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Histoire & Sociétés Rurales

2010/2 (Vol. 34)


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Le Montaillou d’Emmanuel Le Roy Ladurie demeure l’un des villages médiévaux les mieux connus des historiens et même du grand public [1][1] Il faut également citer ici le rôle joué par Jean Duvernoy.... Qui ne se souvient de Pierre Maury, le berger de grande transhumance, de Guillaume Bélibaste, le dernier des bons hommes ou de Pierre Clergue, le curé hérétique ? Le manuscrit 4030 de la Bibliothèque vaticane – que l’on connaît sous le titre de registre d’Inquisition de Jacques Fournier ou registre de Pamiers –, éclaire de manière tout à fait exceptionnelle trois décennies d’histoire de deux villages pyrénéens situés à la frontière des départements actuels de l’Ariège et de l’Aude. Ce document contient le procès de 31 habitants de ces villages : la châtelaine, le bayle, mais aussi d’humbles paysans, bergers, artisans et domestiques. Ainsi donc, le fait est remarquable, ce document donne à voir un échantillon de toute la société des deux villages que sont Prades d’Aillou et Montaillou [2][2] Gramain, 1976, p. 316.. Selon une approche ethnographique, bien ancrée dans les années 1970, Emmanuel Le Roy Ladurie a étudié tous les aspects du vécu ordinaire des villageois de Montaillou : la maison, la famille, l’amour et le sexe, les âges de la vie, les structures sociales, l’outillage mental, la religion, la mort, l’au-delà, etc. Se faisant, il nous a offert une plongée exceptionnelle dans l’univers des humbles au Moyen Âge.

Des critiques ont néanmoins été adressées à l’auteur de Montaillou [3][3] Boyle, 1981 ; Benad, 1990 ; Utz Tremp, 1992 ; Carrard,..., notamment pour avoir sous-estimé le contexte dans lequel ont été prononcées les paroles des habitants d’Aillou. Dans l’ouvrage, l’enquête de Jacques Fournier n’est qu’une une trame de fond incidente. Les aveux d’hérésie des Montalionais y prennent l’aspect de confidences volontaires, équivalentes à celles qui s’échangeaient peut-être dans l’intimité d’une veillée au village. Or en négligeant qu’elles leur ont été arrachées à force de questions et de pressions dans un contexte tout autre, les paroles des habitants de Montaillou perdent une part de leur sens. Alors qu’ont été privilégié le vécu ordinaire et la mentalité paysanne, qui s’inscrivent dans la longue durée, l’historicité de Montaillou a été reléguée au second plan. L’Inquisition, pourtant, s’est abattue sur ce village et l’a transformé. C’est ce que raconte le registre de Pamiers.

L’Inquisition au cœur de l’histoire de Montaillou

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Le village de Montaillou connut deux enquêtes inquisitoriales successives à dix ans d’intervalle, l’une à l’initiative de l’inquisiteur de Carcassonne Geoffroy d’Ablis, entre 1308 et 1310, et l’autre à l’initiative de l’évêque Jacques Fournier, entre 1320 et 1325 [4][4] Vidal, 1906, p. 5 : le concile de Vienne autorisa les.... Devant l’inquisiteur, les Montalionais dissimulèrent une bonne part de leurs crimes d’hérésie. Geoffroy d’Ablis ignora l’ampleur de l’engagement des villageois vis-à-vis des hérétiques. Il ignora surtout que ces derniers bénéficiaient de la protection de la famille Clergue, la plus influente du village, berceau du recteur et du bayle, par ailleurs agents locaux de l’Inquisition. Si l’histoire du village et de la famille Clergue a été racontée [5][5] Le Roy Ladurie, 1975 ; Griffe, 1980 ; Benad, 1990 ;... et si l’enquête menée par Jacques Fournier sur Montaillou et sur sa famille dominante a déjà été reconstituée en tout ou en partie [6][6] Duvernoy, 1966 et 1998 : l’éditeur du registre a publié..., une question simple mérite encore d’être posée. De quoi témoigne, d’abord et avant tout, le registre de Pamiers ?

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Outil de travail de Jacques Fournier, son registre d’interrogatoire témoigne du succès avec lequel il a obtenu les aveux des gens de Montaillou et autres habitants de son diocèse. Il ne raconte pas seulement qu’il obtint la révélation de secrets, ni leur nature, mais il expose comment il s’y est pris pour les obtenir. Autrement dit, le document, lorsque soumis à une lecture attentive, donne à voir les stratégies de l’évêque pour faire avouer l’hérésie et pour obtenir des dénonciations menant à d’autres aveux. Il témoigne aussi, en filigrane, des tentatives des déposants pour s’en tirer au mieux au tribunal et pour se protéger les uns les autres. Il raconte des solidarités et des fidélités qui s’effritent sous l’insistance de l’évêque et inquisiteur, déclenchant la cascade des vengeances qui accompagne celle des révélations. Il raconte aussi, et surtout, des solidarités et des fidélités qui résistent, des alliés qui en arrivent à se nuire sans pourtant cesser de se soutenir malgré tout. L’interrogatoire d’Inquisition est une lutte de tous les instants, évidemment inégale, entre un juge et des déposants qui poursuivent des buts exactement contraires. Les enjeux de l’interrogatoire, pour l’inquisiteur, tournent autour de la nécessité de repérer et de faire avouer l’hérésie. Pour les déposants, les enjeux sont de taire, d’éviter, d’amadouer, de laisser croire, de mentir, de protéger (et parfois d’incriminer). On sait à l’avance qui remportera la bataille, mais il y a néanmoins une marge d’imprévus dans laquelle le jeu se joue. Les procès-verbaux d’interrogatoires transcrits dans le registre de Pamiers, s’ils sont effectivement riches en informations de toutes sortes sur le vécu ordinaire des humbles, témoignent avant tout de leur expérience extraordinaire de l’Inquisition et de leurs efforts pour y faire face.

Parce qu’elles ont été longtemps perçues comme des libres témoignages de paysans sur eux-mêmes plutôt que des aveux obtenus sous la contrainte, les confessions transcrites dans les registres de l’Inquisition languedocienne ont nourri l’histoire locale, culturelle et religieuse plus souvent que l’histoire des rapports de force au sein du tribunal de l’Inquisition. Aujourd’hui, l’histoire de l’hérésie et des sources de sa répression connaît de profonds renouvellements. La mise en lumière des stratégies de l’évêque de Pamiers, d’une part, et des modestes moyens de défense de ceux et celles qu’il a interrogés, d’autre part, est une démarche qui s’inscrit dans l’actualité de la recherche historique.

Des accusés aux accusateurs

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Il n’y a pas si longtemps, les historiens s’enthousiasmaient pour les registres de l’Inquisition, croyant trouver, dans les témoignages et les aveux des gens du peuple qu’ils consignent, un accès direct à leur parole, leur pensée, leurs croyances et leur vécu. Emmanuel Le Roy Ladurie s’émerveillait de ce que le registre de Pamiers donne accès au « témoignage, sans intermédiaire, que porte le paysan sur lui-même » [7][7] Le Roy Ladurie, 1975, p. 9.. Au sujet du même registre, David Herlihy affirmait : « the witnesses speak for themselves » [8][8] Herlihy, 1979, p. 517. et Natalie Zemon-Davis soulignait : « le plus souvent, ce sont eux [les témoins déposants] qui organisent leur récit à leur manière et sans interruption : et naturellement, ils retournent au type de discours qu’ils tiendraient dans leur village » [9][9] Zemon-Davis, 1979, p. 70.. Enfin Matthias Benad écrivait : « beaucoup de témoins parlaient librement de leurs expériences et de leurs pensées » [10][10] Benad, 2000, non paginé.. Cet enthousiasme poussa même certains à comparer les procès-verbaux d’interrogatoires de l’Inquisition à des enregistrements modernes [11][11] Arnold, 2003, p. 63. ! Dès les années 1930, pourtant, Herbert Grundmann [12][12] Grundmann, 1927. puis Robert Lerner [13][13] Lerner, 1972. et Giovanni Grado Merlo [14][14] Merlo, 1994. posaient la question du rapport que ces documents entretiennent avec le réel. Il faut dire qu’ils étaient confrontés à des registres truffés de révélations étranges qui appelaient la méfiance par leur contenu étonnant. Les registres de l’Inquisition du Languedoc, tout au contraire, offrent une apparente limpidité et dégagent un fort effet de réalité, ce qui explique qu’ils aient été plus spontanément et plus longtemps traitées comme d’innocentes sources d’information [15][15] Bruschi et Biller, 2003, p. 17 et 82-83..

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D’une époque où les registres de l’Inquisition languedocienne semblaient aux historiens une mine d’or pour reconstituer le vécu, la pensée et la croyance des gens du peuple, nous sommes entrés dans une autre époque où beaucoup de spécialistes doutent que les mêmes registres nous renseignent fidèlement sur autre chose que sur la pensée des clercs, leurs auteurs. Le changement de perspective s’est amorcé tout d’abord avec l’émancipation progressive des historiens de la dissidence dite cathare par rapport aux stéréotypes médiévaux sur l’hérésie, notamment sous l’impulsion du Centre d’Études Cathares de Carcassonne présidé par Anne Brenon. Il s’est accéléré avec l’affirmation du phénomène de l’instrumentalisation de l’hérésie, c’est-à-dire l’usage de l’accusation d’hérésie par l’Église post-grégorienne pour s’auto-définir comme détentrice du dogme et du pouvoir. Ce phénomène fut souligné aux colloques de Royaumont [16][16] Le Goff, 1968, p. 404. et de Fanjeaux [17][17] Chiffoleau, 1985. et fut développé entre autres par Robert Moore [18][18] Moore, 1987 et 1996.. Il s’est enfin parachevé dans la mouvance d’un tournant dit linguistique (linguistic turn[19][19] Toews, 1987 ; Eley, 1992.) qui balaya tout le spectre des sciences humaines et dont le parti pris herméneutique poussa les historiens à envelopper d’un large regard toute la production de textes médiévaux sur l’hérésie (textes polémiques, manuels d’Inquisition, registres d’interrogatoires). Ils constatèrent alors la récurrence, dans ces sources qui se répondent entre-elles, de topoï propres aux clercs remontant jusqu’à l’Antiquité. Le procédé, retour aux auctoritates, est classique et permet une rationalisation satisfaisante en ramenant l’inconnu au connu [20][20] Biget, 2002, p. 40.. Que ces stéréotypes soient sans cesse répétés dans les sources n’est en rien une preuve de leur adéquation au réel, bien au contraire [21][21] Swanson, 1994, p. 280 ; Pegg, 2001, p. 188-190.. L’hérésie est une construction discursive des clercs [22][22] Iogna-Prat, 1998, p. 87-118., laquelle n’a aucunement besoin de coller au réel pour être efficace [23][23] Brunn, 2002, p. 183-200.. C’est ce qu’affirma un collectif d’auteurs dans un ouvrage au titre volontairement provocateur, Inventer l’hérésie ?[24][24] Zerner, 1998., qui vint définitivement renverser la compréhension du phénomène hérétique et, par le fait même, transformer le regard que portent les chercheurs sur leurs sources documentaires.

Les effets contraignants et uniformisants de la procédure inquisitoriale, déjà occultés, sont désormais mis en avant et la parole des déposants est aujourd’hui décrite comme une parole construite. Construite dès l’interrogatoire par l’emploi de questionnaires pré-établis, développés par les inquisiteurs, qui contraignent les déposants à répondre dans les limites d’un cadre strict [25][25] Biller, 1994.. Construite aussi par la mise par écrit sous forme d’articuli, c’est-à-dire d’articles, également pré-établis, servant à structurer les dépositions en confessions d’hérésie, erreur par erreur. Si l’inquisiteur fait parler le suspect, la procédure inquisitoriale, en ramenant sa parole au seul dénominateur de l’hérésie, le fait taire [26][26] Chiffoleau, 2001.. C’est le juge qui reconnaît l’hérésie dans le discours du suspect et qui lui impose de la reconnaître à son tour et de l’abjurer. En ce sens, c’est lui qui fabrique l’hérétique. De l’avis de nombreux historiens, aujourd’hui, l’hérésie est un effet de la parole des clercs, car elle existe à partir du moment où elle est pointée du doigt et désignée comme telle par les tenants de l’orthodoxie et du pouvoir. De ce fait, les yeux des chercheurs, longtemps tournés vers l’hérésie (ses origines et son sens) et vers les hérétiques (leurs croyances et leurs pratiques), se tournent désormais vers les clercs, ceux-là même qui ont construit l’hérésie et par qui nous la connaissons. Leurs travaux, marqués par l’influence du tournant linguistique, se caractérisent par leur souci du cadre formel des documents, par l’attention accordée à l’écriture, à la rhétorique, à la structure linguistique et au pouvoir du langage. Ils retracent dans les textes la production d’un discours spécifique sur l’hérésie et le développement de stratégies permettant de reconnaître l’hérétique dans le témoin appelé au tribunal inquisitorial. Hormis Inventer l’hérésie ?, citons un autre ouvrage collectif rédigé dans cet esprit : Texts and the Repression of Medieval Heresy[27][27] Bruschi et Biller, 2003.. La conviction nouvelle des historiens est que l’accusation d’hérésie nous renseigne davantage sur les accusateurs que sur les accusés. En conséquence, il peut sembler vain, et même périlleux, de s’intéresser encore à ceux dont nous savons d’abord et avant tout (et peut-être seulement) le rôle qu’ils étaient forcés d’endosser sous la contrainte.

