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Histoire & Sociétés Rurales

2010/1 (Vol. 33)


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L’histoire de la vieillesse dans la société médiévale n’a jamais été à la mode [1][1] Les synthèses françaises (Minois, 1987, et Gutton,..., même à l’époque bénie où les études démographiques attiraient les chercheurs à foison [2][2] Fondée en 1964, la revue des Annales de démographie.... Il faut dire que des difficultés de méthode et la pénurie des sources freinent les meilleures volontés. En premier lieu, la délimitation du groupe concerné est délicate. Fort éloignée des découpages théoriques en âges de la vie que discutent les penseurs de l’époque (des Quatre aages de l’homme de Philippe de Novare, aux sept âges de la culture cléricale [3][3] Dubois et Zinc, 1992.), la documentation d’archives différencie rarement les vieillards du reste de la population adulte, à moins qu’on ne les surprenne au seuil du passage vers l’au-delà [4][4] Vieillesse et vieillissement au Moyen Age, 1987, en.... Par conséquent, les données objectives sont très dispersées avant le xive siècle et ne facilitent pas un état des lieux, qu’il s’agisse des villes, ou a fortiori des campagnes. Pour celles-ci, les sources majeures que représentent les archives des monastères et des cathédrales n’ont hélas pas vocation à relater la fin de vie des vieux travailleurs après leur existence de labeur. La question reste ainsi posée du statut des personnes âgées lorsqu’elles devenaient incapables d’assumer les charges de travail qui assuraient leur subsistance. Plusieurs solutions s’offraient à elles : rejoindre le foyer de leurs enfants, céder leurs biens pour obtenir une pension de survie, intégrer un organisme d’assistance spécialisé. Mais comment s’opérait le choix du vieillard ? Dans quelle proportion usait-on de telle ou telle solution ? Quels en étaient l’encadrement juridique et les garanties coutumières ? Quel était le rôle de la famille ? Sur tous ces points, et malgré l’attention qu’ils portent aux veuves du fait de leur statut spécifique [5][5] Ainsi, l’approche classique par les testaments privilégie..., les médiévistes ont encore des enquêtes à mener [6][6] L’histoire des représentations fait en revanche des....

Je souhaiterais donc verser une nouvelle pièce au dossier en analysant les conditions de cessation d’activité d’un vieux paysan du Soissonnais au temps de Philippe le Bel. Portant le nom emblématique de Raoul le Picard, ce héros ordinaire des campagnes médiévales abandonne ses biens et sa maison pour vivre chez des voisins. Le contrat qui règle sa nouvelle vie est une rareté documentaire, seul de son espèce dans un corpus de plus de 3 000 actes concernant Soissons et sa région au xiiie siècle (source 272). L’abbaye Notre-Dame de Soissons, qui l’avait gardé dans ses coffres, était un établissement prestigieux. Fondée à l’époque mérovingienne par le maire du palais Ebroïn, ce fut la seule abbaye de moniales bénédictines implantée intra-muros[7][7] Il n’existe pas d’histoire moderne de l’abbaye. On.... Elle reçut les faveurs des souverains carolingiens et même des empereurs germaniques [8][8] Lohrmann, 1979. ! Au cours des viiie-xiie siècles, elle développa un vaste patrimoine foncier qui allait de la Brie champenoise au Vermandois ; ses domaines centraux de la vallée de l’Aisne alliaient exploitations céréalières et terroirs viticoles. Aussi ses riches archives sont-elles essentielles pour l’histoire de l’économie, de la paysannerie et de la seigneurie en Picardie méridionale. Elles livrent des sources (comptes, censiers, baux de fermage, accords avec les communautés rurales) qui sont sans équivalent dans les autres fonds médiévaux de la région, comme ce précieux témoin d’un processus dont on ne connaît ni la fréquence ni la chronologie : l’hébergement des vieillards dans des familles d’accueil. À défaut de pouvoir établir la représentativité d’un tel document, j’en donnerai un rapide commentaire et j’esquisserai des rapprochements avec d’autres modalités de placement des vieillards en France du nord.

Le contrat d’hébergement d’un vieux paysan

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De quoi s’agit-il au juste ? Deux parties, Raoul le Picard, d’un côté, Drouard Basin et son épouse Sibille, de l’autre, passent un véritable contrat de droit privé, librement consenti (lignes 3-4 : conventiones infrascriptas inter se inierunt pari assensu eorumdem), devant la juridiction gracieuse la plus fréquentée en France du nord depuis les années 1230, à savoir l’officialité de l’évêque. C’est un clerc de la cour de Soissons, Raoul du Puits, qui instrumente pour l’occasion, signant de son nom à la fin de l’acte. Il recueille personnellement (lignes 1 et 43 : coram fideli clerico nostro) les desiderata des parties qui s’expriment selon le mode déclaratif en usage à l’officialité, et souligné par les incises ut dicebat, ut dicebant (lignes 17, 27). Les contractants ne présentent donc pas au notaire les preuves écrites de leurs dires mais ils déclarent agir de leur propre volonté, sponte sua (lignes 18 et 44), en faisant des promesses de bonne foi, sub fide ab ipso prestita corporali (lignes 30, 44). Dans le cas présent, compte tenu de la vieillesse de Raoul le Picard, il est probable que le notaire s’est déplacé dans le village de résidence des contractants. Ensuite, l’officialité a sans doute délivré un exemplaire du contrat à chaque partie puisque c’est à leur demande qu’il a été validé du sceau de la cour (ligne 47). Je note cependant que l’acte qui nous est parvenu figure aujourd’hui dans les archives de Notre-Dame de Soissons. S’agit-il d’un exemplaire rédigé pour le monastère, et dans ce cas, pour quelle raison ? Ou bien les moniales l’ont-ils récupéré plus tard de l’une des parties ?

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Voyons d’abord la teneur du contrat. Habitant du village de Billy-sur-Aisne (ligne 2), Raoul le Picard est vieux et impotent (senex et debilis) ; il se déclare incapable de gérer ses biens sans l’aide d’une tierce personne (ligne 17). Il décide donc de céder la totalité de son patrimoine (maison, terres et biens meubles) au couple Basin qui réside dans la même localité, à charge pour ce dernier de « prendre soin de lui bien et comme il faut, de lui fournir les vêtements, les chaussures, les nourritures, les boissons et toutes les autres choses nécessaires à sa vie comme s’il s’agissait d’eux-mêmes » (lignes 21-22). Si le terme custodire implique un devoir général d’assistance, la cession totale de ses biens (dont la maison) qu’opère Raoul entraîne ipso facto son logement chez les Basin, ce que signifie peut-être aussi le verbe custodire. Raoul recevra le nécessaire comme tout membre de la famille mais aussi en fonction de son train de vie habituel, c’est-à-dire à la mesure de son niveau social (ligne 22 : prout pertinet ad qualitatem persone dicti Radulfi) ; nourriture et habillement devront donc correspondre au standard de sa consommation précédente. Cette clause est suffisamment explicite pour prévenir d’éventuels dérapages, autant dans les exigences du vieillard que dans la conduite de la famille d’accueil. S’il semble à Raoul qu’il n’est pas traité selon son statut et selon les termes du contrat, il pourra recourir tant au bras séculier qu’au bras ecclésiastique pour s’en aider contre Drouard et Sibille (lignes 41-42). Le droit médiéval érigeait ainsi des garde-fous contre les abus dont pouvaient être victimes les personnes hébergées, et en particulier les vieillards.

La contrepartie la plus tangible de cet accueil ou plutôt son préalable était l’intégration de toute la fortune du vieux paysan au patrimoine du couple et de ses descendants. D’ailleurs, le contrat débute de manière abrupte par la liste de ses bona hereditaria (au sens de biens fonciers et immobiliers, c’est-à-dire du terme médiéval « héritages ») que Raoul le Picard dicte au notaire, en indiquant leur localisation précise (finage, censive, lieu-dit, confronts), leur nature et leur taille (lignes 4-16). Cette présentation témoigne de ce que la plus importante des opérations reste le transfert de propriété qui se trouve au fondement juridique du placement du vieillard. Le contrat suit par conséquent un déroulement logique du point de vue du droit : descriptif détaillé du patrimoine, cession de celui-ci, affirmation des incapacités du vieillard, accueil de Raoul par le couple Basin, évocation du décès dudit Raoul et du sort de son héritage, et en toute fin, approbation familiale de l’ensemble des clauses.

Raoul du Puits ou le savoir-faire d’un notaire

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Dans cette affaire, les repères font défaut. Il ne subsiste aucun contrat comparable, aucun vestige du formulaire employé par les clercs de l’officialité, aucune trace de contentieux sur les hébergements dans les juridictions de l’époque. En attendant de prolonger la recherche dans un espace plus large et dans les archives des justices chargées des contentieux en la matière, il faut tenter de jauger la qualité rédactionnelle du document à l’aune des compétences du notaire. Lorsqu’il instrumente ce dossier de retraite, Raoul du Puits a vingt ans de métier à Soissons. Son premier contrat connu date de 1271 lorsqu’il travaille pour le compte de l’archidiacre de Soissons [9][9] Un couple soissonnais promet de ne pas causer de préjudice,.... À partir de 1281, il appartient à l’escouade des notaires de l’officialité ; il porte le titre classique de tabellion en 1288. On perd toute trace de son activité à Soissons après ce contrat de juillet 1290. Tout au long de sa carrière, il fait preuve d’une polyvalence qui est la règle à l’officialité. Les transactions foncières constituent son quotidien, de la plus banale et la moins coûteuse (vente d’une terre à la campagne par un couple de bourgeois de Soissons à l’abbaye de Saint-Crépin-en-Chaye contre 15 livres tournois), à la plus complexe et la plus chère (vente de terres et de revenus seigneuriaux par une famille chevaleresque à l’abbaye Notre-Dame de Soissons pour 115 livres tournois) [10][10] Vente d’une terre à Chavigny (Aisne, cant. Soissons-Nord).... Avec l’aide d’un collègue de l’officialité, il s’occupe aussi d’un conflit entre une communauté villageoise et l’abbaye prémontrée de Valsery, rédigeant la procuration des villageois et les jugements d’arbitrage successifs, entre juillet et septembre 1288[11][11] L’ensemble des documents concernant les démêlés des....

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Il est un autre aspect de son activité qui éclaire fort à propos son traitement du dossier de Raoul le Picard. En novembre 1282, les moines du puissant monastère de Saint-Médard de Soissons et les chanoines réguliers de Saint-Crépin-en-Chaye choisissent Raoul du Puits et un autre clerc pour procéder à l’évaluation de certains biens ruraux de Saint-Crépin que veulent acquérir les moines. Il s’agit d’un moulin, d’un pré, de terres arables et de vignes que Saint-Crépin détenait au milieu des possessions de Saint-Médard. Les deux établissements se sont mis d’accord sur le principe d’une cession irrévocable de ces propriétés par les chanoines contre un prix que les deux clercs détermineront et que les moines s’engagent à payer [12][12] Promesse faite par Gérard, abbé de Saint-Médard de.... Cette mission de confiance suppose une réputation bien assurée de Raoul du Puits dans le milieu ecclésiastique et démontre son expertise dans les évaluations de patrimoine. Un dernier élément est à considérer pour prendre la mesure du personnage. Dans une charte intitulée à son nom et qu’il a rédigée personnellement en mai 1285, le notaire cède à l’abbaye soissonnaise de Saint-Crépin-le-Grand l’ensemble de la terre et des revenus fonciers qu’il tient en fief d’elle dans la paroisse d’Acy, contre une rente viagère de 12 livres tournois. D’un perfectionnisme affirmé, notre clerc précise en outre qu’il a écrit de sa main un rouleau spécifiant l’origine, la valeur et la consistance des terres et des revenus transférés, et qu’il l’a remis aux moines [13][13] Cette cession concernait aussi une rente en blé qu’il.... Sans doute possible, Raoul du Puits avait l’ensemble des atouts en mains pour procéder en professionnel à l’évaluation et à la description de la fortune du vieux paysan : il était un fin connaisseur du marché des terres et des rentes les plus diverses, pour lui-même et pour ses clients ; quant au patrimoine de Raoul le Picard, il était situé pour partie sur les lieux mêmes du fief monastique du notaire qui en faisait l’inventaire.

Le patrimoine d’un vigneron à la fin de sa vie

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La description complète d’un patrimoine paysan n’est pas le moindre intérêt de ce contrat soissonnais. C’est même l’une des très rares sources locales qui donne des informations aussi précises avant le xive siècle. Le notaire y recense trois types de biens. À la fin de sa liste, il donne la valeur globale des biens meubles, sans plus de détail (ligne 16 : bona mobilia in rebus diversis usque ad valorem sex librarum parisiensium). D’un montant maximal de 6 livres parisis, ces objets du quotidien (meubles, vaisselle, outils, draps et vêtements) conduisaient leur propriétaire au-delà du seuil de pauvreté puisque, nous allons le voir, cet argent pouvait suffire à l’achat d’une maison ! Justement, le dernier item de la liste des bona hereditaria de Raoul le Picard est sa domus (lignes 14-16). Aucun élément n’est fourni sur sa taille et son type de construction. Ce que l’on sait, c’est qu’elle est située dans le village de Billy (apud Billiacum, et non in territorio ville Billiaci) et dans un quartier loti car elle est entourée d’habitations, la maison d’Eveline la Petite, d’un côté, et celle de Crépin de la Ruelle, de l’autre. Son appartenance à la censive des héritiers du chevalier Henri de Droizy ne nous apprend malheureusement rien sur son emplacement. Depuis plus de cinquante ans, cette famille est possessionnée à la fois sur Billy et sur Droizy (localité sise à 10 km plus au sud), mais ses droits sont émiettés car elle n’est détentrice ni de la seigneurie de Droizy, ni de celle de Billy [14][14] En 1246, les deux filles d’un certain Jean Plicon sont.... Sa présence à Billy témoigne surtout de la dissémination de la propriété aristocratique, nichée au cœur des villages dans lesquels les chevaliers contrôlent une part notable de l’immobilier. Quelle pouvait être alors la valeur de cette maison ? Dans les campagnes soissonnaises de la fin du xiiie siècle, les prix de l’immobilier vont du simple au double. À 35 km au sud de Soissons, une maison est vendue pour plus de 12 livres parisis, tandis que l’abbaye de Notre-Dame de Soissons achète une maison à l’écart du village d’Acy, limitrophe de Billy, pour 6 livres parisis tout juste, soit la valeur exacte de tous les biens mobiliers de Raoul le Picard [15][15] Vente par un particulier à Charles de Valois, frère... !

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Troisième et dernière composante du patrimoine, la terre. Elle se répartit sur trois terroirs contigus, ceux des villages d’Acy, de Vénizel et de Billy, et elle appartient aux censives de deux grands monastères urbains. La description débute avec les lopins les plus éloignés de la maison d’habitation, qui clôt l’énumération, pour s’en rapprocher peu à peu. Dans le finage d’Acy, c’est de la censive du monastère bénédictin de Saint-Crépin-le-Grand de Soissons que dépendent ses terrains, comme c’était le cas pour le notaire : Raoul possède une vigne de 5 setiers (lignes 5-6) et une autre, plus petite, de 7 demi-lots (lignes 10-11) ; s’y ajoutent deux pièces d’aulnaie, qui font respectivement 6 et 3 setiers (lignes 7-9), ainsi qu’une terre cultivée en chanvre, de 5 setiers (lignes 9-10). À Billy même, il tient deux vignes dans la censive de l’abbaye de Notre-Dame de Soissons qui est le seigneur du lieu. La surface de la première a été oubliée dans le contrat (ligne 12). La seconde, qui mêle pieds de vigne et partie boisée, fait 9 setiers (lignes 13-14) ; on notera qu’elle jouxte le bois d’un dénommé Huard Basin, peut-être un parent de Drouard Basin. Raoul le Picard a donc accumulé quatre pièces de vigne, d’une superficie minimum de 15 setiers (à laquelle il faut ajouter la vigne non mesurée), soit 40 ares environ [16][16] En Soissonnais, 16 setiers de vigne font un arpent,.... Ses lopins de bois d’aulne et de chènevière ont une étendue comparable de 14 setiers. Raoul posséderait donc entre 80 ares et un hectare de propriété foncière, répartie en sept pièces. Par rapport aux prix des terrains viticoles de l’époque, la valeur des vignes de Raoul est susceptible d’osciller du simple au triple. Si je me fonde sur une pièce de vigne de sept setiers et demi, située à Billy-sur-Aisne et vendue à l’abbaye Notre-Dame pour 28 livres parisis, ses 15 setiers atteindraient 56 livres ! Mais cette vigne vendue en 1272 est d’un seul tenant et située dans le clos de l’abbaye, derrière l’église, ce qui en fait un terrain privilégié. À quelques kilomètres de là, en revanche, une vigne de cinq setiers n’est vendue que 9 livres de nérets en 1273, une autre de 6 setiers est vendue en 1285 pour seulement 4 livres de nérets [17][17] Vente à l’abbaye Notre-Dame d’une vigne de 7 setiers... ! Il existe donc de grandes distorsions entre les terroirs et sans doute entre la qualité des vignobles. En me basant sur les prix pratiqués à Billy, donc dans le même terroir, et en estimant ses vignes à moitié prix par rapport à la meilleure vente connue, je dirais que le patrimoine viticole de Raoul le Picard ne doit pas valoir moins de 30 livres parisis. Avec les aulnaies et la chènevière, il est vraisemblable que ses biens fonciers se montent à une quarantaine de livres maximum. Au total, si l’on ajoute la maison (6 livres minimum) et les meubles (6 livres), le patrimoine du retraité de Billy devait dépasser les 50 livres parisis, avec une marge d’erreur incommensurable…

À l’évidence, Raoul le Picard est un petit vigneron comme il y en avait pléthore dans cette partie de la vallée de l’Aisne où les coteaux étaient plantés en vignes. Billy-sur-Aisne était l’un des centres viticoles les plus productifs de l’abbaye Notre-Dame qui y détenait de nombreuses pièces de vignes ; un compte général du monastère, daté de 1276, en détaille les modalités d’exploitation. Les dépenses les plus importantes faites pour les vignes de l’abbaye concernaient Billy (34 livres 10 sous parisis, plus 45 sous pour l’amendement) et Acy (24 livres 10 sous) ; les vignobles de Mercin (20 livres 6 sous) et de Courmelles (11 livres) ne venaient qu’après [18][18] Compte édité par de Marsy, 1877 (p. 100 sur les dépenses.... Plus au nord, sur la rive droite de l’Aisne, l’abbaye Saint-Ouen de Rouen détenait également un vignoble qui est bien documenté pour la fin du xiiie siècle. D’après son terrier de Sancy dressé en 1290, 29 des 76 tenanciers exploitaient plus de 15 setiers, 13 entre 10 et 15 setiers, 34 moins de 10 setiers [19][19] Terrier édité par Dubois et Angers, 2001, p. 331-3.... Mais, comme le démontre l’exemple de Raoul, ces vignerons pouvaient tenir des terres d’autres seigneurs ; il est probable que la moitié d’entre eux dépassait les 15 setiers. Raoul le Picard se trouvait sans doute dans la moyenne des tenanciers avec ses 15 setiers ou plus. Hormis cette ressource de base, la culture du chanvre qui fournissait toiles et cordages de première nécessité ainsi que les parcelles boisées (avec le bois d’aulne utilisé en saboterie et pour l’outillage) lui assuraient des compléments de revenu. Rien n’est précisé en revanche sur un éventuel jardin ou courtil près de la maison. Voici donc un petit patrimoine paysan, mais qui était vraiment son possesseur ?

La succession d’un homme de corps de Notre-Dame

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Avant le dernier paragraphe qui énumère les promesses, les obligations et les renonciations des parties, le contrat aborde la question du décès de Raoul le Picard (lignes 26-29). Il vient d’être rappelé que la cession est définitive, que Raoul et ses héritiers perdent tout droit sur ce patrimoine. C’est alors qu’une clause de sauvegarde est introduite qui concerne l’abbaye Notre-Dame de Soissons : hoc tamen salvo ecclesie Beate Marie Suessionensis ad moniales, de consensu partium predictarum cujus sunt homines de corpore dicte partes, ut dicebant… Ainsi, les contractants reconnaissaient être les « hommes de corps » du monastère, cette appellation désignant les serfs en Laonnois et Soissonnais [20][20] Sur cette question des hommes de corps dans la région,.... La vie privée de Raoul était strictement contrôlée par son seigneur, notamment sur le plan de sa succession. Les biens qu’un homme de corps était susceptible de laisser à sa mort revenaient naturellement à son maître qui laissait les enfants succéder aux parents à la condition de payer une taxe de mainmorte très élevée. Le contrat d’hébergement modifiait à l’avance le devenir de la succession de Raoul. En cédant ses biens par anticipation à une autre famille – ce qui ne pouvait se réaliser qu’avec l’aval de l’abbaye –, Raoul lui transférait aussi la taxe de mainmorte qui devait être versée par le futur acquéreur de ses biens. Le monastère fit donc rappeler son droit éminent dans le contrat : au décès de Raoul, la procédure habituelle de taxation des héritages serviles interviendra. L’abbaye fixe à l’avance le prix de la taxe à payer par le couple Basin (ou ses héritiers) et qui est certainement proportionnel au montant des biens transférés par le contrat. Cette somme s’élève à 18 livres parisis, soit trois fois la valeur des biens mobiliers de Raoul. Elle représente surtout un pourcentage de l’ensemble de son patrimoine, peut-être le tiers si ce dernier valait 54 livres environ. Je supposerai dans un premier temps que la raison directe de la conservation du document par le monastère Notre-Dame tenait au fait que, Raoul et sa famille d’accueil étant des serfs de l’établissement, toute décision touchant à leurs patrimoines était soumise à l’acceptation préalable de leur maître.

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Puisqu’il s’agit d’héritage, on s’interroge évidemment sur le rôle de la famille du vigneron. Le contrat donne quelques réponses puisque la taxe de mainmorte est spécifiée comme couvrant les successions de toute la famille de Raoul, à savoir celle de son épouse, Odeline, et de leur fille, Béronne (ligne 29), qui sont donc elles aussi des femmes de corps. Bien que le texte de l’official ne le précise pas (et c’est assez surprenant), je pense que l’épouse et la fille de Raoul sont alors décédées, car il n’en est jamais fait mention dans le contrat passé avec les Basin. Il est peu probable que Raoul aurait été accueilli seul chez le couple si sa femme et sa fille étaient encore vivantes. Même impotent, il serait certainement resté chez lui, aidé d’Odeline et de Béronne, malgré les incertitudes qui pesaient sur leur capacité à travailler la terre. Le décès récent des deux personnes qui auraient pu se charger du vieux paysan est sans doute la cause directe de ce placement. Un autre membre de sa parenté était pourtant en vie ! Son neveu Jean est en effet requis par le clerc de l’officialité pour signifier son approbation du contrat, une manière d’ôter à l’avance toute réclamation de sa part sur l’héritage de son oncle et de valider fermement le placement chez le couple Basin. Il n’en reste pas moins que le neveu ne s’est pas chargé de Raoul et qu’il n’a pas hérité du patrimoine de son oncle. Serait-ce parce que c’est une tâche qu’il n’aurait pu assumer ? Un jeune célibataire, par exemple, pouvait éprouver des difficultés à s’occuper d’un vieillard inutile ; les moyens dudit Jean ne lui permettaient peut-être pas non plus de récupérer l’héritage obéré de la mainmorte. Et s’il n’était pas lui-même vigneron, il aurait eu bien du mal à mettre en valeur ce patrimoine foncier et à le garder intact. Ainsi, Raoul le Picard n’avait plus de femme ni de fille en juillet 1290 ; son frère ou sa sœur avait lui aussi disparu. Il ne restait plus qu’un neveu qui n’avait ni les moyens ni la volonté de le recueillir, lui et son patrimoine. La seule solution était d’obtenir un placement chez un autre homme de corps de Notre-Dame, ce qui facilitait le transfert de biens malgré la taxe de mainmorte. Un étranger à la seigneurie de l’abbaye, ou un libre, n’aurait pas eu la permission de récupérer le patrimoine de l’un de ses serfs.

Alors ! Que sont devenus Raoul et les Basin après 1290 ? Aucun autre document les concernant n’a été retrouvé. Mais si l’on peut donner foi à la mention dorsale rédigée peu de temps après le contrat, d’une écriture contemporaine, il y a quelque chance de reconstituer les évènements. En une première phrase, le scribe caractérise les acteurs : « La lettre de Raoul le Piquart et de Drouet Basin ». Puis il fait référence non pas au contenu du contrat mais à une action juridique postérieure : « Vendirent ce qu’il avoient a Venisel, a Billi et Aci ». Cela ne qualifie pas l’opération de transfert de ses biens par Raoul, mais plus sûrement une véritable vente du patrimoine géré au sein de la maisonnée Basin, et opérée du vivant de Raoul, d’où le pluriel « vendirent ». Cette transaction a eu lieu pour les besoins du couple ou bien du fait de son impossibilité à travailler ces terres correctement. L’abbaye a également pu faire une offre intéressante qui permettait d’anticiper sur le paiement de la mainmorte et de s’en débarrasser préventivement. La vente profita donc au monastère de Notre-Dame qui récupéra l’acte fondateur de la transaction. Il était essentiel car il établissait le transfert préalable des biens vers les Basin et donnait une liste détaillée du patrimoine que l’établissement venait d’acquérir. Néanmoins, il n’y a pas de trace écrite de cette nouvelle mutation ; a-t-elle été passée par oral ou perdue ? Ce qui confirmerait qu’une infime proportion des ventes foncières nous est parvenue, même pour les monastères ! S’agissant d’hommes de corps traitant avec leur maître, il pouvait suffire de garder trace des opérations dans un registre seigneurial ou dans des documents spécifiques, comme c’était déjà le cas pour le paiement des mainmortes et des formariages qui n’apparaissaient que dans les comptes.

L’accueil des personnes âgées par les institutions et les particuliers

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Il reste un dernier point à examiner : quelle est l’originalité de ce contrat d’hébergement par rapport aux autres modalités d’accueil des vieillards ? Ce sont évidemment les villes du nord de la France qui livrent quelques témoignages instructifs, et d’abord sur les institutions communautaires. À Reims, dès avant 1250, chaque paroisse compte un organisme chargé des pauvres, impotents ou bloqués chez eux par la maladie, aussi bien que des enfants trouvés et des orphelins [21][21] Desportes, 1979, p. 333-336.. C’est l’une des fonctions également des hôpitaux qui accueillent les vieillards isolés et démunis, aussi bien que les femmes célibataires ou veuves en fin de vie. Dans la commune de Laon, dès le début du xiiie siècle, les bourgeois se donnent à l’Hôtel-Dieu avec tous leurs biens dans l’espoir d’y terminer leur existence, entourés des meilleurs soins. Le succès de cette pratique dépasse les capacités de l’hôpital qui se tourne vers le système des pensions. En échange de dons (en argent, en biens fonciers ou immobiliers), l’hôpital accueille ses donateurs dans une fraternité pour en recevoir, le cas échéant, des fournitures régulières de grains et de vin à domicile (contrat de 1203), ou bien une rente annuelle qui garantissait leurs moyens d’existence futurs. Puis le « système d’assurance à la carte » cesse vers 1250 au profit d’un contrat stéréotypé qui laisse au donateur l’usufruit des biens cédés jusqu’à sa mort [22][22] Saint-Denis, 1994, p. 571-572 ; id., 1983.. À l’évidence c’est un système élitiste, réservé à la meilleure société urbaine, comme à Lille où l’hôpital Saint-Nicolas peut recevoir jusqu’à 50 bourgeois et bourgeoises « déchus de leur chevance », c’est-à-dire sans revenu. Mais globalement, les vieillards ne représentent pas une proportion importante de la population des hôpitaux. Leur part est estimée entre 0,6 et 4,6 %, avec une augmentation notable seulement après 1450 et qui serait liée à une légère progression de l’espérance de vie et « sans doute aussi à une évolution de la structure sociale qui n’englobe plus aussi facilement les personnes âgées » [23][23] Saunier, 1993, p. 13-15, 40, 52-54..

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Ainsi, depuis 1200 au moins, les vieillards ne restent plus systé­matiquement au sein de leur famille. Lorsqu’ils ne trouvaient pas de place dans un organisme d’assistance, ils échafaudaient des solutions contractuelles. La chose est connue au sein de la bourgeoisie de Soissons en cette fin du xiiie siècle. Deux filles de bourgeois, Adea la Crochepoise et sa sœur Marie, cèdent ainsi leur maison de ville et une vigne de leur héritage au bourgeois Gérard de Brabant et à son épouse, en juillet 1279. En contrepartie, il assurera leur hébergement dans sa propre maison, il leur fournira la nourriture et le nécessaire vital jusqu’à leur mort ; il a auparavant remboursé certains de leurs créanciers pour plus de 12 livres. Comme le disent les deux sœurs, au point où elles en sont arrivées, elles ne peuvent obtenir de quoi vivre qu’en vendant leurs biens et cela ne leur assurerait pas l’avenir. Elles choisissent donc de quitter leur maison, de céder leurs biens et tous les revenus afférents au couple qui va les recueillir [24][24] Le contrat d’hébergement et d’entretien des deux sœurs,.... À l’instar du contrat de Raoul le Picard, le placement des filles Crochepois se rapproche du système de la « gouvernance » qui a été étudié dans des villes du nord telles que Douai et Cambrai : c’est un contrat par lequel une ou plusieurs personnes font apport de leurs biens à une ou plusieurs autres qui s’engagent en contrepartie à leur assurer le gîte, le vestiaire et le couvert. À Douai, les premiers contrats de vie commune entre un enfant et un parent âgé apparaissent au milieu du xiiie siècle ; un fils recueille son père, un gendre ou une bru sa belle-mère. L’ascendant fait apport de tous ses biens à celui qui le recueille ; il évalue son patrimoine de sorte qu’il peut le reprendre en cas de rupture de la vie commune, tout en précisant le devenir de ses biens à son décès [25][25] Jacob, 1990, p. 126 (exemples depuis 1255).. Cette gouvernance existe aussi à Cambrai à partir des années 1330[26][26] Ibid., p. 276-282.. Les couples reçoivent alors l’ascendant ou le collatéral d’un des conjoints qui abandonne tout son avoir, estimé en numéraire, parfois en se réservant certains biens qu’il peut faire fructifier et reviendront à ses gouvernants après son décès. La rupture est également envisagée, par la seule volonté d’une partie ou selon un arbitrage expressément prévu ; le gouverné quitte la demeure en reprenant ses biens tels qu’ils étaient à son arrivée « sans plus et non plus ». L’ensemble de ces pratiques juridiques concourt à organiser la dépendance des plus vieux par rapport aux couples actifs, mais dans une proportion qui reste minoritaire [27][27] Chez les serfs du chapitre cathédral de Troyes, on....

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Dans les coutumes écrites avant 1300, il y a effectivement peu de trace du phénomène. Ce que dit Philippe de Beaumanoir de la « compagnie » dans les coutumes de Clermont en Beauvaisis est ce qui s’apparente le plus à l’hébergement d’une personne chez une autre. Il l’étudie du point de vue du sort des biens mis en commun et des conditions d’annulation ou de sortie de cette communauté [28][28] Beaumanoir, 1970, t. i, chapitre xxi (« comment compaignie.... La plus spontanée est celle qui se crée par le mariage (§ 622) ; il y a aussi celles qui réunissent un couple avec les enfants d’un premier mariage (§ 628). Deux autres compagnies servent à faire des affaires. La dernière sert à habiter ensemble « à un pain et un pot » mais la coutume veut qu’au bout d’un an et un jour les meubles deviennent communs (§ 625). C’est donc pour lui la plus périlleuse. Des hommes riches prennent leur neveu, leur nièce ou « aucuns de leur povres parens pour cause de pitié » ; quand les biens meubles sont devenus communs, l’accueilli peut demander la rupture de la communauté et repartir avec la moitié sans avoir apporté grand-chose. Pour éviter ces inconvénients, on doit faire une déclaration devant son seigneur comme quoi la compagnie n’est que de corps, ou faire une « convenance », c’est-à-dire un contrat, en précisant l’argent qui sera payé pour les dépenses de l’accueilli, cela ne créant pas de communauté (§ 627) [29][29] « Encore puet on bien apeler entour soi en autre maniere.... Nous sommes loin de la pratique juridique souple qu’est la gouvernance et dont dérive à coup sûr le contrat de juillet 1290.

*

Pour conclure, je dirais qu’un pan d’ombre s’est levé sur les modalités de retraite des vieillards issus du peuple. Le nombre de couples sans enfant (peut-être un tiers des couples en Picardie entre 1100 et 1300), de couples dont l’unique enfant n’est pas marié ou de couples ayant perdu leurs rejetons n’était pas insignifiant. Leur fin de vie ne pouvait s’accommoder des aléas de la compassion ou de l’intérêt de neveux, voire de lointains parents. La solution adoptée par le vigneron de Billy était plus rationnelle et raisonnable, mais elle n’avait pas été mise au point spécialement pour lui : le cas des filles de la bourgeoisie de Soissons était de dix ans antérieur. Les notaires de l’officialité épiscopale appliquaient ainsi, pour la ville et la campagne, des solutions juridiques claires qui paraissent déjà bien éprouvées vers 1250 dans les villes du nord. Au sein de ce cadre préétabli, la réussite de l’entreprise d’hébergement des vieillards reposait sur la juste appréciation de leur patrimoine et donc sur la compétence des hommes de l’écrit. Dans cette optique d’une histoire de l’adéquation incessante du droit aux évolutions sociales, le déficit des recherches sur le notariat du xiiie siècle français fait cruellement défaut.

Pour que l’expérience de Raoul le Picard traversât les siècles, il fallut la conjonction de plusieurs facteurs favorables. Les contractants étaient les hommes de corps d’un monastère qui était aussi le seigneur de leur village de résidence. Même s’il échappait pour partie à la seigneurie foncière de leur maître, leur patrimoine retombait dans l’escarcelle de ce dernier par le biais de la mainmorte. Dans notre cas précis, c’est tout le pécule du paysan qui revint au seigneur, peut-être par une vente forcée (pauvreté ? coût de la mainmorte ? politique agressive des agents seigneuriaux ?). Voilà une opération de routine pour la riche abbaye des bénédictines de Soissons, mais qui sauva de l’oubli la dernière prestation connue du notaire Raoul du Puits. Cette histoire exemplaire montre à la fois le rôle du hasard dans la destinée des hommes (quelle vieillesse attend le travailleur qui pensait avoir tout prévu ?) et la force du système social médiéval qui, s’articulant sur la seigneurie et la dépendance personnelle, pouvait orienter les décisions des acteurs dans un sens favorable aux maîtres.


Annexe

13

272.

14

Juillet 1290

15

Contrat d’hébergement du vieillard Raoul le Picard, homme de corps de l’abbaye Notre-Dame de Soissons, chez Drouard Basin et son épouse Sibille auxquels il a cédé tous ses biens

16

Source : Bibl. Nat. France, coll. Picardie, vol. 295, n° 91.

17

Original parchemin, largeur : 38 cm, hauteur : 44 cm. Mentions dorsales : « La lettre de Raoul le Piquart et de Drouet Basin. Vendirent ce qu’il avoient a Venisel, a Billi et Aci » (mention écrite vers 1300) ; « Tiltres en latin trouvés dans les papiers de Billy » (mention écrite au xviiie siècle).

18

[1] Universis presentes litteras inspecturis officialis Suessionensis salutem in Domino. Noverit universitas vestra quod coram fideli clerico nostro ad hec et con-[2]-similia a nobis deputato propter hoc personaliter constituti Radulphus dictus li Piquars, manens apud Billiacum supra Auxonam [30][30] Billy-sur-Aisne : Aisne, cant. Soissons-Sud., ex una parte, [3] et Drouardus dictus Basins, Sibilla ejus uxor, dicte ville, ex altera, conventiones infrascriptas inter se inierunt pari assensu eorumdem, videlicet [4] quod cum dictus Radulphus diceret et assereret se habere in territoriis de Venizello [31][31] Vénizel : Aisne, cant. Soissons-Nord., de Aciaco [32][32] Acy : Aisne, cant. Braine. et de Billiaco bona hereditaria que sequntur :

19

scilicet in ter-[5]-ritorio de Aciaco, in dominio et treffondo ecclesie Sancti Crispini majoris Suessionensis [33][33] Abbaye bénédictine de Saint-Crépin-le-Grand de Soi..., quamdem (sic) peciam vinee quinque sextarios continentem vel circiter, sitam [6] in loco ubi dicitur ad Septem fontes, contiguam vinee Petri dicti Regis ex una parte et vinee Balduini dicti Rapellart ex altera ;

20

item in eodem [7] dominio et treffondo, quoddem (sic) alnetum sex sextarios continens vel circiter, situm in loco ubi dicitur en Avourni[34][34] Avorny : lieu-dit, commune de Billy., contiguum ex una parte alneto Symo-[8]-nis dicti Kennart et alneto Roberti dicti la Beste ex altera ;

21

item quoddem (sic) alnetum tres sextarios continens vel circiter, contiguum alneto ecclesie parrochialis [9] de Billi ex una parte et alneto Symonis dicti Ogier ex altera ;

22

item quamdem (sic) peciam kanabarie quinque sextarios continentem vel circiter, sitam in loco [10] ubi dicitur en Avourni, contiguam alneto Symonis dicti le Chaisne ex una parte et alneto Thierici de Busciaco ex altera ;

23

item quamdem (sic) petiam vinee septem [11] dimidios lottos continentem vel circiter, sitam apud Aciacum, contiguam vinee Johannis dicti Masse ex utraque parte ;

24

item apud Billiacum, in dominio et treffondo [12] ecclesie Beate Marie Suessionensis, scilicet quamdem (sic) peciam vinee sitam in loco ubi dicitur en Norques, contiguam vinee Petri dicti Maaille ex una parte et terre filie [13]Wieti dicti Maalle ex altera ;

25

item in loco ubi dicitur au Poulain, quamdem (sic) peciam tam vinee quam nemoris, novem sextarios continentem vel [14] circiter, contiguam vinee Johannis dicti de Vuilleri[35][35] Vuillery : Aisne, cant. Vailly-sur-Aisne. ex una parte et nemori Huardi dicti Basin ex altera ;

26

item quamdem (sic) domum, prout se comportat, sitam apud [15] Billiacum in dominio et treffondo heredum domini Henrici de Droiziaco [36][36] Droizy : Aisne, cant. Oulchy-le-Château. militis, contiguam domui Aveline dicte Parve ex una parte et domui Crispini dicti de [16] Ruella ex altera ;

27

diceretque et assereret dictus Radulphus se dicta bona acquisivisse ac se habere bona mobilia in rebus diversis usque ad valorem sex librarum [17] parisiensium, prenominatus vero Radulphus senex et debilis existens adeoque se ipsum et bona sua regere absque alterius auxilio non poterat, ut dicebat, tra-[18]-didit et concessit sponte sua ac se tradidisse et concessisse recognovit exnunc et imperpetuum Drouardo et Sibille predictis et eorum heredibus [19] omnia et singula bona ipsius Radulphi predicta tenenda, possidenda et habenda exnunc et imperpetuum a predictis conjugibus et eorum heredibus tamquam sua, [20]contradictione alicujus non obstante, sub talibus modo et forma quod dictis bonis mediantibus conjuges predicti et eorum heredes debent et te-[21]-nentur dicto Radulpho exnunc, quamdiu idem Radulphus vixerit et vitam in corpore habebit, bene et competenter custodire et furnire de vestimentis, cal-[22]-ciaturis, comestionibus, potationibus et aliis omnibus sue vite necessariis quibuscumque sicut se ipsos et prout pertinet ad qualitatem persone [23] dicti Radulphi, quaquidem furnitura predicta et ministratione victualium mediantibus Radulphus predictus relinquit exnunc et imperpetuum predictis con-[24]-jugibus et eorum heredibus omnia et singula bona sua predicta, ac cessit et quittavit eisdem et transtulit in eosdem omne jus, dominium, [25] possessionem et proprietatem que et quas idem Radulphus habebat et habere poterat quoquo modo seu ratione quacumque in bonis pre-[26]-dictis, nichil juris idem Radulphus sibi ac suis heredibus in eisdem retinens in futurum, hoc tamen salvo ecclesie Beate Marie Suessionensis ad moniales, [27] de consensu partium predictarum cujus sunt homines de corpore dicte partes, ut dicebant, quod dicto Radulpho de medio sublato, exnunc dicti conjunges vel [28] eorum heredes reddent et solvent ac reddere et solvere tenebuntur predicte ecclesie, ad voluntatem et submonicionem abbatisse ejusdem ecclesie pro tempore existen-[29]-tem, octodecim libras parisiensium pro manumortua dicti Radulphi, Odeline ejus uxoris et Beronne eorum filie.

28

Promiserunt insuper Radulphus et conjuges [30] predicti sponte sua et absque coactione aliqua sub fide ab ipsis prestita corporali quod contra premissa vel aliquod premissorum non venient ullo modo, [31] immo conventiones predictas omnes et singulas, taliter ut predictum est factas, ipse partes predicte bene et fideliter observabunt et tenebunt in futurum, [32] et quantum ad premissa bene et fideliter observanda et tenenda, taliter ut est dictum, conjuges predicti erga Radulphum et ecclesiam predictos sub dicta fide, [33] et quilibet eorum in solidum exnunc obligaverunt et in abandonum posuerunt nomine pignoris seu ypothece se, heredes et successores suos et [34] omnia et singula bona sua, mobilia et inmobilia, presentia et futura, ubicumque sint vel quocumque nomine censeantur, capienda, saisienda, detinenda et [35] arrestanda per servientes regis Francie vel per alias justicias quascumque sub quarum dominio et potestate poterunt inveniri, videlicet occasione et ratione dicte [36] conventionis ab ipsis conjugibus non servate, in toto vel in parte, contradictione alicujus non obstante. Et renuntiaverunt dicte partes penitus et expresse [37] sub dicta fide quantum ad premissa, exceptionibus dictarum conventionum non factarum et non initarum inter ipsos, taliter ut est dictum, doli, mali, fori, fraudis, lesionis [38] et deceptionis cujuscumque, exceptioni obligationis dividende et omnibus aliis exceptionibus et rationibus juris et facti quibus premissa vel aliquod premissorum infringi vel elidi [39]valeant aut aliquatenus impediri, omni statuto et consuetudini patrie sive loci, privilegio crucis crucesignatis indulto et indulgendo, et omni auxilio juris [40] canonici et civilis, scripti et non scripti. Voluerunt etiam et concesserunt expresse sub dicta fide conjuges predicti quod ipsis vel eorum heredibus existentibus in mora et defectu dictas [41] conventiones observandi et tenendi in toto vel in parte, quod absit, quod extunc liceat dicto Radulpho utroque brachio tam ecclesiastico quam seculari contra ipsos in-[42]-plivisse se juvare et de uno foro ad aliud transire, prout sibi viderit expedire, ita quod exequtio unius fori exequtionem alterius fori nequeat impe-[43]-dire.

29

Et sciendum est quod coram dicto fideli clerico nostro per hoc personaliter constitutus Johannes, nepos dicti Radulphi, omnes et singulas conventiones predictas, [44] taliter ut predictum est factas, voluit, laudavit, ratificavit et approbavit sponte sua ac sub fide ab ipso prestita corporali promisit Johannes predictus quod ipse [45] Johannes contra premissa vel aliquod premissorum non veniet in futurum. Qui quidem Radulphus, Johannes et conjuges predicti, ubicumque se decetero transtulerint, exnunc quantum ad premissa [46] jurisdictioni curie Suessionensis se supposuerunt penitus et supponunt.

30

In quorum premissorum testimonium et ut premissa prout predictum est valeant et robur obtineant in futurum, [47] nos officialis predictus, ad petitionem partium et Johannis predictorum, hiis presentibus litteris sigillum curie Suessionensis duximus apponendum, ratum et gratum habentes quicquid coram [48] fideli clerico nostro predicto actum fuit et est in premissis. Actum et datum anno Domini M° CC° nonogesimo, mense julii [Signé, en fin de ligne :] R. de Puteo.

31

À tous ceux qui verront les présentes lettres, l’official de Soissons, salut dans le Seigneur. Sachent tous que devant notre fidèle clerc, député par nous pour traiter de cette affaire et d’autres semblables, se sont présentés en personne Raoul dit le Picard, demeurant à Billy-sur-Aisne, d’une part, Drouard dit Basin et son épouse Sibille, dudit village, d’autre part, qui ont conclu entre eux et d’un commun accord le contrat ci-dessous.

32

En premier lieu, ledit Raoul a dit et affirmé posséder dans les terroirs de Vénizel, d’Acy et de Billy, les biens fonciers et immobiliers suivants : au terroir d’Acy, dans la seigneurie et le tréfonds de l’abbaye Saint-Crépin-le-Grand de Soissons, une pièce de vigne d’une surface de cinq setiers ou environ, située au lieu-dit les Sept-Fontaines, touchant d’un côté à la vigne de Pierre dit le Roi, et de l’autre, à la vigne de Baudouin dit Rapellart ;

33

dans les mêmes seigneurie et tréfonds, une aulnaie d’une surface de six setiers ou environ, située au lieu-dit en Avorny, touchant d’un côté à l’aulnaie de Simon dit Kennart, et de l’autre, à l’aulnaie de Robert dit la Bête ;

34

une aulnaie d’une surface de trois setiers ou environ, touchant d’un côté à l’aulnaie de l’église paroissiale de Billy, et de l’autre, à l’aulnaie de Simon dit Ogier ;

35

une pièce de chennevière d’une surface de cinq setiers ou environ, située au lieu-dit en Avorny, touchant d’un côté à l’aulnaie de Simon dit le Chaisne, et de l’autre, à l’aulnaie de Thierry de Bucy ;

36

une pièce de vigne d’une surface de sept demi lots ou environ, située à Acy, touchant des deux côtés à la vigne de Jean dit Masse ;

37

à Billy, dans les seigneurie et tréfonds de l’abbaye Notre-Dame de Soissons, une pièce de vigne située au lieu-dit en Norques, touchant d’un côté à la vigne de Pierre dit Maille, et de l’autre, à la terre de la fille de Wiet dit Malle ;

38

au lieu-dit au Poulain, une pièce de vigne et de bois, d’une surface de neuf setiers ou environ, touchant d’un côté à la vigne de Jean dit de Vuillery, et de l’autre, au bois de Huard dit Basin ;

39

une maison, telle qu’elle se présente, située à Billy dans les seigneurie et tréfonds des héritiers de sire Henri de Droizy, chevalier, touchant d’un côté à la maison d’Eveline dite la Petite, et de l’autre, à la maison de Crépin dit de la Ruelle.

40

Raoul a donc dit et affirmé avoir acquis ces biens et posséder des biens mobiliers de diverse nature pour une valeur de six livres parisis.

Puis, comme le susdit Raoul était vieux et impotent, comme, selon ses dires, il ne pouvait pas s’occuper de lui et de ses biens sans l’aide d’autrui, il a remis et cédé volontairement, et il a reconnu avoir remis et cédé dès maintenant et à perpétuité auxdits Drouard et Sibille, et à leurs héritiers, tous et chacun de ses biens, afin que lesdits époux et leurs héritiers les détiennent, les possèdent et les aient désormais et à perpétuité comme si c’étaient les leurs, nonobstant toute contestation, selon les modalités suivantes. En contrepartie de ces biens, lesdits époux et leurs héritiers doivent et sont tenus de prendre soin dudit Raoul bien et comme il faut, à partir de maintenant, tant qu’il vivra et qu’il y aura de la vie dans son corps, et de lui fournir les vêtements, les chaussures, les nourritures, les boissons et toutes les autres choses nécessaires à sa vie, quelles qu’elles soient, comme si c’était pour eux-mêmes, et selon ce qui convient à la condition de la personne dudit Raoul. Moyennant cette fourniture et cette livraison de victuailles, Raoul abandonne maintenant et pour toujours auxdits époux et à leurs héritiers tous et chacun de ses susdits biens. Il leur a cédé, abandonné et transféré tout droit, toute seigneurie, possession et propriété qu’il détenait et pouvait détenir de quelque façon ou pour quelque raison que ce soit sur ces biens, n’y retenant à l’avenir aucun droit pour lui ou pour ses héritiers, sauf que, avec l’accord desdites parties qui sont des hommes de corps de l’abbaye des moniales de Notre-Dame de Soissons – selon ce qu’ils disaient –, une fois que Raoul disparaîtra de ce monde, lesdits époux ou leurs héritiers verseront et paieront, seront tenus de verser et payer à ladite abbaye, selon la volonté et le commandement de son abbesse de l’époque, dix-huit livres parisis pour la mainmorte de Raoul, de son épouse Odeline et de leur fille Béronne.

Raoul et lesdits époux promirent en outre, volontairement et sans y être forcés, en prêtant leur foi corporelle, qu’ils n’agiront jamais et d’aucune façon contre les termes de ce contrat ou l’un d’entre eux ; au contraire, les parties observeront et tiendront à l’avenir, bien et fidèlement, toutes ces clauses et chacune d’elles, conclues comme il est dit. Pour observer et tenir ce contrat, bien et fidèlement, comme il a été dit, les dits époux et chacun d’eux solidairement, dès maintenant, par leur dite foi, ont donné en garantie et en cautionnement, au profit de Raoul et de la dite abbaye, à titre de gage et d’hypothèque, eux-mêmes, leurs héritiers et leurs successeurs, ainsi que tous et chacun de leurs biens, mobiliers et immobiliers, présents et futurs, où qu’ils soient et à quelque titre qu’ils leur appartiennent ; tous biens que les sergents du roi de France, ou les autres justices quelconques sous la seigneurie et le pouvoir desquelles ils se trouveront, pourront prendre, saisir, détenir et confisquer, à l’occasion ou en raison de ce que le contrat n’a pas été observé par les dits époux, en tout ou en partie, nonobstant toute contestation.

Les parties ont renoncé entièrement et expressément, sous ladite foi, aux exceptions de conventions non faites et non conclues entre eux, comme il a été dit, aux exceptions de dol, de mal, de for, de fraude, de tort et de tromperie quelconque, à l’exception de l’obligation divisible, et à toutes les autres exceptions et raisons de droit et de fait qui pourraient contredire, annuler ou empêcher de quelque manière ce contrat ou l’une de ses clauses ; elles ont renoncé aussi à tout statut et toute coutume de pays ou de lieu, au privilège de croix accordé et à accorder aux croisés, et à toute aide du droit canonique et civil, écrit et non écrit. Les dits époux ont voulu et accordé expressément, sous ladite foi, que si eux-mêmes ou leurs héritiers se trouvent en retard ou en défaut dans l’observation et la tenue des clauses du dit contrat en tout ou en partie – ne le souhaitons pas ! –, le dit Raoul aura alors le droit de s’aider contre eux des deux bras, ecclésiastique et séculier, et de passer d’une autorité judiciaire à l’autre, selon ce qui lui semblera convenir, de sorte que les poursuites lancées devant une justice ne l’empêcheront pas d’en lancer devant l’autre.

Sachez enfin que Jean, neveu du dit Raoul, s’est présenté en personne devant notre fidèle clerc. Il a voulu, loué, ratifié et approuvé volontairement toutes et chacune des clauses de ce contrat telles qu’on les a énumérées ; puis, en donnant sa foi corporelle, le susdit Jean a promis qu’il n’agira pas à l’avenir contre ces clauses ou l’une d’entre elles. Raoul, Jean et les susdits époux se sont désormais placés et se placent entièrement sous la juridiction de la cour de Soissons, pour cette affaire, et quel que soit le lieu où ils se trouveront à l’avenir.

En témoignage de quoi, et afin que ce contrat vaille et obtienne force d’exécution pour l’avenir, nous l’official susdit, à la demande des parties et du dit Jean, nous avons fait apposer le sceau de la cour de Soissons sur les présentes lettres, en ratifiant et agréant tout ce qui a été et est passé devant notre fidèle clerc en cette affaire. Fait et donné l’année du Seigneur 1290, au mois de juillet. [Signé, en fin de ligne :] Raoul du Puits.


Bibliographie

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  • Vieillesse et vieillissement au Moyen Âge, Aix-en-Provence, Cuerma, 1987.

Notes

[1]

Les synthèses françaises (Minois, 1987, et Gutton, 1988) témoignent d’un temps où les bilans faisaient recette, menés sur une période large et à plusieurs voix. Se succédèrent ainsi une Histoire de la vie privée (Ariès et Duby, 1985), une Histoire de la famille (Burguière, Klapisch-Zuber, Segalen et Zonabend, 1986), une monumentale Histoire de la population française (Dupaquier, 1988) et une Histoire des jeunes en Occident (Levi et Schmitt, 1996), qui n’ont pas suscité de travail collectif comparable pour la catégorie des plus vieux. L’œuvre de l’israélienne Shulamith Shahar (2004) couvre en partie cette lacune, mais elle date déjà de 1997 dans sa version primitive en hébreu.

[2]

Fondée en 1964, la revue des Annales de démographie historique n’est jamais parvenue à attirer durablement des études de médiévistes, que ce soit sur le vieillissement des populations ou sur d’autres sujets.

[3]

Dubois et Zinc, 1992.

[4]

Vieillesse et vieillissement au Moyen Age, 1987, en complément de l’étude pionnière de Philippe Ariès (1977).

[5]

Ainsi, l’approche classique par les testaments privilégie les veuves de facto. Elle permet de connaître la proportion des veuves qui ne restent pas avec l’héritier du couple, après avoir décidé de retirer leur dot ou après avoir obtenu une pension : cf. Lorcin, 1981, p. 65-73 sur la veuve chef de famille et la veuve « retraitée ».

[6]

L’histoire des représentations fait en revanche des avancées, notamment à partir de l’étude des manuscrits enluminés : cf. la communication de Christiane Bellanger, « Les représentations des ‘vieux’ dans l’iconographie de la fin du Moyen Âge », lors de la journée d’études sur Le Processus de vieillissement et ses représentations (Paris vii-Denis Diderot, 29 avril 2009).

[7]

Il n’existe pas d’histoire moderne de l’abbaye. On doit toujours se référer au livre de Germain, 1675 !

[8]

Lohrmann, 1979.

[9]

Un couple soissonnais promet de ne pas causer de préjudice, par des plantations et des constructions, à la vigne voisine des cisterciens de Longpont (Aisne, cant. Villers-Cotterets) et à sa clôture (juin 1271) : Paris, Arch. Nat., l 1004, n° 59.

[10]

Vente d’une terre à Chavigny (Aisne, cant. Soissons-Nord) par un couple de bourgeois de Soissons en avril 1281 (Arch. Nat., l 1006, n° 12) ; vente de terres et de revenus fonciers à Mercin-et-Vaux (Aisne, cant. Soissons-Sud) par un lignage chevaleresque de Ressons-le-Long (Aisne, cant. Vic-sur-Aisne) en décembre 1281 (Bibl. Nat. de France, Picardie 295, n° 80).

[11]

L’ensemble des documents concernant les démêlés des prémontrés de Valsery (Aisne, cant. Vic-sur-Aisne, com. Cœuvres) avec la communauté des habitants de Cœuvres à propos de pâturages est rédigé conjointement par Raoul du Puits et son collègue Léger de Reims de juillet à septembre 1288 (Arch. Nat., l 1009 a, n° 166 à 170 ; Bibl. Nat. de France, Picardie 292, n° 34).

[12]

Promesse faite par Gérard, abbé de Saint-Médard de Soissons, de se conformer à l’estimation des deux arbitres priseurs, les clercs Jacques de Chivres et Raoul du Puits, dans l’opération de rachat des biens de Braye (Aisne, cant. Vailly-sur-Aisne) appartenant aux chanoines de Saint-Crépin-en-Chaye, en novembre 1282 (Arch. Nat., l 1009 a, n° 20).

[13]

Cette cession concernait aussi une rente en blé qu’il touchait sur le grenier monastique de Soissons (Arch. Nat., l 1006, n° 84) ; elle était doublée d’une lettre d’obligation scellée par l’officialité mais qui a disparu.

[14]

En 1246, les deux filles d’un certain Jean Plicon sont Marie de Billy et Erme de Droizy, dont le fils Henri de Droizy (Aisne, cant. Oulchy-le-Château) n’est alors qu’écuyer (Arch. Nat., l 1007, n° 17). En 1261-1262, c’est un Gautier qui est seigneur de Droizy (Arch. Nat., l 1007, n° 40 et 41).

[15]

Vente par un particulier à Charles de Valois, frère du roi, d’une maison située à Mareuil-sur-Ourcq (Oise, cant. Betz) près de La Ferté-Milon, en mai 1293, pour 12 livres 13 sous parisis (Arch. Nat., j 163 a, n° 9) ; vente aux moniales de Notre-Dame de Soissons d’une domus à Acy, au hameau du Mesnil, près d’une domus de l’abbaye, en 1287 (Bibl. Nat. France, coll. Picardie, vol. 295, n° 90).

[16]

En Soissonnais, 16 setiers de vigne font un arpent, c’est-à-dire 42 ares environ.

[17]

Vente à l’abbaye Notre-Dame d’une vigne de 7 setiers et demi à Billy-sur-Aisne (Aisne, cant. Soissons-Sud) en 1272 et d’une vigne de 5 setiers à Mercin (Aisne, cant. Soissons-Sud) en 1273 (Bibl. Nat. France, coll. Picardie, vol. 295, n° 69 et 70). Vente aux cisterciens de Longpont d’une vigne de 6 setiers à Vauxbuin (Aisne, cant. Soissons-Sud) en 1285 (Arch. Nat., l 1004, n° 72).

[18]

Compte édité par de Marsy, 1877 (p. 100 sur les dépenses pour les vignes).

[19]

Terrier édité par Dubois et Angers, 2001, p. 331-334.

[20]

Sur cette question des hommes de corps dans la région, de leurs charges et de leurs relations avec leurs maîtres, voir Bloch, 1920, rééd. 1996, et Brunel, 2005.

[21]

Desportes, 1979, p. 333-336.

[22]

Saint-Denis, 1994, p. 571-572 ; id., 1983.

[23]

Saunier, 1993, p. 13-15, 40, 52-54.

[24]

Le contrat d’hébergement et d’entretien des deux sœurs, passé devant l’officialité, date de juillet 1279 (Arch. Nat., l 742, n° 134). Leur père était vivant en juin 1254, c’était le bourgeois Huard Crochepois (Arch. Nat., l 1007, n° 34). Sur les bourgeois de Soissons, voir Brunel, 2007.

[25]

Jacob, 1990, p. 126 (exemples depuis 1255).

[26]

Ibid., p. 276-282.

[27]

Chez les serfs du chapitre cathédral de Troyes, on retrouve cette pratique de la gouvernance, les pères laissant à leur fils une terre pour le « gouverner » à la fin de ses jours ou en cas de maladie : Patault, 1978, p. 267 (exemples datant d’après 1400).

[28]

Beaumanoir, 1970, t. i, chapitre xxi (« comment compaignie se fet… »).

[29]

« Encore puet on bien apeler entour soi en autre maniere sans peril, si comme quant l’en ne melle nus des biens ensemble ou quant l’en tient par certain louier. Si comme il avient qu’uns hons va manoir aveques un autre et convenance a paier certain pris d’argent pour ses despens et set bien au sien assener si qu’il ne paie a celi avec qui il est fors ce qui li est enconvenancié. En toutes teus manieres ne puet on demander par reson de compaignie » : Beaumanoir, 1970, t. i, § 627, p. 312-313).

[30]

Billy-sur-Aisne : Aisne, cant. Soissons-Sud.

[31]

Vénizel : Aisne, cant. Soissons-Nord.

[32]

Acy : Aisne, cant. Braine.

[33]

Abbaye bénédictine de Saint-Crépin-le-Grand de Soissons.

[34]

Avorny : lieu-dit, commune de Billy.

[35]

Vuillery : Aisne, cant. Vailly-sur-Aisne.

[36]

Droizy : Aisne, cant. Oulchy-le-Château.

Résumé

Français

Ne pouvant plus s’assumer, le vieux vigneron Raoul le Picard passe en 1290 un contrat de placement chez un couple de voisins ; c’est un notaire très expérimenté de l’officialité épiscopale de Soissons qui se charge d’en rédiger les clauses et qui procède au recensement de l’ensemble du patrimoine paysan. Car en échange de la cession de tous ses biens mobiliers, de ses terres et de sa maison, le retraité recevra l’habillement, le vivre et le couvert jusqu’à sa mort. Mais comme Raoul est aussi homme de corps de l’abbaye aux moniales de Notre-Dame de Soissons, le couple qui l’accueille devra payer une taxe de mainmorte à son décès. Reflet d’une pratique méconnue, apparentée au système de la gouvernance étudié dans les villes du nord de la France, ce contrat jette un jour nouveau sur la fin de vie des vieux paysans et des vieux citadins qui ne pouvaient plus compter sur l’aide d’une famille ou d’un parent pour couler quelques jours heureux après une existence de labeur.

Mots-clés

  • Notaire
  • officialité
  • parenté
  • paysan
  • vieillesse
  • vignes

English

In 1290, unable to live alone anymore, the old winegrower Raoul le Picard signed a contract of placement with a neighboring couple. A highly experienced notary public from the episcopal officiality of Soissons was hired to draw up the contract clauses and to inventory the property of the peasant. Indeed, in exchange for the property transfer of all his goods and chattels, landed property and house, the future retiree would be housed, fed and clothed to his death. However, since Raoul was also bodily engaged to the Abbey of the moniales of Notre-dames in Soissons, the host couple would have to pay over a mortmain fee upon his demise. This contract reveals a little-known practice, cousin to the better-studied governor system in the towns of Northern France. It throws a new light on the end life of old peasants and town-dwellers who could not count on the help of close family or kin to live a few relatively happy last years after a life of labor.

Keywords

  • notaries public
  • officiality
  • old age
  • kin
  • peasant
  • vineyards

Español

El anciano vinatero Raoul le Picard, no pudiendo mantenerse sólo, hace en 1290 un contrato de colocación en casa de una pareja de vecinos suyos ; es un escribano muy experimentado de la oficialidad episcopal de Soissons que se encarga de redactar las cláusulas de dicho contrato y que procede al inventario de todos los bienes de su patrimonio. Y es que, en contrapartida de la cesión de cuantos bienes inmobiliarios posee, de sus tierras y de su casa, el jubilado recibirá los vestidos, la cama y la comida hasta el último de sus días. Además, como Raoul es siervo del monasterio de Nuestra Señora de Soissons, la pareja que le recoge tendrá que pagar el derecho de manomuerta a la monjas el día de su muerte. Reflejo de una práctica poco conocida, aparentada al sistema de « gobernación » de las ciudades del norte de Francia, este contrato arroja una luz nueva sobre el final de la vida de los viejos trabajadores del campo y de la ciudad que no podían contar con la ayuda de una familia o de un pariente para pasar algunos días felices al final de una vida de labor.

Palabras claves

  • campesino
  • escribano
  • oficialidad
  • parentela
  • vejez
  • viñas

Pour citer cet article

Brunel Ghislain, « Une retraite bien préparée. Le cas du paysan Raoul le Picard à la fin du xiiie siècle », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2010 (Vol. 33), p. 159-180.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2010-1-page-159.htm


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