Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2010/1 (Vol. 33)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 269 - 300

Pierre-Marie Guihard, Monnaie et société chez les peuples gaulois de la basse vallée de la Seine. Recherches sur les usages monétaires d’une région entre le début du iiie siècle et la fin du ier siècle av. J.-C., thèse de doctorat d’Histoire, soutenue à l’Université de Paris iv-Sorbonne, le 21 novembre 2009

1

Jury : Michel Amandry, Cabinet des Médailles (bnf) et directeur d’études à l’ephe (Président), François Baratte, professeur d’histoire ancienne à l’université de Paris iv (rapporteur), Dominique Hollard, Cabinet des Médailles (bnf) (rapporteur), Yann Le Bohec, professeur d’histoire ancienne à l’université de Paris iv, (directeur), Louis-Pol Delestrée, H.D.R. (co-directeur).

2

Pierre-Marie Guihard aborde sa recherche en la replaçant dans le contexte historiographique de la numismatique gauloise. Si la vie monétaire intense des populations gauloises est reconnue depuis les découvertes abondantes de monnaies au xixe siècle, la question de sa fonction dans la société de l’époque a souvent été délaissée. Aujourd’hui encore, la monnaie reste trop souvent envisagée comme un objet d’étude autonome, ou lié à l’étude des mythes gaulois, mais détaché de tout rapport avec son contexte social d’utilisation. Pourtant, quelle que soit l’époque, la monnaie est avant tout mise en scène du pouvoir émetteur et instrument des échanges. La définition de la nature de ces pouvoirs et de ces échanges à l’époque gauloise mérite un regard historique neuf, inspiré par les approches anthropologiques et ethnologiques. Pour développer ce nouveau regard, Pierre-Marie Guihard choisit un contexte privilégié à l’abondante documentation numismatique souvent inédite, celui de la basse vallée de la Seine. Son but avoué est de démontrer que la compréhension des phénomènes monétaires est une perspective riche et prometteuse pour appréhender les activités économiques et le fonctionnement de la société gauloise.

3

En amont de ces interrogations, il réunit, examine et enregistre plus de trois mille espèces issues de différents contextes (trésors, habitats, sanctuaires, etc.). Puis il organise et redonne toute sa cohérence à cette documentation par le classement typo-chronologique, avant d’interroger les choix faits par les autorités émettrices en matière de types et de poids, le sens des inscriptions et les dynamiques de circulation. Pour approfondir ses questionnements, et avoir une perspective plus globale de l’évolution des usages monétaires, Pierre-Marie Guihard confronte sa matière numismatique aux données archéologiques, révélant ainsi des gestes. Enfin, les témoignages des auteurs grecs et latins replacent les faits monétaires dans leur environnement socio-historique et révèlent des événements, des coutumes, des mentalités. C’est sur la base de cette somme de sources et de leur analyse en interconnexion qu’il lui est possible de retracer, depuis son origine, l’histoire monétaire des peuples gaulois de la basse vallée de la Seine.

4

Cette histoire débute dans la région de Lisieux, au cours du premier tiers du iiie siècle av. J.-C, avec les premières monnaies d’or, frappées en petites quantités. À partir des années 270-260 av. J.-C., l’usage de la monnaie connaît un réel essor. Les nouvelles frappes sont plus nombreuses, elles circulent aussi plus loin et s’imposent jusqu’aux marges de la Normandie. Dans le contexte des conflits liés à la migration belge, cette première circulation monétaire a une dimension militaire, elle permet la récompense des guerriers ou le paiement de la solde des mercenaires. L’utilisation exclusive de l’or pour battre monnaie est à ce titre significative : symbole d’éternité et d’immortalité pour les guerriers, ce métal peut être ensuite utilisé, après refonte, pour leur parure.

5

Le iie siècle av. J.-C., après une période de vide monétaire, fait place à un autre monde, dans lequel la monnaie tient un rôle nouveau. Dans la seconde moitié de ce siècle, parallèlement au renforcement des échanges commerciaux entre l’Italie et les Gaules, au lendemain de la création de la Narbonnaise, la frappe de l’or se renouvelle, et des monnaies en potin puis en argent apparaissent. Comme les trésors l’ont montré, ces trois types d’émissions ont circulé ensemble. Cependant, chacune n’a pas eu cours sur le même espace géographique. Une nette distinction apparaît entre les monnaies d’or de forte valeur ayant une diffusion régionale, et les espèces en potin et en argent manipulées exclusivement à un échelon local. L’examen des découvertes révèle aussi une thésaurisation importante, localisée essentiellement à proximité des voies d’eau. Pour le candidat, ce phénomène est la marque d’une capitalisation de revenus commerciaux par un petit nombre de personnes, probablement des marchands, et situe le développement monétaire dans un contexte particulier, tourné vers les échanges fluviaux et maritimes. La vive impression que la Manche et la Seine, en tant que voies commerciales, ont laissée sur l’esprit des Anciens abonde dans ce sens.

6

À partir du milieu du ier siècle av. J.-C., avec la conquête romaine de la Gaule, la monnaie investit encore plus profondément les échanges et la vie des usagers, avec l’apparition des bronzes frappés. La grande diversité des émissions de bronze témoigne d’une production dynamique, susceptible de générer plusieurs milliers de monnaies. Mais, pour favoriser une utilisation accrue de cette « menue » monnaie, un préalable fut indispensable : la confiance. En effet, au premier abord, la valeur relative du bronze par rapport aux autres métaux est plutôt rédhibitoire. C’est là que Pierre-Marie Guihard pense distinguer le rôle important joué par l’autorité émettrice, mettant en scène la garantie de son autorité sur ses émissions mêmes, à travers les noms ethniques, les anthroponymes ou les magistratures invoquées. La frappe du bronze constitue donc une étape majeure dans l’évolution de l’économie. Elle correspond à une extension de l’usage de la monnaie, notamment des monnaies de petite valeur, utilisées pour les transactions de la vie quotidienne, et met en marche de petits circuits d’échanges intérieurs, avec des émissions circulant sur une aire restreinte.

7

Pour terminer, Pierre-Marie Guihard souligne l’importance d’inclure sa thèse, au-delà de ses zones d’ombres, imposées par les contraintes de l’exercice, dans la perspective plus large d’un renouveau souhaitable de l’étude de la monnaie gauloise comme fait de société.

8

Yann Le Bohec souligne l’intérêt pour l’historien d’un plan chronologique, centré sur l’observation des évolutions perceptibles dans la pratique monétaire gauloise. L’originalité de l’analyse est de montrer que la monnaie gauloise est ici née de la guerre, à l’époque des migrations belges. Il pressent là une problématique à approfondir et à étendre géographiquement, le rôle de la frappe monétaire dans le financement de la guerre aux débuts de l’Antiquité.

9

Il a également apprécié l’identification du monnayage de chaque peuple, même s’il regrette l’utilisation du terme « tribu » pour les qualifier. César, dans la Guerre des Gaules, utilise le qualificatif civitates pour désigner les peuples gaulois. Il définit ainsi un statut juridique particulier, avec un territoire organisé autour d’un centre urbain et doté d’institutions publiques. Dans ce contexte, utiliser « tribu » pour traduire pagus lui paraît anachronique et trop chargé anthropologiquement parlant. Il préfère la traduction fréquemment admise de « canton ». Il termine son intervention en félicitant le candidat pour ce travail conséquent, jugé « bon et utile pour l’historien ».

10

Invité ensuite à s’exprimer, Louis-Pol Delestrée tient d’abord à rappeler « la belle ligne droite » réalisée par Pierre-Marie Guihard depuis leur première collaboration en 2001 sur le chantier archéologique de Ribemont-sur-Ancre. Il souligne la qualité méthodique de ce mémoire, et la richesse du corpus rassemblé, bien représentatif de chaque période. Cette thèse « tord le cou à l’hégémonie arverne » proposée par Jean-Baptiste Colbert de Beaulieu pour expliquer l’apparition du monnayage du nord de la Gaule. Elle apporte de nouvelles données pour comprendre l’expansion du statère de Philippe II, prototype des premières monnaies gauloises, selon un flux d’est en ouest qui évite le Massif Central.

11

Il aborde ensuite la question de la coexistence, vers 130 av. J.-C., de deux unités de compte contemporaines, pour des peuples voisins, à laquelle le candidat apporte « une solution originale et convaincante ». Sur le bord de mer, les Aremoricii utilisent le statère de 7 g., alors qu’à l’intérieur, sur les rives de la Seine, les Aulerques Éburovices et les Véliocasses échangent avec des hémistatères de 4 g. Cette différence d’unité de compte est comprise comme un signe de l’essor du commerce outre-Manche et de la pénétration de ses produits, le long de la Seine, vers l’intérieur de la Gaule. Enfin, l’étude de la période post-césarienne révèle l’existence d’ateliers itinérants, une piste de recherche à développer. Ce travail constitue pour lui une « avancée de la connaissance en numismatique gauloise, au-delà même de la région d’étude ».

12

Dominique Hollard prend ensuite la parole pour parler d’une thèse dont le sujet affiché est largement dépassé en raison de « la démarche d’historien, voire d’anthropologie historique » du candidat. Sa « culture celtique » lui a permis de démontrer la fonction militaire des premières monnaies, distribuées aux guerriers en récompense de leur bravoure, en échange des capita mortua des vaincus. Il le met cependant en garde contre une interprétation trop enthousiaste de Diodore de Sicile et Pline l’Ancien, selon lesquels les capita mortua valaient l’équivalent de leur poids en or. Il s’agit à chaque fois de la tête de hauts dignitaires, exceptions à une règle sans doute plus souple.

13

En ce qui concerne l’iconographie des monnaies gauloises tardives, il indique qu’il ne faut pas minimiser l’apport symbolique indigène. Des symboles comme les lauriers ou l’aigle semblent clairement importés du monde romain, mais font également référence au thème de la branche divine ou de l’aigle des origines issus de l’imaginaire celtique, transmis par les légendes irlandaises. Dominique Hollard propose de voir, derrière ce choix de symboles ambigus, un syncrétisme entre culture romaine et /culture/ gauloise permettant à chacun, instruit ou non, romain ou gaulois, de se reconnaître. Il ajoute que ses remarques n’enlèvent rien au mérite de cette synthèse « qui fait date dans le domaine », véritable « trésor de connaissances ».

14

François Baratte prend le relais et annonce qu’il a joué dans ce jury le rôle du candide, puisqu’il n’est ni spécialiste de la Protohistoire, ni numismate. Il a lu malgré tout avec intérêt cette thèse, construite avec le souci de mener à bien une démonstration, grâce à « une pédagogie de tous les instants ». Au sujet des capita mortua, il trouve plus simple d’envisager une récompense en lingots d’or, et demande donc au candidat de justifier la frappe monétaire. Celui-ci répond en insistant sur l’importance de la bravoure au combat et de sa mémoire dans la spiritualité celtique. Dans les armées méditerranéennes, les mercenaires gaulois ont reçu pour solde les statères d’or de Philippe II. De retour au pays, leurs chefs ont continué à frapper des monnaies sur le modèle des statères grecs pour perpétuer le souvenir du prestige gagné sur les rives de la Méditerranée. François Baratte conclut son intervention en saluant « un travail intéressant et stimulant, notamment du point de vue méthodologique », qu’il juge de « grande qualité ».

Enfin, il appartient à Michel Amandry de clôturer les débats. Il tient à revenir sur la qualité de ce mémoire, et notamment celle de l’énorme travail de classement préalable, outil fondamental de la discussion en numismatique. Il aurait aimé une confrontation entre les méthodes de classement adoptées pour la numismatique gauloise et les catégories grecques utilisées par Olivier Picard, pourtant mentionné en bibliographie. Il regrette également que le candidat n’ait pas assez utilisé l’approche statistique quantitative. Pierre-Marie Guihard répondra ensuite qu’il connaissait ces formules statistiques élaborées pour le monde grec. Mais il n’a pas souhaité les transposer au monde gaulois, en raison de ses différences fondamentales, notamment en terme d’organisation politique. Michel Amandry considère toutefois que la comparaison aurait été riche d’enseignements. Il termine en se joignant aux félicitations de ses collègues pour « la qualité et la patience de ce travail ».

L’assemblée a pris un vif intérêt à la qualité et à la pertinence des propos échangés par le jury et le candidat, tenus dans un langage clair, accessible aux néophytes. Après une courte délibération, le jury décerne unanimement à Pierre-Marie Guihard le titre de docteur en histoire de l’Université de Paris iv avec la mention « très honorable » et ses félicitations.

Jordi Mach

Vanessa Py, Mine, bois et forêt dans les Alpes du Sud au Moyen Âge : approches archéologique, bioarchéologique et historique, thèse de doctorat en Archéologie soutenue à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, à Aix-en-Provence, le 3 décembre 2009.

15

Jury : Mathieu Arnoux, professeur, Université de Paris vii et ehess, iuf (président) ; Marie-Christine Bailly-Maître, directrice de recherche cnrs, lamm-umr 6572 ; Philippe Braunstein, directeur d’études émérite, ehess ; Béatrice Cauuet, chargée de recherche, traces-umr 5608 ; Aline Durand, maître de conférences-hdr, Université d’Aix-Marseille i (co-directrice) ; Michel Fixot, professeur émérite, Université d’Aix-Marseille i (directeur) ; Brigitte Talon, maître de conférences, Université d’Aix-Marseille iii.

16

La thèse présentée par Vanessa Py constitue une remarquable étude de l’activité minière dans les Alpes sud-alpines durant le Moyen Âge central (xie-xiiie siècle). Grâce à une approche largement pluridisciplinaire, les relations entre le mineur, la société et le milieu sont ici caractérisées. L’originalité du projet réside notamment dans l’étude anthracologique des charbons de bois issus de la technique d’abattage par le feu pour évaluer l’impact de cette technique sur les dynamiques forestières et sur la chaîne opératoire technique. Cette démarche a été appliquée lors de fouilles archéologiques réalisées sur le site des mines d’argent du Fournel à L’Argentière-la-Bessée (Hautes-Alpes) qui constituait, avec plus de deux kilomètres de réseaux souterrains, une zone laboratoire optimale.

17

À l’invitation du président du jury, Vanessa Py expose le développement de ses recherches et les différentes approches thématiques mises en œuvre. La première est territoriale et politique, et s’appuie sur une lecture approfondie des sources écrites et de la documentation archéologique. Il s’agissait de déterminer les différents pouvoirs susceptibles d’être investis dans l’activité minière. Si les prémices de l’entreprise sont à attribuer aux populations locales, son développement est d’avantage le fait de puissants seigneurs. L’affirmation du pouvoir archiépiscopal est palpable dans des terres revendiquées par les marquis de Provence ; la politique d’infiltration dauphinoise sur le territoire se dessine également.

18

Pour comprendre cette entreprise artisanale ou industrielle, l’impasse ne pouvait être faite sur la technique de l’abattage par le feu qui conditionne toute la chaîne opératoire d’une part et contribue largement à la transformation des paysages d’autre part. Vanessa Py a d’abord choisi d’étudier cette technique par les vestiges qui en découlent : les remblais. Cette démarche corrélant la fouille stratigraphique, la sédimentologie, et l’anthracologique apporte des données qui renseignent tantôt sur la gestion du combustible à court terme, tantôt sur l’évolution de l’aire d’approvisionnement en bois sur la longue durée. Elle révèle une gestion raisonnée des disponibilités forestières fondée sur l’anticipation des besoins. Par ailleurs, de multiples expérimentations visant à reproduire les gestes de la technique d’abattage par le feu ont démontré le rôle déterminant du combustible sur les rendements.

19

Le dernier volet de la thèse est comparatiste. L’étude du site minier de Fangeas a constitué un parallèle original à plus haute altitude (2 200 m). La découverte d’un exceptionnel corpus de vestiges ligneux est venue enrichir la recherche d’un axe inédit sur les usages du bois en contexte minier. L’activité de la mine était associée, sur place, au bûcheronnage et à la charpenterie. Aussi, Vanessa Py propose-t-elle l’hypothèse d’un artisanat qui serait ici le fait de paysans polyvalents capables de travailler aussi bien à la mine que dans les forêts.

20

Cette étude croisée démontre l’ampleur de l’activité minière en Haute-Durance et révèle la part du phénomène dans le renouveau de l’économie monétaire médiévale. Pour les xie et xiie siècles, alors que les chantiers sont en pleine expansion, les marqueurs paléoenvironnementaux indiquent l’apogée des déboisements. Pour autant, l’idée d’une ouverture totale et irréversible du couvert végétal doit être révisée. Le paysage montagnard revêt d’avantage l’aspect d’une mosaïque d’associations recolonisatrices herbacées, arbustives et arborées propices à la biodiversité. Pour conclure, Vanessa Py insiste sur la variété des perspectives d’étude qui s’ouvrent au terme de cette recherche. Il est notamment nécessaire d’approfondir la question de l’habitat des mineurs. La localisation et l’analyse des lieux de vie permettraient sans doute de déterminer leur statut professionnel alors que les hypothèses actuelles oscillent entre agropasteurs polyvalents et mineurs spécialisés.

21

À la suite de l’exposé, Michel Fixot, directeur de la thèse, exprime son admiration pour ce travail qui porte les marques d’un renouvellement des problématiques et des techniques de l’archéologie médiévale. S’il s’agit d’histoire des techniques, le questionnement porte désormais sur l’impact des techniques sur l’environnement et c’est en cela qu’une telle étude rejoint des problèmes tout à fait actuels. Il salue l’interdisciplinarité et le caractère collaboratif de cette étude qui impose des exigences pour l’avenir. Il souligne cependant la complexité de l’enquête historique effectuée, celle-ci pouvant manquer de clarté. Les sources abordées, souvent retranscrites ou de seconde main, sont à réinscrire d’avantage dans le contexte idéologique de l’époque. Pour autant, la candidate montre bien comment les mines sont au croisement de droits seigneuriaux, ecclésiaux et régaliens. Le paysage archéologique de la zone est très bien représenté, il aurait cependant dû être réinséré d’avantage au sein du système castral. Sans cela, le paysage semble peu polarisé. Par ailleurs, il remarque que les textes ne permettent pas d’attester de la présence d’un castrum à l’Argentière avant la seconde moitié du xiie siècle, soit ultérieurement aux dates avancées.

22

Philippe Braunstein souligne le caractère interdisciplinaire d’une étude fondée sur des expertises solides, et qui s’intègre dans une perspective tout à fait contemporaine : le partage des ressources naturelles. Il apprécie la remise en question de l’idée d’une activité minière dévastatrice pour l’environnement. Si les rapports entre le castrum et la mine sont intéressants, le dossier ne répond pas toutefois à la question fondamentale de l’antériorité ou de la postériorité du castrum par rapport à la mine. Autrement dit, « est-ce le castrum qui fait la mine ou bien la mine qui fait le castrum » ? Quant à la question de l’identité des ouvriers, alors que Vanessa Py déplore que les habitats fouillés à Fangeas ne puissent être attribués à des mineurs, à des paysans-mineurs ou à des employés saisonniers, Philippe Braunstein pose la question essentielle de la définition même du mineur, au sens professionnel du terme.

23

Aline Durand, co-directrice, rappelle la prise de risque que constituait un tel sujet tant les recherches sur la question étaient rares. Cette approche pluridisciplinaire était d’autant plus exigeante qu’elle requérait pour Vanessa Py l’apprentissage de la xylologie, de la botanique et de la biogéographie, en plus de la bonne maîtrise des sources écrites et des méthodes de l’archéologie. Cette expérience se solde finalement par un travail exemplaire dont la richesse prouve la faisabilité et l’intérêt d’une étude bioarchéologique et paléoenvironnementale portant sur une courte séquence chronologique. L’étude de la chaîne opératoire technique du travail du bois, depuis la coupe jusqu’à la mine, représente un axe majeur de la thèse. Elle ouvre des perspectives sur le travail des artisans, sur la polyvalence ou la spécialisation des métiers du bois, tout en assurant le lien entre technique et société. La mise en œuvre de l’archéologie expérimentale est ici remarquable. Elle vient rappeler que l’essence n’est pas le paramètre déterminant du bois, contrairement à ce qui est très souvent affirmé. Elle permet également d’apprécier la technicité du savoir-faire des artisans pour conduire le feu minier. Aline Durand félicite un travail réussi et mature qui se pose en pionnier dans son domaine.

24

Marie-Christine Bailly-Maître admire tout particulièrement la méthodologie de l’étude des remblais, déjà initiée par Bruno Ancel et Christophe Marconnet, dont l’analyse croisée du matériel associée à une stratégie de fouille pertinente permet une approche de l’« ergonomie » du travail de la mine. Pour elle, il s’agit d’un modèle à suivre. Elle note par ailleurs l’intérêt de la recherche historique, et plus spécifiquement de l’étude du système politique dont les résultats sont à mettre en parallèle avec le cas de Brande-en-Oisans. Quant à la question de l’identité des artisans, Marie-Christine Bailly-Maître approuve la théorie des travailleurs saisonniers à Fangeas mais s’interroge quant au site du Fournel à L’Argentière. Sur ce point, la thèse n’apporte pas de réelle réponse. Enfin, si des liens entre les techniques française et allemande peuvent être supposés, leur évocation nécessitait une plus grande prudence : aucune affirmation n’est possible au vu des données actuelles.

25

Béatrice Cauuet salue un dossier complet et très documenté qui impose une méthodologie nouvelle. Elle revient ensuite sur le concept de « mineur-paysans » qui est pour elle pertinent dans le cas de sites de moindre importance mais impropre dans ce contexte alors qu’il serait plus juste de parler d’une véritable industrie. Même si les mineurs ont sans doute pu être épisodiquement occupés par une activité agro-pastorale, les exploitations mises au jour sont nécessairement le fait du travail d’un corps de métier spécialisé. Elle regrette par ailleurs l’absence d’une étude géologique complète. Corrélée aux données isotopiques obtenues dans la tourbière voisine de Fangeas, celle-ci aurait notamment pu permettre de comprendre l’origine peut-être plus lointaine des pollutions en plomb.

26

Brigitte Talon félicite Vanessa Py pour son travail. La candidate a su admirablement gérer la synthèse entre l’anthracologie et les autres sciences analytiques, la palynologie par exemple, tout en faisant preuve d’une grande prudence dans l’interprétation des diagrammes, et cela sans avoir suivi de formation universitaire en biologie. Du point de vue paléoécologique, elle regrette néanmoins l’absence d’analyses pédoanthracologiques qui auraient pu permettre de mieux saisir la fiabilité des charbons de bois prélevés dans les sols à haute altitude. Elle émet également une réserve sur la notion de gestion durable de l’espace forestier qui, selon elle, ne peut pas encore être enregistrée.

Mathieu Arnoux salue à son tour la richesse et la pluridisciplinarité de la thèse. Il apprécie les résultats expérimentaux qui permettent désormais une bonne compréhension de la technique de l’abattage par le feu et de l’organisation du chantier à l’échelle du réseau tout entier. L’étude ne permet pas cependant de déterminer le lieu de réduction du minerai, des hypothèses auraient dû être formulées. Tout comme Béatrice Cauuet, il ne partage pas la théorie des paysans-mineurs. Il rappelle que pour des périodes tout juste postérieures, soit au xive siècle, les ouvriers travaillant dans de telles exploitations étaient spécialisés et très bien rémunérés. Enfin, il remarque la complexité du dossier historique pour lequel la nature de chaque source aurait dû être d’avantage précisée et invite la candidate à simplifier cette enquête pour autant complète et aboutie.

Après une courte délibération et avoir rappelé la qualité du travail présenté, le jury déclare Vanessa Py digne du grade de docteur en archéologie, assorti de la mention très honorable et de ses félicitations unanimes.

Rémi Corbineau

Michaël Palatan, Dynamiques des territoires et changement agricole autour du Pont-du-Gard (1350-1850). Essai d’analyse systémique, thèse de doctorat d’Histoire moderne, soutenue à l’Université Paul-Valéry-Montpellier iii, le 9 décembre 2009.

27

Jury : Jean-Loup Abbé, professeur à l’université Toulouse ii Le Mirail (rapporteur), Serge Brunet, professeur à l’université Paul-Valéry-Montpellier iii, Gilbert Larguier, professeur à l’université de Perpignan (rapporteur), Jean-Marc Moriceau, professeur à l’université de Caen-Basse-Normandie (président), et Élie Pélaquier, directeur de recherches au cnrs, université Paul Valéry-Montpellier iii (directeur de thèse).

28

Cette soutenance a donné lieu à des échanges vivants grâce auxquels l’auditoire a peu à peu pris connaissance du riche contenu de la thèse.

29

Le président du jury donne d’abord la parole à Michaël Palatan, qui entre dans le vif du sujet en justifiant sa zone d’étude par sa cohérence géographique et son échelle « mésohistorique ». Il a mené une étude rurale spatialisée, tentative d’histoire totale, basée sur la transdisciplinarité et un certain « pointillisme ». Il a mis en évidence des systèmes socio-spatiaux en s’appuyant sur un traitement informatique des sources. Confessant le caractère allusif de sa thèse, il justifie sa bibliographie étique par le fait qu’elle donne lieu à une grande densité de notes. Son point fort, la cartographie historique, est fille d’une problématique et permet une approche concrète, systémique, d’un agrosystème extensif en voie de complexification, contrôlé par les détenteurs du droit d’habitanage. La notion de centralité rend compte d’une intensification du travail à proximité du bâti. L’impétrant reconnaît finalement la faiblesse de l’approche sociale, le manque de dimension démographique, un corpus de baux pas assez volumineux (on apprend pourtant ultérieurement, suite à une question de Jean-Marc Moriceau, que ce nombre varie entre 600 et 1000 selon les aspects étudiés !), et une écriture parfois indigeste qui s’explique par le fait qu’il a voulu éviter la platitude.

30

Gilbert Larguier situe le terrain d’étude, une quarantaine de communautés des garrigues au nord du Gardon. Il déplore des expressions critiquables, des fautes typographiques et la référence excessive à des positions philosophiques. Il reconnaît que la mise en fiches de compoix est une tâche lourde, surtout dans les cas – rares – pour lesquels l’historien a la chance de disposer de longues séries, comme ici à Vers, Castillon, Collias et Sanilhac. Il s’interroge néanmoins sur la possibilité d’accéder à une mésohistoire à partir de ces documents, puis sur le rôle d’Uzès en tant que ville-centre, et enfin sur la place de l’insécurité dans l’évolution des paysages. Il regrette que les implications de la fiscalité ne soient pas assez prises en compte. Il défend la fiabilité des compoix et déplore que l’étude des parcelles masque l’évolution de la structure sociale. Il critique également l’ignorance des conséquences de la conjoncture des prix, et le manque de grandes phases à travers les cartes d’évolution des cultures qui ont pourtant demandé beaucoup de temps et de savoir-faire. Il remet en cause la pertinence des compoix pour étudier le bâti avant le xviie siècle, mais se réjouit de l’intérêt porté aux compoix cabalistes. Finalement, il considère cette thèse comme une recherche originale, une réflexion de géographe extrêmement poussée, mais qui fait trop confiance à un « vitalisme » propre du paysage, cependant que l’Homme passe au second plan.

31

Jean-Loup Abbé, qui co-anime une équipe de chercheurs sur les compoix, se dit en conséquence très intéressé, puisque ces cadastres constituent le substrat de la thèse. Ils sont certes présentés, mais l’apport des récents articles de Gilbert Larguier et l’explication de leur traitement informatique manquent. Il déplore que le rendu des cartes ne soit pas à la hauteur de l’énorme effort induit, à cause d’un manque de réflexion préalable. Il manque aussi des figures, par exemple pour représenter les forts villageois : une thèse n’est pas seulement un travail de pensée. Il y a de nombreuses fautes formelles et orthographiques, ainsi qu’une expression parfois un peu familière, malgré des formules bien trouvées. Jean-Loup Abbé a conscience que le sujet de recherche est difficile, la zone bien choisie, l’approche sur la longue durée hardie. Mais l’échelle mésoscopique ne peut pas être toujours respectée car l’information disponible est plus ou moins riche selon les communautés. La première partie de la thèse étudie le territoire depuis l’Antiquité, ce qui conduit à des hypothèses mal étayées sur la morphogenèse des villages, par exemple à propos du quartier de Villeneuve à Collias. En revanche, les pages sur la mise en place des lieux centraux grâce au consulat et à la fiscalité sont tout à fait intéressantes. Dans la deuxième partie, fondée sur des statistiques abondantes pour appréhender l’espace quotidien, il manque des synthèses intermédiaires. La théorie de l’espace fiscal est bien démontrée. La troisième partie, sur le changement agricole, s’intéresse paradoxalement au bâti, y compris rural, ce qui est bien car rare. La question des forts est intéressante, mais il faut prendre garde au caractère polysémique du terme. Et pourquoi Uzès serait-il un modèle d’urbanisme pour les villages voisins ? La culture de l’olivier est-elle vraiment marginale au xive siècle ? Même si certaines généralisations manquent de justifications, et malgré des défauts tenant à la forme et à la clarté d’expression, Jean-Loup Abbé retient de cette thèse qu’elle enrichit le panel des études rurales en tentant de les renouveler, grâce à beaucoup de travail.

32

Élie Pélaquier précise que, lorsqu’il a rencontré Michaël Palatan au colloque de Nîmes sur les compoix (1999), il avait déjà été impressionné par sa capacité de travail, ainsi que par un aspect non académique, une grande indépendance d’esprit. Sa thèse étudie pertinemment les formes et les bornages des territoires, les droits seigneuriaux, les coutumes, le droit d’habitanage, et l’homme n’est pas si absent qu’il y paraît à première vue. Au cours de la période, on voit les jardins se regrouper peu à peu autour de Vers, où les terres ont une valeur élevée, même si ce centralisme est tempéré par la pédologie et l’aspect social. La vigne, quant à elle, s’éloigne du centre. Les oliviers aussi, à Castillon, puis ils reviennent au xviiie siècle sur les bonnes terres, en complant. Dans le même temps, on voit les gros propriétaires se renforcer, même si les allers-retours entre le social et le spatial dans la rédaction sont difficiles à suivre. La thèse s’intéresse aussi au nombre et à l’évolution de la taille des maisons, au nombre de bergeries en rapport avec la conjoncture de l’élevage, aux capitelles et à l’évolution sémantique du mot « cazal ». Elle apporte beaucoup sur l’herme, espace tampon contenant potentiellement de bonnes terres. Les baux permettent d’étudier les rotations et de montrer qu’il n’y a pas de sociologie nette des céréales, alors que la multiplication des mûriers entraîne la réorganisation du calendrier agricole. Les clauses de réserve rendent compte du changement agricole à la fin du xviiie siècle, tandis que le métayage diminue, sauf en période de crise. En ce qui concerne l’élevage, l’auteur s’insurge à juste titre contre l’idée que tout le monde a du bétail. De même, la tradition voulant que la mule succède au bœuf au xviie siècle en pays viticole est à nuancer en pays céréalier. Tous ces éléments sont neufs et intéressants, même s’il y a des défauts matériels et des éléments flous, même s’il manque des tableaux généraux. S’il est d’accord avec les critiques des autres membres du jury, Élie Pélaquier affirme que ce travail sera utile à tous ceux qui feront de l’histoire rurale.

33

Serge Brunet, à son tour, fait part d’une impression générale favorable face à un travail d’une ampleur remarquable, même s’il y a des défauts de forme, d’orthographe, des envolées lyriques et des faiblesses qui tiennent à la nature d’un chercheur difficile à canaliser. S’il y a des conclusions de chapitres, il en aurait fallu aussi pour les parties. L’impétrant s’interroge sur la communauté, mais le seigneur apparaît de façon trop timorée, et le cadre religieux fait défaut. Or, il y a dans la région de Nîmes un changement important au xvie siècle, ici ignoré, avec les grèves de dîmes et les premières aliénations du temporel de l’Église. Les troubles religieux entraînent forcément des redistributions de terres. Serge Brunet trouve aussi que l’événement et, surtout, l’Homme est trop absent, alors que le compoix est un enregistrement nominatif. Il fallait donc revenir à l’individu et à sa famille, et aller plus loin que la vulgate qui fait du Languedoc un pays de partage inégalitaire, en montrant quelles sont les règles de dévolution, les stratégies, les évolutions éventuelles. Une vision plus claire de la naissance des consulats, bénéficiaires de la fiscalité royale, aurait également été souhaitable. La thèse est intéressante pour la notion d’habitanage, mais le chapitre sur l’évolution du bâti n’est pas convaincant.

34

Jean-Marc Moriceau constate que la thèse, de plus de 500 pages, contient 81 cartes, et que 25 compoix sont utilisés, ce qui est beaucoup. Le plan mettant en évidence le territoire, puis le village et enfin le changement agricole, est original. La thèse présente des qualités indéniables, mais aussi des insuffisances sur de nombreux plans. Il manque notamment des informations sur la densité de peuplement. À propos du laminage de la classe moyenne, de la mise en place du processus capitaliste, il aurait fallu présenter les structures sociales sous forme de tableaux récapitulatifs. D’ailleurs il n’y a presque pas de tableaux d’analyse et de synthèse. Il n’y a pas non plus d’annexes, ni de glossaire pour expliquer les termes régionaux. Certes l’écriture est aisée, le style est souvent agréable, mais pour pouvoir se faire lire, il faut faire attention au jargon. Les cartes auraient pu être améliorées, ne serait-ce qu’en zoomant puisque l’essentiel du diocèse d’Uzès, non étudié, reste toujours en blanc. La documentation utilisée n’est pas assez variée, trop focalisée sur les seuls compoix. Or, un croisement de sources est utile pour aller au-delà de simples hypothèses. Il y a aussi des faiblesses dans l’utilisation de la bibliographie, et les nombreux graphiques présentent des défauts. En règle générale les notes renvoient à trop peu de sources d’archives. Il y a un déficit d’exemples précis, de présentations de familles paysannes. Il s’agit donc d’un travail d’une grande ampleur mais mal arrimé, ce qui conduit Jean-Marc Moriceau à terminer son intervention par de nombreuses questions.

Finalement, après délibération, le président du jury annonce à l’auditoire que le titre de docteur en histoire est accordé à Michaël Palatan, avec mention très honorable à l’unanimité des membres du jury.

Sylvain Olivier

David Glomot, « Héritage de serve condition ». Une société et son espace : la Haute Marche à la fin du Moyen Âge, thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’Université de Toulouse ii Le Mirail, le lundi 9 novembre 2009.

35

Jury : Jean-Loup Abbé, professeur à l’Université de Toulouse ii Le Mirail (directeur de thèse) ; Philippe Allée, professeur à l’Université de Limoges (rapporteur) ; Annie Antoine, professeur à l’Université Rennes 2, présidente du jury ; Laurent Feller, professeur à l’Université de Paris i Panthéon-Sorbonne (rapporteur) ; Samuel Leturcq, maître de conférences à l’Université de Tours ; Mireille Mousnier, professeur à l’Université de Toulouse ii Le Mirail (directrice de thèse).

36

David Glomot a choisi de consacrer sa thèse aux liens entre un espace et les hommes le peuplant, à travers l’exemple de la Haute-Marche à la fin du Moyen Âge (entre 1450 et 1530). Il s’appuie principalement sur le dépouillement d’une riche collection de terriers, mais également sur quelques baux et livres de raison, une coutume, un plumitif d’audiences et une carte de 1482, ce qui lui a permis de reconstituer le paysage de son espace d’étude.

37

La Haute-Marche, petite province aux confins du Limousin, du Berry et de l’Auvergne, correspondant approximativement à l’actuel département de la Creuse, pâtit encore aujourd’hui d’une réputation de retard et d’enclavement. Au bas Moyen Âge, la fin de la Guerre de Cent Ans n’y provoque pas de véritable renouveau économique et social ; clercs et seigneurs maintiennent une pression forte sur des paysans pauvres, souvent touchés par le servage et exclus des courants commerciaux. L’émigration et le regroupement en communautés familiales sont les seules solutions de survie dans une province déshéritée, couverte de landes, pauvre en bois et en bon bétail, et où l’on produit surtout du seigle.

38

Pourtant, dans quelques seigneuries, des innovations comme le métayage apparaissent. La société comme le paysage s’en trouvent changés, avec l’expansion de réseaux de haies pour l’élevage et la lente diffusion du bocage. Les seigneurs bâtissent des châteaux, mais aussi des étangs et des moulins ; les paysans abandonnent leurs piètres vignes et multiplient les herbages. Un paysage de plus en plus contrasté se structure, reflet de la complexification croissante de la société ; d’une part, il y a l’espace des petits paysans, souvent serfs, marqués par l’omniprésence du seigle et de la lande ; d’autre part, la haie et la métairie font leur apparition, discrètement avant 1500, plus nettement par la suite.

39

L’utilisation d’un sig (Système d’Information Géographique) a permis de montrer la géographie de ces changements, découverts grâce à la lecture d’un important corpus de terriers médiévaux et modernes. L’aboutissement est une approche géographique intégrée, décrivant un système social et spatial en pleine mutation et situé à une double charnière : passage de l’époque médiévale à l’époque moderne, passage du Massif Central au Bassin Parisien.

40

Au terme de l’exposé de David Glomot, la présidente du jury donne la parole à Laurent Feller ; celui-ci exprime tout d’abord sa solidarité avec le candidat, pour avoir lui aussi travaillé sur une région déclassée, en cours de marginalisation, mais riche en sources. Il insiste sur le caractère impressionnant des dépouillements effectués, sur l’abondance et la qualité des cartes ainsi que sur la validité des résultats produits. Laurent Feller regrette toutefois que la première partie (qui présente la province d’étude) apparaisse décalée, volontairement en marge du propos, même si des pistes passionnantes y sont ouvertes. La présentation du corpus des terriers, fondamentale, est en revanche bien conduite. David Glomot a clairement démontré que le servage a une histoire beaucoup plus longue et complexe qu’on ne l’a longtemps cru. En ce qui concerne les acteurs de la « reconstruction » des campagnes après la Guerre de Cent Ans, cette thèse prouve que les ordres religieux n’ont eu que peu de prise sur la vie économique, alors que les seigneurs laïques ont su prendre des options novatrices en exigeant des redevances fixes en nature. L’analyse du métayage est pertinente (le métayer est justement défini comme un agent seigneurial valorisant la réserve) et pourrait être approfondie en considérant que la survie de ce système est conditionnée par l’existence du servage et d’une main d’œuvre familiale importante. Une autre piste d’ouverture pourrait consister en l’étude des violences et délinquances en milieu rural.

41

La parole est ensuite transmise à l’un des deux directeurs de recherche, Mireille Mousnier, qui insiste dans un premier temps sur la qualité du parcours et de l’écriture du candidat. David Glomot applique une méthode au croisement des disciplines historiques et géographiques, ses emprunts sont digérés, il s’agit d’un chercheur « hybride » ouvert aux technologies modernes. Dans son travail, il présente une zone charnière à une période charnière, sorte « d’entre-deux » où la médiocrité est érigée en paradigme d’étude. Le plan n’est certes pas canonique mais se justifie, car la première partie plante le décor. La reconstruction est bien cernée, de même que l’absence de sacrifice des seigneurs qui enferrent la province dans une accumulation de retards, à relativiser néanmoins selon l’heureuse formule : « un archaïsme qui dure plusieurs siècles n’est pas une survivance, mais une forme d’adaptation ». David Glomot s’est livré à un travail pointu de hiérarchisation sociale en insistant sur l’absence de parallélisme entre la situation économique et le statut social ; les serfs ne sont pas systématiquement pauvres et le servage n’est pas un obstacle à la reconstruction car, étant réel, il n’empêche ni la capacité de choix ni même celle de migrer. Nous avons donc bien une prise en compte des décisions personnelles et des problématiques collectives, qui prouve que l’approche de cette étude est véritablement systémique et d’une grande ampleur intellectuelle.

42

Jean Loup Abbé, co-directeur de cette recherche, débute son intervention par des louanges sur la capacité de travail et d’adaptation d’un chercheur curieux et attaché à sa région. À partir de sources bien connues et traditionnelles, David Glomot a su produire une étude novatrice, dotée d’une présentation quasi-parfaite et d’une cartographie aboutie. Il s’agissait de caractériser l’évolution historique d’un espace rural qui n’a d’ailleurs pas d’unité fondamentale, à part celle que lui procure désormais la thèse en question. L’échelle d’analyse va du local au régional, en privilégiant le régional ; de ce fait, quelques micro-synthèses auraient été appréciables. La période étudiée (de 1450 à 1530) est courte, couvrant un peu plus de deux générations, mais fournit des clés intéressantes pour des périodes plus lointaines. Jean-Loup Abbé invite toutefois à rester prudent dans la perception de la longue durée, les phénomènes constatés ne débutant pas tous au Moyen Âge. Le plan se justifie car sa structure traduit une réelle évolution dans la démarche. L’exposé des résultats fait apparaître une très intéressante coexistence entre deux formes d’économie, l’une « traditionnelle » et l’autre, « moderne », favorisant le métayage dans l’optique d’une nouvelle dynamique seigneuriale cherchant à s’affirmer spatialement. À cet égard, il faut revoir la notion d’inutilité des fortifications, dans la mesure où celles-ci ont une forte fonction symbolique. Jean Loup Abbé s’interroge finalement sur l’impact du climat sur les mutations agricoles de la fin du xve siècle, et conclut en louant la valeur du travail réalisé.

43

C’est ensuite au tour de Philippe Allée de souligner la qualité d’une démarche pluridisciplinaire qui le séduit particulièrement en tant que géographe ; cette thèse très riche appartient véritablement au registre de la géohistoire, la démarche adoptée est systémique et systématique. Quelques critiques sont toutefois formulées ; sur la forme, Philippe Allée stigmatise la longueur d’un ouvrage parfois trop bien écrit ; ainsi certains synonymes ne sont-ils pas tout à fait exacts. De même, il aurait préféré que la contextualisation du sujet soit évoquée après la présentation méthodologique, et que cette dernière ne soit pas scindée entre le corps du texte et les annexes. Sur le fond, l’ouvrage n’échappe pas toujours à l’écueil du dénigrement de la province d’étude et la lecture se montre parfois fataliste. Une approche « possibiliste » qui aurait, par exemple, valorisé les rendements en bois de la Haute-Marche (parmi les meilleurs du royaume) aurait été appréciée ; cette terre n’est pas si ingrate. Le jeu d’échelles est pertinent, mais il manque, à grande échelle, le concept de « terroir » et, à petite échelle, des analyses plus précises. L’échelle moyenne se trouve favorisée, toutefois les nuances entre les différents modèles paysagers sont sans doute trop subtiles. Ces quelques réserves ne doivent néanmoins pas faire oublier l’ampleur des talents démontrés dans le traitement de ce qui reste un véritable sujet d’écologie historique et de géohistoire.

44

Samuel Leturcq constate pour sa part que l’objet de la thèse est de considérer le paysage comme un miroir des sociétés : entre la fin du Moyen Âge, étudiée par David Glomot, et le xixe siècle des cadastres napoléoniens, s’observe le passage de la complexité à la simplicité paysagère. La période considérée est justement celle où s’effectue la première poussée bocagère. L’identité de la province de la Marche est justement de n’en avoir aucune, d’où son nom. Cette thèse est la preuve que l’on peut transcender les divisions historiques classiques ; 1450, c’est déjà la Renaissance, et 1530, c’est encore le Moyen Âge. David Glomot se livre à une utilisation très intéressante de la méthode régressive, en évitant le fixisme. Un gros travail d’identification a été accompli pour lever les ambiguïtés sur les toponymes, mais il faut malgré tout se garder de la surinterprétation. Toutes les reconstitutions ne sont pas à mettre sur le même plan et auraient pu être affectées d’un degré de probabilité. Samuel Leturcq souhaite toutefois insister sur l’utilisation maitrisée des sig, outils qui lui sont familiers, et sur la très grande qualité de la cartographie qui reconstitue fidèlement les paysages du passé ; les annexes se révèlent également d’un grand intérêt. Après un dernier appel à se garder du misérabilisme, Samuel Leturcq conclut par ses félicitations.

45

Annie Antoine, présidente du jury, est la dernière à s’exprimer. Elle aussi souhaite s’appesantir sur un travail remarquable, tant par son contenu que par sa méthode ; il s’agit d’un sujet classique totalement renouvelé. Elle s’associe à tous les compliments qui ont déjà été faits à cette thèse. Néanmoins, le plan adopté s’attire de nouveau quelques critiques portant sur l’équilibre entre les parties. Annie Antoine émet de plus quelques réserves sur l’utilisation de l’expression « producteurs d’espace » (qui est un concept de géographie) ; elle s’interroge sur les évolutions économiques ayant pu provoquer un changement de regard sur certaines pratiques, dorénavant considérées comme mauvaises (par exemple l’exclusivisme céréalier). David Glomot répond que c’est l’essor du commerce et de la consommation carnée qui a imposé le système bocager comme conséquence du développement de l’élevage. En effet, le bocage s’implante avec le métayage ; l’abondance de prés justifie l’apparition des haies. La métairie est élitiste à la fin du Moyen Âge, avant de devenir la norme régionale au xixe siècle. Annie Antoine remercie le candidat et invite l’assistance à quitter momentanément la salle.

Après une courte délibération, le jury déclare David Glomot docteur en histoire médiévale et attribue à sa thèse la mention très honorable, avec ses félicitations.

Julien Bellarbre

Laurent Herment, Survivants ou conquérants. Reproduction sociale et accumulation patrimoniale chez les petits exploitants agricoles de Seine-et-Oise durant le premier xixe siècle (1789-1860), thèse de doctorat d’Histoire de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, soutenue le 4 décembre 2009.

46

Jury : Annie Antoine, professeur à l’Université de Rennes 2 (rapporteur) ; Gérard Béaur, directeur de recherches au cnrs et directeur d’étude à l’ehess (directeur) ; Jean-Michel Chevet, chargé de recherches à l’inra ; Joseph Goy, directeur d’étude honoraire à l’ehess ; Paul Servais, professeur à l’Université de Louvain-la-Neuve (rapporteur), Nadine Vivier, professeur à l’Université du Maine (présidente).

47

Cette thèse s’inscrit clairement dans le prolongement d’un dea consacré à la viabilité des exploitations agricoles dans le canton de Milly-la-Forêt (Seine-et-Oise) – espace partagé entre une partie beauceronne de grande culture et une partie gâtinaise dominée par la petite exploitation – qui fut réalisé à partir des inventaires après décès de la période 1852-1857. Cette chronologie avait alors été choisie à dessein pour éviter la crise de 1846-47 et étudier les parcours patrimoniaux de ces petits exploitants dans un contexte apaisé. Or la France a connu entre 1852 et 1857 une crise agricole bien plus profonde qu’en 1847, bien qu’elle soit quasiment absente de l’historiographie des crises. En voulant éviter une crise l’auteur a été amené à en rencontrer une autre bien plus grave mais qui s’est avérée décisive dans la définition de ce sujet de thèse. Contre toute attente, en effet, les petits exploitants de Milly, à l’inverse des grands, avaient très bien résisté à ces épisodes de cherté et n’avaient eu finalement que très faiblement recours à l’emprunt pour y faire face.

48

Partant de ce constat surprenant, la thèse élargit le champ d’étude à un second canton de grande culture, celui de Marines, à 50 km au nord-ouest de Paris et approfondit la perspective temporelle en remontant à la Révolution. Elle se présente autant comme un travail de micro-histoire économique et financière – qui doit beaucoup aux compétences comptables de son auteur, professeur d’économie-gestion – que comme un travail sur la conjoncture du premier xixe siècle et les structures agraires et sociales de ces deux espaces. La source première de cette recherche est un corpus de 275 inventaires après décès issus des deux cantons entre 1852 et 1857, d’une part, et entre 1815 et 1820, d’autre part. Cette base sérielle est complétée par un travail de reconstitution de parcours individuels qui prend appui sur les tables de mutations et absences, les cadastres, le recensement de 1836 et les registres d’état civil. Les méthodes statistiques employées sont variées ; elles vont de la statistique descriptive à l’analyse financière et comptable en passant par l’économétrie.

49

La première partie consacrée à la structure des terroirs et de la propriété montre combien la petite propriété obéit à un fort effet cycle de vie mais qui ne suit pas forcément une logique épargne/désépargne. Les mécanismes de la transmission, via les donations-partages, semblent mieux à même d’expliquer ces cycles que le marché foncier. La seconde partie analyse la conjoncture du premier xixe siècle. Après une période de hausse globale des prix de 1786 à 1817, les prix agricoles stagnent jusqu’en 1852 alors que les prix des biens manufacturés baissent. Dans cette conjoncture a priori peu favorable, la petite paysannerie se maintient et profite même d’un effet de ciseaux en dépit de la stagnation des prix agricoles. La troisième partie démontre la hausse du niveau de vie des masses rurales dans les deux cantons. L’analyse des inventaires après décès permet également de mettre en évidence le fait que le patrimoine mobilier obéit à des effets de cycle similaires à ceux du patrimoine immobilier. L’analyse du parcours d’individus issus des mêmes fratries souligne, qu’une fois installés, la plupart des ménages parviennent à se maintenir mais que leur ascension patrimoniale reste largement déterminée par les héritages et les donations-partages. Enfin, la quatrième partie tente de réévaluer l’impact de la conjoncture sur les différentes classes d’exploitants. En créant un indice financier de l’investissement sur la première sole, L. Herment démontre que les petites exploitations obtiennent après 1817 de meilleurs rendements que les grandes, mises en difficulté par la stagnation des prix du grain et l’effondrement des prix de la laine. Ces petites exploitations ont en outre profité de l’hyperinflation de la Révolution pour se désendetter. Au total, L. Herment conclut que les processus de transmission et d’accumulation patrimoniale se déroulent dans un « contexte presque apaisé » en Seine-et-Oise, en fait perturbé pour l’essentiel par la démographie différentielle des familles.

50

Gérard Béaur, directeur de la thèse salue tout d’abord le parcours, la ténacité et l’efficacité d’un étudiant de formation non historienne qui a su réaliser en quatre ans une véritable thèse d’histoire tout en s’insérant dans le circuit des congrès internationaux d’histoire rurale ou d’histoire économique. Il s’agit d’un thèse courageuse par son objet : la petite exploitation dans une région de grande culture. Il s’agit également d’une thèse exigeante qui s’appuie sur une méthodologie scrupuleuse et qui démontre que la petite exploitation est mieux armée que la grande dans la conjoncture du premier xixe siècle pour trois raisons : une structurelle (les apports au mariage sont suffisants pour démarrer une exploitation), une seconde conjoncturelle (la dépression des prix joue contre la grande exploitation), une troisième « accidentelle » (la Révolution et l’inflation qui l’accompagne ont désendetté la petite paysannerie). Pour Gérard Béaur, les modalités de la reproduction sociale en système de partage égalitaire sont parfaitement décrites. Récusant tout à tour les théories de Tchayanov et de Modigliani sur le cycle de vie, L. Herment montre que l’accumulation foncière s’inscrit largement dans le processus de transmission, les avances permettant de financer l’acquisition d’abord du bâti, puis la location et enfin l’achat de terres. Au total, G. Béaur insiste sur le fait que ce travail détruit le mythe des paysans obnubilés par la propriété foncière et qu’il s’agit d’une thèse au sens plein, c’est-à-dire une invitation à la discussion.

51

Le candidat remercie son directeur pour sa confiance et rappelle notamment que le modèle tchayanovien se prête mal au système de partage égalitaire ; il remet également en cause la brutalité du processus de désaccumulation foncière chez Modigliani. Il souligne enfin les différences entre les deux cantons, celui de Marines où la petite exploitation est riche en capital, et celui de Milly, plus conforme à une image traditionnelle de la petite paysannerie.

52

Paul Servais se joint aux compliments du directeur et insiste sur l’ampleur de la thèse, de sa problématique, sur la structuration rigoureuse du propos. Cette rigueur méthodologique souligne l’honnêteté intellectuelle du candidat qui n’hésite jamais à montrer les limites d’un raisonnement au risque de certaines répétitions et de tomber parfois dans l’hypercriticisme. En terme d’approche critique et méthodologique, cette thèse est cependant un modèle du genre. La bibliographie, trop exclusivement française néanmoins, est parfaitement maîtrisée et constamment mobilisée et interrogée. Au total, les apports de la thèse à la « grandeur et illustration du cycle de vie » sont indéniables, elle montre parfaitement les complémentarités entre le marché foncier et l’héritage. Pour Paul Servais, deux éléments méritaient de plus amples développements. D’une part, l’analyse des comportements familiaux aurait demandé sinon une analyse démographique, du moins d’utiliser davantage de dossiers familiaux afin de rendre plus concret un paysan qui apparaît finalement assez abstrait dans ce travail ; d’autre part, l’analyse des inventaires après décès aurait pu conduire à mettre en évidence un véritable « système d’objets ».

53

L. Herment reconnaît la dimension parfois « théorique » de son propos, induite par certains traitements statistiques. Sur les inventaires, son ambition était plus modeste, il s’agissait de mesurer l’évolution du niveau de vie paysan en choisissant comme indice l’apparition d’objets nouveaux et marginaux dans les maisons, plutôt que de décrire un système d’objets dans son ensemble.

54

Annie Antoine salue également une thèse qui montre la « redoutable aptitude » du candidat à raisonner et offre des conclusions fortes. Son rapport se concentre sur deux points : la question méthodologique et la question de la rentabilité des exploitations. Jugeant certains développements méthodologiques trop amples et parfois inutiles, sur le cadastre notamment, Annie Antoine se demande si l’auteur souhaitait étudier la petite exploitation ou proposer une méthode pour l’étudier. Sur la rentabilité des exploitations, les calculs effectués sur la première sole peuvent-ils parler pour l’ensemble de l’exploitation ? À ces deux questions, L. Herment répond sans détour qu’il a voulu d’abord faire une thèse d’histoire mais que la méthodologie a été importante dans son cheminement intellectuel et que la première sole ne peut servir à calculer une rentabilité mais seulement un rendement.

55

J.-M. Chevet s’interroge lui aussi sur le surinvestissement paysan dans la première sole, en même temps qu’il se demande ce que signifie le terme « petit exploitant » (défini par sa dénomination ou la surface possédée ?). Mais il salue d’abord une véritable thèse avec un point de vue affirmé. L. Herment pense que les évaluations de revenu productif sont valables quelle que soit la taille de l’exploitation dans la mesure où elle émane du notaire le plus souvent.

56

Joseph Goy à son tour souligne l’intérêt d’un des rares travaux sur la petite exploitation dans le Bassin Parisien au xixe siècle. Il félicite le candidat de s’être attelé à l’étude du mouvement de la rente au xixe siècle sur lequel on dispose de peu de travaux à l’exception de ceux de G. Postel-Vinay.

57

La présidente, Nadine Vivier, partage les impressions de ses collègues sur la rigueur de la démonstration et les aspects novateurs de ce travail, en particulier en ce qui concerne la rentabilité des petites exploitations ou la crise de 1853-1857, souvent éclipsée par celle des années 1840. Sur la forme, elle souhaite, en vue de la publication, que l’auteur condense les développements méthodologiques pour éviter les répétitions. Cette thèse constitue selon N. Vivier une apologie de la petite exploitation mais une apologie fondée et argumentée. Dans ses dernières réponses L. Herment revient une dernière fois sur la question de la première sole qui a visiblement animé la soutenance et indique que, dans le cas de la petite exploitation, le caractère capitaliste de l’exploitation repose moins dans le capital proprement dit que dans l’investissement dans la première sole.

Après une courte délibération, le jury déclare Laurent Herment docteur en Histoire de l’ehess, avec la mention très honorable et les félicitations.

Fabrice Boudjaaba

Estelle Lemoine-Maulny, Usages, biens collectifs et communautés d’habitants en Anjou, xve-xixe siècles, thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université d’Angers le 26 septembre 2009

58

Jury : Annie Antoine, professeur à l’Université Rennes 2 ; Nathalie Carcaud, professeur de géographie à l’inhp, Agrocampus-ouest ; Antoine Follain professeur à l’Université de Strasbourg (co-directeur) ; Michel Nassiet professeur à l’Université d’Angers (co-directeur) ; Dominique Rosselle, professeur à l’Université Lille iii ; Nadine Vivier, professeur à l’Université du Maine, Le Mans.

59

Dans son exposé liminaire, Estelle Lemoine rappelle que l’objectif de la thèse était d’apporter une nouvelle contribution à l’histoire des usages et des communaux, quant à leur nature, leur évolution au cours des siècles et leurs liens avec les pouvoirs locaux et centraux. L’analyse des relations tissées, dans le temps, à travers les usages, entre les communautés d’habitants et les terres communes, devait permettre de souligner les menaces planant sur cette relation. Une certaine richesse documentaire angevine permettait également de prendre en compte la durée longue des phénomènes et des institutions, car, jusqu’à ce jour, aucune thèse n’avait été consacrée à des espaces collectifs sur une telle durée, à savoir depuis la charte édictée en 1471 pour le comté de Beaufort (édité dans hsr, n° 14, 2e semestre 2000, p. 230-234) jusqu’au xixe siècle, en dépit de variations du type et du volume des sources selon les siècles. Estelle Lemoine expose ensuite les principaux aspects de sa recherche, expliquant son plan et soulignant ses apports, ainsi que les aspects qui n’ont pu être suffisamment éclairés. Elle termine en évoquant quelles pistes de recherches sont encore à exploiter. D’abord, le processus de fiscalisation et de confiscation, question effleurée par Jean Jacquart et seulement étudiée pour la Normandie, et maintenant pour l’Anjou. Ensuite, la communauté et ses institutions dans l’Ouest, car les conflits pour les communaux ne parviennent pas à éclairer les institutions autant qu’on l’aurait souhaité. Enfin, l’histoire de l’environnement et des zones humides, puisque la mise en valeur était liée au statut des terres communes. L’impact de l’appropriation de ces espaces est sans aucun doute important sur les paysages.

60

Le professeur Michel Nassiet, co-directeur de recherche, exprime sa satisfaction de voir soutenir cette thèse, consécration d’un travail sur un sujet original pour l’histoire rurale, et important pour l’histoire et le patrimoine écologique de l’Anjou. La province connaissait des landes recouvrant des sols acides et pauvres, comme dans le Sud-Segréen, importants d’un point de vue socio-historique parce qu’ils permettaient aux ruraux les plus pauvres de pratiquer un peu d’élevage. Mais ces biens d’usage collectifs angevins consistaient aussi dans des prairies de fauche situées en zone inondable dans les vallées, qui nourrissaient un important bétail, surtout bovin, d’où résultait un fumier abondant qui permettait de pratiquer une céréaliculture intensive. Dès le début du xvie siècle, dans le comté de Beaufort, les champs étaient cultivés sans jachère. « Qu’elles fussent communales ou que la seconde herbe seule y fût commune, ces prairies étaient sources de richesses. Aussi suscitaient-elles les convoitises de nombreux acteurs, habitants, propriétaires, seigneurs, et des tensions, des conflits et des procès. Ce beau sujet d’histoire rurale a été inventé par Antoine Follain qui, dès 2003, a fait soutenir une maîtrise sur les communaux de Soulaire » (Guéry, Tony, Le Village de Soulaire et ses communaux..., mémoire de maîtrise de l’université d’Angers, 2003, 166-116 p.). La propre maîtrise d’Estelle Lemoine portait sur Les Communaux de la Vallée d’Anjou, de Juigné-sur-Loire à Montjean. Elle a été suivie d’un dea sur Soulaire et ses procès, xviie-xviiie siècles. « À cette date, l’impétrante connaissait déjà bien ce sujet et ces archives, sur lesquelles elle a aussi publié plusieurs articles » ; « je suis heureux de constater que l’allocation de thèse qui lui a été attribuée a permis, au prix d’un travail considérable, d’aboutir à une très ample moisson, de données, comme en témoigne le beau second volume de la thèse, ainsi qu’à un texte qui est une vraie synthèse. Il est d’autant plus méritoire d’avoir tenu les délais que dans le même temps, Estelle Lemoine a aussi fait deux fois don de la vie, montrant ainsi que ce dernier et la recherche au plus haut niveau peuvent être conciliés ». L’existence du chartrier de Soulaire aurait pu faire envisager une étude de micro-histoire sur cette communauté, la conclusion y fait allusion, mais Estelle Lemoine a fait le choix d’étendre au contraire le champ d’observation à tout le département et, dans le temps, jusqu’au xixe siècle, ce qui a conduit à utiliser des sources « multiples » et faire des « dépouillements considérables », comme en témoigne la liste des sources : outre les dix registres (plus de 9 000 folios) sur Soulaire, dont elle donne un inventaire détaillé, elle a dépouillé, aux Archives du Maine-et-Loire, les séries b, c, e, f, g, h, j, l o, q, ainsi que les archives de quatre communes, d’autres manuscrits aux Archives Nationales, et des sources imprimées sur les coutumes et les usages locaux. Le très beau second volume est riche de 78 documents, textes manuscrits transcrits, textes fac-simile, tableaux, plusieurs plans de communaux, malheureusement peu utilisés. Avec 466 pages, le premier volume a un format que Michel Nassiet estime raisonnable, « parce que ce texte fournit effectivement une synthèse, un texte lisible et susceptible d’être édité ». Ce volume a des qualités formelles, il comprend des documents plus synthétiques, des tableaux et des cartes, ainsi que de très utiles photographies. « Le plan, thématique puis chronologique avec la période révolutionnaire, est de bon sens ». Le chapitre 1 présente le cadre géographique à l’échelle du département, décrit bien les paysages, montre l’enjeu des zones humides. « Les cartes élaborées d’après des documents de 1556 et 1777-1789 auraient gagné à être montrées beaucoup plus tôt et confrontées à la carte des zones humides, ce qui serait un moyen de pratiquer effectivement une géo-histoire dans la longue durée. » Le chapitre 2 montre comment, sur cette ressource écologique renouvelable mais limitée, la communauté assurait une régulation et une limitation, afin d’en assurer la préservation (fermeture temporaire, restriction au droit d’accès). « Peut-être faudrait-il être plus nuancée dans la conclusion, selon laquelle le droit sur les espaces collectifs angevins était «lié à la terre» et non « à une personne », puisque « l’étager ayant maison » avait tout de même le droit de faire pâturer une douzaine de moutons ». Cette nécessité de réguler une ressource limitée conduisait à des contradictions d’intérêt, notamment entre éleveurs de bovins et de moutons. Le chapitre 3 analyse l’organisation de la communauté face aux procès. Aux assemblées prenaient part trois sortes de personnes : habitants non propriétaires, habitants propriétaires et propriétaires non habitants, avec une majorité de propriétaires et une forte minorité de non résidents. « De là, des divergences d’intérêts et des tensions ». Le financement des coûteux procès était assuré notamment par des prêts et des avances de la part de propriétaires non résidents qui étaient surtout des notables d’Angers. « Ainsi, dans ces communautés, le pouvoir appartenait-il surtout à des propriétaires citadins. » Le chapitre 4 relativise l’idée que la monarchie a protégé les biens collectifs. Le pouvoir royal a parfois ordonné des ventes de terres vagues aux moments les plus difficiles de ses finances (tableau chronologique, p. 324), et a taxé les communaux des communautés propriétaires. Les communautés en ont subi de lourdes conséquences : « Villevêque a vu ses finances obérées et Soulaire a renoncé à tout droit de propriété sur les communaux, pendant et après la Révolution enfin, dans un contexte social et juridique nouveau, les convoitises des particuliers sur ces espaces ont été exacerbées ». Michel Nassiet émet enfin des réserves en vue d’une publication.

61

Le professeur Antoine Follain fait d’abord partager l’émotion qu’il éprouve à voir aboutir sa première direction de thèse, puis sa satisfaction face au travail accompli par Estelle Lemoine, et enfin il remercie le professeur Michel Nassiet qui s’est retrouvé avec lui, et avec Estelle Lemoine, entraîné dans une configuration pas ordinaire induite par sa promotion à Strasbourg. Il retrace ensuite le parcours d’Estelle Lemoine au Mans, à Lille 3 et à Angers, dont il souligne le caractère « rapide et entièrement universitaire », la thèse ayant pris quelque retard seulement « pour les excellentes raisons personnelles que peuvent être un mariage et deux maternités ». Il rappelle que le sujet de thèse lui a été inspiré par l’état actuel des vastes prairies des vallées angevines et par le repérage de sources historiques. Plusieurs étudiants ont été sollicités avant qu’il ne rencontre Estelle Lemoine en 2003. C’est ainsi qu’une maîtrise a d’abord été réalisée (2004) et primée par la Société des Études angevines, puis un dea sur Soulaire et ses procès, xviie-xviiie siècles (2005). Considérant que le travail d’un doctorant ne porte pas seulement sur sa thèse, car « des années bien employées consistent aussi en un travail sur soi-même, et en des productions diverses qui permettent de commencer à diffuser ses résultats », Antoine Follain rappelle avoir incité Estelle Lemoine à participer à des manifestations scientifiques et à publier. Un premier article fut rédigé avec elle et publié dans le livre Les Justices locales (« Réguler soi-même ou s’en remettre aux juges (xve-xviiie siècle) », Les justices locales dans les villes et les villages du xvie au xixe siècle. Administration et justice locales 2, textes réunis par Antoine Follain, Rennes, pur, 2006, p. 53-96). Deux autres suivirent, rédigés par Estelle Lemoine seule, l’un publié dans le livre Campagnes en mouvement… et l’autre dans la revue Histoire et Sociétés Rurales (Campagnes en mouvement (xvie-xixe siècles), actes du colloque international d’histoire rurale « Autour de Pierre de Saint Jacob », tenu à Dijon les 23 et 24 mars 2007, textes réunis par Antoine Follain, Dijon, eud, 2008, p. 209-220 ; « La conduite et le financement d’un procès. L’exemple de Soulaire en Anjou aux xviie et xviiie siècles », hsr, n° 28, 2e semestre 2007, p. 89-121). Antoine Follain établit ensuite des rapports entre le projet de thèse et la thèse achevée. Le projet découlait « de l’évaluation d’un état de la recherche dans un domaine particulier de l’histoire agraire et de l’histoire politique et administrative des communautés rurales. Qui plus est, un étonnant contraste existait entre, d’une part, l’importance des espaces collectifs dans l’ancien Anjou et les incidences de l’histoire sur l’espace rural actuel dans le département de Maine-et-Loire, et d’autre part, l’absence de travaux sur ces questions ; ou au moins leur insuffisance ». Soulignant qu’il n’y a pas d’histoire sans sources, Antoine Follain rappelle que le projet de thèse était fondé sur l’exploitation première des procès de Soulaire, corpus « qui devait aussi être augmenté autant que possible pour produire un résultat valable pour toute la province […]. Pour prévenir d’éventuelles interrogations ou critiques du jury », le co-directeur rappelle que le projet de thèse ne prévoyait aucunement de travailler sur une histoire générale des campagnes angevines, ni sur la société rurale, ni sur les rapports généraux entre les propriétaires et les paysans, ni même sur l’histoire totale des villages angevins. Le dea et le projet de thèse avaient une orientation très claire : « D’aucuns reprocheront à Estelle Lemoine de n’avoir pas dérivé vers autre chose. Mais la thèse d’Estelle Lemoine est une thèse en trois ans et fortement problématisée ». Il soutient donc sa doctorante qui a gardé « la cohérence et la force de son projet de thèse, à savoir les communaux et les communautés et rien d‘autre », car le besoin était là. Ainsi la thèse d’Estelle Lemoine est « la première thèse d’université consacrée à la question des communaux à l’époque moderne », et ce longtemps après la thèse de l’École des Chartes de Jean-Michel Sallmann (1974) et le travail de Nicole Lemaître (1981). Selon le co-directeur, « avant Estelle Lemoine, les communaux apparaissaient toujours comme un sujet secondaire par rapport à d’autres : un conflit parmi d’autres dans les relations de la société rurale avec la seigneurie, et pas le plus important, un obstacle parmi d’autres au progrès agricole, ou une raison parmi d’autres de faire des procès ». Cette thèse est « un travail spécifique et un exemple régional dans le temps long du xve au xixe siècle et, par conséquent, un modèle possible pour d’autres études ». Antoine Follain fait ensuite des observations sur les sources mobilisées. Il justifie le fait que « les archives des justices seigneuriales ont été moins mises à contribution que prévu » : elles sont relativement abondantes au xviiie siècle seulement, alors que, dès le xvie siècle, la seigneurie a perdu le pouvoir de « police » sur les « espaces et temps collectifs » au profit de la sénéchausée royale ou des Eaux et forêts. Or celui qui énonce la police juge ensuite le contentieux. Le co-directeur intervient sur des thèmes choisis, comme la gestion dans le temps des espaces collectifs – en soulignant que Estelle Lemoine a corrigé et par conséquent remplacé certaines choses qu’il avait écrites, ce dont il la félicite – ou la propriété, la possession et l’usage. Il soutient la prudence des analyses, sitôt qu’elles reposent sur des pièces judiciaires, car « vouloir à toute force tirer du vrai de pièces judiciaires, ce serait négliger ce qu’est un procès ». Il intervient longuement sur les institutions communautaires et sur la conduite et le financement des procès. « La clé » résume-t-il « est le système agraire, la détention très inégale de la propriété et les contrats agraires à part de fruits par lesquels des propriétaires, les bien-tenants non-résidents dans la paroisse, confient les exploitations à des non-propriétaires mais habitants. Les bien-tenants sont à la fois ailleurs et au village. En beaucoup de situations, dont toutes celles qu’Estelle Lemoine appréhende au travers des procès, le paysan-habitant n’est pas absent des affaires communes, mais il est comme caché derrière son propriétaire, que l’on voit agir bien davantage que le paysan-habitant ». La doctorante a donc rencontré « un fonctionnement communautaire qui pose problème » mais qu’elle a « remarquablement contribué à analyser ». Le co-directeur souligne les apports de la thèse à la problématique de L’Argent des villages… que l’on sait lui être chère ; explique en quoi Estelle Lemoine a fait progresser la question nouvelle de la « confiscation-fiscalisation » des communaux par la monarchie aux xvie et xviie siècles ; et souligne que sa propre synthèse Le Village sous l’Ancien régime…, parue en 2008, comprend déjà des éléments issus de ses échanges avec la doctorante depuis 2003. Pour conclure, le professeur Follain exprime des regrets sur les apports plus modestes sur les années 1500-1650 que sur les années 1660-1789 mais il les explique lui-même par les sources disponibles, car les plus anciennes pièces sont des règlements de pâture mais le contentieux a disparu. Il défend encore le travail d’Estelle Lemoine pour le cas où on lui reprocherait « un caractère monographique parce qu’il est moins question des communaux en Anjou que des communaux à Soulaire », et dans telle ou telle autre paroisse. D’après lui, « la base inégale de cette thèse correspond à ce qu’il a fini par dire dans Le Village sous l’ancien régime…, à savoir que l’on ne pouvait rien faire d’autre que multiplier les monographies de villages en se demandant jusqu’où chacune témoigne pour les autres villages, parce que telle communauté a laissé on ne sait pourquoi une quantité d’archives alors que toutes les communautés voisines n’ont rien laissé du tout ». Il se réjouit finalement de ce que la thèse soit un « beau résultat pour l’université d’Angers » qui justifie a posteriori l’allocation de recherche.

62

La parole est ensuite donnée à Nathalie Carcaud, géographe, qui amène le débat sur le terrain de sa spécialité, la géomorphologie, avec pour centre d’intérêt les vallées. Ses remarques sont centrées avant tout sur la question des interactions milieu/société, donc sur le chapitre 1 de la thèse qu’elle considère fort belle. Nathalie Carcaud apprécie que la présentation des grandes unités paysagères, ainsi que l’analyse du réseau hydrographique, soient bien maîtrisés. Pour donner un peu de contexte à cette situation angevine, il aurait toutefois été intéressant de signaler que le Val d’Authion, décrit par Roger Dion, est une forme constante en Loire depuis le Bec d’Allier jusqu’à Nantes. L’originalité du Val d’Authion venant de sa taille, puisqu’il s’agit de la plus étendue de ces formes, et donc vraisemblablement de l’une des plus complexe à analyser. Elle remarque également que, de la même façon, la situation dans le contexte aurait gagné à bénéficier d’une analyse plus fine de l’hydrologie du bassin de la Maine (climat de plaine océanique, inondations, fréquentes et lentes) et de la Loire angevine (multiples influences climatiques, inondations complexes). Le rapport aux inondations de ces deux ensembles étant assez différent. Ce contexte environnemental impose aux sociétés rurales des atouts et contraintes très différents d’un site à l’autre. Pour Nathalie Carcaud une autre prise de recul est nécessaire dans la présentation des aménagements hydrauliques. Les levées de Loire ne sont pas seulement construites pour lutter contre l’inondation, elles s’associent à un projet d’aménagement du territoire et notamment à l’idée d’ouvrir de nouvelles terres à la production agricole. Au-delà des aménagements défensifs, pensés dans une relation à l’inondation, l’hydraulique des espaces étudiés doit aussi prendre en considération la multitude des autres fonctions accordées au fleuve et des « objets » influents : pêcheries, moulins, ponts, étangs, réseaux de drainage… Ces objets viennent modifier la dynamique fluviale avec des échelles d’impact différentes selon le projet qui leur est associé. Pour les communautés rurales, c’est ce système complexe de zones inondables qu’il est délicat de gérer. Pour en terminer avec ce premier chapitre Nathalie Carcaud dit apprécier tout particulièrement, pour le site du comté de Beaufort, l’idée de dilater ou de contracter l’espace en usage au gré de l’humidité des terrains. Peut-être aurait-il toutefois été préférable de prendre moins d’études de cas mais d’en proposer une analyse plus fine. Par exemple, une lecture précise de la morphologie des communaux nous aurait beaucoup appris quant à la gestion de l’eau. Trois sites le démontrent très bien : Beaufort (plan 2, p. 564), Villevêque (p. 125) et Tiercé (p. 577). Au-delà du premier chapitre, d’autres questions et remarques apparaissent pour Nathalie Carcaud, en lien avec les relations entre société et milieu. Au chapitre 2, sur la longue période xve-xixe, est-il constaté une évolution des dates d’entrée et de sortie du bétail sur les communaux de vallée (éventuelle relation avec la péjoration climatique du Petit Âge glaciaire) ? Au chapitre 4, sont décrits des changements d’usage des sols. Ont-ils des conséquences « notées » en matière d’environnement, d’érosion des sols et ensuite de gestion de l’hydraulique dans les zones humides collectives ? Enfin, au chapitre 5, il est fait référence à l’apparition de clôtures sur les parcelles. Quelles formes prennent-elles ? S’agit-il de haies bocagères ? La question est à nouveau importante en matière d’environnement et plus précisément de gestion de l’eau. Enfin, Nathalie Carcaud observe, qu’en conclusion générale, est dressée une synthèse de ce très gros travail de thèse. Elle débouche sur une question d’actualité et d’avenir en prenant pour exemple le fil conducteur de la recherche : les prairies de Soulaire. Cette mise en perspective est excellente. On comprend ainsi que c’est la gestion agricole (prairie ouverte) de ces communaux inondables sur la très longue durée qui a donné au site son intérêt environnemental et donc aujourd’hui patrimonial. Il s’agit, en l’occurrence, d’un espace d’intérêt communautaire au titre de la Directive européenne Habitat et ce notamment pour l’accueil saisonnier du « Râle des Genêts ». C’est donc cette valeur environnementale et patrimoniale de reconnaissance européenne qui permet aujourd’hui le maintien d’une prairie ouverte sur ces communaux. Sans elle, d’autres formes d’occupation du sol auraient pu voir le jour, comme des plantations de peupliers, par exemple. Pour terminer, Nathalie Carcaud félicite la candidate pour son engagement dans un exercice d’une telle complexité ainsi que pour les résultats qu’elle nous propose dans un délai de travail « très réduit (3 ans). »

63

Annie Antoine souligne à son tour que l’originalité et la richesse du travail présenté par Estelle Lemoine reposent largement sur l’utilisation d’une source exceptionnelle, et, ensuite, que « ce travail se situe à la croisée de plusieurs domaines historiographiques ». L’ensemble est présenté fort clairement « solide et sérieux, il apporte des informations inédites sur la question des biens communaux et des pratiques collectives en pays d’habitat dispersé. Ce travail contribuera à nourrir les débats sur la nature de la propriété collective, sur son évolution au cours des siècles et sur la manière dont les différents protagonistes – communautés d’habitants, habitants isolés, pourvoir royal et seigneurial – ont traité cette question de l’usage mi-privé, mi-collectif de certains espaces au moins jusqu’à la fin du xviiie siècle ». Sur le plan formel, Annie Antoine fait différentes remarques dont il faudra tirer profit si le texte devait être édité. Elle note un manque de problématisation à partir de la bibliographie et critique le plan dont les chapitres apparaissent assez indépendants, « pensés en fonction des grands domaines de l’historiographie et non en fonction d’une problématique propre au sujet choisi ». Ceci entraîne des redites et quelques incohérences. « Un plan thématique aurait été plus intéressant que le plan analytique sur lequel est construit ce travail ». Sur le fond, la thèse contient d’excellents développements. Le chapitre 1 offre une analyse parfaite de ce qui est au centre de cette étude : « Les conflits (origine des procès) vont se concentrer autour des trois termes : possession, jouissance et propriété ». Estelle Lemoine prend parfaitement en compte simultanément ces trois éléments pour traiter le sujet. Elle propose un très bon développement sur la définition des espaces communs et des pratiques collectives. « Elle analyse les différents usages du mot ‘commun’ (usages communs puis espaces communs) et montre l’existence de ces pratiques depuis le xie siècle. Pourquoi alors s’étonner du fait qu‘en Anjou il n’y ait pas de pratiques collectives sur les terres cultivées (vaine pâture) mais seulement sur les prairies ? ». La thèse amène « ainsi une preuve, qu’en Anjou comme en Bretagne, l’élevage est, depuis longtemps, au moins aussi important que la culture des céréales ». D’autre part, Estelle Lemoine montre fort justement « qu’entre les espaces considérés comme toujours collectifs et ceux où s’exerce seulement un droit collectif sur la seconde herbe, tout est une question de gradation : on va ainsi du toujours collectif au très collectif et au très peu collectif. On voit ainsi nettement dans l’exposé que tout est une question de rapport de force et que chacune des parties essaie de faire prévaloir son point de vue : défense du collectif ou de l’individuel ». Annie Antoine n’est pas satisfaite de la place faite à la seigneurie. Quant à la source principale, elle «ne fait pas l’objet d’un traitement à la hauteur de son importance et de sa rareté ». Le « Trésor de Soulaire » apparaît finalement noyé dans l’ensemble du texte et il n’a sans doute pas été tiré suffisamment parti de son originalité. « Au total, conclut Annie Antoine, malgré les quelques réserves qui sont faites, il apparaît que l’on a affaire à un travail important, intéressant, et qui fait progresser considérablement notre connaissance des pratiques collectives dans la France de l’Ouest ».

Dominique Rosselle insiste sur le fait que « sa méconnaissance des spécificités angevines pousse à un devoir de curiosité comparative au regard d’un espace agricole qu’il connaît mieux et où les espaces collectifs ont été réduits à l’herbe des bords de fossés et chemins ou à quelques marais coincés dans les fonds de vallée». L’écriture n’est guère différente de la manière d’écrire des « jeunes » doctorants. En revanche, il souligne la faiblesse de l’introduction et des transitions. L’annonce d’une longue durée est déçue car il faut se contenter d’un point d’ancrage en 1471 et peu de choses sur le xvie ou le premier xviie. On n’atteint une réelle densité de sources que pour la fin du xviie et le xviiie siècle. Ce fait affaiblit l’argumentaire par une absence de possibilités de comparaison d’une époque à l’autre. Dominique Rosselle commence ensuite son « échenillage », chapitre par chapitre, oscillant entre les apports indéniables et les carences marquées, notamment par la présence d’hypothèses lancées mais pas assez développées ou argumentées. Par exemple, il regrette que ne soit mieux expliqué le rôle, affirmé comme secondaire, des instances seigneuriales locales. L’affirmation d’une gestion « par sacrifice » des communaux pour protéger les prairies privées mériterait d’être plus développée. Le chapitre trois est un moment fort de développement du travail, mais dans quel but « la pépite archivistique qu’est le ‘trésor de Soulaire’ a-t-elle été réalisée ? Il faudrait le dire plus clairement. L’analyse quantitative des participants aux assemblées de communautés, ainsi que celle consacrée aux coûts des procédures engendrés pour l’essentiel par l’empilement des instances et frais collatéraux, constituent de bonnes pages de la thèse » ; « L’écart de considération est patent, en terre angevine, entre ‘habitants’ et ‘biens tenants’. On aimerait en savoir plus sur ces « procureurs généraux et spéciaux » et sur les raisons de l’engagement de certains dans la défense des communaux. Dans le chapitre 4. « Les différentes notions ayant trait aux régimes juridiques de détention des espaces collectifs sont décrites avec un effort de clarification pleinement réussi : droit de propriété, droit de jouissance, droit de possession trentenaire ou non […]. « Le passage est réellement convainquant et sûr : il ne manquera pas d’être utilisé dans des travaux futurs ». Une interrogation subsiste sur l’action de la monarchie. La contradiction pointée par Estelle Lemoine entre la position du roi dans son soutien manifesté pour protéger les communautés et les attaques réitérées contre les « terres vaines et vagues » aurait mérité un argumentaire plus convaincant. Dominique Rosselle en arrive au chapitre 5 qui lui apparaît comme le plus faible, notamment par le fait qu’il mêle constamment la chronologie d’après 1789 : « On ne peut guère mêler des éléments relevant de la politique de la Constituante, de la Convention nationale, du Directoire ou de l’Empire, sans expliquer le contexte porteur de la mesure ». En conclusion, Dominique Rosselle assure que la quantité des observations présentées témoigne du grand intérêt qu’il a eu à la lecture du travail de la candidate. Mais, on ne peut passer sous silence des carences interprétatives qui frustrent le lecteur.

Enfin, Nadine Vivier, présidente du jury, se réjouit de voir reconnue l’importance des espaces collectifs, convoités parce que source de richesse, et protégés aujourd’hui par souci d’environnement, les prairies de Soulaire en témoignent. Nadine Vivier souscrit aux observations, très complémentaires déjà faites par ses collègues, tant pour les éloges que pour les critiques. Elle rappelle seulement les points qui l’ont le plus frappée à la lecture de la thèse. L’originalité et la force de ce travail sont de combiner l’analyse des espaces collectifs et celle des communautés d’habitants. L’étude du fonctionnement des assemblées (chapitre 3) aboutit à une conclusion neuve et intéressante. Elle donne l’idée d’un poids très important des propriétaires forains, ceux qui sont les plus tentés d’engager des procédures judiciaires à la fois parce qu’ils ont les moyens financiers et les connaissances juridiques et parce qu’ils sont revendicatifs face aux seigneurs. Cette piste intéressante mériterait d’autres investigations à l‘avenir dans d’autres régions. Une autre force du travail est l’étude sur la longue durée. Elle permet d’illustrer les tendances de fond de la politique royale. Les impôts levés en période de difficultés donnent un plus large contexte à la loi de 1813, l’inscrivant non seulement dans la continuité des ventes de biens nationaux mais aussi dans la logique ancienne. Toutefois, le risque est d’aboutir à un gommage de la chronologie. On le voit notamment dans la construction du chapitre 5 puisqu’il enchaîne les usurpations à toutes les périodes, le partage des communaux indivis, la loi de 1813, avant de revenir à la loi de 1793. Certaines hypothèses développées par Nadine Vivier dans son ouvrage sur les communaux, auraient dû être reprises. Ce chapitre 5 est nettement moins bon que les précédents. Mais au total, les résultats obtenus sont fort honorables, d’autant qu’ils ont été obtenus dans le respect des délais impartis.

Après avoir délibéré et voté conformément aux consignes de l’arrêté du 7 août 2006, enjoignant à réserver les félicitations aux thèses réellement exceptionnelles, le jury décide la modération et il accorde à l’unanimité à Estelle Lemoine-Maulny le titre de docteur en Histoire de l’université d’Angers avec la mention Très honorable.

Jean-Louis Guitteny

Fabrice Perron, L’Économie de la Marne sous le Directoire. Crise ou mutation ? L’exemple des cantons des « anciens districts » de Reims, Châlons et Épernay, thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, le 9 mars 2009

64

Jury : Gérard Béaur, directeur de recherches au cnrs et directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris ; Jérôme Buridant, maître de conférences habilité, Université de Reims Champagne-Ardenne ; Bernard Grunberg, professeur à l’Université de Reims Champagne-Ardenne (directeur de thèse) ; Silvia Marzagalli, professeur à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, présidente du Jury ; Denis Woronoff, professeur émérite à l’Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne.

65

La soutenance s’ouvre par l’exposé de Fabrice Perron dans l’amphithéâtre du bâtiment de la recherche. Un cartel illustré, à droite de l’estrade, et une carte projetée sur écran permettent au public, nombreux, d’entrer dans le vif du sujet. D’emblée l’auditoire est averti, de manière claire, concise et enthousiaste, que le sujet est complexe mais passionnant. Le chercheur justifie les cadres géographique et chronologique qu’il s’est fixé pour cette exploration périlleuse, sur une période où l’historiographie n’est pas très fournie, et pour laquelle les archives, abondantes, sont peu explorées. Hélas, les 29 séries notariales, (sur les 53 disponibles) ne permettent pas de généraliser ; par ailleurs les tables de succession n’existent pas pour le district d’Épernay, le département de la Marne ne répondait pas aux enquêtes économiques nationales avant l’an x. Ces sources nombreuses, souvent lacunaires, sollicitées avec prudence et réserves ont néanmoins permis de dégager des signes de reprise économique, qui démentent l’image de dépression économique habituellement attribuée au Directoire. Esquissant même les prolongements bien marqués au début du siècle suivant, le candidat soupèse le bien-fondé des discours catastrophistes. Parmi ses projets, le principal est d’apporter sa contribution à une future géo-histoire des grands vins.

66

Bernard Grunberg, directeur de la thèse, rend d’abord hommage au professeur Gérard Gayot, récemment décédé, et qui aurait dû faire partie du jury. Il présente Fabrice Perron, étudiant en histoire moderne à l’Université de Reims, dont le dea fut récompensé en 2003 par un prix de l’Institut International des Vins de Champagne (« La situation des emplois du département de la Marne sous le Directoire »), tandis qu’il obtenait parallèlement un dess, certificat d’Aptitude à l’Administration des Entreprises, avant de s’inscrire en doctorat d’histoire. Il a co-organisé une journée d’étude (actes publiés en 2007), il a communiqué dans trois colloques internationaux et a contribué à trois ouvrages collectifs. Sa thèse est présentée en deux volumes de 739 pages, dont 618 de texte ; celui-ci, divisé en deux parties de dix chapitres, comporte une introduction sur les aspects démographiques et sociaux du département de la Marne. Le dépouillement de 20 000 patentes, 5 000 procès-verbaux, 5 000 lettres de correspondances et 16 000 actes notariés a permis d’établir une base de données de plus de 45 000 contribuables. Cette thèse est d’abord une interrogation sur la notion de crise durant le Directoire, à travers l’étude de la situation économique d’une micro-région, en suivant les travaux des professeurs Clause, Gayot et Woronoff. Un léger redressement fiscal (retour aux impôts indirects et mise en place d’un octroi), la réorganisation des structures associatives (comme la sacsam à Châlons), l’essor des écoles primaires et des pensionnats sont étudiés en première partie. En second lieu, le chercheur recense, pour l’industrie lainière, les premiers pas des manufactures rémoises de l’an vi. Le commerce du champagne tient une place importante, dans une situation redevenue favorable aux échanges, selon les archives de la maison Moët. Fabrice Perron invite donc à reconsidérer le Directoire d’une façon neuve.

67

Denis Woronoff, absent, a transmis son rapport (lu par M. B. Grunberg). Il regrette des expressions maladroites ou fautives et le manque de cartes, mais apprécie les nombreux tableaux et graphiques. Il souligne l’apport innovant de Fabrice Perron : le court terme analysé est bien un maillon décisif de l’histoire économique en construction, alors qu’aucune statistique, ni enquête approfondie ne pouvait lui apporter de base solide. La méthode de critique et de contre-interrogatoire permet de conclure à la relative bonne santé de l’économie directoriale dans le territoire étudié, avec une inflexion favorable à partir de l’an vi. Il mentionne tout particulièrement l’étude du rendement des impôts, celle des marchés d’Europe centrale vus de chez Rémi Moët, les expériences dans l’industrie lainière et son négoce à Reims, par exemple. L’approche des personnages-clés, celle de leurs activités, de leur fortune et de la sociabilité est, selon lui, si fouillée qu’on ne peut regretter la mise à l’écart du contexte parisien.

68

Gérard Béaur parle d’une « vraie thèse ». Fabrice Perron opère une démonstration (arguments et contre-arguments), pour ne pas consentir sans examen à une « surdétermination de l’économique par le politique », selon l’expression de Dominique Margairaz. Les 150 pages consacrées à Moët, presque de la monographie classique, n’oublient jamais l’objectif. Les limites géographiques et chronologiques ne masquent pas l’ampleur du propos. En accumulant les données, en les soumettant à des questionnements lucides, le candidat parvient à justifier ses hypothèses, imparables ou seulement probables, comme il le reconnaît honnêtement. Si le rapporteur apprécie les 90 tableaux, les 23 graphiques, les notices, index et glossaires, il regrette les défaillances de l’orthographe et du style et souhaiterait que soit renvoyée en annexes une partie des tableaux, que soit également effectué un recentrage sur les événements historiques, guerres ou désordres financiers, qui ont désorganisé des secteurs-clés de l’économie champenoise. Il questionne un candidat vigilant, bien informé, aux réponses pertinentes – sur la fin des assignats ou la restauration du système fiscal – qui assume ses choix et ses conclusions. Le changement de cap en 1798 : les errements, rêves et essais antérieurs suivis d’un réveil économique les années suivantes donne une vue nouvelle sur l’histoire économique de la fin du xviiie siècle.

69

Jérôme Buridant, qui a suivi la recherche de Fabrice Perron depuis la maîtrise, est heureux de voir l’aboutissement d’un travail foisonnant et bien équilibré. L’étude des archives d’entreprises (Cliquot et Moët) apporte des éclairages nouveaux sur la stratégie entrepreneuriale de certains établissements textiles et viti-vinicoles de Champagne, dans un contexte économique déprimé. Encore aurait-il été souhaitable de lier davantage la courte période étudiée à ce qui, dès 1770, engendra des tentatives d’amélioration dans les transports, dans la sélection des races ovines, ou du côté de l’exportation. De même, les stratégies d’innovation, l’implantation des nouvelles manufactures, la diversification des productions, tiennent aux liens étroits entre villes et campagnes qui hisseront la « fabrique » rémoise au premier plan de l’industrie lainière française dès 1803. Montrant ce qui est souvent occulté par les études de longues périodes, cette thèse, centrée sur l’histoire économique locale, est aussi d’intérêt national.

70

La présidente du jury, madame Silvia Marzagalli, ne peut qu’insister sur la richesse du travail, l’ampleur de la bibliographie – utilisée à bon escient – et les impressionnants dépouillements d’archives. Pour elle, l’ensemble reste cohérent et l’expression claire. Les pages sur l’activité du Tribunal de Commerce de Châlons apportent des éléments inédits ; le chapitre sur le champagne est très bon. L’absence ou la faiblesse des sources, regrettée par le candidat, laisse de trop nombreuses questions en suspens ; quelques interprétations restent un peu hasardeuses. Mais il étudie finement l’assainissement financier, les transferts de propriété, le poids de la guerre (conscriptions et réquisitions), les institutions culturelles et politiques. Il s’attache aux infrastructures routières, à l’emploi, aux échanges commerciaux extérieurs (passeports). Des graphiques supplémentaires et des cartes détaillées auraient été utiles. Les conclusions font preuve d’une sage modération : dans les districts considérés, la reprise se dessine finalement vers l’an vi, entre reprise et mutation.

À l’issue de toutes ces interventions stimulantes, après qu’il ait répondu avec brio aux questions du jury, Fabrice Perron a reçu le grade de docteur, avec la mention très honorable et les félicitations du jury.

Nicole Fierobe

Coline Perrin, Construire les campagnes méditerranéennes. Usages, aménagement et valorisation du foncier agricole périurbain en Provence et en Toscane (1950-2010), thèse de Doctorat en Sciences géographiques et de l’aménagement, soutenue le 23 juin 2009 à l’université d’Aix-en-Provence

71

Jury : Claudine Durbiano, professeur émérite de géographie, Université de Provence, co-directrice, Giancarlo Paba, professeur d’architecture et d’urbanisme, Université de Florence, co-directeur, Jean-Paul Charvet, professeur émérite de géographie, Université de Paris-Nanterre, Alberto Melelli, professeur de géographie, Université de Pérouse, Bruno Vecchio, professeur de géographie, Université de Florence, Martin Vanier, professeur de géographie, Université Joseph Fourier de Grenoble.

72

La candidate, après avoir remercié les organisateurs et les laboratoires d’accueil de sa cotutelle, explicite le thème de sa recherche : la problématique de cette thèse entre dans le problème très actuel du maintien des campagnes et de leurs terres agricoles dans la périphérie des villes de la Méditerranée septentrionale. L’analyse de la construction des campagnes est conduite dans le cas des espaces agricoles périurbains pour savoir si un modèle de développement durable des territoires ruraux est possible à proximité des métropoles. Elle est donc traitée dans le cadre d’une étude comparative des processus en marche des années 1950 aux années 2000 dans 7 communes en Provence et en Toscane : 4 autour d’Aix-en-Provence, dans l’aire métropolitaine d’Aix-Marseille et 3 autour de Florence, dans la conurbation de Florence-Prato-Pistoia. Leur choix a été déterminé par des critères agricoles (cultures arbustives susceptibles d’une forte valorisation), fonciers et d’urbanisation (forte pression sur le sol liée au développement de la périurbanisation) : Éguilles à l’ouest d’Aix-en-Provence, Le Tholonet et Puyloubier de part et d’autre de la Montagne Sainte-Victoire, Eygalières sur le piémont nord des Alpilles, d’un côté, Fiesole au nord de Florence, San Casciano, Val di Pesa au sud et Carmignano au sud de Prato, de l’autre. Si périurbanisation et valorisation du terroir sont partout présentes, l’urbanisation introduit des différences notoires. L’intervalle temporel correspond à la période où la croissance urbaine engage le processus d’étalement urbain, et où les instruments politiques de sa gestion sont mis en place.

73

Les nouveaux documents d’urbanisme, comme les nouvelles techniques d’analyse spatiale, ont été sollicités aux différentes échelles, pour un travail qui fait appel à bien d’autres disciplines, mais qui reste essentiellement géographique : la traduction spatiale des processus sociaux est au centre de l’analyse, qui débouche sur des modèles spatiaux.

74

La première partie décrit le processus d’urbanisation des campagnes, qui se révèle très similaire dans les deux aires métropolitaines, très étalées et multipolaires. La deuxième partie explique les consé­quences sur l’agriculture périurbaine, en partant des plans locaux d’urbanisme, qui ont eu des impacts différents selon la législation considérée : accentuation de la dispersion de l’habitat en Provence par les zones nb et limitation de l’étalement en Toscane par les règles de reconversion du bâti rural. Les zonages se révèlent insuffisants pour protéger les terres agricoles de l’urbanisation, par suite des dérogations nombreuses et de la spéculation foncière intense. Les plans locaux d’urbanisme sont en fait le reflet des jeux d’acteurs locaux, qui différencient des comportements communaux, où les élus municipaux ont un rôle central ; mais, au final, les acteurs publics et privés ont donc localisé, délimité et légitimé l’urbanisation des terres agricoles, montrant l’efficacité limitée des politiques publiques de régulation.

75

Les solutions alternatives sont explorées dans la troisième partie, sur la base d’une revalorisation des terroirs périurbains, seule capable de stabiliser le foncier agricole : un nouveau contrat ville/campagne peut promouvoir une patrimonialisation des espaces qui permette de résister à l’urbanisation. Les moyens en seraient le recours au terroir et au tourisme dans une mondialisation acceptée et maîtrisée, pour une rentabilisation de l’agriculture, une diversification des exploitations, une attraction des investissements. Mais le bilan des situations actuelles n’est pas optimiste, parce que l’analyse des processus des jeux d’acteurs a plutôt démontré la diversité des stratégies individuelles, l’efficacité limitée des politiques publiques et la difficulté de construire un projet de territoire en périurbain.

76

La conclusion revient sur les ambigüités et les conceptions différentes de la patrimonialisation, de la multifonctionnalité de l’agriculture et du développement durable. Les acteurs locaux manipulent ces concepts pour des objectifs et des résultats différents : par exemple le patrimoine est-il convoqué pour la protection des aoc ou celle de la ségrégation socio-spatiale ? Les comportements des acteurs, dans des situations économiques et politiques différentes, conduisent à des résultats différents, mais où le foncier agricole a rarement le dessus. Réponses à des questions d’actualité à l’échelle européenne, ces conclusions sont susceptibles d’être élargies et confrontées à d’autres espaces nationaux, méditerranéens dans un premier temps.

77

Claudine Durbiano, co-directrice de la thèse, rappelle les conditions particulières et souvent ardues d’une thèse en cotutelle, qui s’est dans ce cas déroulée de façon remarquable à Aix-en-Provence (umr Telemme), à Florence (Faculté d’architecture) et à Rome (École française de Rome) grâce à la participation des acteurs impliqués. Ce travail, très ouvert au plan disciplinaire, explore les multiples facettes de la réalité par une étude en épaisseur, mais reste bien centré sur les buts de la géographie, en utilisant toutes les ressources de l’analyse : une bibliographie de plus de 600 entrées, l’emploi des systèmes d’information contemporains de l’image et de la cartographie (Corine landcover), celui de la démarche chorématique pour comprendre les processus et synthétiser les résultats. La démonstration est rigoureuse, à partir de concepts clairement énoncés, et servie par un texte au vocabulaire nuancé, riche de l’expression des titres et des formules. Le résultat est à la hauteur des enjeux : sur un sujet difficile, au centre duquel sévit la conflictualité des problèmes fonciers étudiés, l’auteure a su tenir la balance égale, éviter les jugements de valeur, diversifier les réponses. Cette étude participe de la recherche fondamentale, mais elle peut trouver une application directe, en particulier pour les acteurs de premier rang que sont les élus des collectivités territoriales. C’est donc un excellent travail de géographie, au sens complet du terme, qui doit beaucoup aux qualités personnelles de la doctorante, qui a connu le bon doute et le stress, et qui se révèle une chercheure déjà confirmée.

78

En réponse, l’auteure revient sur la question, évoquée par Claudine Durbiano, des concepts, des mots (périurbain, terroir…) qui n’ont pas le même sens en Italie et en France et des rapports parfois différents aux objets de la recherche : la notion d’étalement urbain n’est pas envisagée de la même façon, celle des aoc et des produits typiques est plus large en Italie.

79

Giancarlo Paba, co-directeur, rappelle que la cotutelle a été collective, puisqu’il a fallu changer la direction de la thèse pour des raisons administratives et que cela lui a permis d’aider la candidate dans l’organisation de ses nombreux contacts de terrain. Pour lui, il s’agit bien d’une comparaison, non des lieux, mais des régions : les choix des communes étudiées ont permis d’exploiter la comparaison, et de montrer que les transformations du paysage urbain sont indicatives des changements du paysage agraire. Mais les transformations internes à ce dernier ne sont pas toujours apparentes : le « métabolisme du paysage », change alors que la forme visible est apparemment conservée. L’exemple de la mezzadria le montre : c’est un système de systèmes emboîtés à l’échelle locale, et les « environs » (les annexes de l’exploitation centrale) sont bouleversés, alors que les bâtiments et les champs semblent identiques. En fait, le paysage devient moins « perméable » et son architecture devient plus concentrée. Le goût italien pour la complication des plans structurels n’a pas facilité l’analyse et a favorisé les tensions dans les zones agricoles, entre les communes et la région. Les politiques urbaines cherchent aujourd’hui des scénarios de transformation positifs, avec de nouveaux agriculteurs, de nouveaux jeunes, de nouvelles solutions, comme l’équivalent italien des amap ou la conservation des parcs agricoles près de la ville. La conservation des paysans, des agriculteurs près de la ville passe par des planifications interactives, dans lesquelles la commune est la base du jeu social pour le maintien d’une agriculture régionale.

80

C. Perrin reprend le cas des parcs agricoles pour questionner le fait que ceux-ci ont vu leur surface réduite à Prato et à Florence, que les communes y ont participé, mais que celles des collines se sont moins investies dans le Parc. Par comparaison, on peut s’interroger sur la validité des formes d’agriculture alternatives en Provence : à Fiesole, par exemple, l’agriculture a été protégée par des mesures adéquates, mais aucun nouvel agriculteur n’est venu s’installer dans la commune.

81

Jean-Paul Charvet, premier rapporteur, partisan des cotutelles, rappelle qu’il a lui-même favorisé les recherches de ses étudiants à l’étranger dans ce cadre et que ce thème de l’agriculture périurbaine fait l’objet de nombreuses recherches actuellement, en particulier sur les stratégies d’acteurs, pour lesquelles il signale les travaux de Chritopher Bryant à Montréal. Dès le pré-rapport, il a vu une thèse exceptionnelle, qui est l’équivalent d’une thèse de doctorat d’État (mais réalisée en cinq ans !) et qui touche au contexte scientifique global : l’agriculture peut-elle évoluer dans le périurbain ? La métropole « durable » peut-elle s’étendre sur des campagnes « durables » ? Dans la forme, il valorise la simplicité du plan et la clarté de la pensée, acceptant aussi les graphes explicatifs de la chorématique, tout en se méfiant des modèles mal compris ; il conteste l’expression d’« habitat semi-groupé » à laquelle il préfère celle de « dispersion intercalaire ». Pour lui, les problèmes de l’agriculture périurbaine sont liés à des capacités de résistance variables, car même les agricultures très performantes ne peuvent résister seules à la pression de l’urbanisation. Après avoir souligné qu’en Italie l’espace périurbain n’est pas concerné que par la résidence, mais aussi par les activités, il reprend l’importance du rôle de l’histoire, juge (assez injustement d’ailleurs) que le foncier est peu étudié par les géographes, et rappelle que les zonages ne résolvent pas tout ; les agriculteurs, même très performants, ne peuvent résister à la pression foncière de l’urbanisation. Les stratégies individuelles compliquent les solutions : il faut des actions collectives dans la durée, qui mettent en œuvre les synergies agricoles et les collectivités locales, car les conflits n’empêchent pas les réussites. Il termine en rappelant deux points forts de la thèse : l’analyse des réseaux d’acteurs, et la notion de patrimonialisation, affirmant que ce travail n’est pas de la « géographie tout court », mais de la « géographie active, ouverte sur l’aménagement ».

82

Alberto Melelli se déclare très favorablement impressionné par le volume, l’intérêt suscité et l’exhaustivité de ce travail, qui lui a procuré beaucoup d’idées suggestives, démontrant ainsi la richesse de la méthode comparative. Il y a rencontré peu de faiblesses de sorte qu’il est difficile pour lui de se faire l’avocat du diable : la bibliographie, dont l’usage qui en est fait compte plus que la longueur, touche effectivement à plusieurs domaines mais en géographie les ouvrages de Bianchi (Il Tramonto della mezzadria), Desplanques (Campagnes ombriennes ) et Ribeiro (La Méditerranée, milieu et traditions) auraient mérité un rappel. Il préfère donc interroger l’étude sur quelques points importants : il pense, au contraire de l’auteure, que le fascisme n’a pas bloqué la migration des agriculteurs vers les villes, car celles-ci se sont accrues par exode rural pendant la même période, et que les exploitations en métayage sont souvent plus grandes que celles des agriculteurs propriétaires. Il discute enfin de l’abandon des terrasses qui aurait entraîné une reprise de l’érosion simplement évoquée dans le texte, alors que les nombreux travaux et aménagements des pentes ont produit des formes multiples et différentes, qui construisent un des plus beaux paysages agraires traditionnels. Pour lui, cette thèse prospective mérite une publication prochaine, car elle pourrait inciter les chercheurs italiens à s’intéresser plus activement au champ de l’agriculture périurbaine et du développement local.

83

Les réponses de Coline Perrin s’appuient sur les différences de comportement des oléiculteurs toscans et provençaux : en Italie, il faut distinguer les professionnels des nombreux amateurs, dont beaucoup ne sont pas au courant des subventions, ou trop petits pour monter des dossiers. Souvent, l’exploitation y est maintenue uniquement pour les détaxations foncières. Tandis qu’en Provence, la valorisation culturelle de l’olivier est une stratégie beaucoup plus présente. Elle reconnaît que la politique du fascisme vis-à-vis de l’exode rural a été un échec, et que celui-ci n’a pas cessé. En ce qui concerne l’aménagement des pentes et l’érosion, elle reconnaît aussi que les problèmes de l’environnement, en particulier celui de l’eau, n’ont pas assez étudiés dans la thèse mais elle rappelle quelques comparaisons faites sur l’érosion des sols dans des vignes en terrasse et en ligne dans la pente (cette dernière disposition multipliant l’ablation par 100)

84

Bruno Vecchio se trouve devant un travail très appréciable, dont les conclusions sont claires et partageables. Il souligne qu’en utilisant deux composants théoriques en parallèle : d’un côté l’analyse géographique (qui privilégie le terrain, la rationalité de l’homo economicus, et la longue durée), de l’autre la composante immatérielle (qui étudie les représentations, les idéologies et la globalisation), la doctorante courait le risque de ne pas maîtriser les deux discours en même temps : ce n’est pas du tout le cas et la réussite scientifique est convaincante. Il s’intéresse ensuite à la comparaison entre les lois d’urbanisme en France et Italie (p. 225-226) et à leurs conséquences sur les politiques de croissance urbaine : en Italie, la loi 167 de 1962 (p. 243-244) est une loi nationale qui aurait dû procurer des ressources aux municipalités lors de l’extension de la ville sur les terres agricoles, mais le problème essentiel du prix de l’expropriation a souvent freiné son application (en outre, le principe de subsidiarité, évoqué à la p. 455, est bien un piège, puisque les élus sont proches des citoyens et des promoteurs). Depuis 1977, une nouvelle loi italienne fait que l’urbanisation est source de redevances pour les communes. Il reprend enfin la question de l’attitude politique différente des agriculteurs villageois, très tôt politisés dans les « campagnes rouges » (p. 314), de celle des métayers isolés sur leur podere, qui se mobilisent plus tardivement (première grève des métayers toscans en 1902).

85

L’auteure rappelle que, si la loi 167/1962 avait été prévue pour du logement social, en fait elle a servi pour les classes moyennes : les terres ont été expropriées par les municipalités au prix agricole, pour récupérer ensuite la rente foncière et il s’en est suivi de longs procès engagés par les propriétaires contre les communes. Aujourd’hui, à Carmignano, le maire reconnaît que la collectivité tire des revenus de la gestion de l’urbanisme communal.

86

Le professeur Paba reprend alors la parole pour revenir sur la dispersion de l’habitat dans le paysage toscan, et l’apparition de nouveaux villages occupés par des néo-ruraux, dans un espace protégé. C’est en fait une application des plans précédents, avec moins d’autonomie communale par suite du rôle de la région, et dans une interaction de systèmes sociaux qui ont une vision différente de la valeur du paysage : à Fiesole, la municipalité a protégé les collines et situé les activités dans les vallées. En outre, il voit là un problème de conscience collective : les municipalités sont en difficulté financière, car la protection sociale est surtout le fait des budgets locaux, et elles cherchent de l’argent par l’urbanisme ; l’administration doit donc trouver des compromis avec le secteur privé et n’a pas la conscience de son rôle de défenseur de l’intérêt public face aux intérêts privés comme cela arrive en France.

87

Coline Perrin rappelle en écho que les espaces agricoles périurbains ne peuvent subsister que si le système d’acteurs est d’accord : les lois ne suffisent pas à les maintenir, il faut que l’économie et la société le permettent.

88

Le professeur Pierre Vanier, président du jury, définit dès l’abord la thèse présentée comme l’une de celles qui se situent dans la « botte » des 5 % de meilleures thèses soutenues par an dans une discipline. Déjà dans la forme : peu de doctorants sont capables d’utiliser un logiciel de publication pour rédiger leur texte, et les conclusions multiples (chapitres, parties) sont un avantage pour le lecteur. Il fait grand cas du « mouvement » de l’ouvrage : si on ne peut « tenir » les sols par la réglementation, il faut trouver une sortie à cette impasse, par la gouvernance du territoire. C’est donc une thèse inclassable, qui se présente comme « une lecture tranquille des fondements partisans de ce qui se passe » en même temps qu’elle procure un plaisir du voyage dans ces sept communes, lui rappelant la lecture des ouvrages de Maurice Le Lannou et Renée Rochefort. De façon moins générale, il interroge la densité de la population (p. 37), pour souligner une différence entre les deux régions : en peu de temps, elle a été multipliée par deux en Provence en faisant disparaître 13 % de la sau, ce qui ne s’est pas produit en Toscane, dont la densité a augmenté beaucoup moins vite. Puis il revient sur la stratégie foncière des agriculteurs finissants qui en fait des victimes, tandis que les valeurs des classe moyennes néo-rurales fournissent des éléments positifs pour la protection du terroir (mais avec des effets négatifs). En référence à la fin de la 2e partie, il reconnaît qu’il faut un monde agricole organisé, mais que l’exemple de l’adayg (Association pour le développement de l’agriculture de l’Y grenoblois) n’est pour lui pas bon car ce fut à Grenoble un échec. Le problème est celui d’une absence, d’un échec de l’intervention multiscalaire, qui aboutit à maintenir un petit nombre d’agriculteurs survalorisés alors qu’il en faudrait d’autres. Pas à la ligne

En résumé, il trouve à cette thèse trois vertus : (1) Le plan classique obtient l’adhésion du lecteur par la rigueur logique de ses propositions, dynamiques et applicables, qui sous-tendent les trois parties : - a. l’urbanisation du périurbain menace partout l’agriculture ; - b. les plans et les lois n’empêchent pas sa disparition progressive (jusqu’ici pas de sortie !) ; - c. l’espoir est trouvé dans la valorisation et la gouvernance des terroirs. (2) C’est un travail énorme. (3) Il est novateur par sa réflexion sur le périurbain : celui-ci est un lieu « épicurien », en quelque sorte l’assiette de l’urbain. Il est « deleuzien » : ni morne, ni volume, c’est un bien-être, une aménité. Il est surtout individuel aujourd’hui, mais peut-être sera-t-il collectif demain ? Il y aussi du Bernard Pecqueur (économiste territorial) comme en 10.3, « Habiter et non consommer ». L’idée de nouveaux systèmes de contrat pour les zones na et nb, afin de réguler le terroir, est bonne : c’est la dialectique d’une projection consensuelle sur le territoire. Mais, toutefois, il faut se méfier des naïvetés dans la construction de ce projet de territoire.

La candidate nuance cette « naïveté » par un pessimisme relatif devant la complexité des problèmes à résoudre, et le président reprend la parole pour comparer les densités du périurbain, fait souvent d’habitat collectif en Italie par la décohabitation familiale, tandis qu’en France l’habitat individuel a conduit à l’étalement. Il clôt une soutenance de trois heures, riches de connaissances, de réflexions et de débats, en rappelant que les solutions aux problèmes d’aujourd’hui sont les problèmes de demain.

Coline Perrin obtient la mention très honorable avec les félicitations unanimes du jury.

Roland Courtot

Denis Mathis, Géohistoire agraire d’un pays lorrain : le Saulnois, thèse de doctorat soutenue le 7 décembre 2009 à l’Université Nancy 2

89

Jury : Jean-Michel Boehler, professeur émérite à l’Université de Strasbourg (rapporteur) ; Jean-Luc Dupouey, directeur de recherches à l’inra (rapporteur) ; André Humbert, professeur émérite à Nancy-Université (directeur de thèse) ; Jean-Pierre Husson, professeur à Nancy-Université, (président) ; Jean-René Trochet, professeur à l’Université Paris-iv.

90

La thèse de Denis Mathis est le résultat de treize années de recherches dans le domaine de l’histoire des paysages, et relève d’un genre qui peut sembler a priori doublement démodé. En effet, comme le fit remarquer Jean-René Trochet, ni la monographie régionale, ni la géohistoire agraire n’ont plus guère d’adeptes… en tout cas chez les géographes. Le travail de Denis Mathis s’inscrit cependant dans une tradition bien ancrée en Lorraine, sur les terres de ceux qui, de Jules Blache à Jean Peltre en passant par Xavier de Planhol, ont longuement travaillé dans le domaine de la géographie historique et agraire. Cette tradition est aujourd’hui encore poursuivie à Nancy par le Centre d’Études et de Recherches sur les Paysages (cerpa) qui, sans se focaliser sur les problématiques d’autrefois, garde la genèse des paysages, les héritages du passé, et la gestion des patrimoines culturels au cœur de ses préoccupations. Ainsi, assise sur une tradition riche (l’introduction commence par invoquer les idées de Jean Peltre), des travaux préexistants assez nombreux, et une culture de l’analyse paysagère régionalement bien ancrée, la thèse de Denis Mathis ne pouvait être que riche et solide.

91

Le Saulnois fait partie de ces « pays » hérités de découpages antiques – ici, un pagus salinensis, un « pays du sel » – dont la réalité est aujourd’hui assez effacée, voire illusoire malgré les récentes tentatives de refonte territoriale (création difficile d’une communauté de communes et d’un Pays du Saulnois). Le choix du territoire d’étude était justifié à la fois par l’intime connaissance dont Denis Mathis peut se prévaloir, et par son caractère relativement représentatif de la Lorraine dans sa diversité, puisque le « pays », défini très largement par l’auteur, s’étend de part et d’autre d’un linéament essentiel de la géographie culturelle de la région, la frontière linguistique.

92

C’est sur cet espace aux contours flous que Denis Mathis a tenté une approche géohistorique très large, brossant à l’aide d’un maximum de sources l’évolution des paysages, et particulièrement des paysages agraires sur une période de quelque trois mille ans. Malgré l’objectif initial d’un travail rétrospectif, l’auteur s’est résolu à adopter une démarche intellectuellement moins satisfaisante, mais plus réaliste qui se traduit par un plan partiellement chronologique : après un « livre premier » centré sur le questionnement de la méthodologie et des réalités de l’espace étudié, le « livre second » interroge les héritages ou « signes » actuellement identifiables qui peuvent être mis à contribution dans l’étude de la genèse des paysages, des plus anciens aux plus récents ; enfin, le « livre troisième » expose ce qui peut être recomposé des paysages d’autrefois et des systèmes spatialisés (géosystèmes) qui les ont produits, là encore des périodes les plus reculées aux plus récentes, des exploitations protohistoriques aux actuelles dynamiques de l’espace agricole, en passant par la mise en place et l’évolution des openfields successifs.

93

Le jury s’est accordé à juger le travail très ambitieux, trop ambitieux peut-être dans sa volonté de suivre une évolution sur trois mille ans sans s’orienter résolument vers une problématique bien définie, une méthode ou des sources qui lui auraient permis de se recentrer. Le volume produit, près de mille pages pourtant déjà élaguées, ne répond certes pas aux canons des thèses récentes. En outre, les évolutions de la géohistoire et de l’histoire du paysage, les publications les plus récentes qui ont marqué le sujet sont peu prises en compte, renforçant l’idée d’un travail qui n’est pas dans le « bain » de la recherche universitaire mais relève plutôt, à certains égards, d’une démarche très personnelle. Comme l’indiqua Jean-Pierre Husson, être dans l’affectivité à l’égard d’un territoire n’est peut-être pas la meilleure position pour l’étudier, tant est grande la tentation de l’exposé érudit. Il est vrai que l’approche choisie par Denis Mathis aurait pu dériver jusqu’à couvrir un champ démesuré, si elle n’avait été sans cesse recentrée sur le paysage à travers la mise à contribution des photographies aériennes obliques, par une démarche dans laquelle on reconnaît l’empreinte du directeur de thèse, André Humbert. De très nombreuses images sont donc employées à travers le volume, commentées et interprétées par des croquis, non pour agrémenter un texte qui est déjà très agréable en lui-même, mais pour servir de socle commun et de fil rouge à l’étude des « signes » qu’ont laissé les structures et les phénomènes spatialisés plus ou moins anciens.

94

Le volume produit par Denis Mathis est donc finalement une somme cohérente, et solidement charpentée, qui prendra désormais place parmi les références incontournables sur l’évolution des campagnes lorraines, et plus particulièrement des systèmes et paysages agraires de la région. On n’en citera ici que les apports qui semblent les plus importants.

95

Les périodes les plus lointaines ne sont évidemment abordées qu’au travers des « signes » les plus ténus, et ce n’est qu’un tableau lacunaire qui se dessine encore. Les traces de l’exploitation du sel, héritées par exemple des briquetages de la Seille, les vestiges d’habitats étudiés au sol par l’archéologie ou repérés par prospection aérienne, l’hypothèse explorée d’une cadastration ne suffisent pas à bien comprendre l’occupation du sol, ni le fonctionnement des systèmes agraires. Les périodes ultérieures permettent une étude plus achevée. Denis Mathis reconstitue l’évolution des finages avec toute la minutie autorisée par des sources lacunaires, et s’attarde en particulier sur la dérive des « domaines » à partir desquels émerge un réseau de villages. Ce réseau apparaît d’abord sous la forme de finages réduits (une centaine d’hectares par exemple) et nombreux, puis semble refondu en un maillage plus large, composé de grands finages largement hérités de recompositions volontaires et pacifiques : l’effacement des nombreux habitats désertés étudiés par l’auteur n’est pas nécessairement lié à des épisodes épidémiques ou guerriers, elle peut être liée à d’autres facteurs, réorganisations agraires ou stratégies face à l’impôt par exemple. Dans ces finages aux enveloppes évolutives émerge le système d’openfield, dont l’apparition est un des objets les plus anciens et les plus courus de la géographie historique et agraire. Denis Mathis ne s’en tient pas aux idées préexistantes et revisite l’évolution des systèmes agraires au-delà des hypothèses de Xavier de Planhol, par exemple, en montrant au passage le caractère évolutif et multiforme de l’openfield lorrain, à l’instar des recherches les plus récentes portant sur d’autres régions de France. Ici apparaissent un « premier openfield » médiéval qui semble en place au xie siècle, un « second openfield » né sur les ruines de la guerre de Trente Ans, un « post-openfield » ; l’assolement réglé par soles ou par quartiers, les pratiques de parcours font l’objet de considérations approfondies.

Ce travail déjà impressionnant par son volume et la diversité des thématiques abordées ne méritait certainement pas d’être encore alourdi. Néanmoins, on ne peut s’empêcher d’aspirer à une approche plus prospective, et à une orientation vers la gestion et la valorisation des héritages paysagers étudiés par Denis Mathis, c’est- à-dire à une orientation patrimoniale. Si la géographie historique n’a plus l’audience qu’elle a pu avoir par le passé, c’est peut-être qu’elle ne prend pas suffisamment en compte, comme ont su le faire certaines branches de la géographie, les enjeux actuels et les attentes de notre société.

Xavier Rochel


Annexe

Erratum

96

Dans le n°32 d’Histoire et Sociétés Rurales, en raison d’un problème de mise en pages, quelques erreurs se son glissées dans l’attribution de certains comptes rendus.

97

Il faut donc ainsi rectifier :

98

Danièle Conso, Antonio Gonzales et Jean-Yves Guillaumin (dir.), Les Vocabulaires techniques des arpenteurs romains, actes du colloque international (Besançon, 19-21 septembre 2002), compte rendu par Airton Pollini (p. 205-208).

99

Mireille Touzery (dir.), De l’Estime au cadastre en Europe. L’époque moderne. Actes du Colloque des 4 et 5 décembre 2003, compte rendu par Antoine Follain (p. 239-245).

100

Jean-Marc Olivier, Petites industries, grands développements, France, Suisse, Suède (1780-1930). Habilitation à diriger les recherches d’histoire moderne et contemporaine soutenue le 6 décembre 2008 à l’Université Toulouse 2-Le Mirail, compte rendu par Éric Fabre (p. 295-298).

101

Nous prions les auteurs et les lecteurs de bien vouloir nous en excuser.

102

La Rédaction

Titres recensés

  1. Pierre-Marie Guihard, Monnaie et société chez les peuples gaulois de la basse vallée de la Seine. Recherches sur les usages monétaires d’une région entre le début du iiie siècle et la fin du ier siècle av. J.-C., thèse de doctorat d’Histoire, soutenue à l’Université de Paris iv-Sorbonne, le 21 novembre 2009
  2. Vanessa Py, Mine, bois et forêt dans les Alpes du Sud au Moyen Âge : approches archéologique, bioarchéologique et historique, thèse de doctorat en Archéologie soutenue à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, à Aix-en-Provence, le 3 décembre 2009.
  3. Michaël Palatan, Dynamiques des territoires et changement agricole autour du Pont-du-Gard (1350-1850). Essai d’analyse systémique, thèse de doctorat d’Histoire moderne, soutenue à l’Université Paul-Valéry-Montpellier iii, le 9 décembre 2009.
  4. David Glomot, « Héritage de serve condition ». Une société et son espace : la Haute Marche à la fin du Moyen Âge, thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’Université de Toulouse ii Le Mirail, le lundi 9 novembre 2009.
  5. Laurent Herment, Survivants ou conquérants. Reproduction sociale et accumulation patrimoniale chez les petits exploitants agricoles de Seine-et-Oise durant le premier xixe siècle (1789-1860), thèse de doctorat d’Histoire de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, soutenue le 4 décembre 2009.
  6. Estelle Lemoine-Maulny, Usages, biens collectifs et communautés d’habitants en Anjou, xve-xixe siècles, thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université d’Angers le 26 septembre 2009
  7. Fabrice Perron, L’Économie de la Marne sous le Directoire. Crise ou mutation ? L’exemple des cantons des « anciens districts » de Reims, Châlons et Épernay, thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, le 9 mars 2009
  8. Coline Perrin, Construire les campagnes méditerranéennes. Usages, aménagement et valorisation du foncier agricole périurbain en Provence et en Toscane (1950-2010), thèse de Doctorat en Sciences géographiques et de l’aménagement, soutenue le 23 juin 2009 à l’université d’Aix-en-Provence
  9. Denis Mathis, Géohistoire agraire d’un pays lorrain : le Saulnois, thèse de doctorat soutenue le 7 décembre 2009 à l’Université Nancy 2

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales 1/2010 (Vol. 33) , p. 269-300
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2010-1-page-269.htm.


Article précédent Pages 269 - 300
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback