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Histoire & Sociétés Rurales

2008/2 (Vol. 30)


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Morgane Vary, Intégration sociale des populations marginales sur le littoral breton au xviiie siècle, thèse de doctorat d’Histoire, soutenue le 7 décembre 2007 à l’Université de Bretagne-Sud

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Jury : Annie Antoine, professeur à l’Université de Rennes 2 Haute-Bretagne, Gilbert Buti, professeur à l’Université Aix-Marseille i (rapporteur), Gérard Le Bouëdec, professeur à l’Université de Bretagne-Sud (directeur de thèse), Jacques Péret, professeur à l’Université de Poitiers (rapporteur), Guy Saupin, professeur à l’Université de Nantes (président).

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La thèse de Morgane Vary s’insère dans l’historiographie maritime et littorale faisant suite aux travaux entrepris dans les années 1980 et qui ont permis aux gens de mer de sortir de l’ombre et d’acquérir une meilleure appréhension des sociétés littorales sédentaires d’Ancien Régime. Ce travail révèle une nouvelle strate des sociétés littorales, les marginaux, un monde des « bas-fonds », fait de trajectoires empreintes de déchéance qu’illustrent les archives judiciaires.

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Faisant remonter sa réflexion sur la marginalité à son travail de dea, en référence à Arlette Farge qui définissait le mendiant comme un marginal, Morgane Vary propose de démontrer, notamment par une appropriation et un renouvellement du concept de pluriactivité, que ces marginaux n’étaient pas exclus de ces communautés et que des liens de solidarité perduraient au-delà de l’exclusion apparente.

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Le contenu de la thèse révèle un travail qualitatif et quantitatif important, qui a nourri le cheminement de la recherche, l’ampleur du texte, de la bibliographie, des sources, de l’excellente construction cartographique ; tous ces éléments et la réflexion menée ont permis de construire une thèse faisant converger l’historiographie judiciaire, celle des sociétés littorales et les acquis de l’histoire sociale par l’étude de trajectoires individuelles. Ainsi, c’est grâce à une appropriation des derniers développements de la recherche, auxquels Morgane Vary a su participer par son intégration et son implication dans une équipe de recherche, que se construit son travail. Empruntant à la sociologie son appareil conceptuel permettant le décryptage des sociétés littorales, Morgane Vary a pu structurer sa recherche sur un corpus de près de 13 000 individus, révélant là une quête des sources menée à son terme par un choix qui a consisté à « tout dépouiller », pour pouvoir, au travers des périples judiciaires de ces « marginaux », nous livrer des parcours de vie. Cette thèse est donc le résultat d’un projet ambitieux, prenant en compte près des deux-tiers du littoral breton, et passant au crible l’ensemble des juridictions qui se superposent sur ce territoire, permettant de dépasser les seuls prévenus pour analyser les réactions des populations face à ceux-ci.

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La première partie de la thèse, « Le littoral, un espace original », constitue un remarquable guide des sources, faisant l’inventaire approfondi de son maillage institutionnel. Si les sociétés littorales appartiennent à la société globale, il n’en reste pas moins que les volets politique, économique et militaire ont induit une institutionnalisation de cet espace par la présence de juridictions extraordinaires se superposant aux juridictions ordinaires. Les archives criminelles sont ainsi nombreuses et la maréchaussée, les amirautés, les justices militaires, les traites, le bagne, le dépôt de mendicité de Rennes sont autant de sources permettant un réel traitement sériel de l’archive et du fait judiciaire. Au-delà des seules condamnations prononcées par ces différentes juridictions, ce sont ainsi les pratiques de l’ensemble de leurs agents qui prennent vie et leur intégration progressive par les populations littorales à l’exception notable des commis des traites. L’empilement institutionnel conduisant à des lenteurs dans les procédures et des conflits d’attributions, les populations des paroisses littorales intègrent bien souvent à leur profit ces nouvelles strates institutionnelles. L’ampleur du corpus permet de mettre en avant la dynamique d’attraction que produit le littoral sur des populations flottantes et mobiles qui se déplacent latéralement. Espace d’interface entre les métiers de la terre et de la mer, la campagne et la ville maritime, cette dernière offrant un panel élargi de métiers en rapport avec la mer dans les domaines de la construction navale et de la manutention. Ce territoire original s’organise autour de villes portuaires comme Nantes, Brest et Lorient, autour desquelles évolue cette population flottante.

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La deuxième partie, qui traite de la criminalité sur le littoral breton, montre que malgré sa banalité, la criminalité littorale présente quelques spécificités illustrées par les pillages de navires, la contrebande, les vols à bord des navires ou dans les magasins des ports. Ces pratiques illicites sont souvent revendiquées comme des activités à part entière, activités d’attente faute de mieux. C’est ainsi que ces individus, des Bretons avant tout, apparaissent dans toutes leurs dimensions par les récits qu’ils font de leurs métiers, de leur mobilité, le plus souvent latéralement au littoral. C’est un état des lieux de la mendicité et des exclus auquel procède Morgane Vary en présentant tous les profils de déchéance victimes de mauvaises conjonctures économiques, où apparaît également une économie souterraine que nourrit la contrebande dans un réseau complexe et ne faisant pas intervenir que le monde la marginalité. Au final, ce n’est pas tant une sur-criminalité qui se dégage mais bien plus une mobilité de ces populations que l’on retrouve par le biais du traitement sériel dans toutes les juridictions.

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Dans la troisième partie, intitulée « La marginalité : déstructuration du lien social ou intégration », Morgane Vary reconstitue, par l’apport de la micro-histoire, les parcours de vie de ces marginaux, à la fois en dehors des cadres mais aussi intégrés dans des sociétés littorales où les solidarités s’exercent et où l’ancrage de ces hommes et de ces femmes trouve une illustration inattendue dans l’importance qu’ils accordent à l’écrit au travers de « leurs papiers ». Prenant position, cette thèse énonce que la situation de marginal est temporaire et qu’il s’agit d’une marginalité intégrée où survivent liens familiaux, territoriaux et professionnels. De cette intégration résulte une nouvelle typologie de la pluriactivité, dissociant la pluriactivité comme mode de vie, dictée par la saisonnalité des activités agricoles et les opportunités offertes aux saisons creuses par les activités maritimes sur le modèle paysan-pêcheur ; de la bi-activité avec un métier principal et une activité annexe qui relève de la nécessité et enfin les activités illicites qui forment une pluriactivité de misère, constituant malgré tout un frein à la marginalité et à l’érosion du lien social.

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Pour conclure, et de l’avis de l’ensemble du jury, cette thèse d’une grande qualité s’inscrit parfaitement dans le développement du champ de recherche sur les sociétés littorales, intégrant ses derniers acquis, facilitée en cela par l’intégration dans une équipe de recherche. Ce travail de recherche permet d’approcher les acteurs du littoral par le bas et de compléter une historiographie « des moins-que-rien qui étaient des plus-que-rien », intégrés dans une société globale.

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Sylvain Coindet

François Vallat, Les Bœufs malades de la peste, thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université de Caen, le 3 octobre 2008

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Jury : Annie Antoine, professeur à l’Université de Rennes 2 (rapporteur) ; Jean-Jacques Bénet, professeur à l’École nationale vétérinaire d’Alfort (rapporteur) ; Jean-Marc Moriceau, professeur à l’Université de Caen (directeur de thèse) ; Claude Quétel, directeur de recherche honoraire au cnrs (président).

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François Vallat apporte un regard nouveau sur le passé récent de la santé animale, thème peu envisagé par les historiens si l’on se réfère à l’Histoire et la géographie de l’élevage français de Jean-Marc Moriceau (1999, réédition 2005). Vétérinaire praticien, François Vallat a choisi de consacrer une partie de ses loisirs au travail historien. Entre autres contributions, il a donné deux études dans la revue Histoire & Sociétés rurales (2001, n° 15 ; 2003, n° 20) d’abord sur les épizooties en France de 1750 à 1850, puis sur le mal de langue de 1763, tandis que, dans un domaine analogue, paraissait l’Histoire de la surveillance et du contrôle des maladies animales transmissibles de Jean Blancou (Paris, 2000). Les lacunes du sujet restant vastes, François Vallat s’est attaché à la peste bovine à travers ses épisodes de 1714, 1743, 1770, 1795, 1814 et 1870, pour analyser les différents traitements et les mesures engagées pour la combattre, ainsi que les attitudes adoptées par les acteurs de l’élevage et par les gouvernements successifs. Le souci d’approfondir l’étude de cette maladie s’explique par son caractère emblématique. Parmi les épizooties, elle a attiré la première l’attention des médecins ; plus que tout autre elle a contraint les autorités à prendre position, car les terribles pertes de bétail qu’elle entraînait n’ont jamais permis de composer avec elle comme avec d’autres contagions plus durablement installées ; elle a suscité maintes réactions populaires permettant de mettre en lumière les attitudes face aux mortalités du cheptel. Mais son caractère passager n’a pas laissé le temps aux pratiques magiques de s’y investir.

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Le travail de François Vallat se fonde sur des sources imprimées et manuscrites, conservées essentiellement à la bibliothèque de l’École vétérinaire d’Alfort et aux Archives nationales, ainsi que sur la lecture d’études historiennes ou vétérinaires, en particulier des travaux anglo-saxons. Le retour s’imposait également vers les grands textes publiés lors de la première apparition de la peste bovine en Europe occidentale de 1711 à 1715, ceux des italiens Bernardino Ramazzini et Giovanni-Maria Lancisi, et celui de l’anglais Thomas Bates, de la Société royale de Londres. Ces auteurs sont régulièrement cités dans les ouvrages postérieurs, et les précautions visant à empêcher l’extension du mal qu’ils préconisent sont la base de toutes les politiques sanitaires ultérieures. Là s’arrête pourtant leur modernité. Rien ne les distingue de leurs contemporains quant à leur conception de la transmission du mal par envahissement de l’organisme. François Vallat propose en annexe une traduction (partielle pour G. M. Lancisi).

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Le tableau clinique de la maladie observée autrefois ne correspond pas exactement à ce qui est admis actuellement. Ce fait, qui est susceptible d’inquiéter le chercheur contemporain non spécialiste des maladies animales, s’explique par les variations chronologiques des souches virales. D’autre part, le contenu des sources a contraint François Vallat à adopter une position que l’immunologie contemporaine considère comme irrecevable, celle des porteurs sains contagieux. Actuellement, une fois guéris de la peste bovine, les animaux ne sont plus considérés comme contagieux. Il a pourtant fallu admettre le statut de porteurs sains de la maladie des bœufs hongrois dont chaque arrivée en Europe occidentale fut suivie d’une épizootie. Ces animaux donnaient l’apparence de la santé tout en répandant la contagion. De très nombreux témoignages semblent donc contredire les certitudes scientifiques actuelles, certains animaux ayant pu héberger longtemps le germe sans en souffrir.

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Il fallait aussi chercher si la peste bovine avait eu des conséquences zootechniques. La cartographie des régions françaises atteintes, toutes époques confondues, indiquait qu’une bande de territoire allant de la Bretagne et de la Normandie au Roussillon était restée pratiquement épargnée. Comme les zootechniciens du xixe siècle localisaient dans cette zone les meilleures races bovines, on peut supposer que la préservation des sujets d’exception avait maintenu dans ce sanctuaire la qualité du cheptel. A contrario, la peste bovine aurait donc joué, dans ses territoires de prédilection, un rôle négatif sur les qualités des bovins.

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Face au caractère indiscutablement transmissible de la maladie, deux attitudes se dessinent, qui devraient refléter les a priori médicaux autant que les attitudes des États. La faculté qu’avait la maladie de renaître ici ou là, selon les conditions atmosphériques, pouvait servir de prétexte aux responsables politiques pour éviter l’abattage des malades et des contaminés, seule mesure pourtant efficace. Dans ce cas, sans avoir à indemniser les propriétaires, on se bornait aux séquestrations et l’interdiction de déplacer le bétail, mesures aussi peu coercitives qu’inopérantes. On pourrait donc supposer que, sur le continent, les pays réputés de « pouvoir absolu » aient volontiers eu recours à la manière forte, alors qu’en Angleterre, patrie des libertés individuelles, on aurait opté pour un certain laisser-faire. En 1714 pourtant, c’est l’inverse qui se produit : le royaume de France, en raison de sa faiblesse financière et administrative, est alors contraint à l’attentisme, tandis que l’Angleterre met en pratique les abattages préconisés par Thomas Bates. En revanche, les années 1865-1870 justifient les idées reçues. L’épizootie britannique montre l’échec des pouvoirs locaux à résoudre la crise, tandis que le Second Empire et la Troisième République naissante bénéficient d’une centralisation administrative efficace.

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De fait, toute intervention nécessite plusieurs maillons dont aucun ne doit faillir : des experts capables de détecter la maladie et dont l’indépendance doit permettre d’exposer sans crainte les mesures à prendre ; des politiques disposant de moyens financiers suffisants et d’une administration obéissante et écoutée ; enfin des éleveurs assez éclairés pour préférer l’intérêt général à leur égoïsme. En l’occurrence un certain interventionnisme assorti de conscience citoyenne reste préférable à une décentralisation qui conviendrait mieux sans doute aux maladies chroniques et aux nuisances environnementales.

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Au terme de cet exposé, Jean-Marc Moriceau revient d’abord sur le parcours atypique de François Vallat, le remercie d’avoir poursuivi ce travail en dépit de son activité professionnelle, et en proposant régulièrement des articles (hsr, Société d’histoire de la médecine et des sciences vétérinaires) et des contributions aux colloques (à Flaran en 2005, à Saint-Christophe-en-Brionnais en 2006), dans une approche pluridisciplinaire très intéressante. Il souligne aussi la qualité de la publication – la thèse est déjà un livre – et le souci de sortir du jargon médical, de définir les termes, le tout avec une orthographe et une syntaxe très correctes. Sur le fonds même, Jean-Marc Moriceau observe plusieurs apports, d’abord dans la tentative de dépasser les frontières françaises (question des bœufs hongrois) et d’observer les influences interrégionales (immunité de la Normandie, du Limousin, rôle des circuits commerciaux) pour comprendre le phénomène des épidémies de peste ; il relève ensuite l’intérêt qu’il y a à donner aux historiens la relecture spécialiste d’un sujet délicat, en y ajoutant trois traductions en annexe.

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Selon son directeur de thèse, François Vallat apporte à nouveau des éclairages majeurs sur ces crises, en confirmant l’analyse des imprimés conservés à l’École vétérinaire d’Alfort et de certaines sources manuscrites centrales, comme la série g7 du Contrôle général des Finances. Jean-Marc Moriceau relève deux enjeux, au sujet de la contagion, avec une nouvelle approche très riche concernant la police sanitaire, l’intervention de l’État, qui met l’accent sur l’aspect financier responsable du retard à lutter efficacement contre les épizooties. Il souligne un dernier apport relatif au fonctionnement passé de l’élevage, dans les relations ce celui-ci avec l’administration, plus favorable aux initiatives après la Révolution, et dans la révélation d’une cohérence des pratiques agricoles anciennes comme en 1774, lorsque remplacer par des chevaux les bœufs décimés pour travailler les champs échoue devant les résistances paysannes.

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Jean-Marc Moriceau pose enfin la question de l’origine de la peste bovine, en demandant pourquoi elle ne serait pas apparue avant 1714, malgré les déplacements de troupes et l’existence ancienne d’un commerce de bestiaux européen. Il s’interroge également sur l’immunité du Limousin, de l’Auvergne, qui connaissent d’autres maladies animales.

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Compte tenu de l’importance des maladies animales dans l’actualité, Annie Antoine souligne les enjeux contemporains de cette thèse de doctorat qui fait le point sur les possibilités de contagion à l’homme et sur les politiques de lutte contre les maladies animales. À la suite de Jean-Marc Moriceau, elle souligne l’importance du travail effectué sur les sources imprimées et manuscrites. Le discours d’un spécialiste des maladies animales a un intérêt à la fois méthodique et informatif pour les historiens : il donne un caractère rationnel aux descriptions anciennes, leur rendant du sens au lieu de les prendre pour de simples fables ; l’apport informatif se reflète dans les remarques sur le mode de transmission des maladies, sur leur origine, sur la chronologie des épidémies, sur les mesures concrètes prises par les gouvernements, mais aussi dans le fait de montrer que les scientifiques n’ont pas forcément liberté d’expression, quand ils sont nommés à leur poste par l’État.

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Les remarques d’Annie Antoine concernent davantage la future publication de la thèse que le travail présenté pour la soutenance qu’elle juge d’excellente qualité et du plus grand intérêt. Elle suggère quelques ajouts, signalant quelques argumentations qui demanderaient à être plus explicites pour satisfaire la curiosité des non-spécialistes. Pourquoi les descriptions anciennes de la maladie diffèrent-elles des descriptions actuelles ? François Vallat répond qu’il y a diverses façons de décrire les symptômes selon la formation des observateurs. Ce sont d’abord les médecins qui se sont exprimés, puis les vétérinaires qui, apparus au milieu des années 1760, ne prirent de véritable importance qu’après la création en 1813 des vétérinaires départementaux. Mais il souligne aussi que les virus varient, ce que les vétérinaires savent aujourd’hui d’après les analyses génomiques, alors qu’on ne dispose d’aucune information de cet ordre sur les pestes des xviiie et xixe siècles. On observerait certainement des différences avec les souches actuellement étudiées en Afrique de l’Est, dont les signes cliniques différent sensiblement. Il insiste également sur l’inexpérience de certains médecins de l’Ancien Régime quant aux autopsies d’animaux.

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Interrogé sur la question de la possibilité d’erreurs diagnostiques anciennes, François Vallat souligne que cette question se pose réellement, essentiellement pour la crise de 1714, alors que sévissait simultanément le mal de langue. En outre, l’affaiblissement immunitaire qui accompagne la peste bovine favorise les germes opportunistes capables d’obscurcir le tableau clinique. Sur les soins apportés aux bestiaux malades, la question des remèdes et de leur caractère fantaisiste, il répond qu’il est inutile de prendre en compte les traitements, hormis pour ce qu’ils apportent d’informations sur l’histoire des idées médicales ; que rien ne peut traiter la peste bovine, si ce n’est une réhydratation massive et quelques soins symptomatiques. Dans la thérapeutique ancienne, le seul élément qui ne soit pas néfaste est l’eau blanche (eau, farine et sel), alors que la saignée, les sétons et la cautérisation ne peuvent qu’aggraver le pronostic. Mais au xviiie et au xixe siècle, tous les spécialistes, dans la lignée de Ramazzini, cherchent l’élimination de ce qui est néfaste à l’organisme par toutes les voies possibles, conformément aux préceptes hippocratiques.

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Au sujet du rôle des flux commerciaux dans l’expansion de la peste, et de l’immunité de certaines régions, François Vallat précise que seule l’inversion du sens des échanges de bétail limitait l’épizootie, et que la marche des bestiaux du Centre puis de l’Ouest vers Paris allait dans le sens contraire à la contagion venant toujours de l’Est ou du Nord. Il met aussi en exergue la lenteur des communications à l’époque moderne, en opposition avec la rapidité des transports de bétail de la période contemporaine.

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Enfin, Annie Antoine se demande comment François Vallat peut faire commencer le phénomène de la peste bovine en 1710 avec autant de sûreté, ce à quoi il répond faire confiance aux autorités en matière de chronologie des épizooties que sont Jean-Jacques Paulet (1775) et Charles Frédéric Heusinger (1853) ; ils n’auraient pas manqué, dit-il, de relever des témoignages de mortalités de plusieurs milliers de bovins s’ils y en avait eu au xviie siècle.

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L’intervenant suivant, Jean-Jacques Bénet, spécialiste d’épidémiologie vété­rinaire, remercie François Vallat pour son travail passionnant, contenant quantité d’informations précieuses qui donnent des éclairages sur la médecine vétérinaire actuelle, notant l’intérêt de l’approche historique lorsqu’elle met en cause les certitudes contemporaines, insistant sur le fait que certains concepts des premiers auteurs n’ont été que très progressivement assimilés par leurs successeurs. Il regrette pourtant que la thèse n’envisage pas le diagnostic différentiel. Un tableau des symptômes serait le bienvenu pour appuyer l’argumentation de l’auteur, et pour montrer qu’il s’agit bien de peste bovine, ce dont il ne doute pas. Il souhaite d’autre part que François Vallat, en vue d’une publication, renforce son propos par une synthèse plus développée, qu’il se donne le temps de reprendre les éléments, de les assembler, et qu’il explicite enfin l’idée que l’autorité et l’élite scientifique imposent leur savoir au détriment des empiriques.

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Jean-Jacques Bénet pose également plusieurs questions. Il revient sur la comparaison entre la France et la Grande-Bretagne face à la crise épizootique de 1714, quand l’anglais Thomas Bates met en évidence les concepts qui permettent d’élaborer la notion de contagion, sans écho sur le continent. François Vallat souligne la nouveauté de la démarche de Bates, dégagé de toutes références aux auteurs anciens, si contreproductives chez les médecins de l’époque.

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Claude Quétel, historien de la médecine, commence par féliciter Jean-Marc Moriceau d’avoir de nouveau élargi le champ de l’interdisciplinarité en encadrant cette étude doctorale, et le félicite de la diversité peu coutumière du jury de soutenance. Certes, il faudrait selon lui étoffer l’introduction et la conclusion, multiplier les notes d’érudition, développer certaines explications, traduire certaines expressions trop spécialisées, mais essentiellement dans le cadre d’une publication, sans remettre en question la qualité du travail et les apports mis en avant par les autres membres du jury. Il regrette de ne pas trouver d’informations sur les races, ce à quoi François Vallat répond que les descriptions sont décevantes chez les auteurs du xviiie siècle.

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Au sujet de la médecine et de l’empirisme, Claude Quétel demande pourquoi les médecins n’interviennent pas sur les bêtes. François Vallat répond que l’on compte un médecin des épidémies par généralité dans la seconde moitié du xviiie siècle, et qu’il n’intervient qu’en cas de plainte de la population, après le maréchal-ferrant. Il renvoie à l’ouvrage de Ronald Hubscher, autorité en matière d’histoire de la profession vétérinaire. Sur la question des pèlerinages posée par Claude Quétel, François Vallat précise qu’on fait appel en cas de peste bovine à quelques saints locaux intercesseurs ordinaires pour la santé humaine, comme saint Roch, mais qu’aucun n’est exclusivement voué à la peste bovine.

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Après son exposé et l’intervention des membres du jury, ces derniers se sont retirés pour délibérer et ils ont attribué à François Vallat le grade de docteur en Histoire avec la mention très honorable et les félicitations du jury.

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Florian Reynaud

Catherine Darrot, Les Paysans polonais à l’épreuve de la Politique Agricole Commune européenne. Une analyse multi-disciplinaire d’un référentiel pour un dialogue de normes, thèse de doctorat en Économie de l’Agriculture et des Productions, soutenue à l’Agrocampus Ouest (site de Rennes), le 4 septembre 2008

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Jury : Gilles Bazin, professeur à l’AgroParisTech (co-directeur de la thèse), Jean-Paul Billaud, directeur de recherche au ladyss-cnrs (rapporteur), Jean-Paul Deléage, professeur honoraire, Maria Halamska, professeure à l’Institut Rozwoju i Rolnictwa de Varsovie, Christian Mouchet, professeur à l’Agrocampus Ouest (directeur de la thèse), Pierre Muller, directeur de recherche au cevipof-cnrs (président du jury), et Gerard Vershoor, Maître de conférences à l’université de Wageningen (rapporteur).

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Au cours de sa présentation, Catherine Darrot est revenue sur les étapes successives de la construction de son travail. La question de départ portait sur la situation des exploitations familiales petites et moyennes en Pologne au moment de l’entrée du pays dans l’Union européenne et dans la Politique Agricole Commune (pac). Les hypothèses portaient sur l’existence d’une catégorie d’exploitations familiales n’étant ni en phase de repli et de déprise, ni en phase d’évolution vers un modèle intensifié-spécialisé à l’occidentale (contrairement à une vision dualiste du secteur fréquemment proposée). La catégorie d’exploitation recherchée a été nettement mise en évidence grâce à une première étape consistant en la réalisation de monographies détaillées de quarante exploitations réparties dans quatre communes de quatre régions polonaises distinctes. Catherine Darrot a exposé en sept points l’idéal-type qui peut les décrire, articulant des caractéristiques agronomiques, sociologiques et économiques (foncier, partition stable de l’espace, complémentarité élevage-culture, principe d’autonomie maximisé, répartition intrafamiliale fixe des tâches agricoles, transmission intrafamiliale des savoir-faire, pluralité des sources de revenu monétaires et non-monétaires). La candidate a proposé une typologie des trajectoires récentes d’exploitations à partir de ce modèle fédérateur : deux catégories d’exploitations sortent du modèle (par déprise ou par modernisation) et trois catégories constituent des formes de déclinaison du modèle, qualifié de modèle hybride car il articule des composantes de type paysan et moderne de manière originale.

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Puis la candidate a exposé la seconde phase de sa recherche : en faisant appel à la notion de référentiel de politique publique défendu en France par Pierre Muller et, en ayant recours à des indicateurs adaptés de la méthode idea (Indicateurs de Durabilité des Exploitations Agricoles) proposés comme « langage de négociation » entre référentiels, elle a confronté ce modèle aux deux référentiels présents dans le corpus de textes européens mobilisés (qui établissent les nouveaux projets de développement ruraux liés à la pac) : référentiel du « marché » et de la « multifonctionnalité/durabilité ». La candidate a souligné que, si la confrontation entre ce modèle « hybride paysan » et le modèle du marché peut être qualifié de frontal, les exploitations familiales étudiées présentent en revanche de larges espaces de recouvrement avec la version occidentale de la notion d’exploitation multifonctionnelle. Toutefois, si ce rapprochement est possible dans le registre des faits techniques et socio-économiques à l’échelle des exploitations, il ne donne pas lieu pour le moment à l’émergence de mouvements politiques et sociaux polonais identifiant cette convergence comme une voie d’avenir pour l’agriculture familiale et traditionnelle du pays : en cela, et malgré sa forte représentation démographique, ce modèle polonais n’est pas (pour le moment) assimilable à un référentiel de politique publique.

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Catherine Darrot a achevé sa présentation en exposant certaines pistes de recherche ouvertes par son travail (convergence entre ces analyses et une approche statistique des catégories proposées) et sur l’occasion offerte par ces observations d’actualiser les modèles d’analyse de la paysannerie initiés par la sociologie rurale française au cours des années 1960-70. L’intérêt de l’actualisation du modèle des sociétés paysannes de Mendras proposé par la candidate a été souligné par plusieurs membres du jury (Jean-Paul Billaud, Gerard Verschoor).

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À la suite de cette présentation, outre les commentaires sur la forme du texte, dont la longueur a été soulignée mais relativisée par la clarté, la lisibilité et le nombre de références (Christine Mouchet, Jean-Paul Billaud, Gerard Verschoor), les échanges avec les membres du jury ont porté sur sept groupes de remarques.

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Les questions concernant la méthodologie ont introduit la plupart des commentaires des membres du jury. Ce sont à la fois les recours aux idéaux-types wébériens dans l’élaboration d’une typologie des exploitations familiales et le traitement des référentiels paysans et européens qui ont été débattus. Mais aucune critique n’a remis en question les argumentaires de Catherine Darrot, et seul Jean-Paul Billaud s’est permis d’insister sur la limitation de l’enquête à une approche synchronique. Les réponses de Catherine Darrot étant contenues dans sa présentation, marquée par l’influence de la sociologie wébérienne, le jury ne l’a pas invité à répondre sur ce point.

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C’est bien davantage sur la définition même de la paysannerie et sur son avenir qu’a conduit cet ensemble de réflexion méthodologique. Ainsi Maria Halamska a rappelé que ses propres travaux n’avaient pas mesuré l’ampleur démographique de la représentation des paysans polonais et le dynamisme de leur modèle, et que Catherine Darrot avait su chercher là où elle-même ne l’avait pas fait : non seulement parmi les plus petites exploitations, mais aussi parmi des exploitations plus grandes et en apparence plus tournées vers le marché et vers des pratiques qualifiées de « modernisées ». En ajoutant à sa définition de la paysannerie des caractéristiques agro-techniques aux caractéristiques socio-économiques habituellement proposées par les sociologues et les économistes, Catherine Darrot fait un apport véritablement heuristique pour la notion de paysan. À ce titre Christine Mouchet a rappelé que, alors que certains auteurs dont Louis Malassis décrivaient l’évolution agricole occidentale au cours des Trente Glorieuses comme un mouvement vidant la catégorie du milieu (constituée des exploitations n’évoluant ni vers le repli et la déprise, ni vers la modernisation), Catherine Darrot a brillamment mesuré et analysé le dynamisme et la capacité de résistance de cette troisième catégorie, qui ré-intéresse aujourd’hui les analystes de l’agriculture contemporaine.

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La question du devenir de ces exploitations a également beaucoup occupé l’assemblée. Leur pérennité économique d’abord face à la volatilité des prix et de la montée du chômage (Gerard Vershood, Gilles Bazin), mais aussi face à leur identité même (Pierre Muller), qui plus est dans le processus de modernisation (Jean-Paul Billaud), et dans celui plus brûlant encore d’européanisation (Jean-Paul Deléage). Pour alimenter ces réflexions prospectives, Catherine Darrot a souligné un de ses résultats phares : le cheminement inédit de cette paysannerie qui dessine une troisième voie, encore faiblement politisée, mais dont elle a montré les performances et la viabilité sociale et économique, fondée sur une pluralité déterminée des sources de revenus monétaires et non monétaires.

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À ces questions ont fait écho celles concernant les transformations que la pac pourrait subir pour incorporer cette troisième voie. Ainsi Gilles Bazin a-t-il clairement demandé comment on pouvait envisager une réorganisation de la pac qui ferait plus de place à cette économie familiale multiforme justement prise en compte par Catherine Darrot. Il a également fait mention des opportunités qui pourraient se présenter aux fils de ces paysans, comme Jean-Paul Billaud avant lui lorsqu’il interrogeait la fragilité des exploitations et l’incertitude de leur reprise. Catherine Darrot a insisté sur les paradoxes des référentiels européens qui poussaient à de telles reprises tout en prônant un système fermé à de telles exploitations et a indiqué que les reprises d’exploitations sont aujourd’hui plus rares, mais consolident l’une des trois catégories « de résistance » de sa typologie : celle des exploitations paysannes (dans leurs principes de fonctionnement agro-socio-économiques), modernisées (d’après leur recours à l’innovation) et européennes (d’après leur connaissance des rouages des nouvelles normes et opportunités offertes par la pac).

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La position véritablement politique de la thèse de Catherine Darrot a également été débattue, que ce soit dans la continuité des réflexions sur la pac ou sur les aspects plus idéologiques voire utopistes que soulève cette mise en avant d’une paysannerie. Jean-Paul Deléage a souligné qu’il avait proposé le sujet de la paysannerie polonaise à Catherine Darrot, voyant dans ce cas un exemple certain des transformations européennes à venir, notamment en ce qui concerne l’établissement de nouvelles normes et leurs négociations. Jean-Paul Billaud a rappelé également que ce travail mettait à l’épreuve théorique l’utopie d’une agriculture paysanne familiale capable de rentrer dans la modernité, mais demeurait soucieux de savoir à quel point les conclusions de la thèse pouvaient être prospectives. Maria Halamska elle aussi souhaitait interroger Catherine Darrot sur la légitimité de sa typologie des paysans afin de connaître les limites des idéaux-types mis en avant. Cependant à aucun moment les membres du jury n’ont mis en doute l’objectivisation de la situation par l’impétrante, et toutes ces remarques ont finalement servi l’appareil démonstratif de Catherine. Darrot et sa mise à distance, réflexive, de ses propres opinions politiques et personnelles (Pierre Muller).

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C’est enfin la thématique de l’interdisciplinarité qui a ponctué les allocutions. L’ensemble du jury a fortement mis en avant la capacité de Catherine Darrot à prendre des risques dans la démonstration puis à contrebalancer ces risques par une approche interdisciplinaire courageuse et solide (Pierre Muller, Jean-Paul Deléage). En somme, la formation en agro-économie de Catherine Darrot, associée à sa spécialisation en sociologie, notamment sous l’aile du ladyss-cnrs où elle est chercheure associée, a permis de renouveler une approche ruraliste. Le choix de compléter le modèle de Mendras, certes déjà ancien (Jean-Paul Billaud), a sans doute permis de plaider en faveur de l’émergence d’une sociologie rurale orientée vers les questions vivrières, comme le conclut l’impétrante dans sa thèse et le mentionne Jean-Paul Deléage dans ses commentaires. Catherine Mouchet tire également un bilan positif de ces associations institutionnelles et souligne que Catherine Darrot à montré que l’usage de la méthode idea, dont il est l’un des fondateurs, s’accommode tout à fait de ces postures interdisciplinaires qu’elle engendre ou dont elle bénéficie.

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La prise de parole finale par le président du jury, Pierre Muller, a permis d’insister sur le recours à la notion de référentiel de politique publique et d’engager un débat plus général sur ce thème. Puis, après délibération et vote, Catherine Darrot s’est vue décerner le grade de docteure de l’Agrocampus Rennes, mention Économie de l’agriculture et des productions, accompagné de la mention très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité et vive incitation à publication.

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La docteure Catherine Darrot a remercié le jury et les institutions partenaires de la thèse et invité l’ensemble de l’auditoire à célébrer cette nouvelle autour d’un buffet justement préparé par des paysans et artisans locaux.

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Jean-François Leclanche et Philippe Boudes

Nagwa Abou el Maaty, La Scolarisation de l’apprentissage agricole en France : les fermes-écoles au service de l’agriculture et de son enseignement (xixe siècle-début du xxe siècle), thèse de doctorat d’histoire économique contemporaine, soutenue à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris iv), le 4 juin 2007

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Jury : Dominique Barjot, professeur d’histoire économique contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne (directeur de thèse), Nadine Vivier, professeur d’histoire contemporaine à l’Université du Maine (rapporteur), Gérard Béaur, directeur de recherches au cnrs et directeur d’études à l’ehess (rapporteur), Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen et Jean-Noël Luc, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris-Sorbonne (président).

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Malgré leur importance comme foyers de progrès agricole et de formation professionnelle, les fermes-écoles n’ont pas suscité une étude approfondie. Un tel sujet trouve tout son intérêt pour Nagwa Abou el Maaty, ingénieur agronome en développement rural. Elle étudie les fermes-écoles comme une voie spécifique de diffusion du savoir et du savoir-faire professionnel agricole tout au long du xixe siècle et au xxe siècle, jusqu’en 1928 en Métropole et 1942 en Outre-Mer (en Afrique du Nord et en Syrie). Elle présente comme suit le sujet et les principaux résultats de ses recherches.

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Les fermes-écoles furent créées dès 1830 par des initiatives privées afin de hâter le progrès agricole et de former des aides ruraux qualifiés. Ces établissements représentèrent l’enseignement élémentaire de l’agriculture à partir de 1848 (loi du 3 octobre). Dès lors, les fermes-écoles constituaient une association entre des agriculteurs « éclairés » et l’État. Ce dernier avait en charge les frais de l’enseignement tandis que les agriculteurs géraient les exploitations à leurs risques et périls. Ainsi, la ferme-école jouait un double rôle. D’une part, l’exploitation offrait à la localité un modèle d’agriculture performante et fructueuse ; d’autre part, elle initiait les jeunes travailleurs aux nouveaux procédés du système de polyculture-élevage. Les élèves-apprentis recevaient une formation professionnelle gratuite essentiellement pratique en exécutant les travaux agricoles de la ferme. La rémunération de leur travail leur était restituée sous forme d’une prime. Ces rôles formatifs et productifs témoignaient des nouveaux phénomènes de l’agriculture du xixe siècle. On peut ainsi comprendre l’intérêt que représente l’histoire de l’institution des fermes-écoles.

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En tant qu’établissements d’enseignement, elles développèrent l’exploitation école dont elles portent le nom. La conception de l’école ferme domina tous les niveaux de l’enseignement agricole jusqu’au début du xxe siècle. Du point de vue agricole, c’est au sein des fermes-écoles que progressa la nouvelle agriculture intensive du xixe siècle. Elles étaient par ailleurs gérées par une nouvelle génération d’exploitants éclairés qui représentaient « un fait historique de l’agriculture du xixe siècle » (Jules Rieffel, 1840). Ces agronomes et agriculteurs pratiquaient « l’agriculture raisonnée » préconisée par Mathieu de Dombasle et se souciaient de transmettre ses pratiques aux jeunes paysans. Ils géraient par ailleurs leurs fermes-écoles en entrepreneurs, sous l’influence de sa pensée agronomique.

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Parmi les principaux aspects des actions des fermes-écoles, on peut notamment retenir les liens qu’elles établirent entre agriculture, économie et formation professionnelle. Les performances économiques de l’exploitation et la qualité de l’instruction pratique des élèves-apprentis en tant que main-d’œuvre constituaient en effet des facteurs de réussite de l’activité agricole. Concernant celle-ci, les fermes-écoles montrèrent leur capacité à s’adapter au nouveau système de culture en comparaison avec les premiers instituts agricoles (Roville Grignon, la Saulsaie). L’augmentation du rendement de cultures et la maîtrise de la reproduction en élevage dans les exploitations étudiées révélèrent en effet le progrès agricole réalisé entre les années 1820 et le milieu du siècle. L’étude des établissements met par ailleurs en évidence le rapprochement entre agronomie et pratique. Partant du principe que « la théorie est l’explication raisonnée » des faits, les directeurs de nombreuses fermes-écoles pratiquaient l’activité expérimentale au sein de leurs domaines. Des innovations de produits et de procédés offraient ainsi des solutions aux problèmes de l’agriculture locale. L’activité agricole proprement dite ne posait pas de difficultés en général. Les obstacles rencontrés par certains établissements relevaient plutôt de l’activité formative.

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La méfiance de la population rurale vis-à-vis de l’institution à ses débuts ou l’insuffisance de l’instruction primaire des apprentis affectaient en effet le fonctionnement de l’enseignement. Les fermes-écoles de la Basse-Bretagne ont ainsi montré l’importance du contexte socioculturel. Cependant, malgré une politique d’enseignement défavorable à leur développement, les fermes-écoles purent jouer leur rôle au sein du système d’enseignement agricole. Elles firent face, à la fin du siècle, à la concurrence d’autres structures d’enseignement comme notamment les écoles pratiques. Ainsi, tout en conservant leur vocation pratique, elles parvinrent à élever le niveau de leur enseignement théorique. Mais la suppression des établissements et l’insuffisance d’encouragement financier des apprentis limitaient sans doute la portée de cette institution. Néanmoins, ces fermes-écoles constituaient la seule structure de formation pour la petite paysannerie, pendant près d’un siècle.

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Le professeur Dominique Barjot, directeur de la thèse, estime que le travail de Nagwa Abou el Maaty représente un apport notable à l’histoire des campagnes françaises, tant par l’importance du sujet que par la qualité du travail réalisé. Il souligne qu’elle pose la question fondamentale du progrès technique et économique dans l’agriculture à travers les fermes-écoles, étudiées dans leur globalité et leur diversité. Elle montre leurs apports et leurs limites en mettant en avant le rôle des initiatives privées dans la modernisation de l’agriculture française, rôle reconnu jusqu’alors dans d’autres secteurs de l’économie (industrie). Ainsi, les directeurs exploitants, agronomes et grands propriétaires, apparaissent à l’image de Mathieu de Dombasle, avides d’innovations productives qui permettent d’augmenter le rendement du sol : labours profonds, adaptation du calendrier des travaux agricoles aux conditions atmosphériques, sélection des espèces. Avides également d’améliorations gestionnaires et commerciales : développement de la comptabilité, calcul des prix de revient. Issus de l’ancienne aristocratie et de la bourgeoisie marchande du siècle précédent, ils exercent en majorité des fonctions politiques. Leur activité à la tête des fermes-écoles renforce leur position sociale sur le plan local, par rapport à la paysannerie qu’ils ont dessein de former aux bonnes pratiques agricoles.

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Dominique Barjot insiste en particulier sur trois qualités de la thèse : la clarté de la problématique, l’ampleur et la richesse des sources ainsi que la pertinence de la méthodologie qui combine les approches technique, économique, politique et sociale, sans négliger la pensée agronomique. Nagwa Abou el Maaty s’interroge sur la dualité de l’institution. Ainsi, face au développement des initiatives privées dont l’évolution remonte à la seconde moitié du xviiie siècle, la Seconde République crée la ferme-école, à la fois école publique et entreprise agricole privée. L’auteur met en évidence ce double rôle, pédagogique et productif, exercé sous une triple tutelle, administrative, financière et technique de l’État. Il s’ensuit l’existence d’une tension entre contraintes de production et nécessités de l’instruction. Ces deux activités sont analysées à partir d’une grande variété de sources documentaires. L’auteur a consulté un grand nombre d’archives : les Archives nationales, celles d’Outre-Mer, les Archives diplomatiques de Nantes, archives départementales et municipales, notamment les cinq départements de Bretagne, Ain, Meurthe-et-Moselle, Charente-Maritime, Maine-et-Loire, Sarthe et Vienne. De nombreuses sources imprimées ont également été exploitées : textes officiels, rapports sur l’enseignement agricole et les fermes-écoles, comptes rendus sur les travaux agricoles des domaines, bulletins et annuaires du ministère de l’agriculture, revues et journaux.

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Il approuve en outre le plan thématique de la thèse en trois parties complémentaires : une vision d’ensemble concernant les origines, l’organisation, le fonctionnement et les actions des fermes-écoles, la spécificité des fermes-écoles de Bretagne et enfin le rôle des fondateurs et directeurs des fermes-écoles dans la promotion du progrès agricole. Dominique Barjot rappelle également la bonne présentation de l’ouvrage : une illustration de qualité, des annexes très utiles – dont notamment une chronologie de l’ensemble des fermes-écoles – ainsi que deux index des noms de personnes et des noms de lieux. Il souligne enfin l’importance des conclusions et des perspectives de recherches qui résultent de ce travail. Le bilan présenté de ces fermes-écoles apparaît plus contrasté que l’échec trop habituellement décrit ; elles ont certainement été un vecteur de modernité, illustrant pour leurs élèves et les cultivateurs locaux, le fait qu’une exploitation rationnelle était source de gains financiers et que la science pouvait être bénéfique (cas de la lutte conte le phylloxéra). La raison de leur disparition est davantage politique et sociale, l’encadrement de la petite paysannerie par des grands propriétaires n’étant pas un modèle privilégié par la Troisième République. Celle-ci lui préfère l’institution jugée plus démocratique des écoles pratiques pour la paysannerie moyenne. Parmi les perspectives de recherches, Dominique Barjot remarque en particulier l’opportunité d’une démarche comparative entre la portée agricole des fermes-écoles et celle d’autres grandes exploitations performantes.

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Le professeur Nadine Vivier (rapporteur) souligne l’ampleur et le sérieux de la recherche effectuée ainsi que l’importance du corpus documentaire. Elle estime que Nagwa Abou el Maaty définit son sujet dans le sens le plus large. Elle étudie les fermes-écoles sur toute la période de leur existence comme sur l’ensemble du territoire français en plus de l’Afrique du Nord et de la Syrie sous l’Occupation, aspect jusqu’alors inexploité. L’auteur analyse également toutes les actions des fermes-écoles : la formation des apprentis aux procédés de l’agriculture raisonnée, le rôle de la ferme comme modèle d’agriculture locale et la diffusion du progrès technique agricole auprès des cultivateurs des environs. Nadine Vivier constate par ailleurs que l’étude de cas représente une synthèse ardue grâce aux connaissances permettant à l’auteur d’analyser les variations locales de l’activité agricole au sein des fermes-écoles. Concernant la trajectoire de ces dernières, Nadine Vivier s’interroge sur la position de Buffet, directeur de l’agriculture dans l’application du décret du 3 octobre 1848 instituant les fermes-écoles. Nagwa Abou el Maaty explique que l’exécution complète de la loi ne constituait pas une priorité pour la nouvelle direction de l’agriculture, en l’occurrence Buffet qui succéda alors à Touret, homme de cette loi. Hostile aux fermes-écoles, les orientations de Buffet qu’il décrit lui-même consistaient à appliquer la loi avec beaucoup de réserves. Dans la thèse, l’auteur démontre que le financement des fermes-écoles représentait pourtant une opportunité pour l’Etat dans le cadre de son association avec les agriculteurs.

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Gérard Béaur, deuxième rapporteur (étant absent lors de la soutenance, son compte rendu est communiqué par le président) souligne également l’ampleur de la recherche documentaire, permettant à l’auteur de réaliser un travail bien renseigné, minutieux et argumenté sur les fermes-écoles. Il remarque que l’enseignement de ces dernières est multiforme et représente un modèle dynamique, oscillant entre les différents objectifs assignés : formation, technique, théorique et pratique, enseignement comptable, instruction générale. La gratuité de cet enseignement permet l’extension sociale du recrutement aux familles peu aisées qui ne pouvaient pas payer des frais sur le modèle des contrats d’apprentissage. En terme de progrès agricole, il estime que le cas breton fournit un bon exemple des initiatives entreprises pour améliorer la production et diffuser de nouveaux procédés agricoles notamment pour les cultures spéculatives et agro-alimentaires. L’effort fourni par les dirigeants de ces fermes-écoles pour la modernisation illustre leur passion pour l’agronomie, l’économie et la gestion. Leurs actions – étudiées dans le troisième volume de la thèse – permettent selon lui de comprendre l’effet « boule de neige » des premières initiatives, même au-delà de la métropole.

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Gérard Béaur insiste également sur la précision avec laquelle sont étudiés l’organisation et le fonctionnement de l’institution ainsi que les initiatives des exploitants et leurs actions, y compris les dirigeants des instituts agricoles. S’il approuve l’opportunité de l’étude de ces derniers, afin de mieux cerner l’évolution de la genèse des fermes-écoles, il s’interroge sur la portée de l’action de Mathieu de Dombasle au sein de la ferme de Roville ainsi que sur l’usage de sa charrue, deux aspects qu’il considère comme surévalués dans la thèse ; l’idée que la charrue « simple » ou « la Dombasle » a permis une économie de main-d’œuvre, est pour lui discutable. De même, il est sceptique concernant le succès quantitatif de cette charrue. Nagwa Abou el Maaty explique que dans la thèse, le rôle de Mathieu de Dombasle est considéré pour l’ensemble de ses contributions et non pas uniquement pour ses résultats à la ferme de Roville. Elle estime que si l’on juge son apport en fonction de ces derniers, il ne paraît pas en effet être d’une importance capitale. D’ailleurs, le passage relatif à cet établissement (chapitre 1), mettant en avant les grandes difficultés de la gestion des travaux de culture, va dans ce sens. L’importance que la thèse donne à l’action de cet agronome tient selon elle à trois éléments concernant les fermes-écoles.

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En premier lieu, cette expérience – et par la suite les autres instituts créés à son instar – marque une phase de transition sur le plan institutionnel en formant la première génération des directeurs des fermes-écoles. De même, sur le plan agricole, les travaux de Roville ont permis de mesurer la capacité d’adaptation des directeurs exploitants à « la nouvelle agriculture » du xixe siècle. À cet égard, les « revers » de Dombasle n’étaient pas sans intérêt pédagogique. Le troisième concernant son rôle consiste enfin à apprécier l’influence de sa pensée sur les agronomes et les grands agriculteurs, en l’occurrence les directeurs des fermes-écoles. Ses idées concernant notamment les connaissances pratiques, l’économie et la gestion comptable de l’exploitation agricole ainsi que l’aptitude à entreprendre, marquèrent sans doute les esprits. Quant à la charrue simple de Dombasle, selon Nagwa Abou el Maaty, sa conception a sans doute permis une économie en main-d’œuvre et en animaux de trait. Cependant, le grand volume de vente – communiqué par une source fiable – paraît effectivement important par rapport aux tendances décelées à partir de l’historiographie ancienne. Dans ses comptes rendus sur la fabrique, Mathieu de Dombasle reconnaît lui-même la résistance que sa charrue sans avant-train rencontrait à ses débuts, à cause de la difficulté de sa conduite par les jeunes laboureurs. La contradiction entre les données quantitatives et les observations des pratiques est vraisemblablement liée aux achats faits par les nouvelles institutions, notamment les sociétés d’agricultures.

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Sur la forme, Gérard Béaur apprécie la qualité de la présentation de la thèse et approuve en outre l’efficacité de la façon dont l’auteur a exploité une impressionnante masse d’informations. Il remarque que Nagwa Abou el Maaty pose des questions et essaie d’en fournir des réponses en prenant position dans un exposé clair, ce qui permet de diminuer « un petit effet de lassitude » que pourrait provoquer l’analyse des exploitations agricoles étudiées (au nombre de vingt-cinq). Il conclut sur l’intérêt d’une telle synthèse sur une institution fondamentale dans l’histoire des campagnes au xixe siècle.

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Le professeur Jean-Marc Moriceau souligne l’originalité du thème étudié – les fermes-écoles – et plus largement de l’étude du progrès agricole à l’époque contemporaine, les historiens s’étant intéressés surtout à l’époque moderne, laissant la période contemporaine aux agronomes. Ce travail présente une large étendue chronologique d’une part, puisqu’il s’étend du début du xixe jusqu’à la fermeture de la dernière ferme-école de Royat dans l’Ariège en 1928, géographique d’autre part, en comprenant la France et l’outre-mer, tout en approfondissant le cas breton, et thématique enfin, permettant de comprendre la logique d’ensemble à travers les détails particuliers de chaque établissement, par exemple la production fromagère, en plein développement au xixe siècle, modernisée en Bretagne grâce à une famille en provenance de Camembert, et qui doit beaucoup à l’action des femmes.

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Il signale également la qualité et l’apport scientifique de la thèse concernant les nombreux aspects des fermes-écoles : une analyse de l’organisation et des modalités de la formation qui dégage les différentes étapes de l’institution (1848-1928), une analyse fine de l’exploitation du sol dans le cadre des conditions locales et enfin le suivi et l’identification des fondateurs des fermes-écoles, permettant au chercheur de comprendre les facteurs du progrès agricole. Jean-Marc Moriceau apprécie par ailleurs la qualité de l’exécution de la thèse : un exposé clair, un souci permanent de comparaison, une argumentation appuyée par une bibliographie actualisée – même s’il regrette l’absence de l’article de Pierre Brunet sur les fermes-écoles du xixe siècle en Basse-Normandie en 2005 – un texte bien écrit en dépit de quelques coquilles orthographiques qu’il relève. Par ailleurs, il souligne l’opportunité des introductions et des conclusions d’une grande clarté. Il conclut sur le vif intérêt scientifique de ce travail d’ensemble qui faisait défaut à l’historiographie, travail qui suscitera selon lui des suites, concernant le réseau des anciens élèves des premiers établissements. À cet égard, il estime qu’il aurait été utile de reproduire les listes complètes de ces « initiateurs » au lieu de se limiter à ceux qui fondèrent des fermes-écoles.

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Le professeur Jean-Noël Luc souligne en particulier deux apports de la thèse. Il s’agit en premier lieu de l’analyse du rôle de l’État enseignant au sein des fermes-écoles ou d’un partenariat entre public et privé, ou plus exactement d’un mariage à trois entre État, Conseil Général, notable exploitant, soutenu par la foi dans les bienfaits de l’instruction. Celle-ci était vue comme un savoir venu d’en haut à diffuser dans un milieu social à améliorer. Jean-Noël Luc estime que Nagwa Abou el Maaty a bien analysé l’action de l’État dès son intervention pour réglementer cet enseignement jusqu’à son désengagement des fermes-écoles à partir de 1875, au profit des écoles pratiques. S’il apprécie l’approche comparative qu’elle adopte entre ces dernières et les fermes-écoles dans tous les aspects de l’enseignement, il lui reproche en revanche l’insuffisance de la comparaison entre les fermes-écoles et les écoles primaires supérieures. L’auteur reconnaît l’intérêt de la comparaison avec l’enseignement général. C’est pourquoi la thèse traite de la question de l’introduction de l’enseignement de l’agriculture dans l’instruction générale. D’autres comparaisons ont par ailleurs été faites entre les deux types d’enseignement concernant différents aspects : les deux systèmes de formation, le personnel enseignant, les diplômes, etc. Quant à l’absence d’une comparaison développée avec les écoles primaires supérieures, Nagwa Abou el Maaty la justifie par la vocation économique des fermes-écoles et la particularité de leur action formative au sein de l’exploitation agricole.

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Le deuxième apport du travail réalisé consiste selon lui en l’étude de l’établissement – ce qui s’inscrit dans les tendances actuelles de l’historiographie – au-delà des vœux politiques, administratifs et pédagogiques, afin de saisir la réalité de l’enseignement, de ses conditions matérielles et de ses possibilités intellectuelles. À cet égard, il souligne également la qualité de l’analyse du fonctionnement de l’activité formative des fermes-écoles : le recrutement, l’emploi du temps, la pédagogie, les contenus de l’enseignement, l’évaluation des élèves, etc., mais aussi le cadre de vie de ces derniers à l’internat : l’hygiène des locaux, l’alimentation et le trousseau. Il approuve l’exécution de l’étude dans son ensemble en particulier la précision dans le développement de l’aspect financier et la richesse des références qui interviennent directement dans le texte. Néanmoins, il regrette l’absence dans la liste bibliographique des grands classiques sur l’éducation. Par ailleurs, il signale la qualité de la présentation de la thèse. En dehors de la table des matières qu’il aurait souhaité plus variée en terme de styles pour en faciliter la lecture, il apprécie les illustrations ainsi que les annexes. Il cite notamment les extraits des cahiers des élèves-apprentis et les rapports d’inspection des fermes-écoles. Il conclut enfin sur l’intérêt que présente cette recherche pour l’histoire de la formation professionnelle agricole.

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Après délibération, le jury a voté conformément aux dispositifs de l’arrêté du 7 août 2006 et a accordé à Nagwa Abou El Maaty le titre de docteur en histoire économique contemporaine de l’Université Paris-Sorbonne (Paris iv), avec la mention très honorable.

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Emmanuel Dreyfus

Mohamed Boujnikh, Évolution des paysages irrigués dans le Souss oriental. De la khettara à la motopompe, des territoires faïd aux grands périmètres irrigués (le cas des Ouled- Berrhil, province de Taroudant), thèse de doctorat de géographie humaine soutenue à Nancy 2 le 11 février 2008

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Jury : Hassan Benhalima (Université d’Agadir), Marc Côte (Université d’Aix-en-Provence), André Humbert (Université de Nancy 2, directeur de la thèse), André Weisrock (Université de Nancy 2).

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Mohamed Boujnikh produit un fort volume d’une facture très soignée, très bien illustré, avec une abondante iconographie où dominent les clichés aériens obliques et leurs calques d’interprétation, des images retravaillées sous Illustrator, Indisign, Photoshop et avec parfois des incrustations. La thèse est terminée par un précieux glossaire franco-arabo-berbère également illustré, fruit d’un travail de terrain très actif. Le volume relève d’une grande qualité factuelle mais désigne aussi Mohamed Boujnikh comme un chercheur averti, tenace et qui s’est attelé à un sujet difficile, qui s’en va, balayé par une suite de révolutions agricoles de grande ampleur, accompagnée de changements climatiques inquiétants et d’un exode rural difficile à freiner.

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Le sujet étudié est d’autant plus passionnant qu’il est positionné dans une phase de transition, d’entre deux. Il traite d’une question sensible, à l’interface de trois paramètres : l’échec local de la modernisation de la petite hydraulique familiale évincée par la conquête des grandes exploitations irriguées, le devenir d’un patrimoine hydraulique classique mort, moribond ou parfois en sursis, enfin en toile de fond les changements climatiques en cours exaspérés par la course à la recherche de l’eau et les impacts de la mondialisation sur la redistribution des hommes et des richesses.

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La thèse s’organise en trois parties. Elle débute par une mise en scène des paysages et une présentation des territoires, des faciès offerts sur lesquels des sociétés ingénieuses ont su se calquer pour exploiter les différences de substrats afin de disposer de l’eau qui commande les pratiques culturales. Il s’agit du système faïd qui s’inspire du tressage des cours d’eau avec ses maâder (épandages des eaux de ruissellement), des cônes encroutés qui autorisent le creusement des khettara alluviales, des inféroflux emprisonnés dans les nappes alluviales des oueds. Les territoires évoqués sont dominés par deux massifs atlasiques qui exercent le rôle de château d’eau. Il s’agit du plateau du Tichka et du vieux socle de l’Anti-Atlas. Les glacis sont colonisés par de très grandes exploitations d’agrumes et des serres qui submergent les anciens terroirs bour où se pratiquait une céréaliculture pluviale. Dans cette première partie, Mohamed Boujnikh analyse la grande diversité des mosaïques agraires existantes, leur degré de modernité, leur capacité à s’imposer, résister, subsister seulement à l’état rélictuel, être effondrées, gommées. En somme, l’évolution récente a détruit le système assez égalitaire des petits melk (propriété privée) qui supportait de fortes densités, admettait même des situations de surpeuplement. Le constat dressé souligne les impacts déstabilisants des révolutions agricoles en cours. Il invite à plonger dans le passé pour comprendre les connivences qui s’étaient tissées entre les hommes et la recherche de l’eau.

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Le second volet de cette thèse est une recherche en archéologie hydraulique prise avec l’angle d’approche du géographe, en reliant le sujet à la spatialisation, à des paysages qui bientôt pourront être étudiés selon les méthodes qui nous servent à relier géohistoire et géographie historique. Ici, nous n’en sommes pas à ce stade. L’hydraulique ancienne reste, du moins à ce jour, parfois encore fonctionnelle, souvent moribonde. Cette seconde partie forme un précieux inventaire des systèmes qui s’en vont et des énoncés des techniques hydrauliques aujourd’hui malmenées, abandonnées, peu reconnues pour leur valeur patrimoniale. Tous les objets étudiés sont dégradés, menacés de disparition alors qu’ils traduisent la géniale inventivité des hommes dans un milieu où l’eau est un bien précieux. La quête du terrain s’inscrit dans le temps long, mobilise les savoirs de l’hydrogéologie, recourt à la sédimentologie, plonge dans les problèmes techniques de piégeage et de circulation des eaux, fait ressurgir le travail de générations de fellah, tisse des liens avec l’archéologie (en particulier par l’éclairage donné sur les moulins à sucre bâtis pour triturer la canne à sucre, culture qui eût un essor court mais remarquable au xvie siècle, à l’époque saâdienne). Tout cela peut-il être érigé en patrimoine, sachant que le Maroc est une grande destination touristique, qu’il adhère à l’agenda 21 et que l’arganeraie d’Agadir est classée en réserve de biosphère par l’unesco ?

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Mohamed Boujnikh étudie le fonctionnement des khettara (drains de transport des eaux équipés de puits d’aération) aujourd’hui gommées, comblées, abandonnées avant d’analyser le système d’exploitation des eaux superficielles par interception. C’est le principe des eaux faïd. Il permet de concentrer une partie des précipitations sur la section du glacis la plus apte à être cultivée, le reste étant abandonné à l’arganeraie ou encore aux steppes maigres. La démonstration est enrichie d’une série de clichés, plans, coupes, croquis conçus dans des échelles multiscalaires : de la diguette de gros cailloux mêlés à des branches sèches de jujubier à la mise en scène d’une vallée en passant par un vallon aménagé. L’eau récoltée doit être décantée, répartie (asgorde n’oitane). L’irrigation faïd permet de gérer la pénurie, mêlant l’intérêt général et particulier (l’eau cascade de caisson en caisson). L’auteur distingue petit faïd et grande seguia faïd qui mobilise les eaux de crue.

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Ensuite, Mohamed Boujnikh recense, ausculte, cartographie le système khettarien, parfaite adaptation technique au milieu local des Ouled-Berrhil. La khettera relève d’un travail collectif de grande ampleur pour capter le « chemin des nappes, avec si possible un toit consolidé par des sédiments (ce qui n’existe pas toujours dans le lit de l’oued Souss). L’auteur témoigne d’un savoir-faire qui se perd pour créer, curer, entretenir les galeries drainantes et leurs puits d’aération. Il apporte une multitude de témoignages propres à un travail de terrain à propos d’un monde qui disparaît (les 2/3 des 24 kherrata de Tinzert se sont taries entre 1970 et 2000). Ces khettara sont parfois réutilisées pour faire transiter l’eau faïd. Celles de l’oued Souss ont été le plus souvent délicates à forer sous les alluvions. Il fallut concevoir des drains assemblant de gros cailloux roulés pour intercepter le plus d’eau possible. Cette partie d’investigation géo-archéologique se poursuit par une présentation des acteurs gestionnaires et répartiteurs de l’eau, pour l’essentiel des personnes aujourd’hui âgées, autrefois membres influents de la jmaâ (assemblée des paysans d’un terroir). Enfin, elle se termine par une typologie des formes de puisages : arghour et tirage par la traction d’un animal qui emprunte inlassablement un chemin de halage, naâora à godets.

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Vieux systèmes et vieux terroirs disparaissent, s’effondrent ou sont gommés par de nouveaux types d’irrigation. La dernière partie de cette thèse énonce les métamorphoses récentes apportées par le recours à la motopompe. Les grandes exploitations capitalistiques sont implantées sur le bour, au détriment des arganeraies. Cette évolution entraîne une gestion imprudente, parfois « minière» de la ressource en eau. Cette mise en place est en rupture avec l’organisation de la jmaâ et les savoir-faire ancestraux prudents, économes et par là durables, inscrits dans des logiques autarciques mais avares de performances. Les changements concernent d’abord les terres situées à proximité de la route nationale 10 et datent surtout d’après 1990. Le changement se traduit par le passage à l’irrigation privée (arghour), ce qui amène à des dysfonctionnements aggravés des kherrata asséchées par l’abaissement progressif des nappes profondes et la disparition des nappes superficielles. Mohamed Boujnikh développe des études de cas, par exemple le passage d’un puits initialement foré à 17 m, descendu à 75 m pour atteindre aujourd’hui l’eau (et dans de nombreux cas encore bien plus profondément). Localement, la petite hydraulique privée reste modeste car peu de paysans ont pu mobiliser assez de fonds pour investir. C’est surtout la grande hydraulique qui s’est imposée, bouleversant l’organisation des terroirs. Les nouvelles exploitations se bâtissent en dehors des terroirs anciens. Elles dessinent de grands parcellaires, ce qui est traduit dans la thèse par des suites de croquis qui traduisent des évolutions géosystèmiques. Les nouvelles exploitations s’implantent sur les glacis, voire le dir-glacis aride (dir, piémont). Elles doivent réagir, s’adapter, tenter d’anticiper l’inéluctable abaissement des nappes et forer en profondeur (sur l’exploitation Mouiss, l’eau fut d’abord puisée à 65 m puis à 110 m, avec le recours à des pompes immergées associées à l’essor du goutte à goute). Cet essor « tue » l’arganeraie et perturbe l’élevage caprin traditionnel. Dès 2000, les dernières khettara se sont taries, l’eau étant pompée entre 70 et 110 m, avec un rabattement de la nappe de 40 m en quarante ans. Mohamed Boujnikh illustre cela par des études de cas, en particulier les 900 ha de l’exploitation Alaj-Aabed saisis par cliché aérien interprété. Partout cohabitent deux paysages ; le parcellaire éclaté, complexe des vieux terroirs séguia, le parcellaire géométrifié à grandes mailles des nouvelles exploitations associées aux récentes formes de colonisation agraire (douar planifié). Le haut Souss est devenu une vaste orangeraie (100 à 500 kg d’attente de récolte par arbre) mais les serres gagnent désormais du terrain et sont productives quelques mois après leur implantation. On y récolte des tomates-cerises, des haricots, des poivrons, des cucurbitacées, du raisin de table, des fleurs, etc. Les barrages sont-ils la solution à la recharge des nappes en recul inexorable ? La thèse se termine sur cette interrogation. Au total, les changements très rapides opérés ont apporté le désenclavement, une certaine richesse mais rompent avec les préceptes prudents du passé. Le patrimoine à transmettre est probablement très entamé en termes de richesse hydraulique.

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Dans sa thèse de géographie rurale, Mohamed Boujnikh a su, par sa minutieuse investigation du terrain, rendre compte de la rapidité des changements et des évolutions à plusieurs vitesses qui continuent à s’opérer. Suite à sa délibération, le jury lui a attribué la mention très honorable et ses félicitations.

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Jean-Pierre Husson

Titres recensés

  1. Morgane Vary, Intégration sociale des populations marginales sur le littoral breton au xviiie siècle, thèse de doctorat d’Histoire, soutenue le 7 décembre 2007 à l’Université de Bretagne-Sud
  2. François Vallat, Les Bœufs malades de la peste, thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université de Caen, le 3 octobre 2008
  3. Catherine Darrot, Les Paysans polonais à l’épreuve de la Politique Agricole Commune européenne. Une analyse multi-disciplinaire d’un référentiel pour un dialogue de normes, thèse de doctorat en Économie de l’Agriculture et des Productions, soutenue à l’Agrocampus Ouest (site de Rennes), le 4 septembre 2008
  4. Nagwa Abou el Maaty, La Scolarisation de l’apprentissage agricole en France : les fermes-écoles au service de l’agriculture et de son enseignement (xixe siècle-début du xxe siècle), thèse de doctorat d’histoire économique contemporaine, soutenue à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris iv), le 4 juin 2007
  5. Mohamed Boujnikh, Évolution des paysages irrigués dans le Souss oriental. De la khettara à la motopompe, des territoires faïd aux grands périmètres irrigués (le cas des Ouled- Berrhil, province de Taroudant), thèse de doctorat de géographie humaine soutenue à Nancy 2 le 11 février 2008

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses et d'habilitation », Histoire & Sociétés Rurales 2/2008 (Vol. 30) , p. 204-222
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2008-2-page-204.htm.


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