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Histoire & Sociétés Rurales

2009/1 (Vol. 31)


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L’histoire de la Grèce archaïque telle qu’on l’écrit aujourd’hui est le récit d’une origine, celle de la cité-État (polis), advenue au cœur d’un processus d’éveil et d’expansion sensible dans bien des domaines. C’est alors qu’un urbanisme véritable apparaît, que les grands sanctuaires panhelléniques, mais aussi les nombreux sanctuaires plus modestes, prennent la place qui est la leur, que l’usage de l’alphabet se répand, que les Grecs fondent des colonies sur une bonne part du pourtour de la Méditerranée et que le monde grec prend l’extension qu’il garde à l’époque classique. Une telle vision repose certes sur une image incomplète de la période qui précède – les âges dits obscurs, entre 1100 et 750 – mais elle est, pour l’essentiel, incontestable (carte 1).

Carte 1 - Le monde grec vers 600 avant notre èreCarte 1
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Parmi les phénomènes économiques et sociaux caractéristiques de cette période d’expansion, ce sont les échanges lointains qui ont attiré la plus grande attention, parce qu’ils sont éclairés par une documentation archéologique considérable et toujours en augmentation. Il faut bien constater que l’étude des cités-États archaïques ne laisse aujourd’hui que très peu de place aux questions économiques et sociales. Les termes de paysan et de paysannerie en sont à peu près absents et les questions foncières, qu’elles touchent à la définition et à la répartition de la propriété foncière ou aux statuts des travailleurs de la terre, y sont réduites à peu de choses. Cela est dû à diverses évolutions historiographiques qu’on ne peut analyser en détail ici [1][1] Je me propose de reprendre cette question ailleurs.... Qu’il suffise de dire que la lecture culturelle de la documentation archéologique, centrée sur les identités collectives ou individuelles, liée à un soupçon général à l’encontre des sources textuelles, explique en grande partie cet état de fait [2][2] Cette approche est, par exemple, celle du livre de.... On remarquera que ce dernier a tendance à isoler l’histoire de la Grèce archaïque de celle des périodes ultérieures, marquées par le renouveau des études sur les paysages ruraux, les formes d’exploitation et la propriété foncière, dans le sillage du renouvellement profond de l’histoire économique de l’Antiquité [3][3] Sur le renouvellement de l’histoire économique antique,....

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Il est évidemment tentant d’expliquer cela par la relative rareté des sources. On sait en effet que la période archaïque n’est pas la mieux documentée de l’histoire grecque ancienne. Les inscriptions d’époque, sur pierre, bronze ou autre support, restent extrêmement rares et l’épigraphie, qui est une source essentielle des études d’histoire rurale classique ou hellénistique, ne peut jouer ce rôle pour l’époque archaïque, les rares textes étant d’autant plus célèbres qu’ils sont isolés [4][4] L’épigraphie grecque débute au viiie siècle mais les.... Les sources textuelles issues de la tradition manuscrite se divisent en au moins trois catégories très différentes. Les poèmes homériques sont des épopées, mises par écrit une première fois dans le courant du viiie siècle, à l’aube de l’époque archaïque, et n’apportent que des renseignements à la fois épars et difficiles à dater [5][5] L’histoire des poèmes homériques, comme celle de toute....

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Dans leur ombre, les poèmes hésiodiques, religieux ou didactiques mais adoptant la forme de versification épique, datent du viie siècle. Le deuxième groupe comprend les textes datant de l’époque archaïque, le plus souvent des poèmes des divers genres dits lyriques, mais aussi des passages en prose des premiers philosophes ou historiens [6][6] Le qualificatif « lyrique » désigne uniquement un ensemble.... Ils sont toujours à l’état de fragments conservés par des auteurs plus récents. Enfin, des textes ultérieurs doivent être pris en compte, analyses d’historiens ou de philosophes, anecdotes de compilateurs, rédigées à partir de l’époque classique et jusque dans le courant de l’époque byzantine par des auteurs dont le seul point commun est d’avoir disposé de sources originales bien plus complètes que celles auxquelles nous avons encore accès.

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L’ensemble de ces textes, sur lesquels reposent les synthèses classiques, a vu sa valeur radicalement remise en cause, ce qui amène parfois à rejeter tout témoignage textuel, suspect de réécriture et soumis aux difficultés de la transmission du souvenir [7][7] Quelques synthèses classiques parmi bien d’autres :.... Cette attitude est évidemment exagérée, car l’hypercritique est une position intenable. Il est certain qu’il ne faut pas surestimer notre documentation et ses faiblesses : nous n’avons, en particulier, aucun document de la pratique et très peu de textes officiels. Chaque dossier de sources, composé de fragments d’époque ou de textes ultérieurs, doit néanmoins être examiné pour lui-même, car la transmission des textes obéit à des règles différentes dans chaque cas. Un bon exemple est la critique des textes relatifs au système foncier spartiate, qu’on aura à prendre en compte ci-dessous : on peut, sur ce point, faire le partage entre des sources anciennes et récentes, de part et d’autre d’une réécriture de l’histoire de la cité.

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Cet ensemble disparate de sources est d’autant plus précieux, malgré ses défauts, que l’archéologie rurale ne peut pas encore jouer le rôle qui est le sien dans l’histoire des périodes plus récentes. Le développement de l’archéologie de prospection depuis la fin des années 1970 a surtout montré que l’occupation dense des territoires des cités grecques commence à la fin de l’époque archaïque. Les sites ruraux de cette époque qui ont fait l’objet d’une véritable fouille et ont été publiés sont extrêmement rares. La division en lots du territoire de Métaponte, en Italie du Sud, exemple célèbre identifié par photographie aérienne dans les années 1950, semble se rapporter à la fin de l’époque archaïque. Cette période commence à apparaître dans des prospections menées dans des régions où l’évolution de l’habitat a été différente, et grâce à des méthodes plus intensives, en même temps que des études environnementales, fondées sur les analyses géomorphologiques, polliniques ou celles des restes végétaux et animaux, commencent aussi à être disponibles. La documentation archéologique dans son ensemble est cependant encore trop réduite pour fonder une analyse historique. À cela s’ajoute évidemment un décalage entre sources matérielles et textuelles : celles qui nous renseignent sur les structures de l’habitat ne nous éclairent ni sur la nature de la propriété ni sur les statuts des travailleurs de la terre.

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Cela n’empêche pas a priori le travail de synthèse. Il n’est pas étonnant que des sources différentes éclairent des aspects différents d’une même réalité et la répartition de l’habitat n’est pas sans lien avec celle de la propriété foncière. Il importe aujourd’hui de revenir à la terre, non pour satisfaire à un quelconque mouvement de balancier mais parce que des traits fondamentaux des sociétés grecques archaïques ne peuvent s’expliquer que par le poids qu’y occupent les systèmes fonciers. L’état des sources empêche cependant de présenter un tableau d’ensemble du système foncier des cités grecques archaïques. Pour en décrire les traits fondamentaux, on choisit ici de suivre deux démarches différentes mais complémentaires. La première consiste à analyser en détail un texte exceptionnel, le poème transmis sous le nom de Travaux et Jours et attribué à Hésiode, une source cohérente qui illustre un ensemble lui-même homogène de comportements économiques paysans. La seconde suit les variations des statuts de la main-d’œuvre dans les cités de la Grèce archaïque à travers divers dossiers de sources plus fragmentaires. Entre ces deux réalités, celle de la famille paysanne connue par Hésiode et celle des divers types de mobilisation de main-d’œuvre agricole, apparaît la diversité sociale des communautés grecques et des comportements économiques au moment où les cités-États adoptent leur forme institutionnelle et sociale classique. Bien d’autres thèmes et éclairages, et notamment la colonisation, pourraient venir compléter ceux qu’on vient de décrire, mais ces deux dossiers donnent assez d’éléments pour approcher les tensions qui caractérisent le système foncier de la Grèce archaïque [8][8] Sur les colonies archaïques du point de vue des questions....

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La première partie du présent article s’attache donc à examiner au plus près, et à l’échelle la plus grande possible, une famille d’une communauté du haut archaïsme, et la seconde se situe à l’échelle plus petite de la cité tout entière, où le destin variable de la main-d’œuvre rurale peut provoquer de profondes déchirures.

Famille, communauté et marchés chez Hésiode

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La cellule domestique est généralement considérée comme la base de l’économie de la Grèce ancienne, en ce qu’elle est l’unité la plus petite de production et de gestion. On a souvent un peu de mal à en cerner les traits essentiels, sauf à paraphraser l’Économique de Xénophon, qui date du ive siècle [9][9] Cette œuvre s’applique à un milieu bien précis et à.... Le texte d’Hésiode est une source bien antérieure, exceptionnelle pour l’époque archaïque, qui permet de décrire l’économie familiale de manière plus précise et de définir les paramètres d’une économie domestique paysanne au seuil de l’archaïsme. Les Travaux et les Jours datent, pour l’essentiel du texte, de la première moitié du viie siècle. Nous ne savons rien de l’auteur, sinon par ce texte lui-même. Il n’est même pas certain que la Théogonie et les œuvres fragmentaires transmises par la tradition sous le nom d’Hésiode soient bien du même auteur [10][10] Sur les œuvres attribuées à Hésiode, on verra l’édition.... La forme, versifiée, est la même que celle des épopées homériques mais il est aisé de relever des différences de fond qui révèlent une évolution importante entre les poèmes homériques et hésiodiques. La Théogonie est une histoire des générations divines dont le caractère systématique montre de fortes influences orientales, qui n’ont rien d’étonnant au début du viie siècle. Les Travaux et les Jours offrent un point de vue sur la société qu’on ne trouve pas dans le monde aristocratique des épopées, puisque le locuteur se présente comme un paysan et que sa connaissance de l’économie rurale est indéniable. Cela rejoint des observations de forme et de langue qui permettent d’affirmer que les poèmes attribués à Hésiode supposent l’existence des épopées homériques et se situent donc un peu après la « composition monumentale » de ces dernières, au viiie siècle avant notre ère [11][11] Sur les épopées, voir ci-dessus..

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Dans les 828 vers des Travaux et les Jours, le personnage mis en scène par Hésiode, qui utilise la première personne et est traditionnellement identifié à Hésiode lui-même, expose une querelle d’héritage avec son frère Persès, accusé d’avoir corrompu les rois (basileis) devant lesquels le différend avait été porté [12][12] Sur ces rois, très probablement extérieurs à la communauté.... Il en prend prétexte pour exposer un certain nombre de préceptes relatifs à la vie rurale et à l’exploitation agricole, dont une bonne partie semblent très traditionnels sans que cela signifie qu’ils ne sont pas actuels.

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Voici la structure de l’œuvre. Dans Les Travaux et les Jours, le poète commence par annoncer son intention – « faire entendre raison à Persès » –, puis par évoquer les deux types de Luttes, la bonne et la mauvaise, et exposer sa conception des fondements mythiques de la condition humaine à travers les mythes de Pandore et des Races, pour revenir à la nécessité de la justice parmi les hommes. C’est après ce premier tiers du poème (v. 1-285) que commencent les conseils à Persès où s’insèrent les Proverbes (v. 286-382) puis la description très précise des travaux des champs selon l’ordre du calendrier (v. 383-617), ce qui est la part la plus précieuse du poème. Suivent les conseils sur la navigation (v. 618-694), des suggestions diverses, notamment sur le mariage, la pureté et la souillure (v. 695-764) et, enfin, ce qu’on appelle les Jours, un passage consacré aux jours fastes et néfastes (v. 765-828). Ce dernier passage est souvent considéré comme un ajout postérieur, avec raison ; mais le reste de l’œuvre forme un ensemble cohérent.

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La portée exacte de l’ouvrage varie selon les passages. Une partie du poème est souvent désignée comme Proverbes car le fond en est si général et la forme si particulière que chaque vers ou groupe de vers forme un proverbe. À l’inverse, les préceptes relatifs à la navigation et à la vente du produit sont fondés sur l’expérience du père d’Hésiode et on a pu montrer que le calendrier et le régime des vents décrits correspondent bien au Golfe de Corinthe, et non, par exemple, à la mer Égée [13][13] Wallinga, 1993.. Hésiode indique en effet qu’il parle depuis le village d’Ascra, connu par quelques autres sources plus récentes et situé en Béotie méridionale, non loin du Golfe de Corinthe (carte 2)[14][14] Sur les aspects économiques et sociaux de l’interprétation....

Carte 2 - La Béotie d’HésiodeCarte 2

La cellule domestique

Producteurs, consommateurs et réserve

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Les préceptes d’Hésiode touchent à presque tous les aspects de la vie de la famille paysanne et de la communauté d’Ascra, depuis le calendrier agricole jusqu’aux pièces nécessaires à la construction d’un chariot. Le mieux est de commencer par un point fondamental : pour lui, la cellule domestique est à la fois cellule de production et de consommation et comme telle le fondement de tous les raisonnements économiques. C’est un fait à la fois évident et souvent énoncé. Il faut pourtant y revenir car Hésiode lui-même ne cesse de mentionner l’oikos, qui désigne à la fois la maison et la maisonnée. La composition de l’oikos est aisée à décrire : il comprend la famille et les esclaves ; une résidence fixe et des terres ; des outils et des bêtes de labour. Hésiode ne semble connaître qu’une économie où la place de l’élevage est très réduite car on ne lit rien sur celui-ci pour les produits secondaires, laine ou fromage, et aucun troupeau n’est mentionné.

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La famille et son développement occupent une place toute particulière. Hésiode parle de mariage à plusieurs reprises et aussi du nombre de fils. Les vers suivants sont cruciaux.

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« Puisses-tu n’avoir qu’un fils pour nourrir le bien paternel – ainsi la richesse croît dans les maisons – et mourir vieux en laissant ton fils à ta place. Mais, à plusieurs enfants, Zeus peut aisément aussi donner une immense fortune : plusieurs font plus d’ouvrage, plus grand est le produit. »

(vers 376-380)
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Ce qui est important dans ce passage n’est sans doute pas tant le nombre de fils que le fait même que ce soient des fils, plutôt que des filles ou des petits-enfants en bas âge. Cela signifie qu’ils peuvent travailler avec leur père, c’est-à-dire que le grand nombre de fils installe à l’intérieur de la famille une proportion favorable entre ceux qui travaillent la terre et ceux qui ne la travaillent pas. On comprend mieux dès lors ce jugement sur le nombre de fils, qui est assez important pour entrer en conflit dans ce passage avec la grande méfiance d’Hésiode envers les héritages par division, qui incitent au contraire à réduire leur nombre. On touche ici à la question de l’équilibre entre besoins et travail, qui est fonction de la relation entre nombre de producteurs et nombre de consommateurs au sein d’une cellule domestique qui apparaît clairement comme le principal, sinon le seul, horizon économique d’Hésiode.

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Bien d’autres passages, à travers le thème de l’aisance, montrent que cette variation entre nombre de producteurs et nombre de consommateurs n’est qu’un aspect de l’identité fondamentale entre les deux ensembles, la famille produisant pour se nourrir. Celui qui travaille bien sera heureux, c’est-à-dire qu’il aura assez pour nourrir toute sa famille ; celui qui ne travaille pas devra mendier pour manger. Les précautions relatives au stockage vont dans le même sens, et cela ramène à cette deuxième observation si évidente qu’elle est rarement faite, alors qu’elle est significative : Hésiode produit pour nourrir sa famille, la gestion des biens qu’il préconise se justifie ainsi, et c’est cela qui fonde sa conception et sa pratique de l’économie domestique.

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Au centre de celle-ci on trouve la réserve, bios ou biotos, qui est un ensemble impossible à subdiviser. On y puise certes les rations des esclaves et la nourriture de la famille, tout comme les semences de l’année suivante, mais, par principe, elle est indifférenciée au sens où aucun membre de la famille ne peut prétendre à sa part, car les conditions du travail rendent impossible pour eux un partage du produit en termes de capital et de salaires. Quand il s’agit de savoir ce qu’on peut embarquer pour échanger, on parle encore de biotos, sans aucune partition terminologique entre des biens d’échange et des biens de réserve (vers 689-694).

Hésiode, un paysan ?

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La place centrale de la famille dans les mécanismes économiques est importante car elle permet d’aborder une question souvent posée. Hésiode est-il un paysan ? La forme la plus élaborée du débat se trouve dans les travaux contradictoires de P. Millett et A. Edwards, qui utilisent des critères tels que le travail de la terre et l’intégration à un ensemble étatique ou urbain plus large que la communauté [15][15] Millett, 1984 ; Edwards, 2004. Pour ce dernier auteur,.... L’influence de l’anthropologie économique se fait sentir dans les termes du débat. C’est dans cette discipline qu’ont été élaborées des distinctions entre les cultivateurs et les paysans, reposant entre autres sur le fait que le paysan, tout en vivant en communauté, serait soumis à d’autres groupes sociaux, aristocratiques ou urbains, exigeant souvent un prélèvement [16][16] Voir Mendras, 1976, et pour un résumé des diverses.... Millett soutient que Hésiode, d’après ces critères, est un paysan ; Edwards pense le contraire. On arrive au fond à une situation assez surprenante, où la caractérisation d’ensemble de l’économie hésiodique dépend de l’appréciation portée sur le rôle exact des basileis de la cité voisine de Thespies, qui jugèrent la querelle entre les deux frères et extorquèrent des « dons » à Persès comme prix de leur corruption. C’est l’analyse des rapports avec des instances extérieures à la communauté qui permettrait de définir l’économie domestique telle que Hésiode la conçoit.

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Les quelques observations faites jusqu’ici sur l’économie domestique portent vers un autre idéal-type, celui de l’économie paysanne décrite par Alexandre Chayanov dans la première moitié du xxe siècle [17][17] Les travaux d’Alexandre Chayanov reposent comme on.... La relation centrale qui détermine les attitudes économiques paysannes est, selon lui, celle qui s’établit entre le travail et la consommation, le produit comme résultat du travail et comme réserve de nourriture, du fait que ceux qui travaillent sont aussi ceux qui consomment. Cela signifie que les motivations du paysan ne sont pas celles du grand propriétaire, encore moins du capitaliste ou du sujet idéal de la science économique actuelle ; et cela détermine directement l’intensité de la culture et la taille du produit net. Ce n’est pas le lieu de décrire en détail cet idéal-type, mais la conjonction avec les données hésiodiques méritait d’être relevée.

La main-d’œuvre en économie paysanne

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Chayanov admettait cependant que sa description ne s’appliquait pas aux sociétés esclavagistes [18][18] Chayanov, 1925 [1966], p. 13-14.. Il y a peut-être là une divergence importante, car la cellule domestique selon Hésiode comprend des esclaves. Ceux-ci sont appelés dmôes, comme dans la langue de l’épopée, et non douloi, comme dans les textes classiques. Ils travaillent avec leur maître une terre qui ne leur appartient pas, habitent non loin de lui et sont présents toute l’année. Leur nourriture leur vient de leur maître. La nature exacte de ces dmôes a donné lieu à deux ensembles d’hypothèses. Les uns reconnaissent ici des esclaves de type « marchandise », assez semblables à ceux qu’on connaît par la suite et notamment à Athènes à l’époque classique : l’esclavage de type « marchandise » repose sur l’existence d’un statut juridiquement défini et l’échange marchand comme mode usuel de transmission de la main-d’œuvre [19][19] Sur l’esclavage en Grèce : Garlan, 1995 ; et Andreau-Descat,.... Les autres veulent y voir un tout autre statut. Morris les conçoit comme des « dépendants » et non des esclaves, sans dire très précisément ce qu’il entend par dépendance [20][20] Morris, 1987.. Il s’appuie sur les travaux de Beringer qui aboutit à voir dans les dmôes homériques et hésiodiques des métayers plus ou moins « dépendants » [21][21] Beringer, 1982. Citons la conclusion de ce dernier :....

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Rien n’est plus opposé, en fait, aux textes hésiodiques qui présentent bien des esclaves considérés uniquement pour leur travail et exclus de la communauté. Jamais un dmôs n’apparaît comme partie prenante dans un prêt, un mariage, une querelle de voisinage, un échange quelconque, et encore moins comme détenant une terre. Les travaux de Gschnitzer, en montrant que dans l’épopée les différents termes dmôs, doulos, amphipolos et oikeus désignent un même statut dans des contextes différents, permettent d’éviter un piège terminologique consistant à multiplier les statuts [22][22] Gschnitzer, 1976, p. 105 : « In der sprache dieser.... La partition qu’il propose, où doulos désigne l’esclave du point de vue du statut juridique, tandis que dmôs s’applique au même dans les relations humaines et économiques, comme serviteur et force de travail, explique parfaitement l’emploi exclusif de dmôes chez Hésiode. Du point de vue du statut, il est donc probable qu’il s’agit bien d’esclaves de type « marchandise », proches de ceux qu’on connaît plus tard à Athènes, bien définis comme des non libres et exclus de la communauté. Dans l’épopée, ils peuvent être vendus. Les aspects patriarcaux, et notamment l’humanité de la relation avec le maître, souvent considérés comme un trait essentiel de l’esclavage homérique, n’apparaissent guère chez Hésiode. Même chez Homère, ils sont bien fragiles et sans doute assez idéologiques [23][23] Voir Garlan, 1995, p. 40-42 et la discussion de Lencman,....

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C’est après les récoltes qu’on engage deux salariés, sans doute pour surveiller le stockage, la conservation et la transformation du produit agricole. Les hommes de la famille, quant à eux, travaillent aux champs, et la seule activité féminine attestée est le tissage. Il semble qu’il existe une partition selon les occupations : les hommes et les esclaves sont aux champs, les salariés et les femmes à l’intérieur. Les hommes de la famille et les esclaves se côtoient donc. Les uns surveillent les autres mais tout le monde travaille, et même le labour est probablement confié à un dmôs, qui reçoit une ration précise. Le rapport numérique est difficile à établir : nous ignorons tout du nombre d’esclaves. Le seul indice à ce sujet est que Hésiode affirme que plus de fils font plus d’ouvrage, ce qu’il ne dit jamais des esclaves [24][24] Voir les vers 376-380, cités ci-dessus.. C’est peu mais cela indique clairement qu’avoir trois ou quatre fils plutôt qu’un ou deux change nettement la force de travail disponible, et que cela n’est pas négligeable : un tel énoncé serait impensable si Hésiode envisageait d’avoir des dizaines d’esclaves.

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Ce passage montre donc aussi que la présence d’esclaves n’influe pas sur les caractères essentiels des comportements économiques décrits par Hésiode. Celui-ci travaille pour nourrir sa famille et tout est déterminé par la quantité disponible en réserve, le biotos, ramenée au nombre de bouches à nourrir, ce qui repose en définitive sur le rapport entre producteurs et consommateurs à l’intérieur même de la famille. Si on s’embarque pour essayer de réaliser un profit sur un marché hors de la communauté, c’est que le biotos est insuffisant [25][25] Voir ci-dessous sur ce point.. S’il est intéressant d’avoir plusieurs fils plutôt qu’un, au point que cela entre en conflit avec le danger des héritages par division qui commande de n’avoir qu’un fils, c’est que le rapport entre producteurs et consommateurs s’en trouve corrigé dans le bon sens.

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En définitive, ce qui fait la différence entre les esclaves hésiodiques et d’autres esclaves « marchandises » de temps ultérieurs n’est pas tant leur statut que leur fonction, et le fait qu’ils ne se trouvent pas en position de changer les mécanismes économiques fondamentaux. En ce sens, Hésiode décrit une société à esclaves, non une société esclavagiste [26][26] Andreau et Descat, 2006, chap. 2 ; Edwards, 2004 suit.... Jamais il ne songe, par exemple, à se décharger entièrement des travaux des champs sur ses esclaves.

Faiblesse de la communauté et mécanismes du prêt

De la communauté au prêt

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Quelle est alors la nature et la place de la communauté ? Certaines théories anciennes mais toujours reprises, qui voient dans les poèmes homériques des traces d’une redistribution périodique de toutes les terres, convoquent bien des images d’une communauté paysanne originelle, soudée et très intégrée – la solidarité mécanique de la Gemeinschaft contre la solidarité organique de la Gesellschaft[27][27] Cette théorie a été développée à la fin du xixe siècle.... Il n’y a, en fait, pas trace de ces redistributions dans l’épopée. Chez Hésiode également, la propriété de la terre cultivée est privée [28][28] On peut parler de propriété familiale au sens où c’est.... Jamais la communauté, ni aucun autre groupe plus large que la cellule domestique, n’intervient dans le cycle des cultures, le choix des plantes cultivées, l’organisation du travail agricole. Il n’y a aucun troupeau en propriété collective où chacun pourrait chercher les animaux de labour qui lui manquent, et même aucun troupeau collectif constitué des bêtes des différentes familles. D’autre part, l’existence de fortes inégalités entre les familles ne fait aucun doute : certains ont des bêtes de labour, d’autres n’en ont pas, et la même chose vaut pour les outils. Les terres collectives sont les terres non cultivées, mentionnées uniquement parce qu’on peut y glaner du bois (v. 428). Le manque de ressources collectives, joint à l’équipement inégal des familles, ne peut être corrigé que par l’emprunt. On voit combien les mécanismes du prêt occupent une place stratégique, loin des évidences éternelles de l’entraide paysanne.

Le prêt, le don, le contre-don et les intérêts

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Le texte central où Hésiode expose les mécanismes du prêt n’est pas des plus clairs, malgré les apparences.

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« Mesure exactement ce que tu empruntes à ton voisin, et rends-le lui exactement, à mesure égale et plus large encore, si tu peux, afin qu’en cas de besoin tu sois assuré de son aide. Ne cherche pas les gains mal acquis : gain mal acquis vaut un désastre. Aime qui t’aime, va à qui vient à toi ; donne à qui donne, ne donne pas à qui ne donne pas. On donne à un donneur : à qui n’est pas donneur, nul jamais ne donna. Donner est bien, ravir est mal et donne la mort. Celui qui donne de bon cœur, donnât-il beaucoup, est heureux de donner, et son cœur y trouve sa joie : ce que vous prenez à un autre, sans son aveu, n’écoutant que l’effronterie, fût-ce peu, vous glace le cœur. »

(vers 349-360)
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Il énonce clairement une certaine réciprocité dans les prêts, par la forme comme par le fond du texte. L’obligation du don et du retour de don, sous peine de sortie d’un circuit de réciprocité sans fin, et la condamnation sans appel du bien mal acquis amènent à une lecture en termes de réciprocité, cette fois au sens technique de l’anthropologie économique substantiviste, reposant sur Mauss et Polanyi [29][29] Il est impossible de donner ici une bibliographie complète.... Elle a été proposée sous la forme la plus accomplie par P. Millett [30][30] Millett, 1984.. Les prêts de la communauté d’Ascra seraient des prêts en matériel ou en nature, sans intérêt, visant à aider un voisin face à une difficulté momentanée, en sachant bien que ce voisin sera un jour celui qui vous viendra en aide. À cela s’ajouterait une fonction tout autre, celle de créer ce qu’on appelle aujourd’hui du lien social.

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Cette lecture a pour elle d’être à la croisée d’une idéologie antique et d’un des principaux courants de l’anthropologie économique moderne, mais elle ne suffit pas. Le texte lui-même ne permet pas de s’en contenter. La réciprocité parfaite des vers 352 à 360 ne correspond pas, à bien y regarder, aux mécanismes plus concrets énoncés en 349-351 :

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« Mesure exactement ce que tu empruntes à ton voisin, et rends-le lui exactement, à mesure égale et plus large encore, si tu peux, afin qu’en cas de besoin tu sois assuré de son aide. »

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Il y a bien ici, comme Millett l’a reconnu plus tard, une forme d’intérêt non formalisé : il faut rendre plus, et Hésiode insiste largement sur ce point [31][31] Millett, 1991, p. 46.. La formulation fait d’ailleurs penser à une méthode largement connue, celle des mesures rases rendues pleines, dont on sait qu’elle peut correspondre à de très lourds intérêts. Mais là n’est pas le point essentiel : celui-ci se trouve plutôt dans ce que ce passage énonce en termes plutôt négatifs (si tu ne rends pas plus, tu ne retrouveras pas le même prêteur l’an prochain) ce que la suite reprend en termes positifs (donne à qui donne, ne donne pas à qui ne donne pas). Entre les deux formules, on perd aussi la réciprocité : ce n’est plus un don pour un contre-don, mais des intérêts conséquents pour un nouvel emprunt et, inversement, la sanction du non-paiement des intérêts (pas même celle du non-remboursement) est l’exclusion du marché du crédit. Cela correspond beaucoup mieux au type d’inégalité qu’on trouve ailleurs dans le texte d’Hésiode : des bêtes de labour ne s’acquièrent pas facilement d’un an sur l’autre, pas plus que la terre. Il y a des inégalités structurelles dans la communauté d’Ascra. Les mots d’Hésiode pour son frère Persès ne s’expliquent que dans cette perspective :

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« (effectue en leur temps les travaux des champs) afin que tu n’aies pas plus tard à mendier, indigent, à la porte d’autrui pour ne rien obtenir. C’est ainsi qu’il y a peu tu es venu aussi à moi. Mais sache-le : je ne te donnerai ni te prêterai rien de plus. Travaille, Persès, pauvre sot, aux travaux que les dieux ont réservés à l’homme, si tu ne veux aller un jour avec enfants et femme, le cœur en peine, quêter ta vie de voisin en voisin, sans qu’aucun d’eux en ait cure. Deux fois, trois fois aisément tu réussiras ; mais si tu ennuies davantage, tu n’arriveras à rien. En vain tu multiplieras tes discours : à cultiver les mots, tu perdras ton temps. Va, crois-en mon conseil, songe à payer tes dettes et à te mettre à l’abri de la faim. »

(vers 394-404)
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Si l’idéologie est, selon une définition classique, l’image inversée de la réalité, il est probable que c’en soit ici un bel exemple.

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Le fonctionnement réel des prêts doit encore être précisé. Il faut relever que jamais Hésiode n’envisage que le débiteur qui ne peut rembourser soit réduit en esclavage : cela contraste nettement avec la situation athénienne, comme on le verra sous peu. Si on ajoute à cela le fait que la seule sanction envisagée est le non-renouvellement du prêt, il est permis de supposer que les prêts, à défaut d’être sans intérêt, étaient sans garantie [32][32] Sur ce point, il faut suivre Millett. Il s’appuie (p. 30).... L’absence de garantie pouvant être saisie, donc de tout mécanisme permettant un remboursement forcé, est une faiblesse du système qui empêche les prêts de dépasser certaines quantités et, évidemment, de devenir autre chose qu’un remède exceptionnel.

Les marchés

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L’absence de ressources collectives dans cette communauté inégalitaire et peu solidaire est également compensée par une série de structures d’échange. Ce point n’est cependant pas évident. Le discours d’Hésiode est marqué par une très nette insistance sur les pratiques d’autarcie : un chariot, par exemple, peut être construit par le paysan lui-même s’il sait choisir les pièces de bois qui conviennent (vers 422-426 et 455-457). Les historiens ont souvent considéré que ce discours, même exagéré, était le corollaire de l’importance de la cellule domestique dans l’économie, et que le paysan d’Hésiode pratiquait donc une véritable forme d’autarcie, sauf dans le cas où lui-même évoque clairement la vente de ses produits emmenés en bateau vers une destination non précisée, certainement Corinthe (vers 618-694). Ce discours a cependant des failles évidentes : la construction de l’araire, décrite aux vers 427-436, ne mentionne que des pièces de bois, et on apprend par la suite, en une autre occasion, l’existence d’un forgeron dans le village (vers 493), que l’on s’explique mal si les outils agricoles ne comprennent pas de fer, en premier lieu pour le soc de l’araire [33][33] Des outils à aiguiser sont mentionnés vers 387, des.... Il existe d’autres cas où des échanges sont passés sous silence et doivent être déduits de conseils qui ne les mentionnent pas explicitement, ce qui invite à la fois à remettre en cause le discours de l’autarcie et à sortir de son isolement la navigation pour la vente.

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Ces échanges, dès lors qu’ils peuvent être mis en série et révèlent une structure constante, constituent un marché. Cette notion peut être utilisée à condition d’abandonner la définition trop stricte du Marché de la science économique, mécanisme d’établissement des prix comme synthèse de l’offre et de la demande ou même, selon une notion courante, lieu des comportements visant au profit, par opposition à la sphère du don et du contre-don. Une définition assez large et neutre du marché, comme « mécanisme d’échange collectif organisé », a pour avantage de permettre une description différenciée de ces échanges qui mette fin à l’isolement de la navigation parmi les comportements économiques du paysan d’Hésiode sans effacer son originalité [34][34] On n’utilise donc ici aucun des termes de l’opposition.... Il y a chez Hésiode plusieurs types de marché, organisés de manière différente.

Types de marchés

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L’existence d’un marché de la main-d’œuvre est claire : il faut se procurer des esclaves, et on a vu que l’épopée en connaît l’achat et la vente ; il faut aussi trouver des salariés. Ce sont en fait deux marchés, car celui des esclaves ne recoupe certainement pas celui de la main-d’œuvre libre salariée. La différence de statut correspond à une gestion différenciée : la main-d’œuvre servile est incompressible, présente toute l’année, tandis qu’un volant de main-d’œuvre temporaire se trouve parmi les libres salariés. Il est probable que ces libres ne viennent pas de très loin et sont en fait de jeunes membres des autres familles, non encore installés [35][35] L’homme est dit aoikos, « sans maison », donc pas encore.... Le marché de la main-d’œuvre peut donc fournir à Hésiode une force de travail mais aussi fonctionner en sens inverse pour lui assurer d’autres revenus, par la vente d’esclaves ou la location de jeunes membres de la famille.

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Sur le marché des prêts, Hésiode préfère entrer comme prêteur, car l’emprunt est signe d’une incapacité à entrer sur le marché des biens de production – quand on emprunte des outils, des animaux – ou d’une faiblesse des ressources – quand on emprunte des aliments. Il reste que le rôle de ce marché du crédit est essentiel pour une partie des familles dont les capacités de production sont insuffisantes. L’incertitude est la règle de ce marché imparfait : on n’est jamais certain d’obtenir un emprunt et ce n’est donc pas une aide qu’on peut prévoir et utiliser rationnellement [36][36] Voir notamment les vers 451-454 : « Le cri (de la grue).... À l’inverse, un créancier n’est jamais certain de récupérer un prêt, et ce n’est donc pas non plus un moyen d’utiliser des surplus, encore moins de les faire fructifier.

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Il en est de même pour le marché des biens d’équipement et des animaux : pour Hésiode, mieux vaut s’abstenir d’y entrer et construire soi-même son chariot et ses outils. C’est pourtant bien ici que tous les membres de la communauté se retrouvent car tous ont besoin du forgeron, et tous doivent se procurer des bêtes à un moment ou un autre. Il n’y a pas de troupeau collectif, ni de troupeau particulier d’ailleurs. On ne sait d’où viennent les bêtes. Il peut évidemment y avoir des naissances mais Hésiode n’en dit rien et, au vers 437, on acquiert les bêtes de labour. À l’inverse, le bétail peut mourir, surtout l’hiver, et c’est un rude coup du destin (vers 504). Il n’y a pas moyen, cette fois-ci, de renverser la perspective. Même le paysan le plus aisé ne peut se passer d’entrer sur ce marché en demandeur et, d’ailleurs, c’est ici que le discours de l’autarcie est le plus fort.

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Deux autres marchés nous sont excessivement mal connus. Le marché de la terre existe bien, même si on l’a longtemps nié au nom de l’inaliénabilité des terres en Grèce archaïque [37][37] Sur l’inaliénabilité supposée des terres dans la Grèce.... Hésiode ne donne aucune précision à ce sujet ; le vers 341 (« tu acquerras le patrimoine d’autrui, au lieu qu’un autre acquière le tien ») signale simplement que l’achat d’une terre est signe de prospérité et que s’en défaire est signe de difficulté. D’autre part, si Hésiode parle de mariage, il ne parle ni de dot ni de prix de la fiancée, et on ne peut donc pas dire grand-chose sur le marché des biens matrimoniaux.

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Enfin, le marché des aliments ne forme pas une unité. Lorsqu’on reste à l’intérieur de la communauté, c’est un cas particulier du marché du crédit et les aliments font l’objet d’un emprunt, la soudure étant certainement ici le moment le plus difficile. La situation change complètement à l’extérieur de la communauté : lorsqu’on doit vendre une part des réserves pour un profit, on s’embarque, probablement pour Corinthe, et on entre alors sur un tout autre marché. Les paysans d’Hésiode y entrent avec réticence et pour ainsi dire par le bas, parce qu’ils n’ont pas les moyens de ne pas y entrer. Hésiode n’offre pas d’exemple de l’entrée par le haut, pour écouler des surplus dans une situation par ailleurs satisfaisante. Ce point est à la fois important et particulièrement surprenant, mais il faut prendre les textes pour ce qu’ils nous disent. La navigation hésiodique se ramène à une question d’approvisionnement : il faut aller ailleurs pour se procurer ce qui manque. Comment se représenter un tel procédé consistant à vendre une partie de la réserve alors même que celle-ci est insuffisante ? Le but est de faire un gain, kerdos (v. 632), qui est fonction de l’importance de la cargaison : car s’il faut être mesuré dans l’ampleur de la cargaison, il est vrai aussi que plus elle est importante, plus on y gagne (vers 643-645). On échange les produits agricoles contre des chrèmata (vers 686). Il peut s’agir d’argent pesé ou de divers objets mobiliers, qui sont ensuite à nouveau échangés, en partie au moins, contre des denrées alimentaires, soit sur la route, soit au retour. Il faut supposer qu’on joue sur des différences de prix entre les diverses étapes, en achetant dans des endroits où la récolte a été meilleure, ou sur des différences de nature des produits, la réserve pouvant être constituée de vin, qui serait alors échangé contre de l’argent pesé permettant ensuite d’acquérir des céréales.

