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Histoire & Sociétés Rurales

2010/2 (Vol. 34)


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Nicolas Poirier, Un espace rural à la loupe : paysage, peuplement et territoires en Berry de la préhistoire à nos jours, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2010, 232 p., 30 €

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Ce livre est la publication d’une thèse d’archéologie d’un grand intérêt car la démarche se concentre totalement sur une méthodologie soigneusement réfléchie et se propose de déboucher sur une modélisation. À tous égards, le livre prend l’allure d’une rigoureuse démonstration.

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Le propos est simple : étudier le plus précisément possible et dans la très longue durée trois communes de l’est du département du Cher, un peu en marge mais à la rencontre de trois espaces différents, aux confins de la Champagne berrichonne, du Val de Loire et du Sancerrois. Le chercheur joue la difficulté : un terrain de 50 km2, pas plus, un bilan archéologique très faible. En fait, c’est ce que veut Nicolas Poirier pour étayer sa démonstration : voir comment, dans un espace, somme toute banal, non favorisé par la documentation, il peut étudier comment les sociétés qui se sont succédées ont bâti leur territoire. La construction du livre adopte une démarche logique progressant vers le but ultime du projet, ce qui constitue une grande réussite et l’un des attraits de l’entreprise.

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Le but affiché est de mettre en lumière la construction de l’espace dans la longue durée mais en faisant jouer les échelles de temps et d’espace pour mettre en lumière tous les éléments susceptibles de jouer un rôle. La gestion de la multiplicité des données soulevait bien des problèmes. Nicolas Poirier a eu recours à un sig, solution de plus en plus fréquemment adoptée aujourd’hui face à ce genre de situation mais pas toujours mise en œuvre avec efficacité. Ce gros travail est ici au cœur de la réflexion : sa constitution, les questionnements sous tendent le travail et les résultats acquis justifient pleinement l’investissement. Cela suppose donc le recours à de multiples sources et leur mise en relation. Nicolas Poirier fait donc appel aux cartes et plans, le cadastre joue ici un rôle de premier plan, mais aussi à toutes les cartes récentes les plus diverses. Les textes sont aussi abondamment dépouillés mais essentiellement pour y recueillir des données sur les paysages et leur environnement. Enfin, l’archéologie se place au centre de la constitution des données par le biais d’une vaste entreprise de prospection longuement explicitée, choix logique pour l’étude des territoires.

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Après ce premier chapitre arrivent les premiers résultats. L’évolution du peuplement met en lumière une progressive occupation mais non linéaire et surtout une phase très active durant le haut Moyen Âge du viiie au xe siècle. Après un Moyen Âge central peu changeant, une évidente dynamique se déclenche au xvie siècle, des établissements nouveaux, cependant fragiles se multiplient. L’étude du paysage révèle une évolution intéressante du couvert forestier qui se modifie peu au Moyen Âge, il n’y a pas de grands défrichements mais l’évolution se précipite à partir du xve et le paysage très ouvert au début du xviiie siècle connaît alors un reboisement bien perceptible au xixe.

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Plus complexe, l’étude des réseaux fait d’abord apparaître ce qui relève des chemins et de la circulation. Une analyse régressive bien menée met en évidence une hiérarchisation anciennement établie qui organise l’espace local mais favorise aussi les échanges, une part de ce réseau étant supra local. L’étude du parcellaire, l’unité de base de l’appropriation de l’espace, relève la forte influence du réseau hydrographique et du réseau viaire et, à l’échelle la plus petite, aborde le peuplement et les villages en montrant comment, suivant l’échelle choisie, l’analyse peut apporter des éléments différents et complémentaires.

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L’étude progresse alors en tentant une reconstitution des territoires. La première partie étudie les maillages institutionnels : seigneuries, paroisses, etc., et fait donc ici appel essentiellement aux sources écrites, se concentrant par la force des choses sur les périodes postérieures au xie siècle avant de se pencher sur l’espace agraire, comme espace vécu. L’auteur fait intervenir ici en leur accordant un grand rôle, les nombreux vestiges céramiques hors site qui sont interprétés comme des témoignages des épandages anciens. Ainsi se dessinent des aires qui montrent une extension des terres intensément cultivées et une tendance compréhensible à intégrer des sols moins intéressants. Il faut noter, cependant une erreur qui met en lumière l’apport des textes même rares. L’auteur n’accorde pas confiance à une bulle papale sur le fait de situer l’église Saint-Martin « in eodem castro de Sancirgo », sous le prétexte que Rome, trop lointaine, n’a pas une vision très exacte (p. 124). En fait, ces textes confirmatifs étaient rédigés par l’abbaye bénéficiaire et donc à priori crédibles, Rome ne faisait que valider et confirmer.

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Ces constatations faites, intervient la dernière étape, leur mise en relation et surtout la mise en évidence de leur dynamique pour tenter d’établir une modélisation, but ultime de l’entreprise. Cela s’opère à plusieurs échelles à partir d’indicateurs statistiques où le barycentre et l’ellipse de déviation standard choisis après discussion mettent en évidence une progression de l’occupation de l’ouest vers l’est. L’indice de durabilité laisse percevoir une stabilité liée plus à l’intensité de la présence humaine c’est-à-dire l’existence de plusieurs établissements plutôt qu’au poids des déterminismes du milieu. Enfin, une analyse serrée par mailles des mentions cartographiques récentes et des textes permet une analyse fine des réalités qui nuance l’apport archéologique. Le dernier chapitre tente une comparaison avec d’autres espaces analysés pour élargir et envisager les possibilités de généralisation. Les cas possibles sont peu nombreux et les études éventuellement anciennes ne permettent que des applications limitées mais tout ce chapitre a le mérite de bien poser la question essentielle de la généralisation à partit d’une monographie étroite.

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On le voit, ce livre mérite une grande attention essentiellement par la méthode mise en œuvre qui se propose comme une démarche généralisable, à certaines conditions. Bien évidemment, cela soulève discussion, un tel ouvrage est fait pour cela. Les spécialistes pourront discuter les aspects techniques : le choix des indices, la part accordée aux traces céramiques hors sites et plus généralement l’intérêt et les limites de la modélisation. On relèvera notamment, la difficulté de mettre en relation les différentes sources. Les textes sont dépouillés pour leurs mentions paysagères et environnementales de façon intéressante mais il est montré à plusieurs reprises que cette démarche met en lumière des conclusions non, pas contradictoires mais qui peuvent nuancer ou affiner les conclusions apportées par l’archéologie. D’ailleurs, l’apport des textes en eux-mêmes pourrait aussi faire l’objet d’une réflexion : peuvent-ils modérer aussi ce que le traitement statistique peut avoir parfois d’abstrait ou de théorique ? C’est un des aspects des discussions riches que doit soulever un tel livre qui apporte une contribution remarquable au débat.

Daniel Pichot

Janick Auberger et Peter Keating, Histoire humaine des animaux de l’Antiquité à nos jours, Paris, Ellipses, 2009, 277 p., 24 €

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La post-modernité ne cesse de déconstruire la façon dont le regard humain sur l’animal s’est bâti, ce qui nous vaut une succession de livres dans lesquels le message essentiel est la négation du propre de l’homme et le rapprochement de celui-ci avec l’animal. L’ouvrage de Janick Auberger et Peter Keating, professeurs au département d’Histoire de l’université du Québec à Montréal, n’ignore pas ces débats mais il est beaucoup plus vaste dans son objet. Il se veut synthétique et apporte une information sur de nombreux thèmes relatifs à l’animal qui, habituellement, ne sont nullement abordés dans le même document. C’est parce que les sciences humaines et les sciences de la vie ont besoin de collaborer pour étudier la question aux multiples facettes du lien entre l’homme et l’animal que le titre Histoire humaine des animaux a été retenu. De son côté, de l’Antiquité à nos jours prévient que les analyses se déploieront dans un contexte historique, même si les questions et débats d’actualité disposent d’une bonne place dans le livre. Enfin, le lecteur est informé que l’étude porte surtout sur l’Occident.

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L’ouvrage comprend six chapitres. Le premier est consacré aux animaux dans les grandes religions. Certaines ont largement contribué à faire admettre à l’homme que l’animal lui était inférieur et qu’il pouvait l’exploiter sans état d’âme mais, globalement, c’est une diversité de conceptions qui prévaut. Selon les religions, les animaux sont « sacrés ou sacrifiés, adorés ou ostracisés ». C’est, comme on le sait, en Occident que l’animal a été relégué à un rang inférieur, le judéo-christianisme ayant joué un rôle important en ce sens avec le statut d’« image de Dieu » donné à l’homme mais l’Islam n’est pas non plus sans responsabilité dans le clivage. Les auteurs se demandent pertinemment si le nouveau regard occidental sur les animaux n’est pas un indicateur de la désaffection religieuse ambiante.

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Le point de vue philosophique et scientifique est l’objet du second chapitre, étant entendu que philosophie et religion sont souvent entrées en interrelation, tantôt pour se soutenir, tantôt pour se combattre. L’Antiquité a oscillé entre le rejet de l’animal et son intégration dans le groupe des êtres doués de raison. Les penseurs chrétiens rejoindront les stoïciens pour refuser une âme immortelle et une intelligence aux bêtes. Les procès d’animaux au Moyen Âge ne traduisent pas une incertitude sur ces points car leur rôle était probablement pédagogique. La rupture s’est radicalisée avec l’« animal-machine » de Descartes, étant entendu que les disciples de ce dernier sont allés plus loin que le maître. Pour Descartes en effet, l’animal demeure différent de la machine car il est création de Dieu, alors que la machine est création de l’homme. Les Lumières et le xxe siècle industriel ne changeront pas le regard de l’Occident et son attitude dominatrice mais, dans le même temps, un questionnement éthique, joint aux théories de Darwin, préfigurera une nouvelle tentative de définition de l’animal, fondée sur sa qualité d’être sensible. Néanmoins, la philosophie ne réussira pas à pointer ce qui distingue l’homme de l’animal : la différence est-elle de nature ou de degré ? Les auteurs se demandent alors si la science, grâce aux progrès de l’anthropologie et de l’éthologie, pourra éclaircir le débat : ils concluent toutefois qu’en l’état actuel, le questionnement achoppe encore sur le problème de la pensée et de son rapport au langage.

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Avec le troisième chapitre, consacré à la domestication, on entre dans un tout autre sujet, qui inclut également les origines de l’homme. On y voit rappelé que nous descendons de quelques centaines d’Africains, qui ont suffi à générer toute la diversité génétique actuelle. Les conceptions classiques de la domestication des plantes et des animaux sont exposées, une large place étant faite à la discussion et aux incertitudes : par exemple, la sédentarisation n’a pas forcément suivi le nomadisme, et la vie des chasseurs-cueilleurs n’était peut-être pas moins enviable que celle des agriculteurs. Les conséquences sanitaires de la sédentarisation et de la cohabitation avec les animaux devenus domestiques sont analysées, notamment en termes immunologiques. La population eurasienne s’est peu à peu exposée et immunisée contre de nombreuses maladies, ce qui ne sera pas le cas de peuples ayant côtoyé peu d’animaux : on sait ce qu’il en résultera lors de la conquête de l’Amérique et, plus tard, de l’Océanie.

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« La manipulation des animaux depuis le Moyen-Âge » fait l’objet du quatrième chapitre. Les nouvelles pratiques d’élevage et de sélection qui permettent aux humains d’accélérer et d’orienter la transformation des animaux, amorcée depuis la domestication, sont présentées et commentées, puis c’est l’histoire de l’élevage en marche vers les biotechnologies actuelles qui est envisagée. Les auteurs sont, bien entendu, plus encore ici peut-être que dans les autres chapitres, obligés de choisir les thèmes et d’en traiter succinctement, d’autant plus que les poissons, les insectes et les animaux de laboratoire font partie du sujet. On note un certain optimisme de leur part à propos des nouvelles technologies de la reproduction : ils pensent en effet que le clonage des animaux familiers ne se développera pas parce que le marché est inexistant et que le clonage humain n’est pas pour demain. Puissent-ils avoir raison !

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« Ces animaux qu’on ne mange pas » est le titre du chapitre 5. Qu’ils appartiennent ou non à une espèce domestique, les animaux familiers sont présents dans toutes les ethnies depuis les débuts de l’histoire humaine. C’est à partir de 1500 que les occidentaux ont modifié leur attitude à l’égard des animaux familiers, dans le cadre d’une nouvelle sensibilité face à la nature, celle-ci n’apparaissant plus comme étant exclusivement au service de l’homme. La place parfois excessive qui leur est faite aujourd’hui traduit peut-être, paradoxalement, le fait que nous n’ayons plus besoin des bêtes comme auxiliaires pour notre travail : l’homme est de nos jours seul avec ses machines, et l’animal de compagnie vient remplir un vide. Les collections d’animaux (ménageries et cirques, jeux, zoos, etc.) sont envisagées à leur tour. L’aperçu historique concernant ces collections inclut au passage les expositions d’humains, qui commencèrent avec la découverte des Amérindiens et perdurèrent jusqu’aux expositions coloniales du xxe siècle. Les auteurs évoquent également les débats actuels sur l’évolution de la conception et du rôle des zoos, la sauvegarde d’espèces rares étant en train de devenir un axe privilégié.

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Le dernier chapitre est consacré à l’animal dans l’art, sujet immense en soi et en raison de ses intrications avec la religion et la philosophie. Ce n’est pas l’art animalier en tant que tel qui retient l’attention ici mais plutôt la question : l’animal existe-t-il indépendamment de la manière dont l’homme le voit ? On se doute que la réponse est négative, car l’animal n’est jamais « en soi » mais toujours « en représentation », ayant pour mission de valoriser l’homme avec qui il vit. Les animaux mythiques, si présents dans l’art antique, font l’objet des premiers développements, suivis par les « bêtes réelles », souvent porteuses de symboles pérennes. L’animal est également présent dans la littérature et le cinéma, ce qui est amplement commenté.

Dans leur conclusion, Janick Auberger et Peter Keating reviennent sur la différence entre l’homme et l’animal, expliquant notamment que les philosophes sont obligés maintenant de chercher des distinctions de plus en plus fines et acceptant au moins une spécificité de l’humain, celle de vouloir se définir contre les autres vivants.

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À l’issue de la lecture de cet ouvrage extrêmement riche d’informations et d’analyses, bien documenté (environ 170 références générales, auxquelles s’ajoutent de nombreuses notes de bas de page qui incluent beaucoup d’autres références, plus ponctuelles), suffisamment illustré, agréable à lire, nous sommes tenté de mettre en exergue une remarque et une question que les auteurs avaient formulées dans leur introduction :

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  • l’animal, présent partout depuis toujours, est en train de devenir « vedette ». Cela veut sans doute dire que l’homme, encore aujourd’hui, a fondamentalement besoin de lui, alors que l’inverse n’est pas vrai. Nul doute que les adeptes de la « libération animale » devraient en tenir compte, sauf à se déclarer franchement anti-humanistes ;

  • en dépit de toutes les informations scientifiques nouvelles qui s’accumulent et qui, soi-disant, sont de nature à changer radicalement notre regard sur les animaux et l’utilisation que nous nous reconnaissons le droit d’en faire, on peut se demander si on en sait réellement plus que les hommes d’autrefois sur la définition de l’homme et de l’animal.

Au total, Histoire humaine des animaux de l’Antiquité à nos jours s’avère très original dans sa conception et, dépassant le cadre de l’histoire proprement dite, offre une mise au point attrayante sur beaucoup d’aspects relatifs à l’animal qui font habituellement l’objet d’études spécialisées et, souvent, trop engagées.

Bernard Denis

Olivier Passarrius, Aymat Catafau, Michel Martzluff, (dir.), Archéologie d’une montagne brûlée. Massif de Rodès, Pyrénées-Orientales, Canet, Éditions Trabucaire, coll. « Archéologie départementale », 2009, 504 p., 32 €

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Les incendies de garrigue et de maquis sont certes des catastrophes dans la France méditerranéenne. Pourtant, on sait que certains écologues, favorables à des milieux ouverts, en ont une vision positive, comme moyens d’entretenir les friches. Le feu intéresse aussi les archéologues depuis une vingtaine d’années : les progrès de la végétation occultant les traces du passé, il fournit en effet l’opportunité de pratiquer une archéologie extensive superficielle. Une opération de ce type vient de déboucher sur un livre exceptionnel par son volume, sa richesse, son approche sur la très longue durée, sa qualité formelle et ses centaines d’illustrations, la plupart en couleurs (photographies, cartes, schémas, tableaux statistiques et graphiques). Ce bel ouvrage, écrit par des archéologues, des historiens et des géographes, résulte du feu dit de Tarerach (Pyrénées-Orientales) en août 2005, lequel a débarrassé en quelques heures la couverture végétale de plus de 1 200 ha situés en moyenne à 480 m d’altitude, touchant cinq territoires communaux. La « montagne brûlée » se trouve entre le Conflent et la plaine du Roussillon, dans une zone jusqu’alors négligée par l’archéologie. Sa prospection systématique a été initiée par l’Association Archéologique des Pyrénées-Orientales, avec la participation de divers organismes, notamment le Centre de Recherches Historiques sur les Sociétés Méditerranéennes de l’Université de Perpignan-Via-Domitia. Elle a dû être mise en œuvre rapidement, avant que la végétation ne repousse, et a révélé 74 sites archéologiques inédits, tout en améliorant la connaissance d’autres déjà repérés.

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Le livre est structuré en 17 chapitres et des notes plus brèves, le tout regroupé en quatre parties. La première a été confiée aux géographes. Les trois autres portent respectivement sur les premières occupations humaines, la période traditionnelle du Moyen Âge au xixe siècle, et la « modernité » du xixe siècle à nos jours.

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Dans la première partie, Johanna Faerber présente les caractéristiques de l’aléa incendie dans la région et son évolution récente. Le feu de Tarerach se caractérise par des zones de combustion incomplète, à cause du vent, ce qui a facilité la constitution d’un espace-mosaïque favorable à la biodiversité. Marc Calvet insiste quant à lui sur la stabilité des paysages morphologiques sur le long terme, remettant en cause l’idée erronée que l’érosion serait un phénomène récent dû à l’action anthropique.

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Les premières traces d’installation humaine remontent au Paléolithique, il y a un demi-million d’années. Les artefacts antérieurs, déjà rares sur le littoral du Roussillon, n’ont pas été trouvés ici. La longue contribution de Michel Martzluff (avec la collaboration de Sabine Nadal) établit un zonage de la montagne en fonction de la présence ou de l’absence des différents types d’industrie lithique, débouchant sur une approche spatiale du peuplement. L’auteur souligne les difficultés de la recherche, du fait que maints espaces archéologiques potentiels ont été altérés par l’érosion pluriséculaire ou par des travaux aratoires mécanisés contemporains. Ainsi, l’absence totale de sites du Paléolithique supérieur ne reflète sans doute pas une réalité du peuplement. En revanche, le hiatus du Néolithique pourrait correspondre à un relatif vide humain. À l’âge du Bronze, présenté par Alain Vignaud (avec l’aide de Pierre Giresse, Richard Iund et Valérie Porra-Kuteni), le plateau de Montalba fournit une cinquantaine de points de concentration d’objets, composés d’une plus forte densité d’éléments du Bronze ancien, lesquels indiquent une occupation humaine jusqu’alors inconnue mais située dans le prolongement de sites déjà attestés. Les nombreux fragments d’objets circulaires en pierre, qui n’ont été trouvés nulle part ailleurs dans la région, semblent indiquer une industrie locale opportuniste dictée par la présence de matériaux adéquats et par le temps libre dont les bergers sont les seuls à disposer pour les confectionner. Ce mobilier a été trouvé en contrebas de chaos rocheux interprétés comme des habitats, en bordure de pâturages potentiels et d’un itinéraire pastoral ayant perduré jusqu’à l’époque moderne, jalonné par des dolmens. Tout ceci milite en faveur d’une activité d’élevage.

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Au cours des siècles suivants, aucune occupation n’est attestée sur la « montagne brûlée » jusqu’à l’époque wisigothique, alors que des terrains aussi difficiles ont gardé des traces romaines ailleurs dans la région. À moins que ce phénomène ne résulte d’un déséquilibre écologique consécutif à la dense occupation protohistorique, il pourrait s’expliquer par l’existence d’une zone tampon entre le faciès romain classique de la plaine et une occupation appartenant au groupe culturel « de l’arrière-pays », identifié par l’auteur, Jérôme Kotarba, dans les environs.

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La troisième partie s’ouvre par l’étude des vestiges du castrum déserté de Ropidera, fortifié ainsi que son église à partir du traité de Corbeil (1258), lorsque ce village du royaume d’Aragon s’est retrouvé en position d’alerte au niveau de la frontière avec la France. Les vestiges en élévation, confrontés par Aymat Catafau et Olivier Passarrius avec les textes, notamment un terrier de la fin du xive siècle, indiquent que la trentaine de maisons n’était pas nettement groupée autour de l’église. Les murs en pierre, généralement liés à la terre, étaient moins épais mais percés d’aussi peu de fenêtres que dans les autres sites de la France méridionale. En cherchant à dater l’abandon du village, vraisemblablement au xve siècle, les auteurs montrent à quel point le nombre d’unités fiscales est déconnecté du nombre réel d’habitants, et que le passage des Grandes Compagnies a dû induire des périodes d’abandon de courte durée de la zone frontalière dès le xive siècle.

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Le croisement de l’archéologie avec les textes est omniprésent dans les troisième et quatrième parties, pour lesquelles Denis Fontaine a effectué une bonne partie de la recherche documentaire aux Archives départementales. Les mêmes thèmes reviennent dans chacune de ces deux parties. Ainsi, Jean-Pierre Comps énumère et décrit l’état, la construction, l’entretien, les usages et les usagers des ponts sur la Têt et des chemins du Moyen Âge à la fin du xixe siècle. Puis il aborde le déclin des chemins au profit des routes à partir de la fin du xixe siècle, et enfin l’apparition des pistes et des sentiers de randonnée depuis la fin du xxe siècle. Michel Martzluff (avec l’aide, entre autres, de Pierre Giresse, Patrick Barthes et Sabine Nadal) a rédigé tous les chapitres sur l’exploitation de la pierre, étudiée à partir des encoches de taille, de quelques textes et d’une collecte de la mémoire des derniers tailleurs de pierres. L’étude de l’exploitation du granite concerne des productions aussi diverses que les meules médiévales de Reglella ou les pavés perpignanais du xixe siècle. Mais la datation des techniques de débitage est difficile. Un autre chapitre, volumineux, dresse un large tour d’horizon régional des sites d’extraction et des monuments utilisant le marbre, afin de montrer que celui des carrières méconnues de Bouleternère a été souvent confondu avec la production de Villefranche-de-Conflent. Trois chapitres rédigés par Aymat Catafau et Olivier Passarrius concernent les aménagements agro-pastoraux du Moyen Âge au xxe siècle, notamment les feixes (terrasses de culture) pour lesquelles les auteurs avouent des difficultés de datation. Si l’habitat médiéval était groupé, sans « mas » intercalaires, l’époque moderne correspond en revanche à l’abandon de l’habitat permanent dans la montagne et donc à l’extension de la surface des territoires des villages de plaine qui se sont maintenus, induisant l’installation de nombreuses cabanes en pierres sèches (des centaines recensées sur l’ensemble du massif incendié) et de cortals ou enclos pour le bétail en liaison avec l’essor de l’élevage. Pour les xixe et xxe siècles, les mêmes auteurs (avec l’aide de Patrice Alessandri et de Carine Coupeau-Passarrius) confrontent les vestiges aux plans cadastraux et au mobilier céramique, mettant en évidence le maintien de la dualité entre agriculture et élevage. Il y a cependant un progrès des cultures dans la première moitié du xixe, notamment de la viticulture, avant une déprise dès la seconde moitié.

Cette évolution des xixe et xxe siècles est corrélée à la conjoncture démographique de Rodès étudiée par Nicolas Marty, lequel met bien en évidence le déclin de la population, sauf dans l’entre-deux-guerres où l’exploitation du granite stimule une courte reprise. Entre le milieu du xixe et le milieu du xxe, la grande propriété a tendance à se concentrer tandis que se produit une démocratisation de la terre pour la petite propriété. Dans cette même commune, une seconde contribution purement historique, celle de Peter McPhee, s’intéresse aux tensions entre conservateurs et républicains, dont l’agitation du milieu du xixe siècle est justement à relier à la poussée de la viticulture chez les plus modestes.

Il y a encore dans ce livre l’étude archéologique d’un four de matériaux de construction en terre cuite et d’un four à chaux (Céline Jandot), et enfin un chapitre dans lequel Marjorie Bernat-Gaubert aborde les nouveaux usages de la montagne, aujourd’hui partagée entre des activités économiques en recul, des activités ludiques en essor, et la mise en œuvre de politiques de valorisation du paysage. Les coauteurs promettent d’ailleurs une suite à leur travail, en liaison avec le caue des Pyrénées-Orientales. Espérons que ceci débouchera sur une vraie prise en compte des apports des chercheurs, ici tout à fait remarquables, par les aménageurs.

Sylvain Olivier

Gaétan Le Cloirec (dir.), Carhaix antique. La domus du centre hospitalier. Contribution à l’histoire de Vorgium, chef-lieu de la cité des Osismes, Rennes, pur, coll. « Documents archéologiques, 2 », 2008, 263 p., 25 €

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Dans cet ouvrage publié par les Presses Universitaires de Rennes, Gaétan Le Cloirec, Chargé d’opérations et de recherches à l’inrap, entouré d’une douzaine de collaborateurs, nous livre, onze ans après la fin des opérations de terrain menées de 1995 à 1997, le résultat des fouilles faites à l’occasion des travaux de construction du Centre hospitalier de Carhaix. Ce remarquable travail de synthèse permet de mesurer la spectaculaire progression des connaissances sur la capitale antique des Osismes, située dans le département du Finistère, à la pointe occidentale de la Gaule lyonnaise.

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D’une durée totale de neuf mois, cette opération de fouilles préventives a concerné une emprise de 4 000 m2 qui a permis l’étude d’un quartier résidentiel localisé au sud-ouest de l’agglomération gallo-romaine. Au sein de ce quartier émerge notamment une riche demeure – aristocratique par son ampleur (pas moins de 3 000 m2 au sol) et ses aménagements (présence d’un péristyle autour d’un jardin intérieur, salles chauffées, richesse de la décoration, etc.). L’étude de cette domus, occupée du iiie au ive siècle après J.-C., constitue l’intérêt principal du site. Son intégration dans un tissu urbain particulièrement dense offre les premiers jalons fiables pour la compréhension du développement de ce chef-lieu antique à partir du ier siècle de notre ère.

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L’ouvrage, de réalisation très soignée, réunit une abondante documentation (catalogue détaillé du mobilier, cartes, tableaux, relevés, photographies). Le plan est clair. Le texte est agréable, facile à lire. Ce d’autant qu’il est aéré par une riche illustration (plus de 200 figures) – en noir et blanc et en couleur – de plans, de coupes synthétiques à but démonstratif, de dessins de restitution, de planches de mobiliers. On apprécie en particulier que tous les plans de fouilles soient orientés nord-nord-est, ce qui facilite la lecture et gagne en clarté. La documentation figurée occupe ainsi une place importante qui non seulement illustre les pages mais surtout renforce le discours scientifique. On peut cependant regretter l’absence de tables des illustrations. La bibliographie de l’ouvrage est riche (plus de 400 références). Et on apprécie, en annexes, un catalogue qui réunit l’ensemble des découvertes archéologiques recensées sur le territoire de Carhaix-Plouguer. Malheureusement, cet inventaire s’arrête en 1998.

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Cette monographie est organisée en quatre chapitres, selon une démarche chronologique et thématique. Elle débute logiquement par la présentation du site, des recherches et du contexte historique. Ce premier chapitre (« Cadre et conditions de l’étude », p. 19-27) fournit un aperçu des grandes phases chronologiques et prend la peine de replacer Carhaix dans les grandes aires culturelles régionales. Les deux chapitres qui suivent (« Des premières occupations à la construction de la domus » p. 29-88 ; « La domus (phase iv) » p. 89-174) exposent de manière très détaillée les résultats de la fouille, offrant ainsi une description précise de la domus, qui représente environ 200 ans d’occupation continue.

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Les fouilles ont permis de déterminer quatre phases d’occupation. Le chapitre 2 porte sur les premières occupations ? qui remontent au ve siècle avant J.-C. et correspondent à des structures souterraines qui se rencontrent fréquemment en Armorique ?, à la construction de la domus, au iiie siècle après J.-C. (phase iii). À la fin du ier siècle après J.-C., le quartier se développe avec la mise en place d’un schéma urbain conçu pour durer. L’auteur propose différentes hypothèses sur la nature de l’occupation – activités artisanales et confortables demeures ?, tout en restant prudent sur l’interprétation des données. à la fin du iie siècle, on observe une restructuration importante du quartier : destructions, remblais et remaniements des bâtiments. Le chapitre 3 traite de la domus : sa mise en place (au début du iiie siècle), son organisation, son abandon. L’analyse architecturale constitue la partie principale de l’étude (p. 89-141). La cour-jardin, le péristyle, l’entrée, les espaces de réception, les espaces privés, les espaces de services, les salles chauffées, la décoration, la gestion de l’eau font l’objet d’un examen détaillé. Cette demeure urbaine témoigne de manière éclatante la volonté des élites locales d’adopter l’habillage à la romaine. L’analyse architecturale qui est proposée ici s’intéresse donc autant au fonctionnement interne de la domus qu’à son impact dans la cité, qu’il soit visuel, social, économique ou culturel. Suit (p. 143-162) trois études de mobiliers (verre, bois, cuir). On retiendra, parmi les pièces les plus remarquables, l’éventail varié de vaisselles en verre, un seau en bois complet et des semelles de chaussure. Ce mobilier confirme la richesse du cadre de vie, la datation tardive de l’occupation et replace Vorgium dans une sphère culturelle et économique qui concerne les provinces du nord de l’Empire (Bretagne insulaire, Gaule du nord, Germanies).

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Le dernier chapitre, intitulé « Le quartier de l’hôpital dans le chef-lieu des Osismes » (p. 175-204), est véritablement une synthèse qui met en perspective les résultats de la fouille avec les données archéologiques antérieures pour les replacer dans un cadre chrono-culturel cohérent. Gaétan Le Cloirec brosse un panorama de la ville qui permet d’établir une première esquisse de Carhaix au cours de l’Antiquité (p. 200-204). Sept phases d’occupation sont proposées, « des origines de la période gallo-romaine », situées au début du ier siècle ap. J.-C., au « déclin de l’occupation gallo-romaine », situé vers le milieu du ive siècle. Les éléments postérieurs ne témoignent pas d’une réelle activité mais plutôt « de passages sporadiques ». Les bouleversements qui engendrent le déclin de Vorgium sont remis dans le contexte de l’usurpation de Magnence (350-353).

De cette publication réussie, on retiendra pour ce qui est de la forme, la clarté de l’exposé, une étude rigoureuse et parfaitement documentée. Sur le fond, elle constitue une avancée notable car elle invite à la correction voire à la révision de certaines idées admises ou reçues sur l’ouest de la Gaule romaine. À n’en pas douter ce travail de grande qualité fera date dans l’histoire des villes et de l’habitat urbain en Gaule romaine et plus particulièrement pour la péninsule armoricaine. Ce volume permettra d’intéressantes comparaisons par la référence qu’il fournit pour cette région, et montre avec éclat tout ce qu’apporte l’exploitation des données archéologiques alliée à la réflexion historique. Comme le souligne Michel Vaginay (Conservateur général, drac Midi-Pyrénées) dans l’avant-propos « au-delà de son intérêt propre, cet ouvrage […] est l’exemple d’une opération d’archéologie préventive bien menée, c’est-à-dire conduite avec constance et efficacité jusqu’à son véritable terme – la publication – par la même équipe ».

Cristina Gandini

Vito Fumagalli, Paysages de la peur. L’homme et la nature au Moyen Âge, trad. de l’italien par Paul-Louis van Berg, éd. par Jean-Pierre Devroey, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2009, 399 p., 10,50 €

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À ceux qui connaissent déjà l’œuvre de Vito Fumagalli, il sera plaisant de redécouvrir l’intelligence de ce médiéviste dont la plume magistrale est parfaitement transcrite ici en français par son traducteur Paul-Louis van Berg. Né en 1938, Vito Fumagalli a fait ses études supérieures d’histoire médiévale à la Scuola Normale Superiore de Pise. Après son travail de fin d’études consacré à Géraud d’Aurillac et son hagiographe Odon de Cluny, il entreprend l’étude des rapports seigneurs/paysans à l’époque carolingienne. À la fin des années 1960, il commença à proposer une vision singulière des campagnes du haut Moyen Âge alors que la tradition historiographique était encore pour longtemps porteuse d’une représentation sombre des premiers siècles médiévaux.

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La spécificité des travaux de Vito Fumagalli repose surtout sur la manière d’aborder le régime seigneurial, non sous l’angle du système économique (mécanisme de l’impôt, grand domaine) et des institutions politiques (système féodal), mais en plaçant au centre de sa réflexion le paysan comme véritable acteur de l’histoire et élément dynamique des relations entre seigneurs et paysans. Grand spécialiste du paysage médiéval, il en conçoit l’histoire comme une histoire sociale qui implique d’aller à la rencontre de toutes les classes et de leurs relations avec la nature, en utilisant l’ensemble des sources disponibles.

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En 1987, Vito Fumagalli entreprend de passer de l’érudition à la vulgarisation de qualité (« la divulgation », pour reprendre le terme choisi par le préfacier de la présente édition, Jean-Pierre Devroey). Cet ouvrage est la traduction française de l’ouvrage Paesaggi della paura. Vita e natura nel Medioevo, paru en 1994 et reprenant en réalité quatre essais (présentés ici dans leur ordre de parution en italien).

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Quand le ciel s’obscurcit (Quando il cielo s‘oscura, 1987). Ce court essai aborde la vision de la mort, la violence et la peur dans un dialogue entre la caste sacerdotale et la noblesse, à travers les thèmes des rapports entre vivants et morts, la chasse, la violence et la guerre. Si le point de départ chronologique est le haut Moyen Âge, Vito Fumagalli croise les idées et les réflexions sur une plus large période.

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La pierre vive (La pietra viva, 1988). Parcourant le Moyen Âge depuis la fin de l’Antiquité jusqu’au xiiie siècle, l’historien consacre cet essai une fois encore à l’angoisse des hommes de l’Occident face au changement de civilisation. À travers l’histoire des villes de l’Italie médiévale, il nous entraîne à partir de la pierre taillée, symbole de la civilisation, dans un récit plus ambitieux où s’opposent nature et culture ; mais pour mieux les rapprocher dans le dernier chapitre où Vito Fumagalli vient nuancer ce dualisme (chap. xi « Villes, campagnes et animaux », p. 285-302).

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Solitudo carnis, 1990. Cet essai, véritable étude anthropologique de la pensée médiévale, nous emmène vers l’usage du corps humain dans la définition de l’idéal chrétien. C’est vers la fin du haut Moyen Âge que Vito Fumagalli voit la naissance de deux visions antagonistes de la physique dans la pensée de l’Occident médiéval. D’un côté, l’Église, en particulier monastique, confirme la sublimation du renoncement de la chair et épaissit son discours d’une réprobation générale à l’égard de tout ce qui touche le monde d’ici-bas. De l’autre, l’homme commence à se regarder différemment : il se trouve capable de transformer sa personne, sa nourriture, voire son paysage ; tolérant ses faiblesses, il a davantage confiance dans ses vertus. L’auteur voit dans l’émergence de double discours une tension intellectuelle qui persiste bien au-delà de la fin du Moyen Âge.

