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Histoire & Sociétés Rurales

2010/1 (Vol. 33)


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Chris-Cécile Besnard-Vautrin (dir.) En Plaine de Caen, Une Campagne gauloise et antique, l’occupation du site de l’Étoile à Mondeville (14), Rennes, pur, 2009, 314 p., isbn 2-7535-0836-1

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Les investigations archéologiques à Mondeville s’étendent sur plusieurs dizaines d’hectares, elles couvrent des occupations humaines depuis le Néolithique jusqu’au Moyen Âge. Cet ouvrage présente une étude extrêmement détaillée et intelligente de trois habitats contemporains de l’âge du Fer distants de seulement quelques centaines de mètres. Nous pouvons suivre l’évolution de ces trois sites depuis leurs fondations au iiie siècle avant notre ère jusqu’à leur abandon à la fin du iie siècle ou au début du iiie siècle après J.-C. Les enclos laténiens s’inscrivent dans un réseau parcellaire assez complexe organisé autour d’axes de circulation. Une description des vestiges des trois établissements ruraux souligne l’abondance des fosses de stockage de type cave et la présence des fameux souterrains longtemps décrits comme un particularisme armoricain. Mark Guillon présente ensuite son étude de la vingtaine de sépultures réparties sur les trois habitats parmi lesquels une exceptionnelle tombe à éléments de char. Le chapitre dédié à la culture matérielle associe à Chris-Cécile Besnard-Vautrin plusieurs spécialistes régionaux : Xavier Savary (pétrographie), Élise Sehier (matériel de tissage) et Nolwen Zaour (paléométallurgie). La longévité de l’occupation de ces sites permet d’exposer dans cet ouvrage une remarquable étude du mobilier céramique dont la richesse en fait une référence obligatoire pour les archéologues de la période laténienne. Le matériel métallique n’est pas en reste avec, entre autres, une gamme représentative de l’outillage agricole des Gaulois. Dans la partie suivante, Ginette Auxiette, pour les restes fauniques et Véronique Matterne pour les restes végétaux, décrivent les pratiques et spécificités de l’agriculture et de la consommation des habitants de ces trois habitats. On note la dominance des ossements de bœuf, la faible proportion de faune sauvage et la forte part de la culture des légumineuses.

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Le chapitre consacré au prolongement de l’occupation des trois sites pendant la période gallo-romaine est écrit par Vincent Carpentier et Chris-Cécile Besnard-Vautrin. Fait rare, malgré un hiatus (d’indices ?) de plus d’un siècle, les trois enclos gaulois sont réinvestis. Les installations gallo-romaines s’intègrent dans une trame parcellaire s’articulant de part et d’autre des chemins. Chacun des sites est doté d’un puits, élément fort de la « romanisation » du paysage. Un point important de l’exposé consiste en la démonstration de l’implantation d’un sanctuaire rural sur le site ii dont l’agencement du complexe bâti est particulier. Soulignons qu’une des fosses de cet ensemble a livré un lot d’enduits peints à motif décoratif.

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Au final, cet ouvrage de référence rend compte d’investigations archéologiques très pointues dont le résultat permet une restitution de l’occupation d’un vaste terroir sur près de six siècles.

Pierre Giraud

Clara Berrendonner, Mireille Cébeillac-Gervasoni et Laurent Lamoine, (dir.), Le Quotidien municipal dans l’Occident romain, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, coll. « Histoires croisées », 2008, 807 p.

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L’équipe de recherche emire (Élites Municipales Italiennes de la République et de l’Empire) de l’umr 8585 du cnrs s’est faite une spécialité depuis de nombreuses années, celle qui est de s’intéresser aux notables locaux du monde romain. Elle est en particulier à l’origine d’une série de tables rondes et colloques – déjà publiés – qui a grandement permis d’améliorer les connaissances de la pratique municipale. Les thèmes de réflexion, qui ont été jusqu’à présent développés, se sont successivement intéressés à la définition des élites locales, l’évolution dans le temps de la composition des groupes dirigeants, les fondements économiques de la prééminence sociale des élites ou encore l’autoreprésentation des cercles dirigeants (évergétisme, etc.). Avec ce volume, fruit d’un colloque qui s’est tenu à Clermont-Ferrand (Maison des Sciences de l’Homme) et à Chamalières (iufm d’Auvergne) du 19 au 21 octobre 2007, c’est un autre secteur de la pratique municipale qui est ici exploré. La quarantaine de contributions rassemblées a désormais pour objet les acteurs de la vie institutionnelle civique et leurs activités, en Italie et dans les provinces occidentales, entre le iie siècle avant J.-C. et le ive siècle après J.-C.

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Dans une note introductive, les organisateurs du colloque replacent rapidement l’étude des élites locales dans un contexte historiographique très général et présentent les contributions qu’ils ont rassemblées. Celles-ci s’organisent autour de quatre grandes parties : « Des enquêtes régionales », « De la Pratique institutionnelle : des Regards diachroniques », « Administration et gestion » et « La Cité et les Autres ». Un programme dense donc, mais passionnant, tant dans sa conception que dans la qualité des textes, tous de très haut niveau. On comprendra aisément que ce compte rendu de lecture n’aborde pas de façon approfondie tous les aspects développés par la quarantaine de participants.

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Après quelques bruissements de pages, ladite somme commence par une première partie consacrée à des enquêtes régionales. Celle-ci comprend sept contributions qui nous amènent, sur la base de divers contextes épigraphiques (inscriptions funéraires, dédicaces religieuses, inscriptions honorifiques), des régions danubiennes à l’Afrique du Nord, en passant par la botte italienne. Quatre d’entre elles (Gino Bandelli et Monica Chiabà ; Silvia Maria Marengo, Simona Antolini et Fabiola Branchesi ; Gian Luca Gregori ; Jonathan Prag) offrent d’intéressantes réflexions sur l’administration locale en Transpadane, Lombardie, Sicile et dans le Picenum (entre l’Apennin et l’Adriatique) ; une aborde le quotidien institutionnel à Sarmizegetusa (Benoît Rossignol), qui présente le dossier épigraphique le plus riche des provinces danubiennes ; deux autres encore (Claude Briand-Ponsart ; Sabine Lefebvre) explorent les pratiques municipales dans la cité numide de Cuicul et en Maurétanie Tingitane. A l’issue de ce tour d’horizon, on arrive à se former une bonne image de la vie institutionnelle à travers ses responsables, individuellement ou collectivement. On constate ainsi l’intérêt d’honorer l’empereur et les membres de sa famille. On devine les attentes, la reconnaissance du populus envers quelques personnalités. Ailleurs, on soupçonne les exigences de la cité, confrontée à l’obligation d’aménager la civitas par la construction de bâtiments. Mais, surtout, ces enquêtes régionales attirent notre attention sur les spécificités institutionnelles qui peuvent exister entre les différentes cités de l’empire, tout en mettant en avant le nombre restreint de documents et les difficultés qu’ils présentent sur l’appréhension concrète du quotidien municipal. En effet, le type même des sources nous éloigne de la banalité proprement dite du quotidien. Si telle pierre tombale permet d’identifier un magistrat, elle ne dit rien en revanche sur sa vie. La documentation s’oppose en quelque sorte à une description détaillée du quotidien, puisque la plupart des inscriptions visait avant tout la commémoration. C’est la temporalité même du quotidien qui échappe donc à la connaissance. Comme le rappelle judicieusement Benoît Rossignol : « plus que le quotidien c’est une partie du cadre de ce quotidien que l’on peut retrouver » (p. 100). Et Claude Briand-Ponsart de lui répondre : « si le quotidien au jour le jour nous échappe, il n’en reste pas moins vrai que les inscriptions apportent un éclairage plus que ponctuel » (p. 116).

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La seconde partie comprend quatre contributions (Enrique Garcia Riaza et Laurent Lamoine ; Jean-Luc Fray ; Manuel Ramirez Sanchez ; Michael Crawford), qui portent sur les pratiques institutionnelles des communautés préromaines et sur l’administration des communautés urbaines médiévales et modernes. La perspective comparatiste, qui est ici envisagée, est tout à fait stimulante. On pourra peut-être seulement regretter sa brièveté.

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La troisième partie, nettement plus volumineuse, ne comprend pas moins de 19 contributions portant sur l’Administration et la Gestion. Elle s’organise en deux sections. La première s’intéresse aux « pratiques administratives ». Elle entraîne, en particulier, le lecteur dans le domaine de l’analyse du formulaire institutionnel et apporte d’utiles renseignements sur les modalités d’intervention des acteurs sociopolitiques à l’échelle municipale. Cette première section s’ouvre sur une intéressante étude de la notion de Res Publica. Emmanuel Lyasse y étudie le rapport que ce terme, issu du vocabulaire politique latin, entretient avec le fonctionnement des institutions locales. Khaled Marmouri brosse un tableau très convaincant des pratiques institutionnelles à travers l’épigraphie de Tripolitaine et les exemples de Gigthis et de Lepcis Magna. Il apparaît notamment que les domaines d’intervention des acteurs municipaux sont très restreints : la quasi-totalité des inscriptions se rapporte à des supports honorifiques. On y voit même l’ordo veiller à l’exécution des volontés testamentaires relatives à l’érection statuaire. Les contributions suivantes prolongent ce développement : Anathase D. Rizakis et Francesco Camia évoquent l’action des magistrats de la province d’Acaia, Luisa Sanchez Leon étudie les compétences des curies locales en Lusitanie et Maria Letizia Caldelli rend compte des interventions des décurions à Ostie tandis que Maria Grazia Granino Cecere et Giovanni Mennella analysent très finement la gestion de l’espace sacré en Italie. On ne négligera pas enfin la contribution de Juan Francisco Rodriguez Neila sur le développement des assemblées générales (les comices) dans la partie occidentale de l’Empire.

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Ceci permet d’aborder la deuxième section de la troisième partie. Elle est composée de onze contributions toutes tournées vers l’argent public. Deux thèmes principaux sont ici explorés : la gestion des biens de la cité et le personnel administratif. Le premier nous transporte concrètement dans la vie économique. Clara Berrendonner, par exemple, signe une étude sur les souscriptions publiques. On y apprend que, contrairement aux collectes effectuées dans les communautés grecques, les conlationes des cités romaines ne servirent pas à financer la construction ou la restauration d’équipements collectifs. À partir de l’époque augustéenne, elles sont avant tout destinées aux hommages adressés aux notables (élévation de monument honorifique, etc.). À cette étude fort complète répond le très explicite document épigraphique présenté par Marina Silvestrini : « L’epigrafe in onore dell’augustale Lucio Gellio Primigenio ». Raffaela Biundo, quant à elle, examine la place de l’eau dans les revenus d’une cité de l’époque impériale. Ceci nous vaut d’intéressants développements sur le rôle du vectigale : redevance en espèces qui était versée à la ville pour tous les usages d’eau et qui représentait une source de revenus importante dans le budget d’une cité. Un autre exemple nous plonge dans les économies civiques des cités d’Afrique romaine. Nous le devons à Nicolas Tran. L’auteur y examine en particulier les contacts entre les autorités et les travaux publics et le commerce de détail. Fabiola Branchesi poursuit dans cette voie en étudiant la relation que l’administration urbaine entretient avec l’économie agricole dans l’antique Picenum. Les études sur le personnel administratif s’élève au nombre de six. Une série diversifiée de sujets émaillent ce dernier thème, qui vont du rôle des appariteurs municipaux (Jean-Michel David), qui n’était guère éloigné de celui des appariteurs de Rome (scribes, licteurs, etc.), aux activités du personnel subalterne de l’administration civique (les servi publici actores, Françoise Sudi-Guiral). L’implication des élites dans la vie municipale est également visitée sous l’angle de l’évergétisme avec les contributions d’Élisabeth Deniaux (« Travaux publics et évergétisme en Albanie à l’époque romaine ») et Federico Santangelo (« Le quotidien d’une cité exceptionnelle : élites et évergétisme dans la Carthage romaine »). Je terminerai en mentionnant la très appréciable étude que signe Enrique Melchor Gil où il analyse le rôle essentiel joué par les femmes de l’élite dans la vie municipale durant le Haut Empire en Bétique.

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La quatrième et dernière partie comprend onze contributions portant sur « La Cité et les Autres ». Ici, l’expression diversifiée des relations quotidiennes avec les empereurs, les élites locales et les administrés est examinée à travers deux sections. La première, qui est intitulée « Les Autorités de la Cité et les Autres », interroge le rapport aux « autorités » : Fausto Zevi évoque les collèges d’Ostie, Giuseppe Camodeca le rôle des curateurs et Aki Nakagawa la virtus des notables, tandis que Michel Christol analyse la curatelle et le patronat à travers le cas des sénateurs en Italie. Tous les auteurs parviennent à la même conclusion : dans le quotidien institutionnel des cités, le rapport aux « autorités » est complexe et joue un rôle important. Tout représentant de l’État devenait un intermédiaire précieux qui, le cas échéant, pouvait prendre en charge quelques-uns des intérêts de ses administrés. Il fallait donc capter sa bienveillance, utiliser sa position. Et c’est très justement que Michel Christol rappelle que « derrière celles-ci [les Autorités] se profile la personne impériale, source de leur [les Cités] position, qui peut être considérée comme instance suprême d’arbitrage ou de décision » (p. 523).

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Enfin, la deuxième section s’intéresse à l’octroi des honneurs et aux espaces de représentation à l’intérieur de la Cité. Sculptures, épigraphie et monuments publics y sont scrutés à la loupe. On citera l’étude alerte de Patrick Le Roux sur les monuments publics du municipe de Baelo Claudia, à l’ouest de Tarifa ; sans négliger les intéressants développements que consacrent Marcella Chelotti, Alfredo Buonopane, et Gian Luca Gregori au langage des espaces civiques en Italie. Les arcs de triomphes sont également visités avec « Le rôle des administrations municipales dans l’érection des arcs monumentaux en Afrique (de la Tingitane à la Tripolitaine) du ier au ive siècle après J.-C. » de Caroline Blonce. On ne pourra oublier les textes d’Antonio Pistellato, Ilaria Milano et Valentina Pistarino qui analysent les données épigraphiques relatives à l’autoreprésentation. Ainsi, c’est de manière concrète et fort explicite que ces six contributions introduisent à un aspect fondamental de la vie politique locale : la mise en scène et la hiérarchisation des différents pouvoirs participant au fonctionnement, à la protection et à la cohésion de la communauté locale.

Foisonnant d’études passionnantes, cet ouvrage, construit de surcroît avec méthode et rigueur (chronique des discussions, index, etc.), projette sur le quotidien municipal en Occident à l’époque romaine une multitude d’éclairages qui se complètent et s’enrichissent mutuellement. Nul doute qu’il intéressera tous les lecteurs, profanes comme érudits. La qualité des contributions et leur équilibre réciproque donne à l’ensemble une remarquable cohérence, à laquelle s’ajoute une judicieusement iconographie. Il faut donc remercier Clara Berrendonner, Mireille Cébeillac-Gervasoni et Laurent Lamoine de nous avoir apporté cette impressionnante somme de connaissances au moment même où la question des collectivités locales stimule le débat politique. Paradoxalement, les nombreuses communications qui y sont développées auraient pu desservir cet ouvrage, mais avouons-le sans détour, il représente plutôt une belle réussite.

Pierre-Marie Guihard

Pierre Bouet, Catherine Bougy, Bernard Garnier, et Christophe Maneuvrier (dir.), De Part et d’autre de la Normandie médiévale. Recueil d’études en hommage à François Neveux, Cahier des Annales de Normandie, n° 35, Caen, 2009, 542 p., 32

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Comme indiqué dans l’avant propos de l’ouvrage, il n’a pas été bien difficile pour les coordinateurs du présent volume de réunir 30 articles en hommage à François Neveux tant ses qualités humaines et intellectuelles l’ont imposé, en plus de 30 ans d’exercice, comme l’un des maîtres de l’étude et de l’enseignement de l’histoire médiévale à l’université de Caen.

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Parmi les articles collectés pour constituer ce recueil d’études essentiellement consacré à l’histoire normande, seule une minorité concerne l’histoire des sociétés rurales mais l’éventail des trois thèmes retenus pour structurer l’ouvrage a bien été couvert.

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La première partie consacrée à l’histoire politique et militaire des mondes normands n’a suscité qu’un article d’histoire rurale, celui d’Anne-Marie Flambard-Héricher portant sur les aménagements des cuisines dans les fortifications normandes du xie au xiiie siècle. L’auteur bien connu des castellologues pour ses grandes campagnes archéologiques en terre normande (châteaux de Vatteville-la-Rue, Bretoncelles, etc.), nous livre ici un aperçu des observations archéologiques faites au Château-Ganne (Calvados), durant l’été 2008. Après la chapelle et une série de bâtiments résidentiels et domestiques découverts entre 2004 et 2007 cette 5e campagne de fouilles destinée à compléter l’exploration de la basse-cour a permis la mise au jour, dans un bâtiment isolé, d’une cuisine d’environ 10 m de côté. L’auteur conclut son article, essentiellement consacré au Château-Ganne, par une comparaison avec la cuisine dégagée lors de la fouille de la motte d’Olivet (Calvados).

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Avec trois articles d’histoire rurale, le second thème dédié à l’histoire économique et sociale de la Normandie paraît, sans surprise, un peu plus fourni. Sous des angles différents, deux contributions traitent des patois de Normandie. L’expression est de rigueur pour Élisabeth Ridel qui, après avoir recensé 152 mots d’origine scandinave, s’interdit de parler de « langue normande ». N’en déplaise à certains folkloristes des xixe et xxe siècles en quête d’identité « viking », l’existence d’une autonomie linguistique normande relève d’un mythe que l’auteur s’emploie ici, avec une réelle efficacité, à dénoncer. Du patois normand, il en est aussi question dans l’article de Catherine Bougy qui s’interroge sur son mode de transmission dans la société normande contemporaine où chacun désormais maîtrise le français. À l’heure où les patois normands paraissent menacés d’une fin rapide, l’auteur constate un paradoxe, la fierté de leurs derniers locuteurs qui contraste avec la gêne voire la honte des générations précédentes. De son côté, Isabelle Theiller spécialiste de l’histoire des marchés de Haute-Normandie pour la fin du Moyen Âge examine le cas de celui de Duclair, en vallée de Basse-Seine. La découverte aux archives départementales de Seine-Maritime d’un brouillon rédigé, un peu avant 1400, par un auteur anonyme donne des précisions utiles sur l’évolution économique et juridique d’un marché en une période propice à de nombreuses fluctuations : la guerre de Cent Ans. Alors que le marché de Duclair appartenant à l’abbaye de Jumièges était sur le point de disparaître, l’arrivée massive de marchands rouennais victimes de l’émeute de la Harelle (1382) ranime son activité économique, dans le courant des années 1390. De tels faits seraient aujourd’hui bien oubliés si l’abbaye, mise en cause dans ses droits et privilèges sur le marché de Duclair, n’avait cherché, comme l’atteste le document, à se défendre contre ces marchands dénoncés comme des usurpateurs.

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La troisième et dernière partie de l’ouvrage intitulée des églises et des clercs a inspiré, dans le domaine qui nous intéresse, quatre auteurs. C’est d’abord Éric Van Torhoudt qui considère comme nécessaire le réexamen des origines de l’abbaye bénédictine de Montebourg (Manche). L’original est perdu et l’historien en quête de fondateur a le choix entre trois versions. Celle du lignage aristocratique faisant la part belle à la famille des Reviers-Vernon, celle, plus prestigieuse encore, de Guillaume le Conquérant ou celle, plus modeste, d’un ermite, Roger de la Croix-Saint-Leuffroy qui aurait œuvré en toute indépendance, avant de voir sa fondation validée par l’autorité ducale vers 1090. Le mérite revient à l’auteur, au terme d’une stimulante démonstration, de parvenir à concilier ces trois traditions. Il va sans dire que le cas de Montebourg n’est pas isolé. En matière de fondation monastique, l’apparente netteté des sources doit en maintes situations masquer ce que l’auteur désigne comme « un processus long et incertain, dépendant des conditions locales ». Le problème est particulièrement délicat à résoudre pour des établissements monastiques de petite taille pour lesquels la documentation historique fait cruellement défaut. À ce titre, les deux modestes centres érémitiques du Pont-Angot à Ailly et du Val-Boutry au Mesnil-Bacley (Calvados), étudiés par Mathieu Arnoux et Christophe Maneuvrier, font figure d’exception grâce au petit dossier documentaire que les deux auteurs ont réussi à constituer. Il ressort de cette enquête un triple constat. D’abord, la disparition progressive, dès la seconde moitié du xiie siècle, de ces cellules monastiques qui finissent par s’intégrer au clergé régulier en devenant des prieurés. Ensuite, le lien étroit établi et maintenu par les seigneurs locaux à l’encontre de ces ermitages jusqu’à leur rattachement à un établissement religieux. Enfin, la survie d’une partie de l’information historique sous la forme d’actes vidimés tardivement et conservés dans les fonds seigneuriaux ou dans des dossiers de juridiction. D’une toute autre nature est l’article sur Claude Prévost, le riche fermier-laboureur de Vaulerant, auquel Jean-Marc Moriceau a décidé de consacrer sa contribution. Au beau milieu de la plaine de France, nous voici projetés bien loin des terres habituellement fréquentées par François Neveux. Car même si l’auteur rappelle les origines médiévales de cette dépendance de l’abbaye cistercienne de Chaâlis, nous sommes en l’année 1758. Tout respire ici l’aisance et la prospérité, l’échelle des superficies et des revenus, le confort domestique : sept pièces, un mobilier varié dont une horloge et une petite bibliothèque, des bijoux et une trésorerie particulièrement confortable qui se monte à 7 000 livres.

À l’image de ce dernier article ouvert sur d’autres horizons, gageons que la diversité des communications présentées dans ce recueil soit de nature à intéresser un public plus large que celui des fervents adeptes de la Normandie médiévale.

Bruno Nardeux

Marie-Christine Bailly-Maître et Jean-Michel Poisson (dir.), Mines et pouvoir au Moyen Âge, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. d’histoire et d’archéologie médiévale, 2007, 214 p.

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Les actes de la table-ronde « Pouvoir châtelain et exploitation minière au Moyen Âge », qui s’est tenue à Lyon le 15 mai 2002, ont été rédigés par une dizaine de chercheurs spécialistes de l’histoire minière médiévale. Pas à la ligne Les zones géographiques étudiées sont centrées sur les Alpes, la Savoie, le Dauphiné, l’Ardèche et la Provence. Sont également concernées la Toscane et le Piémont en Italie, le sud de la péninsule hispanique et une partie de l’actuelle République tchèque. Les périodes étudiées sont situées entre le xiie et le xvie siècle.

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Les rapports entre le pouvoir, local, régional ou royal, et les mines sont l’objet principal de l’étude. On voit, entre le xie et le xiiie siècle, le seigneur contrôler les mines, prélever sa part de la production et intervenir dans les règlements. Il perdra cette mainmise au cours du xve siècle. Le métal recherché est en général l’argent, en relation directe avec la production de la monnaie. Cependant, d’autres métaux sont également convoités, en particulier pour des raisons stratégiques, comme le fer pour la production des armes en acier ou le cuivre pour la fabrication des canons en bronze à la fin de la période médiévale.