Les réserves et le profit

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Il est notable que les deux marchés des aliments sont décrits dans la perspective de la demande. S’il existe des déficits, il existe certainement aussi des surplus dans les familles mieux dotées en bêtes, terres et outils, et la question de leur utilisation se présente. La réponse se trouve dans la multiplicité même des marchés : le produit agricole est la principale, sinon la seule production, et on peut penser que c’est aussi le principal moyen d’échange. Les surplus sont nécessaires à chaque fois qu’on entre sur un marché comme demandeur : pour payer les salariés, rembourser un emprunt, acheter des terres, des animaux ou des outils.

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Le contraste entre cette utilisation diverse des surplus et la recherche du gain par la navigation passe par l’opposition entre le bios, ou biotos, et le kerdos. Le premier est une réserve indifférenciée qui ne permet pas le calcul du salaire, du profit ou du revenu [38][38] Cf. ci-dessus.. Dans ce contexte, le « bénéfice » est épithèkè (vers 380), « ce qui vient en sus », et non kerdos, qui désigne le « profit » au sens propre. Le kerdos montre, par opposition, que l’absence de calcul dans le mécanisme d’ensemble de l’économie domestique n’est ni un fait indifférent ni un produit de l’incapacité des agents à calculer quoi que ce soit. Le kerdos est bien le profit, celui que l’on fait par l’échange avec des membres d’autres communautés. R. Descat, étudiant la pensée classique sur l’oikonomia, oppose le kerdos, revenu de provenance externe, qu’on tire dans la relation à une autre personne ou cité, au prosodos, revenu interne, du travail et particulièrement d’une terre. La distinction s’applique ici et elle prend un aspect particulier de type comptable : le kerdos peut se calculer, le biotos est à traiter comme un produit qui, du fait de la structure de la production, ne peut faire l’objet d’un calcul analogue.

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On mesure ici combien l’autarcie est un idéal, bien difficile à tenir, une adéquation entre ressources et besoins qui n’a rien de simple. C’est plutôt d’autosuffisance qu’il faut parler, comme d’une stratégie destinée à vivre de son propre produit [39][39] « L’autarcie […] est une stratégie d’échange, c’est....

Le prélèvement

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Le seul autre contact avec une économie extérieure à la communauté est le prélèvement, qui prend chez Hésiode une forme particulière. Il s’agit des « cadeaux » (dôra, les « dons ») que son frère aurait offert aux rois (basileis) de la cité voisine pour obtenir un jugement en sa faveur [40][40] Voir surtout les vers 27 à 39.. Le prélèvement opéré par les basileis est à la fois irrégulier et non universel, parce que lié à leur capacité à rendre la justice. Mais ce n’est pas pour autant un système de contribution volontaire ; la corruption que dénonce Hésiode est une forme de pression. Même si on ne peut mesurer l’impact sur le budget des familles paysannes, ce n’est évidemment pas parce que c’est irrégulier que c’est anodin. Hésiode ne connaît pas d’autre système de prélèvement, mais peut-être parle-t-il surtout de celui-ci parce qu’il sert sa cause pour des raisons évidentes. On notera l’emploi du terme dôron, « don » comme premier terme de l’épithète dôrophagoi, « mangeurs de dons », que Hésiode applique aux rois. Dans la composition de ce dernier terme apparaît un conflit entre l’aspect volontaire du don et le sens du mot entier ; il laisse penser que des relations de prélèvement imposé sont recouvertes par un vocabulaire qui se réfère au don volontaire. La société grecque archaïque apparaît encore une fois tenir au vocabulaire du don alors même que des relations bien différentes sont en jeu.

L’économie domestique et les horizons plus larges

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Hésiode présente donc une image cohérente d’une communauté paysanne, avec des traits parfois familiers aux ruralistes mais peu pris en compte par les hellénistes. Pour les paysans du haut archaïsme auxquels se réfère le texte hésiodique, la structure économique fondamentale est la cellule domestique intégrée à une communauté relativement faible, très difficile à définir au-delà de la juxtaposition des familles et du lieu de résidence commun. Les agglomérations plus lointaines comme Thespies ou Corinthe ne forment pas un horizon économique : on n’y cherche pas de prêt, elles n’exercent qu’un prélèvement irrégulier et fragile, et on ne s’y rend que le moins possible. L’attitude réticente d’Hésiode face à la navigation est souvent mise sur le compte d’un esprit paysan quelque peu obtus [41][41] Baurain, 1997, p. 78.. Cependant, elle s’explique comme une part d’un ensemble d’attitudes économiques qui a sa rationalité. À l’inverse, nombre d’analyses sur les échanges de biens posent en principe que les surplus agricoles doivent être échangés hors de la communauté, au risque d’être perdus, et que la reprise des échanges proches et lointains au cours des viiie et viie siècles, après une forte réduction lors des âges dits obscurs (xiie-ixe siècle), serait le signe d’une croissance et d’une spécialisation plus grande dont tout le monde profiterait [42][42] Les jugements qui établissent un lien de cause à effet.... Il est certain que ces jugements sont beaucoup trop peu réfléchis, comme le montre d’ailleurs leur statut : il s’agit de présupposés et presque jamais de conclusions. Au vu des comportements économiques hésiodiques, il est légitime de poser au contraire que la reprise des échanges, notamment de biens artisanaux et de matières premières, est plutôt le signe que l’extraction de la rente sur certaines portions de la paysannerie a gagné en efficacité et permet à certains groupes de disposer à nouveau de moyens d’échange. C’est ce second versant du problème qu’il faut maintenant examiner.

La Main-d’œuvre agricole en Grèce et en Méditerranée

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Le texte d’Hésiode est une source exceptionnelle sur l’économie domestique, dont nous n’avons pas l’équivalent dans d’autres régions. Ce type d’économie reposant sur l’autonomie de la cellule domestique est un élément central des sociétés grecques archaïques. Il ne doit pas faire oublier l’existence, bien attestée, de situations où les rapports de production sont organisés tout différemment. Les autres sources écrites, beaucoup plus fragmentaires, permettent néanmoins d’esquisser des comparaisons. La question de la main-d’œuvre est au cœur de ces sources, et elle est capitale pour l’histoire de l’archaïsme. Elle n’a cependant pas fait l’objet d’une étude très élaborée jusqu’ici et on se contente en général d’une partition entre dépendance et esclavage, où le premier terme recouvre bien des situations [43][43] M. I. Finley a remarqué à plusieurs reprises que notre.... Il faut se défaire de cette cote mal taillée pour identifier plus précisément les processus à l’œuvre.

Esclavage et servitude pour dettes à Athènes avant Solon

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Il faut commencer par l’autre grand dossier de l’histoire sociale archaïque, celui des réformes de Solon [44][44] La bibliographie solonienne étant infinie, on ne renverra.... La compréhension que nous pouvons en avoir est cette fois, comme on sait, desservie par la fragmentation des sources.

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Au début du vie siècle, en 594 selon la date traditionnelle, un Athénien du nom de Solon est appelé à l’archontat pour effectuer des réformes radicales dont l’objet principal est sans aucun doute la possession de la terre et le statut de la main-d’œuvre. Cette réforme est restée dans la mémoire des Athéniens sous le nom de seisachtheia, ou « rejet du fardeau ». Il est généralement admis que la réorganisation du système foncier attique qui eut alors lieu posa les fondements de la petite et moyenne propriété qui est une des caractéristiques de l’Athènes démocratique au ve siècle. Ce n’est pas tant la réforme elle-même, connue par des fragments des poèmes politiques de Solon et un certain nombre de textes ultérieurs, qui doit retenir notre attention, que ce qu’elle révèle de la situation antérieure. À la fin du ive siècle, un élève d’Aristote décrit ainsi l’oppression du peuple par les riches :

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« 1. Après cela, il arriva que les nobles et la foule furent en conflit pendant un long temps.

2. En effet le régime politique était oligarchique en tout ; et en particulier, les pauvres, leurs enfants et leurs femmes étaient les esclaves des riches. On les appelait clients et sizeniers (pélatai et hectémores) : car c’est en livrant une rente de ce montant qu’ils travaillaient les terres des riches. Toute la terre était dans un petit nombre de mains ; et si les paysans ne payaient pas la rente, on pouvait les emmener en servitude, eux et leurs enfants – et les prêts avaient toutes les personnes pour gage jusqu’à Solon, qui fut le premier patron du peuple.

3. Donc, pour la foule, le plus pénible et le plus amer des maux découlant de la constitution était cet esclavage ; pourtant, elle avait tous autres sujets de mécontentement, car elle ne possédait pour ainsi dire aucun droit [45][45] Pseudo-Aristote, Constitution des Athéniens, ii. On.... »

Les hectémores

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Le texte distingue deux conditions, celle des « clients et sizeniers » et celle des esclaves pour dettes. Le terme d’hectémore a ensuite disparu de la langue grecque et n’est en fait conservé que par le Ps.-Aristote et quelques lexicographes. Le terme de pélatai est ici pour l’éclairer, ainsi qu’il ressort d’ailleurs des notices lexicographiques. Un texte de Platon permet par ailleurs de définir ce que pouvait entendre par là un Athénien du ive siècle et invite à utiliser la traduction par « client » qui rend au mieux l’imbrication de relation économique dans l’exploitation de la terre et de protection personnelle, sinon juridique :

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« La victime, en fait, était un de mes clients (pélatès) ; et comme nous exploitions des terres à Naxos, il travaillait comme salarié (thète) pour nous. Ayant trop bu, il eut une rixe avec l’un de nos serviteurs (oikétès) et l’égorgea [46][46] Platon, Euthyphron, 4c.

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Le terme de pélatès désigne ici une relation inégale entre deux personnes de rang différent, qui peut amener l’une à prendre l’autre comme salarié (thète). Le pélatès est plus qu’un thète et ce n’est pas non plus un domestique de statut servile : on le distingue clairement des oikétai. On sait que oikétès a un sens restreint, désignant le domestique, et un sens large, désignant simplement l’esclave considéré dans ses activités concrètes et sa relation au maître, comme partie de l’oikos, par opposition à doulos qui se rapporte plus directement au statut [47][47] Garlan, 1995, p. 26-27.. L’opposition avec pélatès porterait dans le second cas sur une question de statut – le pélatès n’est pas dans l’oikos, n’a pas de statut servile – et dans le premier cas sur une question économique – exploitation de la terre ou service domestique. Le contexte ne permet pas de trancher et il n’est pas impossible que Platon joue sur les deux sens ; en tout cas, l’important est l’opposition avec le pélatès. La suite du texte apporte un élément de plus : le père d’Euthyphron ayant laissé mourir le pélatès en question, celui-ci lui intente un procès pour homicide, et c’est de cela qu’il se défend devant Socrate, le thème de ce dialogue étant : peut-on attaquer son père en justice ? Cette assistance juridique peut rappeler le rôle du patron d’un métèque à Athènes mais rien ne laisse penser que ce pélatès en soit un. Euthyphron ne donne aucune autre explication à son attitude que ce simple fait : « c’était un de mes clients ». On voit pourquoi on choisit de traduire par « client », et on ne s’étonne pas non plus que ce mot ait servi ensuite à traduire le latin cliens. Il est probable que cette relation n’a jamais été formalisée dans le droit attique et c’est sans doute pour cela qu’elle est peu visible dans nos sources.

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D’autre part, il est clair que le nom d’hectémore renvoie directement, selon son étymologie, à un partage des produits de la terre. Quelques indices laissent penser que ces exploitants ne conservaient qu’un sixième de la récolte, plutôt que d’en livrer un sixième comme loyer, ce qui en ferait une condition assez proche du khammès maghrébin [48][48] Voir Duclos, 1940, § 953-957, p. 428-430 ; et Weulersse,.... L’important est de relever les deux éléments de la définition : l’hectémorat est une forme d’exploitation de la terre, un « colonat partiaire », selon les mots de Glotz, très certainement doublé d’une relation de clientèle établissant un lien privilégié sinon exclusif entre un riche et certains hommes du peuple [49][49] Glotz, 1926, p. 411-412..

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Il existe d’autre part une possibilité de réduction en esclavage des familles de débiteurs défaillants : le texte est clair sur ce point, même si la relation avec l’hectémorat est mal définie. À le lire sans préjugé, il semble cependant indiscutable qu’on doit considérer que l’hectémore défaillant est assimilé à un débiteur défaillant, les parts de récoltes non versées à des dettes, et que cela n’est que la rencontre de deux phénomènes distincts. Nulle part ce texte ne permet d’affirmer que la dette est à l’origine de l’hectémorat et les autres textes disponibles ne permettent pas non plus d’étayer cette hypothèse, qui était celle d’Éd. Will [50][50] Éd. Will, 1957 et 1965.. Ce dernier proposait de reconstituer une sorte de descente aux enfers du paysan libre qui, par le levier de la dette, deviendrait hectémore puis esclave pour dettes, en perdant d’un même mouvement sa terre et sa liberté. Le texte, comme Will l’admet ailleurs, sépare les deux conditions [51][51] Éd. Will relève, en critiquant la traduction Haussoullier.... Nous ignorons tout de l’origine de l’hectémorat mais, dans l’état actuel des sources, il vaut mieux se garder de toute hypothèse à ce sujet.

Esclavage et servitude pour dettes

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L’esclavage pour dettes disparaît à Athènes après Solon mais est connu dans d’autres cités à l’époque classique, et l’endettement des citoyens pauvres est un problème récurrent, ce qui explique que les sources soient un peu plus disertes sur ce statut que sur le précédent. Les textes fondamentaux, outre celui qu’on vient de citer, sont les suivants :

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« J’ai ramené à Athènes, leur patrie fondée par les dieux, bien des gens qui avaient été vendus, les uns contre le droit, les autres selon le droit, et d’autres encore qui s’étaient exilés poussés par une terrible nécessité, qui ne savaient même plus la langue attique, comme s’ils avaient erré en tous lieux. Et ceux qui subissaient ici même une servitude honteuse, tremblant devant l’humeur de leurs maîtres, je les ai rendus libres [52][52] Solon fr. 36 West, vers 8-15.. »

« Nombreux sont, parmi les pauvres, ceux qui, vendus et entravés par des liens honteux, se rendent dans une terre étrangère [53][53] Solon fr. 4 West, 23-25.. »

« […] ou alors ils garantissaient leurs emprunts avec leurs corps et pouvaient être réduits en esclavage par les créanciers, les uns travaillant sur place, les autres vendus à l’étranger [54][54] Plutarque, Solon, 13, 4.. »

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Le fonctionnement de l’esclavage pour dettes n’est cependant pas évident : devient-on esclave au moment où l’on contracte la dette ou seulement lorsqu’on ne peut rembourser ? est-ce un statut à part ou non ? En d’autres termes : l’esclave pour dettes est-il un esclave « marchandise » qui peut être cédé ou vendu, ou existe-t-il des règles différentes, prévoyant notamment la libération de ces esclaves ? L’ensemble de ces variations dessine une opposition entre deux formes, connue avec des variantes importantes dans bien des sociétés [55][55] Voir l’article fondamental de Finley, 1965 ; et Testard,.... L’une repose sur l’idée qu’on entre au service d’un maître dès que la dette existe, et que le travail fourni rembourse la dette, ou au moins ses intérêts, l’autre permet de réduire en esclavage un débiteur défaillant. Swoboda nommait la première solutoire, la seconde exécutoire, mais on parle aussi de servitude pour dettes et d’esclavage pour dettes [56][56] Swoboda, 1905 ; voir aussi Lotze, 1958.. La différence est d’ampleur : dans un cas, la libération à terme de l’esclave fait partie du système, ce qui doit lui éviter d’être vendu, alors que dans l’autre cas, il s’agit seulement d’un moyen de créer des esclaves « marchandises » et non d’un statut à part.

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Bien des indices attestent la présence de la forme exécutoire à Athènes : Solon déplore notamment que des Athéniens aient été vendus à l’étranger (fr. 36 West). Un texte très rarement commenté apporte cependant d’autres éléments. Philochore, historien athénien du ive siècle dont nous n’avons plus que des fragments, définit comme suit la seisachtheia :

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« Phot. Sud., s. v. seisachthteia : abolition des dettes publiques et privées, qu’introduisit Solon. Le mot s’utilise aussi parce que c’était l’usage chez les Athéniens que les débiteurs qui faisaient partie des pauvres aient un emploi manuel auprès de leur créancier ; et une fois qu’ils avaient remboursé, ils avaient, pour ainsi dire, rejeté le fardeau. Comme le dit Philochore, la seisachtheia est donc un rejet du fardeau par la loi [57][57] Philochore, FGrHist 328 fr. 114.. »

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Ce texte est souvent rejeté comme une corruption due aux lexicographes, Photius et la Souda, qui le citent. Il s’agit cependant du plus ancien texte qui offre une définition de la seisachtheia, et à ce titre il doit être lu attentivement. Philochore distingue deux emplois de l’expression « rejeter le fardeau » : l’une, cristallisée dans le terme de seisachtheia, est appliquée à Athènes lorsque ce rejet se fait par une mesure législative ; l’autre s’appliquait autrefois à des situations usuelles, le remboursement de ses dettes par un particulier. Il décrit cette situation normale en ajoutant que les débiteurs travaillaient pour leurs créanciers jusqu’à remboursement de leur dette. Il est extrêmement probable que pour l’auteur c’est bien le travail du débiteur qui lui permet de rembourser sa dette et on reconnaît donc ici une forme de servitude pour dettes, ou d’esclavage solutoire. Swoboda et Lotze avaient vu ce point, sans qu’on leur prête grande attention par la suite [58][58] Cf. note 56.. Il n’est pas sans importance pour nous : l’éventail des formes de main-d’œuvre s’ouvre encore un peu et un travail à fournir sur place est plus près de la question de la main-d’œuvre rurale qu’une source d’esclaves à vendre à l’étranger.

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La société athénienne à la veille des réformes de Solon est donc marquée par l’existence de plusieurs formes de mobilisation de la main-d’œuvre, dont l’une est certainement liée au travail de la terre. Il est d’ailleurs possible que le caractère particulièrement dur de la forme exécutoire, la seule qui permît la vente à l’étranger, lui ait donné un caractère symbolique et que son importance soit surestimée dans les sources les plus polémiques. Cela procède, les textes sont explicites sur ce point, d’une profonde inégalité entre « les riches » et « le peuple », les premiers ayant des terres à mettre en valeur et un besoin de main-d’œuvre tel qu’il mène à une crise politique.

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La diversité des formes de main-d’œuvre n’est cependant pas un phénomène limité à l’Attique.

Les statuts de type hilotique

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Il existe une forme de main-d’œuvre qu’on ne connaît pas à Athènes et qui a joué un rôle de premier plan : il s’agit des catégories serviles qu’on regroupe sous le nom de statuts hilotiques, lui-même formé sur celui des Hilotes de Sparte qui en sont les représentants les moins mal connus. On considère le plus souvent qu’il s’agit d’un esclavage collectif, au sens où il s’agit d’une relation entre deux communautés et non deux individus. Ce sont des communautés entières, asservies par la force, qui auraient été vouées à la culture des terres conquises. Cette définition demande cependant à être précisée sur plusieurs points.

Extension géographique et chronologique

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L’hilotisme, à l’époque archaïque et classique, est plus répandu qu’on ne le croit encore parfois : il n’est certainement pas un élément d’une quelconque exception spartiate. À Lacédémone, à Argos, en Crète, en Thessalie, en Locride Oponte, à Sicyone, peut-être dans la Pisatide soumise aux Éléens et à Épidaure, et certainement dans d’autres régions du continent grec, il existe à l’époque archaïque des populations soumises, non libres, que les Grecs rangeaient dans une même catégorie. Ce type d’asservissement fut utilisé dans nombre de colonies, anciennes (les Gergithes de Milet) ou fondées durant l’archaïsme, comme Syracuse, sans doute à Locres, Cumes ou Tarente, dans des colonies pontiques, et encore à Héraclée du Pont au milieu du vie siècle. Le phénomène est donc bien répandu. L’étude classique de D. Lotze, suivant une longue tradition, rattachait ces asservissements à la conquête, que ce soit celle qui accompagna l’arrivée des Doriens en Grèce à la fin de l’âge du Bronze ou la conquête des territoires coloniaux [59][59] Lotze, 1959.. On a tendance aujourd’hui à abaisser les dates. Les Hilotes de Sparte ne sont pas les derniers d’une longue liste, comme le montrent le cas de Sicyone et celui de la plupart des colonies. En Crète, les éléments de datation sont très rares mais l’expansionnisme des cités crétoises archaïques a dû créer des situations de ce type et j’ai proposé ailleurs d’en reconnaître une autour de Malia vers le milieu du viie siècle [60][60] Dans La Région de Malia du Bronze récent III à l’époque.... Tous les cas pour lesquels nous connaissons la date de création du statut se situent entre le milieu du viiie et le milieu du vie siècle, Milet étant la seule exception apparente. Il est possible que des statuts de ce type puissent être plus anciens, mais la plupart des créations se situent à l’époque archaïque, qui fut aussi l’époque de leur plus grande extension.

Aspects économiques et juridiques du statut

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La relation économique entre les Hilotes et ceux qui les possèdent est très probablement une forme de métayage, fondée sur un partage de la récolte. C’est ce que semble attester Tyrtée, poète spartiate contemporain de la conquête définitive de la Messénie [61][61] Voir cependant, sur ce texte complexe, Ducat, 1990,....

68

« En premier lieu, ils leur firent prêter le serment de ne jamais se révolter contre eux et de s’abstenir de tout acte révolutionnaire ; deuxièmement, si aucun tribut fixe ne leur fut imposé, ils devaient verser à Sparte la moitié des produits de la terre ; enfin, il fut prescrit qu’aux funérailles des rois et des autres dignitaires viendraient des Messéniens avec leurs femmes vêtues de noir ; les contrevenants étaient punis. Tyrtée a dit dans ses vers les traitements excessivement durs qu’ils infligèrent aux Messéniens :

Comme des ânes écrasés sous de lourdes charges,
ils portent à leurs maîtres, triste nécessité,
la moitié des fruits que porte la terre [62][62] Pausanias, iv, 14, 4-5, comprenant Tyrtée fr. 6 We.... »
69

La signification de ce statut change beaucoup selon que les asservis sont à la disposition de tous ou seulement des plus riches. Sparte, du moins à l’époque classique, semble appartenir à la première catégorie, la Thessalie et Syracuse à la seconde. La rareté des sources interdit d’aller plus loin dans cette direction.

70

La nature de la relation de propriété est un point plus complexe, qui exige un détour par une question voisine. La propriété des terres à Sparte a longtemps été considérée comme collective, dans le cadre du « système du klèros » décrit par Plutarque, mais l’examen de la question par St. Hodkinson a montré un décalage entre les sources classiques, qui révèlent des échanges de terres et des inégalités foncières, et les sources plus récentes qui donnent l’image d’un système égalitaire fondé sur l’inaliénabilité des terres [63][63] Hodkinson, 2000, notamment p. 65-75, où on trouvera.... Ce partage de la tradition en deux écoles est attribué avec vraisemblance aux rois réformateurs du iiie siècle, Agis et Cléomène, dont les partisans auraient ainsi voulu donner une grande antiquité à des mesures réformistes, voire révolutionnaires, et les faire passer pour le rétablissement d’un état de choses ancestral. Il s’ensuit que la Sparte idéale des auteurs hellénistiques et romains n’a que peu de choses à voir avec celle de l’époque archaïque ou classique, marquée par les inégalités foncières.

71

Il en est de même des Hilotes. J. Ducat a pu montrer que la propriété collective affirmée avec plus ou moins de nuances par Strabon et Pausanias était en contradiction avec les affirmations de Xénophon, Éphore et Aristote [64][64] Ducat, 1990, p. 23. Les textes en question sont : Éphore,.... Ceux-ci supposent au contraire une relation de propriété privée entre un maître et ses Hilotes, avec des limitations, au nombre de trois au moins : le législateur Lycurgue aurait interdit de refuser de prêter des Hilotes à un concitoyen (selon Xénophon et Aristote), et aurait interdit la vente à l’étranger et tout affranchissement (selon Éphore). Ducat explique ces limitations par deux facteurs : les pratiques communautaires, particulièrement importantes à Sparte, et le souci de maintenir les effectifs des Hilotes. Le second point correspond avant tout au second interdit : il est notable que la seule transaction qui n’est pas interdite est la vente à l’intérieur de la cité, qui ne touche pas au cheptel servile hilotique dans son ensemble mais relève de l’exercice de la propriété privée. Le premier interdit, celui de refuser un emprunt d’Hilote, est certes une pratique communautaire qui se comprend d’abord à l’intérieur de la cité de Sparte. Mais on peut l’intégrer à une autre perspective. Chez Hésiode, une des principales marques de faiblesse de la communauté, liée aux inégalités entre paysans, est la possibilité qu’une demande d’emprunt se voie refusée, ce qui met en danger la famille qui dépend de cet emprunt d’un araire, d’un bœuf ou de quelques mesures de céréales [65][65] Voir note ci-dessus.. Hésiode ne parle pas d’emprunt d’esclave. Mais cette obligation de répondre à une demande ressemble fort à une revendication venue des paysans les moins bien équipés et les plus fragiles. Xénophon ajoute que l’aide ne peut être refusée lorsqu’il s’agit de chevaux, de chiens ou de nourriture, ce qui s’explique à la fois par les contraintes du statut de citoyen de Sparte et par le texte d’Hésiode, pour qui les prêts de nourriture sont cruciaux. Il y a là un souci proprement paysan qui renvoie aux partis en conflit durant les luttes civiles de l’époque archaïque qui donnèrent sa forme à la cité de Sparte.

Limitations de la propriété privée à l’époque archaïque

72

La propriété privée limitée dans son usage est également bien connue, à cette même époque, dans le domaine foncier. L’inaliénabilité des terres, attestée dans certaines cités, est le plus souvent considérée comme un héritage ancestral, conséquence de la relation religieuse à la terre ou de la propriété collective du groupe familial large, le génos. Notre principale source à ce sujet est Aristote qui, dans la Politique, donne un énoncé général et plusieurs exemples :

73

« Pour faire du peuple un peuple d’agriculteurs, il existait anciennement certaines lois, en vigueur dans de nombreux États, d’une extrême utilité, et qui interdisaient de posséder une étendue de terre dépassant une mesure déterminée ; cette mesure était soit générale, soit limitée aux terres situées entre tel point du pays et la ville et l’acropole. Il y avait encore aux temps anciens, dans de nombreuses cités, des lois qui interdisaient de vendre les lots de terre originels ; et il y a aussi une loi, qu’on dit être due à Oxylos, et qui peut arriver à un résultat analogue : elle interdit les prêts gagés sur une certaine partie de la terre que chacun possède. »

« En fait, Phidon de Corinthe, l’un des plus anciens législateurs, était d’avis que le nombre des familles et des citoyens devait rester égal, quand bien même originairement tous eussent reçu des lots de grandeur inégale. »

« Que le nivellement des propriétés, d’autre part, exerce une certaine influence sur la communauté politique, c’est là un fait que même plusieurs législateurs anciens ont reconnu : on peut citer en exemple les lois de Solon, ainsi que celles provenant d’autres législateurs, qui interdisent d’acquérir de la terre en aussi grande quantité qu’on voudrait ; parallèlement il y a d’autres législations qui prohibent la vente des propriétés : à Locres, par exemple, une loi défend de vendre son bien à moins d’apporter la preuve indubitable qu’on a subi un revers de fortune, et d’autres encore qui imposent de préserver les lots anciens (et l’abrogation de cette loi, à Leucade par exemple, rendit la constitution démocratique à l’excès : il en résulta en effet qu’il n’y avait plus de limite censitaire définie pour l’accès aux charges). »

« Philolaos devint leur législateur (celui des Thébains), et entre plusieurs autres mesures il fit des règlements sur la procréation des enfants, qu’ils appellent lois d’adoption ; cela fit l’objet d’une loi particulière de sa part, afin de conserver le nombre des lots de terre [66][66] Aristote, Politique, 1319a 6-14 ; 1265b 12-16 ; 1266b.... »

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C’est souvent l’énoncé général – le premier – qu’on retient, mais si on examine les cas particuliers cités, une autre analyse s’impose. Les exemples d’Aristote sont en effet attribués soit à des législateurs archaïques (Phidon de Corinthe, Philolaos le Bacchiade à Thèbes) soit à des cités de fondation récente (Leucade, Locres Epizéphyrienne). C’est un ensemble de mesures au fond assez diverses, qui répondent à des situations très particulières. Ainsi la loi attribuée à Oxylos à Élis vise à limiter l’usage de l’hypothèque comme moyen de concentrer les terres, sans se soucier d’instaurer une inaliénabilité complète des terres ni de rétablir une pratique ancienne. Il s’agit cependant toujours de s’opposer à la concentration des terres et le meilleur moyen d’y arriver est de limiter la propriété privée en interdisant l’hypothèque ou le gage d’une partie des terres de chaque famille (Élis), en n’autorisant la cession que dans des circonstances exceptionnelles (Locres), ou encore en gelant la répartition foncière dans un état donné (Corinthe). Le souci premier est toujours de préserver la cité et le nombre des citoyens, c’est-à-dire évidemment ses capacités militaires, mais aussi bien son existence même. Le lien avec le statut de citoyen est apparent partout, mais tout particulièrement à Leucade.

75

Le parallèle entre les limitations à la propriété privée des Hilotes et les limitations à la propriété foncière est particulièrement frappant et s’explique dans les deux cas par des conditions propres à l’époque archaïque : l’importance de la concentration foncière, les luttes sociales entre une paysannerie toujours fragile et ceux qui ont les moyens de concentrer la terre et ont besoin de main-d’œuvre, l’importance d’un mouvement partageux, qui marquent les cités en voie de constitution.

Quelques points de comparaison

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Revenons à la diversité des statuts serviles attestés à l’époque archaïque. En faisant l’inventaire des statuts attestés dans des régions grecques, il devient vite évident que des régions voisines, méditerranéennes mais non grecques, offrent une documentation et des situations très semblables.

77

Les listes de statuts hilotiques rédigées par des érudits hellénistiques à la suite d’Aristophane de Byzance comprennent régulièrement des catégories non grecques : ainsi les Lélèges, Hilotes des Cariens, en Asie mineure, ou les prospélates des Ardiéens dans les Balkans [67][67] Sur ces listes, voir Ducat, 1990, chap. 3.. On connaît le texte de Denys d’Halicarnasse qui compare les paysans d’Étrurie méridionale aux Pénestes de Thessalie [68][68] Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, ix 5, 4..... J. Ducat a examiné en détail toutes les attestations présentes dans les sources grecques [69][69] Ducat, 1993.. Un travail de comparaison avec les statuts des communautés déportées en Mésopotamie néo-assyrienne et néo-babylonienne porterait certainement ses fruits.

78

L’esclavage et la servitude pour dettes sont également attestés dans plusieurs sociétés voisines, à Rome ou au Levant par exemple [70][70] Sur le nexum à Rome : Cornell, 1995, p. 265-268, 280-283,.... Les formes de l’esclavage pour dettes sont connues par divers textes de la Bible, et notamment par chacun des trois Codes de lois conservés dans les livres de l’Exode, du Deutéronome et du Lévitique, outre plusieurs témoignages dans les livres historiques [71][71] Voir Chirichigno, 1993.. Analyser en détail ces textes dépasse notre objet ; pour respecter l’horizon chronologique adopté ici, on donne ci-dessous deux textes appartenant aux deux premiers Codes :

79

(Exode 21, 2-6, trad. Segond) « 1 Voici les lois que tu leur présenteras. 2 Si tu achètes un esclave hébreu, il servira six années; mais la septième, il sortira libre, sans rien payer. 3 S’il est entré seul, il sortira seul ; s’il avait une femme, sa femme sortira avec lui. 4 Si c’est son maître qui lui a donné une femme, et qu’il en ait eu des fils ou des filles, la femme et ses enfants seront à son maître, et il sortira seul. 5 Si l’esclave dit : J’aime mon maître, ma femme et mes enfants, je ne veux pas sortir libre, – 6 alors son maître le conduira devant Dieu, et le fera approcher de la porte ou du poteau, et son maître lui percera l’oreille avec un poinçon, et l’esclave sera pour toujours à son service. »

(Deutéronome 15, 12-18) « 12 Si l’un de tes frères hébreux, homme ou femme, se vend à toi, il te servira six années ; mais la septième année, tu le renverras libre de chez toi. 13 Et lorsque tu le renverras libre de chez toi, tu ne le renverras point à vide ; 14 tu lui feras des présents de ton menu bétail, de ton aire, de ton pressoir, de ce que tu auras par la bénédiction de l’Éternel, ton Dieu. 15 Tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte, et que l’Éternel, ton Dieu, t’a racheté ; c’est pourquoi je te donne aujourd’hui ce commandement. 16 Si ton esclave te dit : Je ne veux pas sortir de chez toi, – parce qu’il t’aime, toi et ta maison, et qu’il se trouve bien chez toi, – 17 alors tu prendras un poinçon et tu lui perceras l’oreille contre la porte, et il sera pour toujours ton esclave. Tu feras de même pour ta servante. 18 Tu ne trouveras point dur de le renvoyer libre de chez toi, car il t’a servi six ans, ce qui vaut le double du salaire d’un mercenaire ; et l’Éternel, ton Dieu, te bénira dans tout ce que tu feras. »

80

Ces textes offrent un parallèle particulièrement précis, en ce que, comme à Athènes, l’essentiel se joue dans la tension entre une forme exécutoire, combattue par les lois mais dont l’existence semble claire, et une forme solutoire que les textes veulent consolider, notamment par la périodicité de la libération, et défendre contre toute dérive vers une forme permanente, proche de l’exécutoire. La concession de poids que fait le législateur du premier texte, puisque l’esclave peut rester définitivement auprès de son maître s’il en exprime la volonté, montre que la suppression de la forme exécutoire n’est pas affaire facile, d’autant qu’on sent combien la libre volonté est dans ce cas une notion fragile. Elle va, comme à Athènes, de pair avec une séparation entre étrangers et concitoyens, ces derniers étant soumis à des formes plus légères d’asservissement alors que l’esclavage de type marchandise est appliqué à la main-d’œuvre d’origine étrangère.

81

On touche ici à des similitudes de structure entre les sociétés de la Méditerranée pré-romaine, qui ne peuvent pas être évacuées, ni mises sur le compte d’échanges, de contacts et d’emprunts de divers types. Les frontières usuelles de l’histoire ancienne, fondées sur des divisions ethniques, linguistiques et religieuses, ne permettent pas de rendre compte de telles similitudes.

82

*

83

L’étude des formes d’économie rurale et de mobilisation de la main-d’œuvre en Grèce archaïque mène à deux séries de constatations : la première touche à la nature des sociétés en question, la seconde à la place qu’elles occupent dans une histoire plus vaste.

84

Les quelques analyses présentées jusqu’ici amènent à remettre l’économie paysanne, mais aussi la question de la rente, au cœur de notre compréhension des sociétés de la Grèce archaïque [72][72] Ce pluriel à « société » n’est pas un ornement gratuit :.... L’efficacité nouvelle de l’extraction de la rente au cours du viie siècle en Attique et dans d’autres régions apparaît évidente par contraste avec la situation hésiodique (et également homérique). Elle ne suffit cependant pas à expliquer toutes les évolutions que nous pouvons isoler dans le domaine de la propriété foncière et des statuts de la main-d’œuvre rurale. Athènes n’est certes pas seule à connaître de profondes inégalités, mais elle n’est pas non plus la seule cité où apparaît un mouvement populaire exigeant une redistribution complète des terres. Solon, dans un fragment conservé par la Constitution des Athéniens, décrit ainsi son refus de redistribuer les terres de façon égalitaire :

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« Ils venaient au pillage avec de folles espérances, et chacun d’eux s’attendait à trouver une grande richesse et à me voir, malgré la douceur de mes paroles trompeuses, dévoiler un esprit impitoyable. Vaines pensées ! Maintenant, irrités contre moi, tous me regardent de travers comme un ennemi. C’est à tort ; car ce que j’avais dit, je l’ai accompli avec l’aide des dieux : pour le reste je n’ai pas agi à la légère et il ne me plaît pas de rien faire avec une violence tyrannique, ni de donner aux mauvais une part de la grasse terre de la patrie égale à celle des nobles. ».

(Solon fr. 34 West)
86

On a fait l’hypothèse que des revendications paysannes pouvaient se trouver à l’origine de certains aspects du statut des Hilotes de Sparte. Il est en effet notable que les Hilotes soient partagés entre tous les citoyens de Sparte et non réservés de fait aux plus riches, comme cela semble être le cas en Thessalie ou à Syracuse [73][73] Cf. ci-dessus.. La généralité et la violence des luttes civiles de l’époque archaïque est indéniable, et amplement attestée ; on a sans doute sous-estimé jusqu’ici leur caractère paysan, pourtant bien identifiable dans les revendications et même les modes d’action. Le massacre des troupeaux des riches par le peuple de Mégare, sous la direction de Théagène qui s’empara alors de la tyrannie (ca 630), est un exemple d’action collective s’attaquant au cœur du problème et montrant un certain niveau de conscience [74][74] Voir Aristote, Politique, 1305a 21-26.. Il n’est pas étonnant qu’elles atteignent leur point d’orgue à la fin du viie siècle et dans la première moitié du vie dans la plupart des régions, c’est-à-dire après la période qui vit les premiers changements dans la condition de la main-d’œuvre, révélateurs de concentration des terres et d’extraction systématisée de la rente. La constitution des cités archaïques fut fortement marquée par ces luttes, qui amenèrent des solutions différentes selon les conditions locales et l’issue des conflits. L’expansion extérieure en fut une, qui accéléra la création de statuts hilotiques destinés à amenuiser les inégalités internes. Athènes choisit de se tourner vers l’esclavage de type marchandise, donc vers des esclaves d’origine étrangère, ce qui permit d’éviter la réduction en esclavage d’Athéniens. Certaines cités, dont Athènes, choisirent une large intégration de la paysannerie dans les rangs des citoyens, d’autres l’exclurent, comme une bonne part des oligarchies.

87

On se situe donc assez loin des conceptions les plus courantes. Quand on décrit aujourd’hui les sociétés grecques archaïques, l’image qui l’emporte est celle d’une société fluide, où les facteurs déterminants sont les stratégies identitaires ou de distinction aristocratique, et où les échanges lointains occupent une place déterminante [75][75] Voir note 3 pour les références.. Il est inutile de souligner le contexte idéologique bien actuel de telles conceptions. Les sources présentées ici offrent un moyen de dépasser cette vue très partielle et de rappeler que la concentration des terres et les réactions paysannes marquèrent profondément les cités naissantes et les contours du statut de citoyen.

88

Ce sont aussi ces sources et les problèmes qu’elles mettent en valeur qui amènent à remettre en question certaines des frontières traditionnelles de l’histoire ancienne, en tout cas celle de la Méditerranée pré-romaine. Plutôt que de se consacrer entièrement à de supposées inventions grecques telles que le politique ou la démocratie, la démarche de l’historien devrait être avant tout de s’interroger sur la pertinence et la validité de frontières héritées, entre Orient et Occident mais aussi entre les Grecs et chacun de leurs voisins. Il est nécessaire de reprendre la question de l’inscription des sociétés grecques en Méditerranée et au Proche-Orient par la base, d’étudier des dossiers précis à l’aide de l’ensemble des sources disponibles, ce qui, sans prétendre effacer toute différence, permettra de relever les analogies structurelles révélatrices d’une histoire commune [76][76] Cette ligne de recherche a déjà donné lieu à un colloque....


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  • Whitley, J., The Archaeology of Ancient Greece, Cambridge, 2001.
  • Wickert-Micknat, G., Unfreiheit im Zeitalter der homerischen Epen, Forschungen zur antiken Sklaverei 16, Wiesbaden, 1983.
  • Wickham, Chr., Framing the Early Middle Ages, Oxford, 2004.
  • Will, Éd., « Aux origines du régime foncier grec. Homère, Hésiode et l’arrière-plan mycénien », REA, 59, 1957, p. 5-50 ;
  • —, « La Grèce archaïque », in Deuxième Conférence internationale d’histoire économique (Aix-en-Provence 1962), t. i, Trade and Politics in the Ancient World, Paris, 1965, p. 41-96, repris in Will, 1998, p. 241-304 ;
  • —, « Bulletin historique », Revue historique, 238, 1967.
  • —, Historica Graeco-Hellenistica, Paris, 1998.
  • Will, Er., « Hésiode: Crise agraire ? ou recul de l’aristocratie ? », REG, 78, 1965, p. 542-556.
  • Zurbach, J., « Question foncière et départs coloniaux. À propos des apoikiai archaïques », Annuario della Scuola archeologica italiana di Atene, à paraître.

Notes

[*]

École française d’Athènes. Courriel : <julien. zurbach@ efa. gr>

[**]

Cet article présente certaines des conclusions d’une thèse soutenue en juin 2008 à Paris x-Nanterre, sous la direction de M. P. Carlier (Problèmes de la terre en Grèce, de l’époque mycénienne à la fin de la période archaïque, à paraître dans la Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome). Il est impossible de remercier ici tous ceux qui m’ont permis d’achever ce travail, voire y ont contribué, mais parmi eux il m’est agréable d’adresser toute ma gratitude à Michèle Brunet, qui me suggéra d’écrire cet article.

[1]

Je me propose de reprendre cette question ailleurs dans le cadre d’un article consacré à l’historiographie de la Grèce archaïque.

[2]

Cette approche est, par exemple, celle du livre de Polignac, 1995, qui a eu une grande influence, comme de l’ample synthèse de Baurain, 1997, ou encore de celle de Osborne, 1996, parmi bien d’autres.

[3]

Sur le renouvellement de l’histoire économique antique, voir le dossier rassemblé dans les Annales en 1995, notamment les contributions de J. Andreau et R. Descat, et les deux séries des Hellenistic Economies et des Entretiens d’archéologie et d’histoire de Saint-Bertrand de Comminges. En particulier, pour l’histoire rurale et l’étude des territoires du monde grec aux époques classique et hellénistique, voir Burford, 1993; Schuler, 1998 ; Brunet (éd.), 1999 ; Chandezon, 2003 ; Manning, 2003.

[4]

L’épigraphie grecque débute au viiie siècle mais les textes officiels restent très rares jusqu’au vie. Pour notre sujet, les premiers textes épigraphiques pertinents sont le Bronze Pappadakis (un décret de fondation d’une communauté de Grèce centrale, vers 500), le décret de Salamine (sur la première installation athénienne, peu avant 500) et le décret sur l’installation de nouveaux colons à Naupacte, en Grèce centrale (vers 450).

[5]

L’histoire des poèmes homériques, comme celle de toute épopée, est particulièrement complexe car elle fait intervenir des souvenirs de différentes époques à différents niveaux. La notion de « composition monumentale » est utilisée pour désigner le moment où l’Iliade et l’Odyssée ont reçu la structure que nous leur connaissons, intégrant une matière antérieure mais ne recevant plus par la suite que des interpolations de détail. On la situe au viiie siècle. Voir Carlier, 1984, p. 137-140, pour un exposé succinct et efficace de ces problèmes, ainsi que les contributions rassemblées dans Latacz, éd., 1991, notamment les parties vi (Latacz, Hölscher) et viii (Kullmann, Holoka, Schwinge, Schefold), et, dans ce même volume, Gschnitzer, 1991.

[6]

Le qualificatif « lyrique » désigne uniquement un ensemble de formes versifiées, qui ne sont pas toutes particulièrement « lyriques » au sens moderne : on y trouve par exemple les poèmes guerriers de Tyrtée (de Sparte) ou les poèmes politiques de Solon.

[7]

Quelques synthèses classiques parmi bien d’autres : Busolt, 1893 ; Glotz, 1926 et Jeffery, 1976.

[8]

Sur les colonies archaïques du point de vue des questions foncières, voir Zurbach, à paraître.

[9]

Cette œuvre s’applique à un milieu bien précis et à une époque où apparaît, dans le double cadre des exploitations aisées et des diverses écoles philosophiques du ive siècle, un discours visant à une théorisation des principes de gestion domestique : Descat, 1988.

[10]

Sur les œuvres attribuées à Hésiode, on verra l’édition de P. Mazon (Collection des Universités de France), dont la traduction est citée ici, celle de A. Rzach (coll. Teubner) et celle de M.L. West (West, 1978) ; les Entretiens de la Fondation Hardt, 7. Hésiode et son influence (Colloque de Vandœuvres – Genève 1960), Genève, 1962, notamment Verdenius, 1962 ; et le volume de Heitsch, (éd.), 1966.

[11]

Sur les épopées, voir ci-dessus.

[12]

Sur ces rois, très probablement extérieurs à la communauté d’Ascra, voir ci-dessous, à propos du prélèvement.

[13]

Wallinga, 1993.

[14]

Sur les aspects économiques et sociaux de l’interprétation d’Hésiode, on verra surtout Éd. Will, 1957 ; Er. Will, 1965 ; et Millett, 1984.

[15]

Millett, 1984 ; Edwards, 2004. Pour ce dernier auteur, Hésiode vit dans la communauté des « âges sombres », qui ne peut être qualifiée de paysanne car il n’y a pas encore de ville ou d’État au-dessus ou à côté de la communauté.

[16]

Voir Mendras, 1976, et pour un résumé des diverses formes de cette opposition, Olivier de Sardan, 1991.

[17]

Les travaux d’Alexandre Chayanov reposent comme on sait sur les données issues des grandes enquêtes de la fin du xixe siècle en Russie ; son livre L’Organisation de l’économie paysanne [en russe], Moscou, 1925, ne fut traduit en anglais qu’en 1966 sous le titre The Theory of Peasant Economy, Madison, et en français en 1990 comme L’Organisation de l’économie paysanne, Paris. C’est après sa redécouverte par le courant des peasant studies d’une part, par M. Sahlins d’autre part, qui l’utilisa dans son livre célèbre, que Chayanov fut utilisé par les historiens, notamment dans les années 1970 : voir par exemple Aymard, 1983. Sur Chayanov, on verra les textes de D. Thorner, D.E.F. Smith et B. Kerblay qui accompagnent la traduction anglaise, ainsi que Kerblay, 1971 et Durrenberger, (éd.), 1984, qui témoigne de la fortune de Chayanov en anthropologie économique et en économie du développement. Sur l’utilité du concept de mode de production paysan, voir Wickham, 2004, chap. 9 et particulièrement p. 535-550. Outre Chayanov, les travaux les plus utiles sont Boserup, 1965 ; Meillassoux, 1975 et 1999 ; Sahlins, 1972 et pour le monde grec Gallant, 1991.

[18]

Chayanov, 1925 [1966], p. 13-14.

[19]

Sur l’esclavage en Grèce : Garlan, 1995 ; et Andreau-Descat, 2006.

[20]

Morris, 1987.

[21]

Beringer, 1982. Citons la conclusion de ce dernier : « The dmôes and oikêes of early literature are not unfree slaves but low-ranking members of the estate-households. These estate-households are in the hands of the aristocratic families who are the owner-managers of the estates on which the dmw’e and oijkh’e live as peasant farmers or permanent tenants. » Rien de plus éloigné des dmôes hésiodiques, ni, d’ailleurs, des dmôes homériques. Voir aussi Beringer, 1961 et 1964.

[22]

Gschnitzer, 1976, p. 105 : « In der sprache dieser Zeit hatte das System der Sklaventerminologie wenigstens zwei Schwerpunkte : doulos bezeichnete die Sklaven im Hinblick auf Stand und Rechtsstellung, dmôes hießen sie in den menschlichen und wirtschaftlichen Beziehungen, als Hausgenossen, Diener und Arbeitskräfte, auch als Besitztümer ».

[23]

Voir Garlan, 1995, p. 40-42 et la discussion de Lencman, 1966, p. 294-295, ainsi que Wickert-Micknat, 1983.

[24]

Voir les vers 376-380, cités ci-dessus.

[25]

Voir ci-dessous sur ce point.

[26]

Andreau et Descat, 2006, chap. 2 ; Edwards, 2004 suit Morris, 1987, p. 103, alors qu’il interprète ensuite de manière très efficace les dmôes comme des esclaves, p. 103-106, grâce à la distinction de Meillassoux entre société domestique et société esclavagiste, qui joue ici un rôle analogue à celle qu’on peut faire entre société à esclaves et société esclavagiste : voir ci-dessous, et Meillassoux, 1986.

[27]

Cette théorie a été développée à la fin du xixe siècle sous l’influence des études sur la communauté des pays slaves méridionaux et russes : voir Ridgeway, 1885 ; et Esmein, 1890. On la rencontre encore et toujours, bien qu’aucun texte homérique ne l’appuie : ainsi Donlan, 1997, part. p. 657-658.

[28]

On peut parler de propriété familiale au sens où c’est celle du chef de famille, mais pas au sens de propriété d’une collectivité familiale large : sur le génos, famille large à laquelle on a longtemps donné un rôle essentiel dans l’histoire sociale grecque, voir Bourriot, 1976, t. ii. Ce premier sens de « propriété familiale » est utilisé par Liverani, 1984, notamment p. 39 ; et id., 2005, notamment p. 50.

[29]

Il est impossible de donner ici une bibliographie complète sur les études d’anthropologie économique centrées sur les mécanismes du don et contre-don. Renvoyons seulement, pour les perspectives actuelles sur l’œuvre de Polanyi, à Clancier, Joannès, Rouillard et Tenu (éd.) 2005, avec le compte rendu de Lerouxel et Zurbach, 2006. Pour Mauss, auquel Millett, 1984, fait une référence appuyée (p. 100-101), voir l’Essai sur le don (Mauss, 1950). On notera au passage que si l’obligation de donner et de rendre évoque certes l’Essai sur le don, le kula est présenté par Mauss comme un commerce noble, par opposition à un autre type de commerce moins marqué par ce genre de réciprocité : Mauss, 1950, p. 176-177.

[30]

Millett, 1984.

[31]

Millett, 1991, p. 46.

[32]

Sur ce point, il faut suivre Millett. Il s’appuie (p. 30) sur Firth et Yamey, 1964, et notamment sur le chapitre introductif de Firth, qu’il cite (p. 99-100) à propos de la garantie : « the security is personal knowledge, plus the potential need for reciprocal borrowing ».

[33]

Des outils à aiguiser sont mentionnés vers 387, des faucilles vers 573.

[34]

On n’utilise donc ici aucun des termes de l’opposition classique entre le marché (comme place de marché) et le Marché (mécanisme d’établissement des prix comme synthèse de l’offre et de la demande). On sait que cette seconde définition a un défaut conséquent parce qu’elle impose de comparer les structures d’échanges de la Grèce ancienne avec un type idéal construit par une science déductive, l’économie, et efface les différences tout en rejetant dans l’ombre tout ce qui ne lui correspond pas exactement. Il faut une définition plus lâche qui permette d’historiciser tous les caractères de la relation d’échange. On entend donc ici par marché « tout mécanisme d’échange collectif organisé, qu’il soit hiérarchisé ou décentralisé ; qu’il soit formel ou informel ; qu’il alloue les ressources sur la base du prix, de l’information ou d’une quelconque combinaison de l’un ou de l’autre ; quel que soit son degré d’imperfection, au sens où plus un marché est imparfait, plus les coûts de transaction y sont élevés (c’est-à-dire que plus y est grande la différence entre ce qu’il en coûte à l’acheteur et ce que reçoit le vendeur) ». Définition empruntée à Hoffman, Postel-Vinay et Rosenthal, 2001, p. 25-26, et citée par Lerouxel, 2006. Voir aussi Weber, 2000.

[35]

L’homme est dit aoikos, « sans maison », donc pas encore installé, et la femme ne doit pas encore avoir eu d’enfants : vers 602.

[36]

Voir notamment les vers 451-454 : « Le cri (de la grue) mord le cœur de l’homme sans bœufs : c’est en effet le moment de nourrir chez soi des bœufs aux cornes recourbées. Facile de dire : ‘donne tes bœufs et ton chariot’ ; facile aussi de répondre : ‘Mes boeufs ont leur ouvrage’. »

[37]

Sur l’inaliénabilité supposée des terres dans la Grèce archaïque, voir ci-dessous.

[38]

Cf. ci-dessus.

[39]

« L’autarcie […] est une stratégie d’échange, c’est avoir des surplus pour les échanger contre les produits qui manquent » : Descat, 1995, p. 965.

[40]

Voir surtout les vers 27 à 39.

[41]

Baurain, 1997, p. 78.

[42]

Les jugements qui établissent un lien de cause à effet entre pauvreté et isolement, et dont l’arrière-plan contemporain est évident, se trouvent en nombre presque infini ; le « poor and isolated » de Whitley, 2001, p. 86, n’en est qu’un exemple parmi d’autres. Concernant les surplus agricoles : on ne peut conserver indéfiniment le produit d’une année. Stocker le produit de deux années est l’idéal des paysans contemporains sur la péninsule de Méthana mais cela semble un maximum pour les paysans anciens et modernes : voir Gallant, 1991, p. 94-98.

[43]

M. I. Finley a remarqué à plusieurs reprises que notre approche des modes d’exploitation de la main-d’œuvre restait excessivement tributaire de la tripartition esclavage (marchandise) - servage - salariat, où seuls les deux termes extrêmes sont relativement bien définis, tandis que la catégorie centrale, protéiforme, peut rester très floue. On a ainsi tendance à parler de dépendance, et notamment de dépendance rurale, concept qui peut recouvrir bien des réalités et les dérober à l’analyse. Voir notamment Finley, 1981, p. 91-92.

[44]

La bibliographie solonienne étant infinie, on ne renverra ci-dessous qu’aux études directement pertinentes. Notons la parution récente d’un volume utile : Blok et Lardinois (éd.), 2006.

[45]

Pseudo-Aristote, Constitution des Athéniens, ii. On utilise ici dans toute sa crudité la terminologie aristotélicienne (peuple et riches) de préférence à d’autres, porteuses d’interprétations diverses (aristocrates, oligarques).

[46]

Platon, Euthyphron, 4c.

[47]

Garlan, 1995, p. 26-27.

[48]

Voir Duclos, 1940, § 953-957, p. 428-430 ; et Weulersse, 1946, p. 123-124.

[49]

Glotz, 1926, p. 411-412.

[50]

Éd. Will, 1957 et 1965.

[51]

Éd. Will relève, en critiquant la traduction Haussoullier (cuf), qu’Aristote « n’écrit pas ‘hoi gar daneismoi... mais kai hoi daneismoi…’ ce qui doit se traduire non ‘car les prêts…’, mais ‘et les prêts, etc.’ » Cette tournure souligne la distinction effectuée par le texte entre les deux catégories. Voir Éd. Will, 1967, p. 423, n. 1, repris in id., 1998, p. 302.

[52]

Solon fr. 36 West, vers 8-15.

[53]

Solon fr. 4 West, 23-25.

[54]

Plutarque, Solon, 13, 4.

[55]

Voir l’article fondamental de Finley, 1965 ; et Testard, 2001.

[56]

Swoboda, 1905 ; voir aussi Lotze, 1958.

[57]

Philochore, FGrHist 328 fr. 114.

[58]

Cf. note 56.

[59]

Lotze, 1959.

[60]

Dans La Région de Malia du Bronze récent III à l’époque hellénistique. Étude du matériel de la prospection et synthèse historique, mémoire de troisième année à l’EfA, 2008, à paraître dans la publication d’ensemble de la prospection de Malia sous la direction de S. Müller-Celka.

[61]

Voir cependant, sur ce texte complexe, Ducat, 1990, chap. vi, p. 59-64. J. Ducat est revenu sur ce point lors du colloque d’Athènes en décembre 2008 sur les statuts de la main-d’œuvre.

[62]

Pausanias, iv, 14, 4-5, comprenant Tyrtée fr. 6 West.

[63]

Hodkinson, 2000, notamment p. 65-75, où on trouvera les références aux textes anciens.

[64]

Ducat, 1990, p. 23. Les textes en question sont : Éphore, fr. 117, dans Strabon viii 5, 4 ; Xénophon, Constitution des Lacédémoniens vi, 3 ; Aristote, Politique, 1263a 35-37.

[65]

Voir note ci-dessus.

[66]

Aristote, Politique, 1319a 6-14 ; 1265b 12-16 ; 1266b 14-24 (comprenant la loi de Solon fr. 66 Ruschenbusch) ; 1274b 2-5.

[67]

Sur ces listes, voir Ducat, 1990, chap. 3.

[68]

Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, ix 5, 4. Sur les Pénestes, population de Thessalie à statut hilotique, voir Ducat, 1994.

[69]

Ducat, 1993.

[70]

Sur le nexum à Rome : Cornell, 1995, p. 265-268, 280-283, 330-333.

[71]

Voir Chirichigno, 1993.

[72]

Ce pluriel à « société » n’est pas un ornement gratuit : si on suit les définitions courantes chez les ethnologues, chaque cité ou ethnos est une société. Laburthe, Tolra et Warnier, 1993, donnent par exemple comme définition : « une société est un groupe relativement important d’êtres humains en interaction constante, qui reconnaissent une appartenance commune et l’institutionnalisent », et ajoute le critère du connubium par la suite.

[73]

Cf. ci-dessus.

[74]

Voir Aristote, Politique, 1305a 21-26.

[75]

Voir note 3 pour les références.

[76]

Cette ligne de recherche a déjà donné lieu à un colloque organisé à l’École française d’Athènes en décembre 2008, qui rassemblait des spécialistes de la plupart des sociétés concernées de la Mésopotamie à la péninsule ibérique, et dont les actes seront publiés comme Julien Zurbach (éd.), Travail de la terre et statuts de la main-d’œuvre en Grèce et en Méditerranée archaïques (viiie-ve s.), dans la série des Suppléments au Bulletin de Correspondance hellénique.

Résumé

Français

On cherche ici à aborder de front le problème de la nature et de l’évolution des groupes sociaux de la Grèce archaïque (viiie-vie siècles avant notre ère) qui peuvent se définir comme des paysanneries. Cette définition est étayée dans un premier temps par l’examen d’un texte daté du début du viie siècle, Les Travaux et les Jours, attribué à Hésiode, qui présente une économie domestique proprement paysanne, au sens de Chayanov, insérée dans une communauté assez lâche et presque privée d’horizons économiques plus lointains. Dans un second temps, on examine plusieurs situations un peu plus récentes dans d’autres régions que la Béotie d’Hésiode. Celles-ci, comme à Athènes et Sparte, mettent en lumière la grande diversité des statuts des travailleurs de la terre et les inégalités de la distribution foncière. L’ensemble jette une lumière inédite sur les luttes civiles qui ont marqué, en Grèce archaïque, l’émergence de la cité-État et des systèmes fonciers de la Grèce classique, ainsi que sur la place qu’occupe la Grèce dans une histoire à écrire à l’échelle de la Méditerranée.

Mots-clés

  • Chayanov
  • Grèce
  • Hésiode
  • Hilotes
  • main-d’œuvre
  • marchés
  • paysans
  • période archaïque
  • Solon
  • statuts

English

Archaic Greek peasantryThis paper tries to confront head-on the issue of the nature and evolution of those social groups in Archaic Greece (7th-6th B.C.) which may be defined as belonging to the peasantry. In a first stage, we derive such a definition from a study of the Works and Days, a poem attributed to Hesiod and dating back to the beginning of the 6th century B.C. We observe in this text a specifically peasant household economy, in the sens of Chayanov, framed by a rather loose community, almost entirely cut off from wider economic horizons. A second part will examine several somewhat more recent cases in regions outside Hesiod’s Beotia. These cases, which include Athens and Sparta, reveal the highly diversified status of land laborers and the very unequal distribution of landed property. On the whole, the paper throws new light on the civil struggles which took place in Archaic Greece as both the City-State and the landholding systems characteristic of Classical Greece were emerging, and also on the place of Greece in a narrative which largely remains to be written for the rest of the Mediterranean region.

Keywords

  • archaic period
  • Chayanov
  • Greece
  • Hesiod
  • Hilotes
  • markets
  • peasants
  • Solon
  • statutes
  • workforce

Plan de l'article

  1. Famille, communauté et marchés chez Hésiode
    1. La cellule domestique
      1. Producteurs, consommateurs et réserve
      2. Hésiode, un paysan ?
      3. La main-d’œuvre en économie paysanne
    2. Faiblesse de la communauté et mécanismes du prêt
      1. De la communauté au prêt
      2. Le prêt, le don, le contre-don et les intérêts
    3. Les marchés
      1. Types de marchés
      2. Les réserves et le profit
    4. Le prélèvement
    5. L’économie domestique et les horizons plus larges
  2. La Main-d’œuvre agricole en Grèce et en Méditerranée
    1. Esclavage et servitude pour dettes à Athènes avant Solon
      1. Les hectémores
      2. Esclavage et servitude pour dettes
    2. Les statuts de type hilotique
      1. Extension géographique et chronologique
      2. Aspects économiques et juridiques du statut
      3. Limitations de la propriété privée à l’époque archaïque
    3. Quelques points de comparaison

Pour citer cet article

Zurbach Julien, « Paysanneries de la Grèce archaïque », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2009 (Vol. 31), p. 9-44.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2009-1-page-9.htm


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