La voix des déposants et les contraintes du pouvoir

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L’individu cité au tribunal d’Inquisition n’endossait pourtant pas le seul rôle de l’hérétique, mais aussi, et avant tout, celui du confessant. Confessing Subject est l’expression proposée par John Arnold [28][28] Arnold, 2001. pour désigner l’individu qui s’exprime dans les registres de l’Inquisition. Ce dernier entre dans le cadre strict de l’interrogatoire en endossant le rôle qui lui est assigné et en fonction duquel il participe au discours spécifique de l’Inquisition. Il y a, pour reprendre les mots d’Arnold et l’un de ses exemples, Béatrice de Planissoles, sujet précédant l’interrogatoire, et Béatrice-dans-le-registre (Béatrice-in-the-record), sujet confessant jouant son rôle dans l’interrogatoire [29][29] Id., 1998, p. 384.. Il ne sert à rien de chercher, dans le procès-verbal, des indices de sa personne hors du tribunal. Sa voix dans le registre est indiscutablement contrainte, cependant elle n’est pas travestie au sens où elle est la sienne propre, différente de celle par laquelle elle s’exprimait hors du tribunal, mais ni plus ni moins authentique. Arnold propose ainsi une alternative à l’idée voulant que le langage de l’inquisiteur couvre d’un voile la parole des déposants et ainsi la travestisse. Pour d’autres historiens, il faut en effet percer le voile et repérer les endroits où il se déchire, laissant surgir la voix véritable des déposants. Ces derniers s’efforcent de deviner dans les textes, en de rares occasions, l’expression fugitive de leur personne et l’écho de leurs paroles initiales [30][30] Biget, 1992, p. 228.. Lever le voile constitue à leurs yeux une victoire éthique et méthodologique [31][31] Griffe, 1980, p. 15.. Cependant pour Arnold, les textes ne sont pas le reflet d’un discours autre que celui dont ils rendent compte. Il suit en cela Dominik La Capra [32][32] La Capra, 1985. et Renato Rosaldo [33][33] Rosaldo, 1986. qui appelaient les historiens à ne plus chercher une voix derrière les textes, démarche naïve selon eux, mais à penser autrement le problème du pouvoir que ces textes posent.

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Si les confessions des registres d’Inquisition n’offrent pas un accès direct à la libre parole des déposants (celle qui était la leur dans leur vie ordinaire), traduisent-elles néanmoins quelque chose de ceux qui les ont prononcées ? C’est là la question centrale pour qui s’intéresse à leur vécu et continue à le faire dans le contexte historiographique actuel. À condition d’être étudiées pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des aveux d’hérésie obtenus sous la contrainte, nous estimons qu’elles nous renseignent. Écartons d’emblée le problème épineux de l’hérésie véritable des interrogés, en dehors des fantasmes de clercs projetés sur eux, un problème qu’il est encore légitime de poser, selons nous, mais que nous laissons à d’autres le soin délicat de répondre. Terrain moins glissant, Emmanuel Le Roy Ladurie, pour revenir à Montaillou, a étudié les réalités quotidiennes et ordinaires du monde rural, laissant encore largement inexploité celui des réalités extraordinaires de l’expérience du tribunal. Or si les dépositions traduisent quelque chose de ceux qui les ont prononcées, c’est en premier lieu leur aptitude (ou non) à traverser cette expérience extraordinaire et leur capacité d’agir dans le contexte d’un rapport de force où ils occupaient indiscutablement la position du dominé.

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Lorsqu’il avoue sous la contrainte d’un inquisiteur, le suspect se raconte en fonction d’un critère imposé : ses rapports avec l’hérésie [34][34] Les aveux transcrits dans le registre de Pamiers sont.... Ce faisant, il répond à un double impératif : d’abord parler, car il ne peut se taire [35][35] Gandrille, 1908, p. 73-74 ; Léa, 1986, p. 455 ; Müller,..., et ensuite donner de lui-même l’image la plus éloignée possible de ce dont il est soupçonné être. Il cherche à minimiser et à faire excuser les actes, les paroles et les croyances qui lui sont reprochés ou qu’il suppose qu’on lui reproche [36][36] Eymerich et Peña, 2001, p. 160-162 : Le suspect ne.... Même faux, son aveu dit donc du vrai de lui-même. Saisir ce qu’attend l’inquisiteur et jauger ce qu’il faut lui dire pour répondre à ses questions sans avouer, ou en avouant le minimun, est le cœur du problème pour le suspect au tribunal. Dans ce contexte, mentir et taire sont d’humbles manifestations de sa résistance et reconnaître ce qui est attendu, ce qu’il faut dire et ce qu’il vaut mieux taire est un indice de ses capacités de raisonnement :

« The ability to lie, let alone be honest, presupposes a conscious attempt by the men and women of the Lauragais to try to work out what the friar-inquisitors wanted when the inquisition swore them to the truth. […] Lying may be a form of resistance to a truth desire by someone else, but for the lie to work, even to be imagine in the first place, the truth that a liar wishes to cripple must be, in some sense, understood [37][37] Pegg, 2001, p. 73.. »

En étudiant les textes du point de vue des juges, les travaux historiques récents ont donné de l’Inquisition l’image d’une machine merveilleusement bien rôdée qui atteint ses buts : définir l’hérésie, la combattre et asseoir sa domination dans le processus. Ils en ont presque fait oublier l’âpre lutte qui se jouait au sein du tribunal inquisitorial entre le juge et les suspects, lesquels n’hésitaient pas, malgré leurs pauvres moyens, à faire de chaque cause un combat renouvelé duquel ils sortaient rarement gagnants, mais qu’ils n’entamaient jamais vaincus d’avance. Pour notre part, nous faisons le pari de prendre acte des avancées historiographiques récentes (en tenant compte du contexte de production des textes, en réfléchissant sur leur composition, en reconnaissant l’aspect construit des confessions qui les composent et surtout le rapport de pouvoir au sein duquel elles ont été arrachées), mais d’en inverser la perspective. De la désignation de l’hérétique par les clercs, nous nous tournons vers les moyens employés par les suspects d’hérésie pour échapper à la définition qu’on veut leur faire endosser. « […] il faut partir du sable dans l’engrenage. Si on prend les règles pour point de départ, on risque de tomber dans l’illusion qu’elles fonctionnent », confiait Carlo Ginzburg à Philippe Mangeot dans un entretien récent [38][38] Ginzburg, 2007, p. 78-79.. Tout en se soumettant aux injonctions de leur juge, c’est-à-dire avouer, dénoncer et abjurer (ce que fit l’immense majorité des personnes à qui Jacques Fournier intenta un procès), les suspects d’hérésie cités à comparaître au tribunal de Pamiers ont déployé leurs petits moyens à la défense de leurs intérêts et de leurs proches. Leurs initiatives étaient prises face au juge ou face à d’autres personnes impliquées dans l’affaire et en mesure de les soutenir, de les conseiller ou de subir leur influence. Leurs moyens de défense étaient parfois prémédités : certains déposants avaient l’expérience de l’Inquisition, d’autres se faisaient conseiller par leur entourage avant de comparaître. Ils pouvaient aussi être adaptés, révisés, improvisés en cours de comparution. Ils étaient plus ou moins réfléchis. Ils s’exprimaient en paroles, en actes ou par l’attitude adoptée devant l’inquisiteur. Ils étaient toujours modestes et ont laissé peu de traces.

L’essentiel en filigrane

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Paradoxalement, bien que les procès-verbaux des interrogatoires d’Inquisition ne soient pas autre chose que la transcription d’une lutte entre juge et déposants, les initiatives de l’un et des autres sont malaisées à percevoir. Dans le registre d’Inquisition de Pamiers, les questions posées par l’évêque sont rarement transcrites, les notes marginales sont peu fréquentes, les éléments procéduriers ne nous renseignent que partiellement sur les motivations de l’évêque et les procès-verbaux sont organisés de telle sorte que la chronologie des actes du tribunal cède le pas à la composition en dossiers distincts les uns des autres. Pour toutes ces raisons, les dépositions donnent une impression de discours autonomes, spontanés, consentis et non dirigés. Des vérités lourdes de conséquences paraissent sortir spontanément et volontairement de la bouche des déposants sans pression ni orientation ni interrogation de la part de l’évêque dont la présence est occultée par celle de déposants étonnamment prolixes. Moins apparente encore, quel que soit l’angle à partir duquel on envisage le problème, la défense des suspects d’hérésie dans le registre de Pamiers est ce qui ne se voit pas. Pour prendre pleinement conscience de sa réalité, il faut un récit a posteriori ou une défense ratée. Condors, une sympathisante des hérétiques interrogée par l’inquisiteur de Carcassonne Geoffroy d’Ablis, raconta à ses proches qu’elle avait joué la sotte pendant son procès et qu’elle avait été libérée sans avoir confessé la moitié de ses crimes :

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« Après le dîner, nous nous assîmes près du feu, et l’hérétique [le bon homme Guillaume Bélibaste] demanda à Condors de raconter comment elle s’était moquée de ce bachelier, l’inquisiteur de Carcassonne (parlant de frère Geoffroy de bonne mémoire). Condors répondit que quand elle fut devant l’inquisiteur de Carcassonne, elle lui fit quelques aveux touchant l’hérésie et se fit toute orca (sotte). L’inquisiteur reçut sa confession avec bienveillance en lui donnant de petites tapes sur les épaules, et elle se mit à lui entourer la jambe de ses bras en demandant miséricorde. L’inquisiteur lui dit alors de ne pas avoir peur, et qu’il ne lui ferait pas de mal. Et, par la suite, il la relâcha, alors que, disait-elle devant l’hérétique, elle n’avait pas confessé la moitié de ce qu’elle avait fait, et de ce qu’elle savait des autres. Car si elle avait tout dit, il serait arrivé malheur à certaines personnes [39][39] Duvernoy, 1978, p. 789-790 ; id., 1963, vol. 2, p..... »

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Sans ce récit, la confession de Condors nous apparaîtrait comme une simple déposition négative et non comme la preuve d’une ruse efficace. Alazaïs Faure qui laissa échapper une parole malencontreuse alors qu’elle purgeait sa peine à l’issue de son procès et qui fut réinterrogée sur la présence de son père au baptême hérétique de son frère (présence qu’elle-même et les autres membres de sa famille avaient soigneusement tenue sous silence) révéla du même coup une défense collective ratée de peu. Quant aux très nombreuses promesses de silence échangées entre personnes compromises dans l’hérésie, elles restent invisibles tant qu’elles sont honorées. À moins d’être racontées après coup, les ruses des suspects d’hérésie ne sont clairement reconnaissables que lorsqu’elles ratent.

Repérer les initiatives de l’évêque pour faire parler ses suspects et celles des suspects pour dissimuler leurs secrets nécessite de faire du registre de Pamiers une lecture différente de celle qu’invite sa composition. Rédigé en 1325-1326, lorsque Fournier quitta le diocèse de Pamiers pour celui de Mirepoix et mit fin à son œuvre inquisitoriale, le manuscrit 4030 de la Bibliothèque vaticane est une mise au net, sur parchemin, des interrogatoires (de suspects d’hérésie et de témoins à charge) que mena l’évêque entre 1318 et 1325. Ces interrogatoires y ont été rassemblés par dossiers, par exemple, les 11 dépositions de Bernard Clergue de Montaillou (faites entre 1321 et 1324) et les 8 témoignages entendus à sa charge (entre novembre et décembre 1321). Ces dossiers, au nombre de 89 [40][40] Laurendeau, 2008, p. 66-69 : Jean-Marie Vidal et Jean..., ont été transcrits dans le manuscrit dans l’ordre chronologique de leur conclusion, laquelle intervenait au cours d’une cérémonie appelée sermon général.

La composition en dossiers distincts donne la fausse impression que chaque cause était traitée isolément. Pourtant, un procès durait des mois, parfois des années, et le tribunal n’attendait pas de clore une affaire pour en ouvrir une autre. En fait, Fournier menait plusieurs affaires simultanément, entendant parfois le même jour plusieurs suspects et témoins impliqués dans plusieurs procès. Ces personnes étant souvent issues des mêmes villages, elles se connaissaient et partageaient des secrets. L’évêque obtenait régulièrement des informations dans une cause, qui l’éclairaient dans une autre cause. Ses procès n’avançaient donc pas séparément, mais bien en parallèle. En conséquence, extraire un procès de l’ensemble des procès d’un registre pour l’étudier isolément le coupe des faisceaux de liens qu’il entretient avec les autres et le rend partiellement illisible. Les liens entre les dossiers tiennent à leur simultanéité. Il n’est pas rare de voir plusieurs suspects entendus à la même période faire des aveux touchant les mêmes sujets, signe probable d’une préoccupation de Jacques Fournier et de questions qui n’ont pas toujours été transcrites. Les liens entre les procès tiennent aussi, et beaucoup, aux dénonciations. Les déposants entendus à Pamiers se connaissaient et avaient souvent participé aux mêmes rites hérétiques. Tôt ou tard, leurs aveux débouchaient sur des dénonciations qui déclenchaient l’ouverture de nouveaux procès ou faisaient progresser d’autres affaires. Pour redessiner la vue d’ensemble, évolutive, qui fut celle de l’évêque durant les sept années où il oeuvra comme inquisiteur, il faut déconstruire l’ordre par dossier pour reconstituer l’ordre strictement chronologique des actes du tribunal et décomposer les dossiers pour replacer les dépositions (de témoin ou de suspect) et les autres actes du tribunal (citations, condamnations, commutations de peines, etc.), lorsqu’on en connaît la date, dans l’ordre journalier.

Tableau 1 - L’activité quotidienne du tribunal de Pamiers sur une période de six mois (juillet-décembre 1320)Tableau 1
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Cette recomposition chronologique n’éclaire pas seulement les stratégies de l’évêque. Reconstituer le parcours de chaque suspect, depuis le moment où il apprend sa citation jusqu’à la conclusion de son procès – intervalle ponctué de nombreuses comparutions, de périodes de détention et de libération – nous montre que l’information circule à l’évêché, dans les prisons de l’évêque et voyage jusqu’au village. D’une manière qui nous échappe partiellement, les suspects apprenaient ce qui se disait en audience et c’est en fonction de ce que savait le juge et de ce qu’il ignorait encore qu’ils forgeaient et ajustaient leur défense. Cherchant à taire leurs crimes, mais ne pouvant se taire car le droit canon leur imposait de parler en faisant d’eux des témoins contre eux-mêmes (testes est le vocable par lequel les scribes les désignent), leur défense, très simple, consista la plupart du temps à avouer ce que le juge savait déjà et à rester ferme dans une semi-confession tant qu’il ne recueillait pas d’informations supplémentaires les obligeant à réviser leurs positions. La résistance des humbles est une démarche faite d’ajustements incessants et la fine reconstitution chronologique des événements, mis en relation les uns par rapport aux autres, est nécessaire pour l’observer.

Un ensemble homogène : 42 procès et témoignages liés à l’enquête sur les Clergue

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C’est cette nécessité qui justifia le choix de l’enquête de Jacques Fournier sur le village de Montaillou et sur la famille Clergue comme base documentaire. Bien que rien dans la composition du registre ne matérialise la réalité de l’enquête Clergue, hormis le procès du bayle Bernard Clergue et quelques notes marginales pointant certaines dénonciations relatives aux membres de sa famille, près de la moitié des dossiers contiennent des informations relatives à leur compromission hérétique [41][41] Vidal, 1906, p. 14 ; Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 16 ;.... Pendant cinq années sur les sept où il fut à la tête du tribunal, Jacques Fournier s’est intéressé à Montaillou et aux Clergue. Il a recueilli non moins de 180 dénonciations à leur sujet. Leurs délateurs ne comparaissaient pas à titre de témoins contre eux [42][42] Il semble probable que des témoins aient été entendus..., mais les ont mis en cause dans le cours de leur propre procès ou de leur témoignage contre d’autres suspects. Preuve encore que les affaires menées au tribunal ne sont pas distinctes les unes des autres et que les dossiers qui composent l’enquête Clergue forment bien un ensemble. Chacun d’entre eux constitue une affaire singulière, car les suspects répondaient à des accusations qui les concernaient et qui n’avaient souvent rien à voir avec les Clergue. Cependant, la trame de fond de l’enquête Clergue les traverse tous et fait de ces dossiers, du point de vue de l’évêque, les pièces d’un grand casse-tête.

Tableau 2 - Les 42 procès ou témoignages liés à l’enquête sur les Clergue de MontaillouTableau 2

Les noms des 42 suspects ou témoins dont les dépositions éclairent l’enquête Clergue sont listés ci-dessous dans l’ordre chronologique du début de leur procès ou de la date de leur témoignage. Les informations relatives aux témoins sont données en italiques. Les localités de provenance des personnes n’ayant jamais résidé en pays d’Aillou sont soulignées pour les distinguer de celles qui n’y résidaient plus au moment de leur comparution, mais qui y avaient résidé dans le passé. Un seul membre de la famille du recteur de Montaillou a son procès transcrit dans le registre, il s’agit du bayle Bernard Clergue dont le nom apparait en gras.

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Parmi les 42 suspects ou témoins dont les dépositions éclairent l’enquête Clergue, 31 étaient, ou avaient été, habitants du pays d’Aillou (les autres protagonistes provenaient des villes et villages de la région car les Clergue avaient des relations dans tout le comté de Foix). Ce fait ajoute à l’homogénéité de l’ensemble. Par exemple, alors que la quasi-totalité des autres procès du registre débutent par l’audition de témoins à charge, un seul des 31 procès intentés aux habitants d’Aillou s’ouvre ainsi : le premier, celui de Béatrice de Planissoles. Ce ne sont ensuite que les dénonciations obtenues en cours de procès, auprès de personnes elles-mêmes mises en cause, qui déclenchent l’ouverture des autres procès.

Figure 1 - La chaîne des dénonciations reliant les procès des habitants d’AillouFigure 1

Les noms des habitants d’Aillou apparaissent ci-dessous dans l’ordre chronologique de la date d’ouverture de leur procès. Les flèches relient le nom de chaque suspect au nom de celui qui l’a initialement dénoncé à l’évêque de Pamiers. Les noms de sept individus ne sont pas ainsi reliés. Béatrice de Planissoles a été dénoncée par des témoins ne provenant pas du pays d’Aillou. Grazide Lizier, Guillemette Clergue, Mengarde Buscail, Mengarde Savinhan et Guillaume Baille ont été dénoncés (cela est précisé dans le procès-verbal), mais on ignore par qui. Bernard Benet s’est présenté spontanément.

Le village mal confessé

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Au mois d’août 1320, Jacques Fournier menait le procès de Béatrice de Planissoles, habitante de Dalou mais ancienne châtelaine de Montaillou. Il y avait deux ans qu’il jouait son rôle d’inquisiteur à Pamiers. Béatrice était accusée d’avoir prononcé des paroles hétérodoxes et de ne pas fréquenter assidûment la messe. À sa troisième comparution, alors qu’aucune question ne lui avait apparemment été posée à ce sujet, elle révéla à l’évêque que des proches parentes des Clergue de Montaillou étaient croyantes des hérétiques à l’époque où elle y était châtelaine. C’est ainsi que l’évêque fut amené à rouvrir une enquête sur Montaillou [43][43] En vérité, les informations nous manquent pour préciser..., village dont Geoffroy d’Ablis, inquisiteur à Carcassonne, avait interrogé toute la population entre 1308 et 1310. Petit à petit, entre 1320 et 1325, Jacques Fournier apprit ce que son prédécesseur avait ignoré. Au tournant du xive siècle, la majorité de la population du village était en sympathie avec hérétiques, les soutenait et les accueillait. Ces agissements avaient lieu sous la protection et même les encouragements des frères Pierre et Bernard Clergue, respectivement recteur et bayle du lieu, dont la famille était gagnée à l’hérésie.

Ces derniers, Pierre et Bernard, auraient dû se trouver dans une position délicate lorsque l’inquisiteur de Carcassonne ouvrit sa grande enquête en comté de Foix puisqu’il leur incomba le devoir de dénoncer et d’arrêter leurs coreligionnaires. En effet, les curés de paroisse et les bayles jouaient un rôle de tout premier plan vis-à-vis de l’Inquisition. Les curés annonçaient les sermons généraux et faisaient connaître aux intéressés les citations à comparaître, les sentences d’excommunication, les condamnations pour contumace et les lettres de pénitences. Ils étaient, jusqu’à un certain point, les exécuteurs des sentences puisqu’ils surveillaient l’accomplissement des pénitences et le port des croix jaunes. Ils contrôlaient également l’orthodoxie de leurs ouailles et faisaient des enquêtes préliminaires sur ceux qui leur paraissaient suspects. Enfin, ils étaient régulièrement sollicités par l’inquisiteur afin d’apporter leur témoignage pour ou contre leurs paroissiens [44][44] Molinier, 1880, p. 313 ; Cauzons, 1912, p. 165 ; Gui,.... Quant aux bayles, ils étaient chargés d’arrêter les suspects d’hérésie, de les livrer au tribunal et de confisquer les biens des condamnés [45][45] Müller, 1996, p. 130.. On comprend la position centrale qu’occupaient ces deux personnages et on devine que certains aient été tentés d’en abuser [46][46] Given, 1997, p. 149-151.…, comme le firent les frères Clergue. Ces derniers jouèrent si bien sur les deux tableaux qu’ils établirent leur position de dominants [47][47] Le Roy Ladurie, 1975 ; Benad, 1990 et 2001.. Ils profitèrent de leur situation pour à la fois protéger les hérétiques, secourir leurs alliés et accuser d’hérésie leurs ennemis. En bons termes avec l’entourage de l’inquisiteur de Carcassonne et en mesure de faire taire leurs délateurs potentiels, ils parvinrent à se mettre à l’abri de tout soupçon. Lorsqu’en 1310 la chasse aux prédicateurs hérétiques en comté de Foix prit fin, les Clergue avaient assis leur écrasante domination sur Montaillou et bien au-delà. La famille était connue et respectée des puissants de la région, des familiers de l’inquisiteur, des grands ecclésiastiques, des seigneurs temporels et de l’entourage du comte de Foix. À Montaillou, ils avaient rassemblé autour d’eux une clientèle fidèle, mais nombre de leurs voisins leur vouaient une haine silencieuse. Lorsque Jacques Fournier fonda le tribunal de Pamiers, l’hérésie ne se vivait plus au présent dans son diocèse. L’inquisiteur de Carcassonne Geoffroy d’Ablis avait eu raison des derniers prédicateurs hérétiques. Guillaume Bélibaste, l’ultime bon chrétien, s’était exilé en Catalogne où l’avaient rejoint quelques fuyards de l’Inquisition. Les autres croyants des hérétiques étaient devenus des pénitents de plus ou moins mauvaise grâce, retenus dans les prisons de l’inquisiteur ou renvoyés dans leur village avec des croix jaunes cousues sur leurs habits. L’hérésie n’était plus qu’un souvenir devenu lourd à porter. À Montaillou, village mal confessé, les secrets étaient bien gardés. Or l’équilibre des secrets est précaire. Lorsque tous en savent autant les uns sur les autres, la tension se maintient, mais il s’agit que quelqu’un parle pour entraîner la chaîne des dénonciations avec son cortège de réactions de protection et de vengeance. La reprise du dossier Montaillou par l’évêque de Pamiers à l’été 1320 ouvrit la porte à cette déferlante. Cette fois, les Clergue ne purent y faire obstacle, ni maintenir la ligne de défense qui les avait si bien servis jusque-là.

Faire parler et savoir taire

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La question se pose d’emblée : comment l’évêque de Pamiers s’y est-il pris pour obtenir d’aussi nombreuses dénonciations au sujet des Clergue ? Rien dans la transcription d’un seul procès ne permet d’y répondre. La mise en parallèle de plusieurs procès est, heureusement, plus éclairante. Suivre l’enquête de l’évêque jour après jour, séance après séance, révèle ses préoccupations, laisse deviner des questions qui ne sont pas transcrites, montre qu’une information obtenue auprès d’une personne lui servait auprès d’une autre, mais aussi qu’il repérait les déposants les plus prolixes et qu’il en tirait parti. Par exemple, dans les premiers temps de l’enquête, alors qu’il obtenait difficilement confirmation de la compromission des Clergue, une femme de Montaillou du nom de Fabrissa den Riba relança son enquête en lui dévoilant des faits qui se révélèrent ensuite connus de plusieurs [48][48] Fabrissa était apparentée aux Clergue. Fille naturelle.... Sept personnes les ont corroborés, dont certaines avaient déjà comparu avant Fabrissa, sans dévoiler ce qu’elles savaient.

Figure 2 - Accusations portées contre les Clergue par Fabrissa den Riba et leur confirmationFigure 2
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La démarche employée par l’évêque pour obtenir des dénonciations ne diffère pas tellement de celle qu’il employait pour pousser aux aveux les suspects récalcitrants. Lorsqu’elle révéla à l’évêque ses souvenirs du Montaillou hérétique de sa jeunesse, Béatrice de Planissoles mit en cause bien d’autres personnes que les membres de la famille Clergue. Le 9 août 1320, elle dénonça Alazaïs Azéma qui comparut le 20 août suivant et se contenta de répéter la teneur de la confession qu’elle avait faite devant l’inquisiteur de Carcassonne longtemps auparavant. Jacques Fournier la ré-interrogea trois jours plus tard et se servit des mots mêmes de Béatrice, dans cinq questions transcrites au procès-verbal, pour forcer ses aveux. Alazaïs avoua alors une part de ses crimes, arguant qu’elle ne s’en était pas souvenue auparavant, et abjura l’hérésie. Dans les mois suivants, elle fut encore dénoncée par quatre nouvelles personnes [49][49] Raimond Vaissière, Rixende Palharèse, Fabrissa den..., citée à comparaître de nouveau et emprisonnée. Comme elle l’avait déjà fait, elle répondit aux accusations nouvellement portées contre elle. Le jeu reprit deux fois encore avec l’intervention de deux autres dénonciatrices [50][50] Raimonde den Arsen et Brune Pourcel.. Son procès s’acheva en mars 1321, sept mois après son ouverture. Le procès d’Alazaïs, comme le montre la figure suivante, est sans cesse traversé par des informations entrantes et sortantes : dénonciations recueillies contre elle pour lui soutirer des aveux et dénonciations obtenues d’elle pour lancer de nouveaux procès. C’est dans ce mouvement incessant que navigue l’accusée, dissimulant péniblement quelques informations sur elle-même et sur ceux qu’elle protège.

Figure 3 - Le procès d’Alazaïs Azéma (20 août 1320-8 mars 1321)Figure 3

Est résumé ici le procès d’Alazaïs Azéma de Montaillou. Les flèches entrantes signalent les accusations qui ont permis à l’évêque de la pousser aux aveux et les flèches sortantes signalent les dénonciations qu’il a obtenues d’elle. Les flèches sortantes blanches indiquent que la personne dénoncée par elle l’avait déjà été par quelqu’un d’autre.

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Revenons aux Clergue. Un fil directeur apparaît dans la manière générale dont l’évêque a mené son enquête à leur sujet. Il a d’abord obtenu des informations sur Mengarde Clergue, la mère des frères Clergue, puis sur le recteur, Pierre Clergue, et enfin sur le bayle, Bernard Clergue. La fréquence des dénonciations visant Bernard augmenta à partir du moment où la culpabilité de Mengarde et de Pierre fut bien documentée, comme si Jacques Fournier avait voulu étoffer leur dossier avant de s’attaquer au sien.

Tableau 3 - Membres de la famille Clergue les plus souvent mis en causeTableau 3

Dénonciations distribuées dans le temps

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La distribution inégale des dénonciations relatives à chacun des trois membres de la famille Clergue les plus souvent mis en cause à Pamiers est un indice de l’impact des préoccupations de l’évêque sur le contenu des confessions. À l’époque où Jacques Fournier enquêtait plus spécifiquement sur tel ou tel suspect, il obtenait plus d’information sur lui. L’intérêt de Jacques Fournier n’est toutefois pas le seul facteur déterminant la fréquence fluctuante des accusations. Dans les premiers temps de l’enquête Clergue, les dénonciations les plus courantes étaient, d’une part, les relations qu’entretenait Mengarde, la mère, avec des personnes compromises dans l’hérésie et, d’autre part, les mœurs légères de Pierre, le recteur. Ces accusations ne prirent peut-être pas beaucoup de place dans les premiers moments de l’enquête parce que Jacques Fournier y accordait tant d’importance, mais parce que ce sont celles qu’il obtenait le plus aisément. Avouer les relations amicales entre Mengarde et des femmes compromises dans l’hérésie était moins grave que d’avouer ses dons aux hérétiques et attribuer des mœurs légères à Pierre (ce qui ne constituait pas un crime d’hérésie) n’était rien au regard des gestes graves qu’il avait commis, tels que protéger les hérétiques, se trouver en leur présence, leur donner des cadeaux et en recevoir. Ce n’est que peu à peu, sur plusieurs années, que l’évêque obtint une image complète de la compromission hérétique des Clergue. Son enquête progressa lentement, avec tout d’abord des accusations relativement bénignes puis de plus en plus sérieuses, les déposants dénonçant d’autant plus volontiers le recteur et sa famille que leur culpabilité était déjà prouvée. On peut aussi penser que les déposants préférèrent dénoncer Mengarde, déjà morte à l’époque de l’épiscopat de Fournier, et Pierre, arrêté dès août 1320, plutôt que Bernard, bien vivant et encore libre. Par ailleurs, le bayle de Montaillou n’a pas été pareillement dénoncé selon qu’il était libre, emprisonné, relâché ou condamné. Libre, Bernard a été dénoncé par des personnes qui, pour la majorité, risquaient la prison et ne retourneraient pas à Montaillou à l’issue de leur procès. Emprisonné aux côtés de ces mêmes personnes, Bernard ne fut brusquement plus dénoncé du tout et deux de ses délatrices se rétractèrent. Relâché, Bernard fit de nouveau l’objet de dénonciations de la part de ses anciens codétenus. En clair, les dénonciations dépendent à la fois de Jacques Fournier qui les sollicitait et des déposants qui répondaient plus ou moins volontiers à ces sollicitations. À un moment, il pouvait leur paraître avantageux de faire des révélations – rappelons qu’il faut toujours parler devant le juge et qu’il peut être judicieux de lui révéler les crimes des autres plutôt que les siens ou de lui prouver sa bonne volonté (souvent feinte plus que véritable) en faisant des dénonciations – et à un autre moment, il pouvait leur sembler plus prudent de s’en abstenir.

Tout au long de l’enquête sur le pays d’Aillou, Jacques Fournier fit face non à un empressement à dénoncer les Clergue, mais à une grande hésitation à le faire, en particulier de la part des habitants de Montaillou. Les premiers délateurs des Clergue, sauf un, avaient en commun de n’être pas du village ou de ne plus y demeurer [51][51] Béatrice de Planissoles de Dalou, Barthélemy Amilhac.... Est-ce parce que les Clergue terrorisaient les Montalionais ? Oui, certainement. Plusieurs des personnes dont Jacques Fournier fit les procès l’ont affirmé. Les Clergue étaient puissants et capables de se venger de leurs délateurs, certains en firent l’expérience dès l’époque de Geoffroy d’Ablis. Mengarde Maurs eut la langue coupée (une peine civile pour faux témoignage [52][52] Duvernoy, 1998, p. 103.). Les habitants de Montaillou en blâmèrent Pierre Clergue. Les Maurs lui vouèrent une haine terrible et les alliés des Clergue en furent choqués. Parmi ceux qui mirent longtemps à passer aux aveux plus d’un, lorsqu’ils le firent enfin, justifièrent leur silence prolongé par la peur que leur inspiraient les Clergue. Certains disaient vrai, cela ne fait aucun doute. Il est toutefois probable que d’autres aient compris qu’il s’agissait d’une manière convaincante de justifier leur silence et de se faire excuser par l’évêque. Par ailleurs, les Montalionais compromis dans l’hérésie étaient pour la plupart des alliés, des obligés ou des protégés des Clergue et ceux-ci, aussi acharnés qu’ils aient été à défendre leurs propres intérêts, étaient de fidèles protecteurs. Les Montalionais n’étaient pas seulement leurs victimes et beaucoup d’entre eux ne voyaient aucun intérêt à la chute de cette famille. Pour en prendre la mesure, il n’est pas inutile de développer un exemple.

Entre solidarité et vengeance

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Quand Pierre Clergue fut arrêté sur ordre de l’évêque, il commanda à son frère Bernard de le venger de ses délateurs [53][53] Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 396.. Parmi eux, il y avait des membres de la famille Guilabert de Montaillou qui faisait partie du cercle des alliés des Clergue [54][54] Il est probable que ces personnes aient témoigné contre.... Plus de dix ans auparavant, la maison des Guilabert avait été le théâtre d’une forme de baptême hétérodoxe que les clercs nommaient hérétication et qu’ils considéraient comme l’un des crimes les plus graves que l’on puisse commettre. Cet événement était connu d’au moins vingt personnes qui en gardaient le secret. Parmi elles, il y avait les frères Clergue. Pour se venger des Guilabert, le bayle poussa Bernard Benet, fils d’une famille qui lui était dévouée, a dévoiler l’hérétication à l’inquisiteur de Carcassonne. Les Guilabert apprirent qu’ils seraient dénoncés. Leurs proches les conseillèrent et ils se concertèrent [55][55] Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 412, 424, 437-439.. Leur démarche n’a rien d’exceptionnel car les procès-verbaux des 41 dossiers relatifs à l’enquête sur les Clergue et sur le pays d’Aillou renferment plus de 20 exemples de conseils pris avant ou pendant un procès [56][56] Par exemple, Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 258, 273, 305,.... Faut-il rappeler que les habitants du comté de Foix étaient familiers du tribunal d’Inquisition. Les conseils donnés par les pairs étaient donc tout naturels et souvent guidés par l’expérience [57][57] Given, 1997 : Avec son approche statistique, James.... Les prévenus s’interrogeaient, avec le soutien de leurs proches, sur la conduite à adopter au tribunal et sur ce qu’il leur faudrait dire ou ne pas dire au juge. Des suspects s’en tirèrent à meilleur compte grâce aux recommandations de leurs proches, mais leurs succès, par définition, nous échappent pour une bonne part [58][58] Citons le cas de croyants d’Arques qui, immédiatement.... Nous sommes plus souvent confrontés à ceux qui durent réajuster leur position en cours de procès ou qui réalisèrent que les conseils qu’ils avaient suivis s’étaient avérés peu judicieux [59][59] Ce fut le cas, par exemple, d’Arnaud de Savinhan de.... Dans le cas qui nous occupe, les Guilabet décidèrent collectivement de se présenter spontanément au tribunal. Plus précisément, ceux dont Bernard avait demandé la dénonciation – et seulement ceux-ci – se présentèrent à Pamiers avant d’être cités à Carcassonne [60][60] Alamande Guilabert, Alazaïs Faure, Arnaud Faure, Guillaume.... Ils préféraient peut-être être interrogés par l’évêque, qui enquêtait sur les Clergue, que par l’inquisiteur, qui les tenait en haute estime. Au cours de leurs procès, ils s’efforcèrent tant bien que mal de sauver ce qui pouvait encore l’être, c’est-à-dire de cacher à l’évêque qu’ils n’étaient pas seuls présents à l’hérétication de leur parent. En particulier, les Guilabert protégèrent l’oncle maternel et le père de famille [61][61] Guillaume Fort et Jean Guilabert (ce dernier n’a pas.... L’oncle avait abjuré l’hérésie en 1316 et était revenu à ses anciennes croyances par la suite. Cela faisait de lui un relaps et lui vaudrait la condamnation au bûcher si la chose se savait.

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Le père et détenteur des biens, quant à lui, ne devait pas être mis en cause au risque de voir le patrimoine familial confisqué [62][62] Palès-Gobillard, 1991, p. 150 : L’inculpé condamné.... Que ce fut pour s’attirer les bonnes grâces de l’évêque, pour dissimuler leurs propres secrets – dans ce contexte, parler est souvent la meilleure façon de taire – ou pour se venger, à leur tour, des Clergue, responsables de leur malheur, les Guilabert dénoncèrent les Clergue de crimes graves et notamment Bernard Clergue qui avait encore été peu mis en cause. La défense des Guilabert fut couronnée d’un succès partiel. Poussés dans leurs derniers retranchements, ils avouèrent la participation de l’oncle maternel à l’hérétication de son neveu. Celle du père resta cachée, mais malheureusement un membre de la parentèle échappa une parole compromettante pendant sa détention, laquelle fut rapportée à l’évêque par des oreilles indiscrètes [63][63] Celles de Barthélemy Amilhac qui témoigne dans le procès.... À ce moment, Bernard Clergue, dénoncé par les Guilabert, les avait rejoints en prison. Lorsque l’oncle fut brûlé et que le père fut mis en cause, il se désola avec les Guilabert, disant que ces choses-là n’auraient pas dû advenir. Il pleura avec la mère Guilabert et sa fille et elles se réjouirent de sa présence à leurs côtés [64][64] Duvernoy, 1965, vol. 2, p. 280.. Il faut préciser que Bernard Clergue n’avait jamais demandé que l’oncle et le père soient dénoncés et qu’il avait même affirmé à Bernard Benet (qu’il envoya devant l’inquisiteur) que le père de famille n’était pas présent à l’hérétication de son fils [65][65] Ibid., vol. 1, p. 395.. Les Clergue voulurent donner une leçon à leurs alliés qui avaient osé témoigner contre Pierre Clergue, mais il ne leur firent pas tout le mal qu’il auraient pu leur faire.

Lorsqu’il fut relâché, Bernard Clergue parcourut la prison des Allemans en disant qu’il partait parce qu’il n’avait rien avoué [66][66] Ibid., vol. 2, p. 285 : Videte, ego recedo, et quia.... Il s’adressa à ceux qui avaient été plus bavards, leur disant qu’il serait resté enfermé s’il avait parlé comme eux et leur reprochant leur sottise d’avoir avoué ce qui leur causait du tort [67][67] Ibid. : Si ego habuissem ita longam lingam sicut aliqui.... S’il fut libéré, c’est qu’il était de complexion faible, mais l’évêque était convaincu qu’il n’avouait pas pleinement [68][68] Ibid., p. 277 : […] licet non videretur dicto domino.... Fréquemment sommé de compléter ses aveux, jusqu’en août 1324, il s’y refusa toujours. Tous les suspects dont nous étudions les procès ont dénoncé leurs proches, même ceux qui ont d’abord refusé de le faire, mais le bayle ne dénonça personne qui ne fut déjà mort. Hors du prétoire, Bernard Clergue fut redoutable. Au tribunal, cependant, il ne nuit à personne. Seul Clergue dont le procès nous soit parvenu, Bernard refusa de dénoncer aussi fermement qu’il refusa d’avouer. Si l’on se fie à ses dires, Pierre Clergue suivit la même ligne de conduite [69][69] Ibid., p. 436.. Preuve encore que les Clergue, à leur manière, furent fidèles jusqu’au bout. Ils avaient instrumentalisé l’Inquisition de Carcassonne en y dénonçant leurs ennemis, en protégeant leurs amis, en intimidant ceux qui pouvaient leur nuire ou celles dont ils sollicitaient les faveurs. Ils restèrent fermes une fois sur le banc des accusés, avec une force et une constance à l’envergure de leur légende.

La résistance des forts

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Les Clergue de Montaillou étaient puissants, soudés et ils avaient des alliés. Ils crurent pouvoir s’en tirer à Pamiers comme ils l’avaient fait à Carcassonne. L’arrestation de Pierre Clergue ne marqua pas leur capitulation. Des faisceaux d’indices croisés dans les dépositions des accusés entendus à Pamiers à partir du printemps 1321 révèlent leur défense et même, pourrait-on dire, leur contre-attaque. Entre août 1320 et mai 1321, Bernard Clergue sollicita les plus puissants d’entre ses amis pour qu’ils intercèdent auprès de l’évêque de Pamiers et dépensa non moins de 14 000 sous pour la libération de son frère [70][70] Duvernoy, 1965, vol. 2, p. 283., mais aucune de ses démarches ne porta fruit. Tout en œuvrant à la libération de son frère, il assura sa vengeance. Il fit dénoncer des membres de la famille Guilabert [71][71] Ibid., vol. 1, p. 400.. Il cherchait peut-être ainsi à effrayer ceux qui seraient encore tentés de parler. L’opération était risquée et la vengeance des Clergue se retourna contre eux. Les révélations des Guilabert relancèrent l’enquête de l’évêque et provoquèrent la citation de Bernard Clergue le 6 avril 1321. Pas à court de ressources, le bayle ne répondit pas à sa citation, mais se présenta devant l’inquisiteur de Carcassonne le 13 avril où il renouvela une ancienne confession faite devant Geoffroy d’Ablis en 1310 [72][72] Confession transcrite dans le registre de Pamiers en... En réalité, Bernard mit en récit quelques aveux sélectionnés et, surtout, les circonstances atténuantes minimisant la portée de ses crimes. Cette « confession », Bernard Clergue la réactiva devant Jacques Fournier en modulant des éléments en fonction de l’évolution de l’enquête de l’évêque. Il se tut ensuite et Jacques Fournier ne put rien obtenir de lui, ni qu’il avoue davantage, ni qu’il se défende dans les termes prévus par le droit inquisitorial [73][73] Jacques Fournier lui donna délai sur délai, lui proposa.... Néanmoins, sans en glisser le moindre mot devant lui, Bernard Clergue obligea l’évêque à prendre en compte sa ligne de défense : les Clergue étaient les victimes d’un complot de faux témoignages orchestré par leurs ennemis. Bernard Clergue déclara cela devant ses codétenus au Mur des Allemans [74][74] Duvernoy, 1965, vol. 2, p. 281-282, 287.. Mais, surtout, des délateurs des Clergue se rétractèrent, à partir de la fin mars 1321, et accusèrent Pierre Azéma de Montaillou de les avoir poussés à accuser faussement les Clergue [75][75] Bernard Benet, Raimonde Guilhou, Guillemette Benet. Lorsque Bernard fut arrêté, les autres Clergue, par le sang ou par alliance, obtinrent que l’inquisiteur de Carcassonne se déplace jusque dans leur maison de Montaillou et y entende les rétractations d’aveux d’au moins six personnes [76][76] Duvernoy, 1965, vol. 2, p. 281, 287 et 466-469.. Pour l’évêque de Pamiers, il ne faisait nul doute que l’intervention de Pierre Azéma était un mensonge fabriqué par les Clergue et imposé de force aux déposants. C’était, à ses yeux, la dernière carte jouée par les Clergue pour brouiller les pistes lorsqu’il ne leur fut plus possible d’imposer le silence sur leur compromission hérétique. L’inquisiteur de Carcassonne vit sans doute les choses d’un autre œil puisqu’il reçut des rétractations d’aveux et intenta un procès à Pierre Azéma [77][77] Ibid., p. 281., l’ennemi présumé des Clergue, dont on ne sait presque rien sinon qu’il était de la « maison de l’évêque » [78][78] Ibid., vol. 3, p. 367 : […] quamdiu vivet iste dominus....

Intimidation, prière, vengeance, mensonge, silence, les Clergue ont employé toute la palette des moyens de défense possibles devant l’évêque de Pamiers. Ils se sont unis et ont fait face à celui qui les démasquait dans leur rôle de protecteur des hérétiques, dans leurs contradictions et dans leur opportunisme vis-à-vis du tribunal de Carcassonne. Non seulement, comme beaucoup d’autres accusés plus modestes, ils ne se sont pas présentés devant Jacques Fournier en vaincus d’avance, mais ils ont cru pouvoir lui échapper. Bernard Clergue, ses parents et ses alliés se sont mobilisés tant qu’ils ont cru pouvoir infléchir la situation en leur faveur. Même vaincus, les frères Clergue n’ont pas plié. Bernard Clergue ne fit aucun aveu ni dénonciation qu’il n’ait prévu faire et il refusa de se repentir. Pierre Clergue adopta probablement la même ligne de conduite. Le recteur fut condamné à titre posthume le 13 janvier 1329. Il fut reconnu hérétique impénitent, doctrinaire et propagandiste, il fut exhumé et brûlé [79][79] Bnf, fond Doat, t. xxvii, f°140-149v°.. Le 9 août 1324, le bayle fut déclaré impénitent et relapse. Jacques Fournier le condamna au Mur strict le 13 août 1324 [80][80] Ibid., t. xxviii, f°89v°-90v°.. Il n’y survécut pas un mois.

L’insoumission des faibles

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Le juge qui reconnaît l’hérésie dans le témoignage du suspect attend de lui qu’il la reconnaisse à son tour et qu’il l’abjure. L’abjuration prouve son repentir, le met à l’abri de la peine de mort et, si la faute est sans gravité, lui épargne la prison perpétuelle. Les rares accusés qui refusaient d’abjurer se voyaient refuser l’absolution. Il s’agit des relaps et des endurcis [81][81] Vidal, 1906, p. 187 ; Paul, 1981, p. 292, 310.. L’un de ces endurcis fut Bernard Clergue. L’homme était puissant et devait montrer une assurance devant l’évêque de Pamiers sans commune mesure avec la crainte qu’éprouvaient probablement les simples paysans. En effet, la grande majorité de ceux qui subirent un procès à Pamiers ont obtempéré aux injonctions d’avouer, de dénoncer et d’abjurer [82][82] On compte 11 individus impénitents sur les 90 dont.... Les procès du registre de Pamiers nous donnent à voir, néanmoins, de multiples autres manifestations du refus de se plier aux attentes du juge. Pour prendre une mesure juste de la réalité de la résistance et de l’insoumission, il faut envisager le problème sous un angle beaucoup plus large que celui, très restreint, du refus d’abjurer. Il faut tenir compte des accusés qui n’ont pas répondu à leur citation, de ceux qui ont fui le tribunal, de ceux qui ont d’abord refusé d’avouer, de ceux qui ont avoué partiellement, de ceux qui ne l’ont fait qu’une fois leur culpabilité prouvée par témoins, de ceux qu’il fallut confronter à leurs accusateurs, de ceux qui ont varié dans leurs déclarations et de ceux qui se sont rétractés. L’addition de tous ces critères laisse une part infime de véritables pénitents. À un degré ou à un autre, tous les accusés du tribunal de Pamiers résistèrent à s’engager dans la voie de la pénitence. L’inquisiteur de Toulouse, Bernard Gui, contemporain de Jacques Fournier, était, comme tout inquisiteur, sensible au problème de la sincérité du repentir des hérétiques. Après l’avoir rencontré dans sa pratique, il en a discuté dans son manuel. La résistance opiniâtre des accusés, souligna-t-il dans sa Practica, rend bien douteuse la sincérité de leur repentir. Même lorsqu’ils s’engageaient sur la voie de la confession, et donc de la pénitence (ils le faisaient presque tous), les inculpés manifestaient une évidente mauvaise volonté [83][83] Paul, 1981, p. 279-316.. Voilà qui s’applique tout aussi bien aux personnes jugées par l’inquisiteur Bernard Gui qu’à celles jugées par l’évêque Jacques Fournier.

