciplinaires et de continuer à garder les pieds sur terre et dans l’eau…

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Jean-Marc Moriceau prend la parole pour décrire, dans un premier temps, l’ensemble des ouvrages qui constituent la thèse, soit 2280 p. Il salue Vincent Carpentier pour sa gentillesse, son étonnant courage et se dit impressionné par ce travail qui constitue « une belle stratigraphie ». C’est une prouesse étourdissante, vertigineuse, en ce qui concerne les savoirs. C’est un investissement considérable, dit-il, en attendant une édition qu’il aimerait en format de poche. Jean-Marc Moriceau pose la question de sa place dans le jury et propose son regard d’historien sur le travail lui-même et sur le monde rural. Il dit son intérêt pour les 5 cartes superbes [celles de « l’atterrissement » de la basse vallée de la Dives du Mésolithique à nos jours] « immergées » dans le volume 5 puis il livre quelques remarques sur le fond. La reconstitution des structures et anthroposystèmes médiévaux de cette vallée aurait dû se nourrir, du moins après le xiiie siècle, d’une documentation plus abondante. En effet, certaines sources notariales du xive siècle et plus encore celles du xve siècle le permettaient. Jean-Marc Moriceau regrette que les six derniers siècles soient un peu « gommés ». En outre, certaines sources anglaises auraient pu être consultées, pour la fin du Moyen Âge. À partir du xvie siècle, la documentation écrite est à la fois riche et nombreuse. L’époque moderne paraît « maltraitée » alors que les sources médiévales matérielles ou écrites ont été, dans l’ensemble, bien exploitées. Il eût sans doute été préférable de mieux marquer les périodes chronologiques, notamment dans le titre, même s’il est souhaitable de « passer les frontières ». Arrêter le corps du travail avant la fin du Moyen Âge n’excluait pas, a priori, des « explorations comparatistes » pour les périodes suivantes. Il manque sans doute des intertitres ainsi qu’une table des matières adaptée. Jean-Marc Moriceau évoque l’imprécision de quelques notes, qui renvoient à de grands auteurs, comme Fernand Braudel, sans préciser la pagination, ou à quelques sources d’archives qui auraient mérité une analyse même sommaire plutôt qu’une simple cote. Vincent Carpentier est, dit-il, habitué aux sources rares, sources qu’il présente de manière superbe, mais qu’il utilise parfois comme de simples illustrations. Il n’en demeure pas moins, précise Jean-Marc Moriceau, que cette thèse est un travail « encyclopédique ». Vincent Carpentier est un « inventeur de sources », un « promoteur de l’interdisciplinarité ». Les questions de l’élevage, de la chasse et de la pêche ouvrent dans sa thèse de riches développements. Jean-Marc Moriceau demeure impressionné devant cette « somme », même s’il reste dubitatif sur le traitement de certaines données et sur la démarche problématique qui ne lui semble pas suffisamment nette. Il achève son intervention en soulignant que ce travail lui inspire, en tout cas, « un incontestable respect pour un chercheur de grande qualité ».

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Vincent Carpentier répond qu’il aurait sans doute pu aller plus loin en sondant mieux la documentation moderne, mais que cette impression de déficit doit être relativisée par le débat que son travail a suscité. Il se revendique, avant tout, archéologue et médiéviste, un « archéologue des périodes anciennes » qui donne son sentiment sur l’époque moderne.

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Stéphane Lebecq prend la parole pour remercier Claude Lorren et Vincent Carpentier de l’avoir sollicité pour participer à ce jury. Ce fut pour lui à la fois un grand honneur et un plaisir, même s’il s’est interrogé sur la manière de transporter les 7 volumes et qu’il a constaté avec effroi que la taille des caractères était plutôt celle de notes de bas de page et qu’il fallait une « lorgnette » pour en faire la lecture. Stéphane Lebecq évoque d’abord la qualité du travail de Vincent Carpentier, son écriture presque parfaite, avec une seule réserve sur l’application du terme « inféodé » au domaine environnemental. La thèse est bien écrite, bien structurée, bien « jalonnée ». Puis il suggère de fondre en un seul volume la synthèse générale et l’enquête archéologique. Dans l’enquête, précise-t-il, apparaît tout de même le monde des riverains. Jamais, une recherche historique n’a été aussi bien conduite sur une aussi longue durée, souligne Stéphane Lebecq. Vincent Carpentier a géré une masse de sources considérable et lorsque les sources régionales faisaient défaut, il a su trouver les analogies qui convenaient dans d’autres mondes, notamment en Angleterre et en Frise. Stéphane Lebecq commente ensuite les faits marquants de la synthèse et le dialogue s’engage avec Vincent Carpentier sur différents points : le vignoble d’Argences, le choix de Dives pour la construction navale, les questions liées au vocabulaire – en évoquant Élisabeth Ridel et ses travaux sur le sujet – la navigation et la question du chemin de halage, dans les marais. Vincent Carpentier répond, convainc sur ces différents points et Haziz Ballouche confirme que le terme « inféodé » fait bien partie du vocabulaire technique des naturalistes. Stéphane Lebecq conclut son intervention en saluant avec admiration et reconnaissance la prestation et le travail de Vincent Carpentier.

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Après une délibération d’une vingtaine de minutes, le jury décerne à Vincent Carpentier le titre de docteur en histoire et archéologie de l’université de Caen Basse-Normandie, avec la mention très honorable assortie de ses félicitations, à l’unanimité. Par des applaudissements particulièrement longs et nourris, l’auditoire remercie à son tour – et à sa manière –, Vincent Carpentier.

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Bruno Fajal

Laure Verdon, De la Catalogne à la Provence, de la rente au lien social. Pour une histoire anthropologique de la domination seigneuriale (ego-histoire et recueil de travaux) et L’Enquête en Provence sous les premiers angevins (1250-1309). Structures, rites et pratiques du pouvoir à travers les usages de la procédure inquisitoire (mémoire inédit de recherche), habilitation à diriger les recherches

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Jury : Claude Gauvard, professeur à l’Université de Paris i Panthéon-Sorbonne, président ; Jean-Paul Boyer, professeur à l’Université de Provence Aix-Marseille i ; Giovanni Vitolo, professeur à l’Université à l’Università degli Studi di Napoli « Federico II » ; Laurent Feller, professeur à l’Université Paris i Panthéon-Sorbonne ; Noël Coulet, professeur émérite à l’Université de Provence Aix-Marseille i ; Jean-Michel Matz, professeur à l’Université d’Angers.

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Le samedi 1er décembre 2007, à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, à Aix-en-Provence, Laure Verdon, maître de conférences à l’Université de Provence Aix-Marseille i, a soutenu son habilitation à diriger des recherches.

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Dans son exposé liminaire, Laure Verdon rappelle que sa recherche trouve son origine dans sa thèse intitulée La Terre et les hommes en Roussillon aux xiie et xiiie siècles : structures seigneuriales, rente et société d’après les sources templières entreprise sous la direction de Pierre Bonnassie. Après l’obtention de son doctorat en 1994, Laure Verdon poursuit ses recherches en effectuant un glissement progressif de son espace d’investigations du Languedoc vers la Provence en obtenant un poste de maître de conférences à l’Université de Provence, puis en intégrant l’umr Telemme en 1998. L’affirmation du pouvoir comtal des Angevins au xiiie siècle a engendré une production de sources diversifiée permettant de mieux appréhender les modalités de la domination seigneuriale. Vers 1260-1270, afin de régler les nombreux problèmes de juridiction, les souverains angevins recourent à la procédure inquisitoire. Laissant ainsi la parole aux dominés, les enquêtes éclairent la nature et les mécanismes anthropologiques du lien de domination. Laure Verdon offre une nouvelle vision du contrat d’« accapte » (ou emphytéose), généralisé alors en Provence, comme expression du contrôle seigneurial sur la circulation des tenures. Elle explore ensuite les fondements juridiques du lien de dépendance. La théorisation du droit public, qui repose sur la notion d’utilité publique romaine, associée à une conception d’un pouvoir « partagé » avec les grands en vue de garantir la paix publique, tend à normaliser les rapports entretenus entre le comte roi et les grands. Laure Verdon entreprend une lecture anthropologique du lien de dépendance dans laquelle la seigneurie est le cadre d’un véritable échange. Un échange fondé sur le lien affectif tissé entre le dominant et le dominé et mis en scène lors des rituels liés au serment de fidélité. La crise de la seigneurie au xiiie siècle met en lumière l’importance de ce lien affectif qui est le garant même de la légitimité du pouvoir seigneurial qui est alors remise en cause.

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Jean-Paul Boyer, qui a encadré ce travail d’habilitation, félicite Laure Verdon pour l’ensemble de son parcours et son engagement au sein de l’Université de Provence et du laboratoire Telemme où elle a participé à renouveler les problématiques de recherche et d’enseignement, notamment en ce qui concerne l’histoire des femmes. Il la remercie pour la qualité de l’ensemble du dossier d’habilitation. Le recueil d’articles montre la multiplicité des angles d’approches de la seigneurie développés qui permet d’entreprendre une étude globale de la seigneurie médié­vale méridionale. L’importante synthèse présentée renouvelle la vision de la procé­dure inquisitoire intégrée dans une conception unitaire de la domination seigneuriale. Il souligne l’originalité de ce mémoire d’habilitation puisée dans l’interprétation anthropologique du lien de domination. Jean-Paul Boyer souhaite vivement une publication de ce mémoire riche et original après une relecture nécessaire.

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Giovanni Vitolo a apprécié l’approche pluridisciplinaire de l’enquête et plus largement du lien seigneurial proposée par Laure Verdon. Il la félicite pour l’ensemble de son dossier d’habilitation qui est la manifestation de sa maturité en tant qu’universitaire.

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Laurent Feller prend la parole en rappelant la rapidité et le brio du parcours de Laure Verdon qui a su en ce jour fournir ce dossier d’habilitation très dense qui souffre cependant de quelques défauts formels. Il souligne d’abord la faiblesse de l’appareil cartographique du mémoire de synthèse ou encore le manque d’une étude diplomatique approfondie des documents exploités. En revanche, il remarque la qualité de l’édition des pièces justificatives et la clarté du volume de publication organisé de manière thématique, mais qui aurait néanmoins mérité un développement chronologique des thèmes afin de mieux mettre en lumière l’évolution de la pensée de l’impétrante. Laurent Feller reconnaît l’originalité de la démarche anthropologique de l’impétrante, mais la met en garde contre le danger de la mobilisation de la sociologie et de l’anthropologie qui est d’inverser le rapport de l’historien à ses sources éclairant le concept à l’aide les sources et non pas créant le concept à partir de l’étude des sources. Cela entraîne une abstraction qui rend parfois difficile à suivre la démarche de l’impétrante aux dépends de ces axes de recherches novateurs. Laurent Feller rappelle enfin que ces quelques défauts ne sauraient cependant occulter les qualités de ce mémoire d’habilitation.

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Noël Coulet félicite Laure Verdon pour ce mémoire remarquable par sa rédaction, sa richesse et son dynamisme, bien que son caractère abstrait rende parfois difficile sa lecture. Des conclusions partielles ainsi que de plus nombreuses transitions en auraient fluidifié la lecture. Il souligne la qualité du volume de transcription des textes mis en pièces justificatives qui témoigne de ses progrès en matière de paléographie. Enfin, il est d’accord avec le fait que ce dossier d’habilitation est le signe de la maturité intellectuelle de l’impétrante à laquelle il présente à nouveau ses félicitations.

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Jean-Michel Matz présente un bilan positif du dossier d’habilitation de Laure Verdon tant par sa grande cohérence, la finesse de son analyse et le renouvellement des problématiques qu’elle propose au travers de ses recherches et de son enseignement universitaire. Le mémoire inédit est bienvenu, notamment grâce à la présence d’une relecture des enquêtes de Charles II. Le mémoire de synthèse ainsi que le volume de publications sont la preuve de la capacité et du mérite de l’impétrante à être habilitée à diriger des recherches.

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Claude Gauvard conclut en se joignant aux félicitations exprimées par ses confrères. Elle revient sur son brillant parcours au sein d’une école historique vigoureuse et insiste sur la simplicité et la modestie dont l’impétrante fait preuve dans son ego-histoire. Elle souligne la qualité du travail de Laure Verdon qui repose sur une ouverture aux sciences sociales. Le mémoire de synthèse inédit se lit bien, mais aurait mérité une meilleure construction. Elle regrette le manque de comparaison avec les enquêtes issues du pouvoir français qui auraient pu mettre en relief la spécificité de l’enquête provençale. Une étude plus approfondie des sources permettrait de définir clairement ce qu’est l’enquête. Elle livre à ce propos quelques pistes d’investigations comme la nature de l’enquête, son cadre juridique, le lien entre savoir et pouvoir ou encore les formes de résistances à la procédure inquisitoire. L’étude du lien entre la loi et la procédure inquisitoire est essentiel car la l’enquête nourrit la justice et nourrit le législatif. L’enquête se présente également comme une passerelle entre la théorie et la pratique politique en donnant la parole aux dominés. Une voix qui peut être dangereuse et qui doit pour cela être neutralisée par la complexité d’une procédure stéréotypée et la création d’un lien affectif entre dominant et dominé qu’il ne faudrait néanmoins pas exagérer.

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Laure Verdon a su, tout au long de l’entretien, répondre de façon argumentée aux remarques et aux précisions demandées par les membres du jury.

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Après une courte délibération, le jury habilite Laure Verdon à diriger des recherches, ce qui fut salué par une salve d’applaudissements.

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Aline Durand

Nicolas Poirier, Un Espace rural en Berry dans la longue durée : expérience de micro-analyse des dynamiques spatio-temporelles du paysage et du peuplement dans la région de Sancergues (Cher), thèse de doctorat d’Histoire, Université de Tours, 14 décembre 2007

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Jury : Annie Antoine, professeur d’Histoire à l’université Rennes 2, cerhio umr 6258 (rapporteur) ; Olivier Buchsenschutz, directeur de recherches au cnrs, umr 8546 aoroc, ens (rapporteur) ; Pascal Chareille, prag, Université de Tours ; François Favory, professeur d’Histoire ancienne et Archéologie à l’université de Franche-Comté, umr 6565 Chrono-Écologie (président du jury) ; Florent Hautefeuille, maître de conférences en Archéologie médiévale, umr 5608 traces ; Élisabeth Zadora-Rio, directrice de recherches au cnrs, umr 6173 citeres (directrice de la thèse).

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Nicolas Poirier expose, durant une vingtaine de minutes, les objectifs, les difficultés rencontrées et les principaux résultats obtenus à l’issue de sa thèse. Il résume les objectifs de sa recherche en trois points : 1. restituer les étapes et les modalités de construction d’un espace rural en Berry de la Protohistoire à l’époque contemporaine et mettre en lumière les pratiques spatiales propres à chaque époque ; 2. envisager cette construction spatiale à micro-échelle et dans la longue durée : la micro-analyse permet un enrichissement des questionnements, donc de la vision des sociétés étudiées. La variation des échelles d’analyse est non seulement une procédure favorable à un gain de connaissances, mais avant tout une obligation dictée par les sources ; 3. multiplier les sources d’information : si la documentation archéologique est la seule disponible pour les périodes les plus anciennes, d’autres sources viennent en complément à partir du xie siècle (sources écrites médiévales et modernes, sources planimétriques (comme les plans terriers ou le cadastre napoléonien). Nicolas Poirier est assuré que le paysage actuel est l’héritier de tous les aménagements antérieurs. Certaines lignes de force du paysage, encore actives aujourd’hui, peuvent avoir été implantées très anciennement

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Le candidat expose ensuite les difficultés rencontrées : les modalités de croisement des différentes sources documentaires mobilisées, surmontées par la mise en œuvre, au sein d’un sig, de l’outil d’analyse par maille qui a favorisé le croisement des plans-terriers seigneuriaux et du cadastre napoléonien ; la mise au point de critères de comparaison inter-période et inter-site ; le faible effectif des établissements archéologiques et des toponymes mentionnés dans les sources écrites qui a pesé sur la validation statistique des résultats obtenus. Enfin, le candidat présente les principaux résultats de sa recherche : la mise en évidence de plusieurs phases d’essor et de retrait du tissu de peuplement et des espaces agraires, l’apport des variations d’échelle dans l’étude du paysage, la mise en perspective de la zone étudiée dans un contexte plus large.

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La parole est donnée à la directrice de recherche, Élisabeth Zadora-Rio. Elle félicite Nicolas Poirier pour être parvenu en quatre ans au terme de sa thèse. Cette performance lui paraît d’autant plus remarquable que l’acquisition et le traitement des données de terrain ont demandé un investissement important. Le sujet, qui pouvait paraître simple à première vue, présentait des difficultés multiples. Parmi les principales figure la longue durée : le candidat a dû non seulement se familiariser avec des sources hétérogènes – archéologiques, textuelles, planimétriques –, mais il a dû en outre maîtriser les problématiques et les historiographies propres aux spécialistes de chaque époque. Une seconde difficulté tenait au cadre géographique restreint de l’étude, limité à trois communes, qui aurait pu conduire le candidat à faire de l’histoire locale. Élisabeth Zadora-Rio considère qu’il a su éviter ce piège avec beaucoup d’intelligence et inscrire son travail dans une perspective d’analyse multiscalaire des dynamiques de peuplement, en réussissant à concilier les approches théoriques, fondées sur la lecture des travaux des archéologues, mais aussi des historiens et des géographes, avec une critique exigeante des sources. Nicolas Poirier a ainsi montré de façon convaincante l’utilité spécifique de la micro-échelle pour reconstituer les dynamiques du peuplement, appréhender les pratiques agraires et percevoir les interactions de l’habitat, des réseaux viaires et parcellaires et des milieux. Sa perspective est toujours comparatiste, et c’est là certainement un des points forts de sa thèse. Il s’est efforcé de définir des marqueurs du changement et de proposer des outils de modélisation qui permettent les comparaisons d’une époque à l’autre et d’une micro-région à une autre, tout en prenant en compte la discontinuité et l’hétérogénéité des sources. Élisabeth Zadora-Rio conclut son intervention en indiquant qu’à son avis, la thèse de Nicolas Poirier renouvelle l’étude de l’occupation du sol.

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Olivier Buchsenschutz, pré-rapporteur, prend ensuite la parole. Il indique que les cent premières pages de la thèse sont consacrées à la présentation du cadre théorique du sujet, de l’état des connaissances, des méthodes et données disponibles. C’est en fait dans la conclusion qu’on trouve les raisons du choix de ce sujet « La micro-échelle n’est pas un choix. On ne choisit d’ailleurs que rarement l’échelle à laquelle on travaille. Ce qu’on choisit, c’est l’objet d’étude ». Il s’agit ici de décortiquer la construction du paysage, voies, habitats et surfaces cultivées. La seconde partie traite de l’évolution du peuplement, des réseaux et des territoires. La troisième modélise l’ensemble de ce milieu dans l’espace et dans le temps, et compare les résultats à d’autres enquêtes micro-régionales.

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La présentation est soignée. Certains graphiques restent discutables dans le choix de la représentation ou l’indigence des explications, mais le commentaire toujours proche permet de pallier cette difficulté. Les analyses spatiales, qui mobilisent maillages réguliers, barycentres, ellipses de déviation standard, sont particulièrement efficaces. Elles sont fondées sur des tests statistiques qui garantissent leur fiabilité, même si parfois les données de base sont peu nombreuses. La combinaison de données ponctuelles, linéaires et surfaciques est très bien maîtrisée.

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La plus grande difficulté de ce travail était d’assurer la continuité entre les sources, essentiellement archéologiques et spatiales pour les périodes anciennes, toponymiques et textuelles pour les périodes plus récentes. Le candidat y parvient dans la plupart des cas, même si la courte période où l’archéologie s’essouffle et où les textes sont encore très rares reste difficile à interpréter. La situation paradoxale des recherches archéologiques classiques sur l’Antiquité ou le Moyen Âge projetées sur le cadastre napoléonien est ici presque résolue, dans la mesure où le candidat a dépouillé les sources intermédiaires sur les époques médiévale et moderne. Le traitement d’analyse spatiale appliqué à la comparaison du plan terrier de 1723 et du cadastre de 1829 est le meilleur exemple de réconciliation entre données textuelles et cartographiques, et d’analyse de la différence entre deux documents préférable à la glose traditionnelle. C’est l’utilisation d’un maillage régulier, adapté à la précision des deux sources, et le recours à la description de l’exploitation des parcelles autant qu’à leur géométrie, qui permet une comparaison pertinente.

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Quelquefois le lecteur est un peu désespéré de la pauvreté des sources analysées. Mais Nicolas Poirier en tire toujours quelque chose qui s’inscrit dans la construction d’ensemble. Olivier Buchsenschutz a discuté pendant la soutenance de la représentativité quasi miraculeuse du mobilier hors site attribué au dépôt du fumier : que ce mobilier soit venu avec le fumier, ou simplement par la fréquentation répétée des champs pendant des siècles n’a pas finalement une grande importance, le mobilier est bien là et sa répartition est significative. En revanche, son absence ne signifie pas obligatoirement que telle partie du terroir ait été couverte de forêt.

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Cette analyse, outre son apport transdisciplinaire, amène à réfléchir sur la transformation très lente d’un paysage où d’abord les individus ne sont pas assez nombreux pour exploiter tout le territoire, puis peu à peu ce sont les terres qui manquent, on en arrive à cultiver les chemins, et on multiplie les plans et les titres de propriété. Le candidat, à travers une étude micro-régionale qui risquait d’être totalement anecdotique, a mis en évidence une évolution sur la longue durée qui a valeur d’exemple, tant pour la méthode d’exploitation de sources disparates que pour la construction d’une vision générale de l’évolution des campagnes de la protohistoire à l’époque moderne.

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Après avoir laissé au candidat la possibilité de répondre aux questions posées par Olivier Buchsenschutz, le président donne la parole au second pré-rapporteur, Annie Antoine. Elle souligne que l’entreprise est particulièrement intéressante tant pour les résultats obtenus que sur le plan méthodologique : la question de l’implantation des sociétés rurales sur le très long terme est à l’évidence un excellent terrain pour le rapprochement qu’opèrent actuellement historiens et archéologues.

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La première partie de la thèse consiste en une présentation des problématiques, des sources et de la démarche de recherche. Tout ceci est systématiquement adossé à la littérature préexistante, et témoigne d’une bonne connaissance de cette littérature tant dans les domaines de l’archéologie que de l’histoire. Annie Antoine observe cependant que la volonté, louable, d’écrire de façon concise amène à des raccourcis parfois un peu rapides. Les deux autres parties exposent l’une les résultats analytiques, l’autre les analyses synthétiques. Ce plan entraîne quelques petits problèmes formels, notamment un déséquilibre entre les différentes parties (l’essentiel de la thèse se trouve dans la seconde partie), des redites et recoupements entre les parties 2 et 3. Pour chaque thème étudié, les questionnements sont annoncés, les protocoles de recherche sont exposés, et les résultats, obtenus à l’aide de procédures de calcul parfois sophistiquées, sont énoncés de manière claire.

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C’est dans la volonté de ne pas considérer comme insignifiant (« bruit de fond ») le mobilier hors site que cette thèse est originale. Ce mobilier est interprété comme révélateur des épandages agraires réalisés pendant la période d’occupation d’un site. Ceci mérite discussion. Il est incontestable que l’agriculture, dès lors qu’elle atteint un certain niveau d’intensification implique des amendements. Mais pour affirmer que tous ces objets (essentiellement des brisures de terres cuites) ont été disséminés lors des épandages de fumier, il faudrait peut-être plus de prudence ou d’argument. Tout d’abord, ce n’est pas parce que les agronomes latins ont dit qu’il fallait épandre du fumier pour mieux cultiver qu’il y en a eu partout. Ensuite, il faut avoir présent à l’esprit que, jusqu’à une époque relativement récente, le fumier est une denrée rare et précieuse, qu’il est élaboré et conservé avec soin, utilisé avec parcimonie. Il est donc certainement assez faux d’imaginer que le tas de fumier constitue un dépotoir sur lequel on jette la vaisselle cassée et les débris de toiture comme on a pu l’observer pour des périodes plus récentes, celles où le fumier peut être remplacé par les engrais chimiques. En outre, les sociétés anciennes pratiquent largement la récupération et le réemploi : les débris de construction servent à reconstruire et la vaisselle usagée est réparée. Enfin, il ne faut pas imaginer que l’épandage du fumier ait été homogène sur l’ensemble de l’espace occupé et il n’est même pas sûr qu’il ait concerné en priorité les terres labourables. C’est peut-être les prairies, assurément les jardins, qui ont reçu le plus d’engrais au cours de l’histoire. Mais peut-être le mot de « fumier » n’est-il pas bien choisi ici et ces épandages concernent beaucoup plus que du fumier au sens strict. Ces remarques n’ont pas pour but de faire douter des apports de cette thèse, mais seulement de s’interroger sur le fait de considérer que le mobilier collecté soit révélateur des épandages de fumier.

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Après le xie siècle, les textes prennent la suite du mobilier archéologique. Ils sont utilisés avec la même méthode que les données archéologiques : Nicolas Poirier collecte des mots, tout ce qui évoque le peuplement et son installation. La méthode, qui peut sembler fruste et réductrice pour un historien habitué à demander plus que cela au texte, se révèle d’une grande efficacité et aboutit à une synthèse très ferme sur les différents épisodes de peuplement. La seule question qui peut se poser est celle de savoir si les textes n’auraient pas pu fournir quantité d’autres informations s’ils avaient fait l’objet d’une lecture plus globale.

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Un gros travail est fait pour expliquer la localisation de l’habitat. Quatre facteurs naturels sont explorés de manière systématique : la distance par rapport à l’eau, le rôle de la pente, celui de l’orientation, la nature des sols. Cette analyse n’est pas la partie la plus originale de la thèse et certaines affirmations pourraient être discutées. Il est peut-être exagéré d’affirmer que l’échec de certaines implantations, à l’époque moderne, est dû à la distance par rapport à l’eau. Cette thèse ne prend pas en compte certains facteurs (épidémies, guerres, famines) qui, pour avoir été très souvent évoqués par les historiens, ne doivent pas pour autant être complètement passés sous silence. En ce qui concerne les facteurs humains, sont étudiées la distance aux chemins et l’existence d’un établissement antérieur. Pour les rechercher, Nicolas Poirier utilise les cadastres napoléoniens. Là aussi, certaines précautions auraient été bienvenues : lorsque l’on sait combien, aux époques historiques, les réseaux de circulation sont mouvants, il est difficile de faire une absolue confiance au cadastre en affirmant que le réseau contemporain est héritier des circulations antérieures. Plus on remonte dans le temps, plus l’erreur est potentiellement importante. C’est pourquoi, pour expliquer la disparition de certains lieux habités aux xvie-xviiie siècles, il n’est pas possible de se contenter de l’hypothèse selon laquelle disparaissent en priorité les lieux les plus éloignés des chemins. Quantité d’autres facteurs ont pu jouer et rien ne prouve que les chemins du xvie siècle étaient les mêmes que ceux du début du xixe siècle.

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Dans le chapitre 4, sont traitées les questions du réseau viaire et du parcellaire. Une analyse rigoureuse du cadastre est menée, afin de caractériser la circulation locale et la circulation régionale en faisant apparaître les tracés polarisés et les « anomalies ». Cette analyse est validée par l’étude comparative qui est faite des chemins sur le cadastre et sur le plan terrier de 1723. On doit cependant observer qu’il y a un risque à considérer que le cadastre est une représentation exacte de la réalité : il porte en lui une volonté de rationaliser l’espace et surtout de le polariser par rapport au chef lieu de la commune. L’analyse du parcellaire part également du cadastre et débouche sur le modèle de von Thünen. L’éloignement des parcelles par rapport aux habitations est interprété comme un facteur de perte de temps et donc de rentabilité. C’est théoriquement vrai. Mais, dans la pratique, c’est le choix de raisonner à l’échelle de la parcelle qui est discutable. Il vaudrait mieux raisonner de manière plus synthétique à l’échelle de l’exploitation agricole qui doit être regardée comme un système fait de plusieurs éléments (les parcelles) différents et complémentaires. Dans ce cadre, l’éloignement par rapport au centre habité prend une autre signification et ne constitue pas une contrainte égale pour les différentes sortes de parcelles. Un gros travail est fait ensuite pour expliquer les formes du parcellaire. Mais si on lit cette thèse en historien des textes, on ne peut s’empêcher de penser qu’il manque une analyse systémique de l’ensemble des parcelles, de la manière dont elles s’organisent entre elles. Autant Annie Antoine est admirative devant la comparaison du cadastre avec le plan terrier de 1723, autant elle ne peut s’empêcher de regretter que les textes évoquant les parcelles n’aient pas été interrogés plus profondément : ils auraient certainement pu livrer des informations sur l’agencement et l’usage des parcelles. On aurait alors vu, au moins pour la période moderne, que les usages du sol (pratiques agraires) et leur possession (histoire sociale) expliquent autant que la pente et les rivières la forme des parcellaires.

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Au total, on est en présence d’un travail très prometteur qui n’appelle pas de vraies critiques mais qui soulève certains points de discussion. Le principal intérêt de ce travail réside dans la manière de traiter ensemble des sources textuelles et des sources de terrain et il faut bien admettre que cela implique de ne pas regarder les textes exactement comme le font les stricts historiens.

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Après un échange entre Annie Antoine et Nicolas Poirier, c’est à Pascal Chareille de donner son avis de spécialiste de la statistique. D’emblée, il souligne que cette thèse lui donne une fois encore l’occasion de constater le profit qu’il est possible de tirer de l’enseignement des statistiques. L’éventail des méthodes statistiques déployées montre l’ampleur du travail qui a été effectué pour mener à bien le traitement quantitatif de ce corpus.

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Cette thèse s’appuie sur des corpus variés : 50 000 artefacts sont recensés et distribués sur une trentaine de sites d’établissements. La diversité des échelles d’analyse retenues conduit le candidat à définir 220 Unités de Collecte (correspondant à environ 500 ha), 310 Unités Morphologiques (dont la définition reste un peu trop vague) et des Unités Parcellaires (sans compter les tronçons et autres chemins qui font également l’objet de traitements quantitatifs). L’approche multi-scalaire contribue évidemment à multiplier les difficultés. Les outils et concepts utilisés (Analyse hiérarchique, Analyse de la variabilité, Test du khi-deux, acp) sont bien dominés. Si quelques représentations ne sont pas d’une lisibilité optimale, les anomalies ou incohérences sont rares et le plus souvent sans conséquences. Pour faciliter certaines comparaisons, un choix plus systématique des codes symboliques dans les représentations graphiques aurait été judicieux. Pascal Chareille déplore l’absence de tableaux statistiques en amont des graphiques et des cartes, qui permettraient au lecteur une appropriation plus immédiate des corpus mis en œuvre et des outils retenus (et, aux plus curieux, de se lancer dans la vérification de certains calculs). Il regrette enfin qu’à l’exception de la dernière carte proposée, toutes aient été produites par le sig : il aurait été appréciable de disposer de reproductions même partielles du plan-terrier et/ou du cadastre napoléonien.

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Une des originalités de cette recherche réside dans le soin particulier apporté à la construction d’indicateurs susceptibles d’intégrer (et de corriger) divers biais (notamment ceux liés à la taille différentielle de certains ensembles). Nicolas Poirier ne se contente pas de la mise en œuvre d’outils prêts à l’emploi, mais propose des indicateurs qui se veulent adaptés aux problématiques qui sont les siennes et à la réalité multiple et complexe de son corpus. Bien sûr, quels que soient les outils mis en œuvre, les écueils liés à la faiblesse statistique du corpus des établissements ne peuvent tous être surmontés, mais les résultats qu’il parvient à tirer de ses analyses sont toujours présentés comme des clés de lecture possible de la documentation mise en œuvre.

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Pascal Chareille souligne qu’il partage l’essentiel des propositions faites par le candidat. Il rappelle que le traitement quantitatif n’a pas vocation à transformer en certitudes des hypothèses mais seulement à dire si elles sont ou non compatibles avec les observations effectuées ; il permet d’infirmer ou de confirmer des « possibles ».

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Suit l’intervention de Florent Hautefeuille, qui observe à son tour les qualités du travail fourni par Nicolas Poirier. Les deux volumes de texte, malgré des aspects parfois très techniques, se lisent facilement. On peut seulement regretter l’absence de reproduction des documents planimétriques anciens. Sur le fond, il rappelle la grande originalité de cette thèse et le pari qu’a pu constituer un tel sujet. Pari par l’aire d’étude, volontairement restreinte et caractérisée par l’extrême pauvreté des données pré-existantes. Pari également par les méthodes et les pistes de recherches ouvertes. La fourchette chronologique large et le recours systématique au croisement des données impliquent pour Nicolas Poirier de s’être formé à plusieurs disciplines : archéologie de terrain, documentation écrite pour le Moyen Âge et l’époque Moderne, informatique. Il souligne, entre autres, la rigueur méthodologique qui a permis au candidat d’adapter des procédures déjà mises en œuvre, mais aussi d’en inventer certaines. L’utilisation des maillages pour intégrer dans un même raisonnement des données écrites et des données issues de la prospection est sur ce point remarquable. Nicolas Poirier est un véritable explorateur : explorateur des champs par le nombre de parcelles prospectées, explorateur des textes par la variété de la documentation écrite mise en œuvre, explorateur du temps par le caractère diachronique de son étude, et explorateur des méthodes. Même si l’étroitesse du corpus a pu parfois amoindrir la portée de ses conclusions, le travail entrepris ne pouvait pas être envisagé dans un cadre plus vaste sous peine de ne jamais aboutir.

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Le territoire étudié a donné lieu à un véritable passage au crible pour éponger le maximum de données permettant d’analyser l’évolution de l’emprise humaine sur l’espace. Le choix d’un transect archéologique a permis d’acquérir des données non seulement sur les sites, mais aussi sur ces fameux « bruits de fond » archéologiques que constituent les artefacts isolés. Interprétées comme un bon marqueur du degré d’anthropisation, ces données, recoupées par les textes, mais aussi d’autres informations comme le relief ou la proximité de l’eau ont permis de mettre en évidence deux types de pulsations :

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• des pulsations chronologiques. La mise en valeur de ce territoire n’est pas linéaire mais répond à des phases d’accélération puis de freinage. L’impression de dynamisme qui ressort de la phase 4 (époque carolingienne) est sur ce point d’autant plus remarquable que la phase suivante semble moins dynamique. Mais la mauvaise prise en compte des sites encore existants aujourd’hui a pu minorer cette dernière. Il convient également de souligner l’importance de l’époque Moderne dans le remodelage de l’espace rural.

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• des pulsations géographiques. L’échelle choisie a permis de montrer des variations très localisées de l’intensité de l’emprise humaine sur le territoire. Alors qu’une période semble globalement stable, on peut voir de légers déplacements, abandons puis réappropriations.

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Florent Hautefeuille observe que les pistes sont toujours menées à leur terme, même quand elles semblent ne mener nulle part. Le fastidieux travail d’analyse du cadastre pour hiérarchiser le réseau routier est remarquable par sa rigueur. Mais il ressort que nombre de tronçons échappent à une hiérarchisation pertinente. Il en est de même pour l’impact de la pente ou la proximité de l’eau sur le choix d’implantation des pôles de peuplement.

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Le pari audacieux engagé par Nicolas Poirier s’avère réussi. Le candidat maîtrise parfaitement son sujet et a su le replacer dans un contexte historiographique large. Le dernier chapitre est sur ce point une véritable respiration et lui permet une ouverture vers d’autres perspectives où il saura certainement mettre à profit sa maîtrise des outils méthodologiques et sa curiosité inventive.

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Après un échange entre le candidat et Florent Hautefeuille, c’est à François Favory, président de séance, de conclure la soutenance. Comme ses collègues, il souligne combien le recours systématique aux textes médiévaux, modernes et contemporains constitue une originalité de ce travail. Nicolas Poirier maîtrise une partie des compétences spécifiques des archéologues et des historiens, sans contenir son enquête dans une période académique. C’est une entreprise courageuse à tous points de vue. On pourra rétorquer qu’il a fait beaucoup mais à une très grande échelle, celle du territoire de trois communes, ce qui aurait dû limiter la quantité de données à étudier. Ce n’est pas le cas : ce choix est pleinement assumé et justifié pour conduire une analyse micro-historique qui parfois pose le problème de la représentativité des données étudiées. Cette thèse se conçoit donc comme un défi documentaire et méthodologique.

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La rédaction est claire, bien argumentée et les protocoles analytiques éclairés par l’état de l’art dans les différents registres abordés. Dans le discours sur la collecte des sources et sur les méthodes employées, le candidat veille à plusieurs reprises à situer son projet par rapport à Archaeomedes pour souligner les innovations apportées aux méthodes utilisées dans ce programme européen. François Favory corrige quelques approximations ou critiques inadaptées. C’est un travail bien illustré, avec des cartes produites avec le concours du sig. C’est enfin un mémoire qui progresse de manière très rationnelle, en rappelant, en début de chapitre et de section, les objectifs de chaque démarche analytique, et en synthétisant, à la fin de chaque section, les résultats obtenus.

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L’enquête se veut complète et épuise tous les angles d’approche d’un espace rural : l’habitat, de l’habitat groupé à l’habitat dispersé, le réseau viaire analysé avec la démarche d’Éric Vion, les sols, les épandages agraires, le réseau hydrographique, le parcellaire, les territoires. Ce qui est également appréciable, c’est la progression de l’analyse par les échelles d’étude, de la petite à la grande échelle, en fonction des objets analysés et la résolution spécifique de la documentation.

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FrançoisFavory s’interroge sur la pertinence de la prise en compte des seuls cours d’eau pour résoudre la question de l’alimentation en eau des hommes et des animaux. Dès 1992, les archéologues d’Archaeomedes ont manifesté leur réserve par rapport à ce critère sitologique en évoquant l’accès à la nappe phréatique par des puits. Il conteste également la pertinence de l’argument avancée p. 158 pour expliquer l’abandon de certains établissements de l’époque moderne éloignés du cours d’eau le plus proche.

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L’analyse de la structuration du réseau viaire à plusieurs échelles de fonctionnement et d’intelligibilité, nourrie par l’expérience d’Éric Vion, est très convaincante comme celle du parcellaire. François Favory a toutefois noté qu’il manque un passage sur la construction et la délimitation par le candidat des unités morphologiques qui vont être utilisées à plusieurs titres, quand il aborde leur genèse par rapport au réseau hydrographique, au réseau viaire, aux habitats.

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En ce qui concerne l’approche territoriale déclinée selon les différentes formes de contrôle idéologique et social, François Favory tient à souligner le grand intérêt de l’enquête sur le territoire agraire dessiné par la cartographie des épandages de fumier animal et de déchets domestiques. Après avoir plaidé durant deux décennies, avec Claude Raynaud, pour la reconnaissance de ces pratiques et de leur impact sur le mobilier hors site, il ne peut que se féliciter de voir des jeunes chercheurs, après Carole Puig et Laure Nuninger, déployer de nouveaux outils pour exploiter ce matériau ingrat mais si riche d’information pour penser l’espace agraire mis en culture. Nicolas Poirier note à juste titre que la prise en compte du mobilier hors site permet de dépasser qualitativement les variables se bornant à totaliser la durée de l’occupation antérieure. Sans être surpris par l’enquête sur la dynamique spatio-temporelle de l’exploitation agraire, analysée à travers le comportement spatial des pratiques d’épandage résumé dans le barycentre des aires concernées par ces pratiques, François Favory n’en demeure pas moins séduit par cette approche qui manifeste une progression d’ouest en est des espaces cultivés, de la Protohistoire à l’époque contemporaine. Cette méthode lui permet aussi de rechercher la part des facteurs environnementaux et sociaux dans la durabilité des espaces amendés par des fumures.

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La conclusion de la thèse est une vraie conclusion, synthétique quand elle rappelle les résultats obtenus, engagée et incisive quand elle justifie les choix méthodologiques opérés.

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Après délibération et vote, le jury décide d’accorder à Nicolas Poirier le titre de docteur de l’université François Rabelais de Tours, avec la mention « très honorable, avec les félicitations du jury ».

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Cristina Gandini

Vincent Corriol, De Suo proprio corpore et legitimo matrimonio : pouvoir, richesses et servages dans la terre de Saint-Claude (Jura) (fin xiie-début xvie siècle), thèse de doctorat d’histoire, université de Paris i, 5 décembre 2007

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Jury : Monique Bourin, professeur à l’Université de Paris i (directrice de thèse) ; Dominique Iogna-Prat, directeur de recherches au cnrs (Lamop/ Université de Paris i), président du jury ; Dominique Barthélemy, professeur à l’Université de Paris iv ; Jean-Daniel Morerod, professeur ordinaire d’histoire du Moyen Âge et de la Renaissance à l’Université de Neufchâtel (Confédération Helvétique) ; Albert Rigaudière, membre de l’Institut, professeur d’histoire du droit à l’Université Paris ii-Assas ; Nicolas Carrier, maître de conférences à l’Université Jean Moulin-Lyon ii ; Paul Delsalle, maître de conférences habilité en histoire moderne à l’Université de Franche-Comté.

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La thèse de Vincent Corriol porte sur un thème a priori classique des études médiévales – mais qui reste encore aujourd’hui parmi les plus débattus – celui du servage. Son travail s’est centré plus précisément sur le servage tardif, celui des xiiie-xive siècles, ce « nouveau servage », contemporain de l’acquisition de franchises et libertés pour toute une catégorie de la population urbaine ou rurale, que l’on constate en Catalogne, en Angleterre ou en Lorraine, et qui est désormais considéré comme un objet historiographique à part entière. Malgré des recherches récentes qui tendent à réévaluer son ampleur et souligner son importance, rares sont les études spécifiques qui se sont attachées à cerner au plus près un statut encore mal défini. C’est là tout le défi que représente le travail de Vincent Corriol, qui vient combler un manque évident.

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La terre de Saint-Claude, devenue célèbre au xviiie siècle par les diatribes de Voltaire à l’encontre de ce statut suranné, apparaît comme un cas d’école, un exemple particulièrement représentatif, pour l’étude de ce nouveau servage. L’immense domaine de l’abbaye de Saint-Claude se caractérise par une servitude généralisée pesant sur l’ensemble des populations rurales, et ce depuis une tradition immémoriale, selon l’historiographie locale des xviie et xviiie siècles. Malgré l’obstacle que représente l’absence de classement de la masse documentaire léguée par l’abbaye, et la perte de pans entiers du fonds monastique (sources judiciaires, séries fiscales et comptables, terriers), les actes de la pratique (hommages, reprises de fiefs, procès, et surtout de nombreux actes notariés ainsi que la riche série des actes d’affranchissement) constituent le socle de cette étude. L’hétérogénéité de la documentation et la large part conférée aux actes de la pratique permettent une approche du servage dans sa pratique quotidienne, permettant de distinguer la conception que le pouvoir seigneurial se fait de la servitude, de la réalité d’un statut vécu au quotidien. L’attention au vocabulaire se veut permanente, car il apparaît comme révélateur des pratiques et des conceptions du servage. L’absence remarquable, dans les archives monastiques, de tout document spécifiquement consacré au servage a poussé Vincent Corriol à une enquête minutieuse pour débusquer les signes d’un statut omniprésent, mais très discret dans sa traduction documentaire. Pour des raisons archivistiques également (dispersion géographique et chronologique de la documentation), le dépouillement s’est circonscrit au domaine seigneurial direct. Les spécificités de la documentation ont également orienté la recherche vers une vision à long terme, depuis la constitution définitive de la terre de Saint-Claude à la fin du xiie siècle, jusqu’en 1520, quelques années après la fin de l’abbatiat de Pierre Morel (1510), alors qu’apparaissent des modifications intéressantes dans les actes d’affranchissement. Ceci témoigne d’une évolution de la conception de la servitude et des pratiques seigneuriales au sein du monastère. Le travail sur le temps long prend alors tout son sens, permettant de suivre les évolutions du statut servile depuis les toutes premières traces de son apparition au cours du xiiie siècle, jusqu’à sa généralisation à la fin du xive siècle et son prolongement jusqu’à la période moderne.

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L’étude de Vincent Corriol montre combien le statut servile reste un objet difficile à caractériser ; la pluralité des appellations constituant sans doute une des difficultés majeures de son étude. Rarement qualifiés de servi, les dépendants sont dissimulés sous une foule de termes qui ne révèlent pas toujours la dépendance. Le foisonnement de termes parfois sybillins interpelle l’historien, contredisant de manière flagrante la stricte bipolarisation établie par les juristes, et souvent introuvable dans la documentation. La servitude offre des visages trop différents pour que l’on puisse se contenter de n’y voir qu’une simple classification juridique. Comme le souligne Vincent Corriol, le servage médiéval est un fait social complexe, un constituant essentiel de la hiérarchie des sociétés médiévales, où s’enchevêtrent de multiples dimensions (personnelle, économique, juridique, sociale, morale). C’est la conjonction de tous ces éléments qui fait le serf, mais qui fait aussi la complexité du servage, puisqu’il est rare que tous ces traits soient présents simultanément. On se trouve ainsi en présence d’un statut théorisé par les légistes, mais qui, dans la réalité, s’éparpille en une infinité de variantes qui s’étagent de la quasi-liberté à la servitude la plus dure. Tout la difficulté du travail de Vincent Corriol réside ici : définir ce qui, au-delà des variations locales de ses manifestations, fait du servage un des piliers de la seigneurie et du système social médiéval. L’enjeu de cette étude est de mettre en lumière, à travers le cas sanclaudien, les mécanismes qui régissent la mise en place et le fonctionnement – y compris dans ses aspects les plus quotidiens – de ce qui demeure un des fondements de la société rurale au Moyen Âge.

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Si le servage apparaît bien, dans le cas de Saint-Claude, avoir partie liée à la reprise en main de la seigneurie initiée dès 1184, c’est bien au xive siècle que se cristallise puis se généralise ce statut, qui, en s’opposant à celui des bourgeois, devient la condition commune et coutumière des tenanciers de l’abbaye. Loin de n’être qu’un outil fiscal supplémentaire ou un instrument d’oppression de la paysannerie, la mise en place de ce statut révèle, paradoxalement, le poids considérable des communautés rurales, et possède ainsi une dimension purement sociologique, qui s’ajoute à celles précédemment citées. La servitude ne constitue pas un mécanisme d’oppression des masses paysannes, caractéristique d’un hypothétique « terrorisme seigneurial » impossible à mettre en évidence. À bien des égards, la condition des paysans jurassiens au xve siècle n’a rien à envier à celles des paysans libres de Bourgogne ou du Languedoc, où les impôts royaux ou princiers viennent s’ajouter à des redevances seigneuriales tout aussi lourdes que celles qui pèsent sur les serfs. Le statut économique des paysans jurassiens n’est au final pas aussi défavorable que les diatribes de Voltaire ont pu le laisser penser au xviiie siècle, et il ne s’agit nullement d’un servage résiduel, ne touchant que les plus pauvres. Les paysans sanclaudiens bénéficient même collectivement de droits non négligeables ; et, comme le démontre V. Corriol, c’est sans doute dans ce balancement entre le collectif et le statut individuel que l’on peut trouver une première explication à la mise en place du servage.

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Après avoir remercié le jury, pour sa présence ainsi que pour les longues heures de lecture afin d’arriver au bout de ce manuscrit de près de 1000 pages, Monique Bourin, rappelle l’agrément qu’elle a eu d’accompagner cette recherche, l’égalité d’humeur et l’enthousiasme de Vincent Corriol, qui a su dominer l’inquiétude de la dispersion documentaire propre à cette abbaye. Comme le souligne Monique Bourin, Saint-Claude est le pays des serfs, tel qu’il a été décrit par Voltaire. Pourtant, c’est aussi un pays couvert d’énormes maisons, qui n’inspirent absolument pas la pitié. Le servage reste par ailleurs largement une énigme historique, et il s’agit d’un paysage en cours de renouvellement : Dominique Bathélemy a renouvelé les approches pour la période précédant l’objet de cette thèse ; Paul Freedman et Monique Bourin ont poursuivi en parallèle cette exploration du servage ; Nicolas Carrier a éclairé la question sur le Faucigny. L’une des particularités de Saint-Claude, comme l’a remarqué Michel Parisse, est d’avoir une réalité historique particulière, celle d’être une abbaye en terre d’Empire. Elle tisse par ailleurs des liens avec Cluny. Du point de vue de l’anthropologie et du droit, se pose la question du rattachement ou non aux sociétés de maison pyrénéennes. Il s’agit donc d’un chantier particulièrement riche et varié. Concernant les apports du travail de Vincent Corriol, Monique Bourin souligne d’abord l’importance du volume d’annexes, dans lequel sont éditées des pièces maîtresses (dont le Livre d’or de Saint-Claude, fondamental pour percevoir ce qu’est le servage pour les abbés de Saint-Claude), et des dossiers d’affranchissement intégralement transcrits, permettant de voir en négatif le servage. Le thème traité est fondamentalement celui de la dynamique du servage : rien n’est figé dans un statut, tout fait système, mais avec des évolutions (passage de la taille à la mainmorte, puis à des taxes qui font des paysans des contribuables). Monique Bourin insiste ensuite sur quelques points parmi les plus intéressants de la thèse. Tout d’abord les pouvoirs de l’abbé. L’abbaye connaît quelques grands abbés avant la décadence du xve siècle. Les relations sont complexes avec les États voisins, et la conjoncture économique en distorsion manifeste avec le statut de l’abbé, pour qui les hautes terres restent un réservoir de ressources. On assiste même au début du xive siècle à une prise de parole des serfs (contre-partie de leur transformation en contribuables ?). La seconde partie de la thèse s’ouvre sur un bilan bibliographique magnifique, puis insiste sur l’infinité des nuances de ce statut en évolution qui apparaît au final particulièrement hétérogène. L’utilisation de concepts romanisants et la conceptualisation savante servent les intérêts de l’abbé. On voit bien ici toute la difficulté d’opposer servage personnel et réel : les communautés acceptent la généralisation de ce statut personnel en contrepartie d’un statut collectif protégé, suivant la logique décrite par Joseph Morsel de la spatialisation des identités sociales. La quatrième partie s’attache aux bourgeois. La cinquième est à nouveau un arrêt sur image. On retrouve là la remarque de Dominique Barthélemy, selon laquelle on trouve peu de serfs dans la vie, mais bien plus dans la mort (on meurt toujours serf). Une élite sociale serve est ainsi encore bien présente au xviiie siècle. La gestion des stratégies familiales n’est pas dirigé par la mainmorte, et il s’agit encore de familles nucléaires, non de sociétés à maison. Pour Monique Bourin, la thèse de Vincent Corriol fournit ainsi des éléments cruciaux pour la définition du nouveau servage.

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Jean-Daniel Morerod souligne à son tour que cette immense recherche s’inscrit dans le champ des recherches actuelles sur le servage, mais sans aucun suivisme. Vincent Corriol démontre une profonde connaissance, organique, du fonds de Saint-Claude. Jean-Daniel Morerod suggère à Vincent Corriol de se rendre aux archives vaticanes pour explorer les raisons des défauts de paiement de l’abbaye, la papauté ayant sa propre information financière à travers les archives de la perception décile. Jean-Daniel Morerod s’arrête ensuite à l’extraordinaire diplôme de 1184 de Frédéric Barberousse. La politique de protection de ce dernier lui a fait multiplier les diplômes, mais, dans le cas de Saint-Claude, l’intervention de Barberousse est bien plus développée : il trace les contours de la terre (seule abbaye pour laquelle il prend cette peine), et en fait une terre intouchable, ce qui est une réussite unique. Il s’agit ici d’une principauté ecclésiastique d’empire, protégée à ce titre jusqu’à la fin du xive siècle. C’est donc une terre vide de pouvoirs, un espace de liberté, où les abbés sont souverains. Une question demeure néanmoins dans l’esprit de Jean-Daniel Morerod : est-ce réellement un bonheur d’être sujet de Saint-Claude ? Il s’agit d’une église divisée en son sommet, l’abbé ayant également sa vie (un château sur les hautes terres). Il semble y avoir un paradoxe entre le caractère raisonnable des demandes, et le fait que tout aille quand même à la même personne. Tout ceci va-t-il à l’abbé ou au monastère ? Cette vie apparemment sans heurts pose quand même question. On a ici apparemment une conjoncture favorable, en rupture avec une situation dégradée ailleurs. Jean-Daniel Morerod s’interroge de ce point de vue sur le rôle joué par le pèlerinage : nous avons ici un peuple de petits tourneurs de souvenirs. Est-ce un apport majeur ? La résistance à l’influence émancipatrice des principautés laïques voisines reste une surprise, et il faudrait détailler cette économie du bois et ses enjeux politiques. L’épisode de l’incendie du château abbatial apparaît en tout cas bien brutal pour ces contrées paisibles. Jean-Daniel Morerod suggère, en réinterprétant le document, qu’il a en fait brûlé suite à un orage ; l’injonction des communautés villageoises savoyardes, conscientes des risques de guerre (le château pourrait être repris par des brigands) vise simplement soit à reconstruire ce château, soit à le détruire complètement. Jean-Daniel Morerod finit son intervention avec une dernière question : la création du statut servile est-elle affaire de conjoncture ou une matrice juridique ? L’apparent durcissement des conditions après la peste semble étrange. Il s’agit certainement davantage d’être plus explicite, dans le but de garder les hommes, que d’un alourdissement : Jean-Daniel Morerod suggère que si les documents sont plus détaillés, c’est surtout parce que l’on a perdu la mémoire, à cause de la désorganisation sociale engendrée par la Peste.

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Dominique Barthélemy commence par souligner qu’il s’agit d’un beau cas, célèbre depuis le xviiie siècle grâce à l ‘intervention de Voltaire. Pour autant, Dominique Barthélemy fait remarquer que la documentation n’est pas si extraordinaire que cela, et somme toute assez ingrate. Il s’agit néanmoins pour lui d’un travail complet, clair et convaincant, point de vue qu’il a déjà exprimé dans le pré-rapport très élogieux qu’il a rédigé ; les critiques apportées sont donc avant tout constructives. Dominique Barthélemy a apprécié une excellente définition de la servitude, une bonne conclusion, et il souligne un intérêt marqué de sa part, en tant que haut médiéviste, pour la période suivant la Peste, s’interrogeant pour ses propres recherches sur la possibilité d’un raisonnement rétrospectif. Dominique Barthélemy remarque que le texte est clair, mais comporte néanmoins quelques maladresses, avec une tendance à la redite (un titre qui revient par exemple plusieurs fois), et un recours trop fréquent aux participes présents. Dominique Barthélemy rappelle ici les préceptes de son maître, Georges Duby : s’exprimer plus simplement, plus sobrement, et laisser reposer. Il y aurait pour lui des allègements à faire, dès le titre, beaucoup trop long, qui y gagnerait en se centrant sur un concept et un groupe humain (par exemple « les serfs de Saint Claude »). L’introduction devrait également partir directement de Voltaire, et faire vivre le suspens jusqu’à la fin. La partie jusqu’à 1350 apparaît par ailleurs trop fragmentaire ; Dominique Barthélemy suggère de garder ce dossier pour des publications ultérieures. Il faudrait introduire plus de géographie, une dimension plus matérielle de l’espace. Il note de ce point de vue une erreur dans les fonds de carte qui comportent un lac de barrage. Les aspects les plus intéressants arrivent pour lui après 1350, mais il conseillerait de rester plus thématique que chronologique dans cette partie. Dominique Barthélemy met par ailleurs en garde contre le défaut actuel qui consiste à surdéterminer les questions de vocabulaire ; les maîtres que sont Marc Bloch, Benjamin Guérard ou Fustel de Coulanges ne sont peut-être pas à suivre de ce point de vue. Dominique Barthélemy souligne par ailleurs tout l’intérêt, dans la thèse, des monographies de familles, de la distinction entre servage personnel et réel, mais il aurait retiré le passage sur le terrorisme seigneurial. Il souligne enfin la trop grande brièveté des analyses des actes édités en annexe, analyses qui sont en outre un peu imprécises. Il faudrait enfin, selon lui, citer davantage la bibliographie dans le texte. Il s’agit en définitive de critiques constructives pour une thèse qui représente, pour Dominique Barthélemy, l’avant-dernier jet d’un grand livre sur les serfs de Saint-Claude.

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Albert Rigaudière prend ensuite la parole, et remarque d’abord que l’histoire du servage apparaît bien comme un perpétuel renouvellement. Il s’agit ici d’une vue très neuve, et il abonde en félicitations pour un travail qui dépasse largement l’étude du second servage, et aboutit à une histoire globale de cette abbaye. Il faudrait néanmoins parfaire le style, éliminer le participe présent et les « il semble », qui reviennent trop fréquemment, pour trancher davantage et aller au vif du texte. Il pointe également les nombreuses répétitions de mots ou d’expressions, qui font revenir sur une idée déjà exprimée. Il souligne quelques termes impropres : l’hommage est prêté, et non rendu ; une ordonnance est nécessairement juridique ; et il met en garde contre les confusions entre droit civil et droit coutumier. Il faut ajouter à ces remarques de formes quelques réserves sur le plan, en cinq parties : trois auraient, selon lui, été suffisantes. Si le plan chronologique a un sens, ce n’est pas toujours pour lui le meilleur moyen de saisir les évolutions et cela entraîne de nombreuses répétitions. Il suggère de réintroduire du thématique à l’intérieur du chronologique. Concernant le fond, Albert Rigaudière s’arrête d’abord sur l’organisation politico-administrative de l’abbaye, et plus précisément sur la nature du pouvoir de l’abbé sur les terres de Saint-Claude. Vincent Corriol emploie les termes de « propriété », de « domaine exclusif », de « souveraineté ». Ces termes sont-ils justifiés, alors que l’abbé doit reconquérir ses droits seigneuriaux face à la famille des Touares ? Albert Rigaudière souligne ensuite l’intérêt du passage sur les prévôts et prévôtés seigneuriales, qui ne sont d’habitude jamais décrites. Mais il resterait à déterminer quelle est la nature de leur rapport exact avec l’abbé. Quelle est la nature du serment prêté ? Quel est par ailleurs la nature de leur pouvoir judiciaire et de leur pouvoir réglementaire ? Concernant les structures familiales, dont la description lui apparaît aussi particulièrement intéressante, Albert Rigaudière s’interroge : les notions d’indivision et de communauté de biens sont-elles si présentes à l’esprit des gens de Saint Claude ? Il précise par ailleurs que le cas d’adoption décrit par Vincent Corriol vient d’une mauvaise interprétation, l’adoption étant finalement très rare au Moyen Âge. Concernant les hommes et le problème du servage, l’impossibilité de tester est un point central. Mais il y a contradiction, puisqu’ils peuvent utiliser la mainmorte. Il faudrait donc préciser si, en cas d’affranchissement, les biens de la mainmorte font retour au seigneur, s’ils sont vendus, ou encore s’ils vont à la communauté servile. Concernant les bourgeois, Albert Rigaudière s’interroge pour savoir qui est compétent pour faire un bourgeois, car il y a manifestement là une opposition avec la thèse sur les bourgeois de Saint-Claude de Michel Blondan. Après quelques précisions concernant le vocabulaire de la fiscalité, Albert Rigaudière insiste sur le fait que Vincent Corriol a bien démontré que l’on pouvait parler d’une romanité sanclaudienne. Mais il fait remarquer que le terme de « droit savant » n’est pas approprié ici ; il s’agit seulement d’une partie de ce qui constitue le droit savant, c’est-à-dire le droit romain (le droit canon n’étant pas concerné). Reste le problème de savoir comment le droit romain pénètre alors sur ces terres, et quelle est la mutation induite au niveau du droit commun. Albert Rigaudière remarque que c’est certainement par le notariat, impérial, relayé par la chancellerie abbatiale, mais aussi par le notariat public. Ceci pose problème, puisqu’il n’y a pas d’archives notariées dans le fonds de Saint Claude. Albert Rigaudière rappelle en tout cas qu’il ne faut pas surestimer la formation de ces notaires, le titre magister ne supposant pas forcément de formation universitaire, comme l’a démontré Bernard Guenée pour le baillage de Senlis. À l’inverse, il ne faut pas non plus sous-estimer le rôle de ces notaires : le recours au vocabulaire romain n’est pas seulement coquetterie rhétorique. Ils savent ce qu’ils écrivent et constituent un formidable vecteur de création du droit, par l’interprétation qu’ils font de la coutume. Pour Albert Rigaudière, le manuscrit de la thèse de Vincent Corriol est en définitive la base d’un très beau livre à venir.

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Nicolas Carrier, collègue de Vincent Corriol à l’université de Lyon iii commence par rappeler le poids des charges de cours qui ont pesé sur Vincent Corriol pendant ses années de doctorat, ce qui ajoute d’autant plus au mérite de son long travail. Concernant la forme, il souligne qu’il s’agit d’une thèse énorme, appuyée sur une documentation presque intégralement inédite, de première main, et qu’il faut louer ici tout particulièrement la longueur des citations présentes dans le texte. Il signale néanmoins lui aussi quelques redites et incohérences de détail. Le plan chronologique a certes des avantages pour Nicolas Carrier, puisqu’il permet de mieux saisir les évolutions, en lien avec la conjoncture générale, mais il a aussi de nombreux inconvénients : des aspects sont traités en pointillés, à 200 pages d’intervalle. Nicolas Carrier s’interroge : ne faudrait-il pas songer à un plan plus ramassé ? Concernant le fond, il remarque qu’il aurait peut-être fallu préciser la chronologie du peuplement dans cette région, par exemple avec les apports archéologiques, qui étayent les indices d’un peuplement très précoce. Il pointe également un souci de méthode, concernant la comparaison entre des documents du début et de la fin du xive siècle, les uns proposant une définition a priori, et les autres une définition a posteriori du servage, en lien avec la mainmorte : est-ce donc vraiment comparable ? Nicolas Carrier remarque que les pages sur le droit sont nettement meilleures que dans sa propre thèse, et que l’effort est particulièrement louable. L’étude des affranchissements est particulièrement soignée. Il s’agit pour Nicolas Carrier incontestablement d’une vraie thèse, d’une vraie démonstration, et un « modèle Corriol » du nouveau servage ne manquera pas selon lui de s’imposer.

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Paul Delsalle précise que cette thèse est aussi particulièrement intéressante pour les modernistes, car il y a très peu d’études sur le début du xvie siècle. Or le redémarrage économique semble très précoce dans cette région, avant Charles Quint. Paul Delsalle souligne des apports importants dans ce travail concernant le lexique de l’économie agraire : la grange n’apparaît par exemple pas seulement comme une exploitation agricole, mais aussi comme une préfiguration du pré-bois jurassien ; le meix trouve une nouvelle définition sous la plume de Vincent Corriol, devenant à la fois unité d’exploitation et de superficie. Après des précisions concernant des problèmes de métrologie, Paul Delsalle s’interroge sur l’élargissement de l’étude au prieuré Saint-Just d’Arbois, qui aurait permis de déterminer des liens possibles avec la terre de Saint-Claude. Paul Delsalle ne regrette finalement qu’une chose : pourquoi s’être arrêté en 1520 ? Plus sérieusement, il précise que la thèse de Vincent Corriol constitue une œuvre majeure dans l’économie du haut Doubs et du Jura.

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En dernier lieu, Dominique Iogna-Prat prend la parole pour féliciter chaleureusement Vincent Corriol, et souligner qu’il s’agit d’un travail courageux, remarquable. Le thème n’est absolument pas fréquent actuellement, et ce travail devient une « tête de gondole » sur le servage. La mise au point historiographique capitalise les travaux récents, tels que ceux de Jospeh Morsel sur la spatialisation de l’identité villageoise. Il souligne que l’étude de Vincent Corriol, certes monographique, touche un thème d’histoire global, avec comme fil conducteur le servage comme pilier de la seigneurie. Reste à s’interroger peut-être, selon Dominique Iogna-Prat, sur la valeur du cas en question. Il s’agit d’une seigneurie ecclésiastique, or la dimension ecclésiastique est considérée souvent comme secondaire par rapport au fait qu’il s’agisse d’une seigneurie. En témoigne, pour Dominique Iogna-Prat, dans le cas de Saint-Claude, la séparation de l’étude en deux thèses distinctes, l’une traitant des aspects seigneuriaux (Vincent Corriol), et l’autre (Aurélia Bully) des aspects religieux. Dominique Iogna-Prat met en garde contre cette dissociation du social et de l’ecclésial. Pour lui, l’organisation même du Livre d’or témoigne bien de l’imbrication des éléments civils et ecclésiastiques. La structure de la seigneurie est également révélatrice de cette imbrication, chaque église étant une prévôté dont le prévôt est le curé. Dominique Iogna-Prat pose donc la question : qu’est-ce donc qu’une seigneurie monastique ? Pour le xiie siècle, il remarque qu’on peut tenter de répondre par une histoire comparée, entre les différentes politiques territoriales d’autres seigneuries (les Chartreux, les Cisterciens, les prémontrés, ainsi que Cluny qui est par ailleurs implantée à Nantua). Dans quelle mesure la terre de Saint-Claude s’inscrit-elle dans un modèle de terre du saint (comme prolongement de la politique grégorienne et de l’idée de libertas romana) ? Dominique Iogna-Prat souligne qu’il faudrait en ce sens faire la comparaison avec Cluny, même si la tâche s’avère ardue. Il rappelle que Jodsal, abbé de Saint-Claude, est aussi le biographe d’Odilon de Cluny, et qu’il est mentionné dans le nécrologe de Cluny. Y-a-t-il donc apport d’une conception clunisienne de la seigneurie ? Dominique Iogna-Prat pécise néanmoins que beaucoup d’aspects différencient d’emblée Cluny et Saint-Claude : il y a d’un côté un lien étroit avec Rome, et l’abondance de cartulaires, et de l’autre une libertas, une terre souveraine, avec une révolution documentaire tardive. 1230 marque au contraire une fin pour Cluny. Pour Dominique Iogna-Prat, il manque donc essentiellement une remise en contexte ecclesiastico-seigneurial.

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À l’issue de la délibération, le jury déclare Vincent Corriol docteur et attribue à sa thèse la mention très honorable à l’unanimité, avec ses félicitations.

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Catherine Letouzey

Jean-Pierre Delhoume, Une Spécialisation en pays de petite culture : l’élevage bovin en Limousin au xviiie siècle, thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’Université de Limoges, le 21 décembre 2007

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Jury : Reynald Abad, professeur à l’Université de Paris iv (rapporteur) ; Annie Antoine, professeur à l’Université de Rennes ii (rapporteur) ; Michel Cassan, professeur à l’Université de Limoges (directeur de thèse) ; Jacques Péret, professeur à l’Université de Poitiers (président) ; Bernard Valadas, professeur à l’Université de Limoges.

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Jean-Pierre Delhoume, pédologue de formation, a consacré de nombreuses années à l’étude de l’agriculture limousine à l’Époque moderne. Au cours de ses recherches, il a recentré plus particulièrement son attention sur la question de l’élevage bovin, principale ressource du Limousin. Annie Antoine souligne combien ce travail, tout en empruntant des problématiques éprouvées, s’inscrit dans le renouveau actuel de l’histoire rurale. Cette thèse s’appuie sur une solide bibliographie et combine des sources originales souvent négligées telles les comptabilités d’exploitations à des sources d’un abord plus classique comme les archives des Intendants. En outre, l’auteur exploite avec méticulosité les États des fonds, source d’un emploi parfois délicat. Il ne se contente pas non plus des fonds régionaux mais sollicite les fonds parisiens : fonds de l’Hôtel-Dieu, archives de l’Assistance publique, fonds de la juridiction consulaire des Archives de Paris.

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La thèse s’articule autour de trois grandes parties dédiées successivement à l’espace limousin et à ses lectures, aux structures agraires, pour s’achever sur « L’élevage bovin en Limousin au temps des Lumières » où l’auteur se livre à une étude complète de cette branche d’activité.

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Dans sa première partie, Jean-Pierre Delhoume entend tout d’abord revenir sur la vision dépréciée de l’agriculture limousine répandue par les physiocrates. En effet, ceux-ci ont toujours affecté un certain mépris à l’égard des pays de « petite culture » dont relève le Limousin. Les vastes étendues de landes, la médiocrité des sols, la trilogie seigle-raves-châtaignes fournissent autant d’arguments à l’élaboration d’un discours dépréciatif. Enfin, la mise en valeur du sol se fait par métayage qui est, toujours selon les physiocrates, le pire mode de faire-valoir. En résumé, pour citer de Butré, l’agriculture limousine est une « agriculture ruinée ». L’historiographie a longtemps emboîté le pas à cette vision « classique » de l’agriculture régionale. On peut aujourd’hui livrer une toute autre interprétation de cette situation.

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Est-il seulement possible de pratiquer en Limousin dans les conditions du xviiie siècle l’agriculture que préconisent les agronomes et les physiocrates ? Il est permis d’en douter dans la mesure où les conditions techniques ne permettent guère de s’affranchir des contraintes naturelles qui continuent de dicter leur loi. Les paysans adaptent les espèces cultivées aux possibilités des terroirs et diversifient les risques par la pratique de la polyculture. Celle-ci reste sans doute la moins mauvaise manière d’exploiter la terre dans cette province peu favorisée par les sols et par le relief et compte tenu des moyens agro-techniques disponibles de l’époque. En revanche, les conditions environnementales s’avèrent très favorables à l’élevage qui n’a cessé de se développer.

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Après avoir réfuté les représentations physiocratiques, Jean-Pierre Delhoume s’attache à démontrer combien l’élevage bovin est un secteur techniquement et économiquement dynamique dans une province réputée immobile. L’élevage assure en effet de confortables revenus ce qui en ouvre la pratique à toutes les catégories sociales de l’Ancien Régime. Les rentrées d’argent dues à la vente du bétail, grâce aux baux à cheptel par exemple, suffisent largement pour acquitter les diverses impositions royales. De ce point de vue, l’élevage en Limousin ne peut plus être considéré comme une activité secondaire, mais au contraire comme l’activité agricole primordiale de la province.

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L’importance des herbages atteste de la primauté de l’élevage bovin. Toutes les exploitations spécifiquement réservées aux bovins disposent de prés de fauche et de pacages. Ils recouvrent une superficie au moins aussi importante et bien souvent supérieure à la surface cultivée chaque année dans une forte majorité de paroisses. Le couchage en herbe se généralise à l’ensemble de la province au cours des trois ou quatre décennies précédant la Révolution. L’expansion et la qualité des herbages constituent donc les preuves d’un fort développement de l’élevage bovin dans la seconde moitié du xviiie siècle.

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Les près de fauche deviennent l’élément structurant et, selon Bernard Valadas, la « pièce maîtresse » des exploitations. De l’étendue des prés dépend en effet le nombre de bovins adultes entretenus en permanence dans un domaine – par le biais de la production de foin – et ce nombre de bovins détermine en grande partie l’étendue des cultures et le rendement de celles-ci – par le biais de la quantité de fumier produite, le fumier étant le seul engrais utilisé dans la province. Indice de leur valeur, les près de fauche sont les seules parcelles systématiquement clôturées. Peut-être l’auteur aurait-il pu à ce niveau, comme le suggèrent Annie Antoine et Bernard Valadas, varier les échelles et délaisser l’analyse régionale pour se rapprocher de l’exploitation agricole – par une utilisation fine des comptabilités – ou même s’intéresser à la diversité des « pays » qui forment le Limousin.

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L’élevage bovin alimente des réseaux commerciaux dynamiques qui ne se bornent pas à l’horizon local mais s’insèrent dans une économie de marché à l’échelle du royaume. Ainsi, depuis au moins la fin du xviie siècle, le Limousin fournit environ le quart des besoins en bovins adultes de boucherie de la capitale, ce qui place la province au second rang derrière la Normandie. À ce sujet, Reynald Abad estime que la comparaison aurait pu être davantage poussée avec la Basse-Normandie où la spécialisation herbagère est beaucoup plus marquée qu’en Limousin. Cette dimension comparative aurait pu ouvrir un débat sur le terme de « spécialisation » bien que l’emploi en soit tout à fait justifié en Limousin.

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Éleveurs et négociants ont su mettre en place une habile stratégie commerciale qui repose à la fois sur la période et sur la méthode d’engraissement des animaux. Ceux-ci, dans la plupart des provinces, sont engraissés avec de l’herbe d’avril jusqu’en octobre/novembre. À l’inverse, le Limousin n’engraisse ses bœufs que durant les mois d’hiver et le début du printemps. À cette fin, les éleveurs limousins utilisent, outre le foin récolté dans les prés de fauche, des productions d’un faible coût, celles justement dédaignées par les physiocrates : les châtaignes, le seigle et surtout les raves. Cette méthode d’engraissement permet au Limousin d’approvisionner la capitale durant une période où les autres provinces ne peuvent fournir que très peu d’animaux gras, faute de fourrages et d’aliments suffisants.

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Les exigences du marché parisien en bêtes de qualité favorisent le progrès zootechnique. Les éleveurs sont ainsi amenés à sélectionner les sujets destinés à l’engraissement. Les bœufs parvenus en fin de leur carrière d’animaux de trait sont soigneusement choisis en fonction de critères très précis concernant leur aptitude à l’engraissement et leurs caractéristiques morphologiques comme la forme des cornes, de la tête, la couleur de la robe. C’est en fonction de ces caractéristiques, qui sont de véritables « marques commerciales », que les bouchers parisiens reconnaissent au premier coup d’œil les bovins limousins. Ces premiers pas vers une sélection raisonnée conservent au Limousin le débouché parisien. Reynald Abad pense néanmoins que d’autres débouchés existent pour le cheptel limousin en particulier d’autres villes du royaume et le débouché militaire notamment lors des expéditions en Italie.

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En conclusion, la province a su mettre à profit certains de ses atouts pour développer un système agraire qui, sans être celui des physiocrates, a malgré tout sa propre rationalité car il a su pallier, en partie, les insuffisances de son agriculture traditionnelle du type polyculture vivrière. Cette spécialisation montre aussi que le Limousin n’est pas réfractaire au changement. En définitive, l’élevage bovin dessine une autre image du Limousin loin du prisme de la routine, de la misère, de l’archaïsme et de l’isolement.

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Les membres du jury ont souligné les qualités d’historien de l’auteur et reconnu la qualité et la rigueur scientifique de son travail. Après une courte délibération, Jean-Pierre Delhoume s’est vu conférer le titre de docteur en histoire avec mention très honorable et les félicitations unanimes du jury.

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Dominique Danthieux

Éric Darrieux, Résister en décembre 1851 en Ardèche. Essai d’histoire sociale d’une insurrection, thèse de doctorat d’histoire, soutenue le 14 décembre 2007 (Université Lumière–Lyon 2)

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Jury : Claude-Isabelle Brelot, Professeur à l’Université Lumière–Lyon 2 (présidente du Jury) ; Jean-Luc Mayaud, Professeur à l’Université Lumière–Lyon 2 (directeur de la thèse) ; Laurent Douzou, Professeur à l’Institut d’études politiques de Lyon ; Jean-Claude Caron, Professeur à l’Université Blaise Pascal–Clermont 2 ; John Merriman, Professeur à Yale University ; Rémy Pech, Professeur à l’Université Toulouse 2–Le Mirail.

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Sur la Seconde République et les réactions au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte comme écoles de la politisation, on pensait avoir tout dit. Depuis les célébrations politiques et scientifiques du 100e anniversaire de la République, un grand nombre de travaux d’histoire locale ou nationale s’étaient interrogés sur les acteurs de la révolution et de l’insurrection, la diffusion des idées et des pratiques, les formes de la politisation et la mémoire de l’« événement 1851 » dans les pratiques politiques ultérieures. Ces travaux avaient culminé avec les grandes thèses des années 1960-1970, et les synthèses qui en avaient été tirées, notamment sous la plume de Maurice Agulhon. Le colloque de l’École française de Rome en 1997 sur « la politisation des campagnes au xixe siècle », venant nuancer et préciser le tableau par les apports de l’histoire sociale fine, de la prise en compte de la politisation « à droite » et de la démarche d’histoire comparée, semblait avoir clos le débat historiographique.

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Éric Darrieux, doctorant formé au sein du Laboratoire d’études rurales de Lyon, avait donc fort à faire pour convaincre son jury de la possibilité et de l’intérêt d’une réouverture du dossier de l’insurrection par le prisme d’une micro-histoire de ses acteurs à l’échelle d’un département. De fait, sa thèse prend la forme d’un journal de bord, rigoureux et patient, exposant la déconstruction et la reconstruction scientifiques de l’objet « insurrection », depuis la lecture attentive de la bibliographie nationale et locale jusqu’à la proposition d’une typologie fine des trajectoires, en passant par l’inventaire et la mise en forme patiente des données éparses des archives et la réflexion épistémologique sur les outils et notions des sciences sociales.

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Son exposé de soutenance, ouvrant le débat, a été en grande partie consacré à l’exposition et à la justification de la méthode d’histoire sociale fine employée pour atteindre non pas une explication causale générale, mais une démonstration, par les trajectoires des insurgés (avant, pendant et après l’événement), de ce que résister voulait dire en 1851. Terrain de choix pour une analyse de l’intrication des facteurs géographiques, socioéconomiques, politiques, culturels et religieux dans la production des conflits, l’Ardèche pose en revanche des problèmes archivistiques majeurs pour une reconstitution prosopographique de la configuration sociale du milieu du xixe siècle. Un travail patient de constitution d’un corpus d’insurgés, par croisement des sources locales et nationales, a toutefois permis de constituer une base de données suffisante, avec 774 fiches individuelles. Or, l’analyse détaillée de cette base révèle l’insuffisance ou l’incohérence, à l’échelle microsociale, de certaines conclusions de l’historiographie de la politisation et de la résistance au coup d’État. En tous cas, les « clés » conjoncturelles, sociales, confessionnelles ou culturelles ne fonctionnent pas comme des déterminants directs. D’où le recours à l’individualisme méthodologique et à la contextualisation la plus précise possible des trajectoires ; mais également, dans un bel essai d’histoire totale par le bas, l’utilisation des philosophies et des sociologies de l’altérité et de l’engagement. La forme prise par la synthèse, une typologie des trajectoires et du sens historique de celles-ci, pourra sembler en deçà des ambitions du propos : pour Éric Darrieux, il ne s’agit là que d’une réponse transitoire au problème de la formalisation littéraire de l’entreprise prosopographique. Celle-ci, et c’est bien l’essentiel, a prouvé sa capacité à renouveler et à éclairer le questionnement ancien sur la politisation, et à donner des visages et un univers de sens à l’insurrection.

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Jean-Luc Mayaud, directeur de la thèse, a classiquement ouvert les interventions du jury. Retraçant le parcours universitaire d’Éric Darrieux, il en a souligné la motivation et l’endurance. Rencontre d’un idéal et d’une méthode, cette thèse a été une longue ascèse, qui plus est réalisée dans les conditions difficiles d’un emploi à plein temps de professeur agrégé du second degré. Les archives brassées – certaines fort ingrates –, le corpus rassemblé, la bibliographique pluridisciplinaire consultée et véritablement utilisée, tout atteste le sérieux de l’entreprise. La thèse présente des qualités formelles indéniables : souci didactique du plan, précision des notes, richesse et lisibilité des annexes. Éric Darrieux a su pleinement contribuer à l’invention méthodologique collective du Laboratoire d’études rurales, et dans le même temps exprimer sa personnalité de chercheur, lisible dans son rapport à la fois respectueux, apaisé, et efficacement critique à l’historiographie de la question de la politisation. Avec cette belle thèse, c’est une histoire localisée, et non locale de l’insurrection de 1851, qui est proposée à la communauté scientifique. Et si la forme typologique de la troisième partie du texte n’est pas pleinement satisfaisante, le corpus demeure dans toute sa richesse, illustrée par les annexes, contribution précieuse à une histoire sociale « par le bas » de la France rurale contemporaine et des voies de sa politisation.

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Jean-Claude Caron poursuit en exprimant l’heureuse surprise qu’a été pour lui cette « réouverture » réussie du dossier de l’insurrection. Le pari est gagné, notamment grâce à la richesse du corpus constitué, aux masses d’archives remuées, dont les annexes permettent bien des lectures. La culture historiographique de l’auteur est remarquable par sa richesse et son ouverture. Peut-être pourrait-on discuter du transfert de tel ou tel concept. L’histoire sociale du xixe siècle a ses spécificités, qui n’admettent pas aisément des appareils théoriques forgés pour d’autres époques. À l’évidence, les principales qualités de la thèse résident dans la réflexion contextualisée sur le politique : l’apport de la stratigraphie sociale au village, la compréhension intime des rapports à l’espace, le travail très fin sur les citations d’archives, la réflexion sur le rapport au temps des acteurs, tout cela est très convaincant. C’est une belle histoire incarnée de l’insurrection qui est offerte au lecteur. L’originalité de la démarche a ses revers : une sensibilité très « littéraire », utile pour incarner le récit, parfois gênante dans l’analyse. La thèse mérite d’être publiée, mais il faudra couper quelques longueurs, justifier plus solidement quelques analyses, notamment au point de jonction entre sociologie historique et psychologie des profils. En réponse aux questions de Jean-Claude Caron, Éric Darrieux revient sur la nécessité d’une approche dialectique de la relation entre données des archives et modèles théoriques, la voie historienne plaidant pour une contextualisation la plus fine possible de l’univers de sens des acteurs. À ce titre, même les « profils » les plus minoritaires méritent une étude. Il importe de rendre compte de l’ensemble du spectre des attitudes.

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Rémy Pech prend la parole en « agulhonien fidèle », mais non spécialiste de cette question de la politisation. Il choisit donc de porter son attention sur les aspects sociaux et culturels de la thèse, notant la finesse de l’analyse des pratiques religieuses et linguistiques réalisée par l’auteur. André Siegfried reste une référence, même si, bien sûr, ses analyses sur les formes de la politisation en Ardèche demandent à être nuancées et complexifiées. La thèse d’Éric Darrieux va dans ce sens. Rémy Pech aurait souhaité un développement sur la mémoire longue de l’insurrection en Ardèche : la piste est intéressante, mais à l’évidence la thèse est déjà suffisamment étoffée. Éric Darrieux souligne en réponse l’extrême difficulté de la question linguistique, les mêmes acteurs étant susceptibles de parler occitan entre eux, français avec l’administration, et parfois de nier parler l’un ou l’autre au gré des circonstances…

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Après une pause, la soutenance reprend avec l’intervention de l’historien américain John Merriman, qui a lui-même eu l’occasion de travailler sur les archives ardéchoises. Son intérêt est allé à l’extrême précision du « paysage » physique et social de l’Ardèche brossé par Éric Darrieux, dans lequel on voit, avec l’évidence de l’intime, les pérégrinations, errements, embuscades et fuites de ces insurgés d’occasion, que l’auteur donne l’impression de connaître comme des voisins… Mais la thèse ne se nourrit pas que de cette maîtrise du terrain de recherche : elle est également faite d’un lent et profitable effort de lecture, produisant un regard extrêmement affûté, historique certes, mais également sociologique et ethnologique. L’héritage de Charles Tilly est ici très présent. L’insurrection est incarnée, on la voit « monter », s’exprimer, puis se défaire et, dans une confusion avec la fin de « l’âge d’or séricicole », devenir un objet de mémoire douloureux. Il est clair, à la lecture de cette thèse, que l’on ne peut enfermer la genèse du politique dans la diffusion d’un universalisme « français » : il y a aussi une expression politique vernaculaire. D’où la nécessité, en vue de la publication, d’une ouverture comparatiste plus affirmée.

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Laurent Douzou ne craint pas d’évoquer d’emblée une réelle admiration pour le travail accompli par Éric Darrieux. A priori dubitatif sur les entreprises de transposition chronologique du concept de « résistance », il voit dans cette thèse extrêmement méticuleuse et prudente une illustration très encourageante de la possibilité d’un dialogue fécond entre périodes, par le biais d’une interrogation sur la « transgression ». Le travail d’Éric Darrieux est tout d’abord une grande réussite de la démarche monographique : les sources sont convoquées jusqu’à l’épuisement, toutes les données sont recoupées, l’objet est remarquablement maîtrisé. Ensuite, l’approche pluridisciplinaire revendiquée par l’auteur est pleinement justifiée par les éclairages qu’il parvient ainsi à produire. La méthode analytique proposée est certes de l’ordre du bricolage, mais on ne doit voir aucune nuance péjorative dans l’emploi de ce terme. Enfin, le style empathique de la thèse n’exclut pas une capacité de distanciation, avec un usage méthodique du doute et de l’approche réflexive. François Maspero n’est pas loin… Toutes ces qualités produisent un objet scientifique d’un intérêt remarquable. Bien des idées reçues volent en éclats, par exemple la supposée propension à la résistance des protestants. Surtout, le coup d’État apparaît, à travers les regards de ces insurgés, sous un jour tout à fait nouveau, comme la « réalisation d’une crainte », nourrie par toute une série de micro-événements dont la thèse retrace très finement la chronologie, de même qu’elle en identifie les acteurs et les formes de médiatisation. Doit-on enfin parler de « résistance » ? La thèse est prudente sur ce point, prudence justifiée. Incontestablement, il y a apprentissage : un univers symbolique se construit. Il y a exercice de la responsabilité : les actes ne sont pas aveugles. Et il y a bien une dimension éthique, altruiste si l’on veut, de l’insurrection : tout en rejetant l’idée d’une intentionnalité pure, et en faisant entrer dans l’analyse la catégorie du « risque pris », les acteurs de l’événement ont bel et bien franchi un seuil, « basculé » dans l’action. L’expression forgée par Éric Darrieux de « seuil d’intolérabilité » est tout à fait pertinente. Le plus remarquable étant que l’on dispose de fort peu de témoignages directs sur le « sens » des actions menées. Les spécialistes de la Résistance le savent bien pourtant : même les plus lettrés des acteurs se montrent incapables de répondre à la question du « pourquoi »… La philosophie morale s’écrit en actes. L’histoire sociale est donc la bonne méthode. Et Laurent Douzou de conclure sur la figure du résistant qui, tel une abeille, meurt en piquant, mais assure ainsi que, malgré tout, l’espèce des abeilles perdure.

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Claude-Isabelle Brelot conclut ces échanges longs et passionnants en disant sa grande satisfaction de voir mené à terme ce projet de recherche courageux. La démarche de saturation des fichiers nominatifs est très aboutie, ce que tous les chercheurs qui se sont essayés à l’entreprise prosopographique ne peuvent que saluer. Éric Darrieux donne un signe très encourageant à tous les doctorants qui, au sein du Laboratoire d’études rurales ou ailleurs, se sont investis dans cette entreprise de refondation méthodologique en histoire sociale. Le travail est intériorisé avec beaucoup de maturité, l’historiographie profondément revisitée. La notion de « seuil d’intolérabilité » est intéressante au-delà de cette étude particulière, et doit faire l’objet d’un débat approfondi. Éric Darrieux est le plus à son aise dans la réflexion critique sur les catégories, sur les effets de sources, sur la construction et la déconstruction des objets. Mais sa thèse apporte également des connaissances précieuses à la compréhension du xixe siècle français, notamment par l’inscription des trajectoires individuelles dans l’épaisseur du contexte. Il y a là des pans d’histoire sociale, Claude-Isabelle Brelot ajoute même d’histoire totale, pleinement aboutis, et particulièrement suggestifs. On peut toujours aller plus loin, affiner les typologies, élargir les comparaisons, mais l’« exploitation minière des archives » pratiquée par Éric Darrieux a fait plus que répondre aux attentes du jury.

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Après une brève délibération, celui-ci a décerné à Éric Darrieux le titre de docteur en histoire, avec la mention très honorable et ses félicitations unanimes.

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Pierre Cornu

Fabien Conord, Les Rets de la modernité. La gauche non communiste dans les campagnes françaises, de la Libération aux années 1970, thèse de doctorat d’histoire, soutenue le 7 décembre 2007 (Université Blaise Pascal - Clermont 2)

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Jury : Rémy Pech, Professeur à l’Université Toulouse 2 Le Mirail (président du Jury) ; Mathias Bernard, Professeur à l’Université Blaise Pascal Clermont 2 (directeur de la thèse) ; Jean-Claude Caron, Professeur à l’Université Blaise Pascal Clermont 2 ; Bernard Lachaise, Professeur à l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 ; Bernard Bruneteau, Professeur à l’Université Pierre Mendès France Grenoble 2.

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C’est dans les murs de l’université et du centre de recherches où il a accompli l’intégralité de son cursus de formation et où il a occupé successivement les fonctions de moniteur, puis d’ater, que Fabien Conord a soutenu, ce 7 décembre 2007, sa thèse pour le doctorat d’histoire. Nul localisme pourtant dans son travail et sa réflexion, consacrés à une investigation, à la croisée de l’histoire politique et de l’histoire sociale, des gauches non communistes dans la France rurale en mutation, de la Libération aux années 1970. Interrogeant non pas un parti et ses archives propres, mais un segment du champ politique et ses configurations changeantes, s’appuyant à la fois sur une documentation nationale et sur l’étude fouillée de sept laboratoires départementaux (l’Aisne, l’Allier, les Basses-Alpes, l’Aude, les Côtes-du-Nord, la Creuse et le Lot-et-Garonne), et réalisant une étude serrée des jeux locaux et de leur articulation avec la politique nationale et européenne, c’est en effet une analyse ambitieuse que propose Fabien Conord, visant à éclairer, sous l’angle des questions rurales et agricoles, la difficile construction du rapport à la « modernité » des gauches françaises dans une phase de transition mal connue.

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Le discours de soutenance de Fabien Conord explicite et justifie classiquement les termes du sujet, et défend la périodisation en trois temps qui structure la thèse (la refondation des institutions et du jeu politique entre 1944 et 1947, les gauches non communistes dans les difficultés des compromis entre revendications et responsabilités sous la IVe République, enfin l’opposition sous les présidences de Gaulle et Pompidou). Dans un deuxième temps, l’auteur rassemble ses conclusions, et tente de porter un jugement nuancé et périodisé sur les difficultés de la sfio et de ses alliés et concurrents de gauche à penser la « modernité » dans une période de glissement progressif mais puissant de la sociologie électorale du monde rural – ce qu’il présente comme une « troisième voie » inaboutie entre collectivisme et libre marché, défense des « vaincus » de la révolution silencieuse et promotion du « progrès » socioéconomique. Revendiquant l’héritage de Maurice Agulhon sur la politisation comme médiation du global vers le local, mais également la lecture des sociologies de la réception, Fabien Conord défend une approche mixte de l’histoire politique, interrogeant le vote comme marqueur de la double dynamique d’acculturation et de pression des intérêts – avec toute la difficulté, mais aussi l’intérêt, de questionner l’identité « divers gauche » si importante dans la France rurale de cette période. Géographie électorale, sociologie du personnel politique, analyse des textes internes et de propagande, approche biographique, contextualisation multiscalaire des grands moments du débat politique (les lois d’orientations agricoles, le rapport Mansholt, etc.), c’est bien à une synthèse des héritages historiographiques du dernier demi-siècle que s’est essayé l’auteur, qui revendique un pragmatisme méthodologique et un éclectisme historiographique adaptés à un sujet transversal, et à une période de transition plus que de cristallisation.

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Finalement, et au-delà des singularités locales, l’échec des gauches non communistes à se doter d’une doctrine convaincante sur les questions agricoles et rurales tiendrait d’une part à son assise politique, faite de segments sociaux peu dynamiques et mal coordonnés, et à son incapacité de longue durée à renoncer à l’universalisme de principe d’une république sociale – il n’y a pas de partis agraires de gauche en France – comme à assumer la rationalisation technique et marchande de l’agriculture. C’est donc bien la réception des discours, par une société rurale ni homogène ni passive face aux impulsions de l’englobant, et les difficultés de la médiation de ces mêmes discours par le personnel politique local, qui expliquent la fragilité croissante de l’implantation du socialisme et de ses variantes républicaines dans les départements ruraux. Il faut attendre la « rurbanisation » et la synthèse mitterrandienne pour voir les gauches non communistes retrouver, avec un personnel politique renouvelé, une capacité d’attraction significative auprès de populations rurales qui ne sont plus que minoritairement agricoles.

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Mathias Bernard, directeur de la thèse, ouvre selon l’usage les interventions des membres du jury, en rappelant le parcours exemplaire de Fabien Conord, la rigueur méthodologique et le courage avec lesquels il a défini puis accompli un programme de travail particulièrement chargé, tant en lectures bibliographiques qu’en dépouillements d’archives dispersées. Soulignant la difficulté d’une histoire des gauches qui dépasse la monographie partisane, Mathias Bernard reprend ce qui constitue, selon lui, l’apport original de la thèse. Tout d’abord, la démonstration de la capacité du système institutionnel à assimiler la doctrine socialiste, pour faire de ses représentants les continuateurs d’une république radicale moins renouvelée qu’on ne l’a dit : la timidité des socialistes à revendiquer une « légitimité résistante », au profit d’un « ancrage local », l’atteste amplement. En second lieu, Mathias Bernard note la faible influence de la « deuxième gauche », le psu, par exemple, se révélant bien moins novateur dans ses pratiques locales que dans son discours national… Troisièmement, la thèse de Fabien Conord permet de mesurer, notamment sous la IVe République, les contradictions insolubles face auxquelles se trouvent les partis de gauche dans les moments de contestation sociale dans le monde rural : obligés de se démarquer des poujadistes bien sûr, mais sans perdre le contact avec un socle électoral fragilisé par la modernisation de l’agriculture, des réseaux commerciaux et des services publics, et en même temps placés en porte-à-faux par leurs responsabilités nationales. Enfin, le directeur de thèse note l’incapacité de ces gauches rurales à faire émerger des leaders politiques « légitimes » – dans une comparaison cruelle avec les droites de la même période. Est-il toutefois nécessaire d’instruire un procès en incapacité des gauches, achoppant systématiquement sur la question de la modernité ? Une discussion s’instaure avec le candidat, sur les originalités et les faiblesses respectives du système politique français, et des gauches françaises dans les gauches européennes : il y a de toute évidence matière à élargissement de la réflexion, à partir de la thèse et dans sa mise en dialogue avec la production scientifique sur ce champ de l’histoire politique contemporaine.

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Bernard Lachaise prend la parole en second, pour dire sa satisfaction tout d’abord de voir achever ce travail de fond sur un aspect mal éclairé de l’histoire politique nationale, pointer l’ampleur du travail archivistique accompli, les qualités de méthode et d’analyse des corpus, et décliner ensuite les enseignements qu’il tire de la lecture de cette thèse. L’aspect le plus novateur à ses yeux est l’histoire de la réception des débats et des doctrines, à une échelle départementale qui n’est pas vraiment celle du local, mais qui a tout son sens pour le personnel politique des IVe et Ve républiques. La thèse de Fabien Conord est riche en portraits d’élus, habilement combinés à une approche statistique de la vie politique, rendue accessible par des annexes cartographiques soignées ; l’analyse est prudente et nuancée, évitant les catégorisations schématiques ou les jugements hâtifs ; l’écriture enfin est à la fois fluide et rigoureuse. Bernard Lachaise souligne l’intérêt de discuter les classifications politiques, qui posent des problèmes redoutables dans la durée. Les monographies départementales sont pleinement justifiées par l’intérêt d’une histoire de la réception différentielle des impulsions de l’englobant, mais peuvent être approfondies encore, notamment dans la sociologie des électorats et plus particulièrement des élites locales. Le travail accompli est néanmoins déjà si important que Bernard Lachaise présente davantage ces remarques comme une invitation à la continuation des recherches et à l’échange que comme une limite de la synthèse présentée, dont il appelle de ses vœux une publication rapide.

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C’est un point de vue décalé de dix-neuviémiste que présente Jean-Claude Caron, portant la discussion non pas sur le contexte précis des années 1950 et 1960, mais sur la problématique générale de la politisation, dans la référence partagée avec le candidat à l’œuvre de Maurice Agulhon, et sur les aspects culturels de la construction du « rural » dans la période contemporaine. À cette lumière, la thèse de Fabien Conord apparaît comme un objet scientifique ouvert, nourri d’une véritable culture d’historien contemporanéiste, susceptible d’intéresser au-delà du cercle des spécialistes de la période considérée. Jean-Claude Caron pointe notamment l’intérêt d’une histoire au ras du sol de la vie politique – parfois dure et mesquine, mais riche d’enseignements – ; l’apport spécifique d’une analyse des élections sénatoriales, trop souvent négligées ; et bien sûr, l’héritage de longue durée des catégories forgées au xixe siècle, notamment du républicanisme. C’est également du point de vue du non-spécialiste que Jean-Claude Caron trouve excessive la segmentation du champ politique opérée, et notamment la discontinuité établie entre le pcf et les autres partis de gauche. Il pointe également quelques pistes négligées sur les aspects culturels, par exemple le cinéma ou la littérature, dans une période de transformation profonde des représentations de soi et d’autrui. Enfin, il propose de remplacer dans le titre de la thèse « modernité » par « modernisation », la gauche lui semblant davantage en difficulté avec le processus qu’avec l’idée. Parler de blocage du socialisme avec l’économie, n’est-ce pas faire de cette dernière une réalité univoque ? Fabien Conord en convient bien volontiers, et précise que, dans son esprit, c’était bien à la figure temporalisée de la modernité qu’il s’était intéressé, c’est-à-dire, dans le contexte de sa période d’étude, à l’ouverture de l’économie rurale à l’économie de marché, nationale puis européenne.

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C’est en expert reconnu de ces questions – même si ses recherches actuelles sont sorties du champ de l’histoire rurale – que Bernard Bruneteau reprend le flambeau, en proposant une pesée différentielle des atouts et des faiblesses des droites et des gauches rurales dans l’emprise sur le vote et la définition des politiques. La thèse de Fabien Conord fait clairement ressortir l’impuissance de la sfio, par manque de relais efficaces – notamment dans les organisations agricoles –, à représenter valablement les aspirations des sociétés rurales à un partage de la prospérité de la période. Cette thèse est également très intéressante pour comprendre le rôle de contre-modèle régionalisé que les gauches incarnent dans les années 1950 et plus encore dans les années 1960, dans des bastions ruraux qui ne sont toutefois que des leurres de puissance politique, en raison des profonds bouleversements sociaux et géographiques de la période qui jouent à leur détriment. D’où l’incapacité des élus locaux à affronter les questions de modernisation, et singulièrement la question européenne – au point, parfois, de jouer à fronts renversés avec la droite, ou de pratiquer le grand écart avec les instances nationales des partis de gauche, notamment dans la période molletiste. Reprenant ensuite la remarque de Jean-Claude Caron sur le pcf, Bernard Bruneteau pointe les prolongements nécessaires de la thèse, vers une analyse plus serrée des relations avec le parti paria de la Guerre froide, mais également avec le Modef. Une analyse des médiateurs serait riche d’enseignements, avec peut-être des informations plus fines à aller chercher dans une enquête orale plus systématique que les quelques interviews réalisées dans la thèse. Enfin, la période qui suit l’échec du référendum de 1969, riche d’événements et de recompositions – avec la mise au point du programme commun de la gauche –, mériterait sans doute une approche spécifique. Des remarques, encore une fois, qui sont une invitation à la continuation d’un travail déjà très solide.

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Rémy Pech conclut les interventions en tant que président du jury, rassemblant les appréciations unanimes de ses collègues sur la force de travail du candidat, son souci de l’exhaustivité, son ouverture d’esprit aux acquis des différentes sciences sociales, la qualité de son style et la pertinence de ses choix didactiques. Particulièrement sensible à l’étude de cas du département de l’Aude, Rémy Pech pointe quelques lacunes secondaires, et questionne le candidat sur le rôle particulier de l’occitan dans la construction du lien politique, sur l’influence de la Fédération des œuvres laïques ou de la franc-maçonnerie ; manière, là encore, d’inciter à des prolongements et à une mise en discussion des apports de la thèse de Fabien Conord, à la fois dans chacun des laboratoires départementaux, et à l’échelle nationale, voire européenne, de la compréhension de la dynamique politique. Reprenant le vœu exprimé par les membres du jury, Rémy Pech souhaite une publication rapide du travail extrêmement rigoureux et solide de Fabien Conord, et une reconnaissance institutionnelle de ses compétences de chercheur.

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Après une brève délibération, le jury décerne à l’auteur le titre de docteur en histoire contemporaine de l’Université Blaise Pascal - Clermont 2, avec la mention très honorable et ses félicitations unanimes.

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Pierre Cornu

Philippe Madeline, Constructions agricoles d’hier et d’aujourd’hui. Essai de géographie sociale, habilitation à diriger les recherches, 3 volumes, 358 p., soutenue à Nantes, le 7 décembre 2007

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Jury : Olivier Deslondes, professeur à l’Université de Lyon 2 (président du jury) ; Christine Margetic, Professeur à l’Université de Nantes (1er rapporteur) ; Hugh Clout, professeur à l’University College of London (2e rapporteur) ; Jean-Paul Diry, Professeur à l’Université de Clermont-Ferrand (3e rapporteur) ; Jean-Marc Moriceau, professeur à l’Université de Caen ; Claire Delfosse, professeur à l’Université de Lyon 2.

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À l’invitation du président du jury, Philippe Madeline présente son travail durant trente minutes. Le dossier du candidat s’articule en trois volumes et traite des constructions agricoles en France. Sa présentation est structurée en deux points : le bilan de son itinéraire scientifique et les perspectives de recherche construites à partir de son dossier d’habilitation.

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La première partie de la présentation est l’occasion pour Philippe Madeline de revenir sur son parcours scientifique. Il met tout d’abord en lumière les origines de son projet à travers l’inscription géographique et épistémologique de ses recherches. La géographie rurale de l’Ouest français, très dynamique durant les années 1960, 1970 et 1980, souffre aujourd’hui d’une certaine désaffection. Dans ce contexte, le candidat fait l’inventaire des structures de recherche, et à travers elles des personnalités, qui l’ont motivé, conseillé, aidé dans la conduite de sa carrière universitaire, soit par sa participation à des contrats de recherche, soit par son implication dans les projets collectifs et pluridisciplinaires de la mrsh de Caen, notamment à travers l’animation scientifique du Pôle Rural. Philippe Madeline présente également son engagement dans les activités d’enseignement à l’ufr de géographie de l’Université de Caen, et ce, dans tous les cycles universitaires, des formations générales aux formations professionnelles. La recherche menée depuis plus de dix ans par le candidat interroge les dynamiques sociales et spatiales des campagnes européennes. Les champs thématiques dans lesquels s’inscrit cette recherche concernent quatre axes majeurs : les politiques d’aménagement et de développement rural, la diversification des activités agricoles et rurales, les relations agriculture – environnement, et les relations agriculture – société. Si les thèmes sont assez homogènes, les espaces d’étude, les échelles d’analyse et les méthodes mobilisés montrent une grande diversité.

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Philippe Madeline aborde ensuite les travaux présentés dans le troisième tome de son dossier d’habilitation à diriger les recherches. Ces travaux concernent, à travers la thématique générale du bâti rural, les mutations socio-spatiales contemporaines des campagnes. Deux motivations expliquent ce choix. La première, réside dans l’intérêt du bâti comme indicateur des transformations spatiales, juridiques et sociales des sociétés rurales. La seconde raison est le résultat d’un constat, celui d’une thématique longtemps centrale dans les travaux classiques de géographie mais abandonnée par les géographes depuis une quarantaine d’années. C’est donc dans une perspective de renouveau thématique que s’inscrit la recherche de Philippe Madeline. Dans un contexte de recomposition fonctionnelle et sociale des campagnes, il convient de réinterroger la place du bâti dans l’espace et les sociétés rurales. Les maisons paysannes d’hier sont aujourd’hui l’objet d’un processus d’appropriation par de nouveaux groupes sociaux (résidence principale ou secondaire pour les néo-ruraux), le bâti agricole se transforme sous l’effet des mesures agri-environnementales et des dynamiques de diversification des activités agricoles. Outre la dimension tangible et paysagère de ses transformations, le bâti rural est un objet identitaire fortement mobilisé dans des espaces ruraux de plus en plus patrimonialisés. L’analyse du bâti peut donc apporter un éclairage intéressant sur les transformations des campagnes. Dans cette optique, deux axes d’analyses sont privilégiés par Philippe Madeline : la construction agricole comme facteur de la diversification sociale et économique des campagnes et le « bâti rural hérité » comme révélateur des mutations agricoles et rurales. Dans les deux cas, les évolutions du bâti apparaissent comme des indicateurs pertinents du changement social.

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Philippe Madeline achève sa présentation en insistant sur les distorsions qui peuvent exister entre les représentations collectives positives dont jouissent certains espaces ruraux particulièrement patrimonialisés, notamment du fait d’un « marketing territorial » dans lequel le bâti rural tient souvent une place essentielle, et les réalités observables dans ces mêmes espaces. Enfin, le chercheur met en lumière l’intérêt des constructions agricoles dans l’étude des relations entre une agriculture en quête de reconnaissance sociale et une société en demande d’espaces et de paysages ruraux de qualité.

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Le président de séance donne la parole à Christine Margetic, premier rapporteur, qui signale d’abord l’ampleur, la rigueur méthodologique et la qualité d’ensemble du travail réalisé par Philippe Madeline. Elle rappelle ensuite l’inscription épistémologique de son travail de recherche dans le champ de la géographie sociale mais aussi l’originalité de sa posture thématique dans ce contexte scientifique et disciplinaire actuel. En effet, l’originalité de l’objet de recherche, le bâti rural, n’empêche pas l’auteur d’interroger avec une grande pertinence les notions et les concepts classiques de la géographie sociale : les inégalités sociales, les luttes de pouvoir, l’appropriation de l’espace, les relations dialectiques entre stratégies individuelles et collectives, mais aussi entre le politique et l’idéologique.

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Le second rapporteur, Hugh Clout, insiste d’abord sur la qualité du tome biographique et l’intérêt qu’a suscité chez lui la lecture de l’itinéraire universitaire du candidat. Intéressé ensuite par le second tome, le bilan des publications, il souligne la quantité, la qualité et la diversité thématique de ces publications, qui sont pour lui le reflet de l’activité scientifique intense et éclectique de Philippe Madeline. Il l’invite par ailleurs à poursuivre cet effort de publication dans des revues nationales et internationales où ses travaux auraient selon lui toute leur place. Hugh Clout évoque enfin le troisième tome du dossier. Il manifeste un grand intérêt pour l’objet de recherche, le bâti rural, et regrette sa désaffection dans la géographie rurale française comme anglaise depuis les années 1960. Il se félicite donc du travail de recherche entrepris par le candidat. Cette intervention amène une discussion sur la valorisation du travail présenté ainsi que sur les orientations des recherches futures envisagées par Philippe Madeline.

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Jean-Paul Diry est très heureux d’assister à une étape importante dans la carrière de Philippe Madeline. À ses yeux, les qualités attendues d’un directeur de recherche sont ici réunies : la clarté de l’expression écrite et orale, l’inscription dans des réseaux de recherches multiples, la hauteur de réflexion scientifique sur la thématique choisie et le regard épistémologique sur la discipline. Il approuve la démarche de recherche défendue par Philippe Madeline et fondée sur le travail de terrain, la dimension comparative, le jeu des échelles et l’interdisciplinarité. Il formule un reproche mineur, celui d’une place trop importante accordée à la réglementation dans le tome iii sans qu’il en soit fait un traitement dans la perspective de géographie sociale revendiquée par l’auteur.

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Jean-Paul Diry engage un échange avec Philippe Madeline autour de quatre questions. La première a trait aux sources : ne faudrait-il pas accorder davantage d’importance à la comparaison entre les photos aériennes anciennes et l’orthophotoplan actuel ? Les données de la Société Centrale d’Aménagement Foncier Rural (scafr) ne constituent-elles pas une source importante pour étudier les dynamiques du bâti agricole et rural dans une perspective de géographie sociale ? Ne faudrait-il pas accorder plus de place aux friches et disparitions du bâti, et à l’inverse aux résidences nouvelles des agriculteurs ? Enfin, au regard des transformations sociologiques importantes que connaît le monde agricole, qu’en est-il aujourd’hui des logiques résidentielles des familles d’exploitants ?

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Philippe Madeline apporte des éléments de réponse sur chacun des points soulevés, en précisant notamment qu’il a privilégié la base des permis de construire comme principale source de données sans en faire pour autant la source de référence dans le domaine qu’il étudie. L’exploitation des données scafr lui semble également incontournable pour poursuivre ses travaux de recherche sur le bâti agricole et rural, le principal frein à son usage restant son coût d’acquisition très élevé.

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Jean-Paul Diry conclut son intervention en adressant toutes ses félicitations au candidat.

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La parole est ensuite laissée à Claire Delfosse qui souscrit sans réserve à l’ensemble des qualités soulignées par les collègues précédents. Le premier temps de son intervention revient sur les apports de l’ensemble du dossier. Un des points forts de ce travail est non seulement de replacer le bâti agricole ancien et nouveau dans l’évolution fonctionnelle des espaces ruraux mais aussi de revenir à l’agriculture elle-même dans ses dimensions productives. Le bâtiment réhabilite l’agriculteur au travail. Le travail livré interroge les modèles de construction agricole (et la faible place qu’y tiennent les architectes) et invite à ne pas oublier le rôle que tient l’agriculture dans la qualité paysagère via les constructions agricoles. Philippe Madeline ne néglige pas non plus l’une des questions fondamentales de la géographie : où sont localisés les nouveaux bâtiments agricoles ? Il ne manque pas de traiter cette question à différentes échelles : à l’échelle de l’exploitation agricole avec la question de l’insertion des nouveaux bâtiments par rapport aux anciens, à l’échelle communale, replaçant ainsi la question de l’insertion paysagère des nouveaux bâtiments agricoles au cœur des politiques d’urbanisme local et des jeux d’acteurs locaux, à l’échelon régional et national pour étudier les dynamiques spatio-temporelles de la construction. Autre éclairage : la tension entre construction, rénovation, adaptation, abandon de bâtiments agricoles qui relève certes des stratégies liées aux productions agricoles mais aussi de stratégies familiales qui nous placent au cœur de la question de l’héritage. La richesse du travail présenté et les perspectives soulevées suscitent quelques remarques et questions complémentaires. Claire Delfosse limite ses observations à trois points : l’histoire de la géographie, la patrimonialisation du bâti agricole ancien, la pluridisciplinarité. Elle rappelle tout d’abord que le travail de Philippe Madeline apporte des éclairages intéressants à l’histoire de la géographie rurale en revisitant un grand nombre de thèses et travaux de géographes (de Vidal de la Blache jusqu’à aujourd’hui) à la lumière de cette question des bâtiments agricoles. Les années 1960 marquent un tournant, les analyses sur la forme des bâtiments cédant la place aux analyses sur la modernisation et le confort. Claire Delfosse aurait cependant aimé une contextualisation épistémologique plus nette permettant de resituer l’approche géographique de l’objet étudié dans un champ de concurrence et de complémentarité avec les autres disciplines. Dans un deuxième point, Claire Delfosse souligne tout l’intérêt d’une approche en terme de gentrification en ce qui concerne le réinvestissement de l’ancien bâti agricole par de nouveaux résidents. La mise en valeur de l’ancien patrimoine rural contribue à des processus de différenciation socio-spatiale. Cependant, elle souligne qu’il ne faut pas négliger une approche géographiquement contextualisée de ces processus : il existe une valorisation différentielle des bâtiments agricoles qui tient plus largement au processus de valorisation-dévalorisation sociale des lieux dans lesquels ils s’inscrivent. Enfin, Claire Delfosse évoque un dernier point concernant la pluridisciplinarité et sa pratique : peut-elle se limiter à l’association entre l’histoire et la géographie sur un tel sujet ?

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Ces remarques et questions donnent l’occasion à Philippe Madeline de préciser certains points de son exposé, ainsi que sa conception de la pluridisciplinarité.

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Le président du jury donne ensuite à la parole à Jean-Marc Moriceau qui organise son propos en trois temps : les qualités formelles du dossier, l’expérience et le rayonnement du chercheur, enfin les enjeux scientifiques et les perspectives pour la discipline. D’emblée, le dossier scientifique présenté retient l’attention par son ampleur : 988 pages d’œuvre personnelle auxquelles il faut ajouter trois volumes d’œuvre collective qui apportent 964 pages supplémentaires. L’ensemble souligne la productivité du travail nécessaire à la présentation d’une hdr. Philippe Madeline apporte donc à la communauté scientifique les résultats d’une maturation disciplinaire et interdisciplinaire de huit années continues. L’ensemble de l’œuvre livrée au jury se signale par le soin apporté à sa réalisation, la clarté de sa structuration et l’élégance de sa mise en page. Jean-Marc Moriceau témoigne du souci de valorisation que Philippe Madeline accorde aux travaux de recherche. Il souligne aussi l’assise scientifique du dossier qui combine à la fois renouvellement thématique, croisement de perspectives et ouverture interdisciplinaire. Ceci pour souligner que l’on est loin de l’éparpillement et de l’éclatement. Le sentier balisé par Philippe Madeline est bien net. Il rassemble divers champs de la géographie rurale qu’il saisit au prisme complémentaire des politiques européennes et des activités agricoles à travers le regard privilégié de la géographie sociale. Le travail d’hdr présenté réussit au final un double pari : d’une part, dégager un objet géographique susceptible de s’inscrire dans le champ de la géographie rurale ; d’autre part, faire de cet objet géographique l’instrument d’un renouvellement scientifique.

