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Histoire & Sociétés Rurales

2009/1 (Vol. 31)


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Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau (dir.), Bâtir dans les campagnes. Les enjeux de la construction de la Protohistoire au xxie siècle, Caen, mrsh et Presses Universitaires, « Bibliothèque du Pôle Rural, n°1 », 2007, 368 p., 25 €

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Cet ouvrage a une double origine : il regroupe certaines interventions effectuées au séminaire des éditeurs à l’université de Caen (année 2005-2006) d’une part, et de l’autre, une grande partie des communications présentées au colloque sur « le bâtiment agricole » qui s’est déroulé à Saint-Christophe-en-Brionnais en octobre 2006. Comme l’indique clairement le titre, le bâti rural est étudié dans la longue durée, de la protohistoire à nos jours, même si la période contemporaine est largement privilégiée puisque plus de la moitié des travaux concernent cette période, ceci s’expliquant par le caractère interdisciplinaire de l’ouvrage où des géographes, notamment, côtoient les historiens. L’ensemble de l’espace français est assez bien couvert, avec une incursion dans les Ardennes belges, les montagnes, hautes ou moyennes, apparaissant toutefois privilégiées. Les contributions sont regroupées en six thèmes, l’un d’entre eux étant exclusivement consacré à l’étude de trois exploitations du Brionnais. On pourrait peut-être contester l’ordre choisi, les six articles consacrés à la méthodologie et aux sources (« comment étudier le bâti ? ») apparaissant en deuxième position, alors qu’il aurait été plus logique de les placer en tête, d’autant plus que tous concernent des périodes antérieures au xviie siècle. L’ensemble forme un très beau volume, bien présenté, aéré, comprenant de nombreuses illustrations (photographies, cartes, plans, diagrammes), dont certaines en couleur. Tout au plus peut-on regretter que certaines photos, même récentes, manquent de contraste et, partant, de lisibilité.

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Pour en venir au fond, ce qui me semble ressortir de ces études, c’est d’une part, que le bâti n’a rien de figé et qu’il évolue sans cesse ; cette évolution semble s’accélérer à l’époque très contemporaine, mais elle est présente dès le début et de l’autre, que les variations régionales, voire locales de ce bâti sont presque infinies. Il n’y a là rien de très nouveau, les études des géographes du début du siècle dernier avaient déjà cartographié les divers types d’habitat, mais ces variations existaient déjà dans la Gaule romaine.

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Constants, les changements de l’habitat n’ont rien de révolutionnaire : les bâtiments anciens s’adaptent tant bien que mal aux nouvelles pratiques agricoles et ce n’est que quand cette adaptation n’est plus possible que l’on se résout à bâtir du neuf. Ceci qui est valable pour les bâtiments d’exploitation l’est aussi pour l’habitation rurale. L’apport de l’archéologie, amplement présente dans le recueil, est à cet égard primordial, même si l’usage des pièces mises au jour n’est pas toujours facile à interpréter. Pour les périodes les moins éloignées (bas Moyen Âge) la confrontation avec les textes peut s’avérer fructueuse. Pour les périodes moderne et contemporaine, représentations figurées et témoignages, des agronomes comme des utilisateurs, s’ajoutent à l’arsenal des sources permettant d’arriver à une vision globale du bâti. La valeur patrimoniale du bâti rural est ainsi mise en exergue à côté de sa valeur fonctionnelle. Quand celle-ci disparaît ou perd de l’importance, le bâti se fige et aboutit à des stéréotypes dont l’archétype est le « chalet suisse », qui, à la fin du xixe siècle, se veut le reflet de « l’âme helvétique ». Repris par les promoteurs et par de riches touristes, à Megève ou ailleurs, il est le modèle du bâti montagnard, pour vacanciers qui viennent se ressourcer dans une ambiance néo-rurale, plus ou moins authentique.

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En somme, cet ouvrage présente un grand intérêt, en particulier grâce à la pluridisciplinarité revendiquée de l’approche – « au croisement des thèmes et des regards » –, à l’ampleur de l’enquête, géographique comme chronologique, et il ne pourra qu’intéresser tous les ruralistes.

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Francis Brumont

Olivier Weller, Alexa Dufraisse et Pierre Pétrequin (dir.), Sel, eau et forêt d’hier à aujourd’hui, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, « Les Cahiers de la mshe Ledoux, 12 », 2008, 570 p., 24 €

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Cet ouvrage constitue les actes d’un colloque qui s’est tenu à Arc-et-Senans (Doubs) à l’occasion du bicentenaire de la mort de l’architecte Nicolas Ledoux, concepteur de la saline royale. On remercie les coordonnateurs qui ont publié ces actes dans un délai très bref, préservant ainsi l’actualité des recherches dans le domaine du sel, qui est toujours très actif.

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L’originalité de ces rencontres tient surtout à la diversité des angles d’approches et des spécialités des participants. Comme souvent dans l’histoire des techniques, il faut aborder ce type de domaine de façon pluridisciplinaire et diachronique, les caractères permanents, voire redondants, des méthodes de fabrication, dépassant souvent les variations locales. Dans la mesure cependant où les thèmes couvrent aussi les problèmes de société, voire de représentation mentale de l’activité des sauniers, la diversité est également présente. L’ouvrage est divisé en trois parties inégales en longueur, ethnographie d’abord, pré- et protohistoire ensuite, histoire enfin de l’Antiquité classique à nos jours, avec une contribution sur les aménagements de la saline d’Arc-et-Senans pour son ouverture au public. On a donc affaire à un recueil d’articles plutôt qu’à un livre, c’est l’état de l’art en 2006.

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Les premières communications mettent en évidence les relations entre l’activité de récolte et de traitement du sel et une représentation du monde qui exige le respect d’un certain nombre de précautions. Le sel devient une composante centrale dans certaines sociétés, l’histoire mythique explique la difficulté de son extraction.

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Les exposés sur la pré- et protohistoire montrent les progrès effectués depuis quelques décennies, grâce notamment à des fouilles stratigraphiques, des datations par le C14 et l’intervention des dendrochronologues. Les principales nouveautés résident dans l’extension chronologique, puisqu’on a retrouvé des traces d’extraction remontant au Néolithique ancien, et dans la diversité des pays analysés : Haute-Provence, Angleterre, Mexique, Chine, Anatolie, Roumanie… Des sites classiques, comme Les Fontaines-Salées (Yonne), sont réexaminés. En revanche l’âge du Fer et les salines d’Europe centrale sont complètement laissés de côté. Le programme réalisé par Olivier Weller et Pierre Pétrequin, sur la modélisation de l’extraction du sel au Néolithique en Franche-Comté comparée aux pratiques des populations sub-actuelles de Nouvelle-Guinée, a bien abouti, même si, comme le soulignent les auteurs, ses résultats restent limités, parce que chaque système a son originalité propre. La relation entre l’exploitation du sel, le développement des habitats, la diffusion des haches d’apparat, la concentration des richesses en général, correspond plutôt aux centres d’intérêt de ces chercheurs qu’à une réalité (pré-) historique.

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La même variété géographique et chronologique caractérise les communications sur les périodes historiques. Plusieurs articles épluchent les sources textuelles antiques. Celle de B. Monnier a l’avantage de comparer les observations des Anciens directement aux problèmes techniques modernes, mais son approche reste un peu allusive. Les autres contributions sur ce thème sont plus classiques, mais plus solides. La combinaison des textes et des relevés d’architecture aboutit à des résultats très précis sur les pratiques et l’économie qui régit les exploitations modernes, même quand elles arrivent à une phase industrielle.

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Ce livre constitue ainsi une mine de renseignements et rend bien compte de l’actualité de la recherche dans le domaine du sel. Il ne s’agit pas d’un manuel, beaucoup de périodes et de régions n’ont pas été abordées, et le lecteur qui ne connaît pas la chaîne opératoire de l’extraction du sel devra se reporter aux publications antérieures. On relève parfois dans les résumés comme dans les textes des maladresses de style, des longueurs, des hypothèses un peu gratuites : il ne s’agit ni d’un manuel, ni d’une synthèse, mais du compte rendu d’un colloque auquel on se prend à regretter de n’avoir pas participé.

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Olivier Buchsenschutz

Jean-Marc Popineau, L’Homme et le hameau dans le Val du Rouanne (Oise). La formation d’un paysage au bâti semi-dispersé, de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge, Revue Archéologique de Picardie, n° spécial 24, 2007, 376 p. 39 €

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Cette étude d’archéologie extensive représente la synthèse de dix ans de prospections systématiques d’un territoire picard particulier, une zone de vallons entre les grands plateaux d’Île-de-France et de Picardie. Associant les différentes catégories d’informations disponibles – archéologiques, écrites, géographiques – et multipliant les approches conceptuelles – archéologie environnementale, archéogéographie, géohistoire – ce travail étudie l’évolution du peuplement du bassin versant du Rouanne, depuis la fin de La Tène jusqu’au milieu du xvie siècle de notre ère. L’auteur inscrit cette étude dans le mouvement de recherches de l’archéologie extensive, héritier de la géographie historique et des études d’histoire rurales, en croisant à chaque occasion les résultats de son étude avec les travaux récents effectués sur d’autres territoires, le plus souvent dans la longue durée.

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Le terroir de Rouanne se caractérise actuellement par une dispersion du bâti en petits hameaux qui contraste avec les territoires environnants. C’est cette particularité qu’a explorée Jean-Marc Popineau en étudiant les grandes phases de peuplement et les formes d’aménagement du finage de Rouanne. Cette étude a été menée sous la direction de Philippe Racinet, dans le cadre de son doctorat d’histoire médiévale et archéologie Dynamique du peuplement rural en zone de passage et de frontières, de l’Antiquité au début de l’époque moderne, soutenu en 2003 à l’Université de Picardie Jules Verne. Son ouvrage se présente en trois parties correspondant à autant de phases d’aménagement principales du terroir : la mise en place d’un bâti polynucléaire pendant le haut Moyen Âge, un développement économique important au milieu du Moyen Âge avec une nouvelle dispersion du bâti et une période de rétractation de l’habitat suivie d’une reprise de la polynucléarisation à la fin du Moyen Âge.

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La question des limites historiques et géographiques du sujet est posée par l’auteur dès l’introduction. La dispersion actuelle du bâti en hameaux, au cœur de l’étude géo-historique, fait ensuite l’objet d’une présentation détaillée. Bien que la région ait fait l’objet de nombreuses études pour les périodes pré- et protohistoriques, l’auteur fait le choix de planter le décor à partir de la fin de La Tène, lorsque l’archéologie permet d’avoir une bonne représentation du peuplement et de l’organisation du bâti. La prospection systématique du terroir du Rouanne dont presque tous les champs cultivés ont été étudiés a permis d’obtenir une bonne image du peuplement à partir de la fin de la Protohistoire, enrichie par des résultats de fouilles archéologiques (carrières, sablières, autoroute a1, tgv nord, etc.).

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À la fin de La Tène, un chemin structure le terroir qui se divise en une partie suessionne densément exploitée et une partie bellovaque aux vestiges plus diffus dans un milieu très largement ouvert. Les sites de plateau apparaissent implantés au contact de deux milieux agricoles, les terres lœssiques labourables et les sols caillouteux des pâturages. Le mobilier abondant permet d’analyser plus finement les sites antiques découverts en prospection que l’auteur individualise en six types : les sites richement dotés en mobilier, occupés depuis la Protohistoire, les établissements modestes occupés depuis la Protohistoire, les établissements modestes occupés pendant la Protohistoire, abandonnés pendant la Conquête et réoccupés dans le courant du ier siècle de notre ère, les villae et grandes exploitations implantées au début du Haut Empire sur les plateaux, les riches établissements établis tardivement dans les vallons, les établissements modestes bâtis assez tard dans des zones peu fertiles. L’aménagement du territoire est alors marqué par une voie vicinale antique qui longeait le Rouanne sans le franchir et qui paraît structurer l’implantation des occupations antiques. La répartition du bâti antique conduit l’auteur à parler d’un territoire périphérique, dépendant d’un centre extérieur.

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Au début du haut Moyen Âge, l’inventaire archéologique révèle un resserrement de l’occupation le long de la voie principale et à proximité du palais royal de Verberie. Les anciens sites de villae sont encore exploités et certains d’entre eux paraissent également occupés. L’habitat du haut Moyen Âge est ainsi formé d’au moins une dizaine de hameaux concentrés dans les vallons, les plateaux étant assez désertés. De nombreuses nécropoles sont connues à l’écart du bâti dont trois au moins ont été rapidement dotées d’églises paroissiales. L’aménagement du territoire se fait sous la forme de petites communautés dont les limites sont appuyées sur des éléments marquants du paysage. Pour la période charnière du xie siècle, textes et archéologie offrent deux images qui ne se recoupent guère : d’un côté un terroir exploité par des hôtes royaux et monastiques, de l’autre des églises qui ne sont pas transférées au cœur de l’habitat et une absence de concentration en village.

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Le xiie siècle se caractérise par la transmission du pouvoir royal à deux familles seigneuriales, une exogène, les Bouteiller de Senlis sur la rive droite du Rouanne, et une locale plus modeste, les Robertval, sur la rive gauche. Plusieurs établissements sont créés ou réactivés à cette époque suite à des défrichements sous l’impulsion des seigneurs et des communautés monastiques, créant une multiplication des pôles de peuplement. La voie Flandreuse était un des axes importants de la mise en valeur des marges forestières : elle a généré une nouvelle communauté « Le Theil ». La création d’une ville, à l’ouest de l’établissement précédent, accentue la dispersion du bâti rural dans le terroir du Rouanne au xiie siècle. La concentration du bâti qui intervient entre le xiie et xiiie dans les autres territoires paraît contrariée dans ce cas par la prospérité agricole et l’expansion de l’espace mis en valeur.

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Dès la fin du xiiie siècle, l’auteur constate un arrêt de la mise en valeur de nouvelles terres qu’il relie à une baisse d’intérêt économique de la voie Flandreuse. L’aristocratie rurale connaît dans le même temps une baisse de puissance qui a profité aux différentes communautés religieuses et, dans une moindre mesure, à la bourgeoisie financière. La deuxième moitié du xive siècle est marquée par une mauvaise conjoncture : conflits, mauvaises récoltes, famines, épidémies. La reprise des conflits dans cette région au xve siècle a entraîné une déprise agricole dans la vallée de l’Oise et le long de la voie Flandreuse. Plusieurs établissements sont définitivement désertés comme celui du Theil. Une nouvelle période de paix, à partir du milieu du xve siècle a entraîné de nouveaux défrichements sous l’impulsion de monastères sur les zones de confins. Ce n’est cependant qu’à la fin du xve siècle que les terroirs le long de la voie Flandreuse sont re-défrichés. Chaque paroisse connaît alors des rythmes de reconstruction très différents.

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Au terme de cette étude minutieuse de l’évolution de l’anthroposystème du Val de Rouanne, l’auteur conclut ainsi que la polynucléarisation caractéristique de ce territoire a été de règle depuis la fin de La Tène finale et que les phases de concentration ont correspondu à des états de crise du peuplement. Cependant, si le milieu naturel a joué un rôle dans les modalités du peuplement, la présence d’un palais royal à Verberie depuis le début du Moyen Âge sur ses marges a créé les conditions d’un développement d’un habitat semi-dispersé. Ce phénomène est ensuite accentué par le rôle économique de la voie Flandreuse qui a généré des établissements plus éphémères. Pour Jean-Marc Popineau, l’originalité principale de ce terroir est que la concentration de l’habitat y aurait été sans cesse contrariée par différents acteurs : rois, seigneurs, monastères…

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Selon les possibilités de la période considérée, l’auteur a cherché à compléter les données archéologiques issues de ses travaux de prospection en inventoriant systématiquement les autres données archéologiques et historiques disponibles, selon les méthodes de l’archéologie extensive. En définitive, le constat d’un manque de recoupements entre les différentes sources en termes de datation comme de thèmes abordés l’amène à traiter chaque sujet en privilégiant soit l’archéologie, soit l’histoire. La thèse apparaît du coup fragmentée en une multitudes d’analyses monographiques. Le plan structuré en très petites unités et la présentation très dense de l’ouvrage rendent parfois la démonstration difficile à suivre. Les synthèses et les conclusions thématiques sont d’ailleurs parfois mal mises en évidence dans le texte par la mise en page. On peut aussi regretter l’existence de quelques coquilles et la mauvaise reproduction de certaines cartes et photographies, ce qui est regrettable compte tenu de l’intérêt de ces documents.

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Au total, l’œuvre de documentation extrêmement détaillée réalisée sur ce territoire du val de Rouanne montre la grande quantité d’informations que peut fournir l’archéologie extensive. La diversité des thèmes abordés grâce à cette carte archéologique est une preuve de la richesse de la démarche choisie par l’auteur. Ce travail encyclopédique permet de découvrir les multiples facettes d’un territoire dont l’aménagement a connu un destin particulier pendant le Moyen Âge, produisant un paysage encore marqué aujourd’hui par la dispersion de l’habitat.

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Cécilia Courbot-Dewerdt

Laurent Feller, Paysans et seigneurs au Moyen Âge, viiie-xve siècles, Paris, Armand Colin, « coll. U », 2007, 301 p., 27 €

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L’ouvrage de Laurent Feller, professeur à Paris I, se présente d’abord comme un manuel universitaire, dédié par l’auteur à ses étudiants de Licence. Il constitue la synthèse la plus récente d’un des thèmes les plus labourés de l’historiographie médiévale, et sans doute pour cette raison tombé en désuétude ces dernières années. S’arrêter à cet aspect serait cependant se méprendre sur la nature de l’ouvrage. Le thème des rapports qui unissent maîtres du sol et producteurs a connu un fort renouvellement depuis une trentaine d’années, sous l’impulsion des sciences sociales, qui ont permis d’analyser ces rapports non seulement sous l’angle économique ou politique, mais aussi des liens sociologiques qui rapprochent ces deux groupes. Rares toutefois sont les synthèses sur les rapports qu’entretiennent seigneurs et paysans, qui constituent pourtant une articulation fondamentale de la société médiévale. Au vu des récents acquis de la recherche, il devenait nécessaire de prendre un peu de recul pour livrer un tableau d’ensemble renouvelant ce thème classique des études médiévales. C’est ce vide que vient combler l’ouvrage de Laurent Feller, qui de ce point de vue n’est pas seulement un manuel. Dans la continuité de ses propres travaux, l’auteur se livre à une réflexion approfondie sur la nature, l’origine et les formes des rapports qui unissent seigneurs et paysans, en plaçant au centre de sa réflexion une relation qui n’est pas seulement économique ou de domination, mais humaine et sociale. L’ouvrage s’attache aux relations entre ceux qui possèdent la terre et ceux qui l’exploitent, en soulignant aussi ce qui les unit : tous vivent du produit de la terre, directement ou indirectement. Ce qui est au cœur de l’ouvrage, c’est bien ce lien entre deux groupes trop souvent pensés en termes d’opposition, plus rarement en terme de synergie ou de complémentarité.

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Ce sont cette ambition et cette hauteur de vue qui expliquent l’intérêt de l’ouvrage, dont le cadre de réflexion est plus vaste que le titre ne pourrait initialement le laisser penser. Et si le défi était de taille, il est brillamment relevé par Laurent Feller. L’auteur s’inscrit dans un cadre chronologique large, la réflexion courant de la période carolingienne jusqu’au tournant de la période moderne. Cette prise en compte du long terme permet à l’auteur de concentrer son attention sur les structures et les évolutions, au-delà des événements conjoncturels : cerner ce qui, au-delà des ruptures mineures et ponctuelles, constitue l’essence même de ce système. L’auteur s’attache à redonner toute sa place à la problématique seigneuriale, que l’on ne saurait résumer à la seule période féodale. Dégagée de la vision étroitement féodale dans laquelle elle était parfois tombée, la seigneurie acquiert alors sa pleine dimension, celle d’un système économique majeur dont l’existence structure durablement la société occidentale, au-delà même du Moyen Âge. Une telle conception permet de dépasser la vieille distinction entre seigneurie banale, justicière et foncière, par ailleurs contestée par les modèles venus d’Angleterre, d’Allemagne ou d’Italie, largement présents dans le livre, et trop souvent absents des études françaises antérieures. L’auteur ne se limite pas à un cadre national trop étroit et rend compte ainsi d’un phénomène présent dans toute l’Europe médiévale. Il adopte pour ce faire une définition large d’un système consubstantiel à la société médiévale : « qui est seigneur ? tout individu ou toute institution possédant suffisamment de terres pour vivre largement sans avoir besoin de travailler soi-même et détenant de ce fait un pouvoir sur les travailleurs la mettant en valeur » (p. 4-5). L’auteur met ainsi en valeur l’importance de la période carolingienne qui ouvre l’ouvrage : c’est entre les viiie et xe siècles que s’élaborent les premières formes de la domination seigneuriale qui ne cessent par la suite d’évoluer sans jamais être vraiment remises en question. L’auteur se place ainsi résolument hors de la trop célèbre « querelle mutationniste », d’ailleurs inconnue des historiographies européennes : « les faits sociaux des xe-xie siècles seront considérés comme un ajustement à l’intérieur d’une structure déjà installée, non comme une transformation radicale qui a eu lieu en amont, lorsque le grand domaine est apparu comme le fondement de la vie économique et comme la ‘structure portante’ de la vie sociale occidentale » (p. 4). S’il entend bien donner toute leur place aux évolutions féodales, il relativise la portée de celles-ci et entend dépasser le débat en soulignant qu’il s’agit d’abord d’évolutions, de modifications de degré ou d’intensité d’un système qui ne bouleversent pas sa nature : « que la pression seigneuriale se soit accrue et, en particulier, qu’elle ait été dirigée avec quelque efficacité contre les libres ne fait pas de doute […]. Que la violence soit venue à bout au xie siècle de la société alleutière en son ensemble et qu’elle ait liquidé les formes sociales anciennes est une toute autre affaire » (p. 116). L’auteur montre ainsi que loin d’être un monde figé, le système seigneurial est au contraire un système souple et dynamique, qui résiste aux crises conjoncturelles et s’adapte aux évolutions du temps pour perdurer jusqu’au-delà du Moyen Âge. Ainsi les derniers chapitres, consacrés aux révoltes et aux crises de la fin du Moyen Âge, montrent que le système fait preuve de souplesse pour évoluer et s’adapter sans rompre, et sort renforcé de ces siècles trop souvent considérés comme sombres.

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L’autre attrait et grand mérite de l’ouvrage est de s’intéresser de près au monde paysan, envisagé dans toutes ses composantes, de l’individu à la communauté en passant par la cellule familiale. Sont abordées les questions de l’exploitation paysanne, de la production et de sa commercialisation, le rôle de la terre, son importance économique, symbolique, patrimoniale et familiale ; les questions aussi de la propriété ou du travail, celles des hiérarchies sociales, des organisations communautaires, de la nature et des formes de l’appropriation du sol… Loin d’une vision monolithique et stéréotypée d’un monde immobile, le monde paysan évolue, et les évolutions du système seigneurial n’auraient sans doute pas été possibles sans, sinon le consentement, au moins la participation du monde paysan, qui sait freiner les initiatives seigneuriales qui lui sont trop défavorables jusqu’à s’opposer violemment. Un chapitre est ainsi consacré aux capacités d’organisation collective et communautaire du monde paysan, tandis que le dernier chapitre, consacré aux révoltes paysannes, fait toute la place aux capacités de résistance d’un monde paysan moins uniforme et soumis qu’il n’y paraît. Transparaît l’image d’un monde paysan qui entend contrôler son territoire, son destin et agir sur sa condition et son environnement social ; un monde paysan acteur et non spectateur passif et opprimé. La question de la dépendance n’est pas éludée, et l’auteur donne au contraire toute sa place à cette question, à laquelle plusieurs chapitres sont consacrés. Les statuts individuels et collectifs, la condition des terres et des personnes font ainsi l’objet de belles pages. Loin d’une vision simpliste de la dépendance pensée en terme d’opposition frontale ou de soumission brutale, l’auteur analyse la dépendance dans toute sa complexité et dans toutes ses dimensions, sociales, économiques, juridiques, symboliques, n’hésitant pas parfois à relativiser son poids ou à réévaluer l’importance numérique et symbolique d’une institution fondamentale dans le monde rural médiéval.

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Le titre, qui pourrait donc sembler banal au premier regard, fait preuve au contraire d’une remarquable pertinence. En se penchant sur tous les aspects des liens qui peuvent unir le monde paysan et les seigneurs, l’auteur fait de cette question sociale le cœur de sa réflexion. Si le programme était vaste et ambitieux, il est mené à bien avec une grande maîtrise, un souci constant de la concision, de la clarté et de la précision qui en font une synthèse remarquable, sans que soit exclue, ponctuellement, la focalisation sur certains points de détails illustratifs. Les limites de l’ouvrage sont finalement inhérentes au genre du manuel, ce que l’ouvrage demeure malgré tout. Le chercheur pourra peut-être regretter l’absence de textes, de documents d’archives ou de cartes, ou encore l’absence en bibliographie de telle ou telle monographie locale ; certains pointeront peut-être enfin une sensible surreprésentation des campagnes italiennes, ce dont on ne saurait tenir rigueur à l’auteur. L’ouvrage reste un manuel à destination d’un public principalement étudiant, ce que la maîtrise du sujet fait parfois oublier ; et les regrets que l’on pourrait alors formuler sont davantage liés aux contraintes d’un genre qu’au travail de l’auteur.

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Vincent Coriol

André Evangelista Marques, Uma unidade de organização social do espaço no Entre-Douro-e-Lima (906-1200), A Coruña, Editorial Toxosoutos, « Serie Trivium, 26 », 2008, 440 p., 23 €

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Ce livre, d’excellente facture matérielle, est l’édition d’un mémoire de mestrado (qui se rapproche plus de l’ancienne thèse de 3e cycle française que de l’actuel master). La préface de Luis Carlos Amaral, professeur à l’Université de Porto et éminent spécialiste des approches spatiales sur cette région, éclaire et enrichit l’ouvrage. Cette étude montre que l’histoire des sociétés et économies paysannes reste un peu plus vivace au Portugal que dans d’autres pays, souvent sous des formes renouvelées (par rapport aux paradigmes quantitativistes ou économicistes des années 1960-80), comme l’analyse des élites rurales, des paysages agraires, des rapports villes-campagnes, de l’anthroponymie ou des formes du peuplement ; il est vrai que l’histoire rurale est ici une discipline relativement jeune, guère antérieure aux années 1980. Cette persistance est une très heureuse nouvelle pour ceux des médiévistes européens qui restent attachés à l’histoire sociale des populations et des structures matérielles.

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L’objet de l’étude, le casal, ou plutôt le vocable qui le désigne, est bien connu des médiévistes ruralistes travaillant sur l’Occident méditerranéen et atlantique méridional : on trouve le mot depuis l’Italie centrale jusqu’à la Galice, mais on se doute bien, étant donnée l’ubiquité, dans les sociétés pré-étatiques, des combinaisons de faits sociaux et culturels, qu’il ne peut s’agir partout de la même chose.

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La maturité de cette première œuvre d’un jeune médiéviste portugais, d’ailleurs couronnée par le 1er prix d’histoire médiévale de Galice en 2007, est étonnante. L’historiographie portugaise sur le casal n’est certes pas négligeable, mais elle porte surtout sur des périodes tardives (à partir du xiiie siècle, notamment à travers les grandes enquêtes administratives d’Alphonse III) et ceci sans porter suffisamment d’attention aux évolutions qu’il a pu connaître : on a donc tendance à le voir rétrospectivement sous sa forme « classique », voire « canonique », d’exploitation agricole familiale universellement pratiquée ; et son rôle comme « unité d’ordonnancement du territoire » n’a pas été abordé.

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On pourra certes arguer que la chronologie adoptée permet à l’auteur de ne travailler que sur des sources imprimées – alors qu’il y a beaucoup de chartriers inédits à exploiter pour la période 1120-1200 – ; mais ce serait un mauvais procès pour une première étude, réalisée en temps limité. En fait, si le début chronologique de l’analyse s’explique par l’apparition même des sources écrites dans la zone, on peut regretter que le terme exclut, de peu, les superbes sources que sont les premières grandes enquêtes royales (celles d’Alphonse II, en 1220), que l’on pourrait considérer comme le marqueur symbolique du début du processus de déféodalisation – outre leur richesse même en données sur l’objet étudié. La définition de l’espace étudié (grosso modo les diocèses de Braga et Porto au moment de leur « restauration »), notamment le fait qu’il n’englobe pas la totalité de la région historique d’Entre-Douro-e-Minho, est discutée, pour finalement conclure sagement qu’il comporte une part d’arbitraire due principalement à l’éclairage des sources ; à cette occasion, l’auteur nuance fort intelligemment, en variant les échelles d’observation, le rôle de marqueur spatial fort du fleuve Douro/Duero.

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La principale originalité de ce travail, y compris dans le contexte de l’historiographie européenne, c’est de renoncer à la monographie régionale d’histoire rurale, mais, tout en restant à cette échelle, d’adopter un objet « agricole », le casal, qui sert, en tant que véritable « structure portante » (comme le castrum l’est dans d’autres régions), de fil conducteur aux analyses de nombreux problèmes, relatifs surtout à l’organisation spatiale et aux structures socio-économiques du monde rural.

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Les lectures sont vastes, ce qui explique la rigueur de la présentation historiographique initiale du problème et la richesse des analyses de détail, qui comparent utilement avec ce qui se passe dans d’autres régions méditerranéennes mais sans jamais transposer platement (même les études les plus séduisantes, fondées sur une documentation plus explicite, comme c’est le cas des sources italiennes) ; on serait tenté d’ajouter seulement, en raison de l’attention portée à la perception de l’espace, les beaux articles d’O. Redon à ce sujet, et quelques travaux ponctuels de M. S. Conde sur la maison rurale. Malgré cette large ouverture historiographique, le filiation intellectuelle de l’étude vient évidemment des modèles d’« organisation sociale de l’espace » proposés par José Angel García de Cortázar (avec une influence secondaire notable des études de Benoît Cursente sur la société « casalère » gasconne).

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Les quelque 150 pages d’annexes ne sont en rien redondantes avec l’analyse ; elles sont constituées principalement par le considérable corpus des 1018 mentions de casal (contenues dans 486 diplômes, en grande majorité des ventes et donations), qui nous est livré, suivant l’ordre chronologique des mentions, dans tous ses détails et qui nous permet donc de vérifier le fondement des analyses (et éventuellement d’y réfléchir nous-même) ; on peut seulement regretter qu’il soit présenté, probablement pour des raisons éditoriales (lisibilité en fonction du format du livre), en deux listings séparés. Avec un tel matériau, on comprend (même si cela aurait pu faire l’objet d’une réflexion épistémologique un peu plus explicite) que la quantification des divers phénomènes d’organisation spatiale soit une des méthodes privilégiées ; c’est elle qui préside à l’essentiel des autres documents fournis en annexe.

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Il faut néanmoins se méfier de l’impression de rigueur que donnent ces comptages : avec des sources dispersées et discontinues (cartulaires, chartriers), qui ne sont pas systématiques en elles-mêmes mais seulement dénombrables par l’historien – une méta-source en d’autres termes –, il est difficile de fonder l’idée, essentielle, que le casal est une structure de plus en plus présente au cours du temps, notamment avec une « explosion » dans la seconde moitié du xie siècle, et aussi d’établir une répartition géographique rigoureuse. Mais l’analyse des structures de la documentation écrite (p. 36-48), montrant notamment la concentration du corpus sur le xiie siècle (63 % des chartes), est des plus prudentes et rigoureuses : le simple rapport entre volume des actes et nombre de mentions permet d’inférer que le casal est ici une unité petite et fréquemment recomposée au fil des générations. En fait, ce risque méthodologique est la rançon du principal apport de l’étude : au lieu de considérer, comme toujours, que le vocabulaire et les formules (confronts, pertinences, etc.) des chartes sont inexploitables à cause du manque de rigueur et de l’ignorance des scribes, aggravées par la polysémie des vocables, et au lieu de se contenter d’une analyse qualitative des actes les plus explicites, l’auteur refuse de baisser les bras et s’attaque courageusement à une énorme masse de mentions usuelles ; or, pour en inférer des tendances vraisemblables, seul le traitement statistique fonctionne.

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La cartographie est bonne, et on se doute que la localisation de ces casais, parfois sur la seule base d’une microtoponymie d’usage évidemment très difficile, a été un travail de Romain… Mais on peut regretter que les cartes soient seulement à l’échelle régionale (donc utiles seulement à la 1ère partie de l’étude), sans tentative pour cartographier les mentions à l’échelle des actuels freguesias et concelhos ; certes, c’était là que la difficulté pour localiser était le plus aiguë.

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L’auteur définit le casal, dans cette région comme « une unité familiale de peuplement et d’exploitation », et il explique son importance croissante par son rôle d’instrument idéal de la domination féodale. Ceci subordonne un peu, dans la ligne de Garcia de Cortazar, les logiques techniques (structures agricoles) et les processus d’auto-organisation au volontarisme politique ; d’ailleurs, l’auteur définit ainsi la problématique spatiale (p. 29) : à toute structure sociale « correspond un schéma de distribution interne du pouvoir qui se projette dans l’attribution et l’organisation spécifiques de l’espace que cette société occupe ». En revanche, on suivra pleinement André Marques dans l’idée, plus générale, que des pouvoirs locaux qui prétendent administrer les hommes (les encadrer au plus près et leur imposer une organisation rationnelle) ne peuvent le faire que par une organisation spatiale rigoureuse – plus efficace que des réseaux de relations sans logique topographique. De toute façon, la prise en compte de l’évolutivité de l’objet désigné par le mot, tout au long de la période, rend l’approche socio-politique opératoire et fructueuse.

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La nature même des sources implique une définition du casal du point de vue seigneurial ; pour autant, si la multiplication des actes est due à la seigneurialisation de la société (dans un contexte où l’écrit est de plus en plus un instrument de pouvoir), la multiplication des mentions de casal est-elle engendrée directement par cette seigneurialisation ? Il y a là un biais documentaire à creuser, de même qu’on pourrait avancer une évolution du discours juridique plutôt qu’une nouvelle sensibilité (psychologique) à l’espace pour expliquer la tendance à localiser plus précisément le casal à partir du xiie siècle.

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L’étude est divisée en deux parties : une pesée globale de la présence du casal dans la zone d’étude et une analyse (qualitative) de son fonctionnement interne, principalement dans sa structure matérielle et sa fonction productive (que l’auteur trouve mieux appréhendable dans les sources et qu’il pense de toute façon à la base de ses fonctions résidentielle et sociale).

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L’étude spatiale se heurte à certaines difficultés, dont André Marques est tout à fait conscient et qu’il tente de surmonter par des méthodes adaptées et toujours judicieuses. Malgré les travaux, principalement archéologiques, menés dans le nord du Portugal par J. Lopez Quiroga et I. Martin Viso (et P. Dórdio Gomes), il reste difficile de connaître les rapports, au xe siècle, entre la tendance à la concentration relative du peuplement au sein des villae – « villages » et une dispersion primitive (?) en fermes réellement isolées (sans encadrement territorial) – que l’on peut penser constituer l’archétype le plus vraisemblable du casal, au moins dans sa forme matérielle. Dans l’analyse de la répartition globale des casais sur l’ensemble de la période (d’après la carte p. 75), il faudrait renoncer à toute approche quantitative d’ensemble, tant l’effet de source est fort ; en outre, il n’est pas besoin de beaucoup de pages pour observer que ces exploitations se concentrent dans les zones inférieures à 600 m d’altitude, sur les meilleures terres et au sein du peuplement le plus dense : c’est là que se trouvent les institutions religieuses conservant les sources écrites, et l’observation vaudrait pour n’importe quel type de terres, surtout seigneuriales (y compris laïques, en particulier celles des vieilles familles comtales puis des principaux lignages d’infanções). En outre, malgré la rigueur de l’auteur, le déterminisme géographique guette parfois : certes, la forte fragmentation du parcellaire, en zones de collines, est favorable au casal, mais elle peut engendrer d’autres structures d’exploitation. La comparaison des densités au sein d’un même chartrier (pour les institutions détenant une cohorte statistiquement suffisante) pourrait être plus fructueuse, et elle éviterait de recourir, dans la quantification des occurrences (tableaux 3 et suivants), aux circonscriptions administratives (les terrae ou territoria alto-médiévaux) comme cadre de la comparaison zonale – alors que ces cadres sont mal territorialisés et surtout ont peu de rapports avec les modalités spatiales de la seigneurialisation.

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L’étude diachronique des densités, là encore en renonçant à un raisonnement à l’échelle régionale, est plus fructueuse – mais il faudrait peut-être justifier le choix du module temporel (le demi-siècle) fondant les comparaisons, qui oriente le raisonnement alors qu’il n’est qu’une convention arithmétique. Toutefois, la réapparition éventuelle d’un même casal au cours du temps introduit un biais statistique, et on ne peut donc raisonner qu’en termes d’occurrences textuelles et non pas de biens réels. Les minutieuses analyses des évolutions locales sont difficiles à visualiser pour quiconque n’a pas en tête la géographie de la région, car les nombreuses cartes (régionales) ne portent aucune autre toponymie que les fleuves ; mais elles retracent excellemment le mouvement d’ensemble – alors que les études antérieures étaient des monographies purement locales – de construction des patrimoines seigneuriaux, quoique la spécificité du casal comme unité d’exploitation et de peuplement s’y dégage mal : au moins voit-on que cette entité agricole est à la pointe du mouvement d’humanisation/colonisation, au xiie siècle, en direction des zones montagneuses (province du Trás-os-Montes).

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La 2e partie, beaucoup plus longue, qui aborde, plus qualitativement, la structure du casal, s’ouvre par une analyse philologique des occurrences ; l’auteur, en s’appuyant principalement sur M. Zimmermann, a bien conscience que cet exercice trouve vite ses limites – et on peut ajouter que, comme pour tout objet matériel, même la prise en compte du contexte discursif de l’occurrence éclaire plus les nécessités du discours que la réalité physique de l’objet nommé. Même au sein d’une région restreinte, un vocable aussi répandu (ce qui reflète dans une certaine mesure la fréquence de l’objet matériel) ne peut manquer d’être polysémique, et sa plasticité sémantique subsiste même au bas Moyen Âge. À côté des casais « tout court » (presque la moitié des occurrences), les principaux déterminants sont anthropo- et toponymiques mais aussi topographiques – auxquels André Marques ajoute la mention (fréquente, 25 % des cas) des anciens ou actuels possesseurs, ce qui me semble relever d’un champ, plus purement juridique, différent – ; on a donc une réalité à la fois humaine et spatiale (fondamentalement une habitation), mais avec une tendance à la territorialisation (objet qui devient un facteur de domination de l’espace et de contrôle d’un ensemble d’hommes). Dans sa dimension humaine, le casal est fondamentalement familial – et on sait que le mot désigne, en portugais moderne standard, le couple.

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La dernière sous-partie (quelque 110 pages sur les 260 de l’analyse) est la plus riche. Elle se fonde sur une étude serrée des éléments topographiques signalés dans les chartes (localisation, intégration et confronts) et des formules de pertinence.

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Pour la première série de données, l’analyse est d’une grande finesse, toujours attentive à l’évolution chronologique. On peut douter, cependant, que les mentions d’éléments naturels (type subtus monte, représentant 37 % des occurrences) doivent être traitées d’« intégration », alors qu’ils servent à localiser, grossièrement d’ailleurs, le casal, sans le contenir (ce sont des repères) ; tout autre est le sens de l’« emboîtement » du casal dans une villa ou un territorium, même si les deux modes de citation sont souvent réunis dans la même formule. Il est vrai que l’auteur propose une hypothèse intéressante (mais difficilement vérifiable) selon laquelle, dans une région structurée par un dense réseau fluvial, les mentions de rivières (type discurrentibus aquis) serviraient à marquer l’intégration des biens dans une vallée ; il se fonde sur la rareté de l’expression, plus explicite, « entre tel et tel fleuve » (23 cas contre 322 du 1er type). Indéniable, à l’inverse, est le rôle structurant plutôt que séparateur des cours d’eaux dans les villae. L’apparente indifférenciation entre mons et castrum est un autre apport intéressant à l’histoire de la perception de l’espace. Le recul des localisations par des marqueurs paysagers, après 1100, révèlerait la saturation de l’espace agricole, et il correspond de fait à l’apparition de casais dans de nouvelles zones, plus hautes.

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Les mentions de structures bâties et d’espaces politico-administratifs (dans 82 % des biens cités), notamment la villa (50 % des cas), marquent plus clairement la hiérarchisation de l’espace (rapport centre-périphérie). Le recul de la villa, après 1150, au profit de micro-toponymes plus précis, est un autre indice du « remplissage » progressif des terroirs par des terres cultivées. Le casal étant souvent « encadré » par la villa, l’auteur discute longuement la nature de celle-ci avant d’en retenir sa seule signification de cadre territorial – mais encore faudrait-il être sûr qu’il s’agisse d’une structure territorialisée, comme l’induisent les mentions des scribes. Une moyenne de 4-5 casais par villa est vraisemblable. Les allusions des chartes à la répartition des exploitations intus et foris permettent de dégager, en première analyse, deux types de casais : agglomérés en un seul morceau, donc typiques de l’habitat le plus dispersé, ou composés d’éléments non contigus, dispersés dans un terroir zoné en quartiers spécialisés, comme les hereditates plus méridionales (notons que les casais septentrionaux sont parfois désignés hereditates, mais il s’agit dans ce cas de définir le mode de possession, alors que, plus au sud, ce sens juridique a absorbé tous les autres qualificatifs et finit par désigner avant tout la structure matérielle), qui semblent référer à un habitat plus concentré ; mais il existe aussi des cas de casal-bloc, en marge d’un terroir dont l’habitat est aggloméré (souvent dans des lieux périphériques d’une villa), qui sont eux-mêmes nommés vilar et regoupent plusieurs de ces casais, donc constituant des embryons de hameaux – processus qui serait confirmé par quelques mentions de casal contenu dans un casal (la seconde acception désignant alors un habitat collectif modeste). Mais, pour l’époque étudiée, il faut se garder de projeter cette reconstitution du peuplement sur l’encadrement administratif : un centre aggloméré de villa n’est pas plus siège de paroisse que les simples loci ne sont des hameaux dépendants.

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L’analyse des confronts (cités dans seulement 19 % des cas, dont seulement 3 % de descriptions explicites) permet de minimiser le premier type de casal (casal-bloc) et de révéler la grande polysémie du vocable, désignant apparemment aussi bien une simple parcelle que la maison constituant la « tête » de l’exploitation. Aussi peu représentatives, numériquement, sont les formules de pertinence (22 % des cas, et en régression après 1100) ; mais leur étude qualitative constitue un des morceaux de bravoure du livre. La réflexion sur leur valeur informative est de qualité, mais on pourrait ajouter que leur notable variabilité garantit seulement un effort de vraisemblance de la part des scribes et non pas leur exactitude ; de ce fait, l’espèce de reconstitution du paysage reste largement hypothétique – et, pour la rendre plus rigoureuse, l’auteur est obligé d’intégrer trop d’inventaires descriptifs postérieurs (tels que les terriers tardo-médiévaux analysés par I. Gonçalves) ou extérieurs. Trente éléments différents peuvent entrer dans la composition d’un casal (quoiqu’il serait plus prudent d’exclure trois désignations purement juridique) ; ce sont des éléments résidentiels, productifs et des droits d’usage.

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La maison (domus, casa), souvent complexe (ensemble de bâtiments, dont certains à fonction technique), est à tel point essentielle dans la structure du casal – comme son étymologie l’indique et à l’instar, probablement, du solar castillan – qu’elle n’est pas fréquemment intégrée dans les formules de pertinence (seulement 31 % des cas) et que le terme casal ne désigne parfois que l’ensemble des éléments bâtis – ce qui explique certaines mentions de casal dans la formule de pertinence d’un casal – ; mais ici, l’absence de données archéologiques interdit d’accéder à l’objet matériel. Les parcelles jardinées au contact des maisons et les champs céréaliers sont peu individualisés dans les énumérations, à moins – pour les champs – qu’ils n’apparaissent sous des noms d’un autre type (terra, lerea…) ou qu’ils soient l’objet d’une appropriation collective les excluant du casal. La manière dont sont cités les éléments du saltus (pâtures, paluds, chênaies, qui semblent se distinguer des terras barbaras du monte) induit qu’ils font l’objet de droits d’usage au titre du casal et non pas d’une appropriation – mais les expressions individualisantes, du type cum suo monte restent alors problématiques – ; les droits sur les eaux sont également omniprésents dans les formules, induisant l’universalité de l’irrigation.

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L’évolution conjoncturelle des mentions est significative : au cours du xie siècle, celui de la vague d’appropriation par l’aristocratie féodale, ce sont les éléments productifs qui sont le plus mis en avant dans les formules de pertinence, tandis que le progrès des invocations de droits d’usage, après 1150, marque le remplissage progressif des terroirs et l’extraction d’une rente (par la vénalisation de ces droits) par les mêmes féodaux. Cette évolution du formulaire semble refléter directement le processus par lequel le casal devient la cellule d’administration du pouvoir seigneurial, au prix d’une dématérialisation bien marquée dans les formules descriptives – au point d’être adopté comme mesure de tous les droits seigneuriaux dans les enquêtes administratives de 1220 et 1258.

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Cette structure est soumise à un jeu patrimonial, de plus en plus marqué (graphique p. 236) – contrairement à la Galice où les monastères maintiennent l’intégrité du casal –, de démembrement et de remembrement, qui semble lié principalement aux successions, et qui atteint même la partie résidentielle ; certes, il reste souvent difficile d’apprécier si le partage des droits de propriété implique une division matérielle, mais l’insertion, supposée par André Marques, du casal dans une organisation « villageoise » organique s’oppose à un démembrement réel. On notera avec intérêt, dans l’étude minutieuse (p. 244-255) des modes de délimitation des casais ou de leurs composantes (20 % de cas de démarcations), les quelques cas de mesures des côtés, presque tous du xie siècle, qui montrent des parcelles étonnamment petites (toutes < 1 000 m2) – mais qui sont peut-être les plus marginales puisque soumises aux transactions qui nous en conservent la trace.

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Il se dégage finalement une image d’ensemble du casal telle que d’autres travaux l’ont dessinée : une exploitation agricole articulée par une résidence, composée d’éléments complémentaires et majoritairement dispersés (comme le montre la fréquente démarcation, par des confronts différents, des diverses composantes) ; ceci induit que les terroirs sont zonés et une tendance à l’agglomération des résidences, ce qui fait du casal le moteur de la territorialisation, d’autant plus qu’il est souvent associé à des droits de patronage sur l’église locale.

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Cette étude, originale et novatrice, d’une grande acuité dans l’interprétation des formulations des documents, trouve ses limites dans le problème du réalisme des écritures juridiques (et notamment de la formation de leurs auteurs, qui nous échappe), surtout quand ils sont en latin ; à cet égard, une prise en compte des vulgarismes aurait pu être instructive, tout comme l’emploi des vocables et formules aurait pu être corrélé à une typologie fine des actes. On regrette également que le traitement d’ensemble du corpus ne puisse être recoupé par l’étude de cas précis de casais, mais, comme l’auteur le signale, l’instabilité dans le temps de ces agrégats d’éléments matériels et de droits interdit de les suivre dans plusieurs chartes. En tout cas, la rigueur de la méthode proposée permet de valoriser un océan de données considérées auparavant comme inexploitables, au moins à cette échelle ; ce travail pionnier ouvre donc une voie aux ruralistes.

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Stéphane Boisselier

Tore Iversen, John Ragnar Myking, et Gertrud Thoma (dir.), Bauern zwischen Herrschaft und Genossenschaft : Peasant relations to Lords and Government. Scandinavia and the Alpine region 1000-1750, Trondheim, Tapir Academic Press, 2007, 228 p., 35 £

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Le present ouvrage est le second volume du programme Peasants’ control over land and resources from the High Middle Ages to the end of the early modern period – Norway, Scandinavia and the East-Alpine region, dirigé par Tore Iversen et John Ragnar Myking. Le livre d’un peu moins de 300 pages contient 17 articles écrits pour moitié en allemand et moitié en anglais. Si le premier volume portait sur les relations entre les paysans et les propriétés foncières, ce second ouvrage examine plus particulièrement les relations de pouvoirs entre seigneurs et paysans ainsi qu’au sein même des communautés paysannes. Cette thématique occupe une large place dans la tradition de recherche allemande à qui l’on doit les termes paradigmatiques de Herrschaft et Genossenschaft. Le premier terme définit le pouvoir et la souveraineté exercés par un seigneur ou un prince sur leurs sujets ; au contraire, Genossenschaft renvoie aux relations horizontales internes aux communautés paysannes au sein d’un cadre institutionnel. Ce livre se propose, à partir de quelques exemples, d’examiner comment les communautés paysannes étaient organisées et de mesurer leur degré d’autonomie et d’autogestion. Cet ouvrage, comme le projet dans son ensemble, a une vocation comparative. Il cherche à transcender les approches nationales traditionnelles en contribuant à améliorer notre compréhension à la fois des différences et des similarités entre les pays scandinaves et les régions alpines continentales. Le cadre géographique étudié comprend l’Allemagne en général et plus spécialement la Bavière, les Alpes orientales, le Tyrol, la Suisse, la Savoie, mais aussi le Danemark, la Norvège et la Suède. Le cadre chronologique s’étend du bas Moyen Âge jusqu’au xixe siècle.

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Dans son premier article, l’historien norvégien Tore Iversen analyse les termes Herrschaft et Genossenschaft, deux termes fondamentaux dans ce projet. Les institutions communautaires des sociétés paysannes jouaient en effet un rôle important dans les relations de pouvoir avec les puissants. Elles constituaient une arène où se résolvaient les conflits entre seigneurs et paysans et où se définissaient les droits et devoirs de chacun. Plus loin, Iversen analyse l’institution norvégienne du thing à la lumière de ces deux termes. Les things sont des assemblées – qui apparurent probablement vers le viie siècle – où se faisaient et se discutaient les lois. Les conceptions traditionnelles virent en ces assemblées des organisations démocratiques paysannes qui par la suite furent accaparées par le pouvoir royal. Iversen admet que les things aient été des organes communautaires importants pour les paysans, mais il estime que les élites aristocratiques locales et régionales puis royales y exercèrent, dès les premières moments, une influence importante.

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Herrschaft et Genossenschaft occupent aussi une place centrale dans la contribution de l’historien allemand Werner Rösener. Dans un premier temps Rösener offre un aperçu concis des recherches sur ce sujet en Allemagne. Par la suite, il s’attache à souligner les importantes disparités régionales concernant le degré de liberté et d’initiative des communautés paysannes vis-à-vis des seigneurs. Dans les vieilles régions de l’Empire, il semble que les paysans et leurs seigneurs géraient conjointement les affaires locales, même si l’influence des paysans tendit à diminuer au fur et à mesure que le pouvoir étatique s’affirma. En revanche dans les territoires de l’Est nouvellement colonisés, les paysans semblent avoir joui d’une plus grande liberté, du moins au début du haut Moyen Âge, car à partir du xve siècle, le développement des propriétés manoriales affaiblit considérablement les communautés paysannes. On passa d’une Herrschaft avec les paysans à une Herrschaft qui leur était imposée.

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Gertrud Thoma, Monika Ofer et Utta Angelika Landau traitent toutes les trois de la Bavière. L’influence des monastères bavarois tel que celui de Frauenchiemsee était importante sur les communautés paysannes. Certaines décisions semblent toutefois avoir été prises en accord avec des représentants villageois, ce qui fait dire à Gertrud Thoma que, s’agissant de la gestion des pouvoirs locaux, la Herrschaft et la Genossenschaft étaient plus complémentaires qu’opposées. Cette ingérence, dictée par les intérêts économique du monastère, profitait aux communautés paysannes puisqu’elle leur apportait une certaine forme de protection. Une collaboration profitable aux deux parties (monastère/communauté paysanne) semble aussi avoir dominé sur les terres du monastère d’Étal pour la gestion des ressources naturelles, en particulier pour la pêche (Landau). Enfin, dans son étude sur la basse Bavière aux xve et xviie siècles, Monika Ofer met en exergue une coopération économique entre les paysans et leurs seigneurs, même si les premiers demeuraient largement sous le contrôle des seconds.

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Le comté du Tyrol (examiné par Wilfried Beimrohr) et la région de l’Ostalpenraum (Heinz Dopsch) pré­sentent des structures communautaires particulières dénommées Nachbarschaft – terme que l’on peut traduire par « district » – et qui recouvraient plusieurs fonctions : pénales, fiscales et militaires. Au sein de ces districts, les assemblées de village jouissaient d’une relative autonomie de gestion et d’importantes prérogatives, ceci au détriment des communautés paysannes qui perdirent peu à peu de leur influence. À l’autre extrémité des Alpes, en Maurienne, Michael H. Gelting montre que les communautés paysannes étaient largement intégrées aux structures administratives du Comté de Savoie et jouaient un rôle important dans la gestion et l’usage des ressources naturelles.

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La Scandinavie constitue l’autre zone d’étude. L’archéologue norvégien Frode Iversen s’est intéressé aux relations entre les paysans des côtes occidentales de la Norvège et l’autorité royale pendant, la période Viking (800-1050). Son étude relève une différence profonde entre les zones côtières, dominées par les fermes royales et donc soumises au contrôle direct de la royauté, et l’intérieur des fjords où l’autorité royale était moins forte et les droits des paysans sur les ressources et les terres, plus importants.

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L’article de John Ragnar Myking porte sur la participation des paysans aux things locaux du xiiie au xviiie siècle. Une élite paysanne s’affirmait lors de ces things et semblait coopérer avec les élites aristocratiques et royales. Le thing constituait un lieu de discussions et de négociations entre les communautés paysannes et la Couronne. Suite à l’union de la Norvège au Danemark au xive siècle, la situation évolua négativement pour les paysans qui perdirent de leur influence au profit des représentants officiels du roi danois.

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Johan Berg et Helge Salvesen apportent un intéressant éclairage sur la situation en Suède. Johan Berg explique comment les paysans suédois, à partir du xviie siècle, perdirent inexorablement de leur influence dans les assemblées de village en particulier à cause de la professionnalisation des pratiques judiciaires et pénales. Les paysans de la région du Jämtland pesaient quant à eux d’un poids plus important dans les décisions communales, profitant de la bienveillance des autorités norvégiennes et suédoises qui, tour à tour, se disputaient la souveraineté sur cette région (Salvesen).

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Le cas du Danemark est illustré par les contributions de Stefan Persson et de Karl-Erik Frandsen. Ce dernier montre que les communautés villageoises exerçaient une influence appréciable dans les questions économiques et sociales locales au début de la période moderne. Cette influence perdura, quoique amoindrie, avec le développement des grandes propriétés manoriales au xviie siècle. Au xvie siècle, les paysans danois voisins de la Scanie bénéficiaient d’une grande autonomie (Persson). À l’instar des communautés paysannes du Jämtland, l’État danois privilégiait cette région car la loyauté de ses habitants garantissait un attachement durable à la couronne danoise.

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De manière moins directe par rapport au thème traité, l’archéologue Thomas Meier et l’agronome Felix Schmitt se sont intéressés aux structures de peuplement en Bavière du Sud, à l’aide de cartes topographiques du xixe siècle. Ils observent que des distances relativement importantes séparaient les fermes. Les raisons en sont économiques (accès aux ressources, réserves de terres pour un développement ultérieur) mais elles sont aussi l’expression d’une forme de pouvoir (accaparer le plus de terres possible). Cette dernière remarque ressort aussi de l’étude de Lars Ivar Hansen qui porte sur les différentes stratégies utilisées par les paysans libres de Fyresdal dans la Norvège du xviie siècle afin de conserver ou d’accroître leurs propriétés. L’endogamie était fréquemment pratiquée par les paysans les plus riches afin de préserver leur statut social privilégié.

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Comme nous l’avons souligné, l’un des principaux objectifs de cet ouvrage est de comparer les régions scandinaves aux régions alpines. Les différents articles montrent en effet toute une série de similarités et de différences tout à fait notables entre ces régions. Cette démarche comparatiste bien qu’absente dans la plupart des articles est largement compensée par l’article introductif de John Ragnar Myking qui, dès le départ, confronte les articles entre eux et définit les grands axes de la comparaison. L’ouvrage dispose aussi d’un glossaire des termes allemands, anglais et norvégiens. Initiative heureuse, car elle fournit un outil très appréciable aux lecteurs/chercheurs qui sont parfois confrontés à des termes en langue étrangère, apparemment proches, mais qui recouvrent en fait des réalités parfois très différentes, liées au contexte géographique et culturel. De même, l’usage de cartes fait par certains auteurs apporte un éclairage salutaire à ceux qui connaissent peu les régions étudiées. Une utilisation plus systématique des cartes eût toutefois été la bienvenue.

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Si l’on peut émettre un regret face à ce remarquable travail, ce sera en remarquant que tous les auteurs évoquent des sociétés sans personnes âgées, sans jeunes, sans différences de sexes, a priori sans femmes… mais aussi sans hommes. À moins qu’il ne s’agisse de sociétés uniquement composées d’hommes ? L’approche comparative choisie aurait eu tout avantage à problématiser la place et le rôle des hommes et des femmes dans les sociétés paysannes, par rapport aux droits de propriété, aux relations avec les autorités… Plusieurs faits montrent qu’il existe des différences évidentes et fondamentales entre la Scandinavie et les régions alpines sur ce sujet. On les observe par exemple à propos des sæterbruket (en norvégien) / Almwirtschaft (en allemand), termes qui désignent des fermes situées dans les montagnes et occupées de manière saisonnière. En Scandinavie, ce sont les femmes qui partaient avec le bétail dans les alpages. Ce sont elles seules qui s’occupaient de la traite et du barattage durant tout l’été. Dans les Alpes, ces activités étaient essentiellement masculines. Une telle différence mérite une explication. Elle témoigne surtout de la pertinence et de la nécessité d’une perspective genrée sur les questions traitées dans ce livre.

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En définitive, cette anthologie apporte un éclairage intéressant sur les différentes formes de relations au sein des communautés paysannes ainsi qu’entre ces dernières et leurs seigneurs, dans les régions des Alpes et de la Scandinavie. Elle met aussi en évidence l’intérêt d’une démarche comparatiste entre d’autres types de régions. De fait, si la Scandinavie partage avec les Alpes un caractère montagneux, elle se distingue aussi par l’importance de son littoral ce qui rend possible, de fait, une analyse comparative avec d’autres zones côtières européennes (France, Îles britanniques…).

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David Brégaint et Aud Mikkelsen Trettvik

Roberto Di Pietra et Fiorenzo Landi (dir.), Clero, economia e contabilità in Europa. Tra Medioevo ed età contemporanea, Rome, Carocci, 2007, 336 p.

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Ce recueil rassemble les actes du colloque international organisé du 14 au 16 septembre 2006 par le Centre pour l’étude de l’histoire du clergé et des séminaires (cescles) de Sienne. Il comprend 16 communications, dont 10 sur l’Italie, les 6 autres portant sur des exemples français, espagnol, allemand, polonais, européen et musulman. Le colloque était consacré aux liens étroits qui ont existé, du Moyen Âge à l’époque contemporaine, entre le clergé, ses institutions et ses biens économiques, et plus précisément aux relations entre la comptabilité, l’Église et le pouvoir économique. L’Église dispose en effet de sources comptables d’une très grande richesse qui méritent une approche spécifique qui intéresse rarement les historiens modernistes et les historiens économistes. C’est pourquoi, aux côtés des spécialistes de l’histoire économique, les organisateurs du colloque ont invité des historiens de la comptabilité.

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L’ouvrage est divisé en deux parties : la première est consacrée à l’histoire de la comptabilité, la seconde à l’histoire économique. D’après Valerio Cellini, la règle de saint Benoît aurait participé à la naissance de la culture d’entreprise. Par bien des aspects, elle est pourtant étrangère à l’esprit même du capitalisme : elle conçoit l’activité économique dans un cadre autarcique, permet le crédit, sans intérêt, qu’elle conçoit comme une aumône aux pauvres, et elle est soucieuse d’une répartition équitable du produit du travail de chacun ; elle refuse la propriété privée et ne conçoit l’activité commerciale que soumise à une morale rigide opposée à la concurrence et au profit. Mais Benoît a prévu dans la règle des principes détaillés de gestion et d’organisation des activités économiques. Les monastères médiévaux étaient des entreprises mixtes où se conjuguaient harmonieusement production et distribution. En fin, le recours à la notion de sanioritas dans l’élection d’un abbé est un des premiers exemples de l’apparition sur la scène juridique et économique moderne du principe majoritaire dans la prise de décisions collectives.

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L’Église fit preuve d’innovation dans le domaine de la comptabilité, car elle comprit que tout système de comptabilité était un instrument de contrôle qui permettait d’obtenir des informations sur les décisions prises par les dirigeants d’entreprises. La comptabilité n’est pas une simple technique d’enregistrement des comptes ; elle permet de comprendre les logiques qui président à la gestion des entreprises. À Sienne, l’introduction, en 1364, d’un système de comptabilité séparée pour les opérations concernant la sacristie de la cathédrale répondait au souci de renforcer les compétences et le pouvoir du responsable du conseil de fabrique. Cette comptabilité était aussi un moyen, pour la municipalité et le chapitre, de s’ingérer dans la gestion de la sacristie qui demeurait une importante source de revenus (aumônes, legs) et de dépenses. Au séminaire archiépiscopal de Sienne, dans la seconde moitié du xviie siècle, on distinguait deux sortes d’écritures comptables. Les premières s’appliquent aux revenus tirés des patrimoines productifs (propriétés, maisons) ; elles sont un instrument technico-comptable qui permet d’évaluer ce que produisent les métayers. Les secondes concernent l’administration financière du patrimoine ; elles figurent dans des livres généraux (registres des revenus et des dépenses) et permettaient aux députés de la Balìa de montrer à l’archevêque et à la Chambre apostolique le résultat de leur administration du séminaire pendant la durée de leur mandat.

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Les premiers auteurs de traités de comptabilité des xvie et xviie furent des économes d’abbayes qui devaient nourrir de nombreux moines et gérer d’immenses propriétés dont ils tiraient les rentes nécessaires aux besoins de la communauté religieuse. Les jésuites sont également à l’origine d’innovations dans le domaine de l’organisation des entreprises, notamment de certaines techniques comptables. Paolo Quattrone montre que deux de leurs manuels, les Exercices spirituels, d’Ignace de Loyola, et le Trattato del modo di tenere il libro doppio domestico, du P. Lodovico Flori, qui fut procurateur de la province jésuite de Sicile dans la deuxième décennie du xviie, ont contribué à l’amélioration des techniques de comptabilité. Non seulement ces ouvrages donnent des conseils de gestion, mais l’organisation du système comptable appliqué dans la Compagnie reprend les critères qu’ils ont formulés. Le traité de Flori est un traité sur la méthode de la comptabilité double. En outre, la comparaison entre les techniques introspectives des Exercices et les méthodes de comptabilité du Trattato met en lumière l’importance des représentations graphiques qui ont pu inspirer ceux qui tenaient les livres de compte.

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Le christianisme ne serait pas la seule religion à avoir contribué au développement du capitalisme. Murat Çizakça insiste sur les liens qui existeraient entre Islam et capitalisme. Mahomet était un négociant qui croyait fermement aux vertus du marché, beaucoup de rédacteurs de la shari‘ah étaient des négociants et, au xiie siècle, le philosophe Gazali considérait la protection de la propriété comme un l’un des cinq objectifs de la loi islamique. Bref, l’Islam classique encouragea l’accumulation du capital et approuva les négociants, le droit de propriété, le libre commerce et l’économie de marché. L’Occident (concept flou) lui aurait emprunté des techniques comme le partage des profits et des pertes, l’association de capitaux et les techniques de transfert d’argent, les fondations charitables.

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La deuxième partie de l’ouvrage, plus familière aux historiens, analyse le poids économique de l’Église. Elle offre une synthèse des travaux les plus récents sur la propriété foncière du clergé, qui fait couler tant d’encre depuis plus de deux siècles. Giuseppe Poli observe qu’on a souvent mis l’accent sur la dimension quantitative du patrimoine de l’Église au détriment de sa « présence économique », en oubliant qu’une partie de la richesse de l’Église était consacrée à des actions caritatives. Les études les plus récentes soulignent l’ampleur du renforcement du patrimoine ecclésiastique dans le Mezzogiorno du milieu du xvie au milieu du xviiie siècle. L’Église bénéficia alors du climat de ferveur religieuse provoqué par les catastrophes naturelles et les violentes et fréquentes épidémies. Mais les chiffres qu’obtiennent aujourd’hui les historiens ne correspondent pas aux estimations auxquelles étaient parvenus les anticurialistes napolitains : pour des raisons polémiques, ils avaient surestimé le patrimoine ecclésiastique au point que l’on a longtemps admis que l’Église possédait les deux tiers de la richesse du royaume de Naples. En fait, même s’il est encore difficile d’évaluer les biens de l’Église dans le Mezzogiorno, il ne faut pas confondre les rentes avec la terre, car la propriété foncière ne constitue qu’une partie du patrimoine mais fournit l’ensemble de la rente des propriétaires. L’acquisition de biens fonciers n’était pas la seule forme d’investissement du clergé. Au xviie siècle, par exemple, la plupart des monastères féminins de Naples plaçaient leurs capitaux dans les revenus de la dette publique. Les théatins aussi appréciaient ce type de placement.

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En étudiant la vente des biens nationaux qui fut organisée à partir de 1790, Bernard Bodinier évalue la propriété foncière et immobilière de l’Église de France à la fin de l’Ancien Régime (il exclut les dîmes, les casuels et les droits seigneuriaux). C’est un sujet sensible et l’historiographie a longtemps hésité sur la superficie des biens fonciers de l’Église en 1789, en donnant des chiffres qui vont de 5 % dans le Midi à 10 % dans l’ensemble du royaume et même à un quart du sol dans le Nord. En s’appuyant sur des estimations qui concernent près de la moitié des districts, Bernard Bodinier arrive à une moyenne globale de 5,2 % de la surface totale des districts ou départements et il précise qu’avec les bois, aliénés ou non après 1814, on avoisine les 6,5 %. Dans l’ensemble, la valeur du patrimoine foncier et immobilier de l’Église s’élevait à environ 3 milliards de livres à la veille de la Révolution. Le clergé régulier détenait les trois cinquièmes des terres de l’Église et l’ordre de Malte se situait parmi les tout premiers propriétaires du royaume. En 1788, la fortune de l’Église représentait donc les trois quarts de la dette publique (qui était de 4 milliards) et six ans de recettes, car la recette du budget s’élevait alors à 503 millions. L’Espagne connut aussi un processus de mise en vente des terres de l’Eglise (la desamortización), mais il dura plus longtemps qu’en France. Plusieurs lois de desamortización furent mises en application en 1769, après l’expulsion des jésuites deux ans auparavant, en 1798-1814, en 1820-1823 pendant le trienio libéral, en 1834-1855 à l’époque de Mendizábal et d’Espartero, puis à partir de 1855 (desamortización de Madoz). Germán Rueda Hernanz dresse le bilan suivant de cette politique. Grâce aux ventes aux enchères, 13,1 millions d’ha auraient été vendus entre 1798 et 1924, auxquels il faut ajouter les 6,8 millions d’ha correspondant à la vente de terres des biens municipaux et des communaux qui fut organisée entre 1767 et 1924. De 1767 à 1964, 19,9 millions d’ha, soit 39 % de la superficie du pays et 50 % des terres cultivables, auraient été vendus, dont 10 millions d’ha étaient des terres d’origine ecclésiastique. Comme en France, la vente de terres ecclésiastiques connut de grandes différences régionales : au sud du Tage et du Segura, elle accentua la concentration de la propriété, donnant parfois lieu à un nouveau latifundisme avec prolétarisation des paysans qui formaient une main-d’œuvre bon marché.

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Dans l’Italie méridionale, dans le Saint-Empire et en Pologne, l’Église fut un propriétaire important. En Pologne, par exemple, les monastères se constituèrent des patrimoines fonciers grâce à des dotations, des legs et des achats. En entravant l’acquisition de nouveaux terrains par acte de donation, la loi sur l’amortissement votée par la diétine en 1635 força les monastères à chercher des formes d’économie plus intense. Le seul exemple était les domaines des magnats et des nobles. Selon l’hypothèse la plus courante, l’économie monastique moderne en Pologne s’apparente au type dominant de l’économie reposant sur la ferme et la corvée.

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Le colloque de Sienne, qui a d’abord le mérite de rappeler que l’Église était aussi un producteur de richesses et un gestionnaire attentif de ses biens, aboutit à deux résultats. Il souligne d’abord la dimension supranationale de l’organisation économique de l’Église. La division de l’Europe en diocèses et en paroisses, ainsi que la fondation de dizaines de milliers de centres monastiques, ont demandé d’énormes ressources qui ont influencé l’évolution économique du continent. En outre, il insiste sur la nécessité de dépasser la perspective historiographique essentiellement régionale et nationale. Si les études locales soulignent les différences qui existaient dans la gestion d’institutions religieuses, souvent rivales et en conflit, l’étude des couvents ou des monastères d’un seul ordre à l’échelle de l’Europe montre au contraire l’homogénéité de ces établissements.

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François Brizay

Marie Casset, Les Évêques aux champs : Châteaux et manoirs des évêques normands au Moyen Âge (xie-xve siècles), Caen/Rouen, puc/Publications des Université de Rouen et du Havre, 2008, 543 p., 35 €

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Pour sa thèse de doctorat, Marie Casset, maître de conférences à l’université de Bretagne-Sud (Lorient), s’est saisie d’un sujet jusque-là délaissé par les historiens et les archéologues : les résidences secondaires des évêques normands, des origines au xve siècle. Celles-ci associent l’avantage d’un corpus clairement défini à un emboîtement très riche de thèmes d’étude : représentation et comportement des élites, rapports entre mondes urbain et rural, organisation de l’espace, histoire ecclésiastique. Dans ce travail pionnier, l’historienne-archéologue a eu l’ambition d’une approche exhaustive. Toutes les échelles ont été envisagées, tant du point de vue spatial que chronologique : des rythmes saisonniers aux évolutions sur le temps long ; des localisations des murs et des pièces à l’étude régionale. La particularité de la démarche repose sur le choix des sources et la difficulté à composer avec l’absence de fouilles archéologiques antérieures ou en cours. En ce sens, cet ouvrage constitue le préalable rêvé pour un archéologue et l’on ne peut qu’espérer qu’il suscite des projets autour de ces sites. Une enquête de terrain (relevé topographique, découverte de carreaux de pavement) apporte du corps à l’étude qui repose sur le dépouillement d’un nombre considérable de documents écrits, médiévaux et modernes, édités ou non.

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Il s’agit d’un ouvrage bipartite. Les monographies de 20 résidences, parmi les 29 recensées, en constituent le cœur. Très détaillées, illustrées, elles reflètent la diversité des situations en termes de sources et esquissent les bases d’une analyse lexicologique. À cela s’ajoute une synthèse qui est, malgré les apparences, plus thématique que chronologique.

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Ce travail s’inscrit dans un double contexte, celui des études normandes et celui plus général des études sur les résidences des élites, tant laïques qu’ecclésiastiques. Annie Renoux, qui a dirigé la thèse de Marie Casset, et son équipe ont mené un ensemble de travaux sur le bâti et les pratiques résidentielles aristocratiques, dont le colloque international Aux marches du palais : Qu’est-ce qu’un palais médiéval ? au Mans en 1999 est l’un des aboutissements (Publications du lham, Le Mans, 2001). Ce thème de recherches a connu ces dernières années des contributions notables, comme l’étude de Maureen Miller sur les palais épiscopaux de l’Italie médiévale (Maureen C. Miller, The Bishop’s Palace. Architecture and authority in medieval Italy, Cornell University Press, Ithaca and London, 2000). Celle-ci ne considère cependant que l’implantation urbaine de la résidence principale de l’évêque, mais les analyses qu’elle en dégage quant aux rapports de celle-ci avec les évolutions politiques des cités italiennes médiévales sont exemplaires. Par comparaison, nous sommes ici en présence d’un travail plus factuel, moins analytique. Enfin, Marie Casset signale qu’une thèse de doctorat a été soutenue en 2004 sur les résidences des évêques de Troyes (Marie-Cécile Bertiaux, Les résidences des évêques de Troyes dans leur diocèse à la fin du Moyen Âge. Habitat, chantiers de construction et aménagement des demeures, Université du Mans, Annie Renoux (dir.), 2004).

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L’espace considéré – la Normandie ducale – a l’avantage d’une certaine homogénéité de ses institutions laïques et ecclésiastiques. L’archevêque de Rouen et ses suffragants – les évêques d’Avranches, Coutances, Bayeux, Lisieux, Sées et Évreux – se partagent 29 résidences secondaires, avec un très net avantage à l’archevêque qui possède à lui seul 10 résidences (la résidence de Saint-Mathieu, aux archevêques de Rouen et cédée au roi en 1261, n’a pas été portée sur le plan qui figure page 38). Si plusieurs des domaines considérés sont dans le patrimoine des évêques depuis le haut Moyen Âge, l’auteur propose une phase de développement des résidences secondaires entre la seconde moitié du xie siècle et le milieu du xiiie siècle, c’est-à-dire parallèlement à l’essor urbain. Il est évident que la notion même de la résidence secondaire se pose par rapport à une résidence principale par définition citadine et donc souvent urbaine et on peut se demander en quoi la démarche volontaire des prélats – bien montrée par Marie Casset – de s’implanter hors de leurs métropoles ne relève pas d’une nouvelle perception de l’espace de la campagne par opposition à la ville. Si les premières résidences attestées sont parfois parmi les plus proches des sièges épiscopaux et reprennent peut-être des bâtiments antérieurs, plusieurs sont des constructions ex nihilo, parfois plus éloignées de la métropole et situées à l’écart des villages de façon à doter le manoir d’aménagements particuliers, caractéristiques de l’habitat des élites et de leur représentation comme lieux de pouvoir, tels des garennes, viviers, jardins ou parcs à gibier.

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L’un des apports de cette étude est justement de montrer que les résidences secondaires des évêques ne sont pas situées dans la proximité immédiate de la métropole. Au contraire, plus de la moitié sont à plus d’une journée de trajet. L’implantation épiscopale a pu provoquer un « remodelage du réseau paroissial » (p. 49) par l’attractivité nouvelle du site et la fondation de paroisses. Le « couple manoir/église » est plus ou moins distendu selon les cas et l’antériorité ou non de l’église. Les implantations peuvent être regroupées selon trois catégories : 2 forteresses, 4 maisons fortes et 11 maisons plates sont ainsi évoquées (les 11 autres résidences ne sont pas mentionnées dans la partie de synthèse. Sur les 7 qui sont traitées en monographie, il semble que 2 aient été des forteresses ou des maisons fortes et 4 des maisons plates). En ce qui concerne le rythme des visites, il existe un contraste abyssal entre les données quasi complètes dont on dispose pour Eudes Rigaud, archevêque de Rouen de 1248 à 1275, et les autres. À travers les documents consultés, tous siècles et tous diocèses confondus, Marie Casset a relevé 80 témoignages de la présence d’un évêque dans une résidence rurale, auxquels il faut en ajouter 499 pour le seul Eudes Rigaud (encore la résidence de Déville et les séjours que l’archevêque aurait pu y faire ne semblent-ils pas compris dans ce chiffre). On peut calculer que ce chiffre représente en moyenne 18,5 occurrences de visites par an, soit trois visites tous les deux mois. Sans pour autant généraliser ce schéma un peu rapide, il est difficile d’imaginer que « quatre résidences au moins n’auraient jamais été visitées entre le xie et la fin du xive siècle » ou encore que « [trois résidences] n’auraient été fréquentées que par l’archevêque Eudes Rigaud qui y séjourna respectivement 15, 31 et 150 fois » (p. 83) et cet exemple montre bien les problèmes que posent inévitablement ces sources. Néanmoins, il apparaît grâce à cette étude qu’un essor de la fréquentation se serait manifesté de façon assez précoce, dès le xiie siècle, tandis que le « beau temps des résidences rurales » se prolongerait jusqu’au milieu du xive siècle. La fin du Moyen Âge marque en revanche un déclin certain. Le pôle noble fait encore souvent l’objet de transformations aux xiiie et xive siècles, mais la guerre de Cent Ans marque un ralentissement de la fréquentation des résidences secondaires, des abandons, des renforcements des défenses, des dégradations du bâti. La lente rénovation à partir de la seconde moitié du xve siècle se fait de façon inégale.

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Le travail présenté ici est donc impressionnant par l’ampleur des fonds documentaires mis en œuvre et la masse des informations collectées, qui couvrent plus de dix siècles. On peut éventuellement regretter que la question des stratégies résidentielles des différents sièges épiscopaux ne soit pas abordée et que l’approche monographique reste dominante.

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Harmony Dewez

Francis Brumont (dir.), Prés et pâtures en Europe occidentale, Actes des xxviiie Journées Internationales d’Histoire de l’Abbaye de Flaran, 15-16 septembre 2006, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, 292 p., 26 €

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Le recueil couvre doublement une vaste perspective chronologique, comme à l’habitude dans la collection, et une variété de champs disciplinaires (archéologie et bio-archéologie, histoire, géographie, ethnologie). En exergue, une citation d’Olivier de Serres (« parmi les bonnes gens du village le pré clos est dict la pièce glorieuse du domaine ») situe bien l’importance de la problématique retenue par les 28e journées internationales d’histoire de l’abbaye de Flaran, tenues en septembre 2006 : prés et pâtures posent en effet la question essentielle de la nourriture du bétail et, à travers ce dernier, l’organisation des systèmes agraires.

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Un premier article de Marie-Pierre Ruas souligne utilement la diversité biologique du sujet et des pratiques humaines qui s’y développent, selon que les friches, jachères, prairies ou prés sont destinés au fourrage ou directement au pâturage du bétail. Une multitude de termes désignent de fait les espaces pâturés : parcours boisés, qui donnent lieu à des usages très encadrés, simples pâtures communes, prés appropriés fournissant du foin, prairies de fonds de vallées humides donnant plusieurs fenaisons par an, prairies encloses, labourées et jalousement gardées… Au-delà des évidentes particularités régionales, la complexité de la terminologie prairiale est partout soulignée : Daniel Pichot et Annie Antoine la relèvent pour l’ouest français médiéval et moderne et David Glomot pour la Creuse du xve siècle. Celui-ci souligne l’usage d’une quarantaine de termes pour désigner des espaces voués à l’herbe, selon leur forme (grands ou petits, étirés ou massifs…), selon leur configuration et leur accessibilité (clos ou ouverts par exemple), selon leurs caractéristiques topographiques et climatiques (humides ou non, en vallée ou en hauteur) ou selon leur type de couvert végétal (drue ou pelé…).

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De cette diversité découle bien souvent celle des modes d’exploitation des espaces de pâturage. Si les techniques sont, dans le détail, relativement méconnues au Moyen Âge central, elles apparaissent avec plus de netteté aux derniers siècles de la période à travers des pratiques d’entretien minutieuses : élimination des ronces, des laîches (carex) ou des taupinières ; la présence de l’eau constitue ici un enjeu d’aménagement essentiel, uniformément souligné, en particulier par la présentation saisissante de Francis Brumont qui étudie cinq écluses (malheureusement mal datées : xviiie siècle ?) permettant l’inondation des prairies riveraines d’un petit cours d’eau gersois, l’Arriou, qui serpente sur moins de 5 km et ne dépasse jamais 1,20 m de largeur ! Au-delà de ces aménagements souvent essentiels pour l’inondation ponctuelle des prairies, le travail requiert une attention régulière, y compris dans les prairies naturelles. Dans le Val de Saône des xive et xve siècles, Corinne Beck détaille une exploitation évolutive, qui débute par la mise en ban des prés au début du printemps, une fauchaison généralement longue incluant première herbe et regain, une mise en défens des prés pour protéger l’herbe coupée et enfin, à partir d’octobre, l’entrée des prés dans le domaine de la vaine pâture. Comme pour la Cerdagne étudiée par Élisabeth Bille et Marc Conesa, on est frappé ici par l’imbrication des modes juridiques d’exploitation, les prés privés s’ouvrant à l’exploitation commune après la fenaison. Au reste, les types de propriété sont marqués par une diversité qui recoupe bien souvent les enjeux sociaux associés aux espaces de pâturage : si l’individualisation est le mode de propriété le plus courant, on pratique aussi l’indivision voire la division (qui implique une jouissance alternative, généralement annuelle, des espaces).

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Ces divers modes d’exploitation interrogent l’organisation des paysages correspondants. Ils impliquent bien souvent un parcellaire mosaïque où alternent les petits clos des plus modestes exploitations et les belles prairies associées aux plus grandes (chaque métairie a sa « prée » dans l’Ouest français parcouru par Annie Antoine). Le morcellement est généralement important, obéissant souvent à des facteurs topographiques, comme le montrent les exemples ibériques ou italiens de Pegerto Saavedra et Danilo Gasparini ou encore le Rouergue de Jacques Dumasy. La fin du Moyen Âge s’affirme à cet égard, comme une période de remaniement, diversement marquée par une tendance à l’augmentation des parcelles (dans le Val de Saône étudié par Corinne Beck) et par une volonté d’encadrer de façon plus restrictive les droits d’usage collectifs (David Glomot, Élisabeth Bille et Marc Conesa). Les crises de la fin du Moyen Âge ont ici largement pesé sur une évolution qui jouait en faveur des plus grands propriétaires, soit parce qu’elles débouchèrent sur un important mouvement d’affermage qui favorisait l’introduction de clauses contraignantes, soit parce que les coutumes qui s’écrivent une fois les crises passées réglementaient de façon restrictive les pratiques antérieures (contre la divagation des bêtes par exemple).

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Toujours est-il que le mouvement favorise un glissement du paysage vers l’enclosement et le bocage. La tendance est au reste longuement préparée : dans l’Ouest français, Daniel Pichot révèle une première mention de clôture d’un pré en 1216, dans un contexte de forte emprise du pâturage et alors que travaux de poldérisation des terres humides et défrichements massifs offrent, à court terme, de nouveaux espaces de pâture. La tendance répond alors localement à la volonté de protéger des espaces menacés par une exploitation poussée, et correspond chronologiquement aux mesures seigneuriales de protection des forêts. La présentation d’Erik Thoen et de Tim Soens montre, pour la Flandre, toute la complexité d’un phénomène qui tient fondamentalement au fonctionnement des agro-systèmes sociaux : ils montrent ainsi éloquemment comment, du xie au xive siècle, deux régions d’élevage voisines, la Flandre intérieure et la Flandre maritime, évoluent de façon radicalement différente. Sous l’effet de la pression démographique, qui commande un renforcement de la production céréalière, les spécialisations opérées distinguent nettement les deux régions, la première développant un système bocager original (par le recours aux prés arables, sans doute plus répandus en de nombreuses régions qu’il n’apparaît dans la documentation) tandis que la seconde s’oriente vers un paysage ouvert de prairies destinées à un élevage extensif à vocation commerciale.

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L’ouvrage évoque alors avec nuance les débats, aujourd’hui largement apaisés, relatifs à la « révolution agricole » et à la place qu’y occupèrent les espaces de prairie. Si les présentations montrent éloquemment que les progrès liés au développement des prairies artificielles et au recours des plantes fourragères sont généralement confinés à des zones étroites (le Norfolk anglais, la Flandre intérieure, les vallées littorales de la Galice ou la plaine d’Alsace étudiés par Jacques Beauroy, Erik Thoen et Tim Soens, Pegerto Saavedra, Jean-Michel Boehler), elles montrent aussi avec force l’engouement général qui anime les milieux agraires au xviiie siècle quant à la bonification des prairies, par exemple par l’introduction et la spécialisation des espèces (luzerne…). Les réflexions pleines de pragmatisme de la Société d’agriculture de Rennes, face à un milieu rural qu’il ne faut pas heurter, apparaissent ici comme un modèle du genre.

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Au final, nous avons dans cet ouvrage une belle ouverture aux problématiques des usages de la prairie en Europe occidentale du Moyen Âge à la fin de l’Époque Moderne. Ce n’est pas la moindre de ses qualités de montrer la richesse d’un objet d’étude qui interroge évidemment les pratiques agricoles mais plus globalement les facteurs économiques les plus généraux, la question fondamentale de l’évolution démographique et les choix qui s’imposent aux sociétés, et en particulier aux détenteurs des espaces concernés. En l’espèce on retiendra la force du concept d’agro-systèmes sociaux proposé par Erik Thoen et Tim Soens pour replacer l’étude des prés et des prairies dans un cadre d’analyse susceptible de révéler l’importance ces « pièces glorieuses du domaine ».

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Sébastien Legros

Pierre Charbonnier, Pierre Couturier, Antoine Follain, et Patrick Fournier (dir.), Les Espaces collectifs dans les campagnes, xie-xxie siècle, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, coll. « Histoires Croisées », 2007, 519 p., 39 €

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Cet ouvrage collectif rassemble les actes du colloque organisé à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand du 15 au 17 mars 2004 par le ceramac (Centre d’Études et Recherches Appliquées au MAssif Central) et le chec (Centre d’Histoire « Espaces et Cultures »). À travers un riche panel de vingt-sept articles, il s’agissait d’obtenir de « nouvelles approches », de réfléchir à la notion de « collectif » sur la longue durée et d’insister sur les aspects politiques et territoriaux de la gestion des espaces collectifs en apportant des éléments nouveaux et en approfondissant certains thèmes traditionnels de l’historiographie par des études de cas. L’idée était aussi de faire participer l’Auvergne à la renaissance de l’histoire rurale, à travers un des traits marquants de l’agriculture auvergnate d’autrefois, à savoir l’importance accordée aux formes collectives d’utilisation de la terre. Si l’Hexagone est privilégié dans les interventions, des communications présentent d’autres espaces : espagnol, bavarois, italien et irlandais. Les problèmes généraux à toutes les formes communautaires sont posés : la notion de « collectif », la nature, niveau spatial et niveau juridique des ayants-droit, induisant des modes de gestion spécifiques de l’espace. La question de l’utilité économique et sociale des espaces collectifs est aussi posée. La gestion de l’espace s’effectue à différentes échelles et donne naissance à des formes d’association spécifiques, « consorteries » (groupes de paysans ayant passé un accord avec le seigneur), mas ou village, communauté aux formes variables, puis, à partir de la Révolution, commune et section de commune, sans oublier des groupes à l’échelle de la vallée dans les Alpes et les Pyrénées.

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L’attention constante portée aux évolutions des usages conduit à une structure de l’ouvrage partiellement chronologique. Après une longue introduction présentant les motivations et la démarche du colloque, la première partie, composée de neuf articles, est consacrée exclusivement aux périodes médiévale et moderne dans le cadre français. Dans ce chapitre intitulé « Milieux, pratiques sociales et usages collectifs de l’espace », il s’agissait de montrer la manière dont les espaces et usages collectifs ont été organisés progressivement de l’an Mil au xviiie siècle, dans le cadre de milieux spécifiques. Deux types de milieux sont privilégiés, car ils semblaient particulièrement propices au développement de formes collectives : les zones montagneuses pour cinq contributions, et des espaces longtemps négligés, les zones humides, avec les contributions de Yannis Suire sur les marais poitevins et Emmanuel Grélois sur les lacs du Val d’Allier. Les zones humides intérieures et maritimes sont étudiées simultanément par Carole Puig qui montre une distinction, dès les xiiie et xive siècles, entre étangs de l’intérieur considérés comme des zones à conquérir pour les mettre en culture, et étangs littoraux qui apportent des ressources complémentaires, notamment par le produit de la pêche. Des contrastes s’observent aussi entre zones de moyenne montagne, à travers les cas de Sévérac-le-Château (Juliette Dumasy) et du Forez dans le Massif central (Claude Colombet-Lasseigne), et espaces situés au dessus de 800 m, sur les monts Aubrac (Laurent Fau et Étienne Hamon) et l’enquête sur les Cortals pyrénéens par Élisabeth Bille, Marc Conesa et Roland Viader. Fabrice Mouthon montre pour les Alpes médiévales que la notion de communs ne suffit pas pour résumer les formes prises par la possession et l’exploitation des monts et que l’étendue des droits peut se borner à de simples usages pour aller jusqu’à une pleine propriété. La mise en valeur des espaces collectifs dans les espaces de montagne est d’une grande complexité, les milieux rencontrés et les formes d’organisation socio-économiques étant d’une grande diversité. Seul l’article de Daniel Pichot s’attarde sur un espace différent, l’Ouest de la France. Son analyse remet en cause avec une très grande prudence méthodologique les clichés anciens sur l’individualisme des provinces de l’Ouest où le bocage ne prend sans doute naissance qu’au xve siècle.

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La seconde partie (« Interventions de l’État et nouveaux enjeux politiques ») privilégie la période contemporaine, temps d’intervention croissante de l’État et d’attaques concertées contre les communaux. La politisation de la question des communaux et des droits collectifs sur l’espace s’opère dès la fin du Moyen Âge. Antoine Follain ouvre le second chapitre en montrant, à travers la taxation des communaux, la pression fiscale exercée par l’État dès le xvie siècle, en contradiction avec un discours politique apparemment favorable aux communautés d’habitants. Cette politisation s’accentue à partir du xviiie siècle, avec le développement de la pensée agronomique et de l’économie politique. La question de leur maintien et de leur partage est au centre des débats, comme l’attestent les contributions de François Ploux pour le Quercy, Jean-Michel Derex pour les marais communaux. Les lois révolutionnaires et toute la législation du xixe siècle furent difficilement appliquées. Vincent Beaulieu montre ainsi les résistances locales à la loi du 28 juillet 1860 sur le dessèchement des marais, dans le Marais Poitevin. Mais le partage n’est pas la seule solution, la location des communaux a été également pratiquée, en particulier dans l’Est de la France. Cette forme de mise en valeur est illustrée par Jean-Paul Rothiot avec le cas de Gérardmer, et par Christian Estève, avec une autre forme de location, celle du droit de chasse dans les biens communaux. L’étude des espaces de moyenne et de haute montagne est l’occasion pour Pierre Cornu et Philippe Moustier de développer une approche davantage territoriale sur la longue durée, et de montrer le nouvel enjeu qui se dessine depuis le milieu du xixe siècle : redéfinir les fonctions territoriales des communaux. L’objectif de reboisement de l’État a été rempli, mais paradoxalement, il ne répond plus à des besoins économiques, il faut dès lors réinventer d’autres fonctions à ces espaces.

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La troisième partie englobe des articles de géographes sur un espace plus étendu. Il s’agit davantage d’une « approche territoriale » à l’échelle européenne. Un thème commun aux neuf dernières communications est la marginalité des espaces collectifs et d’utilisation collective. Cette marginalité contribue au renforcement, dans la période récente, des représentations péjoratives des espaces et usages collectifs, s’opposant à une valorisation forestière vantée par l’administration et favorisée par les législations nationales et régionales. L’aliénation d’une partie, voire de la totalité du patrimoine foncier par les ayants-droit en est la conséquence. Les terres communes ont résisté là où les conditions de leur intégration aux nouveaux modes de mises en valeur n’étaient pas réunies. Ce processus se révèle à l’échelle européenne : Alberto Melelli et Fabio Fatichenti le constatent pour l’Italie, Anne Gueydon, Robert Röder et Helmut Hoffmann pour la Bavière, José L. Gurria Gascón et Ana Nieto Masot pour l’Espagne. Ce sont les marais et les zones montagneuses, qui en constituent les espaces privilégiés en Europe, comme le rappelle Philippe Madeline. Les zones montagneuses se trouvent confrontées à la recherche d’un équilibre délicat entre les impératifs que représente l’adaptation des anciens cadres collectifs aux réalités actuelles et le nécessaire respect d’un patrimoine auquel bien souvent les derniers ayants droit attachent une grande valeur (Éric Bordessoule et Corinne Eychenne sur des exemples français). Le statut collectif n’est maintenant plus systématiquement perçu comme un obstacle à la valorisation de la terre. Les politiques de mises en valeur sont définies à des échelles territoriales proches des utilisateurs, celles des collectivités territoriales ou des institutions telles que les parcs régionaux en France, ainsi que l’illustre l’exemple du Parc Naturel Régional des Volcans d’Auvergne par Martine Teuma. Pierre Couturier et Laurent Rieutort prennent l’exemple de la moyenne montagne irlandaise pour montrer progressivement le passage de la terre « collective » à l’espace « public ».

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Même si obtenir de « nouvelles approches » s’est avéré chose délicate, ces actes tranchent avec une historiographie qui s’est souvent focalisée sur la période postérieure à 1750. Aucun ouvrage n’avait à ce jour englobé l’histoire des espaces collectifs sur une période aussi longue, à savoir un millénaire, du xie à l’aube du xxie siècle, avec la contribution d’historiens, de géographes et d’archéologues. Il permet d’améliorer la connaissance des espaces et usages collectifs en prenant davantage en considération les héritages médiévaux et la diversité des milieux. La période moderne est sous-représentée, même si elle donne lieu à quelques éclairages très novateurs. Les contributions montrent cependant une difficulté importante à synthétiser les données tant les réalités observées sont différentes, dans le temps et dans l’espace, en atteste en particulier la notion de propriété.

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Estelle Lemoine

Élisabeth Sirot, Noble et forte maison. L’habitat seigneurial dans les campagnes médiévales, du milieu du xiie au début du xvie siècle, Paris, Picard, coll. « Espaces médiévaux », 2007, 207 p., 42 €

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En un ouvrage de 207 pages de lecture agréable, Élisabeth Sirot convie le lecteur à (re)découvrir l’habitat de la petite aristocratie médiévale, souvent qualifiée de « maison forte ». Depuis le colloque qui lui avait été consacré en 1984 à Pont-à-Mousson, et en dépit des enquêtes qui se sont multipliées, la maison forte demeure aujourd’hui « le parent pauvre des recherches en archéologie médiévale » (p. 18), preuve à l’appui, la carte de localisation des enquêtes (p. 24). Souvent éclipsée par les châteaux et les résidences princières dans la recherche, menacée sur le terrain par les remaniements, les dégradations voire les destructions, la maison forte occupe pourtant une place essentielle dans la vie des campagnes et des hommes qui en dépendent. Affinant les thématiques et les méthodes d’analyse, instaurant un constant va-et-vient entre les sources écrites, archéologiques et iconographiques, Élisabeth Sirot revisite l’étude de la maison pour approcher le cadre et le mode de vie de la petite noblesse et au-delà les relations entretenues avec le monde de la campagne.

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En sept chapitres, remarquablement illustrés, accompagnés d’annexes consacrées à un aspect particulier développé dans telle ou telle étude locale, l’auteur fait entrer le lecteur dans cet habitat que l’on peine encore bien souvent à définir.

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La question terminologique est présentée dans un premier chapitre. De fait, la maison forte a longtemps été définie par défaut, c’est-à-dire par rapport à ce qu’elle n’est pas : un château ou une simple maison. C’est que les termes relevés dans la documentation médiévale pour désigner les différents types de résidences aristocratiques sont multiples, bien souvent interchangeables, leur signification variant d’une région ou d’une période à l’autre. D’où l’intérêt quand la documentation s’y prête, de conduire une analyse lexicographique portant sur une source unique à l’exemple de celle réalisée sur l’enquête delphinale de 1339 en Grésivaudan. En l’absence d’études suffisantes, il est bien difficile de proposer une définition uniforme de la maison forte tant celle-ci présente de visages différents, révélant également l’évolution du statut de cette résidence au long des quatre siècles étudiés.

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C’est dans un contexte bien particulier – celui de la fin du xiie et du début du xiiie siècle, moment de croissance démographique et économique – qu’apparaissent et se développent les maisons fortes. Dans un deuxième chapitre, Élisabeth Sirot cherche à déterminer le statut des constructeurs et occupants de ces résidences. Si au départ, cette domus fortis est construite et habitée par les membres de la petite aristocratie chevaleresque (ainsi en Bourgogne du Nord, en Genevois, en Lorraine), un renouvellement des détenteurs se produit à partir du xive siècle : « un nouveau corps social se dessine constitué par des officiers au service des comtes ou des ducs, des gens de robe, juristes, magistrats ou autre praticien du droit qui accèdent à la noblesse » (p. 43). La maison forte devient alors un symbole d’ascension sociale pour tous ceux nouvellement anoblis. Mais autant de détenteurs aux niveaux de puissance et de richesse différents, autant de maisons aux types très variés en dimension et en qualité de construction, tenant « du château d’un côté, de la maison paysanne de l’autre » (p. 50). En effet, dans bien des cas, la surface occupée, la qualité des structures construites, les aménagements intérieurs, la présence de chapelle… sont largement comparables à ce que l’on observe dans les résidences princières, entretenant d’ailleurs une confusion terminologique autour du terme de « château ». Pour les plus modestes, ce n’est pas tant les matériaux de construction (en pierre, en pisé, en brique…) que le niveau des aménagements de confort et en particulier des foyers et cheminées, marqueurs d’un niveau social supérieur qui distingue la maison forte de la simple maison paysanne.

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Un troisième chapitre replace la maison forte dans son environnement spatial. Généralement implantées à la périphérie ou en bordure des villages, les maisons fortes se tiennent à l’écart des centres paroissiaux, privilégiant l’installation au centre de petits hameaux qu’elles contribuent à développer, aux abords de grandes forêts (ainsi dans le bocage normand) ou d’espaces de friches (ainsi en Savoie) et toujours à proximité de point d’eau (source, cours d’eau) et dans des zones favorables au développement agricole. La maison forte est, sauf exception, un centre d’exploitation domaniale, rassemblant autour d’elle bois (pour le pacage des animaux), parcs et garennes (réserves de petit gibier à poil), étangs et moulins (pour l’approvisionnement en eau et en poissons). Facteur d’organisation du paysage, la maison forte développe un modèle d’habitat dispersé finement analysé par Élisabeth Sirot.

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L’auteur aborde ensuite, dans un quatrième chapitre, les « appartenances » de cette maison forte, leur composition, leur agencement, telles que les sources documentaires permettent de les restituer. Souvent surélevée et cernée de fossés sans valeur défensive mais marquant l’appartenance à une classe sociale, la maison forte s’organise autour d’une cour fermée dont la fonction ostentatoire se mesure bien à travers les textes : elle signe le caractère seigneurial d’un domaine. Lieu de circulation, mais aussi espace où se déroulent les activités domestiques, où se tient également l’exercice des droits de justice, on y trouve granges et greniers, pressoir et four voire colombier ainsi que les points d’eau nécessaires à la vie quotidienne (puits, réservoirs et citernes). À proximité immédiate, à l’extérieur des fossés, se déploient d’autres dépendances agricoles, les cultures vivrières et aussi les jardins et vergers. Ces espaces, objets de toutes les attentions de la part des propriétaires, marques de raffinement, traduisent de nouvelles préoccupations, une nouvelle sensibilité à la nature certes toute aristocratique.

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Lieu de résidence d’un groupe social privilégié, la maison forte se doit de susciter l’admiration : l’auteur y consacre le cinquième chapitre. Par la force qui se dégage de ses aménagements : fossés, archères et autres éléments d’architecture militaire donnant « à la résidence l’allure d’un petit château » (p. 118) mais ne relevant que du symbolisme. Par son caractère esthétique : tourelles et galeries faisant leur apparition dès le xve siècle, recherche de lumière avec des ouvertures dont l’entourage est le lieu par excellence de la multiplication des décors peints et sculptés, appareil en bossage… De pierre, de bois, de brique ou de pisé ? Les recherches récentes ont montré qu’il est vain de vouloir dégager une évolution dans l’utilisation des matériaux de construction, qui voudrait que la pierre remplace nécessairement la terre et le bois : en fait, la maison forte associe le plus généralement plusieurs de ces matériaux. C’est que les ressources locales, le statut social ne sont pas les seuls éléments déterminants dans le choix des matériaux, il faut compter aussi avec la force des symboles et des modes. Le logis d’habitation, quant à lui, se présente dans un grand nombre de régions sous la forme d’une tour résidence. Structure imposante, marque d’autorité et de prestige, élément hautement symbolique, le modèle de la tour se maintient durant plus de trois siècles. Ailleurs, le logis peut être une maison longue, mais toujours flanquée d’une ou plusieurs tours.

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Le sixième chapitre fait pénétrer à l’intérieur même du logis pour l’envisager comme un lieu de vie et non seulement comme un élément architectural. La démarche d’Élisabeth Sirot est ici innovante, tentant de restituer l’organisation intérieure, la distribution des pièces et la circulation. À l’évidence, l’architecture intérieure est calquée sur celle du château, bien que la distinction entre les espaces, leur spécialisation ne soit pas autant marquée. Au cœur de l’ensemble, l’aula, salle d’apparat et de prestige, se distingue par ses dimensions, par la présence d’une cheminée monumentale, par ses niches et placards muraux, par ses décors (plafonds peints), communiquant avec l’oratoire de la famille seigneuriale (capella). Cette disposition n’est pas sans rappeler le schéma de la résidence princière qui met en relation directe chapelle et appartements privés. Enfin la camera, l’espace privé par excellence, le lieu de couchage des maîtres de la maison, n’est pas sans disposée d’un certain confort (« garde-robe », latrines). Ajoutons, intégré au logis, un espace culinaire bien individualisé – la cuisine (la coquina) avec cheminée, pierre à eau, placards muraux – marque de l’appartenance à une certaine élite qui « peut s’offrir le luxe de disposer d’une pièce entièrement réservée à la confection des repas » (p. 160). Des escaliers en bois ou en pierre, extérieurs ou intérieurs, droits ou à vis – ces derniers faisant leur apparition au milieu du xive siècle –, des galeries assurent la circulation à l’intérieur du logis, permettent la distribution de chacun des niveaux d’habitation. Sculptures et décors peints finissent d’habiller l’intérieur de la maison. L’éventail des décors est très large, reflétant les moyens et les sensibilités des propriétaires : des faux appareils aux scènes historiées et aux décors héraldiques.

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Dans un dernier chapitre, intitulé « habiter la maison », Élisabeth Sirot aborde le domaine de la culture matérielle. Elle tente d’esquisser quelques aspects de la vie quotidienne des habitants en rapport avec le costume, le confort domestique à travers l’éclairage, le mobilier, la table et la vaisselle, ou encore la piété à travers les reliques et oratoires mobiles. Se dégage alors l’image d’une maison que ses propriétaires cherchent à rendre belle et accueillante, bien loin de la vision misérabiliste qui a longtemps prévalu.

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Au total, c’est là un ouvrage richement documenté qui, en dressant l’état des lieux des recherches en cours sur l’habitat de la petite aristocratie médiévale, incite à poursuivre la réflexion, à développer les enquêtes en s’inscrivant toujours plus dans la confrontation des sources et donc des regards. Car la « réalité » de la maison forte se révèle beaucoup plus riche et dynamique qu’historiens et archéologues l’avaient supposé. C’est là aussi un outil de travail à recommander à tous les étudiants en histoire et en archéologie médiévale.

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Corinne Beck

Jean Tricard, Livres de raison, Chroniques, Terriers… Les passions d’un médiéviste, Limoges, pulim, Rencontre des Historiens du Limousin, 2007, 314 p., 38 €

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Cet ouvrage a été offert à Jean Tricard par l’association « Rencontre des Historiens du Limousin », association à laquelle il collabore depuis sa fondation, il y a plus de trente ans. Ce nouveau recueil d’articles fait suite à un premier volume publié par les Presses universitaires de Tours en 1998 (cf. compte rendu paru dans hsr 14, 2e semestre 2000, p. 215-221). Il s’ouvre sur un avant-propos de Philippe Grandcoing, président de l’association « Rencontre des Historiens du Limousin », puis par une « lettre-préface » de Monique Bourin-Derruau qui a choisi de revenir sur l’itinéraire de l’historien, dont le classement thématique des articles ne permettait pas de saisir la juste ampleur. N’ayant jamais rencontré Jean Tricard autrement qu’à travers ses publications – et les courriers qu’il adresse chaque année avec son chèque de cotisation au trésorier de notre association –, j’avoue avoir été particulièrement sensible aux belles pages de Monique Bourin qui retracent le parcours de ce jeune provincial « monté » à Paris pour devenir « le vilain petit canard rural et le disciple heureux du troisième rang » du séminaire de Bernard Guénée.

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Les seize articles du volume rassemblent essentiellement des articles récents, parus après 1999 (deux articles sont même encore sous presse), ainsi que deux textes plus anciens publiés l’un en 1975, l’autre en 1979. La première partie du volume, intitulée « Autour de la reconstruction rurale du xve siècle », rassemble quatre études. On y trouve certains articles bien connus sur « villages, villageois et terroirs au xve siècle » (cf. le compte rendu de Serge Dontenwill dans hsr 20, 2e semestre 2003, p. 215-221), ainsi qu’un bel article méconnu sur l’historiographie de la « reconstruction rurale » au xve siècle, initialement publié dans un recueil consacré à la reconstruction du Pas-de-Calais après la Grande Guerre. On lira aussi avec intérêt et curiosité un article sur « Crise et renaissance rurale en Poitou. La seigneurie de Vaussais et Montjean au xve siècle » paru en 1975 dans les Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest et réalisé à partir de son mémoire de maîtrise, prélude à une longue carrière de chercheur…

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La deuxième partie du recueil est intitulée « Annales, chronique, histoire xiie-xviie siècles ». On peut d’abord y lire une réflexion sur une curieuse description géographique de la Touraine figurant en tête d’une chronique du xiie siècle. Les Annales manuscrites de Limoges, de 1638, écrites sous l’influence de l’abbaye Saint-Martial, donnent lieu à deux études récentes (2000 et 2006), l’une sur l’utilisation de l’histoire comme manifestation de l’attachement à une capitale régionale – qualifiée de Secunda Roma – et à un « pays », le Limousin ; l’autre centrée sur l’image de la femme « du Moyen Âge », sainte aux vertus protectrices ou « méchante femme » qui bafoue les valeurs de la société chrétienne. Deux autres articles s’intéressent aux raisons du succès d’un livre écrit vers 1371 par le seigneur de la Tour-Landry pour l’éducation de ses filles, et au profil des routiers « anglais » du Limousin, originaires pour certains des Îles britanniques mais pour d’autres de Bretagne, de Gascogne ou de l’Armagnac. Enfin, l’auteur de ces lignes a découvert avec grand plaisir un article paru dans les Annales de Normandie en 1979 sur « Jean le Bon, duc de Normandie et héritier de France. Un double échec ? », résultat d’une double escapade de Jean Tricard vers l’histoire politique et les sources normandes.

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La troisième partie du recueil compte sept études de Jean Tricard portant sur « Le temps des livres de raison, du Limousin à la France ». On y trouve une comparaison entre les livres de raison français et leurs homologues italiens, mais aussi des études conduites à partir des livres de raison du Limousin du xve siècle, portant sur différents sujets tels le mariage comme élément d’une stratégie de conquête du pouvoir chez certaines élites urbaines de Limoges, la vie religieuse et les attentes familiales, l’usage des formules de notoriété et d’honneur, la mémoire des défunts, et enfin l’expression des « secrets » (politiques, religieux ou intimes). À cela s’ajoute un article encore inédit consacré au travail de l’érudit limousin Louis Guibert qui découvrit et publia jusqu’à sa mort, en 1904, près de soixante-dix livres de raison limousins et marchois.

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À travers ce recueil de dix-sept articles, c’est donc un bel hommage que rend l’association « Rencontre des Historiens du Limousin » à celui qui, après avoir enseigné à Limoges, Orléans et Tours, fut son président de 2000 à 2005. Un volume qui montre en tout cas à quel point l’amour d’un « pays » conjugué à une très grande érudition peut produire une histoire dont l’intérêt dépasse de très loin le cadre régional du Limousin.

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Christophe Maneuvrier

Antoine Follain, Bruno Lemesle, Michel Nassiet, Éric Pierre, et Pascale Quincy-Lefebvre (dir.), La Violence et le judiciaire du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques, Rennes, pur, 2008, 383 p., 21 €

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Cet ouvrage regroupe les contributions des participants au colloque qui s’est tenu à l’Université d’Angers en mai 2006. L’objectif de cette rencontre était de « mettre en perspective la violence dans ses relations avec l’espace judiciaire, compris au sens large », c’est-à-dire étudier la violence « dès lors que les actes violents sont investis par l’institution judiciaire ». Ceci a permis de s’interroger d’une part sur ce qui est considéré comme violent par l’institution judiciaire, d’autre part sur la violence qui est « secrétée par l’institution judiciaire elle-même ». Quatre principaux points sont abordés, en prenant des exemples principalement sur la France.

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La première partie a pour thème « violence admise, tolérée, pardonnée ». Cette violence légale et présente dans plusieurs types de sources. Les premiers textes normatifs (fors et coutumes), utilisés par H. Couderc-Barraud pour la Gascogne aux xiie et xiiie siècles, autorisent une réaction licite des habitants, même dans le cas d’homicide commis en réaction à un premier homicide. Les lettres de rémission des xve et xvie siècles, constituent la principale source des communications de Pierre Charbonnier et de Michel Nassiet. Les actes notariés sont étudiés par Lucien Faggion pour deux communautés villageoises de Vénétie au xvie siècle. La vengeance et la défense de l’honneur y apparaissent comme des thèmes essentiels. S’interrogeant ainsi le « système vindicatoire à l’époque moderne », Michel Nassiet conclut ainsi : « puisque, encore au xvie siècle, les rapports familiaux déterminaient une violence délibérée, l’interprétation historique de la violence homicide sur la longue durée ne peut se fonder sur une incapacité des hommes de ce temps à maîtriser leurs émotions, peur, ivresse, ni à contrôler leurs ‘pulsions’ ». À partir de quelques exemples de violence vindicatoire (duel et vengeance), S. Carroll insiste sur l’importance de la mémoire familiale et sociale et sur le caractère public de la vengeance, en particulier parmi la noblesse d’Ancien Régime, concluant sur la « psychologie guerrière de la noblesse » pour qui « apprendre à tuer de sang-froid est un rite de passage ». Lucien Faggion souligne également l’importance de l’honneur dans plusieurs affaires sentimentales et familiales en Vénétie au cours desquelles les parties cherchent à parvenir à un accord en choisissant un arbitre, qu’il soit un moine ou un ami commun.

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Dans la seconde partie (« violences quotidiennes et tribunaux »), « injures » et violences verbales, honneur et régulations sociales sont au cœur des communications. Le personnel judiciaire du duché d’Anjou des xive-xvie siècles, étudié par Isabelle Mathieu, en est par exemple victime : même si les affaires sont peu nombreuses, « la répression des comportements déviants constitue bien une forme de contrôle social de la sociabilité villageoise visant surtout à en réfreiner les formes considérées comme excessives ». À partir de l’exemple de la prévôté de Vaucouleurs à la fin du xviie siècle, H. Piant souligne que la justice est un élément du dialogue social, les juges cherchant avant tout « la restauration du lien social, menacé par le conflit ». Étudiant les violences verbales dans le canton de Cholet entre 1881 et 1914, V. Bernaudeau montre que les victimes souhaitent avant tout laver l’affront qui leur a été infligé et qui mérite, selon elles, réparation ; mais, le recours à l’institution judiciaire est également un mode de régulation singulier des tensions sociales dans la mesure où les agresseurs cherchent à trouver un terrain d’arrangement avec les victimes avant même la fin de la procédure engagée.

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La troisième partie, « constructions de la violence, différences culturelles et géographiques », insiste sur le rôle de l’institution judiciaire dans la violence dans la mesure où elle permet à différents pouvoirs de s’imposer. Plusieurs articles éclairent particulièrement cet aspect de la question. La torture judiciaire utilisée dans la lutte contre les sorcières au xve siècle « fonctionne comme une menace, une réserve de puissance qui garantit l’autorité de celui ou de la chose qui, en dernier recours, s’arroge le droit d’y recourir » (F. Mercier). En Espagne, la lutte contre le délit infamant de sodomie par les juges locaux apparaît comme un argument de justification du bon gouvernement par les élites urbaines des xiie-xve siècles (J. A. Solorzano Telechea). Sous le règne de Louis XIII, les procès contre Marillac et Saint-Preuil soulignent « le retrait de la grâce protectrice du roi » (H. Fernandez).

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Enfin, dans la dernière partie, la place des victimes et le rôle des guerres dans le traitement judiciaire des violences sont abordés. S. Defois s’intéresse au rôle des avocats nantais devant la justice militaire allemande chargée de juger les civils français entre 1940 et 1944, se demandant en particulier si l’avocat est « un faire-valoir permettant aux militaires allemands de justifier les mesures employées et de donner un sens à la dureté de la répression », comme par exemple lors du « procès des 42 ». Lors de l’épuration, les violences commises semblent avoir été « assez largement tolérées » et participent ainsi, « par l’exclusion violente de quelques-uns, au rétablissement et resserrement d’un nouvel ordre politique, social, moral et national » (M. Bergère). Pour Y. Denéchère, la mise en place de la Cour pénale internationale montre que désormais les États ne peuvent plus empêcher une nouvelle prise en charge judiciaire des violences internationales, les opinions publiques et les ong s’imposant pour dénoncer les violences commises.

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Comme le souligne X. Rousseaux dans la conclusion, cette rencontre a permis de souligner la richesse des problématiques soulevées par les organisateurs, la diversité des approches lors des communications et les nombreuses pistes de recherche proposées par les auteurs.

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Didier Boisson

Christophe Wissenberg, Entre Champagne et Bourgogne. Beaumont, ancienne grange de l’abbaye cistercienne de Clairvaux, Paris, Picard, 2007, 152 p., 29 €

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La grange de Beaumont est l’une des cinq granges dépendant de l’abbaye de Clairvaux. Elle occupe actuellement le centre d’une belle clairière de défrichement aux confins exacts des départements de la Côte-d’Or au sud, de la Haute-Marne au nord-est et de l’Aube au nord-ouest. L’endroit, récemment restauré, comprend d’une part une vaste grange à pile assez bien conservée, d’autre part plusieurs bâtiments d’exploitation et d’habitation. Christophe Wissenberg, docteur en géographie venu à l’histoire, présente ce site comme un modèle de grange cistercienne, et mène une étude dans la lignée, la tradition et la stricte observance de la thèse inédite de Robert Fossier sur le temporel de Clairvaux, de l’étude de Charles Higounet sur la grange de Vaulerent et de celle de François Blary sur les domaines de Chaalis. Cette nouvelle étude, qui s’appuie sur une bibliographie locale souvent ancienne et sur une bonne analyse des archives de Beaumont, s’efforce de reconstituer l’histoire du site de son apparition au xiie siècle jusqu’à l’époque actuelle, avec un éclairage particulièrement original sur la fin du Moyen Âge et l’époque moderne.

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La grange de Beaumont est installée sur les plateaux calcaires du Châtillonnais, dans des terres profondes et légères, irriguées par un petit ruisseau pérenne. Cette région boisée semble avoir été de toute ancienneté une région de marche entre la Bourgogne et la Champagne. Ce genre de situation se rencontre souvent dans les fondations cisterciennes, installées au xiie siècle sur des terres nouvellement mises en valeur. Cette région est alors déjà passablement colonisée par les abbayes de Molesmes et de Châtillon, et plus tard par les ordres militaires. Beaumont garde un caractère de désert, puisqu’il s’agit d’un habitat intercalaire isolé au milieu des bois. Néanmoins, il est, comme Clairvaux, proche des grands axes de circulation qui traversent l’Europe au xiie siècle.

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Vers 1090, la terre de Beaumont, qui se trouve alors sur la paroisse d’Hesia, entre dans le patrimoine de l’abbaye de Molesmes. L’abbaye de Clairvaux, fondée en 1115, prend possession de Beaumont et d’Hésia en 1131. Les nobles de la région, considérés, selon l’historiographie classique, comme étant tous proches de la famille de Bernard de Clairvaux, complètent ce domaine primitif par des donations de terres périphériques, ce qui aboutit à une montée en puissance de la future grange et à une disparition de la paroisse d’Hésia. Christophe Wissenberg, qui ne se laisse distraire ni par les études modernes sur l’anthropologie du don, ni sur les relectures critiques de l’historiographie des mythes fondateurs de Cîteaux, ne considère ces donations qu’à l’aune des recommandations des chapitres généraux, et s’étonne assez peu de voir une clairière de défrichement si typiquement cistercienne prendre la place d’une paroisse plus ancienne.

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Dès la seconde moitié du xiie siècle, l’auteur constate que les achats de terre remplacent les dons (mais il ne formule aucune réserve ni sur l’évolution des formules diplomatiques, ni sur la valeur représentative des actes recopiés dans les cartulaires). Le domaine s’agrandit. Les terres les plus éloignées de Beaumont sont alors mises en valeur par trois centres d’exploitations secondaires dépendant de la grange, que l’on appelle ses fermes : la Maison aux Convers, Nuisement et la Borde-d’Ambre.

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La grange à pile conservée à Beaumont mesure 39 x 30 m. Elle se compose de 5 nefs (une 6e, au sud, a été supprimée tardivement) et de 6 travées. Ce bâtiment avait donc une surface au sol de 1 200 m2. Si on compare cette surface aux 275 ha de l’exploitation, on obtient un quotient de 4,3 m2 par ha, qui est quasiment le même qu’à Vaulerent (4,4 m2 par ha). Donc, sur deux cas, les granges à piles sont proportionnelles à la surface cultivée… Christophe Wissenberg donne un plan sommaire de la grange et quelques lignes de description, heureusement accompagnées par de très belles photos. Faute d’analyses dendrochronologiques, la datation d’un tel bâtiment reste très approximative : sans doute xvie ou xviie siècle. D’après les descriptions de 1533 et l’atlas de 1776, on sait que l’enclos contenait en outre un four à tuiles, une grange à pile pour le séchage des tuiles et un bâtiment d’habitation constitué de plusieurs logis autour d’une cour rectangulaire. Ce bâtiment contenait une chapelle et était défendu par une tourelle d’angle. L’ensemble semble avoir été clos d’un mur et d’un fossé, qui constituaient une fortification efficace. Dès le xiiie siècle, la grange était confiée à un maître de grange, aidé par des maires et supervisé par un ou plusieurs celleriers ou grangiers résident à l’abbaye.

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Les plans terriers de 1776 montrent que le terroir était alors divisé en trois soles. Les sources manquent à Beaumont pour savoir à quand remonte l’assolement, ou du moins la rotation triennale. Néanmoins, l’auteur se rallie à l’opinion commune pour émettre l’hypothèse d’un assolement à Beaumont dès le xiie siècle. Le cheptel était composé de quelques paires de bœufs, utilisées pour le labour jusqu’en 1755, de nombreux porcs, et d’un troupeau de moutons très important : en 1483, un procès évoque 300 têtes en litige avec une communauté voisine, ce qui représente un chiffre minimum. Ces troupeaux bénéficient de quatre types de pâturage : une étroite bande de prés le long du ruisseau qui irrigue la grange au centre de la clairière ; une sole en jachère ; les larges bois qui entourent la grange et, au-delà des bois, des prairies humides autour des fermes périphériques. Ces fermes reproduisent le modèle de leur grange-mère, avec parfois des activités plus spécifiques : vignes, élevage, moulin, et une grange à pile de plus petite dimension.

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Les 1 550 ha de bois de Beaumont, dont l’emplacement semble n’avoir pas bougé depuis le xiie siècle, provoquent bien des convoitises. Les forestiers de Clairvaux luttent contre les intrusions de troupeaux clandestins et les voleurs de bois, tant de chauffe que d’œuvre. Dès le xive siècle, un quartier de bois est mis en défend pour obtenir de grands fûts. Les ordonnances répétées des rois de France, qui tentent d’imposer une gestion plus rationnelle de la forêt, sont assez peu suivies, et il faut attendre le xviiie siècle pour voir à Beaumont une gestion moderne, avec des bois divisés en 30 coupes avec des baliveaux laissés sur pied pendant un siècle à l’intérieur de chaque coupe.

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La tuilerie de Beaumont devait être une grosse consommatrice de bois. En revanche, la grange ne bénéficiait pas d’une puissance hydraulique suffisante pour activer une forge. Aussi, l’activité métallurgique était cantonnée dans la grange voisine de Champagny, qui envoyait ses charbonniers prendre du bois de chauffe dans les domaines de Beaumont.

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Dès le xiiie siècle, les granges cisterciennes ont eu du mal à recruter des frères convers et ont fait appel à une main-d’œuvre salariée. Cette mutation intervient un peu plus tard dans les granges de Clairvaux, qui sont amodiées à des laïcs à partir du xive siècle. La guerre de Cent Ans perturbe parfois l’exploitation de la grange de Beaumont et de ses fermes, sans remettre en cause le système général. La puissance de Clairvaux lui permet de conserver quasiment intact son domaine malgré les campagnes violentes des guerres de Religion, de la Ligue et de la guerre de Trente Ans, et les domaines de Beaumont et de ses trois fermes sont encore intacts lorsqu’ils sont vendus comme bien national en 1791. Beaumont connut alors des aménagements plus ou moins gracieux liés à des activités d’agriculture industrielle ou de chasse à courre, avant d’être réuni et restauré à la fin du xxe siècle. C’est aujourd’hui un exemple parfaitement conservé de paysage cistercien.

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Le travail de Christophe Wissenberg a bénéficié d’une édition très soignée et particulièrement réussie. Les illustrations, les excellentes cartes et le discours clair et simple de l’auteur font de ce livre un excellent ouvrage pédagogique, répondant parfaitement à son projet de présenter l’histoire d’une exploitation cistercienne modèle.

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Hervé Mouillebouche

Christopher Dyer (dir.), The Self-Contained Village ? The Social History of Rural Communities. 1250-1900, Hatfield, University of Hertfordshire Press, « Explorations in Local and Regional History », vol. 2, 2007, 148 p., 30 $

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Les auteurs de cet ouvrage se sont efforcés de mettre à l’épreuve de l’enquête empirique l’idée, véhiculée par toute une littérature historique ou sociologique, selon laquelle les « communautés » villageoises auraient été, à un certain stade de leur histoire, des entités plus ou moins indépendantes (self-contained). Les villages de l’Angleterre pré-industrielle, s’interroge Christopher Dyer dans la préface, formaient-ils des isolats démographiques ? Leur économie était-elle autosuffisante ? Dans quelle mesure les habitants vivaient-ils coupés du monde extérieur ? Poser ces questions, c’est aussi interroger la pertinence du modèle théorique de la « communauté villageoise », microcosme harmonieux, autonome, replié sur lui-même. Un modèle que, dans les années 1960, les travaux de démographie historique de Peter Laslett et d’Ambrose Raftis, en révélant l’existence, dès le bas Moyen Âge, d’une importante mobilité résidentielle, avaient déjà largement rendu caduque. Et par la même occasion, c’est un autre lieu commun historiographique qui se trouvait ébranlé : celui d’un inexorable déclin des communautés villageoises au cours des siècles. Christopher Dyer observe une tendance générale de la recherche en histoire rurale à vouloir absolument mettre au jour les symptômes du dépérissement des villages, quelle que soit la période considérée. Chaque époque aurait apporté sa contribution à l’œuvre pluriséculaire de démantèlement de communautés rurales dont on s’étonne qu’elles aient pu résister si longtemps à tant d’acharnement. Car en 1459 déjà, un document constatait que les villages anglais étaient moribonds. Et en l’an 2000, le député du Norfolk David Prior, dans un discours aux Communes, recourait à l’expression self-contained villages pour désigner ces milliers de communautés locales, autonomes encore au milieu du xxe siècle, mais que l’arrivée des bus, le développement d’une agriculture intensive et la généralisation des supermarchés menaçaient d’extinction. Un survol rapide de la littérature consacrée, en France, au problème de la communauté rurale suffirait à démontrer que l’historiographie anglaise n’a pas le monopole de ce type de discours sur l’agonie des villages. Ainsi a-t-on pu imputer le déclin des communautés rurales à la mise en place de la monarchie absolutiste, à l’affirmation de l’individualisme agraire sous Louis XV, à l’abolition du système féodal, à l’essor du capitalisme agraire, à la formation de l’État-Nation sous la Troisième République… Ajoutons que dans les années 1960-70, nombre de sociologues ruralistes affirmaient qu’il fallait remonter un siècle en amont pour rencontrer des groupes villageois conformes au modèle théorique de la communauté isolée, autonome, autosuffisante, culturellement homogène, etc. Comme le souligne fort justement Christopher Dyer, s’interroger sur l’existence, aux époques reculées, de communautés démographiquement et économiquement autosuffisantes, c’est poser la question du bien-fondé d’une histoire du village qui s’efforcerait de décrire les étapes de cette interminable érosion. On notera encore que Keith D. M. Snell, dont les réflexions sur l’histoire des identités paroissiales et sur la culture de la xénophobie locale sont à plusieurs reprises mentionnées dans ce recueil, observe que le xixe siècle fut, en Angleterre et au Pays de Galles, une période d’exacerbation sans précédent du localisme dans l’acception la plus étroite du terme.

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C’est donc à cette question du degré d’autonomie (démographique, économique, mais aussi culturelle) des villages anglais qu’est consacré ce petit volume. Il est composé de six courts chapitres, classés dans l’ordre chronologique de leur objet. Christopher Dyer, également auteur de l’introduction problématique et de la conclusion générale, pose la question du degré d’ouverture des villages anglais au bas Moyen Âge. Il évoque tour à tour l’ampleur des mouvements migratoires, l’importance de la circulation inter-familiale des tenures, la commercialisation des surplus sur les marchés. Et soutient au terme de sa démonstration que le village bas-médiéval n’était en aucun cas fermé sur lui-même : au contraire, les habitants étaient perpétuellement en contact avec le monde extérieur. Mais il observe aussi que dans chaque localité, une poignée de familles plus stables assurait le perpétuation des coutumes et des savoirs locaux d’une génération à l’autre (chap. 1 – Were late medieval English villages « self-contained » ?). Cette hypothèse est développée dans plusieurs autres contributions. Notamment dans celle de Jane Whittle consacrée à la mobilité géographique dans les paroisses du Norfolk (chap. 2 - Population mobility in rural Norfolk among landholders and others c. 1440-c. 1600). Henry French met également en évidence, dans les villages des xviie et xviiie siècles, l’existence de noyaux de lignées stables (chap. 4 - « Ancient inhabitants » : mobility, lineage an identity in English rural communities, 1600-1750). Ces familles, généralement aisées, jouaient un rôle de premier plan dans la transmission des normes, des coutumes, des valeurs et de la mémoire locales qu’assimilaient sans peine les nouveaux arrivants. Ainsi la présence de ces dynasties plus sédentaires permet-elle d’expliquer le paradoxe de la perpétuation des valeurs localistes et des identités paroissiales dans une société très mobile.

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Steve Hindle propose de son côté une contribution originale au problème classique de l’impact des poor laws sur la conscience locale et la définition de l’appartenance au groupe territorial (chap. 3 – Destitution, liminality and belonging : the church porch and the politics of settlement in English rural communities, c. 1590-1660). De toute évidence, ainsi que l’observe d’ailleurs Keith Snell dans ses travaux sur la question, la mise en place d’un système localisé d’assistance aux indigents a renforcé, au moins parmi les élites rurales, le sentiment de l’appartenance à la paroisse. Toutefois, les critères d’attribution de la qualité de membre de la paroisse demeuraient ambigus et fluctuants. L’élite villageoise perçut la contradiction entre l’idéal d’une paroisse enfermant un effectif stable de résidents susceptibles de bénéficier de secours et la réalité d’une population mobile.

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Non moins essentielle est la question de l’impact des enclosures sur la structuration interne des collectivités locales d’une part, sur leur insertion dans l’économie nationale d’autre part. Ian Whyte aborde ce point dans sa monographie des paroisses du Cumbria (chap. 5 – Cumbrian village communities : continuity and change, c. 1750-c. 1850). Mais les tensions que ne manquèrent pas d’engendrer, comme partout ailleurs, l’existence d’intérêts divergents, ne provoquèrent pas l’éclatement des communautés locales. Les petits propriétaires profitèrent des partages postérieurs au General Enclosure Act de 1845. Dans la seconde moitié du siècle, le développement du transport ferroviaire favorisa l’essor de l’élevage commercial et le maintien d’une petite exploitation familiale.

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Le sixième et dernier chapitre porte sur la période de la Révolution industrielle (chap. 6 – The rise of industrial society and the end of the self-contained village, 1760-1900 ?). L’auteur, David Brown, aborde en particulier trois points. Il énumère en premier lieu l’ensemble des facteurs qui ont pu favoriser la pénétration de la société englobante dans les communautés locales (recul de l’analphabétisme, exode rural, essor du commerce itinérant…). L’analyse est tout en finesse : si le développement du petit commerce de détail a pu favoriser l’intégration des villages dans une sphère économique et culturelle plus large, l’implantation dans les campagnes de ce type de services permit aussi aux habitants de s’approvisionner sur place. David Brown évoque ensuite la prolifération, après 1760, de nouveaux noyaux de peuplement, sur les friches communales ou à proximité des mines et des industries. Le développement, au sein de ces « villages industriels » (l’expression est de l’auteur, qui parle encore de rural industrial villages), d’une culture de l’entraide et de formes de sociabilité locales a pu favoriser le repli sur l’entre-soi communal. L’auteur insiste enfin sur les effets paradoxaux du paternalisme des industriels et des grands propriétaires, qui furent parfois à l’origine de la création de ces nouveaux villages : la mise en place d’un réseau serré d’institutions de prévoyance et de contrôle social a pu favoriser l’ouverture des villages sur l’extérieur. Mais ces industriels philanthropes s’efforcèrent surtout d’isoler ces groupes d’ouvriers du monde environnant, en faisant en sorte qu’ils puissent accéder localement à toute une gamme de services.

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Les villages, affirme Christopher Dyer dans la conclusion générale du recueil, n’ont jamais vécu en marge du reste de la société. Cette image d’une communauté rurale coupée du monde relève du mythe, un mythe élaboré à l’âge romantique auquel les théories de la transition du stade de la Communauté à celui de la Société ont apporté une fragile caution scientifique.

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François Ploux

Corinne Beck, Les Eaux et forêts en Bourgogne ducale (vers 1350-vers 1480). Société et biodiversité, Paris, L’Harmattan, 2008, 481 p., 43 €

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Corinne Beck, professeur d’histoire et d’archéologie à l’université du Hainaut-Cambrésis de Valenciennes, signe ici un ouvrage très attendu à plusieurs titres. C’est en effet une des dernières thèses d’État, une originalité française qui disparaît et qui permettait l’étude dans un souffle long d’un sujet complexe. Attendu justement parce que le travail « désintéressé et perfectionniste » de l’auteur, pour reprendre les mots de Robert Delort dans la préface, va nourrir les réflexions de générations de chercheurs sur l’histoire de l’environnement à partir d’un très riche corpus de documentation abondamment analysé selon une approche qui croise les regards disciplinaires.

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Le sujet est d’abord délimité dans une première partie. La biodiversité, concept central en écologie, migre ici chez les sciences historiques en devenant désormais l’étude des interactions entre l’homme et son milieu et ses évolutions dans le temps. Étant donné que les écosystèmes forestiers et aquatiques continentaux sont parmi les plus riches et les plus sensibles d’une part et que les médiévistes les négligent d’autre part, le sujet est donc justifié sous un premier aspect. L’auteur décrit sa problématique avec clarté : comment la société médiévale bourguignonne, en fonction de ses capacités techniques, a façonné la biodiversité de son environnement afin de répondre à ses multiples besoins et activités (p. 24). Une démarche interdisciplinaire dont l’interrogation sur les sources (quel portrait de la biodiversité ?) permet de justifier le sujet sous son second aspect. La chronologie correspond au principat des quatre ducs Valois (vers 1350-vers 1480) dans un duché alors composé des bailliages de la Montagne, de Dijon, d’Auxois, d’Autun et de Montcenis pour lesquels les séries documentaires sont riches et variées.

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La deuxième partie, intitulée « les eaux et forêts du domaine ducal », s’intéresse à l’espace physique et à celui du personnel des institutions. La trame forestière médiévale apparaît stable dans son ensemble et conséquente, ce qui est également le cas des eaux qui cumule une petite centaine d’étangs. Ce sont des « milieux-ressources » desquels sont tirés le bois, les glands et les faînes, la faune sauvage à poil et à plumes et des matériaux de construction pour la forêt, la faune piscicole, l’énergie hydraulique pour les moulins, la saussaie, la roselière, la joncheraie et l’herbe, en plus du sable sont extraits des étangs ou des rivières du duché, tous éléments rarement abordés mais qui font partie et qui complètent l’économie agricole plus connue dans l’historiographie. Le personnel des eaux et forêts, bien que hiérarchisé, comprend les différentes catégories sociales avec une part croissante de nobles. Il suit l’évolution générale de l’administration bourguignonne en augmentant en nombre avec un ancrage local du recrutement qui assure le suivi des tâches en particulier avec des exécutants comme les sergents forestiers. Si 40 % du personnel ducal est attaché à la gruerie, cette dernière évolue entre centralisation monocéphale ou bicéphale des gruyers et mettant en avant soit des receveurs soit des châtelains. Cette instabilité est toutefois compensée dans la pratique par la continuité des personnels et leur contrôle par la Chambre des Comptes.

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Vient la partie consacrée à la forêt dans la perspective de l’exploitation de sa dimension végétale. Si l’on sait bien que cette exploitation est maximale, Corinne Beck note les hésitations de la gruerie entre une exploitation par furetage ou par coupe à blanc ou encore avec réserves de porte-graines (les baliveaux) soit en futaie soit en taillis. Elle remarque en alignant les arguments comme la fréquence des arbres tombés, les chablis, et la fréquence de coupe des taillis, souvent inférieurs à 10 ans « que les forêts du domaine ducal commencent ( ?) à apparaître en difficulté ». Mais une prise de conscience émerge notamment par la surveillance des autorités ducales et le début des plantations forestières au cours du xive siècle en Bourgogne, phénomène qui corrobore les observations réalisées dans les Pays-Bas bourguignons. Concernant le pâturage forestier, il apparaît faible dans ses usages paysans contrairement aux glandées ducales qui démontrent une vitalité de l’économie locale. S’il est impossible d’avoir une vue d’ensemble de l’importance des troupeaux à l’échelle du domaine ducal, l’auteur nous fait découvrir avec intérêt que la forêt est « le lieu d’une concurrence alimentaire entre espèces animales domestiques et espèces animales sauvages » (p. 175). Les officiers de la gruerie en ont d’ailleurs conscience qui, au milieu du xve siècle, dans la châtellenie d’Argilly, annulent ou vendent exceptionnellement des paissons afin de ne pas nuire aux « pors sauvaiges estans esdis bois » !

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Une importante partie est consacrée aux « eaux de rivière et eaux d’étangs ». Les étangs sont nettement plus importants d’un point de vue économique, les ducs ne possédant qu’une quarantaine de tronçons de rivières banales : ceux du bassin de la haute vallée de la Seine sont désaffectés vers 1430 alors que ceux de la vallée de la Saône subissent une forte concurrence. Malgré l’éparpillement des informations de la documentation comptable, l’auteur parvient à décrire le paysage des étangs et sa gestion par la société médiévale. Digue, « thou », déversoir et queue d’étang sont vus en plus des fosses à poissons, des loges et des moulins, ces derniers accompagnant le tiers des étangs ducaux bien que disparaissant progressivement dans la seconde moitié du xve siècle. De manière étonnante, il ressort que si les hommes favorisent la végétation herbacée des étangs, ce qui est propice à la piscifaune, l’environnement des étangs ducaux serait majoritairement boisé (cf. la belle photographie de couverture), ce qui favorise des prédateurs que les hommes ont par ailleurs du mal à combattre ! Malgré cela, l’étang passe d’une gestion propre à l’économie domaniale extensive à une économie de marché grâce à une rationalisation qui est mise en œuvre par les officiers de gruerie à partir des années 1390. Avec finesse, l’auteur en montre les multiples rouages, analysant les temps de la pêche, les différentes opérations, ses acteurs. Finalement, en étudiant la gestion de la ressource et la reproduction des espèces, c’est-à-dire principalement la carpe qui domine bien que d’autres espèces lui soient associées au moment d’empoissonner les étangs au Carême, il apparaît que l’alevinage constitue la difficulté majeure. Elle n’est d’ailleurs pas propre au domaine ducal puisqu’elle existe également dans la Comté voisine, problème que l’on tente de contrer par des transferts et des achats de poissons, comme en créant des étangs d’alevinage, d’autres de croissance ou d’engraissement. Pour autant, la pisciculture en étang peut avoir le rendement financier le plus important des ressources du domaine ducal car son poisson vaut cher. Cependant, l’instabilité de l’élevage du poisson et la difficulté des ventes de poissons, ajoutées aux coûts d’exploitation et aux désordres du temps (les bandes d’Écorcheurs des années 1430) font que le duc Philippe le Bon choisira en 1441-1443 d’amodier pratiquement tous ses étangs. Témoignage accablant de « l’incapacité financière du pouvoir ducal à subvenir à la maintenance de son domaine en eau » juge avec perspicacité Corinne Beck à la page 342.

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La dernière partie aborde les relations entre l’animal sauvage et le pouvoir politique. Les sources permettent en fait d’aborder trois groupes d’animaux : le loup, la loutre et les rapaces. Si le loup est courant dans la Bourgogne médiévale, ce prédateur représente un nuisible d’abord et avant tout contre le gibier et donc pour les chasses ducales. Une politique de destruction qui porte ses fruits est donc engagée avec des chasseurs professionnels ou non. L’analyse de biogéographie historique permet de voir que 25 loups par an en moyenne sont capturés, surtout durant les mois d’hiver pour les adultes et en mai pour les petits, soit une modification de la composition interne de la population lupine et de ses comportements (p. 372). Également courante, la loutre est éliminée au rythme de plus de 28 individus par année en moyenne étant donné que ce prédateur attaque la pisciculture ducale. Les captures plus nombreuses s’expliquent ici par une chasse fructueuse pour un animal se reproduisant aisément dans un milieu de vie bien pourvu en ressources alimentaires. Quant aux rapaces, c’est sous le principat de Philippe le Hardi uniquement que les oiseaux de chasse sont capturés, des jeunes de moins d’un an, de préférence des femelles faucons. Les deux autres tiers, 728 individus, sont des nuisibles piscivores dont les traques – auprès des étangs ou dans les forêts toute l’année ou non selon que l’animal soit migrateur – parviennent à perturber le renouvellement des populations par ailleurs difficiles à identifier précisément au vu du vocabulaire des textes. Corinne Beck rappelle que les ducs Valois de Bourgogne étaient de grands amateurs de chasse et que cette activité représentait un des éléments de la grandeur de leur cour. La vénerie ducale augmente d’ailleurs en importance (personnel, animaux, coût) si bien qu’elle surpasse l’équipage du roi de France en 1401-1403 sous Philippe le Hardi : 95 chiens, entre 30 et 40 oiseaux, environ 228 chevaux et autour de 1 000 francs par an ! Toutefois, les difficultés financières dictent aux ducs Philippe le Bon et Charles le Téméraire la voie des économies d’autant qu’ils sont pour leur part peu présents en Bourgogne. Ainsi les parcs et les garennes diminuent en nombre et tombent en désuétude hormis le parc d’Aisey qui devient emblématique d’un mode de vie moins prédateur envers la faune de cerfs puis de daims qui est davantage mise en scène par les duchesses et les ducs Valois.

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En conclusion, l’auteur rappelle à juste titre « la capacité des sources à décrire l’environnement », certes « vue à travers le prisme des ressources » mais qui reste un sujet souvent négligé de la part des médiévistes travaillant sur l’économie et la société. Pourtant, Corinne Beck souligne que la recette de la gruerie rapportait au Trésor ducal sous Philippe le Hardi plus du tiers des revenus et que dans la première moitié du xve siècle cette même gruerie mobilise entre le quart et un peu plus du tiers du personnel du duc. Des efforts d’organisation sont faits, s’orientant vers une économie de marché mais pour des ressources – surtout la paisson et la pêche – qui demeurent irrégulières, ce qui fait dire à son auteur, dans un jugement sévère que les résultats sont bien maigres (p. 448).

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Ils ne le sont certes pas du point de vue de la recherche puisque nous avons là une des rares synthèses du genre qui va des études zoologiques les plus pointues d’aujourd’hui pour comprendre les failles et les réussites des pratiques de la société médiévale à partir des éléments forestiers et aquatiques du milieu rural ! Il y a donc là une création de savoirs par les sciences historiques dans le vaste champ d’étude de la biodiversité, qui demeure, faut-il le rappeler, un des thèmes mis en avant que ce soit par les programmes des Nations Unies ou encore par le Grenelle de l’environnement. Dans un autre registre, il est assez singulier d’apprendre le désengagement ducal face à l’exploitation des ressources piscicoles. En effet, l’amodiation des structures piscicoles – tout particulièrement les étangs – à des exploitants, illustre une orientation vers une économie de marché du domaine. Pourquoi pas. Cependant, les frais d’entretien des infrastructures étant élevés, les exploitants les négligent donc et ils rendront aux ducs Valois un ensemble détérioré, cela malgré leurs contrats… Les résonances sont donc multiples pour la France et l’Europe d’aujourd’hui. Or, répondre d’une part à la demande sociale et d’autre part à la demande sociétale : que demander de plus à feu la thèse d’État en étant une « porte de savoirs » par sa démarche interdisciplinaire et l’ampleur du travail accompli dans les sciences historiques et de l’environnement ? Un ouvrage de référence sur les eaux et forêts des ducs en Bourgogne à la fin du Moyen Âge donc, malgré des tableaux dont l’édition donne de la peine à les consulter alors même qu’ils sont si longs à réaliser.

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François Duceppe-Lamarre

Alain Champagne, L’Artisanat rural en Haut-Poitou, milieu du xive-fin xvie siècle, Rennes, pur, 2007, 242 p., 18 €

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Le Haut-Poitou recouvre approximativement les départements de la Vienne et des Deux-Sèvres. Il constitue le terrain d’enquête d’Alain Champagne dans une thématique encore bien peu abordée pour la période considérée, en particulier du point de vue des sources écrites. Après une préface de Monique Bourin et dix pages d’une introduction dense, l’auteur propose un exposé en trois parties : « De l’atelier au marché » ; « Être artisan » ; « Artisanat, seigneurie rurale et économie de marché ». Sept pages de conclusions viennent clore la démonstration. En fin de volume sont réunis certains documents et quelques annexes. On y trouve les 12 cartes de l’ouvrage, 3 tableaux de salaires (les autres tableaux, inférieurs à une page, avaient plus aisément trouvé leur place dans le texte) ; 8 pièces justificatives, relatives aux installations artisanales étudiées et aux droits d’usage dans les forêts régionales, qui s’échelonnent de 1442 à 1616 ; 6 pages de sources manuscrites et imprimées, une centaine de références bibliographiques (39 de bibliographie générale et 67 de bibliographie sur l’artisanat), deux index, l’un des noms de lieux, l’autre des noms de personnes.

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Dans le premier chapitre (« De l’atelier au marché »), Alain Champagne écarte d’emblée le débat – qu’il juge stérile – d’une opposition ville/campagne des artisanats, pour entreprendre un tour d’horizon des structures de production. L’implantation des ateliers est contingente des ressources en matières premières et en combustible. Le Haut-Poitou est une région pauvre en forêts à la fin du Moyen Âge, alors que les argiles pour la terre cuite et les marnes pour la chaux, le minerai de fer ou encore la pierre à bâtir sont bien disponibles. La localisation de l’atelier varie d’un artisanat à l’autre. Pour la pierre, atelier et carrière se confondent. Pour la terre cuite, les contingences environnementales, au sens large, sont plus prégnantes. Les ateliers sont proches des zones d’extraction des argiles qui se trouvent elles-mêmes, souvent, dans les bois ou les landes. Ces activités ont pu se maintenir près des villes dès lors que ces conditions naturelles étaient réunies. Les autres artisanats, en particulier les forges et les verreries, dont les besoins en combustible sont très élevés, ont été amenés à se déplacer. Ainsi, les verreries s’installent dans les massifs forestiers. Tout en avoisinant également ces massifs, les grosses forges se sont rapprochées, dès la fin du xve siècle, des cours d’eau qui pouvaient leur fournir l’énergie hydraulique.

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Du point de vue du droit, deux types d’ateliers coexistent. Les artisans y œuvrent, en faire-valoir direct s’ils sont indépendants, en faire-valoir indirect s’ils les exploitent au profit d’un seigneur ou d’un bourgeois. En Poitou, les verreries sont aux mains de la noblesse propriétaire des forêts ; elles sont données à bail à des maîtres verriers. À l’instar des verreries, les grosses forges sont souvent données à bail à des maîtres. Les petites forges villageoises, sans doute nombreuses dans les campagnes, ne sont pas documentées. Les statuts des ateliers producteurs de terre cuite diffèrent. Les artisans en possèdent un certain nombre – en particulier les poteries – et les seigneurs contrôlent également quelques tuileries. Puis Alain Champagne arpente le maquis des usages relatifs aux matières premières et aux combustibles. Il évoque les pratiques des charbonniers, celles des récolteurs d’écorces de chêne ou de fougères, celles des cendriers, etc., mais encore une fois, toutes les activités ne sont pas documentées, en matière d’usages. Il en ressort des redevances spécifiques pour les artisans.

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Après avoir examiné les conditions de la production artisanale, Alain Champagne évoque celles de sa commercialisation. Le transport des produits est, en Haut-Poitou, essentiellement routier (charrois et bâts). Le bœuf est l’animal de trait par excellence pour les charrois ; les équidés complètent le dispositif. Le coût du transport est élevé ; il peut même dépasser celui des marchandises, en particulier celles qui sont pondéreuses, comme la pierre. À l’exception notable des chantiers urbains, c’est la proximité des matériaux qui guide les approvisionnements même si, comme le souligne Alain Champagne, « le poids de la géographie seigneuriale est déterminant dans la plupart des réseaux d’approvisionnement ou de commercialisation ». Les artisans ruraux, précise-t-il, sont plus moins impliqués, selon les cas, dans la commercialisation de leurs productions. Là encore, la documentation est inégale selon les secteurs d’activité. Certains artisans deviennent des marchands.

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Alain Champagne termine cette première partie en distinguant les artisanats « installés dans les campagnes » et les artisanats « ruraux », en hiérarchisant les niveaux de marché dans lesquels ils sont à l’œuvre. Les premiers peuvent participer au commerce interrégional, voire international, alors que les seconds demeurent, pour une large part, dans les circuits de l’économie locale.

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Pour bien montrer les disparités de situation entre artisans, Alain Champagne ouvre la deuxième partie « Être artisan », en comparant les parcours de deux d’entre eux. L’un, menuisier, vivote localement alors que l’autre, maître-charpentier, est un entrepreneur reconnu, sollicité pour ses compétences à une vingtaine de kilomètres de son village par les bourgeois de la ville de Parthenay. Puis Alain Champagne se propose d‘observer de plus près ces artisans poitevins, à travers les exemples richement documentés de Vasles et de quelques paroisses alentour, dont il évalue pour la fin du Moyen Âge la population globale (par feux), puis la population artisanale (les artisans déclarés, mais aussi tous ceux qui ont participé à un chantier, même de manière très ponctuelle). Il en tire pour la période 1475-1478 quelques données intéressantes, réunies dans les tableaux 6 et 7 (p. 61 et 63), en particulier pour les deux paroisses les plus peuplées (Vasles et Ménigoute), dont le 1?4 des feux est impliqué dans des activités artisanales. Dans cette microrégion, c’est l’artisanat de la terre cuite qui s’impose très nettement, avec près de 40 % de ces feux, au sein de villages spécialisés. L’artisanat du textile et du bois est également présent.

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Alain Champagne va plus avant dans l’observation des métiers. Il montre les liens entre patronymie et activité. Puis il poursuit avec les artisans du bâtiment, du bois et du métal en montrant les polyvalences et les complémentarités, à partir des comptabilités de chantiers. L’accent est mis ensuite sur l’artisan dans son environnement. Ainsi, 15 des 30 feux d’artisans de la terre cuite de paroisses de Vasles et de Ménigoute sont propriétaires de terres, de prés et de vergers, même si la réalité de leur activité agricole n’est pas perceptible dans tous les cas. Certains abandonnent le métier d’artisan au profit de tâches agricoles plus lucratives, d’autres montrent une pluriactivité artisanat-agriculture (une double activité, le plus souvent), à l’instar des potiers et les tuiliers de la région (ces tuiliers bénéficiant, semble-t-il, d’une plus grande aisance matérielle que les potiers). On voit ainsi des laboureurs-transporteurs de bois et de brandes, des laboureurs à bras ou à bœufs employés comme scieurs, charpentiers ou bûcherons, avec pour certains d‘entre eux de vraies compétences techniques dans leur second métier. L’auteur évoque ensuite l‘activité textile, souvent complémentaire de l’agriculture, d’autant plus répandue qu’elle s’effectue le plus souvent dans le cadre domestique, sans outil particulier.

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L’auteur poursuit son exposé avec les questions de sociabilité de l’artisan. Le père joue un rôle majeur dans la formation des enfants, dans l’accès au métier et dans des stratégies d’alliance à vocation professionnelle, pratiques qui se confondent, plus généralement, avec celles des campagnes. Les femmes ont en général des activités peu documentées par les sources, mais elles apparaissent bien plus nettement en tant que veuves poursuivant l’activité du défunt. Si elles restent à l’écart des métiers du bâtiment, elle tiennent une place éminente dans la production textile, domestique par excellence. Alain Champagne se penche ensuite sur l’organisation professionnelle des artisans ruraux pour en déduire que la rareté des statuts (rédigés et/ou conservés) ne signifie pas l’absence d’organisation du métier, à une période où l’oralité est la pratique commune. Les verriers occupent en Poitou comme ailleurs une place particulière, éclairée par une documentation d’autant plus riche que la fabrication du verre est aussi une activité de haute technicité reconnue et pratiquée par les nobles. Les verriers non nobles se voient reconnaître certaines des prérogatives (droits, franchises etc.) attachées à la noblesse. L’auteur s’attache ensuite à préciser la condition sociale de l’artisan. Il observe, pour le début du xvie siècle, dans certaines sources comptables du village spécialisé d’Espinasse (poteries et tuiles), des disparités de production (en nombre de fournées, voire de demi-fournées, cf. p. 95, tableau n° 10), mais aussi des constantes, dans ces disparités, ce qui serait un indice de la part de l’activité artisanale par rapport à l’activité agricole. En assurant le commerce de leurs productions, certains artisans s’engagent un peu plus dans la spécialisation. Verriers et maîtres de forge, dont le niveau de technicité est élevé, s’éloignent encore plus de la pluriactivité. Ils font valoir pourtant des terres et, comme le relève l’auteur : « Peut-être est-il rare, au moins dans les campagnes, de trouver des artisans ayant entièrement rompu le lien avec la terre ».

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Alain Champagne consacre ensuite plusieurs pages à la question, complexe, des revenus, du niveau de vie et de la promotion sociale (cf. en particulier p. 187-195, les tableaux des salaires des journaliers, charpentiers et maçons entre 1307 et le premier quart du xvie siècle ainsi que le tableau n° 11, p. 106, qui détaille pour le chantier de Vasles les achats de nourriture). Dans ce domaine, le Haut-Poitou n’est pas un cas à part. Certains artisans ruraux, déjà bien établis, s’enrichissent et connaissent une ascension sociale, ce que traduisent l’acquisition de terres, l’accès pour les enfants à des fonctions plus valorisantes et plus recherchées, comme la prêtrise, ou encore l’obtention de petits offices seigneuriaux, en particulier forestiers. Pour les autres artisans, les plus nombreux, améliorer son sort est difficile et ça l’est plus encore si l’on est jeune et pas fils de maître. La possession de l’outillage, nous dit Alain Champagne, est aussi un critère de hiérarchie sociale. La mobilité peut être une solution. Pour l’étudier, c’est-à-dire étudier le marché local de la main-d’œuvre, en historien rigoureux, Alain Champagne croise les informations et s’appuie sur son corpus de sources et sur l’anthroponymie. Le chantier de Vasles fournit là encore des données de premier plan. Près de 60 % des artisans proviennent d’une zone située dans un rayon de 10 km autour du chantier. L’origine du tiers d’entre eux est inconnue et, de tous les métiers, c’est celui de maçon qui réunit le plus grand nombre d’origines inconnues. Toutefois, pour l’essentiel, il y a corrélation entre la géographie seigneuriale et l’origine des artisans. Alain Champagne considère trois niveaux de recrutement. Le premier comprend la paroisse, la seigneurie et les paroisses voisines ; il concerne uniquement charpentiers et les manœuvres. Le second est régional (plus de 10 km), avec une main d’œuvre de complément du premier niveau, ainsi qu’une autre plus qualifiée, avec des fournitures et des transporteurs. Le troisième réunit les extérieurs (plus de 30 km et au-delà), peu nombreux et plus hautement qualifiés. Pour les artisans de la forêt, la mobilité est également de mise.

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La troisième partie « Artisanat, seigneurie rurale et économie de marché », s’ouvre sur un rappel de la guerre de Cent Ans et de ses conséquences sur l’artisanat poitevin. Alain Champagne dresse un état des lieux de la région toujours bien documentée de Vasles et constate un fort renouvellement des patronymes entre 1374 et 1470 (plus de 70 %), sans que l’on puisse toutefois complètement l’imputer au seul mouvement migratoire. La reconstruction semble s’amorcer dans la région dans les années 1435-1440 et les artisans ruraux y participent, en particulier pour la fortification des habitats seigneuriaux. Puis Alain Champagne mesure la part – très modeste – des redevances des artisans de la terre cuite dans les recettes de la seigneurie de Vasles. Établies sur la base d’une petite production à diffusion locale, ces redevances coutumières, sans doute très anciennes, sont peu rentables. Elles occasionneront un raidissement seigneurial et de nombreux conflits, en particulier pour la question du bois, avec le dynamisme économique retrouvé à partir de la fin du xve siècle. Le statut des ateliers évoluera vers le milieu du xvie siècle, sous la pression des élites, comme le montre de manière convaincante le tableau n° 19, p. 150, qui indique, pour la terre cuite, une très nette progression des ateliers affermés par des nobles ou des bourgeois (surtout pour les tuileries), au détriment des ateliers « indépendants » et d’une diminution spectaculaire de ceux dont le statut n’était pas connu avant cette date. On assiste à un phénomène de concentration des ateliers, indépendamment des géographies seigneuriales.

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L’auteur termine son exposé par quelques pages d’une conclusion dense, avec une réelle hauteur de vue sur l’histoire des campagnes et de ses artisanats ; il rappelle l’importance de l’artisanat dans l’économie et les sociétés rurales en évoquant les champs d’intervention et les devoirs respectifs de l’historien et de l’archéologue pour les recherches à venir.

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Malgré toutes les embûches inhérentes à ce domaine de recherche réputé ardu et peu documenté, encore trop délaissé par les historiens de la période, Alain Champagne a réussi à montrer, avec ténacité et un réel savoir-faire, que les sources écrites de l’artisanat, même lacunaires, permettent de faire nettement progresser notre connaissance des sociétés rurales. Incontestablement, il a fait prendre la mesure du rôle essentiel des artisans ruraux dans la vie des campagnes. Il a multiplié les approches, recoupé les sources, avec le regard d’un historien avisé, mais aussi d’un anthropologue. Il a pris en compte tous les artisans, quels que soient leurs activités ou leurs métiers, et les a observés dans leur cadre de vie, leurs déplacements, leurs relations sociales, pendant plus de deux siècles. Certes, l’ouvrage comporte quelques imperfections formelles. Faire tenir autant d’informations dans moins de 250 pages a dû nécessiter quelques contractions douloureuses. De même, les différentes cartes proposées ne permettent pas toujours au lecteur de retrouver aisément les villes et villages cités dans le texte. Néanmoins, L’Artisanat rural en Haut-Poitou est un ouvrage essentiel pour ce domaine de recherche. Les ruralistes avertis ont à disposition un document solide et les ruralistes en herbe, qui s’intéressent aux questions artisanales, peuvent suivre sans hésiter le sillon tracé par Alain Champagne.

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Bruno Fajal

Fabienne Ravoire et Anne Dietrich (dir.), La Cuisine et la table dans la France de la fin du Moyen Âge. Contenus et contenants du xive au xvie siècle, Actes du Colloque de Sens du 8 au 10 janvier 2004, Caen, Publications du craham, 2009, 453 p., 45 €

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Cet ouvrage paru en 2009, réunit les actes d’un colloque tenu à Sens en 2004, et organisé par Fabienne Ravoire et Anne Dietrich. Il fait état de la recherche pluridisciplinaire sur l’alimentation et les manières de table, menée en France ces dernières années. La réunion des historiens, des historiens de l’art et de l’ensemble des spécialistes de l’archéologie autour d’une même table a mis en évidence la complémentarité de ces disciplines pour obtenir une image de la cuisine et de la table à la fin du Moyen Âge en France. Cette publication de 453 pages est structurée en 5 parties précédées d’une préface de Joëlle Burnouf, Bruno Laurioux, et Frans Verhaghe, suivies d’une postface de Fabienne Ravoire et Anne Dietrich.

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La préface intitulé « Un colloque qui vient à point » (p. 1-8) rappelle les dernières avancées de l’archéologie de l’alimentation à partir de nombreuses disciplines, notamment la céramologie, l’archéozoologie et la paléobotanique ainsi que des disciplines nouvelles pour les études médiévales comme certaines analyses isotopiques. Les auteurs insistent sur l’importance de croiser les données issues de fouilles analysées par de nombreux spécialistes, et les apports des sources textuelles et iconographiques. L’histoire de l’alimentation médiévale n’est possible aujourd’hui que par une approche transdisciplinaire permettant de réunir les différentes méthodes et problématiques. À travers les différents articles, l’accent a été mis sur les contraintes de mises en œuvre de ces différentes méthodes qui demandent beaucoup de temps ainsi que sur leurs limites dues à la qualité des matériaux retrouvés mais aussi au manque de référentiel permettant des comparaisons pertinentes. Cependant l’étude des données matérielles peut aboutir à des nouvelles problématiques encore mal perçues par les archéologues telles que l’effet du comportement humain sur la culture matérielle et de celle-ci sur les comportements humains.

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Le thème 1 aborde le repas dans sa représentation et sa préparation (p. 9-83). La représentation du repas est étudiée par les historiens de l’art s’appuyant sur les sources iconographiques (Danièle Alexandre-Bidon). Elles représentent alors un idéal aristocratique éloigné des réalités bourgeoises et paysannes. La préparation du repas est ici vue au travers des sources textuelles médiévales telles que les comptes de la confrérie Saint-Jacques-aux-Pèlerins à Paris (Patrick Rambourg) ou de ceux de l’Hôtel du roi de France (Pauline Morez) nous démontrant ainsi l’importante organisation administrative et financière pour organiser les repas de tous les jours tout comme les repas de fête.

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Le thème 2 s’intéresse au contenu c’est à dire à la production alimentaire végétale et animale (p. 85-146). Cette partie s’appuie sur des études des restes vivants retrouvés dans différents contextes archéologiques. Nous passons donc de l’étude carpologique provenant d’une latrine dépotoir du château de Blangy-les-Tours (Marie-France Dietsch-Sellami), à l’étude archéozoologique d’un quartier rémois (Benoït Clavel) ou à la synthèse de ce même type de données pour le sud de la France. Les historiens ne sont pas en reste avec l’appui des testaments Foréziens dans l’étude de la consommation de la viande (Marie-Thérèse Lorcin). Chaque étude apporte des résultats qui varient en fonction de l’état du lot considéré. Les interprétation diffèrent en fonction des contextes étudiés (aristocratiques, urbains, ecclésiastiques, paysans). Au-delà des limites de chaque source (qui dépend du manque de lots à comparer) les perspectives de ces études restent importantes pour l’archéologie de l’alimentation.

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Le thème 3 s’intéresse aux contenants sous représentés dans les contextes archéologiques qu’est la vaisselle en métal, en bois et en verre (p. 148-211). La vaisselle métallique a deux utilisations : la vaisselle d’apparat utilisée pour le décorum par les grandes maisons princières et la vaisselle de dignité ayant une place d’honneur sur la table. Toutefois l’identification de cette vaisselle est encore difficile. La vaisselle de bois qui nous est parvenue semble appartenir à des communautés religieuses ou des hospices. Leur présence semble attester des pratiques différentes que la simple prise de repas à table. L’évolution de la verrerie de table a été dessinée par James Motteau Celle-ci présentait des particularités régionales au xive siècle pour tendre vers l’unification au xvie siècle.

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La vaisselle céramique, particulièrement abondante sur les sites archéologiques est à elle seule traitée dans le thème 4. Huit synthèses régionales mettent en valeur la spécificité des vaisseliers régionaux et de leur évolution du xive au xvie siècle. Ainsi on retrouve les études des céramiques de Normandie (Anne Bocquet-Lienard, Anne-Marie Flambard Héricher), d’Île-de-France (Fabienne Ravoire), du Centre Ouest (Philippe Husi), d’Alsace (Yves Heningfeld),du Lyonnais(Alban Horry), du Bordelais (Sandine Lavaud et Sylvie Malfret), du Bas-Rhin (Corinne Goy, David Billoin) et de Picardie (Sandrine Mouny).

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Enfin le dernier thème synthétise l’esprit du colloque en traitant des contextes archéologiques ayant employés une méthodologie pluridisciplinaire. Ainsi François Blary nous présente les fouilles des grandes cuisines seigneuriales et le matériel associé sur le site de Château-Thierry. Ces cuisines médiévales sont les seules conservées architecturalement et ayant fait l’objet d’opérations archéologiques. De même l’étude du château de Blandy-les-Tours est traitée sous l’angle de la paléobotannique, de l’archéologie et de la céramologie. Ces différentes analyses apportent des images différentes et complémentaires selon la constitution du lot et sa localisation sur le site. D’autres sites sont présentés comme celui de la Place Sainte-Anne à Rennes (Françoise Labaune-Jean) ou celui du village de Tremblay en Île-de-France (Ivan Lafarge et Annie Lefèvre).

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La postface de Fabienne Ravoire et de Anne Dietrich rappelle le renouvellement des perspectives apporté par la confrontation des différentes sources textuelles, iconographiques et archéologiques. L’apport de ce colloque et de ses actes est important. Il introduit une nouvelle dynamique dans de nouveaux projets de recherche, impliquant l’interaction entre les contenants et le contenu.

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Stéphanie Dervin

Salvatore Ciriacono (dir.), Eau et développement dans l’Europe moderne, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2004, 252 p., 20 €

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La gestion des usages de l’eau constitue une préoccupation très actuelle, il en était de même dans l’Europe moderne. Cet ouvrage, sous la direction de Salvatore Ciriacono, Università degli Studi di Padova, Padoue, propose en 13 chapitres d’explorer plusieurs aspects de la gestion de l’eau dans diverses régions de l’Europe moderne, les Pays-Bas, l’Angleterre élisabéthaine, la basse vallée du Pô, les îles Canaries, la Frise, l’Espagne, Venise, l’Italie, la France, l’Allemagne. La longue introduction de Salvatore Ciriacono et le choix des textes en font un véritable ouvrage de référence qui ouvre la voie à de nouvelles études pour les années à venir pour tous ceux qui s’intéressent à la gestion de l’eau en Europe.

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Comme aujourd’hui, les sociétés d’autrefois devaient s’assurer de la disponibilité de la ressource et la répartir entre différents usages : domestique, agricole, industriel, sans compter le délicat problème de l’alimentation des villes. L’accès à la ressource et le partage par un réseau de distribution constituaient des enjeux considérables et les conflits entre usagers entraînaient fréquemment l’intervention des pouvoirs publics. L’excellente introduction de Salvatore Ciriacono replace la gestion de l’eau en perspective en lui redonnant toute son importance dans l’organisation économique, sociale et politique de l’époque moderne. Cette histoire de la maîtrise de l’eau a été longtemps, sinon négligée, du moins mésestimée. Les 13 études mettent en évidence la diversité des solutions mises en œuvre en Europe pour maîtriser l’utilisation de l’eau et l’adapter selon les usages en particulier dans le domaine agricole. Elles soulignent que cette maîtrise avait essentiellement pour but d’améliorer le rendement des terres agricoles, même si dans un premier temps comme le rappelle Salvatore Ciriacono, les travaux étaient plutôt orientés vers l’assèchement des zones marécageuses grâce au drainage.

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L’ouvrage est découpé en deux parties : la première est centrée sur la bonification des terres agricoles qui selon les lieux passe par l’irrigation, le drainage et le dessèchement. Les exemples européens choisis sont variés et vont des îles Canaries à la vallée du Pô. Ils montrent à quel point le problème de l’eau était présent en de nombreux points de l’Europe moderne du Nord comme du Sud et combien les solutions étaient variées. Dans une deuxième partie sont abordés les problèmes de gestion de l’eau et des politiques locales et nationales sur lesquelles nous reviendrons.

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Les différents chapitres développent à partir d’exemples régionaux quatre grandes thématiques de la gestion hydraulique des zones humides.

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1- L’eau et la conquête de terres agricoles. L’eau est un des éléments indispensables pour le développement agricole, soit qu’elle manque et qu’il faille l’apporter sur des terres arides, soit qu’elle serve à assainir, par exemple l’eau est également un moyen d’assainir des terres marécageuses détruites par l’exploitation massive de la tourbe. La tourbe fut en effet un des facteurs importants de la domination commerciale des Pays-Bas aux xvie et xviie siècles. Cette ressource énergétique, en se substituant à la forêt, donna un avantage comparatif essentiel à l’industrie hollandaise. La tourbe servit également à amender les sols. La remise en état des sols nécessita la mise au point de techniques nouvelles, en particulier les moulins à vent, pour transformer les anciennes tourbières inondées en terres agricoles drainées et amendées. Ainsi se vérifie l’expression bien connue : « Dieu a créé le monde, excepté la Hollande, qui a été créée par les Néerlandais eux-mêmes ». D’une manière générale la bonification des terres était à l’époque moderne le principal but recherché. La croissance démographique qui affecta l’Europe au xviiie siècle eut pour effet la nécessité de rechercher des terres nouvelles à exploiter. Les zones humides, furent soumises à une pression supplémentaire en vue de les maîtriser et comme les forêts soumises au défrichement elles furent l’objet d’une volonté de conquête accrue. Les exemples donnés dans l’ouvrage sur les Canaries, l’espace méditerranéen, la France, l’Angleterre Élisabethaine, les Pays-Bas du xviiie et du xixe ainsi que dans la vallée du Pô nous éclairent particulièrement sur cette volonté de bonification des terres.

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2- Les aspects techniques. Les maîtres incontestés des techniques hydrauliques furent les ingénieurs hollandais à partir du xviie siècle, ils succédaient ainsi aux ingénieurs italiens du xvie siècle. À l’époque moderne les Hollandais avaient déjà acquis des techniques de drainage qu’ils exportaient dans toute l’Europe (à Venise comme ailleurs). Cette volonté d’assainissement et de conquête se retrouve au xviiie siècle comme le montre le chapitre consacré à la France par Jean-Michel Derex. Elle correspond à une vision dominatrice de l’homme sur une nature qui ne lui est pas toujours favorable. Les ingénieurs hollandais furent les plus demandés à partir du xviie siècle. Ils apportaient la technique des moulins à vent et des vis d’Archimède. On les retrouve en Italie et en Grande-Bretagne, ainsi qu’en Provence où l’ingénieur Van Ens réalisa le dessèchement des marais d’Arles. Ils appliquaient parfois leurs techniques hollandaises sans trop les adapter aux réalités locales comme dans le Fens en Grande-Bretagne.

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3- La protection contre les eaux. L’eau en excès, lors des crues, pouvait constituer une menace en provoquant des inondations sur des territoires cultivés. La digue était un moyen de protection ancestral, qu’elle protège contre la mer ou bien contre les fleuves. Le cas de la vallée du Pô et celui des côtes allemandes sont particulièrement bien analysés dans l’ouvrage.

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4- Les dessèchements. A fortiori, la France, en introduisant la problématique du dessèchement des marais dans le débat politique au xviie et au xviiie siècle, n’a pas obtenu les résultats escomptés, dans la mesure où les intérêts locaux étaient souvent contraires aux grands projets économiques de bonification des terres. Parmi les raisons de cet échec analysées par Salvatore Ciriacono et par Jean-Michel Derex, les choix économiques locaux ne doivent pas être sous estimés. Pour obtenir une forte hausse des rendements agricoles en bonifiant les terres, il fallait faire d’énormes investissements et prendre des risques. Or, en l’absence d’une croissance importante de la demande liée notamment à une urbanisation relativement faible la rentabilité d’une telle opération était aléatoire. Les zones humides produisaient peu mais nécessitaient en définitive peu d’investissement. De ce fait la rente foncière était donc élevée par rapport au faible capital investi, elle était en outre garantie par la diversification de la production. C’est avec ce type d’arguments que les grands propriétaires camarguais refusèrent au xixe siècle les aménagements pharaoniques que leur proposaient les ingénieurs des Ponts et Chaussées. La politique de l’État s’avéra dans ce domaine très volontariste et, tout à sa volonté de maîtriser les zones humides et de les arracher à leur stérilité supposée, le Sénat français vota la loi de 1807 sur les dessèchements des marais. Ce qui accéléra le processus mais avec des succès mitigés selon les lieux.

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L’un des apports principaux de l’ouvrage nous paraît être également la mise en évidence de l’importance de la gestion sociale de l’eau dans de nombreuses régions européennes. Cette gestion de l’eau, parce qu’elle s’avérait vitale pour les sociétés, était à l’origine de nombreux particularismes locaux, comme si les cadres habituels des sociétés d’Ancien Régime étaient insuffisants pour répondre à la complexité de cette gouvernance. La hiérarchie politique et sociale des sociétés d’Ancien régime se prêtait mal aux relations coopératives et égalitaires qu’imposaient les usages de l’eau.

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Dans tous les cas explorés dans l’ouvrage la gestion sociale de l’eau jouait un rôle prédominant dans l’organisation de la société à l’échelle locale. La répartition de l’eau était à l’origine de nombreux modes de gestion et d’autant de particularismes, on peut parler de « sociétés hydrauliques ». De ce point de vue l’exemple des privilèges politiques de la Frise est particulièrement éclairant, les nécessaires interdépendances sont allées quelquefois jusqu’à l’obtention de « libertés » que l’on ne retrouve pas dans les hinterlands. Dans chaque cas l’interdépendance propre à la gestion de l’eau imposait une communauté de destins et des formes d’association plus ou moins égalitaires car une gestion strictement hiérarchisée ne pouvait pas garantir l’efficacité du système en limitant les responsabilités. Une thématique spécifique sur les formes d’associations chargées de la gestion des digues, du drainage et de l’irrigation se dégage de l’ouvrage et mériterait dans l’avenir des études comparatives systématiques. Elle reste un chantier à développer pour les historiens de l’environnement. Mais les études présentées dans l’ouvrage donnent de nombreuses pistes. Sans aller jusqu’à parler de « démocratie hydraulique », il y a malgré tout des libertés acquises grâce à la gestion des interdépendances. Dans son introduction Salvatore Ciriacono nuance cependant cette idée en montrant que dans de nombreuses régions la structure sociale de l’Ancien Régime s’imposait malgré tout. Il ne faut pas oublier que les sociétés anciennes s’accommodaient assez bien de particularismes locaux, régionaux ou communaux importants dans le domaine du droit en particulier.

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À la lecture de l’ouvrage il nous semble que le concept de « système technique » développé il y a quelques années par Bertrand Gille (Histoire des techniques, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1978, 1652 p.) pourrait servir de grille d’interprétation. Un système technique est fondé sur l’ensemble des technologies qui sont mises en cohérence et sont liées les unes aux autres. Il existe une interdépendance entre chaque élément du système technique et la modification d’un élément entraîne une pression pour que les autres soient modifiés pour être au même niveau. Cette interdépendance est source de dynamisme car elle provoque des inventions, des synergies et, en définitive, la croissance économique. Cependant, avec le temps, elle peut s’avérer source de conservatisme, notamment lorsque les potentialités du système ont toutes été exploitées, et lorsque des résistances apparaissent afin d’éviter la modification du système qui a fait ses preuves. Pour Bertrand Gille un système technique ne se limite pas à la cohérence technicienne, il entraîne l’adoption d’un système social, économique (commercial et financier) et politique (local ou national) de manière à maintenir la cohérence de l’ensemble. Le lien avec l’économie est particulièrement souligné, la taille des exploitations, les investissements, la recherche des coûts de productions les plus bas, le marché, conditionnent le développement des techniques et leur diffusion. Ce concept a l’avantage de mettre en évidence, comme cela est largement démontré dans l’ouvrage les interrelations entre les contraintes naturelles, les techniques nécessaires pour les maîtriser et les formes d’organisation sociale aptes à les mettre en œuvre.

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En définitive l’histoire comparative, largement développée dans l’introduction de Salvatore Ciriacono permet de dégager les particularismes régionaux en fonction de la nature des problèmes posés et des réponses techniques et gestionnaires locales, mais au-delà de cette diversité se dégagent les grandes lignes d’une évolution européenne, en particulier grâce à la diffusion des techniques d’abord par les ingénieurs italiens, puis par les ingénieurs hollandais. De ce point de vue, l’ouvrage présente une approche originale et ouvre de nombreuses perspectives de travaux comparatifs. Il fera date dans l’histoire de l’histoire des usages de l’eau et de leurs effets sur l’économie et l’organisation sociale des sociétés de l’Europe moderne. Un excellent livre.

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Paul Allard

Antoine Follain, (dir.), Campagnes en mouvement en France du xvie au xviiie siècle. Autour de Pierre de Saint Jacob, Dijon, eud, 2008, 338 p., 22 €

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Dans cet ouvrage Antoine Follain a réuni 17 communications et 5 documents concernant essentiellement la communauté rurale. En mémoire de l’œuvre de Pierre de Saint-Jacob, l’esprit du livre est d’illustrer les pistes de recherches que l’historien bourguignon a contribuées à ouvrir dans les années 1950 et après sa mort en 1960. Il ne s’agit en rien d’une commémoration pieuse. Certes est donnée la bibliographie des publications du savant disparu et est retracée sa biographie, ce qui nous vaut un intéressant chapitre d’historiographie, au sens d’histoire de l’histoire, vue d’une faculté de province, Dijon, d’Antoine Follain, puis d’Annie Bleton-Ruget. Mais tout en mettant en valeur la nouveauté et l’actualité encore des travaux de Pierre de Saint Jacob – tenter une synthèse entre deux approches, celle de l’histoire économique des conjonctures, et celle d’une « sociologisation » des questions agraires – les limites en sont également relevées : l’insuffisance de la comparaison entre la région préférentiellement traitée et les autres pays, la polarisation de l’observation sur le court terme qui nuit à la saisie des grandes tendances de l’évolution en longue période, particulièrement pour la fiscalité et les origines de la Révolution française. Et dans leur facture même, les articles publiés rendent bien compte de l’influence exercée par Pierre de Saint Jacob : l’écriture au plus près du document, le sens du concret sans doute développé chez l’historien bourguignon par son intérêt pour la géographie, l’art de lier l’économique et le social dans la ligne de l’enseignement d’Ernest Labrousse.

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La première section du volume est consacrée à l’« esquisse du mouvement économique et social dans les campagnes du xviie siècle à 1789 ». Pierre Durix étudie le développement de l’élevage bovin d’embouche avec l’extension des herbages dans le Brionnais à la suite de la croissance des grandes villes proches, Lyon et Paris, ce qui enrichit les marchands-laboureurs. Thomas Edward Brennan, à propos du crédit rural dans la région de Reims, établit l’importance des petites dettes sous seing privé, à côté des actes notariés. Jean-Jacques Clère précise la législation de protection des forêts mise en place par la Révolution, les interdits édictés ne parvenant pas, malgré une volonté de réaction sous le Directoire et le Consulat, à empêcher les divers pillages des bois.

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Le mouvement de la propriété est suivi dans trois communications. Le remembrement des parcelles n’est pas inconnu dans l’Ancien Régime, mais dans un village du Dijonnais où il a été entrepris à partir de 1701, il n’est pas terminé encore en 1789 (Pierre Bodineau). Quelle est l’activité du marché foncier ordinaire avant et pendant la Révolution ? À l’aide de quelques exemples, Gérard Béaur montre qu’elle n’est pas insignifiante et qu’elle met même en cause l’idée d’une dépossession de la paysannerie pendant le xviiie siècle, les acheteurs de terres étant nombreux chez les rustres. Avec la vente des biens nationaux qui libère 10 % du sol, Robert M. Schwartz dresse le bilan des gains et pertes dans trois villages bourguignons entre 1780 et 1811, montrant que les petits propriétaires paysans ont profité aussi du mouvement révolutionnaire. À Vernon dans la vallée de la Seine près de Paris, selon Fabrice Boudjaaba, se dégage l’idée que malgré l’intensité des ventes de terres de 1750 à 1820 dans une région de forte commercialisation, les mutations par succession familiale demeurent primordiales. Autre facteur d’évolution de la répartition de la terre : les crises de subsistance. Sylvain Vigneron examine l’effet de l’énorme cherté de 1693-94 dans la région de Lille, ville et campagne, et conclut que, comme il est déjà apparu ailleurs, les pauvres se sont appauvris et que la propriété s’est concentrée.

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La troisième partie porte sur la communauté rurale. Celle-ci en Roannais apparaît comme contrôlée de près par le seigneur par le biais des ordonnances de règlement de la justice du lieu (sans doute la haute justice ?) qui intervient suivant Serge Dontenwill, dans de multiples domaines de la vie des ruraux. La gestion des eaux d’irrigation est un sujet intéressant aussi l’existence des communautés, thème peu étudié jusqu’à présent alors que cette pratique est répandue aux xviiie-xixe siècles dans tout le Sud-Est du royaume et même vers le Nord jusqu’aux Cévennes et en Dauphiné, associant et opposant à la fois les seigneurs et les paysans (Patrick Fournier). Les biens communaux fournissent une des bases de l’organisation communautaire. En Anjou ils sont peu répandus, leur accès est l’objet de règlements restrictifs dûs aux habitants, en fait souvent les propriétaires soucieux de se réserver l’exploitation de ces étendues (Estelle Lemoine). Les chemins non royaux sont également, au moins en partie, gérés par la communauté : en Bourgogne les États obtiennent du roi en 1776 d’y avoir autorité, prétention contrebattue par le Parlement de Dijon, tandis que les élus sont aussi habilités à s’occuper des frais de leur entretien, ce qui n’empêche pas ces voies d’être en mauvais état (Jeremy Hayhoe).

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La quatrième partie traite de la taille royale payée essentiellement par la paysannerie. Afin de bénéficier d’un meilleur rendement de l’impôt, à partir de la seconde moitié du xvie siècle en Bourgogne les « recherches de feux » se sont multipliées. D’après le cas d’Alligny-en-Morvan, elles sont, suivant James B. Collins, entachées d’erreurs et de fraudes dans les documents de 1624 et de 1634, mais sous l’impulsion de Colbert l’investigation menée par les commissaires devient plus systématique, des données sont réunies sur la production et la richesse, et l’impôt paraît mieux établi. Antoine Follain plaide pour l’intérêt d’autres documents et pour la reprise de la publication de « documents relatifs à la communauté villageoise… » comme l’avait fait Pierre de Saint Jacob dans sa thèse secondaire. Il s’agit ici des rôles de taille longtemps négligés par les historiens bien qu’ils permettent d’approcher les revenus et la démographie des villageois, mais, dit l’auteur à partir de l’exemple d’une paroisse d’Auvergne au milieu du xviie siècle, à condition de saisir la complexité de l’élaboration du papier. Contrairement à ce que l’on pensait également, vus à travers le cas du Gévaudan au xviiie siècle, les compoix de la taille réelle n’offrent pas nécessairement une meilleure répartition de la charge que la taille personnelle, car le cadastre n’est pas révisé systématiquement et il n’y en a même pas dans une partie des villages, régime donc de « taille confuse » écrit Bruno Jaudon. L’impôt est supposé tenir compte des facultés contributives et à la fin du xviie siècle et au xviiie, lors des catastrophes météorologiques (grêles, sécheresses…), les communautés adressent au roi et aux États en Languedoc une demande municipale de dégrèvement fiscal. Une expertise est alors lancée, menée par le subdélégué et le syndic du diocèse concerné, mais certains contribuables bien placés réussissent à accaparer 20 à 60 % du secours consenti à la paroisse (Stéphane Durand), ce qui n’étonne pas dans cette société respectueuse de la richesse et de la hiérarchie sociale.

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Au total, un livre qui lie sait fort bien relier commémoration et recherche d’aujourd’hui.

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Guy Lemarchand

Annie Antoine et Julian Mischi, (dir.), Sociabilité et politique en milieu rural, Rennes, pur, 2006, 472 p., 23 €

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En ce début de xxie siècle, l’histoire rurale contemporaine se porte plutôt bien, comme en témoigne la succession de colloques autour de cette thématique : celui tenu à Dijon en mai 2006, sous le titre « Les mondes ruraux à l’épreuve des sciences sociales », puis celui de l’Association des Ruralistes Français, à Lyon, en novembre 2008 « Ruralités européennes contemporaines : diversité et relations sociales » et enfin « Sociabilité et politique en milieu rural », organisé à Rennes en juin 2005, objet du présent compte rendu. On peut leur adjoindre le colloque organisé à Lyon en 2002 sur le thème de la solidarité en milieu rural.

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L’objet rural demeure ainsi largement fécond, d’autant que les historiens s’aventurent plus volontiers dans l’étude du xxe siècle, permettant les échanges et les analyses avec les politistes, les sociologues et les géographes, autour de thématiques communes. Les deux axes retenus, la « sociabilité » et le « politique » favorisent de telles convergences. Le premier constitue une dimension heuristique forte, tant en histoire qu’en sociologie, tandis que le second est depuis longtemps un champ fécond de confrontation des terrains et des méthodologies des différentes disciplines.

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La répartition des interventions confirme cette dynamique : les 36 communications couvrent en majorité le xxe siècle : 19 y sont consacrées, tandis que le xixe siècle, « âge d’or » de la politisation, rassemble 12 communications. La période pré-révolutionnaire compte 5 contributions. D’un point de vue thématique, l’ouvrage est divisé en cinq chapitres : « appropriations et contestations de l’ordre politique », « les formes institutionnelles de mobilisation collective », « le pouvoir à la campagne : élites rurales et compétitions électorales », « formes de solidarité et pratiques d’entraide », et « les formes émergentes de sociabilité et de mobilisation dans les campagnes d’aujourd’hui ».