Prenons les 37 accusés impliqués dans l’enquête Clergue [84][84] Nous tenons compte des accusés seulement, car la problématique.... Parmi eux, 10 n’ont pas répondu à leur citation ou se sont enfuis pendant leur procès [85][85] Guillaume Baille, Bernard Benet, Guillemette Benet,... ; 16 ont d’abord refusé d’avouer leurs crimes et de dénoncer ceux des autres [86][86] Alazaïs Azéma, Mengarde Buscail, Bernard Clergue, Guillemette... ; 13 ont été emprisonnés parce qu’ils n’avouaient pas complètement [87][87] Alazaïs Azéma, Mengarde Buscail, Bernard Clergue, Guillemette... et 9 se sont rétractés ou ont varié dans leurs déclarations [88][88] Bernard Benet, Guillemette Benet, Mengarde Buscail,.... Les quelques accusés qui échappent à ces catégories ne furent pas moins insoumis. Brune Pourcel, par exemple, avoua ses crimes sans résistance. Pourtant une lecture attentive de sa confession soulève des doutes sur sa franchise. Le préambule stipule que Brune avait vu, adoré, entendu et cru les hérétiques, qu’elle leur avait fait des dons et qu’elle avait promis d’être reçu par eux à sa mort. De surcroît, Brune était la fille naturelle du bon homme Prades Tavernier, ce qui lui valait d’office la suspicion de l’évêque pour qui le mauvais arbre de donne jamais que de mauvais fruits [89][89] Roquebert, 1985 ; Brenon, 1997 ; Villandrau, 2001 :.... Elle ne pouvait raisonnablement nier ses contacts fréquents avec les hérétiques. Toute sa défense consista donc à convaincre qu’elle avait commis ses crimes sous la contrainte et de mauvais gré. L’enjeu n’est plus ici de dire ou de taire, mais concerne la façon de dire. Brune était pauvre et devait une partie de sa subsistance à l’assistance que lui procurait Alazaïs den Riba, sa tante paternelle. Sa défense consista à montrer que cette tante, de qui elle dépendait, était la cause de ses contacts (non consentis) avec son père hérétique. La maison Riba était le refuge de Prades Tavernier à Montaillou et Brune fréquentait souvent cette maison, soit pour y emprunter objets et vivres, soit à l’invitation d’Alazaïs. Cette dernière proposait souvent à Brune d’entrer voir Prades Tavernier, mais elle refusait. Elle invitait Brune chez elle, alors que l’hérétique s’y trouvait, mais le voyant, elle sortait aussitôt. Lorsqu’elle fit des gestes, comme adorer l’hérétique ou manger du pain béni par lui, ce fut, toujours selon elle, poussée par Alazaïs ou même trompée par elle. Par exemple, celle-ci lui fit manger du pain béni à son insu. Si Brune crut, en partie et avec hésitation, l’enseignement des hérétiques, ce fut encore sous la pression de sa tante. Outre ses contacts avec l’hérétique, Brune avoua avoir hébergé une de leurs plus ardentes sympathisantes après qu’elle eut été hérétiquée. Elle raconta cependant avoir bravé les interdits des croyants en tentant de faire manger la malade et prétendit qu’à sa mort deux oiseaux de nuit – deux diables – vinrent chercher son âme. Elle exagérait probablement son opposition aux croyances des hérétiques car il semble inconcevable qu’une mourante hérétiquée ait été transportée chez une personne en qui ceux-ci ne pouvaient avoir confiance. Or justement, Brune s’efforçait de montrer qu’elle n’avait pas la confiance des croyants bien que fille de l’hérétique. Elle rappela les reproches que lui faisaient son père et sa tante parce qu’elle ne croyait pas. Elle raconta aussi comment Mengarde Clergue, lorsqu’elle était servante dans sa maison, l’éloignait avant de s’entretenir avec des croyants et rapporta les paroles d’une sympathisante des hérétiques mettant Mengarde Clergue en garde contre elle. La défense de Brune comporte des parallèles frappants avec celles de deux autres femmes de Montaillou qui se trouvaient dans une situation analogue à la sienne. L’une était sa cousine, fille d’Alazaïs den Riba et nièce de Prades Tavernier. L’autre était servante chez les Belot, famille croyante qui hébergeait l’hérétique Guillaume Authié comme la famille Riba hébergeait Prades Tavernier. L’argumentaire de ces femmes se décline en trois volets. Un premier concerne leurs contacts avec les hérétiques, revendiqués comme le fait des circonstances, de la volonté de leurs famille et patrons, mais jamais de leur propre initiative. Un second consiste à montrer qu’elles restèrent plus ou moins étrangères à l’hérésie parce que mises en marge du groupe des croyants. Un troisième porte sur leur adhésion passive et superficielle au message des hérétiques. L’image que ces femmes renvoyèrent d’elles-mêmes fait écho à l’a priori séculaire des clercs du Moyen Âge vis-à-vis des laïcs et à plus forte raison des femmes. Ces derniers, les illitterati, étaient jugés incapables de croire comme les litterati. Aisément influençables ils étaient facilement entraînés dans l’hérésie, mais parce que leur adhésion n’était que superficielle, ils ne représentaient pas une menace réelle pour l’Église [90][90] Wakefield et Evans, 1991, p. 85 ; Arnold, 2001, p..... L’intentionnalité et l’adhésion en conscience aux croyances des hérétiques ne recouvraient aucune réalité dans les registres de l’Inquisition jusqu’au milieu du xiiie siècle (et souvent même après). Les inquisiteurs d’alors ne ressentaient pas la nécessité et n’avaient pas l’idée d’interroger les laïcs sur leurs convictions. Les confessions des laïcs étaient de simples sources d’information et ne revêtaient pas encore le caractère d’introspection qu’elles prirent, lentement, à partir du milieu du xiiie siècle [91][91] Arnold, 2001, p. 22, 46, 49-50 et 165. Les premiers.... Brune et ses consœurs se sont décrites comme de simples femmes, peu concernées par l’enseignement des hérétiques et très superficiellement engagées dans l’hérésie. Elles endossaient parfaitement le topos du simple laïc, mais elles en usaient à leur avantage pour atténuer le poids de leurs fautes [92][92] Gui, 1926 et 1927, p. 75 ; Eymerich, 2001, p. 167 :.... Leur insoumission se manifestait par son contraire même : comme Condors, qui fit la sotte devant l’inquisiteur de Carcassonne, Brune joua la faible femme, soumise à ses proches et humble devant l’inquisiteur. Elle fut telle que le juge la voyait, elle répondit à ses attentes, elle obéit à ses injonctions. Elle manifesta du repentir et adopta une attitude d’humilité que souligna le scribe [93][93] Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 391, 393.. Son procès est celui d’une pénitente, mais dans sa faiblesse elle affirma sa force [94][94] Brune Pourcel fut condamnée au Mur le 8 mars 1321.....

Une vie d’ajustements

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Si l’on peut distinguer des similitudes entre les formes de l’insoumission et entre les tentatives de défense des suspects de Pamiers, une typologie de ces formes ne rendrait pas justice à la réalité. La défense de celui qui s’engage dans l’hérésie, qui vit sa foi dans la clandestinité et qui, pour son malheur, comparaît un jour au tribunal ne se résume pas aisément à quelques dénominateurs communs. C’est un parcours d’ajustements incessants aux circonstances, parfois une vie entière de vigilance. Ce parcours, aussi strictement individuel qu’il soit, n’est jamais solitaire. Chacun opère ses choix en fonction des choix des autres qui s’imposent à lui ou qui lui sont imposés. Le moyen le plus efficace d’en rendre compte est la mise en récit qui permet de moduler les données, d’étoffer presque à l’infini les éléments du contexte, de varier les échelles et de comparer les points de vue. L’enquête Clergue revêt de multiples sens selon qu’elle est lue du point de vue de l’évêque, de celui des Clergue ou de ceux des nombreux autres protagonistes. Prenons l’exemple de Guillemette Benet, paysanne de Montaillou, dont la présence discrète traverse toute l’enquête Clergue. À la demande de son mari, Guillemette reçut les hérétiques dans sa maison dès leur retour d’exil au début du xive siècle. La maison Benet, comme les maisons Belot, Riba et Clergue, avec lesquelles elle avait des rapports privilégiés, devint un point de chute des hérétiques. Guillemette Benet participa à leurs rites, partagea leurs croyances, fit leur éloge, recueillit les dons de leurs sympathisants. Lorsque moururent son fils, sa fille et son époux, elle les fit recevoir par les hérétiques. Bernard Clergue assista aux derniers instants de son époux. Dépositaire des secrets de ses voisins et voisines, Guillemette leur promit son silence avant de comparaître au tribunal inquisitorial de Carcassonne vers 1308-1310. Il faut dire que les Benet, gravement compromis dans l’hérésie, n’avaient aucun intérêt à parler. Pierre Clergue s’assura quand même qu’elle reste muette sur les sympathies hérétiques de sa famille, promettant de faire en sorte qu’elle ne soit pas condamnée à la prison et d’assurer sa subsistance après son procès si elle se taisait. Il alla même la voir à Carcassonne, où elle était détenue parce qu’elle refusait d’avouer, et lui renouvela ses instructions. Lorsqu’elle rentra à Montaillou, ayant confessé une partie de ses crimes, mais tu ceux des personnes à qui elle avait promis le silence, les Clergue tinrent eux aussi leurs promesses envers elle. Lorsque sa citation à recevoir sentence arriva à Montaillou, avant que le recteur ne la lui communique comme c’était son devoir, un de ses parents, Arnaud Clergue, suggéra à Guillemette de feindre s’être blessée pour être excusée auprès de l’inquisiteur [95][95] Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 476.. C’est ainsi qu’elle ne reçut pas sa sentence et qu’elle évita la prison. Pierre Clergue la protégea encore autrement en s’assurant qu’elle ne soit plus dénoncée par les habitants de Montaillou. Lorsqu’elle fut appelée au tribunal de Pamiers, une dizaine d’années plus tard, Guillemette ne répondit tout d’abord pas à sa citation, puis elle se présenta devant l’évêque, se confessa partiellement, dénonça certains des crimes des Clergue et fut absoute. Quelques jours après que Bernard Clergue, le bayle, l’eut rejointe en prison, elle se rétracta pourtant en accusant les ennemis des Clergue de l’avoir poussée au faux témoignage. Guillemette Benet, comme tous les autres Montalionais entendus au tribunal de Pamiers, fit des aveux plus complets devant Jacques Fournier que ceux qu’elle avait fait dix ans auparavant au tribunal de Carcassonne. Comme tous les autres Montalionais, elle tut néanmoins une bonne part de ce qu’elle savait (on s’en rend compte en confrontant les confessions). Qui plus est, Guillemette n’accusa personne qui ne soit déjà mort ou déjà condamné. Elle avait dit à ses proches : « N’ayez pas peur, car jamais ma bouche ne parlera de cela contre vous, et elle ne vous fera jamais arriver de mal » [96][96] Duvernoy, 1978, p. 1127 ; id., 1965, vol. 3, p. 365 :.... Tant qu’elle put, elle respecta sa promesse.

Le courage des humbles

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Une approche moins soucieuse des parcours individuels et de la mise en perspective des développements parallèles de procès simultanés, n’aurait pas rendu justice au courage de Guillemette Benet. Elle aurait, certes, permis d’esquisser les contours de l’enquête Clergue et des défenses collectives des habitants d’Aillou. Elle aurait souligné la solidarité entre croyants, liés par des souvenirs communs et par des promesses de silence. Elle aurait montré le pouvoir de persuasion exercé par une famille dominante, les Clergue, décidant des informations qui seraient dissimulées au tribunal et de celles qui seraient divulguées. Il eut été cependant difficile d’aller au-delà de ces quelques remarques, justes, mais grossières. La tentation d’une interprétation à sens unique des relations entre les acteurs et d’une lecture linéaire des événements eut été grande. Procédant autrement, nous aurions raconté la soumission finale des Clergue et de tous les gens de Montaillou au pouvoir de l’Inquisition. L’historien, contrairement à l’anthropologue ou au sociologue, travaille sur le fait accompli et celui-ci nous apprend peu de neuf sur les moyens de défense des suspects d’hérésie au tribunal. Pour affiner l’analyse, il fallait accepter d’y introduire les notions d’hésitation, de réajustement et même d’échec, car, tout un chacun peut en témoigner, il n’y a pas que ce qui s’est réalisé qui a effectivement eu lieu [97][97] Revel, 1996, p. 25.. Les moyens de défense des suspects de Pamiers demandaient à être étudiés non dans leur résultat, mais dans leur déploiement. Pour ce faire, il fallait reconstituer, le plus finement possible, le déroulement des événements auxquels ont pris part les acteurs [98][98] Levi, 1989, p. 12 : « […] au cours de la vie de chacun,.... Il n’est toutefois pas question d’une histoire continue et linéaire (le réel étant, tout au contraire, discontinu et provisoire) [99][99] Revel, 1996, p. 35, 228.. L’importance va aux tentatives, aux choix et aux prises de position des acteurs aux différents moments de l’histoire, sachant que les acteurs se trompent et font volte-face parfois, comme Guillemette Benet. Pour rendre compte de leurs initiatives, il faut accepter de travailler sur des indices et des silences, accorder de l’importance aux tentatives et tenir compte des échecs. Cela permet de poser le problème de la résistance au pouvoir des humbles en des termes humbles et, ce faisant, de le rendre pensable pour l’historien.

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Modestes, peu visibles et d’autant moins visibles qu’elles ont été efficaces, les moyens de défense des plus humbles victimes de l’Inquisition trouvent encore peu d’écho dans la littérature historique. La résistance ouverte au tribunal fit, quant à elle, l’objet de publications qui nuancent l’image, largement diffusée, d’une Inquisition toute-puissante [100][100] Given, 1997 ; Théry, 2000 ; Friedlander, 2000.. S’il est justifié de parler de résistance pour décrire les stratégies déployées par les membres de la famille Clergue, petits agents du pouvoir à l’échelle locale, le mot semble trop fort lorsqu’il s’agit de décrire le comportement des autres acteurs impliqués dans l’enquête, à moins d’être employé comme le fait James Scott : « low-profile forms of resistance that dare not speak in their own name » [101][101] Scott, 1990, p. 19.. Les plus humbles d’entre les suspects d’hérésie entendus au tribunal de Pamiers subissaient leur procès. Il n’y eut, de leur part, aucune révolte face à l’Inquisition (le malheur disaient-ils). En se soumettant aux injonctions de leur juge (pouvaient-ils faire autrement ?), ils ne se sont pourtant jamais résignés. Comme Giovan Baptista Chiesa, dont le procès a été étudié par Giovanni Levi, ils se savaient condamnés, mais ont cherché à rendre leur sentence la plus légère possible [102][102] Levi, 1989, p. 40.. Leurs tentatives semblent à nos yeux désespérées, mais eux tentèrent toujours le coup. C’est que, parfois, ils réussirent. Il est probable que leurs succès furent plus nombreux que nous ne le supposons, mais eux savaient qui avait tiré son épingle du jeu et comment. Pendant la première enquête sur le pays d’Aillou, dix ans avant celle de l’évêque de Pamiers, beaucoup se glissèrent entre les mailles du filet. Ce fut le cas d’Ermessende Marty qui échappa à la « rafle » de Montaillou en mettant un pain sur sa tête, en prenant sa faucille, en prétendant n’être pas du village, y avoir fait les moissons et vouloir rentrer chez elle et qui obtint de quitter ouvertement Montaillou avec l’autorisation des hommes de l’inquisiteur (avant de s’exiler en Catalogne) [103][103] Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 344.. Peut-être faut-il s’arrêter à imaginer le vécu des acteurs. Face à l’événement, dans l’urgence, sans le recul qui est le nôtre et ayant tout à perdre, ils défendirent leur liberté (sinon leur vie), leurs proches, leurs biens et leur honneur. Cela ne signifie pas que leur défense fut forcément spontanée et irrationnelle. Le tribunal d’Inquisition était pour eux une menace latente. Ils voyaient les autres, ceux qui en savaient trop, partir pour Pamiers et ils appréhendaient leur citation bien avant qu’elle n’arrive. Ils se sont préparés à comparaître, d’autant mieux qu’ils avaient l’expérience du tribunal. Si l’on ne peut, à leur propos, employer l’expression de résistance, on est en droit d’invoquer leur courage. Un courage spécifique aux plus démunis, en ce sens où il réside dans le fait de ne pas capituler alors même que l’on s’estime vaincu.

Les historiens de l’hérésie et de la lutte contre l’hérésie ont déplacé leur regard de l’hérétique vers le juge depuis qu’ils ont admis que les constructions mentales des clercs autour de l’hérésie nous sont mieux connues que ne l’est l’hérésie vécue. Comment peut-on désormais, tout en prenant acte des avancées historiographiques récentes, étudier les registres d’Inquisition du point de vue des interrogés ? Les « merveilleux conteurs » de Montaillou étaient des suspects. Leur parole, si elle fut libre à la veillée, ne subsiste pour nous que consignée dans un registre d’interrogatoire. Occulter ce contexte, l’aveu en justice, retire à cette parole le plus fort de son sens. Refusant de chercher leur voix authentique derrière le voile de la procédure inquisitoriale, nous sommes partis du constat du rapport de pouvoir entre le juge et les suspects d’hérésie et nous avons choisi de mettre ce rapport au cœur de notre démarche analytique. L’interrogatoire est une lutte entre le juge, qui cherche à faire parler, et le suspect, qui cherche à taire (et non à se taire puisqu’il doit absolument parler. Il lui faut dire, au moins, quelque chose). Sa confession nous renseigne d’abord et avant tout sur la manière avec laquelle il endosse le rôle qu’on lui impose, celui du confessant. Sauf exception, il se soumet à son juge : il avoue, il dénonce et il abjure. C’est dans le cadre imposé, et non hors du cadre, qu’il manifeste son insoumission. Sa résistance consiste à ne jamais aller plus loin qu’il ne le faut et son intelligence à taire tout ce qui peut encore être dissimulé. Sa personne, sa volonté et sa voix se manifestent dans l’infime marge entre ce qu’il sait et ce qu’il dit, ce qui est vrai et ce qu’il laisse croire, ce qu’il tait lorsqu’il confesse autre chose. L’objectif premier des personnes entendues au tribunal de Pamiers était de se protéger, de protéger leurs proches et leurs alliés. Les promesses de secret échangées par les sympathisants de l’hérésie étaient des garanties sérieuses, perçues comme telles et effectivement honorées. Les longues confessions, les nombreuses dénonciations et les compromis tragiques auxquels ils ont été contraints ne doivent pas le faire oublier.


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Notes

[1]

Il faut également citer ici le rôle joué par Jean Duvernoy dans l’exceptionnelle connaissance que nous avons de Montaillou, car il attira l’attention des chercheurs sur le registre de Pamiers avec son édition (1965) et sa traduction (1978).

[2]

Gramain, 1976, p. 316.

[3]

Boyle, 1981 ; Benad, 1990 ; Utz Tremp, 1992 ; Carrard, 1998.

[4]

Vidal, 1906, p. 5 : le concile de Vienne autorisa les inquisiteurs et les évêques à procéder séparément contre l’hérésie dans leurs tribunaux respectifs (avec obligation de concertation) et encouragea la création de tribunaux mixtes entre évêques et inquisiteurs.

[5]

Le Roy Ladurie, 1975 ; Griffe, 1980 ; Benad, 1990 ; Weis, 2002.

[6]

Duvernoy, 1966 et 1998 : l’éditeur du registre a publié des extraits commentés de groupes de procès inter-reliés. Benad, 1990 : l’historien des religions a reconstitué l’enquête Clergue pour documenter une étude sur les rapports, au sein de cette famille, entre vie quotidienne, religion et pratiques de piété. Brenon, 2004 : l’historienne de la dissidence dite cathare a rassemblé toutes les informations contenues dans le registre au sujet de deux membres de la famille Maury de Montaillou, fervents croyants des bons hommes, et a mis en regard tous les procès de leurs proches. Elle a ainsi reconstitué leur parcours de vie et, dans le cas de l’un d’eux, elle a étudié sa défense au tribunal.

[7]

Le Roy Ladurie, 1975, p. 9.

[8]

Herlihy, 1979, p. 517.

[9]

Zemon-Davis, 1979, p. 70.

[10]

Benad, 2000, non paginé.

[11]

Arnold, 2003, p. 63.

[12]

Grundmann, 1927.

[13]

Lerner, 1972.

[14]

Merlo, 1994.

[15]

Bruschi et Biller, 2003, p. 17 et 82-83.

[16]

Le Goff, 1968, p. 404.

[17]

Chiffoleau, 1985.

[18]

Moore, 1987 et 1996.

[19]

Toews, 1987 ; Eley, 1992.

[20]

Biget, 2002, p. 40.

[21]

Swanson, 1994, p. 280 ; Pegg, 2001, p. 188-190.

[22]

Iogna-Prat, 1998, p. 87-118.

[23]

Brunn, 2002, p. 183-200.

[24]

Zerner, 1998.

[25]

Biller, 1994.

[26]

Chiffoleau, 2001.

[27]

Bruschi et Biller, 2003.

[28]

Arnold, 2001.

[29]

Id., 1998, p. 384.

[30]

Biget, 1992, p. 228.

[31]

Griffe, 1980, p. 15.

[32]

La Capra, 1985.

[33]

Rosaldo, 1986.

[34]

Les aveux transcrits dans le registre de Pamiers sont souvent le récit d’épisodes de la vie du déposant lors desquels il eut des contacts avec l’hérésie. Dans quelques cas, il s’agit du récit de sa vie entière.

[35]

Gandrille, 1908, p. 73-74 ; Léa, 1986, p. 455 ; Müller, 1996, p. 134-135 : Le refus de parler ne pouvait constituer une défense devant l’Inquisition. En obligeant l’accusé à parler sous serment, le droit canon le plaçait en position de témoin contre lui-même. Tout ce qu’il gardait sous silence était assimilé à un faux témoignage et entraînait un crime supplémentaire.

[36]

Eymerich et Peña, 2001, p. 160-162 : Le suspect ne savait pas ce dont on l’accusait et pouvait avouer sans s’en rendre compte. Nicolau Eymerich, l’inquisiteur madrilène, recommandait à ses confrères d’interroger les suspects en choisissant soigneusement les questions de telle sorte qu’ils ne puissent éluder les points dangereux et qu’ils continuent d’ignorer le détail de l’accusation.

[37]

Pegg, 2001, p. 73.

[38]

Ginzburg, 2007, p. 78-79.

[39]

Duvernoy, 1978, p. 789-790 ; id., 1963, vol. 2, p. 72 : Que Condors respondit quod quando ipsa fuit in Carcassona coram domino inquisitore, ipsa confessa fuit aliqua sibi de facto heresis et faciebat se orcam. Et tunc inquisitor benigne accipiens eius confessionem percussit eam leviter cum manu super spatulas, et tunc ipsa amplectabatur tibiam eius, rogans eum quod eius misereretur, et tunc dictus inquisitor dixit ei quod non timeret, quia non faceret ei malum ; et postea dictus inquisitor eam relaxavit, cum tamen ipsa, ut tunc coram heretico dicebat, non fuisset confessa medietatem illorum que fecerat et de aliis sciebat, quia, ut dixit, si plene confessa fuisset, mala estrena aliquibus evenisset. Et de hoc tam dictus hereticus quam alii presentes multum riserunt.

[40]

Laurendeau, 2008, p. 66-69 : Jean-Marie Vidal et Jean Duvernoy ne comptabilisent pas les dossiers de la même manière. Leurs successeurs ont repris leurs données sans s’en expliquer. Nous comptons 89 dossiers en nous basant sur les rubriques inscrites au fil des pages et sur la table du manuscrit, qui comporte 87 entrées. Nous y ajoutons deux dossiers non listés dans la table et transcrits dans le manuscrit sur deux folios supplémentaires paginés en chiffres arabes, 113 et 114, et insérés entre les folios cxii et cxiii. La table du manuscrit suit la pagination en chiffres romains et, c’est possible, oublie les titres des procès transcrits sur les folios supplémentaires.

[41]

Vidal, 1906, p. 14 ; Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 16 ; Boyle, 1981, p. 120 : Sans compter que le document n’est pas complet. Le registre de Pamiers était composé, à l’origine, de deux livres de processus et d’un livre de sentences. Le livre de sentences et l’autre livre de processus sont aujourd’hui perdus. Plusieurs indices confirment que des dossiers en rapport avec l’enquête Clergue ont disparus et notamment le procès du recteur Pierre Clergue.

[42]

Il semble probable que des témoins aient été entendus dans le procès de Pierre Clergue qui ne nous est pas parvenu.

[43]

En vérité, les informations nous manquent pour préciser les circonstances exactes et l’ensemble des raisons qui amenèrent Jacques Fournier à s’intéresser à Montaillou et aux Clergue.

[44]

Molinier, 1880, p. 313 ; Cauzons, 1912, p. 165 ; Gui, 1926, p. xlv.

[45]

Müller, 1996, p. 130.

[46]

Given, 1997, p. 149-151.

[47]

Le Roy Ladurie, 1975 ; Benad, 1990 et 2001.

[48]

Fabrissa était apparentée aux Clergue. Fille naturelle d’un oncle des frères Clergue, elle était leur cousine. Sa propre fille, Grazide Lizier, avait été la maîtresse du recteur dont elle tenta farouchement de dissimuler les sympathies hérétiques. Nous nous étonnons des dénonciations de Fabrissa. Les registres de l’Inquisition, malheureusement, éclairent la réalité de petites touches discontinues et, ici, l’information manque pour expliquer le comportement de Fabrissa.

[49]

Raimond Vaissière, Rixende Palharèse, Fabrissa den Riba et Grazide Lizier.

[50]

Raimonde den Arsen et Brune Pourcel.

[51]

Béatrice de Planissoles de Dalou, Barthélemy Amilhac de Lladros, Raimond Vaissière d’Ax, Fabrissa den Riba de Montaillou.

[52]

Duvernoy, 1998, p. 103.

[53]

Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 396.

[54]

Il est probable que ces personnes aient témoigné contre Pierre Clergue au cours de son procès qui n’est pas transcrit dans le manuscrit 4030.

[55]

Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 412, 424, 437-439.

[56]

Par exemple, Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 258, 273, 305, 314, 373-374, 399, 468, 495 ; vol. 2, p. 148-149, 226, 284, 292, 325-327, 432-439 ; vol. 3, p. 366, 399-400.

[57]

Given, 1997 : Avec son approche statistique, James Given a observé un nombre accru de stratégies préméditées vis-à-vis des tribunaux inquisitoriaux à la fin du xiiie et au début du xive siècles, au moment où le fonctionnement de l’Inquisition était bien connu : […] having had firsthand, and often prolonged, contact with the system, they knew better than most what the inquisitors’ procedures were, what questions they were likely to ask, and what motivated them to display severity or clemency, p. 155.

[58]

Citons le cas de croyants d’Arques qui, immédiatement après l’arrestation de deux bons hommes à Limoux en 1305, firent le voyage jusqu’à Lyon pour confesser leurs fautes au pénitencier du pape et se soustraire à la justice inquisitoriale. Cette démarche profita à Guillaume Escaunié et à Sibille Peyre qui purent se prévaloir de l’absolution du pénitencier et furent renvoyés par Jacques Fournier après un simple témoignage. Nous verrons aussi que les Guilabert ont presque réussi à mettre hors de cause le chef de famille, Jean Guilabert.

[59]

Ce fut le cas, par exemple, d’Arnaud de Savinhan de Tarascon.

[60]

Alamande Guilabert, Alazaïs Faure, Arnaud Faure, Guillaume Authié.

[61]

Guillaume Fort et Jean Guilabert (ce dernier n’a pas de procès dans le registre).

[62]

Palès-Gobillard, 1991, p. 150 : L’inculpé condamné à la prison ou au bûcher voyait ses biens confisqués. La perte des biens familiaux est un enjeu très présent dans le registre de Pamiers.

[63]

Celles de Barthélemy Amilhac qui témoigne dans le procès de Bernard Clergue.

[64]

Duvernoy, 1965, vol. 2, p. 280.

[65]

Ibid., vol. 1, p. 395.

[66]

Ibid., vol. 2, p. 285 : Videte, ego recedo, et quia nichil dixi eorum de quibus dominus episcopus me interrogabat.

[67]

Ibid. : Si ego habuissem ita longam lingam sicut aliqui alii qui sunt hic, non ita recederem modo. Et quia ego non dixi illud quod petebat a me dictus dominus episcopus, propter hoc dimittit me recedere et omnis homo debet se custodire ne fatue loquatur, et ne dicat dampnum suum.

[68]

Ibid., p. 277 : […] licet non videretur dicto domino episcopo, atentis diversis depositionibus diversarum personarum, quod plene non fuerit confessus veritatem

[69]

Ibid., p. 436.

[70]

Duvernoy, 1965, vol. 2, p. 283.

[71]

Ibid., vol. 1, p. 400.

[72]

Confession transcrite dans le registre de Pamiers en introduction au procès de Bernard Clergue.

[73]

Jacques Fournier lui donna délai sur délai, lui proposa le soutien d’un avocat et lui offrit une copie des témoignages reçus contre lui. Bernard refusa l’avocat et la liste des témoignages, à moins qu’on ne lui communique les noms des témoins à sa charge.

[74]

Duvernoy, 1965, vol. 2, p. 281-282, 287.

[75]

Bernard Benet, Raimonde Guilhou, Guillemette Benet.

[76]

Duvernoy, 1965, vol. 2, p. 281, 287 et 466-469.

[77]

Ibid., p. 281.

[78]

Ibid., vol. 3, p. 367 : […] quamdiu vivet iste dominus episcopus, ero de domo sua.

[79]

Bnf, fond Doat, t. xxvii, f°140-149v°.

[80]

Ibid., t. xxviii, f°89v°-90v°.

[81]

Vidal, 1906, p. 187 ; Paul, 1981, p. 292, 310.

[82]

On compte 11 individus impénitents sur les 90 dont les confessions sont consignées dans le registre. Là-dessus, il n’y eut pas que des personnages de l’envergure de Bernard Clergue. Il y eut, entre autres, une simple femme de Montaillou, Raimonde Guilhou. Elle était toutefois une protégée des Clergue.

[83]

Paul, 1981, p. 279-316.

[84]

Nous tenons compte des accusés seulement, car la problématique de la pénitence les concerne davantage qu’elle ne concerne les témoins.

[85]

Guillaume Baille, Bernard Benet, Guillemette Benet, Bernard Clergue, Guillaume Maurs, Jean Maury, Pierre Maury, Sibille Peyre, Béatrice de Planissoles, Raimonde Testanière.

[86]

Alazaïs Azéma, Mengarde Buscail, Bernard Clergue, Guillemette Clergue, Gauzia Clergue, Guillaume Fort, Raimonde Guilhou, Raimond de Laburat, Grazide Lizier, Raimonde Lizier-Belot, Jean Maury, Pierre Maury, Jean Pellicier, Pierre Peyre, Béatrice de Planissoles, Arnaud de Savinhan, Raimonde Testanière, Raimond Vaissière.

[87]

Alazaïs Azéma, Mengarde Buscail, Bernard Clergue, Guillemette Clergue, Gauzia Clergue, Guillaume Fort, Raimonde Guilhou, Grazide Lizier, Raimonde Lizier-Belot, Jean Pellicier, Pierre Peyre, Fabrissa den Riba.

[88]

Bernard Benet, Guillemette Benet, Mengarde Buscail, Guillaume Fort, Alamande Guilabert, Raimonde Guilhou, Raimond de Laburat, Jean Pellicier, Pierre Peyre, Raimonde Testanière.

[89]

Roquebert, 1985 ; Brenon, 1997 ; Villandrau, 2001 : Il s’agit du topos du genus hereticum : le soupçon pèse sur celui dont la famille est connue pour sa sympathie hérétique. On le rencontre à différentes reprises dans le registre.

[90]

Wakefield et Evans, 1991, p. 85 ; Arnold, 2001, p. 19-47 et 2003, p. 71 ; Biller, 2001, p. 169-190.

[91]

Arnold, 2001, p. 22, 46, 49-50 et 165. Les premiers exemples significatifs se trouvent dans le registre de Ranulphe de Plassac, inquisiteur à Toulouse entre 1273 et 1280 : bnf, fond Doat, t. xxv et xxvi f°1-77.

[92]

Gui, 1926 et 1927, p. 75 ; Eymerich, 2001, p. 167 : Les inquisiteurs Bernard Gui et Nicolau Eymerich mettaient les inquisiteurs en garde contre les hérétiques qui s’auto-proclamaient simples et illettrés.

[93]

Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 391, 393.

[94]

Brune Pourcel fut condamnée au Mur le 8 mars 1321. Elle aurait certainement pu l’être au Mur strict. Elle vit sa peine commuée en port des croix le 17 janvier 1329 : bnf, fond Doat, t. xxvii, f° 148 r°.

[95]

Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 476.

[96]

Duvernoy, 1978, p. 1127 ; id., 1965, vol. 3, p. 365 : Non timeatis, quia nunquam os meum de predictis contra vos loquetur, nec […] os meum aliquod malum hebebitis.

[97]

Revel, 1996, p. 25.

[98]

Levi, 1989, p. 12 : « […] au cours de la vie de chacun, d’une manière cyclique, naissent des problèmes, des incertitudes, des choix, une politique de la vie quotidienne qui a son contre dans l’utilisation stratégique des règles sociales ».

[99]

Revel, 1996, p. 35, 228.

[100]

Given, 1997 ; Théry, 2000 ; Friedlander, 2000.

[101]

Scott, 1990, p. 19.

[102]

Levi, 1989, p. 40.

[103]

Duvernoy, 1965, vol. 1, p. 344.

Résumé

Français

D’une richesse maintes fois soulignée, le registre d’Inquisition de Jacques Fournier, évêque à Pamiers entre 1317 et 1325, regorge de détails circonstanciés sur la vie quotidienne des habitants du comté de Foix, mais il témoigne aussi, par des indices ténus, des initiatives du juge et des suspects d’hérésie en cours d’interrogatoire. Ces derniers poursuivaient des buts exactement contraires : faire avouer était l’objectif du premier, taire leurs « crimes » et ceux de leurs proches celui des seconds. Si les stratégies du juge pour faire parler les déposants sont encore peu connues, les moyens de défense des plus humbles sont presque totalement méconnus parce que, ayant obtenu peu de succès, ils passent généralement inaperçus. La fine reconstitution d’une enquête de l’évêque et la mise en parallèle des procès qu’il a menés simultanément éclairent la manière dont il a procédé pour obtenir les aveux des habitants de son diocèse. Quant aux petits moyens de défense des déposants, ils sont envisagés ici dans leur déploiement plutôt que dans leur résultat, ce qui leur restitue leur réalité.

Mots-clés

  • France
  • hérésie
  • Inquisition
  • Montaillou
  • Pamiers
  • pouvoir
  • procès
  • registre d’Inquisition de Jacques Fournier
  • résistance

English

Particularly rich in information, the Inquisition records kept by Jacques Fournier (bishop of Pamiers between 1317 and 1325) abound in specific details about the daily lives of the inhabitants of the County of Foix. But tenuous clues in it also point to the strategies developed by the judge and the people suspected of heresy during questioning. Their goals were the exact opposite : to make the people confess was the judge’s primary objective, while the people were trying to keep silent about their « crimes » and those of their loved ones. If the judge’s strategies to bring the witnesses to talk are still relatively unclear, the humble tools with which the people defended themselves have been entirely ignored. Because they were so rarely successful, they generally went unnoticed. The detailed reconstitution of one of the bishop’s inquiries, and the parallel study of the many trials which were held simultaneously allowed us to shed light on the way in which he managed to wring confessions out of the inhabitants of his diocese. As for the few means of defense the witnesses had, we studied them more through their deployment than their results, thus recapturing their reality.

Keywords

  • France
  • heresy
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Español

De una extraordinaria riqueza como ya ha sido subrayada varias veces, el registro de Inquisición de Jacques Fournier, obispo de Pamiers entre 1317 y 1325, rebosa también de detalles pormenorizados acerca de la vida diaria de los habitantes del condado de Foix. Además desvela, con indicios tenues, las inciativas del juez y de los supuestos herejes a lo largo del interrogatorio. Ambos protagonistas perseguían fines exactamente opuestos : hacer confesar era el objetivo del primero, callar sus « crímenes » y los des sus allegados él de aquellos. Si las estrategias del juez para hacer confesar los deponentes son aún poco conocidas, los humildes medios de defensa de los más humildes son casí enteramente desconocidos porque, al obtener poco éxito, pasan generalmente desapercibidos. Una fina investigación sobre el obispo y su puesta en paralelo con los pleitos que condujo pone de manifiesto el método que utilizó para obtener las confesiones de los habitantes de su diócesis. En cuanto a los pequeños medios defensivos de los deponentes, se estudia aquí sobre todo su puesta en práctica más que sus resultados, lo que permite restituir su realidad.

Palabras claves

  • Francia
  • herejía
  • Inquisición
  • Montaillou
  • Pamiers
  • poder
  • pleito
  • registro de Inquisición de Jacques Fournier
  • resistencia

Plan de l'article

  1. L’Inquisition au cœur de l’histoire de Montaillou
  2. Des accusés aux accusateurs
  3. La voix des déposants et les contraintes du pouvoir
  4. L’essentiel en filigrane
  5. Un ensemble homogène : 42 procès et témoignages liés à l’enquête sur les Clergue
  6. Le village mal confessé
  7. Faire parler et savoir taire
  8. Entre solidarité et vengeance
  9. La résistance des forts
  10. L’insoumission des faibles
  11. Une vie d’ajustements
  12. Le courage des humbles

Pour citer cet article

Laurendeau Danielle, « Le village et l'inquisiteur. Faire parler et savoir taire au tribunal d'Inquisition de Pamiers (1320-1325) », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2010 (Vol. 34), p. 13-52.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2010-2-page-13.htm


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