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Histoire & Sociétés Rurales

2009/2 (Vol. 32)


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Jean-Pascal Jospin et Tassadite Favrie (dir.), Premiers bergers des Alpes, de la préhistoire à l’Antiquité, Gollion, InFolio, 2008, 159 p., 29 €

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Cet ouvrage, réalisé à l’occasion de l’exposition « Premiers bergers des Alpes » au Musée Dauphinois à Grenoble, d’avril 2008 à juin 2009, s’ouvre sur une préface de Jean-Pascal Jospin, commissaire de cette manifestation; elle est suivie de 26 contributions regroupées en 4 chapitres. Le premier comporte 2 articles consacrés aux origines du pastoralisme au Proche-Orient et à sa diffusion vers l’Europe occidentale. Les trois autres parties, comportant chacune 7 ou 8 contributions, sont consacrées au domaine alpin occidental, au Néolithique, aux âges des Métaux et à la période romaine.

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L’iconographie, le format et la maquette sont de qualité, ce qui donne un ouvrage agréable à consulter. Il s’inscrit dans une catégorie particulière, celle du catalogue archéologique, qui se place entre les ouvrages à destination du grand public et les synthèses scientifiques.

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Quelques grandes problématiques occupent une place privilégiée dans cet ouvrage. La première est la question de la transhumance, abordée à de nombreuses reprises selon des axes très divers, avec les limites imposées par les données actuellement disponibles. La deuxième question concerne les lieux d’élevage et de parcage. Lorsqu’ils sont établis dans les villages ou dans les plaines, ils ne sont pas toujours aisés à reconnaître, mais souvent plus faciles à dater que les installations d’altitude, abris, cabane ou enclos, caractérisées par des constructions peu élaborées, un mobilier rare et des fréquentations successives sur de longues périodes. L’exception vient des grottes, où les traces de fumiers permettent d’attester des fréquentations, d’établir des datations, voire d’estimer des capacités d’accueil.

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La question de la transhumance est au centre des préoccupations exposées dans la préface de Jean-Pascal Jospin. Les recherches menées dans ce sens ont conduit à mettre en évidence des fréquentations de sites d’altitude dès le Néolithique. Cela a conduit à développer une archéologie des massifs alpins, avec, à côté des apports et des limites de l’archéozoologie rappelées par P. Leveau, des études sur l’histoire de l’impact des activités humaines, au premier rang desquelles l’élevage, sur l’environnement et la végétation en particulier. Ces présentations se poursuivent dans la première partie qui est consacrée aux origines de l’élevage et aux modalités de sa diffusion vers l’Europe occidentale (D. Helmer) ainsi qu’aux relations symboliques entre l’homme et l’animal qui accompagnent la domestication, notamment sous la forme des représentations iconographiques, ce qui nous rappelle que tout ne relève pas de l’économie (A. Beeching).

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La partie consacrée au Néolithique dans les Alpes s’ouvre sur l’évolution des paysages (J. Argant) sous les effets conjoints des éléments naturels et des actions anthropiques. Le vocabulaire (« mésothermophiles ») ainsi que la figure 2 auraient pu être simplifiés, mais cela ne remet pas en cause l’intérêt de la présentation de l’évolution du climat et de la végétation. Parmi les effets directs des activités humaines on trouve évidemment les feux de forêts (J.-L. Brochier); ces derniers font l’objet d’une attention accrue de la part des archéologues. En effet, la systématisation des collectes d’indices (charbons de bois) et leur datation permet de mesurer l’ampleur et l’importance du phénomène. La mise en place des premières sociétés agropastorales dans les Alpes occidentales (P.-Y. Nicod) débute vers 5500 avant notre ère, et leur présence s’affirme à partir du Néolithique moyen, entre 4700 et 3500. L’histoire de l’élevage a fait l’objet de travaux depuis plusieurs décennies, dont la thèse pionnière de L. Chaix sur le Valais. Dans sa contribution, cet auteur dresse un état des toutes premières traces d’animaux domestiques au Mésolithique, puis met en évidence la prédominance des caprinés sur les sites de hauteur néolithiques. Mais la composition des cheptels n’est pas déterminée seulement par l’environnement, et les influences des deux grands courants de la néolithisation, méditerranéenne et danubienne, sont également décelables dans les Alpes. Dans sa contribution, C. Olive nous présente les grandes lignes de l’évolution des fréquences des mammifères domestiques entre le Néolithique et la période romaine, qu’elle met en regard des données environnementales, des orientations économiques et de la romanisation.

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La question des lieux d’élevage, des grottes bergeries en l’occurrence, fait l’objet de deux contributions collectives et d’une note. La première (J. L. Brochier et A. Beeching) soulève la difficile question de la mise en évidence des lieux de parcage. Divers indices peuvent être recherchés, dents de lait, coprolithes, restes de fumiers et de litières; leur abondance, notamment les restes minéraux des accumulations d’excréments, laissent entrevoir des cheptels de grande taille et des durées de fréquentation fort longues. Mais ces lieux ne sont que des éléments dans de vases systèmes, dont les autres tenants nous échappent encore. De là, une nouvelle fois, l’impossibilité de prouver l’existence de la transhumance. Les deux autres articles sont consacrés à des exemples, celui de la bergerie de la « Grande Rivoire » (P.-Y. Nicod et al.), et celle de la « Tune de la Varaime » (J.-L. Brochier).

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La partie consacrée aux âges des métaux, mais dans laquelle plusieurs contributions couvrent en fait une période plus large, qui débute au Néolithique final, est une succession de synthèses et de présentations de sites ou de découvertes : la Grotte des Balmes (J. Vita et al.), l’Aulp du Seuil en Chartreuse (P. Bintz et L. Serrières), le village de Gamsen (A. Benkert et C. Epiney-Nicoud) et l’inscription d’Ayent (F. Rubat Borel), qui assure une transition vers les périodes historiques. Du côté des contributions synthétiques, la première présente un état sur les témoins du pastoralisme, du Néolithique final à la fin de l’âge du Bronze dans les Alpes nord occidentales (J. Vital); la seconde est une présentation des travaux d’une équipe pluridisciplinaire (F. Mocci et al.) sur les structures pastorales et l’environnement, du Néolithique final à l’âge du Bronze, et sur les traces d’aménagements, enclos et cabanes, au mobilier particulièrement pauvre. La partie sur l’âge du Fer et la période romaine est moins fournie (Ph. Curdy), à l’exception du site de Gamsen, qui fait l’objet d’une présentation détaillée (A. Benkert et C. Epiney-Nicoud); les données sur l’élevage figurent dans la synthèse de C. Olive déjà citée.

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À la période romaine, M. Segard nous présente une situation qui est un peu à l’inverse des périodes précédentes, avec de grandes bergeries installées dans la Crau, alors que les structures et les traces d’élevage dans les Alpes sont beaucoup moins évidentes. La question du pastoralisme antique à Gamsen (O. Paccolat), est l’occasion de rechercher des aménagements susceptibles de caractériser des bâtiments d’élevage (rigoles d’évacuation, enclos associés) dans un habitat, mais, là encore, ce sont les traces de fumier qui s’avèrent les plus significatives et permettent d’en reconnaître sept; ces questions sont également abordées à Meylan (Isère), malgré des données de fouille assez partielles (J.-P. Jospin). Dans le Vercors (R. Picavet et A. Morin), des traces de cabanes et d’enclos ont été analysées, avec toutes les difficultés de datation dues à un mobilier rare et à de multiples réutilisations au cours des siècles. Enfin, la question des domaines et de leurs limites est abordée à deux reprises et par deux voies différentes : celle des bornes en Savoie (M. Segard) et celle de l’inscription pariétale en Chartreuse (J.-P. Jospin et L. Venditelli).

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Ce regard sur l’Antiquité s’achève sur des approches mythologiques (C. Jourdain-Annequin), autour d’Hercule, le bouvier divin, à partir d’une cartographie des traces, toponymes, inscriptions et représentations de cette divinité entre Alpes et Méditerranée, ouvrant à des analogies avec l’Italie centrale où la transhumance est attestée par les textes. Une série de quatre autels votifs permet d’aborder le vaste domaine des divinités protectrices des troupeaux (C. Jourdain-Annequin). Cette partie s’achève sur une autre divinité importante de la prospérité agricole, Pan, considérée, entre autres, à la lumière de la cartographie de ses représentations (T. Favrie et J.-P. Jospin). On trouve ensuite un petit glossaire (15 entrées), qui aurait sans doute gagné à être un peu plus fourni, et un tableau chronologique assez général.

Cet ouvrage, malgré quelques imperfections, dues notamment à la pérennité des lieux d’élevage en altitude et au manque d’indice chronologique, présente un état de la question accessible au grand public, et montre une nouvelle fois tout l’intérêt des approches pluridisciplinaires menées sur un thème, le pastoralisme, un des aspects majeurs de l’histoire commune de l’homme et de l’animal.

Patrice Méniel

Luc Laporte (dir.), Des Premiers Paysans aux premiers métallurgistes sur la façade atlantique de la France (3500-2000 avant J.-C.), Édition Association des Publications Chauvinoises, Mémoire xxxiii, 2009, 816 p., 60 €

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La parution d’une monographie de qualité est toujours accueillie avec beaucoup de satisfaction dans la communauté archéologique. L’imposant travail de recherche mené sous la direction de Luc Laporte à partir de la fouille de plusieurs sites de la façade maritime du Centre-Ouest en est la parfaite illustration. Il émane d’une bonne adéquation entre une recherche de terrain minutieuse et une mise en perspective des résultats dans le contexte archéologique, local, régional et national, et dans un environnement particulier à l’interface entre littoral et plaines continentales. Cette synthèse volumineuse et abondamment illustrée est l’aboutissement d’une recherche engagée il y a plus de vingt ans et réunissant les contributions de 45 chercheurs spécialistes et collaborateurs. Plusieurs de ces contributions ont fait l’objet de travaux universitaires et sont particulièrement novatrices dans leurs domaines respectifs.

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Le premier chapitre est consacré à la caractérisation du contexte naturel des sites étudiés localisés en milieu littoral particulièrement complexe dont l’évolution au cours du temps est loin d’être simple à percevoir. Le secteur concerné s’étend en façade atlantique entre l’embouchure de la Gironde et le marais poitevin, ancien estuaire de la Sèvre Niortaise. La question de la variation des lignes de rivage est d’emblée abordée et ses répercussions sur l’occupation de vastes zones côtières au faible relief, peu à peu ennoyées par la remontée du niveau marin, sont bien mises en évidence par l’intermédiaire de schémas évolutifs très pédagogiques. L’étude environnementale de ce milieu particulièrement riche fait appel à plusieurs disciplines complémentaires. Une série de carottages réalisés dans le marais charentais a été soumise aux analyses relatives à la dynamique sédimentaire, aux marqueurs écologiques et à la datation des séquences, avec l’accent porté sur les marais de La Perroche et de Ponthezières sur la côte ouest de l’île d’Oléron, au contact direct avec les sites archéologiques étudiés. L’évolution paléo-environnementale des plaines maritimes des côtes charentaises depuis le Mésolithique met en évidence la relation complexe et parfois paradoxale des gisements archéologiques actuellement connus avec la ligne contemporaine du rivage. Si de nombreux sites néolithiques sont actuellement inaccessibles en mer ou ensevelis sous une forte sédimentation, les exemples côtiers actuellement connus étaient à l’époque de leur fonctionnement éloignés du rivage. En revanche, certains habitats en bordure d’estuaire avaient un accès plus direct à la mer en dépit de leur position actuelle nettement plus continentale.

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Le contexte archéologique de la façade atlantique de la Charente est développé dans le second chapitre. Bien que les plus anciens vestiges néolithiques du littoral apparaissent dès la fin du vie millénaire, les travaux récents présentés ici se réfèrent essentiellement à la fin du ive et au iiie millénaires. Les exemples concrets exposés font appel tant à la prospection, tel que l’inventaire systématique mené sur l’île de Ré, qu’à l’archéologie préventive grâce à l’étude du site de Port-Punay à Châtelaillon-Plage ou la structure d’habitat excavée de Bois Chevalet à Sablonceaux.

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Quatre opérations programmées menées sur l’île d’Oléron et dans la presqu’île d’Arvert sont à l’origine de cette étude globale du littoral charentais au Néolithique et les données de terrain sont détaillées dans le chapitre 3, « architectures et organisation de l’espace ». Si l ‘ampleur et le degré d’étude diffèrent entre les sondages réalisés sur le site de La Prise de l’Atelier à La Tremblade et les recherches approfondies menées sur les sites de Ponthezières et La Perroche à Oléron, l’une des qualités de cette recherche collective est d’associer les résultats d’opérations qui, prises individuellement, risquaient de ne pas être diffusées comme c’est encore trop souvent le cas dans notre discipline. L’intérêt majeur des sites étudiés réside dans la remarquable qualité de conservation des niveaux d’occupation néolithiques contrairement à la plupart des sites de plateaux fortement arasés par les travaux agricoles. À elle seule, l’étude d’une superficie de près de 500 m2 d’un sol d’occupation du Néolithique final encore en place sur le site de Ponthezières constitue une première pour cette période dans l’Ouest de la France. Les résultats obtenus grâce à une fouille programmée particulièrement minutieuse menée pendant plus de quatre années sont présentés de façon claire et détaillée. Les illustrations, nombreuses et de très bonne qualité, épaulent avantageusement le texte. Une présentation chronologique des différentes phases de l’opération permet de bien appréhender la démarche scientifique, de la prospection de surface systématique menée sur près d’un hectare, suivie des premiers sondages d’évaluation, à la fouille programmée, complétée de prospections géophysiques permettant d’estimer l’étendue du site à deux ha. La stratigraphie est caractérisée par une unique couche dont le degré de conservation peut être considéré comme excellent en raison de la présence de vestiges bien structurés et de vases écrasés encore en connexion par exemple. Le secteur étudié met en évidence les soubassements de plusieurs édifices et zones d’activités bien définies, évoquant avec précision les gestes de la vie quotidienne au Néolithique final. Un atelier de fabrication de petites perles en coquillage est ainsi révélé par la répartition cohérente des vestiges de tous les stades d’élaboration, du façonnage de l’outil principal de l’artisan –le petit perçoir fusiforme – aux ébauches de perles et rejets de matière première. Afin d’aménager des lieux de passage, de grosses pierres en calcaire ont été apportées de l’estran, tandis qu’un abri léger sur poteaux surmontait un sol de cailloutis. Ces aménagements sont localisés à proximité d’un fossé d’enceinte creusé en tronçons successifs à la manière de nombreux sites analogues en Centre-Ouest de la France. Cependant, l’observation précise de la dynamique de comblement et d’aménagements divers (empierrements du fond, boisage des parois) amène à s’interroger sur les fonctions de ces structures. Inclus dans un habitat nettement plus vaste, le secteur étudié est toutefois principalement consacré à la fabrication de petites perles en coquillage et l’étude sur près de 500 m2 d’une activité artisanale spécialisée bien conservée en place reste exceptionnelle.

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L’habitat néolithique de La Perroche à Saint-Pierre-d’Oléron, localisé sur une petite éminence rocheuse en bordure du marais est caractérisé par une occupation attribuable à l’Artenacien. Il n’a fait l’objet que d’une série de cinq sondages; mais, par sa puissance et son état de conservation, sa stratigraphie de 50 cm d’épaisseur constitue un référentiel pour cette culture dans le Centre Ouest. Les vestiges d’habitat en pierre sèche et en terre ont ainsi été mis en évidence avec les structures associées telles que sols aménagés, dallages et foyers domestiques.

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L’habitat de L’Écuissière à Dolusd’Oléron n’a pu être étudié que sur une surface restreinte de 80 m2 en raison des difficultés d’accès, le gisement étant conservé dans la zone de battement des marées. Malgré ce handicap qui induit une présentation très brève des résultats, deux phases d’occupation attribuables au Campaniforme ont pu être enregistrés.

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Quel que soit leur degré d’étude, ces sites se caractérisent par un mobilier abondant et varié dont l’étude a permis d’associer de jeunes chercheurs et de renouveler les perceptions typochronologiques des cultures matérielles abordées. Traditionnellement privilégiée pour distinguer les groupes culturels néolithiques, l’étude de la céramique a la primeur dans le chapitre 4. L’importance des corpus – 30 000 et 20 000 tessons sur les sites artenaciens de Ponthezières et La Perroche par exemple – rend compte de la valeur scientifique des séries. À partir d’une méthode d’analyse particulièrement bien détaillée, le caractère maritime de l’Artenac de Ponthezières et La Perroche est mis en évidence en parallèle avec un style plus continental comme celui de Diconche à Saintes par exemple. De même, L’Écuissière s’intègre parfaitement dans le Campaniforme maritime des habitats du littoral Centre Atlantique. Grâce à une étude stylistique détaillée, les interactions et transferts techniques entre Artenacien et Campaniforme mettent en évidence une coexistence entre les deux groupes culturels.

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Le chapitre 5 est consacré à l’étude des « Outils en pierre, en os ou sur coquilles » à partir de corpus également importants pour ce qui est des roches taillées. Avec plus de 41 000 pièces, la série de Ponthezières reste la plus significative et révèle une production de petits perçoirs dont la chaîne opératoire de fabrication nécessite une haute technicité.

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L’un des aspects particuliers de Ponthezières et de La Perroche, la production de petites perles en coquillage, est présenté dans le chapitre 6 « La parure ». Ce vaste domaine est abordé tant sur le plan technologique, qu’à travers l’archéologie expérimentale, les comparaisons ethnographiques et la diffusion de la production par le biais des réseaux d’échange.

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Le milieu littoral charentais au substrat calcaire est particulièrement favorable à la conservation des restes des ressources utilisées par les populations néolithiques. Dans le chapitre 7, plusieurs chercheurs se sont investis dans l’étude des « économies de subsistances », faisant la part de l’exploitation du milieu marin tout proche par rapport aux ressources continentales. Ces approches très fines, menées à partir d’un matériau abondant et de qualité, s’adressent tant à l’environnementaliste qu’à l’archéologue, notamment pour la période emblématique du développement des pratiques agropastorales.

L’ouvrage s’achève par une volumineuse synthèse sur la mise en perspective des données dans leur contexte local, régional et européen. Chaque point abordé y est abondamment discuté. Au travers des productions locales et de leur diffusion, la périodisation des cultures du Néolithique récent et final est affinée à l’échelle régionale. Le lien est étendu sur la moitié ouest de la France pour atteindre l’échelle de l’Europe occidentale et notamment l’intégration du Centre-Ouest de la France dans le phénomène Campaniforme.

Cet ouvrage, qui allie une présentation de grande qualité esthétique à un contenu scientifique de haut niveau et novateur, constitue une référence tant pour la communauté scientifique que pour un public d’étudiants et amateurs passionnés par les premières populations d’agriculteurs. Il s’adresse tout autant à l’environnementaliste curieux de l’évolution d’un milieu naturel particulièrement complexe et changeant dans lequel l’homme a du s’adapter en permanence.

Jean-Yves Tinévez

Patrice Méniel, Manuel d’archéozoologie funéraire et sacrificielle, Âge du Fer, En Crausaz, InFolio Archéodunum, 2008, 188 p.

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Le titre de ce livre mérite un commentaire pour les lecteurs peu familiers du petit monde des spécialistes des Gaulois de l’Indépendance et de la Romanisation. Il s’agit de définir les méthodes d’études des vestiges d’animaux dans les sépultures et les sanctuaires celtiques. Ces ossements à peu près ignorés jusque dans les années 1970 ont révélé des renseignements totalement inédits sur la consommation, les rituels, la mentalité des populations gauloises. Les dépôts peuvent se résumer à un quartier de viande accompagnant le défunt, mais souvent il est « mis en scène » et accompagné d’un couteau. Ils peuvent aussi réunir plusieurs chevaux entiers, ici le ventre bourré d’un chien, là accompagnés de leur cavalier. Le lecteur découvrira page après page ces configurations étonnantes, et surtout les méthodes qui ont permis de garantir leur réalité, sinon d’en proposer une interprétation cohérente.

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Il s’agit bien d’un manuel, construit de façon originale : un peu plus de la moitié du texte présente les méthodes d’analyse mises au point par l’auteur et ses collègues devant des situations peu banales; l’autre moitié est consacrée à des études de cas et à une présentation résumée des gisements sur lesquels s’appuie l’ouvrage.

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La première partie est consacrée aux pratiques funéraires. En suivant la démarche de l’archéologue de terrain, on distingue les ossements brûlés des ossements déposés tels quels sous forme de cadavre, de carcasse ou de squelette. Un chapitre synthétique révèle, à côté des méthodes de prélèvement ou de calcul, des résultats sur l’évolution des pratiques et des populations d’animaux au cours des siècles : au ve siècle sont déposés bœufs, porc et caprinés; le porc s’impose au iiie siècle en même temps qu’apparaît la volaille, dont la place augmente à l’époque romaine.

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La deuxième partie concerne les rites sacrificiels, qui ont pu être observés en détail depuis une trentaine d’année, la méthode mise au point ayant pu être testée sur des exemples spectaculaires. Des relevés méticuleux permettent de distinguer les dépôts de carcasses ou de pièces de viande de simples dépôts culinaires. Comme ces vestiges peuvent concerner plusieurs dizaines d’individus, le fouilleur doit choisir entre un relevé minutieux qui lui prendra des heures, ou des prélèvements en vrac qui détruisent irrémédiablement les gestes et la signification de ces dépôts. L’analyse et le comptage des ossements permet de distinguer clairement les traces de banquet des vestiges de sacrifices dont la viande n’est pas, ou que partiellement, consommée.

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La lecture de la description des sites révèle avec sobriété des situations plus extraordinaires les unes que les autres. Par exemple dans une fosse à Varennessur-Seine un squelette d’adolescent est recouvert par ceux de quatre chevaux et d’un chien; la fosse est partiellement comblée avant de recevoir à nouveau trois chevaux, trois moutons et un chien, partiellement découpés.

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Si la signification de ces gestes laisse encore ouvertes les interprétations les plus diverses, le corpus réuni et résumé ici est tout à fait exceptionnel dans l’histoire des religions antiques. Patrice Meniel, qui a joué un rôle essentiel dans ces découvertes et dans la mise au point de ces méthodes, en montre ici, avec une sobriété et une concision qui pourraient inspirer de nombreux auteurs, toute la richesse.

Olivier Buchsenschutz

Danièle Conso, Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin (dir.), Les Vocabulaires techniques des arpenteurs romains. Actes du colloque international (Besançon, 19-21 septembre 2002), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2005, 221 p., 42 €

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Ce volume, paru en 2005 et édité par Danièle Conso, Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin, publie les actes du colloque international tenu à Besançon en septembre 2002. Le volume contient 16 communications, une introduction et un index très utile. Comme l’indique Jean-Yves Guillaumin en introduction (p. 9), ce volume ne prétend pas résoudre toutes les questions des vocabulaires employés par les arpenteurs romains, mais l’objectif est « de prendre appui sur les textes, en tenant toujours compte des données historiques et archéologiques, pour définir des problématiques nettes et construire des propositions d’interprétation sans faux-fuyant ni complaisance. » En effet, les articles publiés traitent une grande variété de sujets, analysent plusieurs termes plus ou moins techniques en rapport avec les fonctions d’arpentage et couvrent une période très large, allant de l’époque républicaine (Ella Hermon et Monique Crampon), jusqu’au Moyen Âge (Catherine Jacquemard et Patrick Gautier Dalché).

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Ella Hermon suit l’évolution du concept de l’ager publicus depuis son origine au ve siècle avant J.-C. jusqu’à son utilisation par les arpenteurs de l’époque flavienne. Monique Crampon s’intéresse à l’image de l’arpenteur (finitor) tel qu’il apparaît dans le Poenulus de Plaute, en le confrontant également à d’autres textes latins. Catherine Jacquemard aborde la question de l’identité de l’auteur du Liber de astrolabio (attribué à Gerbert d’Aurillac, xe-xie siècle) en soulignant les liens avec les vocabulaires techniques des arpenteurs à propos de l’angle droit et des coordonnées orthogonales. Patrick Gautier Dalché montre comment mappa, à l’origine un terme du corpus gromatique, synonyme de forma, devient, entre le ixe et le xie siècles, mappa mundi, qui sera ensuite traduit en mappemonde en français.

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Le titre du volume, avec vocabulaires au pluriel, est très juste puisque l’ensemble des textes soulignent d’une part la variété des termes employés, parfois sans que l’on puisse comprendre précisément la différence entre certains et, d’autre part, leur polyvalence et la nécessité de prendre en compte le contexte spécifique pour proposer un sens, et des traductions, plus appropriés de ces termes.

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Malgré leur grande variété, nous pouvons relever quelques ensembles de thématiques abordées et distinguer des discussions portant sur certains auteurs, sur certains groupes de mots mais aussi des études de cas à partir d’un ensemble d’inscriptions ou encore quelques termes qui posent des problèmes d’interprétation particulièrement difficiles.

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Les rapports entre les vocabulaires des arpenteurs et le domaine militaire ont été traités par deux articles (Antonio Grillone et Jean Peyras). Le premier analyse, un à un, des termes utilisés par le Pseudo-Hygin dans sa description d’un camp militaire, tandis que le deuxième prend en considération quatre œuvres (deux d’Hygin l’Arpenteur, L’œuvre gromatique d’Hygin et Les conditions des terres de Siculus Flaccus) et montre la nature politique de ces œuvres, qui font partie d’un objectif plus large de « mise en place d’un ordre qui serait acceptable pour tous » (p. 148). Le vocabulaire gromatique possède également des liens étroits avec la terminologie de la jurisprudence préclassique et classique, comme nous l’indique Okko Behrends, notamment à partir de l’œuvre de Frontin. En effet, l’art gromatique s’insère dans l’ensemble de la culture romaine, dans tous ses aspects, et les auteurs d’œuvres gromatiques sont influencés par divers domaines, aussi bien dans le choix du vocabulaire que de la méthode.

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Certains articles traitent des questions d’ordre plutôt général, où l’on voit la préoccupation d’établir un cadre élargi pour l’interprétation des termes particuliers. Ainsi, le premier article, celui de Danièle Conso, pose le problème de la définition d’un vocabulaire technique par rapport à la langue commune pour montrer que l’œuvre gromatique utilise aussi bien la langue commune, un lexique commun dans un usage spécifique et des termes réellement techniques. En analysant les étymologies crées par les arpenteurs, Françoise Gaide insiste sur la nécessité d’un esprit très critique et sceptique vis-à-vis des auteurs qui sont des commentateurs postérieurs aux grandes assignations auxquelles ils font référence.

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Didier Marcotte étudie les notions de chorographie et de géographie, de l’origine alexandrine avec Ératosthène jusqu’aux vers d’Ovide (Ars amatoria, 1, 173-178 et 191-193), dans sa tentative de faire coïncider les limites du monde à celles de Rome, et à Antipater de Thessalonique (Anthologie Palatine, ix, 297); ces descriptions de type géographique relèvent d’un procédé d’arpenteur pour la mesure des dimensions en les réduisant en un certain nombre de parcelles. L’article de Antonio Gonzales souligne l’importance du dieu Terminus pour les Romains puisqu’il contribue au maintien de l’ordre : il est le dieu qui ne peut pas être déplacé et qui veille sur le respect des bornes indiquant les limites entre les parcelles de terre.

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Certains textes constituent plutôt des études de cas, soit d’un groupe de mots, soit d’un document en particulier. L’inscription de la Sortitio d’Ilici (Elche en Espagne) et les textes des Casae Litterarum sont analysés en détail respectivement par Oriol Olesti Vila et par Anne Roth Congès. À partir d’une méthode privilégiant les comparaisons et le témoignage des données archéologiques, on apprend les formes d’assignation des terres aux nouveaux colons, mais aussi leurs rapports avec les objectifs politiques et militaires de l’époque. La mise en parallèle des cinq listes des Casae Litterarum montre les contaminations d’une liste à l’autre, ainsi que les catégories du vocabulaire utilisé : termes liés aux notions d’orientation, au relief géographique, aux constructions, termes techniques, termes liés à l’administration ou au vocabulaire juridique. Documents authentiques, ces textes « témoignent d’un moment important de l’histoire gromatique pendant l’Antiquité tardive » (p. 107) et les terres décrites peuvent être localisées le long des premiers milles de la via Flaminia.

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Quelques chapitres du volume traitent certains termes spécifiques. Jean-Yves Guillaumin se concentre sur Tysilogramus et Epitecticalis pour donner une traduction pertinente et pour montrer comment ces deux termes trouvent leur origine dans la langue grecque, soit dans un traité d’Aristote soit dans les écrits des grammairiens. Brian Campbell touche au problème de l’utilisation des éléments de la topographie dans les travaux d’arpentage, notamment par des termes tels que subseciuum, ager relictus, extraclusus, acceptus, concessus, redditus, commutatus, ou les arbres : arbores ante missae, intactae, notatae. Il conclut que les auteurs du corpus gromatique étaient probablement plus intéressés par les problèmes juridiques de possession et de limites des terres que par le vocabulaire. L’article d’Almudena Orejas, María Ruiz del Árbol et Inés Sastre analyse l’expression ager mensura comprehensus et essaye de combiner les sources écrites aux sources archéologiques dans un discours historique. Cette méthode porte parfaitement ses fruits dans cet article, qui est le résultat de leurs recherches dans l’ouest de la péninsule Ibérique depuis une dizaine d’années. Le traitement des auteurs romains intégrés à une perspective de l’archéologie du paysage leur a permis de montrer les rapports étroits entre la politique romaine impériale et les régions marginales à l’extrémité occidentale de l’Empire.

Quelques petites remarques de forme s’imposent. En ce qui concerne la présentation de la bibliographie, on regrette notamment le manque d’uniformisation, souvent en note de pied de pages, parfois donnée in extenso, parfois abrégée, mais aussi abrégée dans le corps du texte. Même si la majorité des passages transcrits sont traduits par les auteurs, certains ne le sont pas; dans un ouvrage traitant des vocabulaires techniques et des difficultés de leur interprétation, cela est particulièrement regrettable. Les auteurs sont nombreux à montrer justement l’importance de l’analyse du contexte linguistique et historique pour proposer des interprétations et des traductions nouvelles de certains termes, ce qui montre la nécessité, dans ce cas, d’avoir recours à des traductions systématiques de tous les passages cités. Finalement, on ne comprend pas l’ordre dans lequel les textes sont organisés, puisque le volume ne semble pas suivre d’ordre chronologique ou thématique : un texte faisant référence à la République au ve siècle avant J.-C. a pu être placé à la suite d’un article sur le Moyen Âge. Malgré l’absence d’un ordre bien établi, l’ensemble des textes constitue un tout cohérent et complet sur les questions des vocabulaires des arpenteurs.

En effet, le volume associe des contributions issues de traitements méthodologiques différents, mais le caractère commun à tous les articles est l’esprit critique vis-à-vis de leurs sources, dans un clair objectif de montrer les spécificités des contextes dans lesquels ces sources se trouvent. De surcroît, plusieurs articles font également les liens entre des contextes particuliers et la politique romaine impériale, montrant ainsi comment les objectifs généraux de l’Empire se trouvent adaptés dans des différentes réalités sous la domination romaine.

Vincent Corriol

Rita Compatangelo-Soussignan et Christian-Georges Schwentzel (dir.), Étrangers dans la cité romaine. « Habiter une autre patrie » : des incolae de la République aux peuples fédérés du Bas-Empire, Rennes, pur, 2007, 265 p., 24 €

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L’Empire romain a formé durant plusieurs siècles une vaste entité administrative au sein de laquelle ont cohabité de multiples populations de toutes origines, issues soit des conquêtes romaines, soit de l’infiltration ou de l’immigration de groupes venus d’au-delà des frontières. Face à cette diversité, la question qui se pose est de savoir finalement ce qu’est un étranger dans l’Empire, sachant que jusqu’à la promulgation de l’édit de Caracalla, plusieurs statuts civiques dont le plus éminent est évidemment celui de « citoyen », pouvaient coexister au sein d’une même population. Ce thème fut l’objet d’un colloque tenu à Valenciennes en octobre 2005.

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Les actes de ce colloque sont organisés en trois parties, en définitive totalement différentes. La première, « Incolae et étrangers domiciliés dans le monde romain : aspect normatifs », concerne principalement les questions relevants du droit. Quel est le statut exact de ces incolae et son évolution dans le temps? Ella Hermon (« Des communautés distinctes sur le même territoire : quelle fut la réalité des incolae? ») et Orazio Licandro (« Domicilium e incolae tra repubblica e principato ») tentent chacun d’apporter quelques éléments de réponse, notamment d’un point de vue juridique. Alors que ces deux auteurs examinent la question pour l’Italie, Claire Hasenohr (« Italiens et Phéniciens à Délos : organisation et relations de deux groupes d’étrangers résidents (iie-ier siècles avant J.-C.) ») et Alexandru Avram (« Les cives Romani consistentes de Scythie Mineure : état de la question ») étudient comment s’organisent les communautés de Romains (ou plus généralement d’Italiens) dans le reste de l’Empire, lorsque l’on sort du cas habituel des colonies. Claire Hasenohr montre qu’à Delos les Italiens disposent d’un véritable statut juridique, de type « collège », et Alexandru Avram essaie, au travers d’un corpus de 34 inscriptions, de déterminer qui sont ces citoyens romains installés en Scythie mineure. Il observe par ailleurs le maintien d’une distinction entre les citoyens romains et les autres après l’édit de Caracalla, maintien dénotant plus une tradition qu’une réalité juridique effective.

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Inversement, les auteurs dont les textes figurent dans la deuxième partie se penchent sur les cas d’étrangers s’installant en Italie ou dans la partie occidentale de l’Empire. Le statut des Égyptiens et des Nabatéens à Rome et en Italie est ainsi particulièrement étudié par Jean-Louis Podvin pour les premiers et Christian-Georges Schwentzel pour les seconds.

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La troisième partie est plus hétéroclite, car elle touche non plus aux mouvements internes de personnes dans l’Empire, mais aux migrations et conquêtes en Gaule du Nord de la fin de la période de l’Indépendance au vie siècle après J.-C. Ainsi Germaine Leman-Delerive (« À propos de phénomènes d’immigration en Gaule du Nord pendant l’époque celtique ») tente de brosser en quelques trop courtes pages un bilan de ce que l’on a pu aborder sur ces phénomènes durant l’Âge du Fer. Blaise Pichon (« Indigènes et populations extérieures dans l’Ouest de la Gaule Belgique de la période augustéenne au milieu du ier siècle après J.-C. ») se fait bien plus précis, tant au niveau géographique que chronologique, ce qui lui permet d’apporter quelques éléments intéressant sur la présence romain précoce dans cette zone, et notamment d’auxiliares. Francesca Lamberti (« Gli Ubii e Roma ») affine encore sa grille de lecture en ne s’intéressant qu’à une seule citée indigène, celle des Ubiens, et à leurs relations avec Rome, tentant de montrer dans quel contexte a pu se créer la Colonia Claudia Ara Agripinensium (Cologne). Alain Jacques (« Le sanctuaire germanique d’Arras ») présente lui aussi en de trop courtes pages l’étrange sanctuaire tardo-antique d’Arras, un sanctuaire germanique avec vraisemblables sacrifices humains, qui montre bien que jusqu’au cœur des villes, en Gaule du Nord, la romanité se perd au profit de la culture des conquérants. Enfin l’article de Marie-Pierre Terrien (« Romanité et germanité dans la région rhénane aux ive-vie siècles. Le témoignage des inscriptions chrétiennes »), le seul qui intéresse finalement les études rurales, prend le partie d’exploiter le corpus des inscriptions chrétiennes des bords du Rhin pour déterminer quand et comment le christianisme pénètre dans les campagnes, mais aussi quelles populations il rencontre. Elle montre ainsi le caractère disparate de ces populations : des germanismes apparaissent dans les inscriptions, surtout à partir du vie siècle, mais les populations (du moins celle qui écrivent ou font écrire) semblent toujours bien gallo-romaines. Il aurait été toutefois intéressant de comparer ces données onomastiques avec celle des périodes antérieures, pour voir si ces populations germaniques ne sont pas déjà présentes auparavant.

Au final, voilà un ouvrage bien intéressant, mais un peu disparate, car l’Empire est vaste et les études proposées restes ponctuelles.

Patrice Lajoye

Hélène Débax (dir.), Vicomtes et vicomtés dans l’Occident médiéval, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, 337 p. + cd Rom, 29 €

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Comme le souligne Hélène Débax en introduction, si le thème de l’ouvrage et du colloque qui en est à l’origine peut apparaître « facilement identifiable », l’appréciation de la réalité de l’objet d’étude est rendue difficile par la dispersion, l’hétérogénéité et le laconisme des sources. C’est un véritable kaléidoscope à vicomtes – terme employé à plusieurs reprises et retenu pour le titre d’une communication – qui s’offre au lecteur. Les 25 contributions traitent pour certaines d’espaces réduits ce qui est un moyen pour approcher les faits mais elles veillent à replacer l’étude dans un cadre plus large. Elles constituent autant de touches qui apportent des éléments à un tableau d’ensemble difficile à dessiner. Certaines s’efforcent de répondre au questionnement fixé par l’introduction et c’est un des éléments qui fait l’intérêt de l’ouvrage, plus que la simple addition des communications d’un colloque.

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La géographie du phénomène constitue l’une des entrées majeures dans le sujet. Si la grande majorité des contributions concerne le centre et le sud du royaume de France (au sud et à l’ouest d’une ligne allant de la Bretagne à la Provence) c’est bien parce que les vicomtes peuvent y constituer un des éléments essentiels de l’exercice des pouvoirs dans la société dite féodale. Ailleurs (Flandre ou Normandie par exemple), lorsqu’ils existent, ils sont le plus souvent des agents d’une autorité supérieure. À l’est et dans l’Empire, ils se sont effacés.

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Plus que les vicomtés ce sont les vicomtes que l’on saisit. La territorialisation du pouvoir n’implique pas toujours l’existence d’une vicomté structurée et le terme vicecomitatu peut être ambigu et désigner la charge et les droits qui lui sont liés à elle.

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Nombre de contributions posent la question des « origines » et des liens avec le vicomte carolingien, malaisé à connaître lui-même; lien qui s’avère souvent difficile à établir clairement. La chronologie des études est avant tout centrée sur les xe-xiie siècles. Le terme vicomte ne renvoie pas toujours aux mêmes réalités; même dans l’espace de forte implantation, il n’y a pas une institution vicomtale et l’absence du qualificatif n’est pas toujours le signe que ce niveau de pouvoir n’existe pas.

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Au xe siècle, il peut être le relais d’une autorité princière sur une portion de territoire. Mais dans le sud et le sud-ouest, existe une tendance à la patrimonialisation et à la consolidation des positions autour du titre, et ainsi la constitution de lignages aristocratiques portant ce qualificatif. Les pouvoirs se structurent à partir de châteaux et leur étendue géographique et la nature des droits exercés est extrêmement variable, de même que la permanence ou l’extinction des lignées. Les vicomtes ont d’autant plus leur place que le comte, ou celui qui exerce de tels pouvoirs, est lointain et que l’on se situe à la périphérie de sa domination. Les vicomtes constituent une strate médiane des pouvoirs et il est parfois difficile de comprendre ce qui peut distinguer certains vicomtes d’autres pouvoirs ou d’autres individus ne portant pas ce titre, tels les châtelains les plus puissants. Mais il y a parmi eux de grandes disparités, certains sont proches du rang comtal à Carcassonne, Narbonne, Agde ou Béziers, d’autres assimilables à de petits châtelains, certains alors ne relèvent plus le titre vicomtal.

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La cohérence de l’ouvrage est donnée par l’introduction qui évoque la maigre bibliographie sur le sujet et dessine un questionnement, et par la très utile conclusion qui se risque à donner des éléments de synthèse. Il ne s’agit pas simplement d’actes de colloque mais d’un véritable livre dont il faut noter la rapidité de l’édition puisque la rencontre s’était tenue en octobre 2006. Il apporte de la matière à la compréhension des pouvoirs et sociétés des xe-xiiie siècles.

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Il faut aussi souligner l’intérêt des annexes figurant sur le cd-Rom qui font presque doubler le volume de l’ouvrage : fiches prosopographiques, généalogies, sources (document archéologiques, iconographiques, monnaies, sceaux, etc.), cartes et plans, notes de certaines communications (c’est l’aspect le moins positif puisque que cela morcelle la lecture des contributions papier). Autant de données qui témoignent de la précision des recherches menées et constituent pour les chercheurs intéressés par les régions concernées ou ceux ayant des perspectives comparatistes, une source d’informations importante. S’il n’est que très indirectement en rapport avec l’histoire rurale au sens strict, l’ouvrage est ainsi à même d’intéresser les ruralistes.

Laurence Jean-Marie

Marie-Pierre Estienne, Châteaux médiévaux dans les Baronnies, xe-xive siècle, Lyon, Documents d’archéologie en Rhône-Alpes et en Auvergne, 31, 2008, 161 p., 30 €

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Longtemps confinée à sa dimension architecturale, et, corrélativement, à des perspectives d’histoire politique et militaire, vouée à la monographie ou, au mieux, au répertoire topographique, la castellologie a connu des avancées significatives au cours de ces dix dernières années : éclosion de thèses d’archéologie et d’histoire, travaux d’équipe et colloques sont venus renouveler la palette des « antiquaires » et des spécialistes du patrimoine bâti. Des études toujours plus ambitieuses permettent de croiser les données en définissant de nouveaux concepts – on pense aux maisons fortes, révélées par Michel Bur : Hervé Mouillebouche les a appréhendés dans la durée, à travers le cas exemplaire de la Bourgogne, et Élisabeth Sirot vient de leur consacrer une première et stimulante synthèse – en reprenant des dossiers que l’on croyait connus, tel le chantier de construction, ou en livrant de nouvelles sources. Le phénomène castral est désormais saisi dans son environnement, au centre d’un jeu de relations complexes.

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La conjonction de talents rassemblés autour de la région Rhône-Alpes et le soutien dont ils bénéficient de la part des pouvoirs publics se traduit par une série de publications pionnières dont témoigne la série des dara où vient de paraître le nouvel ouvrage de Marie-Pierre Estienne, quatre ans après l’édition de son doctorat Châteaux, villages, terroirs en Baronnies xe-xve siècle. La parenté de ces deux livres est évidente, mais la destination n’est pas la même, et le présent volume répond différemment à l’exercice académique du premier, le développe et lui apporte une dimension nouvelle.

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En bonne pédagogie, ce travail suit un plan chronologique qui s’articule en trois volets – apparition (p. 21-48), apogée (p. 49-98) et transfiguration (p. 99-136) – qui correspondent à un enchâtellement « spontané », autour de l’an Mil, conformément à la vulgate, à une domination locale mieux identifiée, celle des sires de Mévouillon, des dynastes assez habiles pour jouer de leur position d’entre deux, puis à l’annexion de ce secteur par le Dauphiné (et partiellement par le Comté de Provence). La configuration est typique : c’est de la géopolitique par défaut, sans les enjeux qu’on retrouve, par exemple, des les pays du Rhône et de l’Ain.

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Le paysage castral, émietté à l’extrême – l’auteure identifie 171 alleux, qu’elle assimile peut être un peu rapidement à des castra – est donc intimement lié à la mise en valeur et au contrôle des terroirs. Dans leur phase initiale, ces châteaux peuvent-ils être considérés comme des moyens de la conquête des terres, à l’instar des Eodundsburgen, des points d’appui de seigneurs défricheurs mis en lumière dans le Jura suisse? La motte de Gaudissard se place dans ce contexte, mais la piste peut être suivie. La tâche est d’autant plus rude que 70% des sites sont à peu près illisibles en surface, et que les vestiges ne sont vraiment signifiants que dans 20% des cas : il n’est pas inutile de rappeler, d’emblée que la plupart de ces constructions ont été élevées dans l’urgence, avec des moyens réduits et qu’elles sont biodégradables. Combien de sites avortés pour un château durable? Une enquête ultérieure devra permettre de mieux connaître les circonstances de leur abandon et de leur destruction : le rôle « castellicide » de Richelieu a sans doute été exagéré par les historiens.

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Mais l’échantillon retenu reste pertinent : fort de 127 communes, à cheval sur la Drôme, le Vaucluse et les Hautes-Alpes, l’ensemble géographique de 8 000 km2 compris entre la Moyenne Durance et le Rhône, le Diois et le Ventoux tire sa cohérence de ses hautes terres entrecoupées d’une douzaine de vallées. Au xiie siècle, il est donc structuré par les Mévouillon, apparus sous ce nom éponyme en 1057, (p. 52 et suiv.), à la suite des Mison, dont l’héritage échoit à l’une de leurs branches, tandis qu’un autre rameau fait souche à Montauban (1082). Le qualificatif « Baronnies », d’usage moderne, se légitime à partir du moment où il est question d’une autorité in dominationibus Medullionis et Monsalbani en 1265.

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Marie-Pierre Estienne fonde son travail sur une pratique des sources d’archives (inédites ou non) qui fait honneur aux archéologues. Il est vrai qu’elle ne se trouve par dans en terre inconnue, et sa bibliographie en rend compte. Mais cette masse documentaire est inégalement répartie, infiniment plus riche pour le bas Moyen Âge que pour les périodes antérieures (malgré Cluny et Saint-Victor de Marseille, gros propriétaires dans la région), celles-là même qui voient la mise en place de ce réseau fortifié. La méthode régressive justifie la présence d’un beau chapitre sur les travaux de réfection ou d’entretien réalisés en aval de la période étudiée.

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Pour autant qu’on puisse le dire, l’organisation castrale s’épanouit au xiie et au xiiie siècle avec un certain retard, tant du point de vue des formes – des tours quadrangulaires qui sont autant de « petites forteresses rurales » (p. 95) – que de celui des institutions qui en dépendent. Cette chronologie est corroborée par une analyse du bâti, menée très finement, et illustrée par deux monographies plus étendues, l’une sur Mison (p. 104-116) et l’autre sur Cornillon (p. 116-125). Elle incite à rouvrir le dossier du « paysage politique » en fonction des flux de peuplement. 84% des castra ont généré un bourg castral et la moitié de ceux-ci ont pris rang de paroisse. Éternelle question de l’œuf et de la poule. La belle formule d’Hélène Debax selon laquelle le castrum est l’« unité de compte de la fidélité » permet de fédérer les réalités gigognes de seigneurie et de féodalité et mérite d’être poussée plus loin, avec les matériaux réunis ici. Ainsi, le coup de projecteur sur « finages et terroir du castrum », à propos de Mison en 1297 (p. 106-108), qui en restitue bien l’environnement à propos de Cornillon (p. 119). Exploitation, prélèvement, domination jouent à l’échelle locale, mais s’insèrent dans un tissu de relations plus large dont participent les infrastructures lourdes – tels les moulins, les routes et les ponts – aussi bien que les drailles les plus furtives.

Les problématiques ouvertes par le livre de Marie-Pierre Estienne sont étayées par des observations rigoureuses et par des informations de première main. Elles sont servies par une présentation impeccable, et pas moins de 124 figures, cartes, plans, tableaux. On attend des comparaisons ailleurs, on souhaite des prolongements vers l’aval.

Georges Bischoff

Élisabeth Lalou, Bruno Lepeuple et Jean-Louis Roch, (dir.), Des Châteaux et des sources. Archéologie et histoire dans la Normandie médiévale. Mélanges en l’honneur d’Anne-Marie Flambard Héricher, Rouen/Le Havre, Publications des Université de Rouen et du Havre, 2008, 622 p., 30 €

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Ce recueil d’articles, offert à Anne-Marie Flambard Héricher à l’occasion de son départ rassemble les travaux scientifiques de collègues, doctorants ou anciens élèves sur des sujets aussi variés que ceux qui l’ont passionnée durant sa carrière. L’ouvrage s’ouvre sur des avant-propos d’Élisabeth Lalou et Jean-Louis Roch, des doctorants du groupe « châteaux », et de Micaël Allainguillaume, responsable des publications du crahm. Chacun évoque et retrace à sa manière, le parcours, les fouilles, les qualités d’enseignement et d’écoute, les choix professionnels et le dynamisme d’Anne-Marie Flambard Héricher. Qualités qui ont été à l’origine de nombreuses vocations, en particulier dans le domaine de la castellologie médiévale ou de l’édition. À cet hommage sincère et émouvant, je peux m’associer pour avoir pu apprécier l’engagement et la détermination d’Anne-Marie Flambard Héricher dans le renouveau de la recherche en archéologie médiévale. Vingt-neuf contributions témoignent de la diversité et du nombre de chercheurs qui ont souhaité lui exprimer leur amitié.

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La première partie de l’ouvrage intitulée « Identité normande » rassemble huit contributions. Ce sujet est abordé à partir de la scène controversée du baisement du pied de Charles le Chauve en 911 lors du traité de Saint-Clair-sur-Epte (Pierre Bauduin), de l’examen des éléments qui concourent à la fabrique d’un saint, Guillaume de Volpiano (Véronique Gazeau), ou encore de la discussion sur l’apparition du château à motte et de la cavalerie dans l’Angleterre pré-normande en retraçant la courte vie de Raoul de Mantes, neveu du roi Édouard le Confesseur (Daniel Étienne). Mathieu Arnoux propose un inventaire des conséquences de l’épidémie et de la mortalité provoquée par la peste de 1348. En l’absence de véritables procédures de recensement dans le duché de Normandie, les informations démographiques disponibles sont maigres. L’importance de la mortalité n’est perceptible qu’à partir de l’étude des sources testamentaires, des sources nominatives religieuses ou fiscales, ou en estimant la population normande à la veille de l’épidémie (Comptes de Saint-Lô) ou à partir de l’exploration des conséquences de l’épidémie sur l’organisation de la société (les récoltes restent sur pied) et sur l’économie (consommation effrénée, exubérance vestimentaire, etc.).

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Les traces d’un four à pots à Jurques (atelier de la Sauvegarde) et le mobilier en grès associé, qui appartient à une fourchette chronologique très resserrée (1877-1914) et se répartit en 6 catégories fonctionnelles telles les tabatières Père-la-Colique ou Mère-la-Colique, sont exposés par Bruno Fajal et Philippe Bernouis.

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Deux articles ont pour sujet la basse vallée de la Seine : l’un concerne sa navigabilité et celle de ses affluents, la gestion et les aménagements portuaires au travers de plusieurs exemples diachroniques (Lillebonne, Harfleur, Pont-Audemer…) (Jimmy Mouchard); l’autre expose une réflexion sur les pêcheries médiévales (Nicolas Leroux) à partir de l’inventaire des techniques de pêches actives ou passives (les plus exploitées) depuis Saint-Denis-Chef-de-Caux jusqu’au Petit-Quevilly, et s’interroge sur la localisation des différentes pêcheries et la nature leur possesseurs (plus de la moitié détenue par des abbayes) entre le xie et le xvie siècle. Jacques Le Maho revisite l’hypothèse proposée par l’archéologue anglais B. Dearden au sujet de la localisation du pont fortifié de Charles le Chauve construit à partir de 862 sur la commune du Pont-de-l’Arche dans le Val-de-Pîtres (Eure), en utilisant les sources textuelles, archéologiques et topographiques. L’auteur discute et propose un tracé du pont carolingien par rapport au pont actuel et les emplacements présumés des castella sur les rives de l’Eure et de la Seine.

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La deuxième partie des mélanges regroupe, sous la thématique « Mottes, châteaux et manoirs », dix articles. Le premier propose une évolution morphologique et fonctionnelle de la motte à l’hébergement fossoyé à travers des cas localisés dans le comté du Maine (Sarthe et Mayenne) du xe au xvie siècle (Annie Renoux). Bruno Lepeuple présente une approche historique et topographique de deux châteaux de siège dans le premier quart du xiie siècle (Henri Ier Beauclerc). Cette enquête illustre l’intérêt de l’utilisation des relevés topographiques examinés en regard des sources écrites dans l’étude des fortifications de terre. Elle met en avant la complexité du programme de construction de ces types de contre-châteaux à partir des exemples de Malassis et de la Butte Castel, comparés à d’autres sites du Vexin normand. Quant à Philippe Racinet et D. Quenehen, ils favorisent, outre l’utilisation des sources textuelles, l’approche par l’investigation archéologique (diagnostic/sondage) pour l’analyse de la création, de l’organisation et du développement de deux mottes castrales dans l’Oise (région de Crèvecœurle-Grand) et ils rappellent la difficulté de proposer une morphologie sans passer par le terrain.

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Le dossier sur lequel s’appuie Vincent Carpentier afin d’évaluer les formes, la localisation et la chronologie des établissements seigneuriaux et monastiques, l’exploitation du terroir, et les relations avec l’habitat se compose d’un corpus varié de dix-huit sites fossoyés du Moyen Âge et de l’époque moderne dans la vallée de la Dives (Calvados). Ces sites se subdivisent en trois types, les châteaux à motte, les maisons fortes et les prieurés et manoirs abbatiaux. Des exemples de chaque type sont présentés et une chronologie de ces établissements laïcs ou religieux est proposée à partir de l’examen des sources écrites, des données archéologiques et des travaux de prospections-inventaires complétés par une fouille (Le Ham à Hotot-en-Auge). Vincent Carpentier souligne, entre autre, les lacunes des connaissances chronologiques de ces différents types d’établissements que des moyens d’investigations modernes pourraient combler.

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On lira aussi avec intérêt l’étude de Pascal Pradié à propos de l’histoire et de l’implantation du domaine foncier d’Écretteville-lès-Baons de l’abbaye de Fécamp. Ce travail inédit examine et confronte les données issues du dépouillement de plusieurs pièces d’archives, notamment le cartulaire de Fécamp (1324) ou les chroniques des abbés de Fécamp, les informations toponymiques, les plans géométriques modernes ou les observations du bâti de la maison forte du Catel et même la collection de graffitis de cette maison forte.

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Gilles Givraud nous emmène dans l’Orient latin grâce à une étude des manoirs dans le royaume franc de Chypre pour la période du xiiie-xve siècle. Ce chercheur reconsidère la nature et l’origine des modalités de la présence franque dans l’arrière-pays en croisant les données archéologiques et les sources textuelles et lève ainsi le doute sur la pénétration des Francs dans les campagnes chypriotes.

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Frédéric Épaud s’attache à rechercher les traces et les structures de raidissement en bois des murs maçonnés (« murs armés ») et leurs fonctions dans les constructions militaires du xiie-xive siècle en Haute-Normandie à travers l’examen du donjon de Brionne, du mur d’enceinte du shell-keep de Vattevillela-Rue, d’une portion de l’enceinte du château de Breteuil-sur-Iton, des murs de la tour nord et de la tour Saint-Nicolas du château de Montfort-sur-Risle et de l’enceinte du château de Gisors. Plusieurs dispositifs sont présentés, témoignant de la diversité des techniques mises en œuvre pour le renforcement de la stabilité des murs d’enceinte ou de tours défensives

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Élisabeth Lalou et Marie Casset évoquent de la vie dans les habitats aristocratiques. La première se réfère à un texte relatant la rencontre entre Philippe IV le Bel et le pape Clément V à Poitiers en mai 1307. La seconde utilise les inventaires après décès des objets des résidences des archevêques de Rouen à Déville, Paris et Gaillon en 1388, aux Andelys en 1493, au manoir de Chailloué en 1416 et à Quatremares en 1335, ces informations sont ensuite croisées avec les objets mises au jour sur des sites d’habitats aristocratiques et l’archéologie du bâti en Normandie. Le texte examiné par Élisabeth Lalou nous apprend que la notion de lieux de résidence est associée non à un château mais à un vaste espace où les membres des différentes cours peuvent trouver à se loger (bâtiments, château, maisons, manoirs). À partir de l’itinéraire de Philippe IV le Bel, les résidences favorites du roi sont identifiées, dans la forêt des Loges par exemple pour lesquelles des aménagements, des travaux sont entrepris. La passion pour la chasse de ce roi a contribué pour beaucoup à la réorganisation des résidences royales. Marie Casset présente et classe les objets par types, ceux liés au cœur et au corps (objets de piété, parure, toilette, distraction), à la cuisine et à la table et au cadre matériel (les espaces annexes du logis, les salles seigneuriales et le confort). Ces inventaires révèlent bien les richesses de l’équipement des maisons nobles concordant souvent avec les données issues des sources écrites et archéologiques.

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Bruno Nardeux radiographie l’acquisition de la châtellenie de Neuf-Marchéen-Lyons par Philippe le Bel et présente l’inventaire des biens et des droits féodaux de la châtellenie sans pouvoir beaucoup évaluer son poids économique par manque d’éléments de comparaison à l’échelle de la Normandie. On constate cependant que le devoir vassalique est contraignant, même si le système féodal commence à s’affaiblir à la fin du xiiie siècle.

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La troisième partie rassemble sept contributions abordant le thème des « Villes ». La présence d’une paroisse urbaine (Saint-Georges) et d’un habitat qui en dépend dans le château de Caen est examinée par Laurence Jean-Marie à la lumière des dernières fouilles archéologiques de 2005, confrontées à quelques archives et à la topographie des lieux. À partir de l’identification de plusieurs éléments bâtis, l’enquête est réouverte. L’auteur conclut en insistant sur la nécessité de lancer les investigations archéologiques dans la zone entre l’espace fouillé en 2005 et le musée de Normandie ainsi qu’autour de l’église Saint-Georges.

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Alain Sadourny, Philippe Lardin, et Jean-Louis Roch analysent différentes sources, les chartes de la bibliothèque municipale de Rouen, les chroniques qui évoquent l’histoire de Rouen, les délibérations municipales et les registres de tabellionnage à partir de 1389 ou les archives ecclésiastiques. Ces sources permettent l’étude des débuts de la commune à Rouen, et les milieux dirigeants (le maire et les pairs) dans la seconde moitié du xiie siècle (Alain Sadourny), celle de la manière dont la pollution et les tentatives pour limiter celle-ci ont été ressenties par les Rouennais à la fin du Moyen Âge à travers l’entretien des rues et des rivières, et la perception de l’hygiène et la lutte contre les infections (Philippe Lardin), et enfin celle du rapport des élites rouennaises avec le pouvoir et la politique, du rôle joué par les hommes de loi, les financiers, les changeurs et de la manière dont ces élites sont renouvelées (Jean-Louis Roch).

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Les origines et le développement de l’agglomération de Pont-Audemer du xie au xiiie siècle sont caractérisés par Sébastien Lefèvre à travers des analyses morphologiques et topographiques de l’habitat médiéval et des plans dressés à l’époque moderne. À partir de données très diverses, sources écrites, découpages paroissiaux et morphologie de la ville, Sébastien Lefèvre essaye de définir l’évolution topographique de Pont-Audemer. On ne sait cependant pas encore pourquoi cette ville s’est développée de façon spectaculaire à partir du milieu du xie siècle.

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Thomas Guérin propose une localisation et une filiation directe entre le château des archevêques de Rouen à Louviers et la citadelle grâce à la documentation écrite et aux observations archéologiques des défenses de la ville. Cette recherche est intégrée dans une thèse de doctorat en cours sur le château et les défenses de ville en Normandie orientale à la fin du Moyen Âge.

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Le dernier article de la thématique « Villes » nous permet de lire une réflexion de Jean-Pierre Leguay sur l’utilisation des plans radioconcentriques dans les paysages urbains médiévaux (xe-xve siècle) et l’appropriation de l’espace à travers de nombreux témoignages qui soulignent la variété des courbes, des sinuosités dans l’ordonnancement des rues ou ruelles d’une ville.

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La quatrième partie concerne les « Églises et abbayes ». Dans une contribution sur les églises du Mont-Saint-Michel – condensé de la version qui paraîtra dans les actes du colloque de Solofra (Italie) –, François Neveux passe en revue les différentes cryptes du Mont et ensuite revient sur le texte fondateur, la Revelatio, afin de s’interroger sur l’existence à l’origine d’une crypte. Il conclut que dès le xie siècle, le projet primitif d’Aubert, imitant le Mont-Gargan, est oublié, en devenant uniquement un sanctuaire de hauteur, très fréquenté et renommé.

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On lira avec curiosité la présentation de la vita d’Étienne d’Obazine par P. Nagy et D. Bocquet qui interrogent notamment l’histoire de sa relation à la nourriture d’abord comme ascète, fondateur d’un ermitage puis se ralliant à la règle de Saint-Benoît en s’affiliant à l’ordre cistercien au milieu du xiie siècle. Le biographe expose l’évolution et la métamorphose d’Etienne d’Obazine de l’ermite affamé au gestionnaire de patrimoine et « nourricier ».

Les travaux de Gilles Deshayes concernent l’architecture, la topographie et l’utilisation des sous-sols (celliers) de l’abbaye de Jumièges (xiiie-xvie siècle). Les résultats des fouilles archéologiques de 2007 sur les celliers des bâtiments conventuels (maisons civiles adossées à l’hôtellerie) amènent l’auteur à reprendre l’étude publiée en 2005 dans le bulletin Haute-Normandie archéologique.

Enfin, l’ouvrage se clôt par une contribution sur les figures des défunts sur céramique. La production et la diffusion des plates tombes en Normandie sont revues par Florence Delacampagne et Christophe Maneuvrier. À partir d’un corpus hétéroclite, deux centres de productions sont identifiés dans le Bessin (xiiie-xive siècle) et le pays de Bray (xvie-xviie siècle). Les auteurs essayent en outre de préciser la chronologie et les identités des utilisateurs de ces monuments funéraires.

Pour les historiens des textes et les archéologues, ces mélanges apportent un panorama bien enthousiasmant du dynamisme de la recherche, celui des équipes normandes pour la période médiévale en particulier, et attestent du recours de plus en plus fréquent aux approches croisées et pluridisciplinaires renouvelant ainsi les thématiques.

Anne Bocquet-Liénard

Aline Durand (dir.), Jeux d’eau. Moulins, meuniers et machines hydrauliques, xie-xxe siècle. Études offertes à Georges Comet,, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, 2008, 288 p.

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Dédié à Georges Comet, ce 7e numéro de Cahier d’Histoire des Techniques présenté par Aline Durand a pour fil conducteur l’eau, sa captation, son utilisation avec ou sans machines appropriées. L’intérêt majeur de ces 18 textes est de décliner un large éventail des divers usages de l’eau durant près de 10 siècles au sein de l’espace européen (xie-xxe siècle) et de dresser un état des recherches sur les solutions techniques adoptées en mobilisant une large variété de sources.

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La part belle est évidemment dévolue aux moulins et aux meuniers auxquels sont consacrés la majorité des études rassemblées dans ce volume. Cependant l’eau n’a pas été qu’une force motrice actionnant des pales. Ses vertus thérapeutiques ont conduit à l’essor de la douche thermale dans l’Italie du Quattrocento, nécessitant la création d’infrastructures spéciales (Didier Boisseuil). Dans la région d’Arles, l’extension de l’irrigation du xvie au xxe siècle a conduit à l’expansion de l’espace agricole et requis une gestion rigoureuse de l’eau (Marylène Soma Bonfillon). Les compétences du « Gouverneur de douches » italien et de l’arroseur de Salon de Provence faisaient d’eux de véritables « techniciens ». Témoignent également de l’ingéniosité des procédés mis en œuvre dans la domestication de l’eau le siphon sous-marin destiné à alimenter en eau potable le centre urbain de Martigues (xviie siècle, Pierre Costes) ou encore la machine de Marly, qui mettait en scène les grandes eaux de Versailles, transposition somptuaire d’une technique wallonne d’exhaure utilisé pour les mines (Robert Halleux).

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La variété des approches et des sources exposées pour appréhender le sujet retient l’attention. Si l’aspect technique permet d’embrasser les diverses solutions mises en œuvre comme par exemple les trois systèmes adoptés dans le Haut-Maine pour faire tourner plusieurs meules de moulin (Gérard Plommée), l’angle anthropologique éclaire le rôle des acteurs de cette domestication de l’eau, en premier lieu les meuniers. Ainsi l’entretien ethno-historique se mue en document historique au terme d’un processus méthodologique remarquablement exposé par Hilda Dagincourt. La photographie et l’iconographie forment également des auxiliaires précieux. Ainsi la carte postale dont l’âge d’or, 1900-1914, correspond à un moment où les moulins occupent encore une place centrale dans l’économie et l’organisation sociale de la France (Jean-Pierre Henri Azéma). De même l’ensemble de dessins laissés par le personnel successif du moulin Saint-Joseph à Grans (Bouches du Rhône) dans la première moitié du xxe siècle forme un « écho singulier de l’histoire collective » (Estelle Barth). Et en l’absence de données archéologiques utilisables, les aspects techniques peuvent être appréhendés par d’anciennes représentations, telle l’ex-voto de Notre Dame des Lumières (1820, Vaucluse) dont Karine Sylvain-Touche a démontré l’intérêt documentaire.

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Autre question abordée, celle du développement des traditions techniques. S’appuyant sur le concept de « paradigme », cher au scientifique Thomas Kuhn, John Langdon s’interroge sur l’existence de traditions techniques dominantes (« paradigmes technologiques ») et les effets qu’elles pouvaient induire dans la distribution et l’orientation de quelques technologies notamment la construction des moulins dans le cadre de l ‘Angleterre médiévale. L’universitaire canadien explique que les charpentiers établissaient, selon les territoires, une tradition technique qui orientait la nature de la technologie meunière. Plus que les conditions environnementales ou socio-économiques, le choix du type de moulin, à roue verticale ou horizontale, aurait été dicté par le paradigme en vigueur dans une région donnée. Ainsi les charpentiers anglais choisirent la construction de moulins à eau verticaux tandis que leurs homologues du nord de l’Écosse et de l’Ouest irlandais adoptèrent les moulins horizontaux. Il serait peut être intéressant d’analyser la distribution des moulins à eau à roue horizontale et verticale en France à l’aune de cette réflexion. L’échec de la tentative de minoterie à vapeur de Pierre Conte à Marseille à la fin du xviiie siècle illustre la portée des schèmes mentaux dans l’orientation technologique (Xavier Daumalin et Olivier Raveux).

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Clôturant l’ouvrage, l’étude de Catherine Verna revient sur l’héritage de Bertrand Gille. En référence à son article fondateur « Les origines du moulin à fer » (1960), l’historienne rappelle que le terme générique de « moulin à fer » recouvre des réalités différentes et que depuis les travaux de Bertrand Gille l’enquête terminologique a permis de mieux désigner les instruments mais que « cette histoire des mots n’est pas encore une histoire des choses ». Rouvrant le dossier de la quête des origines du moulin à fer, Catherine Verna met en lumière, dans le cadre de l’hypothèse catalane, le montage historiographique sur fond de constitution d’identité nationale qui a présidé au dessein de faire de la Catalogne le berceau de la sidérurgie européenne. Quant à l’hypothèse cistercienne, les plus hautes datations ne sont pas forcément à mettre au crédit de cet ordre monastique.

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Cet ensemble varié d’études reflète la vitalité, le dynamisme et les interrogations de la recherche en histoire des techniques ainsi que l’originalité et la fertilité de ses thématiques.

François-Xavier Berthier

Joëlle Burnouf, Archéologie médiévale de la France. Le second Moyen Âge (xiie-xvie siècle), Paris, La Découverte, 2008, 175 p., 22 €

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L’année est faste pour l’archéologie médiévale. En quelques mois d’intervalle paraissent coup sur coup trois ouvrages fondamentaux. L’un, paru dans la fameuse collection U de l’éditeur Armand Colin, est intitulé Manuel d’archéologie médiévale et moderne, sous la plume de Joëlle Burnouf, Danielle Arribet-Deroin, Bruno Desachy, Florence Journot et Anne Nissen Jaubert. Les éditions La Découverte font paraître quant à elles, dans la collection « Archéologies de la France », deux ouvrages intitulés Archéologie médiévale en France, qui viennent appuyer et compléter le volume de la collection U précédemment cité. Le premier, rédigé par Isabelle Cattedu (archéologue inrap), est consacré au « premier Moyen Âge (ve-xie siècle) », tandis que le second, composé par Joëlle Burnouf (professeur d’Archéologie médiévale à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne), est con sacré au « second Moyen Âge (xiie-xvie siècle) ».

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Il convient en premier lieu de souligner la périodisation peu classique utilisée par les deux auteurs, installant le xiie siècle en lieu et place du xe siècle comme seuil entre deux mondes médiévaux. Si la question de la césure chronologique peut paraître oiseuse tant elle fut l’objet d’une rhétorique de l’histoire désuète, la réflexion menée à ce sujet par Joëlle Burnouf et Isabelle Cattedu s’impose absolument, car elle désigne la spécificité des sources archéologiques qui proposent une lecture des sociétés humaines très différente de celle des textes. Si durant une trentaine d’année les historiens médiévistes ont discuté de la réalité du seuil de l’an Mil (révolution ou mutation?), les archéologues répondent aujourd’hui, au regard des vestiges matériels qu’ils étudient, que « le vrai seuil d’irréversibilité historique est le xiie siècle » (p. 10). De même, à la lueur des sources archéologiques, la barrière de 1453 ou 1492 est allégrement franchie pour incorporer dans cette société médiévale le xvie siècle… mais pourquoi ne pas aller, comme nous y invite Jacques Le Goff, jusqu’aux prémisses de la Révolution industrielle? Ces choix chronologiques, loin d’être secondaires, sont signifiants, car ils démontrent qu’une réflexion globale sur les sociétés médiévales qui exclut leur dimension matérielle est condamnée à la myopie. Ce découpage chronologique, loin de proposer une vision décentrée, propose aux historiens un recentrage, car le regard de l’archéologue est resté trop longtemps exclu des débats historiographiques. Aussi Joëlle Burnouf appelle-t-elle « à rassembler la masse des données pour construire une histoire du second Moyen Âge à partir des sources archéologiques » (p. 175).

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Ces ouvrages s’inscrivent, on l’aura compris, dans la veine militante de l’archéologie médiévale, discipline tardivement apparue en France (années 1950-60), qui s’affirme dans le courant des années 1980 avec la mise en place progressive de l’archéologie préventive, et qui, depuis les années 1990, connaît un essor pour atteindre aujourd’hui une maturité remarquable. Joëlle Burnouf rappelle, dans un avant-propos particulièrement enlevé (p. 6-25), la lente émergence de cette discipline, qui a dû prendre ses distances avec les historiens des textes pour finalement remettre en question leurs certitudes bien acquises (les « grands défrichements », les modalités et la chronologie de la naissance des villages, l’interprétation de la « crise » de la fin du Moyen Âge…). Elle souligne encore l’ouverture de ses champs d’investigation, notamment le passage du site à l’espace et la prise en compte désormais incontournable des données paléoenvironnementales.

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Le temps de l’acquisition des méthodes et des données (qui n’est jamais terminé) débouche à présent sur le temps des premières synthèses. Ces ouvrages apparaissent donc comme des jalons dans le développement du savoir historique. Ces livres sont des outils efficaces qui donnent enfin aux enseignants, chercheurs et étudiants un accès aisé aux avancées scientifiques réalisées par les archéologues sur les sociétés médiévales en France depuis une trentaine d’années. Si le volume de la collection U offre une synthèse dense et extrêmement riche, mais presque vierge de documents illustrés (ce qui est une gageure pour un ouvrage d’archéologie), les deux volumes Archéologie médiévale de la France offrent quant à eux, par leur petit format (21 x 15 cm), la qualité du papier et la richesse de l’illustration (plus d’une centaine d’illustrations couleur qui ornent quasiment toute les pages de l’ouvrage), des ouvrages très abordables, agréables à lire, aux textes lumineux. La complémentarité des livres est donc ici patente.

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Joëlle Burnouf, au travers d’un discours accessible à un large public, divise son propos en 6 dossiers dont les thématiques mettent clairement en évidence les différents secteurs historiques dans lesquels le legs de la recherche archéologique est particulièrement important. C’est en premier lieu à la dynamique des milieux naturels que Joëlle Burnouf s’attaque, montrant à quel point l’archéologie a enrichi les approches historiques des sociétés en leur donnant une dimension écologique, grâce au dialogue avec des disciplines naturalistes (géologie, pédologie, hydrologie, botanique, palynologie…). Dans la droite ligne de ce premier chapitre, le deuxième dossier est consacré aux dynamiques de l’occupation du sol (habitat, techniques agraires, paysages…). Le troisième dossier aborde l’espace urbain. Une « mise en perspective » conclut ces trois premiers chapitres en proposant une réflexion sur la gestion des héritages patrimoniaux; Joëlle Burnouf explique comment l’archéologue médiéviste s’est mué progressivement, dans les dernières décennies, en partenaire des aménageurs, gestionnaires et décideurs concernant l’aménagement du territoire. Le quatrième dossier est consacré à l’étude des pouvoirs et des idéologies au travers des données archéologiques (archéologie des lieux de pouvoirs, archéologie funéraire). La cinquième partie est consacrée à « la révolution industrielle du second Moyen Âge », montrant à quel point les recherches archéologiques ont permis d’approfondir nos connaissances sur le savoir technique et les innovations du second Moyen Âge, qui fut aussi le temps d’une explosion des productions manufacturières (sites miniers, ateliers, la question des énergies…). L’ultime dossier est enfin consacré à « la manière de vivre », à savoir les manières d’habiter, de manger, de s’habiller, de travailler et de se distinguer.

Au final, cet ouvrage communique le goût de l’archéologie. On ressort de cette lecture absolument convaincu de la nécessité d’écrire une histoire à partir des sources archéologiques, avec la conscience que le défi majeur se trouve toujours dans la difficulté à croiser les sources.

Samuel Leturcq

Jean-Pierre Henri Azema, Moulins du cuir et de la peau. Moulins à tan et à chamoiser en France xiie-xxe siècle, Créer, Nonette, 2004, 216 p.

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L’ouvrage de Jean-Pierre Henri Azéma se penche sur un type de moulin spécialisé dans la mouture d’écorces destinées au tannage des cuirs. Le secteur d’activité ici étudié, en l’occurrence celui de l’industrie du cuir et de ses activités connexes, est en France, comme en Europe, un objet de recherche récent. L’historiographie le concernant est donc limitée alors que la filière voisine de la pelleterie a bénéficié des travaux importants de Robert Delort pour le Moyen Âge. Seules quatre thèses d’histoire sont consacrées au cuir, dont trois menées simultanément. Leurs limites spatiales et chronologiques, leurs problématiques sont très différentes. Aussi, tout chercheur se penchant sur la question a-t-il du se contenter, jusque récemment, de monographies très inégales ou de l’ouvrage d’Henri Depors paru en 1932. Le travail de Jean-Pierre Henri Azéma constitue donc une des premières contributions pour l’étude de cette industrie qui employait, de manière directe ou indirecte, plusieurs dizaines de milliers d’hommes et de femmes en France jusque dans la première moitié du xxe siècle.

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Préfacé par André Guillerme, spécialiste de l’histoire des techniques, l’étude se divise en quatre grandes parties thématiques. Elle comporte, en outre, trois annexes, une bibliographie assez développée, un glossaire des termes techniques utilisés dans la fabrication des cuirs et un index des noms de lieux cités. La recherche débute par l’étude de la récolte et du marché des écorces provenant, en plaine, de différentes essences de chênes ou, dans les zones de montagne, de résineux. Les différents types de moulins, broyant ces écorces pour les transformer en poudre de tan font l’objet d’une analyse approfondie, d’une typologie et d’un essai de géographie. Des tentatives de modernisation de cette activité, quasi immuable, se produisent dans la seconde moitié du xxe siècle avec l’apparition des usines de production d’extrait tannant de châtaignier. L’auteur se penche également sur une variante du moulin à tan qu’était le moulin à chamoiser, puis sur les techniques de chamoiserie.

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Un des mérites de ce livre est de faire revivre certaines activités anciennes et répandues et de tenter de restituer toute leur complexité et toute leur richesse. Comme le souligne l’auteur, la récolte des écorces, aujourd’hui presque oubliée, était une pratique largement répandue dans le monde rural et fournissait même parfois un revenu d’appoint important. On peut aussi signaler la fabrication importante de ces mottes de tan qui, après utilisation pour le tannage des cuirs, fournissait aux urbains des xviiie et xixe siècles une alternative au bois de chauffage fort rare et fort cher. L’une des qualités de ce travail réside aussi dans l’abondance et la qualité de ses cartes et de son iconographie. Les plans, les cartes postales rares, les photographies anciennes et celles de l’auteur, fruits de longues recherches, soulignent l’importance du travail. On découvre ainsi de petites merveilles d’architecture industrielle comme ce moulin de Château-Renault, en Indre et Loire, ou ces chefs d’œuvre de techniques que sont les quatre derniers mécanismes subsistant encore en France mais qui paraissent très menacés. Une intéressante annexe est consacrée à l’une des dernières tanneries utilisant des procédés anciens de fabrication.

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Les réserves que l’on peut émettre au sujet de cet ouvrage sont toutefois multiples. L’approche avant tout technique de ces moulins et usines s’avère très frustrante. Il est ainsi peu question des meuniers, des hommes, et parfois des femmes, qui travaillaient dans ces établissements où l’on pressent de dures conditions de travail et, par conséquent des conflits sociaux. Le choix de faire mention dans le titre d’une longue période s’étalant du xiie au xxe siècle est discutable d’autant que, de l’aveu même de l’auteur, 90% des sources utilisées se référent aux deux derniers siècles. On peut même ajouter que l’essentiel du travail porte, en réalité, sur une période allant des années 1850 à 1914. Elle correspond à un contexte de forte croissance du secteur du cuir qui n’apparaît malheureusement qu’en filigrane dans l’ouvrage. Certains grands centres spécialisés dans la production de cuir ou la fabrication industrielle de chaussures (Pont-Audemer dans l’Eure, Fougères en Ille-et-Vilaine, Romans dans la Drôme…) ne sont qu’à peine évoqués, voire passés sous silence alors qu’ils sont directement ou indirectement à l’origine de bien des moulins à tan. Se limiter au second xixe siècle eût aussi été, sans nul doute, plus judicieux du fait du problème de l’accès aux archives sensibles de la Seconde Guerre mondiale. Cela aurait permis d’éviter quelques phrases très contestables sur l’Occupation et la Libération qui ne reposent, de surcroît, que sur quelques sources forcément limitées, utilisées sans recul, et qui n’apportent aucun éclairage supplémentaire sur le sujet de l’étude.

Au final, cet ouvrage apparaît comme un « beau » livre richement illustré qui comble une lacune bibliographique étant donné le peu d’ouvrages consacrés aux multiples facettes de l’industrie du cuir en France. C’est donc un apport malgré les réserves émises. Il intéressera, en premier lieu, les amateurs et les passionnés de moulins et de beaux mécanismes industriels anciens. Il peut aussi être considéré comme un outil de recherche, du fait de sa riche iconographie, de ses cartes, plans et tableaux mais à condition de conserver une certaine prudence à l’égard de plusieurs passages du texte. Cependant on regrette toujours l’absence de synthèses sur l’histoire de l’industrie et du commerce du cuir en France.

Dominique Derrien

Frédéric Boutoulle, Le Duc et la société. Pouvoirs et groupes sociaux dans la Gascogne bordelaise au xiie siècle (1075-1199), Bordeaux, Ausonius éditions, « Scripta mediaevalia, 14 », 2007, 439 p., 30 €

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L’ouvrage de Frédéric Boutoulle constitue une version remaniée et abrégée de ses recherches doctorales. Cette thèse d’histoire régionale se situe dans la lignée des travaux d’André Debord sur la Charente et de Benoît Cursente sur la Gascogne méridionale, filiation d’ailleurs revendiquée par l’auteur dès l’introduction. C’est un ouvrage dense (un peu plus de 300 pages de texte), ponctué par quelques cartes bienvenues, et pourvu de nombreuses annexes fournies et détaillées: quelques textes édités, mais surtout un précieux et minutieux catalogue des castra et oppida recensés dans la zone étudiée, ainsi qu’un volumineux dossier de généalogies des familles seigneuriales étudiées, fruit d’un long et patient travail de prosopographie familiale. Le glossaire ainsi que les index (matières, noms et lieux) renforcent un appareil critique dense, dont la qualité rend compte de l’ampleur de la recherche. On ne peut que louer la présence de ces nombreuses annexes et d’un appareil critique détaillé, hélas trop souvent sacrifiés pour des raisons éditoriales, au mépris de leur valeur scientifique.

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En choisissant de s’intéresser au Bordelais (diocèses de Bordeaux et Bazas, soit approximativement le département de la Gironde actuelle), Frédéric Boutoulle s’inscrit dans un double entre-deux: un entre-deux géographique d’abord, les pays charentais, étudiés par André Debord, et la Gascogne de Benoît Cursente. Un entre-deux chronologique ensuite: alors que le Bordelais a fait l’objet d’études détaillées pour les périodes antérieures et postérieures, la période comprise entre la fin du xie siècle et le xiie siècle constituait un trou noir de l’histoire des pays aquitains. C’est précisément cette lacune que l’ouvrage de Frédéric Boutoulle entend combler, avec un résultat convaincant.

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Le choix d’une période chronologique souvent mal connue permet à l’auteur d’éclairer sous un jour nouveau des temps encore obscurs et de bousculer les représentations traditionnelles que l’on peut parfois en avoir. L’auteur réussit à tirer le maximum d’enseignements d’une documentation à la fois considérable (près de 1 800 actes) et partielle, puisque presque exclusivement composée de cartulaires ecclésiastiques. À lui seul, le cartulaire de l’abbaye de la Sauve Majeure, heureusement publié en 1996 par Arlette Higounet, représente 59% du corpus. Les quatre principales abbayes de la région (outre la Sauve, le prieuré Saint-Pierre de la Réole et les abbayes urbaines Saint-Seurin et Sainte-Croix de Bordeaux) livrent à eux seuls près de 85% des actes, l’immense majorité des établissements n’apportant que quelques textes. Dans ce corpus où les chartes sont rares (seuls 9% du fonds de la Sauve Majeure est composé de chartes) les documents d’origine laïque sont presque quantité négligeable, et leur rareté fait leur importance.

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Il faut souligner le courage de l’auteur, qui en se penchant sur la société bordelaise choisit d’affronter un des thèmes les plus disputés de l’historiographie médiévale. Les travaux de Benoît Cursente avaient révélé toute la complexité des structures sociales de la Gascogne gersoise, marquées notamment par l’indétermination de la limite entre aristocratie et paysannerie, dont les maisons casalères constituaient le paradigme. Les analyses de la « révolution châtelaine » ont souvent fait des xie et xiie siècles le temps de l’effacement des autorités princières et de l’affirmation des seigneurs, qui privatisent à leur profit l’exercice de l’autorité publique. L’absence de comtes propres en Bordelais et Bazadais, intégrés au vaste ensemble dominés par les comtes de Poitou et ducs d’Aquitaine, pourrait en apparence renforcer cette vision traditionnelle. L’un des grands mérites du travail de l’auteur est d’éclairer sous un jour nouveau le rôle des ducs, dont l’autorité reste présente et est finalement guère remise en question dans des comtés où ils séjournent paradoxalement fort peu. L’étude de l’auteur, sans se détacher de cet arrière-plan politique, demeure cependant bien un étude sociologique: son propos est d’étudier une société, dans toutes ses composantes, et surtout dans leurs rapports entre elles: « on ne peut dissocier l’étude de la société de celle des pouvoirs. La relation entre dominant et dominés définit justement le concept de dominium qu’Alain Guerreau place, après Marc Bloch, au cœur de la société féodale » (p. 22).

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L’ouvrage est divisé en six chapitres. Les quatre premiers s’intéressent à la période qui va des années 1070 au milieu du xiie siècle, au moment de la prise en main du Bordelais par les Plantagenêts. L’auteur aborde successivement le rôle du duc, les bases de sa puissance et de son autorité (i); les seigneuries laïques (ii); les relations qui unissent dominants et dominés (iii); et enfin les types de liens sociaux, verticaux et horizontaux, qui unissent et divisent les différents groupes sociaux (iv). Le premier chapitre permet à l’auteur de réévaluer à la hausse le rôle et le poids de l’autorité ducale dans la région, jusqu’alors considérée comme marginale. La base de sa puissance est avant tout territoriale, le duc contrôlant directement ou non la moitié de l’espace du Bordelais. Cette assise foncière en fait, et de loin, le principal seigneur de la région, et lui permet de s’affirmer comme le premier des seigneurs. Le tissu seigneurial, tel qu’il est décrit dans le chapitre ii n’apparaît pas dominé par le château, dont seule une poignée de seigneuries sont dotées; au reste, le duc lui-même ne s’appuie pas sur un réseau castral soigneusement organisé, mais bien sur un réseau territorial dense. La plupart des rares châteaux seigneuriaux sont d’ailleurs d’origine publique, tenus du duc ou pour le duc.

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Bien que fréquemment absent, le duc « n’a pas eu à déployer de manière récurrente d’importants moyens contre des châtelains qui, sans être si nombreux, fréquentaient la curia ducale. Les périodes de crise du pouvoir ducal, limitées à la minorité de Guilhem IX et à la croisade de Louis VII, ne l’ont pas fait chavirer » (p. 87). Sur ce point, l’auteur se démarque fermement du « modèle mâconnais » encore trop souvent mis en avant. Il révèle au contraire un tissu seigneurial dominé par des « seigneuries locales », où le pouvoir seigneurial apparaît déconnecté du château. Assise foncière formée d’alleux, contrôle de l’église, des dîmes, du saltus et des eaux, telles sont les bases d’un pouvoir seigneurial davantage issu de la villa que d’une hypothétique révolution châtelaine que l’auteur ne constate pas, pas plus qu’un incastellamento introuvable en Bordelais. Si les châteaux supplantent peu à peu le vieux réseau des villae, tout laisse à penser que l’organisation de l’espace seigneurial évolue lentement et que le système castral se surimpose progressivement au système de la seigneurie locale.

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Tous les niveaux de fortune peuvent se rencontrer et aux strates inférieures de l’aristocratie, on ne distingue plus très bien ce qui différencie les simples alleutiers des petits seigneurs. Le vocabulaire médiéval toujours fluctuant est en lui-même un frein à l’établissement de catégories sociales nettement définies, pour le monde paysan comme pour le monde seigneurial. Le problème des milites, groupe à la fois plus large et plus restreint que l’aristocratie seigneuriale, en est un exemple. Les analyses précises que l’auteur livre de ce terme révèlent finalement son embarras à circonvenir un groupe protéiforme, en perpétuelle évolution. Si le groupe appartient bien à la noblesse militaire, il ne se résume pas à cette seule fonction: « les milites castri n’étaient pas de modestes cavaliers tenants garnison dans un castrum auquel ils étaient attachés. Avec leurs possessions dans les environs et des racines dans les villages dont ils portaient les noms, ils ne dépendaient pas trop fortement des bonnes grâces du dominus castri » (p. 163). Pour autant, l’auteur peine à circonvenir un groupe qui échappe à toute définition et qu’il qualifie faute de mieux de « “club” d’intermittents aisés côtoyant les châtelains auxquels était prêté un concours occasionnel » (p. 302).

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L’auteur se livre à des analyses similaires de part et d’autre de la grande césure chronologique que représente l’arrivée au pouvoir de la dynastie Plantagenêt en 1152. Les deux derniers chapitres sont consacrés au pouvoir du duc et aux évolutions sociales à l’œuvre dans le demi-siècle compris entre 1152 et les premières années du xiiie siècle. L’arrivée des rois-ducs amorce une longue période troublée, particulièrement à partir des années 1180. Le duc se fait plus présent, et pas seulement physiquement: l’affermissement de l’autorité ducale est matérialisé à la fin du xiie siècle par la Paix du Bordelais, promulguée en 1198 par le duc-roi Richard. L’essentiel des dispositions, militaires et fiscales, traduit les préoccupations du souverain, qui instaure ici une des premières formes d’impôt public, basé sur la fortune mobilière, tout en tentant de mettre fin à la violence endémique dans la région. Cette évolution se traduit notamment par un appesantissement du dominium seigneurial, marqué par l’apparition de nouvelles exigences seigneuriales à caractère militaire ou visant à rémunérer une protection: droits d’avoines, d’auberge, etc. La rédaction des Nouvelles Coutumes du prieuré de la Réole, dont l’auteur livre une convaincante datation, s’inscrit dans ce contexte. Le monde paysan apparaît alors dominé par des élites, urbaines ou rurales, dont la collaboration avec le pouvoir seigneurial est un gage de stabilité, pendant que la tutelle seigneuriale se fait plus rude, fragilisant les alleutiers. L’apparition de la queste à la fin du xiie siècle s’inscrit comme une étape essentielle dans la structuration du statut des questaux, dont la maturation ne se révèle pas avant le second quart du xiiie siècle.

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Au-delà de ses apports indéniables à une historiographie locale lacunaire, l’étude de Frédéric Boutoulle contribue à renouveler et approfondir la réflexion autour des thèmes centraux que sont l’autorité princière, la constitution du système seigneurial et sa domination sur le monde paysan. La mise en évidence de l’importance du domaine ducal, le faible nombre de seigneuries châtelaines et l’importance des seigneuries locales offrent un exemple remarquable, soigneusement et précisément détaillé, qui contribue à renouveler profondément l’image aujourd’hui dépassée d’une « révolution châtelaine » ici impossible à trouver. Son étude précise des dénominations sociales et des catégories qui composent la société bordelaise, permet de dresser un tableau remarquable d’un monde en évolution.

Pour autant, on peut cependant regretter les carences de la documentation, qui ne permettent pas toujours à l’auteur d’arriver à un résultat convaincant. Plus à son affaire dans le monde seigneurial et féodal, l’auteur semble moins à son aise dans un monde paysan il est vrai peu éclairé par des sources partielles. Son analyse des groupes sociaux du monde paysan butte alors sur des dénominations dont l’auteur peine parfois à s’affranchir. Ainsi les « libres du roi », présentés par l’auteur comme un particularisme local: peut-être des rapprochements avec les Königsfreien, attestés dans les domaines royaux allemands à la même période, pourraient-ils apporter davantage de précision sur une catégorie encore mal connue?

L’analyse du système seigneurial souffre aussi de l’absence complète des seigneuries d’églises, délibérément laissées de côté; et c’est peut-être là le principal reproche que l’on puisse faire à l’auteur. L’archevêque de Bordeaux, dont l’auteur souligne à juste titre le rôle dans l’exercice du pouvoir au côté du duc, s’efface du paysage seigneurial, tout comme la seigneurie de la Sauve Majeure, dont la documentation constitue pourtant la plus grande part des sources étudiées. Seules les Nouvelles Coutumes du prieuré de La Réole, d’ailleurs magistralement commentées par l’auteur, éclairent un monde qui constitue sans nul doute un pôle essentiel du monde seigneurial, et dont l’auteur souligne trop brièvement les liens avec la « seigneurie locale » qu’il met en évidence. Au-delà du seul aspect seigneurial, on pourrait plus largement critiquer le choix, par ailleurs pleinement assumé par l’auteur, de se focaliser sur les aspects « laïcs » de la société bordelaise médiévale, délaissant tout ce qui touche à l’Église et ses institutions dans leurs liens avec la société. Ainsi, le rôle et la place de l’Église dans les stratégies des familles nobles de la région ne sont abordées qu’incidemment, et le prolongement ecclésiastique des réseaux de pouvoir des familles laïques, via les églises ou les monastères, demeurent dans l’ombre. On peut le regretter, tout en gardant à l’esprit qu’une telle vision englobante de la société médiévale, par-delà les statuts, les ordres, les groupes sociaux ou les niveaux de fortune oblige à un travail qui excède sans nul doute les recherches menées dans le cadre d’un travail de doctorat. L’auteur livre ici une étude approfondie des pouvoirs et des groupes sociaux pour une région et une période pour lesquels on n’en connaissait à peu près rien. Son étude rigoureuse et précise constituera certainement un passage obligé non seulement pour les études régionales, mais aussi pour quiconque souhaite aborder les relations sociales d’une période médiévale qui fait l’objet d’âpres discussions.

Vincent Corriol

Dominique Bidot-Germa, Un Notariat médiéval. Droit, pouvoir et société en Béarn, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, 414 p.

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L’ouvrage de Dominique Bidot-Germa est le prolongement de sa thèse de doctorat soutenue en 2004 à l’Université de Pau et des pays de l’Adour, Les Notaires de la principauté de Béarn à la fin du Moyen Âge: essai prosopographique, dirigée par Jean-Pierre Baraqué. L’auteur a remodelé et allégé un travail considérable que les contraintes de l’édition ne pouvaient pas rendre tel quel. Ce livre s’inscrit pleinement dans l’historiographie récente de l’histoire notariale comme en témoignent sa publication dans la collection « Histoire notariale » des Presses universitaires du Mirail dirigée par Jean-Luc Laffont et ses emprunts à des chercheurs comme Gabriel Audisio, acteurs principaux d’un renouvellement des questionnements et des méthodes de l’histoire notariale. Le but initial de l’étude était de fournir la prosopographie des notaires béarnais au Moyen Âge. Mais rapidement, elle s’est enrichie d’interrogations concernant le rôle de médiateur du notaire et sa place dans la société béarnaise. Si les notaires béarnais n’étaient pas inconnus des études historiques, cet ouvrage offre un éclairage nouveau non seulement de la figure du professionnel de l’écrit juridique qu’est le notaire, mais aussi de la société médiévale béarnaise.

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Le travail de Dominique Bidot-Germa repose sur l’utilisation d’environ 70 000 actes issus de 154 minutiers allant du xive au xvie siècle et sur la prosopographie de 772 notaires. L’utilisation de l’outil informatique prend ici tout son sens. L’ouvrage est scindé en deux parties, la première consacrée essentiellement à l’institution notariale béarnaise et la seconde s’attachant à replacer les praticiens dans la société. Il est en outre riche de très nombreuses références témoignant de l’application que met l’auteur à décortiquer à la fois ses sources et les thèmes qu’il en extirpe, et donnant à l’ouvrage l’aspect d’un solide édifice bâti minutieusement pierre après pierre, sujet après sujet. Une quinzaine de figures, tableaux ou cartes, viennent compléter un livre très structuré.

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Après une introduction classique, présentant la démarche, les sources et le cadre géographique et politique, le premier chapitre de l’ouvrage retrace la genèse et le développement du notariat en Béarn. La persistance durant le haut Moyen Âge d’une autorité publique empruntant à la fois au modèle carolingien et à l’Espagne chrétienne a permis la mise par écrit après l’an Mil du droit, tiré du droit romain et de l’usage, dans des recueils juridiques: les Fors. L’étude des origines de l’institution notariale permet à l’auteur de distinguer du notariat méditerranéen « classique », celui venu d’Italie et diffusé en Provence ou Catalogne, le notariat béarnais clairement apparenté à un modèle ibérique, accompagnant la réorganisation de l’habitat autour de bourgs et l’organisation d’un État princier voulu par le vicomte Gaston VII Moncade au milieu du xiiie siècle.

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Le second chapitre s’intéresse à la pratique juridique et à sa spécificité en Béarn. Il y démontre le refus relatif de l’introduction du droit purement romain face au droit foral, y compris encore au xve siècle. Les notaires béarnais apparaissent ainsi bien plus que comme de simples écrivains publics: ils tiennent aussi un rôle de juristes et participent à certaines procédures, de manière pragmatique, en tant qu’arbitres ou juges. Le troisième chapitre décrit, par le recours judicieux à la codicologie notamment, une pratique notariale banale au sein de notairies ne tenant aucun compte des circonscriptions administratives. L’activité apparaît en revanche plus originale, les notaires ne tenant pas des registres mais de simples cahiers désordonnés et rédigés pour la plupart en occitan.

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Le chapitre suivant débute la seconde partie consacrée à la société médiévale aperçue par le prisme du notaire. Dans un premier temps, l’auteur replace le praticien lui-même dans la société via un essai prosopographique. Il démontre ainsi l’existence de stratégies sociales permettant à certaines familles de notaires de devenir les notables de leur communauté et d’établir des liens matrimoniaux avec les aristocraties locales. La fonction notariale apparaît ainsi à la fin du Moyen Âge comme un tremplin vers l’enrichissement et de plus hautes fonctions, avant toutefois de se « banaliser dans la médiocrité » au xvie siècle. Les recoupements prosopographiques et les actes des notaires permettent de dresser leur rôle et leur position dans l’économie locale. Dans le chapitre v, il appert que les notaires sont des acteurs de l’économie, essentiellement tournés vers le foncier et la sphère agricole, se comportant d’ailleurs de la même façon que les élites paysannes, investissant peu directement mais actifs dans le marché du prêt.

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Pour compléter une étude déjà riche, Dominique Bidot-Germa s’intéresse également aux aspects culturels des notaires et de la société malgré une documentation avare en information dans ce domaine de prime abord. S’il regrette – et nous aussi – de ne pouvoir établir la part du notaire en tant qu’acteur culturel, il met en lumière un rôle de médiateur culturel qui transparaît dans la rédaction des actes. Témoin inconscient de son temps, ses écrits révèlent certains aspects de la culture profane et des sensibilités religieuses de la société qui fait appel à lui et dont il est aussi un membre. Porteur d’une culture juridique teintée à la fois de droit bolonais et de droit foral local et acquise essentiellement par la pratique de l’apprentissage, le notaire est l’un des porteurs, au xve siècle, d’un discours national béarnais d’origine princière. Défenseur de la langue du pays, il contribue enfin à l’affirmation d’un particularisme juridique et d’une politique nationaliste en réaction à la volonté centralisatrice de l’État monarchique qui prend corps alors.

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Le livre de Dominique Bidot-Germa, par sa richesse et la complémentarité des champs d’investigation qu’il propose, apparaît comme un modèle de mise en application des problématiques de l’historiographie de l’histoire notariale récente. Ainsi, plus qu’une étude d’histoire notariale, l’auteur s’immisce avec efficacité et dégage des éléments nouveaux dans les domaines complémentaires de l’étude des sociétés du bas Moyen Âge, de l’histoire politique et culturelle du Béarn ou encore de l’histoire des sources et du rôle de l’écrit. De cet important travail, tant par l’ampleur de la tâche de dépouillement que par son rayonnement sur les différents champs historiques, ressort un ouvrage pouvant être considéré comme une nouvelle référence en matière d’histoire notariale.

David Gardelle

Gérard Giuliato, (dir.), avec la collaboration d’Agnès Gelé, Émanuel Guarascio, Guillaume Huot-Marchand et Laetitia Nori, Le « Château des Armoises » à Richardménil (xive-xviie siècle). Archéologie d’une maison forte, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2007, 368 p., 32 €

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L’archéologie ne s’accommode finalement que deux types de publication: celui, elliptique, du relevé des conclusions assorti d’un court descriptif et de bons dessins et celui, nécessairement plus touffu et plus aride, de l’exposé argumenté, fondé sur un corpus de preuves. La voie médiane, celle dont nous rêvons tous, est risquée. Elle ne garantit pas nécessairement la qualité scientifique du travail et elle ouvre la porte à de telles extrapolations que l’on se doit de placer des garde-fous.

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Dans l’ouvrage sur le « Château des Armoises » à Richardménil qu’il a dirigé, Gérard Giuliato n’a pas choisi la voie étroite. Consacré à l’étude d’une maison forte lorraine logée dans un méandre de la Moselle, à 14 km au sud de Nancy, le livre croise, selon une méthode devenue classique, les données textuelles, iconographiques et archéologiques (fouilles et travaux de laboratoire). L’argumentaire repose sur la publication d’un lourd bagage documentaire qui juxtapose à des éditions de textes de minutieux descriptifs archéologiques assortis de nombreux dessins consacrés à la stratigraphie, au bâti et aux objets, de telle sorte qu’à bien des égards le volume est assimilable à une édition de sources. Deux bonnes conclusions synthétiques permettent au lecteur pressé et au néophyte d’aller à l’essentiel (p. 63-66 et 359).

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Peu de fouilles scientifiques exhaustives ont été consacrées à ces résidences qui, dans la France de l’Est, sont dénommées maisons fortes et caractérisent la petite et moyenne aristocratie. C’est dire tout l’intérêt d’un ouvrage qui présente les résultats de la fouille que Gérard Giuliato, alors engagé dans le recensement des châteaux et maisons fortes de la Lorraine centrale (publié en 1992), a dirigé de 1984 à 1989. Exploré dans le cadre d’une fouille programmée, le site a été choisi pour son exemplarité. Bien conservé mais démuni de restes maçonnés, il se présentait alors sous la forme d’une double plate-forme fossoyée quadrangulaire. Sa localisation à 300 m du village (Richardménil), non loin d’un prieuré (Flavigny, à 2 km) et d’une grande ville (Nancy), ouvrait d’intéressantes perspectives et l’existence d’une bonne documentation textuelle (Livres de compte en 1546…) laissait entrevoir la possibilité d’enrichissantes confrontations.

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Œuvre de G. Giuliato, la première partie du volume rassemble les données relatives à l’histoire du site et aux structures archéologiques. Le complexe est au cœur d’une microseigneurie allodiale dont les antécédents pourraient remonter au terme de l’époque carolingienne.

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Une première maison seigneuriale fortifiée existe sans doute dès le xive siècle. Elle appartient au lignage de chevalier nancéien qui entre en possession de la seigneurie et utilise le complexe comme « maison de campagne », selon des modalités bien connues de l’aristocratie urbaine (Metz). Au cœur de la plus petite des deux plates-formes est érigé un logis-tour (13 m x 12 m) adossé à diverses dépendances agricoles dont les murs extérieurs forment une enceinte de 26 m sur 22 m. Un fossé ceint le tout. De faible valeur défensive, l’ensemble ne résiste pas à l’attaque que lui porte, en 1443, une petite troupe armée. Les travaux de réparation qui s’ensuivent entraînent un renforcement de la courtine (fossés maçonnés, adjonction de deux flanquements circulaires aux angles) mais les fonctions résidentielles l’emportent sur les considérations militaires.

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La seigneurie passe ensuite au sire des Armoises, qui n’y séjournera qu’occasionnellement. En 1547-1548, l’héritier mineur est placé sous la tutelle d’un puissant personnage – François de Bassompierre, conseiller et premier maître d’hôtel du duc mais aussi bailli des Vosges– qui, alors que la guerre menace, restaure la vieille tour-résidence, améliore les fortifications en les adaptant à l’artillerie (nouvelles tours de flanquement, mur de contrescarpe, nouveaux fossés…) et reprend les fossés du jardin (seconde plate-forme). Le complexe n’accueille son détenteur que pour de courts séjours. En 1613, il est vendu au sire voisin qui l’utilise comme carrière pour améliorer sa propre maison forte, placée à peu de distance.

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La seconde partie du livre traite du mobilier archéologique. Elle occupe plus des trois quart du volume (p. 88 à 357) et regroupe tous les participants. C’est en fait un catalogue qui repose sur de nombreux dessins et de minutieux descriptifs. Il est entrecoupé de courtes synthèses qu’éclairent de brèves données comparatives. Le décompte des chapitres suffit à montrer la diversité et la richesse des trouvailles. G. Giuliato se consacre à l’étude des monnaies, du lapidaire et du bas fourneau et traite, en collaboration avec Émanuel Guarascio, du mobilier métallique. Guillaume Huot-Marchand examine les céramiques sous toutes leurs formes (céramiques de construction et de poêle, céramique culinaire, mobilier en grès, céramiques liés au confort et au loisir) et s’occupe, avec Agnès Gelé, du verre creux et plat. À Laetitia Nori, est revenue l’étude du mobilier en os (faune et objets sculptés dont une curieuse statuette de chapelet).

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Nombreux sont les objets qui remontent à une courte période, située entre 1547 et 1613. Les niveaux médiévaux ont en effet été saccagés lors des travaux réalisés au milieu du xvie siècle et la vie domestique s’est brutalement arrêtée avec la destruction du site au début du xviie siècle. Les apports sont multiples. À titre indicatif, signalons l’importance du mobilier métallique (ferreux et non ferreux) dans l’ameublement et le bâtiment ou encore les observations relatives aux monnaies qui, comme on le sait ou devrait le savoir, « ne peuvent pas être utilisées mécaniquement pour dater les niveaux stratigraphiques » (p. 94), sans oublier la belle collection de carreaux de poêle et les lumineux tableaux évolutifs de la céramique culinaire (p. 294-296). Le corpus éclaire la vie quotidienne, la construction et l’ameublement et fournit de précieux jalons relatifs aux fonctions, aux activités et au niveau de vie de ses occupants. Son principal intérêt est de montrer « l’étroite symbiose qui existe entre les fonctions résidentielles ostentatoires, les fonctions agricoles et les fonctions défensives » (p. 359) de cette maison forte au-delà même du Moyen Âge.

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L’ouvrage, illustré de dessins et de photographies de qualité, éclaire parfaitement les contours et les divers aspects de cet important phénomène qu’est celui des maisons fortes et rendra à l’évidence de grands services.

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Tout au plus formulera-t-on quelques regrets. Le volume aurait gagné à être allégé au niveau descriptif. Prenons deux exemples. La stratigraphie est relativement simple; il n’est donc pas indispensable pour étoffer l’argumentaire de présenter toutes les coupes réalisées dans « chaque carré ». Il en est de même pour les objets. Est-ce bien utile d’aligner croquis et descriptifs des neufs cavaliers retrouvés, dès lors qu’ils se ressemblent tous? Etc. Un tri sélectif et un rejet du superflu vers un support annexe (site Internet, cd-rom…) auraient permis de mieux mettre en valeur l’essentiel. On regrettera aussi – dans la première partie – l’absence ou pour le moins la rareté des mises en perspective. La question des maisons fortes n’est pas si simple. Appuyée sur de nouvelles enquêtes, la réflexion a évolué. Dans la France de l’Ouest (mancelle notamment), les structures dégagées à Richardménil pour la fin du Moyen Âge autoriseraient à classer le site dans la catégorie des châtels/châteaux, un terme qui, en 1443, est d’ailleurs en usage à Richardménil. De même, pour ce qui est du logis-tour et de la structure de cette plate-forme où, semble-t-il, édifice noble et annexes agricoles et autres sont agglutinés, aurait-on aimé un peu moins de concision et des aperçus comparatifs, aptes à renforcer l’interprétation.

Voilà qui est bien peu au regard de l’essentiel: il s’agit d’un bel ouvrage qui vient à point illustrer – par l’exemplarité du contexte, des structures et du mobilier et le sérieux des contributions – les remarquables travaux menés de longue date sur les châteaux et les maisons fortes de l’Est par le Centre d’archéologie médiévale de l’Université de Nancy II (umr 7002) que dirigea en son temps Michel Bur.

Annie Renoux

Jean-Pierre Jessenne et Dominique Rosselle (dir.), Pour une histoire décloisonnée des campagnes septen trionales, Revue du Nord, avril-septembre 2008, t. 90, n° 375-376, 639 p.

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C’est un numéro thématique de la Revue du Nord que présentent ici Jean-Pierre Jessenne et Dominique Rosselle, avec le souhait d’exposer le dynamisme de l’histoire rurale en région Nord-Pasde-Calais. Afin de dépasser l’héritage historique de Georges Lefebvre, le souhait est exprimé de mesurer au mieux les liens entre le milieu rural, l’agriculture, les villes, avec également des industries très étudiées dans cet espace. Les articles choisis sont particulièrement variés, sur un temps long, du milieu du xve siècle aux années 1960, permettant aux lecteurs et aux chercheurs de définir de nouvelles méthodes ou de nouveaux champs d’étude.

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Le numéro commence par un état des lieux de la recherche, avec un hommage rendu à Alain Derville, dont l’article, repris ici par Bernard Delmaire, porte sur l’agriculture de la Flandre wallonne aux xve et xvie siècles, l’auteur appuyant sa recherche sur six enquêtes fiscales effectuées entre 1449 et 1549. Ces enquêtes apportent des indices importants sur la vie dans les campagnes, diversifiée, parmi les crises, les guerres françaises de la fin du xve siècle et leurs conséquences sociales et économiques, avec des informations sur le prix de terres, des grains, dans une période de croissance, avec une suprématie des labours sur les herbes (chevaux pour le trait, bêtes à cornes pour la subsistance); on sera ainsi particulièrement heureux de ce riche tableau économique et social.

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Ce sont ensuite deux synthèses historiographiques et bibliographiques, depuis les travaux pionniers de Georges Lefebvre jusqu’à de nouvelles approches thématiques, en passant par l’essor des études locales dans les années 1960 et 1970. Les deux directeurs offrent ici un tableau synthétique de la vie rurale sous l’Ancien Régime, jusqu’aux années 1960, en particulier d’un point de vue économique à travers les conséquences de la Révolution française, de la révolution industrielle, technique, du développement des transports ferroviaires, des deux guerres mondiales, ce dans un essai inédit particulièrement bienvenu.

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Le décor esquissé, le lecteur découvre dix articles, tout d’abord avec deux études sur l’élevage au xviiie siècle. Éric Shakeshaft analyse les épizooties bovines, d’après les sources manuscrites émanant de l’administration, dans le Nord à partir de 1744 (sans effets connus, donc, de l’épizootie européenne de 1714), et jusqu’en 1800. Auteur d’une thèse sur le sujet en 2006, il suit ici le parcours des contagions et précise les réactions locales aux épizooties et aux enzooties, sommairement, en comparant les pertes avec celles connues dans les contrées du Nord-Ouest, et avec un regard critique très intéressant sur les fausses alertes qui suivent un épisode épizootique pendant parfois plus de deux décennies. Éric Vanlandtschoote s’attache pour sa part à l’élevage ovin et interroge les notions de collectivité et d’individualisme à travers cette activité, marginalisée derrière l’élevage bovin au Grand Siècle. L’auteur revient sur l’évolution des troupeaux ovins, aux effectifs faibles, qui en font un élevage individuel, mais avec un regain dans la première moitié du xviiie siècle, pour la laine. Il étudie les litiges, liés aux fourrages, à la priorité accordée au gros bétail sur les pâturages, avec plusieurs exemples et le souci d’une analyse approfondie sur les acteurs, dans ces tensions, qu’ils s’agisse de communautés ou d’individus, d’éleveurs ou de marchands, avec une marginalisation bien établie de la production ovine, renforcée après la Révolution.

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C’est ensuite le marché foncier et le marché des grains, toujours au xviiie siècle, qui est analysé dans cette France du Nord. Sylvain Vigneron met en exergue la possession de la terre comme marqueur de richesse, de considération, de pouvoir, et interroge les échanges fonciers, les réseaux qui régissent ce marché, choisissant les cadres différents du Cambrésis et de la région lilloise pour son enquête. Cette étude s’appuie sur les vingtièmes royaux de 1750, sur les actes de vente de 1751 et 1752, avant un emballement du marché à la fin de l’Ancien Régime. La documentation est nombreuse, le marché actif, avec des comparaisons alors très éclairantes entre les deux contrées choisies, ainsi sur les surfaces moyennes des labours ou jardins mis en vente, sur la valeur des biens échangés. L’auteur cherche les raisons des différences, avec de nombreuses petites ventes dans le Cambrésis, contre un marché plus dynamique et des transactions plus élevés, à l’hectare, dans la châtellenie de Lille, sans oublier des mouvements saisonniers qui apportent également des éléments comparatifs entre une région très rurale et la ville de Lille ou ses environs immédiats. Plus largement cette enquête permet des réflexions sur les motivations des acteurs, entre rentabilité financière des terres et capitalisation foncière. Patrick Cerisier étudie aussi la diversité de la France du Nord, en termes d’économie céréalière, entre la Flandre et le Hainaut, importatrices de grains, et l’Artois et le Cambrésis, exportatrices, avec un élevage plus développé dans les deux premières contrées. Dans cet ensemble, l’auteur scrute les marchands et négociants, blatiers, regrattiers, etc., dans une étude économique, sociologique, à travers des réseaux, avec l’exemple du marché d’Arras dans les années 1740, mais aussi de Dunkerque, de Saint-Omer, de Lille, de Douai, de Valenciennes, jusqu’aux années 1770.

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Après l’élevage, les échanges fonciers et céréaliers: cette histoire décloisonnée aborde la transformation des produits agricoles et l’industrie textile, avec quatre articles touchant à des activités artisanales et industrielles, entre production et consommation rurales et/ou urbaines. Nicolas Delbaere propose une étude sur l’économie laitière à la fin du xixe siècle dans la région Nord-Pas-de-Calais, avec l’avènement de machines, en particulier de l’écrémeuse, et il montre les résistances à l’industrialisation de cette activité dans la région. On suit l’établissement des nouveaux types de laiteries, ainsi au sud-est, en Thiérache, zone herbagère acheminant le charbon nécessaire aux usines, dans les années 1880, mais on observe également l’absence de diffusion de ces « modèles », tandis que l’Europe du Nord et l’Ouest de la France suivent de près les innovations techniques en la matière ou les avancées scientifiques en chimie. Comme pour le lait et le beurre, la fabrication du fromage, en particulier celle du Maroilles, reste identique à celle de l’Ancien Régime, d’autant que les débouchés sont encore moins distants, avec de grandes différences alors avec les autres régions françaises comme la Charente ou le Pays d’Auge. L’activité meunière est envisagée par Stéphane Lembré, ensuite, dans la crise des années 1930, après une longue évolution, séculaire, des structures meunières: l’auteur interroge les rapports entre ce travail et le territoire, à travers des modifications profondes, entre réaction à la crise, syndicalisation et bouleversements géographiques, en s’appuyant par exemple sur les procèsverbaux des réunions du Syndicat des meuniers à façon de la région.

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Pour leur part, Mohamed Kasdi et Frédéric Ghesquier Krajewski s’intéressent dans un article commun, aux industries linière et cotonnière, le lin gardant la suprématie sur le coton tout au long de la période envisagée, de 1700 à 1850. Ce travail comparatif montre les nombreuses différences organisationnelles entre ces deux industries. Au xviiie siècle, l’industrie du coton se développe dans le Nord, et l’on fait appel aux enfants, dans des structures collectives, le cadre du travail à domicile ne pouvant suffire à cet essor, d’autant que l’on entre en concurrence avec des régions plus précoces comme la Normandie ou la Champagne. Puis on voit l’arrivée des jennies dans les années 1780, dans une période de mécanisation, avec des ouvriers lillois étudiés ici au travers des actes de mariage, et on observe une masculinisation du travail. Cette industrie continue de se développer dans les premières décennies du xixe siècle, dans des entreprises plus nombreuses et plus grandes, mieux équipées. Les auteurs suivent ensuite l’essor de cette industrie dans les Pays-Bas, autour de Gand et d’Anvers, toujours en examinant les rapports à l’industrie linière concurrente. Peter Scholliers suit le mouvement, dans l’article suivant, par une étude sur l’industrie cotonnière à la fin du xixe siècle, jusqu’en 1914, autour de Gand, tandis que le secteur est en crise et tend à être « délocalisé » dans les campagnes flamandes; l’étude s’appuie sur des enquêtes, sur des recensements industriels, sur des témoignages également, afin de cerner le développement des tissages mécaniques dans les provinces de Flandre orientale, la spécialisation des espaces dans ce secteur, enfin les différences entre la dynamique gantoise et l’intérêt d’une industrialisation rurale.

Ce sont enfin deux contributions qui relèvent de l’histoire administrative en milieu rural. Stéphane Hug envisage le fonctionnement des seigneuries au xviiie siècle, dans la Flandre, le Hainaut, le Cambrésis, à partir d’exemples, dont celui du marquisat d’Aigremont, au sud de Lille. Le but de l’auteur est de rendre toute la complexité d’un cadre qui a pu souffrir d’une image simplifiée dans l’historiographie. À travers l’exercice de la justice seigneuriale, la dépendance aux Coutumes locales, le fonctionnement structurel, différencié, l’auteur analyse l’administration seigneuriale. Marie-Christine Allart étudie quant à elle le pouvoir des agriculteurs, sur trois échelles, en différentes instances, des communes au département du Pasde-Calais, en passant par la région de l’Artois, depuis le début du xxe siècle. À force d’exemples nombreux, l’auteur souligne la faible représentation des agriculteurs au niveau national, surtout réelle dans les années 1960, avec toutefois un poids des producteurs au niveau économique, parmi les organisations professionnelles, avec une élite, en particulier issue de la jac, qui pèse sur les décisions politiques locales, dans les mairies. Deux cartes comparant les communes du département ayant un maire agriculteur en 1957 et en 2001 montrent toutefois clairement l’érosion de cette représentation, liée à la chute de la population agricole. L’analyse de délibérations des conseils municipaux, dans trois communes, permet l’approfondissement de l’étude, sur la durée, avec l’affirmation d’une perte d’influence des agriculteurs, d’une écoute moindre de leurs actions ou revendications, avec d’autres priorités pour les municipalités; pour autant ils gardent un poids décisionnaire évident, par le biais d’organisations et d’associations professionnelles qui ont des relais politiques importants aux niveaux régional et national.

Comme les deux directeurs de cette publication le soulignent en introduction, les articles relèvent surtout de l’économique et du social, avec des manques au sujet de la communauté villageoise, au sujet de la culture des campagnes septentrionales, de la Révolution française au village, même si ces sujets sont abordés au début de l’ouvrage. C’est un échantillon des recherches récentes, et le volume est louable, avec une cohérence dans le choix des articles retenus, avec nombre de cartes essentielles à la localisation et l’objectif rempli d’un état des lieux pour former un tremplin aux nouvelles recherches.

Florian Reynaud

Patrice Poujade, Une Société marchande. Le commerce et ses acteurs dans les Pyrénées modernes, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, coll. Tempus, 2008, 474 p., 43 €

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Dans cet ouvrage, qui fut à l’origine un dossier d’habilitation à diriger les recherches, présenté en 2006, Patrice Poujade s’interroge, après d’autres, sur le caractère marginal des zones de montagne, sur leur situation de « monde à l’écart des civilisations », des traits que Fernand Braudel (cité p. 11) avait fortement soulignés dans la Méditerranée. Traits et caractéristiques qui ont été largement remis en cause par tous les chercheurs qui se sont penchés sur le problème, auxquels Patrice Poujade emboîte le pas en s’appuyant sur l’étude d’une petite région des Pyrénées centrales, la haute vallée de l’Ariège, dont on pouvait penser, a priori, qu’elle avait toutes les chances d’être hors du monde, fonds de vallée acculé contre la frontière d’un royaume avec qui le nôtre est assez souvent en guerre durant la période étudiée (vers 1550-vers 1700). Après avoir présenté de manière synthétique la circulation des hommes et des marchandises, l’auteur en vient à ce qui fait vraiment le cœur de son sujet, les marchands et leurs réseaux de relations familiales et commerciales. Un glossaire et les index habituels complètent l’ouvrage.

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Zone montagnarde et zone frontalière, le haut pays de Foix s’articule autour de deux toutes petites villes (moins de 2000 hab.), Tarascon et Axles-Thermes, où résident ces marchands auxquelles font pendant, sur l’autre versant des Pyrénées, des cités tout aussi petites, Puigcerdà et la Seu d’Urgell. Le reste, ce sont villages et hameaux, un petit univers où tout le monde se connaît, où les sentiers muletiers permettent de voyager et de commercer sans encombre tout au long de l’année, à quelques jours très neigeux près. Les échanges, encadrés par des traités de lies et passeries, y sont particulièrement intenses et portent essentiellement sur des productions locales, agro-pastorales (grains, bétail, laines, cuirs, fromages) ou industrielles et artisanales: minerai de fer, bois, draps produits localement (Tarascon) ou à Chalabre dans la haute vallée de l’Aude, capes du Béarn, fer provenant essentiellement des forges de la vallée du Vicdessos et exporté par Narbonne vers la Provence et le Languedoc. Il faudrait y ajouter les produits alimentaires (poisson, huile) et le sel qui fait l’objet semble-t-il d’une contrebande assez nourrie. Tout cela n’est guère original dans l’ensemble pyrénéen: notons toutefois l’importance du commerce des mulets, provenant du Rouergue et destinés à l’Espagne et qui sont absents de l’ouest de la chaîne où abondent, en revanche, les porcs, peu présents dans ces Pyrénées centrales. Il faut aussi noter l’importance du relais toulousain pour certains approvisionnements (poisson), pour l’écoulement des productions locales (draps, fers) et pour la fourniture de capitaux. Si ces échanges portent sur des produits nécessaires à la vie quotidienne, ils sont aussi destinés au développement des industries locales, textiles et sidérurgiques, et créent donc une véritable dynamique dont bénéficie plus ou moins l’ensemble de la population, mais surtout ceux qui en sont les acteurs principaux, les marchands.

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« Un monde hétérogène » que l’auteur s’efforce de cerner dans sa deuxième partie; sans étonnement, nous y apprenons que tel qui s’intitule marchand ne l’est pas forcément et que ceux qui pratiquent les activités du commerce et du crédit, propres à cet état de marchands, sont une minorité. Nous ne sommes pas surpris non plus de voir qu’ils se regroupent dans un certain nombre de lignages, qu’ils sont plus ou moins spécialisés, et que tous tâchent de diversifier leurs revenus (crédit, baux à cheptel, affermes…), qu’ils sont impliqués dans les gouvernements municipaux, qu’ils essaient d’asseoir leur fortune et leur notoriété sur la terre, même si cela est difficile dans cette zone de montagne. Bref, ils font ce que font tous les marchands. Leur horizon n’est pas borné par la frontière puisque justement le commerce transfrontalier est une de leurs activités majeures; ils fréquentent les foires languedociennes (Montagnac, Pézenas) outre les foires locales et se fournissent aussi directement auprès des marchands de Toulouse. Ils sont également reliés au vaste monde par les migrants qui traversent continuellement la région, les plus importants étant les chaudronniers de Haute Auvergne et, plus proches, les marchands de capes béarnais, et même quelques Dauphinois; il faudrait y ajouter les voisins andorrans et catalans, ce qui permet de souligner l’importance de ces relations de montagne à montagne et ne manque pas de soulever quelques questions: comment s’établit la confiance entre ces marchands d’origine diverse? comment sont-ils reliés entre eux au delà de la chaîne des crédits? sont-ils associés ou concurrents? ou tantôt l’un et tantôt l’autre?

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Ayant ainsi brossé les traits principaux de l’activité économique de ses marchands, l’auteur s’attache dans la deuxième moitié de son ouvrage à mieux les cerner: le marchand est d’abord étudié dans sa singularité (iiie partie: « être et paraître ») avant de l’être dans ses relations avec ses pairs et le reste de la société (ive partie: famille et « réseaux »).

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Et d’abord, comment devient-on marchand? par hérédité pour plus de la moitié des cas étudiés, ce qui signifie donc que le groupe se renouvelle constamment, par promotion d’artisans, de notaires, de transporteurs, et par immigration de marchands forains qui peuvent provenir des villages proches ou plus lointains (Gascogne, Languedoc, Massif Central…). Il n’y a rien là qui puisse nous étonner comme l’implication des marchands dans la vie publique et notamment dans le gouvernement municipal: à Tarascon, les troisquarts des consuls sont marchands, même si à la fin du xviie siècle, ils subissent la concurrence d’autres notables: bourgeois, avocats, docteurs en médecine. Il est inutile d’insister ici sur l’intérêt que représente pour nos marchands le contrôle des municipalités, dans ces consulats très étendus qui dominent un certain nombre de villages environnants. Après 1693-94, ce seront eux aussi qui achèteront les offices de maire vendus par la monarchie.

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Ils ne sont pourtant pas, et de loin, les plus riches de la cité comme le montre l’analyse de leur situation matérielle, les bourgeois et surtout les possesseurs de seigneuries les surclassant largement. Une honnête aisance les caractérise comme le montrent les inventaires de Patrice Poujade a dépouillés et qui lui permettent de détailler l’ameublement, le linge, les vêtements etc. Même situation « moyenne » en ce qui concerne leur instruction: si la plupart (90%) savent écrire, bien peu ont dépassé le stade de l’enseignement élémentaire: pas de collège pour leurs enfants (qui pourraient être tentés d’abandonner la marchandise), mais apprentissage et complément de formation dans la famille, si bien que l’on ne trouve guère de livres chez eux, ce en quoi ils ne font pas preuve d’originalité. Pas d’originalité non plus en ce qui concerne le prénom qu’ils portent, lequel leur est transmis dans les trois-quarts des cas par leur parrain. Si certains d’entre eux ont pu embrasser la religion réformée, leur nombre diminue dès le début du xviie siècle, au gré des conversions, si bien que l’étude très fouillée des testaments des marchands et de leurs épouses ne permet de déceler aucune influence du protestantisme. Au contraire, l’étude des legs montre une religiosité empreinte de l’esprit de la réforme catholique. Nous sommes donc ici aussi dans le domaine du normal, presque du banal et nous pourrions retrouver des traits semblables dans de nombreuses autres villes marchandes, ce que l’auteur ne manque pas de souligner en se livrant à de fréquentes comparaisons.

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Et comme leurs confrères, ils cherchent à s’élever dans la hiérarchie sociale, sur place ou ailleurs, et pour ce faire, ils doivent s’appuyer sur la famille et s’insérer dans des réseaux. Pour démonter ces stratégies, Patrice Poujade utilise une méthode qui utilise conjointement prosopographie et « micro-histoire biographique » (p. 320) afin d’éviter de perdre ses marchands dans des situations moyennes (telles que pourrait en fournir la prosopographie) qui ne correspondent en fait à aucun individu concret.

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L’étude des relations familiales commence par cet élément fondateur qu’est le mariage. Ses marchands se marient en moyenne à 28 ans avec des épouses qui ont quatre ou cinq ans de moins qu’eux. Notons que comme ailleurs, l’âge au premier mariage recule au cours du xviie siècle, puisque dans le premier quart du siècle ces moyennes étaient respectivement de 24 et 19 ans. Ils se marient chez eux: les deux-tiers des Tarasconnais choisissent un conjoint originaire de la cité (et 75% dans un rayon de 10 km) et dans leur milieu social: les deux-tiers épousent des filles de marchands. Quoi de plus normal? Que ces unions soient le fruit de stratégies familiales ne fait pas non plus de doute: en témoignent les quelques unions projetées alors que les futurs (et surtout la future) sont bien jeunes au moment de la signature du contrat (12-13 ans). L’étude du montant des dots ratifie ce qui a déjà été dit au sujet de la situation médiocre des marchands, bien en dessous des bourgeois, mais au dessus des artisans.

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C’est grâce aux testaments que Patrice Poujade étudie les relations familiales et, en premier lieu, les règles d’héritage qui sont assez classiques: exclusion des enfants dotés (les filles et quelques rares religieux) et dévolution des biens aux garçons; cette pratique pousse à l’indivision, du moins pendant un certain nombre d’années où les enfants s’associent pour continuer les affaires familiales. Évidemment, ce modèle doit se plier aux circonstances individuelles que l’auteur, fidèle à sa méthode, étudie à partir de cas particuliers: marchands n’ayant que des filles, sans enfants, enfants trop jeunes, etc. Il s’intéresse ensuite aux cas des veuves destinataires des largesses octroyées par leur exconjoint sur son lit de mort: legs en argent, en immeubles, usufruit, pension annuelle, tout est possible y compris le cas où la future veuve ne reçoit rien. Dans quelle mesure la relative aisance ou la nécessité poussent-elles les veuves à se remarier? L’auteur ne peut en décider, tant de nombreuses circonstances les plus intimes notamment, lui échappent; il se contente, à juste titre, de détailler quelques exemples individuels, comme en ce qui concerne les différends familiaux, tels qu’ils apparaissent parfois dans les testaments ou plus couramment dans les procès: séparation du couple, différends père-fils, relations au sein de la fratrie, remariages (problème des enfants de divers lits), toutes ces situations ont existé, mais l’auteur ne s’y attarde pas, pensant sans doute qu’elles relèvent de la singularité plus que de la généralité.

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C’est dans son dernier chapitre, fort justement intitulé « trajectoires individuelles et destins collectifs » que l’auteur livre enfin la clé des relations sociales au sein du groupe des marchands en s’attaquant à la question des « réseaux », un terme toujours entre guillemets, comme si Patrice Poujade s’en méfiait un peu, conscient de la difficulté qu’il y a dépasser un usage « métaphorique » du mot et de reconstituer l’ensemble des rapports sociaux dans lequel l’individu s’insère (p. 366). Il va donc, avec modestie, commencer par rechercher des indices à travers les indicateurs classiques, et d’abord, le mariage des filles: les deux tiers épousent des marchands tout comme l’avaient fait avant elles leur mère, dans la même proportion. Mais, il y a marchand et marchand, nous l’avons dit: il faut donc distinguer entre les groupes familiaux, certaines familles apparaissant plus familières des mariages hors de la ville et en dehors de leur groupe social. De même, une partie des enfants de ces familles se dirige vers les métiers du droit, ou vers le clergé, prémices d’une ascension que certaines ont poursuivi aux siècles suivants. L’utilisation de ces indices et d’autres (parrainages) montre l’existence d’un noyau de familles alliées entre elles, qui accaparent les charges publiques et qui sont prêtes pour de plus hauts destins.

Cette évolution est perceptible à travers les données statistiques, notamment celles qui présentent les trajectoires des descendants des familles marchandes sur plusieurs générations où l’on voit, comme on pouvait s’y attendre, que la part du commerce tend à diminuer au profit d’activités ou de relations plus « nobles ». Au-delà de la statistique, le cas de quelques familles éclaire plus concrètement ce processus; je citerai simplement la plus illustre d’entre elles, les Bergasse, qui, moyennant leur migration vers Lyon, Marseille l’Algérie ou Philadelphie et leur alliance avec les milieux les plus divers, fourniront plusieurs députés au pays (aux États Généraux, aux Cinq-Cents), s’allieront avec la famille de Casimir Périer, régent de la banque de France, et figurent donc parmi les ancêtres du président de la république J. P. P. Casimir-Périer. Alliances essentiellement dans le monde économique pour les Bergasse, dans celui de la noblesse pour d’autres, c’est l’histoire éternelle du renouvellement des élites à partir de ce groupe social médian.

Dans sa conclusion, Patrice Poujade revient en détail sur les principaux aspects de son travail, en soulignant en premier lieu les faiblesses: indigence du tableau des pratiques commerciales, reconstitution des familles trop superficielle, comparaisons pas assez développées. On nous permettra d’une part, de remercier l’auteur de livrer ainsi des éléments de critique au recenseur de son travail et, de l’autre, de ne pas être tout à fait d’accord avec lui sur ce dernier point: comme nous l’avons souligné plus haut, il ne manque jamais d’essayer de situer ses marchands par rapport à d’autres situés dans des zones ou des contextes plus ou moins éloignés. Ce que je voudrais faire remarquer, c’est ce que, trop modeste, jamais notre collègue ne souligne, ni même ne signale: la quantité de travail qu’il a dû produire pour tirer ces quelques conclusion et que ceux qui ont, comme lui, usé leurs yeux et cassé leur dos à la lecture des registres notariés apprécieront à sa juste mesure. Combien d’actes a-t-il fallu mettre en fiche pour écrire tel paragraphe, pour dresser tel tableau, pour dessiner telle carte? Combien de séjours à Foix, à Aurillac, à Tulle, à Pau ou ailleurs? Seul l’auteur le sait: nous ne pouvons que soupçonner qu’ils ont été longs – et fastidieux – malgré l’enthousiasme du chercheur. De ce travail à l’ancienne, « loin des modes actuelles, mais fidèle aux principes fondateurs de l’École des Annales, selon les mots de Michel Bertrand dans sa préface, ressort une forte impression: la montagne n’est en rien un obstacle à l’activité marchande, ni la frontière, au contraire serait-on tenté de dire. Comme dans d’autres lieux où ils sont confrontés à d’autres défis, les marchands de la haute Ariège ont su saisir les opportunités que leur fournissait leur situation apparemment marginale: ils ont su en tirer profit, reliés au vaste monde par leurs liens avec d’autres marchands montagnards, et à leurs voisins du sud par des liens séculaires nés de la nécessité des échanges, que les guerres ne parviennent pas à interrompre, quand elles ne sont pas source de profits supplémentaires pour les habiles ou les audacieux. De la belle ouvrage et un bel ouvrage, dont nous ne pouvons que recommander la lecture.

Francis Brumont

Antonio Stopani, La Production des frontières. État et communautés en Toscane (xvie-xviiie siècles), Rome, École française de Rome, 2008, viii + 449 p.

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Ce livre est l’adaptation d’une thèse de doctorat soutenue en 2003 à l’ehess sous la direction de Daniel Nordman. Il a été précédé d’une étude consacrée à « La Memoria dei confini. Giurisdizione e diritti comunitari in Toscana (xvi-xviii secolo) », parue dans Quaderni storici, 118, n° 1, apr. 2005, p. 73-96. Le thème central du livre est est la question du rapport entre frontières et pouvoir politique; l’exemple analysé est celui de la Toscane du xvie au xviiie siècle. Au cours de la deuxième moitié du xvie siècle dans le Grand-Duché de Toscane, comme dans la République de Venise mais aussi dans celle de Gênes ou de Lucques – pour ne citer que les exemples mentionnés par l’auteur –, on peut observer la création d’institutions spécifiques pour la gestion des affaires concernant les frontières.

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Il s’agit, sans doute, d’institutions nouvelles liées à l’évolution des États régionaux, créées dans le but de protéger les frontières entre des États qui, à cette époque, renforcent leur souveraineté territoriale. Les études sur les frontières territoriales se sont développées surtout dans la tradition historiographique du xixe et du xxe siècle, particulièrement attentive à reconstruire les processus de state building et à accentuer les aspects « étatiques » et « modernes » de la politique. Le corollaire de cette approche est une lecture entièrement géopolitique du concept de « frontière » en tant qu’élément de séparation des domaines de souveraineté des États nationaux. Toutefois, la création de « bureaux des frontières » répond aussi à des exigences de politique intérieure, de gouvernement du territoire, de relation des pouvoirs de l’État avec les différents sujets politiques – et, avant tout, avec les communautés – qui le composent.

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La recherche d’Antonio Stopani se concentre surtout sur ce deuxième aspect du problème. Un magistrat préposé à la conservation des confins fut institué en 1570. Il faisait partie du bureau des Nove Conservatori(les « Neuf Conservateurs de la Juridiction et du Domaine ») qui concentrait toutes les compétences pour la sauvegarde des confins et pour les disputes juridictionnelles. À partir des archives produites par ce magistrat, l’auteur analyse le rôle politique et administratif joué par les visites périodiques aux confins. Le but de la recherche est donc de comprendre comment « la fixation des confini implique également de nouvelles pratiques (discursives, institutionnelles, politiques) » (p. 3), sans que cela entraîne la négation de la conception de droit public des confins: le choix d’utiliser le mot frontière plutôt que celui de confins souligne la volonté de l’auteur de ne pas négliger sa signification de « limite » entre États. De la même manière, la « production » des frontières, qui donne au livre son titre, renvoie à une pratique du gouvernement qui met en relation le centre et la périphérie, l’État et les autres sujets politiques.

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Antonio Stopani fonde son analyse sur une conception désormais partagée par les historiens: celle d’un État d’Ancien Régime où le pouvoir central interagit constamment avec les corps et groupes de la société et où le souverain est le garant de l’équilibre entre les parties composant la physionomie institutionnelle et juridictionnelle des États, grands et petits. Le pouvoir s’exprime surtout dans l’administration de la justice; l’histoire de la frontière ne peut donc pas être une histoire unidimensionnelle. Dans la droite ligne des travaux de Daniel Nordman et Claude Raffestin, mais aussi de ceux de Turner sur la frontière américaine, la naissance et le gouvernement de la question frontalière sont le résultat d’une multiplicité d’acteurs et d’actions croisés. À partir de ce cadre interprétatif, l’étude présentée est celui du principat des Médicis, pour la partie concernant l’État de Florence, entre 1560 et la fin du xviiie siècle.

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Après une reconstruction de l’histoire de l’État Toscan jusqu’à la réorganisation des institutions par les Médicis et une réflexion sur la formation des archives utilisées, on peut suivre l’analyse des fonctions (politiques, juridictionnelles) attribuées aux visites aux confins par la législation des Médicis, la reconstruction des procédures de la visite elle-même, l’interaction entre la magistrature des Nove Conservatori et les sujets de le communautés touchée.

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La première partie du livre (correspondant aux chapitres 1, 2 et 3) aborde le thème de la « Mémoire des frontières ». Dans cette perspective, la visite annuelle des frontières constitue un rituel collectif: elle est l’occasion pour les juges d’exercer une fonction de contrôle et, même temps, elle est pour les experts locaux un moment de prise de connaissance et de transmission de génération en génération de la mémoire des communautés.

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La deuxième partie (chapitres 4-7) traite de la double fonction des Nove Conservatori et de leur activité. « Les Nove constituent, d’une part, une instance de certification des revendications locales et, d’autre part, un lieu de médiation des conflits que ces mêmes revendications suscitent » (p. 25), écrit Antonio Stopani, en montrant les anciens et les nouveaux pouvoirs de la magistrature et en insistant sur le caractère essentiellement juridictionnel de la conservation des frontières. Il analyse ainsi les rapports de concurrence entre l’État et les collectivités locales ou encore les conflits intra-communautaires qui peuvent produire des modifications frontalières; mais il examine aussi les décisions des commissaires centraux et leur accueil par les communautés.

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La troisième partie (chapitres 8-10) aborde le problème de la résolution de ces conflits: elle analyse le rôle des juristes et de leur tradition de savoir juridique, avant d’examiner celui des ingénieurs ainsi que le développement des connaissances techniques et de la cartographie pour la délimitation des frontières.

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Le livre d’Antonio Stopani ajoute donc matière à réflexion sur une question très étudiée par l’historiographie italienne dans ses implications économiques, politiques et sociales, mais revitalisée récemment par de nombreuses et importantes recherches concernant certains des anciens États italiens. On pense notamment aux volumes publiés dans le cadre du projet de recherche national coordonné Alessandro Pastore et consacré à « Confini e frontiere nella storia. Spazi, società, culture nell’Italia dell’età moderna » dont, par exemple, Frontiere di terra, frontiere di mare. La Toscana moderna nello spazio mediterraneo, sous la direction d’ E. Fasano Guarini et P. Volpini, Milano, Franco Angeli, 2008, dans lequel Antonio Stopani a publié l’article « Confini e processi di territorializzazione nell’Europa occidentale (secoli xviii-xix): il caso toscano», p. 37-57.

Laura Casella

Mireille Touzery (dir.), De l’Estime au cadastre en Europe. L’époque moderne. Actes du Colloque des 4 et 5 décembre 2003, Paris, Comité pour l’Histoire Économique et Financière de la France, 2007, 625 p.

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L’édition du colloque de Bercy de décembre 2003 fait suite à celle de De l’Estime au cadastre. Le Moyen Âge…, colloque de juin 2003 édité en 2006, et précède Les Systèmes cadastraux aux xixe et xxe siècles…, colloque de janvier 2005 édité en 2008. Il s’agit donc d’une grande entreprise en Europe du xiiie au xxe siècle dont les caractères sont exposés par Albert Rigaudière dans le volume médiéval, dans l’article « Réflexions et pistes de recherche » (vol. 1, p. 3-22). « Recenser contribuables et patrimoines dans un but fiscal n’est pas une nouveauté dans l’Europe du Moyen Âge. Monarchies, républiques et empires de l’Antiquité y ont eu souvent recours pour asseoir l’impôt foncier et le modèle romain est sans doute celui qui, de tous, a le plus influencé l’Occident médiéval après une longue période d’atonie tout au long des siècles du haut Moyen Âge. Mesurer l’impact de cette atonie conduira tout naturellement à s’interroger sur ce qui, à partir du xiie siècle, a été réellement transmis de cette romanité à ce que nous nommons, par commodité de langage, estimes, compoix, cadastres […] Toute la question est alors de savoir pourquoi et comment on en est progressivement venu à s’intéresser davantage aux biens et accessoirement aux personnes pour ouvrir ainsi lentement la voie à la rédaction de véritables cadastres, documents qui répertorient de manière systématique les biens immeubles en vue de les soumettre à l’impôt. » Tel était le point de départ, auquel fait suite le 2e volume. Une limite a été assignée: se consacrer aux documents « servant à asseoir un impôt public, qu’il soit d’État, régional ou local » à l’exclusion des taxes seigneuriales, censiers, terriers, etc.

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Le 2e volume poursuit donc cette ambitieuse enquête sur les cadastres en Europe. Mireille Touzery, éditeur scientifique du 2e volume, fait bien de ce livre « encore un jalon des résultats d’une enquête qui a démarré exactement en mars 2000 » et qui a donné lieu aux trois colloques, plus d’autres travaux et publications liés à cette entreprise. Elle situe ensuite le colloque moderniste par rapport au 1er, en soulignant trois différences: « l’élargissement de l’horizon géographique », l’importance prise à la fin du xviiie siècle par la cartographie, et « l’intégration des cadastres dans la culture politique des administrateurs du xviiie siècle, qui échangent à travers le continent modèles et expériences, autour notamment de la nouvelle pierre philosophale qu’est le calcul du produit net, depuis sa théorisation par les physiocrates, et des objectifs de développement et d’aménagement du territoire assignés aux cadastres ». Mireille Touzery fait remarquer qu’une nette majorité des communications du 1er colloque portait sur le Sud: Italie, Espagne, Provence et Languedoc (« rien ou presque au nord d’une ligne Bordeaux-Lyon-Milan-Venise avait dit Albert Rigaudière dans son introduction », vol. 1, p. 4). Or le 2e colloque touche jusqu’aux marges orientales (Moscovie) et septentrionales (Suède) de l’Europe. Comme on le verra plus loin, les contributeurs qui savaient sur quoi reposait le 2e colloque ont été soucieux de la diffusion des modèles initiaux et des évolutions dans une chronologie longue, mais difficile à maîtriser pour le lecteur, notamment quand plusieurs articles qui portent sur le même espace politique n’ont pas été coordonnés entre eux (il est exceptionnel qu’un auteur cite l’un de ses collègues et renvoie à sa contribution). Les acteurs de l’époque moderne « sont les États territoriaux » alors que « nous avons vu naître les compoix et les cadastres dans le cadre de cités, de paroisses, de provinces, comme des instruments d’administration locale […] Voici les monarchies, et leurs appareils administratifs, qui tentent de les faire leurs, pour la conquête, pour l’administration, pour la reconnaissance. » (Mireille Touzery, p. 4). Il reste que le cadastre demeure une construction locale ou régionale, que l’État peine à imposer et normaliser. En France notamment, le temps de l’uniformité n’est pas encore venu à l’époque moderne. Il faut attendre 1763 pour que soit évoqué un projet de cadastre général qui, comme on le sait, ne sera pas développé. La Révolution seule ouvrira la voie au cadastre qui ne sera réalisé qu’à partir de l’Empire (voir le 3e volume). Aux difficultés pratiques s’ajoutent des résistances car le cadastre est un instrument fiscal et « le descriptif de toute une société ». L’historien, continue Mireille Touzery, y trouve quantité d’informations sur les capacités de son temps, les intentions politiques et « les analyses et débats qui les portent ». Le document livre aussi « ce qu’il dit sans l’avoir prévu ». Même « ce qu’il ne dit pas » fait sens. Mais en son temps, le cadastre n’a qu’un bénéficiaire, l’État. Les particuliers et les corps intermédiaires ne sont pas obligés de partager son intérêt. On retiendra également que Mireille Touzery propose de distinguer « une typologie à quatre voies »: 1er type, « des cadastres de conquête, pratiqués par exemple par les Tsars de Russie (au xvie siècle] pour prendre possession de la République de Nijni-Novgorod […] ou pour les cadastres de Riazan, issus de la destitution du métropolite et de la redistribution de son patrimoine, issus aussi de la confiscation des biens des noblesses locales (tatares par exemple) », de même « lors de la conquête de la Poméranie par la Suède au xviie siècle, de la Corse par le roi de France, ou de la Silésie par l’empereur Joseph II au xviiie siècle ». 2e type, « des cadastres outils de construction ou de développement de l’État central […] dans beaucoup d’États de l’Empire, à la conquête de leur souveraineté, par la maîtrise des instruments fiscaux », en Savoie, en France (projet de cadastre général), en Castille et Aragon au temps des nouveaux rois Bourbon, dans les monarchies scandinaves, ou encore les Pays bas autrichiens. 3e type, les pays sans cadastres, tels les Cantons Suisses. Et la Grande-Bretagne malgré le « début en fanfare [du] Domesday book en 1085 », les élites et l’État prenant une autre direction politique et fiscale que le continent. 4e type (est-il très différent du 3e?) « les pays qui ont abandonné ou bloqué la démarche cadastrale au xviiie siècle » par « refus des processus de centralisation [et] défense d’intérêts locaux ». Mireille Touzery expose aussi le plan du livre. Aux thèmes définis pour le volume médiéval – « Permanences », « Savoirs », « Genèses », « Typologies » et « Constructions » succèdent dans le second volume: « cadastres et techniques », « modèles et legs », « cadastres et pouvoirs », « cadastres et territoires » et « cadastres et sociétés ». Ce cadre correspond-t-il vraiment à ce que comprend chaque section? Plusieurs autres assemblages étaient possibles. Mais peut-être était-il vain de vouloir faire rentrer les articles dans des sections thématiques? Le lecteur est réellement écrasé par les 25 articles, sans qu’on lui propose au début du livre un fil directeur, ni quelque aide que ce soit à la lecture et compréhension de l’ouvrage. L’introduction de sept pages et demie n’y pourvoit guère, alors que l’ampleur du sujet, le nombre des articles, la diversité des pays et des régions concernés, la durée, etc.: tout rendait nécessaire un texte introductif et de synthèse beaucoup plus long. Le 2e volume De l’Estime au cadastre… n’est donc pas commode à lire, si on tente de le faire d’une manière classique. Mais nous donnerons pour finir ce compte-rendu le mode d’emploi qui nous a paru le plus pertinent.

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Face à un foisonnement d’études, et ne pouvant tout recenser précisément en plusieurs dizaines de pages, nous ne pouvons qu’énumérer les contributions. Dans la 1re section « cadastres et techniques » on rencontre d’abord un complément à la connaissances sur le cadastre sarde du xviiie siècle en remontant aux antécédents, surtout au xviie (Laurent Perrillat); une description des premiers plans terriers de Suisse occidentale au xviie siècle, qui ne sont pas associés à la fiscalité mais à la gestion des seigneuries, y compris urbaines (Anne Radeff); le cas de la Russie moscovite aux xvie et xviie siècles (Natalia Platonova); l’extrême diversité des cadastres des États de l’Empire germanique aux xviie et xviiie siècles (Wolfgang Hans Stein); le cas de L’Alsace en 1760-1764 (Louis Tschaen); et enfin une comparaison des trois cadastres ibériques au xviiie siècle, en Catalogne a/c de 1715, en Castille a/c de 1749, et à Madrid a/c de 1749, l’article de 50 p. étant particulièrement intéressant, bien illustré, et doté d’une bibliographie et d’annexes (Concepción Camarero Bullón). La 2e section « cadastre et histoire: modèles et legs » comprend d’abord une étude des « cadastres italiens dans la France de la deuxième moitié du xviiie siècle » où l’auteur montre comment les exemples italiens ont été utilisés en France pour nourrir les réflexions et « soutenir ou discréditer la réalisation d’un cadastre général en France » (Antonella Alimento); l’exemple italien est ensuite étudié pour lui-même, sous l’angle de l’information des administrateurs au xviiie siècle (Christine Lebeau); les registres fiscaux ottomans du xve au xviiie siècle sont présentés, ainsi que leur dégradation au xviiie siècle, mais pour dire qu’il n’y a pas eu de volonté de moderniser la fiscalité, pas de projets de cadastre, et finalement rien qui concerne le sujet du livre avant les années 1830, période qui n’est pas étudiée (Alp Yücel Kaya); les « ruptures et continuités » de l’exemple corse sont également décalées, puisque l’article évoque le « terrier » initial, commencé dans les années 1770 et transformé en cadastre au xixe siècle (Antoine-Marie Graziani). La 3e section « cadastres et pouvoirs » revient sur l’Italie au xviiie siècle avec le royaume de Naples, sous l’angle des « groupes de pression, du pouvoir de négociation et de la tradition », la résistance des élites ayant localement abouti à l’abandon des projets (Alessandra Bulgarelli Lukacs); la définition et l’évolution des compoix terriens en Languedoc sont développés sur une durée particulièrement longue, du xve au xviiie siècle, « le compoix gard[ant] longtemps sa nature originelle d’estime des meubles et immeubles », les autorités provinciales seule parvenant à faire évoluer le système, la Cour des aides de Montpellier s’imposant ensuite grâce au contentieux (Gilbert Larguier); suit une proposition de synthèse sur la « réforme cadastrale dans la France du xviiie siècle », les rapports entre l’État et les « pouvoirs intermédiaires », en pays d’états et d’élections (Marie-Laure Legay); un approfondissement est proposé par l’éditeur scientifique avec « le mariage de la carpe et du lapin: le cadastre de Haute-Guyenne » à la fin du xviiie siècle, l’autorité royale caractéristique d’un « pays d’élections » étant appliquée dans ce pays « de taille réelle » à une tentative de remplacement des compoix par un cadastre général uniformisé, or « les compoix n’étaient pas pour l’assemblée provinciale [a/c de 1779], comme ils n’avaient pas été pour l’intendant Pellot en 1664. L’assemblée ne put ni les réviser, ni faire son propre parcellaire » (Mireille Touzery). La 4e section « cadastre et territoires » est encore ouverte par l’Italie, le cas de Venise étant utilisé pour traiter du « fonctionnement de la magistrature chargée de la levée des cadastres » et montrer le « degré de maîtrise et de connaissance de la structure de la propriété » en dépit de l’absence de cartographie des informations (Jean-François Chauvard); suit une étude générale des cas scandinaves et baltes (Ulla Ehrensvärd); un « bilan du cadastre thérésien au Luxembourg » fin xviiie siècle (Claude de Moreau de Gerbehaye); et une courte présentation du premier cadastre hongrois dans les années 1780 (Antal Szántay). La 5e et dernière section « cadastres et sociétés » part aussi de l’exemple vénitien, où le nouvel impôt territorial créé fin xve siècle est le « reflet d’une société en mutation », ce qui est encore plus vrai pour l’État (Claire Judde de Larivière); l’histoire du Dauphiné, pris entre « taille personnelle » et « taille réelle », avait sa place dans ce livre, tant elle montre que l’État comme la population ont tiré avantage d’une évolution du régime fiscal, tout en posant tôt dans l’histoire la question des ordres et du privilège (Bernard Bonnin); Emmanuel Le Roy Ladurie revient sur « une expérience d’historien », retraçant toutes les directions dans lesquelles il fut envoyé par l’étude des compoix de Languedoc; suit une étude générale du cas polonais, du xvie siècle jusqu’à une « course de vitesse entre les efforts pour renforcer l’État et sauver l’indépendance », en renforçant notamment la fiscalité, des cadastres étant finalement réalisés sous autorité prussienne ou autrichienne mais « ils n’appartiennent qu’à un faible degré à l’histoire de la Pologne et des réformes polonaises » (Andrzej Wyczanski); enfin « Les registres de capitation des villes polonaises au xviiie siècle, source d’histoire sociale » terminent l’édition des actes (Krzysztof F. Mikulski). On sent bien dans tout cela l’importance du xviiie siècle, qui paraissait être le siècle des changements et du triomphe du cadastre. Les administrateurs s’informent, lisent et voyagent. Les États s’échangent modèles et expériences. L’impôt n’est pas la seule préoccupation, car apparaissent aussi des objectifs de renforcement économique et d’aménagement du territoire. Une certaine modernité fiscale européenne se construit autour de pratiques anciennes mais désormais plus développées. La cartographie accompagne cette évolution, mais elle est une comme une annexe des pratiques administratives et pas nécessairement la chose la plus importante. En effet, les historiens tirent peut-être plus d’avantages (et de plaisir) à consulter les plans que les usagers de l’époque moderne.

L’importance du xviiie siècle paraissait donc établie; c’était même un acquis avant le colloque et nombre de contributions ne font que le répéter ou s’inscrivent d’emblée dans le siècle supposé majeur. Or les conclusions de Jean-Claude Waquet jettent le trouble (p. 571-579). Rassemblant des acquis des deux premiers volumes et rehaussant le débat, il revient sur « La question que le titre de ce colloque porte irrésistiblement à poser, et que j’avais déjà soulevée à l’issue de la première session, est de savoir si cet ensemble complexe d’impositions s’ordonne selon un axe chronologique, par la substitution progressive, et peut-être générale, de la seconde de ces solutions – le cadastre parcellaire et géométrique d’État – à la première – l’estime communautaire indifférenciée, saisissant en masse toutes les composantes d’un patrimoine ». Continuons de citer Jean-Claude Waquet puisque l’on ne saurait analyser et dire les choses mieux que lui, et suivons le quand il rejette une vision qui conduirait « par degré au triomphe attendu du cadastre parcellaire » et une réduction « à un processus unique » alors que les « développements [ont été] extrêmement divers, dispersés sur un espace vaste et différencié ». D’abord persuadé « que la valse-hésitation entre estime et cadastre se poursuivit sur ses bases tardomédiévales jusqu’au xviie siècle, tandis que le xviiie siècle aurait marqué, pour sa part, le moment d’une intensification, d’une accélération et surtout d’une transformation en profondeur du processus de transition » Jean-Claude Waquet conclut finalement qu’il y eut un élargissement mais « qu’il n’y eut pas de coupure nette entre les développements survenus à la fin du Moyen Âge et ceux que l’historien observe » aux xvie et xviie siècles ». Tout n’est pas venu d’Italie, loin s’en faut. Nombre d’expériences ne lui doivent rien: « Le panorama, donc, est extrêmement riche. L’objet dont on parle devient, en même temps, de plus en plus complexe, et son unité toujours plus douteuse, car les différentes expériences qui le constituent, quelque nombreux et frappants que soient les traits qui les rapprochent, procèdent en fait de contextes politiques, sociaux et juridiques pour le moins divers, qui interdisent des assimilations hâtives fondées sur l’observation de quelques similitudes de surface ». Sur le plan technique, le xviiie siècle n’est pas une césure si forte qu’on le pensait. En revanche, « La réforme institutionnelle n’est plus, alors, séparée de la réforme fiscale. La réforme fiscale n’en devient, du même coup, qu’un exercice plus complexe puisque, comme le montre l’exemple français, ses exigences ne sont pas nécessairement compatibles avec les objectifs poursuivis du côté de la réorganisation des administrations locales […]. Sur le plan des principes, le cadastre divise les réformateurs. Investi par le débat économique, il en ressort à la fois changé, puisqu’il est désormais associé à des plans très généraux de développement économique et de réforme fiscale, et plus vulnérable, puisqu’il n’est plus qu’une option parmi d’autres, rejetée par des personnages aussi éminents que Véron de Forbonnais en France ou Adam Smith en Angleterre […]. Enfin, son succès […] dépend encore largement d’un mode d’établissement plus autoritaire que consensuel: le cadastre général, en effet, descend de la volonté des monarques et d’administrateurs épris d’un idéal d’équité et de clarté, plus qu’il n’émane du désir des peuples et, surtout, des élites. Lorsque, en revanche, celles-ci sont associées à son élaboration […] l’opération bute facilement sur des intérêts locaux. Le cadastre est, de ce fait, de plus en plus difficile à réaliser et à implanter […]. Aussi le xviiie siècle, le siècle du cadastre, devient-il à certains égards celui de sa crise, engendrée par la concomitance, peu favorable à son affirmation définitive, d’une manière de plus en plus contestée d’exercer le pouvoir, et d’une façon nouvelle de penser l’économie et l’impôt ». La vraie transition serait donc postérieure, en Italie, dans l’Empire comme en France. Le xviiie siècle nous a abusé aussi par l’emploi discordant du mot « cadastre » qui continue de recouvrir « des réalités très diverses et très inégalement novatrices […]. Le nom de cadastre renvoie […] à une réalité très plastique. Il ne cesse, certes, de se trouver au centre des débats, mais il échappe, en fait, à toute définition univoque. L’objet qu’il désigne est, en conséquence, aussi insaisissable et confus en fait qu’il est clair en apparence. Le terme cadastre, donc, ne fait pas forcément sens […] il finit par jouer un rôle: celui de mot d’ordre et de signe de ralliement pour ceux qui entendaient, d’une façon ou d’une autre, promouvoir un certain type de changement, celui d’épouvantail pour ceux qui, à l’inverse, préféraient s’en tenir au statu quo, et enfin celui de référent à l’intérieur d’un débat intellectuel et administratif étendu à l’échelle de l’Europe […] L’Europe des cadastres, donc, fut sans doute au xviiie siècle une réalité intellectuelle dans le monde des administrateurs, plus peutêtre qu’une réalité administrative au sens strict ».

On l’aura compris en lisant le peu que nous avons cité des conclusions de Jean-Claude Waquet: De l’Estime au cadastre en Europe. L’époque moderne… est un livre que le lecteur fera bien de commencer par la fin, s’il veut en tirer le meilleur profit.

Antoine Follain

Henri Gerest,Ainsi coule le sang de la terre… Les hommes et la terre en Forez, xviiie-xxe siècles, Saint-Étienne, Publication de l’Université de Saint-Étienne, 2005, 230 p., 23 €

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L’objectif de cet ouvrage est de faire l’analyse de la grande propriété foncière dans l’espace géographiquement déterminé qu’est la plaine du Forez, au cœur du département de la Loire, sur les trois derniers siècles et de mettre en évidence son évolution entre la fin du xviiie siècle et le début du xxe siècle. Ce qui justifie le plan chronologique suivi, en trois parties correspondant aux trois étapes de l’évolution de l’objet d’étude choisi, de sa montée en puissance à sa décadence.

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Les années 1780-1830, auxquelles est consacrée la 1re partie de cet ouvrage, marquent l’enracinement de la grande propriété dans la plaine du Forez. La fin de l’Ancien Régime voit ainsi l’aboutissement de la main-mise aristocratique mais aussi bourgeoise sur le sol ligérien, appropriation foncière amorcée dès la fin du xve siècle au détriment de la petite paysannerie. Contre toute attente, la Révolution ne modifie guère cet état de fait, jouant même un rôle accélérateur dans l’ancrage de la grande propriété. La vente des biens nationaux, sujet demeuré longtemps tabou dans les familles aristocratiques, permet à nombre d’entre elles, mais aussi à quelques familles de notables d’accroître leur patrimoine foncier, de manière plus ou moins discrète. Parallèlement, la mise sur le marché immobilier d’un nombre important de biens par des familles dans l’obligation de s’en défaire, pour des raisons économiques ou politiques nées des troubles du moment, joue le même rôle. Les premières décennies du xixe siècle voient la finalisation du mouvement amorcé précédemment, alors que les tourments de la période révolutionnaire s’estompent. Plus calme, l’époque est propice à de grands mouvements de transactions foncières provoquant une nouvelle répartition de la propriété foncière, de nouveaux lignages chassant d’anciens, sans que soit pour autant remise en question l’existence même de la grande propriété, toujours largement majoritaire dans cet espace ligérien et même renforcée par ce que l’auteur nomme le « syndrome d’Urfé », glissement patrimonial des hauteurs foréziennes vers la plaine. Certes, l’uniformité interne n’est pas de mise, tant sur le plan de la taille des domaines que sur celui de leur homogénéité spatiale, patrimoines souvent à géométrie variable, marqués par une grande volatilité dans leur composition fluctuant au gré des circonstances.

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Les années 1830-1880 consacrent l’apogée de la grande propriété dans la plaine du Forez. Mais à une aristocratie en perte de vitesse succède, ou plutôt se superpose à, une bourgeoisie conquérante, issue du développement économique de Saint-Étienne et de sa région, fondé sur les industries textile, minière et métallurgique alors en pleine expansion. La 2e partie de l’ouvrage est consacrée à la présentation, quasi exhaustive, mais aussi un peu rébarbative pour le lecteur, de ces nouveaux maîtres du sol qui prennent pied en terre ligérienne et du mouvement de la propriété foncière qui en découle. La structure foncière demeure, garante du maintien de la grande propriété, seuls les propriétaires du sol changent, inscrits dans un mouvement cyclique de création, expansion, disparition de ces lignages.

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Le cadastre napoléonien, qui est progressivement constitué durant ces décennies, permet enfin de visualiser spatialement la localisation de cette grande propriété et met en évidence une concentration décroissante au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre de la plaine du Forez.

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La fin du xixe siècle et le début du xxe marquent un tournant dans cette dynamique foncière. Les années 1880-1913 voient la remise en question, certes encore marginale, de la grande propriété, dont la position dominante est ébranlée par la percée d’un « module intermédiaire de moindre gabarit » aux mains d’une moyenne bourgeoisie en plein essor. Face à l’essor de ces nouveaux maîtres du sol, les anciens lignages opposent une résistance différentielle. Alors que certains patrimoines fonciers anciens, parfois bi-séculaires se maintiennent, d’autres disparaissent.

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À la veille du Premier conflit mondial, une impression tout en nuances émerge, faites de continuités et de changements. Plusieurs indices indiquent un recul global de la grande propriété dans la plaine du Forez. Mais cette décroissance n’est encore que modérée, puisque toujours inférieure à 20%, que ce soit pour la superficie occupée par ce type de propriété que pour le nombre de grands propriétaires. Sur le plan humain, des évolutions se manifestent aussi, puisque la population des propriétaires fonciers a partiellement été renouvelée. Mais si le renouvellement humain est indéniable, il n’y a pas pour autant révolution puisqu’en 1913 plus de la moitié des grands propriétaires fonciers sont des descendants d’anciens lignages déjà possessionnés un siècle auparavant.

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Il faut attendre l’Entre-deux-guerres puis la période récente pour voir la situation changer progressivement mais durablement. Des facteurs économiques et sociaux entraînent le déclin inexorable de la grande propriété au profit d’un morcellement foncier de plus en plus généralisé. Les grands domaines disparaissent les uns après les autres. Vers 1970, l’ère de la grande propriété dans la plaine du Forez est terminée.

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S’appuyant sur des sources d’abord d’origine fiscale, puis cadastrales à partir du milieu du xviiie siècle, cette étude permet de suivre pas à pas, sur près de 200 ans, le destin de la terre dans la plaine du Forez, nous entraînant dans ses turbulences, ou inversement, ses immobilismes, au gré des fluctuations successorales, économiques ou politiques. C’est une véritable généalogie foncière, abondamment documentée, que nous propose ici Henri Gerest, faisant défiler devant nous avec précision et minutie les possesseurs successifs de la grande propriété au cœur du département de la Loire. Se succèdent ainsi les patronymes des plus illustres familles foréziennes que nombre d’entre elles ont immortalisés par quelques hauts faits d’armes militaire, industriel ou culturel, et ont légués aux rues, édifices ou institutions locales. Énumération quasi exhaustive qui ne pourra que satisfaire et réjouir les descendants de la noblesse ou de la bourgeoisie locales, avides de généalogie ou d’informations patrimoniales, mais aussi tous ceux qui s’intéressent à la macro-étude foncière régionale.

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Il est, à nos yeux, néanmoins regrettable que l’auteur n’ait pas davantage tiré profit de cette riche documentation pour dépasser une énumération parfois fastidieuse, et répondre aux nombreuses interrogations, spatiales, économiques ou relevant d’une approche plus sociale que cette description narrative amène légitimement à se poser. Car c’est bien là, à notre avis que se situe le principal reproche que l’on peut adresser à cette production, qui se limite voire se réduit trop souvent à une seule description des différents lignages ayant possédé partie de la terre forézienne aux siècles étudiés, au détriment d’une analyse réduite à la portion congrue. laissant trop souvent le lecteur sur sa faim.

Ainsi parmi bien d’autres questions, on ne manque pas de se demander pourquoi cette grande propriété se développe-t-elle dans la plaine du Forez, réputée – souvent à juste titre – insalubre, plutôt que sur ses coteaux? Quelles mutations internes connaît-elle? Quels liens de sociabilité ou au contraire quelles tensions ou rivalités se nouent ou se jouent entre ses possesseurs? Quels jeux de pouvoirs sous-tend sa possession? Voici en ordre dispersé quelques-unes des pistes de réflexion qui auraient sans doute pu être explorées avec bénéfice par l’auteur. Tel n’était pas l’objet de cette étude, clairement énoncé dès le titre de l’ouvrage: Ainsi coule le sang de la terre, et souligné en introduction « établir la généalogie de la terre forézienne ». En cela Henri Gerest a parfaitement rempli son contrat.

Claude Colombet-Lasseigne

Alexis Hluszko, Le Terrain de chasse du roi. Les capitaineries royales en Îlede-France, Paris, Montbel, 2009, 22 €

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Voici, dans un format compact, en un peu plus de 200 pages, une belle introduction sur ce que fut la chasse royale à la fin de l’Ancien Régime, sur les tensions qu’elle suscita en région parisienne, et sur le braconnage. Pour l’essentiel, le livre traite des capitaineries royales. Ces capitaineries furent instituées sous François Ier dans tout le royaume pour offrir des terrains de chasse au roi. Il y en eut jusqu’à plus de 80. Des suppressions intervinrent ensuite, au profit des capitaineries d’Île-de-France dont les budgets furent augmentés. Les chasses royales, fort appréciées de Louis XV et Louis XVI, disposaient d’un important personnel, dépendant de la Maison du roi. On découvre, de façon synthétique, l’organisation de la vénerie royale. Les territoires de chasse autour de Paris, au nombre d’une douzaine, couvraient presque toutes les forêts domaniales actuelles. À leur tête se trouvait un capitaine, qui avait pour principale mission de faire prospérer le gibier en garantissant au roi l’exclusivité du droit de chasse. Il le faisait en luttant contre le braconnage, en veillant au respect de la réglementation sur le port d’arme, ou en limitant les déplacements des habitants au détriment bien souvent des travaux des champs. Ces officiers mal payés, qui attendaient souvent leurs gages, ajoutaient quelques profits « parallèles » aux appointements officiels. Ils pouvaient par exemple « affermer » à des particuliers, de manière frauduleuse, des cantons de chasse. Les gardes forestiers, de leur côté, étaient fréquemment impliqués dans les circuits de braconnage. Ce délit était multiforme, souvent individuel, parfois collectif, pratiqué à l’aide de fusils ou avec des dispositifs silencieux tels que des filets. Le monde rural regorgeait de pièges et de modes de capture. L’auteur décrit ensuite toute la filière qui conduisait le gibier jusque sur les tables des bourgeois parisiens. La répression du braconnage était difficile, parfois même impossible. Chaque garde avait près de 1400 ha sous sa responsabilité. L’auteur livre ici une analyse sommaire, mais intéressante, des délits de chasse, à l’aide de quelques centaines de procès-verbaux dressés par les gardes. On observe des orientations répressives nouvelles, la saisonnalité du braconnage, l’individualisation des peines, la diversité des sanctions selon les capitaineries. Tout cela conduit l’auteur à parler d’une pratique quasi-tolérée.

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La seconde partie du livre traite des protestations que souleva le droit de chasse royale. Les densités élevées de gibier provoquaient d’importants dégâts. Les lapins de garenne en particulier causaient de grands dommages. Plusieurs arrêts furent pris relatifs aux dégâts de gibier, en 1778 et 1779, qui s’appliquaient aux seigneurs, mais pas aux capitaineries royales. Le second arrêt tenta même de faire obstacle aux plaintes collectives des paysans. Les plaintes relatives aux dégâts du gibier tinrent une place importante dans les cahiers de doléances étudiés par l’auteur. L’analyse de 370 cahiers ne réserve pas de grande surprise, mais donne une idée assez exacte du mécontentement autour de Paris. La demande du droit de détruire la faune, pour la protection des cultures, revient ainsi assez souvent. La demande de suppression des capitaineries revient aussi avec force. Au printemps et à l’été 1789, face à l’ampleur de la contestation, les officiers des capitaineries se trouvèrent vite débordés et impuissants. Ce fut bientôt la libération générale du droit de chasse et la suppression des capitaineries. Mais, une loi devint nécessaire dans l’intérêt de la préservation des cultures. Le décret du 22 avril 1790 remplaça les vieilles ordonnances royales. Le droit de chasse fut accordé aux propriétaires et refusé aux non possédants. La sanction de ce décret ne fut cependant pas beaucoup plus vigoureuse que celle des anciennes ordonnances. La lecture de ce livre aidera beaucoup à comprendre la vigueur du mécontentement paysan, autour de Paris et le rejet unanime des capitaineries dans les paroisses limitrophes.

Jérôme Viret

Jeremy Hayhoe, Enlightened feudalism. Seigneurial justice and village society in eighteenth-century northern Burgundy, Rochester, University of Rochester Press, 2008, 309 p.

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Sous un titre que certains jugeront peut-être quelque peu provocateur, Jeremy Hayhoe (Université de Moncton, Canada) nous propose une étude très fouillée sur les justices seigneuriales du nord de la Bourgogne au cours de la seconde moitié du xviiie siècle. D’emblée, précisons que ce livre, tiré pour l’essentiel d’une thèse soutenue aux États-Unis en 2001, prend place parmi toute une série de travaux anglo-saxons et français qui tendent à réhabiliter, grâce à un examen minutieux des sources de la pratique judiciaire, les fameuses « justices de village ». Toutefois, l’ouvrage de Jeremy Hayhoe ne se cantonne pas aux thématiques propres à l’histoire de la justice. Il contient également (dans le cadre d’un espace bien connu depuis la grande thèse de Pierre de Saint Jacob) une réflexion très stimulante sur le fonctionnement des communautés rurales et sur l’évolution de la seigneurie et du « féodalisme » en France à la veille de la Révolution. Il devrait donc intéresser les spécialistes de l’histoire rurale à plus d’un titre.

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En s’appuyant principalement sur les archives produites par 14 petits tribunaux seigneuriaux et sur les cahiers de doléances d’environ 300 paroisses, toutes situées dans l’actuel département de la Côte-d’Or, l’objectif de l’auteur était double. Il s’agissait d’abord de vérifier si l’image négative si souvent attachée aux justices seigneuriales à la fin de l’Ancien Régime était justifiée dans le cadre de la Bourgogne du Nord. Ensuite, en repartant du vieux concept de « réaction seigneuriale » et des théories exposées en son temps par Alexis de Tocqueville, il s’agissait de réfléchir sur les origines du sentiment anti-seigneurial qui a traversé la paysannerie française à la veille de la Révolution.

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Conformément aux objectifs de départ, le livre se divise fort logiquement en deux parties. Dans la première, intitulée « la justice seigneuriale en activité », l’auteur décrit le fonctionnement et les multiples rôles des justices seigneuriales dans la vie rurale de la Bourgogne du Nord entre les années 1750 et 1780. Dans la seconde, ayant pour titre « les vents du changement », il étudie les évolutions qui ont affecté ces même justices et de manière plus générale la seigneurie bourguignonne au cours de la seconde moitié du xviiie siècle.

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Dans les quatre chapitres qui composent la première partie, Jeremy Hayhoe démontre de manière très convaincante que les critiques habituellement adressées à la justice seigneuriale ne sont pas justifiées dans le cadre de son terrain d’enquête. C’est la conclusion qu’il tire, par exemple, lorsqu’il aborde dans le premier chapitre les questions souvent sensibles de la géographie et du personnel judiciaires. À ce propos, l’auteur montre que les principaux officiers des justices seigneuriales bourguignonnes sont des professionnels du droit correctement formés et qui se consacrent à la « pratique » à plein temps. Particularité, les juges résident rarement au cœur des seigneuries. Ainsi, bien souvent, les audiences se tiennent dans leur propre domicile et en ville, ce qui évite aux seigneurs d’avoir à entretenir des auditoires mais ce qui oblige les justiciables à parfois parcourir une distance considérable pour être entendus; cet état de fait est du reste souvent dénoncé par les villageois dans les cahiers de doléances de 1789.

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Dans le second chapitre, la justice seigneuriale bourguignonne est abordée sous l’angle de la défense des intérêts des seigneurs; il a en effet souvent était reproché aux justices seigneuriales d’être avant tout un instrument entre les mains des seigneurs. Là encore, l’auteur dénonce cette thèse. En effet, dans la pratique, il apparaît qu’une faible proportion seulement des causes impliquent les seigneurs bourguignons (même si ces derniers semblent utiliser leurs justices bien plus qu’ailleurs). Il n’empêche, et c’est une des conclusions fortes du livre, les officiers des petites justices bourguignonnes passent plus de temps au service de la population que de leur seigneur. Ainsi, les chapitres trois et quatre analysent en détail les multiples interventions de ces cours seigneuriales en faveur des populations rurales. Sont ainsi passés en revue quatre grands domaines de compétence: la justice gracieuse (en général peu étudiée et pourtant essentielle), la police (à travers essentiellement les « Grands Jours », une pratique très originale et spécifique à la France de l’Est), la justice criminelle et la justice civile. Sans reprendre chacun de ces quatre domaines, on observera seulement en paraphrasant l’auteur que les justices seigneuriales bourguignonnes paraissent particulièrement efficaces lorsqu’il s’agit de sauvegarder la paix au village et de protéger la propriété et l’honneur de ses habitants. Plus généralement, après avoir étudié comment les villageois réglaient leurs conflits à la fois « dans » et « en dehors » des tribunaux (en utilisant des modes alternatifs qui ne doivent pas, selon l’auteur, être vus comme des solutions « extra-légales » de justice, autrement dit comme de l’infrajustice, mais bien comme faisant partie intégrante du système judiciaire de l’Ancien Régime), Jeremy Hayhoe voit dans la justice seigneuriale l’une des formes « d’auto-régulation » sociale dont dispose les communautés rurales pour résoudre ses litiges, la seule qui, d’après lui, avait au village suffisamment d’autorité pour imposer ses décisions aux parties.

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La seconde partie du livre (composée de trois chapitres) est consacrée aux changements qui ont affecté les justices seigneuriales et la seigneurie bourguignonnes après 1750. Ainsi, le chapitre cinq (sans doute un des plus original du livre) aborde la question de la réforme de la justice en Bourgogne et ses effets. Dans un contexte marqué par la montée du sentiment anti-seigneurial (comme l’atteste notamment la multiplication d’écrits critiquant, non sans contradiction, les « justices de village »), le parlement de Dijon et les états provinciaux ont édicté à partir de la fin des années 1760 toute une série de mesures pour améliorer la procédure. Ces mesures, qui ont été prises pour diverses raisons (que l’auteur analyse en détail), ont eu de profondes répercutions sur le fonctionnement de la justice seigneuriale. Ainsi, chiffres à l’appui, Jeremy Hayhoe démontre que les justices seigneuriales bourguignonnes sont devenues à la fin du xviiie siècle moins onéreuses et plus rapides qu’auparavant. De fait, à la veille de la Révolution, une partie de plus en large de la population rurale bourguignonne accède aux tribunaux des seigneurs. Cela signifie donc que les justices seigneuriales de la Bourgogne du Nord sont loin d’être moribondes à la fin du xviiie siècle, élément qui devrait inciter les auteurs de manuels (en droit comme en histoire) à être plus circonspects lorsqu’ils évoquent l’idée d’un déclin des justices seigneuriales à la fin de l’Ancien Régime.

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Le chapitre six (intitulé « Tocqueville au village ») étudie les changements survenus en Bourgogne du Nord dans l’administration de la seigneurie au cours de la seconde moitié du xviiie siècle, avec comme toile de fond la question des révoltes anti-seigneuriales des années 1789-1793 et le thème de la « réaction seigneuriale ». Pour Jeremy Hayhoe, il ne fait aucun doute que les justices seigneuriales bourguignonnes sont devenues à la fin de l’Ancien Régime l’outil principal de l’intensification et du durcissement du régime seigneurial. Ainsi, à la veille de la Révolution, les seigneurs ont plus souvent recours à leurs justices que 50 ans plus tôt pour poursuivre leurs vassaux et améliorer la rentrée des droits seigneuriaux. De fait, au cours de la dernière décennie de l’Ancien Régime, les seigneurs de la Bourgogne du Nord ont incontestablement changé la façon d’utiliser leurs tribunaux et ont bénéficié bien plus qu’avant de l’action de leurs officiers pour défendre leurs intérêts. L’auteur refuse pourtant de voir dans ce changement d’attitude la fameuse « réaction seigneuriale » telle que Marc Bloch a pu la définir pour expliquer le sentiment anti-seigneurial de la paysannerie.

Ainsi, au cours du xviiie siècle, on serait tenté de dire avec l’auteur que la justice seigneuriale en Bourgogne a évolué à la fois pour le meilleur et pour le pire. En effet, si d’un côté, administrateurs, magistrats et juges ont tout fait pour simplifier la procédure appliquée au jugement des causes mineures (rendant ainsi la justice plus accessible aux plus humbles), de l’autre, la justice seigneuriale est devenue un moyen de contrainte extrêmement efficace pour une nouvelle génération de seigneurs. Compte tenu de ces deux évolutions, quelque peu contradictoires, le dernier chapitre du livre, consacré à l’opinion de la population bourguignonne à l’égard de la justice seigneuriale, telle qu’elle apparaît à la veille de la Révolution dans les cahiers de doléances des paroisses et des bailliages, est crucial. Là encore, les conclusions de Jeremy Hayhoe pourront peut-être surprendre. Ainsi, si des griefs sont bien formulés à l’encontre des justices seigneuriales (les populations leur reprochent notamment d’être trop souvent utilisées par les seigneurs pour renforcer le système seigneurial), en fait très peu de cahiers réclament leur abolition pure et simple. De fait, une majorité de ruraux bourguignons penchent en faveur du maintien de l’institution mais à condition que des réformes soient entreprises. Par ailleurs, de manière assez inattendue, il apparaît que les cahiers de doléances étudiés sont finalement beaucoup plus favorables aux tribunaux des seigneurs qu’à toutes les autres institutions judiciaires, preuve s’il en est que la justice seigneuriale était préférée à toute autre institution notamment lorsqu’il s’agissait de résoudre les litiges ordinaires et maintenir la paix au village. Jeremy Hayhoe poursuit en expliquant cette « relative popularité » de la justice seigneuriale (comparée à toutes les autres institutions du pouvoir central) par le fait qu’elle fonctionnait efficacement en permettant aux communautés villageoises de s’auto-réguler. Pour l’auteur, là réside sans doute la principale raison du succès des justices seigneuriales de la Bourgogne du Nord, des justices qui ont été capables de s’immiscer efficacement dans la vie des villageois sans être jamais perçu comme des forces externes.

Fabrice Mauclair

Éric Wenzel, Curés des Lumières: Dijon et son diocèse, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2006, 192 p.

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L’ouvrage d’Éric Wenzel est l’édition allégée d’une thèse d’histoire soutenue en 1996 et consacrée au clergé paroissial du diocèse de Dijon au xviiie siècle. Si le titre du livre resserre le propos, l’échelle initiale de la recherche ne manque pas de réapparaître légitimement. Sa perspective socioreligieuse, annoncée d’emblée, l’inscrit dans un champ balisé par de nombreux travaux: bornonsnous ici à citer, pour le xviiie siècle, Dominique Julia, Charles Berthelot du Chesnay, Michel Vernus, Timothy Tackett, Dominique Dinet, Gilles Deregnaucourt, Philippe Vigier et Ségolène de Dainville-Barbiche. Espace bien connu des ruralistes depuis Pierre de Saint Jacob, le diocèse de Dijon demeurait mal connu quant à son clergé séculier. « Petit » territoire très fortement polarisé autour de sa capitale provinciale, l’évêché est de création très tardive puisque démembré en 1731 du très vaste diocèse de Langres. L’étude d’Éric Wenzel, menée jusqu’à la Révolution, dégage un ensemble de résultats qui soulignent à nouveau les diversités du clergé du xviiie siècle.

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La première spécificité a trait au profil social du clergé paroissial dijonnais, aux origines à la fois plus fortement urbaines (la seule ville de Dijon représente, sur la période, plus de la moitié des tonsurés) et relativement plus modestes qu’ailleurs: la grande majorité des prêtres de paroisse provient ici des petites élites de l’artisanat et de la marchandise, très secondairement de la robe. Par rapport à d’autres diocèses, le niveau relativement faible du titre clérical exigé à l’ordination (100 livres) est peut-être ici en cause. La carrière de ces prêtres d’extraction plus modeste s’en ressent probablement, dans un système bénéficial favorable à ceux qui disposent des appuis les plus efficaces. Sans doute estce d’autant plus vrai que le diocèse ignore le système du concours et que les clercs originaires pâtissent de la concurrence de prêtres provenant des évêchés limitrophes, excédentaires, d’Autun et surtout de Besançon (une partie du diocèse de Dijon relève de la Franche-Comté). Dans de telles conditions, le tiers du clergé dijonnais de la période 1739-87 se trouve écarté de tout bénéfice (et même 57% si l’on ne tient compte que des bénéfices curiaux). La présence de l’université de Dijon fait en outre que les bonnes cures urbaines ou rurales sont réservées aux clercs gradués. Du moins une partie des prêtres peut-elle trouver un débouché dans les vicariats (assez peu nombreux) et différentes sociétés qualifiées de « méparts » (surtout à Dijon) ou de « familiarités » (en milieu rural).

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Une autre singularité de l’étude d’Éric Wenzel tient à l’attention portée au statut économique du clergé paroissial. Par l’exploitation des pouillés (1732 et 1780) et des déclarations de 1790, il établit que la valeur moyenne des bénéfices curiaux est ici plutôt modeste (761 L. en 1780), avec cependant des écarts marqués entre, d’une part, la ville et les « bons pays » (la plaine et une portion de la côte viticole), d’autre part la montagne et le Châtillonnais. Seuls 40% des curés perçoivent la dîme, la proportion diminuant au fil du siècle face aux salariés ou congruistes: si les dîmes représentent 60 à 70% des revenus des décimateurs, leur levée n’est pas sans contrepartie ni contestations (relatives notamment ici aux meix). Les années passant, nombre de décimateurs demandent d’ailleurs à bénéficier d’un salaire plus avantageux ou plus assuré, la portion congrue ayant été réévaluée en 1768 puis en 1786. 44% des curés tirent également profit de l’exploitation agricole attachée à leur bénéfice, laquelle leur vaut un revenu qui peut, dans le meilleur des cas, atteindre 300 L. Le casuel reste ici assez limité, à la mesure d’une région rurale de densité démographique relativement faible. En définitive, le profil économique d’ensemble du curé « dijonnais » apparaît nettement en retrait par rapport à la réputation d’opulence de l’Église bourguignonne (liée d’abord à la puissance des seigneuries ecclésiastiques) et même à des clergés diocésains voisins, à commencer par celui de Besançon. Testaments et inventaires de curés atteignent des valeurs moyennes (de 70 à 3 050 L.), bien au-dessus du prolétaire des campagnes mais très inférieures à ceux des gros fermiers de la plaine, voire des artisans ruraux des bourgs. La condition cléricale a dû être affectée par les difficultés économiques du siècle, particulièrement après 1770: à preuve la fréquence croissante des amodiations de dîmes ou de terres. Le curé dijonnais du xviiie siècle n’en reste pas moins, localement, un notable: les presbytères (re)construits à partir de l’édit de 1695 en témoignent, par leur architecture comme par leur mobilier intérieur (la cave y apparaît plus que la bibliothèque).

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Au regard de ces aspects matériels, la dimension proprement spirituelle de la condition cléricale ne fait l’objet que de quelques pages rapides et de formulation parfois approximative. En accord avec le siècle qu’il étudie, l’auteur s’attarde plus volontiers aux tâches « profanes » du curé, résultante du zèle pastoral tridentin autant que du souci croissant d’utilité sociale: assistance aux pauvres, diffusion de remèdes en temps d‘épidémie, réponses à l’enquête de Calonne en 1785 (une figure de curé-agronome – Guénot, curé de Chevannay – s’y détache), annonces publiques, monitoires (l’auteur leur a consacré une autre recherche, relevant de l’histoire du droit), domaine de « l’infrajudiciaire ». Tantôt relais de l’État face aux communautés rurales, tantôt voix de la communauté face au seigneur (avec parfois la complicité de l’État), le curé apparaît comme un personnage-clé dans les jeux du pouvoir local à la veille de la Révolution. L’appréciation de son rôle social s’enrichit ici de la prise en compte des archives judiciaires et plus spécifiquement des « prêtres dans les prétoires ». À la lumière des procédures criminelles (celles de l’officialité ont disparu), la délinquance cléricale semblerait à Dijon relativement plus fréquente qu’ailleurs, eu égard à la faible superficie du diocèse. Les deux dernières décennies du xviiie siècle semblent même renouer avec des turpitudes présumées révolues à cette date. L’auteur y voit le reflet de plusieurs mutations simultanées, dont la plus décisive serait l’expulsion des Jésuites et donc leur départ du collège des Godrans à Dijon, foyer actif de la Réforme catholique (où Bossuet, rappelons-le, fit ses études). L’auteur fait ici valoir que cet établissement était, au xviiie siècle, le principal lieu de formation des prêtres. Il y avait certes à Dijon un Grand Séminaire tenu par les Oratoriens mais le discrédit de ces derniers aux yeux des évêques antijansénistes le borne à n’être plus, après 1730, que le lieu des ordinations, la formation effective du clergé s’effectuant au collège (dont la bibliothèque présente, il est vrai, un certain contenu pastoral). Le départ de la Compagnie, qui s’inscrit dans des mutations culturelles plus globales, joue certainement un rôle dans la chute des vocations urbaines, laquelle correspond également à une conjoncture économique plus difficile qui rend la condition cléricale moins attractive. Comme ailleurs, un certain relais est assuré par des vocations d’origine rurale mais celles-ci ne bénéficient sans doute pas du même niveau de formation: le collège survit, certes, aux Jésuites mais la pension n’y est plus gratuite et les bourses sont rares. Dans cette régression affectant la formation des dernières promotions d’Ancien Régime, l’auteur voit la clé possible de la résurgence de certaines formes de délinquance cléricale.

L’ouvrage appelle quelques réserves formelles. Les contraintes d’une édition allégée ne peuvent justifier les nombreuses coquilles et incorrections (l’erreur relative au prieur de Sennely p. 9 n’étant qu’un lapsus calami). Elles expliquent sans doute, en revanche, la brièveté des notes et la rareté des cartes, graphiques ou tableaux statistiques: d’où une certaine incertitude, parfois, quant à la nature des sources ou l’effectif des corpus considérés. Sur le fond, l’optique socioreligieuse annoncée au départ s’avère féconde, même si l’on aurait pu souhaiter davantage de mise en perspective par rapport aux mutations de sensibilité chez les clercs comme chez les ouailles. Par son souci de mettre en relation différents niveaux d’analyse, l’ouvrage d’Éric Wenzel enrichit réellement notre connaissance du bas-clergé français du xviiie siècle.

Georges Provost

Jean Mondot et Philippe Loupès, (dir.), Provinciales. Hommage à Anne-Marie Cocula, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2009, 2 vol., 1003 p., 45 €

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Anne-Marie Cocula, qui avait consacré une thèse exemplaire aux Gens de la rivière de Dordogne, est progressivement passée du xviiie siècle au temps des guerres de Religion; elle est ainsi remontée de La Colonie, dont elle a édité les Mémoires, à Montaigne et La Boétie. Sa fidélité à un terroir devenu sa région d’élection est allée de pair avec une remarquable attention aux recherches menées par ses collègues français et étrangers. Reconnue par les plus grands mais attentive aux érudits locaux, cette historienne engagée au service de son université, qu’elle a présidée pendant cinq ans, comme dans la cité, a ainsi acquis une place originale tout en développant une œuvre féconde. Encore la liste de ses travaux ne comporte-telle pas toutes les préfaces – il faudrait aussi évoquer les conférences… Les Mélanges qui viennent de lui être offerts sont à son image, chaleureux, modestes, ouverts et cohérents. Chaleureux, ils forment un véritable liber amicorum où Robert Knecht et Daniel Roche côtoient Valérie Lafage, encore à l’aube de sa carrière après une thèse soutenue sous la direction de l’universitaire bordelaise, ou encore Jean-Pierre Poussou et Yves-Marie Bercé retrouvent Gérard Fayolle, président de l’institut Eugène le Roy et de la Société historique et archéologique du Périgord. Modestes, ils s’abritent sous un titre sobre. Ouverts, ils intéressent toute l’Europe, jusqu’aux pays qu’on ne dit plus de l’Est, et n’ignorent pas ces voyages vécus comme des exils ou assumés comme des ruptures que présente Bartolomé Benassar. Cohérentes, ces Provinciales le sont pourtant. Jean Mondot et Philippe Loupès ont organisé les quelque 70 contributions en quatre parties bien équilibrées: identité provinciale; vivre en province, centre et périphérie; provinces de France et d’Europe; humanisme et guerres de Religion. La présentation renforce l’impression d’unité, en particulier grâce à une cartographie généreuse et claire. Tous les auteurs ont pleinement joué le jeu en se tenant au plus près des centres d’intérêt d’Anne-Marie Cocula. Michel Figeac met toute son élégance à inscrire sa typologie des châteaux urbains dans le prolongement d’une des rencontres d’archéologie et d’histoire en Périgord, qu’elle préside. Il ne saurait pourtant rivaliser avec Michel Vergé-Franceschi qui, invoquant son amour des tortues, délivre un inventaire haut en couleur des animaux que les marins embarquaient ou craignaient. L’un des charmes de ces volumes est d’associer historiens d’une part et journalistes ou critiques de l’autre. Jean Lacouture signe l’un des trois textes introductifs du volume. Jean-Claude Guillebaud décrit d’une plume élégante sa Charente. Jean Touzot, en grand spécialiste de Mauriac, explique comment l’épithète de régionaliste a perdu ses connotations négatives: si, selon le troisième « M » de Bordeaux, il n’est pas de grand écrivain qui n’ait mis en coupe réglée sa province, son régionalisme, assure le critique, avait pris une dimension universelle. Il faut également signaler que les arts ne sont pas oubliés. Olivier Christin réussit à réunir les deux périodes de prédilection d’Anne-Marie Cocula en décrivant la dispersion au xviiie siècle des toiles offertes à la cathédrale d’Amiens par les maîtres de la confrérie Notre-Dame depuis le xvie siècle. Marc Favreau établit la présence d’un sculpteur milanais et d’un peintre flamand à Bordeaux au xviie siècle. Dans ce registre, l’apport le plus original reste néanmoins l’important article de Françoise Dartois sur le danseur et chorégraphe Dauberval qui, avec sa femme, Mlle Théodore, érigent Bordeaux en capitale de la danse à la veille de la Révolution. Il ne saurait être question de signaler ici toutes les contributions, ne serait-ce que parce que malgré leur qualité, ainsi de la reconstitution par Alain Contis de la réforme Terray en Guyenne, elles sortent du champ de l’histoire rurale.

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Plus qu’une règle du genre, cette variété souligne l’évolution de l’historienne. Significativement, l’on ne trouve que deux communications relatives aux fleuves: Corinne Marache montre comment les travaux sur l’Isle, un affluent de la Dordogne, impulsent au xixe siècle un dynamisme économique auquel le développement des voies ferrées imposera bientôt de nouvelles formes; François Billacois étudie les discours suscités à la même époque par les crues de la Loire nivernaise. Les articles sur la noblesse sont plus nombreux, et à l’exception de celui de Roger Baury, ils sont féminins: Danielle Bohler analyse les principes que le chevalier de la Tour Landry souhaitait inculquer à ses filles à la fin du xive siècle; Jacqueline Boucher se penche sur la destinée provinciale des courtisans; Madeleine Lazard évoque Brantôme; Dominique Picco décrit le retour en province des pensionnaires de Saint-Cyr à la Révolution; Véronique Larcade, en ressuscitant la figure de la maréchale de Roquelaure, ouvre la voie d’une nouvelle approche de la noblesse ou plutôt, des femmes de la noblesse rurale. Cependant, l’étude n’est explicitement « genrée » qu’avec Nicole Pellegrin et sa recension des portraits de femmes dans les récits de voyage au xviie siècle, car la contribution que Séverine Pacteau de Luze consacre à l’accès des femmes aux responsabilités dans le Bordeaux protestant contemporain est plutôt une manière indirecte de rendre hommage aux engagements d’Anne-Marie Cocula, comme le font explicitement Bernard Lachaise identifiant les Périgourdins ayant enseigné dans les facultés bordelaises, et Jean-Paul Jourdan avec son analyse du recrutement du conseil régional d’Aquitaine des élections de 1986 à celles de 1998.

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Parmi toutes les contributions, il faut en détacher deux construites autour de livres de raison. Pascal Rambeaud, d’abord, exhume l’univers d’un notaire de l’île de Ré à travers une copie de son livre de raison pour les années 1581 à 1603; plus que la recherche de l’identité réthaise, on retiendra la manière dont l’historien exprime la sève du document dont plusieurs pages sont reproduites en annexe. Autre leçon de lecture avec Daniel Roche: quand il traque dans le Journal de Gouberville les mentions des chevaux afin d’en définir les usages chez le sire normand, c’est un moment de la culture équestre qu’il décrit en retrouvant l’économie d’une seigneurie.

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La province est une construction historique. Elle n’existe qu’en fonction de l’affirmation d’un centre, et le rayonnement de Wolfenbüttel dont rend compte Alice Perrin-Marsol, suggère qu’elle peut emprunter des voies inattendues. Jean-Marie Constant se situe pleinement dans cette perspective lorsqu’il décrit le discours tenu en 1664 par Colbert de Croissy sur les élites du Maine. Claude Petitfrère, lui, adopte le point de vue inverse en présentant Le paradis délicieux de la Touraine, un ouvrage dont le carme Martin Marteau dédicace en 1660 la première édition à Foucquet. Dès lors, il est important de montrer comment la construction de l’identité régionale s’inscrit dans un projet d’ensemble, ainsi que le font Michel Cassan à propos de l’histoire d’Aquitaine entreprise par Pierre Robert, lieutenant général du Dorat, ou Jean Boutier, mettant Baluze face à Colbert. Myriam Yardeni explore le lien entre province et nation et cette interaction se vérifie dans la circulation de l’information illustrée avec rigueur et précision par Marie-Madeleine Fragonard à partir du journal de Pierre de l’Estoile. Pour autant, il ne faut pas négliger le constat de Gérard Fayolle, rappelant qu’un siècle après leur création, les départements n’avaient pas occulté le souvenir des provinces et des pays. Robert Hérin abonde dans son sens quand il décrit les possibles régions de l’Ouest. Bernard Vogler marque d’ailleurs fort bien les décalages entre la chronologie et les formes du développement du sentiment alsacien d’une part et l’histoire de France et d’Allemagne d’autre part. C’est à la lumière de ce jeu qu’il convient de lire les contributions de Jean-François Labourdette et de Valérie Lafage sur la Saint-Barthélémy bordelaise et sur le maintien (mais pour peu de temps) de l’ordre à Montpellier. Un raisonnement identique vaut pour la synthèse d’Hubert Bonin sur l’attitude des dynasties bordelaises dans la tourmente économique des années 1930. Dès lors, comment ne pas prendre garde aux valeurs associées à ces entités? Le portrait de groupe des animateurs de la Revue méridionale que Jean-Claude Drouin compose autour de la figure du comte de Lur-Saluces est explicite à cet égard.

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Le thème général retenu a, pour les ruralistes, l’immense avantage de souligner les intérêts des changements d’échelle. On le vérifie avec la remarquable géographie du saintongeais présentée par Françoise Argod-Dutard. Elle prend tout son sens quand on la rapproche de l’article qu’Alain Legros consacre aux noms régionaux portés par Montaigne en marge des Annales et croniques de France de Nicole Gilles, ainsi que de la réflexion de Denise Turrel sur le sobriquet donné en 1562 aux nobles protestants qui désertaient l’armée de Condé. On en a là de nouvelles preuves avec les présentations des découpages territoriaux en Pologne par Tadeusz Poklewski-Koziell, du cas espagnol par André Bazzana (Valence du viiie-xiiie siècle) et Alexandre Fernandez (les provinces basques au début du xixe siècle), François-Charles Mougel et Marc Agostino consacrant deux textes stimulants au Royaume-Uni et à la Toscane. Le choix des éditeurs donne aussi à Anne Fillon l’occasion de montrer le poids de la coutume dans la définition d’un esprit régional que Frédérique Pitou retrouve dans les lettres de Pierre Hardy, curé de la paroisse parisienne de Saint-Médard à son frère Ambroise-Jean, maire de Laval. Changement d’échelle, encore, avec Sandrine Lavaud expliquant comment les coutumes des petites villes du Bordelais médiéval, développent un protectionnisme de clocher en fixant l’identité de leurs crus respectifs.

Enfin, plusieurs communications reviennent avec une énergie salubre sur des débats tranchés trop tôt. Frédéric Boutoulle reprend à nouveaux frais le dossier de la Gascogne allodiale; Arlette Jouanna offre une mise au point sur la notion de contrat aux États de Languedoc et montre comment elle perd ensuite ses aspects contestataires; Anne de Mathan n’hésite pas à titrer sa contribution: « pour en finir avec le fédéralisme girondin »; Pierre Guillaume invalide brillamment le « c’est la faute à Paris ! ». Les deux volumes apportent ainsi leur lot de promesses, mais l’on se réjouira surtout que ces communications poursuivent un dialogue amical et que la liste des travaux d’Anne-Marie Cocula reste largement ouverte.

Christophe Blanquie

Anne Rowe (dir.), Hertfordshire garden history. A miscellany, Hertfordshire Publications, uhp, 2007, 217 p.

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Les volumes présentant l’histoire des jardins et parcs attenant manoirs, châteaux, maisons de plaisance, pavillons de chasse de la campagne anglaise sont nombreux en Angleterre. Ces ouvrages s’organisent souvent selon un développement chronologique, du jardin Renaissance aux jardins de la fin du xxe siècle. Ils sont fréquemment rédigés par des spécialistes académiques de l’histoire des jardins (la Garden History est une discipline enseignée à l’Université, composante des départements d’histoire de l’art), mais ils sont un objet d’intérêt pour un assez large lectorat. Le cadre d’étude est le plus souvent celui des comtés, des ouvrages sur le Dorset ou le Gloucestershire présentent ainsi la richesse en variété, en étendue, en remaniements, de parcs paysagers (picturesque) de comtés ruraux de l’Ouest, à distance de Londres, où l’art de Lancelot ‘Capability’ Brown, ou de ses émules, s’est exercé. Les illustrations y sont toujours nombreuses et bien reproduites, l’édition en général peut faire de nombreux envieux de ce côté-ci de la Manche (ou de la Mer britannique): cahier photographique central où, à côté de vues actuelles, sont reproduites cartes anciennes ou plans-terriers en couleur, gravures ou peintures particulièrement lisibles, et de ce fait vraiment utilisables comme sources pour d’autres études, précision des références archivistiques. Cet ouvrage ne déroge pas à la règle par ses qualités rédactionnelles, la diversité et la précision de reproduction des documents et de localisation des fonds d’archives consultés (surtout les hals: Hertfordshire Archives and Local Studies, mais aussi beaucoup de collections privées), la présence d’index et la présentation des contributeurs.

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Car c’est un ouvrage collectif du Hertfordshire Gardens Trust, fondation rassemblant historiens du paysage – autre discipline universitaire britannique développée depuis plus d’un demi-siècle à la suite de W. G. Hoskins entre autres – historiens, géographes, naturalistes ou simples passionnés qui est recensé ici. Onze communications abordent l’histoire des jardins (partiellement lotis dès le xixe siècle, ils sont souvent reconvertis en terrain de golf aujourd’hui), mais plus largement celle des paysages de ce comté depuis longtemps périurbain et aujourd’hui gagné par l’extension des banlieues nord londoniennes, par des approches variées: études de groupes sociaux et économiques qui détiennent la propriété et ordonnent l’aménagement de jardins autour de maisons de plaisance (gouverneurs et directeurs de la Compagnie des Indes orientales, recréant parfois un paysage ou des fabriques, pagodes, temples, tombes, d’inspiration indienne; familles d’industriels comme les Pulham, produisant les objets en terre cuite destinés à orner parcs et jardins pittoresques, rocailles; horticulteurs développant de nouvelles orchidées; créateurs de jardins). Les parcs publics suburbains sont aussi étudiés, ainsi le Clarence Park de Saint-Albans, en lien avec le développement du sport (cricket) à la fin de l’époque victorienne.

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Loin de juxtaposer des études monographiques isolées ou de souligner un particularisme des jardins du Hertfordshire, l’ambition de cet ouvrage est d’interroger la validité des cas étudiés (le Clarence Park de Saint-Albans est-il représentatif des parcs publics victoriens?), de montrer les interactions spatiales, esthétiques et financières entre Londres et sa proche campagne (la carte page 2 montre un gradient décroissant de densité des parcs et jardins du sud vers le nord) très accessible pour les élites, mais aussi la prise en compte par les créateurs des jardins du génie propre du lieu. Le chapitre introductif (Tom Williamson) présente à la fois le cadre géographique de ce comté, au cœur du Bassin de Londres, et les conditions économiques du développement de l’art des jardins et unifie l’ensemble des communications. Il faut signaler aussi l’attention accordée aux traces de jardins disparus, par l’archéologie aérienne, l’analyse de cartes sur plusieurs siècles, dont les plans de cadastre, les estate maps, la prospection sur le terrain autour des manoirs de Quickswood et de Roxford, à l’est du comté: autant d’outils pour une géographie historique des paysages. Il faut signaler un thème présent dans ce volume et trop souvent négligé: l’effet des périodes de guerre sur ces vastes réserves d’espace, ici des reconversions rapides ou des usages imposés par la situation de guerre (main-d’œuvre agricole de prisonniers de guerre, culture de jardin potager), mais aussi une chance pour moderniser l’espace rural.

Maxime Dondon

Nathalie Brémand, Les Socialismes et l’enfance. Expérimentation et utopie (1830-1870), Rennes, pur, 2008, 365 p.

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Version remaniée d’une thèse dirigée par Jean-Noël Luc et soutenue à l’Université de Paris iv-Sorbonne en 2006, cet ouvrage vient à son heure, s’inscrivant dans une double actualité, l’une, relativement ancienne, celle de l’intérêt porté à l’enfance dans nos sociétés contemporaines, intérêt qui a suscité nombre de travaux historiques dans le domaine de l’éducation, et l’autre, plus récente qui, depuis l’échec du « socialisme réel » affichant ses références au marxisme, conduit les historiens à revisiter les théoriciens socialistes du premier xixe siècle. Le fil directeur annoncé en soustitre – expérimentation et utopie – donne tout l’intérêt au travail de l’auteure qui tend à montrer combien les représentants des différentes écoles du socialisme utopique ont été, à certains égards, des précurseurs en matière d’éducation de l’enfance, même si la mise en pratique de leurs phalanstères et autres communautés idéales a été sans réel lendemain.

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La première partie analyse la place de l’enfant dans les projets de société élaborés par ces premières générations de socialistes. Une lecture attentive des nombreux écrits de Fourier, Proudhon, Leroux, Cabet et autres théoriciens (le panorama des différentes écoles est très complet) met en valeur des aspects très « modernes » comme la notion des droits de l’enfant qui remet en question la toute puissance de l’autorité paternelle ou la figure du pédagogue autoritaire, le refus de la violence et des contraintes ou le souci d’une formation professionnelle polyvalente. Le fondement de ces préconisations nouvelles pour l’époque réside dans la place accordée à l’enfance dans la société nouvelle à construire. Refusant toute prise du pouvoir par la violence, ces théoriciens misent sur l’exemple (celui donné par les premières communautés qu’ils s’efforcent de multiplier malgré tous les déboires rencontrés) et l’éducation morale des générations nouvelles. L’enfant, à condition d’être séparé très tôt du milieu familial – pour la génération qui assurera la transition vers la société idéale – concentre tous les espoirs, car supposé vierge et donc apte à assimiler les règles morales de rapports sociaux nouveaux fondés sur l’harmonie, l’égalité et la justice. En ce sens, ces socialistes, portés à valoriser l’enfance, sont conduits à limiter et remettre en question tous les rapports d’autorité qui fondent la société bourgeoise, y compris au niveau de la cellule familiale.

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La seconde partie développe longuement les nombreuses tentatives cherchant à expérimenter la cité idéale construite – souvent dans le détail le plus infime – en théorie et pour la majeure partie mort-nées ou n’existant que pendant quelques années. C’est notamment le cas pour les institutions spécifiques aux enfants, peu nombreuses. Si les associations ouvrières ont le souci de l’instruction, les expérimentations « sociétaires » comme la Maison de santé et de sevrage de Beauregard (près de Vienne) ou la Maison rurale d’enfants de Ry (Seine-Inférieure) accueillent très peu d’enfants et leurs fondateurs mêmes n’y placent pas leur progéniture ! De même, dans les communautés familiales, inspirées des phalanstères de Fourier et installées pendant les années 1840-1850 dans la Creuse (communauté de Pierre Leroux à Boussac), à Cîteaux ou dans les colonies (Algérie) ou pays « neufs » (et pour cela considérés comme terrain idéal d’expérimentation) du Brésil ou des États-Unis (Texas), les soucis de l’installation, souvent très improvisée, relèguent au second plan la question de l’école, d’autant plus que les premiers colons sont essentiellement des hommes, sans enfants. En fait, seules les expériences ayant une certaine durée permettent de voir la mise en pratique des conceptions du socialisme utopique. Sur ce point, deux chapitres, particulièrement riches, sont consacrés aux communautés icariennes aux États-Unis (1848-1895) et au familistère de Jean-Baptiste Godin à Guise (1859-1880). L’importance des effectifs de sociétaires, le grand nombre d’enfants comme la durée de vie de ces communautés (même si les premières se divisent à la suite de différends internes) offrent la possibilité d’analyser les pratiques éducatives mises en place. Dans les Icaries, l’enfant est très tôt coupé de son milieu familial pour être pris en charge par la communauté qui met l’accent sur la formation morale plus que sur le contenu éducatif: il importe avant tout de former le « petit communiste », à la fois par l’apprentissage de la doctrine de Cabet et par celui des rapports sociaux nouveaux (participation aux tâches collectives, émulation). La même séparation précoce se retrouve dans le « palais social » phalanstérien de Godin qui met en pratique une politique éducative complète, de la prime enfance à l’apprentissage professionnel. On connaît bien l’originalité de l’habitat collectif du familistère, alliant souci de l’hygiène et vie communautaire, en vase clos, au service de l’usine du fondateur. L’auteure nous décrit avec une grande précision tous les aspects éducatifs de l’entreprise en montrant bien que Godin, tout en s’inscrivant, en précurseur, dans le mouvement en faveur d’une école gratuite, obligatoire et laïque, reste fidèle aux idées essentielles des socialistes en matière d’éducation d’une enfance dont la formation morale, sociale et professionnelle est capitale pour que les nouvelles générations puissent apprécier la vie dans des sociétés d’hommes libres vivant en communautés autogérées.

L’historien ruraliste ne sera pas tout à fait dépaysé par ce voyage en Utopie. D’abord, presque toutes les expérimentations, à l’exception de celle de Godin, se font en société rurale, retrouvant ou annonçant le modèle des colonies agricoles, à l’exemple de l’abbaye de Cîteaux où le phalanstère va céder la place à une maison de correction. Mais même à Guise, les techniques éducatives, et plus généralement les règles de la vie en communauté reposent sur un travail valorisé et un contrôle social omniprésent qui n’est pas sans rappeler celui du monde rural. Pour l’enfance, par exemple, on retrouve les apprentissages précoces du travail au contact des adultes, la surveillance étroite du collectif, l’éducation par émulation, récompenses et stigmatisations publiques (blâmes). L’auteure en fait la remarque au niveau du travail mais préfère invoquer plutôt le Panoptique de Bentham et Michel Foucault pour relever l’aspect contraignant du « palais social » de Godin ou des communautés icariennes. On peut se demander si ces théoriciens socialistes, en voulant refaire le monde, n’ont pas été plutôt inspirés, en partie, par les communautés villageoises et leurs rapports sociaux très marqués par l’interconnaissance. C’est tout l’intérêt du livre de Nathalie Brémand: au-delà d’une somme de connaissances sur la prise en compte de l’enfance par le socialisme utopique, présentée avec une belle clarté pédagogique qui convient au sujet, il donne à réfléchir sur les modèles anthropologiques qui sont au fondement des théories sociales.

Jean-Claude Farcy

Nicole Dauphin (dir.), George Sand. Terroir et histoire, Rennes, pur, 2006, 300 p.

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Au sein d’un siècle masculin, normatif et bourgeois, George Sand incarne une figure originale tout en étant enracinée dans les combats de son temps comme l’expose le présent ouvrage. Fruit d’un colloque tenu à l’Université d’Orléans, il réunit les contributions d’auteurs venus de la littérature, de l’histoire, de l’histoire du droit et de l’anthropologie. Il s’intéresse d’abord à « George Sand en son terroir », éclairant son « enracinement social » et son « réseau politique ». Il s’attache ensuite à ses « combats pour les libertés ». Une véritable cohérence problématique fonde le volume. Elle apparaît également dans l’agencement des différentes contributions. C’est un fait à saluer car les ouvrages collectifs n’offrent pas toujours cette caractéristique. Seul fait peut-être défaut un bref rappel de ce qu’est la société berrichonne de la Monarchie de Juillet à la Troisième République. Cela dit, l’intéressant travail d’Alain Pauquet (La Société et les relations sociales en Berry au milieu du xixe siècle, Paris, L’Harmattan, 1998, 526 p.) répond à cet objet. La réflexion s’inscrit dans une approche renouvelée de l’histoire sociale du politique en considérant George Sand comme une maille d’un réseau intellectuel et politique qui dépasse largement le cadre du seul Berry. Ainsi, derrière le personnage, l’univers républicain des années 1840 émerge et les combats en faveur des femmes et des peuples se déploient page après page.

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Dès l’introduction, Francis Démier rappelle que, dans les années 1830, rares sont les personnalités dont l’attachement à une province se double d’idées progressistes. Selon Gérard Peylet (« Terroir et histoire dans l’œuvre de George Sand ») le lien entre George Sand et le Berry s’explique moins par un regard naïf sur un pays vertueux que par son enfance à Nohant, l’apaisement qu’elle y trouve et la séduction qu’opère sur elle un paysage familier. D’ailleurs, Pierre Remérand (« George Sand, propriétaire terrienne ») observe qu’elle dénonce parfois vertement les travers de ruraux dont l’angélisme est d’abord une figure littéraire. Leurs défauts émergent quand elle se montre soucieuse de maintenir son patrimoine, de mettre en valeur ses terres et de percevoir ses fermages. L’indépendance économique de George Sand lui donne les moyens de participer librement aux débats de son temps. Toutefois, l’essentiel de ses revenus provient de son activité littéraire. Elle n’ignore guère la vie des ruraux, leurs habitudes festives, leurs représentations comme le fonctionnement de leurs exploitations. Marie-Laurence Thibault (« Le ‘contrat de travail’ dans la littérature champêtre de George Sand ») et Daniel Bernard (« Le regard ethnographique de George Sand ») le prouvent de manière convaincante. Toutefois, George Sand ne fait figurer dans ses écrits que les éléments qui servent ses projets littéraires. Ainsi, Jean-Pierre Surrault (« La vie religieuse en Vallée Noire à l’époque de George Sand ») note qu’elle n’accorde guère d’attention à une vie religieuse pourtant très présente à l’époque en Berry. Peut-être faut-il y voir l’expression de convictions qui placent dans le peuple lui-même la source de sa propre émancipation… Plus généralement, cette chrétienté ne paraît pas conduire les populations à regretter l’Ancien Régime. Selon Noëlle Dauphin (« L’esprit public dans l’Indre au début du xixe siècle »), l’Indre accepte l’héritage de la Révolution tel que l’Empire l’a stabilisé. La modération caractérise la vie politique locale. C’est dans ce contexte que George Sand participe activement au débat public, à l’heure où la vie politique relève d’un électorat masculin. Les analyses de Claude Latta (« Du Berry au Limousin : George Sand, Pierre Leroux, Victor Borie, Grégoire Champeix, Pauline Roland et les autres… (1830-1851) ») et de Stéphane Dupont (« George Sand et les commissaires du gouvernement provisoire du Cher en 1848 ») éclairent sa place et son rôle au sein du milieu républicain local et national. Séduite par le socialisme de Pierre Leroux, elle espère surtout l’avènement pacifique d’une République fraternelle, respectueuse du droit de chacun. Par-delà son bien et sa famille, George Sand devient une figure des combats pour la démocratie et le droit des femmes. La seconde partie de l’ouvrage explore ces engagements.

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Pamela Pilbeam (« L’impact de George Sand et des saint-simoniens outre-Manche ») rappelle que ses œuvres ont diffusé deux thèmes dans l’Angleterre des années 1830 et 1840 : la libération de la femme et la réforme sociale par des voies pacifiques. Sur ce point, elle est proche de certains saint-simoniens, qu’elle connaît et dont l’influence sur les radicaux anglais et les militantes de la cause des femmes a été réelle. Une partie de l’opinion britannique est ainsi disposée à accueillir l’œuvre de Sand. Toutefois, la société victorienne condamne son manque de retenue et de pudeur. Selon Elena Musiani (« Entre romantisme et politique : un itinéraire italien de George Sand »), une même méfiance existe en Italie où les écrits sandiens, composés dans un style qui séduit peu le lectorat, heurtent les représentations sociales. Plus largement, Philippe Boutry (« Mauprat à l’Index, 30 mars 1841 ») souligne que Sand figure en première ligne des condamnations pontificales. Ainsi, le roman Mauprat est dénoncé aux censeurs par la police de Metternich. Le texte, critique à l’égard du clergé et du dogme, imprégné de rousseauisme, est soupçonné de relayer les idées de Lamennais. De fait, George Sand croit en la capacité du peuple à s’émanciper des puissants, ce que discute Julie Bertrand-Sabiani (« De l’utopie à l’histoire : Mauprat et le Journal de décembre 1851 »). Incarné par Patience dans Mauprat, le peuple sandien attend le moment où une Révolution de la fraternité lui apportera la liberté. Or, les événements de 1851 transforment Patience en un Jacques dont les journaux relatent les excès jusqu’à Nohant. L’instruction et la liberté d’opinion semblent dès lors les seules véritables clés du progrès et de la concorde aux yeux de Sand. Elle réfute en effet la violence révolutionnaire que d’autres revendiquent au nom de la liberté, comme le note Piroska Madácsy (« ‘Liberté et amour’. George Sand et Sándor Pet?fi face à la Révolution de 1848 »). Si le poète hongrois Pet?fi croit également à l’émancipation du peuple, son romantisme le conduit des mots aux armes en 1848, dans une Hongrie soumise à l’Autriche. Depuis 1789 en revanche, les Révolutions ont établi en France un espace démocratique dont le développement donne espoir aux républicains de réaliser leur cause autrement que par la violence. De même, Elena Musiani note que le patriote italien Guiseppe Mazzini, qui admire l’engagement de George Sand, dont il devient un ami, choisit une voie d’action qui l’éloigne d’elle après 1849. L’échec de la République transforme la position de Sand à l’égard du politique comme l’expose Éric Anceau (« George Sand et le pouvoir politique, du coup d’État du 2 décembre 1851 à la révolution du 4 septembre 1870 »). Elle accorde d’abord sa confiance à Louis Napoléon Bonaparte, en qui elle reconnaît l’homme de la question sociale. Elle espère de lui, à plusieurs reprises, la grâce de proscrits et de condamnés. Plus proche du prince Napoléon, dont elle apprécie les idées progressistes, elle devient très critique à l’égard d’un Empire dont elle s’accommode cependant. Cette attitude lui vaut la critique d’exilés comme Ledru-Rollin. Par ailleurs, elle vit en marge de la nouvelle génération qui combat pour la République. Dès lors, fidèle à ses premiers engagements, elle est prête à soutenir une République conservatrice contre les excès révolutionnaires d’une Commune dont Géraldi Leroy indique qu’elle suscite une violente indignation de sa part (« Une ‘chimérique insurrection’ : la Commune de Paris dans les Agendas et la Correspondance de Georges Sand »). La République qu’elle espère ne saurait naître sur les décombres d’une guerre civile. À l’issue de cette lecture, Nadine Vivier (« En guise de conclusion ») expose comment la Troisième République a orienté la lecture des textes de George Sand à son profit. Jugés dangereux cinquante ans plus tôt, au moment où leur contenu semblait attenter à l’ordre social, les textes sandiens sont valorisés par l’École républicaine en fonction de leur capacité à édifier la jeunesse. L’effort, le courage, l’honnêteté, la fidélité, le sens de la famille sont autant d’attitudes que la République entend promouvoir avec le respect de la propriété et le goût du travail. Débarrassée de la question sociale et des combats pour les libertés, l’œuvre devient un répertoire de lectures anodines enracinées dans un peuple des campagnes que la nouvelle République érige en un modèle de vertu.

En somme, l’ouvrage mérite la plus grande attention. À travers le parcours et l’influence d’un auteur de premier plan, il éclaire le devenir des idées républicaines qui dominaient la scène dans les années 1840. En outre, il ne cède pas au piège d’une histoire du genre, plaçant les femmes hors de la société. George Sand évolue au sein d’un milieu essentiellement masculin au sein duquel elle défend avec constance ses idées, ses engagements. Elle agit dans l’intérêt d’une humanité dont elle conçoit l’unité et dont elle attend plus de fraternité. Le volume échappe surtout aux clichés, en laissant de côté cette vie sentimentale qui servit si souvent à souligner l’inconstance de George Sand et qui participa, ainsi, à diminuer la valeur de ses combats et de son œuvre.

Fabien Gaveau

Marie-Claude Pingaud, Faire ses partages, Terres et parentèles dans le Perche, xixe-xxe siècles, Rennes, pur, 2006, 225 p.

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Étudier la vie d’une commune pendant plusieurs siècles, voilà le challenge que s’est lancée l’auteur de ce livre. Les critiques liées à la micro-histoire sont repoussées en rappelant que l’exhaustivité est impossible et qu’il a été nécessaire de dégager des problématiques liées à l’ethnographie et à l’histoire. Le territoire, choisi pour cette étude, est le résultat d’un croisement entre le niveau d’organisation à étudier et le niveau d’information possible. Ce territoire est une grande commune (2561 ha) du Perche : Saint-Germain-de-la-Coudre, dans une zone définie modestement par les habitants comme étant « le vrai Perche ».

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Dans ce livre, l’auteur a su mener une étude multiscalaire pour établir des comparaisons. Le système étudié est celui de la transmission à égalité qui a connu une extension quasi-générale, sous l’Ancien Régime, à l’ensemble de la moitié nord de la France, avec des inflexions juridiques et pratiques qui varient selon la Coutume propre à chaque pays. Dans le Perche, on en trouve très tôt mention, dès 1621. Le principe est assez simple : le fonds supportant l’exploitation familiale est morcelé en autant de lots strictement égaux qu’il y a d’enfants, dans la perspective d’assurer à chacun une installation autonome; un seul d’entre eux cependant, ordinairement un fils, est dans le même temps désigné comme successeur sur l’exploitation familiale par les parents. Quand l’installation se pérennise hors de la commune, les descendants n’en restent pas moins à égalité avec ceux d’une branche restée sédentaire. C’est l’ensemble de cette règle qui est la base de l’étude.

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Les sources sont nombreuses pour étudier les partages. Néanmoins, les plus démunis, les plus errants n’ayant pas recours au notaire, on ne peut pas connaître leurs partages. Les actes sous seing privé échappent aussi à ce corpus mais ne concernent que des portions de terre minimes. Les sources notariales permettent à l’auteur d’avoir des renseignements sur les caractères juridiques, économiques et sociaux des échanges mais aussi de découvrir un langage propre se rapportant aux spécificités de l’économie et de la société locale. Cette reconstitution d’histoires de familles à partir des actes notariés répond à l’un des objectifs de la micro-histoire à savoir chercher à mettre en lumière les éléments constitutifs d’un modèle. Par contre, il faut préciser que si les échanges ont donné lieu à de nombreux actes, il n’en est pas de même pour les locations qui, pour cette raison, sont plus difficiles à étudier.

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Après cette présentation, le livre se divise en 4 grands thèmes. L’accès à la terre est le premier. La répartition de la propriété foncière est considérée comme une voie privilégiée pour l’analyse de la structure sociale de la commune. En 1837, il y a 700 propriétaires dans la commune qui se partagent 2 375 ha. La moitié de ce territoire est détenue par 24 propriétaires de plus de 20 ha, pour la plupart nobles des châteaux environnants et citadins des villes proches. Dans le même temps, 10% du territoire est possédé par 543 propriétaires de moins de 2 ha. Ils sont inscrits comme étant des petits cultivateurs, journaliers et autres actifs ou retraités ruraux et la majorité cultivent eux-mêmes leurs terres, même s’ils déclarent une activité autre qu’agricole. Au-delà de 6 ha l’économie du bordage, les années de bonne récolte, peut dépasser l’autosuffisance. C’est ainsi que la moitié des 46 fonds de 5 à 10 ha, comme les 2/3 des 30 fonds de 10 à 20 ha, sont cultivés directement. Ces deux classes de surface sont les assises, durant les deux premiers tiers du xixe siècle, de l’exploitation paysanne économiquement indépendante partiellement propriétaire et tenant un complément de terre en location. La plupart des ménages de la petite et moyenne paysannerie disposent, au terme de leur vie active, de 2 à 15 ha en propriété; en évaluant à une moyenne de 5 le nombre d’héritiers par ménage, le lot reçu permet à quelques-uns seulement de s’installer et de maintenir, avec des terres complémentaires en location, une activité et un statut d’agriculteur, tandis que les autres entament des trajectoires plus aléatoires.

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Dès la décennie 1870-1880, bien des ménages paysans parviennent à acheter la petite ferme dont ils sont locataires – résultat des années de prospérité relative du Second Empire pour les agriculteurs. Dans le même temps, les ménages prennent des terres en location pour adapter souplement la surface à cultiver à l’évolution du cycle familial. Pour résumer, l’un des objectifs majeurs des exploitants est le seul tenant.

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Dans la matrice de 1913 on dénombre 498 comptes contre 735 en 1837. Le nombre de propriétés de 1 à 5 ha a diminué du quart. Cette première phase de concentration foncière ne s’engage cependant pas sans une résistance des petits biens. Le nombre des cotes de 5 à 20 ha n’a que faiblement décru, ce qui peut indiquer la permanence d’une contenance modale de l’unité agricole. Au-delà de 40 ha, figurent deux cultivateurs en activité et trois retraités au bourg; 7 héritiers de familles nobles conservent une partie des fonds détenus en 1837, entamés déjà par des ventes à leurs fermiers. Par ailleurs, dès 1880, la baisse de la natalité permet de limiter la division des exploitations.

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Pour financer les opérations, les petits paysans font notamment appel à l’emprunt de particulier à particulier, dans le cercle de l’interconnaissance communale et de la petite région, et à la généralisation du crédit gagé sur un bien foncier. Le taux ordinaire des emprunts est de 4 à 5%, le délai de remboursement irrégulièrement signifié dans la reconnaissance de dette. Ces emprunts sont ordinairement gagés par une hypothèque sur des terres. La rente viagère est un autre mode de remboursement privilégiée par les prêteurs. Cet endettement ordinaire apparaît également dans les inventaires après décès. Les acheteurs ont l’habitude de ne pas payer un bien en son entier. Bien des héritiers de cultivateurs/propriétaires ont à débourser, à l’issue de la donation-partage – qu’elle porte sur 5 ha ou plus de 30 –, outre la rente viagère contre-don du lot reçu, des sommes équivalant au reliquat des dettes laissées par les parents. Soit ils vendent une partie des terres acquises par la génération précédente, soit ils s’endettent à leur tour.

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Dès 1960, les exploitations de 15 à 20 ha semblent vouer à disparaître et les enfants qui ont été élevés ont trouvé un emploi à l’extérieur et, dans la majorité des cas, les luttes pour la succession sur la ferme familiale deviennent caduques. En 1988, on a, paradoxalement, un retour et même un dépassement de la situation de 1837. En effet, le profil de la répartition foncière se trouve gonflé à la base par 488 cotes de moins de 1 ha. C’est l’effet du flux toujours croissant de l’accession à la propriété individuelle.

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La deuxième partie s’intéresse aux caractéristiques de la population. Au début du xviiie siècle, on naît encore en nombre à Saint-Germain et on compte 2 240 habitants en 1841. Le taux de natalité reste élevé jusqu’en 1860-70 mais avec un fort taux de mortalité infantile. Les engagements conjugaux se généralisent tout comme leur précocité et ils sont vite renouvelés quand ils se trouvent rompus par un décès. Dans les années 1860, la baisse de population s’explique par l’émigration des jeunes adultes associée à une première amélioration des conditions de l’agriculture. L’habitude est de ne pas limiter la procréation pour assurer des travailleurs sur la ferme familiale. Il est alors évident qu’il y a un rapport entre les classes sociales et les intervalles génésiques. La quasi-totalité de ces naissances advient chez les couples mariés mais les conceptions prénuptiales sont probablement fréquentes. Les très jeunes mères qui restent célibataires ne peuvent reconnaître leur enfant qu’à leur majorité et, chez les familles riches à l’ascendance réputée, l’enfant de la faute n’est pas aisément accepté. Les figures qui restent marquées dans la mémoire du groupe sont celles des quelques mères célibataires élevant seules 3 ou 4 enfants. Quoi qu’il en soit, à cette époque, le nœud conjugal est celui qui permet la transmission du patrimoine. Et si l’on peut parler de la « banalité du second lit », c’est bien parce que les remariages ont souvent lieu entre un veuf et une veuve ayant dépassé l’âge de procréer, et dont les enfants ont quitté le foyer; la vie de leurs descendants respectifs ne s’en trouve pas perturbée les nouveaux conjoints ayant procédé, avant leur seconde union, à leurs partages respectifs en faveur des enfants de la première union. L’objectif primordial est alors, pour la veuve comme pour le veuf, de maintenir l’installation agricole.

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Les mariages relèvent clairement d’une stratégie et c’est pour cela qu’il y a un avantage évident à la multiplication des couples de mariés entre deux mêmes familles afin de retenir la dispersion des héritages. On note une intervention plus ou moins ouverte des générations précédentes sur les choix conjugaux, à la mesure de la richesse et de la réputation des familles. Par exemple, sous l’Ancien Régime, on note une très forte endogamie entre les générations chez les laboureurs pour concentrer le patrimoine. De même, on note des alliances fréquentes entre cousins germains de premier degré. Un petit fermier fait écho à cette pratique : « ils cherchaient les mariages entre gros et gros, et que la terre reste dans la famille ». Ce n’est pas le risque biologique qui inquiète le plus, c’est la privation des terres pour les plus pauvres mais aussi parce qu’ils sont arrangés sans tenir compte des affinités. Ainsi prévalent les stratégies conjugales.

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Le troisième thème concerne la répartition de la population dans la commune, les activités et les statuts. En l’an XIII le bourg rassemble moins du quart des habitants; on y trouve regroupés les boutiques de l’alimentation, les artisanats du vêtement, du bâtiment, de l’outillage agricole; 3 instituteurs, un vicaire, un notaire et son clerc. Au recensement de 1851, on compte 86 cultivateurs, 99 cultivateurs/propriétaires, 153 journaliers, 191 domestiques. Pour les journaliers, la précarité de la condition s’accentue dans les périodes de crise agricole réduisant l’emploi dans les fermes; la condition du journalier frôle alors l’indigence. Dans le dernier tiers du siècle, la situation des journaliers s’améliore quand s’affirme une émigration qui en réduit le nombre et fait monter les salaires pour ceux qui restent. Certains déjà sont sortis de cette condition en accédant à l’artisanat. Pour nombre de ces jeunes travailleurs le temps de domesticité est provisoire; filles et garçons aspirent à s’installer après le mariage, même s’il faut encore passer quelques années comme ménage sous un patron dans une ferme. On trouve également quelques bouviers. La bouverie est un contrat peu fréquent mais dont on trouve trace encore après la seconde guerre mondiale. Ce contrat laisse une certaine indépendance au ménage avant une installation propre « bouviers on a le logement, on ne paye pas l’électricité, on soigne les bêtes du propriétaire, on peut en avoir deux à soi, dont on garde les veaux ».

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Cette commune marquée par l’agriculture tout au long du xixe rompt ce lien dès le début du siècle suivant; preuve en est l’élection d’un maire en 1908 qui, pour la première fois, n’est pas agriculteur et qui s’affiche même socialiste. Le déplacement des gens au sein de la commune démontre également cette évolution. En 1936 se trouve concentrée au bourg plus du tiers de la population dont bon nombre de retraités ayant vécu ailleurs leur vie active. Avec l’institution des « congés payés », la commune devient lieu de villégiature. À partir de 1960 et encore plus de 1975, on glisse vers des genres de vie proches des classes moyennes urbaines : constructions nouvelles, rénovation de l’habitat, la banalisation de la circulation automobile, l’accès de tous les foyers au téléphone et à la télé, instruction jusqu’à 16 ans. Toutes les maisons vieillissantes des hameaux sont retapées.

La donation-partage est le dernier grand thème du livre. C’est l’acte signé dans l’étude du notaire : les parents, en présence de leurs enfants, partagent leurs fonds de leur vivant à égalité entre tous. Tous héritent, un seul succède. Ce partage se fait avec une grande minutie. Celle-ci est mise en évidence quand on projette la distribution des lots fonciers en l’an IX sur le plan parcellaire. Non seulement labours, pâtures, prés, taillis, clos et jardins sont morcelés mais aussi habitations, écuries et granges. Les prés humides qui produisent deux coupes de foin avant d’être laissés en pâturage sont les parcelles les plus précieuses, les plus inamovibles des fonds familiaux, les plus convoités lors des successions : chaque héritier tient à en obtenir au moins une part, toujours cultivée directement. Il faut voir également l’intérêt de l’émigration qui libère des terres. Elles sont reprises non pas par de simples habitants mais en général par des parents des émigrés. Dans toute l’étude sur les partages, les éléments essentiels à retenir sont la primauté du sang et l’avantage qui est fait au mâle dans les différents héritages. Cette dernière remarque montre qu’on n’hésite pas à aller à l’encontre des règles de partage en place dans le Perche.

En conclusion, l’auteur s’excuse pour l’abondance des chiffres, inévitables dans une telle étude. D’ailleurs, des chiffres, nous en trouvons encore dans la conclusion et c’est ainsi que nous apprenons qu’en 1990 il n’y a plus que 32 « vraies fermes » dans la commune. L’auteur termine comme elle a commencé en soulignant les aspects problématiques d’une méthode de travail relevant de la micro-histoire. Il est évident qu’un tel ouvrage peut entraîner des frustrations pour l’auteur car on atteint très vite des zones d’ombre qu’on ne pourra jamais éclaircir faute de sources. Cependant cet ouvrage nous montre qu’une étude de micro-histoire est possible en nous plongeant de manière très réaliste dans la vie de ce village. Bref, un ouvrage passionnant.

Gaëtan Prévert

René Bourrigaud et François Sigaut, (dir.), Nous labourons. Actes du colloque « Techniques de travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas ». Nantes, Nozay, Châteaubriant, 25-28 octobre 2006, Nantes, Éditions du Centre d’histoire du travail, 2007, 399 p. + dvd

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En octobre 2006, la région nantaise accueillait un colloque international intitulé « Techniques de travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas ». Ce colloque s’inscrivait dans le prolongement de l’exposition Des Charrues et des hommes qui s’est tenue au château départemental de Châteaubriant en 2005 et 2006. L’ouvrage Nous labourons rassemble en quelque 400 pages les actes des communications qui y ont été présentées. Sous ce titre en forme de clin d’œil à une histoire slovène, la question du travail du sol est abordée sous des angles très variés, aussi bien techniques ou ethnologiques qu’historiques ou géographiques qui font toute la richesse de l’approche qui a été tentée.

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Parmi les points forts de l’introduction destinée à définir les concepts évoqués dans une bonne trentaine de contributions figurent incontestablement les mises au point (ou rappels?) de François Sigaut : grâce à nos manuels de phytotechnie, on pensait tout savoir sur le labour, et voilà que l’on découvre que notre vocabulaire actuel s’est non seulement appauvri, mais également qu’il ne correspond plus au sens premier de certains termes. La jachère, par exemple, loin de correspondre au repos du sol, désigne l’ensemble des travaux destinés à permettre les semis d’automne. Quant à l’action de labourer, elle semble bien restreinte face aux possibilités de jachérer, guéreter, sombrer, retailler, recasser, etc. qui sont ici détaillées. On apprend également que dans un cycle cultural, un champ passe par quatre états successifs, la jachère, la terre ensemencée, les chaumes et les pâtis. On découvre par ailleurs l’impressionnante diversité linguistique qui s’attache à la charrue et aux différents éléments qui la composent : si l’oreille est parfois encore connue, qui sait aujourd’hui à quoi correspondent le têtard, la tête de grenouille, le violon ou le chameau?

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Fort classiquement, une approche historique constitue la 1re partie de l’ouvrage : loin de souhaiter l’exhaustivité, elle ne s’arrête que sur quelques repères importants ou découvertes récentes. Grâce à une minutieuse bibliographie, on comprend le travail du sol et les instruments aratoires (houe et araire principalement) utilisés dans l’Égypte ancienne. L’époque gallo-romaine fait ensuite l’objet d’une analyse d’autant plus intéressante que les sources documentaires disponibles sont limitées : l’auteur y insiste en particulier sur l’avancée technologique que représente l’araire tourne-oreille, capable de verser vers la droite ou vers la gauche, ce qui en fait un précurseur de la charrue. On découvre également que l’archéopédologie a permis de mettre au jour des champs qui ont conservé les traces de labours à l’araire, effectués bien avant notre ère, permettant ainsi de comprendre les techniques et les détails des outils mis en jeu. Quant au travail du sol à l’époque médiévale, Georges Comet nous en livre une présentation originale, basée sur l’exploitation d’une iconographie particulièrement documentée. Avec une démarche proche, José Luis Mingote Calderón apporte la comparaison avec la péninsule ibérique. Cette partie se termine enfin avec le recours à une technologie moderne, le laser aéroporté, pour l’étude des champs bombés du Pays de Bade. Correspondant à une pratique culturale ancienne qui soulève encore de nombreuses interrogations, ces champs constituent aujourd’hui des témoins d’une époque où les labours à plat n’étaient pas encore généralisés.

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Les trois parties suivantes apportent des éclairages techniques sur les modalités de travail du sol dans différentes régions du monde. La deuxième partie, avec sept contributions, explore les originalités souvent révolues de quelques régions françaises en la matière. Sans minimiser l’intérêt des autres textes, on ne mentionnera ici à titre d’exemples que la technique du « plombage » pratiquée dans le Bas-Léon qui consistait en un double labour réalisé successivement avec deux charrues distinctes ou commencé avec une charrue et terminé à la bêche ou encore la pratique du rayage dans la région de Damgan (Morbihan), vaste étendue de terre en propriété collective où chacun des titulaires possédait un nombre de sillons précis, mais non délimité sur le terrain. On remarquera également le tableau précis et documenté de l’évolution des façons culturales en Brie au cours du xixe siècle, présenté par Olivier Fanica.

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De la même façon, sur les trois contributions relatives à des pays européens qui constituent la troisième partie, on retiendra essentiellement l’impressionnante étude de Carlos Henriques Pereira sur le vocabulaire des techniques de travail de la terre avec des animaux au Portugal. Il est cependant surprenant et en tout cas regrettable que le tour d’horizon des pays européens n’ait pas été plus conséquent; peut-être faut-il voir dans le faible nombre de communications un certain manque d’intérêt pour ce sujet dans les thématiques d’études de nos pays.

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Quant à la 4e partie, forte de six analyses, elle concerne les pays du Sud, et plus particulièrement l’Éthiopie, la Tunisie, le Cameroun, le Pérou (et la Bolivie), le Nicaragua et l’Asie. On y retrouve le rôle fondamental joué par certains instruments traditionnels de travail du sol, souvent très anciens mais parfois toujours d’actualité : si les outils attelés ont déserté nos campagnes, on constate qu’il n’en est pas de même sous d’autres latitudes où les araires, voire des outils à bras dérivés de la bêche sont toujours de mise en raison de leur simplicité et de leur faible coût. Une méthode originale de préparation des terres, sans recours à l’outil, fait l’objet d’une intéressante présentation de Yoshio Abé : il s’agit du piétinement de la boue des rizières asiatiques par les animaux. Mais ici encore on pourra déplorer que ce tour d’horizon ne reflète pas davantage la grande diversité des savoir-faire des différents peuples et civilisations, en particulier pour ce qui concerne le travail du sol avec des outils manuels.

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Au travers de cinq récits remarquablement documentés et vivants qui constituent la 5e partie, les auteurs nous présentent ensuite l’outil-roi de la préparation des terres : la charrue, avec ses avatars régionaux ainsi que les réussites ou les échecs de ses améliorateurs ou vulgarisateurs européens entre le xviiie et le xxe siècle. Bien que de nombreux travaux aient été réalisés sur les araires, on peut s’étonner de constater qu’aucune place n’a été accordée à cet ancêtre dans ce chapitre pourtant animé d’une forte connotation historique.

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Enfin, en guise d’ouverture sur l’évolution des techniques de travail du sol, la 6e et dernière partie aborde les questions actuelles du non-labour, des techniques de culture simplifiées ou des cultures sur couverture végétale. Cette conclusion en forme de boutade pour un ouvrage consacré au travail de la terre, montre bien qu’en matière d’agronomie, beaucoup d’interrogations recouvrent encore des domaines mal connus.

Au final, même si l’on peut parfois regretter de ne pas en apprendre davantage, Nous labourons constitue un apport aussi remarquable qu’original sur un sujet rarement traité, riche de plusieurs centaines de références bibliographiques et décliné sous des approches pluridisciplinaires. L’ouvrage est fourni avec un dvd qui comprend des photos et des vidéos des activités réalisées à l’occasion de l’exposition ou du colloque ainsi que les résumés, diaporamas et documents des diverses contributions.

Dominique Poulain

Gustavo Alares López, Colonos, péritos y mayorales. Intervención estatal y transformación agraria en Valmuel y Puigmoreno. (Teruel, 1951-1971), Teruel, Instituto de Estudios Turolenses, 2008, 292 p.

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Il est des livres dont le titre très flatteur dépasse largement le contenu et des livres au titre modeste qui dépassent de loin ce qu´on trouve en couverture. Tel est le cas de cette monographie qui va très au-delà de la question de la colonisation agraire dans les deux villages de Teruel, Valmuel et Puigmoreno. Ceci est très important, et ce n’est pas sans raison que l´on étudie les dessous de la colonisation agraire franquiste, le travail de propagande du régime franquiste et la signification politique et économique de quelques actions qui n’ont jamais été neutres socialement.

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À quelques exceptions près, la question de la colonisation agraire dans l’Espagne franquiste a été présentée soit à travers les positions triomphalistes soutenues par la propagande officielle du régime, soit à travers des analyses en total désaccord avec ce régime. Ainsi, ces études n’ont pas été capables d’aborder en profondeur les rapports entre les diverses politiques et l’aménagement rural du territoire. En outre, prévaut dans l’historiographie une thèse strictement fausse mais qui a été développée par de nombreux auteurs, celle de l’échec total de l’agriculture pendant toute l’époque antérieure à la dictature franquiste. Gustavo Alares dépasse ces clichés en analysant de manière très détaillée un microcosme afin de construire une histoire locale d’où émaneront des conclusions générales, de fournir un modèle d´explication transposable à d’autres espaces ainsi qu’un un effort méthodologique susceptible d’être intégré dans des études comparatives.

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L’auteur commence par relier avec beaucoup d’habileté les informations provenant de la documentation de l’Institut National de Colonisation (inc) et de l’iryda avec l´étude de terrain et les interviews des colons, personnages vivant, offrant « des visages et des yeux » à cette narration. Ce récit analyse les formes particulières de vie sociale et le sens de l´identité dans ces nouvelles communautés. Ce côté humain de la question rurale est particulièrement bien traité dans l’ouvrage, tant du point de vue des efforts consentis que de celui du réinvestissement de la rente foncière. L’auteur analyse le processus de sélection des colons, sans oublier les aspects idéologiques, ni la question des antécédents politiques du colon potentiel. Ensuite, le livre traite en détail des dettes contractées par les colons, de la manière dont ils s’en acquittèrent, du temps qu’il leur fallut pour s’en libérer, des périodes de tutelle, du poids des contrats de métayage qui obligèrent beaucoup à s’engager comme travailleurs salariés, ou encore des conditions pour accéder à la propriété. De plus, de manière transversale à tous ces sujets, l´auteur mesure l´énorme charge de travail assumée par les colons, particulièrement lors des premières années – d’extrême précarité –, en soulignant le travail déterminant des femmes, souvent invisibles dans les statistiques et les discours officiels. Dans la dernière partie du livre, l’auteur souligne également la manière dont les colons développèrent des stratégies toujours plus indépendantes, en décidant d’eux-mêmes du remplacement de l´abricot par la pêche par exemple, de la sélection de variétés précises ou encore du pari fait sur les tomates afin de les vendre à la conserverie d’Alcañiz.

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Le lecteur trouvera dans cet ouvrage une analyse rigoureuse de la transformation des terrains arides d’un point de vue technique, économique et paysager. L’auteur analyse la question des nivellements défectueux du terrain ou encore la façon dont arrive la « révolution verte », accompagnée d’un processus de mécanisation particulièrement rapide au sein de villages spécialisés dans la culture fruitière. Cependant, sa recherche prend un tournant particulier avec l’analyse des conséquences sociales de la colonisation, à partir de l´étude détaillée des mécanismes utilisés par le inc, dans le but de garantir les intérêts de la propriété foncière. Le cas de la région de Teruel confirme d’ailleurs les conclusions des thèses précédentes concernant la vallée de l´Ebre – Breton, Sabio –, où les deux tiers des terres colonisées sont restées aux mains des propriétaires antérieurs et où un tiers des terres restantes a été utilisé pour l’établissement des nouveaux colons. Alares résume de manière très parlante les résultats de cette colonisation : « les intérêts des grands propriétaires restent suffisamment protégés derrière ce concept particulier de transformation révolutionnaire » (p. 29). L´exemple concret de la famille Blasco développé par l’auteur illustre clairement cet aspect.

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Dans ce compte rendu, une attention toute particulière sera portée aux moyens utilisés par l’auteur pour analyser les rapports entre les plans des villages et les arguments anti-urbanistes et anti-prolétaires de la dictature franquiste. L’urbanisme des villages nouvellement construits, ainsi que la disposition des rues, places et quartiers étaient des expressions du ruralisme hygiénique. De la même façon, le foyer possédait quelques connotations idéologiques et religieuses qui transformait « ces nouveaux colons en un élément plus spirituellement rédempteur ».

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Les pages consacrées à analyser la manière dont les réseaux de sociabilité se sont construits dans ces enclaves de colonisation sont particulièrement intéressantes : il y est décrit l’affaiblissement des liens solidaires traditionnels au fur et à mesure que l’économie de marché gagna du terrain. Dans un contexte de dépendance croissante vis à vis du marché, se sont substitués à la lutte pour la terre, les conflits concernant les prix et la commercialisation. Alares dissèque les deux expériences coopératives, très différentes l’une de l’autre, qui se sont développées à Valmuel et Puigmoreno. Le plus important lors de ce développement capitaliste n´était pas la terre mais les moyens de production et le produit manufacturé. Les luttes et les premières mobilisations des années 1970 se sont développées à partir de ce terreau. Elles se traduisirent également en un nouveau syndicalisme agraire qui trouva dans les colons une réserve de nouveaux militants. Ce syndicalisme agraire canalisa les demandes politiques et participa à la lutte pour la démocratie.

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Dans sa dernière partie, le livre aborde les débuts de la transition vers la démocratie, le renforcement de l’exploitation familiale et traite en même temps de la consolidation de quelques grands patrimoines, pour finalement souligner la maigre capacité de redistribution de la politique de colonisation. Néanmoins, tout n’est pas résolu. En Aragon, des mesures urgentes sont nécessaires du fait de l’affaiblissement des moyens ruraux, de l’existence de nombreux agriculteurs à temps partiel comme alternative à l´émigration définitive.

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Il y a 50 ans, la transformation agraire fut principalement supportée par les colons, et elle se déroula dans des conditions précaires. Aujourd´hui, le besoin de reproduction sociale se fait sentir et nous constatons une concentration importante de la propriété. Ce processus de concentration est opposé à la fonction sociale de la colonisation, notamment lorsque l’État supporta la transformation agraire grâce à d’importants fonds publics.

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Il ne reste plus qu’à faire preuve d’imagination, tout en restant réalistes, afin de prévoir les perspectives de développement de ces villages de colonisation. Ceci à la lumière de la nouvelle Loi de Développement Rural ainsi qu’à l´indispensable besoin de clarification du régime juridique de la propriété dans les villes et territoires, où les effets de cette colonisation agraire agissent actuellement.

Alberto Sabio Alcutén

Traduit par Ronan Roucher

Emmanuel Le Roy Ladurie (avec le concours de G. Séchet), Histoire humaine et comparée du climat, t. 3, Le réchauffement de 1860 à nos jours, Paris, Fayard, 2009, 462 p.

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Le présent volume sur l’histoire « humaine et comparée du climat » clôt la trilogie organisée chronologiquement et commencée en 2004 avec un premier volume Canicule et glaciers, 13e-18e siècle et poursuivi en 2006 avec Disettes et révolutions, 1740-1860. Avec la publication en 1967 de son ouvrage fondateur Histoire du climat depuis l’an Mil, Emmanuel Le Roy Ladurie avait ouvert pour les historiens un chantier neuf dont la pertinence n’avait pas toujours été saluée par tous. Depuis, les interrogations contemporaines sur le réchauffement climatique ont légitimé le rôle de l’historien et sa capacité à inscrire les évolutions dans un temps long.

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Disons-le d’emblée, le titre est un peu trompeur. Cette histoire comparée du climat est d’abord une histoire du climat de la France inscrite dans des comparaisons avec d’autres pays d’Europe occidentale (Îles britanniques, Pays-Bas, Belgique, Suisse, Allemagne), parfois des marges orientales (Pologne, Bohême), septentrionales (Pays Scandinaves) et méditerranéennes.

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C’est aussi une histoire qui commence avec les premières décennies du Petit Âge Glaciaire et a confiné notamment le Petit Optimum Médiéval à quelques pages d’introduction du premier volume. Ce choix résulte d’abord de la nature même du projet, une histoire « humaine » du climat, c’est-à-dire des impacts des changements climatiques observés sur l’histoire des sociétés : état des récoltes, crises frumentaires avec leurs conséquences démographiques, troubles sociaux et politiques, inondations catastrophiques, etc. Sur tous ces terrains, comme pour les observations thermométriques et pluviométriques directes, la collecte de l’information restait très aléatoire pour des périodes plus anciennes. Mais l’histoire humaine du climat ne commence pas au xiiie siècle, et le cadre chronologique choisi pourrait laisser entendre à un lecteur pressé que le réchauffement climatique est un phénomène entièrement nouveau et le fait du seul monde contemporain.

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Cette mise en perspectives n’enlève naturellement rien aux interrogations majeures posées dans ce troisième volume, notamment quant à l’accélération du réchauffement depuis le début du xxe siècle. Car tel est bien le fil rouge qui traverse ce volume en relation avec l’actualité médiatique. Le grand mérite de l’ouvrage est à cet égard de permettre d’inscrire les événements référencés par ailleurs dans leur contexte historique.

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Par rapport aux deux volumes précédents, l’information change en partie de nature. De « truffier », l’historien devient « parachutiste ». Aux analyses fondées sur une collection de grands évènements douloureux, principalement les grandes crises de subsistances déterminées par une météo défavorable aux céréales, il substitue une vue plus globale, fondée sur des événements moins évidents. Les événements climatiques qui, aux siècles précédents, étaient repérés par de grandes famines passent alors plus inaperçus car « dénués de conséquences gravissimes ». Le changement imposait à l’auteur de nouvelles méthodes de travail. Le choix a été de ratisser le terrain en découpant le temps en tranches décennales. Il en résulte un ouvrage qui se présente comme un rapport scientifique où, années après années, décennies après décennies, l’auteur égrène les températures moyennes, le niveau de la pluviosité, les écarts à la norme, les dates et le volume des récoltes (le tout complété en annexe par un ensemble de données statistiques et de graphiques éclairants), et en souligne les principales conséquences.

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Le point de départ, 1860, sonne comme une date de bataille : la fin du Petit Âge Glaciaire. Alors que la poussée glaciaire dans les Alpes avait atteint un maximum d’intensité au début du xixe siècle, à partir de 1860, c’est la débâcle et la remontée parfois rapide des langues glaciaires (ainsi la Mer de Glace qui va se « cacher derrière les hauteurs du Montenvers ». Quatorze chapitres scandent la chronologie de ce réchauffement, chapitres strictement décennaux (1861-1870, 1871-1880, jusqu’à celle de 2001-2008 qui clôt l’ouvrage), 14 chapitres organisés euxmêmes en quatre temps : la fin hésitante du Petit Âge Glaciaire (entre 1861 et 1910) marquée par une alternance de bulles de chaleur (les années 1860-1890 déclencheuses d’ablations accrues de glaces vers l’aval dans basses langues glaciaires) et de froidures; un premier réchauffement (1911-1950) avec l’écroulement terminal du Petit Âge Glaciaire, culminant dans certains beaux étés comme celui de 1938; une période de rafraîchissement (1950-1980); une seconde phase réchauffement enfin, depuis 1981 qui voit les températures décoller avec une décennie 1991-2000 qui fut la plus chaude du xxe siècle et des années 2000 qui connaissent un accroissement nettement plus rapide que dans la phase initiale du réchauffement de la première moitié du siècle précédent.

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Le terrain est ainsi découpé comme un chantier de fouille, en carrés successifs explorés méthodiquement, dans lesquels les connaissances d’aujourd’hui restent à compléter par les découvertes de demain. Suivent au fil des chapitres une succession d’indicateurs (avec un intérêt toujours particulier pour les récoltes de vin) : les froidures de la République des Jules, la mortalité caniculaire de 1893, la surproduction viticole des premières années du xxe siècle, l’inondation de la Seine de 1910, le réchauffement des années 1930 mais en parallèle avec le dust bowl américain, le rafraîchissement des années 1950 et le chablis menacé en 1957, la grande sécheresse de 1976 et naturellement la canicule de 2003, les 12 jours qui ébranlèrent la démographie »).

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Sur tous ces évènements, Emmanuel Le Roy Ladurie jette le regard froid de l’entomologiste, assorti d’un sens de la formule qui lui est habituel, particulièrement lorsqu’il s’agit du vignoble (« 1968 : Dionysos au pinacle, Bacchus à la peine », « Les sauternes sauvent l’honneur »…). Il constate, mais ne cherche pas à expliquer les causes. Il laisse aux climatologues la charge de faire l’inventaire des possibles. « Homme du passé, aime-t-il à rappeler, l’historien n’est pas un scientifique à part entière ». Encore conviendrait-il de s’entendre de la définition que l’on donne au mot « science », qui tient moins à la discipline qu’à la rigueur avec laquelle en œuvre les méthodes propres à la discipline. De ce point de vue, l’ouvrage proposé est sans conteste un véritable ouvrage scientifique.

Et c’est avec la prudence du scientifique qu’Emmanuel Le Roy Ladurie définit son travail comme « climatiquement correct », en phase avec les analyses du giec, et qu’il constate que l’importance du rejet du co2 et les conséquences de la révolution industrielle entamée au xixe siècle n’ont porté leurs effets que dans les années 1980 : « L’industrialisation de masse et la croissance ayant petit à petit asphyxié la planète ». Pour autant, si les menaces dont ce réchauffement menace la planète sont énoncées en conclusion, l’auteur se refuse au prévisionnisme. Pour l’historien peutêtre plus que pour d’autres, « le pire n’est pas toujours sûr ».

René Favier

Christophe Bonneuil, Gilles Denis, Jean-Luc Mayaud (dir.), Sciences, chercheurs et agriculture. Pour une histoire de la recherche agronomique, Paris, Quae/L’Harmattan, 2008, 302 p., 30 €

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Sciences, chercheurs et agriculture est le résultat des journées d’étude organisées en octobre 2006 par le Comité d’histoire de l’inra pour fêter le soixantième anniversaire de l’inra. Les préfaciers de l’ouvrage rappellent le but du volume qui est d’appréhender les interactions, depuis le xixe siècle, entre les transformations de l’agriculture et les approches scientifiques et techniques qui étudient l’agriculture, ainsi que les rapports complexe avec l’environnement rural (au sens large). L’ouvrage se présente comme un recueil classique de communications se succédant de manière chronologique et traitant de thématiques diverses concernant l’agriculture et l’agronomie et des rapports qu’elles entretiennent, depuis le xixe jusqu’au début du xxie siècle.

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Il est cependant un chapitre qui se distingue, le premier, intitulé « Pour une histoire des acteurs et des institutions des sciences et techniques de l’agriculture et de l’alimentation » (p. 5-44), longue introduction méthodologique et programmatique où les auteurs, qui sont aussi les coordonateurs de l’ouvrage, proposent les clés méthodologiques et épistémologiques pour une histoire de l’agronomie. C’est un essai de méthode sur les règles qui s’imposent à qui veut écrire sur l’histoire de l’agronomie, définie comme les « institutions scientifiques et techniques de l’agriculture et de l’alimentation ». Les auteurs posent immédiatement la question de la diffusion de l’innovation et mettent en cause le modèle, trop simple, d’une diffusion des nouveautés techniques du laboratoire au champ. Ce sens unique n’est pas opératoire et masque une réalité bien plus complexe où les schémas de diffusion de l’innovation sont multiples intégrant tous les acteurs dans des interactions nombreuses. Aussitôt, la notion de progrès et les modalités de réalisation de son histoire sont mises en avant afin d’être précisées. Aujourd’hui, le progrès agricole est socialement mis en question, voire même contesté par une frange de la société à cause des problèmes liés à la pollution intégrés dans la problématique plus large du développement durable, quelque fois assez flou d’ailleurs. L’agriculture à haute valeur environnementale devient un nouveau paradigme socialement construit qui interpelle les historiens qui intègrent dans leur sujet d’étude l’agriculture et l’agronomie perçues par la société confrontée à l’agriculture et à l’agronomie des agriculteurs et des agronomes en faisant une socio-histoire des croisements et des hiatus provoqués par cette dialectique. Voilà de nouveaux objets qui provoquent un retour à des œuvres parfois négligées comme celle de Simondon ou celle d’Haudricourt. Ils ont pensé les rapports entre vivant et techniques et entre société et techniques, pistes fécondes pour une histoire culturelle des sciences et des techniques telles que les auteurs de ce « manifeste » la conçoivent. Cela débouche sur une histoire problème avec un questionnement construit à partir des interrogations du présent (p. 9), retrouvant les suggestions de Marc Bloch dans ses Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931). Les auteurs réfutent aussi l’essentialisation du « paysan » et du « monde paysan » déjà dénoncé par Jean-Pierre Jessenne dans Les Campagnes françaises, entre mythe et histoire, (2006; cf. notre compte rendu dans le n° 28 d’hsr, p. 239-242), au non de la complexité et de la diversité des mondes ruraux et agricoles (cf. Pierre Cornu, Jean-Luc Mayaud (dir.), Nouvelles questions agraires. Exploitants, fonctions territoires, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2008). Ils refusent aussi l’étude d’une science hors du temps et rappellent la nécessité d’une analyse des sciences et des techniques socialement situées, c’est-à-dire intégrées dans les multiples contextes (p. 19) qui les rendent possibles (et inversement), soit une mise en configuration au sens de Norbert Élias ou comme les auteurs le notent : « une histoire des possibles socio-techniques en quelque sorte » (p. 16). Ils suggèrent alors de pratiquer cette histoire renouvelée de l’agriculture et des sciences agronomiques qui reste encore largement à faire.

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Après un rappel historiographique (p. 14-16), la proposition est celle d’appliquer le « programme fort » de la sociologie des sciences (initié par D. Bloor en 1976, détaillé dans la note 25 de la page 16, et relayé en France, en partie, par B. Latour et M. Callon) à l’histoire de l’agronomie au xxe siècle qui deviendrait l’histoire de l’agronomie « en train de se faire » ou comme elle était en train de se faire à un moment donné. Le but est d’éviter une histoire à sens unique ne tenant compte que des « vainqueurs » du progrès technique et reléguant tous les « obscurs » dans l’oubli. La symétrie proposée par le « programme fort » oblige à la prise en compte de tous les acteurs, y compris les « vaincus », réintégrés dans les réseaux multi-acteurs et dans les jeux complexes d’acteurs. Pour cette « relecture contextualisée du progrès au champ » Christophe Bonneuil, Gilles Denis et Jean-Luc Mayaud nous proposent de redécouvrir la sociologie des sciences de Ludwik Fleck, auteur de Genèse et développement d’un fait scientifique en 1935 (traduction et publication par N. Jas en 2005). C’est une invitation concrète à des études pluridisciplinaires ou, comme l’écrivent les auteurs, à une « transversalité maîtrisée » (p. 20). Les dix dernières pages de cette « introduction » sont consacrées à une présentation des différents articles qui composent le recueil en insistant sur la réalisation, à partir de cas particuliers, d’une « lecture historienne de la recherche agronomique » telle que définie préalablement. Il faut retenir aussi la riche bibliographie (p. 35-44) qui permettra au chercheur intéressé par ce champ scientifique récent qu’est l’histoire de l’agronomie de trouver les guides méthodologiques et des pistes de réflexions fécondes dans les multiples titres référencés, offrant une ouverture pour la mise en œuvre concrète du programme conseillé.

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Les autres communications sont donc des réalisations ciblées sur des points particuliers de l’histoire de l’agronomie correspondant à la grille méthodologique exposée dans l’introduction. Ce volume d’actes comprend, outre le chapitre introductif, onze contributions traitant de l’histoire des sciences et des techniques de l’agriculture ou plus spécifiquement de l’histoire de l’agronomie du xixe à la fin du xxe siècle, dans un cadre géographique privilégiant la France. Il serait bien trop long de les détailler toutes et nous faisons le choix de n’en privilégier que quelquesunes pour donner un aperçu aussi pertinent que possible au futur lecteur.

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Peu de textes abordent le xixe siècle. Celui de Chloé Gaboriaux (« entre innovation agronomiques et pratiques paysannes. La figure de ‘l’agriculteur pratique’ au xixe siècle », p. 45-60) est consacré à « l’agriculteur pratique », et pose la question des rapports complexes entre la recherche agronomique et les pratiques paysannes sous l’angle de l’innovation. À travers l’étude du Journal d’agriculture pratique, périodique professionnel édité à partir de 1837, l’auteur montre comment l’innovation agronomique est discutée à partir de la création de l’agriculteur pratique qui rejette le modèle de développement de l’agronomie des Lumières fondé sur la grande exploitation de type Norfolk accompagné d’une anglo-manie exacerbée au profit d’une critique de la grande culture qui émerge après 1830-1840 et qui privilégie le progrès agricole au sein des petites et moyennes exploitations. À partir de là, l’agriculture pratique est une promotion de l’innovation paysanne en lien avec l’innovation agronomique : cela devient la question de la vulgarisation scientifique et technique diffusée par l’exemple, diffusion assurée à partir des années 1830 dans le cadre des comices agricoles.

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Ensuite, plusieurs articles sont consacrés à l’histoire de l’inra dans le cadre d’une histoire institutionnelle (Gilles Denis, p. 85-112) ou pour analyser le rôle de l’Institut dans de grandes questions concernant la recherche agronomique au xxe siècle (Christophe Bonneuil, Frédéric Thomas, p. 113-136 et Alain Chatriot, p. 137-154). Le thème de l’introduction de nouvelles espèces végétales, maïs ou blé, est abordé par Frédéric Thomas et Christophe Bonneuil (p. 155-180) puis, dans un autre cadre problématique, par François Hochereau (p. 275-297). Maurice Cassier (p. 61-84), Nathalie Jas (p. 223-246), Jean-Paul Gaudillière (p. 247-274) et Delphine Berdah (p. 203-222), quant à eux, traitent des rapports entre agriculture et santé (humaine et/ou animale).

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Maurice Cassier, à travers l’étude de l’invention et de la diffusion du vaccin vétérinaire charbonneux à partir de 1881, met en perspective les rôles croisés du savant (Pasteur et ses collaborateurs de l’Institut Pasteur), de l’État (surtout le Ministère de l’agriculture mais aussi les instances départementales), des sociétés savantes, des vétérinaires et, enfin, des éleveurs. Au-delà de la description de la mise en œuvre du processus de diffusion/ acceptation du vaccin par Pasteur et ses collaborateurs, l’article met bien en lumière le rôle des vétérinaires dans ce processus. L’innovation pastorienne est enrichie par un aller et retour entre l’Institut Pasteur et les vétérinaires « de base ». C’est un mécanisme de diffusion de l’innovation qui s’observait déjà dans le premier tiers du xixe siècle lors de la promotion de nouvelles charrues auprès des praticiens, comme la charrue Grangé ou la charrue Dombasle. Le « dialogue » fructueux entre charrons et agronomes en matière de techniques de travail du sol se retrouve ici entre vétérinaires praticiens et biologistes de l’Institut Pasteur en matière de protocole vaccinal.

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De son côté, Nathalie Jas montre que les sentiers de l’histoire de l’agronomie ne se limitent pas à l’économie de l’innovation, mais que le champ d’étude peut s’étendre aux questions de la santé des travailleurs agricoles. Elle s’intéresse aux maladies professionnelles du monde agricole provoquées par l’usage ou le mésusage des pesticides en France durant les années 1950-1960. Et elle montre les mécanismes de la mise en invisibilité des pathologies liées aux pesticides au nom du productivisme et en raison d’une médecine professionnelle agricole balbutiante bien que parfaitement renseignée sur la nocivité des intrants chimiques utilisés par les agriculteurs. Voilà un thème de recherche qui devient, en résonance avec l’actualité (les scandales liés à l’amiante par exemple) de plus en plus développé. Laurence Heydel évoquait déjà en 1998 dans sa thèse d’agronomie (Diagnostic et maîtrise des contaminations des eaux souterraines par les résidus d’atrazine, Thèse de sciences agronomique, inpl, 1998, 160 p., dactyl.) cette question sensible de l’intoxication chimique dans le monde agricole. Le comparatisme en la matière semble une voie nécessaire. Les maladies professionnelles des mineurs comme la silicose (la plus connue) sont devenues assez rapidement des objets d’histoire. Récemment, Pascal Raggi a consacré un chapitre de sa thèse (Les Mineurs de fer au travail, Metz, éd. Serpenoise, 2007, chapitre « les accidents et les maladies », p. 165-191) à la santé des mineurs de fer en Lorraine. Mais le champ de la santé au travail est beaucoup plus large et en renouvellement ainsi que le montrer le dossier récent de la Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine (n°56-1, janvier-mars 2009) intitulé « Les maladies professionnelles : genèse d’une question sociale (xixe-xxe siècles) ».

Pour clore le volume, François Hochereau (p. 275-297), montre bien le passage d’une agriculture productiviste à des préoccupations environnementales au cours des années 1970-1980 en analysant les mécanismes institutionnels et scientifiques de la sélection du blé, menée conjointement par l’inra et les sélectionneurs privés. Préoccupations qui influent sur la discipline agronomique qui devient progressivement « une écologie appliquée à la production du peuplement des plantes cultivées et à l’aménagement des terrains agricoles, définition proposée par Stéphane Hénin dès 1967 (cité p. 288). Aujourd’hui cette « étude de la plante au champ » dans la droite ligne des travaux de Michel Sebillotte et de ses élèves est une approche « au carrefour de l’écologie et la biologie cellulaire » (p. 288), pratique scientifique qui intègre la nécessité d’une agriculture durable. L’objectif étant la mise en œuvre d’itinéraires techniques (c’est-à-dire l’ensemble des techniques mises en œuvre par l’agriculteur, au sein d’un système de culture, pour la conduite des cultures) avec des niveaux d’intrants chimiques (comme les fongicides par exemple) les plus bas afin d’allier économie et préservation de l’environnement, d’où le choix de variétés de céréales plus rustiques et multirésistantes. Les enjeux environnementaux de la pratique agricole modifient de manière importante les manières de concevoir l’agronomie et, en partie, transforment le métier d’agronome. C’est le cas aujourd’hui, mais cela a déjà été mis en lumière par S. Hénin dès le début des années 1980 avec son rapport célèbre sur la pollution des eaux et la nécessaire protection des ressources.

Au final, nul doute maintenant que pour faire œuvre d’histoire de l’agronomie il faudra se référer au chapitre introductif de cet ouvrage, d’une importance méthodologique et épistémologique certaine. Toutefois, chacun sera libre d’en suivre ou non tous les préceptes et d’en discuter éventuellement la validité, notamment les historiens de l’agronomie avant le xixe siècle, c’est-à-dire de l’agronomie avant l’agronomie

Fabien Knittel

Elvis Mallorquí (dir.), Toponímia, paisatge i cultura. Els noms de lloc des de la lingüistica, la geografia i la història, Gérone, Biblioteca d’Historia rural, Collecció Fonts, 4, 2006, 185 p.

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Le compte rendu de cet ouvrage sera l’occasion de saluer le remarquable travail de recherche accompli depuis dix ans par l’Associació d’Historia Rural de les Comarques de Girona. Plus de vingt ouvrages sont déjà parus à la « Bibliothèque d’Histoire rurale », dans trois collections différentes : « Sources », « Études » et « Documents ». Les ruralistes français y trouveront, dans une langue accessible, des monographies et études thématiques, mais aussi des présentations et éditions de sources (du Moyen Âge au xixe siècle). On nous permettra de citer entre autres les très précieux ouvrages sur les livres de raison des paysans : Xavier Torres, Els llibres de família de pagès (segles xvi-xviii). Memòries de pagès, memòries de mas; l’édition des coutumes de Gérone au xve siècle, Costums de Girona, éd. d’Antoni Cobos Fajardo; ou celle des mémoires d’un propriétaire paysan du xviie siècle, Treballs i Desditxas…, éd. par Pere Gifre et X. Torres. Le bulletin de l’association (Mestall, librement disponible en ligne, sous format pdf), les journées d’études, les excursions et les colloques organisés régulièrement par l’Association réunissent les ruralistes européens autour de thèmes transversaux (plus d’information sur http:// www. ddgi. cat/ historiarural/ ).

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Historien des campagnes du nordest de la Catalogne, Elvis Mallorquí a déjà utilisé avec beaucoup de finesse la toponymie dans son étude des Gavarres, publiée aux mêmes éditions (Les Gavarres a l’edat mitjana. Poblament i societat d’un massís del Nord-Est català, Biblioteca d’Historia rural, col.lecció estudis, 2, 2000). Il réunit ici des textes qui composent une véritable introduction à la toponymie catalane, et non une simple réunion d’articles. Malgré son format réduit, l’ouvrage fournit au lecteur une sorte de précis de toponymie catalane, faisant le tour de la question et l’état des recherches récentes, en même temps qu’il trace des perspectives pour l’avenir. Comme le précise l’Auteur dès son introduction, la toponymie est ici considérée d’un point de vue interdisciplinaire. C’est pourquoi cet ouvrage apporte sur la toponymie – catalane, certes, mais cela vaut souvent pour les autres langues romanes – une série d’éclairages méthodologiques rédigés par un linguiste, un géographe, un historien, un anthropologue.

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L’ouvrage s’intéresse essentiellement aux microtoponymes. Si la majorité d’entre ont une signification descriptive claire, facile à rapporter aux éléments et milieux auxquels ils renvoient, d’autres sont incompréhensibles dans la langue actuelle. Ils avaient parfois un sens descriptif, aujourd’hui perdu, mais sont aussi souvent liés à un nom de personne. Les toponymes devenus incompréhensibles par les habitants d’un lieu sont d’ailleurs souvent « remotivés » avec la création d’un nouveau lien sémantique entre le nom et son référent, donnant naissance à des paronymies, traductions ou réinterprétations parfois farfelues (la sainte inconnue Santa Linya réinterprète un Salta Lizenia du xie siècle, issu peutêtre d’un Saltus Iliciniæ, bois d’alzines, de chênes verts). Des étymologies populaires, des légendes ré-expliquant des noms de lieux indéchiffrables y trouvent leur origine. Le toponyme est donc attribué par des habitants parlant une langue donnée, à un lieu donné. Il est aussi constamment utilisé, interprété et parfois modifié par les habitants des époques suivantes, il contient et résume l’histoire d’un lieu. La définition du toponyme et de la toponymie comme science conduit à la réalisation d’un corpus. En effet, l’originalité de la toponymie en tant que source est que le corpus des noms de lieux n’est pas donné a priori, c’est la science elle-même qui constitue son corpus, en fonction de ses méthodes. La première partie de l’ouvrage (R. Amigó) fait un état de la question, depuis l’ouvrage fondamental de J. Balarí i Jovany de 1899 jusqu’aux classiques J. Coromines et E. Moreu-Rey, et donne une liste exhaustive des recueils de microtoponymes, classés par auteur, date de parution, et lieu de collecte.

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Le point de vue du linguiste (J. A. Rabella) est prudent, il souligne que les toponymes romans, la grande majorité, sont de sens assez clair (mis à part quelques « recréations » comme celle qui est citée ci-dessus), mais que pour les autres toponymes, qui renvoient à des strates linguistiques inconnues, « préromanes » à propos desquelles la principale avancée de la recherche récente sérieuse est de reconnaître qu’on ne sait presque rien. Cette affirmation est non seulement pertinente mais courageuse, quand tant de publications et de « savants » continuent à interpréter les toponymes « pré-romans » avec de supposés équivalents sémantiques actuels (le plus fréquent pour les Pyrénées étant le basque, utilisé pour « traduire » des toponymes catalans quand on sait aujourd’hui que l’aire du « proto-basque » n’a pas dépassé le Val d’Aran). Quant à ceux, très rares, qui peuvent légitimement être rapprochés de mots ibères connus par des inscriptions, rappelons qu’aucun terme ibère n’a encore été traduit. Sur ces questions, la prudence et la réserve scientifique dont fait preuve J. A. Rabella sont à souligner, et ce ne sont pas toujours les positions les plus confortables à défendre. En revanche, la linguistique a beaucoup à tirer de la toponymie, pour l’histoire de la langue et de son évolution, en examinant le processus de formation des toponymes : attestés dès la fin du ixe siècle, les toponymes sont la manifestation la plus ancienne de la langue vernaculaire, ils conservent les fossiles de formes linguistiques disparues de la langue écrite dès le xiiie siècle, comme le démonstratif « ça » ou « sa », dérivé de ipse, dont seuls les toponymes attestent de la grande diffusion aux origines de la langue (parlée) catalane.

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Le géographe (J. Tort) examine la relation entre toponyme et territoire, il privilégie donc l’étude des toponymes au caractère « descriptif » transparent, mais il souligne aussi l’intérêt de un autre trait particulier de certains toponymes : leur caractère « d’exceptionnalité » ou de « singularité », le toponyme soulignant la particularité d’un espace par rapport à son environnement, c’est ainsi que le terme « pla » ou « plans » désignant un espace naturellement plat, se rencontre bien entendu dans les régions montagneuses, où il désigne un « plat » remarquable, au milieu des crêtes, vallons et pentes… même chose pour les « fonts », « sources » qui se trouvent plutôt dans les secteurs où l’eau est rare. Nous pourrions en dire autant de certains toponymes d’origine agraire (et donc anthropique et historique), comme celui de « vigne ». Il est bien connu qu’on le trouve curieusement hors des vignobles, dans des endroits où les vignes n’existent plus… ces toponymes désignaient un lieu où des vignes avaient été plantées dans des conditions extrêmes de possibilité, aux marges du territoire (en altitude par exemple), où ces vignes, du temps même de leur existence, faisaient exception dans le paysage, ou bien ils furent attribués à ces lieux après l’abandon des vignes, quand on s’étonnait de trouver là des souches de vignes « ensauvagées », en un lieu où leur présence paraissait « exceptionnelle », « singulière » (toponymes « vignes vieilles » désignant ces vignes abandonnées).

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Ces remarques nous rapprochent des observations de l’historien (E. Mallorquí) comme de celles de l’anthropologue (F. Roma). La toponymie a longtemps été utilisée par les historiens pour expliquer les origines et les évolutions du peuplement. Aujourd’hui la prudence s’impose, car les travaux récents montrent que la toponymie ne peut à elle seule répondre à cette question, et on reconnaît que l’archéologie, comme l’étude des structures juridiques ou des usages agraires, doivent y prendre une place tout aussi importante. E. Mallorquí souligne l’utilité de la toponymie dans la reconstitution du paysage médiéval, en les comparant aux informations fournies par les capbreus (terriers) et par l’étude des parcellaires. Les toponymes se transforment, changent : les terriers l’attestent, en donnant souvent une double désignation, ancienne et nouvelle, des lieux-dits, afin de permettre la continuité des droits de propriété. Fossiles certes, mais aussi changeants, les toponymes sont de bons témoins des évolutions de l’occupation du sol : défrichements, variations des cultures, déprises et abandons, E. Mallorquí en donne un bel exemple à travers le village de Sant Matheu de Montnegre. La culture populaire et l’imaginaire ont aussi engendré de nombreux toponymes, dont l’étude renseigne sur les sentiments et les croyances des hommes du passé : F. Roma illustre cette richesse de créations ou réinterprétations toponymiques en examinant les lieux dont les noms évoquent l’enfer, la charité ou la peur. Toute une géographie mythologique peut ainsi être explorée, comme reflet des mentalités médiévales.

Discipline au nom ambigu, puisque celui-ci désigne aussi bien le corpus que la méthode, la toponymie a aussi été une discipline malmenée depuis un siècle : on a voulu trop lui en faire dire, sur les origines des peuples et du peuplement, sur les racines primitives des langues, les substrats archaïques des peuples, les couches de toponymes déposées par les vagues successives de colonisateurs. En France, dans la critique de ces usages abusifs, la toponymie a souffert, le discrédit a frappé la discipline toute entière et peu d’historiens osent aujourd’hui l’employer. L’intérêt de l’ouvrage dirigé par E. Mallorquí est de proposer une reconstruction de la crédibilité de cette source, qui peut tant apporter à la connaissance des sociétés rurales du passé. En Catalogne, où la défense de la langue incarne depuis des générations l’affirmation de la différence culturelle, l’attention aux mots a tenu une place particulière dans la construction des sciences humaines : on ne sera pas surpris si c’est de là que nous vient cet appel à un renouveau de la toponymie, ainsi que de belles démonstrations de son utilité et des promesses qu’elle recèle, bien au-delà des terres catalanes.

Aymat Catafau

Revue d’Histoire de l’Amérique Française, numéro spécial « L’histoire environnementale », vol. 60, n°1-2, été-automne, 2006, 252 p., Globe. Revue Internationale d’Histoire Québécoise, « Penser l’histoire environnementale du Québec, société, territoire et écologie », vol. 9, n°1, 2006, 306 p.

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À l’heure de l’irruption des préoccupations environnementales sur le devant de la scène médiatique, il semble intéressant de se pencher sur la contribution des historiens nord-américains francophones à ce champ de recherche. L’histoire environnementale est un objet de recherches relativement nouveau, puisque ne faisant son apparition que dans les années 1970 (bien que les interrelations homme/nature, se repèrent bien évidemment dans des travaux antérieurs). « L’histoire environnementale s’interroge sur la dynamique des interactions entre la société et son milieu, sur les plans matériel, institutionnel et symbolique. […] Là où l’histoire environnementale affirme sa nouveauté, c’est dans son traitement de l’environnement qui cesse d’être uniquement un ensemble de caractéristiques physiques à l’arrière-scène des changements des changements sociaux et économiques et qui devient un objet ou s’imbriquent l’analyse du changement social et celle de la transformation des milieux biogéophysiques » (Stéphane Castonguay, « Introduction », Revue d’Histoire de l’Amérique Française, vol. 60, n° 1-2, été-automne 2006, p. 5). Initialement fortement teintée de militantisme écologique, l’histoire environnementale a abandonné la simple dénonciation d’atteintes ou de perturbations à une « nature » idéalisée, « pour s’interroger sur la notion même de nature et surtout peut-être sur l’analyse de l’imbrication entre nature et culture permettant l’émergence de nouvelles formes de pouvoirs » (Stéphane Castonguay, « Penser l’histoire environnementale du Québec. Société, territoire et écologie », Globe, revue internationale d’études québécoises, vol. 9, n° 1, 2006, p. 12).

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Ces deux numéros de revues québécoises ont en commun d’avoir été coordonnés par l’historien Stéphane Castonguay, titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire environnementale du Québec (cieq, Université du Québec à Trois-Rivières). Ils offrent tous deux, de manière complémentaire et non redondante, une utile introduction à ce type de champ de recherches : le numéro de Globe est sans doute plus axé sur l’historiographie, voire l’épistémologie de l’histoire environnementale nord-américaine. Les contributions émanent de spécialistes des sciences politiques, d’historiens, de littérature comparée, ou de sociologues.

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En ce qui concerne la rhaf, les contributions proviennent principalement de géographes mais aussi d’anthropologues ou d’historiens des sciences. Ce sont deux recueils d’articles précédés d’une introduction générale. On y retrouve souvent la spécificité de l’histoire de la Nouvelle-France, à savoir une double confrontation avec les populations autochtones, mais aussi entre francophones et anglophones. Leur intérêt réside dans la présentation des préoccupations, centrées autour de quelques thèmes bien évidemment privilégiés par les nord-américains : la forêt et la forestrie, c’est-à-dire, la gestion et l’exploitation des forêt; l’eau (maîtrise et cours d’eau ou réseaux d’assainissement), ainsi que la ville au sens large (approvisionnement, assainissement…). On peut ainsi trouver dans le numéro de la rhaf une intéressante étude sur le haut marais de l’Isle-aux-Grues (Catherine Plante, Matthew Havathny, Najat Bhiry, « Le haut marais de l’Isle-aux-Grues, un exemple d’exploition et de développement durable », rhaf, vol. 60, n° 1-2, p. 38-60), qui nous permet d’appréhender l’évolution de l’exploitation d’un territoire sur plus de quatre siècles, les auteurs insistant plus particulièrement sur l’impact de l’anthropisation d’une zone humide. Le cas de cette île est présenté par les auteurs comme un « cas historiquement documenté de développement et d’exploitation durables » et que les « êtres humains ont pu [y] entretenir une relation à long terme sans y causer de dommages ». Les divers groupes humains qui ont occupé cet espace, lui ont assigné au cours des siècles des fonctions différentes. Les premiers occupants amérindiens y pratiquent la chasse, la pêche et la cueillette, le marais sera ensuite transformé en centre de production de foin de mer, de pâturage pour les bestiaux puis devient une zone dédiée aux activités de tourisme de plein air. En ayant recours à des sources d’origines très différentes (archives, documents fiscaux, mais également carottages du sol…), les auteurs prouvent de façon pertinente que les activités humaines ne sont pas forcément dévastatrices pour l’environnement. Ceci permet de nuancer les approches parfois trop noires souvent privilégiées en matière environnementale.

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Dans ce même numéro, on trouve d’autres articles aux approches bien différentes. C’est le cas de celui de Lynn Berry qui s’intéresse à l’interprétation des missionnaires de l’un des plus importants tremblements de terre (et de ses conséquences) qui soit survenu en Amérique du Nord, estimé à 7 sur l’échelle de Richter (Lynn Berry, « Le ciel et la terre nous ont parlé, comment les missionnaires du Canada Français de l’époque coloniale interprétèrent le tremblement de terre de 1663 », rhaf, vol. 60, n° 1-2, p. 11-35). Les religieux tentèrent alors de profiter de ce phénomène naturel pour reprendre la main sur l’autorité civile, l’interprétant comme un signe évident de la volonté divine. Confrontant les témoignages directs, les analyses des sismologues et le discours des missionnaires, Lynn Berry montre bien comment cet événement « ne pouvait tomber plus à pic dans les affaires coloniales. Dans un contexte de rivalités de longues dates entre l’autorité civile et l’Église, et d’opposition aux traiteurs [trafiquant l’eau-de-vie], il leur donna l’occasion de réaffirmer leur supériorité intellectuelle, leur influence sociale et leur pouvoir politique. Toutefois, le séisme de 1663 sema la terreur parmi la population d’une grande partie de la Nouvelle-France, mais cette terreur avait précisément été son plus gros avantage, et de nombreux missionnaires déplorèrent la disparition de cet allié puissant et divin de leur mission coloniale ».

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On le voit, l’histoire environnementale est donc dans une large mesure pluridisciplinaire au sens fort du terme et ne consiste pas en une simple addition de contributions scientifiques d’origine différente. Ces deux numéros permettent une réelle confrontation entre des méthodes et des approches issues de différentes spécialités.

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La postface du numéro de Globe que consacre Jean-Claude Robert à « l’histoire environnementale et l’historiographie du Québec » nous semble particulièrement utile afin de retracer enjeux et perspectives d’une telle histoire (Jean-Claude Robert, « Postface – L’histoire environnementale et l’historiographie du Québec », Globe, revue internationale d’études québécoises, vol. 9, n° 1, 2006, p. 237-255). En effet, l’auteur, professeur au département d’histoire à l’université du Québec à Montréal, retrace dans son introduction les différences qui peuvent exister entre les approches européennes et nord-américaines de l’histoire environnementale afin de souligner les spécificités québécoises, puisque le Québec est « à la fois très semblable aux autres sociétés de l’Amérique du Nord et très différent de celles-ci ». Parmi les éléments de différenciation, il relève sa langue, bien entendu, mais aussi la configuration spatiale de la constitution de son paysage rural, ainsi que l’empreinte laissée par le catholicisme. Il remarque également que plus on se rapproche du xxe siècle, plus le Québec comporte davantage de caractères communs avec le reste de l’Amérique du Nord que de différences.

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Jean-Claude Robert relève ensuite cinq éléments distinctifs de l’histoire du Québec qui ont, selon lui, joué un rôle fondamental dans la perception du monde, marquant par là même les relations des québécois à leur environnement. Le premier est l’importance de sa position de carrefour qui marque et conditionne son développement économique et social. Le second élément est l’intégration dans de multiples réseaux de dépendance et d’interdépendance (amérindiens, nord-américains, européens ou chrétiens…). Le troisième élément est la « lente émergence d’une conscience des classes sociales dans historiographie québécoise » car l’importance du clivage ethnique initial, mais aussi la dichotomie entre anglophones et francophones a longtemps relégué au second plan les autres sources de clivage (sociales, politiques ou religieuses). Le quatrième élément est l’importance de la constitution de mythes permettant une certaine cohésion sociale, tel celui de « l’homme des bois », mais qui ont parfois empêché de mesurer les évolutions. L’acceptation de « la réalité d’une société multiculturelle par la majorité francophone du Québec est très récente ». Le dernier élément est constitué par l’ambivalence des Québécois dans son rapport avec le reste du Canada.

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Ces premiers éléments identifiés, l’auteur recense cinq questions qu’il considère comme fondamentales pour une meilleure compréhension de l’histoire environnementale : l’appropriation sociale de l’espace, puisque l’espace est un enjeu de lutte et d’organisation sociale. Vient ensuite l’espace de relation, défini comme un « la conscience de l’existence d’un espace différencié ainsi que de ses frontières par rapport aux zones de proximités qui sont habitées », très variable suivant les acteurs. Le cultivateur, le marchand, l’amérindien ou le militaire n’ont pas le même rapport à l’espace et cette perception implique forcément une influence sur leurs projets et leurs activités. La troisième question est le rôle joué par les humains, ou plus exactement par les faisceaux d’actions humaines dans leur rapport avec l’environnement. La quatrième interrogation est l’impact du développement du capitalisme depuis le xvie siècle. Enfin, la dernière question — et non la moindre — est constituée par les impacts culturels. Il faut « considérer l’ensemble des transformations culturelles, dont chacune modifie non seulement le rapport à l’espace et à l’environnement, mais encore la construction même des conceptions intellectuelles ».

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Poursuivant sa démarche didactique, Jean-Claude Robert se penche sur trois questions de méthodes : il souligne la nécessité d’une approche comparative, pour laquelle « les chercheurs doivent porter une attention bien particulière aux problèmes méthodologiques et épistémologiques liés à toute approche comparative ». La notion de seuil de passage est également mise en avant, essentielle pour pouvoir rendre compte des évolutions mais en évitant tout déterminisme. Enfin, la troisième question est celle des échelles, indispensables afin de bien saisir les actions et interactions des phénomènes étudiés.

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Au terme de cette brève présentation, Jean-Claude Robert place l’histoire environnementale, comme un élément parmi d’autres de l’histoire des hommes, mais dont tout l’intérêt est de repenser la problématique des rapports entre humains et nature, en insistant sur la nécessaire autonomie à accorder à la nature, « qui est bien plus que la vision habituelle d’une scène à la fois statique et plastique sur laquelle se déroule l’histoire des sociétés humaines ». Cette postface, par son contenu et la mise en perspective de l’histoire environnementale, nous semble être particulièrement utile au chercheur désireux de mieux mesurer l’utilité de cette branche de l’histoire, qui ne saurait guère être pensée comme une entité indépendante.

Au total, ces deux livraisons, soit au travers des articles de fonds (les contributions de S. Castonguay ou de Jean-Claude Robert notamment), soit au travers des articles plus spécifiques, permettent d’avoir une vision assez large de l’histoire environnementale au Québec. Ces deux numéros nous semblent être suffisamment complémentaires pour en recommander la lecture et ne pas avoir choisir entre l’un ou l’autre.

Afin de pouvoir compléter ces informations, signalons qu’il existe la Niche (Nouvelle Initiative canadienne en histoire de l’environnement: http:// niche-canada. org/ fr) et son équivalent français le Ruche (Réseau universitaire de chercheurs en histoire environnementale: http:// www. leruche. fr/ ). Les sites de ces deux réseaux universitaires seront d’un grand secours à ceux qui découvrent l’histoire environnementale et fourmillent d’informations utiles à tous.

Olivier Levasseur

Titres recensés

  1. Jean-Pascal Jospin et Tassadite Favrie (dir.), Premiers bergers des Alpes, de la préhistoire à l’Antiquité, Gollion, InFolio, 2008, 159 p., 29 €
  2. Luc Laporte (dir.), Des Premiers Paysans aux premiers métallurgistes sur la façade atlantique de la France (3500-2000 avant J.-C.), Édition Association des Publications Chauvinoises, Mémoire xxxiii, 2009, 816 p., 60 €
  3. Patrice Méniel, Manuel d’archéozoologie funéraire et sacrificielle, Âge du Fer, En Crausaz, InFolio Archéodunum, 2008, 188 p.
  4. Danièle Conso, Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin (dir.), Les Vocabulaires techniques des arpenteurs romains. Actes du colloque international (Besançon, 19-21 septembre 2002), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2005, 221 p., 42 €
  5. Rita Compatangelo-Soussignan et Christian-Georges Schwentzel (dir.), Étrangers dans la cité romaine. « Habiter une autre patrie » : des incolae de la République aux peuples fédérés du Bas-Empire, Rennes, pur, 2007, 265 p., 24 €
  6. Hélène Débax (dir.), Vicomtes et vicomtés dans l’Occident médiéval, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, 337 p. + cd Rom, 29 €
  7. Marie-Pierre Estienne, Châteaux médiévaux dans les Baronnies, xe-xive siècle, Lyon, Documents d’archéologie en Rhône-Alpes et en Auvergne, 31, 2008, 161 p., 30 €
  8. Élisabeth Lalou, Bruno Lepeuple et Jean-Louis Roch, (dir.), Des Châteaux et des sources. Archéologie et histoire dans la Normandie médiévale. Mélanges en l’honneur d’Anne-Marie Flambard Héricher, Rouen/Le Havre, Publications des Université de Rouen et du Havre, 2008, 622 p., 30 €
  9. Aline Durand (dir.), Jeux d’eau. Moulins, meuniers et machines hydrauliques, xie-xxe siècle. Études offertes à Georges Comet,, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, 2008, 288 p.
  10. Joëlle Burnouf, Archéologie médiévale de la France. Le second Moyen Âge (xiie-xvie siècle), Paris, La Découverte, 2008, 175 p., 22 €
  11. Jean-Pierre Henri Azema, Moulins du cuir et de la peau. Moulins à tan et à chamoiser en France xiie-xxe siècle, Créer, Nonette, 2004, 216 p.
  12. Frédéric Boutoulle, Le Duc et la société. Pouvoirs et groupes sociaux dans la Gascogne bordelaise au xiie siècle (1075-1199), Bordeaux, Ausonius éditions, « Scripta mediaevalia, 14 », 2007, 439 p., 30 €
  13. Dominique Bidot-Germa, Un Notariat médiéval. Droit, pouvoir et société en Béarn, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2008, 414 p.
  14. Gérard Giuliato, (dir.), avec la collaboration d’Agnès Gelé, Émanuel Guarascio, Guillaume Huot-Marchand et Laetitia Nori, Le « Château des Armoises » à Richardménil (xive-xviie siècle). Archéologie d’une maison forte, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2007, 368 p., 32 €
  15. Jean-Pierre Jessenne et Dominique Rosselle (dir.), Pour une histoire décloisonnée des campagnes septen trionales, Revue du Nord, avril-septembre 2008, t. 90, n° 375-376, 639 p.
  16. Patrice Poujade, Une Société marchande. Le commerce et ses acteurs dans les Pyrénées modernes, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, coll. Tempus, 2008, 474 p., 43 €
  17. Antonio Stopani, La Production des frontières. État et communautés en Toscane (xvie-xviiie siècles), Rome, École française de Rome, 2008, viii + 449 p.
  18. Mireille Touzery (dir.), De l’Estime au cadastre en Europe. L’époque moderne. Actes du Colloque des 4 et 5 décembre 2003, Paris, Comité pour l’Histoire Économique et Financière de la France, 2007, 625 p.
  19. Henri Gerest,Ainsi coule le sang de la terre… Les hommes et la terre en Forez, xviiie-xxe siècles, Saint-Étienne, Publication de l’Université de Saint-Étienne, 2005, 230 p., 23 €
  20. Alexis Hluszko, Le Terrain de chasse du roi. Les capitaineries royales en Îlede-France, Paris, Montbel, 2009, 22 €
  21. Jeremy Hayhoe, Enlightened feudalism. Seigneurial justice and village society in eighteenth-century northern Burgundy, Rochester, University of Rochester Press, 2008, 309 p.
  22. Éric Wenzel, Curés des Lumières: Dijon et son diocèse, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2006, 192 p.
  23. Jean Mondot et Philippe Loupès, (dir.), Provinciales. Hommage à Anne-Marie Cocula, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2009, 2 vol., 1003 p., 45 €
  24. Anne Rowe (dir.), Hertfordshire garden history. A miscellany, Hertfordshire Publications, uhp, 2007, 217 p.
  25. Nathalie Brémand, Les Socialismes et l’enfance. Expérimentation et utopie (1830-1870), Rennes, pur, 2008, 365 p.
  26. Nicole Dauphin (dir.), George Sand. Terroir et histoire, Rennes, pur, 2006, 300 p.
  27. Marie-Claude Pingaud, Faire ses partages, Terres et parentèles dans le Perche, xixe-xxe siècles, Rennes, pur, 2006, 225 p.
  28. René Bourrigaud et François Sigaut, (dir.), Nous labourons. Actes du colloque « Techniques de travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas ». Nantes, Nozay, Châteaubriant, 25-28 octobre 2006, Nantes, Éditions du Centre d’histoire du travail, 2007, 399 p. + dvd
  29. Gustavo Alares López, Colonos, péritos y mayorales. Intervención estatal y transformación agraria en Valmuel y Puigmoreno. (Teruel, 1951-1971), Teruel, Instituto de Estudios Turolenses, 2008, 292 p.
  30. Emmanuel Le Roy Ladurie (avec le concours de G. Séchet), Histoire humaine et comparée du climat, t. 3, Le réchauffement de 1860 à nos jours, Paris, Fayard, 2009, 462 p.
  31. Christophe Bonneuil, Gilles Denis, Jean-Luc Mayaud (dir.), Sciences, chercheurs et agriculture. Pour une histoire de la recherche agronomique, Paris, Quae/L’Harmattan, 2008, 302 p., 30 €
  32. Elvis Mallorquí (dir.), Toponímia, paisatge i cultura. Els noms de lloc des de la lingüistica, la geografia i la història, Gérone, Biblioteca d’Historia rural, Collecció Fonts, 4, 2006, 185 p.
  33. Revue d’Histoire de l’Amérique Française, numéro spécial « L’histoire environnementale », vol. 60, n°1-2, été-automne, 2006, 252 p., Globe. Revue Internationale d’Histoire Québécoise, « Penser l’histoire environnementale du Québec, société, territoire et écologie », vol. 9, n°1, 2006, 306 p.

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 2/2009 (Vol. 32) , p. 199-282
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2009-2-page-199.htm.


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