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Histoire & Sociétés Rurales

2009/2 (Vol. 32)


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La Restauration Meiji de 1868 mit fin au régime des shôgun (chefs du pouvoir militaire) Tokugawa, au pouvoir à Edo – futur Tôkyô – depuis 1603. Le gouvernement shôgunal, le Bakufu, confronté à une crise grave depuis l’arrivée d’une escadre américaine dans la baie d’Edo en 1853, dut signer avec les puissances occidentales des traités qui bafouaient sa souveraineté. De jeunes guerriers de quatre fiefs de l’ouest du Japon (Kôchi, Yamaguchi, Hizen et Kagoshima) renversèrent le pouvoir, qui fut confié à l’Empereur, sous l’égide duquel ils conduisirent la modernisation du pays, avec, entre autres, comme objectifs la suppression de l’organisation administrative des Tokugawa et du système assez strict des ordres, où les guerriers avaient la prééminence sur l’ensemble de la société, et une rigoureuse politique d’équilibre budgétaire.

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L’ordonnance relative à la suppression des fiefs et la création des départements d’août 1871 constitua la grande réforme d’unification politique et administrative qui rompit définitivement avec l’ancien ordre politique et prépara la mise en place d’un système de collectivités locales. Le gouvernement japonais s’inspira globalement du modèle français [2][2] Pour le nouveau pouvoir, la France centralisée constituait... avec des départements dirigés par des préfets nommés après un rapport présenté à l’Empereur, en fait par le ministre des Affaires suprêmes, organe de liaison entre les ministères jusqu’à sa suppression en décembre 1885, puis par le président du Conseil qui exerçait le pouvoir exécutif au nom de l’Empereur. Le ministère des Finances, puis celui de l’Intérieur créé en novembre 1873, avaient autorité sur le personnel des préfectures. Le gouvernement ne consulta ni assemblées ni notables locaux sur le principe de cette organisation inédite, acceptée dans son principe, mais le tracé des nouvelles entités administratives fut récusé en plusieurs endroits par des notables ruraux, guerriers ou paysans, parfois engagés dans des activités manufacturières [3][3] En France, les notables locaux ayant été consultés,....

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Alors qu’apparaissaient les premières formations politiques inspirées de l’Occident, le nouvel État, soucieux d’enraciner son pouvoir dans un pays très rural, mit en place des structures d’intégration politique et économique de ces notables, sur le plan local puis national. La nouvelle organisation administrative et politique cristallisa la méfiance de certains notables ruraux, alors même qu’ils cherchaient à établir des rapports inédits avec le nouveau pouvoir; ils aspiraient notamment à assumer leur part de responsabilités dans la modernisation régionale, certains ambitionnant une carrière politique locale, voire nationale.

Après avoir présenté cette réforme et ses fondements, nous analyserons les réactions au tracé des limites des départements, entre acceptation et refus. Souvent, les arguments du refus mêlent au rationnel (liens commerciaux ou administratifs, transports, fiscalité, etc.) la représentation (mœurs et coutumes, dialecte, etc.), mais, dans certains départements, les demandes de révision furent loin de susciter l’unanimité. Nous présenterons ensuite les notables initiateurs de ces requêtes, leurs éventuels liens avec des formations politiques, puis les actions, menées toujours dans le strict cadre de la légalité, ainsi que les réponses du gouvernement, notamment du ministre de l’Intérieur de 1883 à 1889, Yamagata Aritomo (1838-1922).

La création des départements

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À la veille de la Restauration Meiji, dans un pays à 80% montagneux, les axes de transport terrestre, hormis les grandes routes, sont insuffisants, les routes secondaires et les chemins vicinaux le plus souvent en mauvais état; la circumnavigation assure une grande part du fret pour les échanges commerciaux fréquents entre régions.

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Le territoire du Japon historique [4][4] Au nord, l’île de Hokkaidô et au sud l’archipel des... est alors divisé, d’une part, entre le domaine shôgunal qui contrôle, outre Edo, les endroits stratégiques, et, d’autre part, 274 fiefs tenus par des seigneurs daimyô, dont la taille et l’importance politique sont fonction de leurs liens historiques avec les Tokugawa. À côté de ce découpage, subsistent des provinces de superficies inégales, issues d’un système administratif mis en place à la fin du viie siècle. Ce système disparut avec le temps, mais les provinces perdurèrent en tant que division territoriale virtuelle, sans changement notable jusqu’à la réforme de 1871, leur nombre s’élevant alors à 72 [5][5] Dictionnaire historique du Japon (D.H.J.), fasc. xiii,.... Les contours des fiefs et des provinces, à quelques exceptions près et pour des raisons d’ordre politique, ne coïncidaient que rarement. En fait, prévalait une très grande diversité de situations. Jusqu’au milieu du xviiie siècle, afin d’asseoir son contrôle, le Bakufu procéda fréquemment à des changements de titulaires dans les fiefs de petite et moyenne taille, mais laissa en place les daimyô non liés au shôgunat.

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Le processus d’unification administrative et politique fut loin d’être linéaire. Les nouveaux dirigeants, conscients de la fragilité de leur pouvoir, envisagèrent plusieurs solutions. Leurs efforts se concrétisèrent dès mars 1869, lorsque les daimyô des quatre fiefs à l’origine de la Restauration restituèrent leurs domaines à l’Empereur. En juillet, la Cour autorisa les autres daimyô à suivre leur exemple par l’édit sur la « Restitution des hommes et des terres à l’autorité impériale ». Le gouvernement les maintint à la direction de leurs anciens domaines à titre de fonctionnaires chargés d’affaires. Afin d’achever l’unification et d’assurer la stabilité politique et administrative et de supprimer les conflits d’intérêt entre les anciennes entités et le pouvoir central, les fiefs furent supprimés au profit des départements en août 1871, sans consulter les daimyô, dont le gouvernement craignait de violentes réactions. L’endettement d’un grand nombre de daimyô explique leur acquiescement. Il en résulta la création de 305 départements. Deux mois après, le gouvernement ordonna aux daimyô de s’installer à Tôkyô, éradiquant leurs liens avec la population.

Des préfets aux larges attributions, souvent originaires des quatre fiefs à l’origine de la Restauration, administraient les départements. Le champ de leurs prérogatives couvrait le maintien de l’ordre, la fiscalité, la conscription, la justice, l’éducation et les problèmes fonciers. Le principe de nommer des préfets étrangers à la région fut appliqué à l’exception des quatre départements de Nagoya, Wakayama (liés aux Tokugawa), Kôchi et Kagoshima. Le ministre des Finances, Ôkubo Toshimichi (1830-1878, né à Kagoshima), avait pris cette mesure pour éliminer toute influence politique des anciens fiefs, notamment dans les départements du Tôhoku, au nord de l’île principale, dont nombre de fiefs, fidèles aux Tokugawa, avaient combattu les troupes impériales. Cependant, face à la puissance politique de Kôchi et de Kagoshima, il était nécessaire de temporiser [6][6] Ôshima, 1985, p. 379.. En outre, le pourcentage des fonctionnaires préfectoraux originaires de leur lieu d’affectation restait faible dans la partie septentrionale du Japon, au contraire de la partie méridionale [7][7] Matsuo, 1986, p. 206-207..

Carte 1 - Les principaux départements étudiésCarte 1
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La nécessité d’alléger les dépenses dues au nombre élevé de départements conduisit Ôkubo à le ramener à 72 en décembre 1871. Cependant, se posa alors le problème du choix de la préfecture, et donc de sa distance avec les communes les plus éloignées. En France, le critère de la taille du département était « d’arriver de tous les points de ce territoire au centre de l’administration, en une journée de voyage » [8][8] Roncayolo, 1992, p. 888..

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En novembre 1872, le gouvernement modifia l’administration locale et divisa chaque département en arrondissements, dont les chefs étaient nommés par les préfets, puis des cantons et villages dirigés par des hommes élus ou nommés par le préfet, qui avait toute latitude en ce domaine. Le plus souvent, ces hommes avaient été chefs de village, mais certains étaient extérieurs à la région. Ces responsables locaux, corps médian, constituaient un net avantage pour l’État en raison de leur connaissance du terrain. Intermédiaires entre l’administration et la population, ils pouvaient être placés en situation délicate en cas de conflit entre les administrés et la préfecture. Nombre d’entre eux menèrent des carrières politiques au plan local, voire national.

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Le remaniement territorial de 1871 prenait en compte, outre le potentiel économique, l’assise territoriale des anciens fiefs et des provinces. Certains départements en conservèrent les limites comme celui de Kagoshima. Ces tracés reflétaient les conflits et alliances de la Restauration Meiji. Par ailleurs, comme en France, les noms des départements ne devaient en aucun cas rappeler l’ancien régime, aussi nombre de départements reçurent les noms d’un de leurs arrondissements ou encore de la ville préfecture, autre moyen d’éliminer, dans la mesure du possible, le souvenir des anciens fiefs. Cette modification territoriale de grande ampleur ne semble pas avoir soulevé de protestations.

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À la suite des modifications conduites par Ôkubo, alors ministre de l’Intérieur, en avril et août 1876, le nombre de départements fut ramené à 38, avec une population moyenne de 800 000 habitants. Entre-temps, à la demande de préfets confrontés à des difficultés rencontrées dans leur administration, le nombre des départements avait déjà été ramené à 62 en 1875 [9][9] Ôshima, 1985, p. 407.. Des considérations budgétaires motivèrent la décision d’Ôkubo, qui souleva force critiques rapportées par des préfets. De 1868 à 1875, le budget était globalement équilibré, toutefois la réforme de 1871 avait entraîné un net accroissement des dépenses liées à l’administration locale, qui doublèrent de la veille de la réforme (5%) à 1875 [10][10] Ôkurashôshi, vol. 1, 1998, p. 44-45. Ôuchi et Tsuchiya,....

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Ôkubo avait une autre motivation: extirper les « anciennes mauvaises coutumes » d’une « population fruste et bornée » (guerriers inclus), que tolérait l’encadrement administratif local (chefs de village, voire chefs d’arrondissement), et mentionnées dans de nombreux rapports préfectoraux, mais sans plus de précision. Il n’est pas surprenant que nombre de départements incriminés soient situés dans le Tôhoku. Ainsi un préfet, pourtant apprécié de ses administrés, promulgua des arrêtés interdisant une fête dans la ville de Wakamatsu, ainsi que des confréries. À le lire, les coutumes et la culture de son département étaient la « manifestation de mœurs populaires stupides et bornées », il se fixait comme « politique éclairée » de les corriger [11][11] Ces stéréotypes sont universels. Eugen Weber, 1983,....

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Une autre raison, autrement plus grave, de cette refonte, était la mauvaise volonté manifeste de guerriers, employés moyens et subalternes des préfectures, en particulier dans le Tôhoku ou dans les anciens grands fiefs, voire dans ceux qui avaient participé à la Restauration. Nombre de guerriers, frustrés notamment par la perte de leur pouvoir et de ses attributs comme le port du sabre, gardaient leur autorité sur la population. À cette hostilité, répondait l’incapacité de fonctionnaires à saisir une situation locale aggravée par une incompétence leur interdisant la compréhension de textes officiels, voire de simples formulaires, en particulier sur les questions fiscales. Certains départements s’avéraient ingouvernables en raison des vifs désaccords entre leurs différentes entités, notamment sur le coût du financement d’équipement. Ailleurs, des fonctionnaires de la préfecture, policiers inclus, s’opposaient au préfet, au point de démissionner en bloc comme à Kagawa, où le gouvernement employa alors la manière forte en nommant un préfet à poigne et remplaça le personnel préfectoral local par des étrangers au département.

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Cette hostilité nourrit, en partie, les futurs mouvements de séparation [12][12] Yasuoka, 1998, p. 25-26., d’autant qu’une des conséquences du regroupement de 1876 fut une nouvelle disparition de préfectures et des emplois afférents. Cette décision, tout aussi fondée sur le plan budgétaire qu’elle fût, ne tarda pas à soulever des controverses dans plusieurs départements.

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Contrairement celles de 1871-1876, les modifications soulevèrent de vifs litiges. Cette évolution peut s’expliquer à la fois par l’agitation politique d’alors (graves révoltes de guerriers et de paysans aux lourdes conséquences pour les finances publiques, création des premiers mouvements politiques dirigés par des guerriers et des notables ruraux), et par le développement des moyens de communication et de la presse.

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Par ailleurs, le gouvernement, de 1872 à 1877, ici et là, avait autorisé la création d’assemblées locales, du district au département, initiatives laissées à la discrétion des préfets. En juillet 1878, il promulgua « Trois nouvelles lois », modifiées à plusieurs reprises, relatives à la mise en place d’un maillage de collectivités locales, inspiré des institutions occidentales, avec, pour la première fois, un système d’assemblée élue, dépassant le cadre de la commune: le conseil général, aux pouvoirs certes limités au profit du préfet, et désigné par un suffrage censitaire très restreint (respectivement 4,3% et 2,5% de la population pour le droit de vote et l’éligibilité), mais qui votait, entre autres choses, les impôts départementaux. Les conseils généraux furent le lieu d’apprentissage des mécanismes de fonctionnement du parlement créé en 1890 et donc à la politique. Ils permirent à quelques élus ruraux une promotion et une notoriété nationales. D’un département à l’autre, le degré de pouvoir des guerriers et la prédominance des activités économiques influèrent fortement sur la composition des conseils. Ainsi, dans ces années, la source de légitimation de la notabilité est double, elle est confirmée à la fois par le préfet, le représentant du nouvel État centralisé et par le corps électoral, tout restreint qu’il soit.

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Mais si le conseil général conférait un prestige aux notables ruraux, la plupart n’en avait cure, en raison de l’ancienneté de leur prééminence économique et sociale. Ils n’auraient éprouvé que peu d’attraits pour la politique et les débats au conseil général, qui leur semblaient inutiles. Au contraire, ils tenaient à la fonction de chef de village, souvent en continuité avec l’époque d’Edo, que ce soit personnellement ou par continuité familiale [13][13] Masumi, 1966, p. 61..

Leurs fonctions administratives en faisaient les interlocuteurs des représentants du pouvoir en place et des médiateurs au sein de la population, qui pouvait les sanctionner par des révoltes violentes en cas d’actes considérés comme des manquements à leurs devoirs. Ces notables, comme en Europe, exerçaient un pouvoir fondé sur la responsabilité à l’égard des villageois au nom du principe confucéen de « supérieur bienveillant » en guise de charité chrétienne. Guerriers ou roturiers, favorables ou opposés au gouvernement, ils cherchèrent, avec plus ou moins de succès, à tirer profit des occasions nées de la Restauration pour développer leurs affaires, et celles de leur juridiction, avec un vigoureux paternalisme, accepté en raison de leur autorité et d’un prestige fondés sur un profond enracinement depuis des générations, mais également par d’éventuelles contributions financières aux projets de développement économique [14][14] Waters, 1983, p. 112-113.. Si certains de ces notables se réclamant du libéralisme politique, fervents lecteurs de traductions d’ouvrages anglo-saxons, fondèrent des associations d’études économiques et politiques, ils soutinrent néanmoins les principes confucéens d’harmonie sociale défendus par une sage élite – eux – et furent de fervents protectionnistes dans le domaine économique [15][15] Ibid., p. 94.. Quelques uns se réclamaient de lignées aristocratiques prestigieuses, voire se disaient descendants d’un empereur – alors personnage d’essence divine – comme la maison Honma, les plus grands propriétaires fonciers à la fin de l’ère Meiji (plus de 1 500 ha), qui revendiquaient l’Empereur Murakami (926-967) comme ancêtre [16][16] Satô, 1991, p. 4-8..

La création des conseils généraux n’entraîna pas pour autant l’apparition d’une identité départementale. Tout comme les affrontements entre élus des plaines et des monts sur le financement de travaux d’infrastructures, les premiers votant les crédits des travaux d’équipement hydraulique pour juguler les inondations, les seconds les travaux de ponts et chaussées pour désenclaver leurs régions, les différends entre élus d’anciennes provinces furent fréquents, les deux types de conflits transcendant les affiliations politiques et pouvant s’enchevêtrer. Dans certains conseils généraux, des élus s’opposèrent au tracé des départements, il arriva aussi que ces demandes émanent de notables non élus, voire d’un préfet. Dès lors, pendant plus d’une décennie, le ministère de l’Intérieur dut se prononcer sur des demandes de rétablissement des anciens tracés, par l’examen de leurs arguments et de leurs conséquences.

Les principaux arguments de demandes de séparation

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Les arguments, souvent imbriqués, pointent le plus souvent des problèmes réels, notamment des écarts dans la fiscalité foncière, consécutifs aux regroupements, et le mauvais état du réseau routier qui rendaient longs et pénibles les déplacements jusqu’à la préfecture. Un autre argument, tout aussi tangible, porte sur les relations commerciales entre régions et villes situées dans d’autres départements. D’autres demandes relèvent de la représentation de l’identité locale, mêlant les arguments socio-culturels, où le préjugé affleure, mais qui traduisent aussi un avéré mais relatif isolement géographique de nombreuses régions.

Les transports et les relations commerciales

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L’argument des transports terrestres est l’un des plus récurrents. Il pose le problème de la durée du trajet pour atteindre la préfecture, à une époque où le réseau routier secondaire s’avère médiocre, où les lignes de chemins de fer se limitent à moins de 200 km, le transport maritime assurant l’essentiel du transport passager et du fret sur les longues distances. Les signataires des pétitions déplorent la perte de temps que représentent ces déplacements vers une préfecture lointaine dont les compétences pèsent lourdement sur leur vie quotidienne. Ils réclament le retour aux anciens tracés et ainsi une préfecture plus proche. Le ton des pétitions de l’époque, à l’instar de celles de l’époque d’Edo, est toujours déférent et souvent emphatique. En réalité, l’argument de la distance inclut souvent celui, sous-jacent, des relations commerciales, et donc de l’homogénéité d’espaces économiques dont les limites ne coïncident pas avec celles des entités administratives.

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Dans le département de Myôto, composé des provinces d’Awa et de Tosa, la première se sentait étrangère à la seconde. À l’époque d’Edo, les deux régions formaient les deux fiefs de Tokushima et de Tosa – appelé aussi Kôchi –, et leurs contours épousaient ceux de ces provinces. Celle de Tosa était relativement isolée, coincée entre une chaîne de montagnes difficilement franchissable, qui la sépare des autres provinces de l’île de Shikoku, et l’océan Pacifique, tandis que Tokushima est proche d’Ôsaka. En outre, Kôchi fut le berceau des premières associations politiques japonaises. Le gouvernement avait décidé un regroupement pour le moins surprenant comme le souligne un article du n° 8 du journal libéral Aikoku Shirin, publié le 30 juillet 1880, après la séparation survenue des deux régions en mars de la même année [17][17] Meiji bunka zenshû14 Jiyûminken-hen, Nihon Hyôronsha,....

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L’article, au style emphatique et virulent, dénonce le regroupement arbitraire des deux entités locales décidé à la suite d’une « initiative futile »:

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« De nombreuses montagnes et cols séparent les deux provinces, les routes étroites les franchissent difficilement, les véhicules ne peuvent y passer, un homme vigoureux y consacre plusieurs jours. Il en coûte des efforts humains et financiers, et il faut faire preuve de diligence et de persévérance. Ces routes sont dangereuses pour les vieillards, les enfants et les faibles, qui ne peuvent les emprunter. Si un voyage s’avère indispensable, il faut emprunter la route maritime par bateau à vapeur, pour débarquer à Ôsaka ou Kôbe, puis prendre un autre bateau à vapeur pour arriver à destination. Les transports sont tout à fait incommodes, or la réunion de ces deux provinces en un seul et même département fut source d’un grand nombre d’inconvénients pour la population. »

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L’auteur poursuit en affirmant que, si la création d’une annexe de la préfecture à Tokushima favorisa l’examen des requêtes, consultations et appels, elle s’avérera cependant incapable de les traiter rapidement. Si la population de Kôchi profita de l’installation de la préfecture et du tribunal, elle aurait dû partager « les désagréments et les malheurs de celle d’Awa ». Bref, la séparation de Kôchi et Tokushima était donc nécessaire. Notons que l’auteur emploie le nom des provinces et non des nouveaux départements. Ces obstacles dans les transports expliquent que, sous l’ancien système féodal, « les échanges entre les populations des deux anciennes provinces étaient rares ». En effet, les échanges commerciaux de Kôchi étaient tournés vers Edo, Kyôto et surtout Ôsaka, mais réduits avec les trois autres provinces de Shikoku [18][18] Hirao, 1960, p. 237-239., aux perspectives moins prometteuses que l’opulente Ôsaka, d’autant que le principal réseau routier se limitait alors à une route côtière faisant le tour de l’île, la circumnavigation assurant le reste du transport.

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Les mêmes arguments sont employés dans l’ancien département de Tottori, formé des provinces d’Inaba, dont la ville de Tottori est la capitale, et de Hôki. Tottori fut incorporé en 1876 au département de Shimane. Le problème repose sur les dunes d’une hauteur pouvant atteindre de 15 à 20 m, obstacle pour se rendre à Matsue, la nouvelle préfecture, distante de 130 km. Dans une pétition adressée au gouvernement, le président du conseil général de Shimane, Okazaki Heinai (1848-1917), ancien guerrier lié au mouvement libéral et élu de Tottori, présente les difficultés concrètes du trajet Tottori-Shimane:

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« S’il faut déposer une requête à la préfecture ou si une affaire commerciale ou humaine urgente vous y appelle, l’aller-retour par la voie terrestre prend une semaine en prenant les mesures adéquates. En automne et en hiver, la pluie et la neige rendent les routes impraticables, retardant le retour et gaspillant ainsi tout effort […], des voix s’élèvent pour déplorer une telle situation. Ce n’est là qu’un simple exemple. Il en va de même pour de nombreuses autres affaires petites ou grandes [19][19] Yonago-shishi,1963, p. 774.. »

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Un rapport rédigé en mai 1876 opposait la prospérité de la province d’Hôki à la pauvreté d’Inaba, isolée et oubliée des échanges commerciaux de la Mer du Japon. De plus, en hiver et au printemps, les hautes et furieuses vagues interdisaient la navigation et, même en été et en automne, saisons plus propices, aucun port ne pouvait abriter des navires, la région était donc peu propice au transport maritime [20][20] Ce rapport ignore le port de la ville de Tottori, qui,.... Par ailleurs, l’impossibilité de creuser des canaux entravait le transport des marchandises [21][21] Yonago-shishi,1963, p. 767..

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Le gouvernement en était d’ailleurs conscient. En juillet-août 1881, Yamagata, alors conseiller, visita la région pour un éventuel rétablissement du département de Tottori. Dans son rapport, il reconnaît la situation déplorable des routes de la région, qui « rend extrêmement difficile l’organisation de la production et l’accroissement des richesses », mais souligne les récentes améliorations qui ont permis de diviser le coût du fret par quatre. Il préconise, comme mesure prioritaire, des travaux sur la route reliant Tottori à Himeji (près de Kôbe), base pour la prospérité des produits d’Inaba [22][22] Nagazuma, 1997, p. 3..

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Cependant, au moins six pétitions d’habitants de la région de Yonago et de Hino, dans l’ouest de Hôki, dont l’une réunit près de 400 signatures, s’opposèrent au rétablissement du département en 1881, demandant leur rattachement à Shimane. L’argument principal reposait sur le commerce de Yonago, qui écoulait ses produits sur Matsue, largement ouvert aux produits de l’ouest de Hôki (minerai de fer, objets métalliques, coton et ses dérivés) [23][23] Yonago-shishi, 1963, p. 780., dont Ôsaka constituait un autre débouché important. Ainsi entre 1854 et 1860, près de 63% de la production de coton égrené de Hôki était expédiée hors du fief de Tottori, la région de Yonago représentant plus de 85% de la production. Cette même région produisait plus de 37% des cotonnades du fief. De même, la prospérité de la région de Hino reposait sur le fer expédié jusqu’à Edo via un port sur la lagune de Yonago [24][24] Nishikôri et Ikeuchi, 2005, p. 100-105.. Le commerce de cette région, étroitement contrôlé par le fief était donc avant tout tourné vers l’extérieur; le « maintien de la rationalité des rapports commerciaux » [25][25] Ozouf-Marignier, 1992, p. 241. était donc l’objectif des partisans du maintien avec Shimane, le rattachement à Tottori mettant en péril la prospérité économique de la région. Mais une partie de la population de la région resta favorable à Tottori [26][26] Shimao et Inagaki, 1954, p. 34..

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La même réaction se produisit lors du rétablissement du département de Tsuruga, qui prit le nom de Fukui, par la séparation d’avec celui d’Ishikawa, en février 1881, à la demande du préfet Chizaka Takamasa (1841-1912). Fukui fut le seul département rétabli à la demande d’un préfet. Chizaka, dans un rapport de janvier 1881 au ministre de l’Intérieur, Matsukata Masayoshi (1835-1924), invoquait des difficultés administratives et des tensions au sein du conseil général entre élus des différentes régions. Matsukata accepta la proposition de Chizaka de réunir les anciennes provinces d’Echizen et Wakasa pour former un nouveau département formé des sept arrondissements d’Echizen et de quatre arrondissements du département de Shiga, qui perdait son accès à la mer et le port de Tsuruga. Les élus de Wakasa, appuyés par nombre de paysans et commerçants aisés, n’eurent de cesse pendant toute l’époque de réclamer leur retour à Shiga, soutenus par les commerçants de ce département [27][27] Takai, 1984, p. 65-66..

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La forte agitation qui régnait à Echizen depuis 1873, en raison de la politique religieuse [28][28] La politique de séparation du bouddhisme et du Shintô... et des modalités d’application de la réforme de l’impôt foncier, ne fut peut être pas étrangère aux motivations de Chizaka, d’autant que les Matsudaira, daimyô du principal fief, Fukui, étaient parents des Tokugawa. Outre le rattachement de Wakasa à l’aire culturelle du Kinki, son entité politique homogène à l’époque d’Edo, où elle se confondait avec le fief d’Obama, tenu depuis 1635 par la maison Sakai et alliée des Tokugawa, les liens commerciaux facilités par le transport fluvial avec la région du lac Biwa, et ainsi l’ensemble du Kinki, mais ausi Nagoya et Edo, motivèrent ce mouvement [29][29] Hayata et al.,2000, p. 86-88..

Les mêmes arguments portant sur les transports et les circuits commerciaux se retrouvent à Nagano. La partie méridionale du département manifesta rapidement son mécontentement devant la distance – 125 km de routes cahoteuses – à parcourir pour atteindre la préfecture, la ville de Nagano. En outre, les crédits pour l’amélioration des transports bénéficiaient surtout au nord du département, où ces travaux avaient débuté plus tôt [30][30] Wigen, 1998, p. 181.. Le clivage se répercuta au conseil général. Enfin, à l’exception de Fukushima, il faut aussi relever l’absence de revendications des départements du Tôhoku.

Ces déchirements dans les départements étaient souvent liés aux divisions au sein des conseils généraux sur la priorité de financement des équipements et infrastructures.

Arguments basés sur les divisions dans les conseils généraux

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Nous avons vu que les majorités dans les conseils généraux reposaient plus souvent sur des dissensions locales que sur de fermes convictions politiques.

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Ainsi, à Kôchi, dès la première session du conseil général, en octobre 1879, dans un contexte d’affrontement de Tosa avec Tokushima, et entre les libéraux et le préfet, les élus de Tokushima, majoritaires (31/58), réagirent vivement à un projet déposé par ceux de Kôchi pour l’entretien et la réfection du réseau routier limité à leur seule province. Pour la bonne gestion du département, les conseillers de Tokushima s’entendirent avec ceux de Kôchi non affiliés à l’association locale libérale, dont les élus étaient favorables à la séparation. Confrontés à ce blocage, le président du conseil général, Isobe Tameyoshi, paysan de Tokushima, et le préfet Kitagaki Kunimichi (1836-1916) se rendirent à Tôkyô pour consulter le ministre de l’Intérieur, Itô Hirobumi (1841-1909). Le Conseil des Anciens, l’organe législatif habilité à « examiner les pétitions et mémoires et à discuter des suites qu’il convenait de leur apporter », entérina la séparation en mars 1880 [31][31] Dictionnaire historique du Japon, p. 43-44; Yasuoka,.... Dans son article, l’Aikoku Shirin releva la durée et les frais de déplacement et de séjour des élus, les écoles primaires et les collèges, comme autant de sujets de discorde entre les représentants des deux anciennes provinces, les élus de Tokushima manifestant une nette volonté séparatiste, d’autant qu’ils devaient passer par Ôsaka pour aller à Kôchi [32][32] Miyoshi et al., 1992, p. 43.. Cette décision eut un effet d’entraînement décisif sur les partisans du rétablissement des anciens tracés dans d’autres départements. Cette situation se retrouve en de nombreux endroits comme Nagano, Ishikawa, Nara ou Kagoshima.

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En 1880, au conseil général de Nagano, Ichikawa Ryôzô (1844-1908), Nakada Mitsugu et d’autres élus, membres de l’association libérale de Nagano, déposèrent une demande de transfert de la préfecture à Matsumoto, au centre du département. Le rejet vint, d’une part, des élus nordistes et de Matsuzawa Kyûsaku (1855-1887), élu sudiste libéral, au nom du refus de l’antagonisme nord/sud. Ainsi, des positions individuelles brouillaient les clivages géographiques et les engagements militants. En juillet 1882, la revendication se transforma en terme de création de département. Des élus, dont Ichikawa, demandèrent au préfet Ôno Makoto (?-1884) la restauration du département de Chikuma, province de Hida incluse. La demande suivit la procédure habituelle pour être rejetée, en avril 1883, par le Conseil des Anciens. En effet, cette demande aurait entraîné des modifications territoriales incluant le sud du département de Niigata, dont trois arrondissements méridionaux auraient été alors rattachés au département de Nagano, lui permettant un accès à la mer, mais Niigata épousait les contours de l’ancienne province d’Echigo. Cet échec n’empêcha pas le dépôt de nouvelles demandes de transfert de préfecture et de sécession au conseil général à la fin de 1888, qui essuyèrent un nouveau refus [33][33] Nagano-ken éd., 1988, p. 429..