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L’aube du Moyen Âge (L’alba del Medioevo, 1993) est centré sur les ive-vie siècles de notre ère, un moment rarement étudié, souvent considéré comme une « période de transition » entre la fin de l’Antiquité et le Moyen Âge. Vito Fumagalli propose de redécouvrir, à la lueur des récits contemporains, la mort d’un monde et la naissance d’un autre, dont les mutations sont visibles dans les paysages urbains et ruraux. Il touche au sensible en approchant au plus près la psychè des individus et les comportements collectifs, animés par le doute, la peur et l’espoir. La période est complexe et pleine de contraste ; le vie siècle est celui de la crise du monde occidental, mais aussi le paroxysme de la reprise en dépit des conditions sociales, politiques et culturelles.

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Précurseur sur de nombreux aspects de la civilisation médiévale, Vito Fumagalli est encore aujourd’hui inspirateur de réflexions pour de nombreux médiévistes ; si, évidemment, certaines analyses sont maintenant dépassées (la peur des hommes devant les forces de la nature, le loup, etc.), il fut longtemps un remarquable stimulus de la recherche et reste un jalon majeur de l’historiographie médiévale.

Fabrice Guizard

Vincent Hincker et Philippe Husi, (dir.), La Céramique du haut Moyen Âge dans le Nord-Ouest de l’Europe (ve-xe siècles), Actes du colloque de Caen, Condé-sur-Noireau, nea, 2006, 429 p., 38 €

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Douze ans après le colloque d’Outreau (La Céramique du ve au xe siècle dans l’Europe du Nord-Ouest, sous la dir. de D. Piton), le colloque de Caen avait pour but de faire le point des connaissances sur le même thème et pour la même période. Les actes du colloque réunissent dans un agréable format 23 contributions concernant une aire géographique comprise entre la moitié nord de la France (l’essentiel des contributions), la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne rhénane et le Sud-Ouest de l’Angleterre.

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Dans son « Étude synthétique des fours de potiers du haut Moyen Âge dans le Nord de la France, la Belgique et les Pays-Bas », Freddy Thuillier présente une quarantaine de fours alto-médiévaux, dont il rappelle les contextes de découverte et les caractéristiques différentes, du point de vue morphologique, entre les périodes mérovingiennes et carolingiennes. Ainsi, les fours de potiers mérovingiens se trouveraient dans la droite ligne des fours gallo-romains à tirage vertical, alors que les fours carolingiens seraient majoritairement longitudinaux. Line Van Wersh évoque ensuite « Les fours de potiers mérovingiens découverts à Maastricht (Pays-Bas) et leurs productions ». Ces fours qualifiés de « circulaires » (selon la forme supposée de la chambre de cuisson) par le premier auteur, sont ici considérés comme longitudinaux, d’après les plans au sol, ainsi que les mesures de longueur et de largeur de la chambre. Cette contradiction soulève la difficulté d’interpréter et de classer ces vestiges complexes et parfois peu explicites. S’ensuit un catalogue des objets trouvés dans l’atelier où se côtoient formes ouvertes, carénées ou non, pots ovoïdes et cruches, avec les décors à la molette très caractéristiques des productions alto-médiévales. Line Van Wersh publie également dans ces actes « La céramique mérovingienne, témoin des aspects sociaux culturels du site de Sclayn », où elle met en avant la vocation privilégiée de cet habitat rural, ainsi que la continuité de l’occupation du site depuis la fin du Bas-Empire.

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C’est dans un parcellaire agricole structuré par des fossés qu’ont été découverts « Les ateliers de potiers du haut Moyen Âge de la Frétellière à Trémentines (Maine-et-Loire) ». Xavier Dubillot et Alain Valais ont retrouvé à cet endroit trois fours à vocation domestique et quatre fours de potiers, en activité entre la seconde moitié du viiie siècle et au moins la première moitié du xe siècle. Les potiers ont réutilisé les creusements des fossés pour aménager leurs fours et pour y déverser, en dépôt primaire, quantité de rebuts de fabrication qui ont livré pas moins de 130 formes archéologiquement complètes dans les 700 kg de tessons exhumés. Les poteries des ateliers de la Frétellière ne sont pas tournées, mais modelées. Des productions de même type (du même atelier ?) auraient été retrouvées jusqu’à 60 km de Trémentines. Des analyses des pâtes céramiques restent à faire. Avec « Une installation artisanale du haut Moyen Âge : l’atelier de potiers carolingiens du hameau de Chaudry à Vienne-en-Arthies (Val-d’Oise) », Séverine Hurard mène à travers cette petite opération de sauvetage, une réflexion sur la construction du four à languette qu’elle a pu apparenter à d’autres fours de la même période (notamment certains des fours de l’atelier de Subles (cf. infra). Le comblement du four a livré en effet à la fois des ratés de cuisson de céramiques communes produites à cet endroit ainsi que quelques dizaines de kg de fragments de terre cuite présentant des traces de lutage au doigt ou d’empreintes de pots. Manifestement, il s’agit là des restes du voûtement. Les pages suivantes sont consacrées à « Un atelier de potier carolingien à Subles, Calvados) », que Vincent Hincker, Karine Jardel, Xavier Savary et Florence Delacampagne comparent également à un autre atelier de la région, celui de la rue de Verdun, à Bayeux (Calvados). L’étude des cinq fours, comme celle de la céramique, est menée avec méthode, et leur datation – archéomagnétique pour les uns, typologique (mobilier associé) pour les autres – laisse entrevoir un atelier pérenne où les fours se succèdent, entre la seconde moitié du ixe siècle et la fin du xe siècle. Subles conforte l’évolution morphologique des fours au cours de la période carolingienne, avec le passage de la chambre de cuisson circulaire à la chambre longitudinale. Le catalogue des formes est classique.

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Avec « Une évolution non sans rupture : la production potière en Alsace et en Pays de Bade du vie au xe siècle », Madeleine Châtelet, nous invite à parcourir la vallée du Rhin, de Bâle à Haguenau et Baden-Baden, à travers les céramiques recueillies dans les trois zones d’échange que sont la Haute-Alsace, l’Alsace du Nord/Ortenau et le Brisgau. Aucune structure de production n’était alors connue et c’est sur l’interprétation des données de l’observation et des analyses des seules terres cuites venant de sites d’utilisation qu’elle a pu déterminer la présence de nombreux ateliers jusqu’au milieu du viie siècle. Au cours du deuxièlme tiers du viie siècle se met en place un nouveau système de production avec une céramique micacée, montée au colombin, au sud, et une céramique à pâte claire, au nord, avec une diffusion plus large sur ses marges. Ces deux types céramiques remplaceront les petites productions locales jusqu’au xe siècle. On notera à l’appui de la démonstration la série très explicite des cartes de diffusion et le tableau typochronologique des décors à la molette. Puis Sylvie de Longueville, Nathalie Mees, Caroline Robinet, Raphaël Vanmechelen et Olivier Collette montrent un autre aspect de la recherche en céramologie avec « Le Grognon (Namur, Belgique) : un site de consommation au secours de la recherche céramologique du viiie au xie siècle ». Le site du Grognon, au confluent de la Sambre et de la Meuse, a fait l’objet d’une fouille exhaustive et pluridisciplinaire à la fin des années 1990, permettant l’établissement d’une chronologie relative et absolue de la céramique qui s’y trouvait, en lien avec la sédimentation des berges. Avec une grande rigueur, les auteurs dégagent nettement quatre phases dans d’utilisation des céramiques, avec une période charnière, au milieu du ixe siècle, correspondant au développement du portus de Namur. La céramique jusque-là presque exclusivement mosane cèdera progressivement le pas à la fameuse céramique d’Andenne, avant la fin du xie siècle. Vincent Hincker, à son tour, aborde « L’évolution des corpus céramiques en usage au haut Moyen Âge en Basse-Normandie à travers l’étude des rejets domestiques en contexte rural ». Le titre est long, certes, mais il recouvre un parcours archéo-céramologique sans faille et sans jargon (pas de « fondpied polypode »). C’est un incontournable état de l’art, pour la Basse-Normandie, complété par un catalogue de plus de 300 dessins. Avec « La céramique dite de Serris (Seine-et-Marne) », du nom d’un important habitat rural du haut Moyen Âge fouillé dans les années 1990, Nadine Mahé-Hourlier retrouve les grands traits du vaisselier mérovingien et envisage « une évolution, voire une véritable mutation des modes culinaires au tournant du viiie et du ixe siècle ». C’est une riche contribution que Philippe Husi, dans « La céramique peinte et glaçurée du haut Moyen Âge dans l’Ouest de la France : nouvelles données pour d’anciennes interprétations, un bilan pour le Nord-Ouest de l’Europe », met à la disposition du lecteur. Habitué aux grands espaces, l’auteur ouvre des fenêtres d’étude, à partir des lectures de nombreux travaux, dans le but de compléter, ici-même, avec de nouvelles données, les interprétations relatives à la présence de céramiques peintes et glaçurées dans le Nord-Ouest de l’Europe.

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Les deux communications suivantes concernent la céramique burgonde. Celle d’Agathe Mathiaut-Legros, Céramiques fines et identité régionale, le cas de la céramique dite « burgonde », livre à partir de pots issus de contextes funéraires de précieuses cartes de répartition et de diffusion de certains objets. Celle de Jean-Pierre Urlacher, Françoise Passard et Sophie Gisard, « Les céramiques de la nécropole « Les Champs Traversains » à Saint-Vit (Doubs). Contribution à la typochronologie en domaine romano-burgonde (vie-viie siècle ap. J.-C.) », évoque la typologie des céramiques trouvées dans près de 200 tombes, mais aussi leur distribution dans la nécropole, éclairant ainsi les pratiques funéraires des contemporains, dans une fourchette chronologique comprise entre la seconde moitié du vie siècle et le milieu du viie siècle. Avec « Les productions céramiques peintes et polies d’Île-de-France (viiie-xe siècle) », Annie Lefèvre nous montre des terres cuites originales, caractérisées par un décor peint à l’aide d’une argile liquide rouge ou orange et par un polissage de leur surface. Ces objets se retrouvent essentiellement dans la région francilienne, aussi bien dans des sites urbains (25 à 30 % des vases) que dans des habitats ruraux (10 à 15 % des vases). Cette céramique à décor composé s’estompera dans le courant du xe siècle.

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Yann Hollevoet évoque ensuite « Les céramiques domestiques du haut Moyen Âge en Flandre », après en avoir rappelé la définition : « la production d’objets destinés à l’usage de la famille et non pas aux échanges ou au commerce ». Il s’agit de formes simples, le plus souvent à usage culinaire. Elles sont généralement réalisées par des femmes et peuvent nettement différer d’une région à l’autre. Il faudra attendre la fin de la période mérovingienne pour qu’elles disparaissent, au profit de poteries plus standardisées. C’est également en Flandre que Koen de Groote nous emmène, à travers les sites de Petegem et d’Éname pour observer « L’évolution de la céramique dans la vallée de l’Escaut (Flandre) du ixe au xiie siècle ». C’est au tournant des ixe-xe siècle que les céramiques communes évoluent, des points de vue technologique et typologique. Au xe siècle et pour l’essentiel du xie siècle, l’origine de fabrication de la céramique est encore locale. La fin du xie siècle esquisse puis le xiie siècle développe une nouvelle organisation, micro-régionale, du marché de la poterie, accompagnant l’essor des villes flamandes. C’est approximativement dans un triangle Dunkerque, Saint-Omer, Calais que se trouvent la quinzaine de sites archéologiques à partir desquels Jean-Claude Routier évoque « Les céramiques médiévales des xe et xie siècles en Flandre et sur le littoral du Nord-Pas-de-Calais ». La poterie peinte, souvent une imitation régionale des vases des ateliers de Pingsdorf, est la plus représentée dans les lots étudiés. Sont également observées, entre autres productions locales, des céramiques domestiques à pâte fine, grise à noire, lissée ou lustrée, des pots culinaires grossiers et non tournés ainsi que des poteries à dégraissant coquillier. Un des apports de cette étude, avec la datation de sites grâce au mobilier céramique, tient à la chronologie de l’occupation humaine dans la plaine littorale flamande au Moyen Âge. Onze pages de planches contribuent à bien caractériser la typologie céramique de la région.

Les deux contributions suivantes sont l’œuvre de Wolfram Giertz et de Duncan Brown. Dans un article d’envergure, le premier se penche sur l’influence étrangère dans la formation d’une industrie de la poterie dans la Vorgebirge rhénane (« Foreign influx in the formation of the Renish Vorgebirge Pottery Industries Danubian-type wasters from Walberberg, c. 500 A.D »), selon un axe Danube/Rhin alors que Duncan Brown dresse un très instructif « Bilan sur les céramiques saxonnes découvertes à Southampton, à partir de l’étude de deux sites alto-médiévaux voisins, dont le port d’Hamwic ». Les céramiques locales, grossières, non tournées, représentent l’essentiel des objets céramiques retrouvés, mais les importations continentales sont à la fois significatives (de 15 à 20 %) et diversifiées (le Nord et l’Ouest de la France, la Belgique ou encore la vallée du Rhin). Puis René Legoux évoque « La diffusion en Île-de-France et en Picardie de la céramique ornée entre la fin du ve et le viie siècle ». Disposant de la remarquable série de 150 décors à la molette de la nécropole de Bulles (Oise), René Legoux a poursuivi ses investigations en étendant ses comparaisons à de nombreux sites picards et franciliens (et même plus lointains). Il a ainsi réuni une série de 1 200 molettes originales dont il tire le meilleur parti en réalisant des rapprochements très instructifs entre différents sites (funéraires, habitats etc.). Les remarquables cartes de diffusion et de répartition des molettes obtenues sont un bel exemple d’ingénierie, simple et efficace. Yves-Marie Adrian poursuit, plus à l’Ouest, en Normandie, avec « Répertoires et approvisionnements sur le plateau de Saint-André-de-l’Eure durant le haut Moyen Âge : principaux caractères de la céramique mérovingienne et carolingienne au sud d’Evreux (Eure) ». Il retrouve avec ces céramiques les périodisations communément admises pour le haut Moyen Âge, mais il précise l’avènement ou la disparition de certaines productions et observe l’évolution des liens avec les régions limitrophes. Son article s’achève avec un catalogue de 16 pages de planches céramiques. Alan Vince ouvre ensuite une page archéométrique, avec « Les analyses scientifiques des céramiques datées entre le viie siècle et le viiie siècle provenant de Lundenvic (Cité de Westminster, Londres) ». Après avoir rappelé la géologie du bassin de la Tamise, il détermine à partir d’analyses pétrographiques et chimiques que la majorité des terres cuites trouvées à Lundenvic sont d’origine locale ou régionale. Les autres céramiques seraient continentales, en provenance du Nord de la France, de la Basse Seine ou de la vallée du Rhin. Un second article d’Yves-Marie Adrian, « La céramique et le verre mérovingien « tardif » (deuxième moitié du viie-première moitié du viiie siècle) dans la région de Rouen : les exemples domestiques de Notre-Dame-de-Bondeville et de Oissel (Seine-Maritime), l’exemple funéraire de Poses (Eure) », précède les conclusions du colloque, tirées par Frans Verhaeghe, dans « Conclusion. La céramique dans le Nord-Ouest de l’Europe du ve au xe-xiie siècle. Un essai d’évaluation et quelques réflexions ». Une bibliographie terminale réunit toutes les références des auteurs.

En résumé, les actes du colloque de Caen constituent une somme nécessaire, sur laquelle peuvent s’appuyer étudiants en archéologie, spécialistes du haut Moyen Âge et tous ceux qui œuvrent à partir des objets céramiques. Le domaine – la céramologie – peut paraître ingrat, si l’on s’en tient à la lecture de ses planches de profils et de décors, mais il y a du sens, dans les interprétations, et de l’histoire, incontestablement. C’est dans cet esprit, sans doute, que les responsables de cette publication ont placé, sur la quatrième de couverture, un extrait d’Omar Khayyam, poète persan du xie siècle : « Ce vase ainsi que moi fut autrefois un douloureux amant ; avidement il s’est penché vers quelque cher visage. Cette anse que tu vois à son col, c’est un bras qui jadis enlaçait un coup bien-aimé ». Ces quelques lignes ne symbolisent-elles pas la relation ancienne et intime, entre les hommes et les objets de terre cuite ?

Bruno Fajal

Patrick Corbet et Jackie Lusse, (dir.), Ex Animo. Mélanges d’histoire médiévale offerts à Michel Bur par ses élèves à l’occasion de son 75e anniversaire, Langres, éditions Dominique Guéniot, 2009, 526 p., 45 €

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Voilà un ouvrage collectif qui défie avec bonheur les contraintes ordinaires des actes de colloques, tables rondes et autres volumes thématiques : seulement dix articles en 500 pages, comme si les auteurs, réunis par leur dette commune envers Michel Bur, n’avaient pas été assujettis à la double dictature du sujet pointu et des 30 000 signes. On saura gré aux éditions Dominique Guéniot, à Langres, d’avoir accueilli ce recueil baroque doté de riches illustrations et annexes (listes, inventaires de sites, plans cadastraux). Préfacé par Pierre Toubert, l’ouvrage comprend des articles qu’on peut regrouper comme suit : quatre autour des questions d’encellulement et des châteaux (Hervé Mouillebouche ; Gérard Giuliato ; Charles Kraemer ; Éric Affolter, André Bouvard et Jean?Claude Voisin), deux autour des cultes des saints (Patrick Corbet, Catherine Guyon), deux autour de la construction des cathédrales (Alain Saint-Denis, Patrick Demouy) et deux divers (Jackie Lusse, Koïchi Horikoshi). Les études sur les châteaux et sur les cultes des saints se veulent systématiques et reflètent jusqu’à 30 ans de recherches dans le sillage de Michel Bur.

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À tout seigneur, tout honneur : d’abord la castellologie. Partant de l’exemple singulier d’Igornay (Saône-et-Loire), avec ses deux paroisses dont l’une est abritée par le château, Hervé Mouillebouche examine les cercles de paix (sous les angles juridique, métrologique et topographique) en relation avec les cimetières habités et les châteaux en Bourgogne. L’apport le plus original à l’étude de la formation des villages concerne la « castralisation » de cimetières et d’églises : en dépit de la « réforme grégorienne », des aîtres enclos ou des enceintes ecclésiales ont parfois servi de base à la construction de châteaux.

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Entre Woëvre et Argonne, secteur qu’étudie Charles Kraemer, les châteaux de la noblesse souveraine, en position perchée et de forme polygonale, sont le fait des comtes de Bar et des évêques et du chapitre cathédral de Verdun, rejoints par les ordres militaires et les seigneurs d’Apremont ; la dissolution du ban favorise l’apparition d’une aristocratie rurale disposant de mottes castrales aux xie et xiie siècles et de châteaux en pierre plus complexes au xiiie, puis d’une nouvelle génération de chevaliers de village dotés de maisons fortes (le plus souvent avec un terre-plein quadrangulaire ceint d’un fossé) et de milites castri auxquels sont inféodés des terres voire des maisons en échange d’un service de garde au château suzerain. Publics ou privés, les châteaux surveillent ou suscitent routes, gués, ponts, bourgs castraux ; la participation des villageois à leur garde à partir des années 1360 favorise l’émergence des communautés paysannes.

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Gérard Giuliato précise les origines, l’ascension et la décadence des seigneurs de Riste, dont le castrum est construit à la fin du xie siècle sur un site d’éperon surplombant la vallée de l’Orne à Homécourt (Meurthe-et-Moselle). Dépendance du fisc royal de Briey confié au duc de Basse-Lorraine au xe siècle, Riste échoit à une branche cadette des comtes de Bar jusqu’à sa destruction en 1215. Le lignage éponyme se recentre alors sur la seigneurie de Lunéville et d’autres sites secondaires ; mais sujet à l’endettement dès les années 1230, il subit un implacable déclassement scellé par des alliances hypogamiques. Au xive siècle, Burnekin II de Riste, amateur de poésie courtoise, et sa femme Jeanne de Blâmont ne peuvent empêcher la saisie des biens du premier et du douaire de la seconde par le duc de Lorraine, ainsi que la vente aux enchères du reste à un chevalier par ailleurs agent du roi de France : cette remarquable monographie met en lumière les mécanismes de l’endettement, du reclassement de la noblesse entre 1230 et 1350 et du renforcement de l’autorité princière ou royale, bénéficiaire directe ou indirecte des saisies.

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Éric Affolter et ses collègues dressent le bilan de trente années de recherches castellologiques en Franche-Comté en s’affranchissant d’une historiographie caduque qui rattachait de nombreux vestiges à l’Antiquité romaine et en retraçant l’évolution des techniques en cartographie, des plans anciens jusqu’au dessin vectoriel (avec des normes inspirées de l’Atlas historique des villes), et en archéologie, de la prospection de surface ou aérienne jusqu’aux fouilles. Plus développée dans le nord de la région (surtout Haute-Saône) que dans le Jura, la recherche met en évidence le devenir urbain d’une poignée de bourgs castraux situés en plaine, dans une région peu urbanisée en dehors de Besançon : Lons-le-Saunier, Montbéliard, Vesoul, Gray, Dole, Poligny ; l’échantillon de 6 bourgs révèles des morphologies variées (bourgs uniques, dédoublés : dessus/dessous, bipolaires, polynucléaires), une implantation à proximité d’un pont et la présence fréquente de halles et/ou de rues élargies pour accueillir un marché.

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Les deux contributions sur le culte des saints diffèrent par leur type d’approche. L’étude du culte de saint Hilaire de Poitiers en Champagne et Lorraine, due à Patrick Corbet, s’inscrit, à l’instar des articles évoqués ci-dessus, dans le cadre de l’étude du peuplement. Partant des textes, de la toponymie et de l’architecture, elle révèle une implantation privilégiée des églises Saint-Hilaire dans les fonds de vallée et sur les axes routiers de première importance, au détriment des plateaux et des vides forestiers. Les « phénomènes de grappe » – une même dédicace pour des sanctuaires voisins – sont interprétés comme le démembrement d’une ecclesia matrix en plusieurs paroisses ou églises-filles, mais aussi comme un indice d’ancienneté de la dédicace. Les églises dédiées à Hilaire n’échappent pas aux disparitions, des guerres de la fin du Moyen Âge à la Première Guerre mondiale. Associé à celui de saint Martin (sanctuaires voisins), le culte hilarien correspondrait à des régions de peuplement ancien à proximité des voies romaines. L’auteur en veut pour preuve la proportion significative d’églises Saint-Hilaire aujourd’hui isolées (indice d’une redistribution pluriséculaire du peuplement), avec cimetière et souvent en hauteur, à l’instar du cas paradigmatique de Marville (Meuse).

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L’article de Catherine Guyon, davantage tourné vers la dévotion et l’histoire de l’art, explore le culte de saint Michel dans la France de l’Est, sa diffusion précoce, particulièrement aux viiie-xe siècles à l’initiative des moines. Le prestige du Mont-Saint-Michel normand et la défense qu’assure aux mourants l’archange contre les démons suscitent à la fin du Moyen Âge une dévotion à laquelle participent ardemment les pèlerins lorrains et champenois ; cela expliquerait que Jeanne d’Arc ait reçu ses principales voix de saint Michel. Démultipliés à la fin du Moyen Âge, les sanctuaires dédiés à saint Michel (près de 200 dans le Nord-Est de la France) se caractérisent par des sites de hauteur (sauf translation dans une vallée, comme à Saint-Mihiel en 805), ainsi le Mont-Bar devenu Mont-Saint-Michel à Toul, et des chapelles hautes Saint-Michel sont installées dans des tours d’église. Saint Michel est réputé transmettre les prières des hommes à Dieu, protéger l’eau, celle des fonts baptismaux et des sources, mais aussi contre celle des inondations. Les représentations de saint Michel font l’objet d’un riche dossier iconographique, avec un catalogue des œuvres qui vient s’ajouter à la liste des églises qui lui sont dédiées.

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Une grande cohérence unit les contributions d’Alain Saint-Denis (Laon) et de Patrick Demouy (Reims) sur la construction des cathédrales. À Laon, la datation du chantier peut être affinée par les sources écrites : obits, textes relatifs à la liturgie adaptée au nouvel édifice, statuts divers, archives seigneuriales (destruction de maisons, déplacement d’activités commerciales), titres de propriété. D’après les 36 documents analysés (1151-1273), le projet est lancé au milieu du xiie siècle et le gros œuvre (nef et façade) achevé vers 1180, la liturgie fonctionnant dans le nouveau chœur vers 1164. L’augmentation du nombre de chanoines à 84 conduit à agrandir le chœur entre la fin du siècle et 1219. À Reims, les 72 chanoines augmentent et mobilisent leur temporel pour achever la reconstruction de la cathédrale, commencée vers 1211. Le chapitre, qui contrôle le chantier depuis 1215, rétribue les ouvriers par le biais de la fabrique, dotée de revenus croissants : maisons urbaines, moulins et dîmes dans les campagnes, grâce aux libéralités de chanoines ou de donateurs laïcs. Les lotissements urbains développés par l’archevêque Guillaume de Champagne créent des revenus fonciers affectés à l’édifice. Le poids des dîmes et de la terre des Pothées en Thiérache rappelle combien la cathédrale est « fruit de la terre », transfert de revenus fonciers dans la pierre. Ces deux études constituent le nécessaire pendant septentrional à la monographie consacrée par J.?L. Biget au financement des cathédrales gothiques méridionales (Cahiers de Fanjeaux, 9, 1974).

Éditée et commentée par Jackie Lusse, une liste d’abbés de Montiers-en-Argonne, établissement de chanoines réguliers fondé en 1134, passé une dizaine d’années plus tard à l’ordre de Cîteaux et transféré sur un nouveau site vers 1160, traduit la façon dont les cisterciens du xiiie siècle ont oblitéré l’histoire de l’abbaye en omettant ses véritables débuts (le premier abbé arrouaisien) sans pouvoir cependant masquer tout à fait l’instabilité des débuts où 21 abbés se succèdent en un siècle et demi : certains abbés, face aux difficultés initiales (manque de moyens, hostilité des comtes de Dampierre et des sires de Possesse) ou par incompétence, renoncent à leur tâche, d’autres sont déposés comme Dodon (dont le nom est rayé sur le parchemin), en 1275, condamné en chapitre général de Cîteaux pour avoir critiqué les définiteurs de son ordre.

Enfin, la courte mise au point de Koïchi Horikoshi sur les moulins et les eaux qui les approvisionnent tend à montrer que si le régime ordinaire des moulins à eau est celui de la banalité, c’est parce que seuls les seigneurs disposent des moyens nécessaires à leur construction et qu’ils exercent sur les eaux un monopole d’origine publique visant à garantir débit et hauteur de chute suffisants.

Emmanuel Grélois

Archéologie Médiévale, t. 37, 2007, 347 p., 39 €

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Pour le compte de l’année 2007, la revue archéologie médiévale nous livre principalement deux importantes monographies sur des habitats ruraux ainsi qu’une étude interrogeant l’utilisation qui peut être faite des précis agronomiques pour l’identification fonctionnelle des vestiges découverts en fouille. On trouvera également l’analyse détaillée d’un plan illustré du xvie siècle qui sert ensuite de prétexte à discuter les transformations du paysage alors projetées pour développer une installation de tuiliers. Tout aussi intéressante est la réinterprétation proposée d’objets en os régulièrement découverts sur des sites médiévaux du sud de la France. Les comparaisons ethnographiques conduisent aujourd’hui à identifier des enclumes pour la fabrication et l’entretien des faucilles à dents dont l’aire de répartition s’étend à l’Espagne et au Maghreb.

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La première monographie présente les résultats d’une fouille menée dans le département de la Manche sur un établissement que l’auteur qualifie « de ferme isolée participant d’un habitat dispersé à structuration polynucléaire ». Cette forme de l’habitat étant caractéristique de l’ouest de la Normandie et de la Bretagne au cours du Moyen Âge, la question soulevée par cette fouille est l’ancienneté de la structuration de ces paysages. Les vestiges des habitations les plus précoces dégagés par la fouille remontent aux ixe et xe siècles et ont été implantés dans un système parcellaire quadrillé dessiné par des fossés et des chemins de terre reprenant eux-mêmes le tracé d’installations antiques. Le bâtiment principal a un plan ovoïde et utilise une architecture mixte de bois et de pierre avec emploi d’une charpente en « cruck primitif ». À proximité de cette habitation se rencontrent des bâtiments annexes ainsi que des structures de stockage et de combustion. Certaines de ces structures, destinées à la transformation des céréales, ont été implantées dans une seconde parcelle qui jouxte immédiatement par le sud la parcelle comprenant l’habitation principale. Ce premier établissement dont la vocation agricole est manifeste est délaissé dans le courant du xe siècle avant qu’une nouvelle construction de plan rectangulaire à soubassement de pierre ne vienne la remplacer dans le courant des xie et xiie siècles. La présentation des vestiges de « la ferme » de Plomb est prétexte pour l’auteur à établir une première synthèse très documentée sur l’état des connaissances des habitats carolingiens de la Normandie occidentale et de la Bretagne. Les exemples mentionnés servent à alimenter une discussion sur l’organisation et la structuration des terroirs avec en arrière plan la question de la caractérisation des formes de l’habitat dégagé par les fouilles et de là les interrogations sur l’identification de leur fonction et de leur statut. Si la volonté d’inscrire le site de Plomb dans une lecture élargie de l’organisation des paysages est manifeste, le propos s’appuie avant tout sur des observations spatialement très ponctuelles et dont la représentativité n’est pas entièrement discutée. On notera dans cette monographie, comme dans la suivante, la mention des résultats d’analyses menées sur restes végétaux qui sont désormais couramment mises en œuvre par les archéologues pour tenter de caractériser les habitats qu’ils ont fouillés.

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La seconde monographie est consacrée à la présentation des vestiges de la maison forte de Naux dans le Lot-et-Garonne. L’établissement comprend un bâtiment principal en pierre de taille, des constructions plus petites faisant office d’annexes et des murs d’enceinte qui définissent ensemble une petite maison forte dont le caractère défensif n’est pas très affirmé. Le mobilier évoque des activités domestiques classiques et permet de dater la fréquentation de cet établissement dans le courant du xive siècle. Cette datation est confirmée par des datations radiocarbones effectuées sur deux charbons prélevés respectivement sur le sol d’un bâtiment annexe et dans un four à chaux utilisé à l’occasion de travaux de réfection des maçonneries. En se fondant sur l’existence dans la coutume de la ville d’Agen qui donne droit à la bourgeoisie de faire bastide en ses terres, les auteurs identifient l’établissement qu’ils ont fouillé comme le résultat de cette disposition juridique. Si les données archéologiques ne valident pas cette hypothèse, elles ne viennent pas non plus la contredire. D’ailleurs, quelques originalités, comme la consommation d’huîtres ou l’utilisation de sapin alors absent dans le paysage environnant illustrent une certaine aisance des occupants de cette maison forte. Là encore, les analyses de restes organiques sont mobilisées pour discuter le statut de cette maison forte en complément des observations architecturales et des études d’archives.

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Le troisième article qui intéresse directement le ruraliste cherche à définir comment les archéologues pourraient dépasser le stade du simple catalogue descriptif de structures en s’attachant à attribuer une fonction aux vestiges qu’ils rencontrent dans les établissements ruraux qu’ils fouillent. L’auteur s’est, de ce fait, attaché à établir un catalogue des dispositions à mettre en œuvre dans le cadre de l’aménagement d’une bergerie, telles qu’elles sont mentionnées dans les manuels d’agronomie publiés, entre 1600 et 1942 avec quelques références plus anciennes dont Varron et Columelle. Au final cinq critères fréquemment évoqués se dégagent : l’exposition de la construction au sud, l’aménagement de son sol, celui de l’agencement des accès et le compartiment interne de la construction. S’y ajoute dans une moindre mesure la recommandation d’aménager une cour destinée à assurer le dégourdissement du bétail en hiver. Fort de ces cinq critères l’auteur s’attache à en tester la pertinence à travers trois exemples archéologiques franciliens datés respectivement des vie, xiiie et xvie-xviie siècles. La démarche adoptée par l’auteur se heurte à la réalité des observations archéologiques par lesquelles il n’existe pas de plan type de bergerie et que dans chaque installation identifiée comme telle, les dispositions reflètent surtout des dispositifs techniques particuliers qui deviennent autant d’écarts aux critères initialement énoncés à partir de la lecture des précis d’agronomie. Lorsque l’aménagement observé en fouille se rapproche des canons agronomiques, l’analyse se heurte à l’incapacité de fournir des preuves qui viendraient définitivement confirmer la réalité de l’usage desdits aménagements comme bergerie. Notons cependant que l’intéressant travail de compilation des extraits des manuels d’agronomie qui traitent de l’aménagement des bergeries invite les archéologues à soumettre à l’avenir leur observations de terrain à cette grille de lecture pour multiplier les exemples qui pourraient en évaluer la pertinence.

Enfin on ne manquera pas de consulter les si précieuses notices afférentes aux fouilles menées dans le courant de l’année sur des sites médiévaux.

Vincent Hincker

Maîtrise et perception de l’espace dans le Languedoc médiéval. Études offertes à Monique Bourin, Annales du Midi, t. 119, n° 260, Privat, Toulouse, octobre-décembre 2007

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La terre, le village, l’espace, le paysan, le territoire, la communauté rurale… autant de thèmes qui ont été les fondements de la riche œuvre de Monique Bourin. Il était légitime d’honorer cette médiéviste par deux journées d’études tenues à Béziers en octobre 2005) reprenant ses orientations. Les Annales du Midi publient une partie des communications présentées à cette occasion. Ces six interventions ont été sélectionnées en fonction de deux critères : toutes traitent du Languedoc, toutes évoquent un espace rural vécu et aménagé par les communautés qui le peuplent. Chacune offre, en plus d’un texte de qualité, une cartographie fort bien réalisée, malgré les contraintes de l’impression monochrome.

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En introduction, Vincent Challet rappelle le lien fort entre les hommes et la terre : identification de l’individu ou de la communauté à un territoire ; règles de la détention et de la gestion du sol ; pôles structurant la vie quotidienne et marquant le paysage ; conflits et frictions, lorsque convergent en un même espace des intérêts contraires. Et, si les six études réunies ici évoquent la région sur une période allant du ixe au xvie siècle, toutes nous rappellent qu’il n’y a d’espace qu’estimé par le regard humain.

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Les communications étant classées par ordre chronologique, c’est Laurent Schneider qui évoque en premier la période précédent l’an mil, en présentant le Biterrois et son aristocratie. Son travail s’attache à définir la géographie de la région à partir des mentions tirées d’un corpus riche, mais épars. Sans surprise, Béziers et les environs du monastère d’Aniane apparaissent comme les mieux connus, alors que l’espace rural aux mains de l’aristocratie laïque nous échappe largement. Pour l’Église, « l’impression de repli sur l’horizon urbain immédiat » dont parle l’auteur est confirmée par la cartographie, et par la rareté des sources traitant de patrimoines lointains. Il en va de même à Aniane, dont le domaine est à la fois homogène et recentré. Ainsi, l’auteur parvient à proposer un découpage du Biterrois en quatre zones. D’abord vient la cité épiscopale, monde urbain par excellence. Ensuite, en périphérie apparaissent castra et vicariae, fixés à partir d’anciens centres. Le « troisième Biterrois » correspond aux vides des cartes, aux zones blanches, non renseignées parce que situées en altitude ou sur le piémont. Enfin, dans le dernier tiers du xe siècle, le domaine vicomtal semble prendre ses distances vis-à-vis de Béziers pour se concentrer sur Agde et ses environs, formant un quatrième espace.

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Une étude sémiotique est également menée pour cerner le sens des termes pagus, territorium, comitatus, elle aboutit à une interrogation sur l’apparition de l’expression in regno septimanie. À Béziers, on voit comitatus s’imposer, à partir de 940, supplantant pagus et territorium. Parallèlement, le lien antique qui unissait la ville et son territoire paraît se désagréger de manière précoce, lorsque ces termes ne sont plus utilisés que pour désigner l’étendue de la région, distincte de sa capitale. L’auteur conclut en s’interrogeant sur une série d’occurrences tirées du Livre Noir de Béziers qui évoquent un regnum Septimanie. « Facétie du scribe » ou réalité ? Que représente ce royaume de Septimanie, du vie au ixe siècle : juste une locution pompeuse, ou bien une réelle construction politique et territoriale, qui renvoie aux débats actuels sur la région Languedoc-Roussillon ?

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Pierre Chastang s’intéresse aux cartulaires du xiie siècle et aux logiques de classement des actes, par dates ou par lieux. Les chanoines méridionaux ont ainsi formalisé les liens entre les centres et leurs périphéries, rassemblant les documents selon une approche topographique.

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Le cartulaire du chapitre cathédral de Nîmes (1117) suit un cheminement centrifuge, accordant la primauté à la ville et repoussant en fin de registre les périphéries. C’est la civitas qui sert de référent, puisque c’est là que se trouve l’institution ecclésiastique. Les biens situés à l’est et au sud sont cités en premier, puis viennent les possessions situées à l’ouest et au nord. L’auteur remarque qu’on retrouve là la même logique que dans l’énumération des confronts de parcelles des actes fonciers. Il s’agit donc d’un réel usage, en vigueur chez les praticiens.

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Le cartulaire d’Agde (1195) gagne en précision et passe progressivement à une autre logique : à côté des églises, les châteaux font leur apparition comme pôles structurants. Pourtant, dans le même temps, les canonistes poussent leur réflexion sur le patrimoine et sa localisation, dans toute une série de sommes et de traités. Les églises retrouvent, du moins en théorie, toute leur importance face aux territoires castraux. À partir de ce double mouvement, concurrentiel, qui cherche à faire émerger comme môle le château ou l’église, on aboutit au xiiie siècle au choix de la paroisse comme grille privilégiée de localisation des biens.

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De 1292 à 1294 un procureur, un juge et un scribe du roi de Majorque ont procédé à la levée de capbreus, des registres fonciers étudiés par Carole Puig. Les ensembles agraires, la structure foncière et l’organisation sociale d’une demi-douzaine de sites du Roussillon sont présentés. À Tautavel, Millas, Argelès et Estagel, le paysage rural correspond à ce que l’on connaît déjà dans une large part du sud français : l’agriculture est avant tout céréalière, renforcée par la viticulture et la production des jardins, alors que l’élevage reste peu visible. Chaque finage s’adapte aux données locales et aux contraintes techniques ou commerciales. Ainsi la vigne, à Collioure par sa suprématie liée au terroir et au port, à Saint-Laurent par son absence, joue un rôle déterminant.

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Après les productions agricoles, l’auteur aborde le foncier, en distinguant les habitats, puis les terres gagnées sur le saltus. Au-delà du comptage des occurrences, Carole Puig parvient à isoler des phénomènes intéressants, comme des demeures de prestige à Collioure, ou une plus forte propension à trouver les femmes seules détentrices de simples cabanes. La géographie se révèle miroir de la société, avec des contrastes qui témoignent d’autant de clivages et de hiérarchisations. Ainsi, partant de l’espace décrit dans les registres, l’auteur en vient à s’intéresser aux acteurs, un terme ayant une connotation dynamique et raisonnée, bien plus pertinente que les mots habituellement en usage chez l’historien. Enfin, les choix d’aménagements, les modes d’exploitation ou les types de productions vivrières ou monoculturales sont mis en valeur et confirment les distinctions qui font les identités des différents sous-ensembles de cette zone frontalière.

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La communication de Marie-Laure Jalabert porte sur la baylie d’Alaigne, une possession de l’influent archevêque de Narbonne. Les sources évoquent peu le foncier, mais abondamment les biens immobiliers, les corvées et les redevances. Ces dernières nous renseignent sur les productions agraires, méditerranéennes, le seigneur réclamant en premier lieu de l’orge. Espace fiscal, la baylie est aussi un espace humain, avec le bayle, le personnel archiépiscopal, les notaires, manouvriers et salariés en tous genres. On notera que la gestion stricte des hommes et des biens est le corollaire du train de vie fastueux de l’archevêque, nous rappelant qu’au Moyen Âge il ne peut y avoir de seigneurie ambitieuse sans un contrôle optimal des territoires.

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Jean-Loup Abbé et Vincent Challet s’interrogent sur l’espace tel qu’il est vécu, pratiqué, théorisé et découpé, à Saint-Guilhem-du-Désert. Le postulat de départ est qu’un territoire n’existe que lorsque la communauté qui le contrôle en a conscience : des pratiques plus ou moins ritualisées, comme le bornage, construisent peu à peu cette appropriation collective. Au-delà de cette première cellule, le terroir villageois, les populations s’inscrivent nécessairement dans des ensembles plus larges, vigueries, sénéchaussées, et encore plus loin, diocèses, principautés et royaumes. À la fin du xive siècle, entre révolte des Tuchins et passages de routiers, Saint-Guilhem-du-Désert jouit d’une mise en lumière documentaire qui va permettre de définir ces différentes sphères.

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Géométrie variable et relation espace / temps sont les concepts-clés de cette étude. Les compoix, par exemple, décrivent une géographie fiscale où les biens nobles sont absents et où les contrastes de fertilité, de topographie ou d’accessibilité jouent des rôles déterminants. Comme c’est souvent le cas, les plateaux herbeux sont décrits grossièrement, alors que les parcelles méticuleusement cultivées sont recensées avec soin. Les habitats servent de point d’ancrage et le territoire est d’abord vu comme un centre permettant de contrôler une auréole plus ou moins étendue, structurée par les voies de communication. L’espace fiscal ne se superpose pas exactement avec ce finage : il y a donc pluralité et empilement.

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Mettre en évidence les relations avec l’espace extérieur, connu mais distant, est une mission difficile, car les sources manquent pour montrer les liens qu’entretient le bourg avec les autres localités. Sur un espace vécu et fiscal proche et bien délimité, on superposera donc un espace d’interaction plus flou. Dans ce second monde, les troupes circulent, la diplomatie s’active, le commerce s’organise : Saint-Guilhem-du-Désert, du moins son élite, s’inscrit dans ces espaces lorsqu’il y a négoce d’huile, lorsque les syndics sont avertis des aléas de la guerre, ou lorsqu’ils vont payer les impôts. Or, la cartographie des faits de guerre n’est pas celle des réseaux commerciaux, ni celle de l’administration royale : encore une fois il y a pluralité, imbrication, « coexistence et […] juxtaposition ». Loin de l’image du village enclavé dans son finage, l’exemple développé ici montre la complexité et l’enchevêtrement des échelles dans l’organisation des soumissions et des solidarités, et dans la perception du monde.

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Enfin, la contribution de Juliette Dumasy se focalise sur Sévérac-le-Château, localité rouergate passée au double crible de l’espace fiscal et de l’espace vécu. Vers 1500 les autorités levant l’impôt et les communautés locales s’affrontent, du moins sur le parchemin : ceux qui veulent faire payer décrivent avec minutie un monde au terroir opulent ; ceux qui doivent payer insistent sur la pauvreté et les ruines nées de la guerre. Comment, par la confrontation de ces témoignages discordants, approcher au mieux de la réalité territoriale ?

Citadins et ruraux tergiversent autour du nombre des feux imposables et au sujet de l’étendue de la circonscription de Sévérac-le-Château, l’emprise de la baronnie différant nettement de celle de son aire taillable. Distances fausses, descriptions élégiaques ou pleines de pathos, estimations biaisées par la topographie ou la mauvaise foi… chaque partie module son discours en fonction de ses préoccupations. L’historien mesure ici tout le décalage qui peut exister entre la réalité d’une baronnie riche en herbages, mais montagneuse et enclavée, et la représentation subjective que l’habitant s’en fait. Et Juliette Dumasy de conclure qu’au-delà de l’espace vécu, c’est l’espace fantasmé, chargé de présupposés, qui transparaît.

De ces six articles, divers en apparence, mais ayant tous le regard braqué vers le Languedoc-Roussillon, on retiendra la richesse des enseignements tirés de l’étude spatiale. Monique Bourin peut être fière qu’un tel ouvrage lui soit offert, elle qui a tant œuvré pour lier le plus possible les hommes et leurs territoires.

David Glomot

Gilbert Gaudin, Association Le garri, Le Massif de Fontfroide, territoire, paysage et mémoire, Canet-en-Roussillon, Éditions Trabucaire, 2001, 168 p., 18 €

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Voilà un ouvrage de vulgarisation scientifique qui nous invite à porter un nouveau regard sur le massif de Fontfroide. Car tout est presque dit dans l’introduction par une phrase concise « tout est affaire de regard ». Situé dans les Corbières, Fontfroide est d’abord connu pour son abbaye qui est au centre du massif.

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Le premier chapitre fixe le territoire. Avec la référence à ses 292 m d’altitude, point culminant, les auteurs marquent délibérément leur préférence pour le terme de massif au lieu de plateau, comme pourraient le définir les géographes. L’eau apparaît fondamentale, les sources – fonts – sont mentionnées dans des documents médiévaux dès le xiiie siècle, certaines étant encore existantes et connues aujourd’hui. Le pastoralisme étant dominant, l’eau est une ressource vitale dont l’usage et la maîtrise sont indispensables. On retrouve les mêmes termes qu’en Catalogne Nord et Sud pour désigner le canal artificiel construit par l’homme pour amener l’eau – l’agulla – Il en est de même pour le rec, canal d’arrosage, constructions qui servent avant tout à l’agriculture.

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Le deuxième chapitre montre l’importance de l’abbaye qui a profondément marqué le massif. Cependant il y a un avant, un avec et un après le grand établissement cistercien, à l’origine bénédictin. Aux xe et xie siècles, la partie centrale, un millier d’hectares, est une « devèze », terre mise en défense, domaine personnel du vicomte qui, à cette époque, a une valeur plus pastorale qu’agricole. Des mentions révèlent que les communautés sont parfois en place depuis longtemps lorsque apparaît l’abbaye cistercienne. Celle-ci s’est construite en un peu plus d’un siècle, entre le xiie et xiiie. Elle a même développé des granges hors de son territoire, dans la plaine narbonnaise et dans le Roussillon entre autres… Cependant de grands espaces du massif échappent à l’abbaye qui doit partager le pouvoir politique et religieux, à Jonquières par exemple, petite seigneurie laïque devenue grange. Entre le xiie et le xive siècles, Fontfroide est la principale puissance du massif par son emprise foncière et son poids politique, mais aussi par son rayonnement religieux. L’importance de l’abbaye n’a pu faire disparaître les contraintes féodales comme l’albergue, les droits de justice et les agriers. Mais l’établissement rencontre des difficultés relatives aux droits d’usage revendiqués par les communautés. La période révolutionnaire abolit le pouvoir foncier de l’abbaye. Les terres sont vendues aux enchères en 1791. Les grands domaines sont acquis par des bourgeois. De véritables dynasties s’installent à la tête de ces propriétés viticoles dont certaines disparaîtront durant la deuxième moitié du xxe siècle, alors que d’autres seront absorbées par l’urbanisation galopante.