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Avant le xie siècle, les informations concernant les mines et leur contrôle sont peu nombreuses. Certes, l’exemple des mines de plomb argentifère de Melle (Deux-Sèvres), dont l’exploitation est contrôlée par les empereurs carolingiens, est bien connu mais reste isolé. Le denier d’argent apparaît au viie siècle et reste en usage exclusif jusqu’au xiiie siècle ; l’argent est donc un métal indispensable aux échanges. Au cours du xie siècle pas de, s’ouvre une période de croissance entraînant en Occident une demande accrue de métal, surtout d’argent. De nombreuses mines sont alors ouvertes, parfois dans des lieux difficiles d’accès et les seigneurs contrôlent une bonne partie de la production. Des rivalités apparaissent, des conflits ont laissé des traces dans la documentation et les équipes de mineurs et de métallurgistes sont soumises à de fortes contraintes. En France, à de nombreuses reprises, le pouvoir royal tente de s’immiscer dans les affaires minières. La Peste a fortement fait décroître la production minière au cours de la deuxième moitié du xive siècle. Au cours du xve siècle, c’est la reprise de la production de minerai métallifère et le pouvoir royal commence à reprendre la main sur l’exploitation des mines. Les Capétiens s’intéressent aux mines d’argent du sud de la France mais il faut attendre 1413 pour voir Charles VI promulguer le premier règlement minier qui marque la fin des droits seigneuriaux sur les mines. En Provence, le roi René intervient fortement dans l’activité minière.

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Une part importante des travaux des chercheurs est consacrée aux apports de l’archéologie. Si les sources archivistiques ne semblent plus pouvoir fournir d’informations supplémentaires, il n’en est pas de même pour l’archéologie qui peut apporter des connaissances nouvelles. De nombreux villages ou villes ont été créés en raison de la proximité d’une exploitation de minerai. Les relations entre châteaux et mines semblent assez étroites comme à Largentières (Ardèche) ou à Rocca San Silvestro (Toscane). Dans les sierras de Huelva (Andalousie), il existe une forte corrélation entre sites miniers, châteaux et habitat. De même, dans la République tchèque, de nombreuses positions fortifiées se trouvent au voisinage immédiat d’aires minières médiévales exploitées au cours des xive et xve siècles. Par ailleurs, les techniques d’analyse des éléments-traces permettent de connaître l’aire de diffusion des produits des mines, en particulier dans le domaine monétaire, et l’étude des sites souterrains est prometteuse.

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L’archéologue se transforme parfois en spéléologue. Certaines mines médiévales, comme celles de La Londe-les-Maures (Provence), sont réputées comme ayant été exploitées par les Romains ; les prospections ont mis en évidence des travaux souterrains anciens et la présence d’un castrum à proximité. L’archéologie souterraine a été présentée de manière plus approfondie pour les mines des Monts de Campiglia Maritima (Toscane), où de nombreuses entrées ont été repérées. Les travaux miniers sont souvent ici très anciens, certains ont été datés de l’Âge du Bronze.

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Une partie des contributions nous montre les difficultés techniques pour améliorer les méthodes de séparation des métaux après la réduction de leur minerai. Le cuivre par exemple se trouve, une fois passé à l’état métallique, allié avec l’argent qui reste en faible proportion tout en étant fortement convoité. Les mines de Maurienne, ouvertes à la suite de prospections intenses au début du xive siècle, produisent d’abord du cuivre puis, à partir de 1340 de l’argent à la suite du passage de maîtres affineurs itinérants. S’il y a circulation des savoirs techniques, il n’y a pas pour autant d’échange systématique d’informations mais plutôt une course technologique avec même des indices d’espionnage industriel. Souvent, il est fait appel aux compétences allemandes, comme en Savoie. Au xve siècle, les mines d’Europe centrale connaissent un essor important, conséquence directe de l’évolution des techniques de séparation de l’argent du cuivre. Ce dernier métal est fortement demandé pour la fabrication du bronze des canons.

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Partout où la géologie le permet, la frénésie de recherche de minerais métalliques, en particulier argentifères, est frappante. Le développement économique et le pouvoir de battre monnaie vont de pair avec l’accès à certains métaux indispensables et des régions entières ont été marquées par les travaux miniers. La découverte du Nouveau Monde et l’afflux de métaux précieux en Europe viendront fortement modifier l’activité minière.

Une bibliographie abondante est fournie à la fin de l’ouvrage. La qualité des photos est parfois décevante, en particulier quand elles ont été réalisées en souterrain.

Laurent Dujardin

Lionel Dorthe, Le Berger et son troupeau. Prieurs et curés d’Ayent en conflit (diocèse de Sion-15e siècle), Lausanne, Cahiers Lausannois d’Histoire Médiévale, 40, 2007, 363 p., isbn 2-940110-53-0

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L’ouvrage est tiré d’un mémoire de licence soutenu par Lionel Dorthe à l’université de Lausanne. Il s’agit d’une étude de type microhistorique consacrée à l’histoire religieuse d’une paroisse alpine du haut Valais, proche du siège épiscopal de Sion : la paroisse d’Ayent. L’auteur s’est appuyé sur une documentation très centrée sur cette seule paroisse, mais abondante en quantité et amplement répartie d’un point de vue chronologique, puisqu’il a inclus dans sa réflexion des documents produits de la fin du xie au début du xvie siècle, pour la plupart conservés dans les Archives du chapitre de Sion. La seconde moitié du xve siècle est au cœur du sujet dans la mesure où c’est en 1454-1457 et surtout en 1483-1486 qu’ont lieu deux conflits retentissants entre le prêtre séculier de la paroisse et le prieur local, dépendant de l’abbaye bénédictine d’Ainay, au diocèse de Lyon. Selon Lionel Dorthe, c’est à la faveur du conflit de 1454-1457 que le prêtre séculier de la paroisse, jusque là simple vicaire perpétuel du prieur, est véritablement devenu le curé paroissial. Ces conflits ont donné lieu à la rédaction, par les deux parties, par l’évêque de Sion et par les arbitres intervenant dans l’affaire, d’un grand nombre de cédules, mandements et autres actes de procédure d’une remarquable précision. Ces actes sont très largement sollicités et cités par l’auteur, qui les confronte et en donne une analyse précise et bien organisée. L’un des registres des Archives du chapitre cathédral de Sion (registre th 20/71), incluant les documents relatifs au conflit de 1483-1486 fait l’objet d’une longue édition partielle à la fin de l’ouvrage. L’auteur a en fait pris le parti d’éditer en totalité les documents qui lui semblaient les plus intéressants et de ne proposer qu’une analyse des autres textes contenus dans ce registre. Nul doute cependant que cette édition, partielle mais claire et facile à utiliser, s’avèrera utile.

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Le texte lui-même s’organise en trois parties. La première partie de l’ouvrage, destinée à mettre en contexte les sources et les conflits de la seconde moitié du xve siècle, concerne la période s’étalant du xie au début du xve siècle. Sont successivement présentées les deux institutions en présence : le prieuré d’Ayent et la paroisse du même nom. La deuxième partie relate précisément les événements de la seconde moitié du xve siècle, en manifestant un intérêt très vif pour le parcours des hommes – prieurs et curés – qui s’affrontent alors, ainsi que pour les étapes de la procédure. Les réponses des nombreux témoins entendus sont traitées à l’aide de tableaux synthétiques qui en facilitent l’approche par le lecteur, le texte latin étant en partie traduit en français. La dernière partie, plus courte, s’attarde sur la vie paroissiale à Ayent au xve siècle, en présentant les droits, les devoirs et les revenus du desservant, ainsi que le renforcement du rôle et de l’organisation de la communauté paroissiale.

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Au-delà des qualités de cet ouvrage, il faut malheureusement souligner un manque de prudence dans certaines interprétations des textes, y compris sur des éléments importants de la réflexion. C’est le cas, par exemple, à propos du vocabulaire juridique désignant le prêtre paroissial. Il est clair que le statut exact de ce dernier est très malaisé à définir à l’aide d’un vocabulaire latin parfois fluctuant, d’autant plus que le choix même des termes est l’un des enjeux des conflits du xve siècle. Le prêtre séculier est habituellement qualifié de curé (curatus), bien avant 1454-1457, et dispose parfois lui-même d’un vicaire. Lors du premier conflit, au milieu du xve siècle, le prieur insiste pourtant – en vain – pour faire reconnaître que ce prêtre n’est que son vicaire perpétuel. L’auteur s’appuie essentiellement sur le partage des revenus de la paroisse pour définir le statut du prêtre, sans que cet argument s’avère vraiment déterminant, d’autant que d’autres exemples régionaux montrent les limites de ce genre d’interprétations. Sur ce point, le constat fait par l’auteur d’un accroissement de l’influence du prêtre séculier dans les affaires religieuses et économiques de la paroisse au milieu du xve siècle est plus convaincant que ses conclusions sur le statut juridique de ce prêtre.

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C’est surtout dans la première partie de l’ouvrage que l’analyse des documents aurait souvent gagné à être plus prudente. Par exemple, l’interprétation toujours difficile de termes latins vagues et éventuellement polysémiques comme ecclesia ou parrochia ne pouvait peut-être pas, compte tenu des rares textes existants, déboucher sur des conclusions ou des hypothèses si tranchées. Ne serait-il pas préférable de considérer que la parrochia Sedunensis (p. 28), évoquée dans une bulle pontificale du début du xiie siècle en faveur de l’abbaye d’Ainay pour localiser l’église Saint-Romain d’Ayent, désigne le diocèse de Sion et non la paroisse de Sion ? Il pourrait s’agir d’un point marginal si cette interprétation ne servait pas, à plusieurs reprises, à construire de nouvelles hypothèses quant au moment et aux modalités de la naissance de la paroisse d’Ayent. De même, l’auteur lui-même souligne la difficulté de connaître la fonction de l’ecclesia d’Ayent mentionnée dans les textes entre le xie et le xiiie siècle : il privilégie l’hypothèse d’un oratoire ou d’une « église priorale », qui ne serait pourtant pas un prieuré et, de toute façon, pas une église paroissiale. Il est dommage que cette hypothèse fragile serve, par la suite, à construire d’autres hypothèses destinées à proposer, là où les sources suffisamment explicites font apparemment défaut, un raisonnement global décrivant l’évolution de l’église et du village d’Ayent du xie au xive siècle.

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Plus généralement, dans cette première partie et, beaucoup plus ponctuellement, dans certains autres passages, l’auteur manifeste un souci d’exhaustivité dans l’explication, qui s’adapte parfois mal aux lacunes documentaires. Ces lacunes sont comblées à l’aide de conclusions provenant d’autres monographies concernant des villages ou des diocèses voisins, ce qui débouche également sur des hypothèses qu’il faut admettre à défaut de pouvoir les vérifier. L’approche des structures de l’habitat et de l’occupation du sol à Ayent repose essentiellement sur quelques rares éléments textuels et sur une brève étude architecturale de l’ancienne église d’Ayent connue par des sources iconographiques anciennes. En fait, l’essentiel des hypothèses pourtant fermement avancées sur ce point repose sur les études historiques classiques ou récentes relatives à l’incastellamento et à l’inecclesiamento dans l’Occident chrétien.

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Cependant, il faut également noter ce qu’apporte cet ouvrage à la connaissance des pratiques liturgiques liées à la mort et à l’influence de la communauté des fidèles dans la vie de la paroisse à la fin du Moyen Âge. Les éléments fournis sur ces sujets, à l’appui des textes, sont judicieusement mis en relation avec les conclusions tirées à partir d’autres exemples régionaux et stimulent la réflexion autour de la structuration et du rôle des communautés rurales à la fin du Moyen Âge. En 1424, les paroissiens d’Ayent sont en conflit avec le prieur local, parce que celui-ci néglige ses devoirs spirituels et le service paroissial. L’accord conclu au terme de ce conflit laisse clairement transparaître les attentes de la communauté. Mieux, cet accord demeure le document de référence pour définir la manière dont la cure des âmes des paroissiens doit être assumée. Il fait l’objet de plusieurs copies et, au xvie siècle, il est présenté au curé ou au prieur-curé lors de son investiture, pour rappeler à ce dernier qu’il doit s’y conformer, au point que Lionel Dorthe le qualifie de véritable « cahier des charges ». Concernant les pratiques liées à la mort, l’analyse des testaments et les passages consacrés aux demandes de messes commémoratives complètent utilement l’historiographie existante sur ces questions, en faisant par exemple apparaître l’absence totale de demande de messes anniversaires à la fin du xve siècle. Enfin, les pages consacrées aux « bergers » du troupeau ayentôt fournissent des données intéressantes pour ce qui concerne la sociographie du clergé paroissial, en particulier à propos de l’origine et de la mobilité des curés, mises en relation avec le contexte politique et religieux de la vallée du Rhône et des pays de Savoie.

Grégory Combalbert

Rute Dias Gregório, Terra e fortuna : os primórdios da humanização da Ilha Terceira (1450?-1550), Ponta Delgada, Centro de história de Além-Mar, coll. « Teses » 4, 2007, 644 p.

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L’histoire sociale et économique du Moyen Âge n’est pas morte. Si les régions « centrales » de l’Occident font de moins en moins l’objet de ce type de questionnements, heureusement ceux-ci viennent encore naturellement à l’esprit des chercheurs travaillant sur les « périphéries » pionnières, là où les processus d’humanisation, dans toute leur dimension matérielle et sociale, ne sont pas occultés par la force, au moins en apparence, des continuités (qui tirent vers des interprétations culturelles).

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La Péninsule ibérique, région « coloniale » s’il en est, a toujours fourni des travaux de qualité sur les mutations brutales des sociétés et des cultures (mutations démographiques, foncières, voire environnementales, sans parler des croyances et rites religieux), surtout pour le Moyen Âge central, aux « beaux siècles » de la Reconquête. Mais il ne faut pas oublier que les Hispaniques ont, au dernier siècle du Moyen Âge, réactivé et déplacé cet élan vers l’occupation de terres nouvelles, extra-péninsulaires, en Atlantique (à la suite, chronologiquement sinon fonctionnellement, des Italiens en Méditerranée). Au nom de continuités lexicales, une vieille thèse, récemment remise au goût du jour, a prétendu que ces colonisations tardo-médiévales (et du xvie siècle) seraient « féodales », notamment en Amérique (Jérôme Baschet, La Civilisation féodale. De l’an Mil à la colonisation de l’Amérique, Paris, Aubier, 2004, ouvrage qui est malheureusement tenu pour une référence, notamment dans le monde hispanophone).

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L’étude présentée ici offre un cas « chimiquement pur » de la dynamique expansionniste qui anime l’Occident à l’aube des temps modernes, dans la mesure où, contrairement à l’Afrique subsaharienne, à l’Amérique centrale et même aux Canaries – pour ne rien dire des implantations au Maghreb –, l’occupation de nouvelles terres, aux Açores, ne rencontre pas d’indigènes. Il s’agit de la transplantation et de l’adaptation à un nouvel environnement, quasiment sans dimension idéologique ni confrontation culturelle, de pratiques patrimoniales et agricoles, et de relations de pouvoir telles que les Portugais les ont élaborées dans les siècles antérieurs. S’il y a bien une perspective géostratégique commune (depuis le contrôle du détroit de Gibraltar jusqu’à l’ouverture de routes trans-océaniques) avec l’expansion au Maghreb et en Afrique noire, voire au Brésil, les objectifs et les moyens sont ici irréductibles à toute la colonisation ibérique contemporaine (et même antérieure), et les problèmes se rapprochent plutôt des anthropisations centro-médiévales (« grands défrichements », fondations de villages ex nihilo) avec leurs conséquences sociales.

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L’auteur, professeur à l’Université des Açores, où elle anime notamment des programmes sur les rapports hommes-milieux et sur l’esclavage, est la meilleure spécialiste de la toute première histoire des Açores. Et elle contribue à l’inventaire de la documentation médiévale et moderne des îles du « groupe central » de cet archipel (dont la principale, d’abord nommée « de Jesus Cristo » puis rebaptisée Terceira pour avoir été la « troisième » découverte, offre le cadre de ce livre). Cette science de l’érudition se retrouve dans l’ampleur des annexes (quelque 180 p. de tableaux, fournissant des matériaux anthroponymiques et patrimoniaux quasiment exhaustifs, qui ne sont d’ailleurs pas tous assez valorisés dans l’analyse). De sa thèse doctorale, elle a tiré ce gros volume, de belle facture, pourvu de copieuses annexes et ponctué de cartes et de tableaux toujours expressifs.

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Du point de vue épistémologique, Rute Gregório affirme dans son introduction le poids de l’historiographie médiévistique française dans son approche et son souci d’échapper à la discipline quelque peu endogamique de « l’histoire de l’expansion » (qui constitue au Portugal un domaine académiquement spécifique), pour rattacher son étude à l’histoire médiévale, en dépit de sa chronologie. On ne peut que la remercier dans sa première résolution et l’approuver quant à la seconde. Par ailleurs, étudier un processus de peuplement totalement issu d’une immigration permet de fuir une histoire insulaire auto-centrée. À cet égard, on peut pourtant regretter que la copieuse bibliographie d’« œuvres générales et études » soit très régionale/locale et n’intègre les travaux étrangers qu’en appui méthodologique ponctuel – autrement dit, les travaux de thématique équivalente (comme ceux, espagnols, sur les repartimientos tardo-médiévaux ou les thèses françaises sur la colonisation portugaise, de Robert Durand et du recenseur lui-même).

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« La terre et la fortune » : on a affaire ici à une histoire rurale – dans la mesure où l’agriculture, de subsistance ou spéculative, reste, dans le lieu et la période étudiés, la base de la vie matérielle et du lien social. Mais avec une forte tendance sociologique, puisque l’accent est mis sur les problèmes patrimoniaux, l’attention étant tournée surtout, à partir d’une base prosopographique, vers les familles laïques, nobles et roturières (sur lesquelles l’auteur a d’abord réalisé un premier essai, plus restreint, consacré au patrimoine de Pero Anes do Canto, éclairé par un des plus beaux chartriers des Açores : Pero Anes do Canto : um homem e um património, Ponta Delgada, Instituto Culturel, 2001). C’est d’ailleurs une des chances d’une chronologie aussi tardive : le fort encadrement public fournit des sources nourries et diversifiées (telles que les comptes de gestion des biens des orphelins et des chapellenies, désormais sous contrôle de l’administration monarchique), évitant également de trop dépendre des chartriers religieux – quoique les Miséricordes fournissent une part non négligeable des données. Par ailleurs, le fort attachement des insulaires à leur passé (attesté encore de nos jours par l’édition d’immenses répertoires généalogiques) engendre des chartriers familiaux d’Ancien Régime remontant souvent jusqu’à la fondation de la « maison » par le premier colon immigré – ce qui explique l’orientation de l’étude. La documentation privée tient donc une part inusitée, mais qui réduit quelque peu la diversité typologique, puisque les dossiers familiaux restent composés de titres fonciers et statutaires (certes démultipliés par le raffinement des concepts juridiques et des pratiques administratives publiques).

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Même si les sources du xve siècle sont plus rares – ce qui implique un certain déséquilibre en faveur de la phase « moderne » de l’étude – et ont bénéficié d’un notable effort d’édition, cette thèse repose sur une documentation largement inédite et quasiment inaccessible avant le travail archivistique de Rute Gregório. Celui-ci a révélé la richesse des fonds des archives d’Angra (le chef-lieu de l’Ilha Terceira, renommé tardivement Angra do Heroismo). Notons, en outre, que la localisation du pouvoir central (la monarchie) en métropole et la circulation des hommes entre les diverses îles de l’archipel dès les premiers temps de la colonisation obligent le chercheur insulaire à fréquenter l’Arquivo Nacional (Torre do Tombo) de Lisbonne, principalement pour ses très riches registres de la chancellerie royale, ainsi que les archives (dites « régionales ») des autres chefs-lieux insulaires, notamment celui de la principale île des Açores, São Miguel, à Ponta Delgada.

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L’étude se compose de quatre chapitres, relatifs au processus de peuplement, à l’appropriation du sol, à une analyse qualitative et taxinomique des patrimoines (partie la plus descriptive) et à leur interprétation économique et sociale (intitulée « rentabilisation et niveaux de fortune »). Même si l’auteur ne le signale pas explicitement, cette organisation se conforme aux facteurs de l’économie rurale : terre, travail et capital. Avec une documentation où ne manquent pas les écrits issus des communautés locales, on peut regretter que l’approche du lien social passe surtout, dans une perspective juridique et d’économie politique, par une classification des patrimoines fonciers, mettant l’accent sur la seule hiérarchisation (quantification financière) et celle-ci uniquement par voie économique.

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La première partie n’est pas la plus originale, car la masse des études sur les premiers temps est considérable, mais elle constitue une mise au point allant très au-delà des habituelles approches érudites positivistes sur la « découverte » – qui tournent autour des quelques chartes royales concédant le gouvernement et l’exploitation, lesquelles constituent toute la documentation écrite des deux premières décennies (1450-1470). Pour toute la période, aucune étude quantitative n’est possible, mais une prosopographie des colons peut être menée, avec une exhaustivité croissante.

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La première période, 1450-73, avant la division de l’île en deux capitaineries, voit apparaître les trois premières agglomérations (et même un couvent franciscain), peuplées d’immigrants qui semblent constituer des groupes de fidèles des premiers aristocrates donataires, avec une forte présence de Flamands. La seconde phase, 1474-ca 1500, connaît une multiplication et un début de hiérarchisation des lieux de culte et donc probablement des habitats. La montée sur le trône du Portugal, en 1495, du détenteur du principal apanage du royaume (incluant les Açores), Manuel I, permet d’intégrer le gouvernement de l’archipel dans celui du royaume, alors que ce dernier connaît un formidable affermissement de ses structures administratives ; cela (plus que l’ampleur du phénomène historique lui-même) explique que le nouvel afflux de colons, dans la première moitié du xvie siècle, soit beaucoup mieux éclairé par les sources écrites.

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Les pionniers, moteurs du peuplement, semblent appartenir majoritairement à la petite aristocratie des écuyers ; mais peut-être faut-il se méfier, plus que ne le fait Rute Gregório, de ces prétentions nobiliaires, même modestes, qui sont avancées surtout par des chroniqueurs insulaires tardifs – dont on aurait apprécié une présentation détaillée – dans un souci apologétique, typique de l’histoire locale, de dignifier leur archipel, et qui demanderaient plus de recoupements avec les chartriers de la métropole. Quant à la masse des roturiers, la seule donnée de leur positionnement social qui soit connue est leur profession. La présence de juifs, maures et esclaves (africains) n’est attestée qu’après 1500, et les données des études paléogénétiques sont trop fragiles pour pouvoir inférer une quelconque répartition quantitative et géographique de ces populations. On peut toutefois noter avec intérêt qu’un tiers des esclaves mentionnés avant 1550 sont qualifiés de mulâtres, ce qui ouvre des perspectives sur la force des brassages – y compris inter-ethniques – dans une population en formation.

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Classiquement, dans une société d’immigrants, c’est l’onomastique personnelle qui fournit la plus fiable indication des origines géographiques des colons (134 occurrences topo-anthroponymiques). L’auteur la confronte avec les indications explicites des autres sources (elles-mêmes soumises à une rigoureuse critique typologique) et en tire des cartes convaincantes, révélant sans surprise une forte émigration depuis le « réservoir humain » qu’est le Nord-Ouest du Portugal. On déplore que ne soient pas évoquées ici les méthodes proposées dans les travaux, certes anciens mais jamais réellement dépassés, d’A. Barrios (Angel Barrios Garcia, « Repoblación de la zona meridional del Duero. Fases de ocupación, procedencias y distribución espacial de los grupos repobladores » in Studia historica. Historia medieval, iii2, Salamanca, 1985, p. 33-82). L’auteur clôt ce chapitre sur les conditions sociales de cette migration ; malgré un titre (les « motivations ») qui fleure la psychologie, elle insiste fort justement sur les dynamiques sociales (les réseaux d’obéissance, de contrainte et de solidarités, ainsi que les nécessités individuelles) qui ont conduit des hommes et des femmes – celles-ci presque absentes, d’ailleurs, de la réflexion – à venir peupler des îles vierges. Même si l’imaginaire individuel de la migration nous échappe (les « îles fortunées » ? un far west « où l’herbe est plus verte » ?), au moins ces dynamiques sont-elles patentes dans les sources.

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Mais la principale réponse à cette interrogation se trouve dans le 2e chapitre : l’accès au sol, qui conditionne la structure sociale, est un puissant moteur de l’immigration, même s’il s’agit d’un sol jamais encore travaillé (contrairement à certaines des immigrations en al-Andalus, dans le cadre de la Reconquête, notamment autour des villes) et qui pose donc le problème de l’investissement de départ.

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Les modes d’appropriation primitive de la terre sont un sujet classique de l’histoire des colonisations agraires. Dans une phase d’encadrement étroit des hommes par l’autorité publique, c’est le vieux système des sesmarias qui est réactivé, quoique assorti (comme il l’était déjà dans sa résurrection par Fernando I, en 1375) d’un monopole étatique – alors qu’il était géré par les communautés d’habitants aux xie-xiiie siècles. La terre est attribuée par les agents du seigneur donataire de l’archipel à qui semble présenter la capacité de la mettre en culture et en proportion de cette capacité, et cette donation confère au preneur des droits très étendus, de type allodial, sous réserve d’une mise en culture avant 5 ans. Mais il semble que certaines donations en sesmaria (attestées à partir de 1474 seulement) légalisent des occupations de fait antérieures, dans lesquelles l’auteur répugne à reconnaître le modèle juridique (remontant lui aussi à la Reconquête) de la presuria. De fait, une continuité du concept légal est peu probable, puisque celui-ci n’est pas, précisément, invoqué dans les chartes comme origine de propriété aux Açores. Mais la résurrection de la pratique de l’occupation spontanée peut conduire une nouvelle fois à une légitimation indirecte, au nom de logiques sociales équivalentes (la force du fait accompli et le mérite de l’occupant). À nouveau, les premières décennies de la colonisation restent dans la pénombre. Inutile de préciser qu’un tel système nécessite de nombreux réajustements, notamment une intervention de D. Manuel en 1487 pour une espèce de redistribution générale, et qu’il suscite une concurrence entre les diverses autorités (le prince et plus encore la Couronne après 1495, les capitaines, les nombreux délégués des capitaines, les municipes) pour le contrôle du processus, d’autant plus qu’il profite largement aux officiers eux-mêmes et à leur famille. En outre, la perte des livres enregistrant systématiquement les donations (largement invoqués dans les diplômes remis aux donataires) – mais à partir de quelle date ? – nous prive de toute la dimension « cadastrale », que nous fournissent, dès le xiiie siècle, les livres de repartimiento castillans.

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Sur les 69 sesmarias attestées (la dernière en 1515), les trois quarts datent du xve siècle, ce qui montre que le cycle d’accès gratuit à la terre ne dure guère plus d’un demi siècle (voir l’excellente carte 3, p. 141-2). L’appropriation progresse des littoraux vers l’intérieur – non pas en raison des distances (qui sont faibles sur une île mesurant 12 km N-S) ni d’une forte commercialisation des produits agricoles, mais parce que le relief s’élève fortement vers l’intérieur dans cet archipel d’origine volcanique –, ce qui remet en cause les droits d’usage, pour le pacage et le boisillage, que les premiers colons s’étaient arrogés sur les zones centrales de l’île.

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Le cycle des échanges vénaux de terres (88 occurrences), dont Rute Gregório étudie minutieusement les modes de paiement et l’articulation juridique avec le régime antérieur, ne commence à se substituer aux sesmarias guère avant 1500. En ce qui concerne les transferts gratuits, désormais par des voies plus habituelles, les plus puissants commencent à user d’usurpations pour concentrer les terres, mais c’est peu de choses en comparaison des modes plus pacifiques par héritage et (presque aussi important) par donation.

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L’interprétation sociale des appropriations et de l’évolution de leurs modes n’est pas facile, car les conditions et statuts personnels ne sont systématiquement précisés que pour les hommes importants. Les fidalgos et écuyers, qui bénéficient le plus de sesmarias, deviennent les plus gros testateurs et acheteurs. Les principaux preneurs de biens par contrat (emphytéotique ou plus bref) sont les artisans, mais surtout à cause du poids des biens urbains dans le stock. Durant toute la période étudiée, la propriété ecclésiastique reste marginale. En privilégiant la notion d’accès à la terre plutôt que celle de « propriété », l’auteur arrive à des conclusions plus fines que les études, principalement les monographies urbaines, ayant appliqué le schéma d’analyse socio-économique (anachronique pour les xie-xive siècles) proposé par A. H. de O. Marques (A. H. de Oliveira Marques, « Ideário para uma história económica de Portugal na Idade Média » in id., Ensaios de história medieval portuguesa, Lisbonne, Editorial Vaga, coll. « Documenta historica » 5), 1980 – 2e éd.–, p. 17-50 et « Introdução à história da cidade medieval portuguesa » in id., Novos ensaios de história medieval portuguesa, Lisbonne, Editorial Presença, coll. « Biblioteca de textos universitários » 95, 1988, p. 13-42). S’il y a bien des opportunités d’évolution sociale pour les roturiers par l’ouverture de l’accès gratuit à la terre, au xve siècle, les mécanismes de reproduction assurent finalement une assez large transposition, de la métropole vers l’archipel, des positions antérieures à l’immigration. La plasticité sociale est moins durable, me semble-t-il, que pendant la Reconquête, aux xie-xiiie siècles (avec des sources qui, il est vrai, interdisent de suivre alors les trajectoires familiales non aristocratiques). La taille réduite des îles, n’offrant pas les possibilités presque infinies du continent américain, est une des raisons interdisant la formation d’une véritable société d’aventuriers et de pionniers « frontaliers ».

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L’analyse, surtout qualitative, des patrimoines, menée dans le 3e chapitre, contraste méthodologiquement avec les approches plus globales des chapitres précédents. La dictature des sources (inventaires après décès) implique même une rupture chronologique (étude restreinte au xvie siècle) et une diversification thématique (inclusion de la richesse mobilière des possesseurs, qui ne concerne que partiellement l’histoire agricole), nous entraînant vers l’univers matériel domestique (vêtements, « mobilier » au sens actuel, outillage ; maisons, machines, terres). Il s’agit d’une partie plus érudite, énumérative et descriptive, présentant moins de cohérence que les précédentes.

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Dans la perspective classificatoire d’évaluation de « niveaux » de richesse, on peut se demander si les esclaves devaient être étudiés dans la partie relative aux biens mobiliers – même si l’on aboutit à l’intéressante conclusion d’une « petite propriété » d’esclaves, forme très majoritaire sur les 56 occurrences documentées à partir de 1500, ce qui n’empêche pas toute possession servile d’être affichée comme un élément de distinction sociale. Surtout, c’est à propos d’eux que les limites de la réflexion sur les prix et la valeur des choses sont les plus sensibles – même si le dénominateur commun monétaire a l’immense mérite de permettre des calculs globaux sur les inventaires à la Prévert que sont les listes d’objets. Presque toutes les valeurs affectées aux biens sont des estimations en monnaie, dont on se demande si elles se réfèrent à une valeur d’usage (peut-être essentielle pour les esclaves) ou d’échange, et si elles sont en rapport avec un véritable marché capitaliste. Même s’il est mis sur le marché après sa capture, l’esclave, une fois acheté, reste-t-il un objet strictement estimé par rapport au jeu de l’offre et de la demande ?

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Les mentions d’outils, qui ont une signification économique globale plutôt que patrimoniale, sont trop irrégulières pour être abordées autrement que du point de vue de l’histoire des techniques. Manifestement, une grande part des instruments agricoles et artisanaux ne sont pas pris en compte dans le capital mobilier transmissible par voie juridique. On peut avoir les mêmes réticences sur les mentions de bétail, ce qui affaiblit le classement des fortunes par ce moyen (<20 bovidés, 20-40 bovidés, >40 bovidés, p. 230-231).

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Quant aux biens immobiliers, les détails fournis par les sources écrites sur l’espace domestique sont d’un grand intérêt, d’autant plus que la forme et les fonctions des maisons constituent un secteur d’étude actif chez les médiévistes portugais (notamment M. S. Conde), ce qui ouvre des perspectives comparatives et induit la problématique de la tradition culturelle en architecture commune. Mais, quand on connaît les divergences entre écrits et données matérielles, on ne peut que regretter l’absence de ces dernières. Faute de pouvoir estimer la valeur financière des maisons, la réflexion sur leur usage comme élément de distinction est impossible.

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Les données relatives aux terres sont les plus utiles de ce chapitre. Le lexique, complexe, particularise notamment l’assento (terrain portant les maisons et bâtiments d’exploitation, exclusivement), au point que l’on se demande s’il n’apparaît pas, après les premières décennies de la colonisation, une forme de propriété dissociée entre le sol et les immeubles, solution bien connue pour les villes italiennes à partir du xiiie siècle. Il est vrai qu’il existe des équivalents, sur le continent, comme le chão ou la sessega, qui étayent assez mal cette interprétation. La généralisation des mesures linéaires et de superficie, dans la mention des terres, permet d’éclairer le système de mesures lui-même (notamment une possible divergence de la principale unité entre les deux capitaineries au sein de l’île !) et surtout d’interpréter la taille des biens-fonds. Ce sont les premières donations (en sesmaria) qui créent les exploitations les plus grandes (des blocs rectangulaires variant de 10 à 150 ha, dont un tiers autour de 80-90 ha), et ce système semble obéir au principe de favoriser le maximum de gros entrepreneurs de culture (aux dépens d’une colonisation plus égalitaire), quoique quelques donataires privilégiés réussissent à en accumuler plusieurs donations. Les autres types d’aliénation succédant aux sesmarias aboutissent à un morcellement des terres, mettant plus en adéquation propriété et exploitation, et prenant mieux en compte leur vocation productive et leur degré d’anthropisation. D’une moyenne de 41 ha en 1475-1500 et 35 en 1500-1525, on passe à une moyenne de 12 en 1525-1550, reflétant « l’explosion » de la population à la fin de la période étudiée et engendrant une dispersion de nombreux patrimoines à travers toute l’île.

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Le 4e et dernier chapitre offre une riche moisson de données sur l’organisation matérielle des terres : les défrichements, les démarcations (montrant l’apparition précoce du paysage typique des Açores : de petites parcelles encloses de murs en pierre de lave), la structure spatiale des exploitations (presque jamais nommées casal, contrairement au lexique continental).

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L’étude des modes, notamment juridiques, d’exploitation agricole – au sein d’un sous-chapitre un peu énumératif, qui juxtapose toutes les formes de rentabilisation du capital, y compris le travail esclave – oppose, comme toujours, des inventaires au lexique confus, qui donnent l’impression que propriété et exploitation se confondent, et des actes dynamiques (baux agraires et comptes) induisant que l’exploitation indirecte est générale – ce que l’auteur replace dans un contexte européen, sur la base d’une bibliographie un peu vieillie (G. Duby, B. Slicher van Bath). En matière de contrats, Rute Gregório est bien consciente de la faible représentativité de ses sources, mais elle cède un peu trop, dans l’interprétation économique, au critère typologique (juridique) de la durée du bail – sans négliger le poids financier (dans la mesure où il est estimable) de la rente. Des réflexions très fines associent l’étude des prix du blé avec la nature des contrats. En acceptant les postulats d’une histoire économique « économiciste » (notamment la caractère univoque des libellés de prix), on aurait là un ensemble de comportements rationnels engendrant un marché de type capitaliste. Cette idée, renforcée par l’image « moderniste » d’une économie coloniale fortement commerciale et spéculative, pourrait être nuancée, même pour une période aussi tardive, par une approche plus anthropologique – même si le degré élevé de monétarisation des échanges est incontestable (mais avant tout pour créer du crédit).

Difficiles à systématiser, les détails techniques fournis par les textes permettent de bien dégager la prépondérance du blé (et ses méthodes de culture). Jointe à la volonté de développer la culture du pastel, on a là l’indice d’une orientation agricole vers le grand commerce. L’auteur peut même intégrer dans sa réflexion la productivité des terres céréalières, qui est élevée (10 à 14 pour 1) dans la 1re moitié du xvie siècle mais obéit désormais à un rythme de jachère, que les colons ont dû accepter après des années euphoriques de récoltes annuelles. Mais cette orientation est moins nette dans les abondants vergers, potagers et vignes, quoique leurs produits puissent servir aussi à approvisionner les navires relâchant sur les routes transatlantiques. En tout cas, la polyculture au sein de chaque exploitation semble généralisée. De plus, comme le peuplement de l’archipel n’a pas été qu’humain, un des agents les plus actifs pour adapter l’environnement a été le bétail, importé du continent dès les origines. Or, si l’élevage de gros bétail (notamment bovin) semble nettement séparé, spatialement, des cultures, dans la tradition méditerranéenne, il constitue assez peu une activité spécifique, « à l’américaine », et entre plutôt dans l’économie de subsistance.

Au total, l’impossibilité de quantifier les mentions de manière fiable (notamment toutes les données chiffrées exprimées dans les sources en valeur monétaire) – comme, par exemple, pour les coûts d’exploitation – interdit ici de poser une problématique économique telle que l’évoquent les textes des siècles suivants. On est donc obligé de se fonder sur des impressions, soit celles des chroniqueurs, soit celles issues des évolutions postérieures. Rute Gregório est d’ailleurs bien consciente (p. 351) de la différence entre une collection de faits économiques, même cohérente, et la saisie d’un système économique dans sa dimension organique, que ce soit au niveau macro-économique ou même au niveau micro-économique (celui des « entreprises », que reflètent très indirectement les patrimoines). Mais la simple classification des patrimoines offre en revanche une entrée appréciable sur les structures de la société insulaire, que l’auteur conçoit, à la suite de ses prédécesseurs (M. O. da R. Gil et A. de F. de Meneses, que Rute Gregório suit peut-être un peu trop), comme une société à l’éventail financier largement ouvert mais avec un noyau dur de petits et moyens possesseurs, une société juste et donc attractive, quoique guettée – cela est suggéré dans la conclusion générale – par le renforcement d’une étroite élite monopolisant toujours plus les richesses.

Les sources ne pouvaient asseoir parfaitement le questionnaire ambitieux. Cette thèse est donc un travail éminemment courageux, travail novateur aussi, par les méthodologies mises en œuvre, apportant de nombreux éclairages inédits. On peut déplorer que l’auteur, par prudence, ne mette pas mieux en valeur son propos, en éludant presque totalement les conclusions partielles et en fournissant une conclusion générale, certes détaillée (presque 20 p.) mais seulement récapitulative. Les idées forces dont foisonnent les développements ne sont pas dégagées ni combinées dans un essai de compréhension globale de la « nature » de cette société. La phase difficile qu’est l’achèvement d’une thèse, interdisant de prendre du recul sur son propre savoir, est ici marquée par une déclaration finale de modestie (mentionnant toutes les lacunes de la recherche effectuée !) en lieu et place d’une affirmation des acquis.

En fait, une seule insatisfaction notable, d’ordre méthodologique, subsiste à la lecture de l’ouvrage. Même si la thèse n’est pas une monographie régionale abordant tous les aspects de l’histoire de l’île Terceira, on note l’absence d’une analyse du peuplement proprement dit, notamment de l’organisation administrative de l’espace (sauf l’utilisation de quelques indices évidents, comme l’érection de la principale ville de l’île, Angra, en siège d’évêché de l’archipel, en 1534), surtout en 1re partie où cette approche pourrait éclairer rétrospectivement les principales formes de l’immigration/humanisation. Il est dommage de ne pas profiter d’une situation exceptionnelle (humanisation a radice, contrairement aux plus hautes époques où l’on n’est jamais sûr qu’un habitat soit une véritable « création »), y compris sur le plan documentaire (possibilité de datation assez fine de l’apparition des habitats), pour étudier le développement relatif des habitats les uns par rapport aux autres et les effets de système que provoque leur articulation (maillage de l’espace, hiérarchisation fonctionnelle, division du travail…).

Il n’en demeure pas moins que, même si le contexte est très différent (insularité contre continuité territoriale, rigueur du contrôle public vs. large autonomie des colons), cette étude éclaire non seulement fort bien son objet mais servira aussi de base à une démarche régressive pour ceux qui luttent contre la rareté et l’hermétisme des sources relatives aux colonisations médiévales antérieures, notamment la Reconquête ibérique. Il faut espérer que la barrière de la langue, notamment pour les historiens francophones, n’empêchera pas ce beau travail d’enrichir la réflexion des ruralistes – et au-delà – ni de jouir d’une juste reconnaissance.

Stéphane Boisselier

Valérie Deplaigne, L’Héritage de Marie de la Roche-Guyon. Un conflit entre deux lignages normands à la fin du Moyen Âge, Rennes, pur, 2009, 20

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Valérie Deplaigne nous livre ici, avec la transcription complète d’une enquête conduite en 1502, une précieuse étude de cas. La gestion et la transmission des possessions d’un puissant lignage noble normand en forme l’enjeu principal. Guy d’Estouteville, né d’un premier mariage de Marie de La Roche-Guyon avec Michel d’Estouteville, désirant mettre à néant une transaction signée une quinzaine d’années plus tôt, s’adressa au roi, qui confia l’affaire au parlement de Paris. Des commissaires parcoururent le Vexin français, ainsi que le pays de Chartres. Ils recueillirent 69 témoignages de personnes ayant connu Marie de La Roche-Guyon depuis son premier mariage, ou venant éclaircir des points de droit coutumier. L’enquête permet d’entrer au cœur des enjeux patrimoniaux. Comment une veuve pouvait-elle défendre ses droits dans un contexte lignager aussi peu favorable aux femmes ? Il n’est pas d’autre solution ici – l’historien de la famille, forcément un peu juriste, ne s’en plaindra pas – que de restituer la condition juridique de la femme noble en Normandie. Mais le livre offre plus qu’un exposé des règles coutumières en suivant trois lignages, et en détaillant leur assise territoriale ainsi que leurs pratiques matrimoniales. Valérie Deplaigne approche, autant qu’il est possible, la question fondamentale du pouvoir domestique. Elle aborde ensuite la question, un peu rebattue mais non épuisée, de l’incapacité féminine. La femme peut-elle acquérir un peu d’autonomie au sein de la sphère familiale ? Peut-elle sortir de l’isolement et se maintenir à son rang ? La troisième et dernière partie interroge « la place des femmes dans un monde d’hommes ». Les solidarités de genre jouent en effet un rôle fondamental. L’intervention de la femme noble en justice fait la matière d’un dernier chapitre puisque c’est en définitive en justice que les choses se décident. L’auteure expose la manière dont les femmes accèdent au droit et mettent en œuvre leurs droits, au moyen d’une justice « pensée et exercée par les hommes ».

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Marie de La Roche-Guyon est fille unique et héritière d’un grand lignage. Son premier mariage, à l’âge de 14 ans environ, avec Michel d’Estouteville, issu d’un très puissant lignage, a été préparé de longue date par ses parents. Un second mariage avec Bertin de Silly, d’une noblesse inférieure à la sienne, est conclu par Marie dans le dessein, semble-t-il, d’obtenir des appuis dans le procès qui l’oppose déjà à ses fils. Elle a repoussé auparavant une offre de mariage venue de son beau-frère. Le contraste est on ne peut plus complet entre le premier mariage et le second. La garde des orphelins mineurs, en particulier des filles qu’il faudra ensuite marier, illustre ici spectaculairement la mainmise des lignages sur les femmes. Elle montre aussi l’impuissance de la mère à obtenir la garde de sa propre fille, puisque, dans le cas examiné ici, la justice ne tranche pas en sa faveur. Les chapitres relatifs au patrimoine nous apprennent incidemment que la mère de Marie de la Roche-Guyon a vécu séparée de son second époux pendant plus de 12 ans. C’est ici que le travail de Valérie Deplaigne nous laisse le plus sur notre faim et manque partiellement son objet, car il est certain que la séparation de biens a été formidablement sollicitée par les femmes de la noblesse normande pour obtenir sécurité matérielle et pouvoir, au point peut-être de caractériser la noblesse normande dans ses pratiques de reproduction sociale. Marie de la Roche-Guyon, en se remariant, « adopte une stratégie individuelle » et rompt d’une autre manière avec la logique lignagère.

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Les relations conjugales sont mises à rude épreuve. Michel d’Estouteville, propriétaire des meubles venus par sa femme, vide le château de La Roche-Guyon, en emportant les titres. Quand arrive le décès de Michel d’Estouteville, sa veuve réclame son douaire et reprend ses propres. Les enfants du premier lit supportent mal qu’un étranger jouisse, avec le douaire de son épouse, d’une partie des immeubles du lignage d’Estouteville. Mais, Marie de La Roche-Guyon, privée de ses titres, ne parvient plus à faire valoir ses droits. Elle est aussi spoliée d’une partie des meubles qui doivent lui revenir. Le préjudice est considérable. Pour retrouver son autonomie, elle quitte le château de ses fils, en laissant ses filles derrière elle. Un accord est enfin trouvé en 1488, Marie de la Roche-Guyon étant pressée de toutes parts, et notamment par son second mari. Elle obtient cependant assez largement satisfaction. On doit observer que si la transaction et le contrat l’emportent sur la coutume, c’est en justice et en vertu d’une véritable sentence. Le règlement définitif n’intervient cependant qu’en 1542. Si beaucoup reste à faire, cette étude de cas offre une excellente entrée en matière.

Jérôme Luther Viret

Tristan Busser, Les Gentilshommes verriers de Haute-Auvergne, Aurillac, Société des lettres, sciences et arts « La Haute-Auvergne », 2007, 371 p.

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Tristan Busser, ancien géologue reconverti dans l’agriculture, est aussi passionné d’histoire. Dans cet ouvrage, fruit de plusieurs années de recherches dans les fonds des archives départementales du Cantal, de la Corrèze, du Lot, de l’Aveyron et de la Lozère, il nous livre une étude extrêmement riche à propos d’un groupe d’individus, jusque-là mal connu en Haute-Auvergne, les gentilshommes verriers. Sur une longue période moderne, allant du xve au début du xixe siècle, l’auteur traite tous les aspects du parcours peu banal de ces nobles autorisés à « vivre de leur art » sans déroger. Les données nécessaires à l’élaboration de l’enquête prosopographique ont principalement été prélevées parmi des milliers d’actes notariés. L’étude minutieuse des contrats de mariage, testaments et constitutions sont à la base du présent ouvrage. À cette masse archivistique est venu s’ajouter le précieux « Journal » du sieur Jean Colomb du Teil, gentilhomme verrier de 1765 à 1807, dans lequel sont dévoilés de nombreux détails inédits sur la gestion d’une verrerie dans la deuxième moitié du xviiie siècle.

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L’ouvrage de Tristan Busser s’organise en douze chapitres, dont la première partie est consacrée aux aspects démographiques et à une mise en perspective juridique. L’auteur aborde ensuite les caractéristiques de la vie professionnelle des gentilshommes verriers, d’abord d’un point de vue purement technique, puis dans une optique économique. Progressivement, il nous invite à sortir de l’atelier et à considérer l’ensemble des moyens utilisés par les familles verrières pour tenter de gravir les échelons de la société. Dans ce système, l’importance de la propriété foncière et des alliances matrimoniales est de premier ordre. Loin d’aboutir systématiquement à la richesse et à la reconnaissance, les stratégies mises en œuvre par les verriers débouchent malgré tout globalement sur une relative stabilité sociale de la communauté, au cours de la période considérée.

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Onze familles verrières, les principales que la Haute-Auvergne a comptées sous l’Ancien Régime, ont été étudiées. Une reconstitution détaillée de chaque lignage est présentée dès les premières pages, à laquelle viennent s’ajouter d’utiles tableaux généalogiques résumant les faits exposés. Cette mise en contexte fait ressortir des origines familiales systématiquement étrangères à la province, pour la plupart languedociennes. Il en est ainsi des Riols, Filiquier ou Colomb du Teil. Vers la fin du xviie siècle, l’auteur perçoit également une diminution importante de la main-d’œuvre verrière, due à de nombreuses migrations vers le sud de la France.

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Des liens solides avec le Languedoc apparaissent également sur le plan juridique. Plusieurs exemples indiquent notamment le rattachement des verriers de Haute-Auvergne, au moins jusqu’à la fin du xviie siècle, à la « Charte des verriers du Languedoc », octroyée par lettres patentes de Charles VII en 1445. Ce document confirme le monopole accordé aux nobles verriers, le libre approvisionnement en bois et les exemptions fiscales. Néanmoins, certains droits ne furent pas appliqués en Haute-Auvergne, comme l’exonération de la taille, par manque de preuves suffisamment convaincantes face aux contestations des communautés d’habitants. Au xviiie siècle, suite à l’apparition des bouteilles et des fours à charbon, la noblesse verrière, incapable de satisfaire le nouvelle demande, se voit retirer plusieurs privilèges, notamment son monopole de fabrication.

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Malgré les difficultés, certains ateliers se maintiennent jusqu’à la fin de l’époque moderne. Le centre d’activité le plus durable se situe sur la commune de Siran, dans la partie basse des gorges de la Cère, à cheval sur la Haute-Auvergne, le Quercy et le Bas-Limousin. La description minutieuse de l’histoire des verreries permet de mesurer l’importance numérique des ateliers dans la province sous l’Ancien Régime.

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La vie professionnelle au sein de ces ateliers a fait l’objet d’une analyse approfondie. L’architecture et le matériel sont bien décrits, surtout pour la seconde moitié du xviiie siècle, grâce aux renseignements fournis par le « Journal ». Le four, organe essentiel de la verrerie, et l’outillage des verriers, sont dépeints avec beaucoup de détails. L’analyse de ces données s’accompagne d’une étude sur le personnel, dans laquelle T. Busser décrit la fonction de chaque intervenant, noble et personnel subalterne roturier, et souligne le fonctionnement familial et en association des verreries. Le « Journal » permet également une analyse très éclairante sur les modes de fabrication et les types d’objets commercialisés dans laquelle est mis en évidence le rôle essentiel dans cette activité, des marchands, colporteurs de verre cassé et autres roturiers. Grâce aux nombreuses indications numéraires, des estimations sur le revenu professionnel des verriers sont également exposées. Elles reflètent une faible capacité d’épargne et des difficultés à doter leurs filles.

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Deux chapitres beaucoup plus succincts montrent que cette situation difficile incite nombre de verriers à choisir des carrières alternatives ou à pratiquer des activités accessoires. À des fins financières, certains même n’hésitent pas à remettre en cause leur statut social, notamment en prenant à ferme des revenus ecclésiastiques ou en pratiquant le commerce en Espagne.

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Pour mieux comprendre les conditions de vie de la noblesse verrière, une longue analyse est consacrée aux biens fonciers qu’elle possède et à leur mode d’exploitation. Plusieurs tableaux renseignent directement le lecteur sur le contenu des sources fiscales et notariales à ce sujet. Les biens seigneuriaux apparaissent assez rares chez les verriers en exercice. En revanche, la possession d’une, voire de deux tenures en emphytéose et perpétuelle pagésie, ainsi que d’un cheptel plus ou moins important, leur procurent souvent, par le biais de baux de location, une assise financière et une sécurité vivrière. La possession de biens fonciers apparaît comme un facteur déterminant du maintien ou non des verriers dans la noblesse. Au xviiie, les gentilshommes vivant exclusivement de leur art sont une espèce rare. T. Busser dissèque également tous les indices présents dans les actes notariés pour déterminer les conditions de vie des verriers. L’analyse du montant des legs et des dots, des mentions faites à l’habillement, au logement, à la nourriture ou encore à l’instruction des individus, permet de se faire une idée assez claire de leur rang dans la société. Il apparaît finalement assez proche de celui d’un laboureur aisé.

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Pour parvenir à maintenir un certain niveau social, le rôle des alliances s’avère essentiel. 111 cas de mariages ont été étudiés, donnant lieu à une analyse approfondie dans la dernière partie de l’ouvrage. Les différences de moyens accordés aux puînés et aux aînés sont bien décrites. Une nette prédominance des alliances au sein de la paysannerie apparaît chez les garçons comme chez les filles. Les mariages au sein de la noblesse et des élites rurales sont plus rares, en particulier pour les femmes. Cela montre bien que les unions entre gens de même fortune sont privilégiées, au détriment des unions entre gens de même condition. Néanmoins, les verriers devenus roturiers, tout comme les nobles ayant abandonné la verrerie, restaient généralement dans leur condition en ne créant d’alliances qu’avec des familles du même statut social qu’elles.

Le large éventail d’individus examinés par T. Busser met en évidence une grande variété dans l’évolution de la condition des gentilshommes verriers. Néanmoins, très rares sont ceux qui ont véritablement fait fortune et la barrière séparant les nobles verriers des roturiers s’avère bien fragile. Cette conjoncture a conduit l’auteur à porter un regard sur l’ensemble de la société rurale d’Ancien Régime, ce qui ajoute à l’intérêt de ce travail. Les démonstrations, menées avec rigueur et prudence, s’intègrent dans un plan malheureusement pas toujours bien équilibré. Mais la richesse des informations et la qualité des analyses font de cet ouvrage une contribution essentielle à l’histoire de la verrerie et de la Haute-Auvergne.

Violaine Nicolas

Nadine Vivier (dir.), Élites et progrès agricole (xvie-xxe siècle), Rennes, pur, 2009, 346 p.

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Ce livre est l’aboutissement d’un programme de recherche entamé en 2004 à l’université du Mans et complété par deux conférences à Amsterdam et Lisbonne en 2006 et 2008. Il est consacré aux élites et au progrès agricole qu’elles ont suscité en Europe et aux Amériques du xvie au xxe siècle. Si chacun des deux termes du sujet a par le passé fait l’objet de maints colloques (Journées de Flaran sur les élites rurales en 2005 ; colloque de Bordeaux relatif aux élites et la terre en 2009) et études, provoquant parfois de vives controverses (on songe à la notion de révolution agricole au xviiie siècle), c’est en tous cas la première fois que l’on s’attache dans une réflexion commune et comparative à les analyser ensemble. Dès lors, plusieurs questions surgissent : quelles sont exactement ces élites qui cherchent à moderniser les campagnes ? Quelles sont leurs initiatives sur le plan du changement agricole ? Quelles sont les raisons de leur implication dans la course à l’innovation ? Quels en sont les résultats concrets et leur portée ? Certaines réponses contenues dans le présent ouvrage sont déjà connues. D’autres offrent de nouvelles et intéressantes pistes de recherche.

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À l’évidence, les cultivateurs ne peuvent être que les premiers à s’intéresser aux nouveautés susceptibles d’accroître leurs productions et a fortiori leurs revenus. Cependant, Nadine Vivier rappelle en introduction la thèse véhiculée dans l’historiographie d’une paysannerie routinière, qu’elle convie néanmoins à nuancer. Jusqu’en 1850, seule une minorité de gros fermiers, de par sa formation intellectuelle, son capital financier, mais aussi son courage, serait réceptive aux nouvelles méthodes agricoles diffusées dans la littérature agronomique. C’est le cas aux États-Unis et spécialement dans le Nord-Est. Lucienne Néraud observe, qu’au cours des premières décennies du xixe siècle, un petit nombre de riches fermiers « éclairés » de l’Illinois, du New Jersey et de l’État de New York introduisant dans leurs exploitations, trèfle rouge, porcs anglais, moutons mérinos et pommes de terre. Ils sont sans doute influencés par les prescriptions de l’Ohio Cultivator, de l’American Farmer ou encore du Country Gentleman. Selon l’auteur, il faut voir toutefois dans cette adoption des nouveautés, plus une volonté de spéculer sur l’augmentation des bouches à nourrir au même moment qu’une influence de la presse spécialisée. Ce phénomène conduit les hacendados, cette poignée de grands cultivateurs du Mexique, tel José Solorzano près de Chalco vers 1880, à acheter des moissonneuses-batteuses et à irriguer par inondation leurs terres à maïs. En effet, la population de la région passe de 54 302 à 65 872 habitants entre 1879 et 1900. Alejandro Tortolero rompt ici avec le cliché de la grande exploitation mexicaine archaïque. Quoi qu’il en soit, la pression démographique et l’ouverture concomitante des marchés n’encouragent pas uniquement les élites d’origine rurale à réformer leurs méthodes culturales.

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Au plus haut niveau de l’État, on s’efforce aussi de perfectionner l’agriculture, à l’image de l’action du Contrôleur général Bertin en faveur de la création des Sociétés Royales d’Agriculture en France après 1760, mais aussi de ce qui se passe déjà à la cour de Dresde au milieu du xvie siècle. L’épouse du prince August de Saxe s’emploie à améliorer les rendements frumentaires et l’élevage de ses domaines par le biais de diverses recommandations énoncées dans une ordonnance de 1568. D’après Ursula Schlude, outre la motivation économique (assurer la demande croissante en produits alimentaires dans l’Électorat saxon), l’attitude de la princesse Anna répond à un désir d’asseoir son autorité et sa légitimité socio-politique. Des domaines prospères sont effectivement une marque incontestable de puissance et de capacité à régner. Laurent Bourquin le montre en prenant l’exemple de la noblesse française du xvie au xviiie siècle. L’investissement agricole de celle-ci, qui se révèle de manière éclatante au siècle des Lumières lors de sa participation massive aux Sociétés Royales d’Agriculture, est également perçu comme un devoir divin. Le noble se doit de participer au progrès du royaume terrestre en étant un modèle à suivre en matière agricole.

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À lire l’étude de Jean-Marie Constant, il semble que cette mission ait échappé aux seigneurs de la Beauce du xviie siècle. Aux alentours de Toury et de Janville, non loin d’Orléans, les gentilshommes ne modifient en rien le classique assolement triennal et n’implantent pas de cultures nouvelles. Ne chercheraient-ils pas au moins à accroître leurs rentes ? Pour l’auteur, seule la concentration des terres y participe. La baronnie de Charles de Sourdis augmente ainsi de 400 ha entre 1560 et 1660. Dans la Castille et l’Andalousie du xixe siècle, Juan Carmona établit que l’aristocratie, à cause principalement d’une trop grande dispersion de ses biens fonciers, éprouve des difficultés à imposer des recettes inédites à ses locataires, et ce malgré les encouragements de la Sociedad General protectora de la Agricultura espanola crée en 1878. Il n’est pourtant pas exclu de trouver des exceptions. On pense aux marquis de Manzanedo et de Alcanices, et leurs fincas modelos (fermes modèles). Outre Manche, les grands propriétaires fonciers, les landlords, étudiés par Richard Hoyle, sont également soucieux d’améliorer leurs domaines. Ils obtiennent, semble-t-il, de meilleurs résultats qu’en Espagne. Au début du xviiie siècle, Nicholas Blundel, dans le sud du Lancashire, recommande à ses tenanciers d’adopter les fourrages artificiels. Grâce à leurs racines pivotantes, ils permettent une meilleure productivité des céréales qui leur succèdent. Pour établir ce constat, Richard Hoyle s’est appuyé sur des témoignages directs (livres de raison), plus proches de la réalité que certaines sources administratives, toujours promptes à décrire un état lamentable des cultures, afin d’échapper à un tour de vis fiscal ou d’éviter de se voir retirer des aides. Il faut se garder dans ces conditions d’accorder pleine confiance aux rapports dressés par les subdélégués, intendants et autres autorités, qui concluent à des résultats limités, voire néants, de l’action sur le terrain des élites réunies en particulier au sein des sociétés d’agriculture. À propos de celle d’Alençon, Nicolas Rago met en exergue le rôle de l’abbé Colombet sur sa paroisse de Saint-Denis-sur-Sarthon dans les années 1760-1790. Le curé aurait suivi et diffusé plusieurs recommandations de la susdite société, qui se seraient concrétisées par une augmentation substantielle de la production chez ses ouailles. La découverte d’écrits de cultivateurs dévoilerait peut-être des résultats comparables dans d’autres cantons de l’Orne.

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On le remarque, l’influence réelle des sociétés d’agriculture sur les pratiques paysannes n’est pas toujours aisée à déceler. Nonobstant, Daniel Samson constate de la part des sociétés de la Nouvelle Écosse, du Bas Canada (Québec) et du Haut Canada (Ontario), une capacité non négligeable à dynamiser les pratiques culturales et d’élevage dès 1820 : importation de races bovines supérieures, utilisation du guano, etc. Ces comices sont composés essentiellement de gros négociants comme Edward Mortimer, président de la Société de Pictou, ou d’hommes politiques à l’instar de William McKeen, président de la Société de Mabou, souvent intéressés par le prestige qu’ils retirent de la participation à de telles assemblées. Par conséquent, il est de bon ton d’affirmer, pour certains historiens, que ces comices agricoles ne touchaient pas les acteurs principaux de la terre, c’est-à-dire les cultivateurs, car ceux-ci en faisaient peu ou prou partie. À cela, Andras Vari rétorque que le nouveau savoir agricole dispensé dans les sociétés ou, en ce qui concerne la Hongrie, dans les écoles d’agriculture, pouvait très bien se propager jusqu’aux basses couches paysannes. Les régisseurs des grands domaines hongrois qui cherchent à moderniser leurs pratiques, dans le but de répondre à la concurrence des blés américains et russes après 1870, n’hésitent pas à s’instruire dans les écoles d’agriculture. Et, justement, ce savoir acquis se diffuse ensuite auprès des petits cultivateurs employés par les mêmes régisseurs au moment de la moisson.

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De manière plus directe, l’innovation technique se répand à une plus grande échelle en France lorsque les sociétés d’agriculture commencent à organiser des démonstrations et des concours. À partir de la seconde moitié du xixe siècle, Nadine Vivier note une participation aux sociétés de l’Ouest, de petits paysans audacieux alléchés par les prix et les primes d’honneur octroyés en cas de victoire. Un tiers des primés par le comice du Mans entre 1848 et 1868 sont des cultivateurs dont le capital n’excède pas 5 000 francs. Apparaît alors une nouvelle « élite » de l’innovation au côté de l’élite traditionnelle composée de gros fermiers et surtout de bourgeois urbains, voire encore d’aristocrates. Si l’on suit Brigitte Waché, cet élargissement des élites se confirme au siècle suivant, grâce au rôle en particulier de la Jeunesse agricole catholique (jac) dans les années 1950. Après guerre, est fondé le Centre national d’études rurales par le biais, entre autres, de la jac. Il est destiné à former les futurs cultivateurs, notamment à la mécanisation naissante et aux engrais chimiques.

Cette brève analyse donne au lecteur une idée de la synthèse sans précédent que représente ce livre sur l’implication des élites dans la modernisation agricole à travers une longue période et un champ géographique élargi. Ce dernier point est un atout majeur. À cet égard, la traduction dans une même langue des différentes contributions contribue à éclairer aisément le ruraliste français sur d’autres contrées et à étayer de facto sa réflexion sur nombre de problématiques stimulantes que l’ouvrage soulève.

Fulgence Delleaux

Hervé Bennezon, Montreuil sous le règne de Louis XIV, préface de Robert Muchembled, Paris, Les Indes Savantes, coll. « Rivage des Xantons », 2009, 493 p., isbn 978-2-84654

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Ville suburbaine de la région francilienne parmi tant d’autres en ce début de xxie siècle, peuplée de près de 100 000 habitants marqués par l’industrie et le monde ouvrier, Montreuil constitue dès le xviie siècle un endroit à part, coincé entre l’univers rural des campagnes d’Île-de-France et le pôle urbain qu’est Paris, à peine éloigné d’une lieue. Hervé Bennezon nous propose de renouer avec bonheur avec ce monde fascinant, aujourd’hui totalement disparu, et qui demeure encore une terra incognita.

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L’exploration des archives départementales de Seine-Saint-Denis et des dépôts parisiens a engendré une fructueuse moisson pour la période comprise entre 1671 et 1699. Les inventaires après décès, au nombre de 173, constituent le corpus principal et la base de l’étude mais il ne faut pas sous-estimer l’apport d’autres pièces, elles aussi essentielles, à l’instar des 79 comptes rendus de délibérations paroissiales, des 53 testaments, des 49 contrats de mariage, des 11 devis de maçonnerie et des registres paroissiaux, indispensables à l’étude des familles montreuilloises, des liens tissés entre elles et des réseaux unissant ce gros village de 2 500 habitants et la capitale.

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Doublé d’un usage très précis et particulièrement bien pensé de l’outil informatique, un tel travail d’investigation permet à l’auteur de restituer un éventail social très large qui fait de Montreuil un microcosme singulier au sein duquel cohabitent paysans et nombreux privilégiés. Cette paroisse vouée à la polyculture, dominée par les céréales, la vigne et les fruits – dont les célèbres pêches –, accueille en effet de nombreux membres des clergés régulier et séculier – parmi lesquels il est possible de citer l’abbé janséniste Le Nain de Tillemont –, un nombre important d’officiers et d’aristocrates. Les bourgeois parisiens, les notaires, les trois chirurgiens, les maîtres d’école, les deux bouchers, les 44 marchands et les 26 laboureurs constituent une couche intermédiaire entre la paysannerie, composée de vignerons, d’artisans et de jardiniers, et les privilégiés cités. Surtout, ils symbolisent l’ouverture permanente sur Paris et marquent ainsi la vie du village par les nombreux échanges qu’ils réalisent avec le monde citadin.

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En souhaitant éprouver les idées de Norbert Elias sur le processus de « civilisation des mœurs » par l’étude des hiérarchies sociales locales et des transformations culturelles nées de « l’ombre de Paris », Hervé Bennezon se distingue des recherches centrées sur la vie quotidienne à Paris et ses alentours ; il ne considère pas Montreuil comme une source de ravitaillement pour le monstre urbain. Au contraire, la présence d’un marché local favorise la mitoyenneté entre l’aristocratie la plus haute et les travailleurs de la terre. Le vin et les fruits produits sur les terres montreuilloises ne sont pas consommés seulement à Paris ; les bouchers approvisionnent les quatre seigneuries ; les 44 cordonniers retrouvés chaussent ces mêmes notables. C’est pourquoi l’auteur n’hésite pas à évoquer une double influence urbaine sur le village de l’est parisien : ses habitants produisent des denrées directement vendus sur les marchés de la capitale – nous pensons ici aux fraises et aux asperges –, tout en fournissant les privilégiés installés sur le terroir.

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« Village sous influence », Montreuil semble être estimé des élites sociales. Bien que proches, les rues odorantes de la ville, ses boues et ses nuisances sonores sont absentes du vaste verger et vignoble qui s’étend sur les coteaux, au pied du plateau de Noisy-le-Sec. Les belles demeures des aristocrates, des bourgeois parisiens et des riches ruraux se regroupent en un centre opulent où les rues, symboles d’une urbanité nouvelle, portent des noms alors que les bouges des paysans et artisans les plus pauvres sont confinés aux espaces périphériques de l’espace bâti. Pour des citadins en mal de bien-être, le havre de paix idéal, verdoyant et paisible, n’est pas loin.

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L’intérêt d’une telle étude menée avec une rare finesse réside également dans la découverte de l’habitat montreuillois, de son intérieur et des objets qui y sont entreposés. Une fois encore, la marque de Paris est extrêmement présente et par cascades d’imitation, du privilégié au plus pauvre des paysans, c’est l’ensemble de la population locale qui emprunte la voie des modes urbaines. Ainsi, seuls 43 % des maisons connaissent le modèle de l’habitat à pièce unique. Autre exemple d’un mode de vie plus citadin que rural, la rareté des vaches laitières engendre une présence presque systématique du pot à lait, ce qui induit une consommation sans lien direct avec la production. Notons aussi une vaisselle d’étain presque banale, des chaises présentes dans 59 % des foyers, quelques sièges de commodités, des lits monumentaux réservés aux parents, tandis que les enfants dorment sur une couche différente.

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La mode urbaine s’insinue par ailleurs au cœur de la sphère vestimentaire. Les indices sont là encore captivants car ils montrent un modèle que chacun, avec ses moyens, tente de s’approprier. Les hommes les plus aisés affectionnent les tissus rouges, les jardiniers en contact direct avec l’aristocratie portent des cravates, tandis que le quart de la population masculine montreuilloise dispose de souliers estimés entre 3 et 10 livres. Ce sont cependant les femmes qui arborent les signes les plus ostentatoires de l’apport urbain : les vêtements sont colorés, de rouge, de violet, de bleu et certains sont même taillés dans du tissu à fleurs. Elles portent des coiffures particulières, à l’instar des cornettes enrichies de dentelle, et se plaisent à enfiler des « gorgettes ».

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Comme un symbole, Hervé Bennezon met en valeur les jardiniers d’ornement du village entrés au service d’aristocrates désireux de créer à leur tour de « petits Versailles » dans leurs retraites rurales, d’imiter les décors des jardins somptueux de la Cour et des Grands. Par leur fonction, les jardiniers deviennent le lien entre les élites locales, « gagnées à la civilité », et la paysannerie : certains sont même les vecteurs d’une façon urbaine de vivre qui se diffuse au cœur du village de Montreuil. En contact fréquent avec la sphère parisienne, Jacques Sibon, au service des seigneurs de Montreau et de Montreuil, ou Roland Le Preux, jardinier de Charles?Nicolas Esmery, conseiller à la cour des Aides, transportent des habitudes parisiennes jusqu’au village. Il apparaît même que de tels personnages tiennent un rôle de premier plan dans les médiations entre les ruraux et les citadins aisés, mais est-ce étonnant quand on sait que l’embellissement des jardins favorise la promotion sociale par le savoir et le savoir-faire, la cristallisation et le développement du groupe social des jardiniers ? Le jardinier arboriculteur François Cauconnier est l’exemple parfait de l’homme issu de la paysannerie adoptant par la suite un mode de vie en rupture avec les traditions rurales. Membre de la communauté d’habitants en 1699, paré du titre de procureur syndic, il s’est enrichi dans le commerce des fruits et du vin. Sa demeure, située dans la rue la plus proche de Paris, comporte trois pièces – une cuisine et deux chambres –, ainsi que plusieurs dépendances. Les pièces de menu linge garnies de dentelles s’amassent dans les armoires, la montre exposée dans la chambre fait la fierté de son propriétaire, les quatorze fourchettes et les 800 livres en louis d’or constituent un trésor enviable.

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Bien sûr, l’auteur n’oublie pas les villageois qui forment une majorité souffrante, dont la vie est difficile. Mais si les échanges entre privilégiés et ruraux érigent une société à plusieurs vitesses, il ne faut pas oublier qu’une promotion sociale est envisageable, notamment par la mise en place de stratégies. Ainsi, Hervé Bennezon réfute l’idée d’une immobilité villageoise au xviie siècle, une telle société étant contrainte de s’adapter aux nouveaux enjeux sociaux. Dans les campagnes proches de Paris, le rôle des ombres de la ville et de la Cour est incontestable dès qu’il s’agit d’examiner la double intégration psychologique et sociale au monde rural d’un processus de civilisation alors adopté par les élites.

Riche de 129 tableaux, 27 documents extraits des sources archivistiques et de 15 encadrés matérialisant les généalogies familiales, les alliances et les réseaux des montreuillois, cet ouvrage de 493 pages est un apport essentiel pour la connaissance de la société des campagnes parisiennes et des rapports que celles-ci entretiennent avec Paris et les Parisiens. Plus encore, il s’impose comme un ouvrage de référence dès qu’une recherche aborde les thématiques de médiations culturelles et de stratégies sociales. Fruit d’une thèse de doctorat soutenue à l’université Paris 13 et récompensée en 2006 par le prix Mariette Bénabou de la Chancellerie des Universités de Paris et par un doctorat d’honneur de l’université Paris 13, cette somme propose un texte limpide qui facilite la lecture et la compréhension de notions complexes. Regrettons seulement la piètre qualité des reproductions de l’encart central qui ne rend pas hommage au colossal travail fourni par l’auteur.

Florent Mérot

Pierre-Olivier Fanica, Le Lait, la vache et le citadin. Du xviie au xxe siècle, Versailles, éditions Quae, 2008, 489 p.

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Après deux études de référence sur l’histoire du lait, parues en 2003 dans la revue Ethnozootechnie (hs4) et en 2006 dans la Bibliothèque d’Histoire Rurale (n° 9), Pierre-Olivier Fanica nous livre une importante enquête historique sur la production et le commerce du lait autour de Paris, essentiellement, aux xixe et xxe siècles, avec nombre de références à la littérature agronomique du xviiie siècle.

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Ingénieur agronome à la retraite devenu historien par passion, l’auteur nous livre un point de vue original sur cette histoire à la fois rurale et urbaine, un point de vue d’agronome qui n’est pas sans poser des questions sur les résultats de son enquête. Mais à travers un parcours historique synthétique et quelques analyses thématiques très riches, Pierre-Olivier Fanica apporte des éléments non négligeables à cette histoire, d’abord en ce que la consommation de lait est particulièrement récente, qu’elle a porté avec elle, sur les trois ou quatre siècles étudiés, de grands problèmes de santé publique, dont l’analyse marque sans doute le principal intérêt de l’ouvrage.

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Le livre compte sept parties, constamment illustrées de témoignages, de planches, de photographies, d’affiches. D’abord avec une approche chronologique, l’auteur propose une histoire du développement du lait de consommation, partant des usages initialement médicaux du xviie siècle, du xviiie siècle, avec une consommation usuelle plus courante dans la seconde moitié du xviiie siècle, après que la consommation du café se soit elle-même davantage répandue, depuis son introduction en 1660, avec un rôle croissant, parallèlement, de la chicorée et du chocolat pour favoriser la consommation de lait. L’auteur cite quantité de textes des xviiie et xixe siècles, au sujet de l’organisation de la production et de la distribution du lait dans Paris, mais avec une tendance à recueillir ces textes comme des témoignages sûrs, avec une entière confiance vis-à-vis des agronomes ou biologistes. La critique vaut surtout pour le xviiie siècle, comme d’autres documents viennent donner des éclairages complémentaires pour la situation du xixe siècle, surtout après 1830. On suit l’industrialisation de la filière laitière, le développement de questions portant sur le coût et le prix du lait dans la seconde moitié du xixe siècle, ou encore l’élargissement de la ceinture parisienne de l’approvisionnement, le développement d’entreprises plus grandes. Avec la production, qui s’appuie de plus en plus sur la mécanique, qui jouit d’une meilleure sélection des animaux, la distribution se transforme, la commercialisation profite de nouvelles techniques de conservation, de nouveaux modes de transport et de vente, tout en subissant les phénomènes nouveaux de surproduction, tous éléments envisagés par l’auteur.

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Le décor est planté, et Pierre-Olivier Fanica étudie des aspects plus précis dans les six parties suivantes. Il nous fait d’abord découvrir les laitiers-nourrisseurs des villes et faubourgs, à Paris et aux alentours, là encore en partant de témoignages du xviiie siècle, ainsi sur la saleté des étables, sur l’hygiène problématique des lieux de production mais aussi des individus chargés de cette production. On voit l’instauration de normes, dès le début du xixe siècle, mais surtout l’éloignement des vacheries, dans la banlieue. L’auteur interroge ici les sources administratives, il présente aussi quelques parcours individuels, expose ce que sont la journée-type, les conditions de travail et l’organisation de la profession, en s’appuyant sur des textes descriptifs de l’époque, par exemple du Syndicat des laitiers-nourrisseurs (1899). Souhaitons que cette première approche suscite d’autres recherches, entre histoire économique et histoire sociale.

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Pierre-Olivier Fanica porte ensuite l’attention sur les animaux, de la structuration de l’importation provinciale vers la région parisienne au xviiie siècle, de la gestion de l’accueil des bêtes, avec l’appui de la littérature agronomique et de sources glanées parmi les Archives de Paris, jusqu’à l’évolution de la sélection, de l’entretien, de la gestion des bêtes de réforme et des fournitures pour l’alimentation. L’auteur souligne que les témoignages sont insuffisants, concernant l’histoire des animaux élevés chez les nourrisseurs parisiens, avec toutefois quelques éléments sur la taille de plus en plus grande des vaches, sur leur provenance, avec quelques comparaisons possibles entre la fin du xviiie siècle et les années 1960, par exemple. Concernant la sélection, l’évolution semble particulièrement lente, le critère du poil restant primordial chez beaucoup de praticiens, en attendant de meilleures connaissances scientifiques pour objectiver les choix, avec toutefois des préconisations de la part des agronomes, de même en ce qui concerne les conditions d’élevage. Par contre, l’introduction de nouveaux fourrages à partir des années 1850 est mieux cernée, avec là encore des questions qui se posent vis-à-vis de la production de lait et de la qualité de ce produit selon la nourriture donnée aux bêtes.

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L’auteur s’attache ensuite à la question du « mythe du lait pur », avec le développement continu d’un souci de produire un lait sain et propre, avec l’avancement de la science et des connaissances à la fin du xixe siècle. Dans un mouvement amorcé au xviiie siècle, on voit progresser l’hygiène, et Pierre-Olivier Fanica nous donne le sentiment des agronomes et des médecins de la fin du xixe et du début du xxe, puis le propos de l’administration sur le sujet. L’expression de « mythe du lait pur » vient de cet approfondissement des connaissances scientifiques, mais avec une évolution lente. On peut ainsi découvrir l’avancée des connaissances en termes de contagiosité du lait, par rapport aux maladies animales transmises à l’homme, avec une analyse très riche au sujet de la tuberculose, ou encore de l’intoxication, avec la recherche progressive de solutions, qu’il s’agisse de l’élimination déjà pratiquée des bestiaux malades ou d’un contrôle plus accru et de préconisations sur les matières employées pour fabriquer les ustensiles et contenants que l’on trouve dans les fermes et dans les laiteries aux xixe et xxe siècles. De même, la question de l’hygiène rejoint celle des fraudes, étudiées en détail, qu’il s’agisse de mélange à l’eau ou à des additifs plus ou moins nocifs, avec des difficultés évidentes pour établir ces fraudes, et des lenteurs à l’application des normes et de la répression édictées en 1905.

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Toujours au sujet de l’hygiène, la partie suivante aborde le thème du lait dans l’alimentation des enfants, cette fois sans revenir sur la situation connue sous l’Ancien Régime, mais en se focalisant sur la période de 1850 à 1950, avec les progrès connus dans la conservation du lait, dans sa stérilisation, ce qui entraîne une forte baisse de la mortalité infantile, en particulier au début du xxe siècle. Si cette mortalité venait avant tout de la mauvaise qualité du lait avant le développement de la stérilisation, l’auteur expose que le développement du marché au xxe siècle a pu favoriser d’autres problèmes, ainsi la contamination du lait par les microbes accumulés sur le caoutchouc des tétines.

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Enfin, les deux dernières parties de l’ouvrage portent sur les aspects techniques et industriels de la production et de la commercialisation du lait, à travers plusieurs thèmes qui dénotent l’évolution et le progrès de ce secteur, de cette filière, au xxe siècle essentiellement. À partir de la production, il s’agit d’abord d’une étude du contexte d’augmentation de la productivité laitière, surtout entre 1950 et 2000 (on passe de 1 000 à 6 000 litres par an et par vache), avec un souci d’une sélection plus objective (au détriment d’une diversité génétique) et d’une alimentation plus réglée. Au niveau scientifique, les possibilités données par l’insémination artificielle et les obligations nouvelles d’identification et de traçabilité des animaux contribuent à une production toujours plus raisonnée. Par ailleurs, l’organisation du secteur et des professions en syndicats, en instances locales informatives, mais aussi le développement de formations professionnelles et la distribution progressiste de dotations gouvernementales ont favorisé d’autres évolutions : la diffusion des machines à traire, l’amélioration des conditions sanitaires par le contrôle laitier, le développement de la stabulation libre. Pour ce qui est de la collecte et de la distribution du lait, l’évolution se pose en termes d’une mesure plus objective, mieux gérée, de la qualité du lait, vers une normalisation des méthodes d’analyse, avec une concentration, opérée des années 1970 aux années 1990, qui favorise ce contrôle de qualité, selon l’auteur. D’autre part, la pasteurisation du milieu du xixe siècle connaît des progrès techniques continus au cours du xxe siècle, et la stérilisation s’impose en France à partir des années 1920 et 1930 après avoir séduit la Suisse, l’Angleterre et l’Allemagne. Après la Seconde Guerre mondiale, de nouveaux procédés de conservation et de longue conservation, avec la gestion des emballages et des transferts suivis dans la chaîne du froid, viennent régler certains problèmes d’hygiène, tandis que les progrès de la chimie continuent de participer à l’évolution du secteur.

Tout au long de l’ouvrage, Pierre-Olivier Fanica pose des questions cruciales, en bilan de recherches historiques surtout intéressantes ici pour la période de 1800 à 1950, avec des renvois aux agronomes de l’Ancien Régime peu exploités. En termes de production, autour de Paris, d’hygiène, de lutte contre les fraudes, de distribution commerciale, cette étude apporte des éléments majeurs à l’histoire d’un produit qui, s’il souffre beaucoup moins de défauts de qualité aujourd’hui, supporte, comme le dit l’auteur, une dégradation de son image.

Florian Reynaud

Bernard François, Les Enfants trouvés du Dauphiné, Belledonne, 2008, 478 p.

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Du milieu du xviiie siècle jusqu’au milieu du xixe siècle, l’abandon d’enfants en France connaît un effroyable essor que les autorités sont incapables d’endiguer. Reflet des misères sociales et de l’évolution des mœurs, ce phénomène se révèle être un vrai problème pour l’État qui peine à enrayer les flux d’abandons et à organiser une prise en charge efficace des petits trouvés. Les raisons qui poussent les familles vers l’abandon sont bien connues des historiens : principalement les naissances hors-mariage, mais aussi la trop grande pauvreté de parents mariés. Bernard François, juriste de formation, dresse un portrait de l’assistance aux enfants abandonnés en Isère, de la fin de l’Ancien Régime jusqu’à la IIIe République. Si le sujet a, dans d’autres régions, fait l’objet de nombreux travaux, cet ouvrage ouvre, pour le département de l’Isère, la voie à un vaste champ de recherche jusqu’alors ignoré. Il est le fruit de trois ans d’immersion dans les archives départementales, qui ont abouti au dépouillement d’un nombre remarquable de documents (séries hospitalières, archives préfectorales, registres paroissiaux, dossiers d’assises, recensements, etc.).

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Une large période est couverte par l’ouvrage, allant du xviiie au xixe siècle, insistant cependant sur les politiques administratives du milieu du xixe siècle. Page après page, le lecteur accompagne l’auteur dans ses dépouillements et découvertes, parfait reflet de son travail et de ses interrogations. Ainsi la part belle est laissée aux transcriptions de sources. Il n’y a pas de problématique précisément définie. Chaque pièce d’archive dévoilée soulève des questions pour lesquelles les réponses sont apportées au fur et à mesure. Le développement suit alors au fil des 17 chapitres une progression globalement chronologique, entrecoupée par des éléments au caractère plus thématique.

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Les trois premiers chapitres sont consacrés à la situation des enfants abandonnés en Isère sous l’Ancien Régime, jusqu’à la Restauration. C’est un point de départ indispensable pour comprendre le phénomène, car on ne peut saisir l’ampleur des réformes entreprises au xixe siècle sans avoir au préalable mis en avant les mutations profondes du siècle précédent. L’explosion du nombre d’expositions, les changements dans les comportements familiaux, le développement rapide des structures d’accueil sont autant d’éléments qui trouvent leurs racines au xviiie siècle. La richesse des archives hospitalières permet d’appréhender ces sujets. La condition des enfants de l’Isère est singulière, les petits étant mis en nourrice dans les montagnes autour de Grenoble, entre autres dans le canton de Bourg-d’Oisans. Le livre apporte ainsi un éclairage nouveau sur une situation jusqu’à présent mal connue, le placement des pupilles dans les territoires montagneux, réalité bien distincte de celle que l’on peut rencontrer dans d’autres contrées.

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Les chapitres suivants abordent, à partir de l’abondante correspondance de la préfecture, les décisions prises par le préfet de l’Isère dans les années 1830 pour tenter d’enrayer les délaissements, faisant toute l’originalité de la politique d’assistance de ce département. On impose aux enfants de l’Hospice le port de boucles d’oreilles numérotées pour les identifier ; on supprime en 1836 le tour de Vienne destiné à recevoir les petits abandonnés ; on met sous surveillance policière le tour de Grenoble en 1838. Surtout, on organise, à partir de 1834, le déplacement des enfants de l’Hospice vers d’autres départements, afin de dissuader les parents abandonneurs de faire suivre leurs enfants chez les nourrices. Si des mesures similaires existent ailleurs, la persévérance du préfet dans cette région leur donne une ampleur toute particulière. L’assistance aux abandonnés est coûteuse, et l’intention est avant tout de faire des économies. La politique de suppression des tours et de déplacement d’enfants suscite d’ailleurs une vive polémique nationale, des députés à l’image de Lamartine s’élevant contre ces décisions jugées infanticides.

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Les chapitres thématiques accompagnent le lecteur vers des questions précises, comme la mortalité infantile, les méthodes d’attribution de noms aux enfants. De plus ils dévoilent les affaires de mœurs, infanticides, avortements, accidents, maltraitances, événements la plupart du temps cachés dans l’intimité des familles, mal connus des historiens, mais que Bernard François a su mettre au jour à partir de dossiers d’assises. On se préoccupe aussi de plus en plus de la formation des enfants à partir des années 1850, dans des manufactures, des fermes-écoles… Des efforts sont également réalisés sous la IIIe République pour favoriser la scolarisation des enfants assistés, en leur distribuant des fournitures et en rendant obligatoire l’enseignement (seulement l’hiver, quand la présence des enfants aux champs n’est pas nécessaire). L’ouvrage se conclut avec des exemples de témoignages de parents, de nourrices, d’enfants, illustrations poignantes de la vie et des difficultés de l’époque, hélas rarement mises en avant dans les travaux sur le sujet.

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Cet ouvrage a le mérite de conférer une place importante aux transcriptions de sources. Le lecteur accompagne au fil du livre l’auteur dans ses dépouillements et découvertes, passionnant reflet du travail accompli par ce dernier. Cette démarche nous amène toutefois à émettre quelques réserves : l’omniprésence de ces sources contraste avec leur analyse qui se trouve plus réduite (parfois même empreinte de jugements personnels), occultant le travail de synthèse et pouvant laisser le lecteur avec un sentiment d’inachevé. De plus, l’origine des documents employés est rarement citée, et on ne peut que regretter que les magnifiques dessins et photos qui ponctuent le texte ne soient pas toujours datés et que leur provenance ne soit presque jamais indiquée.

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Malgré ses défauts, l’ouvrage fourmille d’informations sur les nourrices de l’Assistance publique en région montagneuse, phénomène rarement étudié qui intéressera le ruraliste. De même, les amateurs, les généalogistes et passionnés de l’histoire du Dauphiné trouveront leur compte dans ce premier récit de l’histoire des enfants abandonnés, page inédite de l’histoire de leur région. Enfin, l’historien désireux de travailler sur les enfants délaissés dans le Dauphiné pourra de son côté employer la riche documentation de l’ouvrage comme un instrument de recherche, même si l’exploration des analyses qui y sont exposées trouveront vite leur limite.

Alexandre Compère

Antoine Follain, (dir.), Une Société agronomique au xviiie siècle. Les Thesmophores de Blaison en Anjou, Dijon, eud, coll. « Sociétés », 2010, vi-280 p., issn 1628-5409, 20,90

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Cet ouvrage collectif sur la société agronomique de la petite ville de Blaison en Anjou est un travail de micro-histoire qui apporte un éclairage original et novateur sur la réception des idées agronomiques parmi les petites élites locales dans une province jusqu’alors surtout présentée à travers les expérimentations du marquis de Turbilly. Dans le prolongement du colloque de 2007 dédié à Pierre de Saint Jacob, l’opération dirigée depuis Strasbourg par Antoine Follain, a été soutenue par l’umr Georges Chevrier de l’université de Dijon et par l’Association Pierre de Saint Jacob, car commémorer la mémoire de l’historien bourguignon, c’est aussi publier des travaux dans la lignée des siens (Antoine Follain, dir., Campagnes en mouvement en France du xvie au xixe siècle. Actes du colloque international d’histoire rurale « Autour de Pierre de Saint Jacob » tenu à Dijon les 23 et 24 mars 2007, Dijon, eud, 2008, 342 p., compte rendu dans Histoire et Sociétés Rurales, n° 31, 1er semestre 2009, p. 246-248).

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Le travail collectif a été réalisé par une équipe d’une dizaine d’historiens jeunes ou confirmés, tous spécialistes de l’histoire agraire du xviiie siècle, à partir d’un fonds d’archives exceptionnel concernant les années 1776-1777 – exceptionnel parce qu’il porte sur une structure extrêmement petite qui n’a pas d’équivalent connu dans le reste de la France, même si des comparaisons peuvent être opérées avec des sociétés agronomiques plus importantes. Le caractère modeste de l’objet d’étude (une société agronomique de huit membres dans un bourg d’un millier d’habitants, qui n’a fonctionné que deux ans) fait justement l’intérêt de l’étude : il est exceptionnel que l’historien parvienne à éclairer aussi bien les représentations agronomiques à ce niveau de la société. Préfacé par Daniel Roche, le spécialiste de l’univers des académiciens de province, l’ouvrage témoigne à sa façon de la vitalité de la sociabilité intellectuelle au xviiie siècle jusqu’au plus profond d’une petite ville du royaume, même s’il faut se garder de toute généralisation.

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L’objectif du livre est d’étudier la manière dont étaient connus, interprétés et discutés les principes de la « bonne agriculture » véhiculés par la littérature agronomique (ouvrages sur la culture des terres, travaux des académies provinciales et sociétés savantes, etc.), par la pensée économique (dans le contexte de la diffusion des idées physiocrates et libérales), et par l’administration monarchique (avec son personnel judiciaire mais aussi technique, notamment les ingénieurs des Ponts-et-Chaussées). La société de Blaison, qui s’appelait des Thesmophories par référence aux fêtes de la déesse Déméter dans la Grèce antique, fournit aussi de nombreux renseignements sur les pratiques agricoles observées, qui sont mises en relation avec les idées réformatrices du moment. Le moment éclairé (le début du règne de Louis XVI, au temps des ministères de Turgot et de Necker) présente un grand intérêt pour comprendre les mutations agricoles de la fin du xviiie siècle.

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L’étude est fondée sur un travail d’édition critique de l’intégralité des archives de la société de Blaison conservées aux archives départementales du Maine-et-Loire, à partir notamment de travaux d’étudiants des universités d’Angers et de Strasbourg, dirigés par Antoine Follain. L’édition du texte est précédée de la présentation de la société agronomique (Antoine Follain et Clément Trénit) et suivie d’études sur les travaux et la correspondance de la société (Carole Fleith-Schweiger, Antoine Follain, Clément Trénit), sur les projets d’aménagement et de dessèchement soumis aux autorités (Jean-Michel Derex), sur les « bêcheurs ligériens au xviiie siècle » (Brigitte Maillard), sur l’espace des Thesmophores à travers une étude des baux notariés (Jean-Louis Guitteny), sur la culture de la vigne entre Loire et Layon (Teona Mekechvili et Benoît Musset), sur la comparaison entre la société des Thesmophores et les sociétés savantes agricoles de la fin du xviiie siècle (Fabien Knittel), enfin sur les idées politiques et sociales des Thesmophores quelques années avant la Révolution (Serge Bianchi). L’ensemble des articles fournit un panorama très complet et détaillé du contenu des archives et de leur portée. Les conclusions qui s’en dégagent sont multiples. Outre la confirmation de l’emprise d’idées agronomiques classiques sur le travail de la vigne ou sur le dessèchement et la bonification des zones humides, elles mettent en évidence l’importance de groupes intermédiaires de la paysannerie (« bêcheurs » et vignerons) et apportent une réflexion sur les rapports sociaux entre les élites urbaines souvent absentéistes, les fermiers généraux des exploitations et la paysannerie. L’analyse des comportements sociaux et culturels des petites élites locales, notamment à travers leur insertion dans des réseaux culturels régionaux et nationaux, contribue au débat sur le rôle de la petite culture dans les progrès économiques des campagnes au xviiie siècle.

Comme l’écrit Antoine Follain dans son introduction, « une contribution d’un historien économiste aurait été la bienvenue », mais tout traiter n’était pas l’objectif. Tout au contraire, en laissant aux lecteurs le soin d’approfondir ou d’ajouter des analyses sur un corpus de sources complet, les auteurs entendent encourager son utilisation et son intégration dans des analyses plus larges. Après avoir impliqué dans la réalisation du manuscrit deux promotions de ses propres étudiants de licence, Antoine Follain souligne à juste titre que ce livre s’inscrit dans un projet pédagogique d’initiation et d’incitation à la recherche, en fournissant aux étudiants les instruments pour comprendre la manière d’exploiter un fonds d’archives. L’étude s’adresse aussi aux chercheurs confirmés français et étrangers en leur apportant une documentation originale et des informations de première main sur des aspects importants d’histoire économique et sociale, d’histoire des techniques et des savoirs, et d’histoire de la sociabilité.

Patrick Fournier

Pierre Moulier, « Frédéric de Marguerye, Un évêque archéologue dans le Cantal (1837-1852) », Patrimoine en Haute Auvergne, n° hors-série octobre 2008, 189 p.

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« Un évêque archéologue dans le Cantal » : le titre de cet ouvrage peut paraître surprenant. Mais que le lecteur ne s’y trompe pas, l’archéologie religieuse dont il est question est à rattacher au vaste mouvement de redécouverte du Moyen Âge, qui a suscité dans la France du xixe siècle nombre de restaurations d’églises dans le goût médiéval, puis de constructions dites néo-gothiques et néo-romanes. Dans le Cantal, l’initiateur et le représentant de ce bouleversement architectural est un évêque, Frédéric de Marguery, en fonction à Saint-Flour de 1837 à 1852, avant de poursuivre sa carrière à la cathédrale d’Autun. Durant son épiscopat, il n’a cessé de parcourir les montagnes et de prodiguer des conseils relatifs à la protection et à la transformation des églises. Pierre Moulier, fin connaisseur de l’histoire cantalienne, se penche sur le parcours intellectuel de cet homme d’action, ses idées en matière de restauration et son impact sur l’état des églises cantaliennes à la fin du xixe siècle.

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La redécouverte d’un recueil manuscrit des ordonnances de l’évêque, intégralement transcrit en annexes, est à l’origine de cette étude. Produites à la suite de ses nombreuses visites pastorales, et contenant ses constats et ses opinions sur des questions très concrètes de l’aménagement des églises, elles reflètent un souci d’authenticité des réfections.

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Originaire de Normandie, « le centre de la nouvelle science archéologique », Frédéric de Marguerye est très tôt influencé par son ami Arcisse de Caumont, fondateur de la « Société française de Conservation des Monuments ». Dès 1840, il participe pleinement au mouvement de réhabilitation du Moyen Âge, dans le Cantal. Contrairement à la grande majorité des érudits de l’époque, qui se passionnent pour le gothique, Frédéric de Marguerye a l’originalité de porter un intérêt prédominant pour le roman.

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Il tente de modifier la plupart des éléments de mobilier et d’architecture, depuis les retables, tableaux, peintures murales, objets et statues, jusqu’aux voûtes, fenêtres, tribunes, clochers et arcs triomphaux. L’évêque préconise avant tout une unité de style. Pour ce faire, il est prêt à supprimer purement et simplement de nombreux éléments en place, comme les retables, inadaptés aux absides arrondies. Ses conseils tendent vers une simplicité presque cistercienne.

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L’idée de visibilité est également essentielle. Il faut faire apparaître les signes caractéristiques de l’architecture religieuse. Ainsi seront remplacés de nombreux plafonds plats par des voûtes factices en bois et en plâtre. De ces ordonnances ressort généralement un certain mépris pour l’art populaire, comme le laissent entrevoir les restrictions concernant les statues de saints locaux, jugées indécentes. Mais à partir des années 1850, Frédéric de Marguerye, en accord avec son temps, témoigne d’un nouveau goût pour l’ornementation néo-médiévale. Il s’agit désormais d’adapter le mobilier moderne aux constructions, en vue d’harmoniser les styles.

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L’action de l’évêque ne se limite pas aux restaurations. Son statut et ses talents diplomatiques lui permettent d’intervenir également dans l’urbanisme des villages, bouleversé par la poussée démographique du xixe siècle. Certains projets d’ampleur l’amènent à prescrire le déplacement d’églises.

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Les recommandations de l’évêque ont été globalement bien suivies, dans le domaine des restaurations comme dans celui des grands travaux. Rares sont les églises qui n’ont pas été modifiées dans la seconde moitié du xixe siècle.

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À travers la présentation d’une personnalité énergique et ayant marqué le Cantal, cette étude passionnante offre un regard nouveau sur les églises du département. L’architecture néo-médiévale, si prégnante dans la France rurale, est examinée avec une grande objectivité.

Violaine Nicolas

Mathieu Guérin, Paysans de la forêt à l’époque coloniale. La pacification des aborigènes des Hautes Terres du Cambodge (1863-1940), Caen, ahsr, Bibliothèque d’Histoire rurale n° 10, 2008, 354 p.

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Cet ouvrage est à bien des égards très novateur. Mathieu Guérin a su dépasser la vision moralisatrice des procureurs et des thuriféraires de la colonisation pour mener à bien son étude. La singularité de sa démarche repose sur le déploiement de deux échelles. La première est celle d’un groupe de villages mnong biat, Bu La-Bu Gler sur l’actuel plateau de Mondolkiri. La seconde est le Nord-Est cambodgien, région dans laquelle s’insère Bu La-Bu Gler. À chaque échelle correspond un point de vue particulier, celui des villageois dans le premier cas, celui des autorités khmères et françaises dans le second. L’approche, fondée sur un mouvement de focale inversée, a permis l’étude des transformations sociales, politiques, économiques et culturelles de cet espace frontalier. Mathieu Guérin a dépouillé un grand nombre de sources khmères et françaises – documents d’archives mais également études ethnographiques contemporaines des évènements. D’aucuns lui reprocheront de s’être appuyé sur un matériel nécessairement biaisé car produit par l’administration coloniale. Une telle assertion ne résiste pas à la lecture de l’ouvrage. Non seulement l’auteur a croisé les sources khmères et françaises mais il a su démystifier les discours lénifiants des responsables français en les confrontant aux documents de la pratique produits par l’infrabureaucratie coloniale et aux résultats de ses entretiens avec les descendants des populations. La réflexion fondée sur l’analyse d’archives s’est nourrie des lectures des travaux les plus récents comme ceux d’Oskar Salemink ou de Grégory Mikaelian (Oskar, Salemink, The Ethnography of Vietnam’s Central Highlanders, a historical contextualization, 1850-1990, Honolulu, University of Hawai’s Press, 2003, 383 p. ; Grégory, Mikaëlian, Recherches sur l’histoire du fonctionnement politique des royautés post-angoriennes (c.1600-c.1720), appuyées sur l’analyse d’un corpus de décrets royaux khmers du xviie, thèse de doctorat, Université Paris iv-Sorbonne, 2006, 850 p. L’auteur en a tiré un livre : La Royauté d’Oudong. Réformes des institutions et crise du pouvoir dans le royaume khmer du xviie siècle, Paris, Presses Universitaires de Paris Sorbonne, coll. « Asie », 2009, 370 p.).

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Mathieu Guérin critique des catégories globalisantes élaborées par les ethnologues (« Proto-indochinois ») et par les militaires (« montagnards »), ainsi que les appellations vietnamiennes, siamoises, laotiennes ou cambodgiennes qui, toutes, signifient « sauvages » ou « esclaves ». S’il emploie avec réticence le terme d’identité, dont la définition procède trop souvent d’une vision essentialiste, il tente néanmoins de cerner ce qui singularise les aborigènes par rapport aux Khmers : croyances, institutions, langue, pratiques agraires (l’essartage). Ainsi met-il en lumière l’originalité du koragn. Loin d’être un simple chef de village, il était tout à la fois un médiateur entre les villageois, un chef de guerre et le représentant du village dans ses rapports avec l’extérieur.

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L’examen des rapports entre la monarchie khmère et les peuples de la forêt au milieu du xixe siècle est très éclairant. À l’encontre du discours colonial, l’auteur montre que les rapports entre Khmers et aborigènes des Hautes Terres ne peuvent être réduits à l’esclavage et que ce vocable masque une grande diversité de statuts. Il récuse le terme pour désigner les engagés pour dettes, les descendants de rebelles ou de grands criminels qui relèvent d’une « situation de dépendance extrême ». Il réserve à juste titre le mot à l’esclave proprement dit – fruit d’une réduction de l’homme à la marchandise –, le plus souvent aborigène non tributaire, razzié et vendu sur les marchés. La traite était d’ailleurs légale et bien des fonctionnaires khmers ne répugnaient pas à s’y livrer. L’auteur souligne l’importance du tribut, expression de l’allégeance au pouvoir royal, qui était versé par certains villages. Il avait pour contrepartie la protection contre les chasseurs d’esclaves et les villages insoumis.

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Mathieu Guérin a bien cerné les raisons de l’intérêt des Khmers et des Français pour le Nord-Est cambodgien. La monarchie avait noué des liens étroits avec certains groupes comme les Jaraï, car ils formaient un solide obstacle à l’expansion siamoise et vietnamienne. Ces liens étaient consolidés par l’échange régulier de présents. Le désintérêt du roi Norodom (1861-1904) pour les confins, politique en rupture avec celles de ses prédécesseurs, ne laisse donc pas de surprendre. Toutefois la participation des Mnong et des Stieng aux révoltes des années 1860 ont conduit le roi à revoir sa position. Il va accentuer son contrôle pour éviter que la forêt des aborigènes serve de sanctuaire aux rebelles. Pour les Français, l’intérêt était quadruple : religieux, idéologique, économique et stratégique. La volonté d’envoyer des hommes évangéliser les Hautes Terres s’explique par l’échec des missions au Cambodge – les conversions y étaient peu nombreuses – et au Viêt Nam – où les chrétiens étaient persécutés. L’absence de clergé bouddhique chez les aborigènes constituait un facteur favorable. Les territoires des Stieng, comme ceux des Bahnar, étaient difficiles d’accès et ces groupes étaient craints des Vietnamiens et des Khmers : les confins pouvaient constituer une zone refuge idéale pour les prêtres alors persécutés dans les plaines vietnamiennes. Pour les colonisateurs, l’intérêt était avant tout idéologique. L’intégration des populations aborigènes participait de la légitimation coloniale. L’insalubrité d’un milieu largement impaludé et la « sauvagerie » des populations justifiaient l’œuvre civilisatrice. Si, à l’origine, les représentations oscillaient entre « bon sauvage » et « brute sanguinaire », la seconde va rapidement effacer la première.

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La sauvagerie, image forgée par les missionnaires et transmise aux administrateurs, se définit alors par l’absence d’écriture et l’aspect extérieur : un humain simplement vêtu d’une ceinture tablier ne saurait être civilisé. Quels étaient les axes de cette politique civilisatrice ? La lutte contre l’esclavage, le combat contre l’essartage et la promotion de l’assistance médicale. Toutefois la proscription de la traite des esclaves razziés n’a pas fait disparaître cette pratique. Quant aux dépendants, abusivement considérés comme des esclaves, la monarchie s’est opposée à la suppression de leur statut car les autorités coloniales ne prévoyaient aucune alternative pour cette catégorie sociale. Aujourd’hui encore, dans l’opinion commune, l’éradication de l’essartage semble légitime. Mais l’auteur, à la suite des travaux agronomiques les plus récents, fait justice d’un stéréotype diffusé à l’envi par les administrateurs coloniaux : cette pratique n’était pas le moteur de la destruction sylvicole et de la stérilisation pédologique. Elle fournissait des récoltes suffisantes pour nourrir les populations. La mobilité de l’essart (tous les 2 ou 3 ans) évitait l’épuisement des sols. Enfin, chiffres à l’appui, Mathieu Guérin montre que l’impact de l’assistance médicale a été faible et qu’elle a bénéficié pour l’essentiel aux aborigènes qui travaillaient pour l’administration coloniale.

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Très rare a été la critique par les contemporains de la justification du discours civilisateur. Six décennies avant que George Condominas ne forge le terme d’ethnocide, seul Adhémar Leclère a mis en cause, en 1900, la légitimité d’un peuple à imposer sa culture à un autre. L’intérêt pour les confins était également économique : le traité de 1863 avait ouvert la voie à l’octroi de concessions aux Français. Toutefois, dans la pratique, rares furent les bénéficiaires et ce, en raison de la vigilance de l’administration qui s’est efforcée d’écarter les projets dont la viabilité était douteuse. D’une toute autre ampleur et nature a été le mouvement d’appropriation de vastes superficies de terres basaltiques par les sociétés hévéicoles qui s’est dessiné dans les années 1920. Malgré la résistance d’une fraction de la bureaucratie coloniale soucieuse de prévenir une nouvelle révolte, de vastes étendues de terres très fertiles, et jusqu’ici cultivées par les Stieng, ont alors été accordées contre des indemnités d’un montant dérisoire.

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L’intérêt pour la zone était enfin stratégique : dans l’Entre-deux-guerres, les Hautes Terres, nœud de communication entre les différentes parties de l’Indochine, pouvaient constituer un réduit défensif en cas de révolte au Viêt Nam ou d’agression extérieure (Ardan du Picq).

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Quels ont été les outils de contrôle mis en œuvre par la monarchie et le colonisateur ? Leur étude impliquait une analyse de l’indépendance, question dont l’auteur a su montrer la complexité. Si, du point de vue français, il était facile d’en cerner les critères – non paiement de l’impôt et refus d’obéissance aux fonctionnaires cambodgiens –, la terminologie employée dans les sources khmères ne permet pas de confirmer avec certitude une indépendance juridiquement reconnue des Mnong de la confédération de Bu la-Bu Gler. Dans les faits, ces populations étaient indépendantes dans la mesure ou nul ne les dirigeait ou ne leur donnait d’ordres.

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Quels ont été pour la monarchie les instruments du contrôle ? Norodom a lancé, sur les conseils de Philastre, un programme de création de postes administratifs à l’intérieur de leurs territoires. Le roi a mené avec succès une politique visant à multiplier le nombre de villages tributaires. La présence khmère était d’ailleurs loin de se limiter à celle des fonctionnaires. Les sources font également état d’un pouvoir temporel exercé par les bonzes : plusieurs douanes étaient tenues par des religieux et plusieurs abbés comptaient des aborigènes parmi leur clientèle. Du point de vue du colonisateur français, le contrôle supposait une saisie intellectuelle du territoire. Un grand travail d’information a été mené par les Occidentaux (coutumes, croyances, pratiques agraires) en deux grandes vagues : dans la deuxième moitié du xixe siècle et dans les années 1930. Paradoxalement, le tracé de la frontière, loin de sa prétention scientifique, a confiné en bien des cas à l’absurde et traduit une méconnaissance manifeste des études réalisées par les administrateurs et les militaires.

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La pacification, c’est-à-dire la soumission des populations de la confédération, résulte d’un long processus dont l’auteur distingue deux grandes étapes. La première, dans les années 1890, a été peu contraignante et a résulté d’un compromis entre la France et les aborigènes, dont la monarchie a été exclue. Les mandarins cambodgiens avaient interdiction de lever l’impôt. Si la confédération a reconnu la suzeraineté française, l’autorité de la France était lointaine. Les effets de la soumission ont donc été limités. D’une toute autre nature est le mouvement qui s’est amorcé dans les années 1909-1910. La pression franco-khmère sur le territoire s’est accentuée. C’est à cette époque que s’est produit un afflux de paysans khmers. L’auteur parle d’un véritable front pionnier qui tendait alors à se déplacer vers l’est. Parallèlement, la création de postes dans la Haute région a favorisé la multiplication des visites des administrateurs français dans les villages. La figure d’Henri Maître, icône et martyr de l’apologétique coloniale, apparaît d’ailleurs sous la plume de Mathieu Guérin, au terme d’une analyse fouillée, sous un jour bien plus autoritaire et brutal.

À cette double contrainte franco-khmère se sont ajoutés les effets d’une mutation de la fiscalité. Le tribut trisannuel a été remplacé par de multiples taxes. La pression fiscale s’est accompagnée d’une paupérisation liée entre autres au développement de l’usure au profit des riches Lao et Chinois. Les incursions répétées des Français, la nouvelle politique fiscale, conjuguées à une très mauvaise récolte ont conduit à la révolte de 1912, à l’instigation du koragn Pa Trang Loeng qui a réussi pour un temps à fédérer la majorité des villages. La répression fondée sur l’envoi de colonnes puis, à partir de 1915, la construction de camps fortifiés autour des villages insurgés a échoué : jusqu’au début des années 1930 les Français et les fonctionnaires khmers se sont bien gardés d’intervenir dans l’enclave. Les villages ont retrouvé leur autonomie de décision, les tribunaux se sont de nouveau réunis. Alors que l’aménagement de pistes dans les années 1890-1894 n’avait pu être mené à bien, la réalisation de deux voies carrossables traversant le Plateau des Herbes a permis, à partir de 1931, de promptes interventions militaires. Les visites des rares villages insoumis doublées d’une intense activité de renseignement semblaient avoir annihilé toute résistance. Mais, dès 1933, l’enclave s’est de nouveau embrasée. Une nouvelle génération de conjurés a alors mobilisé le souvenir de la révolte de 1912 et l’oniromancie pour galvaniser les villageois. À la différence de 1912, la répression a été immédiate et ciblée. Bombardements, razzias, destructions du bétail et des biens ont contraint les insurgés à se réfugier dans la forêt. L’assassinat du vieux chef Pa trang Loeng a entraîné une cascade de soumissions.

Quel a été l’impact de la colonisation sur le Nord-Est cambodgien ? À court terme, le contrôle des populations a été plus limité que ne le souhaitaient les administrateurs, en particulier du point de vue fiscal. Les villageois qui vivaient à proximité des centres administratifs étaient davantage pressurés. De manière générale, l’impôt a cessé rapidement d’être une priorité pour les colonisateurs qui se sont montrés à cet égard bien plus souples à l’égard des aborigènes que vis-à-vis des Khmers. Même après la soumission au début des années 1930, les contacts sont restés très limités : échanges commerciaux avec les garnisons ; présence d’une minorité d’élèves dans les écoles franco-khmères et de militaires (tirailleurs) qui se sont engagés dans l’armée française. L’impact colonial a été différent selon les groupes. Alors que l’acculturation et la dépossession foncière caractérisent les Stieng de Mémot, les Mnong ont su conserver une relative indépendance. À plus long terme, la colonisation a conduit à l’intégration de ces populations au Cambodge. Enfin, les colonisateurs ont légué au pouvoir cambodgien leur vision des populations : des sauvages à civiliser. L’ouvrage ouvre ici des perspectives comparatistes avec le voisin vietnamien même si, à la différence du Cambodge, le débat autour de la politique à mener vis-à-vis des populations des confins – civiliser ou non les « barbares » – a été ici bien antérieur à la colonisation française.

Emmanuel Poisson

Laura Lee Downs, Histoire des colonies de vacances : de 1880 à nos jours, Paris, Perrin, 2009, 444 p., isbn 9782262024680, 23

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L’ouvrage de Laura Lee Downs retrace l’histoire des colonies de vacances depuis les origines, au début des années 1880, jusqu’à nos jours. Il suit l’émergence d’une forme institutionnelle – la colonie collective – et les convictions hygiénistes et pédagogiques qui la sous-tendent. La politique est au cœur de cette affaire et le livre suit de près les concurrences affichées entre catholiques et laïques, socialistes et communistes, autour des principes qui devaient présider au salut et à l’éducation de l’enfance.

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L’origine de la colonie de vacances, institution à la fois hygiénique et éducative, remonte à 1883, époque d’une grande prise en considération collective des carences sanitaires chez les enfants des classes populaires. Chaque année, à la fin de l’été, les colonies de toutes obédiences célèbrent leur réussite hygiénique en publiant les statistiques sur la croissance physique des enfants malingres : augmentation de poids, de taille, de capacité pulmonaire. Les enfants sont, à cette époque, placés en famille d’accueil, essentiellement dans les régions du Centre. Le système de placement familial est adopté par l’écrasante majorité des municipalités au moment où les administrations commencent à organiser leurs propres œuvres de colonies, entre 1900 et 1914. Il reste répandu en France jusqu’aux années 1930 lorsque la colonie collective prend graduellement le dessus.

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L’idée que la colonie de vacances constitue un substitut à la famille d’origine fut souligné dès le début même, dans ce contexte collectif et scolaire justifiant sa prétention à donner aux enfants un bénéfice moral, éducatif et psychologique. Elle doit donc s’éloigner du modèle scolaire : le moniteur doit être un ami, un grand frère capable de faire apprécier aux enfants ce que « l’école de la nature » peut leur enseigner. De 1900 à 1940, les colonies deviennent des outils des municipalités qui prennent tout en charge mais veulent ainsi contrôler la population. Pour les différents courants politiques ou philosophiques, l’enfant constitue une cible à qui l’on tente d’inculquer des principes éducatifs, le préparant à un projet nationaliste ou à une prise de conscience prolétarienne, l’éducatif étant relégué derrière le politique.

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Cependant, les parents souhaitent rapidement que leurs enfants ne bénéficient pas seulement de vacances au grand air mais désirent également que la colonie soit éducative et pédagogique. En créant, en 1937, les cemea (Centres d’entraînement aux méthodes éducatives actives) qui fondent un scoutisme laïc et diffusent une pédagogie nouvelle basée sur le jeu, le Front populaire met en place des colonies de vacances qui satisfont enfants et parents. On passe ainsi de 420 000 colons en 1937 à 880 000 en 1948 pour atteindre 1 350 000 en 1962. Mais va alors s’amorcer le déclin de cette institution remplacée en partie par le développement de centres de vacances sans hébergement ou centres aérés, préférés par les parents pour des raisons économiques et affectives.

Jack Maneuvrier

Peter Moser et Beat Brodbeck, Du Lait pour tous. Portrait en images, documents et analyses de l’économie et de la politique laitières en Suisse au 20e siècle, Baden, Hier und jetzt, 2007, 246 p.

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Respectivement directeur et archiviste scientifique des Archives de l’histoire rurale suisse, les deux auteurs de cet ouvrage nous livrent un grand travail de documentation et d’analyse sur des archives nouvellement explorées, avec des approfondissements historiques, des découvertes parfois surprenantes et l’ouverture vers de nouvelles pistes de recherche. Tous les secteurs laitiers, de la production de lait à la consommation de ses dérivés, sont abordés ici, plus ou moins en détail. En langue allemande, l’ouvrage original, Milch für alle, a été traduit par Bernard Dubuis, François Loppin, Gérard Roulin et Gilles Bolliger.

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Les auteurs commencent par étudier le régime laitier, en précisant quels sont les acteurs de cette économie spécifique et quelles sont les luttes qui animent ce secteur. C’est la partie la plus fournie de l’ouvrage, certainement la plus intéressante, la plus novatrice. En rappelant l’évolution de cette économie laitière suisse aux xviiie et xixe siècles, on suit les transformations connues dans le secteur depuis la fin du xixe siècle, jusqu’en 1998. Les points de départ, ce sont la fondation de la Société suisse d’industrie laitière (1887) et l’apparition de regroupements indépendants, régionaux et nationaux, d’abord à l’initiative des exportateurs de fromages (1896), près d’un siècle après la création des premières coopératives locales. Le nombre de ces dernières est toujours en croissance jusque dans les années 1950, avant un phénomène d’agrégations régionales et de fusions locales. On entre dans le détail de cette évolution contemporaine, à la recherche des moteurs techniques, puis plutôt financiers, qui sous-tendent cette activité. L’analyse n’oublie pas de pointer les différenciations régionales, selon les types dominants de production, selon la configuration des circuits de négoce. Si le fonctionnement interne des fédérations reste partout la même, il n’en connaît pas moins des changements significatifs, prenant de plus en plus un rôle intermédiaire majeur entre producteurs et consommateurs.

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Les auteurs montrent bien les différentes logiques qui animent cette économie laitière, avec des luttes entre corporations professionnelles, par exemple entre producteurs et fromagers, ou encore entre fromagers producteurs de lait et fromagers acheteurs de lait, mais aussi avec des luttes internes aux professions, sans négliger le rôle des crises économiques nationales, internationales ou les conséquences des conflits mondiaux.

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D’une part, ce sont les « guerres du lait », expression d’usage que les auteurs avouent excessive au vu des conflits qu’elles concernent. Ces conflits sont principalement provoqués par des questions financières, liées au prix du lait, des questions que les auteurs analysent, d’abord entre 1908 et 1913, avec des pressions de la part des fromagers non producteurs sur les producteurs. On apprécie le nombre de documents, traduits ou non de l’allemand, qui viennent illustrer ce pan de l’histoire économique. Les conflits reprennent en 1930, cette fois davantage sur la base de divergences internes aux professions, parfois nous dit-on entre fédérations locales ou régionales et regroupements nationaux ou gouvernement, par exemple à la fin des années 1940. Des conflits inter-régionaux se font aussi jour. Ainsi dans les années 1960, au sujet de la libéralisation du commerce de certains produits, libéralisation qui s’appuie sur certaines innovations liées aux transports, aux conditionnements, aux moyens de distribution nouveaux qui font délaisser la livraison pour l’achat dans des points de distribution. Dans les années 1980, enfin, on suit les préoccupations liées à la production romande de fromage au noir, en protestation contre le contingentement laitier.

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La deuxième partie de l’ouvrage est une prolongation de la première, avec des précisions sur les différents régimes de marché connus au xxe siècle, sur la formation du prix du lait et l’approvisionnement des villes en lait de consommation. On part d’une situation instable, jusqu’en 1914, et on suit l’évolution de ces régimes, dans le détail, au cours des années 1920-1930, suivant des améliorations organisationnelles, jusqu’à un nouveau régime institué en 1998, dans lequel on retrouve des caractéristiques du début du siècle, mais dans un contexte de production et de consommation bien différent.

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La consommation connaît ses révolutions, en termes de distribution. Les auteurs rappellent ainsi qu’une très grande part du lait est livrée, jusque dans les années 1950, par des laitiers paysans locaux, mais aussi par des laiteries plus grandes, en croissance dans les zones urbaines. La collaboration entre producteurs-distributeurs existe au xixe siècle, pour pallier les problèmes de fluctuation entre production et demande, mais on voit des coopératives d’achat se développer au début du xxe siècle, à côté de détaillants en beurres et fromages. On précise comment le système de livraison s’est trouvé réglementé à la fin du xixe siècle, dans les années 1930 ou encore dans les années 1950.

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Dans les troisième et quatrième parties, Peter Mosen et Beat Brodbeck s’attachent à deux autres aspects du secteur laitier, un complément qui rend parfois le plan de l’ouvrage difficile à cerner. En effet, si les chapitres peuvent se lire de manière indépendante, la lecture suivie donne une impression de redites embarrassantes, avec la nécessité d’un assemblage a posteriori par le lecteur, afin de relier certains éléments disparates. Ainsi les précisions sur les processus de production arrivent ici tardivement, et l’on conçoit aisément que l’on est alors devant des informations que l’on aurait apprécié trouver en amont pour mieux comprendre certaines évolutions du marché dans sa globalité. Il n’en reste pas moins que les explications données sur les différentes étapes de production des beurres et des fromages, sont particulièrement limpides, synthétiques et bien construites.

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Là encore, on peut regretter que l’approche soit déconnectée des deux premières parties de l’ouvrage, mais les auteurs nous donnent un tableau de l’évolution de ces productions et de leur marché, avec une prolongation logique vers l’économie de la poudre de lait et du lait condensé, développée à partir des années 1860 mais en croissance au xxe siècle avec les progrès de la conserverie, avec une concurrence, ensuite, des pays nordiques, et enfin la suprématie, en Suisse, de la poudre de lait, qui s’impose sur le lait condensé dans les années 1930.

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Standardisation des qualités (depuis le xixe siècle), développement des contrôles (années 1830) et des formations professionnelles (années 1870), ou encore création de bases juridiques (début du xxe siècle) : tous les aspects d’une évolution des pratiques et des techniques sont prises en considération, et ce sentiment d’exhaustivité fait mieux comprendre les difficultés d’exposer le tout dans un plan linéaire et fluide.

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Enfin, la quatrième partie étudie sommairement le pôle publicitaire, depuis la création de la Commission laitière suisse (cls), en 1922, qui institutionnalise les activités publicitaires, ensuite avec une Centrale de propagande de l’économie laitière suisse (cpel), indépendante en 1951. Évoquer ces planches publicitaires en couleurs est une occasion de saluer la richesse de l’ouvrage en illustrations, au-delà de narrations et d’analyses claires et bien construites. Le format, proche de l’a4, permet de mettre en valeur plus de 150 documents, autant de documents numérisés que de photographies qui donnent tous un témoignage précieux sur cette histoire parfois immédiate.

Malgré tout, même si l’ouvrage émane d’un travail de recherche en archives, il est toujours difficile pour le lecteur, si ce n’est quand un ou deux documents illustrent le propos, de faire le lien entre les informations et les sources, entre les leçons de l’archive et l’archive, avec des références assez floues, un rapport au document premier qui reste rarement explicité, avec des notes, certes, des renvois, mais peu de citations ou d’analyses directes.

Florian Reynaud

Thi Minh-Hoang Ngo, Tunliu dans la tourmente de la réforme agraire, 1946-1950. La révolution communiste chinoise face aux rébellions et aux résistances de la paysannerie, Paris, Riveneuve éditions, 2007, 216 p. 25

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Thi Minh-Hoang Ngo, docteur en histoire et chercheuse associée à l’Institut de Recherche sur le Sud-Est Asiatique (irsea), a publié en 2007 cet ouvrage tiré de sa thèse de doctorat sur la révolution communiste dans les campagnes de la province de Shanxi en Chine du Nord, entre les années 1930 et la prise de pouvoir par les communistes (Thi Minh-Hoang Ngo, Les Processus externes et internes de formation du système communiste chinois dans la société rurale du Shanxi des années 1930 aux années 1950, sous la direction de Michel Cartier, thèse de doctorat de l’ehess, soutenue le 29 avril 2003). Thi Minh-Hoang Ngo a pu mener ses recherches sur place comme chercheuse associée à l’université du Shanxi avant de partir au Japon, à l’université Waseda de Tokyo, pour rédiger sa thèse. Elle a aussi publié plusieurs articles sur la question, notamment dans hsr, Vingtième Siècle, et Modern China (Thi Minh-Hoang Ngo, « La révolution communiste chinoise dans les campagnes. Mémoire et histoire », hsr, 2007, n° 27, p. 155-178 ; « L’édification du parti-État chinois au village. Le cas de la politisation des milices populaires (1937-1949) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2009/1, n° 101, p. 109-122 ; « A hybrid revolutionary process : the cooperative movement in Xiyang county, Shanxi », Modern China, vol. 35, n° 3, p. 284-312 traduit en chinois pour la revue Zhongguo xiangcun yanjiu - Recherches sur la société rurale chinoise).

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La grande originalité du travail de Thi Minh-Hoang Ngo réside dans l’accès que cette sinologue a réussi à avoir aux archives du parti communiste chinois de la province du Shanxi. Comme elle l’indique elle-même, cet accès était limité, les noms notamment ne devaient pas apparaître, sauf pour les leaders les plus éminents. Les sources sur lesquelles elle appuie son travail sont constituées par les rapports des cadres du parti, les autocritiques et autobiographies de ces cadres, notamment pour la période de la campagne de rectification de 1948, et les journaux et publications du mouvement communiste, y compris les journaux des bases de la résistance communiste aux Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale.

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Thi Minh-Hoang Ngo ambitionne par ce travail de développer une nouvelle approche, plus complexe, des mécanismes de la révolution chinoise à partir d’une monographie centrée sur le district de Tunliu dans le Shanxi. Cette province, où les communistes s’installent durablement en 1934-1935 lors de la Longue Marche, est ensuite devenue un des centres de la lutte communiste contre les Japonais.

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Son ouvrage est divisé en neuf chapitres. Le premier décrit Tunliu et la rébellion paysanne face à la réforme agraire. Le deuxième, intitulé « sectes religieuses et résistances populaires », présente de manière originale le lien entre le parti, ses cadres et les nombreuses sociétés secrètes et sectes qui participent à l’encadrement de la société chinoise. Puis viennent six chapitres consacrés à la campagne de rectification du Parti, où l’on trouve notamment de nombreuses biographies de cadres : « La politisation des cadres locaux », « Les comités du parti institutionnalisés », « La purge des anciens cadres dirigeants », « Une nouvelle perception des paysans pauvres », « L’alliance avec les paysans moyens », « Le pouvoir aux paysans pauvres ». Enfin, Thi Minh-Hoang Ngo termine son étude par une présentation des « nouvelles communautés rurales » issues du triple processus de reprise en main des cadres du parti, de renforcement du contrôle du parti sur les structures sociales villageoises et de la réforme agraire.

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Thi Minh-Hoang Ngo centre son étude sur l’année 1948 et sur la campagne de rectification des cadres du parti qui amène l’évincement des dirigeants historiques du parti à l’échelle villageoise et du district issus des élites locales et qui s’étaient distingués pendant la guerre contre les Japonais. Ils sont remplacés par de nouveaux cadres ruraux issus de la paysannerie pauvre ou moyenne, considérés plus fiables par le parti car ayant développé une conscience de classe plus affirmée et surtout prêts à défendre la constitution d’un parti-État de type stalinien avant même la prise de pouvoir de Mao sur l’ensemble de la Chine en 1949. Cette politique vise à gagner le soutien de la plus grande partie possible de la paysannerie dans la lutte contre le Guomindang.

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Les passages les plus intéressants de l’ouvrage portent sur les résistances paysannes à la réforme agraire de 1946-1947, et la réticence du parti à soutenir une réforme radicale qui aurait amené à supplanter les paysans moyens par les paysans pauvres, la doctrine officielle du parti prévoyant une alliance de ces deux catégories. Thi Minh-Hoang Ngo se fait de même l’écho des difficultés issues des classifications arbitraires imposées par le parti à la paysannerie chinoise. La doxa du parti est parfaitement explicitée à plusieurs reprises : « Les processus de politisation devaient donner aux cadres locaux une conscience de classe en leur apprenant à raisonner dans le cadre des catégories du parti » (p. 92). Thi Minh-Hoang Ngo montre bien, en utilisant les autocritiques et autobiographies des cadres, comment ceux de la première génération sont arrivés à des positions de contrôle au niveau du village ou du district grâce à leur action contre les Japonais, mais aussi et surtout, grâce aux réseaux personnels qu’ils avaient pu nouer en tant que notables villageois. Elle décrit parfaitement la volonté du parti et des cadres du district, en 1948, de « changer radicalement l’état d’esprit et la mentalité des cadres d’arrondissement qui se considèrent comme appartenant avant tout à leur village, leur lignage, leur groupe. Dans chaque arrondissement, les cadres du district les persuadent de se concevoir comme membres de la catégorie de classe dans laquelle ils ont été classifiés » (p. 60). Alors que la victoire finale est à portée de main, la rigueur révolutionnaire devient une priorité.

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Parmi les autres apports originaux de ce livre, on notera le deuxième chapitre sur la place des sectes et de la religion populaire. Le parallèle proposé par l’auteur entre le parti et les sectes populaires est ambitieux, mais malheureusement elle ne le développe pas.

Si l’intérêt documentaire de cet ouvrage est assuré, on regrettera cependant une analyse parfois bien rapide des sources que l’auteur a traduites et dont elle nous restitue le contenu. Les contraintes éditoriales visant à réduire une thèse d’environ 800 pages en un ouvrage de 216 pages expliquent que l’approche critique des sources soit souvent limitée, voire inexistante. Cela est particulièrement gênant pour les autocritiques et autobiographies des cadres, pour lesquelles l’ouvrage donne l’impression que l’auteur n’a pas ou peu interrogé les conditions de recueil de l’information et la véracité du discours. On retrouve par ailleurs chez Thi Minh-Hoang Ngo une obsession du détail, qui reflète bien le contenu de ses sources, mais qui noie parfois le lecteur sous une information pas toujours utile au détriment de la compréhension et de l’analyse des mouvements en œuvre dans ce district à la veille de la prise de pouvoir des communistes en Chine. Au total, Thi Minh-Hoang Ngo nous propose un ouvrage qui passionnera les lecteurs intéressés par le processus révolutionnaire en général, et en Chine en particulier, par l’abondance et l’originalité des informations qu’il apporte. On reste cependant sur sa faim en ce qui concerne l’analyse historique de ce processus proposée par l’auteur, même si sa thèse d’un « processus révolutionnaire hybride » (p. 178-179), entre adhésion à l’idéologie du parti et fonctionnement de la société villageoise, mérite qu’on s’y arrête.

Mathieu Guérin

Bernard Fischesser, et Marie-France Dupuis-Tate, Rivières et paysages, Paris, Éditions de La Martinière, 2003, 343 p.

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Rivières et paysages publié en 2003 aux éditions de La Martinière fait partie de la catégorie des beaux livres richement illustrés offrant aux lecteurs une synthèse plutôt réussie des liens entre rivières, paysages, et aménagement du territoire. Sur la forme, l’ouvrage est une réussite. Il apporte une quantité d’informations précieuses, les propos denses et précis alternent avec une riche iconographie puisant dans la peinture, la gravure, la photographie et aussi le dessin. Les documents graphiques ne sont pas que de simples illustrations pour le plaisir des yeux, ils servent d’appui pour une meilleure compréhension. Agronomes de formation, Bernard Fischesser et Marie-France Tate se consacrent depuis de longues années au transfert des enseignements de l’écologie scientifique à l’aménagement du territoire. Par leur côté sauvage, la diversité de leurs formes, leur puissance d’évocation, les paysages de rivières sont profondément attachants : Bertrand Fischesser et Marie-France Tate les revisitent par de multiples croisements entre sciences de la nature et humanités. Pour donner une ampleur à leur approche et éclairer sans cesse le lecteur, les regards de l’historien, de l’écologue, du sociologue se posent sur le paysage et met en scène la rivière. À la croisée de tous les regards, le paysagiste intervient à la fin et propose en sa qualité d’expert et de médiateur son projet de paysage pour la rivière de demain.

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Le premier chapitre est un hymne à la rivière, une invitation à la découvrir. Le cours d’eau est un être vivant. Comme tout être vivant, il vit ! Cette vie n’est pas celle d’un long fleuve tranquille, elle est plutôt métaphore de l’existence avec ses ombres et ses lumières, ses exaltations et ses abandons. Il y a une infinité de manières de découvrir un cours d’eau, de s’en approcher, de le parcourir, puis de s’en échapper. Les écrivains ont décrit des rivières en les personnifiant, les peintres ont adopté des procédés de mise en scène paysagère avec effets de profondeur, tromperies savantes et art de la perspective. Souvent, la perception d’un paysage de rivière se décline en plusieurs plans (p. 16). Au premier plan, c’est la vision organique du cours d’eau, l’observateur est attentif aux formes, aux jeux de couleur, aux motifs végétaux. La rivière est vécue de l’intérieur, au fil de l’eau. Avec l’éloignement, le paysage se simplifie et s’épure, l’œil regroupe, assemble, repère des textures faites d’éléments naturels ou bâtis qui se détachent sur le fond. C’est en position dominante, perché sur le haut d’un relief, que les paysages de rivière révèlent toutes les formes, leurs courbes étirées, leurs motifs spectaculaires. Toute l’ampleur du cours d’eau est alors en lien avec la morphologie du relief (p. 24) : la rivière épouse les formes topographiques, creuse son sillon, avec peine ou facilité, l’homme peut l’y aider…

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Loin d’être immuables, les paysages de rivières sont marqués par leur évolution permanente. Pour la saisir, les auteurs recadrent constamment leurs propos dans la flèche du temps. L’histoire, véritable fil directeur du second chapitre, apporte de multiples éclairages sur l’appropriation des cours d’eau, source de multiples enjeux, et sur l’évolution du rapport entre la nature, souvent produite, et la société. L’histoire de la rivière est d’abord celle de la quête et de la conquête de l’eau. L’homme s’installe en bordure de rivière car celle-ci est nourricière, elle abreuve les troupeaux et permet une exploitation raisonnée des ressources. L’homme s’est vite rendu compte de la dangerosité du cours d’eau. Sa volonté de maîtrise conduit à artificialiser la rivière, à corseter son tracé, à modifier son écoulement. Durant l’Antiquité, les eaux ne laissent pas indifférents, elles sont mêmes déifiées, sacralisées, elles garantissent le peuple contre les forces du mal : les cités antiques s’entourent d’une enceinte protectrice bordée d’un fossé alimenté par les eaux déviées de la rivière. Au Moyen Âge, l’économie et l’agrément remplacent le divin. L’eau soutient les échanges et permet de développer des modes de production (moulins, étangs, pêcheries). La rivière donne vie à la cité, accompagne l’artisanat, soutient une quantité de petits métiers. C’est l’eau vive (p. 54) qui est au cœur des activités et structure un paysage qui s’ouvre sous la poussée des défrichements et l’extension des cultures. À partir du xive siècle, et pendant deux siècles, l’eau vive, qui avait fait tourner la roue des moulins, se transforme en eau stagnante. Si la force motrice de l’eau est moins recherchée, l’humidité des zones palustres n’est pas forcément vue comme un désavantage. Les modes de putréfaction sont encouragés, tout comme la fermentation dont les tisserands et les tanneurs apprennent à tirer parti. Mais les conséquences sur les conditions d’hygiène et de salubrité des villes et des campagnes en sont terribles. Des rivières de plus en plus polluées sont dénoncées dans les traités d’hygiène publiés du xvie au xviie siècle. Mais il faut attendre le xviiie siècle, avec l’arrivée des ingénieurs, pour voir venir des solutions rationnelles aux multiples problèmes posés par l’hydrographie. Le corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées créé en 1750 invente une science nouvelle, l’hydrodynamique (p. 73), pièce maîtresse de l’aménagement du territoire et du développement de la Nation. Le xixe siècle est celui de l’ingénierie des eaux courantes (p. 82). Alors que les petits métiers disparaissent, l’exploitation du charbon et son acheminement par voie d’eau transforment le paysage et la perception que chacun peut en avoir. À la fin de ce siècle, le paysage peut être vécu de l’intérieur du cours d’eau par toutes les classes sociales. Le xxe siècle marque un tournant car la rivière souffre d’un excès d’utilisateurs concurrents. Elle ne peut satisfaire des demandes multiples, parfois contradictoires. Fournir de l’eau potable, alimenter en énergie, offrir une matière première noble aux industriels, participer à la production agricole constituent autant d’objectifs ambivalents auxquelles s’ajoutent depuis peu les aspirations d’une société essentiellement urbaine avide de loisirs au contact de la nature.

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Un paysage fluvial est si complexe qu’il faut conjuguer, au regard de l’historien, les savoirs accumulés par tous ceux qui se sont attachés à élucider les mécanismes présidant au fonctionnement des cours d’eau. Dans le troisième chapitre, les auteurs empruntent les regards des disciplines relevant des sciences de la nature. Leur formation d’agronome explique le tableau très vivant qu’ils nous livrent. Car les rivières sont des entités vivantes (p. 108) et naturellement évolutives. Pour le naturaliste, appréhender un cours d’eau, c’est imaginer sa genèse et en comprendre son fonctionnement et sa dynamique. Pour y parvenir, le regard doit embrasser la bonne dimension et imaginer qu’il a affaire à de super organismes cumulant l’existence d’un monde aquatique et celle de systèmes vivants terrestres. Écologues dans l’âme, les auteurs réservent une large place à l’écosystème rivière. La rivière est un corridor de vie (p. 142) et chaque espèce doit composer avec un élément relativement stable, le lit, et avec un élément mobile, l’eau, animée d’un mouvement permanent à sens unique. Le manque d’entretien des cours d’eau pendant des décennies explique certainement le peu de valeur que l’on donnait aux écosystèmes. Aujourd’hui, pour restaurer leur qualité, optimiser leur biodiversité, des mesures sont prises dans le respect des enjeux liés à la pérennité de la ressource hydrique. Le génie végétal et des interventions à l’échelle d’un bassin-versant permettent de conserver les équilibres hydriques et écologiques, et d’inscrire le cours d’eau de façon naturelle et attrayante dans le paysage. Mais la dimension écosystémique du cours d’eau n’est pas vue du même œil par les acteurs : un pêcheur, un naturaliste, un canoéiste ou un ingénieur n’auront pas la même appréciation d’un paysage de rivière car leurs intérêts divergent. Si chacun entretient une relation sensible avec le paysage et en livre une interprétation personnelle, la lecture sensorielle primitive n’occulte pas l’imaginaire (chap. 4), les mythes et les symboles, le paysage étant parfois plus rêvé que perçu de façon objective (p. 230). Tout observateur, en contemplant un paysage de rivière, projette ses aspirations, en construit une image valorisante qui répond à ses attentes profondes et compare, au fond de lui-même, la réalité perçue à ce nouveau paysage valorisé selon ses souhaits intimes.

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La sensibilité de chaque être s’exprime au travers de l’art, objet du chapitre 5. L’art met en scène la rivière et témoigne de l’évolution du regard de la société. Les représentations artistiques ont du sens et témoignent de l’ambiguïté des sentiments. Bien souvent, les fleuves ont été personnalisés. Jugés tour à tour calmes ou apaisés, puissants ou indolents, indomptables ou alanguis, les fleuves attirent ou font peur. L’art montre le symbole, l’allégorie. Aujourd’hui, l’art sert de référent, il est utilisé pour repérer des valeurs paysagères revendiquées localement et pour restaurer l’identité des paysages liés à l’eau. Beaucoup de paysages de vallées fluviales ont été célébrés par les artistes, il arrive que le politique ou l’aménageur se les réapproprient avant d’engager un programme de reconquête de ces paysages. Un paysage se conçoit, se fabrique pour demain. Mais comment construire ce nouveau paysage de rivière ?

Les auteurs terminent sur ce point car c’est à ce niveau qu’ils se sentent le plus impliqués. Comment répondre à la demande sociale actuelle ? Comment concilier un cortège d’impératifs techniques et économiques avec l’univers du rêve ? La vision du paysagiste et son projet de mise en espace de la rivière doivent être confrontés aux acteurs (p. 293). Une saine confrontation permet d’envisager une faisabilité des actions, d’en estimer le coût, et d’engager les décideurs dans un programme de gestion d’un paysage contemporain de qualité. Le paysagiste ne peut s’abstraire de la logique fonctionnelle des acteurs institutionnels. Ceux-ci ont souvent besoin d’une réponse adaptée à leurs préoccupations. Les progrès de la science écologique et le développement des biotechnologies ouvrent des possibilités d’action inédites en termes de puissance d’intervention, mais ils participent aussi à la diffusion des risques dont l’évaluation est l’affaire de spécialistes. Aussi, le paysagiste ne peut travailler seul. C’est un passeur de frontières. Il apprend à dialoguer avec le scientifique et avec les usagers traditionnels de la rivière. Le paysagiste est au cœur de la pluridisciplinarité. Le dialogue avec l’historien est essentiel, il trouve sa justification dans le patrimonialisation du paysage et dans la notion de développement durable. Celle-ci, associée à celle du droit des générations futures à disposer d’un environnement préservé, trouve sa pleine signification lorsqu’elle est mise en perspective avec l’histoire des paysages et celle des écosystèmes. L’historien est là pour rappeler que le paysage conserve en lui toute l’épaisseur du temps et qu’il garde trace des interventions qui l’ont fait évoluer. La mémoire des paysages permet ainsi d’opérer des approches transgénérationnelles et d’engager notre responsabilité collective. Le paysagiste avance à petits pas. Il nourrit les débats et incite les scientifiques à confronter leurs approches et leurs concepts. Cette méthode qui est celle du partage des connaissances et des savoir-faire présente une réelle valeur heuristique. Car c’est en dialoguant avec la communauté scientifique qu’il approche le paysage puis s’en détache avec quelque distance pour en construire un nouveau.

Au final, l’ouvrage de Bernard Fischesser et de Marie-France Tate montre bien que la rivière est au cœur de la vie des hommes. La reconnaissance des paysages de rivière passe d’abord par une bonne connaissance de ces paysages dans toutes leurs dimensions et dans l’épaisseur du temps. Bien qu’il apporte de multiples éclairages, l’ouvrage n’est toutefois pas exempt de critiques. On peut, par exemple, regretter le manque de comparaisons multiscalaires (Europe, Afrique, Proche Orient) et donc une vision trop franco-française du paysage et de sa gestion dans le cadre des politiques publiques d’aménagement du territoire. Alors que Bachelard a tôt souligné toute l’ambiguïté des images de l’eau, rien n’est dit sur la diversité des approches culturelles du rapport à l’eau et sur la variété des territoires où s’exprime un paysage sensible, à la fois immatériel et matériel, lié à la rivière. Un autre regret est lié aux manques d’informations traitant de l’évaluation des paysages et des méthodes de diagnostic. Quelques perspectives sont évoquées mais les auteurs ne disent pas qu’il peut être intéressant de disposer d’instruments de mesure pertinents, de systèmes de représentation adéquats et, le cas échéant, d’outils de modélisation convaincants. Il s’agit en effet de mettre à la disposition des intéressés la connaissance des outils de la gestion durable des territoires afin d’aider les acteurs à réaliser au mieux leurs projets et à acquérir rapidement la maîtrise des instruments de gestion et d’intervention adéquats.

Yves Petit-Berghem

Quels paysages avec quels paysans ? Les Vosges du Sud à 30 ans d’intervalle, Versailles, éd. Quae, 2008, 126 p.

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L’ouvrage Quels paysages avec quels paysans ? présente les conclusions d’une enquête réalisée en 2005 sur l’interaction entre les usages agricoles de l’espace et les paysages dans les Vosges du Sud. Ce travail est le fruit d’une collaboration pérenne puisqu’il réunit une équipe de chercheurs de l’inra à peine modifié 30 ans après leur première recherche sur le sujet (Jacques Brossier, André Brun, Jean-Pierre Deffontaines, Jean-Louis Fiorelli, Pierre-Louis Osty, Michel Petit, Marc Roux). L’ouvrage fait en effet suite à un premier livre Pays, paysans, paysages dans les Vosges du Sud paru en 1977 puis réédité en 1992. Cette recherche initiale avait défriché la réflexion sur les paysages, objet alors neuf ou presque dans les approches de sociologie rurale.

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Trois décennies plus tard, les auteurs estiment que, si le souci du paysage s’affirme toujours davantage, en revanche, la réflexion sur les usages qui le produisent et en conditionnent la perpétuation fait toujours défaut. C’est donc non sans un caractère polémique que les auteurs dressent un constat paradoxal : « On reconnaît sans peine la place des champs, des prés, des animaux, la succession des saisons et les transformations associées de la végétation. Mais on ne va pas souvent jusqu’à inventorier les pratiques agricoles, à s’inquiéter devant les difficultés des agriculteurs à s’adapter, voire simplement à survivre » (p. 1). Là est le champ d’étude que l’équipe va tenter de combler : renouer en un objet unique le questionnement sur les transformations de l’agriculture sous la contrainte de multifonctionnalité imposée par le souci de développement durable, de sécurité alimentaire ou de qualité des aliments ; et le questionnement sur les transformations de la perception et des fonctions sociales du paysage.

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Le caractère diachronique de l’enquête est heuristique pour répondre à ce cahier des charges. Le premier chapitre rappelle ainsi les conclusions de l’enquête initiale réalisée en 1975. Le deuxième chapitre offre un contrepoint au chapitre précédent par une fine description des logiques agricoles à l’œuvre en 2005. Le troisième et dernier chapitre, plus léger, porte sur ce qui, en définitive, s’avère capital : les politiques publiques de soutien des agriculteurs. Car il apparaît que la pérennité des formes d’exploitation agricole, qui perpétuent les paysages ouverts, dépend des aides publiques. L’un des grands intérêts de cet ouvrage est d’offrir à la lecture tous les stades de la construction d’une observation paysagère, de l’empirie à la formalisation typologique, et enfin jusqu’au diagnostic. C’est donc aussi une leçon de méthode que pourront chercher dans cet ouvrage ceux qui travaillent sur des terrains éloignés de l’agriculture de montagne.

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Initialement, en 1975, la problé­matique de ces chercheurs était de repérer les mécanismes du déclin de l’agriculture pour pouvoir les freiner. L’équipe assume alors une posture engagée : dénoncer la perte culturelle et sociale grave que serait la disparition de l’agriculture de montagne. Quatre cantons sont sélectionnés : Remiremont, Gérardmer, Saulxures-sur-Moselotte et le Thillot. Plus d’un millier d’hectares sont examinés, parcelle par parcelle. L’agriculture subit alors une régression majeure du nombre d’actifs et du nombre d’exploitations. La surface agricole se réduit de plus d’un quart entre 1955 et 1970. Dans l’espace vosgien, ces mutations renforcées par un contexte plus général de déclin des ressorts traditionnels de l’économie des Vosges (textile), se traduisent par une fermeture progressive du paysage c’est-à-dire « la perspective de voir des arbres s’implanter partout » (p. 21). La seule tendance qui potentiellement tempère le déclin de ces territoires est l’essor du tourisme. Les résidences secondaires se substituent à certaines exploitations et les activités récréatives se développent en parallèle. De 1965 à 1975, le nombre de remonte-pentes passe de 2 à 75. Mais ce développement touristique, en retirant de l’activité agricole certains territoires, contribue aussi au boisement et à la déprise agricole. La méthode d’observation des paysages utilisée s’inscrit dans ce contexte : repérer les réalités techniques et humaines qui conditionnent la perpétuation du paysage ou a contrario sa dégradation. Il s’agit donc, comme le résume un titre, de « regarder le paysage ; découvrir des pratiques » (p. 29). Une prairie pâturée n’est pas une prairie fauchée et la différence repose sur une technique : fauchage manuel ou barre de coupe installée sur un tracteur. Le chapitre 2 offre d’ailleurs à ce titre une remarquable analyse du rapport entre les différents types de parcelle observables, du pré à la friche, et les techniques qui leur répondent. L’échelle d’observation peut varier entre trois principaux niveaux : le massif, le terroir, la parcelle d’usage. Le niveau le plus pertinent et le plus travaillé dans l’ouvrage est celui du terroir : des ensembles physionomiques, au plus de quelques centaines d’hectares, qui circonscrivent une interaction spécifique entre des pratiques agricoles adaptées et l’espace qui les nécessite, et les impose à la fois. À cette échelle, une typologie des principaux terroirs peut être dressée : les pentes fortes ; la semi-montagne parfois péri-urbaine ; les hauts ; le fond de vallée large. Cette typologie va permettre aux observateurs de concentrer leurs observations sur quatre territoires exemplaires de ces types de terroirs. Là ils repèrent les interactions constitutives de ces terroirs comme espaces anthropisés, c’est-à-dire espaces qui, tout à la fois, produisent des pratiques et sont le produit de ces pratiques. La compréhension des techniques est ouverte à la compréhension des projets agricoles des exploitants, c’est-à-dire aux logiques stratégiques qui résultent des choix de production : les décisions des agriculteurs et le contexte dans lequel ces dernières sont prises. Les auteurs distinguent quatre principaux types d’agriculteurs en fonction de leur capacité à pérenniser leur exploitation.

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En définitive, le devenir du paysage apparaît déterminé par tout un « écheveau de relations » (p. 89) : physionomie spatiale, type d’agriculteur, contexte social et politique local. Si le « peigné vosgien » indique à l’observateur l’exploitation la plus intensive de l’herbe, il révèle aussi une agriculture encore traditionnelle sans perspective d’avenir. Les zones de peigné peuvent alors être qualifiées de zones menacées par la fermeture, à moins que ces espaces ne puissent être repris par des exploitants plus modernes s’ils sont adaptés aux techniques mécanisées de ces derniers. Cet exemple succinct a pour seul objet de montrer comment, à partir d’une typologie des terroirs, des techniques et des exploitants agricoles, les auteurs vont cibler les paysages menacés par la fermeture et l’ensemble des conditions, sociales, économiques ou politiques qui y contribuent. Si trente ans plus tard, les paysages des Vosges du Sud résistent mieux que prévu à la fermeture, c’est en raison de l’intégration par les agriculteurs de la demande touristique de paysage et du débouché nouveau qu’offre cette demande à leurs produits. La vente directe de produits fermiers est en effet un supplément de revenu appréciable, qui entre aussi en congruité avec des motivations extra-économiques et une opinion publique anti-productiviste. En contrepartie, cette demande d’authenticité impose de « naturaliser » l’agriculture, par exemple en préférant des vaches de race vosgienne aux Prim’Holstein plus productives. Le maintien de l’ouverture des paysages résulte de cette multifonctionnalité des agriculteurs et de la diversité des systèmes d’élevage qui se développe en conséquence et se substitue au fauchage manuel traditionnel dans l’entretien des parcelles. Reste que ces évolutions de l’agriculture dépendent économiquement des subventions publiques. À ce titre, ces agricultures restent fragiles et le devenir du paysage incertain.

Il faut, en conclusion, souligner la richesse et la finesse des analyses proposées par cet ouvrage. Penser l’anthropisation de l’espace de manière conséquente est un exercice nécessaire. La question de l’autochtonie dans les politiques publiques environnementales reste en partie impensée. On ne peut qu’être d’accord avec les auteurs lorsqu’ils affirment en conclusion : « On ne peut donc pas faire l’économie d’une compréhension de la logique de ces pratiques si l’on veut éclairer l’action de ceux qui veulent infléchir l’évolution des paysages » (p. 110).

Yann Raison du Cleuziou

Farid Benhammou (dir.), « Alimentation en péril », Écologie & Politique, n° 38, 2009, p. 17-122

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Le n° 38/2009 de la revue Écologie & Politique consacre un important dossier d’une centaine de pages à l’Alimentation et l’agriculture. Après un éditorial de Jean-Paul Déléage, intitulé « Lutter pour la connaissance et la justice », Farid Benhammou présente les grands axes du dossier « Alimentation en péril. Capitalisme, agriculture et alternatives » dont il a été le coordonnateur. Un premier point porte sur le cadrage théorique et historique présenté autour de deux articles par Mathieu Calame et Christian Mouchet sur la nécessité d’une gouvernance mondiale. Jacques Luzi présente ensuite l’histoire de l’industrialisation de l’agro-alimentaire, tandis que Michel Buisson pose un diagnostic sur l’alimentation et les crises et termine par des propositions concrètes pour une production agricole durable et suffisante pour l’humanité. Deux réflexions fondées sur des analyses à petite échelle apportent ensuite un éclairage sur les emboîtements d’échelles possibles et leurs conséquences dans un contexte d’exploitation accrue des ressources naturelles. Il s’agit du texte de Bénédicte Hermelin et Damien Legandré sur « Les agrocarburants : menaces ou opportunités pour les agricultures familiales ? » et de l’article intitulé « ‘Le plus grand pâturage mondial en devenir’ : discours d’éleveurs et politiques publiques en Amazonie brésilienne » que signe Romain Taravella. Le dossier se termine par des thèmes d’analyse globaux où Claude Aubert et Armelle Guignier s’interrogent sur la possibilité pour l’agriculture biologique de nourrir la planète pour le premier, et des perspectives face à l’insécurité alimentaire et environnementale pour le second.

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Dans son éditorial qui va de la p. 5 à la p. 13, Jean-Paul Déléage part d’un état des lieux des travers du capitalisme depuis les origines jusqu’au sarkozysme pour poser les fondements de la « nouvelle raison du monde ». C’est donc dans un contexte de profondes mutations que plusieurs personnalités d’organisations scientifiques, associatives et citoyennes nous éclairent au travers de leur réflexion sur les enjeux actuels et futurs de l’Alimentation et au-delà, des interactions agriculture/environnement.

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Le dossier « Alimentation en péril » commence par un article introductif de Farid Benhammou. L’auteur en tant que scientifique et citoyen présente le cadre d’une géopolitique de l’alimentation et de l’environnement. Il revient sur les raisons de la crise alimentaire mondiale qui trouvent leurs sources dans les travers de l’idéologie du « productivisme ». Il présente par la suite les principaux enjeux de l’influence du capitalisme sur la production alimentaire, avec les problèmes écologiques, sociaux et sanitaires que pose l’agro-business. Dans les pays du Nord comme ceux du Sud par exemple, les paysans apparaissent comme les principales victimes de l’agro-business. Ce contraste antre les exploitants agricoles et les paysans est renforcé par la géographie des ogm (organismes génétiquement modérés), le tout étant à l’origine de l’instrumentalisation géopolitique de la faim et de l’environnement à des fins commerciales. Pour atteindre les objectifs de productivité, il s’est mis en place une nouvelle concurrence pour les terres agricoles mondiales dans laquelle « les tensions alimentaires, voire agroalimentaires s’accompagnent aussi d’un néo-colonialisme écologique et agricole… » D’où une nouvelle recomposition des rapports entre pays pauvres et pays riches que renforce le Monopoly planétaire des terres agricoles. L’article introductif de Farid Benhammou s’achève sur une réflexion sur les diagnostics et alternatives pour nourrir l’humanité en prenant en compte l’environnement et se pose la question suivante : « Nourrir le monde avec l’agriculture biologique est-il possible ? » Cette question sera centrale dans la suite du dossier.

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En p. 33, Matthieu Calame et Christian Mouchet interpellent l’opinion sur la nécessité d’une gouvernance mondiale en matière d’Alimentation et d’agriculture, ce qui aura pour mérite, d’assouplir les dispositifs à mettre en place et d’inciter la participation de tous les acteurs, notamment les politiques et les scientifiques. Jacques Luzi dans son article sur une histoire de l’industrialisation de l’agroalimentaire analyse en profondeur et ce sur 13 pages, deux ouvrages à savoir, Le monde selon Monsanto et Le marché de la faim. Ces livres cultes retracent l’historique de l’alimentation et l’agriculture à travers des luttes politiques et des débats scientifiques, ce qui amène l’auteur à se demander si le marché est libre et équitable comme le veut le libéralisme. Pour finir avec l’étude du cadre théorique et l’analyse du contexte des enjeux de l’alimentation et de l’agriculture, Michel Buisson fait quelques propositions après un essai de diagnostic sur les questions alimentaires dans l’entrelacs des crises. On apprendra par exemple que face à la forte croissance des besoins alimentaires et des difficultés pour les satisfaire, une hausse de production n’est possible que si elle est écologique, car « l’évolution des modes de production agricole depuis 50 ans a entrainé une forte dégradation des ressources naturelles ».

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Bénédicte Hermelin et Damien Lagandré du Groupe de recherche et d’échanges technologiques (Gret), tout comme Romain Taravella apportent des éléments concrets pour illustrer les enjeux que suscitent les nouveaux rapports à la terre et aux ressources naturelles. Pour les premiers, les agrocarburants représentent des opportunités ave l’augmentation du prix du pétrole, et des risques avec les enjeux fonciers qui influenceraient de manière directe, les agricultures familiales. Le second quant à lui donne la parole aux éleveurs latifundiaires de l’Amazonie brésilienne, dans une analyse des politiques publiques à travers le soutien des pouvoirs publics autour de ce qu’il appelle « le plus grand pâturage mondial en devenir ».

Après Marinella Corregia qui pose les bases d’une veg-révolution alimentaire avec un démantèlement de l’abattoir global en 2030, Claude Aubert, à partir de plusieurs illustrations de tableaux et de figures tente d’apporter une réponse à la question centrale de départ en ces termes : « Nourrir la planète avec l’agriculture biologique : mythe ou réalité ? ». Ce dernier qui est un des pères du bio et de l’agriculture alternative en France, montre qu’en dépit des réticences des tenants de l’agriculture conventionnelle, l’agriculture biologique arrive à faire jeu égal en matière de production, notamment dans les exploitations de type extensif. En faisant un rapprochement entre l’accroissement de la production agricole consécutif à la révolution verte des années 1970 et l’augmentation du nombre de personne vivant dans la faim, Claude Aubert montre que « le recours aux pesticides, aux engrais de synthèse et aux ogm n’est nullement nécessaire pour produire assez pour nourrir tous les habitants de la planète… ». C’est pour clôturer ce dossier que Armelle Guigner, va d’abord passer en revue la réglementation internationale en matière d’Alimentation et d’agriculture, pour répondre à la question sur l’avenir de la sécurité alimentaire et environnementale. L’auteur évoque le respect et la mise en œuvre des Droits de l’Homme et parle des potentialités de la sécurité alimentaire en citant l’exemple du Venezuela qui a adopté en juillet 2008 un décret valant Loi organique, garantissant le droit à l’alimentation, mais également la souveraineté alimentaire et agroalimentaire.

Gervais Wafo Tabopda

Titres recensés

  1. Chris-Cécile Besnard-Vautrin (dir.) En Plaine de Caen, Une Campagne gauloise et antique, l’occupation du site de l’Étoile à Mondeville (14), Rennes, pur, 2009, 314 p., isbn 2-7535-0836-1
  2. Clara Berrendonner, Mireille Cébeillac-Gervasoni et Laurent Lamoine, (dir.), Le Quotidien municipal dans l’Occident romain, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, coll. « Histoires croisées », 2008, 807 p.
  3. Pierre Bouet, Catherine Bougy, Bernard Garnier, et Christophe Maneuvrier (dir.), De Part et d’autre de la Normandie médiévale. Recueil d’études en hommage à François Neveux, Cahier des Annales de Normandie, n° 35, Caen, 2009, 542 p., 32 €
  4. Marie-Christine Bailly-Maître et Jean-Michel Poisson (dir.), Mines et pouvoir au Moyen Âge, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. d’histoire et d’archéologie médiévale, 2007, 214 p.
  5. Lionel Dorthe, Le Berger et son troupeau. Prieurs et curés d’Ayent en conflit (diocèse de Sion-15e siècle), Lausanne, Cahiers Lausannois d’Histoire Médiévale, 40, 2007, 363 p., isbn 2-940110-53-0
  6. Rute Dias Gregório, Terra e fortuna : os primórdios da humanização da Ilha Terceira (1450?-1550), Ponta Delgada, Centro de história de Além-Mar, coll. « Teses » 4, 2007, 644 p.
  7. Valérie Deplaigne, L’Héritage de Marie de la Roche-Guyon. Un conflit entre deux lignages normands à la fin du Moyen Âge, Rennes, pur, 2009, 20 €
  8. Tristan Busser, Les Gentilshommes verriers de Haute-Auvergne, Aurillac, Société des lettres, sciences et arts « La Haute-Auvergne », 2007, 371 p.
  9. Nadine Vivier (dir.), Élites et progrès agricole (xvie-xxe siècle), Rennes, pur, 2009, 346 p.
  10. Hervé Bennezon, Montreuil sous le règne de Louis XIV, préface de Robert Muchembled, Paris, Les Indes Savantes, coll. « Rivage des Xantons », 2009, 493 p., isbn 978-2-84654
  11. Pierre-Olivier Fanica, Le Lait, la vache et le citadin. Du xviie au xxe siècle, Versailles, éditions Quae, 2008, 489 p.
  12. Bernard François, Les Enfants trouvés du Dauphiné, Belledonne, 2008, 478 p.
  13. Antoine Follain, (dir.), Une Société agronomique au xviiie siècle. Les Thesmophores de Blaison en Anjou, Dijon, eud, coll. « Sociétés », 2010, vi-280 p., issn 1628-5409, 20,90 €
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  15. Mathieu Guérin, Paysans de la forêt à l’époque coloniale. La pacification des aborigènes des Hautes Terres du Cambodge (1863-1940), Caen, ahsr, Bibliothèque d’Histoire rurale n° 10, 2008, 354 p.
  16. Laura Lee Downs, Histoire des colonies de vacances : de 1880 à nos jours, Paris, Perrin, 2009, 444 p., isbn 9782262024680, 23 €
  17. Peter Moser et Beat Brodbeck, Du Lait pour tous. Portrait en images, documents et analyses de l’économie et de la politique laitières en Suisse au 20e siècle, Baden, Hier und jetzt, 2007, 246 p.
  18. Thi Minh-Hoang Ngo, Tunliu dans la tourmente de la réforme agraire, 1946-1950. La révolution communiste chinoise face aux rébellions et aux résistances de la paysannerie, Paris, Riveneuve éditions, 2007, 216 p. 25 €
  19. Bernard Fischesser, et Marie-France Dupuis-Tate, Rivières et paysages, Paris, Éditions de La Martinière, 2003, 343 p.
  20. Quels paysages avec quels paysans ? Les Vosges du Sud à 30 ans d’intervalle, Versailles, éd. Quae, 2008, 126 p.
  21. Farid Benhammou (dir.), « Alimentation en péril », Écologie & Politique, n° 38, 2009, p. 17-122

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 1/2010 (Vol. 33) , p. 213-264
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2010-1-page-213.htm.


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