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De leur côté, les élus de Nara se plaignaient de discriminations de la part de ceux d’Ôsaka, d’autant qu’ils étaient fortement minoritaires: 17 sur 72. En effet, le gouvernement et les élus d’Ôsaka accordaient la priorité à la réfection des ports fluviaux, alors que les demandes des élus de Nara pour l’entretien du réseau routier étaient pratiquement ignorées. En outre, la majorité du conseil général leur refusa les crédits pour la création d’une école normale. Les élus de Nara dénonçaient aussi l’injustice fiscale dont ils s’estimaient victimes. Dans une pétition de novembre 1881, ils récusaient l’attribution de crédits tirés des impôts locaux à Ôsaka, alors qu’ils auraient dû en être les bénéficiaires [34][34] Yamagami, 1977, p. 28.. Les élus, conformément à la procédure, menèrent une campagne de pétitions auprès des chefs de villages, allèrent à Tôkyô pour défendre leur cause, mais cette revendication politique trouva rapidement ses limites, incapable de mobiliser de larges secteurs des notables. À Ishikawa, l’antagonisme sur l’affectation des crédits d’équipement opposait les élus de deux anciennes provinces à une autre sur la priorité des travaux: réseau routier contre travaux hydrauliques. Cette crise amena le ministre de l’Intérieur à prononcer la dissolution du conseil général en mai 1882 [35][35] Suzuki et al., 1985, p. 54-55.. À Tottori, la division Inaba/Hôki entravait les sessions et suscitait force manœuvres, malgré les efforts d’Okazaki qui cherchait à partager le pouvoir avec les élus d’Hôki [36][36] Shimao et Inagaki, 1954, p. 36-37..

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En revanche, les tensions au conseil général de Kagoshima, opposant les élus de l’ancienne province de Hyûga, morcelée entre territoire shôgunal et quatre petits fiefs, à ceux de Kagoshima, étaient dues aux conséquences de l’expédition contre la rébellion de Saigô Takamori (1828-1877), dont le maintien des privilèges des guerriers fut une des causes principales. Hyûga fut dévastée, alors que la fusion avec Kagoshima y aurait été favorablement accueillie [37][37] Cette rébellion, menée par Saigô Takamori en 1877,.... Les élus de Hyûga, minoritaires (13, puis 16/53), dirigés par Kawagoe Susumu (1848-1915), premier président du conseil général, parvinrent, après des tentatives infructueuses, à obtenir de leurs collègues de Kagoshima l’accord pour la séparation, notamment en raison du financement d’un ambitieux projet d’amélioration des équipements, infrastructures routières et portuaires de Hyûga. Kawagoe et ses amis menèrent une campagne de pétitions, tant auprès des chefs de village qu’au conseil général, adaptant leurs arguments en fonction de la situation. Mais le préfet Watanabe Chiaki (1843-1921), en poste de 1880 à 1890, s’opposa à la sécession. Finalement, le Conseil des Anciens entérina la séparation et la création du département de Miyazaki, en mai 1883 [38][38] Takai, 1984, p. 67-69.. Toutefois, trois communes de Hyûga décidèrent de rester à Kagoshima. L’avis favorable des deux préfets successifs, qui n’étaient pas originaires du Kyû-Shû, facilita cette séparation.

Gifu est formé de deux provinces, Hida (plutôt montagneuse) et Mino (essentiellement formée de plaines). Hida passa sous contrôle shôgunal en 1692, fut un département en 1871. Après 1600, Mino fut réparti entre le domaine shôgunal et sept fiefs. Le département créé en 1876 possédait a priori les conditions pour une remise en cause de son tracé: difficultés de communications, morcellement politique dès le xviie siècle, des marchands dont les réseaux commerciaux vont de Nagasaki au Hokkaidô [39][39] Nakano et Funato, 1983, p. 193-206.. Les élus, pendant cinq ans, se divisèrent sur la priorité de financement des travaux hydrauliques votés par les représentants de Mino. Majoritaires, ils tenaient la présidence et la vice-présidence. Le clivage topographique entraîna un clivage politique, les représentants de chaque bloc adhérant respectivement à un des deux partis libéraux de l’époque. Le préfet Osaki Toshinari (1838-1923), en poste dans la région de 1869 à 1893, dont plus de 19 ans comme préfet de Gifu, mena une politique de répartition équilibrée des crédits des travaux, ce qui aurait évité toute demande de sécession de la part des gens de Hida [40][40] Nakano et Funato, 1983, p. 227..

Arguments basés sur la fiscalité

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La réforme de l’impôt foncier de 1873 fut l’une des grandes mesures fiscales du nouveau pouvoir. Elle avait unifié la fiscalité foncière mais entraîné des inégalités à l’intérieur des départements, aggravées par les mesures de regroupement de 1876. Ainsi à Yonago, les impôts départementaux étaient plus lourds qu’à Inaba, après le rétablissement de Tottori [41][41] Yonago-shishi, 1963, p. 781-782; Matsuo, 1981, p. .... À Nara, le mouvement de sécession repartit en 1887 à l’occasion de la révision quinquennale du prix des terres pour l’impôt foncier. Le 23 septembre 1887, une délégation se rendit à Tôkyô pour demander le rétablissement du département de Nara et un allégement de la fiscalité foncière. C’était la sixième délégation à Tôkyô depuis 1882. Matsukata, alors ministre des Finances, refusa l’allégement, mais, le 5 octobre, le Premier ministre Itô promit le rétablissement du département. À la session suivante du Conseil des Anciens, le 27 octobre, le représentant du gouvernement exposa les raisons du rétablissement:

« Au conseil général, la majorité des élus opprime la minorité de Yamato [42][42] La province de Yamato correspond à l’actuel département... qui s’efforce de dominer son ressentiment. Les autorités constamment s’emploient vainement à harmoniser les positions pour mener une politique équitable et raisonnable. Telle est la plus grande difficulté dans l’administration de la préfecture d’Ôsaka. »

Le Conseil des Anciens approuva le rétablissement du département de Nara, promulgué le 9 novembre suivant [43][43] Suzuki et al., 1985, p. 57., ce qui ne marqua pas pour autant la fin du mouvement pour l’allégement de la fiscalité.

Arguments basés sur la représentation

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Outre ces arguments basés sur des réalités concrètes, la différence est régulièrement invoquée pour justifier le rétablissement des anciens tracés. Cette rhétorique est adoptée tant par les dirigeants des mouvements que par certains préfets. La différence porte à la fois sur des faits présentés comme objectifs, ainsi le dialecte, mais aussi et surtout sur les mentalités, associant parfois le retard économique de la région décriée au caractère négatif de sa population, justifiant ainsi la séparation par des stéréotypes.

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Ainsi, l’Aikoku shirin explique la faible intensité des échanges entre Tokushima et Kôchi, non par des facteurs topographiques, mais par la différence de législation à l’époque des fiefs – sans citer un seul exemple –, et, surtout, « le caractère de la population des deux anciennes provinces aussi dissemblable que leurs mœurs et coutumes, leurs goûts et espoirs ne peuvent donc être identiques ». Les deux populations ne devaient pas être regroupées pour éviter le pire: « L’essor des connaissances et de l’esprit serait entravé, l’ordre perturbé, les progrès de la Civilisation bloqués… Il fallait donc séparer ces deux provinces ».

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Les partisans de la séparation n’étaient pas les seuls à recourir aux stéréotypes. Le préfet va encore plus loin. Il soutenait que Tokushima était réputé pour l’intelligence de ses commerçants, tandis que la population de Kôchi, encore imprégnée des habitudes de fermeture du Japon en vigueur à l’époque des Tokugawa, s’avérait butée et peu douée pour l’industrie et le commerce, alors que le commerce, qu’il soit sous la forme du monopole du fief ou celle de l’initiative privée, y était tout aussi prospère. En 1870, la production de papier, laissée totalement au secteur privé en 1860, représentait 60% du marché d’Ôsaka. En 1868, la région livrait aussi sur le seul marché d’Ôsaka plus de 1 600 t de sucre de canne [44][44] Luke, 1998, p. 187 et 192.. Elle y expédiait aussi avec succès d’autres denrées agricoles et des produits artisanaux.

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À Nara, la pétition de novembre 1881 adoptait aussi le thème de la différence des mœurs et coutumes [45][45] Yamagami, 1977, p. 28.. Cet argument dut porter auprès des signataires en raison du prestige de Nara, capitale impériale de 710 à 794. En 1881, à Hôki, une pétition associait le développement économique et commercial à la culture et aux progrès de la région, expliquant l’attachement de la population à Shimane et, au contraire, son indifférence pour Inaba [46][46] Yonago-shishi, 1963, p. 781., d’autant que les guerriers de cette région auraient voué un souverain mépris aux habitants d’Hôki [47][47] La concentration des guerriers semble avoir été plus..., et que l’aire de mariages d’Hôki incluait Matsue et non Inaba [48][48] Matsuo, 1981, p. 238.. Ce ressentiment, basé sur des raisons socio-économiques, primait donc sur la longue unité politique et administrative instaurée depuis 1617, quand les deux provinces furent réunies dans le même fief de Tottori, attribué alors à Ikeda Mitsumasa (1609-1682).

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Les arguments sur le dialecte sont pertinents dans le cas de Yonago, où le dialecte est plus proche de Matsue que du parler de Tottori, mais dans quelle mesure? En effet, les différences phonétiques semblent minimes, les habitants d’Inaba et d’Hôki devaient, en principe, se comprendre sans grande difficulté. Cependant cette rhétorique semble absente à Gifu aux différences dialectales tout aussi, sinon plus, prononcées.

Nous retrouvons ainsi l’universalité des stéréotypes sur le voisin, et le sens d’entité dont les membres ont quelque chose en commun – l’expérience, le langage, le mode de vie – qui les rend différents des autres [49][49] Weber, 1983, p. 78-83.. Dans des sociétés relativement fermées, la règle de la méfiance et de la circonspection s’applique à ceux qui ne font pas partie de la communauté, à toute personne venant de plus loin que le rayon familier, même si les circuits commerciaux s’effectuent avec le lointain et non la proximité.

Les mêmes arguments fondés sur les différences culturelles furent employés en France lors de la création des départements. Ces assertions sont difficilement vérifiables, mais quel que soit l’argument d’homogénéité, elles traduisent l’ancrage territorial des phénomènes sociaux et culturels dans les images mentales mêmes. Ainsi le thème de l’homogénéité naturelle paraît bien être un alibi pour exprimer une unité et une homogénéité politique et sociale d’importance majeure [50][50] Ozouf-Marignier, 1992, p. 139-142.. Mais surtout, l’argument de la différence de mentalité s’ajoute in fine à ceux portant sur des questions concrètes de fiscalité, de commodités de transport ou de circuits commerciaux.

Base sociale de ces mouvements et liens avec les formations politiques

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Outre l’essor de la presse, l’émergence des premières formations politiques locales dès 1874 facilita évidemment la mise en œuvre des mouvements de litiges sur le tracé de 1876 en leur apportant des adhérents et leur expérience de l’organisation (bureaux, réunions, pétitions, recours aux statistiques nationales, campagnes de presse, etc.). Toutefois, au plan national, aucun des mouvements politiques ne semble avoir pris position sur le moindre tracé, préférant sans doute éviter tout risque de scission ici et là. À cet égard, la position du Aikoku Shirin reflétait moins celle des dirigeants nationaux que de son directeur, Ueki Emori. Par la force des choses, des notables ruraux – anciens guerriers ou paysans aisés – animaient ensemble ces mouvements, nombre d’entre eux étant d’ailleurs conseillers généraux.

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La composition sociale des mouvements reflétait celle des départements et de leurs conseils généraux, comme l’atteste le cas de Tokushima et Kôchi. Tokushima fut un fief assez puissant, mais les guerriers étaient très faiblement représentés au premier conseil général (3/31) [51][51] Miyoshi et al.,1992, p. 44., alors qu’à Kôchi, les guerriers, majoritaires (14/27), avaient joué un rôle considérable dans la Restauration Meiji. En outre, à la différence de la plupart des autres provinces, les guerriers vivaient dans les villages, ce qui peut expliquer leur influence et leur prestige au sein du conseil général, dont le premier et éphémère président fut Kataoka Kenkichi (1843-1903), ancien guerrier et artisan de la Restauration, assisté d’Isobe. Par ailleurs, en raison de cette crise de sécession, les libéraux des deux provinces ne pouvaient coopérer.

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Au contraire, à l’époque d’Edo, le sud de la province de Yamato – une partie du massif de Kumano – et la ville de Nara appartenaient au domaine shôgunal, tandis que le reste de la province, riche région agricole, était morcelé en plusieurs fiefs, où le poids des guerriers était faible. Le mouvement de séparation s’appuyait sur Tsuneoka Naofumi (1840-1895), ancien guerrier et haut fonctionnaire d’un petit fief, et Imamura Kinzô (1853-1924), paysan et futur président du conseil général de Nara. Ce dernier fut chef de village, conseiller général d’Ôsaka et membre d’un parti libéral, le Kaishintô [52][52] Le Kaishintô, « Parti constitutionnaliste de la Réforme »,.... À Nara, le mouvement reposait à la fois sur des paysans aisés et ce parti politique, tandis qu’à Nagano les principaux protagonistes des deux camps étaient des paysans [53][53] Kamijô, 1976, p. 106.. À Nagano, la revendication de transfert de la préfecture exprimée par des libéraux de la partie méridionale du département provoqua des remous au sein des libéraux du département, aboutissant au maintien du statu quo[54][54] Wigen, 1995, p. 186.. Les élus du sud ne purent compter sur l’aide de Matsuzawa Kyûsaku, hostile à leur exigence.

44

À Gifu, comme nous l’avons indiqué, la topographie détermine l’adhésion politique. La plaine de Mino penche pour le Kaishintô, la montagne d’Hida pour le Jiyûtô. De même à Wakasa et Shiga, des paysans et des commerçants, soutenus par des élus de l’ancienne province de Wakasa, et sans intervention manifeste de guerriers, animent l’opposition, fondée sur les circuits commerciaux. À Tottori, Okazaki en tête, d’anciens guerriers créent des associations pour l’aide aux guerriers nécessiteux et le rétablissement du département. En revanche, les sources disponibles ne mentionnent pas le statut social des partisans du maintien dans le département de Shimane, mais les arguments et leur animosité à l’égard de ces associations de guerriers permettent de penser qu’il s’agit de roturiers. À Miyazaki, le mouvement est conduit par deux anciens guerriers, sans lien apparent avec une quelconque formation politique, Kawagoe et Fujita Tetsuzô, du petit fief d’Obi voisin de Kagoshima, ce qui peut expliquer leur défiance à l’égard de la tutelle de leur puissant voisin.

Ainsi, avec la Restauration Meiji se confirme l’émergence d’une élite rurale transcendant l’ancien clivage roturiers/guerriers, dont l’influence politique n’était plus aussi déterminante qu’à l’époque d’Edo.

Formes d’action et réactions des autorités locales

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Les formes d’action de ces mouvements respectent le strict cadre de la légalité, mêlant à la fois campagnes de pétitions et de presse, motions des conseils généraux et délégations à Tôkyô. Tous les départements concernés envoyèrent des représentants à la capitale, accompagnés par le préfet dans le cas de Kôchi. À l’exception des campagnes de presse, ces actions perpétuent les pratiques de l’époque d’Edo, suivant la voie hiérarchique: pétitions déposées au siège des autorités seigneuriales avec leur accord; le ton, toujours déférent, était souvent emphatique et les mots tout aussi soigneusement choisis. Devant le nombre de litiges, Yamagata, qui considérait les notables organisateurs de ces mouvements comme des partenaires du système des collectivités locales, se déplaça en province pour évaluer la situation. Nous sommes donc loin des actions violentes conduites par les libéraux radicaux à la même époque. Les dirigeants sont des notables que l’exercice de responsabilités administratives et politiques locales a familiarisés avec les mécanismes du nouveau pouvoir, même si, de temps à autre, leurs interlocuteurs de leur région ou de Tôkyô leur signalent des erreurs de procédure.

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En revanche, les recherches menées au Japon ne semblent pas présenter les modalités des campagnes de pétition. Les organisateurs de ces campagnes s’appuyaient-ils sur leurs réseaux socio-économiques pour les participations aux réunions et les collectes de signatures? Ces signatures étaient-elles volontaires ou apposées à la demande des notables, ce qui n’implique pas forcément la coercition, mais s’inscrit plutôt dans le cadre de relations d’obligation? Toutefois, ici ou là, comme à Hôki, une pétition affirme que les partisans du rétablissement de Tottori auraient recours à l’intimidation [55][55] Shimao et Inagaki, 1954, p. 35.. La politique est au stade archaïque – local et personnel –, le processus d’intégration nationale et d’implication réelle vient juste d’être enclenché.

47

Ces campagnes rencontrent des appuis et des obstacles qui influent sur les formes d’actions, entraînant des réactions diverses de la hiérarchie administrative. À Nagano, le préfet Ôno divise le mouvement en nommant chefs d’arrondissements deux des conseillers généraux libéraux qui avaient vu leur demande de division du département rejetée par le Conseil des Anciens [56][56] Tsukada, 1974, p. 227.. À Nara, selon le journal Chôya shinbun du 3 décembre 1882, des chefs d’arrondissement, en janvier de la même année, convoquent tous les chefs de villages qu’ils sermonnent sur l’aspect outrecuidant et ridicule du dépôt de leur requête auprès du gouvernement, leur ordonnant de ne pas récidiver, avec une attestation en ce sens. Tsuneoka, devant l’ingérence des chefs d’arrondissements, démissionne de ses fonctions de membre du conseil d’éducation. Les conseils de hauts fonctionnaires contrebalancent ces rebuffades. Ainsi Imamura, qui se préparait à déposer à Tôkyô une pétition en novembre 1882, rendit visite à un juge de la Haute cour de justice originaire de sa région, membre du Kaishintô, qui corrigea le projet rédigé par Tsuneoka, et lui obtint une recommandation du préfet d’Ôsaka; la demande fut cependant rejetée. Ainsi les liens entre notables et hauts fonctionnaires basés sur la solidarité politique et locale jouent dans la cadre de ces actions légales.

Réactions du ministère de l’Intérieur

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Le ministère de l’Intérieur, confronté à la remise en cause des tracés des départements conduite par les notables, réagit avec le plus grand pragmatisme, faisant fi du poids des factions politiques au pouvoir pour suivre les procédures d’examen de chaque requête. La procédure était fonction de l’origine de la demande, selon qu’elle émanait de conseillers généraux, d’un préfet ou de simples citoyens.

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Dans le premier cas, la loi relative aux conseils généraux stipulait que lors d’une session ordinaire, un ou plusieurs conseillers généraux pouvaient déposer une proposition relative aux intérêts départementaux; la discussion était alors soumise à l’approbation du président. Avec son accord, la proposition passait ensuite devant le conseil général. Si la majorité l’approuvait, le président la présentait au ministre de l’Intérieur. Le texte était ensuite transmis au ministre des Affaires suprêmes et, à partir de décembre 1885, au gouvernement, puis le Conseil des Anciens tranchait. La procédure était plus ou moins longue selon les cas. Elle semble avoir été moins longue pour les particuliers qui adressaient directement leurs requêtes au Conseil des Anciens. Le délai fut extrêmement court, un mois, à Fukui, où le préfet Chizaka demandait le rétablissement du département.

Les arguments des décisions d’acceptation et de refus

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En 1880, treize demandes de création avaient été déposées. En réponse, le ministère de l’Intérieur fixa cinq critères pour les demandes de création de département se confondant avec une ancienne province: 1) la facilité des tâches pour l’administration, 2) la commodité des transports, 3) l’intérêt commun partagé par l’ensemble de la population, 4) des conseils généraux unis dans un esprit de coopération, 5) des terres fertiles. Le souci du ministère était d’éviter la création de départements se confondant certes avec des provinces, mais à la démographie et aux superficies cultivables trop restreintes. Toutes les demandes déposées affirmaient correspondre à ces critères. Si le ministère de l’Intérieur cautionnait ces requêtes, il prenait alors le risque de revenir aux 72 provinces d’avant Meiji.

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Le ministère présenta, dans l’année, ces treize demandes au Conseil des Anciens, qui, en juin 1882, préconisa la plus grande circonspection. Quatre projets furent jugés répondre aux cinq critères: Toyama, Nagano, Saga et Miyazaki, mais le second fut rejeté. Yamagata écarta d’autres demandes, la population et les superficies cultivables réduites entraînant des difficultés administratives et fiscales [57][57] Takai, 1984, p. 76-77.. Depuis 1888, date du dernier rétablissement, le nombre de départements est de 47.

52

L’unification administrative et politique du Japon, l’émergence des élites locales dans les assemblées locales puis nationales, la création de partis politiques, l’amélioration et le développement des transports, la diffusion de l’information à travers la presse favorisèrent la mise en cause des tracés, inconcevable à l’époque du Bakufu et absente de la période 1871-1876. Ce mouvement se manifesta avec l’instauration des assemblées départementales, où les notables purent ouvertement proclamer leur opposition aux décisions du gouvernement attentif à leurs doléances. Ces litiges confirment la place des notables dans la vie politique locale, place voulue par des ministres pragmatiques comme Yamagata, conscients que leurs ambitions servaient la politique de modernisation du Japon.

53

Les demandes, souvent complexes, révèlent des écarts fiscaux et des circuits commerciaux tournés vers le lointain et opposent la logique administrative, politique et financière du pouvoir à la logique géo-économique du terrain. Elles témoignent aussi de la persistance des particularismes locaux chez des conseillers généraux adhérents à des formations libérales. La politique reste donc encore au stade personnel et local, et la diversité des formes d’action, reposant essentiellement sur les campagnes de pétitions et de presse, respecte profondément la légalité. La connaissance des mécanismes du système administratif et politique constitue une autre caractéristique du mouvement. Enfin, à Gifu, l’entregent du préfet interdit tout déterminisme géo-économique.

L’État, qui ne pouvait satisfaire toutes les demandes sous peine d’un retour à un morcellement aux lourdes conséquences budgétaires, fit preuve d’un grand pragmatisme, excluant les contingences de rapports de force politiques. Si, ici et là, des différends persistent encore dans l’ouest de Tottori, avec le temps, les politiques volontaristes de certains préfets, comme à Nagano, aboutirent à la création d’identités départementales.


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  • Takai, Susumu, Etchû no Meiji Ishin (Etchû et la Restauration Meiji), Katsura Shobô, 1984.
  • Tsukada, Masatomo, Nagano-ken no rekishi (Histoire du département de Nagano), Yamakawa Shuppansha, 1974.
  • Waters, Neil L., Japan’s local pragmatists. The transition from Bakumatsu to Meiji in the Kawasaki region, Harvard University Press, 1983.
  • Weber, Eugen, La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale 1870-1914, Paris, Fayard, 1983.
  • Wigen, Kären, The Making of a Japanese Periphery 1750-1920, University of California Press, 1995;
    —, « Constructing Shinano: the Invention of a Neo-traditional Region », in Vlastos, S. (dir.), Mirror of Modernity: Invented Traditions of Modern Japan, University of California Press, 1998.
  • Yamagami, Yutaka, « Meiji seifu no fuken kanchi seisaku to jinmin no taiô » (« La politique d’administration des départements sous les gouvernements Meiji et la population »), Kindaishi kenkyû, 18, 1977.
  • Yasuoka, Akio, (éd.), Kindai Nihon no keisei to tenkai (Formation et développement du Japon contemporain), Gannandô Shoten, 1998.
  • Yonago-shishi (Histoire de Yonago), Meichosha, 1963.

Notes

[1]

Bibliothèque interuniversitaire des Langues orientales. Bibliothécaire, responsable du fonds japonais. 4, rue de Lille, 75007, Paris. Courriel: <Pascal. Hurth@ biulo. univ. paris3. fr>.

Au Japon, le patronyme précède le nom. Nous avons suivi cette règle.

[2]

Pour le nouveau pouvoir, la France centralisée constituait le modèle le plus approprié par rapport aux États-Unis, qui sortaient de la guerre de Sécession, à la Grande-Bretagne unifiée depuis 1707 par le Treaty of Union of Scotland and England, qui laissait une certaine autonomie à l’Écosse, et à l’Empire allemand, à peine né, avec un Bundesrat inconcevable au Japon.

[3]

En France, les notables locaux ayant été consultés, si les limites du département mobilisèrent peu l’opinion, la hiérarchie administrative et urbaine déclencha « une sévère bataille »: Roncayolo, 1992, p. 888.

[4]

Au nord, l’île de Hokkaidô et au sud l’archipel des Ryûkyû sont de facto hors sujet.

[5]

Dictionnaire historique du Japon (D.H.J.), fasc. xiii, Lettre k(3), p. 28-29.

[6]

Ôshima, 1985, p. 379.

[7]

Matsuo, 1986, p. 206-207.

[8]

Roncayolo, 1992, p. 888.

[9]

Ôshima, 1985, p. 407.

[10]

Ôkurashôshi, vol. 1, 1998, p. 44-45. Ôuchi et Tsuchiya, 1979, p. 46-47.

[11]

Ces stéréotypes sont universels. Eugen Weber, 1983, p. 17, indique qu’en 1831, le préfet de l’Ariège considère la population de ses vallées pyrénéennes comme « aussi brutale que les ours qu’elle élève ».

[12]

Yasuoka, 1998, p. 25-26.

[13]

Masumi, 1966, p. 61.

[14]

Waters, 1983, p. 112-113.

[15]

Ibid., p. 94.

[16]

Satô, 1991, p. 4-8.

[17]

Meiji bunka zenshû14 Jiyûminken-hen, Nihon Hyôronsha, 1968, [3]-403 p., p. 48-50. Ce périodique fut publié, à Ôsaka, de mars à août 1880 par Ueki Emori (1857-1892), originaire de Kôchi, un des principaux dirigeants du mouvement libéral.

[18]

Hirao, 1960, p. 237-239.

[19]

Yonago-shishi,1963, p. 774.

[20]

Ce rapport ignore le port de la ville de Tottori, qui, à l’époque d’Edo, expédiait les produits de la région vers d’autres provinces: Nishikôri et Ikeuchi, 2005, p. 30.

[21]

Yonago-shishi,1963, p. 767.

[22]

Nagazuma, 1997, p. 3.

[23]

Yonago-shishi, 1963, p. 780.

[24]

Nishikôri et Ikeuchi, 2005, p. 100-105.

[25]

Ozouf-Marignier, 1992, p. 241.

[26]

Shimao et Inagaki, 1954, p. 34.

[27]

Takai, 1984, p. 65-66.

[28]

La politique de séparation du bouddhisme et du Shintô menée dès 1868 conduisit à des excès qui rencontrèrent une forte résistance populaire, notamment à Echizen.

[29]

Hayata et al.,2000, p. 86-88.

[30]

Wigen, 1998, p. 181.

[31]

Dictionnaire historique du Japon, p. 43-44; Yasuoka, 1998, p.26-27 et 37.

[32]

Miyoshi et al., 1992, p. 43.

[33]

Nagano-ken éd., 1988, p. 429.

[34]

Yamagami, 1977, p. 28.

[35]

Suzuki et al., 1985, p. 54-55.

[36]

Shimao et Inagaki, 1954, p. 36-37.

[37]

Cette rébellion, menée par Saigô Takamori en 1877, ancien ministre, qui avait quitté le pouvoir en 1873 pour se retirer dans sa province de Kagoshima, embrasa le sud du Kyûshû. L’expédition militaire du gouvernement pour mater la révolte dévasta la région et son coût obéra lourdement les finances publiques.

[38]

Takai, 1984, p. 67-69.

[39]

Nakano et Funato, 1983, p. 193-206.

[40]

Nakano et Funato, 1983, p. 227.

[41]

Yonago-shishi, 1963, p. 781-782; Matsuo, 1981, p. 238.

[42]

La province de Yamato correspond à l’actuel département de Nara.

[43]

Suzuki et al., 1985, p. 57.

[44]

Luke, 1998, p. 187 et 192.

[45]

Yamagami, 1977, p. 28.

[46]

Yonago-shishi, 1963, p. 781.

[47]

La concentration des guerriers semble avoir été plus forte à Inaba.

[48]

Matsuo, 1981, p. 238.

[49]

Weber, 1983, p. 78-83.

[50]

Ozouf-Marignier, 1992, p. 139-142.

[51]

Miyoshi et al.,1992, p. 44.

[52]

Le Kaishintô, « Parti constitutionnaliste de la Réforme », fut un parti libéral au recrutement plus urbain et intellectuel, que son concurrent le Jiyûtô, « Parti libéral », à l’assise rurale et au programme moins élaboré.

[53]

Kamijô, 1976, p. 106.

[54]

Wigen, 1995, p. 186.

[55]

Shimao et Inagaki, 1954, p. 35.

[56]

Tsukada, 1974, p. 227.

[57]

Takai, 1984, p. 76-77.

Résumé

Français

Le pouvoir issu de la Restauration Meiji (1868) lança un vaste programme de modernisation du Japon, dont la refonte de l’administration locale avec la suppression des fiefs et la création des départements en 1871. Leur grand nombre – 305 – amena le gouvernement à une réduction drastique: 38 en 1876. Dans plusieurs départements, des notables, paysans aisés et anciens guerriers, refusèrent ces modifications, mêlant à des arguments rationnels (transports, circuits commerciaux, fiscalité) d’autres sur la représentation. Ces actions se déroulèrent, notamment dans les conseils généraux créés en 1878. Nous nous proposons de présenter ces notables tant dans leur vision du nouvel espace administratif, que dans leurs rapports avec le pouvoir et les modalités de leurs formes d’action.

Mots-clés

  • circuits commerciaux
  • conseils généraux
  • départements
  • Ère Meiji
  • fiscalité
  • Japon
  • notables
  • transports

English

The government born from the Meiji restoration (1868) embarked on an ambitious program for modernizing Japan, one element of which was a complete reorganization of local administration, with the suppression of fiefdoms and the creation of prefectures in 1871. These units were originally very numerous (305), a fact which prompted the government to drastically reduce them to 38 in 1876. In several prefectures however, local elites, from well-to-do farmers to former warriors, rejected these changes, invoking both economically rational arguments on transportation, trade networks and taxation, as well as issues of representation. These protests took place most notably in the local councils created in 1878. The paper aims at describing the vision these elites held of the new administrative space they faced, as well as their relationship to the power center and the forms of action they chose.

Keywords

  • Japan
  • local councils
  • local elites
  • Meiji Era
  • prefectures
  • taxation
  • trade network
  • transportation

Plan de l'article

  1. La création des départements
  2. Les principaux arguments de demandes de séparation
    1. Les transports et les relations commerciales
    2. Arguments basés sur les divisions dans les conseils généraux
    3. Arguments basés sur la fiscalité
    4. Arguments basés sur la représentation
  3. Base sociale de ces mouvements et liens avec les formations politiques
  4. Formes d’action et réactions des autorités locales
  5. Réactions du ministère de l’Intérieur
    1. Les arguments des décisions d’acceptation et de refus

Pour citer cet article

Hurth Pascal, « Entre acceptation et refus. Les réactions des notables ruraux japonais au tracé des départements dans la Ire moitié de l'ère Meiji », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2009 (Vol. 32), p. 109-133.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2009-2-page-109.htm


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