Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2010/1 (Vol. 33)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 265 - 268 Article suivant

Pierre Jaillette, Codex Theodosianus. Le code théodosien v, Brepols, Turnhout, 2009, 518 p.

1

En voyant un si gros livre, si savant, le lecteur pourrait être tenté de faire ce que suggèrent ou préconisent Italo Calvino, dans Si par une nuit d’hiver un voyageur (Seuil, Paris, 1982) ou Marcel Benabou, lorsqu’il écrit Jette ce livre avant qu’il soit trop tard (Seghers, collection Mots, Paris, 1992). Il pourrait ne pas lire un volume dont le titre paraît rébarbatif, et qui semble n’être que l’édition d’un texte juridique latin d’accès difficile. Le lecteur aurait tort. En effet, dès les premières pages, il est plutôt plongé dans le Umberto Eco, du Nom de la rose (Grasset, Paris, 1990). Une bibliothèque a brûlé, à Turin, en 1904, mais, déjà, vers 1820, les produits chimiques, « La liqueur de Gioberti », employés par l’abbé Peyron ont détruit une partie du texte du code théodosien en même temps qu’une Vie d’Alexandre. Ainsi commence le livre passionnant de Pierre Jaillette.

2

Les textes juridiques qu’il étudie ont été édités dès le xviiie siècle. Mais c’est surtout au siècle suivant que la recherche des manuscrits s’accélère, notamment au moment où se constituent les États nationaux et que le besoin se fait sentir, en Italie et en Allemagne, tout particulièrement, de bien connaître le droit antique et le rôle de l’État impérial, afin d’asseoir la légitimité des nouveaux pouvoirs issus des Révolutions de 1848. Le rôle de Théodore Mommsen est bien entendu central dans la collation des textes juridiques, même si l’on apprend, non sans plaisir, que son travail n’est pas sans défaut, et qu’il est moins allé voir les manuscrits que bien d’autres, dont Paul Krueger, et que son édition est « fragile » (p. 35-37), comme l’est celle des Gromatici Veteres, les arpenteurs de l’Antiquité. Pierre Jaillette cherche à résoudre quatre problèmes majeurs : établissement du texte à partir des manuscrits et collation du plus grand nombre possible de constitutions (environ 60 connues en 1904) ; ordre des constitutions, et donc des sujets abordés ; devenir du texte de Théodose dans le droit de ses successeurs et chez les rois dits barbares, Alaric et Théodoric ; enfin, révision des traductions lorsque cela s’avère indispensable. Par une étude très fine du vocabulaire, Pierre Jaillette distingue les textes de loi à valeur universelle promulgués par les empereurs, les rescrits et édits à portée plus limitée, la « jurisprudence », même s’il emploie peu le terme, les édits locaux. Il étudie la volonté impériale de clarification du droit, le temps de transmission de cette volonté, les résistances éventuelles. Il voit la phraséologie, la rhétorique et le « verbiage » (p. 99) de certains textes, mais aussi leur précision, leur ambition d’exprimer Humanitas et Utlitas, la nature et la loi. En cela, il fait œuvre magistrale d’historien. Quatre grands thèmes sont traités. Tout d’abord, le régime des successions, et particulièrement, celles sans testament. Le lien de parenté établi par les femmes (cognation) s’établit définitivement à côté de la parenté masculine (agnation). La succession en est profondément changée, sans que le droit du père en soit affaibli, sans que le pouvoir de vie et de mort, l’exposition des nouveaux nés se perpétuant, sans que l’influence chrétienne ne se fasse sentir (p. 119). Les couples sans enfants et les célibataires, pénalisés par Auguste, retrouvent leurs droits. Ensuite, le code théodosien aborde la question du statut des personnes. La puissance du père et la différence entre libres et non libres demeurent les fondements de l’État romain. La liberté du citoyen ne se perd jamais, même si le citoyen, en ces temps troublés, a été un moment captif. L’esclave qui a obtenu sa liberté frauduleusement reste, lui, toujours un esclave. En cela, Pierre Jaillette suit d’assez prêt Jean-Michel Carrié et Yan Thomas. Mais, lorsqu’il revient (p. 143) sur le débat du colon de l’époque tardive qui aurait été une forme de transition vers le serf médiéval, il n’affirme pas assez que le débat est clos : jamais le colon n’a été réduit en esclavage. Sur ce sujet, nous sommes beaucoup moins enthousiaste que lui vis-à-vis des travaux d’Arnaldo Marcone et de Pasquale Rosafio, le second surtout (voir Annales hss, 61, 5, 2006, p. 1196-1198) m’ayant paru, depuis longtemps, fort contestable. Le troisième point concerne les terres, notamment celles abandonnées, les domaines impériaux, le mode de faire-valoir. C’est l’un des seuls chapitres où nous ne suivons pas entièrement Pierre Jaillette (p. 167 et suiv.) : la complexité des régimes fonciers ne signifie pas confusion. Depuis Cicéron et ses Verrines ou Lettres (voir les nombreux articles des Antiquisants dans Les Contrats agraires de l’Antiquité à nos jours, bhr, 7, Caen, 2003), jusqu’à Symmaque et aux Codes de droit, possession, usage, usurpation, propriété, location, à plus ou moins longue durée, en nature ou en argent ont cohabité. Tous les droits réels ou symboliques, les redevances lourdes ou recognitives, ont pour but d’affirmer la différence entre propriété et jouissance. Ce sont, en effet, la pratique, l’usage, mais aussi le droit ou plutôt les droits, des individus, des communautés, de l’empereur qui régissent les régimes des terres. Aussi la place donnée par Pierre Jaillette à la coutume au mos maiorum, est-elle essentielle pour comprendre pourquoi l’étude des structures agraires, de la répartition de l’habitat rural et urbain, de la taille des exploitations et des propriétés, des terres privées et publiques, reste fondamentale aux côtés et avec la recherche sur le droit stricto sensu.

3

Pierre Jaillette est souvent trop prudent (« sans conduire ici une étude approfondie », p. 84) et donne l’impression de ne pas donner son interprétation, sa version de tel ou tel texte, de telle ou telle datation. C’est le seul reproche, léger, que l’on pourrait lui faire tant il fournit un beau et grand livre.

Jean-Pierre Vallat

Michael Jones, (dir.), Le premier Inventaire du Trésor des chartes des ducs de Bretagne (1395). Hervé Le Grant et les origines du Chronicon Briocense, [s.l.], Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, 2007, 320 p.

4

Attesté comme le plus ancien garde des archives des ducs de Bretagne, Hervé Le Grant exerce ses talents sous Jean IV, premier duc de la lignée des Montfort (1364-1399). Il est donc un exact contemporain du célèbre archiviste royal, Gérard de Montaigu, qui œuvre, comme lui, sous Charles V et sous Charles VI. À Paris, comme à Nantes, le temps était en effet venu des grandes entreprises de classement et de remise en ordre des archives de gouvernement. Si le roi de France avait fixé depuis longtemps le siège de son Trésor au sein de la Sainte-Chapelle de son palais, les archives ducales ne sont, à coup sûr, établies dans la Tour neuve du château de Nantes qu’en 1395. Pour la période précédente, leur présence à Nantes, leur itinérance ou leur dispersion ne sont pas documentées. Bien qu’ayant traversé la Révolution sans encombres (sans doute parce que le Trésor était caché derrière des barriques de pièces de monnaie), les archives ducales subirent des pertes sérieuses : seule la moitié des documents inventoriés par Le Grant (son inventaire recense 906 actes, allant de 1220 à 1395, et classés sous 838 articles) est encore conservée sous forme d’original, et quelquefois loin de Nantes. Copié sur six cahiers de papier, rédigé en français par un seul scribe, qui est sans doute Le Grant, l’inventaire énumère les documents sans les dater (la date n’est donnée que dans un acte sur cinq) ni les coter ; leur identification avec les originaux subsistants est rendue possible grâce aux mentions dorsales reprises à l’inventaire. Celui-ci n’était cependant pas complet car des documents plus anciens, encore conservés à Nantes, n’y figurent pas.

5

Né vers 1360, originaire de Cornouaille (diocèse de Quimper), Hervé Le Grant reçut une formation initiale de juriste à l’université d’Angers. Il gravitait dans l’entourage des évêques de Nantes : son oncle était capitaine du château épiscopal de Sucé ; il reçut une formation de notaire chez un certain Geoffroi Le Fèvre, notaire des évêques et proche du duc Jean IV. Hervé entra très tôt au service ducal, dès 1379, lors du retour d’exil de Jean IV. Ses liens avec la bourgeoisie nantaise, par sa belle-famille notamment, sont bien connus et son travail de notaire à la cour bretonne très intense. Secrétaire du duc depuis 1385, missionné pour quelques ambassades à Paris ou en Angleterre, il se consacra à la réorganisation des archives ducales de 1395 à 1407, avec toute une équipe de clercs. Il rédigea aussi des formulaires de chancellerie. Le « trésorier et garde des lettres » du duché termina sa carrière en septembre 1416, date de son remplacement.

6

Œuvre d’entrée en fonction, l’inventaire tentait de faire le bilan des documents utiles et disponibles pour les affaires du duché. Une grande attention était portée aux aspects formels des actes : présence et nombre des sceaux, type de sceau utilisé (grand sceau, sceau privé, sceau du secret, signet), couleur et état de la cire, forme des attaches, type d’armoiries illustrant le sceau, présence d’une signature, support de l’écriture (notons que Le Grant signale les actes sur papier). La rapidité du travail conduisit sans doute à être moins rigoureux sur le regroupement des pièces d’une même affaire. Par exemple, les 224 premiers actes (191 numéros) enchaînent des actes scellés sur lacs de soie ou sur double queue, qui mêlent relations avec les rois de France, affaires diplomatiques, lettres de justice, actes liés à des rentes perçues à divers endroits, etc. En revanche, des petits groupes d’actes concernent les seigneuries (terres des Rohan, seigneuries de Rays et de La Guerche) ; les documents financiers (obligations et contrats) se suivent assez strictement (n° 384 à 577), de même que les quittances et les reconnaissances de dettes (n° 631 à 724), ou les pièces concernant les relations avec l’Angleterre et les serviteurs anglais du duc (n° 725 à 829). Après Le Grant, les travaux d’inventaire se poursuivirent : celui de 1430 est d’une ampleur comparable, en portant des datations plus précises. La première description matérielle des lieux d’archives date de 1450, avec sa répartition en seize armoires ; puis, vers 1506-1508, on établit un classement par armoire (numérotée de a à v), chacune d’elles étant rangée par cassette.

7

L’auteur établit, pour finir, un faisceau d’indices qui tendent à prouver que l’archiviste rigoureux de Jean IV était le rédacteur du Chronicon Briocense, daté de 1416. Cette histoire du duché, favorable à la nouvelle dynastie désormais bien implantée, s’appuyait sur des documents réels ou forgés, tous antérieurs à mai 1416, qui nécessitaient des connaissances techniques en archives et en notariat. Les défauts mêmes de la chronique, qui tourne davantage à la compilation documentaire qu’à une véritable « composition » historique, trahissent aussi l’archiviste pionnier de l’inventaire de 1395. En scrutant minutieusement les écrits d’Hervé Le Grant et les archives – un millier de notes identifient les acteurs, les événements et les cotes de conservation actuelles des actes subsistants –, Michael Jones donne un ouvrage de référence sur le savoir des notaires-archivistes vers 1400, ainsi que sur la panoplie documentaire qui servait à défendre la politique et les droits des grands princes du temps.