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Jean-Marc Moriceau en vient ensuite au « non quantifiable » dans l’examen du dossier, à savoir l’engagement de Philippe Madeline dans l’animation scientifique. La capacité à diriger des recherches ne tient pas uniquement à la volumétrie d’une production scientifique. Elle repose aussi sur l’action constructive, sur l’engagement effectif à la formation des étudiants, sur la valorisation fructueuse de la discipline. La fécondité d’un directeur de recherche passe nécessairement par un minimum d’attractivité, d’efficacité et d’expérience. Il lui semble que Philippe Madeline répond pleinement à ces qualités attendues. C’est aussi le sens du premier volume de l’hdr qui analyse dans un premier temps un engagement au service de la géographie rurale et fournit, dans un second temps, un curriculum vitae établi dans les règles de l’art. Ce volume i lui apparaît comme une véritable réussite. Tout d’abord, c’est une leçon d’optimisme. Ici point de pré­destination universitaire mais l’itinéraire d’un étudiant de province venu lui-même du monde rural et passé entièrement par la Faculté des Lettres de l’Université de Caen. Le parcours de Philippe Madeline témoigne de l’aptitude à valoriser les rencontres et les talents du géographe dans les champs divers de la ruralité, depuis l’enseignement en lycée agricole jusqu’à la formation des étudiants à l’Université à tous les niveaux, de l’enquête collective sur le terrain régional à l’animation scientifique sur la scène nationale, de la recherche de vieux papiers à l’écoute empathique des acteurs du monde rural. L’itinéraire accompli par Philippe Madeline a donc valeur d’exemple. Il illustre par ailleurs un accord entre deux qualités contradictoires, le changement dans la continuité : parti historien, Philippe Madeline est devenu géographe ; spécialiste des politiques européennes, il s’est investi dans une géographie régionale des espaces ruraux ; parti de la diversification productive des campagnes, il est passé à l’étude de la production agricole elle-même, et notamment de l’élevage bovin, pour devenir aujourd’hui spécialiste du bâti agricole. Son parcours démontre que l’on peut rester fidèle à un champ thématique au-delà des modes éphémères en allant explorer les frontières disciplinaires. Dans ces changements, Jean-Marc Moriceau voit un fil rouge : fils de petit agriculteur, Philippe Madeline revendique son inscription dans une géographie sociale des campagnes ; son regard de géographe entend mettre en lumière auprès de tous les types d’acteurs les disparités spatiales et les inégalités sociales d’un monde rural dont il se sent toujours proche. Par ailleurs, autre élément remarquable souligné par Jean-Marc Moriceau : le travail en équipe dont Philippe Madeline est un fervent défenseur. Il rappelle que c’est grâce aux implications et interventions de Philippe Madeline dans les séminaires du Pôle rural de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de Caen que la géographie rurale caennaise a gardé une visibilité et une attractivité importantes.

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Ces remarques faites, Jean-Marc Moriceau poursuit son intervention en insistant sur l’enracinement disciplinaire de Philippe Madeline. L’une des clés du succès dans le dialogue interdisciplinaire, c’est que Philippe Madeline a su se positionner résolument comme géographe. Mais de quelle géographie s’agit-il ? De la vieille tradition des géographes ruralistes, Philippe Madeline est autant distant que de la géographie historique. La géographie pratiquée par Philippe Madeline est une géographie des problèmes contemporains et des articulations d’échelle entre politiques publiques et sociétés rurales actuelles. La géographie des campagnes réinvestie à la lumière des problématiques du bâti agricole et rural n’est pas un hybride. Si elle regarde vers l’histoire, elle lorgne aussi vers l’architecture ou la sociologie. À chaque fois, ce regard part et revient pour comprendre l’inscription spatiale des choix de société. Les campagnes sont un cadre mais aussi un environnement que Philippe Madeline scrute au croisement du passé et de l’avenir. Le troisième volume inédit en apporte la plus belle des preuves. Jean-Marc Moriceau en rappelle trois qualités formelles : un souci de lisibilité qui passe par l’élimination de tout jargon, un refus de la théorie au profit d’une géographie à la fois humaine et pratique, enfin un souci de faire toujours apparaître les dettes contractées envers la communauté scientifique – souci qui transparaît bien dans l’abondance des citations et l’ampleur de la bibliographie finale. Sur le fond, au-delà de ces caractéristiques formelles, l’ouvrage constitue un excellent témoignage de ce que l’on attend d’un professeur habilité à diriger des recherches. Il représente en effet un instrument de circulation des savoirs à partir du regard d’une discipline, la géographie. Par les perspectives qu’il ouvre, cet ouvrage est d’une grande richesse. Jean-Marc Moriceau limite ici son analyse à trois points : tout d’abord, le croisement des sources et des méthodes (l’utilisation du fichier des permis de construire, la confrontation des anciens clichés photographiques avec les clichés actuels, les enquêtes orales menées auprès des acteurs qui permettent d’apprécier les raisons, les chronologies et les enjeux des choix de construction) ; ensuite, la re-création d’un objet géographique qui nous conduit de la notion de « maison paysanne » à celle de construction agricole ; enfin, la contribution de l’analyse à la prise de conscience des mutations actuelles de l’espace rural, notamment au travers les conséquences de l’aménagement du bâti agricole dans l’estompage possible des spécificités paysagères à grande échelle. Dans ce contexte, quel sens donner aux mutations en cours du parc immobilier dans les campagnes ? Tendent-elles à gagner aussi les campagnes éloignées des agglomérations urbaines ? Va-t-on vers une homogénéisation de l’habitat entre les régions ? Assiste-t-on à une réduction des particularismes architecturaux dans une logique qui serait à la fois productive et culturelle ? Ou bien au contraire à la réaffirmation de caractère spécifique dans le souci de revitaliser des campagnes par le tourisme et les résidences secondaires ? Dans le parc immobilier disponible, les interrogations posées par Jean-Marc Moriceau mettent en relief des différences de traitement selon le degré d’isolement de l’habitat, selon la reconnaissance patrimoniale qui lui est accordée, selon la facilité de circulation, etc. La question du bâti, et en particulier du bâti agricole, revêt ainsi une importance accrue, attisant les concurrences et les conflits d’usage. C’est l’un des intérêts de promouvoir une géographie sociale des campagnes – et l’occasion de réconcilier la géographie rurale dans son ensemble et la géographie sociale dans sa particularité.

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Pour conclure, Jean-Marc Moriceau souhaite que ce travail fasse l’objet d’une publication rapide et il tient à exprimer à Philippe Madeline sa profonde reconnaissance pour l’ensemble du travail accompli.

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Olivier Deslondes salue à son tour le travail accompli qui allie à la fois des qualités de réflexivité et des aptitudes à tracer de nouvelles perspectives de recherche. Il rappelle la précocité avec laquelle Philippe Madeline s’est vu confier des responsabilités scientifiques et éditoriales qui n’ont cessé de s’alourdir sans renoncer dans le même temps à un enseignement de qualité et de proximité. Il souligne le passage dans le parcours de Philippe Madeline d’une géographie des disparités de développement régional à une géographie sociale pratiquée à une plus grande échelle et dont l’objet est l’espace rural produit par les sociétés, le bâti agricole étant un marqueur important des mutations en cours dans l’espace rural. Et c’est aussi ce regard réflexif sur son parcours de recherche qui a permis à Philippe Madeline d’éviter les dangers de l’interdisciplinarité, ceux d’une marginalisation, voire d’une dilution de l’approche géographique dans les autres sciences sociales. Plutôt que de revenir sur l’objet d’étude, Olivier Deslondes fait part des deux pistes de réflexion que lui a inspirées la lecture globale de son travail. Tout d’abord, le travail réalisé ouvre une réflexion stimulante sur ce qu’est aujourd’hui la géographie rurale. Peut-elle encore se définir comme une discipline autonome au sein de la géographie ? Le travail de Philippe Madeline invite plutôt à voir la géographie rurale comme un champ d’étude du monde social dans ses rapports à un espace dit « rural ». Olivier Deslondes encourage l’auteur à poursuivre une réflexion épistémologique dans ce sens. Seconde piste de réflexion : l’ambivalence des liens entre territoire et patrimoine – deux concepts fortement mobilisés par Philippe Madeline dans le cadre de son travail sur le bâti agricole. Olivier Deslondes rappelle que la géographie des années 1920 a pu contribuer à l’agrarisme en érigeant les campagnes en genre de vie. Les liens entre territoire et patrimoine auraient-ils perdu cette ambivalence ? Là encore, Olivier Deslondes invite le candidat à poursuivre cette réflexion. L’intervention se termine par une série de trois questions : est-il possible d’identifier un âge d’or du bâti rural comme référentiel dans le processus de patrimonialisation ? Quel rôle tiennent les agents immobiliers dans ces processus de patrimonialisation du bâti agricole ? Entre les quotas laitiers et la mise en place du Plan de Maîtrise des Pollutions d’Origine Agricole, lequel a eu le plus d’effet sur la concentration des structures foncières agricoles et la disparition des exploitations ? Autant de questions qui engagent un fructueux dialogue entre le candidat et le jury. Philippe Madeline se déclare très intéressé par les pistes de réflexion soulevées. Il rappelle la difficulté de déceler un âge d’or du bâti rural sans risque de réification et de sur-interprétation du phénomène. Concernant la genèse du processus de patrimonialisation, il précise que le marché immobilier ne fait qu’enregistrer selon lui les valeurs attribuées par les groupes sociaux dominants à ce bâti rural – et dont les agents immobiliers sont un des vecteurs de diffusion.

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Après délibération, le jury a déclaré Philippe Madeline habilité à diriger des recherches en lui adressant ses félicitations à l’unanimité.

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Michaël Bermond et Maxime Marie

Coralie Mounet, Les Territoires de l’imprévisible. Conflits, controverse et « vivre ensemble » autour de la gestion de la faune sauvage. Le cas du loup et du sanglier dans les Alpes françaises

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Jury : Olivier Soubeyran, professeur de géographie à l’Université Joseph Fourier (co-directeur), André Micoud, sociologue, directeur de recherche au cnrs, Modys, Université de Lyon 2 et de Saint-Etienne (co-directeur), Isabelle Mauz, chercheur en sociologie au Cemagref, Grenoble, Paul Arnould, professeur de géographie à l’École Normale Supérieur Lettres et Sciences Humaines de Lyon (rapporteur) et Michel Lussault, professeur de géographie à l’Université François Rabelais de Tours (rapporteur et président du jury).

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C’est devant une assistance nombreuse et composite, qui atteste de la sympathie qu’elle a su susciter autour d’elle, que Coralie Mounet a soutenu sa thèse de géographie, le 4 décembre 2007 à l’Institut de Géographie alpine de l’Université Joseph Fourier à Grenoble. En s’aidant d’un support visuel, Coralie Mounet a exposé en 20 minutes l’essentiel de son travail d’une manière très vivante. En commençant par poser la question de la grande visibilité médiatique des affaires de loup en regard de l’extrême discrétion autour du sanglier, elle indique que c’est notamment cette différence de traitement qui est à l’origine de sa thèse. Et puis, plus en détail, cette question de savoir pourquoi en tel ou tel endroit, la situation est-elle apaisée au lieu qu’ailleurs elle est explosive ? À la question que l’on pourrait se poser de savoir ce qui réunit dans une même thèse ces deux animaux dont les statuts juridiques sont fort différents, la réponse apportée est que l’un et l’autre peuvent être rangés dans une nouvelle catégorie des « animaux qui posent problème ». Du coup, tout l’intérêt de ce travail réside dans le pari qu’il y a à essayer de comparer les façons dont ils sont traités. En effet positionnés à la frange entre espèces protégées, espèces gibiers ou espèces nuisibles, et parce qu’ils diffèrent des animaux « sages » dont les comportements correspondent à ce que l’on attend d’eux, ce sont des animaux qui font bouger les lignes actuellement stabilisées. Et qui peuvent donc jouer le rôle « d’analyseurs » des politiques de gestion expérimentées ça et là.

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À travers le loup et le sanglier, c’est donc à la fois la question de la gestion de la faune sauvage qui est interrogée et celle de l’imbrication des natures ordinaire et remarquable, entre espèce et espace. Mais, pour aborder un sujet aussi complexe, encore faut-il préciser clairement la posture de l’observateur. S’inscrivant dans la problématique de Bruno Latour, Coralie Mounet s’est donné comme principe d’étudier d’une manière symétrique les acteurs pris dans les problèmes d’environnement. Selon cette « sociologie des collectifs », il importe en effet de traiter les propos des partisans et des détracteurs du loup et du sanglier, mais aussi sur le même plan les arguments des scientifiques et des profanes. Enfin, et toujours au titre de cette posture épistémologique, les animaux dont il sera question seront également toujours considérés comme des « actants » ayant un pouvoir actif sur la gestion dont ils sont l’objet.

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Vient ensuite le moment de présenter les terrains – sept au total et tous situés dans les Alpes ou Préalpes – caractérisés chacun par son statut réglementaire (espace protégé à des degrés divers ou « nature ordinaire »), croisé avec le degré de conflictualité et sur lesquels ont été réalisés 74 entretiens semi-directifs auprès de tous les acteurs dont les résultats peuvent être résumés comme suit. Quel que soit le territoire concerné, partout, les animaux agissent comme de véritables « opérateurs territoriaux » dans le sens où ce sont eux qui imposent aux acteurs de s’organiser socialement et spatialement. Ces nouvelles manières de s’organiser peuvent être décryptées à deux échelles. La première, dite « générique », commune à l’ensemble des territoires, est marquée par un même schéma de pensée : renforcer les frontières entre le sauvage et le domestique et faire autant que possible que les animaux, sangliers et loup, les respectent. Les camps opposés – partisans et adversaires – se figent et reproduisent les mêmes arguments quelle que soit la nature de la situation, conflictuelle ou apaisée, dans laquelle ils se trouvent. Les positions adoptées sont dites « macro-sociales », elles sont relativement prévisibles et c’est sur elles que reposent majoritairement les options de gestion.

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Sauf que, comme on l’a vu, les situations sont très différentes selon les territoires. D’où la nécessité d’une autre échelle d’observation, micro-géographique celle-là, seule à même de faire apparaître les spécificités des arrangements locaux entre acteurs. L’existence de liens interpersonnels établis sur la longue durée, beaucoup plus complexes, les contraintes liées à une bonne entente entre voisins, la prise en compte non plus de l’animal en général mais de tel ou tel individu particulier, les dispositions concrètes de la géographie physique, etc. entraînent un amoindrissement du rôle des stéréotypes et débouchent sur une stabilisation variable autour d’une forme d’entente localisée. Ce qui ne veut pas dire que les choses soient définitivement apaisées, ni que des conflits n’explosent pas à nouveau (même s’ils resteront toujours plus étouffés pour le sanglier).

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En conclusion de son exposé, Coralie Mounet revient sur différents points qui demanderaient d’autres investigations mais, surtout, elle s’interroge sur la manière qui serait la plus pertinente de statuer à la fois sur le caractère patrimonial de ces espèces et sur l’importance qu’il conviendrait d’accorder à des médiateurs à même d’intégrer ces différentes échelles.

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Olivier Soubeyran, après avoir dit tout le plaisir qui avait été le sien à accompagner ce travail retient de cette thèse une vertu essentielle à ses yeux : elle a fait « exploser le local », entendant par là qu’elle montre fort bien que jamais celui-ci ne peut être réduit à ce qui est à l’intérieur d’une circonscription donnée puisque aussi bien, cette action de circonscription n’est que l’effet sans cesse renouvelé d’un système d’action complexe. Deuxième co-directeur, André Micoud, lui aussi ravi d’avoir été associé à cet exercice, est particulièrement admiratif de la dextérité dont Coralie a su faire preuve pour se faire accepter dans des mondes très divers et souvent fort méfiants à l’endroit des sciences sociales. Parlant d’expérience, il sait le trésor de tact et de diplomatie que demande un tel travail de terrain. Enfin, à la candidate venue des sciences de la vie, il adresse ses félicitations d’avoir su intégrer ses savoirs au sein d’une approche autant géographique que sociologique.

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Premier des deux rapporteurs à intervenir, Paul Arnould dit le plaisir pris à lire un travail qui apprend beaucoup de choses sur ce nouveau domaine en émergence de la géographie du vivant et qui témoigne à tout point de vue d’une grande capacité d’analyse. En géographe qu’il est, il regrette simplement le peu d’utilisation des cartes et se demande si au fond, autant que les animaux, ce ne sont pas les territoires qui deviennent eux aussi de plus en plus imprévisibles.

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Isabelle Mauz intervient ensuite pour dire, elle aussi, tout le grand bien qu’elle pense de ce travail qui tient jusqu’au bout le pari d’une approche symétrique et qui fait montre d’une très grande finesse dans ses analyses de terrains. Au titre des remarques, elle s’interroge sur le statut de certains encarts qui, en présentant, « ce qu’en pensent les scientifiques » peut laisser accroire qu’il y aurait un discours univoque de la science (opposé à celui des profanes) alors même que toute la thèse montre que telle n’est pas la thèse défendue.

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Michel Lussault, rapporteur et président, peut intervenir alors, comme les autres membres du jury avant lui, pour louer les grandes qualités de ce travail, notamment pour l’originalité qui est le sien de comparer deux animaux forts éloignés l’un de l’autre. Ses questions seront celles d’un géographe qui, pour sa part, regrette que la spatialité morphologique des espaces n’ait pas été suffisamment considérée. Considérant les très grandes qualités d’empiriste de la candidate (et ses connaissances écologiques), il s’étonne que n’ait pas été davantage mis en regard les deux définitions, éthologique et politique, des territoires. Et, s’autorisant à rêver, il se demande s’il n’aurait pas été possible de suivre davantage l’animal, au sens de : j’étudie, donc « je suis » l’animal.

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Après s’être réuni pour délibérer, le jury a très rapidement rendu son verdict en accordant à Coralie Mounet le titre de docteur en géographie avec la mention très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité.

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En résumé, la gestion d’animaux potentiellement « à problème », tels que le loup et le sanglier, apparaît comme étant extrêmement complexe. Il s’agit de maîtriser au mieux des comportements animaux intrinsèquement imprévisibles. Mais en plus, les modalités d’une « bonne gestion » font l’objet de conflits et de controverses, les hommes ne s’accordant pas sur les catégories socio-spatiales dans lesquelles ces animaux doivent être pensés. À la croisée entre aménagement et géographie sociale, cette thèse s’attache à explorer les formes de relations que suscite la gestion du loup ou du sanglier entre territoires politiques, territorialités humaines et spatialités animales. Elle articule outils conceptuels géographiques et sociologiques (des organisations, de la « traduction » et de l’environnement). Une autre spécificité de cette thèse tient dans sa posture épistémologique, privilégiant un regard symétrique entre acteurs et actants non humains ou profanes et scientifiques. Le déploiement des controverses autour des caractéristiques et des agissements des humains et non-humains met en lumière des « arguments génériques ». Leur trame argumentative montre de nombreuses similarités dans l’opposition entre partisans et détracteurs de ces animaux. Si de tels arguments apportent des éléments de compréhension des conflits, ils donnent une image trop caricaturale des réactions territoriales face à la gestion de ces animaux et ne permettent pas de rendre compte des différences des situations constatées entre les différents terrains. Les innovations socio-spatiales, impulsées par les opérateurs territoriaux « loup » et « sanglier », ne peuvent être mises à jour qu’en procédant à une microgéographie. Des opérateurs spécifiques aux territoires, expliquant le caractère conflictuel ou non des « vivre ensemble », sont alors identifiés qui permettent une saisie au plus près des différentes manières qu’ont les groupements humains localisés de « faire avec » une nature sauvage qui, est-il besoin de le rappeler, résistera toujours aux volontés de son arraisonnement.

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André Micoud

Farid Benhammou, Crier au loup pour avoir la peau de l’ours, une géopolitique locale de l’environnement à travers la gestion et la conservation des grands prédateurs en France, thèse Agro Paris Tech, soutenue le 22 novembre 2007 à Nogent-sur-Marne, dans les locaux de l’engref

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Jury : Yves Lacoste, professeur émérite à l’Université Paris viii (président) ; Paul Arnould, professeur à l’ens-lsh Lyon (rapporteur) ; Pierre Pech, professeur, Université Paris i (rapporteur) ; Jean-Pierre Raffin, maître de conférence émérite, Université Paris vii ; Pierre Grenand, directeur de recherche ird Orléans (co-directeur de la thèse) ; Laurent Mermet, professeur engref Paris (directeur de la thèse).

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La belle et longue thèse (652 pages) que Farid Benhammou consacre à l’ours et au loup en France est avant tout une thèse de géographie environnementaliste empreinte de géopolitique. Son compte rendu aborde successivement le résumé de ce travail, sa présentation orale, les remarques du jury et discussions ayant marqué sa soutenance.

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Confrontant l’ensemble des disciplines des sciences humaines, dont l’histoire et la sociologie, à celles des sciences politiques, économiques et biologiques, Farid Benhammou propose une lecture critique et interdisciplinaire d’un rapport territorialisé de l’homme à la nature, et plus particulièrement à l’animal. La première partie de son travail présente les cadres théoriques permettant d’appré­hender la montée du problème des grands prédateurs. Partant de l’histoire et de la géographie des dossiers des grands prédateurs, Farid Benhammou insiste préalablement sur le cas emblématique de l’ours dans les Pyrénées en décrivant étapes et modalités des tensions sociales au sein des différents échelons spatiaux. De même, la réintroduction du lynx dans les Vosges favorise une compréhension des réactions sociales inhérentes au retour naturel du loup dans le Mercantour. Dans les chapitres suivants, Farid Benhammou entreprend une mise en perspective du sujet. L’approche critique de la littérature, allant de la biologie aux sciences humaines, l’intéressante synthèse des liens entre géographie et environnement faisant la part belle et originale aux liens entre l’animal et la discipline d’Élisée Reclus, l’approche géopolitique et stratégique favorisent une compréhension globale des enjeux. Au terme de ce développement, Farid Benhammou décrit les fondements de la géopolitique et de l’Analyse Stratégique de la Gestion de l’Environnement (asge) qui lui servira de grille de lecture tout au long de la thèse. La deuxième partie, ancrée dans le territoire pyrénéen, développe la géopolitique locale et interterritoriale de l’ours. Farid Benhammou s’interroge alors sur les liens entre la construction politique, identitaire du Haut-Béarn et le rejet de l’ours favorisé par les services déconcentrés du ministère de l’Agriculture. L’exploitation des peurs ancestrales, mais plus encore la crise du pastoralisme qu’elle dissimule, sont ainsi à l’origine d’un processus de construction identitaire, de l’ascension politique d’une institution, l’iphb (Institution Patrimoniale du Haut-Béarn), et d’un groupe d’hommes (dont Jean Lassalle, député des Pyrénées-Atlantiques et président de l’iphb). À l’aune de cette instrumentalisation, il examine ensuite les scènes de la réintroduction de l’ours dans l’ensemble des Pyrénées centrales et confère aux cadres sociogéographiques un rôle clé dans les modalités et l’accueil des réintroductions. Après quoi, Farid Benhammou étudie les transversalités, les réseaux et les stratégies des acteurs dans l’ensemble des Pyrénées. Derrière des oppositions ou des appuis de façade, il montre comment l’ours favorise une compréhension de la recomposition sociale du géosystème pyrénéen. La troisième partie analyse le cas du loup dans les Alpes et les nouveaux fronts de colonisation de cette espèce. À partir du foyer initial du retour naturel du loup, les Alpes du Sud, Farid Benhammou montre, en comparant les réactions sociales et politiques au sein des trois départements concernés, les Alpes-Maritimes, les Alpes-de-Haute-Provence et les Hautes-Alpes, comment cette espèce sauvage sert de révélateur aux fonctionnements ou dysfonctionnements gestionnels de l’espace. En suivant la progression spatiale et chronologique du retour du loup dans les Alpes rhodaniennes (Vercors, Drôme, Isère, Savoie), puis dans les Pyrénées où sa réapparition interfère avec les réintroductions anthropiques des ours. Les derniers chapitres de cette troisième partie offrent une analyse de la géopolitique locale en milieu rural particulièrement féconde et donnent des perspectives quant à l’expansion future du canidé sauvage. Enfin, dans la quatrième et dernière partie de la thèse, en s’appuyant sur toutes les études de cas précédentes, Farid Benhammou présente une synthèse sur les grands prédateurs dans un système de gestion nationalisée. La mobilisation agricole violente contre ces espèces sauvages, l’instrumentalisation politique anti-environnementale de certains élus de montagne, le poids des associations environnementales éclairent la mise en place d’une gestion publique territoriale du dossier.

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Lors de son exposé, Farid Benhammou insiste sur le fait que le loup et l’ours sont des espèces emblématiques qui provoquent des réactions exacerbées dans la société ; les conflits suscités dépassent le plan strictement écologique et se prêtent à une démarche géographique articulant géopolitique et analyse stratégique de la gestion de l’environnement. Les grands prédateurs sont instrumentalisés dans le cadre d’enjeux de pouvoir et de conflits d’acteurs sur des territoires dont les usages, et notamment la protection de l’environnement, sont discutés. Ces espèces animales sont également révélatrices des mutations écologiques, politiques, socio-économiques et territoriales majeures dans les zones montagnardes périphériques des Alpes et des Pyrénées. Les dossiers de l’ours et du loup sont donc des cas d’école pour les stratégies d’opposition ou de promotion de conservation de la nature. Cette question, représentative des relations tendues entre le secteur environnemental et le secteur agricole, permet également à des entités ou personnalités politiques (Institution patrimoniale du Haut-Béarn, organisations agricoles, élus) de capter des fonds, d’accroître leur rayonnement territorial et de renforcer leur pouvoir. L’ours et le loup sont ainsi des boucs émissaires et des révélateurs de la crise et des mutations du monde agricole qui arrive à la fin d’un cycle de bouleversements mal vécus (pac, changements des usages territoriaux, exode rural, évolution paysagère). Les difficultés concrètes posées par les grands prédateurs, symboles forts de nature, entraînent une réaction anti-environnementale qui s’attache à exagérer les problèmes réels causés par ces espèces. Pourtant, les tentatives des opposants à l’ours et au loup d’inscrire la conservation de la nature dans un « anti-humanisme » s’avèrent caduques. Au contraire, les acteurs d’environnement favorables à ces animaux encouragent une réflexion visant à repenser et renforcer la place de l’homme pour améliorer la cohabitation avec l’ours et le loup.

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La richesse des débats engagés par les membres du jury lors de la soutenance a révélé l’importance de cette thèse, non seulement sur le strict plan de la maîtrise du dossier des grands prédateurs, mais encore par la formulation géo-environnementale, géopolitique et stratégique adoptée par Farid Benhammou qui contribue incontestablement à l’enrichissement disciplinaire de la géographie. Nous prendrons quelques questions posées par les différents membres du jury avant de tenter une synthèse des apports de cette thèse.

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Paul Arnould demande à Farid Benhammou de préciser les raisons de son choix de travailler, en géographie de l’environnement, sur un duo aussi déséquilibré que l’ours, toujours nommé (Cannelle…) et le loup, toujours anonyme. Il s’interroge sur le gradient de naturalité entre l’ours en zoo, son image dans la littérature enfantine et celle de l’ours en liberté et regrette que l’examen des représentations de l’ours n’ait pas été davantage développé. Sur le plan social, il demande pourquoi les conflits intervenus entre Farid Benhammou et les chercheurs de l’inra d’Avignon mais aussi celui opposant Laurent Mermet (directeur de la thèse) et Henri Ollagnon, bien qu’abordés, ne figurent pas en tant que tel dans le mémoire. De même, dans le tableau des acteurs, du local au national, Paul Arnould insiste sur les pluri-acteurs, qui, tiraillés entre différentes opinions, coiffent plusieurs casquettes. Enfin, revenant sur le cas de Jean Lassalle, député de la 4e circonscription des Pyrénées-Atlantiques, il questionne Farid Benhammou sur les stratégies d’émergence des leaders politiques (Lassalle, Bonrepaux). Dans sa réponse, Farid Benhammou dresse alors une typologie des itinéraires distinguant notamment les opportunistes et les convaincus. Ces débats mis à part Paul Arnould salue un travail de grande ambition et de réelle ampleur déjà mis partiellement à disposition d’un large public sur le site <http:// geoconfluences. ens-lsh. fr>.

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Pierre Pech félicite alors Farid Benhammou pour sa contribution au renouvellement de la géographie. Revenant sur la démarche adoptée par l’auteur, qui s’appuie sur une impressionnante bibliographie et sur l’analyse d’un large ensemble documentaire complété par des enquêtes et entrevues auprès des différents acteurs, il appelle de ses vœux un guide récapitulatif du corpus des sources utilisées, mais souligne surtout la pertinence des résultats obtenus. L’analyse du rôle de médiance joués par ces prédateurs, révélateurs des relations entre les groupes sociaux et l’environnement dans ces grands espaces montagnards désertifiés, la typologie des prises de position et des actions à plusieurs niveaux d’échelon (du local à l’Union Européenne) dans une perspective du contrôle territorial, constituent une contribution nouvelle à la géographie environnementaliste. Ainsi, l’exploration de plusieurs protocoles (éthologie, biogéographie naturaliste, sociologie, géopolitique, etc.) éclaire la diversité des logiques spatiales. Les questions portent alors sur les liens entre altération de la biodiversité et pastoralisme et reviennent sur les termes du débat entre l’auteur et l’inra d’Avignon : si les grands troupeaux lâchés sans surveillance sur les pelouses supra-alpines peuvent affecter la qualité biologique du milieu, il n’en va pas de même quand un pasteur les guide vers des zones d’emboisement récent qu’ils finissent par brouter.

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Jean-Pierre Raffin complimente Farid Benhammou pour son aisance lors de la soutenance orale et souligne quelques-uns des aspects originaux des réflexions et recherches de l’auteur. Il se félicite que Farid Benhammou inscrive sa démarche dans une perspective développée par Élisée Reclus où la géographie s’intéresse tout autant à l’environnement physique que vivant, espèce humaine incluse. En démontant les rouages de « machines locales » mais aussi nationales, dont on ne perçoit souvent qu’une image caricaturale colportée par les médias, il met au jour des pratiques permettant la compréhension des comportements et enjeux de territoires qui impulsent certains facteurs de la vie politique, du local au national, dans un contexte de profondes mutations du monde rural. Mais au delà de ce décryptage, Farid Benhammou propose des voies pour que puisse s’établir une véritable co-existence entre les sociétés humaines et les autres vivants, qu’ils soient emblématiques comme le loup et l’ours ou moins spectaculaires comme bon nombre de plantes, de mammifères ou d’oiseaux. Il pose à juste titre la question du multi-usage des territoires trop longtemps écartée par la création d’espaces voués à une seule activité (monoculture agricole, élevage intensif d’ovins ou de bovins, tourisme balnéaire, protection de la nature, etc.) et qui demande à être repensé différemment par les politiques d’aménagement de notre pays. Reprenant un propos de l’auteur « l’animal est donc un analyseur dans le sens où il oblige à prendre un angle de vue particulier pour étudier les changements sociaux et territoriaux », Jean-Pierre Raffin souligne l’apport indéniable de cette thèse à la connaissance du fonctionnement de notre société. S’il pointe enfin quelques maladresses juridiques et quelques lacunes dans la présentation de la politique de l’Union Européenne sur les dossiers de l’ours et du loup, c’est avant tout qu’une thèse, surtout excellente, est un document de travail pour les autres qui se doit d’être parfait.

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Pierre Grenand, démontrant l’intérêt qu’un anthropologue tropicaliste trouve dans cette thèse, place ses remarques dans un contexte plus général. Il insiste sur le poids des individus dans le jeu social et félicite Farid Benhammou pour la description des hommes et de leurs itinéraires : loin d’être anecdotique, cette personnalisation de l’action, très peu souvent tentée, lui paraît essentielle. Il évoque également l’évolution du rôle de l’État, tantôt moteur, tantôt effarouché, et relie la décentralisation au développement de potentats locaux. Il se réjouit enfin de l’analyse du mouvement associatif qui, sans confondre réseaux locaux et nationaux, montre comment l’on est passé d’un combat mené par quelques individus éclairés (le groupe ferus, notamment) à une opposition constructive face aux anti-ours. Notant que la tonalité militante de quelques chapitres reste empreinte d’un mordant qui confine parfois à la violence contenue, Pierre Grenand appuie in fine la grille d’analyse proposée qui lui semble efficace et applicable à tous les conflits environnementaux, y compris en dehors de la France métropolitaine.

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Laurent Mermet, directeur de la thèse, retrace l’itinéraire de Farid Benhammou et sa place dans l’équipe de recherche qu’il dirige. Il souligne son sens de l’autonomie, son dynamisme et sa contribution aux travaux collectifs ; il exprime aussi sa satisfaction devant la curiosité infatigable du candidat qui a accumulé un savoir encyclopédique sur le dossier des grands prédateurs en France. Il note également l’originalité de la posture de ce chercheur : engagé, militant mais aussi très diplomate et très honnête, ce qui lui a permis de conserver des relations de travail ouvertes et cordiales avec tous les protagonistes du dossier. Par ailleurs, Laurent Mermet souligne que cette thèse interroge les liens entre géographie et sciences de gestion : quelles sont les articulations entre organisation spatiale et organisation sociale du territoire ? Quelles sont les relations entre géographie et recherche-action ? Il conclut en soulignant le grand intérêt de cette thèse citoyenne, animée par une conscience des conflits, tendue par une logique actionniste et donc mitoyenne entre géographie et sciences de gestion.

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Yves Lacoste, président du jury, annonce qu’a priori et de prime abord, il s’est senti étranger à cette thèse et a craint qu’elle ne s’appuie sur une extension abusive du terme géopolitique. Or, il s’agit effectivement d’un travail de géopolitique, au sens précis du terme, c’est-à-dire de rivalités de pouvoir sur des territoires, dont l’intérêt est de porter sur des situations locales. Il souligne qu’il s’agit également d’une très sérieuse étude de géographie active ouvrant de réelles perspectives d’aménagement.

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En définitive, de nombreuses questions sont revisitées dans cette thèse : celle du statut du terrain, dispersé ici entre Alpes et Pyrénées mais aussi élastique en fonction des déplacements prêtés ou réels des grands prédateurs, celle plus novatrice de l’utilisation médiatique voire de la manipulation de l’image (et de la carte) dans la construction d’un discours politique et d’une gestion de l’espace rural, celle encore de l’emploi de sources très abondantes et disparates, tant écrites qu’orales, synthétisées par des schémas interprétatifs et par l’application de l’Analyse Stratégique de gestion environnementale, celle, enfin, de la posture du chercheur qui allie, avec originalité, qualités scientifiques et engagement. De riches et pertinents résultats sur la question des relations entre les sociétés et les milieux naturels découlent de cette réflexion. Le rôle de médiance joué par l’ours et le loup révèle l’état des relations entre les différents groupes sociaux et l’environnement et permet de dresser, à tous les niveaux d’échelles du local à l’Union Européenne, une typologie des acteurs en regard du contrôle du territoire. De même, le décorticage minutieux des stratégies d’acteurs souligne le paradoxe existant entre la revendication locale de conserver des activités pastorales traditionnelles et la mutation effective de cette filière vers des modes productivistes entraînant la disparition des bergers. Enfin, l’exploration de plusieurs protocoles disciplinaires favorise la compréhension de ce dossier complexe et propose une démarche inédite. Dans tous ces aspects, le rôle des réseaux associatifs locaux ou nationaux, peu évoqué dans les études de géographie classique, constitue un indéniable et novateur apport. Aux confins et au carrefour de plusieurs disciplines, cette thèse se situe dans le cadre de la recherche-action où se joue l’issue des problèmes d’environnement et de biodiversité. Ainsi, Farid Benhammou apporte une contribution neuve et intéressante à la géographie environnementaliste.

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Le jury après en avoir délibéré a décerné à Farid Benhammou le titre de docteur de l’École nationale du génie Rural des Eaux et Forêts de Paris Agro Paris Tech avec la mention très honorable et les félicitations à l’unanimité.

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Bertrand Sajaloli

Titres recensés

  1. Vincent Carpentier, Les Pieds dans l’eau... La basse Dives et ses riverains, des origines aux temps modernes. Contribution à l’histoire environnementale des zones humides de Normandie, thèse de doctorat en histoire et archéologie des mondes anciens et médiévaux, soutenue le 28 novembre 2007 à la mrsh de l’Université de Caen Basse-Normandie. 5 tomes répartis en 7 vol. : tome 1, la Synthèse, 309 p. ; tome 2, l’Enquête archéologique, 270 p. ; tome 3, 2 vol. a et b du Corpus de sources écrites, 712 p. ; tome 4, vol. a de la bibliographie analytique (305 p.) et b de la bibliographie alphabétique (297 p.) ; tome 5 les Figures et illustrations, 377 p.
  2. Laure Verdon, De la Catalogne à la Provence, de la rente au lien social. Pour une histoire anthropologique de la domination seigneuriale (ego-histoire et recueil de travaux) et L’Enquête en Provence sous les premiers angevins (1250-1309). Structures, rites et pratiques du pouvoir à travers les usages de la procédure inquisitoire (mémoire inédit de recherche), habilitation à diriger les recherches
  3. Nicolas Poirier, Un Espace rural en Berry dans la longue durée : expérience de micro-analyse des dynamiques spatio-temporelles du paysage et du peuplement dans la région de Sancergues (Cher), thèse de doctorat d’Histoire, Université de Tours, 14 décembre 2007
  4. Vincent Corriol, De Suo proprio corpore et legitimo matrimonio : pouvoir, richesses et servages dans la terre de Saint-Claude (Jura) (fin xiie-début xvie siècle), thèse de doctorat d’histoire, université de Paris i, 5 décembre 2007
  5. Jean-Pierre Delhoume, Une Spécialisation en pays de petite culture : l’élevage bovin en Limousin au xviiie siècle, thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’Université de Limoges, le 21 décembre 2007
  6. Éric Darrieux, Résister en décembre 1851 en Ardèche. Essai d’histoire sociale d’une insurrection, thèse de doctorat d’histoire, soutenue le 14 décembre 2007 (Université Lumière–Lyon 2)
  7. Fabien Conord, Les Rets de la modernité. La gauche non communiste dans les campagnes françaises, de la Libération aux années 1970, thèse de doctorat d’histoire, soutenue le 7 décembre 2007 (Université Blaise Pascal - Clermont 2)
  8. Philippe Madeline, Constructions agricoles d’hier et d’aujourd’hui. Essai de géographie sociale, habilitation à diriger les recherches, 3 volumes, 358 p., soutenue à Nantes, le 7 décembre 2007
  9. Coralie Mounet, Les Territoires de l’imprévisible. Conflits, controverse et « vivre ensemble » autour de la gestion de la faune sauvage. Le cas du loup et du sanglier dans les Alpes françaises
  10. Farid Benhammou, Crier au loup pour avoir la peau de l’ours, une géopolitique locale de l’environnement à travers la gestion et la conservation des grands prédateurs en France, thèse Agro Paris Tech, soutenue le 22 novembre 2007 à Nogent-sur-Marne, dans les locaux de l’engref

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2008 (Vol. 29), p. 279-325.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2008-1-page-279.htm


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