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Histoire & Sociétés Rurales

2009/1 (Vol. 31)


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Dans les années 1730, les Lorrains s’alarment. Les parents s’indignent, les pères s’émeuvent et les prêtres se lamentent. La vertu des filles serait en danger ! Alors, fantasme ou réalité ? Pour répondre à cette question, la première approche sera démographique. Rien ne semble pourtant distinguer cette région du reste de la France du Nord. D’après les résultats dispersés des monographies locales, le taux de naissances illégitimes demeure modéré, même s’il tend un peu à augmenter au cours du Siècle des Lumières.

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Pour aller plus loin, il faut une source réellement représentative. Le département de la Meuse a heureusement terminé la publication de la totalité de ses actes de mariages et bien engagé celle de ses baptêmes : 80 villages et 200 000 actes répartis de la fin du xvie siècle à 1902 [1][1] Nous tenons à remercier pour l’aide qui nous a été.... Une ville, Saint-Mihiel, capitale seconde du duché de Bar, a également été couverte [2][2] Meuse, Commercy, chef-lieu de canton. Saint-Mihiel,.... Comme on le verra, l’analyse de ces données révèle de fortes disparités régionales. Or la géographie des naissances illégitimes en rappelle une autre, établie au cours de travaux précédents sur les associations religieuses [3][3] Schwindt, 2004.. Le fait pour une « fille » (pris au sens ancien d’une femme célibataire) de donner le jour hors mariage n’est pas simplement une donnée quantitative. C’est une importante indication pour l’histoire sociale et aussi pour l’histoire religieuse, car l’Église possédait autrefois un fort pouvoir prescripteur dont on dit justement qu’il commence à s’émousser au milieu du Siècle des Lumières. En liant le quantitatif au qualitatif, le social au culturel, en faisant appel à ce qui fait l’identité de chacun des espaces, on peut essayer d’expliquer pourquoi les Lorrains ont agi de manière contrastée face à la prétendue immoralité des filles. Nous posons l’hypothèse que les différences constatées jusqu’au xixe siècle prolongent des traditions très anciennes et que le phénomène démographique et moral des naissances illégitimes découle de la mise en place, dans certains diocèses, d’une politique de contrôle de la jeunesse, alors que d’autres ne l’ont pas fait.

Perception et réalité de la crise de la moralité des filles vers 1730

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Il est de tradition pour les prêtres de se plaindre de la moralité défaillante de la jeunesse. Même exagérées, il semblerait que ces remarques reposent sur des faits ou au moins sur une transformation des mentalités qui rend certains agissements plus scandaleux qu’autrefois. Les plaintes tendent en tout cas à se multiplier autour de 1730.

Plaintes des parents et réactions des curés

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À cette époque, le chevalier de la Morre rapporte l’embarras des habitants de Rembercourt, un bourg limitrophe du Barrois, du Verdunois et de la Champagne [4][4] Meuse, Bar-le-Duc, Vaubécourt., face aux comportements de la jeunesse [5][5] Cité par : Joignon, 1938.. La communauté transige pour les garçons qui jouent un rôle important dans la vie du village, elle accepte quelques débordements mais elle exige une surveillance plus étroite des filles dont la pureté serait en danger. Or, la localité est très structurée. Chaque groupe d’âge, de sexe ou de profession se doit d’appartenir à une association, la dizaine d’organisations entretenant entre-elles de subtiles relations. C’est pourquoi les deux curés nommés Comus, l’oncle et le neveu qui se succèdent dans la paroisse au xviiie siècle, vont intégrer les filles au système via une confrérie « des Demoiselles » [6][6] Schwindt, 2004, t. 4, p. 155 ; et id., 2008a.. Ils organisent même, à partir de 1730, un mécanisme complexe qui, de l’école au catéchisme et de l’association de la Vierge Marie à la compagnie de charité, laisse peu de temps libre aux filles et multiplie les occasions de les surveiller. De pieuses veuves sont chargées de cette mission.

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Plus au nord, les habitants de Billy-les-Mangiennes [7][7] Meuse, Verdun, Spincourt. se plaignent eux aussi de leurs enfants mais le curé procède d’une manière inverse en charpentant de manière précise la sociabilité des garçons de façon à les isoler de l’autre sexe. En 1737, il obtient pour cela et en bloc la confirmation par l’évêque de plusieurs confréries [8][8] Arch. dép. Meuse, 16 g 56.. Un ami de Dom Calmet, le bouillant abbé Nassé, en fonction depuis 1735, interpelle violemment les fidèles dans ses sermons, à Beauzée-en-Argonne [9][9] Meuse, Bar-le-Duc, Triaucourt.. Il conseille par exemple de ne pas envoyer les filles « à pature » du fait de la corruption qui les guette lorsqu’elles sont employées « à la garde du betail ». Or, les conseils valent chez lui interdiction, il y veille personnellement et physiquement [10][10] Arch. dép. Meuse, 54 j 1-15 : 15 volumes de prônes.... En 1738, une association de saint Sébastien située près de Bar-le-Duc se donne enfin pour mission de guider les jeunes vers le mariage [11][11] Arch. dép. Meuse, 16 g 188 et 33 v 2.. Beaucoup d’associations créées au même moment, mais dont on ne connaît hélas pas l’objet, faute de statuts, pourraient avoir eu des buts identiques [12][12] Schwindt, 2004 : Nous avons montré dans notre thèse.... On remarque d’ailleurs un pic à cette époque dans les fondations des confréries mariales et des organisations destinées aux jeunes.

Le registre secret des curés de Saint-Mihiel (1700-1815)

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Étudier les naissances illégitimes est difficile car beaucoup disparaissent des sources au moyen d’un mariage rapide. L’information nous demeure à jamais cachée par le secret de la confession. Tout au plus, le démographe pourra-t-il repérer une conception prénuptiale. Mais, justement en 1730, les curés de Saint-Mihiel ont entrepris de tenir un registre secret [13][13] Arch. com. Saint-Mihiel (non coté) : « Récapitulation.... Ils sont même remontés en arrière de plusieurs décennies grâce à leurs prédécesseurs qui annotaient déjà les recueils de baptêmes de l’indication spurus ou spuria afin d’identifier les enfants naturels, voire d’empêcher un futur mariage consanguin. Certes, ce registre n’a aucune valeur juridique et il ne correspond à rien dans le droit canon. Ses informations sont d’autant plus fragiles qu’elles reposent le plus souvent sur un simple sentiment. Mais justement : plus que des données exactes, nous pouvons constater ce qui est perçu, la peur grandissante d’un dérèglement des mœurs, une peur très concrète puisque Saint-Mihiel est déjà devenue et pour longtemps une grosse ville de garnison.

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Jusqu’en 1760, le taux d’enfants jugés illégitimes par les curés de Saint-Mihiel demeure en général inférieur à 3 %. Il passe la barre des 5 % dans la seconde moitié du siècle avant de s’élever par palier. Bizarrement, il chute à zéro en 1796, l’année même où la célèbre confrérie du Sacré-Cœur est relancée et, en 1806, lorsque chacune des deux paroisses de la ville se dote de sa propre congrégation de filles. Cependant, il culmine de nouveau à 32 % dès 1811. Or ces trois associations de filles ont été supprimées en 1809, suite à une instruction du ministre de la Police Fouché. Hasard ? Retenons pour plus tard le parallélisme des évènements. Le mouvement d’ensemble correspond assez bien à ce qui est connu ailleurs, à savoir un niveau initial assez faible puis une lente élévation dans les années 1780. Ce qui frappe en revanche dans l’exemple sammiellois, c’est la force du phénomène qui atteint déjà 10 % en 1789 et plus du quart des naissances sous l’Empire. À la lecture du graphique, le tournant du siècle constituerait une terrible époque (figure 1). Mais s’agit-il réellement de filles-mères, de naissances illégitimes ou bien, plus subtilement, d’une appréciation personnelle des curés sur des naissances classiques, donc un jugement porté sur la moralité des femmes ?

Figure 1 - Taux d’enfants jugés illégitimes par les curés de Saint-Mihiel(% du total des baptêmes - 1700-1815)Figure 1

Connaître sa paroisse : les livrets d’âmes

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Ce n’est sans doute pas un hasard si certains curés meusiens commencent à la même époque à rédiger des « livrets des âmes » qui révèlent la volonté de connaître rationnellement la communauté qui leur est confiée. Ainsi, Claude Nassé entreprend dès sa nomination dans la paroisse de Beauzée, en 1735, une enquête très précise sur les familles et notamment un recensement détaillé, rue par rue, maison par maison [14][14] Arch. dép. Meuse, e dépôt 30 s 2 : « État de la Paroisse.... Il complète son enquête en interrogeant les habitants pour retracer l’origine de ceux venus de l’extérieur.

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Enfin, une liste des filles-mères est soigneusement tenue à jour. Ces documents servent à agir. C’est pourquoi les premières initiatives du prêtre concernent les confréries et l’école des filles, et ils sont utilisés dans les sermons dominicaux pour pointer du doigt les problèmes de la paroisse.

La ville, lieu de perdition ou refuge pour les filles de la campagne ?

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On oppose traditionnellement le monde rural – un univers de l’entre soi où la surveillance des filles resterait plus efficace – et le monde urbain vu comme un lieu de perdition. Les registres des baptêmes de Saint-Mihiel, disponibles depuis 1576, permettent heureusement de comparer les inquiétudes des curés à un premier examen des réalités. Les naissances de père inconnu sont anecdotiques jusqu’à la fin du xviie siècle [15][15] Utilisant des sources variées, le chercheur est obligé.... Une première augmentation, modeste, se produit entre les années 1690 et le milieu du siècle des Lumières. Suit alors la véritable poussée qui se décompose en deux vagues culminant vers 1785 et 1830. Une décrue arrive ensuite au début du xixe siècle et surtout après 1850 (figure 2).

Figure 2 - Déclarations de grossesse illégitime dans trois bailliages lorrains au xviiie siècleFigure 2

n.b. : l’indice 100 correspond pour chaque courbe à la moyenne annuelle des déclarations, soit 9 pour Bar et Saint-Mihiel et 75 pour Nancy

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Toutes les données trouvées dans les registres de cette ville d’un millier de feux ne sont cependant pas autochtones. C’est un vieux problème : la ville sert-elle à cacher les naissances illégitimes de la campagne ? Ce qui expliquerait au passage les taux extrêmement bas des villages. Pourtant, les femmes extérieures au chef-lieu sont minoritaires dans les déclarations de grossesse illégitime : 13 % dans le vaste bailliage de Saint-Mihiel, 40 % pour ceux de Bar et de Nancy, voire seulement 26 % si on déduit les paroisses suburbaines des deux capitales [16][16] Arch. dép. Meuse, Bp 1507 ; Streiff, 1982 ; Zingraff,.... Seules cinq déclarantes de Saint-Mihiel, des enfants de notables d’ailleurs, ont effectué un long déplacement depuis Namur, Metz ou Reims, alors que les autres, plus modestes, habitaient à moins d’une demi-journée de marche. Aucun village n’est d’ailleurs cité deux fois, ce qui prouve qu’il n’existe pas de « filière habituelle » d’évasion. À une exception près, toutes les filles-mères notées par le curé Nassé provenaient de Beauzée ou des ses paroisses annexes. L’attention moins grande portée à ce problème dans le diocèse de Verdun par rapport au diocèse de Toul expliquerait pourquoi les filles ressentaient moins le besoin de partir de chez elles. La pression sociale serait inférieure.

Exploitation des déclarations de grossesse et de naissances illégitimes

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Les tendances repérées par les curés n’ont pas besoin d’être toujours véridiques ou du niveau indiqué pour nous informer sur la crise de la moralité des jeunes gens. À tort ou à raison, elles nous font comprendre le ressenti de la société et, notamment, celui des ecclésiastiques ; reste ensuite à vérifier la réalité des faits et à les comprendre, en exploitant la documentation produite par les nouvelles obligations faites aux filles-mères.

Les filles perdues d’après les déclarations de grossesse illégitime

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Signe que le problème devenait crucial, l’ordonnance de 1711 du duc Léopold oblige les femmes célibataires à déclarer leurs grossesses [17][17] Recueil des Ordonnances de Lorraine et Barrois, t. 1,.... Cet acte reprend dans l’ensemble les dispositions de l’Édit royal de février 1556 tendant à éviter l’infanticide. La déclaration se fait au maire ou au principal officier de justice dans les villages et au prévôt ou au lieutenant-général du bailliage dans les villes et le juge interroge de nouveau la parturiente « dans les douleurs » de l’accouchement afin d’obtenir davantage de détails. Le registre pour le bailliage de Bar comporte 483 actes répartis avec des lacunes entre 1718 et 1790 contre seulement 183 déclarations pour le bailliage de Saint-Mihiel en une série continue de 1752 à 1772 [18][18] Une troisième série existait pour le Clermontois mais.... Essayons donc de dresser la statistique et le portrait des « filles perdues », pour ensuite tenter de voir s’il existe des différences entre celles de la ville et celles de la campagne.

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À Bar, on ne compte que 9 veuves pour 434 filles, ceci pour un nombre équivalent de majeures et de mineures (moins de 25 ans). En revanche, les origines sociales paraissent modestes, avec un nombre important de filles de paysans (112) et d’artisans (126). La plupart de celles qui déclarent une profession sont des servantes domestiques (87 % contre 40 % seulement à Nantes [19][19] Depauw, 1972.), plus quelques fileuses, blanchisseuses ou dentellières et elles sont issues en majorité (62,6 %) de familles désunies par la mort d’un des deux parents. La grossesse est parfois le signe d’une sexualité d’occasion, lorsque le géniteur est un vagabond, un voyageur ou un colporteur ; ou d’un rapport subi, les viols n’étant pas rares. En tout cas, on note en général une grande inégalité sociale entre les deux partenaires. Souvent, les filles ont d’ailleurs été chassées par le maître une fois leur état connu. Ainsi, Marie Hallat, entrée au service de deux frères, Charles-François et Jean Gand, laboureurs à Seigneulles [20][20] Meuse, Bar-le-Duc, Vavincourt., « a été contrainte de quitter son service domestique de chez lesdits Gand qui l’ont mise dehors depuis environ un mois sans l’avoir satisfaite de ses gages ». Près d’une soixantaine de séducteurs sont enfin des soldats. Si la source révèle quelques cas de prostitution, elle prouve surtout et assez tôt l’existence de concubinages stables.

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À Saint-Mihiel, les grossesses illégitimes déclarées sont à la fois ressemblantes et différentes de celles enregistrées à Bar-le-Duc. Elles culminent en 1756, en 1761 et surtout de 1764 à 1770 (28 cas cette année là contre une moyenne de 9). Ces sautes dans la statistique seraient dues pour l’essentiel à l’arrivée de nouveaux régiments. L’âge moyen, lorsqu’il est connu, est de 24 ans 6 mois, les deux tiers étant qualifiées de mineures et un tiers seulement de majeures. Les extrêmes vont de 15 à 40 ans mais la majorité (111) est située entre 20 et 25 ans. La déclaration a lieu après 5 ou 6 mois de grossesse, lorsque celle-ci ne peut plus être cachée ou que les tentatives de régularisation ont échoué. Il s’agit massivement de célibataires (seulement 8 veuves). La plupart, 103 (56 %), sont orphelines de père et plus d’une vingtaine de leurs deux parents. Cela confirme l’hypothèse déjà avancée pour Bar de filles socialement isolées, doublement touchées, par leur statut et par leur âge, par la montée de l’âge au mariage et la difficulté nouvelle de convoler. Seulement un tiers de ces orphelines vivent encore avec leurs mères veuves, les autres étant pour la plupart placées comme servantes (20 des 27 professions connues). Elles proviennent plutôt de milieux modestes [21][21] Quatre pères, morts ou vivants, sont qualifiés de « bourgeois ».... La principale différence avec Bar est la prédominance de la ville, confirmée par le faible nombre de filles de paysans (même s’il y a des agriculteurs à Saint-Mihiel), 12 contre 47 filles d’artisans et 4 de marchands. À peine 20 % des déclarantes peuvent signer leur nom, ce qui est peu dans la Lorraine du xviiie siècle, notamment en ville, et confirme le modeste niveau social de cette population.

Séducteurs et situations dangereuses d’après les déclarations de grossesse illégitime

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La profession ou le niveau social du père naturel est connu dans 173 cas. Les militaires (68 %) sont massivement responsables mais des deux régiments qui stationnent à Saint-Mihiel, un de cavalerie et un d’infanterie, c’est l’unité montée qui est principalement visée : 111 naissances contre seulement 15. Le prestige de l’uniforme joue donc. À part quelques officiers subalternes, il s’agit essentiellement de simple soldats ou de petits gradés logés chez l’habitant pour « leur soulagement ». Les déclarations désignent d’ailleurs fréquemment ce domicile comme le lieu où le péché de chair a été commis. On trouve quelques artisans et une dizaine de domestiques, collègues de la fille, mais le plus souvent le géniteur est d’un niveau social supérieur et la relation ne semble pas avoir été librement consentie : un écuyer, plusieurs magistrats dont le procureur du bailliage (c’est auprès du bailliage que la déclaration de grossesse est présentée), cinq bourgeois et trois marchands, un chirurgien ainsi que quelques gros laboureurs. Enfin six filles se déclarent enceintes « de nul homme », ce qui laisserait penser qu’elles ont été dénoncées.

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Quelques filles apparaissent aussi plusieurs fois, laissant supposer l’existence d’un concubinage durable. Mais, dans tous les cas repérés (il y en a peut-être d’autres qui passent inaperçus à cause des déclarations vagues ou des « inconnus » incriminés) le père putatif n’est pas le même. Marie Belguillaume, 23 ans, fille d’un couple décédé de bourgeois sammiellois, tombe ainsi enceinte de Nicolas la Digne en 1752, cavalier, puis de Félix Grosjean en 1757, lui aussi cavalier au régiment du Dauphin. En 1759, Marie François puis en 1761, Margueritte François, deux sœurs, viennent respectivement déclarer le fruit d’un maître tanneur de Saint-Mihiel et d’un soldat. Un marchand de faïences de la cité, Jean la Roze, profite des absences de sa femme pour abuser de jeunes filles et il en met trois différentes enceintes à quelques mois de distance. Julienne Nicaise aurait été abusée le 31 décembre 1764 et Marguerite Collinet, qui occupe le paragraphe immédiatement suivant sur le registre, au tout début de janvier 1765. De même, François Grandemange, domestique à Saint-Mihiel, met enceinte Barbe Wuiriot en novembre 1758, puis Marie-Anne Vigneron en février 1759, toutes deux servantes chez le même maître que lui.

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Les renseignements communiqués par les futures mères permettent donc de distinguer deux catégories de situation relatives à une sexualité acceptée (sinon toujours choisie) et clairement subie à l’image de la bonne dizaine de viols et des nombreux rapports imposés par un patron à sa domestique qui sont signalés. En 1757, Marguerite Baudinot, 24 ans, n’a pu se « parer des sollicitations violentes de maître Robinet, procureur au bailliage ». L’année suivante, Marguerite Goussier, 40 ans, dit « avoir été prise de force par un homme à elle inconnu ».

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Certains lieux sont plus dangereux que d’autres, le domicile du maître mais aussi l’auberge ou le cabaret. Catherine Maigret, 22 ans, est ainsi abusée à l’auberge de la Croix de Foug [22][22] Meurthe-et-Moselle, Toul, Toul-Nord., où elle était servante, par un marchand bijoutier de Metz. En 1760, Marie Perrard, 24 ans, a quant à elle été attaquée dans les bois tandis que Marguerite François (déjà mère d’un premier enfant naturel) était violentée dans la garenne proche de la ville en 1771. Les déplacements à pied sont périlleux comme le découvre Anne Paquin sur le chemin de Troyon à Ranzières. Enfin, Jeanne Derupt, la fille mineure d’un tonnelier défunt d’Heudicourt, qui était servante chez la dame Briscard de Saint-Mihiel, fréquente l’école des pères capucins où elle est violée à trois reprises par un inconnu.

Excuses ou réalités ? Les espérances déçues de mariage

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La plupart des filles qui donnent des explications disent avoir accepté sous promesse de mariage (24) ou pour forcer les parents d’un des deux à autoriser l’union. Plusieurs jeunes hommes régularisent en effet la situation mais c’est loin d’être la règle générale. La moitié a pu folâtrer au domicile parental mais la surveillance qui est de règle force à fréquenter les jardins, les vergers, les bois et même la chapelle de pèlerinage de la Vierge des Prés. Si certaines relations sont de rencontre, d’autres sont visiblement anciennes. Parce qu’il a promis de l’épouser, Anne, 37 ans, fille naturelle du sieur de Bressoncourt, reçoit Jean-Baptiste Toussaint, un avocat à la cour, à chacun de ses voyages à Saint-Mihiel. Mais il ne peut hélas s’exécuter à cause de sa mère et de ses affaires ! Marguerite Gorcy, 27 ans, fille d’un perruquier, couche avec un sergent du bailliage depuis trois ans. Quant à Marguerite François, déjà citée, elle reconnaît que son amant la « connaît charnellement depuis dix ans et notamment dans le courant de juillet », date à laquelle elle a découvert son état. Il existe donc bien, sinon un concubinage notoire, au moins des fréquentations de longues durées. Ainsi, Jeanne Tolin, 16 ans, déclare en 1769 porter le fruit d’un cavalier qui sert au même régiment que son propre père et avec qui elle entretient une relation depuis plus de trois ans. La similitude de statut entre le père et le « fiancé » et la durée du couple laisse naturellement penser que cette situation était acceptée par la famille.

Quid des filles qui sont à coup sûr de la campagne ?

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La vingtaine de filles de la campagne de 18 à 36 ans trouvée dans le registre de Saint-Mihiel ne s’éloigne pas de beaucoup du modèle général. La moyenne d’âge est similaire et elles viennent signaler leur état vers 6 mois de grossesse. Malgré la faiblesse de l’effectif, la distribution annuelle des conceptions demeure semblable avec la moitié des cas entre janvier et mars. Cependant 32 % savent signer leur nom, ce qui confirme le développement des écoles rurales. Toutes, sauf une, ont perdu au moins un parent – dont 60 % le père – et, lorsque l’information est connue, elles occupent un emploi de couturière, de domestique ou de servante, notamment au cabaret du village. Comme celles de la ville, elles ont entretenu une relation coupable, volontaire ou non, avec leur patron ou le fils de celui-ci, un autre employé, un soldat ou un passant qu’elles ne peuvent identifier. Le mariage a été promis à une seule et trois ont été violées, dont Marie Perrard abusée dans les bois où elle travaillait, « n’ayant pas assez de force pour pouvoir résister ». Près d’un tiers des affaires implique un soldat car les villages concernés se trouvent dans la zone d’influence directe de Saint-Mihiel et les rencontres sont faciles, certaines compagnies étant logées à la campagne, chez l’habitant. Ainsi, Jeanne Le Roy a fréquenté tout le temps où il a été placé « chez son père » à Apremont (un gros village des côtes de Meuse distant seulement de deux lieues du chef-lieu) [23][23] Meuse, Commercy, Saint-Mihiel., soit de septembre à janvier, un certain Nicolas Touron, cavalier au régiment de Moutiers.

À la recherche de confirmations statistiques

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Les déclarations des filles-mères orientent d’abord notre étude vers des aspects démographiques. En l’état des connaissances, la Lorraine des Lumières est globalement conforme au modèle démographique de la France du Nord. Sur le plan des effectifs, tout d’abord, la région connaît fin xviie une croissance qui est une récupération. La croissance se poursuit ensuite, et elle serait un peu plus tardive et un peu plus forte en Verdunois qu’en Barrois. La décennie 1720-1730 marque l’achèvement de la longue reconstruction consécutive à la guerre de Trente Ans [24][24] Beauvalet-Boutouyrie et Motte, 1992, p. 60-64. La population.... Des peurs décrites plus haut pourraient donc être la conséquence d’un regain de tension consécutif à un monde plein, en tout cas davantage plein [25][25] Martin, 2002..

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Tout naturellement, l’âge au mariage tend à s’élever, passant en moyenne de 22-23 ans pour les femmes et 24 ans pour les hommes au début du siècle à respectivement 28 et 30 dans les années 1780 [26][26] Voir en bibliographie les travaux disponibles, notamment.... Cette moyenne retomberait un peu après 1789 (et plus pour les femmes, d’ailleurs, que pour les hommes). Veuves plus tôt que dans la moyenne française, les femmes se remarieraient aussi un peu moins. La taille des familles tend également à se réduire ; plus, bien sûr, chez les notables que dans les milieux populaires, mais la diminution est au minimum, pour tous d’un à deux enfants. Les femmes mènent également plus tôt leur dernière grossesse. On remarque l’adoption de pratiques anticonceptionnelles, contraception d’arrêt en ville ou d’espacement à la campagne, qui va de concert avec une diminution du respect pour les temps clos. L’impact des prescriptions religieuses en la matière est déjà bien atténué vers 1730 et plus du tout décelable après 1750. Or les conceptions prénuptiales connaissent une évolution exactement inverse et bien calée chronologiquement : 10 % des naissances verdunoises avant 1750 contre 17,9 % entre 1750 et 1789 [27][27] Beauvalet-Boutouryie, 1991, p. 48.. Dans les campagnes, ce taux monte même à 15 % à la fin de l’Ancien Régime. De la même manière, la proportion de célibataires définitifs dépasse la moyenne nationale pour atteindre 15 % en ville, là où les militaires, les ecclésiastiques et les domestiques sont nombreux, mais aussi à la campagne.

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Tout un ensemble de facteurs ont donc pu conduire des femmes à « fauter » : un mariage tardif, encore plus pour les hommes que pour les femmes, qui permet selon les spécialistes « d’économiser » un tiers des naissances potentielles, un nombre important de célibataires, des femmes veuves plus tôt qu’ailleurs, des soldats esseulés et logés chez l’habitant et enfin des cas plus fréquents qu’on ne le pensait de concubinage. Nous aurions pu nous en contenter pour expliquer les manquements à la morale dénoncés plus hauts et en premier lieu les naissances illégitimes mais nous avons cherché des informations plus fines.

Un corpus de 80 localités meusiennes

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Du fait de l’inégale conservation des sources dans la grande région lorraine et de la publication d’un grand nombre en Meuse, il a été décidé de limiter l’enquête à ce département qui possède pour principal intérêt d’avoir été créé à la Révolution à partir du vieux diocèse de Verdun et de la moitié occidentale de celui de Toul, outre des morceaux provenant de Trèves, Reims, Metz et Châlons. Une fructueuse comparaison était espérée, connaissant l’existence de différences bien marquées en matière de dévotions, de sociabilité ou de mentalités. Nous nous trouvons en effet sur une ligne de faille qui sépare la Lorraine de la France de l’intérieur, une frontière encore visible au xxe siècle sur la carte Boulard de la pratique religieuse [28][28] Boulard, 1987..

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Au cumul des données, les taux de naissances illégitimes fournis par la douzaine de monographies locales disponibles paraissent faibles, en général inférieurs à 1 %. Mais leur mode de calcul cache souvent la montée importante du début du xviiie siècle. Ainsi, la proportion n’est que de 0,51 % à Pulligny [29][29] Meurthe-et-Moselle, Nancy, Vézelise. entre 1682 et 1789 mais toutes les naissances incriminées se trouvent mentionnées après 1764. Les chiffres réels pourraient donc être très supérieurs. D’ailleurs, à partir du milieu du siècle, les déclarations de grossesses illégitimes connaissent une importante progression, tout à fait similaire dans les différents bailliages de Saint-Mihiel, de Bar mais aussi de Nancy [30][30] Pour le bailliage de Nancy : 3 912 actes de 1738 à.... Malgré tout, le phénomène diminuerait du nord au sud de la Lorraine, du Pays Haut (Conflans-en-Jarnisy) en direction des Vosges (Senones, Pulligny, Thaon).

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Ce qui suit représente une enquête systématique sur 80 localités meusiennes du xviie siècle au début du xxe siècle [31][31] Le choix des localités a été uniquement dicté par les.... Quitte à réaliser plus tard une étude plus fine, sur une chronologie plus réduite, nous avons d’abord calculé un taux rapporté pour chaque village à l’ensemble des données disponibles, époques moderne et contemporaine confondues. Il s’agit des naissances de père inconnu, ce qui retire bien sûr les conceptions prénuptiales et les filles parties faire leurs couches ailleurs, mais intègre des naissances qui seront légitimées parfois des années après.

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La recherche s’appuie sur plus de 170 000 actes et elle a permis de repérer 2 827 naissances de père inconnu [32][32] Nous donnons également les chiffres pour Saint-Mihiel.... Les situations sont apparemment très disparates : pour un total compris selon les lieux entre 126 et 9 445 baptêmes, les mentions de père inconnu varient de seulement 1 à 217 (Billy-les-Mangiennes). On comprend maintenant mieux la volonté du curé de cette paroisse de séparer garçons et filles. Les taux sont donc fort variés, le maximum étant de 5,45 % dans une commune et le minimum de 0,14 %.

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Au-delà des disparités locales, un classement selon le diocèse d’appartenance révèle d’importantes différences spatiales. Selon les sources disponibles, nous aurions pour l’ensemble de la région un taux de naissances de père inconnu de 1,67 % [33][33] Les résultats sont seulement indicatifs pour les parties.... Or, confirmant les taux calculés plus haut, il existe deux fois plus de naissances problématiques dans le secteur verdunois (1 478) que dans celui de Toul (713). La région se divise donc en une zone nord / nord-est avec des taux en moyenne égaux ou supérieurs à 2 % (Verdun – Trèves – Metz) et un croissant ouest et sud inférieur à 2 %, Toul dépassant à peine 1 % [34][34] L’espace toulois (comme celui de Reims et de Trèves)....

Tableau 1 - Naissances illégitimes dans 80 communes rurales meusiennes classées par diocèse (xviie siècle-début du xxe siècle)Tableau 1

Évolution de l’illégitimité dans les Pays meusiens (1622-1902)

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L’enquête précédente comporte un grave défaut, celui qui consiste à donner des taux englobant à la fois l’époque moderne et l’époque contemporaine. Il semblerait logique d’expliquer les taux les plus élevés par une forte augmentation des naissances de père inconnu à l’époque contemporaine alors même que l’impact de la religion diminue. Mais l’opposition entre Toul et Verdun demeure. Pourquoi pas une augmentation partout ? Aussi faut-il, avant de revenir à la comparaison des espaces, retracer d’abord l’évolution globale du phénomène [35][35] Le taux étant calculé relativement aux naissances qui....

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Le nombre de cas est faible au point de départ du fait de l’inégale ampleur des registres du xviie siècle et des pertes. La forte progression du xviiie siècle est peut-être due en partie à un effet des sources mais le tournant des années 1730 semble confirmé. En revanche, pour les fascicules se terminant en 1892 ou 1902, la baisse remarquée depuis le Second Empire ne peut pas être seulement la conséquence d’un manque de données. La dépopulation connue par la Meuse commence après le début de cette décrue et, si elle a peut-être joué à un moment, elle ne peut en être la cause essentielle.

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Grâce à la base de données informatisée de l’association de généalogie, il a été possible d’obtenir un tableau année par année, entre 1680 et 1902, au sein de l’échantillon de villages. Une reconstitution du mouvement des naissances (des baptêmes) a ainsi pu ainsi être déduite. Elle montre une forte progression, plus qu’un doublement, sur la période 1680-1720 connue pour être une époque de récupération après les dégâts du xviie siècle (et ceci malgré les deux grands hivers 1696 et 1709). La reconstruction est quasiment achevée vers 1720, notamment en matière agricole. On comprend donc l’existence d’un grand palier qui va du Siècle des Lumières jusqu’à la Restauration. Puis les naissances baissent du fait de l’importante perte de population due à l’exode rural de la fin du xixe siècle, la Meuse étant un pays agricole « plein » qui rate de surcroît la révolution industrielle, et de la volonté des paysans de ne pas diviser leur patrimoine. Grâce aux chiffres des naissances, il est maintenant possible de calculer un taux de naissances de père inconnu et de suivre son évolution.

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Le taux des naissances illégitimes reste bloqué à 1 % jusqu’au milieu du xviiie siècle avant d’entamer une progression régulière qui le conduit à 2 % au moment de la Révolution, à 3 % sous la monarchie de Juillet, 4 % sous le Second Empire et plus de 5 % sous la IIIe République. Les courbes qui concernent les diocèses de Verdun et de Toul sont en revanche très différentes l’une de l’autre, Toul restant en général en dessous du modèle moyen, Verdun étant au dessus. Sur le temps long et de manière constante, le diocèse de Verdun connaît deux à trois fois plus de naissances de père inconnu que celui de Toul. De plus, même si la tendance longue est partout à l’accroissement du phénomène, elles semblent évoluer parfois en sens inverse. Verdun reviendrait au début du xviiie siècle d’un haut niveau (ce que confirme l’examen des registres pour la période antérieure au graphique) et il connaît une nouvelle poussée vers 1720-1750 alors que la courbe de Toul demeure atone. Les deux diocèses paraissent néanmoins converger dans les années 1770. Ce n’est que provisoire car Verdun connaît deux fortes hausses de 1777 à 1793 puis de 1802 à 1829. Ce double mouvement avait déjà été remarqué à Saint-Mihiel.

Figure 3 - Mouvement des naissances dans 80 communes du pays meusien de 1680 à 1902(indice 100 en 1700)Figure 3
Figure 4 - Taux de naissances illégitimes dans 80 communes du pays meusien de 1700 à 1892(moyenne mobile sur 7 ans)Figure 4
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Si le niveau du phénomène n’est pas identique dans le monde rural et dans le monde urbain, la tendance paraît en revanche semblable. La montée du problème est donc bien antérieure à la Révolution et elle se prolonge largement au-delà. Bizarrement, les courbes de Toul et de Verdun convergent de nouveau sous la Monarchie de Juillet avant de s’écarter résolument et fortement l’une de l’autre jusqu’à la guerre de 1870, laquelle marque le début d’une évolution conjointe. C’est donc dans l’histoire différente de ces deux espaces qu’il faut chercher des explications.

Un contrôle différent de la jeunesse à Toul et à Verdun

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En Lorraine où la coutume leur accordait quelques avantages, les femmes ont perdu des droits sous la Révolution et dans le Code Napoléon. À l’échelle des communautés, cette mise au pas daterait même de la fin de l’Ancien Régime. Dans un contexte de développement du mariage tardif, la régulation de la société villageoise passe en effet aussi par le contrôle des femmes. De la fin du Moyen Âge à l’Entre-deux-guerres, un temps long qui englobe les bornes de cette enquête, près de 2 500 associations religieuses ont été découvertes dans les limites du département de la Meuse dont près d’un millier sous l’Ancien Régime. Or ces pieuses compagnies possédaient deux caractères utiles pour notre enquête : elles étaient distribuées très inégalement selon les territoires et elles servaient des buts tout autant civils que religieux (tableau 2)[36][36] Schwindt, 2004..

Tableau 2 - Confréries et naissances de père inconnuTableau 2
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L’ancien diocèse de Verdun entre pour 47 % des localités qui ont formé le département en 1790, mais pour seulement 34 % des confréries. La proportion est exactement inverse pour celui de Toul : 34 % des localités et 51 % des confréries. Cette différence durable puisque attestée du xive siècle jusqu’à la Révolution révèle quelque chose de structurel dans la sociabilité des deux diocèses. Le taux des naissances de père inconnu paraît quant à lui corrélé avec la présence d’associations religieuses dans les paroisses. Vu les exemples cités précédemment, on peut supposer que les garçons et les filles ont été davantage encadrés et donc surveillés dans le diocèse de Toul, limitant par ce fait les naissances illégitimes.

Encadrer les garçons pour protéger les filles

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Prenons, pour nous en convaincre, l’exemple de la confrérie Saint-Nicolas de Fains, un petit village du diocèse de Toul justement, à quelques kilomètres à l’est de Bar-le-Duc [37][37] Meuse, chef-lieu du département. Arch. dép. Meuse 33.... Elle a laissé un registre pour les années 1738 à 1808. La chronologie est fort intéressante puisqu’elle commence – est-ce un hasard ? – au moment même où les contemporains semblent prendre conscience d’une crise et elle enjambe la Révolution. Alors que d’exigeantes sociétés, à l’image du Sacré-Cœur, sont érigées un peu partout au xviiie siècle, c’est une association à l’ancienne qui accueille tous les fidèles en échange de minimes obligations. L’organisation est pauvre mais l’essentiel de ses recettes provient de l’adjudication de la lance de la confrérie, lance à laquelle on accroche la bannière du saint et dont le porteur mène le cortège le jour de la procession annuelle. À chaque fois, l’adjudicataire est un garçon célibataire, âgé de 25 à 40 ans et dont le nom apparaît l’année suivante dans les actes de mariage. Nicolas Ligier « garçon » achète la lance pour 1758 et se marie en 1759. Veuf en 1764, il épouse en secondes noces la sœur d’un de ses confrères. De même, Claude Michaut, qui mène la procession en 1762, convole en 1763. Son successeur de 1763, Charles Beaurein, épouse Monique Regnier en 1765. Encore au début du xixe siècle, les adjudicataires de la lance se marient l’année qui suit l’obtention de cet avantage. Honoré en 1807, Louis Colombe épouse Marie-Marguerite Claudon en 1808. Les préfets-receveurs de la compagnie appartiennent à la même génération que les adjudicataires de la lance. Or, si la cinquantaine d’officiers recensés entre 1756 et 1809 sont célibataires au moment de leur entrée en fonction, ils se marient dans les deux ou trois années qui suivent leur sortie de charge.

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La situation des simples adhérents est en revanche très différente. Des onze garçons qui entrent en 1764, un seul se marie en 1765, 2 en 1766, 4 en 1771, 1 en 1772, 1773 et 1780 (plus un dont on perd la trace), soit un écart moyen supérieur à 4 ans. Pour les adhérents de 1782, l’écart moyen s’établit entre 6 et 7 ans. L’attente du mariage tend donc à se prolonger de plus en plus longtemps surtout pour ceux qui n’ont pu être mis en valeur par l’association. Si la confrérie est en théorie ouverte à tous, le catalogue des femmes reste presque blanc. Rien dans les statuts ne réserve pourtant la compagnie aux jeunes gens mais dans les faits c’est devenu le cas. Son nom même n’est pas innocent puisqu’il s’agit du saint patron des garçons. Les inscriptions annuelles sont en moyenne de 6 ou 7 individus, ce qui semble correspondre non pas au nombre de jeunes gens qui arrivent à l’âge du mariage mais à ceux qui disposent économiquement ou disposeront quelques années plus tard de cette possibilité. L’examen des registres paroissiaux confirme l’hypothèse. Une fois retirés les remariages, les noces de conjoints âgés et quelques autres cas particuliers, nous retrouvons à peu près le même nombre d’actes, autour d’une demi-douzaine par an dans le village. Il est à présent plus facile de donner une interprétation de cette compagnie destinée aux jeunes gens et dont la fonction tourne autour du mariage. Lorsque l’un des membres achète la lance du saint ou qu’il accède à la fonction de préfet, on ne sait pas si son mariage est déjà arrangé ou si cet honneur va l’aider à faire la différence face à ses condisciples pour conquérir un parti. En tout cas, les autres devront attendre plus longtemps. La confrérie de saint Nicolas paraît donc être une forme adoucie et domestiquée de ces bachelleries, décrites par Jean-Pierre Gutton, qui guident certains garçons vers le mariage et font patienter les autres. La compagnie joue alors un rôle de médiateur dans les tensions intergénérationnelles, à une époque de mariage tardif et de difficulté d’établissement des nouveaux ménages [38][38] Gutton, 1998, p. 40 et suiv..

Donner des relations aux filles seules

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La confrérie est par définition une structure plastique qui s’adapte aux besoins de la société. Ainsi, beaucoup d’associations, des confréries de charité notamment, se sont transformées au xviiie siècle en organisations chargées de fournir des relations sociales à des femmes isolées. À Nançois-sur-Ornain, par exemple, petit village du comté de Ligny-en-Barrois, une compagnie de charité avait été fondée par les Lazaristes en 1675 [39][39] Meuse, Commercy, Ligny-en-Barrois. Arch. dép. Meuse.... Passée la crise de la fin du règne de Louis XIV, elle arrête presque complètement de fournir des secours en nature et devient une sorte de banque rurale. Or, l’organisation est complètement dominée par une famille qui profite avec ses alliés de l’essentiel des prêts. La confrérie est quasiment devenue une structure privée. Mais elle développe en parallèle une fonction nouvelle : un groupe de prière qui ne concerne que des filles pauvres, des orphelines et des veuves. L’adhésion à la société pieuse leur permet de bénéficier au besoin de son argent mais aussi et surtout de l’appui de la famille dirigeante. La confrérie permet d’avoir des amis, de recevoir de l’aide et d’intégrer un réseau social. Ailleurs, on voit à la même époque des fraternités se muer en mutuelles funéraires auxquelles adhèrent essentiellement des célibataires. Le progrès de l’individualisme au xviiie siècle trouve donc ici une réponse et une compensation. Ce qui a été dit plus haut des filles-mères, des femmes pauvres généralement orphelines, explique largement la nécessité d’une telle reconversion des confréries afin de remplir des besoins sociaux nouveaux, comme l’aide aux femmes ou ce que nous dirons plus loin des écoles [40][40] Schwindt, 2006..

Les confréries de filles et la manière de les employer

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Par définition le mariage concerne les deux sexes. Si les garçons ont leurs compagnies pour patienter jusqu’au mariage, les filles aussi mais d’une toute autre nature. Or, depuis toujours, les diocèses lorrains possèdent une identité différente. Chacun avait ses dévotions préférées. Dédicacer une paroisse à Marie n’est pas le premier réflexe des Meusiens qui lui préfèrent les saints traditionnels. Malgré tout, depuis le xiiie siècle, plusieurs communautés ont choisi la Conception Notre-Dame. Une seule appartient au diocèse de Verdun, toutes les autres se trouvent dans le diocèse de Toul, au sud de la ligne Bar-Commercy. Les confréries mariales sont quant à elles de plus en plus nombreuses à mesure que l’on progresse du nord vers le sud et qu’on se rapproche du cœur de l’ancien diocèse de Toul : 60 % des associations mariales du futur département s’y trouvaient, contre seulement 26 % pour la partie héritée du diocèse de Verdun [41][41] Pour les pourcentages de chaque type d’association.... Les fraternités vouées à Dieu (Corpus Christi, Saint-Sacrement et Sacré-Cœur) étaient en revanche plus nombreuses et surtout beaucoup plus anciennes dans le nord. Mais les appellations peuvent être trompeuses. Ainsi, à Verdun, le Sacré-Cœur est uniquement dédié au Christ alors que dans le sud, il s’agit du double cœur de Jésus et de Marie, voire uniquement de celui de la Vierge. Encore au xixe siècle, alors même qu’il n’y aura plus qu’un seul évêché étendu aux limites du département, le Verdunois restera fidèle au Sacré-Cœur de Jésus, version de Montmartre, alors que le Barrois préférera le Cœur Immaculé de Marie de la paroisse Notre-Dame-des-Victoires de Paris.

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Un intérêt plus ou moins grand pour la Vierge peut permettre d’expliquer la volonté de sauvegarder ou pas la pureté des filles, ce qui est d’autant plus vrai que le nord-meusien semble ignorer les congrégations de demoiselles alors que c’est une véritable tradition dans le diocèse de Toul. Quelles que soient leurs dédicaces, beaucoup, si ce n’est la majorité des confréries, sont de fait devenues au xviiie siècle des associations de femmes. Plus spécialisées, une centaine de compagnies de filles fonctionnent également sous l’invocation de la Vierge, de sainte Anne ou de sainte Catherine. Autrefois ouvertes à tous les habitants ou seulement aux femmes, elles se sont refermées sur les plus jeunes d’entre-elles. On observe en effet un abaissement régulier de la moyenne d’âge des adhérentes. Enfin, une soixantaine d’associations nouvelles est fondée pour accueillir spécifiquement les filles. Inexistantes avant 1686, elles paraissent se développer selon une chronologie proche de celle des naissances de père inconnu étudiée précédemment : 80 % de ces compagnies sont érigées dans le sud-meusien, presque toutes dans le seul diocèse de Toul.

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C’est là une véritable tradition. Des fraternités de la Conception sont en effet attestées depuis le xive siècle, au moins, dans le Pays de Jeanne d’Arc et dans le triangle Ligny-Commercy-Vaucouleurs : Sorcy-Saint-Martin [42][42] Meuse, Commercy, Void-Vacon. en 1382, Ourches [43][43] Idem. en 1410, Commercy [44][44] Meuse, chef-lieu d’arrondissement. en 1413, Sauvigny [45][45] Meuse, Commercy, Vaucouleurs. en 1499 etc. Mais elles sont aussi très nombreuses, hors de la Meuse, dans le reste du diocèse de Toul [46][46] Cf.Deblaye, 1857 ; Guillaume, 1858., notamment en Lorraine centrale à Lagney [47][47] Meurthe-et-Moselle, Toul, Toul-Nord., Gondreville [48][48] Idem., Lenoncourt [49][49] Meurthe-et-Moselle, Nancy, Tomblaine. ou Rosières-aux-Salines [50][50] Meurthe-et-Moselle, Nancy, Saint-Nicolas-de-Port.. Dans de nombreux villages, il est possible de suivre une association de la fin du Moyen Âge jusqu’à l’après guerre et ceci malgré les changements de nom qui suivent les modes dévotionnelles. De même, alors que le célèbre sanctuaire marial de Benoîte-Vaux est situé dans le diocèse de Verdun, il est fréquenté en majorité par des paroisses du diocèse de Toul. C’est pourquoi les chercheurs du début du xxe siècle considéraient comme acquise cette tradition mariale propre au diocèse de Toul, au point d’en faire l’un des éléments constitutifs de « l’esprit lorrain » [51][51] Martin, 1922 ; Aimond, 1943. Ceci n’est pas propre....

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Ces racines ont sans doute facilité les fondations ultérieures. Sur la base d’un projet en partie avorté de saint Pierre Fourier [52][52] Pierre Fourier est le fondateur du premier Ordre et..., les évêques de Toul ont en effet organisé au xviiie siècle un réseau dynamique et serré de congrégations mariales, des dizaines d’associations paroissiales, pour lesquelles ils firent imprimer et diffuser des ouvrages de piété spécifiques. Rien de tel dans le diocèse de Verdun. En 1555, le grand évêque réformateur Nicolas Psaume projette bien quelque chose d’équivalent mais il s’agit d’exalter la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie [53][53] Arch. Dép. Meuse, 2 g 7 et 11 f 44 (25).. En fait, la tradition verdunoise s’organise essentiellement autour de saints comme Sébastien, Éloi ou Hubert, diffusés depuis les abbayes belges et luxembourgeoises proches, et du Saint-Sacrement puisqu’un évêque de Verdun devenu pape au xiiie siècle fut le créateur de la fête du Corpus Christi.

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Cette division de l’espace n’est pas limitée à la région meusienne, elle traverse l’ensemble de la Lorraine et transcende les divisions politiques entre duchés, Trois-Évêchés et principautés diverses [54][54] En attendant l’Atlas religieux de la Lorraine dirigé.... À l’échelle de « l’espace lorrain », on repère un croissant périphérique situé au nord et à l’est (le diocèse de Verdun, le nord de celui de Metz, l’extrémité est des Vosges) caractérisé par la domination des saints et secondairement, pour la partie septentrionale, par les dévotions christologiques. Ce croissant s’emboîte dans une Lorraine du centre et du sud-ouest qui part de l’ancienne Meurthe pour gagner la partie occidentale du diocèse de Toul et préfère nettement Marie.

Une action inégale des différents diocèses lorrains

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Tandis que les évêques de Verdun multiplient les invitations à fonder des œuvres christologiques (monseigneur d’Hallencourt s’appuie sur le développement des compagnies de l’Adoration perpétuelle [55][55] B.M.V - Fonds théologique E.110 - Instructions pratiques,... pour mener une politique de normalisation antijanséniste), leurs collègues de Toul relancent les congrégations de la Vierge. Ils le font à des moments précis, tout particulièrement dans les années 1690, 1730, 1760, 1800 et 1840 ; celles justement où les poussées de naissances illégitimes sont le plus visibles dans l’autre diocèse qui apparemment ne réagit pas. Pour cela, ils créent des associations dans les églises de Toul qui servent de pseudo archiconfréries et auxquelles les filiales ranimées dans les paroisses rurales viennent s’agréger. Mieux, ils débutent la publication d’une série d’ouvrages de piété qui, pour certains, seront constamment réédités jusqu’au milieu du xixe siècle [56][56] Bibl. mun. Nancy 3804 - Instructions chrétiennes des.... Tout y passe : ouvrages de confréries, livres de cantiques, manuels de savoir-vivre pour les demoiselles. Derrière les titres variés, c’est le même discours qui est proposé aux filles, un discours moralisateur qui dresse la Vierge en modèle de pureté. À Bar-le-Duc, une dizaine de livrets de confréries sont également édités, tous autour de 1750, avec en filigrane le culte de la Vierge (au besoin par le détour du double cœur de Jésus et de Marie) et une piété destinée aux jeunes demoiselles. En 1809, alors que les associations sont menacées de suppression par Fouché, qui y voit la main des Jésuites, les plombs des manuels de piété du xviiie siècle sont remis à un imprimeur. Des paquets de livres sont ensuite envoyés aux paroisses afin de soutenir les compagnies réactivées depuis le Concordat.

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Le manuel des filles congréganistes du diocèse de Toul est divisé en plusieurs parties distinctes. La seconde, qui occupe presque 300 pages, la moitié du livre, est constituée d’enseignements et comme l’indique la table des matières : « La prière mise à la fin de chacune de ces instructions est comme une récapitulation de tout ce qu’on y a dit » [57][57] Bibl. mun. Nancy 5020, p. 121-415.. Les prières notées à la fin de chaque « leçon » ne sont donc pas des textes répétitifs mais des documents à chaque fois originaux qui aident les filles à mémoriser les notions présentées par le curé ou lues individuellement. N’oublions pas que l’alphabétisation des femmes progresse beaucoup en Lorraine au xviiie siècle. D’ailleurs, un tiers des filles de la campagne mentionnées dans les déclarations de grossesse illégitime du bailliage de Saint-Mihiel savaient signer et ce n’était pas les plus riches. En 1809, pour justifier le maintien de la congrégation de son village, un maire témoigne ainsi que :

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« Les pères et mères trouvent dans ces exercices un motif d’émulation qui porte leurs enfants à s’instruire et à aimer la vertu, les filles se hâtent d’apprendre à lire pour être plus tôt capables de chanter avec les autres […] [58][58] Arch. dép. Meuse 33 v 2.. »

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L’essentiel des instructions est centré sur la Sainte Vierge et ses saints mystères et toutes les instructions, constituées de 3 à 5 leçons, sont organisées sur le même plan : le récit d’abord d’un épisode de la vie de Marie, ainsi qu’une référence au Christ, l’explication d’un point de doctrine ou la mise en valeur d’une notion importante avant de conclure en termes de morale et de comportement personnel. Quand on sait que le manuel a été rédigé par un prêtre de l’Oratoire de Nancy, qui tenait des petites écoles, on n’est pas surpris de découvrir une démarche pédagogique. Mais un manuel demeure essentiellement théorique. Qu’en était-il des paroles réellement entendues par les jeunes sociétaires ?

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Un texte, arrivé par hasard aux archives départementales des Vosges, permet de se faire une idée de ce que les jeunes filles des congrégations de la Vierge entendaient [59][59] Arch. dép. Vosges 1 j 726.. Il s’agit d’un long sermon prononcé par le père Tabouillot devant les demoiselles de la confrérie des filles de Ligny à l’occasion de la Nativité 1779. Relativement classique et moralisateur, il donne l’Enfant Jésus comme modèle aux demoiselles. Pour mettre en valeur la splendeur de son père, le Christ a voulu naître dans l’indigence et l’insécurité. L’obéissance et le respect qu’un enfant, qu’une fille surtout doit à ses parents, peut s’inspirer de cet exemple. Jésus vient nous racheter sous la forme d’un Sauveur humilié et pénitent. Pour faire son salut, la congréganiste doit donc imiter le fils de Dieu, notamment son esprit de pauvreté et de souffrance. À partir de cette idée générale, le prédicateur dresse ensuite le portrait de « la vraie demoiselle » qui s’oppose « à l’amour de soi-même » et à l’orgueil, à l’ambition et à « l’empire de ce monde », au désir des biens matériels et aux « aisances de la vie » pour trouver le « trésor de la grâce » par l’abandon des trésors terrestres. Aussi, l’esprit d’obéissance est-il, comme la grâce, de l’ordre de la Providence qui l’accorde ou ne l’accorde pas. Mais l’adhésion à la société pieuse est en soi une preuve de la charité divine qui s’est penchée sur l’humble demoiselle. La confrérie fait donc œuvre d’éducation car elle apporte la sagesse au moyen de la « profondeur d’une morale ». La crèche annonce, en effet, le calvaire et il s’agit, durant l’enfance déjà, de se débarrasser progressivement de la « souillure de la naissance », celle du péché originel. D’où l’adoption d’une vie de pénitence prise sur le modèle de la Sainte Vierge, mère obéissante qui accepte la passion, et femme pleine de douceur et d’humilité. L’exhorte finale du sermon résume le propos. Il faut « rester à la place qui nous a été donnée » ou bien « attendre à sa place le libérateur » et le pauvre doit apprendre « à estimer sa dot ». Le classicisme de ce sermon lui donne toute sa véracité et, sans doute, la possibilité de le généraliser. Cependant, l’enseignement purement religieux en est pratiquement absent. Les congrégations mariales remplissent au xviiie siècle une fonction sociale à présent bien identifiée suite à la montée du mariage tardif. Le but premier des confréries religieuses, développer la foi, a été un peu perdu de vue, la vie religieuse étant largement confondue avec la vie morale.

Confréries et écoles : une relation suivie

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L’avance que connaît la Lorraine en matière d’alphabétisation a été expliquée par la précocité du développement scolaire [60][60] Rohan-Chabot, 1967.. En 1789, presque tous les villages possèdent leur école, parfois depuis le xviie siècle ou avant, et on note même un net développement des classes de filles à l’époque des Lumières. Si le phénomène est commun à toute la Lorraine, le diocèse de Toul y paraît l’élément moteur [61][61] Schwindt, 2004, t. iii, chap. 11, p. 126-136. Voir.... C’est de lui que proviennent plusieurs congrégations enseignantes à commencer par les Vatelottes. Dans l’ouest du diocèse de Toul, le petit ordre des sœurs de Rembercourt est en pleine expansion lorsqu’il est annihilé par la Révolution. Or, c’est une confrérie de filles qui lui a donné naissance. D’abord dédiée au Rosaire, elle est prise en main par les abbés Comus déjà cités. Elle devient alors la congrégation de la Conception, réservée uniquement aux jeunes filles, et elle survivra aux troubles, sans jamais changer de vocation, sous l’appellation du Culte de Marie puis du Sacré-Cœur de la Vierge. Vers 1740, les curés de Rembercourt s’en servent comme d’un moyen de pénétration de la société du village alors même que le chevalier de la Morre dénonce « l’immoralité » des demoiselles. Les jeunes filles qui y adhèrent, ou qui doivent y adhérer entre leur première communion et leur mariage (car on ne leur laisse pas beaucoup le choix), soignent les malades de la compagnie de Charité agrégée à la première organisation. Pour elles, le curé a fondé une école séparée de celle plus ancienne des garçons. Devant le succès de cette école, d’autres paroisses (il y en aura en tout près d’une trentaine) demandent au curé de Rembercourt de leur fournir une institutrice. Les jeunes filles formées à l’école et à la confrérie sont alors envoyées en mission. Non contentes de faire la classe, elles deviennent également préfètes des organisations de filles qui existent là ou qu’elles contribuent à fonder, reproduisant le modèle appris dans leur village d’origine. Certaines prononcent des vœux, d’autres demeurent laïques. On peut se demander si ces jeunes filles, issues des familles aisées de la campagne (comme leurs frères qui deviennent prêtres), n’ont pas trouvé dans la carrière d’enseignante et de pseudo-religieuse une échappatoire au mariage.

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Un mécanisme identique a fonctionné à Saint-Mihiel autour de la prestigieuse confrérie du Sacré-Cœur des Annonciades célestes [62][62] Arch. dép. Meuse 19 j 4417, registre (1703-1936).. Sous la Révolution, elle survit et assure un minimum de vie spirituelle à un cénacle de religieuses sécularisées. Celles-ci, du moins les plus jeunes, prennent peu à peu des fonctions de maîtresse d’école dans les villages des environs où, surprise, nous voyons surgir au moment du Concordat une multitude d’associations de filles vouées au culte de Marie. Le phénomène se poursuit largement au xixe siècle avec un but évident de moralisation et d’encadrement des jeunes demoiselles car l’entrée d’une institutrice au sein d’une confrérie mariale s’accompagne naturellement de celle de ses élèves. Sœur Marie Ange Perken, l’institutrice de Heippes [63][63] Meuse, Verdun, Souilly. Arch. dép. Meuse 19 j 6137, sur la future Voie Sacrée, se fait donc inscrire en tête sur le registre de la congrégation mise en place par le curé en 1830, suivie immédiatement par ses écolières. Or la création de cette organisation est consécutive à la dissolution par l’évêque d’une précédente organisation, tombée parce que ses membres fréquentaient les bals. On décide donc de n’admettre que des enfants, afin de commencer tôt leur instruction morale, et de confier cette tâche à la maîtresse d’école. Cette infantilisation du recrutement est d’ailleurs général et il s’appuiera à l’époque sur un réseau double de plusieurs centaines de confréries de la Sainte-Enfance / des Anges Gardiens et des Mères Chrétiennes [64][64] Arch. dép. Meuse, séries 19 j et 44 v (très abonda....

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La liaison école – confrérie paraît donc bien établie et elle est la plus vivace dans la partie de la Meuse qui dépendait autrefois du diocèse de Toul, les écoles étant très souvent fondées, voire financées directement par les associations, notamment par les fraternités mariales du secteur de Vaucouleurs. Et encore, la perte des registres de comptes de la plupart des compagnies pieuses ne permet pas de vérifier, dans beaucoup d’autres paroisses, un lien que nous soupçonnons avec l’école du village. À l’occasion de la vente des biens du clergé, nous découvrons ainsi souvent que la salle de classe avait été payée par la confrérie ou que c’est elle qui avait signé le contrat de la sœur d’école. C’est pourquoi, à plusieurs reprises, les communautés d’habitants meusiennes demanderont aux États généraux d’affecter les biens des confréries à l’instruction de la jeunesse. Le développement des écoles et la croissance rapide du nombre d’associations pieuses féminines évoluent en parallèle et ces deux phénomènes paraissent liés pour servir le même but moral. La féminisation voire aussi l’infantilisation du recrutement, tendances lourdes du phénomène confraternel meusien de la fin du xviie au xixe siècle, correspondraient donc aussi au développement scolaire.

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Ainsi, Claude Nassé (1707-1773), curé de Beauzée-sur-Aire, non loin de Rembercourt, et qui vient juste de réformer les confréries de sa paroisse, s’intéresse maintenant à l’école, comme le rapportent ses sermons :

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« L’instruction et l’éducation des enfans sont la fin principale des écoles chrétiennes ; c’est là où on doit les instruire de leur religion et leur apprendre à vivre chrétiennement. On le remarque partout, que les enfans, qui n’ont pas fréquente l’école sont mal élevez et croupissent toute leur vie dans l’ignorance et le désordre ; devenus pères de famille, ils sont presque toujours le fleau des paroisses par toutes sortes de mauvais debordemens […] Ils doivent y apprendre à lire et à écrire, mais encore et principalement a connoître dieu, à l’aimer, à l’adorer, à le servir, à chanter ses loüanges et à recevoir dignement les sacremens. Pères et mères, c’est surtout dans cet esprit que vous devez envoier vos enfans à l’école, afin surtout qu’ils apprennent à prier Dieu. Plusieurs d’entres vous ne les y envoient que pour s’en débarasser, et bien peu […] se proposent d’en faire de bons chrétiens. »

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Quelque temps plus tard, il enfonce le clou avec son style direct et percutant. Il présente l’école du village comme une étable « où le bruit confus et la gêne detruise la modestie » et accuse les fidèles ne pas s’être « assez remuëz » afin de faire aboutir ses projets d’agrandissement. Il faut en effet séparer les sexes en créant une classe supplémentaire

56

« Pour conserver les garçons et les filles dans l’innocence, surtout les filles dans la timidité, la pudeur, la retenüe qui en fasse des anges dans vos maisons […] et des anges devant le trône de Dieu [65][65] Arch. dép. Meuse 54 j 1 p. 389.. »

57

La confrérie doit être utile [66][66] Schwindt, 2008.. La réponse apportée par les congrégations est donc à la fois sociale et religieuse et c’est la clef de leur succès. Soit dans leurs titres, soit dans leurs statuts, de nombreuses sociétés affichent ouvertement un objectif d’encadrement de la jeunesse. Dédiée à la Vierge pour les associations de jeunes filles, à Saint-Nicolas pour les jeunes gens, voire aux Anges Gardiens pour les enfants, ces compagnies se donnent pour objectif une pédagogie du semblable au semblable initiée jadis par les associations de la Doctrine Chrétienne de saint Charles Borromée ou les sodalités jésuites [67][67] Châtellier, 1987.. Selon le projet de l’évêque de Nancy, des associations de saint Napoléon devaient même préparer, sous l’Empire, les garçons au service militaire tandis que les congrégations des filles auraient sauvegardé la vertu de leurs futures femmes. Quand Fouché tente de supprimer ces organisations « mystiques » en 1809, nombre de maires anticléricaux s’ingénient alors à prouver qu’elles n’existent pas chez eux ou qu’elles n’ont rien à voir avec celles condamnées par le ministre [68][68] Arch. dép. Meuse 33 v 2.. D’autres se lancent dans une vibrante défense des congrégations, arguant des troubles contemporains et de la nécessité de surveiller les filles, une nécessité à la fois sociale et morale.

58

*

59

Finalement, même en exagérant leurs statistiques, les curés de Saint-Mihiel nous ont rendu service en nous faisant comprendre la peur qui gagne la société au xviiie siècle [69][69] Chronologie équivalente de la montée des naissances.... D’ailleurs, la chronologie du développement des congrégations est en tout point concordante avec cette vision : les premiers dérèglements dans les années 1690-1730, la poussée autour de 1740-1760 et l’explosion sous l’Empire et au xixe siècle. Des habitudes sont prises, des tendances lourdes mêmes. Du Second Empire à 1914, la région connaît la plus grande vague de fondation d’associations de son histoire, 600 à 700 fraternités en majorité destinées aux filles. Et ce n’est pas tant une affaire de demande, celles de femmes qui seraient désormais les seules à s’intéresser à la religion, qu’une affaire d’offre. Coutumiers de cet outil, les évêques continuent de l’utiliser chaque fois qu’ils veulent intervenir sur le terrain. Originellement, le lancement des associations féminines avait suivi l’élévation de l’âge au mariage mais aussi du célibat. C’est pourquoi des organisations comme les compagnies de Charité s’étaient adaptées afin d’intégrer les femmes isolées qui n’ont ni père, ni mari. Certains expliquent d’ailleurs le développement des associations féminines tant par la nécessité de surveiller les filles que par l’absence de structure de sociabilité propre [70][70] Muchembled, 1994, p. 80.. Les femmes n’ont malgré tout peut-être pas été complètement perdantes. Elles ont d’abord progressé grâce à l’alphabétisation. Ensuite, ces cénacles conçus pour les surveiller ont aussi été pour elles une formidable école de la prise de responsabilités. Les associations pieuses sont donc bien là pour permettre une constante adaptation de la communauté villageoise à un monde qui change. Mais on voit bien que la perception du phénomène a été différente d’un espace à l’autre et que la réponse obéissait tout autant à des faits conjoncturels qu’à des traditions anciennes, ce que nous pourrions appeler des « cultures », ici des « cultures de diocèse ».


Bibliographie

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  • Streiff, Jean-Paul, « Les déclarations de grossesses illégitimes au bailliage de Bar-le-Duc (1718-1790) », 107e Congrès national des sociétés savantes, Brest, 1982, Hist. Mod. et Contemp., Paris, cths, 1984, t. 1, p. 91-100.
  • Zingraff, Jean-Marie, L’Illégitimité dans le bailliage de Nancy au xviiie siècle, Maîtrise de l’Université de Nancy ii, 1981.

Notes

[*]

Docteur de l’Université de Nancy 2. Courriel : <Frederic. Schwindt@ ac-nancy-metz. fr>.

[1]

Nous tenons à remercier pour l’aide qui nous a été apportée : Madame Varnier, du Cercle Généalogique de la Meuse ; le personnel des Archives départementales de la Meuse ; ainsi qu’Antoine Follain, de l’Université de Strasbourg 2.

[2]

Meuse, Commercy, chef-lieu de canton. Saint-Mihiel, ville méridionale du diocèse de Verdun mais capitale du Barrois non-mouvant et ville-clochers se rattache beaucoup plus à l’espace toulois en terme de traditions, de sociabilité religieuse et de dévotions.

[3]

Schwindt, 2004.

[4]

Meuse, Bar-le-Duc, Vaubécourt.

[5]

Cité par : Joignon, 1938.

[6]

Schwindt, 2004, t. 4, p. 155 ; et id., 2008a.

[7]

Meuse, Verdun, Spincourt.

[8]

Arch. dép. Meuse, 16 g 56.

[9]

Meuse, Bar-le-Duc, Triaucourt.

[10]

Arch. dép. Meuse, 54 j 1-15 : 15 volumes de prônes conservés aux archives départementales de la Meuse (1735-1773). Il finira d’ailleurs pas être chassé du bourg à coups de pierres par les habitants en 1752.

[11]

Arch. dép. Meuse, 16 g 188 et 33 v 2.

[12]

Schwindt, 2004 : Nous avons montré dans notre thèse que toutes les confréries rurales meusiennes, malgré leurs statuts différents, tendent à se rapprocher d’un modèle semblable de fonctionnement. Quelle que soit la fonction initiale et officielle, elles répondent ensuite et d’une manière semblable aux besoins des habitants.

[13]

Arch. com. Saint-Mihiel (non coté) : « Récapitulation des naissances inscrites dans les registres paroissiaux et notamment les naissances illégitimes : 1700-1815 » (1815).

[14]

Arch. dép. Meuse, e dépôt 30 s 2 : « État de la Paroisse de Beauzé dressé le 16e 8bre 1741 selon l’ordre des rües, le nombre des feux et celuy des communians avec leur âge et le lieu de leur origine ».

[15]

Utilisant des sources variées, le chercheur est obligé de mettre en parallèle des notions légèrement différentes et donc des phénomènes qui ne se recoupent pas entièrement : naissances illégitimes, naissances de père inconnu, déclarations de grossesse illégitime, filles-mères, etc. Des naissances de père inconnu sont ainsi parfois légitimées par un mariage et une reconnaissance tardive.

[16]

Arch. dép. Meuse, Bp 1507 ; Streiff, 1982 ; Zingraff, 1981.

[17]

Recueil des Ordonnances de Lorraine et Barrois, t. 1, Nancy, 1733, p. 757-759.

[18]

Une troisième série existait pour le Clermontois mais il n’en reste que deux ou trois actes. C’est peut-être simplement un effet des sources conservées mais on ne semble pas avoir voulu appliquer strictement la loi en Verdunois. D’ailleurs on y trouve aussi très peu d’exemples dans les archives des villages, contrairement au sud de la Lorraine. Toutes les références ci-après aux déclarations de grossesses du bailliage de Saint-Mihiel se réfèrent au même registre : Arch. dép. Meuse, Bp 1507. Pour le bailliage de Bar : Streiff, 1982.

[19]

Depauw, 1972.

[20]

Meuse, Bar-le-Duc, Vavincourt.

[21]

Quatre pères, morts ou vivants, sont qualifiés de « bourgeois » (ce qui ne veut d’ailleurs pas dire qu’ils appartenaient à ce qu’en histoire sociale nous nommons la bourgeoisie) et 6 sont laboureurs contre 32 manouvriers, 21 cordonniers et 4 vignerons. Si un imprimeur et un militaire sont cités, il s’agit seulement d’un compagnon et non d’un maître et d’un simple soldat.

[22]

Meurthe-et-Moselle, Toul, Toul-Nord.

[23]

Meuse, Commercy, Saint-Mihiel.

[24]

Beauvalet-Boutouyrie et Motte, 1992, p. 60-64. La population du Verdunois augmenterait encore de 41 % de 1726 à 1774 contre 58 % de 1706 à 1789 pour le Barrois. La pression serait donc plus forte dans le premier territoire.

[25]

Martin, 2002.

[26]

Voir en bibliographie les travaux disponibles, notamment la dizaine de mémoires de maîtrise de démographie historique jadis dirigés en Lorraine par Guy Cabourdin qui apportent des résultats concordants. Pour l’essentiel, l’évolution est antérieure à 1750.

[27]

Beauvalet-Boutouryie, 1991, p. 48.

[28]

Boulard, 1987.

[29]

Meurthe-et-Moselle, Nancy, Vézelise.

[30]

Pour le bailliage de Nancy : 3 912 actes de 1738 à 1790 (75 par an). Zingraff, 1981.

[31]

Le choix des localités a été uniquement dicté par les fascicules disponibles : l’ensemble des 80 communes déjà traitées par l’association meusienne de généalogie. Malheureusement, s’ils finissent pour la plupart en 1892 ou 1902, ils débutent à des dates variables du xviie ou du xviiie siècle. Les années 1680 (époque où débute vraiment dans les Pays meusiens la reconstruction postérieure à la guerre de Trente ans) sont le début le plus fréquent.

[32]

Nous donnons également les chiffres pour Saint-Mihiel mais sans intégrer cette ville aux ratios, notre objectif étant une connaissance des réalités rurales. Avec Saint-Mihiel, le total est de 219 874 actes, 5298 naissances illégitimes et un taux de 2 %. Le département de la Meuse possède un peu plus de 500 communes, cet échantillon en représente donc le cinquième.

[33]

Les résultats sont seulement indicatifs pour les parties de la Meuse qui relevaient autrefois des sièges de Metz, Châlons et Trèves du fait de l’étroitesse de l’échantillon de référence. Celui-ci est déjà plus significatifs pour Reims et il a été possible de réunir un nombre de naissances important et équivalent pour les diocèses les plus fournis que sont Toul et Verdun. La comparaison peut donc s’établir là sur des bases solides.

[34]

L’espace toulois (comme celui de Reims et de Trèves) possède d’ailleurs une grande cohérence puisque l’écart type à la moyenne du taux de naissances de père inconnu est très faible (0,66). Les taux sont donc très proches d’un village à l’autre du sud-meusien alors qu’une relative diversité semble régner dans le Verdunois (écart type de 1,3). Néanmoins, 19 des 30 communes touloises sont inférieures à 1 % (et plusieurs sont à 1 ou à peine plus), alors que 27 des 35 localités verdunoises dépassent 1 % (19 étant même au dessus de 2 %).

[35]

Le taux étant calculé relativement aux naissances qui sont déduites des mêmes sources, le rapport sera donc juste. Les lacunes ont été compensées par une péréquation sur le nombre de données et une courbe en indices a été construite sur une base 100 en 1700.

[36]

Schwindt, 2004.

[37]

Meuse, chef-lieu du département. Arch. dép. Meuse 33 v 2.

[38]

Gutton, 1998, p. 40 et suiv.

[39]

Meuse, Commercy, Ligny-en-Barrois. Arch. dép. Meuse 16 g 370.

[40]

Schwindt, 2006.

[41]

Pour les pourcentages de chaque type d’association par diocèse voir : Schwindt, 2007.

[42]

Meuse, Commercy, Void-Vacon.

[43]

Idem.

[44]

Meuse, chef-lieu d’arrondissement.

[45]

Meuse, Commercy, Vaucouleurs.

[46]

Cf.Deblaye, 1857 ; Guillaume, 1858.

[47]

Meurthe-et-Moselle, Toul, Toul-Nord.

[48]

Idem.

[49]

Meurthe-et-Moselle, Nancy, Tomblaine.

[50]

Meurthe-et-Moselle, Nancy, Saint-Nicolas-de-Port.

[51]

Martin, 1922 ; Aimond, 1943. Ceci n’est pas propre à la Lorraine d’ailleurs : Brusegan, 1991, p. 31-58.

[52]

Pierre Fourier est le fondateur du premier Ordre et le rénovateur du second.

[53]

Arch. Dép. Meuse, 2 g 7 et 11 f 44 (25).

[54]

En attendant l’Atlas religieux de la Lorraine dirigé par Philippe Martin : Châtellier, 1996 ; Schwindt, 2004, t. 1, p .209-214.

[55]

B.M.V - Fonds théologique E.110 - Instructions pratiques, prières, règlements pour l’adoration perpétuelle du Très Saint-Sacrement établie à Verdun par Mgr d’Hallencourt, Verdun, 1737, petit in 12°.

[56]

Bibl. mun. Nancy 3804 - Instructions chrétiennes des jeunes filles à l’usage du diocèse de Toul, Toul, chez Laurent, 1690, in.8°. 5020 - Réglemens et pratiques de piété à l’usage des Congrégations érigées en l’honneur de la Sainte Vierge dans les paroisses du Diocèse de Toul, avec des Réflexions propres à faire entrer dans le véritable esprit de cette dévotion, par un prêtre de l’Oratoire - curé dans le diocèse, à Nancy, chez Pierre Antoine - Imprimeur-Libraire vis-à-vis l’église des RR. PP. Jésuites du collège, 1738. 4794 - Instruction chrétienne pour les jeunes gens, 1762. 5035 b, Cantiques spirituels à l’usage des congrégations du diocèse de Toul, à Nancy, chez la veuve & Claude Leseure, 1762. 5035 a, Heures nouvelles à l’usage de la congrégation érigée pour les filles en l’honneur de la Sainte Vierge, par Monseigneur l’évêque, Comte de Toul, Prince du S. Empire, dans la ville de Toul, & autres érigées, ou à ériger dans toute l’étendue de son diocèse, à Nancy, chez la Veuve & Claude Leseure, Imprimeur ordinaire du Roi, s.d. (xviiie). Favier 6149 - Règles et offices pour les congrégations, Nancy, 1844.

[57]

Bibl. mun. Nancy 5020, p. 121-415.

[58]

Arch. dép. Meuse 33 v 2.

[59]

Arch. dép. Vosges 1 j 726.

[60]

Rohan-Chabot, 1967.

[61]

Schwindt, 2004, t. iii, chap. 11, p. 126-136. Voir notamment les cartes n°iii.4 – Les petites écoles fondées et financées par les confréries sous l’Ancien Régime –, et n°iii.5 – Les écoles tenues au xviiie siècle par les sœurs de Rembercourt.

[62]

Arch. dép. Meuse 19 j 4417, registre (1703-1936).

[63]

Meuse, Verdun, Souilly. Arch. dép. Meuse 19 j 6137.

[64]

Arch. dép. Meuse, séries 19 j et 44 v (très abondantes).

[65]

Arch. dép. Meuse 54 j 1 p. 389.

[66]

Schwindt, 2008.

[67]

Châtellier, 1987.

[68]

Arch. dép. Meuse 33 v 2.

[69]

Chronologie équivalente de la montée des naissances illégitimes dans Chartier, 1990, p. 123-124.

[70]

Muchembled, 1994, p. 80.

Résumé

Français

Au xviiie siècle, les Lorrains et leurs curés s’inquiètent d’une prétendue crise de la moralité des filles. Le dépouillement des 220 000 actes de baptême de 80 villages et d’une petite ville de l’ouest de la Lorraine permet de comparer la réalité au fantasme. Les 5 298 naissances de père inconnu trouvées révèlent de grosses différences entre les circonscriptions religieuses de la région. Elles sont ainsi 2,5 fois plus nombreuses dans le diocèse de Verdun que dans celui de Toul. Or, les confréries religieuses, notamment les congrégations mariales qui organisent la sociabilité des filles, sont réparties dans une proportion exactement inverse. Le contrôle des filles n’est donc pas envisagé de la même manière selon les territoires.

Mots-clés

  • confréries
  • congrégations mariales
  • contrôle social
  • filles-mères
  • France
  • jeunes filles
  • Lorraine
  • naissances illégitimes
  • réforme catholique

English

Angels under the gaze of GodControlling feminine virtue in Lorraine, 17th-19th centuryDuring the 19th century, the inhabitants of Lorraine and their priests worried about what they claim was a crisis in feminne morality. The systematic analysis of some 220,000 baptism acts from 80 villages and one small town in Western Lorraine allows us to check this fantasy view against reality. We found 5,298 births labelled « unknown father », with large variations from one religious district to the next ; such mentions are thus twice as numerous in the diocese of Verdun than in nearby Toul. Conversely, we observe that religious brotherhoods and sisterhoods, especially those orders devoted to the Virgin Mary, which structured girls’ socializing, are distributed over the same two areas in inverse proportion. Thus it appears that the control of girls was not conceived in the same way, depending on which territory one considers.

Keywords

  • Catholic Counter-Reformation
  • France
  • girls
  • Lorraine
  • marial congregations
  • out-of-wedlock births
  • religious brotherhoods and sisterhoods
  • social control
  • unwed motherhood

Pour citer cet article

Schwindt Frédéric, « Des anges sous le regard de Dieu. Le contrôle de la vertu des filles en Lorraine du xviie au xixe siècle», Histoire & Sociétés Rurales 1/2009 (Vol. 31) , p. 67-96
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2009-1-page-67.htm.


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