Ghislain Brunel

Beat Brodbeck, Daniel Flückiger, Peter Moser (dir.), Quellen zur ländlichen Gesellschaft. Ein Wegweiser zur Archiven und Quellenbeständen der Agrargeschichte im 19. und 20. Jahrhundert, Baden, Verlag für Kultur und Geschichte, GmbH, coll. « Hier und jetzt », Études et sources de l’histoire rurale, 2, Baden, 2007, 207 p.

8

Cet ouvrage bilingue est une mise au point historiographique, dans la mesure où il offre une vue d’ensemble des sources potentielles, présentées dans toute leur diversité, de l’histoire agraire et rurale récente.

9

Le fait qu’il procède d’une prise de conscience, au début des années 1990, sur le territoire helvétique, ne doit rien au hasard et répond, au contraire, à un réel besoin. C’est en effet en Suisse que ces sources sont les plus dispersées – archives d’État, archives privées, archives émanant d’institutions publiques, de stations de recherche ou d’écoles cantonales d’agriculture – et, par voie de conséquence, les plus menacées. Il s’agissait donc, par l’intermédiaire de l’ahr, Fondation des Archives de l’histoire rurale, créée en 2002, d’attirer l’attention des chercheurs sur l’existence même de cette documentation secrétée par des particuliers ou des collectivités, qu’elle soient écrite ou visuelle, sur la nécessité de la collecter et de l’archiver, en proposant, autour de quelques mots-clés, des catégorisations et des règles standardisées de classement, de façon à assurer sa mise en valeur. Les 79 fonds, dès à présent publiés par les ahr, émanant de près de 120 organisations différentes répertoriées dans le présent ouvrage, permettent de retrouver cette précieuse documentation grâce à des fiches normalisées (p. 72-191). Il s’agit, en quelque sorte, d’« archives virtuelles », qui, faute de bénéficier de salle de lecture ou de magasin, ne sont plus dépourvues, à présent, de répertoriage grâce à l’action concertée des archivistes et des chercheurs.

10

Tout en portant essentiellement sur la production, la transformation et la consommation des produits agricoles, ces archives n’oublient pas l’histoire rurale dans sa dimension sociale et culturelle. Dans un deuxième temps, il appartiendra au chercheur de procéder, à partir de cette précieuse banque de données, à l’évaluation de sources qui, rappelons-le, ne portent que sur l’époque contemporaine, xixe et xxe siècles essentiellement. Dès lors, l’illustration de couverture de cet ouvrage, qui rappelle la démonstration de la firme Maag, à Zurich dans les années 1950, visant à promouvoir… l’extermination des hannetons, ne surprendra plus le lecteur.

11

Jean-Michel Boehler

Titres recensés

  1. Pierre Jaillette, Codex Theodosianus. Le code théodosien v, Brepols, Turnhout, 2009, 518 p.
  2. Michael Jones, (dir.), Le premier Inventaire du Trésor des chartes des ducs de Bretagne (1395). Hervé Le Grant et les origines du Chronicon Briocense, [s.l.], Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, 2007, 320 p.
  3. Beat Brodbeck, Daniel Flückiger, Peter Moser (dir.), Quellen zur ländlichen Gesellschaft. Ein Wegweiser zur Archiven und Quellenbeständen der Agrargeschichte im 19. und 20. Jahrhundert, Baden, Verlag für Kultur und Geschichte, GmbH, coll. « Hier und jetzt », Études et sources de l’histoire rurale, 2, Baden, 2007, 207 p.

Pour citer cet article

« Instruments de Travail », Histoire & Sociétés Rurales 1/2010 (Vol. 33) , p. 265-268
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2010-1-page-265.htm.


Article précédent Pages 265 - 268 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback