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Histoire & Sociétés Rurales

2008/2 (Vol. 30)


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Jean-Jacques Loisel et Jean Vassort (dir.), Histoire du Vendômois, Vendôme, Éd. du Cherche-Lune, 2007, 398 p., 50

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Plus de vingt ans après la parution d’une Histoire de Vendôme et du Vendômois dans la collection « Pays et villes de France » des éditions Privat, le succès et l’épuisement rapide de cet ouvrage laissaient un vide bibliographique que ses deux principaux rédacteurs, Jean Vassort et Jean-Jacques Loisel, ont souhaité combler par la mise en œuvre d’un nouveau projet collectif. Mais celui-ci diffère fortement du précédent, tant par sa forme que par son contenu.

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Plus imposant que le précédent par son format et son épaisseur, l’ouvrage bénéficie d’une mise en page et d’une typographie nettement améliorées, mais surtout d’une iconographie abondante et soigneusement choisie : près de 400 illustrations insérées dans le texte, comportant photographies, reproductions d’œuvres d’art, cartes, graphiques et tableaux. Enfin, innovation par rapport au précédent ouvrage, une trentaine de doubles pages insérées au fil des différents chapitres proposent un « effet de zoom » sur un événement, un lieu ou un personnage, et y apportent souvent des précisions ou un éclairage pédagogique. Si l’augmentation du nombre de pages (de 260 à 398) doit plus à la richesse de l’iconographie qu’à l’allongement du texte lui-même, celui-ci a néanmoins été étoffé, remis à jour et enrichi de l’apport des travaux les plus récents, en particulier pour les chapitres concernant le Moyen Âge et le xxe siècle. Il se veut également explicatif, s’efforce de démonter les mécanismes, de cerner les évolutions tout en les replaçant dans un contexte plus large. Par la qualité de sa présentation, sa richesse documentaire et son souci pédagogique, le projet montre une ambition bien supérieure à celle d’un simple ouvrage de vulgarisation, celle de concilier la volonté d’être accessible à un large public avec le niveau d’exigence et les qualités scientifiques d’un ouvrage de référence.

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L’équipe d’auteurs a été renforcée en conséquence. Si Jean Vassort et Jean-Jacques Loisel en restent la cheville ouvrière, ils se sont entourés de chercheurs et d’universitaires reconnus pour leur expérience, leurs publications et leur ancrage dans la région. La composition de l’ouvrage a été confiée aux Éditions du Cherche-Lune, un éditeur qui a accompli depuis plus de vingt ans, dans un cadre associatif, un travail remarquable de mise en valeur du patrimoine et de la culture de la région vendômoise sous ses aspects les plus variés. Par ses qualités de présentation et le sérieux de sa réalisation, ce livre apparaît d’emblée comme une parfaite réussite éditoriale.

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La question du cadre géographique est posée dès l’introduction. Le Vendômois n’est pas une région naturelle au sens où l’entendent les géographes, mais une création humaine qui se construit tout au long des siècles à partir des possessions des comtes de Vendôme au Moyen Âge, et se stabilise définitivement avec la création des divisions administratives de la période révolutionnaire. Les limites des districts de Vendôme et Mondoubleau en 1790 correspondent en grande partie à celles des anciens bailliages correspondants, augmentés au nord-est de quelques paroisses prises sur le bailliage de Blois. L’arrondissement de Vendôme créé en 1801 regroupe ces deux districts et fixe jusqu’à nos jours un cadre administratif et politique que les auteurs ont retenu comme la définition la plus pertinente du Vendômois. L’ensemble de l’ouvrage s’inscrit dans ce cadre, et la cartographie l’utilise systématiquement. Le Vendômois n’a donc pas de véritable unité naturelle : il est traversé par la vallée du Loir qui, en séparant le plateau beauceron des premières collines du Perche, détermine trois sous-régions bien différentes par leur physionomie, leur économie, leurs modes de vie, et ne sont soudées que par leurs relations de dépendance et d’influence avec la ville de Vendôme. Au fil des chapitres de l’ouvrage, on mesure bien le poids de cette diversité dans l’histoire du Vendômois, mais aussi l’importance du rôle de la ville qui en assure l’unité.

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Le chapitre sur les données de la géologie confirme cette impression. Bien que l’abondance des termes techniques en rende la compréhension malaisée pour le lecteur non spécialiste, il met clairement en évidence la diversité des sols et sa relation avec « la mosaïque des paysages d’aujourd’hui », à travers l’histoire complexe d’une région située à l’articulation de deux ensembles morphologiques majeurs, le Massif armoricain et le Bassin parisien. La dernière partie, intitulée « Géologie, paysages et habitat », justifie à elle seule l’existence de ce chapitre en montrant comment la nature du sol influence non seulement le paysage, mais aussi les conditions de vie des populations (risques naturels, ressources en eau, matériaux et constructions). Elle illustre ainsi parfaitement le propos des auteurs, qui voient en l’Histoire « une construction permanente entre la force des choses et la volonté des hommes ».

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Les auteurs des chapitres consacrés aux périodes les plus lointaines, Préhistoire et époque gallo-romaine, se heurtent à une difficulté majeure : la rareté des sources archéologiques. Ils en sont donc réduits à formuler des hypothèses, à supposer que les observations formulées en d’autres lieux, mais dans des conditions proches ou similaires, peuvent s’appliquer au Vendômois. Bien souvent, ils se contentent de rappeler l’histoire générale de la période, présentée ici avec un évident souci pédagogique, notamment dans les doubles pages insérées (« L’Homme et les climats du passé », « Qu’est-ce que le Néolithique ? »). Ils présentent cependant, avec un grand nombre d’illustrations, un inventaire assez fourni des fouilles archéologiques passées ou en cours, qui attestent de la présence continue des hommes dans la région depuis le paléolithique moyen, et suggèrent leurs grands mouvements de migration et leurs activités principales : chasse, artisanat, pratiques rituelles. Pour la période gallo-romaine, les découvertes de bijoux, monnaies et objets de la vie quotidienne suggèrent les progrès techniques, l’activité commerciale, la hiérarchie sociale. Mais les auteurs soulignent constamment l’indigence des sources et les incertitudes qui pèsent sur leur interprétation. Déplorant l’absence d’études récentes sur la période, ils insistent sur la nécessité d’entreprendre de nouvelles fouilles, et sur les espoirs suscités par l’archéologie aérienne, qui a permis depuis quelques années la découverte et la délimitation de plusieurs sites dans la région. Une double page et une série de photos y sont consacrées, tant pour la Protohistoire que pour la période gallo-romaine.

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Si le nom de « Vendôme » apparaît dans les sources écrites au ve siècle, les périodes mérovingienne et carolingienne ont laissé peu d’éléments pour en reconstituer l’histoire de manière sûre et précise. Quelques trouvailles archéologiques (sépultures, bijoux, monnaies, abondamment reproduits dans les illustrations) permettent tout au plus de cerner les contours d’une société déjà bien hiérarchisée, où l’activité économique et commerciale commence à se développer. La religion y tient une place importante, attestée par la multiplication des édifices et des objets liés aux cultes, notamment aux rites funéraires. À cette époque apparaît la famille des Bouchard, dont les descendants deviendront au xe siècle les premiers comtes de Vendôme.

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Les siècles suivants sont pour la région une période troublée, marquée par des invasions périodiques venues de l’ouest, des guerres incessantes et des calamités naturelles qui malmènent sérieusement les populations. Mais face à ces épreuves et en relation avec une royauté qui se construit et s’affirme au fil des siècles, la société vendômoise consolide peu à peu ses bases matérielles et ses cadres politiques et institutionnels. Les comtes de Vendôme, fidèles soutiens du pouvoir royal, affirment leur autorité sur leurs terres et se concilient une aristocratie locale bien installée, dont la puissance militaire s’appuie sur un réseau de châteaux et de villes fortifiées, encore visibles dans le paysage actuel (nombreuses illustrations, dont une double page sur « Les sites fortifiés en Vendômois »). Dans le même temps, les hiérarchies sociales se construisent, aussi bien dans les villes, où émerge une bourgeoisie marchande fortunée et influente, que dans les campagnes, où se créent des réseaux de dépendance fondés sur le lien féodal et où se distingue déjà la paysannerie aisée des fermiers et « coqs de villages ». Dans les deux cas, les auteurs illustrent leur propos par le récit détaillé de l’ascension sociale de quelques familles très représentatives. L’activité économique se développe également, de même que la ville de Vendôme elle-même, dont le rayonnement s’étend au delà du Comté, comme en attestent les monnaies vendômoises retrouvées jusque dans les villes de la vallée de la Seine. La description des événements et l’analyse qu’en proposent les auteurs montrent bien le caractère extrêmement paradoxal d’une période en proie aux troubles les plus profonds, au point d’être qualifiée « d’anarchie féodale », alors que dans le même temps se construisent et se consolident les cadres sociaux, politiques et institutionnels d’une société d’ordres, suffisamment solide pour fonctionner encore jusqu’à la fin du xviiie siècle. Pour finir, un sous-chapitre propose sous le titre « Mais où sont les beautés d’antan ? » un aperçu de la production artistique de la période, essentiellement consacré aux édifices religieux. Ceux-ci ont fait l’objet, dans la région, d’un important travail de restauration et de mise en valeur.

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De manière très classique, l’époque moderne est divisée en deux chapitres dont l’articulation se situe à la prise du pouvoir par Louis XIV, ce qui constitue assurément un tournant dans l’histoire nationale. Peut-être l’est-il d’une manière plus diffuse pour le Vendômois, où le milieu du xviie siècle marque néanmoins un véritable changement de contexte, avec la fin des affrontements politico-religieux et la dernière grande vague de calamités naturelles (épidémies de peste, crues du Loir, hivers rudes) avant une période de conjoncture économique et politique plus favorable.

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En Vendômois, comme dans bien des régions françaises, le xvie siècle apparaît comme une période de progrès et de développement dans tous les domaines. Même si elle demeure fragile face aux aléas du climat, la vie rurale est transformée par les défrichements et l’extension de la culture céréalière. L’importance des foires et de l’activité commerciale semble témoigner d’une nouvelle prospérité économique, confirmée par l’intense activité de construction que connaît alors la région : châteaux et églises se multiplient, qui constituent aujourd’hui encore une grande partie du patrimoine architectural du Vendômois. Richesse de la vie culturelle et vitalité religieuse contribuent à justifier la formule bien connue, et reprise dans cet ouvrage, d’un « beau xvie siècle ». Les auteurs en soulignent toutefois les limites, en rappelant la fragilité des conditions de vie face aux conséquences dramatiques des calamités naturelles, et surtout la gravité des affrontements religieux qui marquent la seconde moitié du siècle.

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Le chapitre accorde une grande place à l’histoire politique et militaire, dont les événements sont décrits de manière très détaillée. Il donne de l’importance à quelques « illustres personnalités », mais celles-ci appartiennent surtout à la vie politique de la période. L’histoire économique, sociale et culturelle est évoquée de manière beaucoup plus sommaire, ce qui peut s’expliquer en partie par la rareté des études réalisées dans ces domaines pour le xvie siècle. Il reste sans doute ici d’importants chantiers de recherches à ouvrir, d’autant que les fonds d’archives notariales, judiciaires, fiscales ou d’état civil sont loin d’être inexistants pour la période. Cependant, l’art et la culture de la Renaissance, dont on connaît l’exceptionnelle richesse et l’importance dans le patrimoine du Vendômois, auraient peut-être mérité un chapitre comparable à celui qui conclut l’étude de la période médiévale.

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Contrairement au précédent, le chapitre consacré à la Monarchie absolue relègue au second plan une histoire politique d’ailleurs assez pauvre en événe–ments marquants, et propose une étude très approfondie de la société vendômoise, examinée sous tous ses aspects : économie, démographie, structures sociales, modes de vie, mentalités. Il bénéficie visiblement de l’apport des nombreuses études locales ou régionales réalisées durant les dernières décennies, dont la thèse de Jean Vassort (Une Société provinciale face à son avenir : le Vendômois aux xviiie et xixe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995, 560 p.) constitue un exemple et une référence. Les auteurs y décrivent une société qui consolide ses bases matérielles, stabilise ses rythmes de vie dans des cycles marqués par l’emprise d’un solide encadrement religieux, développe une hiérarchie sociale fondée sur la fortune et l’exercice du pouvoir, où le poids des « notables » et l’influence de la ville sur les campagnes s’affirment de plus en plus, grâce à la possession de la terre et aux progrès de l’activité commerciale. Cependant, même si les grandes crises se raréfient, la précarité des équilibres économiques et le poids de la fiscalité imposent aux milieux populaires, à la ville comme à la campagne, une fragilité de la vie et une pauvreté ambiante où les auteurs reconnaissent « la double tension de la commisération et de la peur sociale, particulièrement sensible à la fin de l’Ancien Régime ». La grêle catastrophique de juillet 1788 et la rigueur de l’hiver 1788-1789 en fourniront une preuve spectaculaire, en pesant de manière décisive sur le déclenchement du processus révolutionnaire.

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La vision qui nous est présentée de la Révolution française dans le Vendômois paraît bien éloignée de l’effervescence politique des grands centres urbains. Le modérantisme y prédomine, et la population semble subir assez passivement des événements souvent considérés comme extérieurs, et dont la perception est souvent négative. La situation économique est catastrophique, marquée par la crise monétaire, le ralentissement de l’activité et les problèmes de subsistance. Située entre Paris et les bastions de la chouannerie, la région vit constamment sous la menace des combats et des passages de troupes, subit réquisitions et levées d’hommes, une situation qui se prolongera encore sous l’Empire. Dans un contexte aussi défavorable, la vie politique semble reléguée au second plan. Les auteurs accordent une grande importance à la question religieuse et plus particulièrement aux conflits liés à la constitution civile du clergé. Ceux-ci sont relatés de manière très détaillée, au risque peut-être de minimiser les autres aspects d’une vie politique pourtant stimulée par les lois révolutionnaires et désormais ouverte à de nouvelles couches de la société, et dont de multiples sources montrent l’existence, y compris dans de modestes villages. De fait les institutions fonctionnent, les lois s’appliquent, et on peut regretter de ne pas voir vivre davantage les comités de surveillance, les sociétés populaires, les conseils municipaux, la presse, de ne pas savoir qui sont, à Vendôme comme dans les campagnes, les acteurs du changement : maires, agents nationaux, juges de paix. On aimerait en savoir un peu plus sur les événements de la Terreur, sur la vente des biens nationaux, percevoir davantage l’impact du changement révolutionnaire sur les conditions de vie, les mœurs, les mentalités… Il faut malheureusement reconnaître, à la décharge des auteurs, que si les archives départementales et municipales de la région détiennent des fonds importants pour la période révolutionnaire, ceux-ci n’ont guère fait l’objet de travaux universitaires ces dernières années.

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Comme l’annonce bien le titre du chapitre, un des effets majeurs de la Révolution, en Vendômois comme partout ailleurs, est d’avoir renforcé l’influence des « notables », principaux bénéficiaires de la libéralisation de l’économie et de la vente des biens nationaux, et qui ont su s’emparer des nouvelles instances du pouvoir politique. Les auteurs décrivent bien « ce monde somme toute restreint, où figurent aristocrates et ecclésiastiques, élites du commerce et fonctionnaires, juristes, enseignants ou médecins », dont la base s’est élargie, hiérarchisée, ramifiée jusque dans le moindre village, et dont la puissance est fondée, davantage encore que sous l’Ancien Régime, sur la propriété, la fortune et l’exercice du pouvoir. La domination de ces notables restera le trait majeur de la société vendômoise au moins jusqu’à l’avènement de la IIIe République. Leur adhésion aux régimes successifs assure à la région une stabilité politique et une relative paix sociale que la reprise de la vie religieuse contribue à maintenir, et que perturbent assez peu les révolutions de 1830 et 1848, événements très parisiens.

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Pourtant, le premier xixe siècle ne constitue pas dans le Vendômois une période de développement économique et de progrès social. L’agriculture comme l’industrie y conservent les structures et les modes de fonctionnement du siècle précédent, et cette inertie est visiblement aggravée par un enclavement lié au retard des moyens de communication dans la région. Progrès et innovations restent limités et les conditions de la vie sociale n’évoluent que modestement, malgré des avancées indiscutables dans certains domaines comme la santé ou l’éducation. Il faut attendre la fin du siècle pour observer une accélération de ces progrès et des transformations plus sensibles de l’économie et de la société vendômoise : modernisation des techniques agricoles, des équipements urbains, développement des moyens de transport, accroissement de la population, amélioration des conditions de vie, démocratisation de la vie publique. Mais l’industrie semble rester en retrait de ces transformations. À côté d’un secteur textile en pleine régression, ne se maintiennent que des activités très spécialisées : ganterie, peausserie, papeterie. En l’absence d’une véritable « révolution industrielle », le Vendômois semble voué à rester durablement une région à vocation agricole, même si la période voit s’amorcer l’un des phénomènes les plus marquants du siècle suivant : l’exode rural.

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Sur le plan politique, la seconde moitié du xixe siècle connaît un glissement progressif de l’opinion publique : le courant républicain s’amplifie et en même temps se diversifie, avec l’apparition des radicaux, puis des socialistes. L’évolution, favorisée par le suffrage universel, s’accélère après le choc de la guerre de 1870 et l’avènement de la IIIe République. Le poids des notables et l’influence de l’Église s’affaiblissent sensiblement, et le débat politique s’instaure de plus en plus entre républicains modérés et radicaux. On voit dans le même temps évoluer la composition du personnel politique, avec l’arrivée des premiers députés issus du milieu rural. Retombées évidentes de la politique nationale, ces transformations n’en sont pas moins profondes et irréversibles.

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Les deux guerres mondiales qui ont marqué le xxe siècle n’ont pas touché la région vendômoise de la même manière. Les conséquences de la première, pour une région « de l’arrière », ont été d’abord économiques : pénurie de main-d’œuvre, baisse de la production, cultures à l’abandon, réquisitions, problèmes de ravitaillement. Très vite, elles deviennent également humaines, par la lourdeur des pertes et la durée d’une épreuve qui touche toutes les familles, jusque dans le plus petit village. C’est un véritable traumatisme, que les auteurs décrivent très finement, et que n’atténuera pas l’issue victorieuse du conflit. La Seconde Guerre mondiale touche plus directement encore le Vendômois. Même si la brièveté des combats limite les pertes humaines, les terribles bombardements de juin 1940 causent à Vendôme de nombreuses victimes (89 morts) et de très importants dégâts. Pendant les quatre années qui suivent, l’occupation allemande perturbe sérieusement la vie des populations civiles : couvre-feu, rationnement, propagande intensive, arrestation de familles juives, répression permanente contre une Résistance qui se manifeste dès 1941 et ne cesse de s’intensifier jusqu’à la Libération, où elle jouera un rôle actif. Notons que la Résistance ne se limite pas à la ville de Vendôme : de nombreux villages de la région en connaissent de multiples manifestations, du simple refus du sto jusqu’à l’engagement dans les opérations armées, en passant par les sabotages ou la protection de familles et d’enfants juifs. Les auteurs précisent que les actes de résistance sont le fait d’une minorité, mais aussi que la population se montre majoritairement hostile à la politique collaborationniste, ce qui explique en grande partie le caractère limité des affrontements et de l’épuration à la Libération.

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Si les deux guerres mondiales marquent le siècle par les souffrances et le traumatisme infligés aux populations, elles constituent aussi, par leurs effets sur la démographie, l’économie et la vie politique, des périodes de crise profonde. Dans les deux cas, la reconstruction s’avère difficile, dans une région où l’industrie peine à se moderniser et à se développer, et qui subit de manière ininterrompue depuis la fin du xixe siècle les effets de l’exode rural. Finalement, l’annonce d’un « Vendômois nouveau » semble moins s’appuyer sur la résolution de ces difficultés que sur la création d’activités nouvelles, dans un secteur tertiaire où s’affirme la « vocation touristique » d’une région avantagée par la richesse de son patrimoine, la diversité de son cadre naturel et sa proximité de la capitale.

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Tout au long de ce siècle troublé et jusqu’à aujourd’hui, la vie politique locale s’articule autour de deux phénomènes majeurs, même s’ils semblent ponc–tuellement bousculés par des événements d’une portée exceptionnelle. C’est tout d’abord la bipolarisation de la vie politique, à travers un clivage gauche-droite qui, au-delà des variations marginales liées à des positionnements personnels, recouvre bien deux conceptions différentes de la société. C’est d’autre part la relative perte d’importance des dimensions régionale et locale de la politique, dont les enjeux et les débats se jouent désormais à une autre échelle. Les auteurs font bien sentir la force de cette mutation lorsqu’ils évoquent les effets sur la vie politique régionale de la construction européenne ou de la mondialisation.

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Faut-il regretter que la vie politique vendômoise depuis la Libération ne soit esquissée qu’à grands traits, dans un sous-chapitre qui ne dépasse pas quatre pages ? Si tout choix est par définition discutable, celui-ci s’inscrit de toute évidence dans la démarche pédagogique des auteurs, qui tend à privilégier la compréhension globale par rapport à l’accumulation des connaissances détaillées. De ce point de vue, les passages consacrés aux mécanismes de l’exode rural ou à l’expansion de la ville de Vendôme apportent bien davantage au lecteur qu’une étude détaillée des résultats électoraux des cinquante dernières années. Dans un tel ouvrage, qui couvre en près de 400 pages la totalité des périodes de l’Histoire, le choix de donner une place à la pédagogie s’opère toujours au détriment des connaissances. Il implique des renoncements et des raccourcis parfois surprenants, mais qu’on peut fort bien accepter dans la mesure où ils ne nuisent pas à la compréhension globale des événements historiques. À quelques réserves près, concernant le chapitre dédié à la Révolution française, le présent ouvrage répond toujours à cette exigence, et ce n’est pas la moindre de ses qualités.

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Une dernière partie intitulée « Références » présente une bibliographie assez conséquente (plus de 260 titres) et bien organisée dans un plan chronologique. Deux index détaillent les noms de personnes et les noms de lieux. Dans ce dernier, on appréciera que Vendôme fasse l’objet d’un sous-traitement thématique, mais celui-ci aurait pu être également appliqué à Blois, Montoire, Mondoubleau et Paris. D’une manière générale, la qualité de l’appareil scientifique de l’ouvrage mérite d’être soulignée. On peut simplement regretter l’absence d’une chronologie de l’histoire de la région, ainsi que la discrétion de la cartographie dans les premiers chapitres : une carte aurait été bien utile, par exemple, pour situer les sites des fouilles archéologiques concernant les périodes protohistorique et gallo-romaine, ou pour montrer les étapes de la formation du duché de Vendôme depuis ses origines, bien que celles-ci soient décrites de manière détaillée dans le texte.

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En conclusion, cette Histoire du Vendômois propose une somme de connaissances et de réflexions qui dé–bordent largement le cadre de la région étudiée. Elle le doit sans doute à la qualité d’un travail d’équipe, qui seul pouvait permettre de faire face aux exigences d’une étude couvrant toutes les périodes de l’Histoire et tous les aspects de la vie d’une région. Les choix des auteurs concernant les contenus, les types d’approche ou la part réservée à la pédagogie, varient fortement d’un chapitre à l’autre. On y ressent la présence ou l’absence des sources et des études déjà réalisées, mais aussi l’influence de l’historiographie et la sensibilité personnelle des auteurs. Ces choix n’altèrent en rien la qualité d’un ouvrage dont la clarté d’écriture, la richesse iconographique et la présentation soignée rendent la lecture aussi agréable qu’enrichissante. Il ne peut que donner au lecteur l’envie de mieux connaître une région qui, par ses paysages et la richesse de son patrimoine, est certainement une des plus belles de France.

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Philippe Daumas

Olivier Passarius, Richard Donat et Aymat Catafau (dir.), Vilarnau, un village du Moyen Âge en Roussillon, Canet en Roussillon, Trabucaire, 2008, 516 p., 32 €

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Vilarnau, déjà absent de la carte de Cassini, n’était plus au xixe siècle qu’un toponyme disparu. Aujourd’hui, « la fouille presque exhaustive du centre paroissial, l’étude approfondie de son environnement, l’analyse des 900 sépultures du cimetière, font désormais de Vilarnau un site de référence, un des très rares exemples du genre » (Élisabeth Zadora-Rio). Issue d’un Document Final de Synthèse de fouilles préventives (2004) de 2 181 p. et de la thèse d’Olivier Passarrius de 913 p. (2006), cette publication, co-dirigée par Aymat Catafau et Richard Donat, s’enrichit de seize contributions d’horizons pluridisciplinaires.

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Depuis une vingtaine d’années, l’essor de l’archéologie préventive favorise le renouveau des recherches sur les villages médiévaux. Les publications sont encore rares. Les grands décapages liés aux travaux autoroutiers ou aux infrastructures de lotissements ont permis de découvrir des centaines d’habitats ruraux insoupçonnés. De ce fait, l’approche, hier centrée sur l’origine des villages castraux ou ecclésiaux, se renouvelle par des thèmes nouveaux comme ceux de la mobilité de la population, de l’habitat polynucléaire ou de la mort des villages. En sous-titrant leur étude « un village du Moyen Âge en Roussillon », les auteurs ont voulu l’insérer dans cette problématique. Au final, on s’interroge : ce « village disparu » ne relève-t-il pas davantage du postulat que du nouveau paradigme qu’ils ont voulu y trouver ?

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L’ouvrage, qui cherche le dialogue avec l’historien, est avant tout une monographie archéologique. Les auteurs ont adopté un plan d’abord chronologique, qui respecte l’autonomie des disciplines. Ils restituent ensuite « une image globale » de Vilarnau dans un cinquième chapitre éclairant mais insuffisamment synthétique pour se suffire à lui-même. Cela n’évite pas les redondances, tout en obligeant le lecteur à des allers-retours qui ne sont pas facilités par l’absence d’index.

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Après avoir brossé le cadre de l’étude, le premier chapitre (p. 29-59) traite des étapes de la mise en valeur de l’est de la campagne perpignanaise depuis l’époque romaine jusqu’à la fin du xe siècle, à l’exclusion de Vilarnau. L’oppidum limitrophe de Ruscino (aujourd’hui Château-Roussillon, hameau de Perpignan) a décliné brutalement à partir du ier siècle, avant d’être réoccupé à la fin du viie siècle. Les auteurs utilisent d’abord les résultats d’une campagne de prospections pédestres pour retracer cette évolution. Les fouilles de silos souterrains, sur les communes voisines de Baixas au sud (le Camp del Rey) et de Canet à l’est, sont ensuite mises à contribution. Ces « champs de silos » semblent faire partie « d’une chaîne de production et de distribution d’excédents céréaliers ». Selon l’auteur, « l’abandon de Ruscino dans les années 60/70 de notre ère n’a eu que peu d’incidences sur l’habitat dispersé qui par contre a subi de plein fouet les prémices des crises du iiie siècle […] C’est en Salanque […] que s’amorce ensuite la reconquête carolingienne ». En Salanque, c’est-à-dire dans la plaine alluviale, au pied du site de Vilarnau, là où la Têt a changé plusieurs fois de lit et où l’étude cadastrale menée dans le 5e chapitre situe une partie du terroir de Vilarnau.

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Dans le second chapitre (p. 62-81), « histoire d’un lieu et de ses habitants », Aymat Catafau exploite les sources archivistiques. En dépouillant les 62 tomes manuscrits du cartulaire roussillonnais de Bernard Alart, les archives notariales et les séries ecclésiastiques des Pyrénées-Orientales, il a relevé au total près de 200 références échelonnées de 1014 à 1828, la série ne commençant véritablement qu’au xie siècle. L’étude porte essentiellement sur la seigneurie de Vilarnau, qui se dédouble au cours du xiiie siècle. Les premiers Vilarnau sont liés par des liens vassaliques aux comtes de Roussillon et aux seigneurs de Canet, voisins de l’ouest et de l’est. Aymat Catafau remarque que dans tous ces documents « il n’est toujours question de Vilarnau que comme d’un ensemble : comprend-il plusieurs pôles d’habitat ? ». À partir du xiiie siècle, sont évoqués « les trois pôles d’occupation de l’espace » : les deux châteaux d’Amont et d’Avall, et l’église située à 300 m du château de Vilarnau d’Amont. Entre 1240 et 1253, Raimon et Pere Vilarnau font donation au monastère de Vallbone du « lieu de Vilarnau », c’est-à-dire à la fois l’église et le château de Vilarnau d’Amont. En 1258, Ramon de Castro Castell seigneur de Canet vend l’ensemble du château et de la vila de Vilarnau d’Avall à Simon de Villalonga. La seigneurie de Vilarnau d’Amont échoue finalement dans les revenus de l’abbaye de Sainte-Marie de Vallbone située dans les Albères au dessus d’Argelès. La communauté des prêtres de Saint-Jean de Perpignan acquiert le château de Vilarnau d’Avall dans le dernier quart du xve siècle.

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L’église de Saint-Christophe, objet principal des fouilles, n’apparaît pas avant 1228 dans les textes. Plus précisément, Aymat Catafau n’a trouvé aucune mention d’habitat ecclésial ou de « regroupement ecclésial », ni cellera ni sagrera. En 1259, Jacques de Vallgornera, seigneur de Vilarnau d’Avall, institue un bénéfice en l’ecclesia de Villarnaudo et le dote de 150 sous melgueil. En 1331, Petrus de Furchis est rector ecclesie de Vilarnaldo.

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L’évolution de la population est appréciée à partir des capbreu (terriers) de Château-Roussillon établis en 1357-1359. On y trouve huit habitants de Vilarnau d’Amont, trois de Vilarnau d’Avall et trois de Vilarnau sans plus de précision. Le lieu de Vilarnau (d’Amont et d’Avall) compte encore onze feux fiscaux en 1358, dix en 1365 et seulement trois en 1378. Le lieu n’apparaît plus dans les recensements postérieurs. Autre indice d’abandon, au début du xve siècle, le curé de Vilarnau Jean de Bruges concède une réduction des dîmes du blé, de la vigne, des oliviers, de la laine, des agneaux et des volailles. L’église est signalée en ruines sur la carte de Cassini.

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Le troisième chapitre (p. 83-144), « archéologie des habitats de Vilarnau », étudie les noyaux d’habitat de Vilarnau d’Amont et Vilarnau d’Avall à partir des fouilles. Le premier site est celui de l’église et de son cimetière à Vilarnau d’Amont. L’église comportait une nef unique de 12 m x 3,7 m hors œuvre, aux murs de galets et de chaux, avec une abside semi-circulaire légèrement plus étroite. L’abside seule était voûtée. On déduit l’existence d’un clocher suite à la découverte d’un moule à cloche. L’église a précédé de peu les inhumations datées des environs de 900. « Aucune trace d’habitat ni aucune structure domestique de la première moitié du xe siècle n’ont été mises au jour sur le site ». Par la suite, trois zones de fosses se structurent autour de l’église. 42 silos souterrains, d’environ 1 m3, manifestent la présence d’un habitat proche, la plupart ayant livré un matériel assez important (céramique, faune…). Les deux silos souterrains trouvés à l’intérieur de l’église, vraisemblablement liés à la perception et au stockage de redevances en nature, ont été comblés avant 1240. L’ensemble est fortifié au cours du xiiie siècle : des murs d’au moins 3 m de haut closent le cimetière (environ 600 m2) accolé au sud et à l’est de l’église ; une tour à gorge est bâtie sur le chevet, face à l’est. Au début du xive siècle, deux bâtiments s’appuient sur la face extérieure du mur de l’enclos. Le premier, presque carré, couvre environ 120 m2. La présence de deux foyers fait supposer un habitat permanent. Légèrement excavé, ses murs sont élevés en terre et son couvert de tuiles comporte un seul pan. Le second, plus modeste avec ses 18 m2, comprend une cave. Les deux bâtiments sont abandonnés vers le milieu du xive siècle. Les images de synthèse de la page 277 illustrent de façon très convaincante l’évolution de l’ensemble du site.

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Le deuxième site fouillé est le château de Vilarnau d’Avall construit au xie siècle sur la terrasse dominant la plaine alluviale. L’auteur le décrit comme une motte au sommet d’un éperon barré par un profond fossé. La plate-forme d’environ 400 m2, avec donjon, tour et logis seigneurial, comprend un volumineux silo destiné au stockage du grain prélevé. Un quartier d’habitations s’installe sur le fossé au xive siècle. Celles-ci sont construites selon une technique omniprésente en Roussillon depuis l’Antiquité jusqu’au milieu du xxe siècle : des rangées de briques de terre cuite (cairo en catalan) alternent avec des rangées de galets. L’auteur estime qu’environ 45 % du village castral de Vilarnau d’Avall ont été fouillés.

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Tous les silos ne paraissent pas avoir un statut identique. Ceux du cimetière et autour du château (comblés dans la seconde moitié du xiie siècle) peuvent contenir 1,3 m3 au maximum contre 5 et 8 m3 au sommet. L’auteur nous a rappelé dans le premier chapitre que ce mode de stockage est attesté depuis le Néolithique. Des fosses creusées dans le sol sont tapissées de nattes de sparte ou de gerbes de froment. Placé après la moisson, le grain peut y être conservé plusieurs années. Les silos peuvent être réutilisés après une désinfection par le feu, mais cela ne semble pas toujours avoir été le cas. Il est impossible d’y puiser au fur et à mesure des besoins par petites quantités, ce qui interdit une utilisation domestique quotidienne. Son intégration à l’habitation ne paraît donc pas indispensable.

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Le quatrième chapitre (p. 145-257) consacré au cimetière rend compte de l’apport archéologique le plus novateur. La fouille a permis de mettre au jour au moins 939 individus. L’étude a bénéficié des progrès récents réalisés dans la datation par le radiocarbone du collagène des os. Richard Donat et Olivier Passarrius ont pu identifier trois périodes, les trois quarts des sépultures restant cependant hors datation. Le premier cimetière est composé seulement de 13 tombes éparses datées entre 780 et 980. Réparties tout autour de l’église, elles sont fermées par des meules à grains usagées. Le second cimetière, soit 110 tombes du milieu xie siècle au milieu xiiie siècle, est plus dense au sud de l’enclos, les abords de la nef étant peu occupés. Une signalisation de surface sous forme de radier maçonné (galets de taille hétérogène liés par un mortier de chaux) remplace les meules. Dans son utilisation finale (milieu xiiie-xve siècle), la plus importante en nombre de sépultures, il renferme souvent de simples fosses dans lesquelles les corps ont été déposés à même le fond avant d’être recouverts de terre. Quelques inhumations en cercueil ou en coffrage interne sont repérables. Le mobilier funéraire est très rare. L’espace du cimetière paraît fluctuer en fonction des contraintes imposées par l’établissement des habitations. Sa limite est matérialisée dans le courant du xiiie siècle. Les tombes sont orientées parallèlement à l’église, mais les auteurs notent une absence de gestion globale du cimetière.

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Vue la faible représentation des enfants de moins de 5 ans, l’effectif total des décès a été corrigé pour être estimé à au moins 1279 individus sur cinq siècles, ce qui compte tenu d’une espérance de vie à la naissance entre 27 et 32 ans aboutit à un effectif moyen de la communauté de 70 à 80 individus. Quelques sépultures groupées, pour la plupart des femmes sans lien de parenté (du moins maternel), ont pu être mises en relation avec le bacille de la peste. Les auteurs restent prudents sur l’évolution de la population, qui pourrait être « passée d’une douzaine de familles aux alentours de l’an mil à environ 25 juste avant la grande peste », considérant qu’il s’agit plutôt d’un « scénario à tester ».

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L’intitulé du cinquième chapitre (p. 259-387), « Image globale de Vilar–nau », nous annonce une tentative de synthèse entre les sources archéologiques et historiques, curieusement conclue par une évocation de la meunerie dans la plaine de la Salanque. Pour Olivier Passarrius, seules les grandes voies antiques ont subsisté. L’église a été construite le long de la voie reliant Ruscino à la mer. « Les prospections de surface ont permis de percevoir clairement ce renouveau qui se manifeste par la création de sites reliés entre eux par des chemins dont certains sont encore utilisés ». Une nouvelle « trame d’habitats » apparaît au ixe-xe siècle. sur les terrasses en partie dépeuplées depuis la fin de l’Antiquité, sans lien avec l’héritage antique. Ce regroupement autour de l’église coïncide avec l’abandon de nombreux noyaux de peuplement – fermes isolées ou hameaux – situés dans la campagne proche. Un habitat « certes modeste et probablement peu structuré » s’installe en relation avec les silos sur les franges du cimetière. Il paraît cependant « difficile » à l’auteur de « voir dans leur présence la marque d’un premier regroupement des hommes autour de l’église, en lisière du cimetière ». Cet habitat disparaît avant le xiie siècle. Le cimetière est alors utilisé par la population regroupée autour du château de Vilarnau dont le fossé est comblé. Au milieu du xiiie siècle, le cimetière est fortifié, et à la fin du siècle des maisons sont construites contre son enclos. Simultanément, les maisons villageoises débordent de l’enceinte de Vilarnau d’Avall. Le site est abandonné au cours du xive siècle. Les déductions sur l’agriculture médiévale ou sur le paysage de la Salenque demanderont à être confirmées par des fouilles.

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Le sixième et dernier chapitre (p. 389-480) donne l’analyse du mobi–lier et fournit un référentiel de datation par la céramique, avant une brève conclusion générale. Sans contester cette chronologie, qui laisse cependant dans l’ombre les sites non fouillés de Vilarnau d’Amont et de la plaine de la Salanque, on peut s’interroger sur la « concurrence entre les trois noyaux de peuplement », que seraient l’église et les deux châteaux, concurrence qui se termine par le « triomphe » final du château avant l’abandon définitif du village après la peste de 1348. L’église, toujours demeurée possession des seigneurs, laïcs puis ecclésiastiques, n’est éloignée du château de Vilarnau d’Amont que de 300 m. De plus, d’autres « noyaux » de peuplement sur le territoire restent envisageables. Plus généralement, Vilarnau peut-il offrir un nouveau modèle d’évolution du village ? Les auteurs sous-estiment peut-être un peu la situation particulière du « lieu » en même temps qu’ils surévaluent la nature ou le statut de cette communauté dont rien n’indique qu’il s’agit d’une paroisse même à l’état « d’embryon ». Si les fouilles attestent l’existence du cimetière et les textes celle d’une dîmerie (ou sous-dîmerie) et d’un recteur bénéficier au xive siècle, il n’est jamais fait mention d’une fonction baptismale pour l’église. Plutôt qu’une église liée à un phénomène peuplement, la présence d’un clocher et le vocable de saint Christophe suggèrent une origine utilitaire compréhensible par sa situation entre Château-Roussillon (2 km) et Canet (3 km), en surplomb d’un fleuve capricieux aux crues dévastatrices. Dans cette perspective, l’église, son territoire restreint (entre 5 et 6 km2) et sa population, constitueraient une enclave mise au service de la route sous la double tutelle des comtes de Roussillon et des seigneurs de Canet.

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L’abandon du « village » pose le même type de problème. Avec moins d’un demi-hectare par famille, il est douteux que le finage ait été suffisant pour permettre l’évolution vers un véritable habitat groupé. Le regroupement des terres ne pouvait se faire qu’avec les communautés voisines, ce qui de facto entraînait la fin de la communauté, mais pas nécessairement l’abandon des terres. La peste retrouvée dans le cimetière, dont il est difficile de savoir si elle concerne la population strictement locale, n’est tout au plus qu’un facteur parmi d’autres de l’évolution du peuplement.

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Au total, et quelles que soient les interrogations qui naissent à la lecture de cet ouvrage, cette étude richement documentée, stimulante et innovante, met en lumière un aspect particulièrement intéressant du maillage du territoire à l’époque médiévale entre Perpignan et la mer.

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Gérard Caillat

Laurent Feller et Chris Wickham (dir.), Le Marché de la terre au Moyen Âge, Rome, École française de Rome, « collection de l’École française de Rome, n° 350 », 2005, 670 p., 77 €

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Du 19 au 25 juin 1999 aux Treilles, et du 15 au 17 juin 2001 à Saint-Lambert-des-Bois, deux rencontres scientifiques ont réuni des chercheurs européens occidentaux autour du problème du marché de la terre au Moyen Âge. Ces échanges ont débouché sur la parution d’un livre aussi épais que riche. Disons le tout de suite : Le Marché de la terre au Moyen Âge est un ouvrage important, tant par l’ampleur de la rétrospective historiographique qu’il propose que par la profondeur de la réflexion engagée sur les transactions foncières, si nombreuses dans les archives médiévales, et en même temps si difficiles à interpréter. Car si chacun admet couramment que la terre constitue au Moyen Âge le fondement du pouvoir et la base de toute richesse, rares sont en revanche les études consacrées spécifiquement à la circulation de ce bien. Il faut dire qu’au Moyen Âge, la terre n’est pas un bien inerte qu’on peut aliéner facilement comme on le ferait de n’importe quel objet, car la terre « donne sa place et son rang dans la société à celui qui la tient, qu’il soit propriétaire ou exploitant » (Laurent Feller, p. 11). Ce lien, qui fait de la terre le prolongement de l’homme, ne peut être dissout aisément, et la transaction, le versement du prix de la vente, ne supprime pas le lien qui unit fortement l’ancien possesseur à sa terre. On comprend dès lors qu’il faille se méfier des prix de ventes détaillés dans les chartes ou les listes d’ensaisinement, car ces prix témoignent indubitablement d’une négociation, mais ne nous livrent sans aucun doute que la partie émergée de l’iceberg. Existe-t-il seulement un « marché » de la terre au Moyen Âge ? Peut-on raisonner selon la loi de l’offre et de la demande, alors même que l’on sait que d’une part les autorités seigneuriales exercent un contrôle sur l’offre, et que d’autre part la demande est contrainte par la sociabilité villageoise ? Est-il légitime d’étudier les prix de vente et leur évolution au Moyen Âge ? Ces courbes de prix ont-elles un sens, d’un strict point de vue économique, si on se doute que le libre marché, la libre concurrence, sont vains pour la période médiévale ? Derrière le prix de la terre se cachent toujours des rapports sociaux dont la complexité peut décourager l’économiste et entraîner le sujet davantage vers des interrogations sociales, anthropologiques et juridiques. Aussi, dans la lignée de la très belle étude menée sur le travail d’acquisition foncière menée par un individu dans les Abruzzes durant la période carolingienne, (Laurent Feller, Agnès Gramain, Florence Weber, La Fortune de Karol : marché de la terre et liens personnels dans les Abbruzzes au haut Moyen Âge, Rome, 2005), ce livre invite à étudier les transactions foncières à la lueur d’une analyse économique combinée avec une approche anthropologique susceptible de replacer chaque transaction dans le champs des relations interpersonnelles, c’est-à-dire dans une séquence de transactions. Parmi l’ensemble des contributions très riches qui composent ce livre, l’article de Julien Demade (« Transactions foncières et transactions frumentaires : une relation de contrainte ou d’opportunité ?

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L’exemple des tenanciers de l’Hôpital de Nüremberg, 1432-1527 ») est sans doute celui qui illustre le mieux cette combinaison, décortiquant et modélisant avec une extrême minutie les ressorts complexes du marché de la terre dans une seigneurie franconienne. On y découvre qu’une transaction est obligatoirement enchâssée dans une chaîne complexe de causes et d’effets ; le marché foncier, qui apparaît comme très dynamique, n’est pas mu par une économie de l’offre et de la demande, mais bien plus par une économie des relations interpersonnelles, sous l’œil attentif du seigneur interdisant le démembrement des tenures et les manœuvres de sous-accensement.

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À la suite d’une riche introduction présentée par Laurent Feller, Florence Weber et William R. Day Jr., l’ouvrage propose un bilan historiographique de la question pour l’ensemble de l’espace européen : l’Angleterre (Chris Dyer), les régions de langue allemande (Joseph Morsel), la France septentrionale et la Belgique (Ghislain Brunel), la France médiane (Patrice Beck), la France méridionale (Monique Bourin), le royaume d’Italie du xe à la fin du xiie siècle (François Menant), la Catalogne (Lluis To Figueras), l’Espagne à la fin du Moyen Âge (Carlos Laliena Corbera). À l’issue de ces rapports extrêmement complets, François Menant élabore une synthèse de ces héritages scientifiques fragmentés, dont on perçoit les singularités, mais aussi les traits communs (« Comment le marché de la terre est devenu un thème de recherche pour les historiens du Moyen Âge »). Les points historiographiques mettent tous en évidence une prise en compte du sujet essentiellement par deux biais : d’une part celui du « marché aristocratique » dans le cadre de la circulation de la terre liée à la piété des laïcs, d’autre part celui des relations villes/campagnes, notamment dans la perspective marxiste de la transition du féodalisme au capitalisme par le biais de l’investissement bourgeois dans les campagnes. La prise en compte des situations concrètes et d’un marché foncier fortement investi par les milieux paysans, une perspective « vue d’en-bas » pour reprendre l’expression de Joseph Morsel (p. 79), est en revanche beaucoup plus tardive dans le paysage historiographique européen (pas avant les années 1970 dans les études anglo-saxonnes), voire même très exceptionnelle, comme le montre Joseph Morsel pour les régions de langue allemande. Patrice Beck souligne à cet égard que la question du marché de la terre est, sauf exception, plus subordonnée que centrale (p. 113), « dédaignée par l’histoire économique… auxiliarisée par l’histoire sociale » (p. 115). Il résulte de ce constat que la question spécifique de la circulation des biens fonciers fut rarement un objet d’étude en soi dans l’ensemble de l’Europe occidentale, à l’exception de la Grande-Bretagne. L’école anglo-saxonne a en effet manifesté précocement (dès les années 1930) l’intérêt le plus vif et les efforts de recherche les plus vigoureux sur la question, et ce autour d’un étonnant document, le liber nativorum, redécouvert en 1938 par Michael Postan et Eileen Power, montrant des serfs (nativi) vendant et achetant des terres. Si avant les années 1960 la réflexion sur le sujet s’est concentrée sur les transferts patrimoniaux au sein de l’aristocratie, l’étude des transferts au sein de la paysannerie débute en Angleterre dès les années 1960, notamment par l’étude attentive des Court rolls seigneuriaux qui enregistrent les transferts de terre. Mais c’est dans les années 1970 que la réflexion s’enrichit, grâce à la redécouverte des écrits d’Alexandre Chayanov, économiste russe emporté par les purges staliniennes en 1939, qui conçoit les rythmes du marché de la terre selon la reproduction biologique des familles paysannes. L’influence de la réflexion chayanovienne est dès lors décisive non seulement en Grande-Bretagne, mais aussi sur le continent, amenant l’idée que « les transactions sont dominées, ou en tout cas largement conditionnées, par l’évolution cyclique de la taille des exploitations » (p. 209). Le présent ouvrage témoigne que l’étude du marché de la terre au Moyen Âge a désormais acquis une maturité qui fait pressentir une floraison de travaux propres à mieux comprendre les sociétés rurales médiévales.

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Samuel Leturcq

Erik Thoen et Leen Van Molle (dir.), Rural History in the North Sea Area. An Overview of Recent Research (Middle Ages-twentieth Century), Turnhout, Brepols, « Corn publication Series, n° 1 », 2006, 320 p.

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Les publications du corn commencent à être connues avec 9 volumes parus. Le programme corn, Comparative Rural History of the North Sea Area, fut lancé en 1995 avec l’appui du fonds pour la recherche scientifique de Flandres (fwo), à l’initiative de Erik Thoen (Université de Gand) qui en rappelle ici la création et les objectifs (p. 33-34). La raison d’être du corn est, comme son intitulé l’indique, l’histoire comparative des pays bordant la mer du Nord (Angleterre, Belgique, France, Pays-Bas et Allemagne).

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Les réflexions préparatoires au lancement de l’entreprise ont donné la matière au présent volume. Les textes ont été mis à jour pour cette publication, retardée, mais ressentie comme indispensable pour couronner l’ensemble de la série. Son objectif est double : apporter la connaissance de l’historiographie rurale des différents pays bordant la mer du Nord, et par là même inviter à de nouvelles recherches et inspirer des comparaisons transnationales. L’introduction écrite par Leen Van Molle et Erik Thoen, sur les expériences passées et les développements récents de l’histoire rurale comparative éclaire l’ensemble du volume et du programme corn. Elle commence par une réflexion sur l’histoire comparative avant de dégager quelques grands traits de l’historiographie rurale.

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La perspective comparatiste est bien plus qu’un élargissement du champ, elle touche tous les domaines et surtout elle évite les explications simplistes en révélant non seulement les convergences dans les façons d’agir et de penser, mais aussi les divergences. Elle peut aider à ébranler ce qui semblait être des paradigmes intangibles. Les possibilités de comparaison vont bien au-delà des processus d’influence transfrontaliers (méthodes de production, circuits commerciaux, intégration au marché). Elles peuvent chercher à déterminer s’il y a des lignes communes ou divergentes dans les réactions des communautés rurales face, par exemple, à des pics de mortalité, à des enclosures de communaux ou à la construction d’une voie ferrée. Comment les fermiers de régions très différentes répondent-ils à la demande croissante des villes pendant le processus d’industrialisation ?

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Le fait que cette démarche conduise parfois à abandonner les frontières du temps et de l’espace n’est pas forcément apprécié de certains historiens qui y voient une part d’abstraction. Aussi une grande prudence est-elle de mise. La perspective ne doit être ni trop étroite ni trop large. L’utilisation de concepts diachroniques et transnationaux oblige d’abord à un effort de définition car le même concept peut recouvrir des réalités différentes (par exemple : grande exploitation, communaux, enclosures, paysannerie), tout comme une même réalité peut se cacher derrière plusieurs concepts. Pour avoir les moyens de lancer ces confrontations comparatives, il faut bien connaître l’historiographie de chacun des pays qui explique la démarche des historiens actuels.

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L’introduction dégage quelques traits majeurs de l’histoire agraire et rurale de l’Europe, ce qui est développé ensuite dans les différentes contributions du volume. Née au xixe siècle, plus ou moins tôt selon les pays, l’histoire rurale peut être comparée à une vieille dame qui mérite notre respect.

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Les travaux furent d’abord peu nombreux tant la « Révolution industrielle » exerçait une forte attraction sur les historiens. De plus, les idées des physiocrates accordant la prééminence à l’agriculture étaient considérées comme obsolètes, les théories d’Adam Smith prévalaient et incitaient à se tourner plutôt vers les marchés. L’idéologie du retour à la terre a fini de détourner les historiens de ce sujet.

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Il semble que la première association de ruralistes ait été créée aux Etats-Unis, à Washington en 1919 : l’American Agricultural History Society était liée au ministère fédéral de l’agriculture. Elle lança en 1927 le premier journal spécialisé, Agricultural History. En Europe, l’organisation des études rurales commença peu avant la guerre. Un Cercle d’études pour l’histoire de l’agriculture fut créé aux Pays-Bas en 1939 ; ce cercle privé lança en 1948 la publication de séries, Agronomisch Historische Bijdragen. Puis l’Université créa en 1950, à Groningue, l’Institut néerlandais d’Histoire agronomique, et en 1956 la première chaire d’Histoire rurale à Wageningen, attribuée au professeur Slicher van Bath. Au même moment, se créent des associations en lien avec l’université, en Angleterre en 1952, la British Agricultural History Association, liée à l’Université de Reading, et en Allemagne en 1953, au sein de l’Université de Hohenheim la Gesellschaft für Agrargeschichte. Chacune publie une revue : Agricultural History Review et Zeitschrift für Agrargeschichte und Agrarzociologie. La France suivit ce mouvement en 1961 avec le journal pluridisciplinaire Études Rurales où Georges Duby joua un rôle pionnier. En Belgique se mit en place un centre d’histoire rurale réunissant les universités de langue française et flamande, à l’initiative de Léopold Génicot et Adriaan Verhulst (1962 Belgium Centrum voor Landelijke Geschiedenis). Ainsi, dans ces années 1950-60, la discipline de l’histoire rurale s’est affirmée, dans et hors de l’université. Au cours de « l’âge d’or » des années 1960, le nombre de thèses s’est multiplié, avec dans tous les pays un grand nombre d’études régionales ou locales. Ceci accroît le mérite des synthèses magistrales réussies par Slicher van Bath (1963), Wilhem Abel (1966) et celle de Georges Duby sur la vie des campagnes dans l’Occident médiéval (1962).

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Dans les années 1950-70, l’histoire rurale s’est développée dans un cadre essentiellement national. Les raisons en sont bien connues : barrières linguistiques, mobilité encore très modérée des chercheurs, sollicitations nombreuses liées aux commémorations ; il y avait aussi le fait que bien des sources n’étaient pas inventoriées ou disponibles. Chaque école nationale raisonnait selon les ruptures déterminées par sa propre histoire (essentiellement politique). De plus, les frontières internes aux pays fixaient souvent le cadre géographique des études (provinces hollandaises, comtés anglais, Länder allemands, et bien sûr départements français). Cette prolifération d’études locales ou régionales permet la construction de synthèses plus larges.

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Les historiens de l’économie ont cherché ainsi le développement du monde rural, ils ont concilié une vision macro-économique et une approche régionale. Les débats au sein de l’école des Annales qui se sont diffusés aussi à l’étranger, ont accordé beaucoup d’importance à cette question du développement. Sous l’influence de Le Roy Ladurie ou Abel, l’histoire rurale de l’époque moderne fut longtemps appréciée à la lueur des théories malthusiennes et ricardiennes qui voyaient des limites écologiques et physiques à la croissance. Ceci les amena à la théorie de l’histoire immobile (Le Roy Ladurie et Goy) selon laquelle entre 1300 et 1800 les choses n’auraient guère changé. Au contraire, dans les années 1950-60, White, Duby et Slicher van Bath voyaient une évolution faite de petits progrès et de « révolutions ». Cette vision dynamique s’est appliquée plus tard au Moyen Âge, avec des questionnements nouveaux, par exemple ceux d’Adriaan Verhuslt (1989). Aujourd’hui, on n’accorde plus aucun crédit à l’idée de révolution brutale dans l’agriculture d’ancien régime. Les périodes majeures de développement de l’agriculture semblent être, aux yeux des historiens d’Europe du Nord-Ouest, 1850, 1890 et 1950. Ce débat auquel s’en ajoutent d’autres comme celui de Brenner ou celui de la crise du féodalisme ont changé l’optique : les raisons du changement agricole ne sont plus recherchées dans le déterminisme écologique mais dans la société elle-même et dans les contraintes institutionnelles. Et on accorde moins d’importance à la production qu’à la productivité du travail.

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En même temps que ce changement du questionnement, l’histoire rurale infléchit ses méthodes : l’approche régionale classique n’est plus considérée comme suffisante. Le déterminisme marxiste a été relégué à l’arrière plan et l’accent a été mis sur l’approche sociale (individu, parenté, classes, gender), sur les stratégies familiales grâce à d’autres sources (testaments, inventaires, journaux intimes, sources orales). Pour approfondir l’étude des liens entre la ville et les campagnes, le marché et les circuits de distribution sont scrutés comme agents du changement agraire. Ces nouvelles orientations et ces enrichissements de l’histoire rurale dans les années 1990 ont stimulé de nouvelles créations d’associations et revues : Rural History en Grande-Bretagne en 1990, Histoire et Sociétés Rurales en 1994, le corn en 1995 et en 2004 en Autriche le Jahrbuch für Geschichte des ländliches Raumes.

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Ce sont ces traits qui se dégagent de l’ensemble de l’ouvrage, consacré au bilan historiographique, des temps médiévaux à l’époque actuelle : en Angleterre (Campbell et Overton, Collins), en France (Drendel et Béaur), en Belgique (Thoen, Dejongh, Vanhaute et Van Molle), aux Pays-Bas (Hoppenbrouwers, Bieleman et Van Cruyningen). Pour l’Allemagne, seule la seconde moitié du xxe siècle est traitée. Chaque chapitre s’achève par une copieuse bibliographie des travaux majeurs. La connaissance historiographique qui met en valeur les présupposés et constitue une première réflexion critique s’avère être une étape indispensable de toute recherche, en particulier, pour l’histoire comparative. Rappelons que ce volume peut être complété par le bilan historiographique offert par la revue autrichienne qui traite de l’Europe centrale, Allemagne, France, Suisse, Italie et Espagne : Agrargeschichte schreiben. Traditionen und Innovationen im internationalen Vergleich (E.Bruckmüller, E. Langthaler, J. Redl, éd.), Studien Verlag, 2004. Ces deux volumes très précieux se complètent et offrent un panorama très large des recherches, ce sont des instruments indispensables.

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L’histoire rurale a ses faiblesses : c’est une discipline mal délimitée, aux contours flous, n’ayant pas de méthodologie propre et ayant une large interaction avec d’autres disciplines. Mais ceci fait aussi sa force car elle est ainsi flexible et innovante. Grâce à l’extension de ses champs de recherche, aux remises en question des « vérités éternelles », aux recherches comparatives internationales, l’histoire rurale au début du xxie siècle ne manque ni de dynamisme, ni d’ambition.

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Nadine Vivier

Yoshiki Morimoto, Études sur l’économie rurale du haut Moyen Âge. Historiographie, régime domanial, polyptyques carolingiens, préface de Pierre Toubert, Bruxelles, De Boeck, « Bibliothèque du Moyen Âge, 25 », 2008, 472 p., 55 €

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Ceux qui sont familiers des études sur l’économie rurale du haut Moyen Âge connaissent la riche personnalité humaine et scientifique de Yoshiki Morimoto. Professeur émérite à l’Université du Kyushu, il a en effet consacré toute son activité de chercheur à l’approfondissement d’un grand problème de l’histoire du haut Moyen Âge occidental : celui des formes de la propriété foncière et des rapports économiques et sociaux de la production agricole du viiie au xe siècle. Il s’est formé à cette problématique complexe auprès des meilleurs spécialistes européens dont il se reconnaît comme l’élève : Léopold Genicot d’abord dont il suivit les enseignements à Louvain dans les années soixante, Adriaan Verhulst ensuite, avec lequel il anima le séminaire d’histoire socio-économique du Moyen Âge à Gand, durant deux séjours successifs en 1979-1980, puis en 1991-1992. Dès 1972, il avait fait la preuve de l’originalité de sa pensée historique en caractérisant les possessions décrites dans le polyptyque de l’abbaye de Montier-en-Der comme un cas singulier de régime domanial classique « non développé ». Comme l’écrit en introduction de ce volume Pierre Toubert, cet « historien japonais de culture européenne » a construit « une œuvre complexe, faite de synthèses, d’états de questions et d’analyses critiques ponctuelles, de maintes retractations de sujets en débat parmi les historiens et parmi les éditeurs de sources » (p. 10). Lire Yoshiki Morimoto, c’est à la fois embrasser dans sa richesse et sa variété toute l’historiographie contemporaine, dont il est un lecteur et un critique attentif, puis prendre connaissance de la problématique et des enjeux futurs dessinés par l’auteur. Le volume qui rassemble 14 articles écrits entre 1985 et 2002 et un article publié en 2005 en japonais ouvre donc de nouvelles perspectives de renouvellement problématique pour les chercheurs d’aujourd’hui. Dans son introduction, Yoshiki Morimoto constate le renouvellement de l’histoire économique et sociale du haut Moyen Âge en mettant en exergue les perspectives ouvertes par l’interprétation des données archéologiques et par l’exploitation électronique des sources écrites. La période du viiie au xe siècle qui était globalement considérée par l’historiographie des années 1960-70 comme une époque d’économie stationnaire au niveau réduit passe aujourd’hui pour un temps de croissance, où la production et la circulation des produits agricoles se sont considérablement renforcées, avec une contribution importante du grand domaine dans cette évolution positive.

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Le livre de Yoshiki Morimoto permet de saisir dans toute sa diversité ce mouvement de la recherche depuis le début des années 1980. Les chapitres 1 à 3 rassemblent en effet les désormais fameuses bibliographies commentées par le médiéviste japonais sur la production historiographiques des années 1981-1987 (chapitre 1), 1987-1992 (chapitre 2) et, pour la première fois ici en français, 1993-2004, à la suite du travail analogue réalisé par Adriaan Verhulst à l’occasion du colloque de Xanten (1965-1980). Un tableau statistique permet de mesurer l’intérêt croissant des historiens pour ces problématiques : le rythme de parution d’un peu plus de six articles par an de 1965 à 1980, a dépassé 22 titres par an durant la période 1981-1992, et a atteint vingt titres encore entre 1993 et 2004. La publication des Origins of the European Economy par Michael McCormick en 2001 (Origins of the European Economy. Communication and Commerce, Cambridge, 2001) et celle de Framing the Early Middle Ages par Chris Wickham en 2005 (Framing the Early Middle Ages. Europe and the Mediterranean, 400-800, Oxford, 2005) marquent sans doute le point d’inflexion de ce courant historiographique. Tout en validant le diagnostic de dynamisme de l’économie occidentale des viiie-xe siècles, la synthèse de Chris Wickham relativise les vertus explicatives du modèle de production basé sur l’efficacité du grand domaine (déjà mises à mal par les recherches d’Adriaan Verhulst et de Yoshiki Morimoto sur la diversité des formes domaniales) et oriente désormais la recherche vers de nouveaux paradigmes d’explication fondés sur la demande de biens de consommation par les élites et l’analyse de la circulation des biens de première nécessité et de luxe à partir de proxies fournis par l’archéologie comme la production et la diffusion des céramiques. Les états de l’art proposés par Yoshiki Morimoto dans les trois premiers chapitres (dont il faut rappeler qu’ils dépassent de loin le genre bibliographique en formulant systématiquement de nouvelles questions de recherche) sont complétés par deux mises au point thématiques consacrées à deux questions importantes qui ont nourri les débats des années 1980-2000 : les « acteurs de la croissance économique » (publié en 1998) et les « villes et campagnes » (publiés en 1998).

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Yoshiki Morimoto revendique sa fidélité à l’héritage de Charles-Edmond Perrin dont les méthodes d’analyse des documents lorrains sont à l’origine de l’utilisation dynamique des polyptyques carolingiens et du renouvellement des éditions de polyptyques à partir des années 1970. Cette filiation intellectuelle se manifeste clairement dans les six chapitres consacrés à la critique textuelle et à l’utilisation dynamique du polyptyque de l’abbaye de Prüm (893). Perrin fondait son analyse textuelle sur l’hypothèse que les polyptyques étaient des inventaires dressés par l’administration centrale des grands propriétaires fonciers selon un plan d’ensemble et un formulaire donnant sa cohérence au document. Une description géographiquement mal ordonnée ou un passage dérangeant l’unité rédactionnelle du document était interprétée comme un indice de son interpolation ponctuelle ou encore de l’existence de plusieurs strates chronologiques dans l’inventorisation de la propriété. D’après les déductions de Charles-Edmond Perrin, l’ex-abbé Césaire, dont la copie de 1222 est la seule trace actuelle du polyptyque de Prüm du ixe siècle, est la transcription d’une première copie dans laquelle le texte résultant de l’enquête de 893 avait déjà été interpolé. Les méthodes forgées par Perrin ont été utilisées avec un certain succès dans les nouvelles éditions des polyptyques de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Remi de Reims et de Saint-Pierre de Lobbes. Le nouvel éditeur du polyptyque de Prüm en 1983, Ingo Schwab, a pris le contrepied de ces méthodes en acceptant la description mal ordonnée du polyptyque et les incohérences du texte pour les attribuer au travail d’inventaire, forcément imparfait, des commissions envoyées par l’abbaye dans les domaines locaux. Leurs membres auraient inscrit les informations collectées sur la base de leurs propres observations pragmatiques et des déclarations du personnel attaché à la localité centrale du groupe domanial, sans les homogénéiser à l’aide d’un formulaire. Ingo Schwab a soigné l’exactitude de la transcription, mais sa technique d’édition, acceptant les incohérences du texte comme un fait pragmatique relevant de l’objectivité, exclut évidemment a priori l’hypothèse de toute interpolation. Yoshiki Morimoto n’a pas accepté le point de vue pragmatique d’Ingo Schwab et la critique qu’il a développée dans les chapitres 6 et 7 (publiés respectivement en 2002 et en 1986, ce qui justifierait d’inverser l’ordre de lecture) emporte largement la conviction. La nouvelle édition d’Ingo Schwab demeure la meilleure qui puisse être imaginée actuellement, mais son utilisateur doit toujours garder à l’esprit que le texte de 893 est parfois mis à jour ou très profondément remanié, immé­diatement après la mise par écrit de l’inventaire, puis plus tardivement au xe siècle, et que les commentaires ajoutés par Césaire au xiiie siècle doivent être soigneusement distingués du fond du texte. Lorsque Césaire transcrivait et annotait le polyptyque, l’abbaye de Prüm vivait une période difficile, caractérisée par le processus de désintégration du système des « Villikationen » qui faisait reposer l’administration domaniale sur le regroupement des seigneuries foncières locales autour de centres de gestion (chapitre 8, publié en 1990, et 6). Le commentaire de Césaire peut être classé en fonction de son contenu comme suit : 1) Description des droits de l’abbaye ; 2) Informations relatives à l’inféodation ou à l’usurpation de possessions de Prüm ; 3) Localisation de toponymes ; 4) Explication de termes utilisés dans le texte du polyptyque ; 5) Retour sur le passé de l’abbaye ; 6) Expressions d’idées personnelles du commentateur ; 7) Indications sur l’organisation du manuscrit.

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Les notes de Césaire n’ont pas pour objectif de compléter le texte du ixe siècle en vue d’en faire un inventaire du ixe siècle. Il était parfaitement conscient des changements produits dans les propriétés de Prüm entre la rédaction du polyptyque et sa propre transcription, mais, en même temps, le texte ancien conservait (à notre avis) une certaine valeur performative, dans les conflits avec les communautés paysannes ou avec les aristocrates menaçant ou usurpant les droits monastiques. Le remarquable travail critique de Yoshiki Morimoto sur les commentaires est complété (p. 226-229) par un tableau des additions et des ratures ultérieures dans la copie de Césaire qui complète l’édition d’Ingo Schwab. En 2002, Yoshiki Morimoto a fourni le meilleur point de vue critique disponible à propos de l’interprétation d’ensemble de la production textuelle du polyptyque de Prüm qui aboutit en 1222 dans la copie de Césaire. Karl Lamprecht est le premier à avoir détecté des couches différentes dans le document, en postulant l’existence de trois dates successives d’inventorisation : ca. 810, 854 et 893. La critique textuelle de Charles-Edmond Perrin a ramené ces hypothèses à la dernière date, 893, en justifiant les incohérences du texte par la perte de plusieurs feuillets de l’enquête originelle et par l’intégration au texte même du polyptyque de diverses additions qui ont été intégrées dans une copie intermédiaire au travail de Césaire réalisée au xe siècle. L’édition de d’Ingo Schwab a malheureusement relégué au second plan les enquêtes réalisées par Erich Wisplinghoff, dès 1963, puis par Ludolf Kuchenbuch en 1978, alors que toutes deux avaient judicieusement complété l’examen du polyptyque par une analyse approfondie du Liber Aureus, le cartulaire composé au cours des xe-xiie siècles à l’abbaye de Prüm. Après la lecture de Yoshiki Morimoto (chapitre 6), il faut conclure, contre la thèse qui sous-tend l’édition de Schwab, que le polyptyque de Prüm a bel et bien été enrichi après sa mise par écrit d’additions (sur une cinquantaine d’interpolations indiquées par Charles-Edmond Perrin, 17 ont été étudiées en profondeur par Yoshiki Morimoto ou par ses deux prédécesseurs) à une date peu éloignée de l’original, vraisemblablement dans la période 920-950 où l’abbaye de Prüm prêtait une attention intense à ses archives, en tout cas avant 950. La nouvelle édition du Liber Aureus par Reiner Nolden en 1997 permettra, mieux qu’auparavant (avec l’édition vieillie et très imparfaite de Hartmut Beyer) une lecture dynamique des sources de l’histoire rurale du haut Moyen Âge appelée de ses vœux par Yoshiki Morimoto, en menant en parallèle l’étude des chartes contemporaines et du texte de polyptyque et en reconstituant les dossiers locaux de gestion qui sont indispensables pour comprendre la genèse et l’évolution des seigneuries jusqu’au début du xiie siècle, voire plus tard encore, en utilisant les commentaires de Césaire et le livre de fiefs de Prüm contemporain, au début du xiiie siècle. Sans englober malheureusement les dossiers locaux de chartes, un tel travail est admirablement illustré par Yoshiki Morimoto lui-même dans le chapitre consacré à l’organisation des transports autour de l’abbaye de Prüm (chapitre 9, publié en 1989). Le médiéviste japonais fait preuve de son habituelle vigilance critique en évaluant le courant de recherches alimenté à partir de 1968 par la publication du fameux article « Villes et campagnes aux ixe et xe siècles. L’exemple du pays mosan » (Revue du Nord, 50, 1968). Si le développement de l’économie rurale, stimulée notamment par la diffusion du grand domaine, a servi de base à la vie urbaine de l’époque carolingienne, Yoshiki Morimoto nuance significativement les affirmations relatives à la spécialisation des domaines et des acteurs sociaux, à la diffusion du paiement monétaire et à la commercialisation des produits agricoles. Les sociétés rurales du haut Moyen Âge, si elles ne sont nullement enlisées dans la stagnation, demeurent fondamentalement des sociétés de subsistance caractérisées par une faible spécialisation régionale des productions et une utilisation peu efficace de la force de travail dans le cadre de l’exploitation familiale.

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La dernière partie du livre réunit quatre études fondées sur divers polyptyques qui éclairent chacune un aspect particulier des sociétés rurales du haut Moyen Âge : 1) La question de l’existence et de la diffusion de l’assolement triennal (chapitre 12, publié en 1994) ; 2) L’organisation des prélèvements en travail et en particulier de la corvée dans la seigneurie foncière de l’époque carolingienne (chapitre 13, publié en 1995) ; 3) La diversité du système domanial éclairée par l’analyse des données fournies par le polyptyque de Saint-Bertin (chapitre 14, publié en 1985) et, enfin, 4) un état des problèmes posés par l’édition et l’interprétation du polyptyque de Montier-en-Der (chapitre 15, publié en 2000). Complément indispensable par Étienne Renard, « Genèse et manipulations d’un polyptyque carolingien : Montier-en-Der, ixe-xie siècles », Le Moyen Âge, 110, 2004, p. 55-77).

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La publication des articles de Yoshiki Morimoto est bien servie par une série d’index (des noms de lieux, des noms de personnes ou de groupes de personnes, des chercheurs cités et, enfin, des principales sources mentionnées).

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Comme Bernard de Chartres aimait le répéter à ses élèves, « Nous sommes comme des nains sur des épaules de géants. Nous voyons mieux et plus loin qu’eux, non que notre vue soit plus perçante ou notre taille plus élevée, mais parce que nous sommes portés et soulevés par leur stature gigantesque ». Ainsi, les trois décennies d’écriture historique rassemblées dans le livre de Yoshiki Morimoto nous permettent de voir plus loin et plus clair, grâce au travail exemplaire d’observateur et d’acteur de l’histoire des sociétés rurales du haut Moyen Âge auquel le médiéviste japonais s’est livré depuis 1972. Ses Études sur l’économie rurale du haut Moyen Âge sont destinées à devenir un compagnon indispensable des études rurales par le bilan critique qu’elles offrent de quarante années de production historique et par la richesse des problématiques de recherche qu’elles soulèvent et continueront à l’avenir de soulever.

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Jean-Pierre Devroey

Anne-Marie Cocula et Michel Combet (dir.), Château et stratégies familiales. Actes des Rencontres d’Archéologie et d’Histoire en Périgord les 22, 23 et 24 septembre 2006, Bordeaux, Ausonius éditions, «Scripta varia, 13 » / Paris, De Boccard, 2007, 291 p., 30 €

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Les Actes des Rencontres d’Archéologie et d’Histoire en Périgord consacrés à l’étude du château comme objet d’histoire totale, du milieu du Moyen Âge à la fin du xxe siècle, explorent d’année en année de nouveaux pans de cette question grâce à des communications couvrant de nombreuses régions françaises et même d’autres parties de l’Europe, la péninsule ibérique et l’Europe centrale et orientale en particulier. Comme le souligne Anne-Marie Cocula dans son avant-propos, le terme de stratégie, associé à celui de château, évoque plus immédiatement les activités guerrières mais ici il s’agit bien d’interroger la place qu’occupe le château, pour la noblesse ou des familles accédant à la noblesse, dans la définition de stratégies familiales qu’elles soient matrimoniales, successorales, sociales ou économiques. De nombreuses communications, du fait que leurs auteurs sont des contributeurs réguliers à ces Rencontres, font écho à des communications précédentes sur les liens entre château et guerre, château et innovation ou château et nature, où la part des décisions individuelles et des schémas familiaux dans l’acquisition ou la transmission d’un château et de son domaine éclairait ces thématiques, ainsi Roger Baury nous fait-il connaître, de Rencontres en Rencontres, l’attachement des Bonneval à leurs châteaux limousins ou Milena Lenderová les châteaux tchèques.

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La diversité des interventions sur le thème des stratégies familiales à l’œuvre autour du château, le plus souvent rural et tête d’exploitation agricole – même si Caroline Le Mao pose la question de savoir si « l’hôtel particulier est […] un château en ville » – est mise en évidence dans la conclusion rédigée par Michel Nassiet. Aux thèmes qu’il souligne – dialectique entre continuité et rupture lisible dans ces stratégies familiales, importance du capital symbolique que représente le château et qui est un moteur de ces stratégies, importance du contexte fiscal de la transmission – d’autres angles d’approche intéressants, complétant les premiers, transparaissent dans ces actes : les effets des situations de crise, révolution ou guerre, sur l’inflexion ou la persistance de stratégies individuelles ou familiales, le château comme marqueur spatial dont s’emparent ces stratégies familiales et enfin l’irrationalité économique de certaines stratégies familiales autour de l’acquisition ou de la conservation d’un château.

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En effet, la transmission d’un château, en cherchant à marquer une continuité patrimoniale, lignagère, territoriale, rencontre fréquemment la rupture par des changements politiques et sociaux radicaux, telle la Révolution française qui affecte les règles des partages de succession, comme le constatent Marguerite Figeac pour les châteaux viticoles et Roger Baury pour les terres dites éponymes, celles dont le propriétaire et seigneur portait le nom. Des révolutions plus récentes ont eu des conséquences similaires en terme de rupture, ainsi en Europe centrale lors de la mise en place des démocraties populaires (Milena Lenderová). Les guerres sont plutôt évoquées comme des circonstances de mise en place de stratégies familiales ainsi la prise de contrôle de châteaux en échange de services militaires au suzerain, dans la Savoie du xive siècle, la possession du château étant la marque d’une créance qui ne peut être effacée (Alain Kersuzan). Mais la guerre au début du xxe siècle provoque aussi la cessation de décennies d’accumulation d’un pouvoir économique par la noblesse polonaise dans les confins lituaniens et russes. La simple querelle familiale peut entraîner la rupture dans des stratégies successorales anciennes dans un contexte de désorganisation sociale et politique à la même époque. Mais le rapport entre continuité et rupture n’est pas seulement étudié sous un aspect chronologique mais également spatial : Jean-Marie Constant souligne les discontinuités spatiales existant dans l’Ouest français entre les terres à manoirs à tour d’escalier (le Maine) et celles d’habitat noble plus discret et économiquement rationnel (la Beauce) ou de châteaux plus imposants (la vallée de la Loire). Ces discontinuités spatiales et ces différences architecturales sont le révélateur non seulement de différences sociales entre noblesses de régions voisines, dont l’anoblissement est aussi plus ou moins ancien – période de construction des manoirs, période d’anoblissement et de reconstitution de la noblesse coïncident dans le Maine – mais sont aussi explicables par des différences dans la coutume et les règles de succession rendant l’anoblissement plus difficile et l’impact psychologique de ce dernier plus fort, concrétisé par l’édification d’un manoir à tour d’escalier visible dans le paysage rural. Le château n’a pas non plus la même importance ni signification symbolique pour un parlementaire du Nord-Ouest de la France que pour un parlementaire méridional comme le souligne Caroline Le Mao.

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Le lien entre espace du château, localisation d’un lignage et identité ou capital symbolique des deux est également précisément expliqué dans la communication de Roger Baury à propos des terres éponymes et des « topolignées » qui s’y attachent, une stratégie matrimoniale liant les cousins s’y exerce par exemple pour conserver ces terres des ancêtres et le « château-souche » – la perte d’un château et de ses terres par épuisement biologique est évoquée dans d’autres interventions – alors même que ces terres ne sont fréquemment pas les plus importantes d’un patrimoine, et le sont d’autant moins qu’un patrimoine lignager est important et dispersé. L’attachement à la terre et à la propriété, même si dans le cas des Jacobites exilés en France il ne peut s’agir de terres éponymes, reste un des fondements les plus solides des stratégies familiales matrimoniale ou successorale. Le contrôle par la noblesse de l’espace est aussi celui des ressources de la richesse agricole, l’eau dans la Huerta de Murcie où la propriété des droits sur l’eau dans le regadío est plus importante que la propriété du sol, mais aussi le contrôle d’une partie de l’espace urbain par des palais dont la déchéance suit celle de la famille amenant à un démembrement de l’aristocratie foncière murcienne étudié par Francisco Clavo García-Tornel et Robert Hérin.

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Ces rencontres de septembre 2006 permettent enfin de souligner que le terme de stratégie n’est pas toujours synonyme de rationalité, du moins les stratégies familiales manifestent des rationalités segmentées : telle pratique familiale ne répond pas à une logique économique mais répond parfaitement à une logique d’honneur ou d’ostentation mettant en scène un statut ou l’accession à un statut, l’anoblissement par exemple. L’achat d’un château ancien peut apporter un capital symbolique bien plus élevé que la construction d’une demeure moderne, reconstituer les terres éponymes et recouvrir le « château-souche » sous la Restauration, même si cela constitue des « investissements improductifs » (Roger Baury), sont des actes dus à la « topolignée », l’identité primant sur le profit dans une éthique nobiliaire d’Ancien régime. Mais si on suit le témoignage contemporain du propriétaire d’un château familial du Maine, la faible possibilité de mise en valeur du château peut être, dans le contexte de la fiscalité française, un atout pour la pérennité d’une stratégie familiale de sa conservation comme résidence secondaire commune à tous les membres de la famille (Thierry de Bresson et Robert Hérin). Dans une étude sur les châteaux viticoles du Bordelais, Marguerite Figeac souligne que la mise en avant du capital symbolique du château, entretenu par la famille propriétaire, a été utilisée à des fins économiques : attachement identitaire et réussite économique ne sont pas antinomiques. Enfin l’étude des parlementaires « châtelains » en Dordogne aux débuts de la IIIe République, lesquels étaient plutôt des hommes de la droite non républicaine, montre qu’une stratégie individuelle ne débouche pas toujours sur une stratégie familiale mais aussi qu’être un élu de la République propriétaire d’un château au pays de Jacquou le Croquant ne relevait pas d’une stratégie politique.

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Un des intérêts majeurs de ces Rencontres, pour une histoire totale des châteaux et pour une histoire sociale de l’espace rural est de varier les angles d’approche sur des terrains d’étude divers en France mais aussi de susciter l’histoire comparée entre Europe occidentale et orientale, Europe méditerranéenne et atlantique même si des communications manquent sur les châteaux du Nord de la France ou de Provence, sur les îles britanniques et l’espace italien à une échelle européenne. Le château comme marqueur social et spatial est appréhendé sur un pas de temps très long. L’ouvrage matériel qui résulte de ces Rencontres d’Archéologie et d’Histoire en Périgord est toujours de grande qualité : typographie aérée, photographies nombreuses, cartes et schémas assez fréquents. Ces Rencontres sont aussi un exemple de collaboration fructueuse entre archéologues, historiens et, de manière plus inattendue, géographes.

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Maxime Dondon

Florent Quellier, La Table des Français. Une histoire culturelle (xve-début du xixe siècle), Rennes, pur, 2007, 274 p., 20 €

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La justification du titre du nouvel ouvrage de Florent Quellier est bien l’affirmation, déjà présente dans sa thèse (Des Fruits et des hommes. L’arboriculture fruitière en Île-de-France, vers 1600-vers 1800, Rennes, pur, 2003), de la lecture culturelle de l’histoire de l’alimentation. Le premier chapitre, heureusement intitulé « Faire l’histoire de l’alimentation », est à cet égard un manifeste en même temps qu’une leçon de méthode.

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Un manifeste car l’auteur montre aisément que si se nourrir est un besoin physiologique c’est aussi un savoir et un apprentissage, donc une culture. L’auteur souhaite centrer cette histoire de l’alimentation sur une large époque moderne pour comprendre l’exception culinaire française. La grande cuisine française se diffuse depuis les cuisines aristocratiques et bourgeoises jusqu’aux premiers restaurants gastronomiques dans le Paris pré-révolutionnaire. Mais les résultats de l’enquête ici menée sont en forte résonance avec des préoccupations de notre début de xxie siècle. En ce domaine, la demande sociale est forte ; l’auteur rappelle que dans les sociétés occidentales actuelles se manifestent en effet des peurs alimentaires (les psychoses alimentaires sont endémiques depuis les années 1990, les principales sont l’épisode dit de la vache folle, celui des ogm, toutes les craintes autour de la « malbouffe », etc.). C’est un élément de la crise identitaire face à la mondialisation et à l’américanisation des comportements alimentaires. Se fait jour l’idée que les habitudes alimentaires sont un des éléments qui constituent l’identité européenne. Elles sont donc à sauvegarder comme un élément patrimonial.

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Une leçon de méthode lorsque l’auteur évoque les nombreuses sources disponibles pour faire l’histoire de l’alimentation, depuis les plus attendues (comptabilités des hôtels aristocratiques ou des institutions religieuses, large corpus de livres de cuisine et d’ouvrages de diététique) jusqu’aux aux sources classiques de l’histoire sociale utilement revisitée : baux, inventaires après décès, affaires de justice, mémoires et de livres de raison. Un vaste corpus iconographique peut aussi être constitué, des scènes de genre aux natures mortes. Sans oublier les traces matérielles résultant de fouilles archéologiques, des pots de terre aux débris osseux…

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Il affirme aussi la volonté de combler un vide puisque après avoir fait l’historiographie de son sujet, depuis l’approche anecdotique et pittoresque des xviiie et xixe siècles, jusqu’à l’histoire économique et sociale de l’école des Annales (avec laquelle, bien souvent, l’histoire de l’alimentation, en lien avec les études démographique et celle des crises de subsistance, frôle le tragique) et les perspectives pour l’histoire de l’alimentation que sont les nouveaux champs de recherche autour du corps humain, sensibilités, désirs, valeurs, normes, imaginaires, il doit conclure : « Il n’existe toujours pas de synthèse universitaire entièrement consacrée au Boire et au Manger des Français d’hier, de l’humble manouvrier méconnu au fastueux aristocrate ».

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L’ouvrage apporte incontestablement une synthèse utile sur des thèmes connus des historiens modernistes mais sur lesquels Florent Quellier fait le point en posant les questions qui donnent au sujet un éclairage nouveau.

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C’est le cas de la question de l’alimentation paysanne à laquelle un chapitre est consacré (« Du pain, de la soupe et un peu de lard : l’alimentation ordinaire des masses populaires rurales »). Le lecteur retrouve des affirmations connues sur la civilisation des « bleds », le rôle du pain, l’omniprésence de la soupe, la part des produits laitiers et carnés difficilement saisissables par l’historien. De nombreuses études soulignent la dégradation qualitative de l’alimentation populaire pendant l’Ancien Régime : baisse de l’apport en viandes et en matière grasse compensée par l’augmentation de la part de céréales. Florent Quellier montre qu’il est difficile de connaître la normalité de l’alimentation paysanne, entre faim et abondance car l’alimentation des ruraux a laissé peu de traces dans les archives et qu’une partie importante des denrées alimentaires est autoproduite. Il insiste sur le fait qu’il ne faut pas sombrer dans le misérabilisme, les périodes de disettes sont certes tragiques mais elles ne sont sans doute pas le quotidien des paysans. De même la monotonie céréalière est sans doute renforcée par nos sources ; une multitude d’aliments n’y apparaît pas. Le regard porté sur l’alimentation paysanne est, dit-il, le télescopage entre deux représentations mentales : celle des élites du xviie sur la sauvagerie du paysan et celle des occidentaux du xxie siècle sur l’animalité des herbes et des racines.

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De même, le chapitre qui lui fait pendant – « L’alimentation des élites françaises et la naissance d’une nouvelle cuisine » – fournit une véritable histoire de l’alimentation des élites depuis la fin du Moyen Âge et de la Renaissance (passion des épices, goût pour les plats colorés et les viandes présentées dans leurs peaux…) jusqu’à la nouvelle cuisine française, celle des xviie-xviiie siècles, dont les caractéristiques sont largement décrites (recherche du « vrai goût » des aliments, utilisation des fruits et des légumes (l’auteur cite une lettre de madame de Maintenon dans laquelle celle-ci évoque la « fureur » des petits pois à la cour de Versailles en 1696) et montre bien les origines culturelles de cette révolution culinaire française. En même temps qu’il montre la nette amélioration qualitative des aliments consommés, l’ouvrage insiste sur l’émergence d’un nouvel art de vivre, celui de l’homme de goût. Condamnant les excès quantitatifs, le xviiie siècle fait l’éloge du gourmet. Se fixent alors le nombre et les horaires des repas des élites, l’ordre des mets sur les tables aristocratiques dont les repas sont un témoignage de « surpuissance sociale ».

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On retrouve avec intérêt le point sur l’histoire des lieux de repas (ce que sont d’une part la salle à manger des maisons individuelles et d’autre part le restaurant gastronomique) et des manières de table (l’histoire de l’alimentation est un remarquable poste d’observation pour étudier le processus de civilisation des mœurs) qui s’inscrit dans un des grands courants historiographiques français : l’histoire de la civilisation matérielle.

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Cet ouvrage est enfin une réflexion sur la société de l’époque moderne, tant il est vrai que faire l’histoire de l’alimentation c’est se donner les moyens d’approcher l’histoire totale d’une société. Le lecteur retrouve avec plaisir des remarques sur le caractère cyclique de l’alimentation dans un chapitre évidemment partiellement consacré à la succession des jours gras et des jours maigres que prescrit la religion, sur l’alternance entre abstinence et l’abondance alimentaire que laisse imaginer Bruegel lorsqu’il peint des fêtes paysannes. Ces dérèglements alimentaires sont-ils une réelle compensation au quotidien médiocre que Florent Quellier qualifie de « culture de la faim » ou n’ont-ils pas une fonction symbolique ? Les cycles sont également ceux des saisons ; on appréciera la référence à Jean-Jacques Rousseau et à Sébastien Mercier qui s’élevaient déjà pour condamner la consommation de fruits et de légumes insipides hors saison… Des notions relatives à l’approvisionnement alimentaire, telles que le don (on connaît la pratique du don alimentaire dans l’aristocratie ; elle est connue par les Mémoires mais, nous dit Florent Quellier, il est présent aussi chez les paysans), la réalité de l’autoconsommation difficile à mesurer, les aires concentriques des marchés ou les mesures prises pour assurer la subsistance des populations font évidemment partie d’une histoire large de l’alimentation, de même qu’une série de remarques sur les discours médicaux relatifs à l’alimentation où l’on voit la tradition diététique reculer devant la simple recherche du plaisir du goût.

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Une liste des livres de cuisine édités en France entre 1480 et 1800 ainsi qu’un triple index, des noms de personne, des lieux évoqués et surtout un très précieux index analytique confirment que cet ouvrage, bien documenté et bien écrit, a réellement atteint le but que lui avait assigné son auteur : être la synthèse universitaire de référence sur l’histoire de l’alimentation à l’époque moderne.

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Frédérique Pitou

Laurence Fontaine, L’Économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, Paris, Gallimard, 2008, 437 p., 20 €

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À un moment où l’air du temps, fortement teinté d’altermondialisme, prône le retour à une économie solidaire, en puisant dans les travaux de Karl Polanyi et d’Edward P. Thompson les arguments destinés à parer celle du passé de toutes les vertus, parce qu’« encastrée » dans le social, Laurence Fontaine nous offre avec ce bel et dense ouvrage une plongée revigorante dans l’économie européenne d’Ancien Régime. L’ambition est ici de « la saisir telle qu’en elle-même, au plus près de ce qu’elle fut », dans ses mécanismes quotidiens comme dans les enjeux sociaux et les valeurs morales qui la sous-tendaient et la dépassaient, afin d’éclairer le contemporain. L’étude, qui s’appuie, dans une perspective comparative, sur une très ample bibliographie européenne, joue ainsi délibérément sur les variations d’échelle et sur la diversité des sources – archivistiques mais aussi littéraires – mises en œuvre, des archives de la Bastille au théâtre de Shakespeare et de Molière en passant par les Mémoires de Saint-Simon ou le Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier. Le crédit et la confiance sont au cœur de la réflexion de l’auteur. Comme le montre un prologue consacré à la genèse de ces termes et à leur signification dans l’Europe moderne – avant de prendre le sens où nous l’entendons aujourd’hui, le crédit, c’est d’abord la réputation, puis la puissance politique et financière –, ces notions sont indissociables de la question du pouvoir. Cette dernière, qui court en filigrane tout au long du livre, renvoie à une des lignes de force essentielles de l’ouvrage : la coexistence, faite d’affrontements et d’influences mutuelles, de deux cultures économiques fondées sur des valeurs différentes, l’une aristocratique, l’autre marchande.

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Le premier chapitre revient sur l’historiographie et sur les définitions de la pauvreté, envisagée de manière dynamique, comme un risque potentiel – qui menace alors 80 % de la population –, indissociable d’un ensemble de stratégies mises en œuvre pour lui faire face. L’endettement, trait majoritaire des sociétés d’Ancien Régime, n’est pas toujours dans ce contexte un facteur d’appauvrissement, mais peut apparaître au contraire comme un élément protecteur, qui signe l’appartenance à des réseaux de solidarités horizontales et verticales. Le rôle social de la dette qui, en Angleterre comme dans les Alpes, dit les relations de clientèle et les logiques du pouvoir villageois, l’emporte ici clairement sur son rôle économique : les prêts accordés aux plus démunis, dont on sait qu’ils ne seront jamais remboursés, ajoutent au réseau des obligés. La relation des aristocrates à leurs pauvres débiteurs, faite de mansuétude et de générosité, contraste avec l’utilisation purement économique du crédit par la bourgeoisie d’affaires et les entrepreneurs, ce qui traduit déjà la coexistence, dans l’Europe des xviie et xviiie siècles, de plusieurs systèmes de valeurs.

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Les deux chapitres suivants, consacrés aux logiques de la dette dans le monde paysan et au sein des élites, se tiennent au plus près des acteurs sociaux pour mettre en évidence les cercles successifs de créanciers auxquels les individus s’adressent : la famille (même si la solidarité familiale n’est jamais un donné), les voisins (femmes et veuves en particulier), les élites régionales (nobles, bourgeois, communautés religieuses) et, pour finir, des étrangers (Juifs, Italiens, Savoyards, Écossais, etc.), avec un système de garanties inversement proportionnelles à la force des liens personnels et qui, parce qu’elles sont souvent symboliques, favorisent surendettement structurel et temps long des créances. La question est moins ici la rentabilité économique de la dette que son rôle dans la structuration des pouvoirs au village. Même prégnance de l’endettement, même rôle fondamentalement social du crédit au sein des élites européennes, comme le montre l’analyse de deux portefeuilles de créances : celui d’un gentilhomme campagnard de la première moitié du xviiie siècle, Jean-Louis de Rodolp, révèle le poids des crédits obligés consentis à la famille, aux « amis » et aux alliés ; celui du protestant Jean Giraud de La Grave, en Dauphiné, à la fin des années 1680, témoigne de la complexité des rôles que les marchands ont à tenir, entre aide au réseau des proches et insertion dans les lieux de pouvoir et les marchés. Samuel Pepys, qui fonde sa réussite sociale et financière sur la seule gestion de ses revenus de fonctionnaire de l’État et préfère enterrer son argent plutôt que de le prêter, apparaît dans ce paysage comme une figure tout à fait nouvelle et originale de l’homo creditus.

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L’auteur nous entraîne ensuite avec bonheur dans l’univers complexe, difficile à appréhender car souvent informel, des microcircuits financiers urbains saisis à une échelle volontairement réduite, celle du Paris du xviiie siècle. Des archives de la Bastille comme des observations de Louis-Sébastien Mercier émergent les figures de ces intermédiaires – entremetteurs d’affaires, courtiers, revendeurs, brocanteurs, « revendeuses à la toilette » – qui animent le secteur du prêt sur gage privé, répondant à un besoin structurel de crédit et de liquidité. Si linge, vêtements et petits bijoux sont ainsi pris dans d’intenses circulations, les riches particuliers ne dédaignent pas non plus se livrer à la revente d’objets de luxe, par simple besoin d’argent – les dettes de jeu ont cette particularité de devoir être payées sans délai – ou pour satisfaire aux exigences grandissantes de la mode. Au souci des gouvernements de contrôler l’activité parfois douteuse des prêteurs sur gage (trafic de marchandises volées), et aux accusations lancées par les philanthropes contre ces pratiques usuraires répondent les services rendus aux citadins modestes pris dans une « économie de l’aléatoire » et du court terme. Les femmes, contraintes de composer avec des capacités politiques, administratives et judiciaires réduites et la gestion quotidienne des dépenses familiales, sont au cœur de ces circulations financières informelles, parce qu’elles savent à qui s’adresser pour emprunter ou revendre. Plus largement, leur entrée dans des activités économiques – facilitée par les contradictions du droit à l’échelle de l’Europe et par des facteurs relevant du cycle de vie, de l’évolution du marché ou de l’absence des hommes – leur ouvre des espaces de liberté et les conduit à développer des comportements et des cultures économiques spécifiques.

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L’omniprésence du prêt sur gage et de ses dérives usuraires dans les villes de la fin du Moyen Âge a suscité très tôt, chez certains Récollets et Franciscains, une réflexion sur le crédit, qui est à l’origine des monts-de-piété dont les premiers voient le jour en Italie et en Espagne dès le xve siècle. Destinées à arracher les pauvres aux usuriers (juifs ou chrétiens) en leur proposant un crédit bon marché, ces institutions, qui essaiment beaucoup plus tardivement et difficilement en France et en Angleterre, sont porteuses dès l’origine d’une profonde ambivalence entre banque et assistance, profit et charité, culture marchande et culture religieuse. Elles n’en connaissent pas moins un succès immédiat auprès d’une clientèle beaucoup plus variée que prévu qui sait exploiter, selon ses besoins, les possibilités de crédit offertes par les monts, les investir de fonctions inattendues (garde-meubles, par exemple) ou les faire entrer dans l’économie informelle urbaine par le trafic des billets de prêts, dans lequel on retrouve les femmes et les usuriers traditionnels. Églises et États ne cessent en parallèle, pendant toute l’époque moderne, de condamner le crédit et l’auteur met en évidence les grandes scansions de cette bataille en mêlant l’étude des discours à celle des pratiques sociales. Entre xvie et xviiie siècle, l’éthique religieuse – qui avait alimenté, dans les derniers siècles du Moyen Âge, les premières tensions entre crédit et don, travail et charité – cède le pas face à l’affirmation, d’une part d’une culture étatique soucieuse de maintenir les hiérarchies sociales et de protéger la haute noblesse menacée de surendettement, d’autre part d’une culture économique et marchande affranchie du système de pensée théologique. Là encore, et même si la législation reste hostile au crédit jusqu’à la Révolution française, l’évolution du sens des mots est loin d’être anodine : le terme d’usure, désormais limité à des cas de figure bien précis, n’est plus synonyme que d’intérêt illégitime et sa condamnation par l’Église, désormais dépourvue de toute pertinence sociale, ne relève plus que du discours symbolique et identitaire.

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Derrière les comportements économiques étudiés jusque-là, ce sont en réalité deux économies politiques qui s’affrontent et qui s’interpénètrent : d’un côté une économie du don, aristocratique, dont les valeurs essentielles sont l’amitié et le risque ; de l’autre une économie capitaliste, marchande, qui va en s’affirmant. Dans la lignée des travaux de Roger Chartier, l’auteur fonde ici ses analyses sur une source inhabituelle pour l’historien, le théâtre, envisagé comme un révélateur des tensions qui agitent la société d’Ancien Régime. Le marchand de Venise et Timon d’Athènes – pièce qui illustre bien les antagonismes entre culture du don et culture du crédit, mais aussi l’encastrement de la première dans la seconde – dialoguent ici de manière passionnante avec les Mémoires de Saint-Simon. Le rôle des intermédiaires – ceux déjà rencontrés dans les chapitres précédents, auxquels viennent s’ajouter, chez les nobles, intendants et serviteurs – comme « passeurs » entre les deux mondes est ainsi mis en évidence, de même que la porosité des notions de crédit, de don, de marché et de corruption, dont les frontières évoluent en même temps que progressent l’ethos marchand et le langage du commerce. Dans la pratique, ces deux cultures se reflètent dans les manières d’acheter et de vendre. Dans un monde où l’incertitude – sur la qualité des produits, les poids et mesures, la valeur de la monnaie – pèse sur toutes les transactions, le marchandage, caractéristique de l’économie de bazar, est la norme sur tous les marchés. Mais cet acte, qui nécessite du temps et fait appel, une fois de plus, à des intermédiaires du renseignement, est un acte encadré, par les autorités qui cherchent à réduire les marges d’incertitude, et par le crédit qui, en attachant le client à son fournisseur, trouble la liberté apparente du bazar. À l’opposé du marchandage, qui implique une similarité des statuts, c’est par l’économie du don – qui a à voir non avec la valeur des choses offertes, mais avec celle des personnes impliquées dans l’échange – et par des consommations à crédit marquées par des jeux spécifiques sur le temps, que s’affirme le mieux le statut noble. Pour autant, cette économie du don est loin d’être complètement détachée de celle du marché, comme le révèlent la circulation des objets de collection et la manière dont les aristocrates utilisent la vente aux enchères pour « entrer masqués dans le marché » – un terme qui prend ici de multiples acceptions.

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Dans une société traversée par la dette se pose une question qui court en filigrane dans l’ouvrage et fait l’objet du dernier chapitre : celle de la construction de la confiance. L’analyse part des réseaux communautaires (savoyards, écossais, alpins, juifs), toujours les mieux garantis, au sein desquels une multiplicité de contraintes servent à réduire les tensions et à organiser la confiance. Dans les relations marchandes plus vastes, l’apparence et la réputation jouent un rôle essentiel, mais le contenu de cette dernière se transforme au xviiie siècle en intégrant de manière antinomique, à côté du souci de la gestion du temps et de l’espace (donc de la rationalité économique), le sens de la compassion et des valeurs morales. Ce qui est en jeu ici, c’est la capacité du créancier à atténuer, par sa bienveillance, la violence de l’économie à un moment – la fin du xviiie siècle – où l’on attribue de plus en plus systématiquement la responsabilité des crises économiques au crédit. Tandis que l’appareil législatif entreprend de transformer la relation des individus à la dette – donnant au passage des définitions beaucoup plus larges à la fraude –, l’émergence de nouveaux marchés de l’argent dégagés des seules relations interpersonnelles marque « l’avènement de la confiance contemporaine comme un ensemble de propriétés des choses et non plus des êtres ». Partant du micro- pour éclairer le macro-, l’auteur montre pour finir comment, dans une société caractérisée par un surendettement structurel et dont tous les groupes sont potentiellement en état de banqueroute, s’est fabriqué un homo economicus caractérisé par son goût du secret, de la thésaurisation et de l’« illiquidité ».

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Il est difficile, pour conclure, de rendre justice en quelques pages à la richesse de ce livre foisonnant et stimulant, dont un autre mérite est d’esquisser, pour l’avenir, des pistes de recherche sur des questions encore insuffisamment explorées : étudier plus avant le « temps » des dettes permettrait par exemple de mieux comprendre dans quels contextes le crédit fonctionne plutôt comme une protection ou plutôt comme un facteur d’appauvrissement. La conclusion renoue le fil du dialogue et de la comparaison avec le très contemporain : elle en montre la complexité, qui nécessite là aussi, pour être comprise, de s’interroger sur les valeurs qui sous-tendent les différentes économies politiques toujours à l’œuvre dans les sociétés d’aujourd’hui – ce qui remet en question la thèse polanyienne du « désencastrement ». Aux antipodes d’une condamnation en bloc du marché, portée par les tenants de l’Autre économie, l’auteur s’appuie sur les leçons offertes, à toutes les époques, par l’analyse des stratégies de survie mises en œuvre par les plus pauvres, pour proposer une réhabilitation du marché, un marché « qui pourrait fonctionner au bénéfice de tous ». Belle leçon d’optimisme raisonné qui ne devrait pas manquer d’ouvrir des débats fructueux, belle manière aussi de rendre un hommage indirect à la démarche de « sourcier » de Marc Bloch qui inspire tout le livre.

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Anne Montenach

Jean Martin et Yvon Pellerin (dir.), Du Lin à la toile. La proto-industrie textile en Bretagne, Rennes, pur, 2008, 335 p., 20 €

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Ce volume, dédié à la mémoire de l’historien brestois Jean Tanguy récemment disparu, réunit les actes de deux journées d’études tenues en 2006 à Langoat et à Saint-Thélo, sous l’égide du Conseil général des Côtes d’Armor, « Rencontres autour du lin et de la toile ». Neuf communications traitent de la culture du lin et de son influence (économique, linguistique, patrimoniale) dans le Trégor du xve au xxie (avec l’intéressante initiative un tantinet nostalgique de l’association Dourdon de Landerneau-Daoulas, évoquée par Mme Barbier-Le Déroff). Dix autres communications montrent la diversité de la proto-industrie toilière bretonne, de la présence précoce de Bretons en Andalousie aux xvie-xviie (Anne Pennaguer) aux indiennes nantaises – des cotonnades et non des toiles de lin (Samuel Guicheteau) – en passant par les maisons buandières léonardes (les kanndi, inventoriées, photos à l’appui, par Andrée Le Gall-Sanquer) ou les Juloded (paysans-marchands de toiles) du Léon chers à Louis Élégoët. Il est heureux qu’André Lespagnol ait pu, en conclusion, recadrer quatre siècles (du xve au milieu du xixe) de production toilière dans certains espaces bretons (le Léon des crées de Jean Tanguy et la zone des Bretagnes, autour de Quintin, Uzel et Loudéac, naguère objet de la thèse de Jean Martin (pur, 1998), en rappeler, en amont, les approvisionnements (en graines de lin ou en fils), l’insertion précoce, en aval, des productions toilières dans le commerce international grâce aux négociants-armateurs morlaisiens, puis nantais et malouins (vers les cinq ports anglais au xve, puis les marchés hispano-américains dès la fin du xvie), enfin donner quelques éléments d’explication de la disparition de la toilerie bretonne : dès 1685 avec la fermeture du marché anglais en rétorsion aux tarifs colbertistes ; les perturbations engendrées par la « seconde Guerre de Cent Ans » (1689-1815), suivant l’expression de Jean Meyer, enfin la concurrence des toiles westphaliennes ou des platilles de Silésie, moins chères, sur le marché gaditan dès avant la crise révolutionnaire qui sonne comme le glas de la toilerie bretonne. Mais comme l’avait démontré Jean Tanguy dans sa synthèse sur les toiles du Léon, publiée en 1994, le principal obstacle à une transformation pérenne de cette activité (en dépit de la tentative de la sa linière du Finistère, traitée en 1993 par Yves Blavier et curieusement ignorée dans ces actes) reste d’ordre culturel.

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Serge Chassagne

Jean-François Chauvard, Isabelle Laboulais et Christine Lebeau (dir.), Les Fruits de la récolte. Études offertes à Jean-Michel Boehler, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2007, 492 p., 34 €

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Comme Pierre Goubert ou Jean Jacquart, Jean-Michel Boehler rentre, avec cet ouvrage, dans le Panthéon des historiens ruralistes français. Quoi de plus mérité que 27 de ses amis et collègues se rassemblent pour lui offrir un hommage des plus riches, quand on connaît la qualité et la portée de ses travaux ? Les différentes contributions gravitent ici autour de cinq thèmes principaux qui figurent parmi les œuvres érudites de Jean-Michel Boehler.

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Comme il se doit, ce sont les campagnes et les sociétés rurales qui ouvrent le bal et Pierre Racine en profite pour exposer les relations qui existent entre les villes et le contado à l’époque de l’Italie communale. Ces échanges réciproques (denrées alimentaires, matières premières, objets artisanaux) sont notamment facilités par une « révolution routière » qui a lieu au xiiie siècle. Antoine Follain s’engouffre à son tour dans cette thématique des rapports entre mondes rural et urbain avec les comptes de la « société des Thesmophores », société d’agriculture des campagnes angevines, qui participe de façon concrète aux études physiocratiques du Siècle des Lumières. Il est également question du xviiie siècle dans la contribution de Christine Lebeau qui s’interroge sur l’accointance entre les administrateurs et le monde paysan. Cette étude, menée à l’échelle européenne, montre parfaitement que les domaines, bien que gérés de loin, s’imposent en tant que miroir d’un pouvoir politique et sont ainsi symboliques. Il existe en conséquence un dialogue entre ces grandes figures et les cultivateurs à propos des idées économiques nouvelles, du commerce ou de la mode agronomique.

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L’économie, Gérard Béaur en est friand. Il le montre encore dans les pages qu’il consacre ici à la soudure. Fait suffisamment rare pour être signalé, l’historien du pays chartrain n’hésite pas à remettre en cause le modèle labroussien et ses propres conclusions à la suite d’une thèse sur le « mythe de la soudure » dans l’Allemagne médiévale. En reprenant la mercuriale de Chartres entre 1748 et 1790, il constate que ce modèle subit plusieurs entorses. Toutefois, tel le roseau, il plie mais ne rompt pas. L’aide des minutes notariales, en particulier les ventes foncières vigneronnes, est considérable. Les intervalles chronologiques de crise 1746-1755 et 1766-1775 coïncident avec un décalage des transactions de l’hiver vers le printemps. Gérard Béaur émet l’hypothèse que les hommes des vignes, soumis aux caprices des prix du blé, sont obligés de vendre quelques lopins à un moment de l’année où ils sont ordinairement discrets.

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Un petit peu plus loin, en compagnie de Dominique Dinet, nous retrouvons « l’élite aux champs ». Cet article est consacré au moine cistercien André Le Gentil. Celui-ci multiplie les expériences agronomiques (du problème des engrais aux plantes fertilisantes, en passant par la viticulture et la conservation de grains) et les mémoires adressés aux différentes sociétés d’agriculture du royaume. Mais c’est surtout Jean-Marc Moriceau qui nous replonge avec délice dans le monde des grands fermiers franciliens. Il profite de l’inventaire après décès de Vincent Bocquet, locataire de la ferme de l’abbaye de Juilly, dans le Multien, pour réaliser une étude minutieuse d’une entreprise agricole de plus de 300 ha et d’options d’exploitation différentes de celles du célèbre François Chartier. Cette source lui permet également de mettre en avant une existence bourgeoise qui, pour ses héritiers, sera réduite, tout comme les perspectives d’enrichissement économique et d’ascension sociale, à cause d’une disparition prématurée.

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Ces sociétés rurales, chéries par le natif de Kuttolsheim, ne seraient rien sans l’aide des animaux. Daniel Roche l’a bien compris en donnant une contribution consacrée aux chevaux « qui sont dans les villages en permanence ». La place des équidés dans les campagnes, bien que mal connue par les historiens, est pourtant au centre de toutes les attentions paysannes. Le cheval et l’homme entretiennent un rapport utilitaire : le premier se doit d’être polyvalent tout en répondant aux activités multiples du second. Nonobstant, l’auteur nuance cette analyse du cheval au profit d’une observation d’un rapport aux lieux, aux espaces, aux sociabilités. Ce triptyque est mis en lumière par François Steudler et Françoise Steudler-Delaherche qui nous exposent une enthousiasmante contribution sur la perception de la sphère viticole par le septième art. Depuis le début du cinéma parlant, la part tenue par la culture du vin est considérable. La liste des films disséqués est exhaustive et multiplie les genres, du drame au documentaire en passant par la comédie. Le résultat obtenu ne peut qu’être probant : les images du vin sont le reflet de l’évolution de la société française, des réalités socio-économiques et se veulent donc un outil précieux d’approche de la réalité.

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Il eut été inconcevable que ces études offertes à un alsacien de sang et de cœur ne comportent pas quelques contributions sur sa région natale. C’est pourquoi les secondes et troisième parties de cet ouvrage sont consacrées à l’Alsace en général, terre à la géologie féconde (Alain Belmont) et à Strasbourg en particulier. Mais avant de se préoccuper de la capitale alsacienne, c’est à la Mulhouse médiévale et à l’organisation de ses campagnes qu’Odile Kammerer s’attache. Petite ville de 1 200 habitants au xve siècle, Mulhouse est au cœur d’une région d’assolement triennal, dominée par les blés, la viticulture et les arbres fruitiers. Organisées par la ville et pour la ville, ces campagnes sont sous le contrôle de l’espace urbain afin d’assurer la plénitude de son approvisionnement alimentaire. Georges Bischoff nous fait découvrir une autre facette de ce ravitaillement urbain grâce au développement de la pisciculture dans le Sundgau, entre les xive et xviie siècles. Cette région, encore célébrée aujourd’hui pour sa « route de la carpe frite », connaît une multiplication d’étangs et de viviers aristocratiques. Derrière des aspects économiques qui ambitionnent l’atténuation de l’affaiblissement des revenus seigneuriaux, l’élevage des carpes cache un enjeu sérieux : l’approvisionnement d’un marché actif s’étendant de Strasbourg à Bâle.

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Cet espace est aussi demandeur en boisson. Les antonins, chanoines d’Issenheim, orientent l’exploitation de leur domaine vers la viticulture. Élisabeth Clementz observe qu’aux côtés des usages quotidiens (religieux, alimentaires et juridiques), les ecclé­siastiques comptent sur la vente de la boisson de Bacchus pour assurer leur équilibre budgétaire. D’abord cantonnée à la proche région, la communauté élargit son aire de vente après la guerre de Trente Ans pour conquérir la Lorraine, Lucerne ou Belfort. Nous soulignerons ici l’ouverture géographique des campagnes alsaciennes. Mais l’échelle de ce désenclavement n’est pas que régionale. Jean Vogt, dans un hommage posthume, nous emmène jusqu’à Paris, en compagnie des troupeaux de bovins – et quelques fois d’ovins – vendus aux marchés de Poissy ou Sceaux. Strasbourg est une ville étape reconnue par les marchands venus de Suisse, de Bavière, du Tyrol, de Hongrie ou de Pologne. Le savoir-faire des bouchers, spécialisés dans le passage des bêtes sur le Rhin et les opérations d’engraissement, fait de l’Alsace un pôle incontournable pour ce commerce. En parallèle, l’auteur souligne que le cadre du ravitaillement parisien déborde du seul royaume pour se fondre dans un tissu international beaucoup plus vaste.

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Les trois articles suivant montrent que l’Alsace, en plus de sa richesse agricole, est un territoire politique. Erich Pelzer nous introduit dans la noblesse et ses réactions après le rattachement à la France de 1648. Les familles ne ressentent pas le changement de souverain comme un déshonneur mais comme de nouvelles perspectives d’avenir. C’est même le premier groupe social qui, en plus de se franciser après l’annexion, devient la plus fidèle clientèle royale. Il est encore question de cette réunification de 1648 dans la contribution d’Hidemi Uchida qui pointe la préconisation précoce de la libéralisation du commerce des grains sur le plan international. Les relations helvético-alsaciennes sont très étroites en ce qui concerne les droits et les intérêts fonciers. Les Suisses possèdent le privilège de tirer des cens, rentes ou dîmes à titre de droits réels, dans 19 bailliages de la Haute-Alsace. Cet avantage, conservé lors de la réunification, se traduit par la traversée annuelle de la frontière de milliers de sacs de grains. C’est ensuite au tour de Jean-François Chauvard d’énoncer ces droits propres à une région frontalière disputée. En 1784, une querelle juridictionnelle éclate à Strasbourg alors qu’une veuve décide de s’établir à Mayence tout en conservant son droit de bourgeoisie dans la cité. L’émoi atteint Versailles et le gouvernement s’inquiète. Sur la base du mercantilisme, la monarchie craint que le royaume ne se vide et s’affaiblisse de manière irrémédiable. Mais au-delà de l’objet comptable, c’est le juridique qui est mis en avant car, bien que la libre circulation humaine soit acceptée comme un droit naturel, seul le roi est en réalité décideur de l’émigration, et non les instances locales. Nous sommes ici en présence d’un bel exemple du jeu permanent auquel se livrent les institutions pour délimiter leur champ de compétence et marquer l’étendue de leur pouvoir (comme l’observe également Benoît Jordan dans son article sur l’opération de moralisation endurée par les moines de l’abbaye de Murbach, en août 1626).

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L’Ancien Régime n’est pas la seule période présente dans ce corpus. L’histoire contemporaine a droit à une large place, à commencer par la période de l’entre-deux guerres, pendant laquelle Dominique Lerch nous fait part de ses découvertes sur l’enseignement spécialisé à Strasbourg. Socialement en avance sur le reste de la France, Strasbourg bénéficie de son passé impérial pour prendre en charge les enfants malades et handicapés et impulser une dynamique nationale. Bernadette Schnitzler fait la lumière sur une période plus sombre, celle de la Seconde Guerre mondiale, qui a failli voir se réaliser le projet d’implantation d’un Hunenburg Verlag sur la place de la cathédrale, une véritable maison de la culture de l’Alsace germanisée, sous l’égide de l’éditeur Friedrich Spieser. Cette période contemporaine s’achève sur une note plus vaillante, celle de la rénovation d’un syndicalisme agricole alsacien entre 1944 et 1947, affichée par François Igersheim.

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Autre sujet de prédilection de Jean-Michel Boehler, les domaines des cultures et des mentalités ne pouvaient être oubliés dans ce livre d’hommages. Si la justice n’est pas négligée (Anne-Claire Claudel), on s’oriente plutôt vers la perception des modes de vie. Robert Muchembled pose les jalons de ce champ d’études avec une contribution qui se place à la croisée de l’histoire, de la sociologie et de la psychologie. Sentiment humain, les émotions du xvie siècle – la peur et le dégoût – sont décortiquées et analysées avec finesse. Notons, dans le même ordre d’idée, le précieux écrit d’Alain Cabantous sur la perception de la nuit dans la sphère rurale. Au cours des xviie et xviiie siècles, dès que le soleil se couche, ressurgissent les croyances populaires, ponctuées de sorcières, de sabbat et autres démons. Pour lui, un maillage plus lâche des structures de contrôle dans les campagnes est l’explication de ce phénomène. De la même manière, il prend en compte les rapports de l’espace-temps nuit et des paysages offerts par les campagnes (la forêt est par exemple associée aux traquenards et aux agressions sexuelles). Une autre dissection mérite que l’on s’y attarde ; celle que Léone Prigent réalise sur les ex-voto féminins. Iconographie religieuse, l’ex-voto se transforme ici en illustration de la vie quotidienne, des mentalités et de la vie matérielle de la civilisation rhénane. Bien que consciente des limites de cette source, l’auteur ne peut que nous emporter dans un tourbillon de bijoux, vêtements, coiffures et autres accessoires.

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La dernière partie de cet ouvrage, consacrée à la mobilité et aux voyageurs, permet à Anne Radeff de faire un point sur la mobilité des habitants de l’union helvétique de Waldstätlen et, par la même occasion, de remettre en cause le modèle autarcique des Alpes. Les passeports conservés pour l’année 1800, obligatoires pour passer les frontières depuis 1798, désignent deux destinations privilégiées par les habitants : Milan et l’Alsace. Une fois encore, nous avons ici un témoignage de relations transfrontalières qui, pour des raisons commerciales (bétail), transforment cette région en un carrefour économique. D’une manière similaire, les récits de voyageurs sont mis sur le devant de la scène (Isabelle Laboulais). Mais c’est surtout l’exemple de Dominique-Vivant Denon, retenu par Jean-Claude Waquet, qui montre la richesse de ces témoignages. Lors d’un séjour effectué dans les Deux-Siciles entre 1777 et 1785, Denon et sa correspondance affichent plusieurs visages. Le voyageur, d’abord, qui décrit les ruines, les vues pittoresques. L’homme d’art, ensuite, pour qui ce séjour est une source d’inspiration. Le négociateur, enfin, qui exerce les fonctions de secrétaire d’ambassade et qui lui permet d’entretenir une riche correspondance diplomatique avec Vergennes. À partir de cette triple facette, et de cette triple documentation, l’auteur reconstitue le visage complexe de ce royaume méditerranéen.

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Ce copieux ouvrage est plus qu’un hommage à Jean-Michel Boehler, l’un des maîtres incontestés de l’histoire rurale française. C’est surtout un témoignage de la fidélité d’un homme à ses origines, à sa région et à ses idées. Dans son extrême générosité, il offre, en guise de cadeau aux historiens et aux jeunes étudiants qui se penchent sur le monde rural, une bibliographie complète, longue de 7 ouvrages, 56 articles et 4 participations à des encyclopédies. Pour tout cela, ces Fruits de la récolte doivent être considérés comme un ouvrage essentiel pour la connaissance de la société alsacienne et, dans un cadre plus large, des sociétés française et européenne.

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Florent Mérot

Michael Kopsidis, Agrarentwicklung, historische Agrarrevolutionen und Entwicklungsökonomie, Grundzüge der modernen Wirtschaftsgeschichte, 6, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2006, 391 p.

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Historien de l’économie et chercheur à l’Institut Leibniz de développement agraire en Europe centrale et orientale, Michael Kopsidis consacre sa dernière recherche à un thème classique de l’histoire agraire européenne : la révolution agricole de la « vieille Europe ». L’emploi du pluriel dans le titre de l’ouvrage – révolutions agricoles historiques – laisse sous-entendre chez l’auteur l’idée que ce phénomène peut prétendre avoir une portée significative pour toutes les composantes de la société. Cette révolution se caractérise essentiellement par une augmentation substantielle de la production résultant d’une élévation de la densité de population et d’une croissance des besoins en termes de produits alimentaires de la part de groupes sociaux de plus en plus actifs dans le domaine de l’artisanat en Flandre, dans le nord de la France et en Grande-Bretagne au cours du haut Moyen Âge. Lorsque les progrès industriels et scientifiques ont ouvert de nouvelles perspectives de croissance agricole accrue, cette révolution s’est progressivement répandue dans toutes les sociétés rurales d’Europe pour s’achever dans presque tous les États européens au cours du dernier tiers du xixe siècle dans des conditions dominées par l’existence de marchés mondiaux et les processus d’urbanisation et d’industrialisation.

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La première partie de l’ouvrage est consacrée tout d’abord à l’exposé des « fondements théoriques d’une analyse comparative des processus historiques du développement agraire ». Michael Kopsidis mobilise d’une part les approches de l’économie du développement dont les bases, esquissées après 1945, ont trouvé peu d’échos dans la recherche allemande et d’autre part les résultats de la « révolution verte » mise en œuvre en Asie dans les années 1960.

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C’est sur cette double référence conceptuelle et empirique que reposent les deux études de cas de l’ouvrage consacrés à l’Angleterre (xve-xixe siècle) et à la Westphalie (xviie-xixe siècle). Pour justifier le choix de ces deux terrains d’enquête, Michael Kopsidis se fonde d’une part sur la thèse communément admise selon laquelle la révolution agricole en Angleterre peut être comprise comme « le modèle de l’agriculture capitaliste dynamique » et d’autre part sur l’idée de représentativité de la révolution agricole en Westphalie. L’auteur rappelle que la structure agraire de ce territoire allemand est représentative de nombreuses régions agricoles en Europe, à l’exception de l’Europe centrale.

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Dans un second temps, l’auteur expose les conditions, les cadres et les caractéristiques de la révolution agricole de la « vieille Europe ». L’auteur s’inscrit complètement dans la tradition de l’histoire agraire classique lorsqu’il assigne à ce phénomène la qualité d’une « période en soi » du fait de son rôle clé dans l’émergence des économies nationales européennes. En revanche, sa conception de la valeur universelle de cette période est inhabituelle, même s’il peut s’appuyer sur les études analytico-économiques d’Ester Borups.

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Partant d’une influence conceptuelle empruntée à Karl Marx, Michael Kopsidis analyse de façon critique les interprétations bien connues de la révolution agricole, qu’il met en relation avec les résultats de l’économie du développement. Selon lui, il faut considérer la révolution agricole « quel que soit le continent » comme un stade nécessaire de transition et d’expérimentation des agricultures préindustrielles sur la voie de la modernité. À la différence des courtes phases de croissance agricole qu’ont l’Antiquité et le Moyen Âge, l’alimentation d’une population sans cesse en augmentation a pu pour la première fois être assurée à la suite de la révolution agricole, sans que l’équipement technique des exploitations agricoles ait considérablement changé. L’augmentation de la production et de la productivité reposaient sur une utilisation complète des alternances de cultures connues souvent déjà depuis longtemps, sur l’emploi d’un engrais organique amélioré, l’utilisation graduelle d’outils traditionnels et avant tout sur l’engagement accru du capital humain et animal. Ce faisant, aucun effet technologique intersectoriel de transferts (Spill-Over) visant une augmentation efficiente de l’agriculture n’a réellement vu le jour.

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D’après Michael Kopsidis, l’économie familiale paysanne constitue bel et bien le facteur décisif pour expliquer cette croissance agricole perceptible au travers des augmentations concrètes de rendements. Il fonde son avis au moyen d’arguments relatifs aux théories du marché et de la marge. Les paysans étaient capables en règle générale de mobiliser de façon effective leurs ressources et d’adapter leur production de façon flexible à la situation du marché. Car à la différence des grands domaines exploités par la noblesse et des terres affermées par la bourgeoisie, les paysans disposaient de leur propre capital humain « naturellement » bon marché. Par conséquent, ils étaient capables d’amortir les risques liés aux aléas des récoltes et du marché dans le cadre d’une économie fondé sur les parcelles villageoises et les biens communaux. Au final, ils étaient capables de vivre avec « les coûts de transaction extrêmement élevés sur les marchés sous-développés ». Une telle façon de faire était rendue possible par l’existence des « relations personnelles de marché ».

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Dans des conditions de marchés incomplets existantes entre le xive et le xixe siècle, la superposition d’obligations issues de transactions différentes du même partenaire de contrat servait d’une part à la protection mutuelle, d’autre part à la baisse des coûts très élevés de collection d’informations.

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Ces obligations pèsent cependant peu dans le cadre de ces marchés incomplets en raison de la bonne connaissance réciproque entre les partenaires du contrat. Michael Kopsidis met en lumière ces soi-disant facteurs de marché interdépendants observables pour toute économie paysanne présente et passée d’après tous les facteurs de production agraire comme le travail, la terre, le crédit, le capital.

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Dans ce modèle d’économie paysanne, Michael Kopsidis intègre à partir d’une perspective économico-institutionnelle les constitutions agricoles qui remontent en partie au Moyen Âge tardif. Ces dernières constituent le point de départ de sa reconstruction historique de la révolution agricole dans ses deux études de cas. Car l’organisation spécifiquement régionale des relations personnelles des paysans et des travailleurs agricoles à leurs seigneurs, la répartition respective des droits d’héritage, de propriété et d’utilisation et l’ampleur des corvées et des dons décidaient de la « distribution des profits de croissance du processus de développement orienté vers les marchés ». Ainsi, la constitution agricole était décisive pour la « diversité des sentiers de développement modernes dans le secteur agricole » de même que pour l’extension temporelle des spécificités régionales de la révolution agraire.

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Michael Kopsidis, par le biais d’un regard jeté sur le développement de la productivité évalue avec un certain scepticisme les réformes agraires des xviiie et xixe siècles considérées dans l’histoire agraire ancienne comme favorisant la croissance. Il rend ici responsable les préjugés des réformateurs agraires, qui auraient visiblement favorisé les grandes exploitations reposant sur le travail salarié et ainsi auraient suivi les évaluations de David Ricardo, Thomas Malthus, Karl Marx ou des physiocrates. C’est par ce jugement que Michael Kopsidis caractérise sans gain épistémologique notable les discussions controversées aussi bien parmi les caméralistes et les experts juridiques que plus tard parmi les agronomes. Ces derniers n’ont pas seulement débattu des tailles optimales d’exploitation et de leur possibilité de productivité en relation avec le paysage, la situation du marché, le cours des prix, mais ils ont aussi critiqué l’utilisation des terres et les pratiques de profits des grands propriétaires aristocrates.

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En définitive, Michael Kopsidis néglige, avant tout dans le chapitre théorique, en raison de l’angle d’attaque économico-scientifique de son étude, l’éminente signification politico-constitutionnelle et politico-sociale des réformes agraires dans les territoires allemands, qui étaient non seulement dans l’histoire sociale traditionnelle, mais aussi dans la politique de développement un thème central. Cette critique vise cependant uniquement les passages dans les deux études de cas sur l’Angleterre et la Westphalie. Il souligne dans le même temps l’effet des enclosures décidées par le Parlement anglais depuis le milieu du xviiie siècle, qui contribuèrent au développement de magnats de la terre et d’un prolétariat salarié agricole, ce dernier ne pouvant survivre que grâce à la Poor Law.

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Puisque l’auteur veut apporter avec son enquête la preuve selon laquelle les révolutions agricoles préindustrielles aussi bien en Europe qu’en Asie s’expliquent avant tout par la productivité du sol et du travail des économies familiales paysannes, le livre se concentre au final sur un aspect central de son modèle, c’est-à-dire la présentation non différenciée dans le temps de l’organisation du travail des entreprises paysannes dans le cadre de la révolution agricole. Il partage l’avis de John M. Brewster selon lequel la modernisation agraire n’a pas rendu nécessaire de changement radical de l’organisation du travail, parce que des limites étroites sont posées à la division du travail interne aux propriétés et à la spécialisation dans le domaine agraire.

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On peut cependant avoir des doutes considérables par rapport à la position de Michael Kopsidis qui semble de temps en temps être fermée dans le cas de l’économie d’alternance des cultures en relation avec l’élevage annuel qui rend nécessaire un engagement de travail considérablement plus grand et différencié. Cette forme d’exploitation hautement efficace, qui apparaît pour la première fois dans les Pays-Bas du xvie siècle et qui se répand sur le territoire allemand à partir du milieu du xviiie siècle, exigeait un investissement accru en terme de capitaux. Cependant, cette mutation de l’exploitation ne concerne qu’une minorité de paysans ainsi que quelques fermiers bourgeois et des grands propriétaires aristocratiques.

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Les considérations de l’auteur sur les forces de travail engagés dans les exploitations agricoles soulèvent un certain nombre de questions. Il considère avant tout un engagement multiplié et précis du capital humain bon marché dans les exploitations agraires, ce faisant les paysans ont attiré avant tout leurs coreligionnaires, tandis que les grandes exploitations misent sur le travail salarié cher et des coûts plus élevés liés aux corvées.

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Mais le traitement de ces aspects met en lumière de considérables inconsistances de l’étude, lorsque par exemple, Michael Kopsidis parle dans le cas de l’Angleterre pour les paysans libres (yeoman) des xvie et xviie siècles d’un engagement considérable du travail salarié. C’est seulement vrai dans le cas de la Westphalie, où l’auteur constate déjà pour les années 1820 que dans les exploitations agricoles de taille moyenne une part d’un à deux tiers des forces salariées extérieures à la famille. De la même façon c’est seulement dans les grandes exploitations avec plusieurs hectares que les coûts de transaction pour le travail étranger et salarié est réel. Ce n’est pas le cas dans les exploitations agricoles de taille moyenne, c’est-à-dire jusqu’à 60 ha.

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Puisqu’il fait abstraction des grandes exploitations et des fermages bourgeois jugés habituellement comme une position de marché décisive, car il soutient qu’elles agissent avec les exploitations paysannes sur les mêmes marchés, ses propos économico-scientifiques sur les avantages induits par le marché de la productivité du sol et du travail ne peuvent être suivis. En outre, il est discutable de mettre sur le même plan les petits paysans de l’époque moderne et ceux d’Asie à l’époque contemporaine lorsqu’on prend par exemple en considération leur statut juridique, les conditions de commercialisation et la qualité des semences. De plus, ses remarques analytico-conceptuelles et historico-sociales à propos des paysans, des fermiers, des salariés agricoles masquent plutôt les réels changements dans la composition des groupes parmi les producteurs agricoles à la suite de la révolution agraire qu’ils ne les éclairent, car ces derniers n’étaient pas tous d’origine paysanne.

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Il est normal qu’une enquête sur la révolution agricole se caractérisant par une telle amplitude spatiale, temporelle et chronologique suscite des critiques. Le grand mérite de cette étude est d’expliquer de façon analytique de nombreux aspects importants de ce phénomène complexe. En outre, Michael Kopsidis a ouvert des perspectives porteuses en mobilisant des idées relatives aux processus d’inté­gration du marché. On ne peut que souhaiter à cette étude une réception critique et qu’elle suscite de nouveaux travaux aptes à donner un nouvel élan à l’histoire agraire en Allemagne dans une perspective économique.

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Franck Konersmann

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trad. Emmanuel Droit

Jürgen Schlumbohm (éd.), Soziale Praxis des Kredits, 16.-20. Jahrhundert, Verlag Hahnsche Buchhandlung Hannover, Veröffentlichungen der Historischen Kommission für Niedersachsen und Bremen, 238, 2007, 200 p.

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Suite aux journées d’étude qui ont été organisées en mars et novembre 2005 par la Historische Kommission für Niedersachsen und Bremen sur le thème de la pratique sociale du crédit, le présent ouvrage fait le point de la réflexion en s’appuyant sur les nombreuses recherches publiées jusque là sur ce thème. D’emblée deux représentations fort significatives s’imposent au lecteur. La première est une gravure sous forme de pamphlet, datée de la première moitié du xviie siècle, qui a servi d’illustration de couverture et représentant « le décès de Monsieur Crédit » entouré de tous ceux qui pleurent sa disparition, sous le titre de Traurige Klag über den erbärmlichen Abschied des wohlbekannten Herrn Kredits, welcher heutigs Tags schier an allen Orten tot gefunden wird (Herzog August Bibliothek Wolfenbüttel, Flugblatt ie 191) et qui rappelle l’expression française : « Le crédit est mort : les mauvais payeurs l’ont tué… ». La seconde est une coïncidence qui a voulu que le manuscrit de cette étude ait été déposé le jour même où, en octobre 2006, on apprenait que, citoyen du Bengladesh et « père du microcrédit », Mohammed Junus obtenait le prix Nobel de la Paix.

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Voilà qui confère à ce recueil de communications – huit au total – un caractère d’actualité que met en lumière, après Jürgen Schlumbohm qui dirige la publication, Friedrich Thiessen quand, en guise de conclusion, il propose une contribution finale (Zur Rationalität und Irrationalität der Nutzung von Armutskrediten : Aktuelle Probleme des Pfandkredits im Lichte historischer Erfahrungen, p. 175-197) sur la question de savoir si le microcrédit est ou non une aberration, après les interrogations de Johannes Laufer sur la véritable signification de cette pratique dans le contexte du surendettement contemporain : une façon de désamorcer les situations conflictuelles ? un calcul politique ? une occasion de redynamiser le marché capitaliste ? (« Soziale Kredite ». Kredit als Element der Sozialordnung in der Oberharzer Bergstâdten des 19. Jahrhunderts, p. 99-110).

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La structure de l’ouvrage répond à une parfaite logique. À l’introduction de Jürgen Schlumbohm (p. 7-14), succèdent deux contributions, celles de Carola Lipp (Aspekte der mikrohistorischen und kulturanthropologischen Kreditforschung, p. 15-36) et de Mark Häberlein (Kreditbeziehungen und Kapitalmärkte vom 16. bis zum 19. Jahrhundert, p. 37-51) portant sur les aspects généraux de la problématique à l’époque moderne et contemporaine, c’est-à-dire avant que les institutions bancaires n’aient monopolisé la distribution du crédit. Elles sont suivies par une série d’études de cas portant sur le Hanovre (Beate Sturm, « Borg macht Sorg » : Schuldkonflikte im frühneuzeitlichen Hannover, p. 53-79), la ville d’Osnabrück (Christine van den Heuvel, Amt und Kredit : Justus Möser als Kreditgeber des Osnabrücker Adels, p. 81-97), la région du Harz (Johannes Laufer, déjà cité, p. 99-110), le Brunswick (Andreas Kulhawy, « Bauernbefreiung » und Kredit : aus der Praxis des Braunschweigischen 1840-1930, p. 121-151) et du canton suisse d’Argovie (Alexandra Binnenkade, Haben oder Nicht-Haben : Jüdisch-christliche Schuldnetze im Kanton Aargau des 19. Jahrhunderts, p. 153-173).

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La problématique apparaît forcément différenciée, car le thème du crédit est, par essence, fédérateur comme l’indique la diversité des sources mises à contribution : des comptabilités, des inventaires après décès et des actes judiciaires, pour ne citer que les plus fréquemment utilisées. Encore que la forme scripturaire ne constitue pas l’unique indice du recours au crédit : certaines opérations sont orales, certaines se concluant par le traditionnel « tope-là », d’autres enfin font l’objet d’une comptabilité fort rudimentaire (cf. p. 16, le passage relatif à Kerbholz und Kreid).

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On peut certes inscrire la courbe du crédit dans le temps long en s’appuyant sur l’exemple français et en reprenant les travaux antérieurs de Philipp T. Hoffman, Gilles Postel-Vinay et Laurent Rosenthal (p. 43-94) : une stagnation, voire une régression du marché du crédit entre 1660 et 1720, qui précède la catastrophe de Law ; une expansion entre 1720 et l’aventure des assignats dans les années 1790 ; une reprise jusqu’en 1850, puis l’apparition du Crédit Foncier générant un nouvel essor. Mais là n’est pas l’essentiel. En dehors des coups de butoir de la conjoncture, le marché du crédit n’est pas cette mécanique rodée une fois pour toutes que l’on imagine.

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Phénomène social, le crédit joue-t-il en faveur des riches ou des pauvres ? En effet, incontournable, il touche l’ensemble des catégories de la population et sa disparition mettrait dans l’embarras, comme le montre la gravure du xviie siècle, aussi bien le boulanger et le tailleur que le potier et l’orfèvre, la marchande des quatre saisons et le négociant, chacun étant un débiteur potentiel. Mais, de part et d’autre de la pyramide sociale, sa signification n’est pas la même (Carola Lipp) : forme d’investissement productif pour les uns et nécessité économique pour les autres, il secrète tantôt le profit, tantôt la gêne et, en tout cas, la dépendance. L’accent est mis sur la multiplicité des petites créances (Kurz- oder Bargeldkredit) qui s’inscrivent dans le court terme et la trame du quotidien, obéissent à des rythmes annuels, voire saisonniers. À l’autre extrémité de l’échelle sociale, les délais de remboursement s’allongent en même temps que les sommes mises en jeu et l’aire géographique du crédit (de 10 à 20 km au niveau du « pays », bien davantage à l’aune nationale ou internationale), car les besoins du capitalisme – grand commerce maritime dès le xvie siècle, industrialisation au xixe (Mark Häberlein) – l’exigent, en complexifiant par ailleurs les relations d’argent. Et, tandis que, depuis le xviie siècle, la part de la noblesse ne cesse de diminuer, celle de la bourgeoisie d’affaires s’affirme (Christine van den Heuvel et Johannes Laufer). Ce n’est pas dans les taux d’intérêt étonnamment stables (de l’ordre de 3 à 5 %), contrepartie d’une prise de risque certaine, qu’il faut chercher la différence, mais dans la part que représentent les « dettes passives » dans la « fortune » des ménages : guère au-delà de 5 à 15 % dans les familles modestes, 30 à 50 % et jusqu’à 70 % chez les gens aisés, le volume de l’endettement augmentant dès la fin de l’Ancien Régime. On notera, surtout en France, la faiblesse du capital privé mobilisé et l’importance, sous forme d’autofinancement, du réinvestissement des profits réalisés dans l’entreprise familiale. L’analyse microhistorique conduit les auteurs à camper des situations particulières : à Hanovre, les silhouettes des créanciers, à la fin du xviie et au début du xviiie siècle, sont celles de Jacob Lange, un « politique », ou d’Adrien Siemerding, le maître maçon, tandis que le débiteur invétéré revêt les traits d’un Barnstorf Wedekind (Beate Sturm). À Osnabrück, c’est Justus Möser, juriste et juge, Landesdeputierter et conseiller seigneurial, qui, au xviiie siècle, se fait le créancier de la noblesse locale à raison de dizaines de milliers de Reichsthaler prêtés en particulier aux von Hammerstein et aux von dem Bussche (Christine van den Heuvel). Mais ce ne sont pas uniquement les couches supérieures de la société qui bénéficient de ces avances. Comme les « crédits de pauvreté » de Friedrich von Thiessen au xxe siècle, les « crédits sociaux » font l’objet d’une contribution de Johannes Laufer qui porte sur les villes du massif montagneux du Harz au xixe siècle. Et, dans un système économique longtemps dépourvu d’institutions bancaires, la place des juifs est primordiale, comme le montre l’exemple des Judendörfer que sont Lengnau et Endingen dans le canton suisse d’Argovie où Alexandra Binnenkade dévoile un véritable filet de dettes (Schuldnetz). Dans un système présenté comme binaire (Gläubiger / Schuldner, créancier / débiteur), il convient d’ailleurs de ne pas oublier les intermédiaires (Kreditmakler) qui vivent du commerce de l’argent : notaire, receveur, percepteur, secrétaire de chancellerie, changeur (Mark Häberlein)… Les obstacles d’ordre religieux, moral ou éthique poussent au développement d’une autre forme de crédit : celui qui est distribué par les collectivités – fabriques d’église, couvents, confréries, hôpitaux, universités –, censées se montrer moins rapaces que les particuliers et contribuer au bien commun. On y ajoutera l’institution du Mont de piété (Leihhaus) analysée par Andreas Kulhawy dans le duché de Brunswick.

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Comme l’indique le titre commun aux différentes contributions, le crédit secrète un réseau de relations sociales, à moins qu’il ne développe un réseau multifonctionnel déjà existant fondé sur la proximité ou les liens de travail et d’affaires – entre princes et État, négociants et petits commerçants, patrons et employés, laboureurs et journaliers – en développant des stratégies paternalistes (Andreas Kulhawy). Et nous voilà projetés au sein d’une analyse culturelle et anthropologique du crédit faisant appel à des notions, difficilement mesurables, de confiance et de considération sociale d’une part, de réputation perdue, de dépendance, voire d’assujettissement, de l’autre, le prêt hypothécaire constituant un facteur aggravant de la précarité (Mark Häberlein). « Le crédit fait du souci », comme l’indique ce pamphlet du xviie siècle, attise les conflits et – écume ou normalité des relations sociales ? – nourrit les procès, comme le montre Beate Sturm pour la ville de Hanovre entre 1550 et 1750.

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Étayée par une abondante bibliographie – allemande, française, anglo-saxonne et méditerranéenne –, cet ouvrage ne se contente pas de faire l’état des lieux de la recherche en cours sur l’histoire du crédit. Il est un appel à la réflexion sur un phénomène multiséculaire, universellement répandu et extraordinairement complexe. Grâce à l’équipe réunie autour de Jürgen Schlumbohm, le crédit sort définitivement de son ghetto étroitement technique et économique pour coloniser le territoire de l’histoire sociale et culturelle.

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Jean-Michel Boehler

Keith D. M. Snell, Parish and Belonging. Community, Identity and Welfare in England and Wales. 1700-1950, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, 541 p.

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En Angleterre et au Pays de Galles, la première industrialisation, bien loin de provoquer, comme on aurait pu s’y attendre, un relâchement progressif des attaches territoriales et une dilution des identités locales, aurait au contraire coïncidé avec une période de renforcement voire d’exacerbation des sentiments d’appartenance à la paroisse. Ni l’essor du capitalisme, ni la centralisation administrative, ni l’ouverture des campagnes sur leur environnement national n’auraient d’emblée entraîné l’érosion des identités locales. Bien au contraire : tout au long du xixe siècle, les habitants des villages anglais ne cessèrent d’éprouver et de manifester un très vif sentiment d’attachement à leur communauté paroissiale. Telle est la thèse défendue par Keith D. M. Snell, professeur d’histoire à l’université de Leicester (Centre for English Local History) dans un ouvrage dont plusieurs chapitres reprennent des articles publiés dans Past and Present, Social History et The Economic History Review.

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Dans les chapitres trois, cinq et six, les plus longs et les plus touffus, l’auteur s’efforce d’apprécier dans quelle mesure la gestion par les paroisses de l’assistance aux pauvres a pu nourrir le sentiment d’appartenance au lieu. Le chapitre trois (Settlement, parochial belonging and entitlement) traite plus spécifiquement de l’impact des settlement laws sur les identités de paroisse. La législation a en effet introduit une différenciation locale entre les résidents établis (settled residents) et les résidents dépendant d’une autre paroisse pour tout ce qui concernait l’accès aux allocations. L’appartenance ne recoupait pas nécessairement la résidence : on pouvait très bien éprouver le sentiment d’« être de » telle paroisse sans y être domicilié. Pour décrire l’implication, sur le plan du sentiment d’appartenance au groupe, de cette opposition, Keith Snell emprunte à l’anthropologue Marylin Strathern, auteure de travaux de référence sur la question, le concept de core belonging, c’est-à-dire l’idée d’une coexistence, au sein d’une paroisse donnée, de familles ou d’individus formant le noyau du groupe (ou en tout cas perçus comme tels), et de villageois entretenant un rapport plus lâche à la communauté territoriale. Keith Snell s’attache à démontrer que le « noyau d’appartenance », très étiré, socialement parlant, au xviiie siècle, tend par la suite à se rétracter, pour se recentrer sur les strates supérieures de la société locale. Les pauvres domiciliés dans une paroisse mais « établis » ailleurs furent progressivement perçus, par les plus aisés, comme gravitant à la marge de la communauté d’appartenance.

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La grande réforme de la loi des pauvres de 1834, en délocalisant l’assistance aux indigents – les workhouses se substituent aux paroisses – a-t-elle contribué à affaiblir le sentiment d’appartenance aux communautés locales ? Au terme d’un très long chapitre consacré à cette question (chapitre 5 : « A cruel kindness » : parish out-door relief and the new poor law), Keith Snell conclut à la persistance, au xixe siècle, de formes paroissiales, domiciliaires, d’assistance. En dépit de l’adoption de la nouvelle loi des Pauvres, la paroisse est demeurée l’institution essentielle en matière d’assistance. Et tant qu’elle a continué à jouer ce rôle, c’est-à-dire jusqu’à la mise en place d’un système national de protection sociale, le sens du groupe local est resté fort dans les campagnes anglaises.

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L’existence de ces formes localisées de distribution des secours explique en partie la virulence des hostilités interparoissiales (chapitre 2 : The culture of local xenophobia). Mais cette xénophobie locale est plus largement une dimension de la culture populaire. Keith Snell s’attache à décrire les différentes manifestations de cette animosité de village à village : rixes à l’occasion des fêtes annuelles, compétitions sportives, insultes et railleries collectives, etc. L’« esprit de clocher », le parochialism, s’enracinait encore dans une connaissance très précise des limites des paroisses. L’augmentation des taux de mariages endogamiques (intra-paroissiaux) entre 1740-50 et les années 1830 serait aussi à mettre en relation avec l’exacerbation des sentiments d’appartenance aux communautés locales (chapitre 4 : Rural societies and their marriage patterns). En effet, la pression démographique ne peut suffire à expliquer la baisse régulière des unions exogames pendant sept ou huit décennies : on observe la même tendance dans les paroisses dont la population diminue. La misère, la dépendance des populations pauvres à l’égard des subsides distribués par les paroisses auraient contribué à renforcer la méfiance des villageois à l’égard des « intrus ».

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Pour progresser dans l’étude de cette question difficile du sentiment d’appartenance à la paroisse, Keith Snell adopte dans le huitième et dernier chapitre du livre une démarche originale (« Of this parish » : gravestones, belonging and local attachment). Il a étudié les inscriptions figurant sur 16 000 pierres tombales dans 87 cimetières de campagne. Et calculé la fréquence des références au lieu sur ces tombes. De cette étude quantitative, il ressort que ce type d’indication, pratiquement inexistant avant le xviiie siècle, à une époque où l’affiliation d’un individu à une communauté donnée allait sans doute de soi, devient de plus en plus fréquent ensuite (aussi bien chez les anglicans que chez les non-conformistes). La proportion de tombes sur lesquelles le nom du défunt est associé à celui d’une paroisse ne cesse d’augmenter entre 1700-1709 et les années 1880-1900 (où l’on atteint des taux supérieurs à 40 %). Cette courbe ascendante témoignerait de la perpétuation d’un fort sentiment d’appartenance à la paroisse, à une époque où la centralisation et l’élargissement de l’horizon géographique des villageois sont en train de saper les fondements même du localisme. Par conséquent, cette association d’un nom à un lieu apparaît dans une phase de transition : l’identité paroissiale demeure forte, mais cesse d’être évidente. Et nécessite par conséquent d’être rappelée. À compter de la fin du xixe siècle, la courbe s’effondre littéralement. Et autour de 1940, les indications de lieu ont pratiquement disparu sur les tombes. Keith Snell établit l’inventaire des facteurs qui ont pu provoquer cette rupture : délocalisation de l’assistance et de l’administration en général, émergence d’affiliations déterritorialisées (aux syndicats par exemple), révolution des transports, dissociation croissante du domicile et du lieu de travail… La création de nouvelles paroisse, un phénomène très caractéristique du xixe siècle que Snell étudie dans le chapitre sept (Three centuries of new parishes), parce qu’elle était synonyme de découplage des fonctions civiles et religieuses de la paroisse, contribua également à affaiblir le sens du lieu.

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On se prend à rêver d’un travail équivalent consacré au domaine français. Dans un contexte institutionnel radicalement différent, le xixe siècle fut aussi, en France, une période d’affirmation simultanée du sentiment national et des identités locales – de province, mais aussi de village. Pensons, puisque cet aspect du problème est abordé par Keith Snell, aux résistances que n’a cessé de provoquer, jusqu’à nos jours, la politique d’élimination des petites communes rurales. L’historien qui souhaitera étudier le problème – au sens d’une énigme à déchiffrer – de la perpétuation des identités de village dans une société nationalisée, pourra désormais s’inspirer des recherches très novatrices de Keith Snell

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François Ploux

Sylvie Mouysset, Papiers de famille. Introduction à l’étude des livres de raison (France, xve-xixe siècle), Rennes, pur, 2007, 347 p., 22 €

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Ce livre de Sylvie Mouysset est la version remaniée de son habilitation à diriger des recherches, soutenue en novembre 2006 à l’Université de Paris I sous la direction de Nicole Lemaitre. Le travail repose sur l’étude d’un corpus d’environ 400 livres de raison collectés pour la plupart dans les bibliothèques, les archives départementales et les publications des sociétés savantes d’un grand quart sud-ouest de la France, avec également des comparaisons avec des écrits d’autres régions et une mise au point sur l’historiographie européenne. Au-delà de l’étude classique du contenu des textes, l’originalité de ce travail réside dans la réflexion portée sur la source elle-même, définition, présentation du texte, manière de se mettre en scène des scripteurs.

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Le plan s’articule autour de trois parties, une première relative aux définitions et à une présentation historiographique des travaux français et européens, une deuxième centrée sur les auteurs de livres de raison pour terminer par une étude de leurs manières d’écrire.

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Le livre de raison naît en France au xive siècle et sa pratique se répand dans les années 1550. La question de la définition du genre « livre de raison » est complexe car ce vocable recouvre des formes et des contenus extrêmement divers. Sylvie Mouysset se livre à une étude très fine et très précise des dictionnaires qu’elle confronte ensuite aux écrits eux-mêmes. Il en ressort que les livres de raison sont des objets polymorphes et qui n’ont pas de statut particulier, avec tantôt pas de titre, tantôt une multiplicité des titres et des contenus. Trois grandes préoccupations peuvent toutefois être individualisées : la comptabilité, le temps et la mémoire. Ces remarques sont loin de s’appliquer au cas français et un aperçu sur les travaux outre-Rhin et outre-Manche montre que les difficultés sont similaires. Après avoir évoqué les premiers travaux français sur les livres de raison (dès 1885, les livres de raison figurent au programme du Congrès annuel des sociétés savantes), l’auteur retrace l’évolution des recherches depuis l’âge d’or (1885-1914), la « traversée du désert » (1915-1960), jusqu’à la redécouverte de ce type de textes sous l’impulsion de Robert Mandrou en 1961. L’intérêt ne s’est pas démenti jusqu’à aujourd’hui, pour preuve la constitution en France d’un gdr sur les écrits du for privé dirigé par Jean-Pierre Bardet et François-Joseph Ruggiu, et l’ampleur internationale de l’intérêt pour ce type de sources. De l’Espagne à la Pologne, les initiatives étant nombreuses et la recherche dynamique, Sylvie Mouysset s’arrête sur quelques exemples précis, Allemagne, Angleterre, Canada, Espagne, Italie, Pays-Bas, Suisse… Une conclusion ressort de ce tour d’horizon : le genre des écrits ou papiers de famille est impossible à définir précisément ; toute entreprise de ce genre serait réductrice et ne ferait que rigidifier un ensemble extrêmement plastique.

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Qui écrit ? Des marchands, des propriétaires, des juristes et des clercs, somme toute des hommes rompus au travail d’écriture, pour la plupart d’entre eux des urbains, résidant plutôt dans les villes petites et moyennes. Qu’ils soient protestants ou catholiques, on trouve chez tous ces hommes une volonté d’organiser et d’ordonner leur vie de famille, leur vie professionnelle, politique, la gestion de leurs domaines fonciers. Des exemples précis, agrémentés de beaux textes, viennent illustrer ces considérations. De nombreux livres de raison sont tenus sur plusieurs générations, la prise d’écriture du fils étant souvent liée au décès du père. Ils symbolisent le maintien de l’unité familiale, la mémoire familiale. Même si elles ne sont pas totalement absentes du processus d’écriture, la place des femmes est réduite, et il n’y a guère que les femmes seules, pour beaucoup des veuves, qui prennent la plume. Leur pratique est-elle différente de celle des hommes ? La question reste entière. L’étude des supports (livre relié, cahier broché, registre), du format, du papier utilisé, des ornementations, de la langue (français depuis 1539 mais avec, selon les cas, des traces de langue d’oc est très suggestive. Cette partie s’achève avec un chapitre sur les relations entre livres de raison et autobiographies. On a longtemps pensé que les deux types d’écriture n’avaient pas grand-chose en commun. Sur ce point, les conclusions de Sylvie Mouysset sont claires : « Les écrits du for privé doivent être soumis à des procédures de vérification et d’authentification identiques à celles que subissent tous types de document historique. Il n’y a pas vraiment de raison qu’ils soient plus ou moins mensongers que d’autres et donc privés d’un régime de scientificité équivalent ». À cet effet, à partir d’exemples, elle propose une grille d’évaluation des livres de raison.

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La dernière partie est consacrée aux « stratégies » d’écriture. Là encore, il n’y a pas de réponse univoque : les textes peuvent aussi bien permettre de retrouver la mémoire orale d’évènements passés, que constituer une mise en ordre de notes avec par exemple la copie de textes importants (actes notariés, extraits de correspondance) en vue de les sauvegarder, que servir d’aide-mémoire, de livres de comptes ou encore de mémoire généalogique à l’usage de la famille ou du monde. Une constante se dégage de l’ensemble : la discrétion est pratiquement toujours la norme en matière d’expression des sentiments et des affects. L’épanchement est rare, sans doute parce que ce n’est pas la raison d’être de ce genre d’écrits, mais l’amour apparaît en forme de geste (une aide, un don) ou de relation vécue. Les pratiques d’écriture sont variables : on écrit plus ou moins régulièrement, mais avec le plus souvent un véritable souci de précision (inscription de l’année, de la date, d’un évènement important). Si le temps vécu est centré sur soi, les proches, le reste du monde, l’écriture, à la différence d’un journal intime, est tournée vers le passé, les auteurs ayant avant tout le souci de maîtriser ce même passé. Ainsi, cette belle phrase en conclusion : le livre de raison peut apparaître comme un porteur de mémoire.

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Au-delà de l’utilité certaine que représente pour le chercheur cette réflexion, il faut souligner l’émotion qui se dégage à la lecture de nombreux textes et que Sylvie Mouysset a su parfaitement transmettre au lecteur ainsi que la richesse des annexes. C’est un très beau travail.

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Scarlett Beauvalet

Jean-Marc Moriceau, La Bête du Gévaudan (1764-1767), Paris, Larousse, 2008, 288 p., 18 €

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Avec l’Histoire du méchant loup (Paris, Fayard, 2e éd., 2008), Jean-Marc Moriceau apportait une vraie contribution d’historien aux rapports entre sociétés humaines et prédateurs. Avec La Bête du Gévaudan, il resserre son point de vue sur une de ces nombreuses « Bêtes » qui ravagèrent nombre de régions françaises au fil des siècles mais pas n’importe laquelle : la plus célèbre de toutes. L’auteur se donne donc l’occasion de rétablir la vérité historique des faits, tout en approfondissant les analyses et la méthodologie développées dans le Méchant loup et élargies à Blois le 10 octobre 2008 dans le cadre de la rencontre « Peut-on faire l’histoire des grands prédateurs carnivores (loup, ours, lynx) en Europe ? »

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« L’affaire » commence officiellement avec l’agression fatale de la première victime de la Bête du Gévaudan, Jeanne Boulet, tuée le 30 juin 1764 sur les hauts plateaux du Vivarais, à Saint-Étienne-de-Lugdarès. Comme le montre l’historien, il y eut probablement des attaques antérieures dès le printemps de cette année-là. Celles-ci se multipliant, les autorités locales – administrateurs, seigneurs – tentèrent de réagir dès l’été en organisant et en encadrant chasses et battues. Ce premier chapitre, intitulé « l’irruption du drame » (p. 19-39), pose d’emblée toutes les caractéristiques de « l’affaire », telles qu’on peut ensuite les voir s’affirmer dans les neuf chapitres suivants.

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Mais avant de parler des spécificités de la Bête du Gévaudan, on ne peut que s’incliner devant la mémoire de la longue liste de ses victimes : 83 morts certaines, 16 autres possibles, des dizaines de blessés. C’est en cela que le livre est à la fois passionnant et terrifiant : l’auteur n’oublie aucun des agressés, nous livre dans la mesure du possible le récit de l’attaque. Il connaît visiblement le terrain et nous y emporte, sur les traces de la « mystérieuse » Bête. Jamais pourtant le tableau n’est macabre ni ne cède au morbide car il montre une société provinciale, le Gévaudan, tout entière tournée vers l’extermination de sa Bête. Cette notion de résistance aux agressions, cette peur qui ne cèda pas trop de terrain au fatalisme, on la retrouve par exemple dans la bravoure d’un garçon de douze ans, Jacques-André Portefaix (p. 76-81). Celui-ci gardait du bétail avec de jeunes compagnons à Chanaleilles, sur la Margeride : il se battit avec la Bête qui avait attaqué un jeune camarade et parvint à la mettre en fuite.

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Cet « arrêt sur images » (p. 76) met ainsi le lecteur aux prises avec une des caractéristiques des événements de 1764-1767. Dans le Gévaudan du xviiie siècle, les conditions de vie d’une population presque exclusivement rurale et extrêmement dispersée étaient très rudes. Dès qu’ils étaient en âge de le faire, garçonnets et fillettes se voyaient confier la garde du bétail, notamment des bêtes à cornes, quitte à être exposés aux dents de quelque loup enragé ou au comportement déviant. Très pauvre, besogneuse : la Bête joue aussi pour Jean-Marc Moriceau le rôle de révélateur historique de ce qu’était cette région oubliée du royaume et du Siècle des Lumières.

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La Bête est aussi très opportuniste, en ce sens qu’elle opère dans une région de confins administratifs à cheval sur le Haut-Gévaudan et la Haute-Auvergne, loin des centres de décision, loin de Montpellier, Clermont-Ferrand ou Paris. Qu’une battue décidée côté auvergnat chasse la Bête, elle la fait fuir du côté languedocien et inversement. C’est tout l’écheveau des emboîtements des compétences civiles anciennes et des clientélismes locaux, régionaux et nationaux qui retarde le choix de ripostes et de réactions efficaces, coordonnées surtout. La multiplication des décideurs, leur susceptibilité ne font qu’exposer plus longtemps les populations. Cela crispe les habitants qui rechignent aux battues ou y participent maladroitement. Cela guide les nominations de Duhamel, puis des d’Enneval, des François père et fils pour en finir avec la Bête – officiellement et temporairement – le 20 septembre 1765, avec le gros loup tué dans les bois de l’abbaye des Chazes, après la destruction de son congénère fin août dans le Bois Noir, sur la paroisse de Védrines-Saint-Loup. D’autres loups reprirent assez vite leurs attaques contre l’homme mais, dès lors, les Gévaudanais durent se débrouiller par eux-mêmes.

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À l’imbroglio administratif s’ajoutent des événements qui, conjugués, donnent une dimension internationale à l’affaire. L’automne 1764 fut particulièrement froid pour la saison, l’hiver 1765 d’une douceur singulière, inversant le calendrier habituel des attaques, qui se prolongent donc à une époque de l’année où les loups anthropophages se font d’ordinaire discrets, comme cela est démontré dans l’Histoire du méchant loup. Exceptionnelle aussi la dilatation progressive des zones d’attaques qui amène l’auteur à penser que plusieurs loups anthropophages agirent en même temps sur deux zones différentes, peut-être même jusqu’au Rouergue. Ubuesque, la Bête semble aussi invincible : mal armés, peu habitués de toute manière au maniement des armes, les habitants tirent parfois sur l’animal mais le ratent, même de près, mal servis aussi par la peur, la météo, la topographie et le couvert forestier. Tous les éléments sont donc réunis pour faire de la Bête du Gévaudan l’héroïne de la presse du temps qui n’hésite pas, en outre, à forcer le trait, à exagérer les faits, d’autant plus que les primes à l’abattage atteignent des sommets incroyables. Quant à l’évêque de Mende, il ne fit que réagir comme le firent nombre de ses prédécesseurs confrontés à l’inexplicable au cours des ravages commis ailleurs par d’autres Bêtes : il s’agissait d’un monstre fantastique – ours, hyène, léopard, once – envoyé pour punir les hommes. Lorsque le dernier loup coupable d’agressions fut tué par Jean Chastel en juin 1767 dans des conditions épiques sinon mystiques, les attaques cessèrent tandis que s’éveilla la « tentation négationniste sur le fait du loup » (p. 248), déjà très développée à la fin du xixe siècle.

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Cela, Jean-Marc Moriceau achève de le démontrer en conclusion du livre (« Du passé au présent : une énigme lumineuse ? », p. 247-268) : la population fut abandonnée dès novembre 1765 par le pouvoir (chapitre viii, « la bête oubliée ») et le traumatisme de cette « fragilité résiduelle de l’homme face à la nature » (p. 257) fut appelé à durer et à alimenter le sensationalisme d’écrivains ou de réalisateurs.

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Formellement, le volume est concis, le récit dynamique et entraînant, au-delà de la gravité et de la dureté des faits. Cartes et notices biographiques (p. 6-16) donnent au lecteur de solides jalons pour avancer dans cette région mal connue. Les annexes de fin de volume (p. 269-284) complètent utilement le texte en apportant de nombreuses précisions. Les sources sont critiquées, les extraits cités ne sont pas tronqués et sont contextualisés, à la différence notable d’autres livres consacrés à la Bête qui « oublient » parfois certains passages. Quant aux comparaisons avec les ravages d’autres Bêtes françaises, elles sont profitables au rétablissement de la vérité historique : comme ses devancières, comme ses suivantes, « la » Bête du Gévaudan, tout exceptionnelle que fut son histoire, se résume à une poignée de loups anthropophages ayant sévi en ces hautes terres accueillantes pour eux. Le « retentissant de l’affaire » (p. 256), l’exceptionnel, c’est le Gévaudan en somme, si éloigné sous le règne de Louis XV de Paris, du xviiie siècle et des Lumières, pas la Bête.

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Qu’attendre de plus de ce livre, dont c’est déjà la deuxième édition ? Il semble qu’il se suffit à lui-même et seule deux pistes d’investigation très approfondies pourraient être poussées plus avant. La première, c’est la victimologie des agressés, qu’ils fussent tués ou blessés. En recourant à des documents locaux très éloignés de ce récit, il serait peut-être possible de préciser avec plus de netteté encore le portrait économique et social des victimes de ces quelques loups du Gévaudan. Cela semble possible mais probablement un peu vain : ce travail ne ferait sans doute que révéler plus encore les signes de la grande pauvreté de cette partie du Languedoc et de l’Auvergne d’Ancien Régime. La seconde piste emprunte les chemins du Rouergue : les loups s’acharnant en Gévaudan vinrent-ils aussi y perpétrer leurs drépradations ?

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On ajoutera que La Bête du Gévaudan est portée chez Larousse au catalogue de la collection « L’histoire comme un roman » : assurément l’auteur possède les qualités littéraires du second genre et la rigueur intellectuelle attendue du premier. Le récit serré et chronologique des faits survenus en 1764-1767 participe aussi de la bonne compréhension de l’identité de la Bête : c’est dire que l’histoire événementielle, même en histoire rurale, peut être mise en valeur avec profit. Au final, grâce à Jean-Marc Moriceau, l’historien respire car il a le sentiment, ces pages refermées, que la Bête du Gévaudan fait enfin son retour chez elle, c’est-à-dire parmi les historiens. Le livre est donc très réussi, digne de mériter dans bien des bibliothèques car il marque, dans le traitement de ce dossier, une charnière historiographique avec son avant et son après ; il est désormais impossible d’écrire et de fantasmer tout et souvent n’importe quoi sans se couvrir de ridicule : des loups, point final.

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Bruno Jaudon

Jean-Pierre Jessenne (dir.), Vers un ordre bourgeois ? Révolution française et changement social, Rennes, pur, 2007, 418 p., 22 €

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En ce début de xxie siècle, est-il encore concevable de qualifier une révolution, une société, un groupe social ou un comportement de « bourgeois(e) » ? Après des décennies de controverses universitaires, le terme de bourgeoisie peut apparaître, sinon comme galvaudé, en tout cas comme inopérant heuristiquement. C’est pourtant à cette question que se sont attelés la vingtaine de chercheurs dont les contributions à un colloque international qui s’est tenu en janvier 2006 sont aujourd’hui réunies dans cette publication.

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Les différents auteurs de cet ouvrage décident donc de réinterroger l’événement révolutionnaire à la lumière des acquis récents de l’histoire sociale selon lesquels les identités des individus ou des groupes sociaux sont le résultat d’une construction dont il importe de reconstituer le processus. Convaincus que l’indentification d’un groupe ou d’une classe découle d’interactions multiples entre des rapports socio-économiques, des représentations culturelles et des investissements politiques, ils proposent un ouvrage qui, dépassant la simple référence univoque à la « révolution bourgeoise », interroge plus largement la construction complexe et multifactorielle d’un « ordre bourgeois », révélant ainsi les multiples combinaisons des différentes dimensions constitutives d’une hégémonie sociale, sans que prévale la détermination mécaniciste d’un phénomène sur un autre. Dans cette optique, les auteurs mettent sciemment en avant l’hypothèse selon laquelle l’avènement d’un nouvel « ordre bourgeois » n’est pas le résultat de l’inéluctable prise de pouvoir par une bourgeoisie conquérante, mais comme un processus multifactoriel, cumulatif et non téléologique.

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Après avoir dressé un bilan historiographique de la question, l’ouvrage propose un questionnement sur l’identité sociale de la ou des bourgeoisie(s) avant, pendant et après la Révolution, en associant deux démarches complémentaires : d’une part l’étude multiforme des cheminements de groupes sociaux aux contours très divers (notables urbains ou ruraux, homme de loi, parvenus, etc.) ; d’autre part l’examen critique des processus qui fondent les identités collectives en assemblant – ou pas – ces groupes. La troisième partie est, quant à elle, consacrée plus spécifiquement à la dimension politique de l’« ordre bourgeois », de l’exercice du pouvoir au niveau local à celui au plus haut sommet de l’État. Par-delà la Révolution, la dernière partie est enfin consacrée aux manifestations protéiformes de la mise en œuvre de cet ordre bourgeois, s’interrogeant plus spécifiquement sur « l’embourgeoisement » de la société française. La profondeur et l’ampleur du changement social des xviiie et xixe siècles y est illustrée par un retour sur les modes de vivre, de penser, de croire « bourgeoisement » ou de concevoir l’organisation de l’ordre juridique ou familial.

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Au total, si le monde rural est présent en filigrane dans plusieurs contributions, seules deux y sont exclusivement consacrées, mais elles sont d’importance.

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Dans la partie de l’ouvrage réservée aux itinéraires des différents groupes sociaux en révolution, Jean-Pierre Jessenne s’interroge sur les usages, les équivoques et la pertinence de l’emploi du syntagme « bourgeoisie rurale ». Au-delà des controverses qui agitèrent naguère la communauté historienne à ce sujet, il milite pour une réorientation des analyses et propose une nouvelle approche combinatoire qui permet de tenir ensemble la singularité du monde rural et la Révolution française comme révolution bourgeoise. Se faisant, il aboutit à la mise en lumière d’un groupe dominant rural, défini par plusieurs critères : résidence au village (et exercice des fonctions politiques locales), rapports étroits avec la terre et son exploitation dont il tire plus ou moins ses revenus, ouverture (économique, sociale, culturelle) vers l’extérieur et notamment la ville. Pour autant, ce groupe constitue-t-il une classe sociale à part entière et identifiable comme ressortissant d’une bourgeoisie ? Plutôt que de chercher une hypothétique conscience de classe, il semble plus intéressant à l’auteur de sonder les rapports de cette « inter-classe » avec les différents protagonistes qui constituent son environnement social et les dynamiques sociales desquelles elle joue pour maintenir sa supériorité. La locution « bourgeoisie rurale » présente donc ici l’avantage d’amener à penser une catégorie sociale mitoyenne, de l’entre-deux, non privilégiée mais hégémonique socialement, politiquement et culturellement, placée à la croisée des forces souvent contradictoires qui animent la société rurale de la fin de l’Ancien Régime et qui trouve dans la Révolution une occasion d’adaptation et un mode de reconnaissance ou de promotion. Le vocable de « bourgeoisie rurale » est donc adapté, dans ses équivoques même il catégorise bien cette classe sociale.

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En s’intéressant au personnel politique des municipalités rurales du département de la Dyle, du Consulat à la fin de l’Empire, la contribution de Jacques Logie se penche sur la conquête des instances locales du pouvoir par la bourgeoisie. Par une analyse de la composition des municipalités désignées en frimaire an IV, il montre le bouleversement de l’encadrement humain des communes vis-à-vis de la situation qui existait sous l’Ancien Régime. Les anciens détenteurs du pouvoir politique local sont, à cette occasion, remplacés par des hommes nouveaux : fermiers, petits artisans et commerçants ruraux, professions libérales, ainsi que quelques ouvriers. Par la nomination des maires et des conseillers municipaux, les premières années de l’Empire connaissent des épurations successives dans le personnel municipal des communes rurales, et ce dès la fin de l’an IX. Le but est alors d’éliminer les hommes du Directoire et de mettre en place des individus riches et, du fait de leur fortune, intéressés à la stabilité de l’ordre social. Ainsi, jusqu’en 1815, on assiste tout autant à un « embourgeoisement » de la fonction de maire (essentiellement recrutés parmi des fermiers propriétaires et des propriétaires terriens non exploitants) qu’à un renouvellement de l’influence de la noblesse. Se constitue alors la trame politique des communautés rurales du xixe siècle, qui s’affirme à partir de 1830 avec des maires élus censitairement.

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Antoine Cardi

Lotte Beyer, avec la collaboration de Bénédicte Boyrie-Fénié, Jean Tucoo-Chala, Le Paysan de la forêt dans les Landes de Gascogne. Habitation, travail, famille, Pau, Éditions Cairn, 2007, 150 p., 22 €

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La forêt landaise est à la fois la plus grande forêt artificelle d’Europe, et le parangon de ces forêts nouvelles établies à partir du xixe siècle surtout, destinées essentiellement à répondre à des besoins industriels en pleine expansion. Le paysan fut notoirement exclu de ces forêts, alors que pendant des siècles il avait su lier, par des pratiques nombreuses, les ressources du terroir cultivé à celles de l’espace boisé. Dès lors, la forêt landaise fut le domaine du sylviculteur, de l’ouvrier forestier, du bûcheron, du gemmeur ; un monde forestier, en opposition totale avec le système agraire des siècles précédents, lequel était centré sur d’étroits espaces cultivés entourés de vastes landes pâturées extensivement. Du moins est-ce la vision dominante des choses ; mais peut-on s’en contenter ? La population paysanne, en effet, ne fut pas expulsée des Landes ; elle y changea certes ses habitudes et ses pratiques, mais elle était encore là dans les années 1930, lorsqu’y arriva une étudiante de l’Université de Hambourg, Lotte Beyer. Ethnographe, elle vint porter un regard nouveau sur un monde en marge ; en deux voyages, elle put collecter les matériaux nécessaires à sa thèse soutenue en 1936, et intitulée Der Waldbauer in den Landes der Gascogne.

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Certes, Lotte Beyer avait été envoyée dans les Landes pour soutenir les idées fumeuses de son mentor proche des nationaux-socialistes, le professeur Fritz Krüger, selon qui la France du Nord présentait des traits nettement germaniques (ce qui en 1940 aiderait l’ethnologue hambourgeois à justifier l’invasion et l’occupation) alors que la France du Sud, au contraire, était le domaine de l’archaïsme ; les paysans des Landes se trouvaient, de ce fait, les objets d’étude et les alliés bien involontaires d’une idéologie malintentionnée. Mais si l’on écarte les finalités idéologiques des études de Krüger et de l’école de Hambourg, finalités qui d’ailleurs étaient sans doute loin d’être partagées par Lotte Beyer, les études entreprises dans ce cadre constituent un témoignage intéressant, basé sur une méthodologie novatrice pour l’époque associant ethnographie et dialectologie. Bonne initiative donc, que celle de traduire et éditer cette étude jusque là restée dans l’ombre, d’autant que l’entreprise est conduite avec toute la prudence et les avertissements nécessaires. Le mérite revient à l’association « mémoire, culture et développement », ainsi qu’à Jean Tucoo-Chala, conservateur de l’Écomusée de la Grande-Lande.

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L’étude de Lotte Beyer présente un double intérêt ethnographique et linguistique qui fait écho au double objet d’étude de l’école des « mots et des choses ». Les considérations dialectologiques sont d’ailleurs soigneusement mises en valeur par une typographie spéciale. Qu’apprend-on de ce court, mais intense volume ? On s’y remémore, d’abord, que les Landes de Gascogne sont loin d’être dénuées de toute activité agricole dans les années 1930 : Lotte Beyer dessine les araires encore utilisés, les bordes, croise l’un des derniers bergers sur ses échasses (vision qu’aurait abhorrée un forestier reboiseur du xixe siècle), et décrit longuement l’élevage du mouton. Les îlots découverts dans cet océan de forêt, lorsqu’on s’y intéresse, sont à la fois des conservatoires de pratiques anciennes et de bons témoins des évolutions en cours, innovations techniques ou espoirs placés dans le tourisme à proximité de la Côte d’Argent.

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Passée la présentation générale de la région, courte monographie à tiroirs qui apporte peu, Lotte Beyer décrit donc avec assez de minutie le cadre juridique et technique de l’agriculture landaise. On notera, en particulier, les intéressants détails apportés quant aux contrats de métayage (p. 44 à 63). Le métayer s’occupe avec son tinel, cellule composée d’une famille élargie, et éventuellement avec l’aide d’un ou plusieurs brassiers, d’un domaine où cohabitent cultures pauvres (seigle et maïs surtout ; le millet a presque disparu) et élevage ovin. Pourquoi « paysans de la forêt » et non « en forêt » ? Essentiellement parce que le métayer landais s’occupe non seulement des terres et des moutons, mais aussi d’une pineraie plus ou moins importante. Il est vrai que les revenus tirés du gemmage étant en diminution dans les années 1930, l’élevage et la culture connaissent une timide renaissance lorsque Lotte Beyer arrive dans la région. Néanmoins, le travail en forêt peut représenter une charge importante pour le métayer, mais aussi une intéressante source de revenus, le contrat portant sur la résine étant conclu à part du contrat de métayage, et selon des modalités très différentes (p. 110). On lira avec intérêt les détails techniques apportés sur le gemmage, p. 112-124. L’exploitation des parcelles forestières paraît bien réglée, très intensive, précédée d’une préparation du sol de type agricole. Les efforts consentis ne sont pas toujours récompensés, surtout lorsqu’arrive l’incendie malgré les précautions prises, miradors, débroussaillages, et larges défrichements coupe-feu : certains passages font inévitablement penser aux catastrophes qui allaient survenir une quinzaine d’années après le départ de Lotte Beyer.

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L’étude souffre de son absence presque totale d’inscription spatiale (mais c’est là un avis de géographe !), et du peu de considérations apportées quant aux modes de fertilisation, ce qui n’aide pas à la bonne restitution d’un infield-outfield désorganisé par les privatisations et les grands reboisements du xixe siècle. L’intérêt de l’ouvrage n’est pas vraiment là. On pensera à relire Louis Papy, que les travaux de Lotte Beyer complètent utilement dans une optique ethnographique centrée sur la vie matérielle et les mots qui s’y rapportent. On espère voir arriver les deux autres volumes de la thèse de Lotte Beyer, portant sur l’habitat et la cellule familiale, dont la publication est également prévue.

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Xavier Rochel

Gabriel Désert, Les Paysans du Calvados (1815-1895), Caen, crhq, 2007, 864 p., 40 €

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Il convient de saluer l’initiative du Centre de Recherche d’Histoire Quantitative (crhq) de Caen qui a décidé de rééditer dans son intégralité la thèse de Gabriel Désert, soutenue en Sorbonne en 1971, éditée une première fois par le Service de publication des thèses de l’Université de Lille (1975), puis publiée en 1977 aux États-Unis, sous une forme largement remaniée. Ces deux versions étaient épuisées depuis fort longtemps.

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Trois ans après la mort de l’historien, cette réédition permet de redécouvrir un travail majeur de l’histoire rurale des années 1960-1970, l’une des grandes thèses du genre. Certes, l’étude de Gabriel Désert, réalisée il y a plusieurs dizaines d’années a un peu « vieilli ». Le parti prix d’une histoire économique et sociale essentiellement et résolument sérielle, frustre un peu le ruraliste d’aujourd’hui qui aimerait approcher d’un peu plus près ces paysans du Calvados et les terres qu’ils travaillent, grâce à un croisement plus systématique avec des sources qualitatives. Les parties consacrées à l’étude des productions et leur évolution, à la propriété et aux revenus dominent un ouvrage qui, s’il a pour objectif une approche globale de la paysannerie du Calvados, privilégie largement les aspects économiques sur les aspects sociaux-culturels.

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Il n’en demeure pas moins que la somme de travail fournie par l’auteur au cours des 17 années consacrées à cette thèse d’État constitue encore aujourd’hui, par la multiplicité des sources envisagées, par l’importance des dépouillements, par l’ampleur et la justesse des analyses, une véritable « leçon de recherche » (p. 3). Si, depuis, des compléments ont été apportés, qu’il s’agisse de travaux d’histoire locale ou d’ouvrages plus généraux sur le monde rural et agricole, si, grâce aux techniques nouvelles (base de données…), les méthodes ont évolué (évolution et affinement du sens de micro-analyse par exemple), le livre de Gabriel Désert reste encore aujourd’hui un modèle incontestable dans la famille des grandes thèses d’histoire rurale.

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Revendiquant son approche d’histoire locale, l’auteur s’est efforcé d’y mener une histoire différentielle de cette société paysanne complexe du Calvados, peuplée de céréaliculteurs, de paysans de l’Ouest pratiquant une polyculture et un polyélevage pauvres, et d’éleveurs de bovins du Bessin et du Pays d’Auge, qu’il avoue avoir privilégiés. L’ouvrage propose tout d’abord un tableau économique et social du Calvados à la fin de l’Empire. Les deux parties suivantes mettent au jour les changements multiformes survenus au cours du xixe siècle. La troisième partie envisageant les paysans normands face à l’économie de marché, à travers la production, puis les revenus paysans, constitue le plus gros apport de la thèse. L’analyse se termine par une observation de la société rurale et de ses mentalités (approche assez succincte en regard d’autres aspects de l’ouvrage !) à la fin du siècle.

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Cette réédition ne propose pas de mise à jour historiographique et bibliographique, les éditeurs s’en expliquent d’ailleurs, mais cela n’enlève rien à la qualité comme à l’ampleur de l’entreprise. Il convient notamment de souligner l’excellent travail réalisé, non seulement dans la reproduction du texte, mais aussi et surtout dans la réactualisation des cartes et des graphiques, d’une irréprochable qualité et donc d’un grand intérêt scientifique. La réédition de cet ouvrage majeur était indispensable. La qualité du travail réalisé ne fait qu’ajouter à l’intérêt, ainsi renouvelé, de cette thèse ancienne sur les paysans du Calvados.

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Corinne Marache

Paul Havet, Nature, chasse, société, vol. 1, Les leçons de l’histoire, vol. 2, La chasse en quête de sens, Paris, L’Harmattan, 2007, 85 et 159 p., 11 et 14 €

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Paul Havet, ingénieur agronome expert en gestion intégrée des espaces ruraux et chasseur passionné tente de dresser en deux volumes une synthèse de ses lectures sur la chasse. Dans le premier volume, il décrit de manière chronologique les différentes fonctions de la chasse au long de l’histoire humaine ; dans le second volume, il favorise une approche thématique et discute les principaux défis que la chasse doit relever pour paraître légitime au xxie siècle : écologie, rapport à la mort, souffrance animale, spiritualité. Son entreprise rencontre une difficulté principale. En tentant d’agréger des savoirs produits par des disciplines différentes, Paul Havet risque l’incohérence. Ainsi, après avoir longuement insisté sur les approches des paléontologues qui considèrent que la chasse est une matrice de la spécification des sexes masculins et féminins et qu’elle a été le moteur de la distinction de l’humain et l’animal, il rend compte quelques pages plus tard des conflits d’usage qui opposent paysans et aristocratie au xviiie siècle. Or l’époque ne distingue pas seulement ces types de rapport à la chasse, dans le premier cas, l’approche paléontologique suppose une compréhension fonctionnaliste de la chasse à partir de laquelle Paul Havet peut affirmer que la chasse fait partie de la nature humaine et que l’homme qui ne chasserait plus prendrait le risque d’une dénaturation, alors que la seconde approche fait de la chasse un épiphénomène d’une lutte sociale et symbolique pour l’appropriation des ressources du territoire et considère donc le rapport à la nature comme un construit social qui relève de l’histoire des mentalités et des sociétés. l’auteur passe ainsi fréquemment d’une approche constructiviste à une approche essentialiste sans élucider toutes les difficultés engendrées par ces discours antagonistes. Au final, malgré l’intérêt des travaux dont il rend compte et des questions qu’ils soulèvent, il échoue à faire une synthèse cohérente et reste dans les limites d’un essai, même si l’exercice est déjà stimulant par bien des aspects. On retiendra particulièrement le témoignage personnel de l’auteur sur son rapport à la chasse à la fois sensible, spirituel et réflexif. Paul Havet promeut une éthique cynégétique qui rejoint les intuitions de Bernard Charbonneau ou d’Aldo Léopold : la chasse ne doit pas être l’exercice d’une domination arbitraire et autoritaire de l’homme sur la nature. Bien au contraire, l’acte de prédation doit rappeler à l’homme qu’il fait partie de la nature et qu’il lui incombe la responsabilité du vivant.

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Yann Raison du Cleuziou

Philippe Colin (dir.), Figures du métayage. Étude comparée de contrats agraires (Mexique), Paris, ird Éditions, coll. « À travers champs », 2003, 355 p., 34,50 €

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L’ouvrage dirigé par Jean-Philippe Colin doit constituer une référence pour tous ceux qui s’intéressent aux contrats agraires et, particulièrement, à la question du métayage. En sept chapitres, il propose une stimulante relecture des théories liées à ce mode d’exploitation de la terre à travers une série d’enquêtes monographiques réalisées entre 1990 et 1996 au Mexique, dans un contexte de regain d’intérêt pour le métayage, au moment même où une loi de 1992 l’autorisait sur les 100 millions d’ha de terres distribuées depuis les débuts de la réforme agraire. L’enquête s’inscrit aussi dans la perspective de la nouvelle économie institutionnelle, s’interrogeant sur les règles du jeu économique, les institutions formelles et informelles. Malgré l’omniprésence d’un vocabulaire économique parfois déroutant pour ceux qui ne sont pas coutumiers de cette approche, ce livre permet de se familiariser avec une méthode combinant recherche empirique très documentée (notamment grâce à l’abondance des annexes et des tableaux) et modèles théoriques, souvent présentés à l’aide de schémas. L’originalité du propos tient à ce que l’auteur et son équipe se sont refusés à utiliser une grille d’analyse et un questionnement préétablis. Il s’agissait de recentrer l’analyse sur les pratiques, dans une approche compréhensive, tenant compte de la perception propre aux acteurs. L’une des hypothèses de travail est que la rationalité des acteurs économiques est limitée et donc qu’ils adoptent une solution satisfaisante pour eux, mais pas nécessairement optimale.

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Dans un premier chapitre, Jean-Philippe Colin retrace l’historique des analyses concernant le métayage. Il souligne qu’il fut durant longtemps l’objet de jugements négatifs de la part d’économistes peu enclins à se pencher sur la réalité du terrain, notamment au sein de la pensée classique et néoclassique. En revanche, des observateurs plus pragmatiques, comme le comte de Gasparin, l’ont analysé comme stratégie anti-risque dans le cadre d’un marché imparfait. La nouvelle économie institutionnelle a développé et approfondi cette réflexion, voyant dans le métayage un triple système : un système d’incitation du tenancier, répondant à la recherche du contrat optimal poussant l’agent à agir dans l’intérêt du principal, un système de partage du risque dans le cadre d’une aversion au risque partagé par le propriétaire et le tenancier, un système de réponse à l’imperfection des marchés de l’assurance, du crédit, du travail, des prestations de service. La démarche de Jean-Philippe Colin et de son équipe s’inspire de cette dernière théorie, tout en privilégiant une approche micro-analytique compréhensive, la plus proche possible du terrain pour rendre compte de la diversité de ces pratiques.

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Dans un deuxième chapitre, l’auteur dresse un bilan du métayage dans l’histoire agraire du Mexique. Il montre notamment que le métayage s’est développé dans le cadre de l’hacienda, en particulier sur les terres les moins riches (pour le maïs en culture pluviale). Les contrats à mi-fruit permettaient au propriétaire de disposer d’un réservoir de main-d’œuvre, de produire de la nourriture pour les salariés de l’hacienda, de partager les risques pour les cultures les plus aléatoires, le tout dans un contexte de croissance démographique, de pression foncière, de disparition de la législation protégeant les terres indiennes, de manque de capitaux et d’intégration de l’agriculture brésilienne à l’économie mondiale. En 1934, dans le cadre de la réforme agraire, le métayage fut officiellement aboli, mais continua à être pratiqué, notamment par certains bénéficiaires de la réforme qui confièrent à d’autres paysans le soin de mettre en valeur leurs terres moyennant une partie de la récolte. En 1992, l’État mexicain, en autorisant le métayage, officialisait l’existant et, surtout, cherchait à optimiser l’exploitation des terres en reconnaissant pleinement les droits de propriété.

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Les quatre chapitres suivants sont consacrés des études monographiques rendant compte de la diversité des systèmes de métayage et analysant les logiques des acteurs. Dans le premier cas, une communauté de l’état d’Oaxacale, le contrat a medias vise à l’auto-approvisionnement du groupe. Il s’agit d’un contrat informel, entre individus de la même communauté voire de la même famille, dans un contexte de rareté du crédit (avec des taux usuraires de 10 % par mois), de pénurie de main d’œuvre (émigration vers les États-Unis), d’incertitude de la production (maïs non irrigué), de microfundias généralisées et d’imperfection du marché de location d’attelage. Alors que propriétaire et métayer auraient intérêt à entrer dans une logique monétaire (recours au salariat et/ou achat du maïs sur le marché) les acteurs adoptent une stratégie de savety firts et de minimisation des débours monétaires afin d’assurer leur alimentation.

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Dans le second cas, une communauté pionnière de la réforme agricole dans l’état de Tamaupilas, le métayage s’est développé à partir de 1984 lorsque l’unité de production collective en périmètre irrigué a été partagée en unités individuelles d’exploitation. Les membres de l’ejido (ou ejidataire) ont alors adopté deux types d’attitude, soit devenant des exploitants actifs, cultivant leurs terres et prenant à contrat d’autres terres, soit se comportant en rentiers du sol. Le métayage se nourrit alors d’une dynamique de différenciation interne au sein de la communauté. Les métayers représentent la portion la plus riche et la plus entreprenante de la population. Ici, la réalité observable sur le terrain prend à contre-pied la théorie du métayage : c’est le preneur qui est un risk taker, alors que le propriétaire est un risk averse. Le choix du métayage s’explique par la volonté d’éviter les débours monétaires pour le bailleur et par les contraintes de trésorerie pour le preneur : le paiement de la rente se fait après la récolte et non avant.

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Le troisième cas s’inscrit dans un marché hautement spéculatif : celui de la pomme de terre dans la Sierra Madre orientale. La production génère des coûts de production élevés alors que les rendements sont mal maîtrisés et les prix très fluctuants. Cette culture est donc perçue comme une « loterie ». Dans ce cas de figure, il n’y a pas de différence de statut social entre bailleur et preneur et chacun peut être tour à tour l’un ou l’autre, en général en association avec le faire-valoir direct. Ce mode de production est considéré par les propriétaires comme un idéal, alors que la location à prix d’argent est envisagée en dernier recours par manque de trésorerie. Les contrats a medias sont ici extrêmement divers, mais associent généralement le propriétaire à la production qui participe physiquement à la culture et à la récolte. Les acteurs recherchent ici une diversification des terres et de la saison de production (en jouant sur les différences entre les versants), l’accès aux semences, aux intrants agrochimiques, la minimisation des risques de perte en réduisant les investissements monétaires, chaque partie apportant le nécessaire à la production. Le métayage se présente ici comme un jeu de complémentarités entre les besoins et les apports de chacun. C’est un véritable partenariat, face à un marché du crédit défaillant. C’est aussi un moyen pour les bailleurs de se lancer dans la culture de la pomme de terre grâce au savoir technique et économique du tenancier. Ce qui induit des relations de confiance et donc de proximité.

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Le dernier cas de figure offre une image radicalement différente de celle que nous connaissons traditionnellement du métayage. Dans le cadre d’un ejido de la région de l’état de Tlaxcala s’était développé le métayage dans un contexte d’augmentation des intrants monétarisés alors que l’offre de crédit se restreignait. La pénurie monétaire avait incité des propriétaires à confier leurs terres à d’autres et ce dans le cadre d’une communauté assez homogène. Or, à partir de 1991, fut introduite dans cette zone la culture de la pomme de terre. Les circuits économiques se complexifient (achat de semences, commercialisation contrôlée par quelques intermédiaires) et les contraintes financières augmentent. Les tenanciers deviennent alors des acteurs exogènes et les contrats se modifient : le propriétaire fournit le travail et participe ou non aux intrants monétaires. Le preneur fournit la semence, l’expertise technique et tout ou partie des intrants monétaires. Pour le propriétaire, ce type de contrat peut être aussi une forme d’apprentissage d’une nouvelle culture, un moyen d’accéder aux intrants et aux circuits commerciaux. L’introduction de la pomme de terre génère ainsi une situation d’échange impersonnel, dans un contexte d’asymétrie informationnelle quant à la technique, l’accès au marché et la compétence des tenanciers. Aussi, est-il fréquent que le preneur ne respecte pas sa part du contrat, ce qui aboutit à des conflits et au non renouvellement des contrats du fait de l’opportunisme des tenanciers, soit une situation exactement inverse de celle proposée par la littérature classique sur le métayage.

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Dans un dernier chapitre, Jean-Philippe Colin propose une réflexion plus générale sur la nature de ces contrats de métayage. Il en montre le fort caractère conventionnel, c’est-à-dire non-négocié car allant de soi dans une situation où il y a un manque d’accès à l’information économique. Ceci explique aussi la grande stabilité des contrats, les contractants s’abstrayant des changements économiques, notamment en ne traduisant pas en système de prix beaucoup d’éléments de ces contrats. Il montre aussi que le métayage ne peut être analysé comme un rapport salarial implicite, notamment parce que l’on se trouve fréquemment dans des cas de reverse tenancy, où le preneur a plus de capital foncier, monétaire et technique que le propriétaire. Le métayage est également au Mexique une réponse à une contrainte de financement (pas de paiement de loyer ex ante, élimination des débours financiers) et à l’imperfection des marchés, marché du travail mais surtout marchés du conseil technique, des semences, des fourrages et du produit lui-même. On est loin ici de l’analyse centrée sur la seule gestion du risque lié à la récolte. Enfin, Jean-Philippe Colin montre les implications sociales d’un tel système : prenant souvent la forme d’accords verbaux, sans aucune garantie légale avant 1992, fruit de la convergence d’intérêts entre bailleur et preneur, il suppose des relations de confiance fondées sur le capital social. La question du contrôle est résolue par le fait qu’en général les acteurs habitent sur place, qu’ils interviennent conjointement sur la parcelle et que la récolte est partagée sur pied.

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Au final, l’ouvrage piloté par Jean-Philippe Colin revisite entièrement la question du métayage. Au-delà de l’exemple mexicain et des pistes de réflexion qu’il ouvre sur l’opportunité de tels contrats dans les sociétés rurales du « Sud », il propose à tous ceux qui s’intéressent aux contrats agraires, aux modes d’exploitation des terres et aux relations économiques et sociales au sein du monde paysan une démarche particulièrement féconde.

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Philippe Grandcoing

Marc Dufumier (dir.), Agriculture in Southeast Asia : An Update, Moussons, Recherches en Sciences humains sur l’Asie du Sud-Est, n° spécial 9/10, Paris, Institut de Recherche sur le Sud-Est Asiatique, 2006

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La revue Moussons propose avec ce numéro spécial, placé sous la direction de Marc Dufumier, professeur en développement agricole à l’Institut National Agronomique de Paris-Grignon, un tour d’horizon de la recherche sur les pratiques culturales en Asie du Sud-Est. Les contributions d’une vingtaine de chercheurs permettent de dresser un panorama des évolutions récentes de l’agriculture de la région à travers 13 monographies couvrant la Thaïlande, le Cambodge, le Vietnam, l’Indonésie, le Laos et les Philippines. L’opposition fondamentale en Asie du Sud-Est entre hautes terres et basses terres apparaît au cœur de l’organisation de cette synthèse.

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Agriculture in Southeast Asia rassemble à la fois des articles de recherche et des articles de synthèse ou de réflexion. Comme le rappelle Marc Dufumier dans son article introductif, il s’agit de revenir sur les grandes problématiques contemporaines des agricultures en Asie du Sud-Est, en proposant notamment une approche critique de la « Révolution verte », de l’évolution de l’essartage dans un contexte d’augmentation des densités de population, des fronts pionniers agricoles, de l’essor des cultures commerciales, de la diversification des productions et de l’intensification de l’agriculture.

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Parmi les articles de réflexion, celui de Rodolphe De Koninck propose une très pertinente comparaison sur les stratégies d’utilisation du sol développées par l’État au Vietnam et en Indonésie. Il met en relation les phénomènes migratoires des zones densément peuplées vers les zones moins densément peuplées et leurs conséquences environnementales, économiques, de sécurité ou d’intégration nationale. Cet article aurait mérité une cartographie plus soignée et davantage porteuse d’information.

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Parmi les articles de recherche, portant en général sur des études de cas, on remarquera tout particulièrement celui d’Olivier Ducourtieux « Is the Diversity of Shifting Cultivation Held in High Enough Esteem in Lao pdr ? » qui revient sur l’extrême diversité des cultures en essart ou, toujours sur le Laos, celui de Silinthone Sacklokham et Marc Dufumier qui met bien en évidence les effets pervers de la loi foncière de 1992 avec une réelle mise en perspective historique.

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L’ensemble n’évite pas l’effet patchwork inhérent à l’exercice et l’introduction synthétique de Marc Dufumier ne parvient pas à l’atténuer. Toutefois, la plupart des articles offrent aux lecteurs une réflexion actualisée de la situation de l’agriculture de l’Asie du Sud-Est. En 1974 puis en 1983, Études rurales avait déjà publié des numéros spéciaux sur l’agriculture dans la région. Une grande partie des recherches présentées portaient alors sur des situations antérieures au développement des conflits armés dans la péninsule indochinoise. Grâce à un contexte international plus serein, Moussons présente le résultat d’enquêtes de terrain récentes.

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Ainsi, les problèmes environnementaux liés au développement d’une agriculture intensive sont souvent intégrés à une réflexion générale sur l’évolution des questions agricoles dans la région. Cela est particulièrement vrai de l’article de Jean-Richard Laffort et Marc Dufumier, « From Slash-and-Burn to Disk Ploughing : The Land Policy and Tractors Behind Erosion and Forest Pioneer farming in Southern Xayabury Province (Laos) ». A contrario, on regrettera que les articles de Sophie Devienne sur le delta du Fleuve rouge et de Wayan Susila et Robin Bourgeois sur la petite exploitation productrice d’huile de palme en Indonésie évacuent un peu rapidement ces problèmes environnementaux, alors même qu’ils portent sur l’intensification de l’agriculture et les possibilités du développement des cultures commerciales.

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Plusieurs articles, notamment ceux déjà cités de Rodolphe De Koninck, d’Olivier Ducourtieux, de Jean-Richard Laffort et Marc Dufumier insistent sur les conséquences parfois dramatiques pour les villageois de l’action de l’État lorsque celle-ci est basée sur des représentations erronées des pratiques agricoles, ce qui est souvent le cas pour l’essartage et les différentes formes de culture sur brûlis.

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Dès lors, on s’étonne de retrouver dans le même ouvrage, un article de Guy Trébuil, B. et M. Ekasingh, sur le nord-est de la Thaïlande qui reprend ces mêmes représentations pourtant dénoncées depuis plus d’un demi-siècle, notamment par les travaux d’Harold Conklin, Jean Boulbet ou Michael Dove. Les auteurs considèrent que la transformation des essarts en cultures commerciales pérennes permet une diversification des productions ou encore une ouverture des hautes terres au commerce des basses terres, alors que les essarts produisent autre chose que du riz et que les hautes terres n’ont jamais été déconnectées des basses terres. La déception vient aussi d’un autre article sur la pauvreté rurale et la diversification des systèmes agricoles dans les hautes terres de Thaïlande dont l’introduction est tout bonnement consternante : « Des niveaux de pauvreté inacceptables dans le monde et des disparités s’accélérant, menant parfois au terrorisme, amènent à sonner l’alarme sur le sérieux de la situation ». Comme quoi l’idée selon laquelle il faut s’occuper des pauvres parce qu’ils sont dangereux a de beaux jours devant elle !

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Par ailleurs, dans un ouvrage traitant des questions contemporaines de l’agriculture en Asie du Sud-Est, on aurait aimé trouver une contribution sur les grandes plantations et les concessions, alors que la quasi-totalité des articles se focalisent sur les petits producteurs. La grande plantation n’est jamais étudiée en tant qu’objet central.

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Les lecteurs d’hsr trouveront dans cet ouvrage plusieurs historiques reprenant l’évolution des pratiques agricoles, notamment dans les deltas du Mae Khlong et du Chao Phraya en Thaïlande avec l’article de Blandine Cheyroux et Marc Dufumier, dans le delta du Mékong avec celui de Pierre-Yves Le Meur et Timothée Leurent, dans le delta du fleuve rouge avec celui de Sophie Devienne et au Cambodge avec celui d’Anne Guillou. Seuls Pierre-Yves Le Meur et Timothée Leurent dans « Agrarian Colonisation and Frontier Politics in the Mekong Delta » ont travaillé sur archives en confrontant celles-ci à des sources orales. Un anthropologue et un agronome parviennent ainsi à mettre en commun leurs compétences spécifiques pour proposer une analyse de la colonisation intérieure du Vietnam qui intègre une véritable profondeur historique. Les autres auteurs n’utilisent pas de sources primaires, se contentant de faire une synthèse de travaux historiques sans que les sources soient toujours bien identifiées. Ces synthèses sont cependant suffisamment bien construites pour pouvoir être utilisée comme première approche des problèmes qu’elles analysent.

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Le choix de publier l’ensemble des articles en anglais, alors que la grande majorité des auteurs sont français ou francophones, se justifie par le fait que ce numéro de Moussons vise à devenir un outil de travail pour ceux qui s’intéressent à l’agriculture de la région et que leur langue de travail commune est assurément l’anglais. Toutefois, faire écrire des chercheurs dans une langue qui n’est pas la leur ou qu’ils ne maîtrisent pas parfaitement débouche sur des textes qui ne sont pas toujours très clairs, où les fautes de syntaxes ou les erreurs de traduction rendent la compréhension même de la pensée de l’auteur difficile. Il eut été bon peut-être de laisser certains auteurs s’exprimer en français en proposant un résumé en anglais de leur travail.

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Au final, ce numéro spécial de Moussons, Agriculture in Southeast Asia : An Update, réussit son pari de nous proposer une synthèse mise à jour des recherches sur l’agriculture en Asie du Sud-Est. Avec les numéros d’Études rurales de 1974 et 1983, il permet aux historiens d’avoir rapidement un aperçu de l’évolution des pratiques agricoles dans cette région du monde au cours de la deuxième moitié du xxe siècle.

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Mathieu Guérin

Maxime Prével, L’Usine à la campagne. Une ethnographie du productivisme agricole, Paris, L’Harmattan, 2007, 299 p., 27 €

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Ce livre de quelque trois cent pages, si joliment titré, est issu d’une thèse de sociologie soutenue récemment à l’Université de Caen sous la direction de Salvador Juan. Son objectif est d’étudier le productivisme agricole sous toutes ses facettes et de tenter de comprendre quels sont les aspects objectifs et subjectifs qui permettent la perpétuation de ce mode de production. Cet objectif se décline en trois dimensions. Tout d’abord, sont décrits les acteurs et institutions influençant le productivisme agricole : coopératives, lycées agricoles, médias, techniciens agricoles … Ensuite, il s’agit de cerner la façon dont les acteurs légitiment l’industrialisation de l’agriculture. Enfin, une attention particulière est donnée au mode de vie d’agriculteurs dits « productivistes », l’analyse portant alors sur la détermination économique. La méthodologie combine des sources et des outils variés : recours aux données statistiques d’une étude récente du grecan (Caen) sur les exploitations agricoles, « épibio 95 » ; étude de publicités adressées aux agriculteurs ; observation du fonctionnement d’un lobby des pesticides à l’occasion d’une journée d’étude organisée dans les locaux de l’Assemblée Nationale par l’Union des Industries de la Protection des Plantes ; entretiens approfondis de quelques agriculteurs afin de « dévoiler les aspirations, les croyances, les valeurs, les représentations et les idéologies qui sont à l’œuvre chez les agriculteurs productivistes » (p. 18). L’on suit ainsi le passage à « la fin des paysans » par le prisme de l’histoire de Monsieur Louis, agriculteur normand aujourd’hui retraité qui a accueilli avec émerveillement les innovations technologiques, notamment celles de l’après-guerre, mais s’interroge sur la grande dépendance des agriculteurs contemporains envers les firmes de l’agro-alimentaire. L’histoire de Monsieur Roger est celle d’un passage à l’agriculture biologique suite, notamment, à des problèmes de santé. D’autres témoignages émanent d’agriculteurs radicalement enclins à promouvoir l’agriculture productiviste. Une multitude de thèmes apparaît, tels que le virilisme, le rapport extrêmement positif au travail acharné, la confiance dans le progrès.

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L’auteur n’éprouve aucune sympathie avec le système agricole productivisme et ne s’en cache pas. Il fait preuve toutefois d’une certaine empathie avec les agriculteurs qui en sont les acteurs, soulignant en quoi ils sont piégés par leur idéologie du progrès, leur confiance optimiste en ce système qu’ils paient pourtant au prix fort : surendettement, stress, insécurité économique…

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Toutefois, on pourrait poser quelques questions formelles (pourquoi appeler le chapitre premier « prolégomènes » alors qu’il fait plus de 20 pages et qu’il pose la problématique ? Pourquoi un usage surabondant du terme « obsession », p. 105) et de fond (l’auteur ne dresse-t-il pas un tableau passéiste idéalisé du paysan d’avant guerre, présentant une prétendue pureté face à des agriculteurs d’aujourd’hui « contaminés » p. 53 ?) Enfin, même s’il aborde la question (p. 66, p. 86), l’auteur aurait pu poser plus clairement l’hypothèse du rôle de la dévalorisation chronique du paysan (comme rustre, inculte et diminué) et des représentations négatives du paysan dans la littérature, les médias, etc. sur le surinvestissement massif de nombreux agriculteurs dans une idéologie valorisant le progrès, la technique de pointe et l’économie productiviste.

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Il reste que ce livre cible en définitive un sujet épineux qu’il est courageux de réactualiser et qu’il articule avec originalité des matériaux d’enquête et des sources d’information intéressantes.

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Clotilde Lemarchant

Jean Renard, Nantes à la croisée des chemins, Rennes, pur, 2008, 223 p., 18 €

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Après La Vendée, un demi-siècle d’observation d’un géographe, paru chez le même éditeur en 2005, Jean Renard publie cette année Nantes à la croisée des chemins. Professeur émérite à l’université de Nantes, où il exerça toute sa carrière, Jean Renard nous lègue un formidable héritage sur le territoire de « sa » région : la région nantaise depuis la Vendée, les Mauges et jusqu’aux limites avec la Bretagne. En effet, ces deux ouvrages sont une mise en perspective de ses propres travaux, étalés sur plus de 40 ans, et dispersés dans des publications multiples, dans Les Cahiers Nantais, Norois, L’Information Géographique, etc, ou ayant fait l’objet de conférences tant au Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges, qu’auprès des collectivités locales dont il a animé sans relâche, la réflexion en tant « qu’agitateur d’idées ». L’auteur facilite donc l’accès à ses écrits, en les organisant de façon à produire deux ouvrages cohérents. Les articles, repris en l’état, encadrés d’introduction et conclusion, sont ainsi replacés dans une perspective actuelle pour alimenter une réflexion dynamique sur les stabilités, mais surtout sur les formidables changements des territoires de cette région, remettant en cause l’expression née de sa thèse d’État en 1976 « tout bouge mais rien ne change ». Le récent ouvrage Nantes à la croisée des chemins couvre une réflexion qui s’ouvre en 1990. Jean Renard, spécialiste des campagnes, perçoit dès cette période combien la donne change, et combien les campagnes de l’Ouest intérieur et la ville de Nantes, qui par le passé se tournaient le dos, commencent à tisser des relations nouvelles.

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L’ouvrage s’organise en 3 parties : « Nantes et ses territoires » ; « Nantes, une métropole pour l’Ouest ? » ; « Les campagnes nantaises entre espaces productifs et banlieues résidentielles ».

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La première partie « Nantes et ses territoires », est déclinée en 3 échelles : l’échelle de la région ; l’échelle des pays ; l’échelle des communautés paroissiales ou de communes. L’auteur débute donc son propos par l’épineuse question régionale et propose d’en sortir définitivement en revenant sur la proposition originale du géographe nantais Alain Chauvet. Nantes est une métropole française mais pas une capitale régionale. Il suggère d’ériger Nantes et la Loire-Atlantique en département-région (à la mode des Hansestädten de Hambourg ou Brême) et de structurer une euro-région Grand Ouest autour de Nantes, en y associant la région Bretagne centrée sur Rennes, la région Pays de la Loire autour d’Angers et la région Poitou autour de Poitiers. Puis l’auteur revient sur les pays, montrant combien le mot n’a pas le même sens pour les géographes et pour les politiques, et soulignant comment la concomitance des lois sur les pays et les communautés trouble le projet de leur mise en place. Enfin, la question intercommunale est posée dans le département de la Loire-Atlantique qui possède une structure communale avantageuse, puisqu’il ne compte que 221 communes, dont moins de 6 n’atteignent pas 500 habitants. Que ce soit au sein des paroisses ou au sein des communes, élargir les communautés c’est d’abord s’inscrire dans la société actuelle et sa mobilité élargie. Jean Renard insiste sur l’effacement de l’effet de lieu où l’appartenance structurait la société et les territoires, pour souligner l’avènement d’une société de la mobilité individuelle, qui nécessite de repenser les territoires du politique.

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La deuxième partie intitulée « Nantes est-elle une métropole pour l’Ouest ? » traite des transformations des formes de la ville. Ainsi Nantes, autrefois tournée vers le large, est la plus importante des villes de l’Ouest ; mais elle s’intègre à un dense réseau de villes, grandes, moyennes et petites, qui ne reconnaissaient pas sa suprématie lorsque les métropoles d’équilibre furent définies au début des années 1960. La plus importante des querelles est bien sûr l’opposition, toujours vivace, entre Nantes et Rennes. En 1989 encore, le gip-Reclus classait les villes européennes et Nantes apparaissait très mal classé. Les cinq articles repris par l’auteur montrent néanmoins combien Nantes s’affirme depuis une vingtaine d’années par son développement, démographique, culturel, scientifique, et devient peu à peu une véritable métropole. Les formes de la ville évoluent, les espaces associés s’étendent. L’axe traditionnel ligérien est-ouest, de La Baule-Saint-Nazaire à Nantes est maintenant bien structuré, et s’étire jusqu’à Ancenis en direction d’Angers. Un nouvel axe nord-sud émerge. Au sud, en direction de Cholet et de La Roche-sur-Yon, on observe une intégration progressive de la « Vendée choletaise » dans l’orbite résidentielle et productive de Nantes. Au nord, en direction de Rennes, le futur aéroport de Notre-Dame-des-Landes promet un étirement du phénomène urbain vers des campagnes demeurées marginales jusqu’au recensement de 1990.

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La troisième partie décrit les campagnes nantaises chères à l’auteur. Jean Renard enfonce le clou dès son introduction : « La représentation que se font nombre de nos citoyens des espaces ruraux est fausse. Ils sont restés au temps de l’exode rural, de campagnes qui se vident et d’espaces en déshérence. Rien n’est plus inexact, surtout dans l’Ouest ». Ainsi les campagnes nantaises sont des campagnes « pleines » démographiquement, « vivantes » par leur diversité sociale et économique, leur histoire originale. Ceci étant dit, l’auteur insiste sur l’extraordinaire transformation de la puissante agriculture de l’Ouest et l’effondrement massif des actifs agricoles ; l’essor de l’économie résidentielle dans ce tiers-espace périurbain qui semble s’étirer sans limite depuis 30 ans, cet espace « flou » comme aime à l’appeler Jean Renard. L’auteur conclut sur l’enjeu majeur de la maîtrise foncière pour un aménagement des territoires ruraux de la région nantaise, en soulignant la carence actuelle sur ce sujet et le « déménagement » en cours.

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Il ne s’agit pas un ouvrage magistral et définitif sur Nantes dans sa région, l’auteur n’a d’ailleurs nullement cette prétention. Il s’agit davantage de regards portés sur une réalité complexe (qu’il est bien difficile de synthétiser en 200 p.), par un universitaire citoyen, qui manifeste un souci constant de porter à connaissance les observations et analyses que lui permet sa fonction. Jean Renard n’a de cesse d’appeler ses interlocuteurs à regarder les territoires avec réalisme, à laisser tomber les lunettes du passé. Il fustige au passage les documents d’orientation en matière d’aménagement, les surprenant à ressasser de vieilles idées reçus, se lamentant du déficit de connaissances des travaux en sciences humaines et sociales de leurs rédacteurs, de la carence grave de maîtrise de la dimension culturelle des sociétés, de l’indigence d’imagination et d’utopie, de l’absence du souffle humaniste nécessaire.

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Ainsi, la région nantaise bouge et change sous l’œil perspicace de Jean Renard géographe posté là depuis les années 1960, qui nous fait partager sa connivence intime avec les lieux et les hommes.

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Valérie Jousseaume

Nicole Croix et Jean Renard, Mouchamps. Commune des bocages vendéens, Rennes, pur, 2008, 126 p., 20 €

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Cet ouvrage de géographie consacré à Mouchamps, commune des bocages vendéens, qui occupe un site défensif implanté au sommet d’un méandre escarpé de la vallée encaissée du Petit Lay et qui se situe à égale distance, environ 12 km, de chacun des trois chefs-lieux de canton du nord-est vendéen, Chantonnay, Saint-Fulgent et les Herbiers, à 35 km de La Roche-sur-Yon et de Cholet, à environ 60 km de Nantes, est le deuxième volume d’une série de monographies géographiques (cf. Valérie Jousseaume, Nicole Croix, Denis Mercier, La Chapelle-Basse-Mer, commune ligérienne, parue en 2003).

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Fruit d’une étroite collaboration en 2004-2005 entre les auteurs, Nicole Croix et Jean Renard, et les étudiants du master professionnel « Aménagement et gestion des territoires », Institut de géographie et d’aménagement régional, Université de Nantes, dirigés par Valérie Jousseaume, ce travail de recherche collectif, qui a reçu le soutien du maire de Mouchamps, Hervé Robineau, ainsi que celui des membres du groupe local « Histoire », a été préalablement présenté aux élus et aux habitants de Mouchamps le 28 avril 2006 sous la forme d’un diaporama de 45 mn. Les nombreuses photographies en couleur illustrant l’ouvrage ont été réalisées par Julien Boureau et Patrick Mandrin.

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Les auteurs ont choisi d’adopter une démarche de géographie appliquée à l’échelle d’un petit territoire et, comme pour toute étude de ce type, c’est l’analyse de la combinaison des différents éléments qui permet de souligner toute la complexité de la construction de celui-ci.

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Il apparaît cependant assez clairement que le remembrement officiel de 1972 a eu d’importantes conséquences, tant en ce qui concerne la bio-diversité et les paysages ruraux eux-mêmes, qu’en ce qui concerne les populations. Scrutant les évolutions économiques et sociales récentes liées, d’une part, à la modernisation agricole et, d’autre part, à l’industrialisation rurale et à l’urbanisation, les auteurs, se fondant sur des études fines de chaque aspect abordé, décrivent avec soin les faits paysagers et sociaux de manière à mieux comprendre la réalité du bourg de Mouchamps aujourd’hui, suggérant des solutions pour l’avenir.

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Dans une première partie, les auteurs analysent le territoire et ceux qui l’habitent, mettant en évidence, parallèlement au vieillissement de la population, la croissance de la population depuis les années 1975. Cette croissance est en partie due à l’arrivée de nouveaux habitants, principalement des ouvriers, provenant majoritairement du nord-est vendéen, du Choletais ainsi que du sud de la Loire-Atlantique. Ces nouveaux habitants se sont installés à Mouchamps selon une répartition spatiale différente de celle des habitants installés depuis plusieurs générations, la préférence des nouveaux habitants allant en effet au bourg et à la périphérie plutôt que dans les hameaux environnants principalement peuplés d’agriculteurs dont le nombre s’est beaucoup réduit. Dans les années 1964-1985, la création d’entreprises industrielles à Mouchamps même a pour conséquence une forte demande de logements et la construction de maisons neuves dans le prolongement des rues principales, parallèlement à la modification et à l’extension des logements existants, entraînant l’élargissement du bourg. Dans le même temps, le déclin partiel ou total d’une partie des hameaux autour de Mouchamps est enregistré, de nombreuses petites exploitations agricoles disparaissant à la suite de la modernisation agricole des années 1960-1970. De 1986 à 2000, la construction de maisons neuves à Mouchamps, comme le réaménagement de logements existants, diminue. À partir de 2001, on note une nette reprise, tant de la construction de nouvelles maisons que de l’aménagement de maisons anciennes, le bourg rassemblant, en 2004, la moitié de la population de la commune de Mouchamps.

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L’analyse de la pyramide des âges (cf. fig. 3, p. 19) indique que la population mouchampaise aujourd’hui est jeune. En 1999, la moitié des habitants de Mouchamps est comprise entre 20 et 59 ans et près d’un quart des habitants de Mouchamps a moins de 20 ans ; les habitants de Mouchamps âgés de plus de 60 ans représentent cette année-là 24 % de la population locale, une proportion de population qui correspond à la moyenne départementale observée en Vendée en 1999, soit 24 % d’habitants de moins de 20 ans et 25 % de plus de 60 ans.

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Dans une deuxième partie, les auteurs analysent les bouleversements socio-économiques, le bouleversement du profil socio-professionnel communal se situant approximativement entre 1962 et 1975. En moins de quarante ans, soit entre 1962 et 1999, on est passé d’un travailleur agricole pour 6 ha à un travailleur agricole pour 33 ha. Le remembrement officiel de 1972 a eu pour conséquence la prédominance des exploitations de plus de 70 ha, voire de 100 ha. Les anciennes métairies et fermes se sont agrandies, tandis que les petites exploitations en faire-valoir direct ou borderies disparaissaient. Devenues des entreprises modernes et spécialisées dans l’élevage, les exploitations agricoles, en s’agrandissant, ont occupé tout l’espace, modifiant les paysages. La nouvelle voirie a de plus contribué à effacer les anciennes configurations.

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Au début des années 1960, sur une initiative venue de l’extérieur, un atelier industriel s’implante à Mouchamps. Il s’agit d’un atelier de confection d’une entreprise du Choletais (Jaunet-Newman). Puis un atelier secondaire de construction de bateaux en plastique de la firme Jeauneau des Herbiers s’implante à Mouchamps. En 1992, le site Jeauneau, puis, en 2002, le site de New Man, sont repris par l’entreprise Baudet-Composites, qui fabrique des produits de salle de bain en matériaux composites destinés au milieu hospitalier et à l’hôtellerie ainsi qu’aux bateaux de croisière. Deux autres entreprises, Seralu (constructions métalliques) et Sofa (sellerie pour la plaisance), s’implantent également. L’emploi, dans ces industries, représente 44% des emplois communaux. La population active se compose également d’artisans, de commerçants ainsi que du personnel des deux écoles primaires. À Mouchamps, d’une commune paysanne on est passé à une commune où ouvriers et employés des industries sont devenus majoritaires. Si l’agriculture communale s’est transformée à la suite du remembrement, une forte occupation agricole a été maintenue sur l’espace communal. Le secteur industriel se développant, de nouveaux habitants ont été accueillis. Les activités offertes à Mouchamps étant dès lors insuffisantes, des actifs doivent travailler à l’extérieur, notamment aux Herbiers, un phénomène qui s’accentuera à partir des années 1990.

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Dans une troisième partie, les auteurs analysent les pratiques sociales et les comportements de la population de Mouchamps. La commune de Mouchamps présente en effet la particularité d’abriter depuis le xvie siècle deux communautés religieuses, l’une, catholique et, l’autre, protestante, particularité qui, selon les auteurs, est fondamentale pour comprendre les caractéristiques de la société locale. Mouchamps devient protestante en 1561. L’entrée de l’église est alors murée. Le culte protestant est pratiqué dans la chapelle du château du bourg appartenant aux seigneurs du Parc Soubise jusqu’en 1621. Sur le cadastre de 1838, on répertorie quinze cimetières dans des propriétés protestantes. Deux cimetières, l’un, protestant, l’autre, catholique, existent toujours. Toutefois, l’appartenance à l’une ou l’autre de ces communautés, autrefois si prégnante, s’efface peu à peu avec la diminution de la pratique religieuse. La singularité de la vie politique à Mouchamps, fortement liée à celle de la vie religieuse, est en voie d’effacement et tend à s’aligner sur les pratiques nationales.

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Cet antagonisme religieux, qui structurait autrefois la vie communale, marquait également l’école et les diverses associations. Il y ainsi longtemps eu deux fanfares, deux associations sportives. Aujourd’hui, les associations, tournées vers les jeunes, tentent de pallier l’éclatement des parcours scolaires au-delà de l’école primaire et des regroupements sont organisés, la dimension communale ne suffisant plus à assurer l’encadrement des loisirs. Nombre de projets se font à présent au niveau de la communauté de communes. Il en va de même pour les différentes associations.

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Quant à la diversité des pratiques sociales, l’âge est de loin le facteur le plus discriminant, le centre du bourg étant, comme nous l’avons vu, majoritairement habité par des personnes âgées et ces habitants étant aussi les plus anciens, ce sont eux qui fréquentent avec le plus d’assiduité les commerces locaux. Quant aux actifs, leur mode de vie est plus prosaïquement réglé par leur lieu d’emploi, beaucoup d’entre eux ne travaillant pas à Mouchamps. La motorisation généralisée élargissant le cadre de vie, on note la banalisation des comportements liée à l’urbanisation des modes de vie. « La télévision rassemble les familles chaque soir, et le temps est passé où dans le bourg et les villages chacun disposait aux beaux jours des chaises devant la maison et s’entretenait avec les voisins en tricotant ou en commentant le journal régional, tandis que les cafés, plus nombreux qu’aujourd’hui, se remplissaient de joueurs de cartes » (p. 73-74).

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Dans une quatrième partie, les auteurs analysent l’identité mouchampaise renouvelée par le patrimoine. À la fin du xixe siècle, on trouvait un bocage à grandes mailles géométriques entrecoupé d’étangs, de bois, de forêts, utilisés pour la pêche, la chasse et l’exploitation du bois et, autour des borderies, un bocage dense et à petites mailles, constitué au fil des successions, avec des parcelles inégales. Après le remembrement, cette double structure agraire et foncière s’est trouvée bouleversée et le paysage bocager a quasiment disparu du plateau. En revanche, à la suite de l’ouverture des paysages bocagers, le patrimoine géomorphologique mouchampais s’est trouvé dégagé. Le remembrement n’a cependant pas touché les vallées et celles-ci ont conservé tout un patrimoine rural.

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De même, l’habitat rural et agricole a été, en dépit des modifications du paysage notées ci-dessus à la suite du remembrement agricole, en partie conservé et restauré. On a ainsi, d’un côté, les quelques grosses propriétés avec les anciens bâtiments des métairies et les hameaux de bordiers, de l’autre, le bourg de Mouchamps construit à l’emplacement d’un site défensif où fut édifié un château attesté à partir du xiie siècle, perché au-dessus de la vallée du Petit Lay. La commune accueille également la tombe de Georges Clémenceau, décédé à Paris et enterré le 25 novembre 1929 à côté de son père, près du logis du Colombier datant du xvie siècle où la famille Clémenceau s’est installée à la fin du xviie siècle. Il faut aussi mentionner le monument commémoratif élevé à la mémoire du commandant René Guilbaud (Mouchamps, 8 octobre 1890-océan Arctique, 1928), disparu dans l’océan Arctique au cours de la mission organisée pour porter secours au général Nobile, en difficulté au-dessus du Spitzberg dans son dirigeable l’Italia, monument réalisé et sculpté par les frères J. et J. Martel avec l’architecte P. Ferré.

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Aujourd’hui, la valorisation du patrimoine de Mouchamps résulte d’efforts nombreux et variés. Entre 1996 et 2001, l’aménagement du bourg de Mouchamps est soutenu par plusieurs acteurs, de la municipalité et la communauté de communes des Herbiers, au fonds départemental d’urbanisme rural (fdur) et au fonds européen de développement régional (feder). Le plan local d’urbanisme (plu), approuvé en 2005, est un outil de gestion qui intègre les trois objectifs régissant l’aménagement communal : préserver le patrimoine « naturel » en laissant une large place aux espaces naturels, définir et protéger un vaste espace agricole afin de maintenir une agriculture essentielle au développement économique de la commune, assurer un développement harmonieux de l’urbanisation. L’un des souhaits serait d’obtenir le label « Petite cité de caractère », un concept né en Bretagne en 1975, qui a ensuite été développé dans la région des Pays de la Loire. La commune de Mouchamps pourrait aussi s’associer à d’autres communes vendéennes pour former un pays touristique dont Mouchamps serait le cœur. L’avenir dira quels auront été les résultats de cette volonté politique et collective de renouveler l’identité de Mouchamps par le biais du patrimoine, en particulier du patrimoine paysager et bâti.

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Grâce à l’efficace collaboration entre de nombreuses personnes, l’abondance et la variété des informations brassées font de cet ouvrage une monographie particulièrement complète pour qui s’intéresse au territoire de la commune de Mouchamps mais, au-delà, pour qui s’intéresse plus particulièrement au bocage vendéen et à la notion même de territoire.

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Virgine Defente

Éliane Gubin, Choisir l’histoire des femmes, Bruxelles, Éditions de l’Université, 2007, 273 p., 25 €

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Ce recueil d’articles rédigés par Éliane Gubin, historienne belge, fondatrice de l’histoire des femmes dans son pays, est un ensemble de textes regroupés par ses élèves qui retracent d’abord, en introduction, le parcours de cette chercheuse accédant à l’éméritat, venue à l’histoire des femmes après s’être consacrée à l’histoire politique et sociale. Comme le souligne Michelle Perrot en préface, ces textes sont judicieusement regroupés par thèmes et non publiés par ordre chronologique de parution : ils se complètent donc les uns les autres et permettent une lecture cohérente et complémentaire.

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La première partie est ainsi consacrée aux rapports entretenus par les femmes avec la science, à travers l’exemple de Marie Curie (chapitre 2) mais aussi à ceux, plus spécifiques, entretenus avec l’Histoire. Les chapitres 3 et 4 sont l’occasion de constater qu’Éliane Gubin prend la défense de l’histoire du genre sans écarter les travers mis en lumière par certaines historiennes. Elle rappelle par ailleurs que la problématique du genre a profondément renouvelé les questionnements de la discipline et qu’elle n’est en rien contradictoire avec l’histoire des femmes.

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Dans un second temps, il est question des femmes dans l’espace public : ces textes s’interrogent sur l’accession tardive et progressive au droit de vote pour les femmes belges. L’auteure souligne d’abord qu’il ne faut pas seulement voir un simple décalage chronologique mais bien une différence de nature entre l’octroi du droit de vote aux hommes et aux femmes. Elle étudie aussi le féminisme belge, le contexte politique et social de ce jeune État au xixe et xxe siècle et met en lumière les spécificités nationales (notamment par rapport au voisin français) : priorité donnée par les féministes elles-mêmes à l’amélioration du statut juridique et social des femmes et à l’éducation de ces dernières, droit de vote réclamé puis refusé par le Parti Ouvrier Belge mais défendu par la droite conservatrice et chrétienne, attitude légaliste et modérée de la plupart des féministes elles-mêmes… Enfin, dans un dernier chapitre, Éliane Gubin insiste sur l’intérêt de croiser histoire des femmes et histoire de l’enseignement puisque celui-ci a été un des enjeux du mouvement féministe comme il l’est pour tout mouvement d’émancipation. Elle revient donc sur les cours d’enseignement créés en 1864 par Isabelle Gatti, sur la rencontre du féminisme avec les idées libérales, sur la rupture de cette alliance au moment où on refuse aux femmes, dans la mesure du possible, l’accès aux activités professionnelles (affaire Popelin, fin des années 1880).

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« Discours, modèles et repré­sentations » est le titre de la troisième partie. L’auteure y réfléchit sur les représentations des femmes seules, des femmes urbaines et rurales dans la société belge des xixe et xxe siècles. Elle en tire plusieurs conclusions : l’idéal féminin est la mère au foyer voire la maîtresse de maison (pour les catégories sociales les plus élevées), les femmes sont vues comme garantes de stabilité de l’ordre social tant dans les sociétés industrielles secouées par les émeutes de 1886, que dans le monde rural où un foyer accueillant et bien tenu doit éloigner les maris du cabaret. Dans les trois articles elle insiste sur le rôle de l’éducation des femmes en particulier sur l’importance des écoles ménagères. À propos des femmes rurales, Éliane Gubin revient sur la difficulté de délimiter leur activité économique, sur la difficulté de les dénombrer mais insiste sur leurs activités au sein de l’exploitation agricole, sur l’importance qu’on leur accorde au sein de la famille, sur le mouvement associatif des femmes rurales qui fait « sortir » les paysannes de leur cadre traditionnel et leur ouvre d’autres horizons. Enfin, l’auteure invite ses consœurs (et confrères) à travailler sur la compréhension du rôle des femmes dans l’évolution des campagnes.

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Dans une dernière partie, « Femmes et guerres » revient sur le rôle des femmes dans le premier conflit mondial et sur les spécificités belges quant à l’évolution des rapports de sexes durant la période : ainsi les Belges ont perdu leur place au travail dans la majeure partie du territoire qui est occupé et doivent retourner au foyer pour laisser la place aux hommes qui ont perdu leurs emplois. Mais la vie est si difficile que ces derniers effectuent un repli vers le foyer, surtout les chômeurs. Au sortir de la guerre les comportements collectifs montrent que l’on tend à limiter les naissances et que le retour au foyer des femmes n’est pas si simple, que certaines, par la résistance, ont investi des domaines jusque là réservés aux hommes (dernier chapitre)… Une autre catégorie sociale fait l’objet d’un article : les infirmières qui ont connu des sorts différents selon le moment, l’hôpital, le lieu d’exercice mais qui, toutes, sortent grandies du conflit. Cependant, ce métier reste celui du modèle de la soumission, du dévouement et ne semble en rien facteur d’émancipation féminine.

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Ce très riche recueil d’articles est donc une « mine d’or » pour tous ceux et celles qui s’intéressent à l’histoire du genre mais aussi à l’histoire de la Belgique, à l’histoire sociale et politique, à l’histoire rurale et urbaine, à la première guerre mondiale. Éliane Gubin donne la preuve que l’étude du genre apporte un autre regard sur une époque, un territoire, des sources…

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Stéphanie Bricon

Titres recensés

  1. Jean-Jacques Loisel et Jean Vassort (dir.), Histoire du Vendômois, Vendôme, Éd. du Cherche-Lune, 2007, 398 p., 50 €
  2. Olivier Passarius, Richard Donat et Aymat Catafau (dir.), Vilarnau, un village du Moyen Âge en Roussillon, Canet en Roussillon, Trabucaire, 2008, 516 p., 32 €
  3. Laurent Feller et Chris Wickham (dir.), Le Marché de la terre au Moyen Âge, Rome, École française de Rome, « collection de l’École française de Rome, n° 350 », 2005, 670 p., 77 €
  4. Erik Thoen et Leen Van Molle (dir.), Rural History in the North Sea Area. An Overview of Recent Research (Middle Ages-twentieth Century), Turnhout, Brepols, « Corn publication Series, n° 1 », 2006, 320 p.
  5. Yoshiki Morimoto, Études sur l’économie rurale du haut Moyen Âge. Historiographie, régime domanial, polyptyques carolingiens, préface de Pierre Toubert, Bruxelles, De Boeck, « Bibliothèque du Moyen Âge, 25 », 2008, 472 p., 55 €
  6. Anne-Marie Cocula et Michel Combet (dir.), Château et stratégies familiales. Actes des Rencontres d’Archéologie et d’Histoire en Périgord les 22, 23 et 24 septembre 2006, Bordeaux, Ausonius éditions, «Scripta varia, 13 » / Paris, De Boccard, 2007, 291 p., 30 €
  7. Florent Quellier, La Table des Français. Une histoire culturelle (xve-début du xixe siècle), Rennes, pur, 2007, 274 p., 20 €
  8. Laurence Fontaine, L’Économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, Paris, Gallimard, 2008, 437 p., 20 €
  9. Jean Martin et Yvon Pellerin (dir.), Du Lin à la toile. La proto-industrie textile en Bretagne, Rennes, pur, 2008, 335 p., 20 €
  10. Jean-François Chauvard, Isabelle Laboulais et Christine Lebeau (dir.), Les Fruits de la récolte. Études offertes à Jean-Michel Boehler, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2007, 492 p., 34 €
  11. Michael Kopsidis, Agrarentwicklung, historische Agrarrevolutionen und Entwicklungsökonomie, Grundzüge der modernen Wirtschaftsgeschichte, 6, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2006, 391 p.
  12. Jürgen Schlumbohm (éd.), Soziale Praxis des Kredits, 16.-20. Jahrhundert, Verlag Hahnsche Buchhandlung Hannover, Veröffentlichungen der Historischen Kommission für Niedersachsen und Bremen, 238, 2007, 200 p.
  13. Keith D. M. Snell, Parish and Belonging. Community, Identity and Welfare in England and Wales. 1700-1950, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, 541 p.
  14. Sylvie Mouysset, Papiers de famille. Introduction à l’étude des livres de raison (France, xve-xixe siècle), Rennes, pur, 2007, 347 p., 22 €
  15. Jean-Marc Moriceau, La Bête du Gévaudan (1764-1767), Paris, Larousse, 2008, 288 p., 18 €
  16. Jean-Pierre Jessenne (dir.), Vers un ordre bourgeois ? Révolution française et changement social, Rennes, pur, 2007, 418 p., 22 €
  17. Lotte Beyer, avec la collaboration de Bénédicte Boyrie-Fénié, Jean Tucoo-Chala, Le Paysan de la forêt dans les Landes de Gascogne. Habitation, travail, famille, Pau, Éditions Cairn, 2007, 150 p., 22 €
  18. Gabriel Désert, Les Paysans du Calvados (1815-1895), Caen, crhq, 2007, 864 p., 40 €
  19. Paul Havet, Nature, chasse, société, vol. 1, Les leçons de l’histoire, vol. 2, La chasse en quête de sens, Paris, L’Harmattan, 2007, 85 et 159 p., 11 et 14 €
  20. Philippe Colin (dir.), Figures du métayage. Étude comparée de contrats agraires (Mexique), Paris, ird Éditions, coll. « À travers champs », 2003, 355 p., 34,50 €
  21. Marc Dufumier (dir.), Agriculture in Southeast Asia : An Update, Moussons, Recherches en Sciences humains sur l’Asie du Sud-Est, n° spécial 9/10, Paris, Institut de Recherche sur le Sud-Est Asiatique, 2006
  22. Maxime Prével, L’Usine à la campagne. Une ethnographie du productivisme agricole, Paris, L’Harmattan, 2007, 299 p., 27 €
  23. Jean Renard, Nantes à la croisée des chemins, Rennes, pur, 2008, 223 p., 18 €
  24. Nicole Croix et Jean Renard, Mouchamps. Commune des bocages vendéens, Rennes, pur, 2008, 126 p., 20 €
  25. Éliane Gubin, Choisir l’histoire des femmes, Bruxelles, Éditions de l’Université, 2007, 273 p., 25 €

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 2/2008 (Vol. 30) , p. 135-201
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2008-2-page-135.htm.


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