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Histoire & Sociétés Rurales

2009/1 (Vol. 31)


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La région du Río de la Plata, où est localisé le territoire actuel de l’Uruguay, n’a guère échappé aux interprétations historiographiques courantes dans les pays colonisés par les Européens. À l’instar des régions occupées par les Anglo-saxons, cette colonisation y a été interprétée comme une véritable « apocalypse », la mainmise coloniale sur les territoires y ayant eu pour principale conséquence, dans cette optique, une destruction des milieux [1][1] MacKenzie, 1997.. Une multiplicité de « récits de crise » portés par des acteurs aux stratégies parfois opposées, contribue à maintenir vivace cette analyse qu’un nombre croissant de scientifiques nuancent ou dénoncent. Butzer et Helgren, par un travail de reconstitution géohistorique de la dynamique des milieux, ont ainsi contesté l’idée communément admise de la responsabilité centrale des premiers colons anglais dans la désertification de certaines zones de l’est australien [2][2] Butzer et Helgren, 2005.. Pour l’Amérique du Sud, ce modèle apocalyptique domine encore largement l’interprétation scientifique des effets de la colonisation ibérique. Certains auteurs ont notamment décrit des processus d’expansion forestière (et non de réduction) faisant suite à la colonisation des terres indiennes en Patagonie nord, durant la décennie 1870-1880 [3][3] Il s’agit des Mapuches au sens large. Veblen et Lorenz,....

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Un des enjeux essentiels de l’évaluation historique de ces récits de crise environnementale est l’analyse du rapport entre les discours tenus et les modifications du milieu que ceux-ci évoquent : la compréhension du rôle des stratégies sociales dans la formulation de ces récits est importante tant pour mieux analyser la dynamique des milieux que pour saisir la dynamique sociale des acteurs en présence. Nous nous intéressons dans cet article au territoire actuel de l’Uruguay, où ces récits de crise présentent la particularité d’être observables dès les premiers temps de la colonisation. Ce territoire était alors dénommé « Bande Orientale de l’Uruguay ». Aux récits de crise rétrospectifs, portés par des chercheurs uruguayens actuels sur le passé environnemental, s’ajoutent des récits contemporains des phénomènes qu’ils dénoncent : dès la fin du xvie siècle, les autorités coloniales, mais aussi des paysans, s’alarment d’une « disparition » ou d’une « destruction » des forêts [4][4] Evia et Gudynas, 2000 ; Carrere, 1990.. N’occupant probablement pas plus de 10 % du territoire à l’époque coloniale, les forêts uruguayennes sont représentées par deux types principaux [5][5] Gautreau, 2006.. Des galeries forestières de quelques centaines de mètre de largeur, le long de tous les cours d’eau, dominées par des espèces d’origine subtropicale ; de petits massifs de quelques dizaines d’hectares dans les régions de collines, avec une prépondérance d’espèces tolérantes à des épisodes de fortes sécheresses, souvent épineuses. Dans les deux cas, ce sont des forêts basses, dépassant rarement les 10 m de hauteur, insérées dans un paysage de campos, c’est-à-dire d’herbages tempérés.

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Afin de caractériser ce phénomène d’apparition de récits de crise, et d’évaluer ses liens avec le contexte social et environnemental de la région à l’époque coloniale, nous avons relevé toutes les mentions relatives aux milieux forestiers contenues dans les minutes de litiges interpersonnels portés devant les autorités de Buenos Aires et de Montevideo entre 1590 et 1820, ainsi que les décrets et textes produits par ces mêmes autorités à propos du mode d’utilisation des forêts [6][6] Ont été prospectés de façon exhaustive l’Archivo General....

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Les récits de crise étudiés sont ainsi appréhendés au travers de 161 documents [7][7] Pour leur lecture, voici quelques termes revenant régulièrement.... Parmi ceux-ci, 47 évoquent une coupe de bois « excessive » (présentée comme telle par les auteurs). 58 % de ces dénonciations d’excès de coupe sont le fait de particuliers, au cours de litiges, tandis que les 42 % restants sont le fait des autorités civiles ou militaires dans divers décrets et rappels à l’ordre. Ces mentions d’états anormaux de la ressource forestière sont à analyser dans un contexte conflictuel lié en particulier à l’accès à la terre : sur la même période, 50 des 161 documents étudiés sont des textes de litiges judiciaires (la carte 1 spatialise ce corpus).

Carte 1 - Le corpus de données forestières coloniales (1590-1820) : conflictualité et mentions de coupe excessiveCarte 1
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La difficulté de l’analyse de ces sources tient avant tout au contexte social conflictuel dans lequel elles sont produites. Le sud de la « Bande orientale de l’Uruguay » constituait une de ces régions de « peuplement ancien », marquée par une forte conflictualité rurale liée à l’appropriation foncière à partir de la dernière décennie du xviiie siècle [8][8] Frega, 2005 ; Gelman 1998 ; Gelman et Garavaglia, .... Depuis la fin du xvie siècle également, de nombreux conflits locaux opposaient défenseurs et détracteurs du statut des forêts, dont l’usage était public.

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Dans ce contexte, il est donc nécessaire de savoir si les récits dénonçant une crise forestière étaient partie prenante de cette conflictualité, et si ces récits de crise étaient effectivement liés à une disparition de la ressource-bois dans les territoires concernés, ou bien à des difficultés pour certains acteurs à y accéder, en lien avec des problèmes d’accession à la terre. Après une présentation des acteurs en présence et du cadre normatif dans lequel ceux-ci se placent, nous analyserons dans un premier temps les récits attribuant le recul forestier aux groupes de coupeurs de bois. Une seconde analyse portera sur les récits et les sources permettant de nuancer cette interprétation, en mettant en lumière les stratégies sociales qui poussent certains à dénoncer charbonniers et bûcherons comme des véritables « destructeurs » des forêts. La position paradoxale des autorités coloniales, qui condamnent verbalement mais tolèrent dans les faits l’activité de coupe, fera l’objet d’une analyse particulière.

Des Lois des Indes aux Bandos de buen gobierno : une législation au service d’un usage public et mesuré de la ressource-bois

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La structuration territoriale de l’espace rioplatéen s’opère, comme pour toute l’Amérique espagnole, selon un « patron » juridique hérité de la Castille médiévale, et qui a servi de « modèle » pour la colonisation américaine [9][9] Frega, 2005.. Un ample corpus législatif, la Recopilación de Leyes de los Reynos de las Indias, normait l’usage des éléments relevant de la Couronne et faisant l’objet d’une communauté d’usage : les forêts, les pâturages et les zones d’abreuvage (Pastos, Forêts y Aguadas)[10][10] Mariluz Urquijo, 1978.. Cette compilation des lois applicables dans les territoires des Indes espagnoles suppose la coexistence de biens relevant du « Public » et de terres appropriées individuellement [11][11] Humbert, 1980. Les lois s’appliquant aux forêts sont.... Localement, cette législation se traduit par toute une série de décrets d’application, les Bandos de buen Gobierno, ou Actes de Bon Gouvernement, pris par le gouverneur militaire. Ceux-ci rappellent généralement les pratiques autorisées dans ces forêts communes, définies initialement par l’Ordonnance royale des Intendants : les arbres ne doivent être coupés que lors des mois d’hiver (mai à août ici), et l’on doit systématiquement laisser le tronc avec une fourche et une branche à chaque extrémité de la fourche (horqueta y pendón)[12][12] De nombreux bandos sont édictés à l’époque coloniale..... La vigueur de cette législation est notoire durant toute la période coloniale par la fréquence de son rappel dans les conflits en cours. La communauté d’usage ne supposait cependant pas que la coupe était libre de tout contrôle. Celle-ci devait faire l’objet d’une demande d’autorisation auprès des autorités militaires, comme à Montevideo, ou municipales, dans le cas de Villa Soriano, village de la juridiction de Buenos-Aires [13][13] Pour Montevideo, voir les documents agn.v70.94, c70.94,.... Dans ce dernier cas, la municipalité veillait à ce que seuls les vecinos, ou habitants des environs, utilisent le bois pour leurs besoins propres, avec interdiction d’en faire commerce. Pour les îles du Río Negro, qui relevaient de sa juridiction, le Cabildo acceptait que des personnes extérieures viennent y faire du bois à des fins commerciales, mais contre paiement d’un droit [14][14] Document cité par Frega, 2005 : agn-aga, Libro 68,.... Vers la fin du xviiie siècle, du moins dans la région de Montevideo, la société a donc sa « police », un ensemble de règles, d’usages de régulation de la coupe. Le fait même que l’on dise cette « police » violée, dans presque chaque document, prouve que l’on partage des référents devenus communs.

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Dans cette région peu pourvue en arbres, ceux-ci ont très tôt fait l’objet d’une multitude d’usages : pour l’approvisionnement des navires et des places fortes tout d’abord, puis progressivement pour l’ensemble des activités rurales [15][15] Bracco, 2005 ; Garavaglia, 2000.. À ce titre, de nombreux groupes gravitent autour de ces forêts pour leur exploitation [16][16] Gautreau, 2003.. Le groupe le plus fréquemment cité dans les documents consultés est celui de ceux qui travaillent temporairement ou régulièrement dans la forêt, charbonniers ou bûcherons, fréquemment qualifiés de montaraces (hommes des bois). Ils travaillent généralement en équipes, mais également seuls, et forment un groupe parfaitement identifié qui, parfois, agit comme tel [17][17] cm.4.482. (28 juillet 1795). En 1795, les charbonniers.... Ils s’opposent généralement aux éleveurs et agriculteurs, hacendados et labradores, qui composent le groupe des habitants propriétaires d’une terre, d’un troupeau ou des deux à la fois (les vecinos). Dans ces paysages ouverts d’herbages, la forêt fournit le bois nécessaire à l’érection de corrals, nécessaires pour le rassemblement du bétail des éleveurs, ou encore pour encercler les emblavures des agriculteurs et les protéger du bétail errant [18][18] ba.tr. ix-35.6.1; cm.3.417 : vers 1765, un agriculteur.... Ainsi, les ruraux s’opposent à la coupe de bois suscitée par la croissance des villes de Montevideo et Buenos Aires [19][19] Au début du xixe siècle, la juridiction de Montevideo,.... Les nécessités sont diverses, de la clôture des jardins au bois de chauffe en passant par l’alimentation des fours des boulangers et forgerons, des fours à chaux ou encore l’approvisionnement en matière première des centres de charpenterie navale [20][20] Diego Bracco, 2005..

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Les nombreux documents décrivant une coupe excessive au long de la période, ainsi que la réalité de l’expansion territoriale à partir des centres urbains du Río de la Plata, confortent l’idée d’une raréfaction « brute » des couverts forestiers à l’époque coloniale, c’est-à-dire une certaine disparition des couverts. Mais cette raréfaction semble également être le fruit de restrictions imposées par les propriétaires de terres à la coupe libre de droits des forêts. La question de savoir lequel de ces deux facteurs est prépondérant, nous le verrons, peut difficilement être tranchée. Si cette idée de raréfaction de la ressource constitue une interprétation partagée de tous, deux opinions s’opposent. Pour certains, elle est le fruit d’un dérèglement des usages communs, et il faut préserver les forêts en les transformant en biens privés car seule la propriété assure une gestion conservatrice [21][21] C’est là l’argument fondamental de l’article de Hardin,.... Pour d’autres, elle est au contraire le produit d’une appropriation individuelle de ces forêts « communes » : limitant l’accès au bois, les propriétaires de terres font monter les prix de la ressource, voire la détruisent à leur profit. Le jeu complexe des autorités, qui parfois dénoncent ou parfois tolèrent la coupe, permet cependant d’apporter quelques hypothèses sur les processus en cours.

Une raréfaction de la ressource liée à l’expansion urbaine

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Les villes de Buenos Aires et de Montevideo polarisent, durant la seconde moitié du xviiie siècle, une part croissante du territoire de l’actuel Uruguay (carte 1). L’aire d’approvisionnement de Montevideo s’organise essentiellement autour du Río Santa Lucía et de ses affluents. Pour Buenos Aires, les zones de coupes correspondent aux secteurs accessibles par bateaux. Les sources consultées confortent effectivement, en première analyse, l’idée selon laquelle cette expansion, liée à l’accroissement démographique urbain, est à l’origine d’une disparition de la ressource-bois. Deux types d’archives nous permettent de suivre sans rupture cette évolution : les actes des cabildos de Buenos Aires et de Montevideo, ainsi que les liasses documentaires du fond « archivos de Hacienda y Gobierno » de l’Archivo de la Nación uruguayen. Les actes des cabildos traduisent une interprétation de l’état des forêts de la part des autorités, tandis que le second type de document donne à voir des récits individuels, de loin les plus riches dans leurs descriptions.

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À Buenos Aires, dix ans à peine après la refondation de la ville, en 1590, apparaît le premier texte régulant la coupe de bois des environs de la ville dans les actes du Cabildo. On exige l’arrêt de la coupe des algarrobos et espinos qui poussent aux abords de la ville, car ceux-ci permettent d’abriter le bétail et d’éviter qu’il aille divaguer sur les terres cultivées [22][22] ba.ex.I.1.73 (2 juillet 1590). Il s’agit probablement.... Divers documents ultérieurs du même Cabildo mentionnent la « destruction » des forêts tout au long du xviiie siècle : en 1608, ce sont les bateaux qui mouillent dans la rade qui en sont accusés [23][23] ba.ex.I.1.368.. En 1619, on signale que

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« les forêts des alentours de cette ville sont coupées et gâtées du fait de l’empressement que durant ces années on a mis à l’extraction de bois de feu et d’œuvre, et l’on doit maintenant aller fort loin pour trouver du bois de feu et il y en a un grand manque [24][24] ba.ex.I.4.235.. »

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En 1622, les forêts des îles proches de la ville seraient en train de connaître un sort similaire puisqu’elles « sont en train d’être coupées et disparaissent comme ont disparu les forêts proches de cette ville » [25][25] ba.ex.I.5.229.. Un siècle plus tard, en 1755, on fustige encore les « excès commis dans l’exploitation des forêts », tandis qu’en 1803 on demande que soit réalisée une reconnaissance des « îles et forêts où se fabrique [le charbon], pour éviter que ne se consomment ces forêts, au préjudice du public » [26][26] ba.ex.III.1.579 et IV.1.246.. Diverses mesures sont alors prises pour mieux approvisionner la ville [27][27] ba.ex.IV.1.370.. Au-delà de cette seule mention d’excès de coupe, d’autres documents, tout au long de la période, évoquent un manque chronique de bois de feu pour la capitale (tableau 1).

Tableau 1 - Actes du Cabildo de Buenos-Aires évoquant une disparition, une coupe excessive ou un manque de bois et charbon entre 1590 et 1810Tableau 1
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À Montevideo, les autorités semblent impuissantes à contrôler une coupe qui se pratique contre les usages établis. La première mention relevée date de 1747 et concerne les Jésuites établis au nord de la ville, mais on ne leur reproche à cette occasion qu’une coupe sans licence [28][28] cm.2.234 (05 mars 1747). « […] qu’on pourvoie à un.... Le premier texte qui dénonce un « usage désordonné » des forêts de la juridiction date de 1761. Il s’agit d’un « acte de bon gouvernement » du Gouverneur qui fait la liste des atteintes aux forêts : coupe hors des périodes autorisées, négligences dans l’usage du bois coupé, ouverture de trouées dans les galeries forestières des forêts Santa Lucía et San José pour créer des passages à gué. Le résultat de ce « désordre pernicieux » est la « faible abondance » de bois dans la ville qui risque de se retrouver en « grand manque d’une denrée si nécessaire » [29][29] cm.3.215. (27 avril 1761). « Pour ce que m’a représenté.... En 1794, dans un autre acte, le Cabildo de la ville demande au Gouverneur de prendre des mesures contre les « excès » des charbonniers, bûcherons et fabricants de chaux, afin de « couper à la racine » le « dérèglement » que supposent leurs agissements [30][30] cm.4.471. (5 novembre 1794).. Dans la ville de Maldonado enfin, située à l’est de la juridiction de Montevideo, le manque de bois semble aussi se faire sentir dès la fin du xviiie siècle : deux textes du Cabildo local le mentionnent en 1792 et 1794, et deux autres le confirment une vingtaine d’années plus tard [31][31] agn.cm.270a (1792) ; agn.cm.270b (1794) ; agn.cm.292a....

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À ces documents émanant avant tout des autorités, s’ajoutent des récits portés par des individus dans le cadre de litiges. Ces documents ont été obtenus pour l’essentiel pour la région de Montevideo (ils sont localisés sur la carte 1) ; leur concentration entre 1798 et 1811 suggère un lien direct entre raréfaction de la ressource suite au développement démographique de la région au cours des années 1730-1790 et conflictualité. Cela confirmerait l’impression donnée par les documents antérieurs, celle d’un manque chronique de bois. Les six litiges présentés ci-dessous ont pour point commun d’être formulés par des vecinos qui vraisemblablement possèdent une terre, ou du moins possèdent quelques biens, animaux et/ou cultures. Tous désignent comme responsables de la disparition des forêts les travailleurs du bois : les bois disparaissent parce qu’on les coupe… un récit trop évident pour être totalement congruent ?

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En 1798, Juan Francisco García de Zúñiga (cas A), commandant des milices d’infanterie de la ville de Montevideo, se plaint d’intrus venus s’installer sur ses terres situées au nord de la ville. S’y trouvent en effet « plusieurs individus qui, foulant aux pieds mes droits, rasent mes forêts, créent des passages pour mon bétail et me causent d’autres préjudices encore » [32][32] agn.c49.11.. En 1802 (cas B), dans le partido de Solís Grande, un fleuve côtier de l’est de la juridiction de Montevideo, un conflit oppose un groupe de vecinos à deux autres personnes accusées de louer les forêts aux fabricants de chaux de la zone [33][33] agn.c51.32.. Le litige de quatre ans qui en découle est l’occasion, pour ces vecinos accusateurs, de dénoncer ces fabricants comme étant la cause première de la disparition forestière : dans une lettre au juge local, ils les signalent comme

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« les uniques personnes ayant détruit les forêts et les îles, privant les vecinos du recours au bois nécessaire à l’alimentation de leurs familles […]. Chaque fournée de chaux consume environ cent cinquante charretées de bois […]. Dans la juridiction de Minas, on compte de douze à quatorze fours, et on se figurera en conséquence l’état dans lequel ils vont laisser ces forêts si on ne met pas au plus tôt un frein à ce désordre. »

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Consulté sur la question, le Síndico Procurador General [34][34] La personne chargée de cette fonction appartenait au... du Cabildo de Montevideo entame un long plaidoyer contre ces désordres et la crise dont ils sont responsables ; son exposition conforte également l’idée que la rétraction des surfaces forestières va de pair avec le développement démographique et l’extension territoriale :

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« Durant la première époque de fondation [de ces provinces], on n’a guère entendu les altérations qui sont aujourd’hui si fréquentes sur cette matière, sûrement parce que l’abondance de ces terres, et leur grande fertilité, ont comblé tout le monde, et que la surabondance a été le lot de tous ; mais les destructions qu’on réalise depuis dans leurs forêts, cet entrain avec lequel chacun a abattu les arbres à sa guise, les a coupés à la racine, sont la cause de ce que les villes [poblaciones] les plus grandes ne trouvent pas le bois nécessaire à leurs besoins et usages. Si l’on rétablissait l’observance des Lois si sagement édictées […], ces campagnes redeviendraient alors florissantes… »

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On voit ici comment un groupe de vecinos, appuyés par le Cabildo, opposent un usage patrimonial de la ressource forestière, face à la coupe massive des fabricants de chaux. Pour les premiers, le problème essentiel n’est pas la coupe en soi, mais la façon dont elle est menée : il s’agit de procéder à des prélèvements ponctuels de bois de feu ou de petit bois d’œuvre, mais sans tuer l’arbre, qui doit pouvoir produire en continu. Les seconds, agissant sur une vaste zone, s’occupent peu du maintien dans le temps de la productivité ligneuse : ils pensent en termes de forêts plutôt que d’arbres, en termes de volumes plutôt que de gestion pied par pied, ce qui explique que leurs coupes ne soient pas soigneuses du rejet des souches et de la préservation des jeunes plantes [35][35] Le Síndico Procurador General affirme qu’il « est de....

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Dans la même région (cas C), le 22 août 1804, le commandant de la ville de Minas reçoit une plainte d’un fabricant de chaux, Josef Abadía, dont la troupe de bûcherons s’est vue interdire d’activité par le juge local [36][36] agn.c70.94 (1804).. Ce dernier s’explique : Abadia, qui possède le droit exclusif d’approvisionner en chaux la place forte de Montevideo, avait certes obtenu le droit de venir couper annuellement du bois pour les besoins de ses fours. Il avait cependant commencé à en « abuser » et à venir « clandestinement » bûcheronner. Les raisons pour lesquelles le juge a interdit « la coupe déréglée » sont alors longuement exposées :

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« Assigner pour la coupe la forêt de la rivière Milán, entourée de vecinos, ne me paraît guère être une bonne décision […] car elle ne considère que le bien particulier des fabricants de chaux, ou du seul fabricant [Abadia], et oublie le bénéfice commun de tout le voisinage, d’ici à Minas, des laboureurs des parages du Solís et du Santa Lucía, car tous nous venons ici nous fournir, et nous nous retrouverons privés d’un bénéfice si général pour nos élevages et nos emblavures. »

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Aux plaintes des habitants des campagnes, relayées par le Cabildo de Montevideo ou par les juges des partidos, s’en ajoutent d’autres issues des cabildos des petites villes de l’intérieur de la juridiction montévidéenne [37][37] Le jueces comisionados étaient nommés parmi les habitants.... Durant deux ans (cas D), le Cabildo de San José, noyau de peuplement situé au nord-ouest de la capitale, s’oppose aux « préjudices irréparables » causés à la ville par les « fabricants de charbon des forêts les plus proches », qui « détruisent sans mesure tout type d’arbres » [38][38] agn.c78.66. Lettre envoyée au gouverneur Joaquín del.... Par décret du 4 juillet 1803, le gouverneur intime l’ordre aux charbonniers de s’établir au-delà d’un certain périmètre, « laissant à la Ville le maigre secours des bois nécessaires pour la réparation de leurs maisons, clôtures, et autres nécessités […] ».

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En 1808 (cas E), un conflit opposant 14 vecinos du fleuve Santa Lucía suggère encore une fois qu’une certaine solidarité entre paysans s’instaure contre les fabricants de chaux [39][39] agn.c88.21.. Le représentant de ce groupe, Nicolás Ximeno, brosse un tableau historique des raisons pour lesquelles ils se plaignent, désignant d’emblée les agriculteurs comme des défenseurs vigilants des forêts [40][40] Il semble dans ce cas que l’on ait affaire à des personnes.... Ils ont

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« de tout temps développé les forêts qui couvrent les deux rives du Santa Lucía, soit en les défendant de l’entrée fréquente du bétail qui paît sur leurs bords soit en veillant à leur coupe et à leur élagage annuel, ou encore en maintenant des querelles contre les ennemis de leur existence, charbonniers, bûcherons et fabricants de chaux. »

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Le récit procède par allers et venues entre l’évocation du cas particulier qui justifie la plainte, et des considérations générales sur l’état des forêts dans les campagnes. Le cas particulier est le fait de « l’empressement » avec lequel la troupe nombreuse du fabricant Don Fermín Ibargoyen a « détruit » les forêts du Santa Lucía, puis emmené le produit de son méfait.

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« On peine à trouver des termes assez expressifs pour expliquer de façon adéquate l’atrocité d’un tel évènement, tellement inédit que d’un seul coup il a brisé les multiples actes de bon gouvernement qui interdisent de raser les forêts. Il a ôté à quinze familles un moyen de subsistance, un recours dont ne peut se passer le laboureur dans une campagne ouverte de toutes parts, et de tous côtés exposée aux dommages du bétail. »

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Mais les racines de la crise sont anciennes, mesurées à l’aune de l’ancienneté de la présence des plaignants qui se sont installés dans la région, et au progrès continu de la disparition forestière :

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« Le propriétaire ancien […] est le témoin permanent de la haine positive avec laquelle on considère les forêts de cette Campagne […]. Il étend son regard sur les forêts opulentes qui fertilisent notre grande terre, et il ne découvre guère autre chose que les traces d’une main destructrice qui fait tout ployer sous l’impulsion de sa vengeance ou de sa bêtise. C’est ainsi que progressivement disparaissent les immenses étendues boisées que la nature et le soin de nos aïeux nous avaient léguées […]. Il est ainsi probable que vienne le temps où nous ne pourrons même plus trouver trace d’une richesse qui, par caprice ou négligence, est déjà presque épuisée. »

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Suite à ce cas, c’est à la veille de la révolution de 1810 qu’apparaît un document présentant une longue plaidoirie de la part de vecinos, à l’encontre des coupeurs de bois en tous genres, qui marque une césure avec les documents antérieurs (cas F) [41][41] agn.c91.29.. Initiée par des laboureurs, elle dessine clairement une double opposition sur le thème de la destruction forestière. D’une part, on signale avec force détails les responsables, charbonniers et bûcherons. D’autre part, on montre que l’activité agricole et l’activité pastorale ne sont pas égales devant le manque : c’est la première, essentiellement, qui pâtit de l’absence de bois, car elle ne peut plus réaliser de clôtures pour protéger ses emblavures. Sous l’effet de la raréfaction forestière, elle serait en train de disparaître des zones sud de la juridiction de Montevideo. Ce document suggère donc, pour la première fois, qu’une véritable mutation des activités rurales de la région est à l’œuvre dans les années 1800-1810 : l’ampleur de la crise dépasse ici les mentions ponctuelles pour se transformer en une question propre à toute la juridiction. Quel crédit peut-on lui prêter ? Douze vecinos seulement signent la plainte, mais, fait marquant, celle-ci est longuement reprise par le défenseur du Cabildo, le Síndico Procurador General, qui à trois reprises (les 22 et 28 mars 1809 et le 31 décembre 1811) appuie la position des laboureurs.

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Selon les plaignants, cela fait douze ans que des charbonniers vont dans les forêts des rivières de San José et de Chamizo, qui bordent leurs estancias : depuis, « on ne trouve aujourd’hui plus un seul bout de bois régulier pour réparer des choses si nécessaires ». C’est cependant l’intervention du Cabildo en faveur des laboureurs qui donne au document un ton original. On commence par évoquer selon des termes convenus le dérèglement des coupes menées par les charbonniers, à l’origine des « innombrables préjudices » que subissent les habitants de la juridiction. Peu de temps auparavant, la situation permettait à tous d’obtenir du bois pour les besoins pastoraux et agricoles, visiblement dans un contexte de polyactivité à dominante agricole [42][42] À bien des égards, ce texte conforte les thèses les.... Mais « ce bénéfice a disparu avec la promptitude du jour d’hier ». La principale victime de cet état de fait, c’est là le point central du texte, est l’agriculture. Elle qui « autrefois fleurissait, aidée par l’immédiateté des forêts qui prêtaient au laborieux laboureur les bois nécessaires à [la construction de] ses vastes clôtures », est menacée de déplacement car seules les forêts du « Santa Lucía, du San José, et d’autres forêts éloignées, leur procurent un maigre secours pour se maintenir » à proximité de la capitale. La nécessité de changer de lieux de culture tous les cinq à six ans, sur des terres que l’on ne fertilise pas, exige que l’on dispose de bois pour construire des barrières mobiles, et la disparition des forêts rend donc cette activité très vulnérable (carte 2).

Carte 2 - Recompositions spatiales des activités liées au manque de bois autour de Montevideo (interprétation graphique d’un document de 1809)Carte 2
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Ce même document souligne ainsi la précarité de la situation des agriculteurs les plus proches de Montevideo (donc de la zone où les galeries forestières ont été le plus entamées). Les zones d’agriculture auraient, depuis le milieu du xviiie siècle, migré loin de la capitale à cause de l’impossibilité de protéger par la clôture les surfaces plantées. Les auteurs précisent même comment s’opère le changement en fonction du statut des producteurs : les propriétaires de terres, ne pouvant plus pratiquer la culture, passent à la mono-activité pastorale ; les fermiers, qui par définition ne possèdent pas de terre, émigrent pour pratiquer la céréaliculture de plus en plus loin de la ville. Ainsi, d’une part la polyculture cèderait la place à l’élevage pratiqué seul, car moins dépendant du bois, et d’autre part cette situation aurait pour conséquence l’expulsion des travailleurs non propriétaires, dépendant du bois pour se maintenir sur des terres qui ne leur appartiennent pas. La crise dessinée dans ce récit est donc d’une ampleur qui dépasse de loin le simple manque de bois. De forestière, la crise devient alors pour les auteurs une crise territoriale, de l’agriculture en particulier.

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Au terme de cette présentation de six litiges, on voit donc qu’un récit partagé par de nombreux acteurs, formulé dès la fin du xvie siècle, prend de l’ampleur dans la région de Montevideo au début du xixe siècle. Cette multiplication des litiges tendrait donc à confirmer l’idée d’une raréfaction croissante du bois au cours de la période coloniale. On doit cependant nuancer ce récit de crise, tenu pour l’essentiel par des paysans à l’encontre des coupeurs de bois : la raréfaction n’est, semble-t-il, pas que le produit d’une disparition de la ressource.

Une raréfaction due à un problème d’accès à la ressource ? Quand le « désordre » forestier est lié aux « hommes puissants »

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En effet, une série de documents contemporains des cas précédents amène à mettre en doute l’unique responsabilité des coupeurs de bois dans la « destruction », et à rechercher l’origine de celle-ci plutôt dans les tensions sociales à l’intérieur du monde des producteurs (éleveurs, agriculteurs et polyactifs). Notre hypothèse est ici que le récit de crise forestière pourrait s’interpréter comme un élément médiatisant des conflits pour l’accès à la ressource-bois. La dénonciation d’une crise serait alors un mode de régulation agressive en faveur des possédants de la terre, qui par ce biais cherchent moins à protéger les forêts qu’à réussir à obtenir des autres ruraux un paiement en échange d’un droit de coupe [43][43] Ces autres ruraux sont les paysans sans terres, les.... L’existence de ce mode de régulation ne s’entend que dans le cadre du statut commun des forêts, qui supposait donc que certains acteurs devaient « convaincre » par la force ces autres ruraux de payer pour un bien auquel, théoriquement, tous avaient accès.

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Dans la région de Montevideo (nous analyserons des cas relevant de Buenos-Aires plus bas), ces documents apparaissent simultanément à ceux étudiés précédemment. Le Gouverneur militaire de la place demande le 20 août 1802 qu’on

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« détermine la légitime propriété des forêts que bordent les estancias, du fait que les maîtres de celles-ci interdisent aux bûcherons et charbonniers d’y pratiquer leurs coupes, prétendant en être les propriétaires [44][44] agn.c54.87.. »

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Il indique avoir été instruit du

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« grave préjudice public dont on pâtit du fait de la prétention générale à rendre exclusifs les coupes de bois et les charbonnages, dans les forêts que divers hacendados réclament comme leur appartenant. »

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Des témoins convoqués pour rendre compte de ce problème donnent de la situation une image notablement plus complexe : certes, une des causes premières de la raréfaction et de l’enchérissement du bois est due à l’action des charbonniers, mais également à la mainmise des propriétaires sur les forêts qui occupent leurs terres. Ce même témoin fait de cet accaparement un phénomène nouveau, qu’en 25 ans de présence dans le secteur il n’a jamais vu. Pour lui, c’est le fait des « hommes puissants » du voisinage, dont les terres jouxtent les forêts.

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En somme, n’assisterait-on pas dans la région à un double processus : un manque croissant de bois, denrée sollicitée par une population augmentant sans cesse, accentué à la fin du xviiie siècle par les limitations opposées par les propriétaires à un usage commun ? Il serait d’ailleurs logique que cet accaparement privatif ait été en partie causé par la raréfaction physique de la ressource : le bois devenant un bien rare et donc cher, il devenait intéressant de s’assurer une maîtrise privée de son extraction. Dans ce contexte, naturellement, les plus puissants étaient les mieux à même de tirer parti de leur rente de position territoriale : les plus grandes terres étaient celles possédant le plus de galeries forestières. Les lignes de tensions se ramifient sous ce nouvel angle, passant d’une simple opposition entre montaraces et paysans en général, à un faisceau où la principale opposition devient celle qui oppose les paysans en fonction de leur statut. Notre hypothèse est confirmée par trois autres cas précis où des propriétaires terriens interdisent la coupe de bois. En 1802 encore, et dans le cas déjà étudié du litige entre les vecinos du partido de Solís Grande et deux propriétaires (cas B [45][45] agn.c51.32.), nous avons insisté sur la désignation des fabricants de chaux comme étant les responsables de la « destruction ». Mais ces mentions servent en fait à renforcer les propos des plaignants, qui s’opposent principalement à deux propriétaires terriens qui

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« défendent comme leur appartenant deux îles boisées, produit de la nature divine, non pas avec l’objet qu’elles servent à leurs besoins, et usages de leurs maisons et troupeaux, mais afin d’en vendre le produit aux fabricants de chaux. »

42

À ce premier cas s’en ajoutent deux autres concernant des propriétaires terriens interdisant l’accès aux forêts [46][46] agn.c70.85 et c86.38..

43

Cette situation est confirmée par un acte de bon gouvernement de 1807, significativement intitulé « …contre la coupe excessive de bois et surtout contre ceux qui l’interdisent, ou font payer des droits à qui veut l’exercer » [47][47] cm.6.372 (26 septembre 1807).. On y ordonne aux juges des partidos de Santa Lucía, San Ramón, San José et Canelones de veiller à ce qu’on

44

« n’oppose aucun obstacle à la coupe de bois par les montaraces et les vecinos, et encore moins à ce qu’on n’exige aucun intérêt ou bénéfice pour les charretées que ceux-ci coupent […]. »

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Cette situation présente donc selon nous des éléments permettant de mettre en doute la réelle congruence entre récits et processus bio-physiques de disparition forestière. La dénonciation de la destruction ne recouvre-t-elle pas en partie des stratégies d’accaparement de la ressource ?

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Dans la région de Soriano qui relève de Buenos Aires, la fin du xviiie siècle semble marquée par un processus également conflictuel. Mais la nouveauté n’est pas ici la taxe que certains exigent en échange du droit de coupe du bois, mais bien la contestation de celle-ci. C’est le cas de la ville de Santo Domingo Soriano, et des litiges qui l’opposent en 1788 et 1792 à des bûcherons refusant de s’acquitter de cette taxe. Selon Frega, les vecinos de la ville avaient un droit d’accès commun aux forêts [48][48] Frega, 2005.. Une taxe n’était demandée qu’à ceux désirant bûcheronner dans les îles de l’embouchure du Río Negro dans le Río Uruguay, qui formaient l’ejido de la ville [49][49] Dans les villes espagnoles, l’ejido constitue le territoire.... Trois ans durant, le batelier Domingo Pasos, un patron de deux embarcations qui va et vient entre Buenos-Aires et les îles du Río Negro, conteste à la ville le droit de lever un droit d’un peso par bûcheron et par mois de présence [50][50] ba.int. IX.30.4.1 (27 septembre 1788).. Pour lui, qui vient avec six péons, et s’occupe « au transport de bois et de charbon pour la consommation » de la capitale, cette demande est illégitime : il a pour lui les lois, « selon lesquelles ces forêts et sources sont communs ». Mais il a également pour lui le droit d’usage acquis par les gens de Buenos Aires à aller couper du bois dans la Bande orientale, le fait que l’île en question n’est pas dans la juridiction de Santo Domingo Soriano et, enfin, que la ville n’a pas le statut donnant droit à créer un impôt. Les autorités locales sont accusées de vouloir faire payer de façon cachée le bois coupé aux bateliers, en sus de la taxe évoquée. Dans deux réponses de 1788 et 1790, le Cabildo local lui répond que cette taxe a pour but, depuis les origines, de couvrir les dépenses nécessaires au financement de la fête du saint patron, du propre Cabildo, et de la prison : le pueblo est pauvre et a grand besoin de ce « petit impôt ».

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Le Cabildo s’inquiète que plusieurs bateliers et montaraces suivent la voie de Pasos. En 1792, un conflit similaire l’oppose à Francisco Simera, qui après avoir accepté de payer, s’y refuse [51][51] ba.int. IX.30.4.9 (2 mai 1791).. Les autorités s’inquiètent de ces cas, car

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« si ce pueblo ne peut exiger ce droit, alors il ne peut également pas accepter que, sans compensation et bénéfice, on déflore et on rase les forêts avec ces travaux, car leurs bois sont les uniques matériaux sur lesquels compte tout vecino qui construit ses maisons, ses corrals, et enclôt ses semailles ». La taxe permet d’éviter un « préjudice irréparable. »

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On voit donc encore ici comment le thème de la crise est mis au service, de la part de la ville, d’une lutte pour le maintien d’un droit de lever une taxe sur la coupe, donc de tirer quelque parti pécuniaire d’un bien qui est théoriquement du commun [52][52] Ces litiges semblent s’être résolus au profit de Santo....

Entre tolérance et dénonciation : la position des autorités

50

Au-delà des stratégies propres aux acteurs ruraux, comment interpréter l’attitude « hésitante » des autorités vis-à-vis de la question des forêts [53][53] Mariluz Uruquijo, 1978. ? Tantôt répressives, tantôt promptes à composer, on ne peut dégager de ligne d’action claire de leur part. Doit-on en chercher l’explication dans la faiblesse intrinsèque de ce que l’historiographie impériale a appelé « l’État colonial », marqué entre autre par le faible pouvoir coercitif des autorités urbaines ? Ne pouvant pas déterminer dans le cadre de ce travail quels sont les liens tissés entre les membres du Cabildo de Montevideo et les propriétaires terriens, nous allons insister surtout sur l’idée que ces tergiversations apparentes sont en grande partie imputables aux délicates combinaisons qu’elles doivent établir entre deux éléments. La fonction première des autorités est de faire respecter la loi, celle-là même qui impose de lourdes restrictions à la coupe de bois. Elles se doivent en outre d’assurer l’approvisionnement de la place forte de Montevideo, avant-poste citadin face à l’empire portugais, en bois, charbon et chaux, trois produits qui supposent une consommation d’espace forestier. Ces deux fonctions entrent en contradiction dès l’instant où la demande urbaine (bois de chauffage et de cuisson) ne permet plus de maintenir une gestion rurale et patrimoniale, où chaque arbre vaut par un entretien permanent, qui garantit la fourniture à long terme de petit bois (élagage) [54][54] L’acte de bon gouvernement déjà cité (cm.3.215, note....

51

Car la préoccupation première des autorités coloniales est bien la fourniture du « Public » et ce Public, de plus en plus, est urbain. Le péril qui pèse sur le « profit du bien public » ou de la « cause publique », est un thème fréquemment soulevé par les bateliers de Buenos Aires lorsqu’on limite leur activité de transport du bois [55][55] ba.ex.II.1.658 (8 juillet 1707), ba.ex.II.7.95 (21.... Les plaignants du cas F, en 1809, disent avoir laissé entrer les montaraces dans leurs forêts du fait qu’ils étaient des « opérateurs au bénéfice du Public ». Même les plus tenaces dénonciateurs des charbonniers, les vecinos laboureurs de Chamizo qui, en 1809, réclament leur « extermination » (expulsion), reconnaissent leur fonction. Celle-ci, à l’instar de la production de blé, « fait partie de l’approvisionnement public » [56][56] Cas F (agn.c91.29) : « Monsieur le Gouverneur, les....

52

Au prix de la raréfaction de la ressource, le gouvernement semble donc choisir de favoriser une activité nécessaire aux besoins urbains, tout en gardant des apparences de garant des lois. C’est cette même fonction de service au profit de la ville qui explique sans doute que l’on poursuit aussi peu violemment les charbonniers et bûcherons qui alimentent la capitale, et ce malgré des plaintes nombreuses et répétées. À titre d’exemple, ces litiges opposant en 1804 et en 1808 des paysans et des entrepreneurs de la chaux accusés de dévaster les forêts dans la région de Minas (cas C et E vus auparavant). Le gouverneur finit par admettre les torts des seconds, exigeant d’eux qu’ils paient une amende, mais ordonne qu’on leur attribue une zone où ils puissent continuer à travailler. Il s’avère que ces entrepreneurs détiennent le monopole de la fourniture de Montevideo en chaux. Leur interdire toute coupe de bois revenait à menacer le bon approvisionnement de la ville. Plus généralement, nous n’avons guère trouvé de document prouvant l’expulsion manu militari de charbonniers priés de vider les lieux : dans la plupart des cas, on leur donne un certain temps pour lever le camp et, généralement, on leur laisse le droit de cuire le bois déjà coupé [57][57] Cas cité dans Pivel Devoto, 1964..

53

*

54

Il faut donc nuancer et complexifier singulièrement les récits de disparition forestière identifiables en Uruguay durant la période coloniale. Certes, nul ne remet en question le fait que le bois vient à manquer, mais l’essentiel est la mise en évidence qu’au-delà du phénomène affectant éventuellement les milieux, le thème de la destruction médiatise de fait des tensions sociales : il est mobilisé et manipulé par différents acteurs, dans le cadre de conflits visant à accaparer une ressource devenant rare. Difficile, dans ces conditions, d’attribuer la crise forestière à la « destruction » pure et simple de la ressource, de la main des responsables tout désignés que sont les marginaux fréquentant les forêts. En outre, l’accaparement direct du bois semble ne pas avoir constitué la seule motivation des auteurs de récits de crise. Le statut public des forêts, héritage médiéval, est au cours de la période perçu de façon croissante comme intolérable, et une grande partie de notre corpus peut également être interprétée comme l’expression d’une volonté d’abolir ce statut en dénonçant les «  inévitables » excès de coupe qu’il provoque [58][58] Gautreau, 2006.. Cette interprétation dépasse largement le cadre de cet article, mais au-delà, le type d’exercice présenté invite à une relecture plus complexe des relations aux milieux mises en place par les colons européens à leur arrivée dans le sud de l’Amérique : dans ce cas comme dans bien d’autres, celles-ci n’ont pas systématiquement conduit à des catastrophes écologiques. Cette relecture critique des sources contemporaines de l’époque coloniale, qui sont fréquemment utilisées pour étayer des récits actuels afin de prouver l’ancienneté de dysfonctionnements environnementaux, constitue un chantier encore en friche sur le continent sud-américain.


Bibliographie

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  • —, et Markgaf, V., « Steppe expansion in Patagonia? », Quaternary Research, 1988, 30, p. 331-338.

Notes

[*]

Laboratoire Territoires, Ville, Environnement, Société, ufr de Géographie et aménagement, Université des Sciences et Technologies de Lille, Av. Paul Langevin, 59655, Villeneuve d’Ascq cedex. Courriel : <pierre. gautreau@ univ-lille1. fr>

[1]

MacKenzie, 1997.

[2]

Butzer et Helgren, 2005.

[3]

Il s’agit des Mapuches au sens large. Veblen et Lorenz, 1988 ; Veblen et Markgaf, 1988.

[4]

Evia et Gudynas, 2000 ; Carrere, 1990.

[5]

Gautreau, 2006.

[6]

Ont été prospectés de façon exhaustive l’Archivo General de la Nación (Uruguay), et l’Archivo General de la Nación Argentina (pour la portion du territoire uruguayen qui était sous la juridiction de Buenos Aires à l’époque coloniale).

[7]

Pour leur lecture, voici quelques termes revenant régulièrement et que nous utiliserons dans cette première partie. Montaraz ou « homme des bois » : bûcheron, charbonnier, ou simplement homme vivant dans les forêts. Partido : plus petite unité territoriale de l’époque coloniale, correspond à l’aire relevant des juges de première instance (jueces comisionados). Vecino : « voisin », c’est-à-dire personne résidant dans un partido.

[8]

Frega, 2005 ; Gelman 1998 ; Gelman et Garavaglia, 1995.

[9]

Frega, 2005.

[10]

Mariluz Urquijo, 1978.

[11]

Humbert, 1980. Les lois s’appliquant aux forêts sont les suivantes : 5, 7, 8, Titre 17, Livre 4 de la Recopilación de Leyes de los Reynos de las Indias (Ed. du Consejo de la Hispanidad, Madrid, 1943). Ces lois ont été instituées par une décision de 1541, concernant le Pérou, progressivement appliquée à toute l’Amérique : Mariluz Urquijo, 1978.

[12]

De nombreux bandos sont édictés à l’époque coloniale. Citons en particulier celui du 24 avril 1761 (cm.3.215) : « qu’aucun vecino de cette ville et juridiction ne coupe aucune espèce de bois des forêts dans les limites de ce gouvernement, sans licence expresse de ma part, que je concèderai chaque année, pour les seuls mois de mai, juin et juillet, […] car on ne pourra couper que ce dont on a besoin, et non en d’autres mois […], à condition qu’on ne coupe pas au pied, mais en laissant tronc, fourche et branches principales à chaque arbre, sous peine de confiscation ».

[13]

Pour Montevideo, voir les documents agn.v70.94, c70.94, c74.173, c80.153. Pour Villa Soriano, voir notamment les livres d’octroi de licence des années 1808 et 1809 : Archivo General de la Nación, Archivo General Administrativo, libro 230. Dans le cas de Buenos-Aires, les demandes de licences concernent surtout le droit d’aller couper sur la rive nord du Río de la Plata, donc dans le sud-ouest « uruguayen » : ces demandes sont le fait de patrons de bateaux de petite taille qui vivaient du commerce de bois entre les deux rives.

[14]

Document cité par Frega, 2005 : agn-aga, Libro 68, fs.134-134v. (Acta del Cabildo de Soriano, 14 juilet 1807).

[15]

Bracco, 2005 ; Garavaglia, 2000.

[16]

Gautreau, 2003.

[17]

cm.4.482. (28 juillet 1795). En 1795, les charbonniers des alentours de la ville de San José demandent au Cabildo de Montevideo, par le biais de leur représentant, que l’on établisse une mesure étalon pour la vente du charbon, afin d’éviter les disputes à propos des volumes échangés.

[18]

ba.tr. ix-35.6.1; cm.3.417 : vers 1765, un agriculteur se plaint que la clôture (estacada) qu’il a dressée pour protéger ses cultures a été détruite par le bétail d’un voisin ; agn.c51.32.

[19]

Au début du xixe siècle, la juridiction de Montevideo, territoire large de 170 km et long de 120, dépasse à peine les 18 000 habitants. La moitié d’entre eux vivent dans la « capitale ». Le reste se partage entre de petits centres (Canelones, San José, Santa Lucía, Pando, Minas..) et la campagne. La ville de Buenos-Aires, quant à elle, abriterait entre 40 et 50 000 habitants en 1806 : Halperin Donghi, 1979.

[20]

Diego Bracco, 2005.

[21]

C’est là l’argument fondamental de l’article de Hardin, 1968, sur la « tragédie des communs ».

[22]

ba.ex.I.1.73 (2 juillet 1590). Il s’agit probablement des arbres des espèces Prosopis sp. et Acacia caven.

[23]

ba.ex.I.1.368.

[24]

ba.ex.I.4.235.

[25]

ba.ex.I.5.229.

[26]

ba.ex.III.1.579 et IV.1.246.

[27]

ba.ex.IV.1.370.

[28]

cm.2.234 (05 mars 1747). « […] qu’on pourvoie à un acte qui demande aux révérends pères de la Compagnie de Jésus qu’ils laissent libres et débarrassées les terres dont ils jouissent sans titre et qu’ils occupent sur l’arroyo Colorado, ainsi qu’ils retirent les ouvrages de coupe de bois qu’ils réalisent dans les forêts de cette juridiction sans licence ».

[29]

cm.3.215. (27 avril 1761). « Pour ce que m’a représenté l’Illustre Cabildo Justice, et Régiment de cette ville susdite, de l’usage désordonné et la coupe, que plusieurs individus font dans les forêts de ce Gouvernement, qu’une fois faite l’opération de coupe, [le bois] brûle, se gâte ou est emporté par les eaux des crues des forêts, car ils ne l’emportent pas avec assez de célérité, ce dont l’irréparable dommage est augmenté, ou parce qu’ils coupent, ou bûcheronnent durant des mois irréguliers, et déjà on ressent le peu d’abondance de bois de feu et d’œuvre, de telle sorte que, si les choses continuent ainsi, cette Ville et cette Juridiction, manquant tant d’un bien si nécessaire, il est de mon obligation de mettre un frein et un remède équivalent à un désordre si pernicieux ».

[30]

cm.4.471. (5 novembre 1794).

[31]

agn.cm.270a (1792) ; agn.cm.270b (1794) ; agn.cm.292a (1821) ; agn.cm.292b (1821).

[32]

agn.c49.11.

[33]

agn.c51.32.

[34]

La personne chargée de cette fonction appartenait au Cabildo, sa charge étant celle d’avocat et de défenseur des intérêts de la ville face aux Autorités supérieures : Blanco Acevedo, 1944.

[35]

Le Síndico Procurador General affirme qu’il « est de notoriété publique que les mois les plus propres, selon le climat, pour la coupe et le bûcheronnage sont ceux de mai, juin, juillet, et une grande partie d’août, et qu’en laissant la fourche et les branches principales, l’arbre est élagué, et garde toute sa force et sa vigueur pour rejeter à nouveau, et redevient utile au bout de peu d’années ; [il rappelle que ceux qui contreviennent à ces lois occasionnent un « préjudice général », car ils ne servent que leur « intérêt particulier »] […] D’autres font leurs coupes à l’intérieur et en divers parages de la forêt, puis, formant de grands faisceaux de bois, ils les traînent au-dehors sans chercher de sentier, bousculant et arrachant à la racine tout arbre tendre, d’une façon telle qu’ils les détruisent tous, brisant là l’accroissement des forêts. Du fait de ces principes évidents de désordre, des forêts qu’on a connues touffues et abondantes se trouvent aujourd’hui rasées ».

[36]

agn.c70.94 (1804).

[37]

Le jueces comisionados étaient nommés parmi les habitants des lieux. Dans le cas C, le juge s’excuse à un moment de la lenteur de sa réponse au Gouverneur par les travaux agricoles qu’il a dû réaliser. Il n’est donc pas surprenant que ces juges prennent souvent parti pour les vecinos – qui sont leurs égaux en terme de statut – dans les conflits qui les opposent aux coupeurs de bois.

[38]

agn.c78.66. Lettre envoyée au gouverneur Joaquín del Pino en 1803.

[39]

agn.c88.21.

[40]

Il semble dans ce cas que l’on ait affaire à des personnes exerçant essentiellement l’agriculture, bien que le texte soit équivoque (vecinos acendados, y de Exercicio Labradores) : s’agit-il d’éleveurs et d’agriculteurs protestant ensemble, ou bien de propriétaires de terres (sens donné ici à hacendado), ayant pour « exercice » l’agriculture ? La deuxième hypothèse est ici retenue.

[41]

agn.c91.29.

[42]

À bien des égards, ce texte conforte les thèses les plus récentes sur le profil productif des campagnes rioplatéennes à la fin du xviiie siècle et au début du xixe, dont l’ouvrage de Jorge Gelman (1998) sur la région de Colonia est emblématique. Cet auteur insiste sur l’importance essentielle des petits producteurs et de l’agriculture céréalière dans la région, à contre-courant d’une historiographie qui décrit le sud uruguayen comme un territoire précocement dominé par la grande propriété pastorale. D’importants contingents de petits agriculteurs pratiquant la polyactivité auraient subsisté jusqu’aux débuts du xixe siècle au côté des estancias, ces grandes propriétés ne s’étant progressivement affirmées comme mode quasi unique d’utilisation du sol qu’au cours du xixe siècle. Le texte analysé ici s’insère dans cette ligne d’interprétation, puisqu’on y observe des paysans agriculteurs nombreux, luttant contre leur déplacement par la monoactivité pastorale, sous l’effet du manque de bois qui les empêche de maintenir leurs clôtures contre le bétail.

[43]

Ces autres ruraux sont les paysans sans terres, les coupeurs de bois professionnels, ou encore les propriétaires terriens dont la propriété ne comporte pas de bois.

[44]

agn.c54.87.

[45]

agn.c51.32.

[46]

agn.c70.85 et c86.38.

[47]

cm.6.372 (26 septembre 1807).

[48]

Frega, 2005.

[49]

Dans les villes espagnoles, l’ejido constitue le territoire sur lequel la ville est habilitée à taxer une série d’activités, dans le but de financer la municipalité.

[50]

ba.int. IX.30.4.1 (27 septembre 1788).

[51]

ba.int. IX.30.4.9 (2 mai 1791).

[52]

Ces litiges semblent s’être résolus au profit de Santo Domingo Soriano, puisque le livre du Cabildo relève, pour 1808 et 1809, les licences accordées aux montaraces (respectivement 10 et 5) : document agn.aga.1808 (libro 230. fs 159-170) et agn.aga. (libro 230. fs 212-220).

[53]

Mariluz Uruquijo, 1978.

[54]

L’acte de bon gouvernement déjà cité (cm.3.215, note n°82), distingue nettement ces deux fonctions, à son article 6 : « Considérant que les forêts sont communes selon la loi, il faut que les vecinos et les montaraces y coupent le bois dont ils ont besoin ; les premiers pour leurs usages, les seconds pour l’approvisionnement des pueblos ».

[55]

ba.ex.II.1.658 (8 juillet 1707), ba.ex.II.7.95 (21 juin 1734), ba.ex.III.1.227 (7 août 1752), ba.ex.IV.1.246 (27 mai 1803).

[56]

Cas F (agn.c91.29) : « Monsieur le Gouverneur, les charbonniers, pour continuer leurs travaux (qui font également partie de l’approvisionnement public), ont d’autres forêts plus touffues,[…], qui sont celles du Yí, Mansavillagra, et Timote, car tandis que dans le Santa Lucía ils font une charretée, dans celles-là, avec le même nombre de gens et en moins de temps ils peuvent en faire trois, […] et de cette façon nous obtiendrons qu’avec le temps, la forêt où tous les laboureurs se rassemblent pour clôturer leurs emblavures reprenne de l’importance […] ».

[57]

Cas cité dans Pivel Devoto, 1964.

[58]

Gautreau, 2006.

Résumé

Français

En histoire de l’environnement, la colonisation européenne de l’Amérique du Sud est encore largement analysée en termes de catastrophe écologique. Dans les régions de peuplement hispanique précoce, cette interprétation semble confirmée par l’existence de sources contemporaines évoquant diverses crises environnementales, dont des crises forestières. À partir d’une étude de cas portant sur le territoire de l’actuel Uruguay, couvrant la période coloniale (fin xvie siècle-années 1820), cet article propose une révision critique de ces sources. La dénonciation d’une crise forestière par les acteurs en présence semble masquer diverses stratégies d’accaparement de la ressource-bois. Il est donc nécessaire d’approfondir l’interprétation de ces récits à la lumière d’une conflictualité rurale importante dans la région du Río de la Plata. Ce type d’approche permet ainsi de complexifier notre compréhension de l’évolution environnementale faisant suite à la colonisation européenne du continent.

Mots-clés

  • Amérique du Sud
  • crise
  • forêts
  • histoire de l’environnement
  • Uruguay

English

The fate of Uruguayan forests, between « destruction » and « unruly uses »The European colonization of South America is generally analyzed by environmental historians as an ecological disaster. Contemporary sources seemingly fit this interpretation, especially for areas of early Spanish settlement, since they highlight various environmental crises, some forest-related. This paper provides a critical reinterpretation of these sources, using a case study covering the territory of present-day Uruguay during the colonial period (from the end of the 16th century to the 1820s). Those who claimed that there was a forest crisis mays have done so as part of a strategy to monoplize wood as a resource. It is thus indispensable to problematize the interpretation of these narratives within the framework of rural conflicts which were quite intense in the Rio de la Plata region. This new approach enables us to develop a more complex understanding of the environmental evolution of the continent after Europeans colonized it.

Keywords

  • crisis
  • environmental history
  • forests
  • South America
  • Uruguay

Pour citer cet article

Gautreau Pierre, « Les forêts de l'Uruguay (1590-1820) entre " destruction " et " dérèglement des usages " », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2009 (Vol. 31), p. 45-66.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2009-1-page-45.htm


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