Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2008/1 (Vol. 29)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 7 - 11 Article suivant
1

Le 7 avril 2008, Marcel Lachiver, l’un de nos membres fondateurs – et bienfaiteurs – nous quittait. À bien des titres, les lecteurs d’Histoire et Sociétés Rurales lui sont redevables : il ne savent pas à quel point. Artisan de la démographie historique des campagnes, il avait accompagné Pierre Goubert dans l’encadrement de multiples maîtrises à l’université de Paris i. Chose plus rare, il initiait dès les années 1970 ses étudiants au travail collectif et à l’histoire des populations rurales de l’Île-de-France – ou d’autres régions – en les conduisant au dépôt d’Archives départementales de ce qui était alors la Seine-et-Oise, avec la complicité bienveillante de Marcel Delafosse. Si le xviiie siècle était alors la période la plus propice à ces incursions, et si le village constituait le cadre qui s’imposait en premier, la ville n’était pas loin et d’autres périodes aussi comme le xixe siècle voire le xvie où s’engagèrent quelques-uns de ses élèves. Il est vrai qu’avec une thèse de 3e cycle sur la population de Meulan de Louis XIV à Napoléon III, Marcel Lachiver avait accompli la gageure de dresser la première étude démographique urbaine qui revélât le processus de limitation des naissances à partir de la reconstitution des familles [1][1] La Population de Meulan du xviie au xixe siècle (vers.... Cependant, l’histoire des campagnes était d’abord une histoire des populations rurales.

2

Mais ce n’était pas tout. La démographie historique conviait à l’histoire économique et sociale. À une époque où l’histoire rurale « se portait bien » si l’on en juge d’après le succès des monographies régionales, Marcel Lachiver préféra trouver « un aspect original de l’économie ancienne ». C’est à travers un milieu social spécifique, celui des vignerons de l’Île-de-France, si actifs avant leur effondrement programmé au xixe siècle, que l’historien de Meulan engagea, douze années durant, sa thèse d’État. Alors purent s’éclairer les fluctuations du vignoble parisien, la fiscalité et le commerce du vin, les structures de la petite exploitation, les transformations de la viticulture, le passage du blanc au rouge et de la qualité à la production de masse. Grâce à la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin, dont il était l’une des chevilles ouvrières – et l’un des Présidents les plus actifs –, la thèse fut intégralement publiée en 1982. Ce gros volume reste une référence [2][2] Vin, vigne et vignerons en région parisienne du xviie.... À partir de cet investissement vigneron, l’émule de Roger Dion et de Pierre Goubert n’eut plus qu’à réaliser une nouvelle synthèse, qui reste une étape obligée pour tous ceux qui travaillent sur la vigne : l’Histoire du vignoble français que les éditions Fayard publient en 1988, apporte au grand public comme à la communauté scientifique une somme nationale attentive aux fluctuations chronologiques et à la diversité régionale [3][3] Vins, vignes et vignerons. Histoire du vignoble français,....

3

Prospecteur des crises de subsistance avec Jean Meuvret et Jacques Dupâquier – ils ont édité ensemble les mercuriales du Vexin [4][4] Mercuriales du Pays de France et du Vexin français... –, Marcel Lachiver faisait partie des historiens particulièrement sensibles aux difficultés des vingt millions de Français à l’époque de Louis XIV. Lié à Emmanuel Le Roy Ladurie, il avait perçu tout l’impact du climat dans les livres de raison des vignerons franciliens. Il tenait à tordre le mythe du bon vieux temps. En se consacrant à l’envers du Grand siècle, il prolongeait le sillon ouvert par Pierre Goubert mais en le situant à l’échelle nationale [5][5] Les Années de misère. La famine au temps du Grand Roi,.... Car c’est le minutieux travail d’un dévoreur de sources imprimées et de monographies locales que ce nouveau livre met en lumière : à partir du fonds des imprimés de la Bibliothèque nationale de France – dont il connaissait les rayons comme bien peu – l’historien de la société rurale avait traqué inlassablement les articles des sociétés savantes, département par département. De ces héritages érudits il tenait à assurer la transmission. Il savait tirer parti des inventaires imprimés des Archives nationales, à commencer par cette série E supplément, qui enregistre les notations événementielles des curés dans leurs registres paroissiaux. À ces qualités de patience et d’abnégation l’historien ajoutait celles d’un découvreur d’archives. Dans ses Années de misère au temps du Grand Roi, ce furent les relevés météorologiques de Louis Morin de 1676 à 1712, que lui communiqua aussitôt Jean-Pierre Legrand qui trouvèrent un judicieux utilisateur. Et, encore une fois le démographe était là pour fournir les premières évaluations saisissantes – un déficit de 1 500 000 habitants pour 1693-1694 ! – des crises de la fin du règne de Louis XIV.

4

Ce sens de la découverte, on le retrouve dans bien des domaines. On songe à l’article « Fourchus (pieds) » de l’Encyclopédie méthodique, qui fait le bonheur de sa contribution aux Mélanges en l’honneur de Pierre Goubert[6][6] « L’approvisionnement de Paris en viande au xviiie.... On songe aussi à cet infanticide passif des nourrissons de la capitale auquel Emmanuel Le Roy Ladurie emprunta l’un de ces morceaux de bravoure de son « Histoire immobile ». Conscient qu’aucun travail historique de qualité ne peut exister sans une érudition fondamentale, Marcel Lachiver ne ménageait pas son temps. Ses bibliographies sont toujours imposantes : 650 titres dans ses Années de misère, 1 150 titres dans l’Histoire du vignoble. Encore faut-il y ajouter des glossaires et des publications documentaires comme celle de la région de Meulan par laquelle il avait commencé [7][7] Histoire de Meulan et de sa région par les textes,... ou des outils comme le dictionnaire de la région parisienne pour la collection Paroisses et Communes de France et les Mercuriales du Pays de France et du Vexin français (1640-1792).

5

Le souci d’être utile au plus grand nombre en faisant profiter le public de sa connaissance véritablement encyclopédique a multiplié les engagements, au service des sociétés scientifiques et du cths mais aussi dans les manuels de l’enseignement primaire (cours moyen) et secondaire (classe de 4e) où il pouvait mettre à profit ses talents pédagogiques, et même les médias, de la France Agricole où Marcel Lachiver tint régulièrement la rubrique « Histoire », très appréciée [8][8] Des 144 chroniques qu’il y a consacrées de 1989 à 1997,..., à des émissions télévisées comme « Apostrophes » où il touchait un public encore plus large. Mais au-delà de ces interventions ponctuelles, il fallait assurer à la postérité le profit d’une vie entière de dépouillements en produisant un instrument de travail inscrit dans la durée. Ce fut l’étonnant Dictionnaire du monde rural, que les éditions Fayard surent encourager dès 1997 [9][9] Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, Paris,.... Avec lui aboutirent cinquante ans de travail pour 45 000 entrées (38 200 dans le texte et 7 000 dans le lexique) recouvrant la plupart des pays de l’ancienne France [10][10] Compte rendu dans Histoire et Sociétés rurales, 8,.... Un outil indispensable dans lequel chacun puise largement. Amour de la terre, labeur incessant, progrès lents et disparates : nul mieux que Marcel Lachiver n’a su insister ainsi sur les contraintes et les réalités majoritaires du monde rural jusqu’en 1950. Car l’auteur s’en est expliqué dès son avant-propos de janvier 1997 :

6

« Ce dictionnaire, simple recueil de mots expliqués à destination des curieux et des étudiants (j’espère que les étudiants demeureront curieux), est avant tout un travail d’historien qui veut aider à faire comprendre ce qui a disparu. »

7

Le succès de l’entreprise est tel, les compléments et corrections retrouvés si importants que neuf ans plus tard, véritable tour de force, Marcel Lachiver publie une seconde édition qu’il veut « définitive » : en dehors des enrichissements opérés par la découverte de sens nouveaux, le corpus est passé à 57 500 entrées avec une croissance du volume global d’un quart ! Rappelons que dans son avant-propos du 8 janvier 2006, il désignait notre revue comme le nouvel interlocuteur dans l’élaboration des futurs suppléments : ultime témoignage public de confiance [11][11] Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, seconde....

8

La place nous manque pour signaler les autres voies de passage à travers lesquelles Marcel Lachiver savait nous rendre sensible au monde rural, jusqu’au roman historique, exercice assez rare chez un universitaire avec sa Fille perdue, qui permet à l’auteur, autour du personnage de Catherine Ozanne, de reprendre les « mots du passé » pour révéler la détresse féminine chez les vignerons du val de Seine au siècle de Louis XV [12][12] Une Fille perdue, roman, Paris, Fayard, 1999, rééd..... Le lecteur qui ne connaîtrait pas Marcel Lachiver trouvera donc dans sa production scientifique de solides points d’appui pour des études rurales. Nul doute que longtemps ce public vienne encore à s’accroître. Mais il faut qu’il sache qu’en dehors des publications, leur auteur a eu des auditeurs et des élèves dont il est difficile de faire le dénombrement.

9

De la région de Meulan, où il enseigna longtemps comme instituteur puis comme professeur de collège, à l’université de Paris i Panthéon-Sorbonne, où il fut successivement assistant – appelé à brûle-pourpoint par Marcel Reinhard – puis maître-assistant et jusqu’à l’université de Paris x qui fut la seule à l’accueillir – comme professeur… de sociologie ! –, l’enseignement de ce self-made man a fait bien des émules. Le talent du pédagogue, l’indéfectible érudition du chercheur et de l’inventeur d’archives, l’esprit de curiosité et d’ouverture dans la recherche, le goût de la transmission et le sens du concret, la discrète ironie alliée à une modestie sans faille, un intérêt profond pour l’histoire de la société à tous les étages même si ceux du bas lui restaient les plus chers, ce rassemblement rare de qualités chez un maître ne laissait pas indifférent. Ils pouvait aller jusqu’à des inflexions ou des conversions.

10

Un jeune normalien était entré en licence dans un amphithéâtre en octobre 1976 bien décidé à continuer ses recherches sur l’histoire rurale du sud de Paris du xiie au xve siècle. Intrigué depuis la khâgne voisine par les campagnes modernes scrutées par Pierre Goubert, il n’était venu de « l’autre côté de la rue Saint-Jacques » que par curiosité. C’était le moment où l’auteur du Beauvaisis avait dû confier son cours à un assistant qui les prolongeait par deux heures de travaux dirigés. En découvrant la perspective de suivre des séances de trois heures avec un enseignant alors moins connu, l’assistance pouvait être prise d’inquiétude. Marcel Lachiver commença. Une année durant, sans laisser place à nulle interruption, l’auditoire retint son souffle. L’enseignement fut si captivant que le jeune médiéviste comprit que pour lui, l’histoire rurale avait beaucoup plus à apporter à partir du xvie siècle lorsque les archives des campagnes ouvraient largement les horizons de la réflexion et la richesse du questionnaire. Discrètement ces liens se sont renforcés. L’auteur de ces lignes a toujours pu compter sur le soutien fidèle et stimulant d’un conseiller toujours efficace, mais au-delà, Histoire et Sociétés Rurales lui doit beaucoup. Membre fondateur de son conseil scientifique, Marcel Lachiver a su jouer, dans l’ombre toujours revendiquée, un rôle qui honore notre comité de parrainage.

11

Caen, au Pôle rural de la mrsh, 9 juin 2008

Notes

[1]

La Population de Meulan du xviie au xixe siècle (vers 1600-1870). Étude de démographie historique, Paris, sevpen, 1969.

[2]

Vin, vigne et vignerons en région parisienne du xviie au xixe siècle, préface de Pierre Goubert, Pontoise, Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin, 1982, 959 p.

[3]

Vins, vignes et vignerons. Histoire du vignoble français, Paris, Fayard, 1988, 717 p.

[4]

Mercuriales du Pays de France et du Vexin français (1640-1792), en collaboration avec Jacques Dupâquier et Jean Meuvret, Paris, sevpen, 1968.

[5]

Les Années de misère. La famine au temps du Grand Roi, 1680-1720, Paris, Fayard, 1991, 575 p.

[6]

« L’approvisionnement de Paris en viande au xviiie siècle », in La France d’Ancien Régime. Études réunies en l’honneur de Pierre Goubert, Toulouse, Privat, 1984, t. i, p. 345-354.

[7]

Histoire de Meulan et de sa région par les textes, Meulan, 1965, 428 p.

[8]

Des 144 chroniques qu’il y a consacrées de 1989 à 1997, un livre est sorti : Par les Champs et par les vignes, Paris, Fayard, 1998, 360 p.

[9]

Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, Paris, Fayard, 1997, 1773 p. + 40 p. ill. ; iconographie réunie par Perrine Mane.

[10]

Compte rendu dans Histoire et Sociétés rurales, 8, 2e semestre 1997, p. 258-260.

[11]

Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, seconde édition refondue et augmentée [55 000 termes], Paris, Fayard, 2006, 1430 p. (cf. p. 14).

[12]

Une Fille perdue, roman, Paris, Fayard, 1999, rééd. Paris, Le Livre de Poche n° 15011, 2001.

Pour citer cet article

Moriceau Jean-Marc, « Un orfèvre des études rurales Marcel Lachiver (1934-2008) », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2008 (Vol. 29), p. 7-11.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2008-1-page-7.htm


Pages 7 - 11 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback