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Histoire & Sociétés Rurales

2009/1 (Vol. 31)


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Gérard Chouquer, Traité d?archéogéographie. La crise des récits géohistoriques, Paris, Errance, 2008, 199 p.

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Voici un ouvrage qui en 19 chapitres relativement autonomes, fait un tableau critique des objets qu?ont établis les géographes, les historiens, les archéologues, les urbanistes ou encore les ethnologues pour étudier les sociétés pré-modernes. La thèse de l'auteur est de dire leur décalage dès lors qu?on les applique à des espaces non-modernes ou à des temps pré-modernes. Il y a décalage parce que les objets ont été fabriqués depuis le présent, pour servir à justifier le présent, et dès lors s?avèrent biaisés dès qu?on leur ôte cette finalité. On le savait, depuis longtemps, pour tel ou tel grand paradigme. Mais ce que l'auteur entreprend ici, c?est un exposé systématique qui, une fois la lecture achevée, doit aboutir au constat de crise généralisée des objets géohistoriques.

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Pour cela l'auteur a choisi de classer les objets étudiés en deux parties. Les « collecteurs » successivement présentés sont les ethnotypes nationaux, la formation du territoire national, le paysage, l'utopie, la ville, la ruralité, la grande propriété antique, le patrimoine, l'environnement et la communauté primitive. Les « outils de réduction » traités correspondent à la carte, la métrologie, la géologie, les toponymes, les types agraires, la géométrie, les vestiges archéologiques, les objets romains, les types architecturaux. La conclusion synthétise les caractères originaux de l'espace-temps moderne.

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Inspiré de la démarche de l'Archéologie du savoir de M. Foucault, cet ouvrage se situe pareillement à la croisée de l'histoire et de la philosophie ; il relève autant de l'histoire et de l'archéologie (toutes périodes confondues) que de l'épistémologie et de l'histoire des sciences. La thèse centrale de l'auteur vise à déconstruire les catégories de l'espace-temps moderne, la Modernité étant définie comme la posture intellectuelle héritée de la révolution du xviie siècle portée par Galilée, Descartes, Newton. Cette modernité, fondée sur la dichotomie objet/sujet, autrement dite nature/culture, a permis à la science d?émerger et fonde encore à l'heure actuelle l'horizon scientifique parfois inconscient de la majorité des chercheurs. Ces catégories de l'espace-temps moderne sont à l'origine de la plupart des objets géohistoriques, c?est-à-dire des objets définis par les disciplines historiques et géographiques (au sens large), depuis le xixe siècle, pour traiter de l'espace dans le temps. Cet ouvrage est conçu comme le premier volume d?un Traité d?archéogéographie qui fait le constat de l'inadaptation de ces objets géohistoriques, les volumes suivants devant proposer de nouveaux objets, à la suite de premiers dossiers qui en ont déjà installé un certain nombre (Études Rurales, 2003 et 2005).

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La déconstruction de la Modernité n?est pas une nouveauté et l'auteur dépend, à l'évidence ici, de ce qu?il a lu. Son propos n?est pas de répéter après d?autres des généralités sur la crise de la Modernité. Sur ces bases, il entreprend, plus simplement et plus profondément à la fois, de labourer consciencieusement le terrain qui est le sien, celui de l'histoire et de la géographie, en montrant combien les paradigmes et les objets que ces disciplines ont installés sont inadaptés dès qu?ils prétendent rendre compte de réalités non modernes ou pré-modernes.

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Ce livre est exigeant car il nécessite un bagage épistémologique déjà important (il est préférable par exemple de connaître auparavant les travaux du géographe Augustin Berque, ou encore ceux de la sociologie des sciences) car son contenu est très dense. L?ampleur des connaissances concernées donne le tournis. Dans la mesure où l'auteur manie des concepts de plusieurs disciplines, les niveaux de compréhension seront certainement très différents d?un chapitre à l'autre selon la compétence de base du lecteur. Mais l'auteur ne sort jamais de son sujet, restant au niveau des objets géohistoriques et renvoyant en notes quelques aspects théoriques.

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La déconstruction de l'espace-temps moderne est particulièrement réussie et prend la forme d?un décapage, parfois déroutant, mais toujours intelligent. Fondamentalement, l'auteur nous invite à prendre conscience que l'objectivité scientifique n?existe pas et que la science est elle-même contingente, un produit de l'histoire. Les objets scientifiques ne sont pas définitifs puisque leur définition répond à une demande sociale particulière dans un contexte donné : l'auteur montre ainsi comment la question de la construction de l'État-Nation, si prégnante dans la France de 1900, est implicitement fondatrice de l'école de la géographique historique française au début du xxe siècle. L?auteur souhaite que les questionnements scientifiques ne soient pas réduits aux seuls objets installés depuis l'avènement de la science moderne et plaide pour une redéfinition des objets géohistoriques.

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Ces propositions d?ordre philosophique convergent, nous semble-t-il, avec d?autres idées venues d?ailleurs. Il y a bien dans l'air du temps une prise de conscience de l'insuffisance de la dualité objet/sujet, y compris dans les sciences dites « dures ». Parmi les pères de la physique quantique qui ont étendu à l'atome la dualité onde-corpuscule établie pour la lumière, Niels Bohr a notamment montré que, dans l'observation des atomes, l'observateur n?est pas indépendant du sujet observé. Ainsi les choix faits par l'observateur pour mesurer certaines grandeurs impliquent que d?autres grandeurs ne sont plus mesurables. Les processus atomiques ne sont bien définis que lorsqu?ils sont « clôturés » par l'enregistrement de marques permanentes observées sur des appareils de mesure. Il est donc impossible de saisir et mesurer en même temps toutes les grandeurs permettant d?appréhender la stabilité quantique de l'atome. Pour cela, Niels Bohr propose de remplacer le principe de la causalité déterministe de la physique classique par un principe de complémentarité entre des données intrinsèquement exclusives les unes des autres, principe symbolisé par son cube de verre. Autrement dit la définition même de l'objet scientifique (ici le fonctionnement de l'atome) est contingente et il ne faut pas réduire cet objet à la clôture qui en a été faite pour produire les données. Le système atomique peut donc être objectivé, mais il n?est pas un objet en soi.

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Cette opération de clôture, qui est nécessaire mais qu?il faut dépasser, s?apparente nous semble-t-il au processus de réduction des réalités pré-modernes analysé par G. Chouquer. Le danger est non pas de « clôturer » les objets (car cela est inévitable et correspond à l'apport de la science moderne), le danger est d?oublier la clôture, et donc de réduire l'objet à la clôture. G. Chouquer appelle cette réduction des réalités pré-modernes « épistématisation » : elle peut se faire soit par « naturalisation » (on ne retient que la dimension naturelle, physique ou objective de la réalité) soit par « artialisation » (on ne retient au contraire que la dimension sociale, subjective ou culturelle de la réalité). L?auteur plaide pour une hybridation de ces dimensions « objective » et « subjective », séparées par la science moderne.

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L?auteur ne propose en aucun cas de faire une table rase des acquis de la Modernité, mais simplement de les dépasser, c?est-à-dire de les intégrer et de les compléter par des nouveaux paradigmes et objets. Autrement dit, la ville, le patrimoine, la nation, le paysage, l'environnement, l'utopie sont bien des paradigmes qui fabriquent des objets scientifiques utiles à la connaissance de l'espace-temps (bocage, openfield, centuriation, type architectural, etc.), mais il n?y a pas qu?eux. Ce qui est contesté ici, c?est le fait de vouloir tout expliquer en fonction de ces seuls paradigmes et de ramener toutes les réalités géohistoriques à ces seuls objets. Dès lors, ils deviennent hypertrophiés et occultent, empêchent l'émergence d?autres objets qui ne fonctionnement pas selon les mêmes paradigmes. L?auteur montre que la modernité est elle-même, non pas un basculement, mais un processus qui s?étend depuis la fin du Moyen Âge jusqu?au xxe siècle, avec des effets de décalages temporels. Par exemple le Traité inaugural d?Alberti de 1452 restera jusqu?au xixe siècle un potentiel inemployé, et, il faudra attendre, après une longue régression vitruvisante, Cerda et l'émergence de l'urbanisme, pour que les propositions d?Alberti soient développées.

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L?ouvrage peut dérouter par l'ampleur du travail de déconstruction, non pas parce qu?on ne savait pas les choses (chaque chapitre commence d?ailleurs par reconnaître la dette envers tel ou tel autre déconstructeur) mais parce que, pour la première fois, quelqu?un réfléchit à ce que signifie l'ensemble de ces évolutions de détail. Or, bien que la liste des objets critiqués soit déjà longue, on pourrait imaginer que d?autres catégories soient déconstruites de la même manière, notamment l'invention d?un regard unique à partir de la Renaissance avec la perspective, ou encore le concept du médiéviste P. Toubert, l'incastellamento, pour ne pas parler de celui de révolution de l'an Mil. Par exemple, depuis la parution du livre, un autre ouvrage a fait le même genre de déconstruction au sujet de la jachère (Morlon et Sigaut 2008). Nul doute que peu à peu c?est l'ensemble des objets géohistoriques qui vont être analysés. Cette situation permet de justifier le projet de l'auteur : constatant le nombre de plus en plus vaste des déconstructions de détail et y participant lui-même activement, il estime que le temps est venu de relever la cohérence d?ensemble de cette entreprise et d?engager la recomposition des nouveaux objets.

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Ce livre procure une double sensation, d?une part de jubilation, face à l'intelligence du propos, et d?autre part de perplexité, face à l'écroulement de certitudes. Le lecteur a l'impression de s?appuyer sur des piliers qui s?effondrent inexorablement les uns après les autres : alors ville, rural, paysage, environnement, milieu, tout cela est irrémédiablement connoté ? Mais comment va-t-on faire ? Comment va-t-on parler et se comprendre ? Comme toutes les entreprises déconstructrices, la première impression qui domine est donc la déstabilisation. Puis, une fois passé ce cap, c?est l'immensité du champ des possibles qui retient le lecteur.

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On pourra également remarquer ici ou là des lacunes bibliographiques, telles que le n°49 de la revue Médiévales sur la paroisse (automne 2005), ou encore Où en est la géographie historique ?, sous la direction de Philippe Boulanger et Jean-René Trochet, publication en mai 2005 du colloque tenu en septembre 2002 en Sorbonne. Ceci est sans doute inévitable vu l'ampleur du propos, et ne remet pas en cause les analyses proposées.

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Au total, un ouvrage difficile, déstabilisant, mais profondément brillant et intelligent, et qui promet un bel avenir à la recherche géohistorique.

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Hélène Noizet

Gérard Chouquer, Quels scénarios pour l'histoire du paysage ? Orientations de recherche pour l'archéogéographie, Coimbra / Porto, Centro de Estudios Arqueologicos das Universidades de Coimbra e Porto, 2007, 408 p.

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Cet ouvrage de 400 pages, richement illustré, est un essai qui fonde une nouvelle manière de travailler sur les objets spatiaux dans le temps, l'archéogéographie. D?une part, il déconstruit les objets géo-historiques issus du cloisonnement des disciplines scientifiques (histoire, archéologie, géographie) et des périodes (Âge du Bronze, Âge du Fer, Antiquité, haut Moyen Âge, bas Moyen Âge, Époque moderne) ; d?autre part, il reconstruit de nouveaux paradigmes et objets en se fondant sur de nouvelles méthodes épistémologiques. Si les cinq parties de l'ouvrage mêlent constamment la double dimension critique et reconstructive, les deux premières traitent plus particulièrement des problèmes posés par les objets spatiaux hérités de la Modernité tandis que les trois dernières privilégient la reconstruction d?objets nouveaux.

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La première partie montre comment le « nationalisme, le naturalisme et l'historicisme méthodologiques » ont projeté des préoccupations modernes sur les réalités spatiales pré-modernes, qui ont donc été dénaturées. La seconde partie présente ce que l'auteur dénomme « les collecteurs hypertrophiés » : ce sont des grands concepts (la nation, la nature, le paysage, le social, etc.) eux-mêmes producteurs d?objets géographiques classiques à qui sont assignés des périodes précises (par exemple le village, l'openfield, le bocage seraient des créations médiévales). L?auteur remarque que ces concepts sont devenus trop gros à force d?y rattacher systématiquement tous les faits planimétriques scientifiquement observés, y compris quand ceux-ci contredisaient les objets pré-définis. La troisième partie propose une nouvelle méthode scientifique de re-détermination des objets issue de la sociologie de Bruno Latour, le cosmopolitisme méthodologique, et en lieu et place de l'actuel individualisme méthodologique qui se traduit par une inflation de concepts et de disciplines pas toujours justifiée selon l'auteur. Est défini également le concept central réorganisateur de l'archéogéographie, la transformission : c?est la transformation permanente des objets qui en permet la transmission. Fondamentalement, l'auteur propose d?analyser les divers processus de transmission des objets plutôt que de les essentialiser en en recherchant l'origine et en les attribuant à une période précise. La quatrième partie pose de nouvelles bases épistémologiques pour associer les dimensions spatiales et temporelles des objets. De nouvelles logiques spatio-temporelles complétant le binôme diachronie/synchronie (à savoir uchronie, hystéréchronie, prochronie, taphochronie) permettent de sortir d?une vision strictement linéaire du temps et de concevoir des spatio-temporalités d?héritage, d?émergence, de projet, d?organisation, de représentation et d?auto-organisation. La cinquième partie présente de nouveaux objets archéogéographiques animés par des dynamiques de longue durée et constamment hybridées entre le « naturel » et le « social » (corridors fluviaires, centuriations antiques réifiées dans la très longue durée, planifications médiévales géométriques, terroirs radio-quadrillés, dynamique différentielle de l'habitat et du parcellaire, compétition médiévale entre un mode de chaînage par réseaux et un mode de regroupement par pôles?), ainsi que de nouvelles scansions chronologiques (phase d?émergence de l'Âge du Fer jusqu?au xiie siècle caractérisée par des productions planimétriques foisonnantes et parfois concurrentielles, phase de stabilisation des planimétries médiévales et modernes du xiie au xixe siècle).

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Cet ouvrage édité au Portugal, mal diffusé en France (accessible seulement par correspondance auprès d?Épona à Paris), est sorti en même temps qu?un autre livre du même auteur (ci-dessus). On y retrouve des questions similaires (et notamment la déconstruction des catégories issues de l'espace-temps moderne), mais l'ouvrage portugais fonctionne comme un tout : il est à la fois critique et constructif, alors que le tome 1 du Traité pointe uniquement les difficultés des catégories de l'espace-temps moderne. Cet ouvrage portugais est donc plus long, et à la fois plus complexe et plus simple car il n?a pas une seule ligne directrice. Les idées foisonnent, quitte parfois à donner un peu le tournis au lecteur. Mais il est aussi plus simple car plus détaillé et moins elliptique que le précédent. L?auteur prend le temps d?expliquer à plusieurs reprises une même idée avec des termes différents : ainsi est-il des apports et limites des sciences à protocole (p. 248-250 et p. 306-308), de la non-linéarité du temps morphologique (p. 265 et p. 278), du problème de la rigidité de la périodisation historique qui parcourt tout l'ouvrage. Certes, cela allonge le temps de lecture et dilue parfois le propos. Mais ces répétitions permettent au lecteur de mieux comprendre les idées présentées. Surtout il est émaillé d?exemples nombreux et doté d?une cartographie extrêmement riche et bien faite (du point de vue formel, on regrettera d?ailleurs l'absence de table des figures, qui aurait été bien utile au vu de l'importance de la documentation cartographique). On trouve ainsi deux niveaux d?écriture : le fil du texte principal et des dossiers ou points de débat précis sous forme d?encarts autonomes. La pédagogie du livre est aussi due à sa dimension narrative : l'auteur n?hésite pas à nous raconter des historiettes fort instructives et éclairantes (la lente réification au sol d?une centuriation p. 69-71, la création d?une colonie romaine p. 92-94, le temps des objets écouménaux et l'évolution différenciée des tronçons d?une voie de chemin de fer desaffectée p. 129-132, la mobilité du statut d?un objet tel que la centuriation p. 180-181?). Il y a là une certaine proximité avec la tradition socratique de la conversation philosophique, conçue comme un échange oral, un dialogue. L?exercice de style paraît en revanche moins réussi pour le chapitre sur les paysans gaulois vus à travers des collecteurs puis des collectifs (p. 190-196).

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Ce livre est exigeant car, à l'instar du tome 1 du Traité, il nécessite un bagage épistémologique déjà important. Il peut apparaître destructeur (remise à plat par exemple de l'archéologie celtique p. 121-124). Une grande partie des récits scientifiques concernant des objets spatiaux pré-moderne est donc à revoir, ce qui trouble évidemment le lecteur. Mais la caractéristique essentielle de cet ouvrage est d?ouvrir le champ des possibles de manière extrêmement revigorante. Les nombreuses pistes proposées de réorganisation du savoir ménagent de nouvelles ré-articulations qui semblent très prometteuses.

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Hélène Noizet

Jean-Baptiste Capit (éd.), Le Mémorial de Jean de Thoulouse. Prieur-vicaire de Saint-Victor de Paris, t. ii, Les années 1638-1659, Turnhout, Brepols, « Bibliotheca Victorina, xiii/2 », 2008, 702 p.

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Sept ans après la publication du premier volume du Mémorial de Jean de Thoulouse (1590-1659), chanoine-régulier de l'abbaye de Saint-Victor de Paris, Jean-Baptiste Capit livre aujourd?hui le second et dernier tome de cette ?uvre monumentale. Jean-Marc Moriceau a déjà eu l'occasion de préciser combien ces notes sont d?une grande richesse pour l'historien du premier xviie siècle (cf. hsr, n°17, 2002, p. 250-252). Ce deuxième tome couvre les années 1638-1659, notamment la décennie 1641-1652 qui voit l'ancien prieur-vicaire de l'abbaye parisienne regagner sa cure d?Athis-sur-Orge (actuellement Athis-Mons, près d?Orly), paroisse qu?il avait déjà eu l'occasion de servir entre 1628 et 1636. L?éditeur a pris soin de compléter et d?actualiser son état des sources, ainsi que sa bibliographie. Il présente également dans une brève introduction, une série de neuf reconstitutions généalogiques, très utiles pour situer dans leur environnement social les principaux confrères de Jean de Thoulouse. Enfin, un index fort copieux (il rassemble un peu plus de 120 pages) recense, avec une grande précision, les noms de personnes, de lieux et de matières. Ne serait-ce donc que sur un plan purement formel, Jean-Baptiste Capit offre une fort belle édition critique. Au-delà, cette publication vient à point nommé alimenter les débats autour des écrits du « for privé », dont l'historiographie la plus récente a largement renouvelé l'intérêt scientifique. La seconde partie de ces mémoires voit un changement important intervenir dans la vie de leur auteur. Contraint d?abandonner sa charge priorale, suite à d?importantes dissensions, Jean de Thoulouse retrouve donc le village d?Athis-sur-Orge. Pour autant, ce départ de la capitale ne signifie pas que le chanoine se retrouve coupé du monde. Bien au contraire, ces écrits bruissent plus que jamais des échos du siècle, qui agitent ses contemporains. Ce sont notamment les troubles de la Fronde et les prémices du jansénisme. Cet exil loin des affaires du cloître renforce donc l'intérêt du scripteur pour les discordes politiques et religieuses de son temps. Néanmoins, face aux querelles théologiques, le religieux victorin reste plein de prudence et de respect pour l'autorité pontificale, à propos de laquelle il note en 1649 : « Je m?arresterois plustost au jugement qu?en porteroit nostre St-Père le pape qu?à tous aultres prêtres ou docteurs qui en voudroient escrire ou parler » (p. 273). Dans un registre tout à fait différent, son séjour prolongé au sud de la capitale le conduit de fait à multiplier les annotations à propos de la météorologie. Celles-ci concernent les variations climatiques survenues d?une année sur l'autre, qu?il s?agisse d?un hiver particulièrement rigoureux (1645) ou à l'inverse fort doux (1647), d?un été très chaud (1646) ou bien trop frais (1643). Il lui importe également de relever les accidents climatiques, tels que ceux qui conduisent à des inondations. Ainsi en 1651, « le douziesme janvier, les eaues commencèrent à croistre, et vinrent dans une si excessive hauteur dans le 18 et 20e du mesme mois qu?elles furent dans Paris plus grosses et enfléez de deux pieds de hault plus que l'année 1649? » (p. 313). Dans le prolongement de ces remarques, Jean de Thoulouse livre régulièrement ses constatations à propos de la qualité des récoltes de l'année écoulée. En 1641, par exemple, il note que « les pluyes cette année rendirent les vins si verts et si chers que l'on eust peine à en trouver de bons pour estrennes? » (p. 105) ou bien en 1648, « l'année fust aussi assez bonne en vin, et néantmoins il valloit un prix assez advantageux de trente à trente-trois livres le muidz? » (p. 247). Source riche et précieuse pour le chercheur, la tâche du recenseur n?en est que plus difficile. Mais, le lecteur aura compris qu?en se plongeant dans ce livre, il apprendra beaucoup sur les ressorts de la vie sociale et religieuse de cette première moitié du xviie siècle.

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Stéphane Gomis

Fleurey-sur-Ouche. Histoire et Patrimoine, Éditions hipaf, 2007, 315 p.

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Le projet annoncé de l'ouvrage est celui d?une monographie classique : « raconter l'histoire de notre village depuis la Préhistoire jusqu?à la fin du xxe siècle ». Fleurey-sur-Ouche est une commune rurale située à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Dijon. Le livre résulte d?un travail collectif de recherches et d?écriture ; un « groupe de passionnés » ? au total une dizaine de personnes ? s?est réparti les chapitres. Les auteurs signalent d?emblée qu?ils sont des « historiens amateurs » ; il apparaît toutefois qu?ils ont scrupuleusement sollicité les conseils de spécialistes travaillant dans diverses institutions savantes de la région, notamment des enseignants-chercheurs de l'Université de Bourgogne et des archéologues.

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Cette monographie est organisée en deux parties. La première, intitulée « Histoire », fait défiler les époques. Le deuxième volet de l'ouvrage, sous le titre « Patrimoine », présente en détail les éléments constitutifs du patrimoine naturel et bâti de la commune. Une iconographie abondante et de qualité accompagne le tout.

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Après une étude géomorphologique et climatique très précise du site de Fleurey, le parcours dans le temps débute avec « Les temps préhistoriques ». Des abris sous roche, des nécropoles tumulaires et des habitats défensifs de hauteur ont donné lieu à de fructueuses fouilles archéologiques. L?époque gallo-romaine fait l'objet d?une étude attentive, justifiée par l'hypothèse ? prudemment avancée ? d?un toponyme d?origine gallo-romaine?

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Pour composer le chapitre sur le Moyen Âge, les auteurs ont utilisé la production historienne régionale. Ainsi, la tradition historiographique du xixe siècle veut que Clovis ait livré bataille au roi burgonde Gondebaud et à son frère Godegésile sur le territoire de Fleurey, en l'an 500? Quoi qu?il en soit, les traces du haut Moyen Âge sont ici importantes ; les fouilles archéologiques signalent la présence d?une église et d?une nécropole mérovingienne. La « Bourgogne des Ducs » est évoquée par un relevé de notations d?historiens ; par exemple, le duc Philippe le Hardi et la duchesse « soupent et gistent » à Fleurey à plusieurs reprises. Réalité plus dramatique, les calamités des xive et xve siècle laissent le village exsangue. À la fin du Moyen Âge, en 1488, un nouveau terrier dresse un état des lieux précis du village et redéfinit les droits seigneuriaux ; ce document exceptionnel enregistre les mutations résultant du « temps des malheurs ».

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L?étude des Temps Modernes repose largement sur la consultation directe d?archives. Après une brève évocation du temps des Guerres de Religion, l'on examine les xviie et xviiie siècle. Le xviie siècle se caractérise par l'endettement de la communauté villageoise et la misère des habitants ainsi qu?en témoigne la grande enquête de l'Intendant Bouchu effectuée en 1666 ; le rapport concernant Fleurey est cité presque intégralement dans l'ouvrage. L?histoire du xviiie siècle se présente à la manière d?une chronique très éclectique. L?on raconte ainsi la mortalité catastrophique liée au grand hiver de 1709, les ravages d?un loup enragé en 1739, la construction du « Grand Chemin de l'Auxois »? L?on signale aussi l'intérêt particulier du rôle de taille de 1789 qui indique de façon détaillée la situation matérielle des 139 feux que compte la communauté à la veille de la Révolution.

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L?histoire de la Révolution est présentée de manière approfondie ; elle est établie essentiellement à partir d?un registre de délibérations qui mêle les décisions cantonales (Fleurey est chef-lieu de canton) et les décisions propres à la commune. Ainsi, sont analysées la mise en place d?une administration nouvelle en 1790, la déclaration des armes de juillet 1792 (on note la détention de nombreuses « allebardes » !), l'obligation de porter la cocarde tricolore pour les femmes et filles de la commune à partir d?octobre 1793. En frimaire de l'An II, l'on applique le décret de la Convention ordonnant l'enlèvement des signes de royauté et de féodalité. Des plaques de cheminée décorées d?armoiries sont alors retournées et transformées en soles de foyer ; elles ont été récemment découvertes. Le mouvement de déchristianisation est ici particulièrement marqué : inventaire et saisie des objets précieux de l'église, destruction des signes extérieurs des cultes (aucun calvaire ancien ne paraît y avoir échappé), église transformée en temple de la Raison. L?Empire est une époque de grands chantiers. La commune de Fleurey est en 1812 l'une des premières à mettre en ?uvre le cadastre napoléonien ; la construction du canal de Bourgogne a d?importantes répercussions sur la vie économique du pays.

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L?histoire du xixe siècle est principalement composée à partir des archives municipales. La politique au village se montre active : installation de cloches à l'église pour remplacer celles qui avaient été fondues durant la Révolution, construction d?une Maison Commune (1833) pour installer l'instituteur et tenir les séances du Conseil municipal, mise en place d?une fontaine monumentale (démolie en 1953). Une école pour les filles est construite en 1858 ; l'enseignement y est assuré par des s?urs de la Providence jusqu?en 1885 ; l'application de la loi de laïcisation suscite alors une vive polémique?

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Au xxe siècle, Fleurey vit au rythme des grandes pulsations de l'histoire nationale. L?arrivée au village de la ligne de chemin de fer Dijon-Épinac (1905) inaugure le siècle ; le chantier se signale d?ailleurs par des frictions entre des ouvriers italiens et les habitants. La Première Guerre mondiale (43 hommes de Fleurey y trouvent la mort), l'Entre-deux-guerres puis la Seconde Guerre mondiale sont largement évoqués à partir de témoignages d?habitants. La seconde moitié du xxe siècle donne lieu à la présentation de plusieurs « dossiers » : l'adduction d?eau, la construction des écoles, l'aménagement de lotissements, le remembrement? L?étude s?arrête avec l'an 2000.

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La deuxième partie de l'ouvrage consiste en un inventaire systématique du patrimoine de Fleurey. Celui-ci est classé en cinq catégories : patrimoine naturel, carrières, édifices religieux, « propriétés chargées d?histoire », « petit patrimoine ». Cette présentation est abondamment illustrée. Le chapitre consacré aux carrières est particulièrement approfondi puisqu?il s?agit là de la spécialité productive du village. Le principal édifice religieux est l'église priorale Saint-Marcel, ancien siège de la seigneurie ; vendu comme bien national à la Révolution, le monument est encore actuellement divisé en habitations privées. Les auteurs se sont aussi attachés à retracer l'histoire des « demeures remarquables » du village, châteaux, moulins, villas? L?inventaire patrimonial s?achève par la présentation du « petit patrimoine » : murs anciens, ponts, fours, tecs à porcs, pigeonniers?

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Somme toute, cette monographie s?avère fort intéressante. Au fil des pages, elle « tricote » avec bonheur histoire locale et histoire nationale. Le livre fournit nombre d?informations inédites susceptibles d?intéresser l'historien. L?on comprend bien le sens de l'inventaire patrimonial présenté à la fin de l'ouvrage : il entend recenser les traces, souvent émouvantes, de l'« histoire longue » d?un village en pays dijonnais.

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François Prost

Titres recensés

  1. Gérard Chouquer, Traité d?archéogéographie. La crise des récits géohistoriques, Paris, Errance, 2008, 199 p.
  2. Gérard Chouquer, Quels scénarios pour l'histoire du paysage ? Orientations de recherche pour l'archéogéographie, Coimbra / Porto, Centro de Estudios Arqueologicos das Universidades de Coimbra e Porto, 2007, 408 p.
  3. Jean-Baptiste Capit (éd.), Le Mémorial de Jean de Thoulouse. Prieur-vicaire de Saint-Victor de Paris, t. ii, Les années 1638-1659, Turnhout, Brepols, « Bibliotheca Victorina, xiii/2 », 2008, 702 p.
  4. Fleurey-sur-Ouche. Histoire et Patrimoine, Éditions hipaf, 2007, 315 p.

Pour citer cet article

« Instruments de Travail », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2009 (Vol. 31), p. 279-288.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2009-1-page-279.htm


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