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Histoire & Sociétés Rurales

2009/1 (Vol. 31)


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La Dîme dans l’Europe médiévale et moderne. 30e Journées internationales d’Histoire de Flaran, organisées sous la responsabilité scientifique de Roland Viader, 3-4 octobre 2008 (Abbaye de Flaran, Valence-sur-Baïse, Gers)

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Pour la 30e année consécutive, l’abbaye cistercienne de Flaran à Valence-sur-Baïse (Gers) a accueilli les 3 et 4 octobre 2008 les traditionnelles Journées consacrées cette année à la dîme dans l’Europe médiévale et moderne. L’anniversaire de cette institution incontournable, initiée il y a trente ans par la triade Charles Higounet, Gilbert Loubès et Henri Faget, fut commémoré au travers d’une exposition rappelant l’impressionnante collection des thématiques abordées à l’occasion de ces journées. Parmi les 29 éditions précédentes, seules les 7e Journées, consacrées aux revenus de la terre (1985), ont effleuré le sujet de la dîme. Cette lacune dans le tableau de chasse de Flaran, surprenante au premier abord, est en réalité très symptomatique de la faiblesse historiographique concernant la dîme, comme le constatent Roland Viader et Francis Brumont pour la France, Ramon Diaz de Durana, Enric Guinot et Guy Lemeunier pour l’Espagne, François Menant pour l’Italie. A contrario, il n’est pas étonnant que le comité d’organisation des Journées de Flaran ait porté son choix en 2008 sur cette thématique de la dîme, dans la mesure où elle s’inscrit clairement dans le sillage des nombreux travaux qui ont renouvelé ces dernières années nos connaissances sur la formation du cadre paroissial.

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La dîme est un prélèvement à part dans la palette des redevances qui grèvent le budget paysan durant les périodes médiévale et moderne, et ce pour trois raisons :

  • la dîme est le seul prélèvement qui affiche une prétention universelle, levée dans l’ensemble de la Chrétienté catholique sur tout producteur d’une richesse issue de l’exploitation du sol ;

  • la dîme connaît une stabilité remarquable et très exceptionnelle, depuis son apparition durant le haut Moyen Âge jusqu’à sa disparition (1789 en France, 1836 en Grande-Bretagne, 1837 en Espagne...), soit un millénaire durant lequel l’institution décimale ne semble pas avoir connu de réel changement : cette stabilité supposée, qui confère à la dîme un caractère anhistorique, peut apparaître comme l’une des causes du désintérêt des historiens ;

  • la dîme est l’un des prélèvements les plus lourds qui frappent les populations, dans la mesure où elle ponctionne à elle seule 10 % de l’ensemble des productions des exploitations paysannes.

Les contributions confirment à l’unanimité la lourdeur du prélèvement, tant en France, qu’en Grande-Bretagne, en Italie ou dans la péninsule ibérique. Roland Viader évoque le « coup de massue » de la dîme. Pourtant, plusieurs contributions montrent que ce taux de 10 % est loin d’être universel. Il existe en effet des exemptions, des dîmes au taux réduit (1/20...), mais aussi alourdi (Serge Brunet évoque, en Comminges, des taux de 1/7, voire 1/6). Enfin le versement de la dîme peut faire l’objet d’une négociation, comme toute redevance. Aussi, dans certains endroits, la dîme est payable en nature in situ, directement sur le champ, sur l’aire ou dans la cave, ce qui laisse au bénéficiaire des frais liés au transport, au traitement, au stockage et à la vente du produit (comme c’est le cas couramment en Aragon, d’après Ramon Diaz de Durana et Enric Guinot). Marc Conesa, étudiant l’économie intime de la dîme grâce à un compte dîmaire renseignant avec une exceptionnelle précision le prélèvement sur 13 026 parcelles en Cerdagne entre la fin du xviie et la fin du xviiie siècle, montre que la perception coûte au décimateur en masse salariale 90 jours de salaire pour 20 jours de travail effectif, coût qui doit être défalqué du produit de la dîme : si la dîme est un « coup de massue » pour les paysans, elle n’est pas non plus forcément un pactole, une fois déduite toutes les charges liés au prélèvement. Dans d’autres endroits, la dîme est portable en sacs de grain à la grange dîmière ; dans ce cas, les frais de battage et de transport sont à la charge du paysan. Parfois la dîme est rachetée en numéraire, ce qui laisse au paysan l’ensemble des frais de traitement, de transport, de stockage et de vente de la récolte, mais autorise en contrepartie des manipulations qu’on devine, plus qu’on ne parvient réellement à les repérer, faute d’une documentation adéquate (Ben Dodds). Aussi faut-il clairement distinguer la perception qu’en ont ceux qui sont soumis à son versement, et la perception de ceux qui la prélèvent, car si pour les premiers la dîme peut paraître lourde, les frais de gestion peuvent venir grever fortement les bénéfices qu’en tirent les seconds. Cas extrême, Isabelle Vouette montre que la perception des « dîmes insolites » (redevance portant sur des cultures nouvelles, comme le maïs ou le sarrasin) ne rapporte quasiment rien aux moines de Cîteaux en 1773, dans la mesure où les paysans d’Échenon ne versent la dîme qu’à volonté, toujours en quantité négligeable de grains de mauvaise qualité (« Allons toujours, quand nous ne gagnerions qu’une pinte [de vin] », témoignent les décimateurs). En outre, il faut prendre en compte la redistribution possible du produit de cette dîme dans les époques de difficultés pour subvenir aux besoins des nécessiteux, comme le montre Jean-Pierre Devroey avec le capitulaire de Herstal (779), le synode de Francfort (794) qui instituent la dîme dans un contexte de mauvaises récoltes et de famines (779 et 791).

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Reste que le produit de la dîme apparaît malgré tout généralement très juteux, au point que le contrôle de sa perception est avidement recherché. Durant l’époque carolingienne, Jean-Pierre Devroey montre qu’en l’absence d’un réseau paroissial clairement établi, les dîmes sont levées par les prêtres des églises locales, mais aussi par les laïcs patrons d’oratoires privés ; la généralisation de la dîme a sans aucun doute encouragé par ce biais la création de nouveaux oratoires, contribuant au passage au renforcement de l’encadrement des fidèles. Cette mission de perception, puis de redistribution des dîmes auprès des populations locales (accueil des voyageurs, charité pour les indigents, entretien du culte...) a aussi renforcé la place des prêtres placés à la tête d’un groupe de co-obligés, et contribué de ce fait à déterminer non seulement des ressorts paroissiaux en polarisant les terroirs autour des églises, mais aussi des ressorts politiques lorsque la dîme est contrôlée par un laïc ; Jean-Pierre Devroey conclut en affirmant que « les petits chevaliers de l’époque féodale ont poussé sur le fumier décimal dès la période carolingienne ». De ce fait, la dîme est l’une des innovations carolingiennes qui a le plus fortement influé sur l’évolution de la société, contribuant à la territorialisation, à la seigneurialisation, et finalement à la constitution de communautés rurales. Elvis Mallorqui, étudiant la perception des dîmes dans le diocèse de Gérone au travers d’un compte épiscopal des années 1360-1370 (Livre vert des fiefs), met d’abord en évidence un contrôle méticuleux des dîmes par l’évêque, mais surtout leur inféodation à une multitude de petits seigneurs laïcs.

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Finalement se pose une question simple en apparence, mais dont la réponse précise est difficile à énoncer : acceptation ou contestation de la dîme par les populations ? Plusieurs contributions (Guy Astoul, Isabelle Vouette, François Menant, Mathieu Arnoux, Francis Brumont) évoquent des phénomènes de contestation, dont les formes sont multiples : fraudes, refus de payer (spécialement dans le contexte des revendications anti-décimales en lien avec la Réforme, dès la fin du xve siècle), conflits opposant gros décimateurs et desservants locaux dans la répartition du produit des dîmes, refus de payer à la fois dîme et droits casuels... L’ensemble des contributions soulignent pourtant que la contestation ne porte pas tant sur la dîme, que sur l’usage qui en est fait. En 1789, les cahiers de doléances ne réclament pas la suppression de la dîme, mais une meilleure répartition de ses fruits. Mathieu Arnoux attire l’attention sur le fait que l’un des nœuds du conflit opposant décimateurs et paysans se trouve dans les conceptions contradictoires qu’en ont l’Église d’un côté, et les paysans de l’autre. Les décrétales avancent en effet une doctrine naturaliste de la dîme : pour l’Église, la dîme n’est pas un impôt portant sur le travail du paysan, mais un prélèvement de Dieu sur la création, car c’est Dieu qui fait pousser les plantes et croître les troupeaux, et non les paysans ; il en résulte l’affirmation que la dîme doit porter sur l’intégralité de la récolte. Pour les agriculteurs, en revanche, les dîmes doivent être prélevées uniquement sur le stock net, c’est-à-dire une fois ôtés les frais d’exploitation (salaires et semences). Il convient donc de souligner que l’acceptation générale du principe de la dîme (en-dehors des revendications anti-décimales en lien avec la Réforme) et de son utilisation pour subvenir à l’entretien du culte est remarquable. Mais est-ce la seule fonction de la dîme ? Mathieu Arnoux propose d’y voir une forme de « sécurité sociale », un stock susceptible de modérer les effets de la spéculation sur le marché des denrées alimentaires en période de tension frumentaire, proposition que Jean-Pierre Devroey modère toutefois en invitant à se garder de tout angélisme au sujet de la dîme.

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Au terme de ces journées, la dîme apparaît comme un continent qu’on connaît superficiellement, et qu’il conviendrait d’explorer de manière plus approfondie. La prochaine publication des actes dans la fameuse série « Flaran » des Presses universitaires du Mirail marquera d’une pierre blanche cette recherche sur la dîme.

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Samuel Leturcq

Relations, échanges et interdépendances entre une capitale et ses pays ruraux : Paris et l’Île de France sous l’Ancien Régime (xvie-xviiie siècles), journée d’étude organisée à Villetaneuse, le 21 novembre 2008

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Le 21 novembre 2008, le cresc (Centre de Recherche Espaces, Sociétés, Culture) a organisé une journée d’étude, à l’Université Paris 13, sur la thématique générale des « Relations, échanges et interdépendances entre une capitale et ses pays ruraux » ; en l’occurrence, Paris et l’Île-de-France entre xvie et xviiie siècles (Contacts ahsr : Hervé Bennezon et Florent Mérot). Les communications successives, structurées autour de quatre problématiques complémentaires, ont permis de confronter les travaux et les conclusions de chercheurs chevronnés, de membres de sociétés savantes, et de jeunes étudiants, soit différentes échelles de recherche, susceptibles de tracer des perspectives pour des synthèses et pour des recherches à venir.

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Depuis quelques années, le thème du « grand Paris » focalise l’attention et les débats des politiques et des media ; il semblait donc inévitable que les historiens, « fils de leur temps », s’intéressent au problème selon une approche historique et étudient les étapes successives de cette structuration spatiale autour du gigantesque pôle urbain tout en analysant la nature et les modalités des réseaux tissés autour de celui-ci. Ce nouvel intérêt – évident depuis les années 2000 – permet ainsi de poursuivre les travaux pionniers de Guy Fourquin, de Jean Jacquart, de Marcel Lachiver ou, plus récemment, de Jean-Marc Moriceau, demeurés longtemps sans succession.

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Dans une première partie, plusieurs intervenants se sont efforcés, à partir de l’exemple de la vallée de Montmorency, de montrer comment les potentialités d’un territoire pouvaient permettre à ses habitants de s’insérer et de profiter des réseaux d’échanges noués entre une ville dominante et ses périphéries. La vallée de Montmorency est un bas-plateau (50-100 m), sis entre deux séries de collines ; depuis des siècles, une vie rurale s’y logeait, qui avait su utiliser les contrastes topographiques, géographiques et les expositions au soleil à son profit (Gérard Hugonie, université Paris iv-Sorbonne). Trois milieux naturels composent ce territoire : le sommet des buttes bordières, constitué de meulières – espace marginal dévolu à la sylviculture ; les coteaux, superposition de deux couches sédimentaires, l’une perméable et l’autre imperméable, propice aux cultures arbustives (vignes) ; enfin, le fond de la dépression – au soubassement calcaire, qui, à l’époque moderne, était traversé des axes de communication (routes royales), et abritait les cultures céréalières et légumières. Ainsi, un espace anthropisé depuis des siècles – un agro-système, ouvert sur la métropole parisienne.

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Deux ressources étaient particulièrement exploitées, et apportaient subsistances et richesses aux populations locales : les vignes et les forêts (Jacqueline Rabasse, Société d’histoire de Montmorency et sa région). Attestée à Argenteuil depuis l’époque carolingienne, la vigne occupait, selon les rôles de taille des années 1784-1785, environ 20 % de la surface agricole utile – répartition équivalente dans l’ensemble des paroisses de la vallée (20,5 % à Montmorency), à quelques exceptions près : ainsi Groslay, et ses 62 % d’espace viticole. L’étude de la première cote foncière (1790) révèle une certaine dispersion des plants de vignes, entre les communautés religieuses, les bourgeois et les populations villageoises. Ressource d’appoint précieuse mais aux rendements aléatoires selon que la nature fût plus ou moins favorable, celui-ci variait du simple au double, voire au triple. À Montmorency, en 1788, la récolte fut de 1 319 muids ; en 1789, seulement de 636. Les espaces sylvestres, protégés et entretenus depuis le xve siècle, s’étendaient sur 32,5 % de la surface agricole utile. Au xviie siècle, le seigneur régnait sans partage sur ces espaces, mais au siècle suivant, cette propriété éminente était grignotée par les communautés ecclésiastiques, les bourgeois et les paysans. Les montmorencéens s’en allaient revendre les surplus de ces ressources, vinicole et sylvestre, sur le marché local ou sur le marché parisien, et s’intégraient ainsi aux réseaux commerciaux du grand Paris. Il en allait de même pour la production des fruits.

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Ce commerce ne souffrait aucun monopole et toute la vallée, peu ou prou, y participait (Florent Quellier, université Rennes 2). Les producteurs disposaient de deux solutions pour la distribution : la vente directe sur les marchés ou le recours à des intermédiaires (en fait, des associations marchandes constituées de membres des communautés locales, souvent producteurs eux-mêmes). Ces regroupements, de type familial, étaient éphémères et se dissolvaient au terme d’une ou plusieurs années. L’étude des contrats de vente permet une analyse sociologique : l’ensemble de la population rurale était représentée – des manouvriers, des vignerons, des artisans, des fermiers-receveurs, des seigneurs – d’où l’hétérogénéité des sommes engagées : de 1 400 livres à quelques dizaines seulement. Cette organisation constituait une adaptation à la réalité sociale, économique, et paysagère de la vallée tout en répondant aux difficultés soulevées par l’extrême dispersion des productions, et à la faiblesse des coûts du transport. Ces fruitiers possédaient, selon les inventaires après décès, des chevaux médiocres, dont la valeur moyenne approchait les 40-60 livres, mais qui suffisaient à parcourir les cinq lieues séparant la vallée des Halles de Paris ; ils possédaient également une grande quantité de paniers en osier, et quelques outils – le tout très modique. Mais la modestie du capital n’empêchait quiconque de devenir commerçant et de participer à l’économie marchande (typique de ces paysanneries pluriactives de l’Ancien Régime, susceptibles de diversifier leurs activités et leurs revenus). On peut ainsi parler, en ce qui concerne la vallée, de « diversification spéculative » des productions fruitières, en accord avec le goût des consommateurs parisiens, des modes et de la période de maturité de la consommation des fruits ainsi que d’une véritable « paysannerie marchande », aux réseaux commerciaux de plus en plus étendus (jusqu’en Normandie et en Picardie).

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Dans une seconde partie, plusieurs intervenants évoquent le problème des « mobilités paysannes » et du « désenclavement régional », étayant ainsi la position de thèse développée par Alain Croix sur l’ouverture des villages dans l’ancienne France. Dans la vallée de Montmorency, l’extrême développement – insoupçonné jusqu’alors – des chemins vicinaux favorisait une certaine mobilité des populations à l’échelle régionale, attestée dans les interrogatoires judiciaires (Florent Mérot, université Paris 13) ; de plus, la rénovation des routes royales et des chemins pavés (vers 1680) a permis une accélération des échanges et une ouverture sur des espaces plus étendus, nationaux, et même internationaux (route Paris-Le Havre). Les demandes sans cesse croissantes du marché parisien ont évidemment stimulé ce processus d’ouverture, et incité les producteurs à diversifier leurs cultures – jusqu’à sept espèces différentes dans une même parcelle (céréales, vignes, légumineuses, champignons, etc.), de manière à répondre tout au long de l’année aux exigences des consommateurs. Quelques preuves de cette mobilité ; dans les inventaires après décès, la part des dettes contractées en dehors du village de résidence est de 87 %, et en dehors de la vallée, de 40 % ; et dans les registres paroissiaux de la paroisse d’Eaubonne (1692-1800), la part des horsains (étrangers et enfants mis en nourrice) est de 45 % !

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Pour autant, cette ouverture n’était pas synonyme d’éclatement des cellules familiales ; il pouvait arriver que des liens – même distendus – se maintinssent entre les migrants et leurs parents (Jérôme Viret, université Caen Basse-Normandie). Alors, la force des valeurs familiales primait sur les logiques économiques. Les recherches sur ce thème des migrations ne sont jamais aisées, dans la mesure où il est difficile de suivre les migrants dans leur périple (21 cas identifiés à Écouen et Villiers-le-Bel, au xviie siècle). Ceux-ci étaient surtout des fils de vignerons, et la plupart devenaient artisans ou marchands dans la capitale, ce qui constituait un moyen de promotion sociale. Des liens de solidarité subsistaient parfois avec la famille : prêts, apports de caution, aides à la migration… En revanche, les actes de vente ne révèlent pas, au moment du départ, de stratégies familiales pour la conservation des biens immobiliers : l’échantillon (35 actes) montre que les maisons étaient le plus souvent vendues à des étrangers. La part des ventes intrafamiliales s’élevait à 22,8 % de l’ensemble, soit 41,7 % de la valeur totale des transactions. Ainsi, sept migrants sur dix vendaient leurs biens à des étrangers, deux sur dix vendaient des biens de grande valeur à leurs parents (la valeur moyenne des maisons était de 350 livres), et le dernier, au contraire, achetait des biens (règlements de succession, etc.). Mais cette immixtion du monde rural dans l’espace urbain n’était pas l’exclusive des activités artisanales ou commerçantes ; longtemps, une population véritablement paysanne a vécu à Paris intra-muros (xve-xvie siècles).

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Les archives du minutier central révèlent l’intensité des relations entre la ville et son plat pays, dans la seconde moitié du xve siècle (Clément Gurvil, ehess). D’une part, les Parisiens acquéraient un grand nombre de terres et se constituaient de véritables domaines, à l’exemple de ce Gillet Boivin qui rassemble, entre 1457 et 1465, 3,75 arpents à La Chapelle-Saint-Denis. Cette emprise parisienne sur la campagne était particulièrement nette dans les quartiers septentrionaux, comme le montre le censier de Saint-Lazare. D’autre part, les paysans venaient au quotidien dans la capitale, que cela fût pour vendre leurs surplus ou pour s’installer dans les faubourgs. Au xvie siècle, ce mouvement d’acquisition fléchit, sans pour autant cesser complètement. Dans le même temps, les paysans parisiens usufruitiers se raréfient tandis que les propriétaires se maintiennent jusqu’au début du xviie siècle (baux à rentes). À la Renaissance, il s’est donc opéré un rééquilibrage du mouvement, au profit des paysans des terroirs, mais celui-ci reste éphémère, l’affirmation du tropisme parisien transformant à nouveau les espaces périphériques comme le montrent les intervenants de la troisième partie.

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De fait, la bourgeoisie parisienne investit les périphéries dans les deux derniers siècles de l’Ancien Régime et s’y fait construire des maisons et des jardins de plaisance (Michel Rival, musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency) tel le fameux parc de Montmorency, auréolé d’une renommée internationale. Plusieurs propriétaires se succèdent, qui apportent chacun un style et des embellissements : un bourgeois parisien (Nicolas Desnots), en 1629, façonne ce parc selon une inspiration italianisante (bassin trapézoïdal, glacière, statues) ; Charles Le Brun et Pierre Crozat le transforment ensuite en jardin à la française (perspective, travaux hydrauliques, arbres fruitiers), avant que son dernier constructeur (Jean-Nicolas Guesdon), à la fin du xviiie siècle, ne le dote d’atours anglo-chinois. Les relations entre les propriétaires et les ruraux étaient multiples ; premièrement, d’ordre contractuel : tout au long du siècle, ceux-là se sont efforcés d’acquérir l’espace nécessaire à la réalisation du parc, par l’échange, l’achat ou la donation. Mais elles étaient aussi d’ordre conflictuel ; plusieurs antagonismes se sont noués autour de la question des eaux de sources, de l’abreuvoir public et des chemins. Enfin, ces relations étaient d’ordre salarial ; l’entretien du parc et le service des propriétaires requéraient un grand nombre de journaliers et de domestiques. Le parc de Montmorency témoigne de cette emprise foncière et économique de la ville-capitale sur les campagnes alentours. Mais l’influence était aussi judiciaire.

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Les affaires criminelles, aussi pittoresques et sordides fussent-elles, n’échappent plus au contrôle de la capitale ; ainsi ce meurtre crapuleux, d’une femme sur son mari vigneron, commis en 1732 dans une modeste bourgade du pays de France, et dont toute la vallée de Montmorency bruit de sa rumeur et de son scandale (Julie Doyon, université Paris 13). De Dammartin à Pontoise, et de Pontoise à Paris, l’information a circulé, par ouï-dire, le long des routes et s’est répandue dans les villages, ce qui démontre l’interconnexion des réseaux de sociabilités rurales et urbaines. Cet exemple témoigne également de l’emprise culturelle de la capitale, et s’inscrit dans ce mouvement de criminalisation de l’homme moderne, qui a entraîné, sur la longue durée, certaines modifications des mœurs, et certaines manières de vivre – ce que les contemporains dénommaient politesse.

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Une dernière partie est enfin venue élargir les perspectives et étudier les relations entre Paris et ses autres pays ruraux. L’impact de Paris sur son plat pays était tel, qu’en certains villages, il déterminait la composition socioprofessionnelle ; ainsi à Montreuil qui avait une forte population de jardiniers d’ornementation (Hervé Bennezon, université Paris 13). Sous Louis XIV, cette bourgade présentait une population spécifique, au niveau de vie bien plus élevé que les standards de l’époque : des ecclésiastiques, des bourgeois et marchands, des officiers et avocats, des artisans et vignerons. Une véritable « campagne résidentielle », un regroupement d’individus fortunés désireux d’échapper au tumulte de la vie urbaine. D’où les caractères citadins de ce gros village, et une domesticité nombreuse. Dans les inventaires après décès, les jardiniers représentent 10 % de la population, employés à l’horticulture et à l’entretien des parcs privés. Ceux-ci demeuraient souvent chez leurs maîtres, et leur patrimoine moyen atteignait 330 livres. Au service des élites, leur mode de vie s’intercalait entre l’aisance de ceux qui les employaient et l’austérité paysanne. Les familles de jardiniers nouaient des liens de sociabilité avec leurs maîtres (parrainage des enfants, culture livresque) et ils imitaient leurs manières de vivre (fourchettes et tasses en argent, fauteuils couverts de serge verte, etc.). D’union en union, ce groupe social des jardiniers s’est fermé sur lui-même, jaloux et fier de ses distinctions. Au village, ceux-ci étaient des « intermédiaires culturels » ; ils ont contribué à diffuser la civilité urbaine et la culture livresque. Montreuil était donc de ces villages et bourgs sous influence, soumis à la pression urbaine. Saint-Denis offre un véritable modèle de cette acculturation citadine des campagnes.

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La proximité du pouvoir royal a donné à la ville son visage particulier – une « excroissance » de la capitale, nécropole des rois, et ville industrieuse (80 % de la population insérée dans les activités de commerce et d’artisanat). L’étude de 96 inventaires après décès, dressés sous le Directoire, révèle le confort et la modernité de ce milieu semi-urbain (Marc Rozic, université Paris 13). L’habitat des dionysiens, qu’ils fussent de la robe ou de la marchandise, comportait plusieurs pièces (4,56 en moyenne), d’où une certaine spécialisation de l’espace : cuisine, salle à manger, salle de bains, cabinet d’aisance, etc. Certains se chauffaient au poêle (36 %), ce qui a favorisé l’affirmation d’une intimité individuelle et conjugale. On trouve chez eux de nombreux modes d’éclairage, tels que chandeliers ou lampes à huile (dans 77 % des inventaires), des meubles de rangement, telles que les armoires (63 %), et des meubles de convivialité (79 %). Leur habitat est plus confortable, annonciateur d’une certaine « modernité domestique ». Mais cette « modernité » triomphante, liée à la capitale et au pouvoir central, a également engendré certains conflits.

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À Bezons, la paysannerie, soucieuse de ses droits communs, s’est heurtée aux capitaineries impérieuses, s’inscrivant en cela dans ce phénomène typique du dernier siècle de l’Ancien Régime : les contestations paysannes (Jean-Pierre Barlier, société historique de Pontoise). Avec la Révolution, ces tensions se sont cristallisées sous la forme de la Grande Peur : le village et ses alentours se sont soulevés. Mais, autre avatar de la modernité, le village se distinguait aussi par la réputation et la fréquentation de sa foire, le jour de la fête paroissiale, qui attira pendant le tout-Paris mondain entre 1648 et les années 1750, une foire renommée pour ses mœurs galantes et licencieuses. Ainsi coexistaient la rudesse du combat paysan pour sa survie, et la légèreté de la civilité urbaine. Des deux, l’avenir appartint au second.

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Cette journée d’étude a donc été l’occasion de faire le point sur une région parisienne qui, sous l’Ancien Régime, est totalement ouverte. Les échanges sociaux, culturels, économiques ou politiques entre la capitale et ses pays ruraux ne sont pas à sens unique : Paris demande mais Paris propose également. De plus, ces échanges ne sont pas seulement orientés selon un vecteur campagne-ville ou ville-campagne : les liens sont aussi très étroits entres les différentes régions franciliennes. L’Île-de-France s’affirme donc comme une plate-forme d’interactions commandées par les battements du cœur urbain qu’est la capitale.

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Nicolas Coinon

Les carrefours des Alpes, la culture de l’échange, colloque de la Brigue (Alpes-Maritimes), 2e rencontres transfrontalières organisées par Éric Gili (amont) et Beatrice Palmero (Intemelion), avec le partenariat de la municipalité de la Brigue, 4 et 5 avril 2009

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Les 4 et 5 avril, Éric Gili, président de l’amont (Association Montagne et Patrimoines basée à Saint-Martin-Vésubie), et Beatrice Palmero, membre de l’association amie intemelion (basée à Vintimille et présidée par Giuseppe Palmero) ont rassemblé 35 communicants français et italiens pour une étude de l’espace méridialpin transfrontalier. Étaient représentées les universités italiennes de Sienne, Turin, Gênes, Piémont oriental et Florence mais aussi l’université de Mandrisio en Suisse et celles de Nice, Chambéry, Grenoble ii, Paris i et Provence pour la France. D’autres institutions telles que les Archives départementales des Alpes-Maritimes, le musée de Tende ou le Laboratoire départemental de Préhistoire du Lazaret ont également participé à cette rencontre.

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Les organisateurs ont choisi d’investir le pittoresque village de la Brigue, situé dans la vallée de la Roya, à quelques kilomètres de la frontière italienne. Coincé entre Provence, Piémont et Ligurie, le site, chargé d’une histoire mouvementée entre la France et l’Italie, était idéal pour aborder des questions liées aux échanges culturels, religieux, commerciaux, mais aussi pastoraux et agricoles, à travers le temps. Une première table ronde, en avril 2008, avait permis de mettre en évidence les liens étroits qui unissaient les hommes à ce domaine montagnard, les réseaux relationnels tissés à différentes échelles de la société et l’importance de la maîtrise des ressources et des moyens financiers dans la composition sociale des villages. Cette année, le thème choisi a amené les intervenants à approfondir la question des échanges et confrontations, entre ces « gens de montagne », en développant des sujets aussi variés que l’histoire politique, religieuse et économique des différents lieux qui composent le territoire ou encore le trafic d’animaux, d’hommes, de marchandises, de pratiques, d’expériences, de coutumes, de connaissances. La pluridisciplinarité a été le mot d’ordre pour la définition de cet espace transfrontalier, abordé sur la très longue durée, de la préhistoire à nos jours. Historiens, géographes, archéologues et ethnologues ont apporté leur point de vue.

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Sous l’angle patrimonial, le secteur de la Brigue est bien sûr connu pour le site exceptionnel de la « Vallée des Merveilles », qui regroupe environ 40 000 gravures en plein air sur 3 700 panneaux rocheux. Nicoletta Bianchi et Annie Echassoux (laboratoire départemental de préhistoire du Lazaret) s’intéressent à un panneau particulier, nommé « la Roche aux vingt-six attelages » qui se trouve dans la vallée de Fontanalba. L’étude a porté sur une comparaison typologique entre les armes représentées et des pièces trouvées dans des sites archéologiques. Les poignards en silex ou en métal font remonter le site au ive millénaire avant J.-C. Les motifs des gravures sont également illustratifs pour ce qui concerne le mode de vie des hommes. Les chercheurs ont isolé cinq thèmes récurrents. Des motifs corniformes indiquent selon eux la présence de bovins et donc la pratique de l’élevage. Plus qu’à des symboles, certaines gravures ressemblent parfois à de véritables idéogrammes. Ainsi, plusieurs dessins assez complexes suggèrent l’idée des labours, avec par exemple un symbole corniforme côtoyant une sorte de quadrillage irrégulier et un motif rappelant un araire. Une autre représentation est particulièrement courante : un personnage très schématique, comme accroché à une forme fermée, elle-même reliée à une longue ligne irrégulière. Les chercheurs l’ont interprétée comme le symbole de l’eau, et ils évoquent même l’idée de prairies irriguées. Les deux derniers thèmes seraient le déboisement et la métallurgie. Les chercheurs sont donc allés assez loin dans leurs interprétations. Si l’on s’en tient à leurs hypothèses, ces gravures pourraient refléter de manière symbolique un système d’exploitation basée sur la polyculture et le drainage.

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Toujours dans le massif du Mercantour, une prospection inventaire pédestre a été conduite dans la haute vallée de la Roya. De nombreux vestiges mobiliers ont été découverts et ont permis d’enrichir considérablement la carte archéologique du secteur. Silvia Sandrone et Nathalie Magnardi (Musée Départemental des Merveilles de Tende) ont présenté les premiers résultats de cette opération, engagée en 2002. Les premières traces d’occupation datent du Néolithique. La présence de l’homme à la Protohistoire est aussi attestée, notamment par la découverte de 87 tessons campaniformes. Ces derniers proviennent d’un abri sous roche au-dessus du lac Jugal, secteur réputé pour ses pâturages. Les intervenantes ont donc évoqué la possibilité d’une activité pastorale dès le Bronze Ancien. L’âge du Fer est également représenté par la découverte de sites de plein air, sur cols, éperons rocheux et autres lieux de passage. De plus, des céramiques, monnaies et clous témoignent d’une occupation de la vallée à l’époque romaine. Dans le cadre de cette prospection inventaire ont également été recensés de nombreux gias. Datés pour certains de l’époque moderne, ces anciens abris pastoraux construits entre 2 000 et 2 700 m d’altitude, comprenaient généralement une cabane, un parc à bétail et une litière. Par leurs dimensions modestes, les cabanes des gias se différencient des très grandes celles, également repérées dans la vallée. Ces dernières étaient, semble-t-il, des structures communes à plusieurs bergers. Au cœur des pâturages ont enfin été observés des sortes de couloirs, des cercles de pierres ou encore des enclos accolés les uns aux autres, sans aucune ouverture. Tous ces vestiges suscitent encore de nombreuses questions. Silvia Sandrone a attiré l’attention sur la nécessité de protéger cette richesse archéologique de la menace actuelle des aménagements mécaniques.

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La forte demande en pâturages a amené très tôt les éleveurs à pratiquer le déboisement. L’anthracologie, la dendrochronologie et la palynologie permettent d’exploiter les données. En réalisant une étude historique de l’écologie de la forêt Domaniale Régionale de Gerbonte (Triora), Emilio Brandimarte (université de Gênes) et son équipe ont été amenés à s’interroger sur l’histoire des pratiques locales du feu depuis le xvie siècle. Les sources tant écrites que paléo-environnementales témoignent de l’importance de cette méthode de déboisement dans la gestion des ressources pastorales. Les chercheurs ont repéré des traces anciennes d’incendies, sur des sites d’alpage comme sur des sites d’hivernage, notamment le long de la côte tyrrhénienne. Alessandro Carassale (intemelion) s’est quant à lui intéressé aux vastes zones cultivables de la vallée ligure d’Arroscia. Ses travaux montrent que la vitiuculture était l’autre mode de gestion du sol privilégié dans le sud des Alpes au Moyen Âge et à l’époque moderne et qu’elle a engendré une activité commerciale très active.

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La mise en place et la continuité de ces modes d’exploitation du sol tiennent en partie à l’instauration de nouveaux cadres de vie pour les paysans. Bénédicte Decourt Hollender (universités de Nice et Turin), dans sa thèse « Le Sénat de Nice, gardien de la ‘Regia Territoriale Giurisdizione’ : un pouvoir délégué pour la défense des droits du roi et de la Couronne (1700-1792) » a étudié les relations entre le pouvoir royal, le sénat et les paysans dans le comté de Nice, au xviiie siècle. Le sénat, sous contrôle du roi, avait le pouvoir de réguler les pratiques paysannes dans le but de maintenir l’ordre public. Il intervenait dans les conflits de propriétés localisés la plupart du temps dans des lieux de pâturages frontaliers entre deux châtellenies ; il prescrivait des remontrances pour découpage interdit des bois dans certains secteurs prohibés, intervenait dans le partage des pâturages communaux… Une police frontalière était déléguée pour régler les conflits. Le sénat apparaît aussi comme un instrument à la disposition du souverain royal pour maintenir des bornes territoriales et ainsi affirmer son pouvoir. Les sources écrites, du xiiie au xviiie siècle témoignent de la récurrence de ces conflits inter-frontaliers. Beatrice Palmero a présenté ce sujet au travers de ses recherches menées dans les vallées de la Brigue et de Triora, du xve au xviiie siècle. Pour limiter les affrontements, les différents protagonistes ont cherché à établir des règles durables basées sur des contrats détaillés.

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Malgré les difficultés à percevoir les changements au sein du monde paysan, ce serait un cliché de croire que ce milieu est resté figé. Lionel Rezio (amont) a mis l’accent sur l’évolution du système de bornage et du statut du berger depuis le Moyen Âge. Mais c’est bien sûr aux xixe et xxe siècles que les changements sont les mieux perceptibles. Comme partout, les avancées techniques et scientifiques ainsi que les bouleversements politiques et militaires survenus ont eu des répercussions radicales sur le système économique et les modes de vie. Les populations ont dû s’adapter à de nouvelles contraintes et à de nouveaux besoins pour freiner le déclin et la dépopulation de ce secteur rural montagnard. Dans le massif de l’Authion, situé près de la frontière italienne, ces changements ont été bien perçus par Pascal Diana (amont). Avant 1860, dominait une économie traditionnelle basée sur l’agriculture. Jusqu’à 1 700 m d’altitude, les terrasses recouvertes de cultures céréalières prédominaient et au-delà, les zones d’alpages. Aucun espace n’était laissé vacant. Les bois, la collecte de framboises, fraises et champignons, tout était mis en adjudication. Même la glace était exploitée pour être vendue dans les grands hôtels du littoral. Ce système a périclité et les acteurs locaux ont cherché à compenser la baisse de leurs ressources par le développement du tourisme. Un vaste programme pour l’ouverture de routes et de voies ferrées a ainsi vu le jour ; des excursions en montagne, des concours de ski ont été organisés. L’année 1860 marque un grand tournant avec l’arrivée et l’installation de l’armée dans le massif. À cette date, le comté de Nice fut intégré à la France et l’Othion devînt alors la clef de voûte de la surveillance de la frontière franco-italienne. Des troupes mobiles de l’armée se positionnèrent de plus en plus haut en altitude pour être au plus près zones limitrophes. L’enracinement des militaires fut durable grâce à la construction de nombreux baraquements, forts, routes… Au départ, les villageois étaient plutôt favorables à l’arrivée de cette main-d’œuvre et y voyait une perspective possible de développement. Mais rapidement, les militaires durcirent leur position, souvent au détriment de l’intérêt des touristes et des bergers, notamment par la réduction de mobilité de la personne et des biens.

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Une autre mutation importante a été mise en évidence par Daniel Ricard (ceramac, Clermont-Ferrand). Jusqu’en 1960, l’élevage laitier (vaches, brebis et chèvres) jouait un rôle important dans les Alpes du Sud. À partir de cette date, cette activité entre dans une phase de recul, voire localement de déclin, face à la concurrence des grands bassins laitiers intensifs du Grand-Ouest. L’instauration des quotas laitiers a accéléré encore le recul de la production qui tend dès lors à se replier sur les seules régions du Champsaur et du Gapençais. Cette rupture des années 1960 a également été perçue par Guillaume Labaudy (université de Provence) qui conduit depuis plusieurs années une vaste enquête ethnologique sur les bergers originaires du Piémont. Depuis le premier quart du xve siècle, une forte proximité culturelle, linguistique et professionnelle unissait les Provençaux aux Piémontais. Chaque hiver, ces derniers partaient en groupe pour servir de main-d’œuvre aux éleveurs français, désireux de répondre à une forte demande drapière. Ces migrations saisonnières sont restées extrêmement ancrées dans l’économie du Piémont jusqu’au xxe siècle. Les paysans entraient dans la logique d’un système basé sur la pluri-activité. Il y a environ un demi-siècle, le système a périclité. Aujourd’hui, seuls les témoignages permettent d’imaginer les déplacements en masse de ces hommes traversant chaque année le massif alpin. Un site internet, La ruto, retrace, sous la forme d’un « album de famille itinérant », quelques parcours de vie de ces anciens paysans semi-nomades. En outre, plusieurs reportages réalisés par Jean-Pierre Belmont (France 3 Vaqui) ont été diffusés lors de la rencontre. Ils ont permis de soulever, grâce à des témoignages filmés, certains problèmes auxquels les bergers d’aujourd’hui sont confrontés, notamment celui du retour du loup dans le massif alpin.

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Les deux journées d’études se sont terminées sur une conclusion générale de Liliane Pastorelli (Université de Nice) qui a tenté de « reconstituer le puzzle », en cherchant des lignes directrices dans ces 16 heures de communications en français ou en italien, extrêmement riches et variées. Elle s’est efforcée de resituer les thèmes abordés dans un système plus vaste : les structures matérielles, la technique et le capital ; les structures sociales, la démographie, les relations de travail ; la religion et les structures mentales ; mais aussi les structures institutionnelles, le cadre juridique et politique, autant d’éléments essentiels dans la gestion d’un territoire. Tous ces thèmes, abordés de près ou de loin durant le colloque, auront ainsi permis de mieux comprendre cette région transfrontalière des Alpes-Maritimes et ses réalités actuelles.

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Violaine Nicolas

Titres recensés

  1. La Dîme dans l’Europe médiévale et moderne. 30e Journées internationales d’Histoire de Flaran, organisées sous la responsabilité scientifique de Roland Viader, 3-4 octobre 2008 (Abbaye de Flaran, Valence-sur-Baïse, Gers)
  2. Relations, échanges et interdépendances entre une capitale et ses pays ruraux : Paris et l’Île de France sous l’Ancien Régime (xvie-xviiie siècles), journée d’étude organisée à Villetaneuse, le 21 novembre 2008
  3. Les carrefours des Alpes, la culture de l’échange, colloque de la Brigue (Alpes-Maritimes), 2e rencontres transfrontalières organisées par Éric Gili (amont) et Beatrice Palmero (Intemelion), avec le partenariat de la municipalité de la Brigue, 4 et 5 avril 2009

Pour citer cet article

« Colloques et Journées d'études », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2009 (Vol. 31), p. 288-299.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2009-1-page-288.htm


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