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Le choix assumé d’une grande profondeur chronologique et d’une acceptation large de la sociabilité et/ou du politique permet de voir émerger quelques éléments structurants : la protestation – qu’elle soit antifiscale au xvie siècle, pour la défense des biens communaux (xixe siècle), et jusque dans la défense des usages collectifs et symboliques d’un territoire – met en œuvre des sociabilités politiques parfois diffuses ou contribue à en générer de nouvelles. Un second axe relève les logiques d’organisation et de structuration des formes d’expression de la sociabilité politique : au cœur du politique, dans la mise en place des partis et la participation aux différentes élections, ou à ses marges, dans les multiples vecteurs que peut pénétrer le politique : réseaux clientélistes, comices agricoles, mouvements corporatifs ou professionnels. Enfin, la sociabilité politique est aussi une scène ou s’affrontent les hiérarchies sociales : le bon maire ou le bon député, comme les notables, anciens ou récents, sont à la fois les organisateurs et les bénéficiaires de cette nécessaire sociabilité.

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Dans une perspective plus chronologique, le cœur de la sociabilité politique paraît bien se situer – tout au moins si l’on s’en tient aux communications ici rassemblées – entre 1750 et 1950, lorsque se constitue puis triomphe le modèle de la démocratie représentative, qui tire sa légitimité de la rencontre entre une participation de plus en plus élargie des populations et l’enracinement des mécanismes institutionnels, en particulier à l’échelle locale. Auparavant, si les pratiques sociales sont tout aussi intenses, le lien au « politique » est plus ambivalent. Après 1950, les sciences sociales s’efforcent de traquer les évolutions du modèle alors que le monde rural tend devenir de plus en plus marginal : la dernière partie, « chronologique », concentre une grande partie des contributions des sociologiques et des politologues, les historiens se faisant beaucoup plus discrets.

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Si cet ouvrage reproduit bien les tendances lourdes de l’historiographie ruraliste et politiste contemporaine, il en reflète aussi certains « angles morts ». On constate ainsi l’absence des études de genre – non pas en tant que telles – mais parce que le rôle des femmes est au cœur de la sociabilité politique, même lorsqu’elles en paraissent exclues. Qu’on se souvienne du rôle de la femme de Toinou (La Vie d’un simple) dans les votes de 1848 ! Tout comme l’impact des migrations et des mobilités spatiales n’est que rarement pris en compte, le monde rural demeurant un monde « isolé » et « fermé ». Enfin, d’un point de vue « disciplinaire », l’absence des anthropologues témoigne de la persistance du cloisonnement de la recherche. Mais ces limites sont liées à l’exercice lui-même qui suscite plus qu’il n’impose des perspectives d’analyses mais qui permet en revanche de disposer d’un « état des lieux » de la recherche vivante, prélude à de fertiles interrogations et à des nouvelles rencontres.

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Édouard Lynch

John C. Weaver, La Ruée vers la terre et le façonnement du monde moderne, Montréal, Fides, 2007, 531 p., 45 €

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Le livre de John C. Weaver, professeur à l’université Mc Master d’Hamilton, dans l’Ontario traite de la Ruée vers la Terre, dans les colonies britanniques, depuis le milieu du xviie siècle jusqu’au début du xxe siècle. Paru en anglais en 2003, il bénéficie aujourd’hui d’une traduction en français qui, sans nul doute, en élargira l’audience, et mettra à la portée du spécialiste comme de l’amateur éclairé, un ouvrage d’une ampleur et d’un intérêt exceptionnels. Ce gros volume de 530 pages, dont 80 de notes, œuvre d’une rare érudition, maîtrisant une bibliographie foisonnante – un simple survol des notes en donne immédiatement la mesure – nous conduit des États-Unis à l’Australie, en passant par le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud, avec même le luxe de rapides et instructifs aperçus sur les Empires français et espagnol. John C. Weaver, prenant comme objet d’étude la quête effrénée de nouveaux territoires par les colons, réalise l’exploit de suivre leur progression à travers plusieurs continents, sur plusieurs siècles, en dessinant des portraits individuels ou en exposant de grands mouvements collectifs, sans jamais tomber dans l’anecdotique. Cette histoire comparée de la propriété et des modes d’occupation du sol dans les colonies de peuplement britanniques, montre que dans les régions pionnières, l’idée d’un droit de propriété absolu ne correspond pas à la réalité historique. Les spéculateurs, les associations d’éleveurs ou de squatters, les peuples indigènes et les gouvernements conspiraient pour rendre la propriété incertaine et incomplète. Usant de divers modes de pression, chacun s’efforçait d’élargir et consolider ses droits. C’est donc en définitive une histoire de la formation des droits de propriété qui nous est offerte, riche d’une étude théorique (chap. 1 à 3), d’une passionnante analyse de la manière dont se firent les acquisitions et s’affirmèrent les droits en question (chap. 4 à 7), d’un exposé enfin des projets de réforme (chap. 8). La première partie, intitulée « un tour d’horizon », s’attache aux idées, mais aussi déjà, à certaines pratiques. L’auteur montre notamment comment les pratiques britanniques et américaines ont différé de celles d’autres empires. La seconde partie, la plus importante en volume, intitulée « l’appétit de terres », permet de suivre en quelques grandes étapes, la consolidation des droits de propriété. Il fallait d’abord « déraciner les titres indigènes », puis se voir accorder des droits. Les titres des chapitres, qui évoquent successivement « l’attribution par rang », « l’attribution par marché » et « l’attribution par initiative », scandent cette progression dans l’appropriation. La troisième et dernière partie, brève, puisqu’elle ne comporte qu’un chapitre, intitulée « redécouper les parts », se porte chronologiquement au moment où la terre commence à se faire rare. Se pose alors la question de la réaction à cette saturation.

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Le tour d’horizon sur lequel s’ouvre cet ouvrage, montre la force d’un idéal ; celui de la mise en valeur. Ce concept a sa source en Angleterre. Depuis le xviie siècle, une aristocratie ambitieuse et opportuniste cherche à accroître le rendement de ses terres. L’idée de l’amélioration va gagner ensuite toutes les catégories sociales, puis va servir aux colonisateurs pour acquérir des titres fonciers. La mise en valeur des terres et le droit de propriété sont en effet étroitement liés. À la différence d’autres colonies, cette doctrine bénéficia, dans plusieurs contrées ici étudiées, à de nombreux pionniers peu fortunés. L’idéal de la petite ferme s’impose en effet d’abord dans l’Est et le Midwest des États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande après 1850-60, mais pas en Afrique du Sud. Les politiques populistes aux États-Unis tâchent de démocratiser la distribution des terres en concédant des droits légaux d’occupation aux squatters. D’un terrain occupé illégalement, cependant mis en valeur, il peut naître un intérêt, puis des droits. Les droits naissent alors de l’application de normes acceptées par la majorité, de l’établissement de contrats, de l’intervention d’organismes spécialisés et enfin de l’action de l’état, au moyen de sa législation. Tout cela s’accompagne de nombreuses violences, tournées contre les indigènes et contre les derniers arrivants blancs. Les clubs de squatters et les associations d’éleveurs, qu’ils défendent des cultivateurs démunis ou de riches éleveurs, ont usé de moyens troubles, d’intimidations, et parfois de la force brute. L’administration plutôt relâchée des terres dans les régions pionnières aux États-Unis encourageait la constitution de tels clubs. Le même désordre régnait dans la colonie du Cap. Partout, la confusion dominait. Nombre de règlements – et la législation sur les transactions foncières fut partout très abondante – ont ainsi été sapés par d’habiles manœuvres. Selon John C. Weaver, les doctrines officielles et la rhétorique démocratique n’ont nullement entravé l’action des spéculateurs. On observera que l’auteur reste toujours attentif à la fluidité des situations, au changement d’attitude des squatters lorsque l’autorité gouvernementale parvient à s’établir, à la diversité des spéculateurs, à l’évolution des positions officielles. La spéculation en particulier comportait de nombreuses nuances. Les squatters s’unissaient parfois pour s’assurer une protection mutuelle et résister aux chasseurs de terres. Il était en pratique difficile de les déloger, même si l’on venait avec des documents officiels. Dans cette première partie, l’auteur insiste sur l’urgence et l’opportunisme, sur l’esprit de concurrence. Les colons des différents fronts pionniers partageaient en définitive la même conception sur la terre et le droit de propriété, et le même langage. Ils traitaient avec le même dédain les droits fonciers des indigènes. Différents traits particuliers permettent cependant de caractériser tel ou tel front pionnier, comme la notion de domaine public, propre à la république américaine, l’inégale résistance des peuples indigènes, et notamment celle, énergique, des tribus bantoues ou des Maoris. Mais du point de vue des droits de propriété dans les terres frontières, il n’y a pas eu de différences durables et profondes.

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Longtemps, le système officiel d’attribution des terres a été tenu pour négligeable. Des millions d’hectares ont échappé aux administrateurs. L’auteur retrace en quatre chapitres, dans une seconde partie, la manière dont les gouvernements et les chasseurs de terre se disputèrent et s’influencèrent mutuellement dans un processus continu. Les puissances colonisatrices concédèrent des intérêts de propriété aux peuples indigènes dans la plupart des régions pionnières, mais insistèrent aussi sur leur droit d’achat exclusif. Il y eut une vraie attention à la légalité. Londres étant éloigné des fronts pionniers, son souci de temporiser l’avance du front pionnier pour freiner les dépenses militaires, eut pour seul effet de mécontenter les colons et les spéculateurs. Des tribunaux spéciaux et des commissions eurent plus tard les pleins pouvoirs pour transformer les territoires indigènes en terres de la Couronne ou en domaine public. En Afrique du Sud, dans les années 1850, la république prit prétexte du droit de conquête et du principe de terra nullius, pour priver les indigènes de droits fonciers. La Grande-Bretagne s’appropria aussi les terres en Australie sur la base du même principe. L’auteur décrit également les tactiques de l’acquisition privée. Les chasseurs de terre qui enfreignaient la loi comptaient sur l’indulgence du gouvernement. En Nouvelle-Zélande par exemple, dans les années 1830, les colons négocièrent d’immenses acquisitions foncières en se passant de la sanction officielle.

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Après avoir traité des titres indigènes, l’auteur aborde la question de l’attribution des droits de propriété. L’attribution par rang décrit l’époque des premières concessions. Au xviie siècle, dans les colonies britanniques, les terres étaient distribuées selon un système de concessions qui exprimait le favoritisme du gouvernement. On sait que la Couronne britannique délégua la responsabilité du gouvernement colonial à des sociétés privilégiées ou à des propriétaires individuels hautement favorisés. La Compagnie des Indes orientales, sur les rives de l’Hudson, adopta le modèle des seigneuries des Pays-bas ruraux. Un parallèle est établi par l’auteur avec l’attitude des autorités françaises en Nouvelle-France. Ni les autorités hollandaises, ni les autorités françaises ne considéraient la terre comme un bien ou une marchandise pouvant faire l’objet d’un commerce par des individus. La guerre d’Indépendance et les articles de Confédération américains changèrent la donne. Plusieurs États prirent leur part de la dette militaire en émettant de la monnaie papier. Et certains d’entre eux rendirent cette monnaie fiduciaire convertible en terres publiques. Des spéculateurs saisirent l’occasion. Vers la fin des années 1790, la République américaine était sur le point d’organiser la vente de terres publiques en petites parcelles. Mais il y eut des vestiges du système seigneurial dans certaines régions jusque vers la fin des années 1830. Dans l’Empire britannique, on passa de l’octroi de concessions à la vente de terrains au début des années 1830 seulement. Jusque-là, l’importance prêtée au rang d’un individu dans la société demeura, en privilégiant les loyaux serviteurs de la Couronne. Les bénéficiaires de concessions recevaient des titres fonciers à charge de peupler. La demande de concession étant approuvée, selon une taille dictée par le rang social, le bénéficiaire pouvait choisir un terrain par sélection libre. La preuve des améliorations apportées était requise pour qu’un brevet définitif puisse enfin être émis. John C. Weaver illustre la diversité des processus par quelques portraits de colonisateurs. Cette phase n’a pas débouché sur l’émergence d’une classe aristocratique institutionnalisée. Puis avec le temps, les systèmes aristocratiques d’acquisition s’amalgamèrent aux forces motrices de l’économie de marché.

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Le chapitre relatif aux « attributions par marché » traite des modalités d’alié­nations des terres de la Couronne. Les pratiques en étaient diverses. L’auteur décrit six systèmes. Il insiste particulièrement sur l’importance de l’arpentage, la composition des équipes et la nature de leur travail. Pour de multiples raisons, ce travail restait imparfait. De nouvelles méthodes furent mises au point et en particulier le quadrillage non variable. Ce système ingénieux donnait de meilleures assurances aux propriétaires que l’ancien système de la libre sélection. On délimitait des cantons selon un plan orthogonal, chaque canton standard mesurant 36 miles carrés. Ce quadrillage permettait de vérifier la taille des parcelles. Avec l’amélioration de l’arpentage, un autre progrès majeur fut constitué par la réforme du droit des hypothèques. À mesure que les terres étaient mieux délimitées et garanties, elles prirent une plus grande valeur marchande. L’enregistrement sur des registres fonciers publics fit de grands progrès entre 1820 et les années 1890, qui reconnurent aux transactions une autorité grandissante. Ces registres publics et officiels protégeaient les acheteurs et les créanciers hypothécaires des ventes clandestines ou de la remise en garantie secrète d’une propriété pour faire des emprunts. Outre la fiabilité des titres, ces réformes facilitèrent le transfert des terres. Les transactions furent plus rapides et plus économiques.

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Le chapitre sept enfin est consacré à « l’attribution par initiative ». Jusqu’ici, l’auteur a évoqué les actions officielles, gouvernementales, sans examiner les actions individuelles, du point de vue des acteurs. Dans ce chapitre, John C. Weaver décrit en détail l’action des squatters. Le déferlement des squatteurs fut surtout le fait des éleveurs. Le squattage de terres de pacage commença vers 1700 dans la colonie du Cap et à partir de 1820 en Nouvelle-Galles du Sud (Australie). Ce furent les éleveurs qui prirent ces initiatives. L’agriculture intensive étant difficile, beaucoup de fermiers se convertirent à l’élevage extensif. Les éleveurs de moutons australiens par exemple faisaient paître leurs bêtes au-delà des comtés officiellement ouverts au peuplement. Les éleveurs voulaient grossir et pour cela avoir de nouvelles terres pour de plus grands troupeaux. Cela, de même que les sécheresses, les poussait en avant. Ils créaient alors de nouvelles stations d’élevage et revendaient les anciennes. Ils dévoraient littéralement le territoire. De nombreuses pages décrivent les méthodes des chasseurs de terre, par exemple des éleveurs qui conçurent les expéditions du Grand Trek en Afrique du Sud. Le plus important était la conservation des acquis. L’auteur démonte avec brio, étape par étape, l’affermissement de leurs droits. En Afrique du Sud par exemple, le gouvernement commença par persécuter les squatteurs en leur infligeant des amendes. Puis, vers 1700, les squatteurs obtinrent des permis de pacage, dont la durée augmenta peu à peu. La superficie de ces permis n’était même pas indiquée, ni les limites des terrains. Vers 1770, on leur reconnut le droit d’être indemnisés pour les améliorations apportées. On peut suivre ainsi l’évolution des permis de pacage vers de véritables baux.

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Vers 1880, l’Ouest américain ne disposait plus de terres de pacage adéquates et les éleveurs furent confrontés au problème de la surcharge pastorale. C’est à se point que nous porte le dernier chapitre. En Australie et en Nouvelle-Zélande aussi, les éleveurs rencontrèrent d’énormes difficultés liées à la détérioration de l’environnement. Face à la pénurie de terres, plusieurs politiques furent adoptées. Il y eut une forte demande pour une confiscation des terres et une réforme agraire, qui commença effectivement en Australie vers le milieu des années 1850. Les réformateurs agraires américains cherchèrent aussi à limiter les possessions foncières de grande taille. Des concessions accordées aux compagnies de chemin de fer furent remises en question et réintégrées au domaine public. Une autre stratégie consista à s’emparer des dernières terres indigènes. Des tribunaux furent créés en Nouvelle-Zélande en 1862 pour les affaires foncières. Les nouvelles dispositions permirent de fragmenter et de contourner les communautés maories. Aux États-Unis, plusieurs techniques, à la suite de la loi Dawes votée en 1887, permirent d’installer des pionniers blancs sur les terres indiennes. Il y eut aussi des projets plus radicaux, tel celui d’Henry George, que l’auteur qualifie de Marx américain, qui voyait dans la taxation de la propriété foncière le moyen de pousser plus loin la réforme agraire.

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Plusieurs lectures n’épuisent pas les richesses de ce livre si documenté. L’action réciproque de l’État et des individus en sort formidablement éclairée. On découvre ainsi les réticences temporaires des gouvernements, puis la reconnaissance en définitive du fait accompli, sur fond de culture partagée. Les squatteurs comptaient sur l’indulgence du gouvernement et ils concentrèrent leurs efforts sur le refoulement des autres chasseurs de terre. La méthode comparative, appuyée sur une information exceptionnellement dense, montre une nouvelle fois le triomphe de l’individualisme et du laisser-faire dans le monde anglo-saxon.

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Jérôme Luther Viret

Pierre Coftier, Mineurs de charbon en Normandie, xviiie-xxe siècles, Cabourg, Cahiers du Temps, 2006, 224 p.

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C’est vers 1740 que débute l’aventure de l’exploitation de la houille dans la région de Littry (Calvados) relatée ici par Pierre Coftier. Cette aventure connaît son heure de gloire dans la première moitié du xixe siècle puis doit faire face à des difficultés de plus en plus nombreuses notamment à cause de la concurrence des mines anglaises. L’activité s’arrête en 1881 et connaît une reprise éphémère dans les années 1940. L’ouvrage suit cette évolution et se divise donc en deux parties : une première sur les mines de Littry aux xviiie et xixe siècles, beaucoup plus riche et longue que la seconde consacrée au xxe siècle.

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Après une présentation chronologique rapide de l’exploitation des différents gisements, l’auteur consacre un deuxième chapitre aux hommes de la mine, d’abord les dirigeants, notamment la « dynastie » des directeurs se transmettant le poste de beaux-pères en gendres, puis les différents acteurs de la mines : mineurs, charpentiers, palefreniers, portiers, enfants, etc. Le chapitre 3 est consacré aux conditions de travail, le quatrième aux relations sociales et notamment à l’activité de la mine pendant la Révolution française, le cinquième traite des conditions de vie des mineurs alors que le suivant est consacré à l’utilisation de la houille de Littry. Ensuite un chapitre concerne le transport du charbon, un autre la recherche d’autres gisements en Normandie. Les trois derniers chapitres concernent la relance de la mine au xxe siècle.

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Ce sont les chapitres 4, 5 et 6 qui intéresseront essentiellement les historiens ruralistes parce que les mines de Littry ont la particularité d’être implantées dans le milieu rural et les liens entre mine et campagnes alentours sont restés toujours étroits. D’abord le charbon de Littry sert à « féconder la terre » : en effet, le charbon permet la cuisson de la terre calcaire pour la transformer en chaux, chaux servant à amender les terres acides. L’auteur nous livre ainsi toute la méthode utilisée pour transformer la pierre en chaux mais aussi la technique d’amendement de la terre, le caractère saisonnier de l’activité des chaufourniers, la relation de ces derniers avec la mine soumise aux fluctuations de l’activité agricole et de la météorologie (chap. 6, p. 146-148).

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L’ouvrage présente aussi une étude détaillée des mineurs. Or ceux-ci sont issus du monde rural : ils y gardent une activité agricole. On apprend d’ailleurs que beaucoup de mineurs conservent leurs fermes comme logement. La mine est peu soumise aux troubles sociaux, sauf quand les ouvriers ont des difficultés pour se nourrir. Les difficultés de l’entreprise suivent ainsi les crises de subsistance : de 1793 à 1796 le ravitaillement fait défaut, le prix du pain augmente, les ouvriers réclament des augmentations de salaires, se mettent donc en grève (automne 1794), volent aux abords des fosses. De même, en 1803, la sécheresse vient perturber la vie de l’usine : absence d’eau pour faire fonctionner les machines mais aussi absence de pain et donc de forces pour les ouvriers. En 1812, c’est la compagnie qui achète le blé pour les mineurs.

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Dans le chapitre 5, l’auteur étudie l’insertion des mineurs dans la vie rurale. Il revient donc sur leur participation aux fêtes et cérémonies (mineurs musiciens par exemple), leur enrôlement dans la compagnie de sapeurs-pompiers, leur rôle de sauveteurs surtout sur le carreau de la mine, mais aussi leur participation à la rénovation du clocher de Guéron en 1851. Quant à la compagnie, elle tente, par ses œuvres pieuses, d’affirmer l’influence religieuse parmi ses ouvriers : chapelle, école de la mine pour les garçons, école de dentelle pour les filles. Cette même compagnie va être aussi à l’origine de la création du marché et de la foire de Littry : c’est un moyen de favoriser l’activité économique et donc de développer l’activité de la mine. On trouve sur ce marché toutes les productions rurales : avoine, blé, poules et cochons… Mais la compagnie ne contrôle pas tout et doit se plier aux règles de la vie rurale : l’ouvrier doit 300 jours par an à la mine : le reste est consacré à la vie aux champs, aux fêtes et un peu au repos. La production du cidre, par exemple, perturbe l’extraction de la houille en automne.

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Cet ouvrage est donc riche en renseignements sur la vie du Bessin même si l’essentiel reste consacré à l’activité industrielle. La mise en page, la diversité et la pertinence de l’iconographie, la précision des notes de bas de page qui raviront tous ceux qui veulent approfondir certains points, font de ce livre un outil indispensable pour étudier la Basse-Normandie du xviiie et du xixe siècles.

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Stéphanie Bricon

Éric Fabre, Les Métairies en Languedoc. Désertion et création des paysages (xviiie-xxe siècles), Toulouse, Privat, 2008, 412 p., 25 €

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Ce livre concerne, de manière détaillée, un territoire plus restreint que son titre pourrait le laisser croire : le Chalabrais, petit pays du sud du département de l’Aude, à la limite de l’Ariège, à l’endroit où passe la ligne de partage des eaux entre la Méditerranée et l’Atlantique. Cet espace pyrénéen de transition avait jusqu’alors échappé aux travaux des historiens, davantage focalisés sur les espaces du Languedoc méditerranéen, du Lauragais ou des Pyrénées, qui entourent la contrée. Le solide travail d’Éric Fabre vient donc combler une lacune dans la carte des études rurales, tout en s’ouvrant plus généralement à l’histoire du département de l’Aude, voire du Languedoc dans son ensemble. Il y a même des mises en perspective par rapport au reste de la France, avec par exemple des comparaisons provençales ou alsaciennes.

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L’auteur s’attaque ici à un thème et à une période chronologique largement négligés. Il s’agit des désertions d’habitats isolés durant les années courant du milieu du xviiie au milieu du xxe siècle. Avant de pouvoir constater et déplorer l’inexistence des travaux sur le sujet, Éric Fabre a énormément lu, avec beaucoup de réflexion critique, ce qui lui permet de poser son objet d’étude dans le cadre général de l’historiographie des désertions de toutes sortes d’habitats. Il mobilise ainsi une vaste bibliographie d’historiens, n’hésitant pas à aborder les abandons de villages depuis le Moyen Âge, mais aussi de géographes et de sociologues puisqu’il étudie une époque finalement très contemporaine. Des trois cycles évoqués par Emmanuel Le Roy Ladurie depuis le Moyen Âge, le troisième restait à étudier, car faussement considéré comme bien connu, tant la mémoire des hommes en a gardé des traces. Mais celles-ci s’estompent et les mécanismes précis de la dynamique d’abandon des xixe-xxe siècles n’ont pas vraiment été abordés. C’est après avoir fait ce constat qu’Éric Fabre dissèque le phénomène, en mettant surtout en évidence les conséquences paysagères de la décrue démographique au niveau local.

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Contrairement à ce qu’inspire son nom, la métairie du Chalabrais ne s’appelle pas ainsi en vertu d’un mode de faire-valoir basé sur le métayage. Au contraire, le mot désigne une petite ferme exploitée par une famille, le plus souvent en faire-valoir direct. Celle-ci est autonome grâce à l’exploitation des terres qui entourent l’unité d’habitation. Notons que ce vocabulaire appliqué à un tel type d’unité d’exploitation se retrouve un peu partout en Languedoc, surtout dans les régions de piémont, comme les contreforts du Massif Central. Le travail d’Éric Fabre suit ces petits domaines depuis la fin du xviiie siècle. Dans quelques cas, les changements de la toponymie au cours du temps rendent l’opération complexe. C’est une des raisons qui nécessite le recours à de nombreux documents. Le lecteur prend alors conscience, s’il en était besoin, du côté désuet de l’expression « époque contemporaine », en découvrant toute la part d’ombre qui demeure à propos des métairies en ces temps pourtant réputés récents. Dans les collines jusqu’alors mal étudiées du pays de Chalabre, le xixe siècle est déjà une époque ancienne, largement oubliée. C’est qu’entre les recensements de 1851 et de 1936, 25 % des métairies du Chalabrais ont définitivement disparu, ce qui est comparable aux désertions de la fin du Moyen Âge. La préface de Jean-Marc Moriceau insiste sur le fait que cette métairie du début de l’époque contemporaine est aux antipodes de celle de la Gâtine poitevine du docteur Merle. Cette dernière était en gestation à la fin du Moyen Âge, cependant que celle étudiée par Éric Fabre est en extinction, moribonde. Les métairies les moins accessibles sont abandonnées au moment de la révolution industrielle, inadaptées qu’elles étaient à la mécanisation et à la modernisation de l’agriculture en général. Près des bourgs industriels, elles se sont mieux maintenues même si en réalité leurs habitats sont souvent devenus des logements ouvriers. Les métairies isolées dans les collines sont donc les victimes du déclin démographique. Après l’essor de la fin du xviiie siècle, après les fluctuations irrégulières liées à la conjoncture industrielle du début du xixe siècle, la phase de déprise s’amorce définitivement dans la seconde moitié du xixe siècle, lorsque le mouvement d’émigration commence. Celui-ci résulte de la transition démographique, bien mise en évidence par Éric Fabre grâce à une étude précise des structures familiales. L’hypothèse de l’émigration vers l’Algérie ou vers le Languedoc viticole, et celle de la mort par épidémie sont successivement analysées pour démontrer que le déclin démographique et, partant, l’abandon des métairies, résulte en fait surtout de l’incapacité du Chalabrais à se spécialiser dans une quelconque culture spéculative cependant que le déclin de l’industrie fait disparaître une foule de petites activités rurales assujetties à l’usine. La dureté de la vie, en ce pays de polyculture et élevage, est donc la raison majeure qui pousse les ruraux à partir vers d’autres cieux où la modernisation adoucit le quotidien. L’auteur montre finalement que la fameuse petite exploitation rurale française, chère à Jean-Luc Mayaud, n’est pas partout triomphante. En Chalabrais elle ne parvient à se maintenir qu’un certain temps. Mais un jour l’arbre finit par triompher. Il n’est plus coupé comme combustible pour des industries de plus en plus clairsemées, sa croissance n’est plus limitée par la dent des troupeaux, du fait d’un élevage déclinant, d’où son développement incontrôlé. La fin de l’ouvrage s’intéresse donc aux conséquences paysagères de la décrue démographique. À une étude précise et solide des évolutions de l’agriculture succède une dernière partie, relativement courte, dans laquelle les dynamiques paysagères sont analysées. Le principal phénomène se résume, au cours des dernières décennies, par un glissement entre les modalités d’exploitation du sol : la lande devient spontanément, ou grâce aux reboisements, une véritable forêt depuis la Seconde Guerre mondiale. Si bien que les ruines des métairies disparues sont à présent difficiles à discerner au milieu des broussailles.

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L’approche multiscalaire descend avec le plus de précision sur trois communes du val d’Ambronne et sur quatre métairies. Méthodologiquement, le travail d’Éric Fabre est exemplaire. L’auteur a réalisé un gros effort de collecte des sources aux archives départementales, à Carcassonne. Mais il a aussi passé beaucoup de temps dans les archives des mairies, afin de mettre la main sur des documents épars. Quiconque s’est déjà attelé à une telle recherche sait tout le travail de mise en confiance et de prise de contacts que cela nécessite ; mais aussi le labeur de classement, puisque l’auteur a dû mettre de l’ordre jusque dans les greniers des mairies. Même dans le dépôt départemental, le chapitre consacré à la présentation critique des sources a le mérite de suggérer aux archivistes des corrections et améliorations de la cotation. Éric Fabre a également fait un travail véritablement ethnographique de collecte de la mémoire orale des plus anciens des agriculteurs du Chalabrais. Homme de terrain, il a enfin parcouru les environs des anciennes métairies ; il a photographié les ruines et, en bon écologue, a observé la végétation et son évolution.

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Voilà donc un excellent livre, écrit dans un style alerte et rigoureux, dans une langue parfaite. Par ses approches croisées de démographie historique, d’histoire économique et sociale et d’histoire de l’environnement, par sa longue approche historiographique initiale aussi, il inté­ressera les historiens de profession. Les passionnés et les chercheurs, notamment les généalogistes attirés par le Chalabrais, trouveront eux aussi dans le livre d’Éric Fabre l’étude qu’ils attendaient, puisqu’il y a là une véritable prosopographie rurale axée sur quelques monographies de métairies et des familles les ayant habitées. Cette démarche microhistorique reste à poursuivre, de l’aveu de l’auteur, afin de gonfler l’échantillon sur lequel est basée l’étude et de vérifier les premières hypothèses. L’ouvrage se veut donc une ébauche pour des travaux ultérieurs plus précis qui croiseront de nouvelles thématiques afin de mieux cerner les problématiques démographiques et paysagères intrinsèquement liées. Pour l’instant, les pages les plus exemplaires sont sans doute celles qui utilisent de nombreuses données statistiques, reconstituées à partir de l’état civil et des recensements de population des xixe-xxe siècles. Outre cet aspect quantitatif, Éric Fabre a eu recours au cadastre, mais aussi à des publications d’agronomes, à des actes notariés, à des cartes anciennes ; tout cela afin de faire « vivre » ses métairies et les familles qui s’y sont succédées, selon une approche un peu plus qualitative. Il a vraiment fait l’effort de consulter et d’exploiter toutes les grandes sources habituellement utilisées par les historiens du Languedoc. Il a aussi eu recours à des travaux anciens sur l’Aude nettement moins connus, dont il tire beaucoup d’éléments très intéressants, en particulier en ce qui concerne les changements de l’agriculture audoise au xixe siècle. S’il fallait vraiment trouver un défaut, certes tout à fait mineur, à ce bon livre, c’est peut-être du côté du manque de précision de la cartographie qu’il faudrait chercher. Mais dans la conclusion, l’auteur promet justement des travaux ultérieurs basés sur des cartes anciennes et des relevés planimétriques (p. 367).

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Il faut enfin noter que ce livre n’a pas été écrit seulement pour le plaisir de l’auteur et des lecteurs érudits. C’est aussi le résultat d’une étude menée à des fins d’aménagement, porté par une communauté de communes comme outil de développement de son territoire. Puissent de nombreux élus prendre conscience de l’intérêt qu’il y aurait à davantage promouvoir et financer de telles initiatives qui donnent du sens à un patrimoine trop souvent laissé à l’abandon et se dégradant irrémédiablement faute d’entretien et d’intérêt de la part de la collectivité.

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Sylvain Olivier

Fabrice Boudjaaba, Des Paysans attachés à la terre ? Familles, marchés et patrimoines dans la région de Vernon (1750-1830), Paris, pups, 2008, 524 p.

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Porte de la Normandie située dans l’orbite de Paris, partagée entre les terres de labours des plateaux et les prés et les vignes de la vallée de la Seine où se concentrait l’habitat, la campagne de Vernon est sans doute l’une des régions de la France des xviiie et xixe siècles aujourd’hui les mieux connues grâce à la vaste enquête démographique conduite par le Centre Roland Mousnier sous l’égide de Jean-Pierre Bardet et au présent ouvrage de Fabrice Boudjaaba qui s’appuie sur elle et la complète en prenant pour objet d’étude la circulation des biens-fonds et le rapport des paysans à la propriété entre 1750 et 1830.

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L’arc chronologique adopté permet d’évaluer les effets des bouleversements fonciers et juridiques de la Révolution et de l’Empire qui ont été atténués, en Normandie, par la préexistence d’une coutume et de pratiques égalitaires. Avec une application toute tocquevillienne, l’auteur s’emploie à mettre au jour et à expliquer les lignes de continuité entre l’Ancien Régime et le premier tiers du xixe siècle tant dans le fonctionnement du marché, dans l’esprit des pratiques de succession et dans le rapport à la propriété.

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L’intérêt du terrain choisi est double. Il permet d’étudier une zone de partage égalitaire alors que l’historiographie a accordé une plus grande attention aux régions de système « à maison » fondé sur un régime de succession en faveur d’un seul héritier. Il offre la possibilité de tester la validité de l’interprétation généralement avancée pour expliquer la persistance d’un système de transmission égalitaire en dépit de l’émiettement des patrimoines auquel il conduisait : l’existence de stratégies dans le cercle de parenté visant à maintenir les intérêts fonciers de la famille. L’examen – et l’invalidation – de cette hypothèse repose sur le croisement de sources exceptionnelles : d’une part, le Vingtième (en particulier celui de 1774) et l’Enregistrement qui permettent de rendre compte des rythmes du marché et du flux des successions, d’autre part, le programme de reconstitution des familles qui facilite l’incorporation de données biographiques et démographiques dans l’analyse des comportements patrimoniaux. Les sources excluant de l’enquête les propriétaires privilégiés, ce sont surtout de petits paysans propriétaires qui sont pris comme objet de recherche.

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Si la connaissance du marché foncier et immobilier a été renouvelée par d’importants travaux, en particulier ceux de Gérard Béaur, jamais, à cette échelle, une étude n’est allée aussi loin dans le croisement de ce type de sources en utilisant les outils les plus appropriés à la démonstration : l’analyse statistique des grands nombres, l’économétrie en vue de dégager les facteurs explicatifs, le recours maîtrisé à l’analyse de réseaux, la reconstitution de parcours patrimoniaux. En convoquant les avancées de l’historiographie la plus récente (Béaur, Goy, Dessureault…), l’auteur entend étudier les interactions de trois éléments qui forment système : le marché des biens-fonds, les mécanismes de succession et le rôle des familles. Le plan adopté (étude du marché foncier, rôle de la transmission dans la circulation des biens-fonds, rapport entre patrimoine, alliance et parenté, interaction entre la transaction marchande et d’autres formes d’échanges économiques) pourrait laisser croire que ces éléments sont abordés successivement et séparément, alors qu’ils sont entremêlés dans une savante démonstration qui procède par étapes.

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Après avoir dressé le tableau d’une région dominée par la petite propriété (les terres imposées en 1774 représentant 2/3 des terres cadastrées en 1826) où le nombre de propriétaires n’a cessé d’augmenter entraînant un émiettement accru des patrimoines et empêchant que la viabilité économique du ménage repose exclusivement sur l’exploitation de la terre, l’auteur reconstitue l’activité du marché des biens-fonds et conclut à l’augmentation du nombre des transactions avant même la Révolution, à la diminution de la taille des parcelles, au renchérissement des prix, à l’offensive de cultivateurs actifs sur le marché des petites parcelles tandis que les marchands et les artisans privilégient la pierre, à la prépondérance d’individus entre 35 et 55 ans, au rôle des femmes, en particulier des veuves, dans la mise en vente, et au traitement différentiel des biens puisque les jardins, les maisons et les vignes tendent à échapper au marché pour emprunter le canal de la transmission intrafamiliale.

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Dans une deuxième partie, l’auteur se propose d’évaluer le rôle effectif de la succession dans la circulation des biens-fonds et la place de l’héritage dans la constitution des patrimoines fonciers. Question cruciale, longuement débattue par la pensée économique en termes contradictoires, à laquelle Fabrice Boudjaaba apporte une réponse neuve en relativisant la part de l’héritage dans le volume des biens échangés puisqu’en 1774 celui-ci compte, en valeur, à peine une fois et demie de plus que le marché et parce qu’il ne joue pas un rôle décisif dans le processus de reproduction sociale : des propriétaires ne doivent rien à l’héritage (15 %) et certains ne semblent pas soucieux de conserver et de transmettre l’intégrité de leur patrimoine. Si le fait d’hériter était courant, il ne constituait pas un atout en vue d’un accroissement ultérieur du patrimoine ou du maintien de sa position ; si le souci de transmettre était bien présent, il n’était pas prioritaire et ne faisait jamais au profit d’un seul héritier même quand le dispositif juridique le permettait ; si certains biens hérités – la maison et les vignes – étaient de préférence conservés, les terres apparaissaient comme des marchandises interchangeables auquel les petits paysans étaient peu attachés.

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Dans une troisième partie, l’auteur démontre que les individus ne cherchaient pas à mettre en place des stratégies familiales pour compenser les effets d’un système successoral égalitaire qui conduisait chaque génération à défaire ce que la précédente avait construit. L’exclusion des filles de l’héritage avant la Révolution ne peut être interprétée comme un moyen de limiter la dispersion du patrimoine car la dot, versée en argent et réinvestie sous forme de biens-fonds, visait à assurer l’avenir de l’épouse qui pouvait, en cas de veuvage, jouir d’un usufruit partiel sur les biens propres ou acquis de son mari. Dans le même esprit, le Code civil permit d’introduire dans le contrat de mariage une clause de donation mutuelle alors que les terres devaient monnaie courante dans les dots. Les acteurs cherchaient donc moins à perpétuer un patrimoine familial qu’à garantir un capital nécessaire à l’équilibre du ménage et l’avenir du survivant. L’étude minutieuse des protagonistes des transactions foncières démontre que la parenté jouait un rôle secondaire. Parce que le marché était segmenté par des groupes d’acheteurs et de vendeurs sur la base de critères socio-économiques, à l’image de ces ouvriers agricoles ou de ces femmes qui achetaient de petites parcelles que délaissaient de plus gros investisseurs. Parce que les transactions intrafamiliales étaient peu nombreuses (1/10) et s’opéraient selon les mêmes critères de prix que les autres. Parce qu’elles obéissaient à des logiques d’exploitation et de proximité topographique des biens. Le gros des ventes intrafamiliales se faisait entre frères ou entre cousins puisqu’ils possédaient des parcelles voisines du fait des partages.

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Dans une dernière partie, Fabrice Boudjaaba aborde la question du rapport du marché des biens-fonds avec celui du crédit et de la location de terres. Sans sous-évaluer l’existence de prêts informels, il minore le rôle du crédit dans l’acquisition de biens puisque les 3/4 des transactions étaient effectuées comptant sur la base d’une épargne constituée grâce à des activités complémentaires, difficiles à quantifier, mais décisives, comme le travail domestique des femmes, en particulier la garde d’enfants parisiens. De même, le recours à la location était une pratique marginale réservée à de jeunes couples tant le marché de biens, du fait de la petitesse des parcelles, était accessible au plus grand nombre. La reconstitution de véritables biographies patrimoniales permet d’établir un lien entre la physionomie du patrimoine et le cycle de vie en mettant en évidence une phase d’accumulation à laquelle succédait une phase de désinvestissement, plus courte, provoquée par le grand âge, la maladie ou la disparition d’un des conjoints. Les contraintes du cycle de vie pouvaient être partiellement atténuées par la composition de la famille et des formes collectives de mise en valeur. L’auteur dresse donc le tableau d’un petit paysan-laboureur dont le patrimoine formait avant tout une exploitation, dont il cherchait non pas accroître la taille, mais à adapter la composition aux exigences de son ménage et à en améliorer la qualité, au besoin en vendant et rachetant des terres avec l’apport d’une épargne qui déterminait le rythme des transactions. Point de fétichisme du patrimoine chez ce paysan-là pour qui le partage égalitaire et l’émiettement des héritages n’étaient pas des handicaps car les facilités d’accès au marché de la terre permettaient de modeler la propriété foncière au rythme de l’évolution du ménage. Point de fronts de parenté pour compenser l’effet destructeur du partage égalitaire par des stratégies matrimoniales et une manipulation du marché de la terre car la cellule économique de base était le ménage dans cet univers où régnait la famille nucléaire. Fabrice Boudjaaba en conclut que l’échelle la plus pertinente pour comprendre cette société est celle des individus et du ménage, guidés par une « rationalité individualiste » qui n’excluait pas des formes de solidarités. La démonstration emporte l’adhésion et rejoint les conclusions de travaux sur les régions égalitaires de l’Ouest de la France. Système inégalitaire et système égalitaire répondaient, au fond, de manière efficace et dans des contextes très différents à un même problème : celui de la continuité et de la viabilité des exploitations agricoles. Ce n’est que lorsque le système juridique pouvait aller à l’encontre de cet objectif, comme l’a montré Bernard Dérouet pour la Franche-Comté du premier xixe siècle, que des stratégies de contournement étaient mises en œuvre pour y remédier. Voir dans le premier de ces systèmes une trace d’archaïsme et dans le second un signe de modernité serait périlleux car ils possédaient tous deux leur propre régime de rationalité. L’auteur, tout à sa démonstration implacable, est enclin à déplorer la prégnance, y compris dans l’historiographie, d’une vision « traditionnelle » des campagnes françaises entièrement tournées vers la production autonome de leurs moyens de subsistance, de paysans viscéralement attachés à leurs terres, d’un marché foncier atone et d’une circulation des biens entièrement absorbée par la transmission successorale. L’ouvrage vient démontrer que cette vision-là est, en effet, impuissante à qualifier la situation du Vernonais ; nuancée et dépouillée de tout jugement de valeur, elle est sans doute de quelque pertinence pour percer la rationalité d’autres systèmes agraires.

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Parmi les multiples enseignements de ce livre rigoureux et méthodique, à côté de ceux qui viennent tordre le cou à quelques lieux communs de tonalité balzacienne, l’un des plus novateurs tient, au fil des pages, dans la mise en évidence de la centralité du marché des biens-fonds dans la circulation de la propriété et donc dans la viabilité du système d’exploitation car il était le lieu où les dots en argent se convertissaient en terres, où des biens hérités étaient cédés sans réticence, où de petites parcelles trouvaient preneurs auprès de modestes acheteurs, où le paysan achetait et vendait au gré de ses ressources et de ses contraintes, bref un marché mobile et fluide, dominé par les acteurs locaux et qui permettait, en dépit du coût de transaction, une permanente adaptation du patrimoine.

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En insistant sur l’importance du marché du travail et de revenus complémentaires dans l’acquisition de terres, l’auteur appelle implicitement à l’ouverture d’un nouveau chantier dont Vernon et sa région, après avoir tant donné à l’histoire démographique et à l’histoire de la propriété, pourraient offrir le cadre et la matière.

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Jean-François Chauvard

Gilbert Larguier (dir.), Les Lumières en Roussillon au xviiie siècle. Hommes, idées, lieux, Canet, Trabucaire, 2008, 239 p., 20 €

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Cet ouvrage, Gilbert Larguier le précise dès le début de son avant-propos, vient combler une lacune : aucune synthèse n’a abordé de front la question des Lumières en Roussillon. Comme en témoignent les diverses contributions des huit auteurs qui ont participé à ce travail de réflexion, cette province située à la périphérie du royaume, a été fortement influencée par les idées des Lumières, en tout cas beaucoup plus que ne le laissaient penser des points de vue trop marqués par la vision d’une société catalane immuable. Ont participé à cette publication, des étudiants en maîtrise, des doctorants et des universitaires sous la direction de Gilbert Larguier dont une première contribution présente la province de Roussillon dans le royaume au xviiie siècle. Il y décrit les conditions particulières de ce territoire catalan annexé en 1659, en vertu du traité des Pyrénées, et constate comment, au temps de Louis XIV, sans perdre l’originalité de ses traditions, de sa langue, de ses institutions, le Roussillon s’est rapidement intégré dans le royaume de France. En quelques décennies se met en place la nouvelle administration royale, se développent de nouvelles infrastructures militaires et s’organisent de grands travaux qui améliorent le réseau routier. Grâce à l’apport de marchands venus du Languedoc voisin, l’essor des échanges commerciaux et les transformations économiques ont progressivement intégré cette province à l’espace méridional et plus largement au territoire royal.

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Au xviiie siècle, cette ouverture du Roussillon vers le nord a permis que souffle un « vent de France » porteur d’idées nouvelles et de projets innovants encouragés par des hommes éclairés, parfois formés ailleurs dans le royaume, souvent issus des élites locales, de mieux en mieux intégrées à l’administration royale. Comme le soulignent les auteurs, l’université de Perpignan joue un rôle majeur dans la francisation et la formation de ces élites en Roussillon, qu’il s’agisse des hommes de loi ou des médecins. Les bâtiments universitaires ont été construits à l’époque des Lumières, et, dans cette université, une bibliothèque « publique » destinée à satisfaire autant les besoins des étudiants que les attentes des personnes cultivées de la province, a été créée. Avec le même souci d’ouverture, un cabinet d’Histoire Naturelle accueille tout public. Il faut dire que les sciences naturelles ont suscité la curiosité de savants perpignanais, comme en témoignent la contribution de Fabrice Charton. On y trouve relatée et analysée la controverse sur les liens entre médecine et botanique, qui a opposé deux professeurs de médecine de l’université de Perpignan : Thomas Carrère et Pierre Barrère. Le second est correspondant de l’Académie royale des sciences, et, à ce titre, officiellement soutenu par tous les savants bénéficiant de la faveur royale. Fabrice Charton parle de l’opposition « d’un pouvoir scientifique local, universitaire, incarné par Thomas Carrère, à un pouvoir royal, académique incarné par Pierre Barrère ».

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Les livres occupent une place de choix dans les diverses contributions : deux étudient de manière précise la progression de la lecture et la diffusion de la nouvelle littérature dans la bonne société perpignanaise. Céline Sala insiste sur le rôle du cabinet de lecture ouvert à Perpignan. Les lecteurs peuvent venir y lire des publications récentes, sans être tenus de les acheter. Attenant à cette salle, la librairie de Claude Lecomte devient un lieu très fréquenté. Grâce aux registres tenus par le libraire, on peut constater, dans le catalogue des livres en rayon, la diversité des ouvrages offerts au public. Les livres de comptes minutieusement tenus de 1744 à 1775, mentionnent que tout le public cultivé du Roussillon visite régulièrement la boutique de Lecomte, pendant cette période. On y rencontre des professeurs, des étudiants, des officiers de garnison, des avocats, des notaires, des prêtres, des capucins ou des jésuites, et même l’évêque. L’originalité de ces livres de comptes est de faire état, non seulement des ventes, mais aussi de prêts d’ouvrages ou encore de locations. Sous toutes ses formes, la lecture devient la base du savoir et de l’éducation d’un homme éclairé, en Roussillon, comme ailleurs dans le royaume. Les inventaires de deux bibliothèques, celle de l’intendant de Bon et celle de François Fossa, le soulignent dans les 46 pages qui mentionnent tous leurs ouvrages : le livre est indispensable aux hommes cultivés. Pour tous les deux, la liste de leurs livres comporte un grand nombre d’œuvres de droit, correspondant à leur spécialité, tandis que les publications récentes issues des Lumières – sans surprise pour l’inventaire de la bibliothèque de François Bon qui date de 1744 – restent plutôt rares et que les livres religieux foisonnent, surtout dans la bibliothèque de François Fossa. Céline Sala décrit aussi tous les lieux de rencontre, à Perpignan. Vers 1756, au cœur de cette ville, les premiers cafés s’ouvrent sur la place de la Loge, face au théâtre. Là se côtoient des clients, surtout des jeunes, de milieux très divers, et désireux d’oublier momentanément les barrières sociales de la société d’Ancien Régime. Ouverts à tous, les cafés moins fermés qu’un salon aristocratique et moins élitistes qu’une académie, attirent une clientèle de plus en plus nombreuse.

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En ce siècle de renouveau, des hommes instruits et imprégnés des idées des Lumières, déploient de nouveaux réseaux de sociabilité, qui relèvent d’initiatives individuelles ou collectives. À côté des nombreuses confréries et des sociétés ou académies, la franc-maçonnerie recrute les membres des familles les plus connues, dans un panel de loges de toutes obédiences. On compte, en Roussillon, douze loges maçonniques civiles dont neuf à Perpignan. On en retrouve dans des bourgs comme Thuir, Vinça ou Saint-Paul de Fenouillède, mais on remarque aussi des loges militaires liées à la présence de nombreux régiments. Cette implantation massive est sans doute due à un mode de sociabilité qui séduit les élites locales, notamment les nobles. Un franc-maçon, homme du roi, éloigné de la cour du fait d’une disgrâce, le comte Augustin-Joseph de Mailly, est nommé à la fonction de commandant en chef de la province et il y joue un grand rôle. Il devient l’animateur le plus entreprenant de « l’espace des Lumières à Perpignan », comme le souligne Céline Sala dans sa contribution. Il organise de grands travaux qui facilitent les communications, convertit la Loge de mer en théâtre et participe activement au renouveau de l’université. Devenu le maréchal de Mailly, il contribue à une œuvre absolument étonnante : la création d’une ville neuve, Port-Vendres, marquée par la symbolique franc-maçonne. Gilbert Larguier consacre 23 pages, avec 9 gravures d’époque, à cet exemple surprenant d’une ville « d’inspiration maçonnique ». Il insiste sur « le rythme ternaire » qui préside aux plans de construction ; sur l’originalité de la place royale avec en son centre un obélisque et une décoration inspirés par les représentations ou les thèmes maçonniques. « Cette fondation à la gloire de la monarchie », « un des derniers avatars de l’Ancien Régime », témoigne de la modernité du Roussillon, à la veille de la Révolution.

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À côté du maréchal de Mailly, d’autres personnalités, notamment dans le monde judiciaire roussillonnais, ont joué un rôle déterminant dans la diffusion des Lumières. Trois contributions permettent de mesurer l’impact des idées philosophiques, libérales ou physiocratiques chez les nouveaux avocats, magistrats et administrateurs éclairés de la province. Hormis le cas de Joseph Jaume, un avocat, étudié par Michèle Robinat qui ne semble pas beaucoup influencé par l’esprit nouveau, le monde judiciaire analysé par Jean-Christophe Robert est de plus en plus enclin à contester la justice de l’Ancien Régime et à critiquer des « temps d’ignorance et de barbarie ». Les correspondances ou les mémoires qu’ils nous ont laissés témoignent des mutations de langage qui s’opèrent à la lecture de la nouvelle littérature.

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L’ouvrage n’échappe pas aux défauts de la répétition, inhérent à toutes les publications à auteurs multiples. Par exemple, la biographie de Joseph Jaume, qui donne lieu à une contribution détaillée de Michèle Robinat, est reprise de manière plus succincte dans l’analyse de Jean-Christophe Robert sur le monde judiciaire. Les loges maçonniques apparaissent de manière récurrente dans plusieurs contributions. En insistant sur la tradition ancienne de la sociabilité catalane, dont Maurice Agulhon a bien montré qu’elle était typiquement méridionale, Céline Sala caractérise bien la spécificité des relations entre les notables urbains et ruraux en terres roussillonnaises. Enfin, Pierre-Yves de Beaurepaire clôt l’ouvrage par une contribution très intéressante sur l’espace européen des Lumières en refusant qu’il soit limité par des « frontières de civilisation » et en rejetant l’idée qu’il y ait un modèle centre-périphérie. Au contraire, exemples à l’appui, il constate une diversité des lieux des Lumières en Europe et une accélération des échanges qui auraient largement contribué à remettre en cause l’idée d’une centralité parisienne et française dont les réseaux se seraient partout imposés. Sans doute cette analyse pourrait très bien convenir à ce qui se passe entre la périphérie roussillonnaise, largement influencée par les idées nouvelles, et le cœur des Lumières incarné par Paris, souvent considéré, à tort, comme un modèle. En réalité, lorsqu’est évoquée « l’émergence d’une conscience autonome », l’auteur aurait pu citer l’exemple roussillonnais qui confirme à quel point les notables acquis aux idées nouvelles défendent avec constance l’originalité de leur identité catalane. C’est sans doute-là, l’apport le plus intéressant de cet ouvrage : celui de montrer à quel point la pénétration des Lumières a contribué au renouveau intellectuel des élites, en le conciliant avec un attachement indéfectible aux traditions.

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Guy Astoul

Marion Trévisi, Au Cœur de la parenté. Oncles et tantes dans la France des Lumières, Paris, pups, 2008, 576 p.

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Cette vaste étude s’inscrit dans la lignée d’un certain nombre de travaux récents consacrés aux différentes figures de la parenté telles que par exemple les grands-parents (Vincent Gourdon, 2001) mais elle a ceci de particulier qu’elle s’intéresse moins à l’analyse d’une fonction familiale proprement dite qu’à celle d’un lien de parenté, en l’occurrence la relation avunculaire qui lie oncles et tantes à leurs neveux et nièces. L’auteur de ce livre issu d’une thèse soutenue en 2003 justifie d’emblée le cadre géographique et chronologique de son enquête : la France du Nord car la famille nucléaire y est le modèle d’organisation familiale dominant qui rend possibles les comparaisons entre les différents terrains d’enquête (La Roche-Guyon et Vernon, Amiens, Valenciennes, Charleville, Pontoise) ; le xviiie siècle car il constitue une époque importante de changement du point de vue des conceptions de la parenté dans la mesure où la famille collatérale marque le pas face à une vision plus verticale de la famille liée aux prémisses de la baisse de la fécondité et de la mortalité.

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Le livre s’ouvre sur la présentation des « sources et méthodes » de l’auteur. Passage obligé certes, ce premier chapitre dévoile à la fois l’ampleur de l’enquête mais aussi son originalité par rapport à nombre de travaux sur la parenté. Marion Trévisi va chercher les oncles et tantes et leurs neveux et nièces partout où cela est possible : dans les sources judiciaires de La Roche-Guyon, dans les livres de raison, dans les correspondances mais également dans les registres paroissiaux (à travers le fichier démographique informatisé de Vernon) et dans les listes nominatives des villes du Nord, et encore dans les actes notariés de La Roche-Guyon qu’elle couple avec l’étude de sept « pools » patronymiques de la région. La singularité de cette enquête réside en fait dans le renversement de la méthode qui consiste traditionnellement d’abord à identifier des relations avunculaires dans des généalogies et ensuite à chercher des liens effectifs entre les individus dans d’autres sources. Au contraire, Marion Trévisi repère en premier lieu toutes les relations avunculaires signalées dans les 33 537 actes notariés de La Roche–Guyon et Vétheuil. La méthode est lourde et fastidieuse certes mais elle évite à l’auteur de surinterpréter la force des liens avunculaires en les replaçant dans l’ensemble des relations familiales.

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Le second chapitre s’attache à compter le nombre d’oncles/tantes et de neveux/nièces dont disposait un individu au xviiie siècle. L’auteur confronte, de manière très pointue sur le plan des techniques de la démographie, les projections rétrospectives des démographes et la réalité mesurable à partir du fichier démographique de la région de Vernon. Si à la naissance un individu comptait en moyenne sept oncles et tantes (cinq consanguins et deux alliés) autour de son berceau, contre cinq seulement aujourd’hui, il n’en disposait plus que de quatre à son mariage soit un peu moins qu’actuellement. Un individu avait rarement un neveu ou une nièce à sa naissance mais en comptait 4,5 à 30 ans et plus de sept à l’âge de 40 ans. Bien entendu, le nombre des relations avunculaires d’un individu dépendait largement de la taille de la fratrie de ses parents et de la sienne mais également de son rang de naissance et de son niveau socioculturel.

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Le troisième chapitre analyse les représentations littéraires au travers de quatre-vingts romans et quarante pièces de théâtre. Les oncles et tantes tiennent pour l’essentiel des seconds rôles et sont souvent caricaturés dans des intrigues liées à des questions d’héritage ou de mariage. Ils tiennent plus rarement le premier rôle et, alors, ils apparaissent souvent en parents méchants ou dénaturés. L’approche caricaturale qu’offre la littérature du xviiie siècle justifie les investigations dans les actes de la pratique. Au baptême, Les oncles et tantes sont les parents préférés puisqu’ils représentent la moitié des parents spirituels ; les oncles forment encore 15 à 20 % des témoins au mariage, acte où ils jouent en outre un rôle de substitution important quand les mariés sont orphelins (chap. 4). Leur présence aux funérailles est plus faible et avant tout symbolique (chap. 5) ; elle ne semble pas obéir à des normes claires. En revanche, les oncles sont très présents aux conseils de tutelle où ils forment un tiers des participants aussi bien à la réunion qui désigne le tuteur qu’aux suivantes, ce qui montre une préoccupation dans la durée pour le destin de leurs neveux et nièces orphelins. Le lien avunculaire se manifeste également au moment de la transmission (chap. 6). Dans une France du Nord égalitaire où les coutumes laissent peu de liberté de tester aux individus qui ont une descendance directe on ne sera pas surpris de retrouver en nombre les oncles et tantes célibataires parmi les donateurs et les testateurs. Dans près de trois cas sur quatre les legs ou les dons traduisent non seulement « l’amitié » portée au neveu ou à la nièce mais comportent également une contrepartie financière (rente ou conservation de l’usufruit du bien légué au profit de l’oncle).

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Finalement dans la France du Nord les occasions de « vivre ensemble » (chap. 7) sont rares : 1 % à 1,5 % des ménages urbains accueillent un oncle ou un neveu d’après les listes nominatives. Le moment le plus propice à la cohabitation fait suite à l’acte de tutelle qui fait de l’oncle le tuteur, dans un tiers à la moitié des cas, quand les deux parents de l’enfant sont morts. Toutefois cela n’a rien de systématique, le tuteur pouvant placer l’enfant ailleurs et bailler son entretien. Les « solidarités et les conflits » (chap. 8) sont difficiles à observer de manière systématique dans les sources. Pourtant au gré des actes notariés ou des correspondances et des livres de raison, Marion Trévisi met en évidence les dons des oncles lors du mariage du neveu ou de la nièce et qui viennent les récompenser de leur comportement, les prêts d’argent, et dans la bourgeoisie et la noblesse, les soutiens fréquents dans l’éducation des neveux de la part d’oncles souvent célibataires. Globalement ces aides semblent obéir à une logique du don/contre don ; les solidarités peuvent être ponctuellement gratuites mais, sur le long terme, elles impliquent une réciprocité qui peut passer par exemple par la désignation comme légataire universel du neveu attentionné durant plusieurs années. Dans les audiences et les sentences de justice étudiées la relation avunculaire s’exprime de manière multiple (complicité avunculaire dans le délit, témoignage en faveur du parent, conflit entre oncle et neveu le plus souvent sur des questions d’héritage) mais elle traduit d’abord une préoccupation plus large : protéger sa famille et l’honneur de celle-ci et pas seulement son oncle ou son neveu. Le dernier chapitre pose la question « des parents qui s’aiment ? » En explorant les correspondances et les écrits du for privé d’un siècle qui voit éclore le roman sentimental, Marion Trévisi met en lumière la variété des sentiments avunculaires qui vont de la haine la plus tenace pour son oncle chez Stendhal à l’amour filial le plus fusionnel à l’égard de leur neveu chez les sœurs du marquis de Bombelles, voire à l’inceste dans deux dossiers de demande de dispense déposés au tribunal de l’officialité de Pontoise. Le lien préférentiel avunculaire quand on peut l’identifier apparaît souvent comme le transfert d’une préférence fraternelle sur les enfants du frère ou de la sœur tant aimé ou comme un transfert affectif de la part d’orphelins ou d’individus qui n’ont pu ou ont perdu leur enfant.

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Au total les oncles et les tantes ont un rôle secondaire dans une France du Nord dominée par le modèle nucléaire d’organisation familiale mais qui peut devenir central quand les circonstances et la démographie d’Ancien Régime les transforment en parents de substitution, rôle qui sera repris au xixe et surtout au xxe siècle, avec l’allongement de la vie, par les grands-parents.

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Fabrice Boudjaaba

Thierry Ginestous, La Solitude au village. Approche micro-historique de la condition féminine au xixe siècle, Paris, Mare et Martin, 2007, 432 p., 25 €

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Le livre écrit par Thierry Ginestous, préfacé par Giovanni Levi, se réclame de la micro-histoire. Le modèle qu’il construit, par grossissement progressif de l’échelle d’observation, à partir d’Aventignan, dans les Pyrénées commingeoises, cherche à rendre compte du processus d’esseulement des femmes. Il fait apparaître les conditions de sortie des femmes des groupes familiaux, et montre pourquoi l’esseulement, phénomène encore peu étudié dans les campagnes, touche deux fois plus les femmes que les hommes. Alors que les itinéraires masculins montrent au xixe siècle un élargissement des possibilités offertes par l’individualisation des comportements et une forte mobilité, les femmes peinent à quitter leur « place » pour accéder à des dynamiques de « rôles ». Les femmes sont maintenues à leur place biologique et ne peuvent avoir accès à la modernité que comme épouses. Il y a bien un assouplissement des mécanismes matrimoniaux et une remise en cause du mode d’organisation patriarcal. La toute puissance du père s’éclipse peu à peu. Mais, c’est pour laisser la place à un cycle de domination maritale. Là où il n’y a pas mariage, il n’y a guère d’émancipation non plus, mais plutôt l’enclavement relationnel et la prolétarisation des femmes. L’enquête n’aboutit à cette conclusion qu’après plusieurs changements d’échelle, nous faisant appréhender d’abord le contexte conceptuel du célibat et de la solitude, dans l’univers villageois en France au xixe siècle, puis le village d’Aventignan, sa dynamique matrimoniale et résidentielle, les effets d’autorité engendrés par les familles qui le composent, en examinant les trajectoires individuelles enfin. Le village d’Aventignan, avec ses listes nominatives et ses structures résidentielles bien visibles, a été choisi car il offre l’avantage d’un pourcentage exceptionnellement élevé de mono-résidents. À partir de cet écart, l’auteur met en œuvre une méthode, qui lui permet de saisir les dynamiques à l’œuvre entre 1836 à 1936.

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La première partie de l’ouvrage s’emploie donc à dessiner le contexte conceptuel de l’esseulement. Un chapitre historiographique montre les variations sur la solitude féminine. Sujet périphérique pour l’histoire des femmes, le thème de la solitude est souvent abordé par hasard ou en relation avec le mariage. La solitude apparaît d’abord comme un état matrimonial, même si l’association femme-mari ne représente qu’un type de regroupement résidentiel parmi d’autres. Le célibat a ainsi été mieux étudié que la solitude. Il en ressort que le statut de célibataire n’est jamais dévolu de bon gré à la femme, la maternité constituant sa vocation suprême. Les préjugés à l’encontre de la solitude se renforcent même au xixe siècle, à l’encontre des hommes et plus encore des femmes. Dans la littérature, la ville était par excellence le lieu de la solitude et le village celui de l’unité d’une communauté naturelle structurée autour des familles. Le village devient le symbole de la résistance à l’individualisme. Progressistes et conservateurs s’entendent pour maintenir la femme dans son foyer. Des discours sur la solitude émergent alors deux figures villageoises archétypales, le berger et l’institutrice. Les figures de l’institutrice et du berger incarnent, au xixe siècle, deux pôles sexués de la solitude. La présence de l’institutrice au village est atypique. L’institutrice républicaine est investie d’une mission de nature politique. Elle est étrangère au village, n’est liée à aucun clan local, vit dans l’isolement, l’austérité, souvent même la peur et l’angoisse. Elle est intégrée dans un statut de nonne laïque. Les institutrices inaugurent la femme célibataire vivant hors de sa famille d’origine. En contrepoint, Thierry Ginestous présente la figure du berger Baylac, archétype du berger vivant entre bestialité et civilisation. La solitude de l’institutrice est en fait restée marginale. L’historiographie sur la condition sociale des femmes au village a surtout été sensible à la question de son émancipation. Martine Ségalen a montré notamment l’importance collective du groupe des femmes et son omniprésence dans l’espace public. D’autres auteurs insistent au contraire sur son absence de l’espace public. Mais le chemin qui mènerait de la désagrégation des solidarités, de l’autonomisation des individus à la solitude paraît bien linéaire. À cette étape de la réflexion, Thierry Ginestous invite à changer de focale.

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La démarche suivie dans la seconde partie consiste d’abord à réduire la solitude à l’une de ses traces immédiatement accessible, à savoir la monorésidence. Mais, voulant aller au-delà du constat de la monorésidence, Thierry Ginestous construit un modèle génératif. Pour pouvoir saisir les causes de l’esseulement, à partir d’Aventignan, l’auteur construit d’abord un village modal. Vingt-quatre communes sont choisies pour leur ressemblance avec Aventignan, excepté pour le taux de monorésidence. Le village modal sert alors de référence pour examiner l’incidence sur la monorésidence de quelques critères, en commençant par le célibat et le veuvage. Le veuvage ayant un effet marginal, l’attention se porte principalement sur les mécanismes matrimoniaux. Une partie des filles sont tenues hors du marché matrimonial, puis en dehors de tout regroupement résidentiel, alors que les hommes, encore célibataires, restent intégrés. Le célibat, jusqu’en 1872, puis le vieillissement, alimentent la monorésidence féminine. Temporellement, c’est au cours des années 1872-1886 qu’Aventignan quitte la norme statistique. On entre dans une phase de monorésidence structurelle, sexuellement différenciée. Alors que la population décroît, le nombre de maisons augmente. La dispersion résidentielle s’accélère. L’observation se déplace sur les mécanismes résidentiels. Suivant l’intuition selon laquelle le cycle de l’esseulement féminin interagit avec la recomposition résidentielle, l’auteur se rapproche des individus. Mais plusieurs étapes sont encore nécessaires. Après le village, l’analyse doit être attentive aux maisons. Le procédé adopté consiste alors à suivre les recompositions familiales dans le territoire. Pour un échantillon de 72 familles, quatre types de configurations résidentielles apparaissent. Il y a l’individu fixe dans un ménage fixe, l’individu fixe dans un voisinage mobile (des membres du ménage d’ego partant fonder une nouvelle maison), l’individu mobile dans les limites de la commune, et l’instabilité simultanée d’ego et d’autres cohabitants. L’esseulé peut se rattacher à ces divers types configurationnels. Or, c’est du côté des femmes sédentaires que s’enclenche l’esseulement structurel. Beaucoup de femmes se retrouvent seules après le départ d’un dernier enfant cohabitant, d’un frère ou d’une sœur. La sédentarité n’a en revanche aucun effet sur l’esseulement masculin. C’est donc la mobilité qui est pointée comme cause de l’esseulement. L’esseulement féminin prend son essor car une proportion importante d’Aventignaises demeure célibataire et sédentaire. L’auteur s’applique alors à expliquer cette évolution par des « effets d’autorité ».

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Le processus de décohabitation tend en fait à se confondre avec la diffusion du régime successoral égalitaire. Bien que tardivement, le nouveau mode successoral fragmente en effet le patrimoine. La dissémination résidentielle se produit principalement entre 1861 et 1886. Le nombre de ménages augmente. Un marché foncier plus fluide, un réseau relationnel étendu, des ressources en numéraire, l’indivision, permettent à certaines grosses maisons de conserver leur format. Mais le groupe des « propriétaires » est ici marginal. Il y a surtout des petits cultivateurs, avec un émiettement des terres très avancé. En dessous, il y a encore le peuple sans terre des artisans. À une extrémité, la cohésion relationnelle des maisons de propriétaires est forte. Leur stratégie est collective. À l’autre extrémité, pour les artisans, chaque trajectoire individuelle se distingue des autres. Les références collectives étant faibles, des forces centrifuges accélèrent dans la plupart des familles la fragmentation des patrimoines et la décohabitation. C’est sur le mariage que tout se décide. Les bonnes maisons contiennent les choix individuels. Cependant, parmi les cultivateurs, un jeu sur les mariages, l’activité et la propriété augmente la capacité d’initiative des fils. L’atomisation des patrimoines dévalue les stratégies collectives. Les rôles masculins se différencient. Les hommes peuvent se marier plus facilement. Cette individualisation se réalise inégalement selon le sexe. En effet, les femmes ne parviennent pas à s’affranchir des codes imposés par la tradition. Thierry Ginestous commence alors une étude des modes officiels de transmission des biens, de l’activité notariale et des legs testamentaires. À l’aide des testaments et des contrats de mariage, il traque les mentions de part préciputaire, qui correspondent à une utilisation discriminatoire de l’autorité parentale. Des relations privilégiées sont maintenues avec les fils aînés. Mais le contrat de mariage conditionne de moins en moins la redistribution des ressources entre les membres de la famille. L’exercice de l’autorité se déplace vers les testaments. Les choix des femmes dupliquent ici le modèle dominant. On peut y lire la marque du contrôle masculin. À travers deux cas d’héritières privilégiées, on peut voir que les modifications juridiques ont peu d’effet sur le rôle des femmes. Les testaments montrent un lien évident entre la situation résidentielle de la fille et son accès aux biens. Pour les femmes, la condition sine qua non est la cohabitation avec les parents. Les filles, à la différence des garçons, restent marquées par une injonction de présence. La seconde partie s’achève sur un essai de synthèse des effets d’autorité. Les filles du village sont comme assignées à résidence. Cette fixité est comme un ultime recours opposé par les familles au mouvement d’érosion des structures familiales traditionnelles. La sédentarité et la répétition, la reproduction de l’identique, appartiennent aux femmes, quand les hommes accroissent leur liberté. Le célibat et le veuvage sans les enfants, l’esseulement, attendent donc les femmes. Le moment 1872-1886 se caractérise par la fragilisation économique des célibataires, presque toutes journalières. L’esseulement conduit presque fatalement au dénuement matériel.

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Une troisième et dernière vise l’individu. Il s’agit alors de voir comment s’enclenche le processus qui conduit à la monorésidence. Avec un homme et deux femmes, la micro-analyse se fait individuelle. L’esseulement des deux filles est saisi à des points différents de leur ligne de vie, l’une au début de l’âge adulte, et l’autre à la fin. Le choix du garçon de rester célibataire alors que tout devrait le conduire au mariage relève d’un choix individuel inaccessible à l’observation. Les effets d’autorité infléchissent les trajectoires individuelles vers plus d’autonomie pour les hommes, et plus d’esseulement pour les femmes. L’ouvrage s’achève sur des considérations plus générales relatives à l’émergence de la famille conjugale et à la diffusion de la domination maritale. En passant de la famille patriarcale à la famille nucléaire, la fille s’est libérée, au détriment de l’épouse. Original dans le choix du sujet et dans le traitement, portant un regard neuf sur les femmes et sur l’exercice du pouvoir, la lecture du livre de Thierry Ginestous ne peut qu’être chaudement recommandée à tous les historiens ruralistes qui souhaitent comprendre les dynamiques familiales et sociales.

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Jérôme Luther Viret

Aurélien Lignereux, La France rébellionnaire. Les résistances à la gendarmerie (1880-1959), Rennes, pur, 2008

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Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat co-dirigée par Nadine Vivier et Jean-Noël Luc, soutenue en 2006 à l’université du Maine. Son objectif est de « rénover la compréhension du phénomène rébellionnaire » en plaçant au cœur de la réflexion la gendarmerie et ses agents. La question de la confrontation entre l’État et la société post-révolutionnaires, si elle n’est pas nouvelle, est posée, on le voit, dans une perspective qui rompt fructueusement avec la vision abstraite et monolithique de l’État, longtemps prévalente. L’État, pour A. Lignereux, ce sont d’abord les agents qui l’incarnent, à savoir, ici, les gendarmes. Ce livre s’inscrit ainsi au point de confluence de deux historiographies : celle de la violence en milieu rural bien sûr, mais aussi celle de la gendarmerie, profondément renouvelée depuis une dizaine d’années par les travaux de Jean-Noël Luc et de ses élèves. Concrètement, l’auteur fonde sa démonstration sur l’analyse de 3 725 rébellions contre la gendarmerie, survenues sur l’ensemble du territoire national, à l’exception de Paris et de la Corse, entre 1800 et 1859.

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Dans les trois premières parties, fortes de huit chapitres, Aurélien Lignereux s’emploie à décrire l’évolution de cette violence anti-gendarmique. Mais il ne limite pas sa réflexion aux rébellions. Tout au contraire, il l’élargit à divers aspects de l’histoire de la gendarmerie : le déploiement territorial de l’arme, son rapport à l’État et au régime en place, enfin le regard porté sur elle par l’opinion. Cette analyse croisée dessine trois principaux moments. Les années 1800-1817 constituent une période de laborieuse mise en place du nouvel ordre public post-révolutionnaire. Les violences que doivent affronter les gendarmes sont principalement liées à l’insoumission sous l’Empire, puis prennent un tour plus politique au début de la Restauration, lorsque le nouveau régime entreprend de mettre au pas ses opposants. Les gendarmes s’acquittent comme ils le peuvent de leurs missions, mais leur action est entravée par la faiblesse de leurs effectifs. Ils sortent du reste le plus souvent vaincus des affrontements auxquels ils prennent part. Les années 1818-1835 forment un moment de crise. Il faut dire que la gendarmerie se trouve alors enrôlée par le régime en place à des fins de surveillance et de répression politiques : ainsi dans les années 1820, ainsi aussi au début des années 1830, marquées par une recrudescence des rébellions en général, et des rébellions à caractère politique en particulier. Cette dérive est vivement dénoncée par les libéraux sous la Restauration, ce qui contribue à déprécier l’image de la gendarmerie dans l’opinion. Les choses ne changent qu’au milieu des années 1830, lorsque les nouveaux maîtres du pays, oublieux de leur véhémence passée, entreprennent de restaurer la crédibilité de l’arme en recentrant ses missions sur la défense de la société. Les années 1835-1859, enfin, sont marquées par l’imposition progressive d’un nouveau régime de relations entre les gendarmes et la société française. Le mouvement est certes momentanément stoppé par la crise des années 1848-1851, qui, comme souvent les périodes de transition entre régimes, donne un tour plus politique aux missions de la gendarmerie et accroît la violence des conflits auxquels elle se trouve mêlée, mais il se poursuit dans le calme retrouvé des années 1850. Les révoltes anti-gendarmiques dépérissent, du moins perdent-elles leur traditionnel caractère communautaire. Les gendarmes, eux, sont plus nombreux, mieux répartis sur le territoire, ils sortent désormais vainqueurs des agressions collectives dont ils sont les cibles, et retrouvent un certain crédit dans l’opinion, en tout cas chez les nombreux partisans du régime impérial. On aurait en définitive le sentiment que se fixe alors pour longtemps un nouvel ordre public rural si l’auteur ne signalait avec raison que la gendarmerie, au moment même où elle paraît imposer son autorité bienveillante au pays, est déjà inadaptée aux nouvelles exigences de la police des campagnes, du fait notamment de son organisation cantonale.

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Dans une quatrième et dernière partie, Aurélien Lignereux, changeant d’approche, propose trois chapitres thématiques, qui offrent autant de bilans synthétiques au lecteur. La géographie des rébellions est examinée : elle fait nettement apparaître les zones de résistance violente à la gendarmerie, Pyrénées, Massif Central, Ouest intérieur, Midi, qui contrastent avec le reste du pays, surtout dans les premières décennies du siècle. Sont ensuite analysés l’action d’acculturation à l’État menée par les gendarmes auprès des populations rurales, et le processus de normalisation judiciaire de la répression, qui ne démarre vraiment, l’auteur le démontre, qu’au début de la Restauration.

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Au total, nous avons ici affaire à un travail de très grande qualité. Les sources mobilisées sont nombreuses et variées. La réflexion est maîtrisée, l’analyse fine. L’une et l’autre sont servies par une écriture irréprochable et sont appuyées sur de nombreux documents, des cartes notamment. Sur le fond, l’ouvrage d’Aurélien Lignereux tout à la fois confirme et affine les connaissances que nous possédions sur la violence en milieu rural. Il montre comment, peu à peu, la puissance publique est venue à bout des rébellions rurales, en réprimant, en sapant les fondements sociétaux, enfin en criminalisant la violence qui les sous-tendait. Il éclaire par ailleurs d’un jour neuf l’histoire de la gendarmerie, mettant au jour les rythmes profonds de l’arme, significativement décalés par rapport à la périodisation politique générale. Disons enfin combien certaines de ses analyses sont pionnières : ainsi celle des représentations que la société se fait des gendarmes, ou encore celle des violences, réelles et symboliques, infligées à ces derniers à l’occasion des changements de régime. Bref, un livre dense et riche, que tout historien ruraliste lira avec le plus grand profit.

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Jean Le Bihan

Jean-Louis Etien, Les Châteaux dans les bocages bourbonnais : du lieu de pouvoir à l’encombrant héritage, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2008, 466 p.

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La thèse de Jean-Louis Etien porte sur les bocages bourbonnais, elle mérite un compte rendu dans la revue Histoire et Sociétés rurales à un double titre. D’une part elle invite à des analyses comparatives, et l’auteur ne s’en prive pas. C’est ainsi que les structures foncières des marges armoricaines présentent bien des points communs avec celles décrites dans ce beau travail digne de l’équipe des ruralistes de Clermont-Ferrand, animée jadis et naguère par le regretté André Fel, disparu il y a peu, puis par Jean-Paul Diry, et désormais par leurs élèves. D’autre part cette publication du ceramac, il s’agit du 26e ouvrage publié par le laboratoire clermontois, intéressera non seulement les géographes, mais également les chercheurs en sciences sociales, toutes disciplines confondues.

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Si les structures foncières se ressemblent, si le poids des châteaux et des grands domaines est voisin, si la métairie est l’unité d’exploitation et de compte dans ces deux espaces que sont les bocages bourbonnais et les marges armoricaines, si les systèmes d’exploitation fondés sur l’élevage se ressemblent, si ces deux sociétés paysannes ont bien des traits en commun, en revanche leurs comportements politiques et les rapports sociaux ne sont pas identiques. Au consensus social, à tout le moins apparent, qui a régné et qui règne encore dans nos campagnes de l’Ouest quant aux rapports autour de la terre, le bocage bourbonnais présente un tout autre visage avec une opposition politique entre les grands propriétaires conservateurs s’appuyant ici aussi sur l’Église, et les métayers et fermiers votant massivement à gauche, et majoritairement à l’extrême gauche. Il y a comme une confrontation de classe contre classe selon le schéma marxiste d’autrefois. Comprendre comment et pourquoi deux structures foncières identiques reposant sur des rapports sociaux voisins conduisent à deux sociétés paysannes aux tempéraments politiques opposés est tout l’intérêt d’une réflexion sur le travail de Jean-Louis Etien.

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Le périmètre d’études couvre 550 000 ha. Il s’agit des basses terres bocagères de part et d’autre de l’Allier, entre les rivières du Cher et de la Besbre, c’est-à-dire les deux régions agricoles du bocage bourbonnais et de la Sologne bourbonnaise. La ville de Moulins trône au centre de ces bocages et abrite bon nombre des propriétaires fonciers, du moins ceux qui ne résident pas dans leurs châteaux.

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La thèse est classiquement organisée en trois parties. La première porte sur les méthodes d’analyse afin de déterminer ce que sont les châteaux dans ces bocages bourbonnais et comment appréhender leur patrimoine foncier au travers de l’étude des cadastres et des côtes foncières. C’est un modèle méthodologique qui pourra servir à de jeunes chercheurs soucieux d’inventorier les cadastres. Les matrices cadastrales d’aujourd’hui sont informatisées, ce qui rend paradoxalement plus délicate leur examen par rapport aux matrices du xixe siècle et leur maniement manuel. Dans la deuxième partie est décrit le système châtelain, de son apogée à son effacement contemporain. Cette géo-histoire, fort bien documentée, forme le cœur de l’ouvrage qu’éclaire le sous-titre : « Du lieu de pouvoir à l’encombrant héritage ». L’examen de la localisation des grandes propriétés montre qu’elles sont souvent sur les sols médiocres et tardivement défrichés, comme dans les marges armoricaines. Ces domaines sont examinés dans leur organisation à différentes échelles, ils sont souvent constitués en plusieurs ensembles dispersés et leurs avatars s’expliquent en fonction des alliances familiales. On suit le destin de nombre d’entre eux au long de près de deux siècles. En particulier est analysé le renforcement de la place des grands domaines tout au long du xixe siècle, avec la rénovation ou la construction de nombreuses demeures, consolidation identique à ce que l’on a pu constater dans les marges armoricaines. Si, au milieu du xixe siècle le système châtelain structurait les bocages bourbonnais, et si en 1914, 600 domaines regroupaient encore 40 % des surfaces, soit plus de 200 000 ha, on suit la lente agonie du système (plus que 68 000 ha en 2 000) et les raisons de cet effacement progressif. Enfin, dans une troisième partie, Etien s’interroge sur le devenir incertain des châteaux en dépit des multiples tentatives pour s’adapter : ouverture au tourisme, exploitation des forêts, stratégies de transmission, utilisation en tant que résidence secondaire familiale, pratique de la chasse, transformation du statut. Que faire de ce patrimoine bâti qui devient une charge et non plus, comme autrefois, une source de richesse ? Et quelles actions entreprendre face à la banalisation des paysages dans cette France rurale éloignée des grands centres urbains ?

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L’ouvrage vaut surtout par l’empathie évidente de l’auteur vis-à-vis de son sujet et des nombreuses enquêtes directes tant dans les archives qu’auprès des héritiers des grands domaines. Les tableaux statistiques, quelques photographies, des cartes et des comparaisons avec d’autres régions françaises bien pourvues en grands domaines à partir de travaux anciens ou récents, en particulier ceux de Jean-René Morice (Les Châteaux ruraux et l’hébergement touristique dans l’Ouest de la France) et d’Olivier Rialland (Les Parcs et jardins dans l’Ouest de la France : paysage évanescent, patrimoine naissant) viennent éclairer ce qui fait l’originalité du Bourbonnais.

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Il vaut également par la fine description des rapports sociaux, structurés par le système du métayage, associé ici au système du fermage général, c’est-à-dire la présence d’un intermédiaire s’interposant entre châtelain et exploitant dans la gestion des domaines déjà décrit dans le fameux ouvrage d’Émile Guillaumin, La Vie d’un simple. Système relaté aussi dans un roman de Georges Simenon, L’Affaire Saint-Fiacre, à partir d’un cas particulier, celui du château de Paray-le-Frésil.

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Il vaut aussi par la démonstration de la nécessaire épaisseur historique pour comprendre les inerties et les pesanteurs propres à nos sociétés paysannes. Certes, il ne reste plus que 24 domaines de plus de 500 ha dans les bocages bourbonnais, mais les grands domaines de jadis qui ont disparu sont encore présents dans les représentations. Je peux témoigner qu’en Mayenne ou en Vendée il en va de même. Ce beau travail illustre, s’il en était besoin, les liens entre une histoire sociale et une géographie humaine au sens plein du terme. Que vaudrait une géographie rurale sans cette dimension historique, et que vaut une histoire des réalités agraires sans le rappel des suggestions des milieux naturels ? Il vaut enfin par la bibliographie classée, les annexes et une écriture sans jargon inutile.

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On ne peut que se satisfaire de constater ce retour en force des études sur le foncier et sur les structures sociales des campagnes. Ce sont là les clefs de compréhension des dynamiques tant sociales que spatiales, ce qui un temps avait été oublié. On se doit de rappeler l’affirmation de Jean-Claude Farcy, citée par Jean-Louis Etien « La connaissance de la propriété, de sa diffusion et répartition, est le préalable à toute étude, quel qu’en soit le thème, portant sur le monde rural ». On sait que d’autres travaux sur d’autres espaces ruraux reprennent aujourd’hui cette problématique et on doit s’en féliciter. L’ouvrage de Jean-Louis Etien sera un bon exemple d’analyse et source de comparaisons. Sa lecture est vivement recommandée.

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Jean Renard

Éric Doidy, Julian Mischi et Nicolas Renahy (dir.), Mondes ruraux. Politix, revue des sciences sociales du politique, n°83, septembre 2008, 248 p., 20 €

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La dernière livraison de la revue Politix témoigne du regain d’intérêt des politistes pour des mondes ruraux qui ne se réduisent pas au seul secteur agricole, ni à l’étude de supposés archaïsmes. La ruralité n’est pas perçue ici comme un espace clos, la multiplicité des espaces transitionnels périurbains en témoigne. Tous ancrés dans la sociologie politique, les travaux présentés ici doivent être lus en ayant à l’esprit le renouveau interdisciplinaire des études rurales (les contributions réunies dans : Julian Mischi, Annie Antoine (dir.), Sociabilité et politique en milieu rural, Rennes, pur, 2008, témoignent de ce dialogue interdisciplinaire). Nous nous proposons ici de revenir d’abord sur l’économie de ce numéro de Politix, avant de retirer quelques enseignements transversaux de cette lecture et d’en suggérer d’éventuels prolongements.

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Julian Mischi et Nicolas Renahy soulignent dans leur article introductif que, comme l’anthropologie et la sociologie, la science politique a eu tendance à négliger les terrains d’études ruraux au profit d’interrogations sur des phénomènes sociaux implicitement situés en milieu urbain. Réintroduire un rural élargi permet d’embrasser l’ensemble de la complexité des dynamiques territoriales. Ne pas restreindre le rural à l’agricole ne signifie pas que l’on doive renoncer à une sociologie des agriculteurs, mais qu’elle est fructueuse à la condition d’effectuer une analyse fine de la différenciation interne au groupe des exploitants, partagé syndicalement et professionnellement (les travaux d’Ivan Bruneau, de François Purseigle, de Serge Cordelier ou de Jean-Philippe Martin ont ouvert de nouvelles pistes en ce sens). Au-delà du secteur agricole, c’est à une réflexion sur l’usage du rural par le personnel politique, par les fabricants des politiques publiques, par les militants ou par les résidants qu’invitent les coordonnateurs de ce numéro. La tâche est immense et le terrain peu balisé, si ce n’est par un point d’accroche minimal, celui de l’interconnaissance qui caractérise les pratiques politiques en milieu rural. C’est bien aux effets de cette interconnaissance que s’attachent les contributions réunies ici, qu’elles soulignent ou qu’elles relativisent les singularités du rural, ou bien qu’elles se penchent sur le renouvellement des formes de mobilisation et d’encadrement des populations rurales.

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Une première série de trois études de cas se penche sur la sociologie électorale et celle des élites locales. Jean Rivière s’interroge sur les transformations des comportements électoraux dans une commune rurale en cours de périurbanisation. À partir d’une approche de géographie électorale, l’article revient sur les débats autour des modèles explicatifs du vote et sur la singularité supposée du vote périurbain. L’hypothèse centrale est que « les positions et les trajectoires sociales des habitants d’un lieu continuent de jouer le premier rôle dans la structuration de leurs représentations des modes sociaux, et dans la compréhension des pratiques électorales localisées qui en découlent » (p. 25). Cette hypothèse est confrontée à l’aide de matériaux collectés dans une aire urbaine moyenne (région de Caen) selon différentes approches méthodologiques (données agrégées et individuelles, enquête sortie des urnes). Se focalisant sur une commune, l’auteur y voit « l’idéal-type de la commune rurale de l’Ouest français où la droite a longtemps dominé, et où l’arrivée de jeunes ménages sous l’effet de la périurbanisation entraîne une montée progressive de la gauche lors des scrutins de portée nationale » (p. 47). L’analyse écologique des données agrégées montre par ailleurs que les comportements électoraux aux présidentielles de 2007 dans l’aire urbaine demeurent en relation étroite avec la « mosaïque sociologique » que forment les communes périurbaines. Parallèlement, le rôle des variables lourdes de la sociologie électorale se confirme localement avec l’analyse des données individuelles (pratique religieuse, revenus du ménage, catégorie socio-professionnelle).

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La contribution de Violaine Girard prolonge la réflexion sur la structuration du champ politique local, en analysant la trajectoire d’un maire rural face à un professionnel de la politique sur la scène intercommunale. Les rapports de coopération et de concurrence entre deux élus locaux sont analysés au travers du cas d’une commune ayant bénéficié d’une fiscalité avantageuse grâce à l’implantation de l’industrie nucléaire. L’article revient sur la façon dont s’exercent des formes renouvelées d’encadrement politique. L’implantation d’un pôle industriel de grande envergure entraîne la création d’instances dont les compétences et la représentation dépassent le strict cadre communal. Le changement de règles institutionnelles modifie les stratégies des acteurs locaux : comment accéder aux nouveaux mandats et aux ressources associées au pouvoir intercommunal ? Une enquête minutieuse permet de souligner à la fois les conditions de l’ascension politique d’un maire bénéficiant du développement industriel de sa commune, mais aussi l’arrêt de cette trajectoire en raison de l’absence de ressources pour accéder à une reconnaissance dans un espace politique élargi. La stratégie de « notabilisation » du maire, pourtant potentiellement porteur d’une « éligibilité » intercommunale, achoppe sur sa dépendance à l’égard d’un grand élu local.

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La perspective historique et anthropologique est plus marquée encore dans la contribution de Nicolas Renahy, qui étudie le destin d’une lignée patronale dans une mairie (Lacanche, près de Chalon-sur-Saône) sur la longue durée (1850-1970). Longtemps symbole d’une double domination politique et économique, la lignée familiale n’abandonnera, dans un même mouvement, la mairie et l’entreprise qu’au début des années 1970, sous l’effet des concentrations industrielles et de la financiarisation économique. La notion de paternalisme permet à N. Renahy d’analyser comment des patrons de l’industrie élus maires de père en fils sur une liste unique ont pu cumuler pouvoir économique et politique sur la longue durée. Mais c’est autant le changement que la permanence qu’analyse cet article, en montrant comment le patronat se modifie en fonction des mouvements industriels et financiers nationaux, et comment à l’échelle politique, l’émergence dans la deuxième moitié du xxe siècle de contre-pouvoirs puis d’une professionnalisation des petits élus, transforme profondément les conditions d’exercice du pouvoir au (ou sur le) village. Dans une démarche anthropologique, l’auteur analyse également le rôle du jeu de pouvoir entre parentèles, voire l’influence des stratégies matrimoniales sur l’implantation durable, puis l’entrée en crise de ce double paternalisme économique et politique.

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Les trois contributions suivantes déplacent le regard de la sphère élective vers les dynamiques militantes. Julian Mischi, au travers des militants ouvriers de la chasse, entend se positionner contre une interprétation ethnocentrique réduisant la contestation des chasseurs à une simple réaction idéologique d’ordre nationaliste ou localiste. L’opposition aux directives européennes en milieu rural n’est pas dissociable de la transformation des sociabilités qu’elles engendrent. Les règlements européens favorisent le développement de nouveaux usages récréatifs des territoires ruraux, au détriment des activités propres aux classes populaires comme la chasse ou la pêche. L’enquête empirique est menée dans le marais de Grande Brière Mottière (Loire-Atlantique) dont les habitants sont essentiellement des salariés de l’industrie navale et aéronautique de Saint-Nazaire. Cette singularité d’une population formée de ruraux « ouvriérisés » et d’ouvriers « empaysannés », joue pleinement dans l’émergence de la mobilisation des chasseurs. La chasse fait l’objet de mobilisations concurrentes au terme d’une histoire complexe de l’endossement politique de cette cause. Comme dans d’autres bassins industriels du Nord ou du Sud-Ouest de la France, les chasseurs du marais de Brière soutiennent longtemps les formations de gauche et notamment le Parti communiste français (pcf), qui intègre la chasse dans un argumentaire en faveur d’un « tourisme populaire » opposé au « tourisme de classe ». Les revirements de la fin des années 1990, et notamment le rapprochement entre communistes et écologistes dans la coalition gouvernementale favoriseront la récupération du discours protestataire des chasseurs par le mouvement Chasse, pêche, nature, tradition (cpnt) à partir de 1989. Analysant les ressorts de la mobilisation des chasseurs – et leurs divisions locales –, J. Mischi montre comment le savoir-faire militant des chasseurs repose en partie sur le transfert de compétences acquises à l’usine, auxquelles s’ajoute un registre ruraliste d’opposition à la ville. Le rapport au politique qui se dessine ainsi est de moins en moins encadré par les structures classiques, type syndicat ou parti politique. Il ouvre, de ce fait, la voie à des formes non conventionnelles de protestation, fondées sur la participation directe et un dénigrement de la représentation, pouvant aller jusqu’à une violence que le cpnt s’emploie à canaliser au profit de l’action politique conventionnelle. L’exemple des chasseurs montre qu’au-delà de la fragilisation des organisations représentatives des classes populaires, une conflictualité se renouvelle autour de nouveaux enjeux. J. Mischi entend lutter ainsi contre l’invisibilité des classes populaires dans les sciences sociales, y compris dans les travaux récents de sociologie des mobilisations.

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Le déplacement de perspective est plus radical encore dans la contribution de Christelle Gramaglia, qui se penche sur la mobilisation d’une association environnementale (anper-tos) contre les pollutions aquatiques, notamment au travers de controverses ou d’« affaires », au sens où Élisabeth Claverie utilise ce terme, comme l’installation d’une porcherie industrielle. De façon plus générale, l’article entend réfléchir à la façon dont les pratiques militantes et les controverses environnementales invitent à repenser les savoirs sur les mondes ruraux, pour prendre en considération non seulement les interactions entre les humains, mais également les interactions entre tous les autres êtres. La notion de « porte-parole » est particulièrement déconstruite ici à l’aide de la sociologie des sciences. C. Gramaglia montre comment l’association anper-tos, un groupement de pêcheurs à la mouche et de juristes, devient le porte-parole de toutes les espèces piscicoles et des masses d’eau en tant qu’assemblages d’être hétérogènes. Le recours au droit a même permis d’appliquer la qualification de victimes à des non-humains, qui trouvent là des porte-paroles mobilisés. « Faute de mieux », conclut C. Gramaglia, « c’est par les affaires que les non-humains sont rendus capables d’objecter aux traitements qu’on leur réserve et accèdent à l’existence politique » (p. 153), rappelant ainsi l’utilité de la sociologie des controverses pour saisir la portée des mobilisations sociales.

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Si le rural, enfin, ne se réduit pas au secteur agricole, il ne s’agit pas de l’exclure de l’analyse, ne serait-ce que parce que, d’un point de vue politique, les agriculteurs, qui ne représentent que 1,1 % de la population française des plus de quinze ans en 2007 sont fortement surreprésentés parmi les élus locaux. Les contributions d’Éric Doidy et d’Antoine Roger évoquent les « mondes paysans » à partir de deux entrées distinctes. Éric Doidy rejoint les articles consacrés au militantisme en proposant une typologie des conceptions de l’engagement chez les éleveurs jurassiens. Les récits de trajectoires montrent comment l’engagement dans le proche fait l’objet d’une multiplicité de discours justificatifs chez des acteurs confrontés à la difficulté d’exprimer leurs formes d’attachement en évitant de verser dans le fondamentalisme agrarien. Cette volonté d’échapper au biais réactionnaire conditionne la venue au politique et la façon dont les acteurs cultivent leur enracinement. Après avoir retracé la genèse d’une mobilisation d’éleveurs sur ce territoire, notamment sous la forme d’un mouvement de défense de la race bovine montbéliarde, É. Doidy se penche sur les héritiers de cette tradition qui souhaitent s’engager, mais en se distanciant vis-à-vis des formes de politisation dominantes. Les liens entre les registres du proche et celui de l’engagement public s’articulent en trois « topiques ». La topique de l’identité, marquée par la mémoire des mobilisations offre des ressources pour prévenir une politisation excessive, jugée comme illégitime. Celle du ressentiment est illustrée par l’itinéraire d’une adhérente à la Coordination rurale, exprimant une vision libérale de l’agriculture mais opposée au « système » institutionnel qui régit la profession. La topique du soin (au sens du care anglo-saxon) enfin, entend prévenir contre le risque de délitement du lien social, valorise l’héritage coopératif local, et est porté ici par une sensibilité proche de la Confédération paysanne. La restitution de ces récits « lestés d’attachement » permet ainsi de mettre en évidence des formes de critique publique qui ne renoncent pas à l’engagement avec le proche mais qui tient le cadre réactionnaire à distance.

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La contribution d’Antoine Roger réintroduit une dimension manquante, celle des politiques publiques sectorielles, articulée ici à une sociologie des pratiques partisanes. À travers l’exemple de la Roumanie, pays de l’Union européenne (ue) comptant la plus grande proportion d’agriculteurs, A. Roger s’interroge sur l’absence paradoxale, dans les campagnes roumaines, de protestation contre une politique de la Commission européenne orientée vers la réduction drastique du nombre d’agriculteurs, touchant en particulier les exploitations les plus modestes par une politique de subventions sélectives. Rejetant d’emblée la thèse, appliquée notamment en Galice, de la connaissance limitée des procédures européennes et d’une perception uniquement nationale de leurs difficultés par les agriculteurs, Antoine Roger souligne que la bonne démarche ne consiste pas tant à mesurer la visibilité des pressions exercées par l’ue, mais plutôt d’étudier les modalités selon lesquelles les difficultés des paysans peuvent faire l’objet d’une prise en charge politique. Celle-ci, en l’occurrence, est ici le fait du parti politique le mieux implanté dans les campagnes roumaines, le Parti social démocrate (psd), dominant dans le judet (département) de Vrancea, où l’agriculture est dominée par une petite paysannerie parcellaire et la viticulture, cible prioritaire des politiques européennes de restructuration. Les petits paysans de Vrancea sont visés par la politique agraire élaborée sous le monitorat de l’ue, mais pas plus qu’une autre formation, le psd ne s’engage dans une dénonciation explicite de cette politique. Lorsque le psd est aux affaires, il joue plutôt sur un double tableau, en permettant à ses représentants de se poser en protecteurs de la petite agriculture et s’attacher ainsi la loyauté d’électeurs ruraux tout en organisant officieusement le contournement des normes européennes grâce à une mainmise sur l’appareil administratif. Se dessine ainsi une forme singulière de prise en charge politique, où la gestion pratique des difficultés rencontrées par les petits paysans se substitue à une remise en cause explicite des politiques européennes qui en sont à l’origine. La libre interprétation des critères d’accès aux subventions et de la réglementation sanitaire et environnementale permet au psd d’accorder des passe-droits, présentés comme des mesures de justice sociale à l’égard des petits paysans, et non pas comme des services individualisés. Afin de maintenir ce dispositif, les barons locaux du psd doivent s’affirmer au sein de l’appareil partisan, tout en bridant leur propos en évitant d’incriminer ouvertement l’ue.

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Au final, l’ensemble constitué par ces huit contributions présente un quadruple intérêt et suggère plusieurs prolongements. D’une part, comme le soulignent les coordonateurs, ces contributions témoignent de la réactualisation des travaux de science politique sur l’objet rural qui se prête bien aussi bien à la sociologie électorale, à l’analyse des partis politiques, à la sociographie des élites, à une sociologie du militantisme voire à l’analyse des politiques publiques. Cette dernière direction de recherche est sans doute la moins fréquentée ici, à l’exception de l’article sur la Roumanie, encore que la politique agricole européenne soit davantage traitée ici sous l’angle de sa réception locale et de son instrumentalisation partisane que sur son contenu à proprement parler. Le deuxième intérêt de ce volume provient de ce que bon nombre d’études de cas mobilisées se saisissent de territoires à la fois ruraux et industrialisés, ou d’espaces ruraux investis par des ouvriers, ou de territoires périurbains où la fonction résidentielle l’emporte sur les fonctions productives. C’est bien là la réalité contemporaine d’une hybridation des références territoriales qui est traduite, la vacuité de l’opposition radicale ville-campagne, et la forte porosité des échelles d’appartenance (Voir le dossier que la revue Géographie, économie, société a consacré aux « conflits d’usages et dynamiques spatiales », vol. 9, 2007/2). Enfin, le troisième apport de ces travaux est d’ordre méthodologique. Plusieurs des contributeurs se rejoignent sur un recours à l’enquête sociographique et ethnographique : observation fine des processus, restitution de trajectoires, insertion des itinéraires biographiques dans la construction de la politisation et des dispositifs d’action collective. Se dégage une intention commune, celle de faire parler le réel au travers d’une approche compréhensive avec une large part laissée aux récits des acteurs. Cette approche se complète d’un recours constant à l’Histoire, qu’il s’agisse de la généalogie des lignées familiales, de la genèse des mobilisations ou de l’usage mémoriel du passé (la chasse « populaire et traditionnelle » comme un droit acquis lors la Révolution française pour les communistes). Enfin, sur un plan plus théorique, plusieurs de ces contributions s’inscrivent dans les controverses propres à la sociologie politique, en insistant notamment, sans doute à rebours d’un certain constructivisme désincarné, sur la persistance des phénomènes de domination sociale dans les territoires étudiés.

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Les contributions réunies ici pourraient être prolongées par trois pistes de recherche. La première, nous l’avons dit, concerne l’analyse des politiques publiques, qu’il s’agisse de l’influence des politiques sectorielles de l’ue, déterminantes sur des secteurs comme l’agriculture ou la pêche, ou sur les nouvelles politiques d’aménagement du territoire, et notamment sur l’émergence des « pays », qui viennent interroger à la fois les registres d’action publique sur les territoires et la recomposition des identités locales. Une deuxième piste pourrait concerner la transformation des usages et des perceptions des formes participatives de l’économie rurale, et en particulier de l’économie coopérative. Plusieurs des contributions mentionnent au passage cette forme à la fois entrepreneuriale et associative à fort ancrage territorial, et qui a pu historiquement faire l’objet d’usages sociopolitiques extrêmement divers, voire antinomiques : coopératives patronales venant renforcer un édifice paternaliste à Lacanche ; coopérative portant un projet de porcherie provoquant l’ire des environnementalistes ; tradition coopérative localisée des fruitières dans la Franche-Comté pouvant soutenir une topique contemporaine de l’engagement (cf. les travaux sur la part des fruitières dans la mémoire sociale locale, notamment : C. Guinchard, A. Goutas, J.-M. Bessette, L’économie sociale et solidaire dans le cadre du Rhin sud et de Besançon. Des tactiques ponctuelles aux stratégies de développement, issm Institut supérieur social de Mulhouse) ; coopératives, enfin, associées à la collectivisation sous le régime communiste roumain, discréditées lors de la décollectivisation, puis connaissant une timide relance sous le nouveau régime. Une telle entrée statutaire permettrait une approche transversale venant utilement réinterroger chacun des terrains. Elle induirait, pour le politiste, un renforcement du dialogue avec la sociologie économique, et singulièrement avec les économistes de la proximité, porteurs d’une réflexion innovante sur les dynamiques territoriales (Entre autres, B. Pecqueur, J.-B. Zimmerman, Économies de proximité, Paris, Hermés, 2004). Enfin, l’on ne peut s’empêcher à la lecture de ces monographies de souhaiter davantage de travaux sur le rôle des sociabilités qui, pour le coup, continuent de singulariser le rural en reposant sur l’interconnaissance. Largement exploitée dans l’ouvrage collectif dirigé par A. Antoine et J. Mischi, cette piste mériterait d’être systématiquement creusée en revenant notamment aux intuitions et aux méthodes de Maurice Agulhon ou d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Ces pistes ne constituent que des suggestions surgies de la lecture attentive d’un volume qui constituera, à n’en pas douter, un apport difficilement contournable au renouveau des approches politologiques des mutations et permanences des mondes ruraux.

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Xabier Itçaina

Titres recensés

  1. Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau (dir.), Bâtir dans les campagnes. Les enjeux de la construction de la Protohistoire au xxie siècle, Caen, mrsh et Presses Universitaires, « Bibliothèque du Pôle Rural, n°1 », 2007, 368 p., 25 €
  2. Olivier Weller, Alexa Dufraisse et Pierre Pétrequin (dir.), Sel, eau et forêt d’hier à aujourd’hui, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, « Les Cahiers de la mshe Ledoux, 12 », 2008, 570 p., 24 €
  3. Jean-Marc Popineau, L’Homme et le hameau dans le Val du Rouanne (Oise). La formation d’un paysage au bâti semi-dispersé, de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge, Revue Archéologique de Picardie, n° spécial 24, 2007, 376 p. 39 €
  4. Laurent Feller, Paysans et seigneurs au Moyen Âge, viiie-xve siècles, Paris, Armand Colin, « coll. U », 2007, 301 p., 27 €
  5. André Evangelista Marques, Uma unidade de organização social do espaço no Entre-Douro-e-Lima (906-1200), A Coruña, Editorial Toxosoutos, « Serie Trivium, 26 », 2008, 440 p., 23 €
  6. Tore Iversen, John Ragnar Myking, et Gertrud Thoma (dir.), Bauern zwischen Herrschaft und Genossenschaft : Peasant relations to Lords and Government. Scandinavia and the Alpine region 1000-1750, Trondheim, Tapir Academic Press, 2007, 228 p., 35 £
  7. Roberto Di Pietra et Fiorenzo Landi (dir.), Clero, economia e contabilità in Europa. Tra Medioevo ed età contemporanea, Rome, Carocci, 2007, 336 p.
  8. Marie Casset, Les Évêques aux champs : Châteaux et manoirs des évêques normands au Moyen Âge (xie-xve siècles), Caen/Rouen, puc/Publications des Université de Rouen et du Havre, 2008, 543 p., 35 €
  9. Francis Brumont (dir.), Prés et pâtures en Europe occidentale, Actes des xxviiie Journées Internationales d’Histoire de l’Abbaye de Flaran, 15-16 septembre 2006, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, 292 p., 26 €
  10. Pierre Charbonnier, Pierre Couturier, Antoine Follain, et Patrick Fournier (dir.), Les Espaces collectifs dans les campagnes, xie-xxie siècle, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, coll. « Histoires Croisées », 2007, 519 p., 39 €
  11. Élisabeth Sirot, Noble et forte maison. L’habitat seigneurial dans les campagnes médiévales, du milieu du xiie au début du xvie siècle, Paris, Picard, coll. « Espaces médiévaux », 2007, 207 p., 42 €
  12. Jean Tricard, Livres de raison, Chroniques, Terriers… Les passions d’un médiéviste, Limoges, pulim, Rencontre des Historiens du Limousin, 2007, 314 p., 38 €
  13. Antoine Follain, Bruno Lemesle, Michel Nassiet, Éric Pierre, et Pascale Quincy-Lefebvre (dir.), La Violence et le judiciaire du Moyen Âge à nos jours. Discours, perceptions, pratiques, Rennes, pur, 2008, 383 p., 21 €
  14. Christophe Wissenberg, Entre Champagne et Bourgogne. Beaumont, ancienne grange de l’abbaye cistercienne de Clairvaux, Paris, Picard, 2007, 152 p., 29 €
  15. Christopher Dyer (dir.), The Self-Contained Village ? The Social History of Rural Communities. 1250-1900, Hatfield, University of Hertfordshire Press, « Explorations in Local and Regional History », vol. 2, 2007, 148 p., 30 $
  16. Corinne Beck, Les Eaux et forêts en Bourgogne ducale (vers 1350-vers 1480). Société et biodiversité, Paris, L’Harmattan, 2008, 481 p., 43 €
  17. Alain Champagne, L’Artisanat rural en Haut-Poitou, milieu du xive-fin xvie siècle, Rennes, pur, 2007, 242 p., 18 €
  18. Fabienne Ravoire et Anne Dietrich (dir.), La Cuisine et la table dans la France de la fin du Moyen Âge. Contenus et contenants du xive au xvie siècle, Actes du Colloque de Sens du 8 au 10 janvier 2004, Caen, Publications du craham, 2009, 453 p., 45 €
  19. Salvatore Ciriacono (dir.), Eau et développement dans l’Europe moderne, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2004, 252 p., 20 €
  20. Antoine Follain, (dir.), Campagnes en mouvement en France du xvie au xviiie siècle. Autour de Pierre de Saint Jacob, Dijon, eud, 2008, 338 p., 22 €
  21. Annie Antoine et Julian Mischi, (dir.), Sociabilité et politique en milieu rural, Rennes, pur, 2006, 472 p., 23 €
  22. John C. Weaver, La Ruée vers la terre et le façonnement du monde moderne, Montréal, Fides, 2007, 531 p., 45 €
  23. Pierre Coftier, Mineurs de charbon en Normandie, xviiie-xxe siècles, Cabourg, Cahiers du Temps, 2006, 224 p.
  24. Éric Fabre, Les Métairies en Languedoc. Désertion et création des paysages (xviiie-xxe siècles), Toulouse, Privat, 2008, 412 p., 25 €
  25. Fabrice Boudjaaba, Des Paysans attachés à la terre ? Familles, marchés et patrimoines dans la région de Vernon (1750-1830), Paris, pups, 2008, 524 p.
  26. Gilbert Larguier (dir.), Les Lumières en Roussillon au xviiie siècle. Hommes, idées, lieux, Canet, Trabucaire, 2008, 239 p., 20 €
  27. Marion Trévisi, Au Cœur de la parenté. Oncles et tantes dans la France des Lumières, Paris, pups, 2008, 576 p.
  28. Thierry Ginestous, La Solitude au village. Approche micro-historique de la condition féminine au xixe siècle, Paris, Mare et Martin, 2007, 432 p., 25 €
  29. Aurélien Lignereux, La France rébellionnaire. Les résistances à la gendarmerie (1880-1959), Rennes, pur, 2008
  30. Jean-Louis Etien, Les Châteaux dans les bocages bourbonnais : du lieu de pouvoir à l’encombrant héritage, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2008, 466 p.
  31. Éric Doidy, Julian Mischi et Nicolas Renahy (dir.), Mondes ruraux. Politix, revue des sciences sociales du politique, n°83, septembre 2008, 248 p., 20 €

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 1/2009 (Vol. 31) , p. 195-279
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2009-1-page-195.htm.


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