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Histoire & Sociétés Rurales

2009/1 (Vol. 31)


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Fabien Colléoni, Le Territoire de la cité d’Auch dans l’Antiquité, thèse de doctorat en Sciences de l’Antiquité, soutenue le 13 décembre 2007 à l’Université de Toulouse-Le Mirail

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Jury : Jean-Pierre Bost, professeur émérite à l’université de Bordeaux 3, Jean-Luc Fiches, directeur de recherche au cnrs, Lattes (président), Jean-Marc Luce, professeur à l’utm, Pierre Sillieres, professeur émérite à l’université de Bordeaux 3 (rapporteur) et Robert Sablayrolles, professeur à l’utm (directeur).

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La Gascogne centrale est longtemps restée à l’écart du renouveau qu’a connu, en France, l’archéologie agraire, et les opérations d’archéologie préventive liées aux grands travaux ne s’y sont développées que depuis une dizaine d’années. L’un des mérites de cette thèse est de fournir un inventaire archéologique qui faisait cruellement défaut et qui peut désormais soutenir la comparaison avec celui dont on disposait, par exemple, pour la cité voisine des Lactorates. Si les données anciennes ont été vérifiées dans la mesure du possible, cet inventaire a été très largement enrichi (399 sites connus avant les débuts de la thèse, 625 aujourd’hui dont 194 des sites anciens réévalués de façon significative) : en 5 ans, 12 600 hectares ont fait l’objet de prospections au sol alors que des campagnes de prospection aérienne étaient organisées de façon régulière entre 2001 et 2004 ; l’ensemble du matériel récolté en prospection a été analysé et présenté sous forme de tableaux dans le catalogue.

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Cette thèse repose donc sur un très gros travail d’acquisition et de traitement des données. Le texte de synthèse (vol. 1, 364 p.), accompagné d’une bibliographie de 380 titres environ, se fonde, en effet, sur un catalogue des sites (vol. 2) présentés selon un même plan par cantons et par communes, en deux tomes qui totalisent 1 350 pages. De grande qualité, l’illustration comporte un volume regroupant 66 cartes (vol. 3) et un autre de 196 figures (vol. 4). Elle est d’ailleurs, pour une bonne part, de l’auteur lui-même (en particulier plus de 120 photographies aériennes inédites).

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Ces parcours de terrain ont été soigneusement déterminés par des hypothèses de travail. Ainsi l’environnement immédiat de la capitale de cité (Elimberris/Auch) a-t-il fait l’objet d’une étude spécifique, destinée à examiner l’influence de la ville sur la campagne environnante. Le résultat en a été probant : absence de villa dans une couronne péri-urbaine qui devait être exploitée directement d’Auch. De la même façon, des zones de prospection ont été implantées en fonction de la topographie et de la pédologie des terrains pour évaluer les choix différents opérés, de la fin du l’âge du Fer à l’Antiquité tardive, entre terres fertiles et espaces plus pauvres, entre fonds de vallée, versants et plateaux. Aucun des éléments structurants du territoire n’a été négligé : ressources naturelles (découverte d’une carrière), voies fluviales et routières. Ainsi, des tronçons de plusieurs voies romaines ont été identifiés, rendant obsolète tout ce qui avait été écrit sur le sujet, alors que les découvertes de Belsino et surtout de la mutatio Vanesia (auberge isolée à quelque distance d’une agglomération d’origine préromaine) apportent beaucoup à la connaissance des relais.

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Cette enquête, ses méthodes ainsi que leurs limites sont exposées de façon claire, après le rappel des recherches conduites sur les campagnes ausques, dans la deuxième partie de la thèse (p. 45-80). Auparavant, et après une brève introduction, Fabien Colléoni s’est livré à l’exercice classique de présentation de l’espace de l’étude (p. 15-43), mais ce diptyque sur la géographie historique de la cité d’Auch et son cadre géographique n’est pas de simple convenance. Ainsi, définissant les limites de la cité antique, il a recours à l’incontournable méthode régressive, mais il y ajoute une recherche personnelle. Aux découvertes de l’Abbé Loubès qui était parvenu à montrer que la répartition des églises consacrées à saint Luperc correspondait à l’évêché d’Eauze, Fabien Colléoni répond par une enquête similaire montrant que la répartition des églises consacrées à saint Orens épousait les contours de la cité d’Auch. De même, dans la présentation du cadre géographique, le développement principal, rédigé à partir de la consultation des études de la Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne et soumise à l’appréciation d’un spécialiste, porte sur les faciès pédologiques, essentiels pour mesurer l’attractivité des sols mais aussi leur potentiel de révélation à la prospection. La comparaison entre les cartes de répartition des villae et des sols avec leurs potentialités agricoles met en évidence des secteurs préférentiels d’implantation (avantage aux vallées par rapport aux coteaux), montrant l’appropriation des meilleurs sols, tandis que les fermes s’installaient volontiers dans les « terroirs délaissés par les pôles domaniaux, mais adaptés à la production de la maisonnée » (p. 211). La démarche favorise à bon droit une approche déterministe, mais à laquelle l’auteur n’a pas la naïveté de céder entièrement. Il module en effet, rappelant les caractéristiques de l’agriculture de subsistance qui conduit à faire de la polyculture dans des terrains parfois peu propices.

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Dans son introduction, Fabien Colléoni limite les ambitions de son travail à « une étape initiale de la recherche visant à livrer au premier chef des sources exploitables pour ébaucher une synthèse », mais les pages qu’il consacre au territoire des Ausci à la fin de l’âge du Fer (3e partie, p. 81-114) et surtout à l’époque romaine (4e partie, p. 115-338) rendent compte de découvertes dont l’intérêt dépasse largement l’horizon des emblavures gersoises. À noter en particulier l’originalité du site de Saint-Paul qui révèle le voisinage d’une agglomération d’origine préromaine et d’une grande demeure aristocratique, la révélation du plan de la mutatio de Vanesia, ainsi que des nouveautés sur l’architecture des villae, ou la mise en évidence de fermes et de petits établissements de nature indéterminée.

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Ces résultats, généralement bien exploités grâce à une bonne connaissance de ce qui se fait ailleurs, en particulier dans la Gaule méditerranéenne, permettent à Fabien Colléoni des développements suggestifs sur l’organisation de l’espace rural et sur le système domanial. Il brosse une histoire du peuplement antique (résumée en conclusion p. 334-338) qui met bien en valeur les spécificités de cette région : la fin de l’âge du Fer se révèle être une importante phase de structuration de l’ensemble des terroirs qui voient naître, bien au-delà des abords de sites perchés, de nombreux établissements dispersés, petits et grands (5 000 à 15 000 m2 pour ces derniers), dont la fonction et l’organisation, en l’absence de fouilles, demeurent cependant incertaines ; au Haut-Empire se marque une différenciation entre les terroirs fertiles du nord de la cité qui sont particulièrement mis en valeur dans trois types de fundi et les terres plus ingrates qui, en dehors des plaines dans le tiers sud, sont moins peuplées et sans doute davantage tournées vers l’élevage.

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Les villae constituent une catégorie hétérogène, dans laquelle F. Colléoni distingue plusieurs classes en fonction de la superficie des vestiges observés, de la nature des mobiliers découverts et, en présence de photographies aériennes, des plans. Sur ce dernier point, il se montre prudent : si quelques lignes de force se dégagent, la diversité paraît prévaloir et témoigner ainsi de la liberté créatrice des maîtres de ces demeures, surtout pour les plus riches. Le développement de cette conquête de l’espace agraire connut son acmé vers la fin du ier siècle de notre ère et commença de décliner, pour les petits établissements, dès le iie siècle. L’évolution est analysée par F. Colléoni, qui montre l’existence d’une concentration foncière (ou du développement d’un faire-valoir direct) à partir de cette période de sorte que, dans l’Antiquité tardive, les campagnes ausques, comme celles de la Novempopulanie, sont dominées par la présence de villae palatiales. Fabien Colléoni s’interroge également sur la fin de ce système de peuplement antique, aux vie-viie siècle, en analysant le processus d’abandon de la forme romaine des villae.

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Le problème des relations de dépendance entre petites et grandes exploitations, central pour la question, est abordé avec nuance et sans dogmatisme. Parmi les questions ouvertes par la recherche de Fabien Colléoni, il y a celle, en effet, des « petits sites », à laquelle il est difficile de répondre, puisqu’on ne sait pas finalement distinguer des fermes individuelles les annexes agricoles des villas. On peut penser néanmoins que, en tout cas sur les très grands domaines (ceux de la tranche de 600 ha environ), certains d’entre eux au moins n’étaient que les relais de la tête d’exploitation.

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Les agglomérations secondaires n’ont pas été oubliées. Si elles sont relativement peu nombreuses (trois agglomérations routières et une agglomération rurale), elles n’en sont pas moins particulièrement intéressantes, notamment l’agglomération rurale où voisinent un habitat aggloméré de Saint-Paul, constitué de petites domus, d’un sanctuaire et d’annexes agraires, et une villa de grande taille, au plan complexe et à la riche décoration.

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Si, il y a quinze ans, les recherches sur la Gaule rurale étaient encore peu développées et si le Gers s’inscrivait alors dans cette norme fort mal documentée, on peut d’ores et déjà considérer que les travaux de Fabien Colléoni sur la cité des Ausques compteront pour mesurer les nets progrès enregistrés aujourd’hui dans ce domaine.

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Jean-Luc Fiches

Paulo Charruadas, Bruxelles et ses campagnes. Croissance économique et actions aristocratiques (haut Moyen Âge-xiiie siècle), thèse de doctorat d’Histoire et d’Archéologie soutenue à l’Université Libre de Bruxelles, le 16 décembre 2008

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Jury : Michel de Waha, professeur d’histoire médiévale à l’ulb (directeur), Claire Billen, professeur associé à l’ulb (rapporteur), Manuel Couvreur vice-doyen de la Faculté de philosophie et lettres, ulb (président), Jean-Pierre Devroey, professeur d’histoire médiévale à l’ulb, Alain Dierkens, professeur à l’ulb ; Thérèse de Hemptinne, professeur à l’Universiteit Gent ; Giuliano Pinto, professeur à l’Università degli Studi di Firenze.

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L’objectif de la recherche était d’étudier un espace rural en cours de développement et d’urbanisation et de faire porter l’attention sur les évolutions aristocratiques (utilisation de la méthode prosopographique). L’auteur s’appuie sur une documentation diversifiée, tant textuelle qu’archéologique, et sur une réflexion théorique et comparative ambitieuse. Cette approche a nécessité la prise en compte d’un cadre géographique suffisamment souple pour pouvoir s’adapter aux réalités économiques, sociales et politiques. L’utilisation de ce cadre et la mise en œuvre d’outils adaptés dévoilent, dans le temps long, la construction progressive d’une région rurale et d’une agglomération urbaine, l’une et l’autre s’organisant mutuellement dans un processus de va-et-vient. La thèse met en évidence d’emblée ce que l’historiographie récente souligne, mais de manière souvent théorique : le contexte régional préalable. Celui-ci présente un certain nombre de caractéristiques qui ont agi sur la construction urbaine : absence d’un centre de pouvoir politique important, caractère laïque et morcelé de la propriété foncière, signes de croissance économique. À partir du xie siècle, des changements importants se produisent. D’une part, les premiers signes du développement urbain se manifestent, d’autre part, un pouvoir princier s’implante fermement. Par un effet d’attraction fort probable, la première croissance économique régionale et urbaine semble avoir entraîné plusieurs implantations seigneuriales, qui vont renforcer à leur tour la croissance déjà en cours et, en particulier, le processus de défrichement. La légitimation des comtes de Louvain dans la région – une maison princière extérieure mais voisine du territoire brabançon auquel le site Bruxellois appartient – réalisée en bonne collaboration avec les aristocrates locaux, s’opère par le biais d’une politique multiforme et originale. Les Louvain récupèrent à leur profit une identité culturelle brabançonne qui paraît charpenter fortement la société aristocratique. À l’inverse du modèle de la « mutation féodale », l’exemple bruxellois montre que la construction politique territoriale ne se réduit pas à une histoire de châteaux. La perspective régionale envisagée par cette recherche permet la mise en évidence d’éléments qui ont facilité le processus d’encadrement comtal. La propriété foncière morcelée n’a pas permis la constitution de grandes seigneuries capables de faire concurrence au prince. En outre, face à un milieu aristocratique régional relativement solidaire, les comtes sont convenablement parvenus à comprendre la structure en réseau de ce groupe et à l’utiliser à leur avantage. L’installation du pouvoir territorial et les conséquences qui en découlent contribuèrent à modifier et à recomposer les structures régionales en place, concurremment au développement des structures urbaines. La politique monastique menée par le prince effaça progressivement la prédominance des seigneuries laïques dans la propriété du sol. De même, l’existence d’une propriété fragmentée, propice à l’épanouissement d’un groupe de notables et d’élites rurales, fut confrontée, quant à elle, à de nouveaux facteurs tendant à l’effacer. La politique sociale des comtes de Louvain ouvrit la porte du groupe seigneurial à une couche d’individus aisés issus du monde rural, tandis que le développement urbain offrit des possibilités d’investissements et de mobilité pour les notables ruraux.

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Le xiie siècle constitue par excellence la phase la plus importante de la croissance économique, en ville comme à la campagne. L’étude parallèle de la mise en exploitation des sols et de la structuration des espaces urbains révèle une première phase de croissance (fin xie, courant xiie siècle) marquée par une hausse démographique, dont l’importance se mesure à la densification du territoire urbain et à la multiplication des points de peuplement ruraux. À cette extension du peuplement est associé un important mouvement d’aménagement des terres céréalières, doublé d’une première forme d’intensification agricole avec le développement des prés à faucher et de l’élevage en stabulation. Mais dans le même temps, cette « céréalisation » contribue à la destruction des anciennes zones de pacage situées sur les plateaux et engendre un premier ajustement du mouvement. Celui-ci donne naissance à une deuxième phase (fin xiie, première moitié xiiie siècle), qui voit la mise en exploitation des sols s’orienter vers les zones humides, derniers espaces encore disponibles, et cela de manière extrêmement rapide et dans un contexte de concurrence aiguë entre les ruraux et les investisseurs fonciers, notamment urbains. En l’espace d’un siècle et demi, Bruxelles et ses campagnes ont atteint un premier goulot d’étranglement : la quasi-indisponibilité de nouvelles terres à mettre en exploitation vers 1250 et la continuation probable d’une hausse démographique régionale entraînent alors un nouvel ajustement, dans les pratiques agricoles cette fois, avec l’activation de nouveaux procédés et l’intensification de certaines pratiques qui permettent de dépasser le seuil critique de production atteint par l’agriculture. Dans ce cadre explicatif, il est important de prendre en compte le rôle déterminant exercé par la montée en puissance des aristocraties urbaines et de leur pénétration foncière et sociale dans les structures agraires et seigneuriales.

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Le xiiie siècle apparaît enfin comme une période de dépossession des anciens acteurs fonciers au bénéfice des groupes privilégiés urbains et de certains aristocrates laïques qui ont urbanisé, une partie au moins, de leurs activités économiques et politiques. Mais cette pénétration foncière importante des intérêts citadins ne doit pas être lue uniquement en termes économiques, elle doit l’être aussi en termes sociaux. La mise à mal du groupe aristocratique traditionnel a conduit logiquement à favoriser un certain renouvellement du milieu seigneurial et l’émergence de nouveaux sires. Très distinctement, ces aristocrates urbains et ces notables locaux cherchent à adopter certains codes de conduite propres à l’aristocratie laïque traditionnelle et, en particulier, son mode de vie équestre symbolisé par le combat à cheval. Cette convergence sociale, bien mise en évidence par l’historiographie urbaine italienne, souligne un phénomène d’acculturation des nouvelles élites urbaines à la culture seigneuriale « englobante ». L’examen prosopographique de cette société entre ville et campagne permet en particulier de montrer comment se sont constituées en ville les couches aisées et dirigeantes. Le processus de composition du groupe aristocratique en ville repose à Bruxelles sur un groupe de notables ruraux devenus citadins pour des raisons surtout économiques et lucratives, ainsi que sur un groupe urbanisé de vassaux et de clients dans le cadre de leur rapport au pouvoir seigneurial.

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À la suite de cet exposé, le professeur Michel de Waha, directeur de la thèse, prend la parole. Il souligne la contribution originale et solide que la thèse apporte aux problématiques des premiers développements de Bruxelles et de ses campagnes. Il insiste en particulier sur la méthodologie stimulante du candidat qui a cherché à croiser les concepts, à imbriquer les disciplines, afin d’arriver à une pensée structurelle sur les rapports entre ville et campagne sans se limiter, comme trop souvent, à la juxtaposition de raisonnements tirés de l’histoire agraire et d’autres de l’histoire urbaine. Il approuve la manière avec laquelle Paulo Charruadas aborde l’espace régional, se refusant à projeter dans le passé des cadres qui, à un moment, ont servi à définir la circonscription urbaine. Ce cadre lui permet de dégager des résultats inattendus, en particulier le fait qu’il n’y a aucun « déterminisme géographique » qui joue dans cette région. L’analyse du mouvement de mise en exploitation possède des qualités éminentes. Les grands traits se révèlent : céréaliculture poussée, importance de l’élevage et de la stabulation, développement des zones humides et des cultures maraîchères, introduction de pratiques culturales et de plantes nouvelles, disparition des zones incultes ou non intensives, privatisation des communaux, pressions sur le territoire. La deuxième partie de la thèse s’attache essentiellement aux acteurs : le comte puis duc, les groupes aristocratiques éminents, les éléments plus modestes, les nouveaux groupes élitaires, élites rurales, aristocratie urbaine, notables locaux. Le comte de Louvain, qui n’était pas comte à Bruxelles et dans sa région, s’y impose sans entrer en conflit avec les « potentats » locaux, en fondant des institutions religieuses et en composant habilement avec la trame seigneuriale. Tant l’image du prince, toute autre que celle d’un « va-t-en-guerre », que celle de la noblesse, bien différente de ces seigneurs hautains, farouchement jaloux de leur indépendance, encore dépeints par un historien aussi nuancé que Léopold Génicot, se trouvent fondamentalement redessinées.

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La professeure Thérèse de Hemptinne exprime également son admiration pour cette recherche doctorale et pour la vision globale des problématiques socioéconomiques qu’elle met en œuvre. Les données factuelles, concernant les familles impliquées dans la phase de développement de Bruxelles et de ses campagnes, rassemblées en annexe témoignent du travail considérable qui a été accompli. Elle souhaite néanmoins un approfondissement de la démarche prosopographique. La démonstration concernant l’action fondamentale du monde laïque dans la mise en valeur du sol de la région bruxelloise est parfaitement convaincante. Elle fait toutefois remarquer un point de critique historique dans l’absence de questionnement, alors que l’utilisation intense de la documentation de type diplomatique l’aurait exigé, sur l’origine du dictamen des actes et sur la personnalité des rédacteurs des chartes, certaines de celles-ci présentent en effet des subscriptions très particulières. Elle procède ensuite à quelques remarques sur des points d’argumentation et discute notamment certaines questions relatives à l’ascension sociale et de statut des acteurs mis en scènes par l’auteur.

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Le professeur Giuliano Pinto souligne la qualité de la recherche, qui reconstruit habilement le milieu rural, l’essor de la ville (activités artisanales et surtout marchandes), les relations entre campagnes et villes, la formation des élites urbaines. La thèse montre fort bien comment l’expansion urbaine des xiie et xiiie siècles est un essor nourri par la croissance rurale. L’initiative seigneuriale, le dynamisme paysan et certaines innovations technologiques et culturales, le tout dans un contexte d’influence urbaine prégnante, occupent une place centrale dans les modifications du monde rural. La deuxième partie de la thèse prend en considération le pouvoir territorial, la géographie seigneuriale et les interactions urbaines. L’aristocratie de haut rang connaît, dans le courant des xiie et xiiie siècles une évolution marquée par un relatif éclatement des patrimoines allodiaux et par une prolifération familiale (le principe de la primogéniture dans le transfert successoral des alleux n’existait pas). Il en découle donc une pulvérisation de la fortune foncière des aristocrates traditionnels, aboutissant à la création d’une pluralité de faibles seigneuries au niveau local. Ce processus tend à favoriser les élites de l’aristocratie urbaine et les élites rurales. Aristocratie urbaine, d’origine féodale, et nouveaux riches de la cité ont tendance à atténuer leurs différences en dans un contexte de recomposition unitaire de l’élite urbaine, selon un modèle bien étudié pour les villes italiennes. Que ce modèle apparaisse transposable, avec des nuances, à la société bruxelloise et, d’une manière générale, aux villes des anciens Pays-Bas lui semble un thème de recherche devant être poursuivi.

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La professeure Claire Billen insiste sur le respect du délai imparti pour la réalisation de la thèse – 4 ans – tout en parvenant à réaliser un travail d’élucidation des origines de Bruxelles autour duquel ses prédécesseurs tournaient depuis un bon demi-siècle. Le candidat a bien compris que la question ne pouvait trouver de solution sans examen général de la situation foncière, seigneuriale et politique de toute une région, sur le long terme. La manière judicieuse dont il a pu caractériser cette région, d’un point de vue politique (un fragment de marche, porteur d’une tradition carolingienne) et d’un point de vue social (une région dépourvue de centre, animée par une aristocratie assez solidaire et par une masse disparate d’acteurs fonciers et seigneuriaux, souvent allodiaux, de faible et moyenne importance) lui a fourni une base de départ précieuse. Cette société se construit tant de l’intérieur que de l’extérieur, dans une dialectique dont le candidat démonte les mécanismes sociopolitiques et socioéconomiques avec brio. Claire Billen évoque toutefois la nécessité pour la qualité de la démonstration que Paulo Charruadas précise et approfondisse, pour la publication, la notion clé d’identité régionale brabançonne.

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Le professeur Jean-Pierre Devroey prend la parole et décrit ce qu’il considère comme une très belle étude de cas, extrêmement originale et solide, sur les interactions entre Bruxelles et ses campagnes. La recherche s’appuie sur une analyse « classique » de la question de la production, principalement axée sur le développement de l’économie agricole dans la région bruxelloise (Production model) et sur la nature et l’action des élites aristocratiques régionales (Demand model) dans la ville et dans son hinterland. Cette combinaison de la meilleure histoire économique traditionnelle avec la nouvelle histoire sociale des élites est extrêmement stimulante et permet au candidat de formuler pour la première fois des hypothèses d’ensemble sur les modalités de la genèse de Bruxelles jusqu’au xiiie siècle, appuyées sur une belle heuristique, sur une bibliographie impressionnante, parfaitement assimilée et maîtrisée, et sur une érudition impeccable. Il souligne plusieurs points intéressants qu’il aimerait voir compléter dans la publication, en particulier un excursus sur la forêt de Soignes (les données très riches sont éparpillées dans la thèse), tant ce massif lui semble à la fois jouer un rôle attractif et répulsif dans le développement de Bruxelles et de sa région (aussi en l’isolant de Louvain). Il évoque la portée générale de l’enquête sur les élites, dans la deuxième partie, comme étant capitale pour la compréhension à la fois des rapports ville-campagne et de la dynamique de la croissance urbaine médiévale. Pour lui, Paulo Charruadas apporte dans sa thèse de nouveaux outils d’analyse et de nouveaux schémas d’explication dans la compréhension de ces phénomènes, en montrant que la genèse de la ville médiévale doit être étudiée, sur le plan des dynamiques sociales, à partir de la ville et à partir des campagnes. Enfin, il pointe du doigt ce qu’il considère comme la principale faiblesse de ce travail : le fait que le candidat ait choisi de ne pas contraindre son enquête par un cadre spatial prédéterminé. En éliminant cette contrainte formelle, la méthode ouvre la porte à des interprétations finalistes ou réductrices. De la sorte, les centres environnants et leurs « espaces urbains », autour d’Alost, de Hal, de Malines et de Louvain, sont négligés. Ce biais prive la réflexion d’éléments de comparaison (l’inventaire des différences et des similitudes) et de mesure de l’action de ces autres centres sur les forces et les acteurs sociaux agissant à Bruxelles. Il conclut en soulignant que ce travail fera date dans l’historiographie des villes médiévales.

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Le professeur Alain Dierkens, dernier membre du jury, souligne lui aussi que Paulo Charruadas a fourni une superbe monographie sur un sujet extrêmement difficile et qu’il est parvenu à renouveler la problématique d’une des questions les plus débattues par les historiens de Bruxelles. Cette dissertation doctorale devrait faire l’objet d’une publication rapide. Elle constituera, sans aucun doute, un ouvrage majeur sur l’histoire de Bruxelles et de son hinterland, mais aussi un jalon solide pour repenser ce qu’on appelle, en les distinguant avec une trop grande netteté, histoire urbaine et histoire rurale. Comme Claire Billen, Alain Dierkens s’interroge aussi sur la notion d’identité régionale employée dans la thèse qu’il aimerait voir préciser avec plus de profondeur. Pour lui, la vraie nature et les origines de ce sentiment identitaire se fondent, nécessairement, sur le passé carolingien relayé par l’importante famille des Régnier. Enfin, il soulève le fait que le candidat a délibérément négligé la piste traditionnelle sur les « grands domaines » et les « paroisses primitives », et leur démembrement progressif. Alain Dierkens ne remet pas fondamentalement en question cette option méthodologique, mais il s’interroge sur le pourquoi de ce choix. Il aimerait voir apparaître dans la publication une justification plus étayée sur ce point de méthode.

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Paulo Charruadas répond aux questions et aux remarques des intervenants. Le Président invite ensuite les membres du jury à se retirer en délibération. Après une courte réunion, le jury décerne à Paulo Charruadas le titre de docteur en Histoire, Art et Archéologie de l’Université libre de Bruxelles, en rappelant que la thèse est d’une qualité et d’une nouveauté de vues qui appellent la publication.

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Claire Billen

Emmanuel Huertas, La Rente foncière à Pistoia (xie-xiie siècle). Pratiques notariales et histoire économique, thèse de doctorat d’Histoire, soutenue à l’Université Paris Est - Marne la Vallée, novembre 2008

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Jury : Laurent Feller, professeur à l’Université de Paris i (directeur de thèse) ; Geneviève Bührer-Thierry, professeure à l’Université de Marne-la-Vallée, présidente du jury ; Monique Bourin, professeure émérite à l’Université de Paris i ; Paolo Cammarosano, professeur ordinaire à l’Université de Trieste (Italie) ; François Menant, professeur à l’École Normale Supérieure (Ulm) ; Chris Wickham, « Chichele » professeur d’histoire médiévale à l’Université d’Oxford, All Souls College (Royaume-Uni).

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Emmanuel Huertas a choisi de consacrer sa thèse à un sujet a posteriori d’actualité : l’étude de la commercialisation des rentes foncières (les revenus périodiques tirés de la terre) de l’évêché de Pistoia (ville toscane située entre Florence et Lucques) aux xie-xiie siècles, ce qui permet d’éclairer la naissance du marché obligataire occidental au Moyen Âge. L’étude a consisté en un dépouillement intégral des riches archives de Pistoia, notamment des cartulaires de l’évêché, du chapitre et de la commune, mais aussi des statuts communaux et des archives notariales, ce qui a permis de construire un raisonnement articulé autour de trois moments majeurs.

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Le premier temps fut consacré à un important travail de déconstruction des montages documentaires et des questions subtiles de vocabulaire – notamment autour de la notion d’investiture, qui fait depuis longtemps l’objet d’un débat fourni –, afin de proposer une esquisse de grammaire des transactions utilisable par les historiens. Ainsi, mieux formés après 1060-1070, les notaires de Pistoia assurent la double rédaction des actes, mais, s’ils ont à leur disposition deux formes littéraires – la carta pour les actes performatifs de type achat/vente, et la notice, plus narrative, pour les autres –, les deux types d’écriture sont toujours considérés comme relevant du même projet global d’écriture, de la même catégorie juridique. Après 1100, la notice, plus souple, prend le dessus.

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Il s’agit ensuite de reconstruire les phénomènes d’autonomisation juridique des rentes foncières. La distinction entre les droits sur les hommes et ceux sur les terres permit de faire évoluer le statut juridique de ces contrats : dès le xie siècle, les notaires durent innover pour répondre aux attentes de leurs clients, en particulier dans les clauses contractuelles qu’on peut regrouper autour de cinq contrats-types, amenant progressivement à superposer les notions de propriété directe et de propriété éminente. À terme, la rente foncière changea de nature juridique : il ne fut plus nécessaire de posséder des terres pour en tirer des revenus, puisqu’on put bientôt acquérir directement le droit de les percevoir. Ainsi, selon Emmanuel Huertas, la propriété de la terre était devenue la propriété de la rente sur la terre.

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L’étude s’achève sur les résultats de ces nouvelles pratiques documentaires : durant le xiie siècle, les rentes en argent avaient un rendement indicatif de 3 à 4 % par an, tandis que les rentes en nature connaissait un taux de 11 à 15 %. Au terme de cette étude, Emmanuel Huertas entend relier étude diplomatique, histoire du droit et histoire économique, conçus comme trois strates d’un même raisonnement.

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Après avoir remercié le jury de s’être déplacé, parfois de si loin, Laurent Feller évoque son plaisir à voir s’achever à Marne-la-Vallée le parcours d’Emmanuel Huertas. Il souligne que sa thèse est d’un très grand intérêt pour l’histoire économique médiévale, en cela qu’elle adopte courageusement, et presque à contre-courant, l’angle diplomatique et juridique, conduisant à opérer un véritable retour aux sources. Emmanuel Huertas prend à bras le corps les pièges diplomatiques et techniques, et nous montre de quelle manière le formulaire a été renouvelé, clarifié, offrant ainsi une nouvelle série de combinaisons. Le notaire Martinus est le personnage-clé de cette évolution, puisqu’il est un des premiers à produire des actes originaux selon la demande des clients, et non plus en suivant un formulaire-type, évolution qui revient presque à considérer le manse comme une enveloppe propice à toutes les manipulations. On remarque également avec Emmanuel Huertas que les théories juridiques de Bologne sont appliquées à Pistoia peu de temps après avoir été professées, attestant ainsi des rapports étroits entre Bologne et la Toscane. Laurent Feller suggère de s’intéresser par la suite à l’endettement, le symétrique de la rente, ainsi qu’à un examen approfondi du taux de ces rentes, en appliquant les nouvelles méthodes proposées.

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Quant à Paolo Cammarosano, il félicite Emmanuel Huertas pour la générosité de son travail, qui conteste fermement et sobrement nombre d’idées reçues en histoire économique. L’histoire de la rente foncière est en effet très importante, notamment parce qu’on ne comprend pas toujours très bien sur quelle base elle repose : à cet égard, la périodisation fine proposée par Emmanuel Huertas est tout à fait judicieuse, notamment autour du moment-clé du xie siècle, qui voit la notion de possession prendre le pas sur celle de propriété, avant le triomphe de la rente au xiie siècle. La méthode adoptée est également très juste, puisqu’elle revient à ne pas considérer les sources comme des réservoirs d’exemples, mais des matériaux dont il faut connaître la structure précise. Il s’interroge en revanche sur la tendance à donner une place secondaire aux données économiques et sociales, et se demande si le manse peut vraiment être considéré comme une fiction juridique : certes, le manse est décomposé en parcelles, elles-mêmes recomposées dans le cadre des seigneuries, mais il reste une structure capitale. Il suggère ensuite une piste de recherche à Emmanuel Huertas, en remarquant que le second xiie siècle a connu une tendance inflationniste, se traduisant par de nouvelles frappes monétaires, bien souvent compensées par l’explosion du crédit, mais aussi par l’essor de la rente.

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Monique Bourin prend la parole et rappelle le plaisir qu’elle a eu d’initier cette recherche en maîtrise, dont le résultat est d’une écriture très subtile et exigeante, notamment la première partie, excellemment dominée. Elle souligne l’originalité de l’absence d’interdiction de vente à certaines catégories (clercs, serfs, etc.), de même que le versement en décembre de la rente – mois dont on se demande s’il correspond à une période d’intense activité commerciale – ou encore l’absence de « raffinement » dans le système de garantie des contrats de rentes. Monique Bourin s’interroge enfin sur la raison de la dissolution du manse, en l’absence d’incastellamento : elle rappelle qu’en Catalogne, l’emphytéose s’est développée en lien avec l’urbanisation, et se demande donc s’il faut déceler une croissance agricole sous-jacente au développement des rentes, ou s’il s’agit plutôt d’un endettement par « étranglement ».

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François Menant souligne ensuite la qualité du travail mené, qui part d’un corpus original bien choisi pour mener une réflexion originale fondée sur une approche formaliste, appuyée sur une profonde connaissance des historiographies, en croisant notamment l’école juridique italienne avec l’intérêt français pour la scripturalité. Se dégage de la rencontre, parfois personnifiée par les cas de chanoines-notaires, entre la culture notariale et la culture littéraire du chapitre une image très intéressante de la culture communale italienne. Il se demande également si on ne perçoit pas, dans certains cas, des regroupements de type appoderamento, et invite Emmanuel Huertas à creuser cette question. Il s’étonne ensuite de la possibilité de payer la rente foncière six mois après le terme fixé, ce qui invite à relativiser le discours selon lequel le seigneur maîtrise totalement le temps du versement des revenus.

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Chris Wickham poursuit en notant le changement radical de perspective concernant la place de Pistoia dans la typologie des villes toscanes, plus proche des villes côtières à la croissance précoce que des villes « terriennes ». Pour lui, Emmanuel Huertas a une excellente connaissance de la documentation de l’époque, de la bibliographie, et ne tombe pas dans le piège d’une analyse trop légaliste et formaliste : il faut au contraire y voir une dialectique entre les intentions des acteurs et les problèmes juridiques que cela pose. Chris Wickham aimerait savoir si les manentes payaient le même type de rentes que les paysans libres, et s’ils avaient donc moins de liberté formelle. Il regrette que la dimension spatiale et la comparaison avec l’environnement toscan ne soient pas davantage convoquées dans l’explication des conditions contractuelles, ce qui constitue une suggestion d’approfondissement pour la suite des travaux d’Emmanuel Huertas. Chris Wickham s’interroge en outre sur la place du droit romain, qui est déjà dépassé sur la question des baux à la fin du xiie siècle. Il se demande également pourquoi les revenus des rentes en nature sont trois fois plus élevés que pour les rentes en argent, ce qui devrait permettre de savoir si on peut réellement parler d’inflation à Pistoia.

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Geneviève Bührer-Thierry clôt la discussion, ce qui est l’occasion pour elle de souligner toutes les qualités d’enseignant et le professionnalisme dont a fait preuve Emmanuel Huertas à Marne-la-Vallée. Elle confirme la qualité formelle du texte présenté, tant dans l’édition des textes que dans sa rédaction, non jargonnante. Elle rappelle que la procédure rituelle d’imposition des mains sur la charte est attestée au haut Moyen Âge, et souscrit parfaitement à l’idée d’une polysémie des gestes avancée par Emmanuel Huertas : elle suggère simplement qu’en ne changeant pas de rite, les acteurs ne voulaient pas diminuer la légitimité du transfert de propriété, quand celle-ci reposait sur un rite très ancien. Elle invite également à relativiser la disparition de certains mots dans les formulaires, vue l’étendue des pertes documentaires, et s’accorde pour considérer que les juristes conceptualisent une pratique notariale plus qu’ils l’inventent réellement la dissociation du domaine.

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Après délibération, le jury déclare Emmanuel Huertas docteur en histoire médiévale, et attribue à sa thèse la mention très honorable, avec ses félicitations.

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Cédric Quertier

Caroline Simonet, Sceau et pouvoir à Laon et à Soissons (xie-xve siècles), thèse de doctorat d’Histoire, soutenue à l’Université de Paris i, le 17 décembre 2008

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Jury : Michel Parisse (Université de Paris i, directeur de thèse), Jean-Luc Chassel (Université de Paris x), Ghislain Brunel (Archives nationales), Dominique Barthélémy (Université de Paris iv), Laurent Morelle (ephe).

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Comme le veut l’usage, le président Laurent Morelle cède d’abord la parole à la candidate. Caroline Simonet explique qu’elle a étudié le sceau comme signe d’autorité dans les diocèses de Laon et de Soissons, cherchant d’abord à voir comment le pouvoir – qu’il soit économique, politique, social, moral, culturel – s’est exprimé dans les sceaux, non seulement à travers l’iconographie, mais aussi la légende, la dimension de l’empreinte, la couleur de la cire utilisée, etc. Il s’agit d’une enquête menée sur cinq siècles afin de saisir l’ensemble de l’évolution des rapports entre les lignages.

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L’étude des sceaux est conduite selon une approche sérielle qui comprend une étude systématique des actes scellés. Tous les actes actuellement scellés ont été pris en compte, mais ceux qui avaient perdu leurs sceaux, trop nombreux, n’ont pas été retenus. Les dépouillements ont été conduits dans de nombreux fonds d’archives, principalement aux Archives départementales de l’Aisne ainsi qu’aux Archives nationales. Ils ont permis de recenser 1 828 empreintes provenant de 538 matrices et 172 contre-sceaux pour 445 sigillants. Les 3/4 des sceaux ne sont connus que par une empreinte unique, et la moitié des actes conservés ont perdu leur(s) empreinte(s). L’enquête a privilégié les sceaux peu connus, ceux des chanoines sur ceux des chapitres, mais surtout ceux des petits officiers de justice ou de la petite aristocratie. Les annonces de sceaux ont également fait l’objet d’une attention toute particulière. Les matrices en revanche n’ont pas été étudiées, car elles sont plus difficiles à appréhender : celles qui peuvent être reliées à une empreinte sont exceptionnelles, l’immense majorité d’entre elles – provenant de découvertes obscures – étant impossibles à situer.

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La région étudiée apparaît alors « en pointe » dans le mouvement d’apparition du sceau. Les évêques en usent dès le milieu du xie siècle, suivis par les abbés, puis l’aristocratie à partir de la première moitié du xiie siècle. Les nobles dames en possèdent également dès 1170. À partir de 1115, les sceaux sont presque systématiquement appendus à des lanières de cuir. Les contre-sceaux apparaissent dans le dernier quart du xiie siècle. Les années 1200-1210 voient apparaître les sceaux des agents seigneuriaux, châtelains et vidames, ainsi que les sceaux des officialités épiscopales. Mais le xiiie siècle est surtout celui de la diffusion du sceau dans le monde de la chevalerie ou de la petite noblesse puis de la bourgeoisie à partir des années 1280. Le xive siècle est marqué par l’épanouissement des sceaux de juridiction gracieuse : bailliage, prévôtés, et châtellenies, tandis que les sceaux d’officialités disparaissent pratiquement du paysage sigillaire. Au xve siècle les petits sigillants continuent à sceller massivement, les sceaux de dames disparaissent, le type héraldique renforce sa position dominante. L’amélioration des techniques de gravure des sceaux permet de distinguer les hiérarchies sociales ou statutaires. Paradoxalement, alors que la technique permet une plus grande originalité et finesse iconographique, les sceaux du Laonnois et du Soissonnais évoluent vers une uniformisation des types iconographiques, avec une domination de l’écu aux armes. Des spécificités locales ont également été relevées : pas de sceaux de bourgeois ni de paysans comme il en existe en Flandre et en Normandie ; peu d’empreintes d’artisans, de maires ou encore de prêtres et de doyens de chrétientés si nombreux en Champagne.

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Après avoir souligné les apports de sa recherche en matière de diplomatique, Caroline Simonet conclut son intervention en rappelant que la sigillographie peine encore à sortir d’un long sommeil, et plaide en faveur d’un nouvel essor de cette discipline qui se doit de rassembler des historiens, des chartistes, des spécialistes de l’histoire de l’art, etc., comme l’a montré par exemple le très récent colloque organisé à Lille en octobre 2008.

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Michel Parisse (directeur de thèse), félicite tout d’abord très vigoureusement la candidate pour ses qualités d’érudition et de paléographe et rappelle que la réalisation d’une thèse si volumineuse (deux volumes, l’un de texte de 794 pages, l’autre de photos de sceaux) est un exploit de la part de quelqu’un qui enseigne à temps plein dans un collège parisien. Il souligne également l’ampleur du corpus qui comprend 1 828 empreintes provenant de 445 sigillants, le tout sur une période allant de 1100 à 1450. Michel Parisse discute ensuite le titre de la thèse, pensant qu’il eut été plus judicieux de mettre en sous-titre « dans l’étendue des diocèses de Laon et de Soissons ». S’excusant de n’avoir pu imprimer ses notes en raison d’un problème informatique, il rend rapidement la parole au président qui la transmet à Ghislain Brunel.

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Ghislain Brunel commence par souligner l’importance du corpus pour un espace limité à deux diocèses de Picardie, mais rappelle qu’il ne concerne qu’une population limitée – celle des élites – le sceau exprimant à la fois une supériorité politique, économique, et culturelle. Cette « guerre des pouvoirs » aurait d’ailleurs peut-être pu être poussée plus en avant. Mais Ghislain Brunel souligne l’ampleur des comparaisons effectuées dans cette thèse avec d’autres études régionales et signale combien ce travail sera utile aux chercheurs et aux archivistes. À ce propos, le travail de Caroline Simonet montre combien la campagne de moulages effectuée par Douet d’Arcq fut exemplaire, puisque 38 sceaux inédits seulement ont pu être découverts dans l’ensemble des séries conservées aux Archives nationales. Le volume ii de la thèse est pour lui « un ouvrage à part entière », un véritable catalogue des sceaux du Laonnois et du Soissonnais qui met en valeur des types sigillographiques rares comme ces sceaux de procureurs et d’avocats au Parlement (une dizaine d’exemplaires connus), ouvrant ainsi une porte sur l’histoire des juges et hommes de loi. Pour Ghislain Brunel, les sceaux des laïques – qui constituent pourtant 60 % des sigillants – sont sous-représentés tant l’Église est omniprésente dans les arcanes de tous les pouvoirs. Et ce même si les sceaux de prêtres et de doyens de chrétienté n’apparaissent ici qu’en nombre limité. Ces derniers connaissent en effet une « défaite rapide » au cours de la première moitié du xiiie siècle, face à la montée en puissance des officialités. Caroline Simonet lui répond qu’on observe cependant un changement vers 1400 lorsque le développement des archives communales permet de mieux connaître les sceaux des laïques. Les sceaux des communautés rurales sont rares, ce qui s’explique par le fait que seules les communes – rurales ou urbaine – peuvent avoir un sceau, les simples communautés rurales étant trop bien gardées en main par l’autorité seigneuriale pour pouvoir en disposer. En spécialiste de la diplomatique, Ghislain Brunel souligne d’autres apports de la thèse : l’élitisme des attaches de soie (7 % du total) ; l’importance des scellements sur queue de parchemin, la disparition des sceaux équestres à gauche après 1246 ; la part du français dans les légendes (25 %) qui marque une coupure profonde entre le monde des clercs et celui des laïques ; le conservatisme des petits seigneurs qui scellent des actes rédigés en français avec des sceaux dont la légende est en latin. Pour Caroline Simonet, le latin est une langue de prestige, l’aristocratie y est attachée, tandis que les petits seigneurs sont plus enclins à utiliser des légendes en français. Ghislain Brunel souligne le dynamisme du sceau dès avant 1150, puis l’explosion de l’écrit qui s’en suivit accompagnée d’une multiplication des acteurs et des producteurs de l’écrit. Il y a là selon lui une superbe base de données, un beau travail de description, très innovateur. La bibliographie mise en œuvre est considérable, notamment en matière de sigillographie et d’histoire régionale.

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Après une courte pause, le président donne ensuite la parole à Jean-Luc Chassel, spécialiste incontesté de la sigillographie française, co-directeur de la thèse. Cette thèse est pour lui une œuvre de longue haleine, « admirable de rigueur et de précision ». Si la sigillographie est encore parfois perçue comme une « science aimable » faite de galeries de belles images, la thèse de Caroline Simonet montre qu’il ne s’agit pas que de cela : on y trouve à la fois des moments de poésie lorsque la candidate évoque la représentation d’Helvide la Moinette tenant un minuscule moineau et des exemples du « mauvais » goût, si appréciés des médiévaux, comme ce Robert le Couillou qui illustre son nom d’un coq flamboyant. Pour Jean-Luc Chassel, on passe, grâce à cette thèse, « d’une sigillographie fantasmée à une sigillographie du réel ». Il ajoute que « tout n’est pas dans la thèse » mais qu’il faudrait aussi prendre en compte la très riche base de données de la candidate à partir de laquelle on peut désormais faire tous les tris possibles. Il s’agit là d’une base de données pionnière, aucune autre à sa connaissance n’étant aussi érudite. Au point qu’il ne s’agit pas selon lui d’une thèse, mais de « dix thèses en une » qui abordent tour à tour l’histoire de l’image, du droit, de la diplomatique, de la société, du politique, du religieux, des mentalités, etc. Caroline Simonet a réussi faire parler sceaux et chartes scellées « sans limites des traditions érudites ou des habitudes universitaires », il s’agit là de l’une des toutes premières thèses de cette nouvelle école sigillographique. On n’y trouve « rien de reprochable », mais une excellente utilisation des références comparatives avec d’autres régions. Il n’y a surtout aucune déception à trouver in fine que les pratiques sigillographiques de ces deux diocèses de Laon et de Soissons sont « classiques », et cette belle thèse servira désormais de référence à d’autres travaux sur d’autres régions. Après avoir relevé quelques coquilles, Jean-Luc Chassel choisit d’aborder quelques dossiers propices à la discussion, et ce afin de faire ressortir tout l’apport de cette recherche. Le fait de se faire représenter debout ou assis n’est pas insignifiant, et la représentation assise est un moyen d’affirmer une forme de primauté. Toutefois, à l’expression « type de majesté » utilisée par la candidate pour désigner un évêque trônant, il propose de substituer celle de « représentation siégeant » afin de bien la distinguer des représentations en majesté. Jean-Luc Chassel affirme douter du fait que les femmes sont représentées tête nue, il pense qu’elles doivent porter un voile malheureusement impossible à lire sur les empreintes. Après avoir cité quelques exemples, il souligne combien cette thèse comprend une masse incroyable d’informations sur tous les domaines, affirmant n’avoir « pas encore tout digéré ». Ainsi, ce Gilles Marchand, un obscur clerc pour lequel on ne connaît pas moins de 197 empreintes, apparaît comme l’un des sigillants les plus actifs de son époque. Il ne s’agit pourtant que d’un coup de projecteur bien particulier sur la production de l’écrit et sur le mécanisme des chancelleries. Les sceaux d’officialités représentent 10 % de l’ensemble des types mais 40 % des empreintes au sein du groupe des sceaux ecclésiastiques (449 empreintes sur 1828). On prend alors pleinement conscience de choses qui nous ont jusqu’alors échappé faute de travaux sérieux sur les officialités médiévales depuis plus d’un siècle et que met en lumière la thèse de Caroline Simonet. Il en va ainsi du succès de l’institution à partir du début du xiiie siècle consécutif à la demande nouvelle de production d’actes authentiques. Quant aux sceaux de témoins, lorsqu’ils figurent à côté de celui de l’émetteur de l’acte, c’est pour lier les témoins à leur déclaration et non pour donner une valeur juridique supplémentaire à l’acte. Le chapitre consacré aux sceaux de femmes est pour lui l’un des plus passionnants, l’ensemble étant d’une « richesse déconcertante », raison pour laquelle il appelle de ses vœux une édition rapide de la thèse, avec sa base de données.

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Dominique Barthélémy (Université de Paris iv) dit admirer l’ampleur du travail réalisé. Il s’agit selon lui d’un travail pionnier, au plan bien structuré, et à l’expression claire. S’il reconnaît ne pas être spécialiste de sigillographie, Dominique Barthélémy se dit impressionné par les interrogations que la lecture de travail a suscitées en lui. Cela montre que l’héraldique peut apporter beaucoup de neuf sur les liens entre les lignages et sur les ramifications. S’en suivent plusieurs échanges avec la candidate notamment à propos de sceaux de commune et de sceaux de chevaliers.

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La parole revient ensuite au président du jury. Les questions posées à la candidate furent principalement tournées vers les aspects diplomatiques de son travail. Laurent Morelle se demande tout d’abord si une charte scellée de plusieurs sceaux de couleurs différentes ne serait pas l’indice d’une circulation de la charte. De même, dans le cas des actes d’officialité passés sous forme de chirographe, à qui est destiné le second exemplaire ? Au xiiie siècle, il est possible qu’il soit conservé par les juridictions communales, même si les preuves manquent. Laurent Morelle regrette ensuite ne pas avoir trouvé de chapitre sur le « moment » sigillographique, sur le sceau de fonction, ceci afin de toucher concrètement l’incarnation du pouvoir dans l’empreinte qui passe parfois par des empreintes digitées ou des restes de cheveux fixés dans la cire. Toutefois, Laurent Morelle conclut son propos, après plusieurs échanges avec la candidate, en réaffirmant que cette thèse, qui s’appuie sur un corpus considérable, « ouvre des perspectives très riches ».

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Après avoir délibéré, le jury décide de décerner à Caroline Simonet le titre de docteur, avec la mention très honorable.

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Christophe Maneuvrier

Émeline Roucaute, Une histoire des zones palustres en milieu méditerranéen entre bas Rhône et basse Durance (xive siècle-début xixe siècle), thèse soutenue à la Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme, à Aix-en-Provence le 5 décembre 2008

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Jury : Jean-Luc Sarrazin, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Nantes (président du jury) ; Michel Fixot, professeur d’archéologie et d’histoire de l’art à l’Université de Provence (directeur de la thèse) ; Jean-Loup Abbé, directeur de recherche, framespa-université de Toulouse ; Aline Durand, maître de conférences hdr en histoire médiévale, Université de Provence ; Patrick Fournier, maître de conférences en histoire moderne, Université de Clermont-Ferrand.

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Soutenue dans le cadre de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme d’Aix-en-Provence, la thèse présentée par Emeline Roucaute arpente une longue durée chevauchant les habituelles coupures académiques et allant vaillamment du xive siècle au milieu du xixe siècle. Le thème des zones humides y est confirmé comme champ historique à part entière. Elle s’inscrit dans une région située entre basse Durance et Rhône, jusqu’aux abords d’Arles, présentant différents milieux et paysages, dont les traces historiques demeurent bien visibles.

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La structure de la thèse éclaire la conception d’ensemble du sujet. Le premier chapitre aborde d’abord le risque épidémiologique et climatique, c’est-à-dire les fièvres et les inondations. Ces caractères répulsifs valurent longtemps aux marais une image dévalorisante. L’approche par ces thèmes était ici courageuse car les sources sont rares, dispersées, et les descriptions des fièvres dans les textes sont des plus vagues en terme de nosologie. Des correspondances entre phases épidémiques et phases d’inondations furent mises en évidence, accompagnées d’un basculement du positif au négatif dans l’appréciation des zones humides.

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Le second chapitre évoque l’apport économique des paluds (terme méridional préféré ici au concept générique de marais et à distinguer des étangs), décrit dans tous ses détails pour la période médiévale. Leur exploitation, avant tout par la pêche, dura jusqu’à la conversion de ces paluds en terres à blé à l’Époque Moderne. Dès le xiie siècle les paluds font partie de la réserve seigneuriale et sont protégés en tant que tels. La seigneurie est ici représentée par les abbés et par le chapitre de Montmajour mais aussi par les seigneurs des Baux. Les techniques de pêche font l’objet d’une étude précise, aussi bien celle des poissons, que celle des tortues, sangsues et grenouilles. Ces « à-côtés » peuvent devenir de vraies ressources, de même que les différentes cueillettes, notamment les sagnes, pabels et boles, matériaux de construction, de vannerie ou de chauffe pour les premiers, de fourrage pour les autres.

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Le troisième chapitre analyse les premiers assèchements médiévaux jusqu’à la vente et à l’appropriation des paluds communaux. Au Moyen Âge, les entreprises furent restreintes en étendue, essentiellement menées sur la réserve seigneuriale. Émeline Roucaute développe l’exemple des marais de Noves, objets de ses premiers travaux. Les techniques demeurent encore rudimentaires : creusement de fossés et de roubines dont les traces subsistent. Le sol est découpé en lanières, les faysses. Plusieurs propriétés sont couramment présentes sur chaque faysse, comme dans la Palud Royale de Saint-Rémy. La réglementation communale protégeant les ouvrages d’assèchement est précoce, dès 1134 à Noves.

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Ce copieux chapitre trois, illustré de nombreux plans et cartes anciennes, se poursuit par l’exposé de la gestion des eaux dans la plaine de Tarascon-Arles jusqu’à l’arrivée des ingénieurs hollandais (1542-1642), puis par la vente des communaux. Cette vente forcée, due à l’endettement massif des communautés après les guerres civiles, est l’événement majeur de l’histoire de ces marais et paluds à l’aube de l’Époque Moderne ; il marque leur entrée dans l’économie monétaire. Désormais, vont être juxtaposés les dessèchements villageois et ceux des entreprises extérieures. Ces dernières ont une visée productiviste, elles s’assurent la maîtrise foncière et se consacrent à la production du blé, ceci grâce à une conjoncture de calme hydrologique relatif entre deux phases (« hyperphases ») de crues rhodano-duranciennes. Tous ces aspects de l’histoire des paluds s’appuient sur des cartes et des plans mais aussi sur de copieux fonds notariaux et sur des cadastres villageois.

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Le quatrième chapitre décrit l’action des grandes sociétés de dessèchement. Cette phase débute à Noves dès 1635 avec la société de dessèchement des marais des Anguillons. Puis viennent les traités de dessèchements des marais d’Arles et des Baux avec la célèbre société du hollandais Van Ens. Outre l’historique précis de chaque étape, est donnée la description détaillée de tous les ouvrages, appuyée sur des illustrations recopiées au début du xixe siècle. Le cadastre des terres desséchées, dressé par Voortcamp (1645-1650) fut heureusement tiré de l’oubli complet dans lequel il gisait, enfoui dans les papiers de l’actuel syndicat des dessèchements à Arles, mais nombre d’autres documents, répertoriés au xixe siècle, semblent, quant à eux, avoir totalement disparu. Toute cette partie constitue un apport très maîtrisé et l’on appréciera en particulier l’essai d’évaluation sur le rendement des terres desséchées, avec l’exemple du mas de Tenque en Crau, lequel illustre un âge d’or, très particulier à Arles, du milieu du xviie siècle jusqu’en 1685.

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Le cinquième et dernier chapitre est l’histoire du déclin des anciens systèmes et organismes de dessèchement. L’auteure de la thèse met en avant le lien climat-dessèchement comme cause principale du déclin, mais évoque aussi d’autres facteurs telles les mesures contre les protestants. Il faut attendre la seconde moitié du dix-huitième siècle pour que refleurissent des projets, une bonne quinzaine en tout après 1768. L’écoulement gravitaire n’est alors plus d’actualité face au pompage. Mais l’événement décisif sera le creusement du canal d’Arles à Bouc, réalisé en deux tranches de 1802 jusqu’en 1834 (belle documentation figurée dans la thèse). C’est le retour de la technique de dessèchement par écoulement gravitaire.

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En conclusion sont réaffirmés les rapports entre l’histoire des paluds et celle du climat ainsi que la spécificité des paluds méditerranéens. D’autres recherches apparaissent nécessaires, notamment sur la gestion des sociétés ou associations de dessèchement ainsi que sur d’autres secteurs géographiques, comme l’embouchure de la Siagne, petit fleuve côtier de Provence orientale. L’approche biographique abordée devra être complétée et élargie aux questions socio-biographiques. Enfin il apparaît que la présence hollandaise et même son importance doivent être nuancées, au moins au point de vue technique.

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La discussion est ouverte par le directeur de la thèse, Michel Fixot, qui présente l’auteure, saluant la fin d’un long travail, par une candidate issue à l’origine de l’histoire de l’art. L’orientation vers l’histoire des marais fut le résultat d’une rencontre fortuite avec ceux de Noves. Cependant le laboratoire d’art et archéologie était déjà orienté en partie sur l’usage de l’eau et son intérêt dirigé aussi vers la topographie. Le directeur dépeint une personnalité lucide et volontaire, bien entourée. Il approuve le choix historico-économique d’ensemble, plus affirmé selon lui que l’orientation paléo-environnementale. Sources et bibliographie sont impressionnantes, y compris en dehors du cadre chronologique. L’unité géographique du « petit bassin » étudié a été bien montrée. L’introduction est très riche et d’emblée, on sait où l’on va. Beaucoup d’éléments furent ainsi rassemblés autour du thème des paluds, comme la servitude perpétuelle, le « retour de l’eau », ou les menaces constantes posées par le climat. On recherchait une rentabilité immédiate, un profit rapide. Mais un certain bénéfice fut retiré de ces entreprises par les sociétés rurales, le palud étant une ressource complémentaire, parfois essentielle. Citant Pierre Chaunu, Michel Fixot rappelle qu’on ne meurt pas de faim auprès de la mer ou des marais et qu’il est donc raisonnable d’abandonner une image uniquement négative des marais, bien que le risque épidémiologique soit toujours présent en rapport avec l’hydrologie fluviale. Des déséquilibres naissent aussi des nouveaux dessèchements, faits aux dépens de l’écosystème traditionnel. Mais il faudrait une étude comparative avec d’autres crises à différentes époques, y compris contemporaine. Plusieurs remarques de détail sont ensuite énumérées et l’on s’étonne du rôle très secondaire des moulins. En réponse Emeline Roucaute précise certains points : la rentabilité immédiate n’exclut pas l’intuition d’un aménagement à long terme ; le risque sanitaire est perçu par les populations qui observent la stagnation des eaux ; il existe des périodes critiques comme la fin du xve siècle, au cours desquelles s’accentue le risque épidémique paludéen, mais ce dernier est difficile à distinguer des épidémies pestilentielles. Une étude historique sur les anophèles serait nécessaire, mais la crise du ve siècle apparaît cruciale.

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Jean-Loup Abbé dit avoir été séduit par ce travail sur une très longue durée, « transpériode », ce qui permet de bien comprendre l’histoire d’une région. En tant que rapporteur, il souligne l’importance des volumes d’annexes. C’est un travail capital avec un remarquable ensemble de sources épidémiques sur trois siècles. Il comprend un corpus de données sur les crues et inondations du xive au xvie siècle, très importantes pour tenter des corrélations, et un recueil de textes sur les opérations de drainage qui forment au total le point fort du travail. La qualité de la documentation figurative est indispensable pour une zone fondamentalement mouvante et certaines doivent être améliorées (carte d’ensemble des marais). Il souligne aussi l’utilité du glossaire local ou technique et des index.

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Le rapporteur félicite également la candidate pour des introductions substantielles, pour son approche historienne des sources écrites et planimétriques, mais il aurait aimé une mise en perspective géographique plus ample. S’il s’étonne que le premier chapitre paraisse consacrer l’idée d’un milieu à risque, il souligne aussi la prise de distance avec le vocabulaire des fièvres. Concernant les opérations de drainage, celles du xive siècle lui semblent précaires, leur but n’étant pas d’attirer des populations. Jean-Loup Abbé regrette un peu que l’exposé de l’exploitation des marais d’un point de vue économique s’arrête au Moyen Âge. Il ne croit pas que la réglementation médiévale soit absente : usages et coutumes existent et les communautés réglementent très tôt. Les derniers chapitres offrent selon lui une bonne scansion chronologique et montrent qu’au xviiie siècle, on change de cadre. C’est un moment important où l’espace à vivre devient primordial. Mais comment les populations réagissent-elles ? À propos des faysses, Jean-Loup Abbé souligne que les listes de noms se rapportent aux tenanciers plutôt qu’aux dessécheurs. Le chapitre quatrième est essentiel : il donne un dossier factuel très clair à propos des projets, peut-être aux dépens de l’analyse. Pourquoi sont-ils faits ? Pourquoi échouent-ils ? Au total, la thèse enrichit le panel des études sur les zones humides par son choix de la longue durée et les liens établis entre société et environnement. En réponse, Émeline Roucaute conteste que l’exploitation économique des marais continuerait après le Moyen Âge. Un texte n’apparaît sur ce sujet qu’en 1768. Elle défend aussi son choix du mot assèchement plutôt que drainage, mot plus récent.

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Patrick Fournier se concentre sur la période moderne et souligne qu’il s’agit d’une recherche très novatrice. L’aspect environnemental est convaincant, la bibliographie très riche, bien classée, quoique les ouvrages anciens soient peu distingués des autres. Sur les risques épidémiologiques, les diagnostics sont difficiles, mais il existe, dit-il, des tentatives comme celle de Joël Coste sur la peste. À propos de la forte mortalité due au paludisme, il s’interroge sur la possibilité de plusieurs maladies qui seraient ramenées à une seule forme par les médecins. Selon lui, la partie démographique est à revoir, notamment à la lumière des travaux de Marcel Lachiver. Il regrette aussi l’absence de l’utilisation des cadastres et la réflexion serait à prolonger avec les travaux d’Annie Antoine sur le paysage de l’historien. L’utilisation de la lande et de l’inculte rend en effet la limite floue avec l’espace cultivé. Sur les grands aménagements du xviie siècle, l’auteure de la thèse a bien montré le contexte social. Par contre, le cadre juridique et économique des dessèchements est un peu sacrifié au profit d’une approche très technique des travaux, lesquels réutilisent peut-être d’anciennes installations. La nature des moulins est imprécise (moulins à dessécher ou moulin à blé ?). Les résultats économiques imposent des éclaircissements sur le vocabulaire (rendements ou productivité ? jachère ou friche ?). Émeline Roucaute constate que les cadastres sont tardifs, post-médiévaux et de plus concernent Arles et plus de 30 villages. Sur les communaux, elle n’a pas entendu donner une vue globale.

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Aline Durand affirme pour sa part le plaisir qu’elle a pris à la lecture de cette thèse. Elle observe la diversité des sources, très éparses, et l’attention portée à l’historiographie paléo-environnementale. Mais elle aurait aimé une ouverture plus large que méditerranéenne. Elle insiste aussi très fermement sur l’intérêt de la « paludiculture », écarte l’idée qu’il y a progrès de celle-là vers la notion moderne d’agriculture : on peut très bien cultiver du « sauvage » (allusion à la coupe de la sagne), et elle s’insurge contre le réductionnisme dont a été victime ce mot d’agriculture. Plusieurs points sémantiques sont abordés, ainsi que des interrogations sur l’utilisation des pourcentages et des anciennes unités de compte.

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Jean Luc Sarrazin, président du jury, se décrit comme un représentant des « marais atlantiques », n’ayant pas la pratique des sources provençales. Il souligne que cette thèse de taille raisonnable est une vraie étude d’éco-histoire. Malgré la surprise du premier chapitre, il juge pertinent d’avoir commencé par les fièvres et les inondations et parle d’une construction moderne de l’image des marais. Même assaini, un marais reste, pour une part, un saltus. Seul l’usage contemporain a balayé tout cela. Le problème de la mainmise seigneuriale est à questionner ; elle peut constituer la réglementation d’une tradition ancienne. De même, les sociétés de dessèchement ont pu reprendre des travaux antérieurs. Jean-Luc Sarrazin affirme qu’il existe un avant et un après 1599 (l’Édit d’Henri IV), soit l’intervention accrue du pouvoir royal, qui modifie radicalement les bases institutionnelles. À la différence des marais poitevins, les assèchements provençaux n’obéissent pas à un plan d’ensemble. Pas de quadrillage ni de définition d’une enceinte d’assèchement, avec canal et contre-canal. On doit s’interroger sur le défi rhodanien, plus important qu’ailleurs. En conclusion le président du jury loue un remarquable instrument de travail.

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Émeline Roucaute obtint la mention très honorable avec les félicitations du jury.

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Georges Pichard

Jérôme Jambu, Production et circulation monétaires en Normandie occidentale à l’époque moderne (milieu du xve siècle-fin du xviiie siècle), thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université de Caen le 4 décembre 2008

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Jury : Marc Bompaire, directeur de recherche au cnrs Imarat, Centre Ernest Babelon et directeur d’études à l’école Pratique des Hautes études (rapporteur) ; Philippe Hamon, professeur à l’Université de Rennes 2 (rapporteur) ; Gérard Béaur, directeur de recherche au cnrs et directeur d’études à l’école des Hautes études en Sciences Sociales de Paris (président) ; Juan Gelabert, professeur en Histoire moderne à l’Université de Cantabrie ; Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen (directeur de thèse).

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La salle des thèses étant trop petite pour accueillir les nombreux amis, collègues et étudiants venus assister à la soutenance, c’est dans la grande salle du plan de Rome de la mrsh de Caen que s’est déroulée la soutenance. Comme le veut l’usage, le président donne d’abord la parole au candidat qui rappelle que la passion pour la numismatique lui vient de son enfance. Après un mémoire de maîtrise – couronné par le prix Jean Bouvier – Jérome Jambu s’est intéressé d’abord à la circulation des espèces métalliques, dans le prolongement des travaux de Jean Meuvret et Michel Morineau. Très vite cependant, il lui a semblé indispensable d’élargir ses horizons à l’ensemble des étapes nécessaires à la production de ces mêmes espèces métalliques, depuis l’arrivée des métaux, la frappe, la vie des ateliers, la qualité des espèces fabriquées, leur nature, et leur diffusion. Il ne s’agit donc pas seulement d’une thèse d’histoire économique et sociale, mais d’un travail qui concerne aussi l’histoire des techniques et la numismatique. Comment les monnaies étaient-elles conservées, comptées ? Comment en connaissait-on les cours ? Quels sont les usages délictueux de la monnaie ? Comment apprécier l’importance du faux monnayage ? Il reconnaît que le choix de l’espace d’étude est de nature affective : envisagé d’abord dans le cadre de l’ensemble de la Normandie, le candidat a dû, face à l’ampleur des sources mises en œuvre, resserrer son terrain d’observation à la Normandie occidentale, l’actuelle Basse-Normandie et délaisser le bas Moyen Âge et l’époque révolutionnaire. Quelques incursions vers la Haute-Normandie actuelle ont cependant été conduites afin d’y trouver des éléments de comparaison. À côté des sources écrites, le candidat a cherché à utiliser les monnaies métalliques comme de véritables documents à part entière, procédant notamment à des analyses métallographiques qui ont révélé qu’au xviiie siècle, l’or utilisé en Normandie provient moins du Brésil que des colonies espagnoles.

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Le président cède ensuite la parole au directeur de la thèse. Jean-Marc Moriceau commence par rappeler qu’il s’agit d’une thèse « pas banale », comprenant deux volumes de 850 pages, de « bon poids et de bon aloi ». La monétarisation est souvent considérée comme un serpent de mer de l’histoire, un domaine difficile et risqué. Pour Jean-Marc Moriceau, la thèse de Jérôme Jambu comble un pan de l’historiographie sur un sujet neuf, il s’agit d’un travail de premier plan qui ouvre une voie nouvelle, un opus princeps sur la réalité de l’économie monétaire et la société. L’architecture de la thèse repose sur des matériaux solides, un corpus documentaire considérable comprenant « une foule de documents de nature différente noyés au milieu d’autres » pour lesquelles le candidat fournit en annexe un inventaire méthodique des sources : minutes d’audiences, recettes de changes, blanchiments d’or et d’argent ; de nombreuses séries ayant été analysées pour la première fois. Les sources notariales – riches en actes de tout genre – ont également été mises à profit à travers le dépouillement systématique des registres des tabellionages de Caen, Isigny, Blangy, Courtonne et Livarot. À cela il convient d’ajouter les sources du bureau des finances, et des archives familiales. Au total, plus de 570 cartons d’archives, conservés dans huit dépôts différents, et rassemblant tout l’éventail possible des scribes et des sources. « Une gageure ! ». Avec une bibliographie de 400 titres ; un volume d’annexes comprenant de superbes pièces justificatives – toujours introduites et critiquées – ; des notices biographiques et prosopographiques sur près de 400 officiers des Monnaies de Saint-Lô et de Caen, dont 16 femmes, ainsi que sur 125 changeurs ; un catalogue numismatique de tous les types monétaires frappés de Charles VII à Louis XV avec planches en couleurs et une dernière annexe sur les principales monnaies étrangères, l’ensemble constitue dès à présent un véritable instrument de référence. « Rarement un volume d’annexes a été aussi précieux, mais il est vrai qu’il ne contient que de l’or et de l’argent… ». Pour Jean-Marc Moriceau, le volume principal saisit le lecteur par l’ampleur des références. Jérôme Jambu a le souci du quantitatif, mais les données sont toujours critiquées, avec l’ambition de mesurer les faits. Sur les 14 chapitres du volume, 8 portent sur deux ateliers, ceux de Caen et de Saint-Lô. On y observe tout d’abord l’importance des femmes. Tailleresses, ce sont elles qui transmettent le droit de monnayage. C’est ici tout un milieu qui apparaît, les ouvriers figurant parmi les privilégiés – d’un point de vue fiscal –, sont particulièrement bien documentés au point que l’on peut saisir l’organisation des bâtiments de la Monnaie, l’usine, les coffres-forts, le tribunal, etc. L’importance numérique des productions est ici évaluée à partir des échantillons mis en boites par les juges-gardes, elle varie en fonction de la politique royale, mais aussi de la conjoncture de l’arrivée des métaux et de la capacité des maîtres fermiers à profiter des circonstances.

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L’État moderne investit peu et secrète ses propres contradictions. À la fin du xviie siècle et au début du siècle suivant, l’argent arrive principalement sous forme de piastres et lingots grâce aux négociants malouins. La frappe de louis d’or à Caen ouvre de nouvelles perspectives vers le trafic vers les mers du Sud et la Colombie. Clairement, la monnaie est présente partout, et si les baux sont encore parfois stipulés en meubles, il s’agit peut-être d’une garantie contre la hausse des prix. Pour Jean-Marc Moriceau, cette thèse offre un tableau très riche de l’éventail des monnaies qui circulent en Normandie, mais elle montre aussi la circulation des fonds publics, le rôle des voituriers, jusqu’à celui des curés qui gardent les bourses sous leurs soutanes… Faux monnayeurs bouillis dans la marmite, maîtres des monnaies faisant valoir des fermes agricoles, récrimination de l’Intendant qui réclame d’urgence de nouvelles espèces pour le commerce des bestiaux, les aspects de cette thèse ne peuvent tous être rappelés ici. La conclusion est à la fois ferme et riche, elle souligne l’importance du travail autant que ses limites.

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Jean-Marc Moriceau termine son intervention en soulignant l’originalité du parcours du candidat dont la thèse n’est qu’une étape dans une trajectoire orientée vers l’histoire monétaire. Il se souvient qu’en 1994, alors jeune maître de conférences à Caen, il prit le risque de distribuer en td une planche de monnaies de Louis XIV, se demandant s’il trouverait preneur. Jérôme Jambu s’en saisit et revint quelques semaines plus tard avec les monnaies réelles… Couronné par le prix Jean Bouvier, son mémoire de maîtrise sur L’Argent dans les campagnes normandes à l’époque moderne. Le Pays d’Auge, 1550-1726 fut édité en 2000. Puis ce furent les premières participations à des colloques, l’enseignement d’abord dans des établissements secondaires difficiles de la région parisienne, puis à l’Université de Caen, comme ater. Après avoir appelé de ses vœux une publication rapide de cette thèse, Jean-Marc Moriceau s’adressa directement au candidat : « Rien ne pourra arrêter cet élan, vos compétences sont trop précieuses et bon vent pour un avenir aussi riche que votre sujet ». Invité par le président à réagir à ces propos, le candidat ému se déclare simplement « très touché » par les propos de son maître.

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La parole est ensuite donnée à Philippe Hamon qui affirme avoir trouvé la thèse « de bonne facture », et d’une « excellente qualité formelle ». La mise en œuvre de l’information (courbes, tableaux graphiques) est également jugée très pertinente, les annexes abondantes sans être écrasantes, l’expression satisfaisante même s’il subsiste quelques petites fautes. « Heureux de voir des modernistes travailler dès 1450 », Philippe Hamon rappelle que le sujet brasse très large, alors que les officiers de finance ne sont pas des « grands » officiers de la couronne. Au sein d’une documentation jugée « très solide », l’intégration des sources numismatiques s’avère très satisfaisante, ces dernières étant ici réellement au service de l’histoire. Soulignant le fait que les fonds d’archives de la cour des monnaies ont été jusqu’à présent trop peu étudiés, il rappelle que celui de la Monnaie de Caen était, avant cette thèse, totalement inédit. La bibliographie est très solide, notamment sur des questions en plein renouvellement. Il s’agit là d’une thèse d’un caractère pionnier, et l’on ne peut que regretter le manque d’éléments de comparaison, tant il est vrai que l’histoire de la monnaie à l’époque moderne est un sujet neuf.

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Il affirme avoir apprécié l’étude très précise du personnel qui révèle la pluriactivité de ces hommes, intéressés autant par les privilèges que par l’activité elle-même. Le catalogue prosopographique est très fourni, même si on aimerait en savoir davantage sur les femmes qui participent à la vie des ateliers. La thèse comprend aussi de bons développements sur le monde des changeurs, le contrôle de la production, les rythmes de cette production qui relèvent globalement de la politique monarchique, le papier monnaie, le faux-monnayage (particulièrement intéressant) qui mériterait de faire l’objet de prolongements à partir des archives judiciaires. L’étude de la circulation révèle la diversité des usages des monnaies dans une économie générale très largement monétarisée. Il se demande cependant quel peut être le lien exact entre la production et la circulation des monnaies : le premier aspect relève surtout du politique, pour lui, il n’y a pas de rapport direct entre la masse produite et la masse circulante.

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La documentation est certes inégale selon les périodes, mais malgré cette contrainte, est-il possible d’aller plus loin dans l’analyse de la monétarisation ? À propos de l’expérience de Law de 1720, la démonétisation des billets a provoqué un certain désendettement mais quel en fut l’effet sur la masse monétaire ? Peut-être y aurait-il moyen également de s’intéresser davantage à la résistance au paiement et au délai du crédit. Celui qui donne le délai dispense en effet une faveur qui est aussi un moyen d’entretenir des dépendances. Philippe Hamon se demande également pourquoi le journal de Gilles de Gouberville n’a pas été davantage mis à contribution. Il conclut en réaffirmant qu’il s’agit d’un travail « riche » qui apporte beaucoup de nouveau, qui ouvre sur d’importants débats, d’un travail pionnier dont il espère qu’il sera prolongé.

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Jérôme Jambu répond d’abord qu’il existe en effet parmi les archives de la monnaie de Caen des périodes mieux documentées comme celle couvrant les années 1690-1730. Passé cette date, les registres sont beaucoup moins complets. Concernant la monétarisation, il est probablement possible d’aller plus loin pour le xvie siècle, avec l’arrivée des pistoles et des réaux. À propos de la résistance aux paiements et la création de dépendances par le crédit, le candidat avoue ne pas avoir pensé à développer ces aspects. Sur les archives judicaires, le choix initial a été de ne pas les retenir en raison de la masse documentaire à traiter. Toutefois, des sondages ont été conduits dans les archives judicaires de la monnaie de Paris, et il s’avère qu’il y a là une masse documentaire très intéressante, notamment sur le faux-monnayage mais aussi sur la question du jeu qui, lorsqu’il dégénère, laisse des traces documentaires. Il est sûr que ces fonds judiciaires devraient être ouverts. Enfin, pour préciser la place des femmes dans les ateliers, il faudrait là encore avoir recours à d’autres sources. Un dépouillement systématique des fonds notariés apporterait peut-être des éléments de réponse.

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Marc Bompaire tient d’abord à exprimer tout le plaisir qu’il a de venir à Caen et de lire cette thèse qui est pour lui un très beau travail, même s’il sera bref sur les compliments pour éviter de répéter ce que ses collègues ont dit avant lui. C’est un travail bien présenté et bien achevé, une « épreuve fleur de coin ». La démarche historique et l’étude numismatique sont très poussées et exhaustives, cette union étant suffisamment rare pour être soulignée, car généralement les études sur l’époque moderne basculent d’un côté ou de l’autre. Il souligne que les graphiques sont toujours décrits, leur légende commentée, et tous sont utiles ; les pièces justificatives sont très bien choisies et présentées. Le catalogue numismatique est d’un grand intérêt, et le choix retenu de présenter les types avec les données disponibles sur la production répond bien ici aux attentes du lecteur. Il apprécie la présentation des sources d’archives avec ces commentaires en italiques. La thèse marque aussi l’inauguration d’un programme d’analyses métalliques qu’on ne peut qu’approuver et inciter à approfondir. L’introduction et la conclusion, ainsi que les conclusions intermédiaires, procèdent d’une démarche claire et cohérente, Au total, il s’agit donc d’un ensemble très riche.

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Pour Marc Bompaire, la loi de Gresham est un « serpent de mer », mise souvent « à toutes les sauces », et la relation entre la production et la circulation est difficile à établir dans le cadre d’une étude régionale. D’autant que dans le cas présent, l’atelier de Caen ne représente que 3 % de la production nationale. Le montant de la production est donc infime par rapport aux besoins de la fiscalité ou à ceux des paiements effectués lors des foires. Tout ceci renvoie à la famine d’espèces monétaire du xve interprétée généralement comme l’un des éléments de la grande crise de l’époque. Si la circulation n’a pas de lien direct avec la production, il faudrait donc relativiser cette idée. Vers 1615, l’atelier de Saint-Lô apparaît parmi les premiers ateliers du royaume pour la refonte des réaux espagnols. Mais déjà aux xive et xve siècles, la Normandie est la province dans laquelle on rencontre le plus grand nombre de changeurs.

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Marc Bompaire adresse ensuite au candidat toute une série de questions : la rupture est-elle complète lorsque les ateliers passent, vers 1640/50, à la frappe au balancier ? Ceci amène en effet à la question des tailleresses, transformées en véritables officiers, alors que c’est pourtant la place qu’elles avaient déjà dans les ateliers. Le relevé des trésors et trouvailles ne fournit pas une description détaillées des exemplaires : était-ce possible pour certains d’entre-eux ? Il se demande également s’il était possible d’effectuer une présentation diplomatique des registres de la monnaie de Caen pour aider à comprendre le fonctionnement de l’atelier, les procédures administratives, et les comparer avec les procédures médiévales. Marc Bompaire continue par une série de questions sur les procédés techniques de frappe, les alliages, la fonte, l’affinage… Quelles sont alors les limitations techniques ? Les pics de fabrication correspondent-ils à la capacité maximale de production des ateliers ? Quels sont rythmes saisonniers ? Le rôle des curés a déjà été évoqué, est-ce que cela explique le nombre élevé de dépôts trouvés dans les églises ? Tous ne sont pas des trésors de clercs. Dans la littérature de l’époque, on évoque souvent des voleurs de grands chemins qui détroussent des clercs, c’est assurément une enquête à poursuivre. Le passage à la comptabilité par les écus n’a pas de grandes conséquences chez les notaires puisque l’on continue à surévaluer les pièces d’or. Le travail de Jérôme Jambu est parti d’une question de Morineau qui consiste à compter les pièces comme la fable Du thésauriseur et du singe et dans laquelle la Fontaine énumère les pièces circulant jusque vers 1640. Marc Bompaire souligne ensuite que longtemps les historiens n’ont pas cru à l’importance de la monétarisation pour l’époque carolingienne, car les textes ne disent rien des monnaies comme ils ne disent rien des femmes. On sait pourtant qu’il existait des femmes en grand nombre… La numismatique a montré que les monnaies existaient bien à l’époque carolingienne mais qu’il faut aller les chercher. Il conclut ensuite son intervention en souhaitant à Jérôme Jambu de pouvoir maintenant élargir son enquête afin qu’elle puisse déboucher sur la rédaction de cette histoire monétaire de l’époque moderne que l’on attend depuis si longtemps.

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Jérôme Jambu répond aux questions de Marc Bompaire. Les trésors monétaires représentent très peu de choses en Basse-Normandie, la quasi-totalité d’entre eux ayant été découverts avant 1950. On ne dispose pour eux d’aucun descriptif complet. Un seul trésor moderne a été bien décrit, il date du xviie siècle et comprend une très forte proportion de monnaies de Saint-Lô, mais on ne peut pas en tirer de généralités. À propos du compte en écus, le candidat rapporte que c’est une décision imposée par les autorités locales, peut-être en raison de la présence trop importante de monnaies étrangères, mais les raisons de cette décision ne sont pas explicitées.

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Le président passe ensuite la parole à Juan Gelabert. Il s’agit pour ce dernier d’une thèse splendide qui lui en a beaucoup appris sur l’histoire monétaire de la France sur les faits monétaires européens, notamment à propos des relations entre la France et les pays ibériques, sources d’approvisionnement en métal pour les ateliers français. Il souligne la rareté des études fondées sur les comptabilités. À la fin du xve siècle et au début du xvie siècle, l’activité des ateliers oscille selon les rythmes des conjonctures commerciales elles-mêmes conditionnées par l’arrivée du métal et par les aléas de l’ouverture des marchés. Juan Gelabert apprécie la comparaison entre les contextes espagnol et français, entre les formes de l’exercice du pouvoir politique et les activités des ateliers. En Espagne, l’Hôtel des monnaies dépend directement du roi qui en cède l’activité à des aristocrates. Saint-Lô est un petit atelier de la Basse-Normandie, région enclavée entre des territoires plus attirants d’un point de vue commercial. Le couple qu’il constitue avec l’atelier de Caen est de taille moyenne par rapport à ceux de Bayonne ou Rouen orientés l’un vers l’Espagne, l’autre vers Angleterre et les Pays-Bas. Vers 1580/90, l’argent provient essentiellement du Potosi, arrive en Europe via Seville avant d’être diffusé vers l’Europe septentrionale. Toutefois, pour que l’argent circule, il faut que les pays non producteurs de métaux fassent du commerce et que ces échanges se déroulent dans un cadre politique et diplomatique favorable. Sous Henri IV, la situation est très favorable, et au début des années 1590, les flux d’argent venus d’Amérique sont considérables. Or en janvier 1595, débute un conflit entre Henri IV et Philippe II qui dure 3 ans et demi, et les arrivées de métal en Normandie cessent. Avec le retour de la paix et l’établissement de marchands hollandais, la situation de la France redevient favorable, d’autant que ses principaux concurrents sur les marchés ibériques, l’Angleterre et les Provinces-Unies sont privés de l’accès à Séville. Juan Gelabert regrette l’absence de données année par année après la paix de Vervins car c’est le moment le plus favorable pour la France dans l’importation de l’argent ibérique, il souligne aussi qu’il ne faut pas accorder trop d’importance à la banqueroute de 1598 et jusqu’en 1604 la France a un quasi monopole sur l’argent espagnol, il renvoit alors à Antoine de Monchrestien et son Traité d’économie politique. Jérôme Jambu répond que les données qui manquent dans le texte figurent en annexe.

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Le président Gérard Béaur, quant à lui, dit avoir été « impressionné par l’œuvre réalisée », c’est pour lui « un travail étourdissant et parfois harassant pour un non-spécialiste des questions monétaires ». Il souligne lui aussi la qualité formelle de la thèse, parfois difficile, mais toujours écrite avec la volonté d’expliquer les choses et d’être précis. Il reconnaît apprécier la grande érudition mise en œuvre, et l’importance des ouvertures mises en jeu. Le plan n’est certes pas original, mais c’est « un plan qui marche ». Historien de l’économie, du social, des techniques, numismate, Jérôme Jambu a su traiter là d’un « grand sujet » qui taraude les historiens depuis longtemps, mais que l’on prend généralement soin d’éviter tant on sait combien les choses sont compliquées. Le président note aussi que l’information a été tirée des meilleures sources d’archives, se déclare « bluffé » par le système des boîtes de la cour des monnaies ; il relève aussi que la bibliographie rend un hommage appuyé à Michel Morineau. Il remarque l’intérêt apporté à la plèbe des petits officiers qui n’est cependant pas spécifique (voir les travaux de l’équipe de Michel Cassan). Il insiste aussi sur l’enquête prosopographique qui apporte une foule d’informations sur de véritables héros de sagas familiales. Ils sont si nombreux que cela devient même un peu lassant et le président souligne sa préférence pour le développement du travail en mettant en avant que les hypothèses ne sont pas affirmées de manières spectaculaires mais bien présentes. Il continue ensuite en soulignant que la présence de ces ateliers n’allait pas de soi, en s’interrogeant sur la pertinence de la présence de ces ateliers coûteux mais qui augmentent la vitesse de la circulation des monnaies, vitesse aléatoire et dépendant des aléas de la politique monarchique comme le montre très bien les graphiques. Il souligne la concurrence âpre existant autour des monnaies et déclare que cette thèse prouve que la Normandie n’est pas un abîme de l’échange. Les Normands participent aux échanges internationaux et il regrette alors la non-quantification de ceux-ci même si leur réhabilitation demeure intéressante. Il relève que ces ateliers monétaires sont de véritables pme dont le personnel a changé de statut matrimonial sous l’influence de la paulette : désormais l’ascension sociale passe par l’achat de terres. Il souligne aussi l’importance de la monnaie espagnole arrivant sous forme de piastres en Normandie jusqu’en 1720, et relève que la piste de l’or brésilien, péruvien et colombien est à suivre. Le président du jury est aussi d’accord sur la monétarisation des campagnes où la thésaurisation comme le fait de ne pas avoir de monnaie sont deux maux contradictoires pour les historiens. Il souligne que Jérôme Jambu a raison : les paysans n’ont pas trop de monnaie chez eux sauf à des moments précis de la vie et il reste sceptique sur l’importance du troc. Ensuite il note des pages intéressantes sur la monnaie de billon. Il est aussi d’accord sur le fait que les achats de terre se font en bonne monnaie avec une partie toujours versée au comptant et avec des durées de crédit très courtes (maximum sept ans). Il relève aussi des pages intéressantes sur le système de Law où la monnaie papier est introduite de manière plus profonde dans les campagnes que ce que l’on croyait jusqu’ici. Le président s’interroge donc sur le caractère exceptionnel ou non de la Normandie, une des régions les plus riches de France. Ensuite il s’attarde sur les accusations de fraude, frappantes, mais dont les motifs restent flous : le thème est intéressant mais pas cité dans la bibliographie. S’ensuit ensuite toute une série de questions : pourquoi existe-t-il des fermiers pour prendre les monnaies alors que c’est une opération risquée ? Pourquoi l’État fait peu de travaux dans l’hôtel des monnaies ? Est-ce que tout le monde accède aux offices par la paulette ou y a-t-il d’autres voies d’accès ? Ces officiers toujours malades ne sont-ils atteints réellement que de « maladies diplomatiques » ? Que fait-on du rognage des pièces ? Comment écoule-t-on la fraude sans se faire remarquer ? Comment se passent les transports de fonds ? Quel est l’impact des mutations monétaires sur la possession d’espèces décriées ? Le président note aussi que l’influence espagnole dans la balance commerciale manque dans l’exposé et invite Jérôme Jambu à mieux l’utiliser comme clé explicative. Gérard Béaur conclut en expliquant que cette thèse n’est pas parfaite : ce n’est certes pas une monographie régionale mais l’auteur est resté « enfermé » dans sa province, faute d’outils de comparaison qu’il faut maintenant créer. Il lui reproche aussi le manque d’un souffle multiséculaire en notant que ce n’était peut-être pas possible. Néanmoins le président termine en saluant un énorme travail qui va être très utile et adresse au candidat des félicitations en son nom propre.

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Jérôme Jambu se justifie sur le commerce avec l’Espagne en affirmant que la prise en compte de ces échanges pourrait entraîner un certain déterminisme. Il souligne ensuite que les transports de fonds sont l’affaire de spécialistes très bien organisés et qui circulent énormément, comme le développe un chapitre de la thèse. Il continue en mettant en avant le fait que les fermiers pratiquent une activité risquée mais lucrative, que ces fermiers fonctionnent en réseau familial et qu’ils reprennent une ferme même après un échec. Sur les « maladies diplomatiques » des officiers il remarque juste que celles-ci concordent avec les déplacements prévus mais peut-être sont-ils réellement malades. Sur le rôle et l’impact des mutations monétaires, il précise que des monnaies des précédentes réformes ressortent et sont de nouveau criées : en 1724 on pouvait ainsi rapporter des monnaies de 1716 car il y avait eu la réforme de 1720 entre les deux. Enfin, à propos des accusations de faux monnayage, Jérôme Jambu souligne que celles-ci sont surtout le moyen d’entamer le crédit de la personne mise en accusation.

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Au terme d’une rapide délibération, le jury décida d’attribuer à Jérôme Jambu le grade de docteur avec la mention très honorable et ses félicitations unanimes.

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Stéphanie Bricon et Christophe Maneuvrier

Juan Carpio Elías, La Séville rurale. L’exploitation de la terre dans la transition du xvie au xviie siècle (La Sevilla rural. Explotación de la tierra en la transición de los siglos xvi y xvii), thèse doctorale soutenue à l’Université de Séville le 7 octobre 2008

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Jury : León Carlos Álvarez Santaló, Université de Séville (président) ; Pegerto Saavedra, Université de Saint-Jacques-de-Compostelle (membre) ; Mercedes Borrero Fernández, Université de Séville (membre) ; María Dolores Muñoz Dueñas, Université de Cordoue (membre) ; Antonio Luis López Martínez, Université de Séville (secrétaire).

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Cette thèse prétend combler une grande lacune, celle de l’histoire rurale sévillane des xvie et xviie siècles, qui contraste avec l’abondance des études sur le commerce américain ou avec les travaux sur l’histoire agraire de l’époque médiévale et du xviiie siècle. La thèse tente d’aborder de manière générale l’histoire rurale sévillane des xvie et xviie siècles et, de façon plus approfondie et détaillée, la transition entre ces deux siècles. La chronologie choisie, 1570-1620, se justifie par l’intention d’étudier le plus grand nombre possible d’aspects relatifs à la société sévillane dans ce qui pourrait être un contexte d’expansion ou de crise, afin de détecter un éventuel changement de conjoncture. Le cadre géographique ne se limite pas seulement aux terres limitrophes de la ville, mais s’étend également aux terres des régions voisines qui appartiennent à l’unité géographique connue sous le nom de la tierra de Sevilla, c’est à dire les régions de l’Aljarafe, de La Vega et de La Campiña.

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Les objectifs généraux de la thèse peuvent se résumer en trois points : 1- les changements conjoncturels. Il s’agit d’identifier et d’analyser les symptômes qui, dans le monde rural et dans l’économie agraire, peuvent aider à expliquer l’évolution économique et sociale dans la transition du xvie siècle – connu comme le siècle de l’apogée et de la splendeur – au xviie siècle, reconnu par l’historiographie comme celui de la crise et de la décadence, en tenant compte de toutes les nuances qui ont été apportées sur le sujet au cours de ces dernières années ; 2- le poids économique et l’importance du monde agraire dans un contexte urbain tel que la société sévillane durant ces deux siècles. Il s’agit de démontrer que les activités agraires sont essentielles et consubstantielles à la ville ; 3- l’étude de l’exploitation agraire et du système de l’affermage des biens ruraux, système le plus utilisé dans la campagne andalouse et qui a concerné un très grand nombre de personnes dans toute la société. L’étude de l’affermage rural concerne trois grands thèmes : les groupes humains, les relations économiques et le paysage.

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Cette thèse s’appuie essentiellement sur la documentation de l’Archivo de Protocolos de Séville (Archives de Protocoles), dont le fonds appartient à l’Archivo Histórico Provincial (Archives Historiques de la Province). D’autres archives ont également été utilisées avec une double finalité, d’une part, comparer avec d’autres régions géographiques en utilisant le même type de document (pour cela l’auteur a consulté quelques protocoles des archives locales appartenant à la même province, comme ceux de Carmona et de Morón de la Frontera, dont les fonds ne font pas partie de l’Archivo Histórico Provincial), d’autre part, compléter les sources principales que constituent les contrats d’affermage avec des sources provenant d’autres institutions et Archives telles celles du Chapitre de la Cathédrale, qui a réalisé un grand nombre de contrats d’affermage pour ses propriétés rurales. L’étude a finalement été complétée par des recherches aux Archives Générales de Simancas où des documents relatifs à l’exploitation de la terre sévillane aux xvie et xviie siècle ont été consultés.

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Étant donnée l’impossibilité matérielle d’une étude exhaustive de l’énorme quantité documentaire contenue dans l’Archivo de Protocolos Notariales de Séville, l’auteur a opté pour l’utilisation d’échantillons, en sélectionnant seulement les années terminées par zéro. Bien que les données quantitatives constituent la base de son étude, il a voulu donner la priorité à l’analyse des aspects qualitatifs en essayant d’intégrer ces deux aspects. Il situe son étude dans le cadre de l’histoire économique descriptive, et il porte une attention particulière à considérer les données quantitatives comme des outils et non comme une finalité. En effet, son objectif est de connaître et d’expliquer comment s’exploite la terre et non pas de se limiter à montrer par des statistiques quelle était sa localisation, malgré la valeur et la validité des données numériques et économiques obtenues.

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Pour structurer sa thèse, l’auteur a opté pour un plan par type de cultures. Tous les baux (aspects socioprofessionnels, système de culture, localisation, etc.) ont été regroupés dans des chapitres correspondants à chacune des principales cultures de la région : céréales, oliveraies, vignobles, huertas, herredades (terres d’oliviers et/ou de vignes) ou autres type d’exploitation. La thèse s’ouvre sur une partie introductive représentée par l’introduction avec un état complet de la question, et un premier chapitre dans lequel l’auteur effectue une présentation claire des sources et de la méthodologie ; la deuxième partie correspond au développement avec une analyse de chacune des cultures (chap. ii à vii) avant de terminer avec une troisième partie (chap. viii) qui a pour titre « Les hommes, le paysage et les activités agraires ». Dans celle-ci les pièces analysées ont été réunies en suivant la cohérence donnée par les sources et en s’en tenant aux faits ; de nouvelles perspectives encore plus éclairantes par rapport aux objectifs de la thèse ont été obtenues ainsi. La recherche se termine par l’exposé de conclusions d’abord générales et ensuite plus concrètes.

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L’ensemble du paysage agraire est clairement dominé par les champs de céréales, appelés communément « terres nues » (tierra calma), qui représentent la moitié des contrats signés. C’est la seule culture majoritaire dans toutes les unités spatiales, bien qu’avec des différences selon les régions.

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Traditionnellement, la métairie (el cortijo) a caractérisé l’agriculture andalouse. Au xvie siècle elle apparaît comme un modèle achevé mais elle n’a pas toujours les caractéristiques du latifundium qui lui ont été attribuées postérieurement. Il s’agit, en général, d’une grande propriété qui dépasse les 100 fanègues, bien qu’il n’existe pas un profil de taille similaire dans toutes les zones. Au-delà de la variabilité de sa superficie, ce qui caractérise cette unité d’exploitation, propre à la tierra calma, est l’existence, en plus des terres, d’installations nécessaires à l’exploitation du sol. Elles possèdent pratiquement toutes des bâtiments aux fonctions diverses. Elles incluent également les bâtiments d’exploitation (las casas de labor) conçus selon des critères modestes et caractérisés par la simplicité de leur construction et la pauvreté des matériaux utilisés. Des torils, des prises d’eau, des auges de pierre, des puits constituent l’autre trait caractéristique de ces propriétés. Ce sont en effet des exploitations mixtes, d’agriculture et d’élevage, dans lesquelles les deux activités sont complémentaires grâce à l’utilisation du bétail de labour et à un usage rationnel des systèmes de culture dont bénéficient autant le sol que le bétail. Au cours de cette période on peut constater que ces propriétés connaissent un intense dynamisme, et qu’elles sont concernées par différentes évolutions, tels les défrichements et la clôture des terres.

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La variabilité est encore plus importante lorsqu’il s’agit d’une autre partie de la tierra calma, le champ ou la parcelle. Certains champs font partie des métairies, d’autres, sont complètement indépendants, d’autres encore, bien que moins nombreux, peuvent être partagés entre différents éléments étrangers. Malgré la grande diversité des cas, on peut affirmer que, dans les métairies de plus de 100 fanègues, le champ ou la parcelle de terre mesure de 1 à 10 fanègues. Pour les petites parcelles, il était commun que les contrats d’affermage concernent plusieurs champ.

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Dans les tierras calmas, l’assolement triennal est le système de culture dominant, les trois soles sont exploitées par rotation, un seul champ est semé et cultivé chaque année. Le fermier a l’obligation de laisser la troisième partie vide la dernière année de son contrat afin que le suivant puisse la mettre en jachère. Ce système d’exploitation extensif des terres s’explique par l’importance du profit tiré du bétail dans l’économie des métairies. Inversement, l’auteur évoque des témoignages qui confirment l’usage intensif de la terre dans certaines métairies, où l’on semait l’ensemble des soles pendant plusieurs années sans les laisser jamais en repos.

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C’est également dans les tierras calmas où l’on peut le mieux percevoir le poids des sous-locations et des cessions. C’est un système qui, selon Carpio Elías, est exempt d’intérêt spéculatif et qui fait qu’une plus grande partie de la société puisse prendre part à l’exploitation de la terre. Dans les grandes exploitations, on peut donc distinguer quatre niveaux de relation avec la terre. Au premier niveau, le propriétaire, qui peut être l’Église ou la noblesse, afferme la terre de façon viagère à un grand seigneur, qui constitue le second niveau, et qui est généralement membre de l’oligarchie urbaine, beaucoup d’entre eux appartiennent d’ailleurs au conseil municipal de la ville. Au troisième niveau, la propriété dans sa totalité ou, plus fréquemment, par parcelles, est affermée à différents fermiers, majoritairement à de grands paysans, qui ont une intense activité et qui s’approprient et se défont des terres, les mêmes personnes agissant à la fois comme preneurs et comme bailleurs. Le quatrième niveau correspond aux cessions à un tiers qui prend en charge l’exploitation effective de la propriété, en général, après qu’il se soit écoulé un certain temps après la signature du contrat, sous les mêmes conditions de fermage. Les preneurs potentiels, quelle que soit leur catégorie socioprofessionnelle, préfèrent avoir recours postérieurement à l’abandon ou a la cession plutôt que de laisser passer l’occasion de signer un contrat de location. Avec ce système, il y a une imbrication parfaite entre l’affermage viager, la location temporaire à courte échéance et la cession, tous ces contrats étant appliqués à la même unité d’exploitation.

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L’autre grand type de culture qui produit une activité d’affermage intense est celle de la huerta. Sa configuration fait d’elle une exploitation complètement différente des autres. Elle est qualifiée de culture urbaine tant à cause de sa localisation que de la commercialisation de ses produits. Elle a un caractère très individuel, renforcé dans le paysage par des enclos. Beaucoup d’entre elles s’identifient d’ailleurs par un nom propre.

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Dans les huertas, les installations sont presque aussi importantes que les productions. Il y a d’abord tout un ensemble d’éléments qui assurent le système d’irrigation et qui permet une agriculture intensive. Ensuite, toutes les huertas disposent de bâtiments qui servent non seulement à l’exploitation de la terre, mais aussi de résidence stable ; elles sont, en général, de grande valeur en comparaison avec l’ensemble du coût de la propriété. L’auteur effectue ici un effort de localisation en détectant des zones, comme celle située au nord de la ville, autour du quartier de la Macarena, qu’il n’hésite pas à qualifier de monoculture horticole fruitière (monocultivo hortofrutícola). Les oliveraies ainsi que les vignobles constituent des parcelles indépendantes de petite ou moyenne superficie, très petites lorsqu’il s’agit du vignoble. Leur faible présence dans les contrats d’affermage s’explique par le fait que les propriétaires optaient pour leur exploitation directe plutôt que pour leur cession en contrat de location.

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La herredad constitue un autre type d’exploitation qui apparaît fréquemment dans les contrats d’affermage rural. La typologie des herredades est très diverse, autant d’un point de vue de leur composition, de leur structure que de leur extension. En général, se sont de grandes propriétés, ce qui justifie la présence de moulins, de pressoirs ou d’autres installations, bien qu’il n’existe pas un modèle qui soit représentatif d’une zone particulière et que l’on trouve autant de petites propriétés consacrées à un seul type de culture, que d’énormes fermes avec une diversification agraire complète.

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Le huitième chapitre aborde de façon globale chacun des types de cultures analysés antérieurement. Les points suivants y sont particulièrement remarquables. Le premier concerne le marché. En effet, on ne peut comprendre l’activité agraire de cette période, autant des grandes exploitations comme des plus modestes, sans tenir compte de son orientation vers la consommation urbaine. L’auteur considère que la demande interne, stimulée par la croissance démographique du xvie siècle, est la principale cause de la vitalité des productions agricoles, autant dans le territoire de la ville de Séville, comme dans les régions proches. À la consommation urbaine, suffisamment importante à elle seule, il faudrait ajouter le poids de la demande provenant d’Amérique. L’autre donnée dont il faut tenir compte en relation avec le commerce américain est l’investissement de capitaux provenant du monde marchand dans la campagne andalouse. Un second développement concerne les aspects socio-professionnels. Quasiment tous les secteurs de la société andalouse ont eu un lien, d’une manière ou d’une autre, avec l’agriculture. Bien entendu, les secteurs les plus impliqués ont été ceux qui par leur nature apparaissent en lien plus étroit avec l’agriculture, c’est à dire, les laboureurs et les maraîchers (los labradores y los hortelanos). L’auteur précise qu’il n’existe pas toujours une différence radicale et bien délimitée entre ces deux catégories qui bien souvent se confondent. Ainsi, un même individu peut être qualifié indistinctement de laboureur dans un contrat et de maraîcher dans un autre. En général, les laboureurs dépendent plus de leurs moyens de culture tel que les bœufs et les instruments aratoires, que de la propriété de la terre.

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Cependant, d’autres personnes interviennent dans les propriétés rurales alors que leur profession habituelle, celle avec laquelle elles gagnent leur vie, n’a pas de lien direct avec les métiers agraires. Elles participent à l’exploitation de la terre de façon à améliorer l’économie familiale, en complément de leurs moyens habituels de subsistance. L’auteur a mis particulièrement l’accent sur cet aspect qu’il considère d’une importance capitale puisqu’il démontre que les contemporains de ces décennies du xvie et xviie siècles fondaient des espoirs raisonnables sur la rentabilité de la terre pour faire progresser leurs revenus privés. D’autre part, c’est dans le rôle de rentier que les puissants se distinguent le plus, représentés, en général, par l’Église et la noblesse.

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La thèse aborde aussi les relations entre le monde urbain et le monde rural. Á partir des dernières décennies du xvie siècle, de nombreux indices montrent que le monde rural pesait de façon importante dans la ville. D’abord à cause du nombre de huertas, un type d’exploitation qui représente le mieux la disparition des limites entre le monde rural et le monde urbain. En effet, beaucoup d’entre elles avaient un caractère semi-urbain, quand d’autres se situaient dans l’enceinte même de la muraille, c’est à dire dans l’espace urbain, opérant ainsi une symbiose des paysages, caractérisé par l’insertion des cultures maraîchères et fruitières entre les constructions urbaines. Néanmoins, la relation entre le monde urbain et le monde rural, ne se limitait pas seulement à la présence d’exploitation tel que les huertas, mais, aussi et surtout, aux professions auxquelles s’adonnaient un bon nombre d’habitants de la ville. En plus de la présence de nombreux laboureurs et maraîchers, qui apparaît à elle seule comme un indice de l’orientation à la ruralité de la cité, l’auteur à pu constater que les profits de la campagne environnante concernaient des secteurs professionnels plus larges que les traditionnelles professions agricoles.

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En ce qui concerne le paysage agraire, on peut déduire de façon suffisamment fiable de la documentation sur les baux, que différents anneaux aux formes irrégulières s’étaient formés autour de la ville de Séville. L’étude de la localisation des propriétés rurales et des parcelles a fait apparaître une grande diversité et hétérogénéité des cultures, cependant, elle a permis de distinguer une première ceinture verte composée essentiellement par des huertas, très abondantes dans les alentours du noyau urbain, là où elles profitent de la proximité du fleuve Guadalquivir. En s’éloignant un peu plus de la ville, le paysage tend à se composer de petites parcelles de vignoble, de céréales ainsi que de zones de polyculture, à côté d’autres huertas. C’est ce qui constitue le second anneau, le plus hétérogène de tous car il est composé par tous les types de cultures. Dans la troisième ceinture, nous pouvons constater la prédominance des oliveraies tandis que le dernier anneau cède le pas aux cultures propres de la tierra calma et des céréales qui vont dominer de plus en plus le paysage.

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Dans les paysages de tierra calma coexistent des parcelles de toutes tailles, avec une majorité de petites propriétés à proximité des noyaux de peuplement, et une prédominance des grandes exploitations telles que les métairies ou les donadíos (biens qui proviennent d’une donation royale), dans les grands espaces plus éloignés des concentrations urbaines. Les cultures d’oliviers peuvent être de grandes propriétés de type herredamiento, mais lorsqu’il s’agit de parcelles, celles-ci constituent plutôt des petites ou moyennes propriétés. Le vignoble quant à lui, est sans doute la culture dans laquelle les petites propriétés dominent le plus nettement. Les huertas enfin, sont généralement d’extension limitée mais jouissent d’une forte rentabilité comme le reflètent les taxes de rentes accordées dans les contrats.

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La réalisation des travaux agricoles est fortement influencée par la tradition. Quelle que soit la tâche à accomplir, indépendamment de sa difficulté, il est exigé qu’elle soit faite « selon l’usage du bon laboureur » ou « suivant l’usage et la coutume » (a “uso de buen labrador” o bien “como es uso y costumbre”). Sous ces expressions génériques il ne semble pas qu’il ait existé de particularités locales, de même, les travaux de base pour chaque culture sont les mêmes depuis l’époque médiévale. Entre tous les traits caractéristiques de la tradition, le respect du calendrier agraire est sans doute celui qui se manifeste de façon la plus évidente. Celui-ci régit une multitude d’aspects relatifs à l’économie agraire. Les attitudes conservatrices, en plus du poids de la tradition qui s’appuie sur des modèles éprouvés par de nombreuses générations, conduisent à respecter et à prendre soin de l’écosystème. Les conditions de préservation dans les contrats d’affermage se vérifient dans tous les types de propriété, mais plus particulièrement dans les cultures arboricoles, plus sensibles aux pratiques négligentes ou abusives.

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Les contrats d’affermage sont de durée très variable, du contrat viager aux contrats temporaires qui peuvent être à court ou à plus long terme. Ce sont cependant les échéances courtes qui prédominent, souvent trois ans, indépendamment du type de culture ou de l’aire géographique étudiée. Le succès de ces contrats par rapport aux autres s’explique par les impératifs d’une agriculture sensible au marché et à la conjoncture. Ils laissent, en effet, la possibilité d’actualiser les taxes de rentes en fonction des fluctuations et de les ajuster aux secousses de l’inflation. La recherche du bénéfice, caractéristique de la mentalité capitaliste, se manifeste également de façon très claire dans les pratiques au travers desquelles les bailleurs ou les preneurs tentent d’obtenir une bonne rentabilité de la terre. L’objectif fondamental du contrat est d’assurer le niveau de la rente à tout moment afin qu’aucune circonstance ne puisse permettre une diminution des taxes. Ce qui suppose donc que tous les risques dérivés de l’exploitation de la terre doivent être assumés par le preneur. D’autre part, l’influence urbaine implique une agriculture orientée vers le marché, et elle se manifeste par une grande fluidité monétaire qui s’exprime dans les affermages ruraux par la prédominance du paiement en liquide.

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Les conclusions principales mises en avant par l’auteur sont les suivantes :

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1. Il affirme la pertinence des sources utilisées pour la connaissance en profondeur de l’exploitation de la terre. Les contrats d’affermage répondent parfaitement aux problématiques requises pour la connaissance de l’exploitation agricole, et ils ouvrent, de la même façon, le chemin vers d’autres questions d’ordre économique et social propres au monde rural.

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2. Mises à part les nuances qui peuvent être apportées dans l’évolution générale de l’agriculture sévillane, ainsi que dans chacune des principales cultures, la période de 50 ans qui s’étend entre les dernières décennies du xvie siècle et les premières années du xviie siècle, présente une cohérence suffisante pour caractériser l’ensemble de la période. L’image d’un modèle dominant de l’exploitation de la terre, n’implique pas obligatoirement une situation d’immobilité, mais va contre l’idée d’une période caractérisée par de grandes mutations. Les transformations seraient donc progressives.

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3. Une autre des grandes questions qui s’est avérée suffisamment bien démontrée dans ce travail, est celle du poids du monde rural dans la ville de Séville. Le principe de séparation radicale de l’urbain et du rural sur la base de la division du travail dans les villes d’Ancien Régime, dans lesquelles les différents espaces tendent à fusionner, est déjà en soi sujet à discussion. À Séville, suffisamment d’indicateurs confirment le caractère rural d’une ville, par ailleurs tellement urbaine sous d’autres aspects.

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4. Afin de dresser un bilan final, s’il fallait choisir un aspect qui caractérise de façon globale les affermages, et par extension l’exploitation de la terre et l’économie agraire entre les xvie et xviie siècles, se serait, sans doute, la grande diversité qui touche tous les domaines. Nous sommes face à une société en pleine évolution, jouissant d’un dynamisme intense, dans lequel tout est en ébullition et où cohabitent des formes et des attitudes capitalistes à la recherche de la meilleure rentabilité avec d’autres, plus difficiles à mettre en évidence, mais qui témoignent d’une mentalité plus traditionnelle. Le point commun de toutes ces stratégies est l’intérêt que suscite l’exploitation de la terre dans la société, perçue comme un moyen tangible par lequel chacun peut améliorer son vécu quotidien et, en définitive, sa condition socioéconomique, ceci dans le cadre d’une période de transition dans laquelle tout est possible, alors que ne se manifestenr pas encore de façon évidente les symptômes d’une crise générale.

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De façon unanime, les membres du jury qui ont jugé cette thèse, ont salué l’effort important de recherche réalisé par Juan Carpio Elías, compte tenu de la masse importante de documents consultés. Ils ont mis en avant également la pertinence du sujet qui couvre une période de l’histoire agraire sévillane très peu connue et à laquelle l’auteur a apporté un volume documentaire très important.

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Le Docteur López Martínez, a souligné l’intérêt du doctorant pour la localisation des herredades et des propriétés rurales consacrées aux différentes cultures, mais il a regretté que les résultats obtenus dans cette étude si exhaustive n’aient pas été accompagnés d’une meilleure base cartographique. Il a salué également le travail important que l’auteur a réalisé dans la description des systèmes de culture et des méthodes de travail agraire, ainsi que de l’analyse des systèmes d’utilisation de l’eau dans les huertas. Il a souligné aussi l’étude de certaines des modalités d’affermage agraire, comme les contrats de « stérilité » et les clauses écologiques contenues dans les contrats.

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La Docteur Muñoz Dueñas, en plus d’avoir évalué très positivement les aspects antérieurement mentionnés, a salué la qualité des notes de bas de page ainsi que le souci de l’auteur de rendre compréhensible certains termes qui apparaissent dans les contrats relatifs aux techniques de culture et à certains aspects du labour. Elle a suggéré de croiser les données de la thèse avec celle du Cadastro du Marquis de l’Ensenada pour une future amélioration du texte, surtout en ce qui concerne les aspects relatifs à la superficie des exploitations, pour concrétiser la définition des différents groupes sociaux qui apparaissent dans les contrats d’affermage.

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La Docteur Mercedes Borrero a mis en avant, dans un premier temps, les objectifs très ambitieux que l’auteur s’était fixés pour l’élaboration de sa thèse doctorale. Elle a porté un jugement très positif sur la méthodologie employée par Carpio Elías, qui consiste à étudier chacune des cultures au travers des contrats d’affermage car elle considère qu’il existe des différences intrinsèques entre les contrats en fonction des différentes cultures. Elle a estimé que la thèse sera une référence obligée dans les études à venir sur l’agriculture sévillane s’agissant d’une thèse qui propose un traitement exhaustif d’une période qui jusqu’à lors avait à peine été prise en considération.

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Le Docteur Pegerto Saavedra a affirmé que cette thèse ouvre la porte à d’autres travaux de recherches de grand intérêt. Cependant, il objecte que l’auteur s’étant concentré presque exclusivement sur les contrats d’affermage, il serait possible d’introduire des informations complémentaires sur l’agriculture sévillane de l’époque. Il a aussi demandé à l’auteur d’unifier les données relatives à la production en les réduisant à des mesures universelles, hectolitres et hectares, qui permettront d’établir des comparaisons avec d’autres régions espagnoles.

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Enfin, le Docteur Álvarez Santaló salue l’énorme travail qui a été réalisé par l’auteur qui fait aboutir un projet de recherche initié depuis longtemps et mené à bien avec beaucoup de qualité. Il qualifie d’exceptionnelle, l’étude de la huerta, un des types de cultures les moins connus de l’époque malgré son poids dans l’approvisionnement urbain.

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Antonio Luis López Martínez

Éva Guillorel, La complainte et la plainte. Chansons de tradition orale et archives criminelles : deux regards croisés sur la Bretagne d’Ancien Régime (xvie-xviiie siècles), thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’université Rennes 2, novembre 2008

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Jury : Peter Burke, professeur émérite, Emmanuel College, Université de Cambridge, Grande-Bretagne ; Joël Cornette, professeur d’histoire moderne, Université de Paris viii (rapporteur) ; Philippe Hamon, professeur d’histoire moderne, Université de Rennes 2 (directeur) ; Philippe Jarnoux, professeur d’histoire moderne, Université de Bretagne Occidentale (président) ; Donatien Laurent, directeur de recherches émérite, cnrs/crbc, Université de Bretagne Occidentale, Brest ; et Michel Nassiet, professeur d’histoire moderne, Université d’Angers-Institut universitaire de France (rapporteur).

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La thèse d’Éva Guillorel porte sur les chansons de tradition orale en Basse Bretagne ou gwerzioù. Plusieurs raisons expliquent ce choix original : le fait que ces complaintes sont une source orale alors que les historiens travaillent surtout sur des documents écrits, qu’elles sont en langue bretonne alors que la majeure partie des matériaux disponibles sont en français et que c’est une documentation provenant du monde rural et populaire alors que la parole des élites est d’habitude surreprésentée. Cette source a été jusque-là négligée par les historiens en raison des obstacles que représentent la langue bretonne, le manque de connaissances dans les domaines de l’ethnologie et de la musique, la défiance envers les sources orales et l’éparpillement des fonds qui ne sont pas toujours retranscrits. Les complaintes ont cependant été utilisées, notamment par les ethnologues, mais de manière isolée sans analyse globale. Le but de ce travail est de combler cette lacune historiographique en analysant un corpus de 2 300 gwerzioù. La question centrale est de montrer l’intérêt de ces complaintes pour approfondir la connaissance de l’histoire de la Bretagne dans une optique socioculturelle. Pour mener à bien sa recherche, Éva Guillorel a structuré son travail en trois parties. Elle présente tout d’abord la nature de la documentation utilisée, puis dans une seconde partie, la confronte aux archives judiciaires et ensuite propose une réflexion plus large sur l’apport culturel des complaintes.

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L’utilisation des gwerzioù nécessite une critique poussée utilisant les outils de l’histoire, de l’ethnologie, de la musicologie, voire de la linguistique et de la littérature. Le questionnement méthodologique porte sur les auteurs et collecteurs qui appartiennent à des milieux socioprofessionnels divers, la provenance, les mécanismes de transmission et la datation. En ce qui concerne ce denier point, une datation culturelle a été préférée à une datation événementielle. Après une critique minutieuse, Éva Guillorel a confronté les complaintes avec d’autres sources notamment écrites : chansons et cantiques imprimés, canards, livres de raison, registres paroissiaux, récits de voyages… Mais l’accent est surtout mis sur l’analyse comparative entre archives criminelles et gwerzioù. 570 affaires judiciaires ont été répertoriées (lettres de rémission, procédures diverses) avec le Trégor pour épicentre et les similitudes ou les différences entre les deux sources ont été recherchées. S’il existe de nombreux points communs, les complaintes apportent un regard complémentaire aux textes écrits en donnant des éléments nouveaux et en posant un autre regard sur des faits connus et établis.

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À partir de ces éléments, se pose la question de la pertinence de la source pour une étude socioculturelle de la Bretagne d’Ancien Régime. Quatre thèmes de recherche ont été privilégiés pour répondre à cette interrogation : les tensions de la société rurale, la question du rapport à l’espace et de la mobilité, les sensibilités et les comportements religieux et les comportements et cultures politiques. Ce questionnement aboutit à l’affirmation que les complaintes en langue bretonne sont une source fiable pour une étude socioculturelle de la Bretagne. Toutefois leur utilisation ne peut se faire qu’après une analyse critique et un souci constant de comparaison avec d’autres sources historiques.

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Tous les membres du jury insistent sur le travail remarquable (983 pages en 4 volumes) mené par Éva Guillorel en un peu plus de trois ans. L’excellence du « produit fini », la richesse du volume d’annexes qui inclut des sources sonores (27 chants enregistrés), la qualité de l’index, ainsi que l’abondante bibliographie (près de 1000 titres) sont soulignés. La recension des gwerzioù paraît quasi exhaustive (2 235 pièces retenues sur 15 000 examinées) et le corpus des sources judiciaires est à la fois bien réparti sur l’ensemble de la période et bien choisi en fonction de la localisation des lieux de collecte. La thèse s’appuie sur un échantillonnage considérable, choix d’autant plus méritoire que les sources sont excessivement dispersées et pas toujours d’accès facile.

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Au-delà de cette dimension quantitative, l’exploitation de la source est très convaincante en raison d’une grande rigueur et d’une finesse dans la critique des données. L’analyse est soutenue par une bonne connaissance des acquis de la recherche comme en témoigne la grande qualité des mises au point historiographiques. L’auteur fait montre de compétences tant au niveau historique que linguistique, littéraire, musicologique, ethnologique sans oublier ses vastes connaissances paléographiques. Joël Cornette insiste sur le caractère interdisciplinaire du travail permettant une critique des sources particulièrement aiguë et donnant au lecteur une multiplicité de points de vue, trop souvent négligée dans les études historiques. D’autre part, Éva Guillorel participe elle-même à la collecte de chants dans la population rurale de Basse-Bretagne au service d’une réflexion historique permanente. Philippe Jarnoux constate qu’elle est sans doute la seule personne qui dispose de toutes ces compétences réunies.

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La rencontre entre les archives judiciaires et les gwerzioù permet de croiser les angles d’approche sur la société et la culture bretonne. Peter Burke insiste sur la méthode comparative qui donne des résultats de très grande valeur. Ainsi, la mise en parallèle des deux sources montre comment celles-ci constituent un prisme déformant de la réalité sociale en survalorisant les deux premiers ordres au détriment des classes populaires (Joël Cornette). Les complaintes ne présentent qu’un seul point de vue car elles prennent parti mais c’est le plus souvent celui que les sources judiciaires nous dissimulent. Elles permettent de mesurer la différence des codes narratifs et l’inclinaison de la complainte à transmettre une image idéalisée de la société et de la justice : les coupables sont punis implacablement et les victimes réhabilitées. De la même manière, les gwerzioù construisent des héros, à l’exemple de La Fontenelle et Pontcallec, qui se retrouvent dans le panthéon mythologique breton en jouant le rôle de héros populaires qui disparaissent tragiquement.

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Dans le cadre d’une analyse historique, la gwerz est une source plus riche que la complainte en langue française, comme le montrent les analyses thématiques de la troisième partie qui s’attachent à reconstituer les « comportements, cultures et sensibilités » de la Basse Bretagne moderne. Certains thèmes sont au cœur des enjeux actuels de la recherche, qu’il s’agisse de l’ouverture des sociétés rurales ou bien des formes de politisation. La source amène à approfondir les représentations du monde propres aux catégories populaires. Bien qu’une faible place soit faite à l’expression des contestations, Philippe Hamon note que le travail met en évidence un certain refus des décisions judiciaires et un ressentiment antinobiliaire. Par contre, les complaintes nous font connaître les réalités matérielles et la description des tensions sociales, comme les conflits entre noblesse pauvre et paysannerie aisée ou les difficultés concernant la mobilité sociale (Philippe Jarnoux). Elles révèlent encore la réception de la réforme catholique par les Bas Bretons des xviie-xviiie siècles. Les gwerzioù permettent également de connaître des affaires qui ont peu ou pas laissé de traces dans les archives écrites de la justice, en particulier les suicides, les viols, les infanticides. Philippe Jarnoux souligne les nombreux détails qui sont de véritables apports à la connaissance historique comme la géographie des collectes, la dialectique entre suicide et honneur, les mentions concernant les Maures et les Turcs. Michel Nassiet fait remarquer que certains métiers prédisposaient à être chanteurs et porteurs de mémoire comme celui de tailleur, métier itinérant qui jouait un rôle essentiel dans la circulation de l’information.

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Les seules critiques portent sur certains postulats insuffisamment étayés comme celui de l’utilisation de la langue bretonne par la noblesse ou l’apparition des gwerzioù dans les derniers siècles du Moyen Âge. Quelques regrets également : celui de n’avoir pas intégré au corpus des chansons de la période révolutionnaire ou celui de n’avoir pas suffisamment analysé le niveau de langue des complaintes étudiées.

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Ces quelques remarques ne réduisent en rien les éloges du jury envers cette grande thèse (Michel Nassiet) de qualité exceptionnelle (Peter Burke), un travail qui déplace les frontières jusqu’alors assignées à l’historien (Joël Cornette), qui ouvre aux historiens de sa génération un vaste domaine de recherches (Donatien Laurent), qui invente presque une source pour l’histoire moderne (Philippe Jarnoux). Pour Philippe Hamon, la science historique a besoin de tels travaux, et sans doute aussi la société actuelle, et en particulier la Bretagne, pour éviter aussi bien l’amnésie que la sanctification du passé.

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Après une courte délibération, le jury accorde à Éva Guillorel le titre de docteur en histoire avec la mention « très honorable » et ses félicitations.

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Pierrick Pourchasse

Florian Reynaud, Les Bêtes à cornes dans la littérature agronomique (1700-1850), thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’université de Caen le 25 mars 2009

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Jury : Annie Antoine, professeur à l’Université de Rennes 2 (rapporteur) ; Gérard Béaur, directeur de recherches au cnrs, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (rapporteur) ; Bernard Denis, professeur honoraire à l’École vétérinaire de Nantes, président de la Société d’Ethnozootechnie ; Bernard Garnier, chargé de recherches au cnrs (retraité), ancien directeur du crhq ; Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen (directeur de thèse).

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Les bovins sont généralement désignés « bêtes à cornes » sous l’Ancien Régime et encore parfois jusqu’au milieu du xixe siècle dans la littérature scientifique. Dans l’historiographie, ils ont longtemps été relégués derrière l’étude des seules cultures céréalières. Ces animaux domestiques avaient néanmoins une importance économique de premier ordre, grâce à leur force de travail et aux nombreux produits, directs ou indirects, qu’ils fournissaient à l’homme. Dans un souci de réhabilitation, Florian Reynaud a consacré les trois ans de sa thèse à recenser, analyser et interpréter toutes les sources littéraires agronomiques relatives à l’élevage bovin et aux activités annexes à l’élevage. Son étude commence à partir de 1700, date de la première édition de La Maison Rustique de Louis Liger, jusqu’à 1850 environ. Le vaste recueil d’ouvrages et d’articles qu’il a constitué est accompagné de plus de 400 références bibliographiques sur l’histoire rurale et l’histoire de l’élevage. Elles lui ont apporté un appui pour mener à bien une analyse statistique et une étude sur le fond de la pensée théorique relative à l’élevage. Le dépouillement de sources manuscrites, administratives et notariales lui a permis d’étudier la gestion des bestiaux et son évolution du xviiie au milieu du xixe siècle dans trois grandes régions d’élevage, la Normandie, le Limousin et le Charolais. Dans un contexte d’avancées scientifiques indéniables et d’explosion éditoriale, Florian Reynaud a finalement cherché à mettre en évidence l’évolution du corpus relatif à l’élevage bovin et l’influence de la littérature agronomique sur les pratiques locales.

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La première partie de son travail, dans une approche théorique, consiste en l’étude approfondie de cette littérature, présentée dans un corpus de plus de 1000 ouvrages et brochures, de quatre périodiques spécialisés dans l’économie et dans l’économie rurale et de différents Mémoires de Sociétés d’agriculture franciliennes. Autre trait original de son travail, une incursion historienne vers le support iconographique, à travers les gravures rencontrées dans les ouvrages scientifiques et l’ensemble des peintures représentant les bovins de 1600 à 1850. Dans un premier temps, Florian Reynaud insiste sur l’intérêt grandissant des auteurs économistes et agronomes pour les « bêtes à cornes ». Les questionnements d’ordre médical et alimentaire sont privilégiés dans les écrits. Puis il développe une analyse de la théorie agronomique en dégageant sept grandes thématiques : l’utilisation des bovins, leur reproduction, la production et l’industrie laitière ou encore la médecine vétérinaire. Sans lien avec la science, et dans l’ensemble peu représentatifs de l’activité d’élevage, les dizaines de tableaux et gravures examinés offrent un autre point de vue sur les bêtes à cornes. Des éléments révélateurs apparaissent, notamment le polymorphisme des troupeaux, figuré de manière récurrente dans les zones de communication, entre régions d’élève et d’engrais.

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Dans la littérature, il remarque également le renforcement de certaines notions, l’hygiène en particulier et « l’amélioration », qui remplace le seul souci de subsistance face aux crises. En parallèle, des avancées scientifiques ont été réalisées en anatomie et en chimie, contribuant à un certain progrès dans l’industrie laitière, la boucherie et les différents artisanats. Les sujets abordés par les agronomes restent néanmoins très diversifiés. Dans la pratique, si certaines questions, comme l’utilisation du collier à la place du traditionnel joug, ne sont pas tranchées et renvoient aux usages locaux, d’autres, plus épineuses, telles que le croisement des races, semblent susciter une opposition des éleveurs ou des notables locaux. Un autre décalage apparaît dans les textes entre la réflexion agronomique et le domaine législatif, la jurisprudence étant largement négligée dans les traités d’économie rurale du xixe siècle. En revanche, malgré une certaine uniformisation des préceptes relevés dans les écrits et l’apparition tardive d’ouvrages consacrés à des espaces précis, la prise en compte des diversités régionales semble bien réelle. Il le constate notamment par un principe soutenu dès les années 1830 ; celui de l’amélioration des races locales par sélection interne. En dehors de la littérature française, Florian Reynaud part également à la recherche de modèles, d’influences étrangères, en Angleterre, en Suisse et en Allemagne, dans des ouvrages originaux. Il y trouve des éléments de réflexion repris par les agronomes français au sujet des croisements mais surtout des systèmes de culture, notamment anglais, issus du Norfolk et du Suffolk, où l’on préconise des assolements complexes.

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Dans la seconde et la troisième partie de la thèse, l’auteur se lance dans une analyse des influences réciproques entre la théorie littéraire et la pratique de l’élevage, en se plaçant du point de vue de l’agronome à l’éleveur, en passant par le libraire et l’éditeur. L’étude des sources administratives de 1700 à 1850 lui a permis de mesurer le décalage entre la littérature agronomique et l’intérêt dominant des intendants et préfets ainsi que des administrateurs locaux et parisiens pour les questions d’ordre économique, assez éloignées finalement de l’activité des exploitants. Le relais entre les ouvrages agronomiques et les éleveurs ne semble pas assuré par ce biais là. La littérature de colportage, avec la collection de la bibliothèque bleue, n’a pas plus d’influence. Parmi les ouvrages agronomiques, certains apparaissent dans les inventaires mobiliers des propriétaires, notables ou curés. Mais ont-ils de réelles conséquences sur les méthodes d’élevage ou de croisement ? Rien n’est moins évident. Certes, dans le Charolais, pays d’embouche depuis le début du xviiie siècle, des compléments alimentaires sont apportés aux bestiaux et la stabulation hivernale est de plus en plus pratiquée, en accord avec les conseils préconisés dans les années 1770 par les agronomes. Mais dans l’ensemble, le phénomène d’imitation est loin d’être évident. Cette littérature semble n’avoir qu’un rayonnement limité auprès des grandes villes et de certains espaces provinciaux le long de la Loire, dans le nord ou le nord-est. L’étude des listes de souscription du Théâtre d’agriculture (1804-1805) et du Cours complet d’agriculture (édition de 1809) vient confirmer cette hypothèse. Manque d’accessibilité des ouvrages, habitudes routinières des paysans, cadres institutionnels trop contraignants empêchant les prises de risques. Les causes de cet immobilisme sont certainement multiples. Le contexte local, en particulier géologique et économique, est probablement un obstacle majeur aux changements. Les nouveautés apparaissent cependant mais elles apparaissent lentement. Les fourrages alternatifs puis les engrais chimiques finissent par s’imposer peu à peu dans les campagnes, toujours en concordance avec les avancées scientifiques. La littérature agronomique constitue un facteur d’évolution et non une condition sine qua non du changement.

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Florian Reynaud termine son exposé en précisant que la continuation de cette recherche serait souhaitable avec l’augmentation des lectures de périodiques locaux et l’élargissement des prélèvements d’informations, en accordant une attention particulière aux sources privées ou encore à l’étude du droit, en lien avec l’élevage.

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La parole est alors donnée à Jean-Marc Moriceau, le directeur de thèse, qui tient d’abord à remercier Florian Reynaud pour avoir su passer de l’histoire du livre à l’histoire rurale. Il le félicite d’avoir parcouru autant d’ouvrages à la bibliothèque du Pôle rural de Caen et notamment ceux du Ministère de l’agriculture, dont il est l’un des premiers utilisateurs. Il souligne que le corpus final, composé de 3 volumes et 1287 pages, ne contient pas d’artifices et se présente sous un format satisfaisant, un peu plus allégé qu’à la normale. Ce travail constitue selon lui une contribution de poids à l’avancement d’un domaine de la recherche capital en histoire rurale, à savoir celui du progrès agricole. Il permet en effet de renouveler la question en s’intéressant à l’élevage, domaine souvent négligé et pourtant capital aux yeux des agronomes et des physiocrates. De plus, les problématiques envisagées par Florian Reynaud offrent pour la première fois dans l’histoire la possibilité de réfléchir au rapport entre vision théorique et réalité pratique, de discuter sérieusement de la tradition et du progrès à partir de l’un des secteurs économiques les plus importants de l’agriculture française, celui des bovins. Jean-Marc Moriceau insiste enfin sur l’intérêt d’étendre le sujet à l’échelle de l’Europe, permettant ainsi des comparaisons. Les commentaires détaillés du directeur de thèse sont d’abord consacrés aux traits originaux de la thèse puis à l’analyse des résultats et apports de ce travail.

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Les originalités sont multiples. La première qu’il relève est l’analyse quantitative de la littérature spécialisée sur l’élevage, dans toutes ses dimensions pendant tout le siècle et demi qui enregistre une véritable explosion documentaire. Tout confondu, le nombre de sources imprimées, articles de dictionnaires et périodiques, se compte en milliers. Jean-Marc Moriceau salue le travail titanesque réalisé pour la constitution d’un corpus de lectures très impressionnant et d’une diversité étonnante, qui s’ouvre même courageusement à la littérature étrangère. De plus, il considère les coups de sonde dans les sources manuscrites et les mémoires comme d’excellents jalons de l’évolution des préoccupations politiques. Il précise également que le corpus documentaire agronomique a été soumis, tel un véritable laboratoire permanent, au scanner de l’examen quantitatif. Ainsi, une soixantaine de tableaux statistiques viennent scruter sa structure, la longueur des articles, leur répartition thématique et même la stratigraphie des souscripteurs. La recherche de Florian Reynaud s’intègre donc parfaitement aux problématiques du laboratoire auquel il appartient, le crhq (umr 6583-cnrs), en apportant la preuve de la compatibilité entre histoire quantitative et histoire rurale. Il précise que, quelle que soit leur nature, les documents recensés sont inlassablement comptés et comparés sans rien sacrifier de la singularité des titres. Ce travail représente selon Jean-Marc Moriceau une véritable encyclopédie méthodique des bêtes à cornes de Louis XIV à la Seconde République.

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La deuxième grande originalité qu’il remarque est la vision large du sujet, dont la répartition en six sections différentes est le reflet : agriculture bien sûr mais aussi jurisprudence, commerce, arts et métiers, architecture, manufactures et arts. Tous les secteurs de l’élevage des bêtes à cornes, trop souvent considérés à part, sont ici mis en relation, permettant ainsi, par extension, d’aborder des pans multiples de l’activité des campagnes et des villes. Les outils d’analyse qui n’interviennent pas toujours en association sont ainsi et malgré tout pris en compte conjointement, ce qui donne lieu à des analyses approfondies intéressantes, par exemple au sujet de la lexicologie de l’élevage selon les régions.

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Le dernier trait d’originalité mis en avant est la mise en rapport entre théorie et pratique qui passe par une variation des échelles d’analyse, en procédant corrélativement à un changement de la nature du corpus documentaire. Le passage d’une étude de la production nationale agronomique française, mais aussi étrangère, à celle de trois grandes régions d’élevage françaises et enfin à celle de six départements compris dans ces mêmes régions assure au lecteur une progression de la compréhension de l’évolution historique. Cette démarche permet en outre d’appréhender des réalités diverses allant même jusqu’à l’échelle de l’exploitation de l’éleveur, grâce à l’étude de 1866 inventaires après décès. Le directeur de thèse rappelle que ce travail a rarement été mis en œuvre pour ce type d’actes notariés.

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Dans la deuxième partie de son commentaire, Jean-Marc Moriceau présente quelques apports de cette recherche dont les fruits lui semblent inégaux mais variés. Pour ce qui concerne l’agronomie anglaise, ce travail montre par des preuves accablantes que la réputation des Anglais en matière d’élevage porcin et bovin est véritablement surfaite. Par ailleurs, la géographie différenciée de l’histoire de l’élevage bovin fait ressurgir dans le texte une prise en compte de la diversité des pratiques et des appellations qu’il juge tout à fait intéressante. Plusieurs cartes très éclairantes semblent indiquer un certain cloisonnement régional de l’activité d’élevage dans les zones de pratiques locales variées comme l’Auvergne par rapport aux grands secteurs spécialisés tels que la Normandie. Il ajoute que ce travail permet également d’obtenir une meilleure connaissance des structures sociales concernées par l’élevage. À travers des comparaisons interrégionales, on saisit davantage le statut des propriétaires de bestiaux, les différentes catégories socioprofessionnelles concernées par l’élevage et les liens qu’ils entretiennent entre eux. L’analyse permet ainsi de pointer les gisements et les contraintes du progrès agricole. L’outillage intellectuel des propriétaires est dorénavant lui aussi mieux connu. En revanche, dans cet éventail très large de thèmes abordés, l’histoire économique est peu présente et certains aspects comme le cuir ou le suif ne donnent pas lieu à beaucoup d’analyses.

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Jean-Marc Moriceau termine par une conclusion très élogieuse à propos du travail de Florian Reynaud, qu’il considère comme un instrument de travail précieux, non seulement pour l’histoire mais aussi pour l’histoire agronomique, ou l’histoire des sciences et des techniques.

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La parole est ensuite donnée à Annie Antoine, premier rapporteur du candidat. Elle souligne elle aussi en premier lieu l’intérêt du sujet, l’utilité de cette collecte et l’énormité du travail réalisé. Elle apprécie en particulier le recensement de toutes les références agronomiques imprimées en France, qui constitue dorénavant un recueil bibliographique tout à fait essentiel. Malgré une réserve concernant la parcellisation de cette bibliographie et une syntaxe parfois un peu complexe, elle juge la présentation matérielle de ce travail pratiquement parfaite. Elle apprécie également les choix nettement affirmés dans la thèse, tout d’abord pour ce qui concerne les sources et espaces avec le recensement de tous les écrits concernant les bêtes à cornes, dans l’espace français, au niveau national et régional. Ce corpus n’est toutefois probablement pas exhaustif, notamment sur la question vétérinaire. De plus, la volonté de travailler sur une grille semblable pour quelques pays étrangers ainsi que le recours aux textes manuscrits, pour varier les échelles dans la démonstration, lui semblent des choix techniques très bons qui dénotent sa capacité à utiliser différentes sources. La principale critique qui ressort du commentaire est le caractère parfois un peu flou des problématiques. Est-ce l’histoire de l’élevage ou l’histoire de la littérature agronomique ? En effet, l’histoire du livre et de l’imprimé, y compris dans ses aspects matériels, y est clairement envisagée. À cette question, Florian Reynaud répond qu’il a utilisé plusieurs outils pour reconstituer l’histoire de l’élevage, la littérature agronomique certes, mais aussi les inventaires après décès.

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Annie Antoine en vient alors à la variété des méthodes d’analyse des textes. Qu’il s’agisse de la lecture thématique, de l’analyse informatisée et plus scientifique du contenu des ouvrages ou encore de l’analyse des documents iconographiques, le travail réalisé lui semble très positif. Cependant, le champ abordé est certainement trop ambitieux, ce qui peut-être une des causes de la confusion relative entre les termes du sujet. En parcourant l’ouvrage, elle s’attache ensuite à l’introduction. Elle constate que celle-ci ne doit pas être prise isolément mais être reliée aux deux premiers chapitres de la thèse qui introduisent véritablement le sujet. Elle regrette certaines formules introductives un peu formalistes comme « la réhabilitation de l’histoire de l’élevage », ainsi que la synthèse incomplète qui clôture le premier chapitre. La première partie se divise en deux, entre des chapitres statistiques, qui auraient pu, selon elle, être allégés par des conclusions partielles, et des chapitres thématiques. Le chapitre 6, sur le thème de l’utilisation des bovins, appelle à un approfondissement de plusieurs questions, notamment au sujet des notions de race et d’espèce dans les ouvrages théoriques, leur emploi, leur sens et leur variation dans le temps. Florian Reynaud précise en quelques mots que seul le terme « type » est employé dans la littérature jusqu’au xviiie siècle, avant l’apparition du terme « race » plus scientifique. Concernant l’analyse des 1866 inventaires après décès, elle questionne alors le candidat sur ses méthodes de dépouillement d’un corpus aussi colossal. Le fait de s’interroger sur l’histoire de l’élevage en mesurant l’influence de la littérature sur les éleveurs lui semble intéressant. Toutefois, elle se demande si, à l’inverse, il ne serait pas possible de mesurer comment la littérature tire partie des pratiques de l’élevage. Florian Reynaud rétorque que cette démarche permettrait simplement de montrer l’influence de la culture francilienne.

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D’un point de vue plus formel, Annie Antoine critique le déséquilibre du plan qui dénote un problème dans la démonstration. Elle regrette enfin l’absence de conclusions partielles plus éloquentes mais félicite le candidat pour sa très bonne conclusion générale. Elle termine par des compliments pour cet excellent travail.

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La soutenance se poursuit avec l’intervention de Bernard Garnier. Celui-ci commence par remercier le candidat pour son travail enrichissant, qui constitue un véritable outil de travail, méritant d’être publié rapidement. Pour souligner l’énormité du travail, grâce à un savant calcul, Bernard Garnier montre que malgré le format allégé de la thèse, identique à celui de la revue hsr, l’ouvrage, compte tenu du nombre de caractères par pages, est en fait l’équivalent de cinq volumes du même périodique. En s’attardant sur la forme de ce travail, il met en relief le déséquilibre dans le plan, remarquable notamment entre la première partie introductive et la troisième partie, au final plus courte. Concernant les notes de bas de page, il s’étonne de la disparition brutale, au début de la thèse, de l’indication du titre des ouvrages, pour ne plus s’en tenir qu’au nom de l’auteur et à la date de la publication. Dans l’ensemble, la présentation, et notamment les tableaux et autres illustrations en couleurs, lui semble assez satisfaisante.

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Bernard Garnier est toutefois beaucoup plus élogieux sur le fond. Cette thèse lui apparaît comme un livre de référence et deviendra selon lui un livre de chevet pour nombre de chercheurs. L’ampleur chronologique, en particulier la prise en compte dans l’analyse de la période révolutionnaire, lui semble tout à fait intéressante. Concernant les sources, il apprécie les commentaires systématiques, permettant de bien situer l’ouvrage ou l’auteur. Le recensement des planches et peintures relatives à l’élevage bovin s’avère passionnant mais il s’étonne de l’absence de liste des tableaux en annexe. Dans le corps de l’ouvrage, à savoir dans les chapitres contenant les données statistiques, les sections en sous-rubriques lui paraissent parfois abusives lorsqu’il n’est question que d’un ou deux individus. Sur la partie relative à l’élevage des bovins, aux produits de l’élevage et à leur alimentation (chap. 6, 7 et 8), Bernard Garnier précise au sujet de la saignée préalable à l’engrais qu’elle est réalisée sur les vaches de réforme pour bloquer la lactation avant l’engraissement. Il apprécie les trois chapitres suivant qui abordent au plus près les problèmes rencontrés par les agronomes, notamment l’amélioration des races. Concernant les descriptions picturales dans le chapitre 11, il est déçu par l’absence d’une conclusion, bien que cet exercice ait été difficile compte tenu des apports limités de cette source. Comme Jean-Marc Moriceau, il juge les chapitres portant sur la littérature agronomique européenne tout à fait intéressants par le fait qu’ils permettent de relativiser le modèle anglais. En revanche, au sujet des différences de densité à l’échelle nationale des spécialistes sortis des écoles vétérinaires, il pense qu’elles recoupent partiellement l’importance de l’élevage chevalin, sans être nécessairement le reflet d’un cloisonnement régional. L’utilisation des inventaires après décès lui semble excellente bien qu’il regrette de ne pas voir apparaître sous forme de grille l’ensemble de l’information qui en est ressortie. La troisième partie, « les acteurs du progrès », lui a paru tout à fait intéressante bien que la question de l’influence du lectorat dans la diffusion du progrès reste peu développée au regard des autres sujets abordés dans la thèse. Pour finir, Bernard Garnier réitère ses félicitations pour ce travail de référence.

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Suite à cette intervention, la parole est donnée à Florian Reynaud qui tente notamment de justifier le déséquilibre du plan de son travail. Il explique que l’égalité parfaite entre les parties n’a pas été recherchée compte tenu du déséquilibre des données présentes dans les sources. Il rappelle également que les données statistiques alourdissent fortement la première partie.

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La parole revient ensuite à Bernard Denis qui adresse ses remerciements au candidat pour ce travail, qualifié de passionnant et d’impressionnant. Concernant la forme, il apprécie le style ainsi que l’effort de rédaction de conclusions récapitulatives quasiment à chaque chapitre. Bernard Denis souhaite surtout s’attarder sur le fond, et principalement sur l’aspect technique de ce travail qui, selon lui, rejoint de très près l’encyclopédie. Il développe successivement plusieurs thèmes, auxquels il souhaite apporter des compléments ou sur lesquels il espère être mieux renseigné. Il apporte en premier lieu quelques précisions sur les termes « zootechnie », « hygiène » et « art vétérinaire ». Bernard Denis se qualifie lui même de « zootechnicien vétérinaire », une discipline officiellement inexistante mais qui mériterait d’être reconnue. Selon lui, dans la thèse, plusieurs ouvrages et notamment Hygiène vétérinaire appliquée de Magne, inventorié dans la rubrique « médecine vétérinaire », sont à rapprocher de la zootechnie.

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La deuxième thématique abordée concerne le mouvement d’industrialisation développé précocement en Angleterre, par rapport à la France. Bernard Denis s’étonne que ce phénomène lié à l’exode rural ne soit pas abordé par Florian Reynaud alors qu’il est à l’origine d’une nouvelle clientèle et donc d’un nouveau mode de production bovine à tendance capitaliste. Il s’interroge ainsi sur le rapport de ce phénomène avec l’invention du bœuf spécialement engraissé pour la boucherie. Il se demande enfin si l’apparition précoce en Angleterre de ces races à viande peut avoir un rapport avec la citation de Sauvegrain qui oppose « l’Anglais carnivore » au « Français panivore ».

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Dans sa réponse, Florian Reynaud relativise le phénomène d’industrialisation qui n’est pas selon lui essentiel pour l’élevage, en dehors de l’artisanat à partir des produits d’origine bovine, qui semble stimulé par une forte demande citadine. Concernant la citation de Sauvegrain, il considère qu’elle ne suffit pas à expliquer le retard de la France en matière d’élevage car, outre les questions de goût, les éleveurs français auraient pu eux aussi développer un nouveau marché.

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Bernard Denis s’intéresse ensuite aux croisements. Après la Révolution, l’Angleterre devient un modèle pour les nobles expatriés. Cette anglomanie devient particulièrement importante sous la Restauration, point sur lequel Florian Reynaud ne s’attarde pas. Le candidat répond que, selon lui, le phénomène se situait dans la continuité des années précédentes. Puis Bernard Denis aborde le thème de la couleur de la robe des bestiaux, pour laquelle l’intérêt des éleveurs est très ancien. Celle-ci s’est uniformisée pour des raisons commerciales mais il rappelle, en illustrant son propos d’une photo de « poia », que le polymorphisme des troupeaux était autrefois de règle partout, même pour une race unique. Il termine son commentaire sur des remerciements au candidat pour avoir su rassembler toutes ces références et avoir accordé une bonne place aux travaux de zootechniciens.

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Gérard Béaur est le dernier intervenant de cette soutenance. Il exprime lui aussi son admiration pour le travail accompli et la variété des problèmes abordés. Cette recherche lui paraît plus ambitieuse que le titre ne le suggère. Plus qu’un questionnement sur l’élevage bovin, il s’agit d’un va et vient entre l’agronomie et l’élevage, entre la théorie et la pratique, auquel s’ajoute une importante analyse des représentations iconographiques. Il rappelle la pertinence du choix chronologique, l’intérêt et l’originalité de ce travail abordé à travers plusieurs échelles d’analyse. La variété des angles d’approche permet en outre de tout passer en revue. Toutefois, il note que la masse des thèmes abordés ne suit pas toujours une progression logique. L’étude prosopographique notamment intervient seulement en troisième partie, après l’analyse des écrits. La principale tension qu’il remarque se situe dans la mise en relation entre théorie et pratique. D’autre part, le style lui semble souvent trop complexe, comme si le candidat n’avait pas complètement intégré certaines théories des auteurs. Il félicite Florian Reynaud pour ses cartes. Concernant les tableaux, Gérard Béaur émet plus de réserve. Très complexes et peu accessibles, ils sont souvent sous-utilisés. Selon lui, des croisements plus nombreux auraient également permis d’émettre plus d’hypothèses.

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De manière générale, il apprécie la précision et la solidité des informations fournies mais aussi leur usage efficace. Plusieurs apports lui paraissent essentiels, tels que les catalogues sur l’alimentation et sur les maladies des animaux ou encore l’analyse des divergences et convergences entre bœuf et cheval. Concernant le dépouillement des inventaires, il s’interroge sur le bien fondé du choix des régions prises à témoin. Pourquoi avoir choisi des secteurs de pointe en matière d’élevage ? Il en vient enfin au point crucial de ce travail : l’influence de la pensée agronomique sur la pratique. Comme Annie Antoine, il se demande si ce sont les agronomes qui ont influencé les éleveurs ou l’inverse. Les ouvrages ne sont en effet pas toujours faits de recommandations mais bien souvent de pures observations. Dans les inventaires, le lectorat qui apparaît est celui des propriétaires, des élites, pas forcément en prise avec l’élevage. La conclusion que Gérard Béaur en retire est la nécessité d’être précautionneux lorsque l’on souhaite mesurer les répercussions de ces traités agronomiques sur l’élevage.

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Dans sa globalité, cette étude semble à l’intervenant assez difficile à aborder. L’évolution de la démonstration n’apparaît pas, selon lui, assez nettement. Toutefois, il souligne le sérieux exemplaire de ce travail bien construit. Il s’agit d’une contribution précieuse qui ne lui permet que de s’incliner.

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En réponse à Gérard Béaur, au sujet des tensions qui apparaissent dans sa thèse entre la théorie et la pratique, le candidat explique que ce thème crée également des tensions dès le xviiie siècle. En effet, les agronomes ne sont pas eux-mêmes toujours conscients de leur rôle limité dans la pratique de l’élevage. Il tente ensuite de justifier le choix de la Normandie, du Limousin et du Charolais comme zones d’étude privilégiées pour le dépouillement des inventaires. Tout en s’appuyant sur des régions spécialisées dans l’élevage, il a cherché à donner du corps à l’étude en examinant des régions différentes et isolées les unes des autres. Jean-Marc Moriceau prend la parole pour préciser que ce choix répond aussi à des facteurs structurels de la géographie historique de la France aux xviiie et xixe siècles. Il permet de court-circuiter le Bassin parisien et de se déconnecter des grands propriétaires fonciers.

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Suite à cette intervention, le jury se retire. Après un moment de concertation, Gérard Béaur annonce à Florian Reynaud que le titre de docteur en histoire de l’université de Caen lui est accordé, avec mention très honorable et les félicitations du jury.

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Violaine Nicolas

François Ploux, Cultures villageoises et modernisation, dossier présenté pour l’habilitation à diriger les recherches, soutenu à l’université de Paris i-Panthéon-Sorbonne, le 1er décembre 2008

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Jury : Dominique Kalifa, Professeur à l’Université de Paris-i, directeur ; Jean-François Chanet, Professeur à l’Université de Lille 3, rapporteur ; Stéphane Gerson, Professeur à l’Université de New York ; Alain Corbin, Professeur émérite à l’Université de Paris-i ; Jean-Claude Farcy, Chargé de recherches au cnrs, rapporteur ; Nadine Vivier, Professeur à l’Université du Maine, présidente du jury.

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François Ploux rappelle d’abord son cheminement de chercheur centré autour du thème de l’insertion des cultures villageoises dans l’État-Nation, et comportant trois dimensions enchevêtrées : l’intégration nationale, la révolution identitaire et l’homogénéisation de la culture nationale. Si ces transformations ont provoqué la ruine des cultures villageoises traditionnelles ancrées dans la coutume, elles n’ont pas pour autant été simplement subies passivement par les acteurs : l’attitude des communautés a oscillé entre résistance, adhésion, contournement. La réception des apports extérieurs fut donc complexe, elle a nécessité des relais locaux et parfois, la tradition a pu jouer le rôle de passerelle. Pour envisager ces processus l’auteur ne s’est jamais départi d’une démarche anthropologique, et n’a cessé de pratiquer une « histoire au ras du sol », privilégiant les études de cas, plutôt que de larges études quantitatives.

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Sa thèse sur les violences rurales en Quercy aboutissait à la conclusion que la mise en œuvre, par les paysans, de formes négociées oralement de résolution des conflits fut la véritable clé de voûte d’une entreprise collective d’opposition à l’emprise de l’État. Ceci a naturellement débouché sur une réflexion sur la politique au village, thème sur lequel il prépare un ouvrage de synthèse. Dans sa deuxième recherche d’ampleur sur la rumeur, il s’est intéressé à la phase transitoire de la politisation où les paysans ayant acquis le droit de suffrage devaient apprendre à décrypter la réalité. La rumeur constituerait la grille de lecture au moyen de laquelle les paysans ont accompli ce travail de déchiffrement. La nouvelle recherche qu’il présente sur les monographies communales se veut une contribution à l’histoire de l’essor des idéologies localistes à l’heure de la nationalisation des consciences. Il envisage le sentiment d’appartenance au groupe local comme une construction culturelle plutôt que comme une nécessité inscrite dans les structures sociales ou les infrastructures économiques. Pour cela il s’est attaché à montrer comment les érudits de village ont, à partir des années 1840, posé les bases d’une nouvelle territorialité dont la connaissance de l’histoire locale aurait constitué le socle. La troisième République fut ainsi, d’une certaine manière, l’apogée des terroirs. Au fil de l’exposé, François Ploux mentionne de nombreuses perspectives de recherches que ce soit sur les violences rurales, la vie politique dans les villages, la transmission d’une mémoire locale ou la conversion par les érudits de la mémoire sociale de la Révolution.

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Dominique Kalifa, introducteur du dossier d’habilitation, rappelle d’abord le parcours professionnel de François Ploux et les lignes de forces de sa démarche : une histoire compréhensive, soucieuse de prendre au sérieux et de restituer, dans une perspective socioanthropologique, les attentes, les appréciations et les comportements des acteurs. Il insiste sur l’ampleur du dossier d’hdr présenté qui impressionne tant par son ampleur que par sa richesse. Tout en affirmant la cohérence d’une thématique de recherche, centrée sur les identités rurales et l’entité « collectivité villageoise », pensée à la fois comme une réalité sociale, un écheveau de relations faites de solidarités et de conflictuosités mêlées, le dossier montre également que l’auteur a su profondément diversifier ses problématiques de recherche. Sa thèse de doctorat consacrée aux rixes villageoises était une histoire anthropologique des formes de violence communautaire, fondée sur une lecture qualitative des archives judiciaires. L’analyse des affrontements intercommunaux entre 1810 et 1860 permettait de mettre au jour l’existence de cycles vindicatoires commandés par une conception de l’honneur ritualisée. Le livre sur la rumeur étend cette problématique tout en l’élargissant à de nouvelles questions comme l’antifiscalité et les imaginaires du bonapartisme. Au rebours d’une historiographie qui a souvent abordé ces questions en partant de l’État central ou des idéologies, les travaux de François Ploux valorisent l’échelon du local, les compétences des acteurs et le rôle des conflits minuscules. Mais pour progresser dans ces débats, il fallait mieux saisir la nature même de cette entité « collectivité villageoise », ni évidente, ni naturelle, et dont les modes de construction étaient à préciser.

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Le manuscrit inédit sur les monographies villageoises répond pour partie à un tel programme d’élucidation. L’analyse se fait ici plus culturelle, plongeant au cœur des formes de l’érudition locale, des ambitions et des attentes des « intellectuels de village », et sa contribution à l’imaginaire du village dans la France contemporaine. De ces différents objets, on perçoit très clairement le lien, centré sur les modes d’acculturation (juridique, morale, sociale, politique, culturelle) des sociétés villageoises et leur relation au procès d’intégration nationale. L’auteur fait preuve d’érudition tout en ayant soin de réinscrire son objet dans des perspectives plus amples.

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Jean-François Chanet note ensuite qu’il ne pouvait que se sentir en affinité avec le travail de François Ploux, en raison d’un attachement partagé à l’histoire rurale et d’une parenté dans le choix des terrains et des objets de recherche. Il rappelle les principales publications de François Ploux en insistant sur sa capacité d’innovation dans le choix des sujets et sur son aptitude à la synthèse, ce qui atteste la maturité atteinte par le candidat sur tous les registres que doit maîtriser un directeur de recherche.

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Jean-François Chanet distingue ensuite les principaux thèmes autour desquels s’articulent le travail du candidat : les conflits violents et leurs modes de résolution d’une part, la rumeur et ses conditions d’apparition et de circulation dans la France du xixe siècle de l’autre. Ces thèmes recoupent l’une des principales questions qui traversent l’historiographie des campagnes depuis les années 1960 : comment la politique moderne vint aux paysans ? À cet égard, Jean-François Chanet s’étonne que le titre général du dossier, « Cultures villageoises et modernisation », ne fasse nulle part l’objet des définitions et des prises de position théorique que le choix de ces mots appelait. L’étude d’un genre, la monographie de commune, vise à renouveler la connaissance et la compréhension de ce que l’auteur désigne comme le « culte des petites patries villageoises » en France, depuis la monarchie de Juillet jusqu’à la fin de la Troisième République. Jean-François Chanet suggère à l’auteur de préciser davantage la chronologie de son étude en précisant l’évolution de la curiosité pour le local au début du xixe siècle et, surtout, les traits particuliers qui caractérisent ce genre durant la 1re guerre mondiale et l’entre-deux-guerres. Il met également en avant un certain nombre de difficultés qui se posent pour qui veut utiliser ces documents : quelle est la représentativité des auteurs de ces textes, que peut-on dire des destinataires ? L’indifférence des populations à l’égard de cette littérature incite décidément à la qualifier de grise.

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Stéphane Gerson poursuit la discussion en notant que François Ploux a amélioré notre connaissance de la France rurale au xixe siècle, abordée sous de multiples angles: violences villageoises, acculturation et modernisation, rapport à l’État et à ses normes, identités territoriales, et histoire et mémoires villageoises. Il note qu’on ne peut qu’être impressionné par la richesse de son outillage conceptuel et par la richesse de ses données empiriques et la rigueur avec laquelle il les analyse. L’œuvre de François Ploux ne dépeint pas un basculement soudain et irrévocable, une modernisation brutale qui remplacerait la Gemeinschaft par la Gesellschaft, la tradition par la civilisation, il montre au contraire l’articulation riche et complexe entre des normes, des logiques, des vocabulaires, des catégories conceptuelles locales et nationales.

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Dans le mémoire inédit, « Une mémoire de papier », il propose une analyse subtile du rapport entre le local et le national et il montre que ces monographies de commune peuvent à la fois renforcer des identités locales et contribuer à la modernisation, via des normes d’écriture et de pensée, des valeurs de labeur et d’industrie, et le culte de la nation. Avec l’autobiographie de Théodore Chalmel, François Ploux montre aussi que l’histoire de la monographie rejoint celle du plaisir et offre des matériaux pour une histoire des passe-temps et des passions privées, une histoire de la vieillesse aussi, avec son ennui (avoué ou tu) et sa hantise d’être inutile. Stéphane Gerson propose une longue discussion de ce travail, de ses atouts et des approfondissements possibles. Il aurait par exemple été intéressant de mesurer l’impact qu’eut la rédaction d’une monographie sur la carrière de ces auteurs. François Ploux consacre aussi de belles pages aux méthodes de travail des érudits et à leur rapport à l’archive. Mais la mémoire locale ne se limite pas au papier : elle s’étend aux excursions, aux salles décorées, aux tableaux d’honneurs, aux fêtes historiques, aux commémorations, autant de pistes à creuser pour approfondir l’analyse.

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Alain Corbin, à qui la parole est donnée, dit le plaisir qu’il éprouve à retrouver avec François Ploux dont il avait dirigé les premiers travaux depuis la maîtrise jusqu’à la thèse. Il souligne la cohérence d’une recherche dont l’intensité ne s’est jamais interrompue et qui s’est, en permanence, nourrie d’une grande curiosité. L’histoire de la monographie locale, traduit, une fois de plus, chez François Ploux, le choix des organismes minuscules dont il attend la révélation de représentations enfouies, de relations interpersonnelles inaperçues, de rouages sociaux oubliés. Certes, il n’est pas seul à étudier le local et la fierté que celui-ci suscite mais l’intérêt qu’il porte aux « intellectuels au village » est riche de possible. Les auteurs sont émouvants par l’attachement à leur « petite patrie », par l’abnégation dont ils font souvent preuve, par leur humble fierté bien que leurs écrits résultent aussi d’un désir de notoriété locale. Ces érudits, qui poursuivaient une forme d’apostolat rural ont joué un rôle non négligeable dans la diffusion du sens de la localité ; et ce travail invite au final à réfléchir à la grande complexité des cultures villageoises.

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Jean-Claude Farcy affirme d’emblée que François Ploux présente un dossier substantiel et passionnant qui emporte la conviction. Il souligne qu’au-delà de la diversité des objets explorés, c’est la question centrale des voies et moyens de l’acculturation des campagnes, de leur intégration dans l’État nation qui est posée. Or, François Ploux aborde cette question de manière originale, en proposant de dépasser une historiographie trop souvent encline à valoriser le rôle de l’État central et à minimiser celui des échelons locaux et des populations rurales dans les processus étudiés, qu’il s’agisse de la régulation des conflits ou de la politisation. Jean-Claude Farcy apprécie tout particulièrement la remise en cause du modèle « élitiste », celui de la descente du politique vers le bas, ou de l’imposition contraignante des normes de la civilisation moderne aux paysans, ces « rustres » habitant des contrées restées « sauvages ».

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Si quelques thèmes abordés suscitent le débat, la rigueur des démonstrations n’est jamais prise en défaut. Ainsi l’interprétation de la remontée de la violence dans le dernier quart du xixe siècle et à la Belle époque, bien perçue par les contemporains, déjà relevée par les premiers historiens de la criminalité ne relève peut-être pas du seul déplacement des seuils de tolérance, particulièrement dans des campagnes plus acculturées, comme il est suggéré dans l’un des articles de François Ploux sur la violence. Cette hypothèse s’intègre dans une approche anthropologique de la violence prenant le contre-pied d’études plus classiques fondées sur l’analyse des statistiques criminelles. Que l’on puisse la discuter est donc attendu et le mérite de François Ploux est de conduire à approfondir cette question par de nouvelles recherches. Ce n’est pas le moindre de ses mérites comme chercheur et le dossier qu’il présente témoigne à l’évidence de la compétence et des qualités attendues d’un directeur de recherches.

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Nadine Vivier, qui conclut les débats, insiste sur le sérieux et le caractère novateur des travaux du candidat. Le sérieux est évident dans l’importance des dépouillements réalisés et dans l’aspect impressionnant du corpus documentaire mobilisé, dont l’exploitation est toujours précise et méthodique. Le caractère novateur apparaît dans la capacité à s’emparer d’objets vierges et originaux apparemment minuscules – comme la rumeur et l’histoire locale – pour en faire des sujets d’envergure. Le travail sur la rumeur ouvre ainsi des perspectives neuves sur les imaginaires politiques des ruraux. Celui sur les monographies de commune permet d’éclairer le combat pour l’identité villageoise et le rôle central qu’y jouèrent les petits notables que sont le curé et l’instituteur. Elles révèlent la nostalgie du passé aussi bien que les craintes pour l’avenir : elles veulent perpétuer la civilisation des villages, modeler la société en émergence à l’image d’un monde en voie d’extinction. Elles diffusent à la fin du xixe sièccle une idéologie agrarienne fondée sur l’apologie des petites patries et de la ruralité. L’évolution ainsi montrée rejoint d’autres travaux, comme ceux d’Ivan Jablonka sur les enfants de l’Assistance publique placés dans les campagnes sous la IIIe République. Dans la perspective de la publication de ce travail d’un grand intérêt, Nadine Vivier présente plusieurs remarques sur la mise en forme : il faudrait afficher des découpages chronologiques plus précis, questionner davantage la rupture introduite par la 1re Guerre Mondiale, examiner l’originalité du cas français en le comparant aux pays voisins. Elle conclut en félicitant le candidat pour la qualité de son dossier et sa nouveauté stimulante qui s’oriente dans une direction avec laquelle elle agrée pleinement.

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Tout au long de la soutenance François Ploux a montré par ses réponses précises et pertinentes sa maîtrise des questions abordées. Après une très brève délibération, le jury unanime l’a félicité pour la qualité du dossier présenté et l’a déclaré digne d’être habilité à diriger des recherches.

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François Jarrige

Titres recensés

  1. Fabien Colléoni, Le Territoire de la cité d’Auch dans l’Antiquité, thèse de doctorat en Sciences de l’Antiquité, soutenue le 13 décembre 2007 à l’Université de Toulouse-Le Mirail
  2. Paulo Charruadas, Bruxelles et ses campagnes. Croissance économique et actions aristocratiques (haut Moyen Âge-xiiie siècle), thèse de doctorat d’Histoire et d’Archéologie soutenue à l’Université Libre de Bruxelles, le 16 décembre 2008
  3. Emmanuel Huertas, La Rente foncière à Pistoia (xie-xiie siècle). Pratiques notariales et histoire économique, thèse de doctorat d’Histoire, soutenue à l’Université Paris Est - Marne la Vallée, novembre 2008
  4. Caroline Simonet, Sceau et pouvoir à Laon et à Soissons (xie-xve siècles), thèse de doctorat d’Histoire, soutenue à l’Université de Paris i, le 17 décembre 2008
  5. Émeline Roucaute, Une histoire des zones palustres en milieu méditerranéen entre bas Rhône et basse Durance (xive siècle-début xixe siècle), thèse soutenue à la Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme, à Aix-en-Provence le 5 décembre 2008
  6. Jérôme Jambu, Production et circulation monétaires en Normandie occidentale à l’époque moderne (milieu du xve siècle-fin du xviiie siècle), thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université de Caen le 4 décembre 2008
  7. Juan Carpio Elías, La Séville rurale. L’exploitation de la terre dans la transition du xvie au xviie siècle (La Sevilla rural. Explotación de la tierra en la transición de los siglos xvi y xvii), thèse doctorale soutenue à l’Université de Séville le 7 octobre 2008
  8. Éva Guillorel, La complainte et la plainte. Chansons de tradition orale et archives criminelles : deux regards croisés sur la Bretagne d’Ancien Régime (xvie-xviiie siècles), thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’université Rennes 2, novembre 2008
  9. Florian Reynaud, Les Bêtes à cornes dans la littérature agronomique (1700-1850), thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’université de Caen le 25 mars 2009
  10. François Ploux, Cultures villageoises et modernisation, dossier présenté pour l’habilitation à diriger les recherches, soutenu à l’université de Paris i-Panthéon-Sorbonne, le 1er décembre 2008

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2009 (Vol. 31), p. 299-342.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2009-1-page-299.htm


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