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Les chapitres iii et iv sont consacrés aux paysages du massif et à l’organisation agro-pastorale à l’époque médiévale. Ce sont les sources historiques qui permettent de le reconstruire. Le corpus comprend essentiellement le recueil des actes de la mense conventuelle déposé aux Archives départementales : au total, 449 textes qui permettent d’apprécier la dimension historique du paysage. Le paysan en est le bâtisseur. Nous retrouvons au centre le village, au-delà, les jardins òrt, les champs cultivés, les terrains de parcours nourrissant les troupeaux de moutons et de chèvres, la forêt silva et son contingent de droits d’usages. Parmi eux, celui de lignerage, droit de ramasser ou de couper du bois pour son chauffage et celui de dépaissance, étaient très répandus tout au long du Moyen Âge. Successivement, ces chapitres sont rythmés par des paragraphes essayant de décrire le paysage médiéval du massif de Fontfroide, les auteurs s’interrogeant sur sa beauté avec leurs regards et leurs goûts de notre époque.

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Les granges cisterciennes développent la céréaliculture déjà largement pratiquée autour de petites seigneuries. Toujours d’après les documents consultés, l’orge serait la céréale dominante et aurait occupé au moins la moitié des terres emblavées. L’espace non cultivable est le royaume des troupeaux de moutons et chèvres profitant d’une végétation adaptée à ces petits ruminants. La chasse et les abeilles procurent des ressources complémentaires non négligeables. La vigne et l’olivier sont présents avec, semble-t-il, une prédominance de ce dernier. Deux matériaux ont été extraits su sous-sol de Fontfroide : la pierre et le plâtre. Il est peut-être dommage que l’auteur pense qu’« il nous reste quelques trous béants envahis par la végétation et qui enlaidissent le paysage ». Ces mêmes carrières libérées de leur végétation envahissante ne font-elles pas partie de notre patrimoine ?

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Si pendant trois siècles, le paysage du massif n’est pas bouleversé, même si l’olivier connaît une expansion culminant vers 1560, et que la vigne souffre d’un recul, c’est durant l’époque moderne et particulièrement au début du xviiie siècle que se produisent des changements notables. C’est un siècle de ruptures pour le paysage. Les conséquences du Petit Âge Glaciaire sont importantes : les oliviers sont gelés au cours du fameux hiver de 1709 qui a sévi dans toute l’Europe. L’oliveraie ne sera jamais reconstituée. Les céréales souffrent de ces conditions climatiques, grands froids, terribles sécheresses et pluies diluviennes. L’homme, qui subit ces aléas, est absent de ce chapitre. Et pourtant, ne façonne-t-il pas ce paysage par son travail ?

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Le chapitre vi est consacré à la culture de la vigne qui triomphe jusqu’à devenir au xixe siècle une monoculture arrêtée dans son expansion par le phylloxéra dont elle est déjà atteinte en 1874. Au xxe siècle, les grands domaines viticoles sont soit en souffrance comme celui d’Aussières, soit en expansion comme celui de Jonquières. Dans le reste du massif la viticulture subsiste tant bien que mal comme dans tout le midi.

Les derniers chapitres sont consacrés à la représentation du massif par les cartes, les témoignages et les descriptions écrites. Comment percevoir l’évolution des paysages ? Les photographies aériennes servent de base à sa lecture. Force est de constater le rôle décisif des incendies qui ont bouleversé le couvert végétal au profit d’une végétation appauvrie. C’est la garrigue qui s’est imposée et qui caractérise le paysage. Les risques multiples et permanents fragilisent le massif de Fontfroide. La désertion humaine contribue à sa vulnérabilité. Il faut contenir le risque en anticipant la lutte contre les incendies, en aménageant le massif par des réseaux de pare-feu et par la création de points d’eau, mobiliser les centres de secours existants. Finalement les auteurs considèrent que le paysage est à la fois un bien culturel et naturel qui mérite d’être en valeur. Ce simple ouvrage de vulgarisation sans prétention parvient agréablement à nous intéresser au paysage du massif de Fontfroide.

Martine Camiade

René Verdier, Les Claret, un destin nobiliaire (xive-xvie) siècle, Grenoble, pug, « La Pierre & l’Ecrit », 2009, 30 €

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Les Claret ne sont pas inconnus des chercheurs et des érudits qui ont étudié la région de Châtillon-en-Diois ou de Valréas. Cependant, bien qu’elle soit souvent présente dans les sources, la famille n’a jamais suscité qu’un intérêt local. René Verdier, professeur à l’Université de Grenoble, nous permet d’avoir accès à l’histoire de cette lignée, mais surtout de comprendre les ressorts de l’ascension sociale d’une famille dans cette région tiraillée entre le Dauphiné et le Comtat-Venaissin. Les recherches sur les Claret ont été possibles grâce à des cartons donnés aux archives départementales de la Drôme qui contenaient le chartrier de la famille. Ainsi, René Verdier offre un inventaire provisoire de ce chartrier en annexe de la recherche. De nombreuses autres sources consultées dans différents fonds d’archives ont été mises à contribution pour comprendre l’ampleur de la famille. La période historique considérée autorise l’auteur à décrire les mutations sociales importantes des élites dans le sillage de la construction de l’État royal ou princier. Dès lors, le choix du Dauphiné et plus particulièrement de la région frontalière de l’évêché de Valence-Die permet à l’auteur d’expliquer la particularité de cette principauté, dotée d’une noblesse nombreuse mais touchée, elle aussi, par la crise démographique et économique du xive-xve siècle, et aussi par l’affirmation de plus en plus pressante du pouvoir princier.

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L’ouvrage de René Verdier est composé de sept chapitres qui retracent tout autant l’histoire particulière de la famille, que celle des territoires sous son autorité. Ces chapitres sont suivis d’annexes nombreuses (arbre généalogique, cartes, et un très utile inventaire provisoire du fond Claret, et notes sur les monnaies), ainsi qu’une bibliographie, malheureusement peu fournie. Après avoir éludé la question des origines des Claret, René Verdier évoque l’ascension des premiers Claret. La fortune et la reconnaissance au début du xive siècle est possible grâce au service du Dauphin. Humbert Claret est clerc de sa cour et le prince donne à Pierre Claret une châtellenie en 1315-1317 avant de le nommer bailli. Le service du prince associé à des mariages avec la noblesse ancienne du Dauphiné permet à cette première génération l’ancrage dans l’aristocratie. Ce qui étonne dans l’ascension rapide opérée par les premiers Claret, c’est leur retrait, puis, ensuite, leur absence dans la construction de l’État princier dans le Dauphiné. Une situation inattendue après leur implication dans le service du Prince.

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Un premier enrichissement permet à la famille d’acquérir la seigneurie de Treschesnu. À partir de ce moment les Claret fondent leur fortune sur la terre et la rente qui s’en dégage. À Treschesnu, les Claret sont fort d’une relative autonomie que leur consent le Dauphin, quitte à contrecarrer, ensuite, toutes les tentatives d’implantation des officiers du prince et à empêcher ainsi l’élargissement du ressort juridictionnel du Dauphin. Mais avec les conflits armés et la crise démographique et économique qui touchent le Dauphiné à partir de 1348, Humbert Claret doit faire face à la « faillite de la seigneurie ». Pour maintenir les hommes sur ses terres, il n’hésite pas à durcir les coutumes locales, ce qui, dans un climat d’hostilité et de contestation, n’arrange rien. En manque de numéraire, Humbert n’arrive plus à honorer les dots de ses filles dont les traites s’accumuleront sur plusieurs générations.

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Dans ce contexte d’effondrement des revenus seigneuriaux, Pierre s’adapte à la nouvelle réalité. Le redressement économique est permis par l’organisation des foires dans son domaine, source de richesse importante et par l’attrait de marchands en leur offrant des privilèges. Les nouvelles routes de transhumance passant plus au nord, accordent à Pierre Claret les possibilités de faire passer les bêtes sur ses pâturages. Pierre Claret contrôle tout : il prend en charge la conduite des bêtes et propose ses terres pour les pâtures.

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Les Claret acquièrent des terres plus au sud pour se greffer au circuit de transhumance en cours de constitution et finissent par acheter, parcelle par parcelle, une seigneurie à Valréas, seconde implantation urbaine, après Châtillon (près de Treschesnu). Tout en maintenant leurs anciennes possessions châtelaines et rurales, les Claret y ont un hôtel urbain qui devient leur résidence principale. L’intégration des Claret à la communauté urbaine ne se fait pas sans heurts, les Claret ne s’immiscent jamais dans la vie politique de la ville, mais ils combattent avec force toutes tentatives de leur faire payer l’impôt, affirmant ainsi leur noblesse.

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Comme c’est le cas de nombreuses familles aristocratiques, l’installation géographique des Claret est polynucléaire. La reprise économique du xvie siècle les fixe dans une logique de gestionnaires et de rentiers du sol, délaissant les pâturages montagnards. La survie des Claret résulte d’une adaptation rapide à des conditions économiques en fluctuations permanentes au cours des xive-xvie siècles. Les Claret ne s’enferment pas dans un mode d’exploitation rentier de la terre et essaient de trouver les moyens de maintenir leur rang et leur richesse.

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Après avoir longtemps ignoré la construction de l’État, Pierre Claret fait une carrière militaire au service de François Ier, d’abord comme écuyer et enfin comme gouverneur de Naples en 1502. Faut-il y voir une mutation intrinsèque de la noblesse provinciale de la fin du xve siècle qui cherche à intégrer la cour royale ? Ou un effet de l’installation de la famille parmi les notables de Valréas qui ainsi se démarque du mode de vie urbain en affirmant l’idéal guerrier de la noblesse ? On ne peut le savoir car c’est au moment de cette dernière mutation que les Claret s’intègrent à la lignée des Simiane, faute d’héritiers.

Le « destin nobiliaire » que démontre René Verdier infirme les stéréotypes sur la noblesse dauphinoise : pas d’enracinement mais une multiplicité d’installation, indifférence à la montée de l’État moderne, grande adaptabilité de la seigneurie, pragmatisme et dynamisme face aux événements. René Verdier n’offre pas seulement la monographie d’une famille noble, mais nous aide à comprendre les moyens que la noblesse pouvait mettre en œuvre pour affirmer son rang dans une société en mutation constante.

Wilfried Prieur

Stéphane Frioux et Émilie-Anne Pépy, (dir.), L’Animal sauvage entre nuisance et patrimoine, postface d’André Micoud, Lyon, ens Éditions, 2009, 190 p., 19 €

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Cet ouvrage rassemble des textes issus d’une journée d’étude organisée par des doctorants de l’École Normale Supérieure lettres et sciences humaines de Lyon en mai 2007. Les études portent sur la place de l’animal sauvage en France. Dans leur introduction Stéphane Frioux et Émilie-Anne Pépy dégagent sur ce thème quatre pistes de réflexion : le statut des espèces sauvages, la place réservée aux animaux sauvages par les sociétés dans divers espaces (campagne, ville, zoo), les enjeux sociopolitiques liés à l’animal sauvage, l’artificialisation du sauvage et la pertinence de la distinction domestique/sauvage. Ainsi, l’ouvrage s’organise en trois parties : les conflits d’acteurs autour de la cohabitation entre sociétés rurales et animaux sauvages dans le territoire de montagne, les représentations de l’animal sauvage et les interventions de l’homme sur le sauvage.

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La première partie ouvre sur la problématique suivante : « Les grands prédateurs, risque pour les sociétés humaines et/ou éléments de patrimoine naturel régional ? ». Dans la première contribution – « La disparition des loups essai d’écologie historique » – Éric Fabre écologue et Julien Alleau historien présentent leur démarche bidisciplinaire et leur objectif « mieux comprendre un processus affectant un objet biologique perçu dans un temps historique ». Ils s’appuient sur une expérience menée sur un territoire restreint situé entre les départements des Alpes de Haute Provence et du Var. En synthèse, ils proposent deux cartes : la première croise les dominantes d’occupation du sol (ager, saltus, silva) et les battues au xixe siècle qui ne permet pas de mettre en évidence de relation, dans la deuxième une corrélation apparaît nettement entre le menu bétail en 1774 et le nombre de loups tués dans la seconde moitié du xviiie siècle. Les auteurs rappellent que l’animal est en réalité mobile et que son comportement est associé à l’écologie du paysage et à la mosaïque paysagère ; d’où la difficulté à spatialiser le phénomène et à appréhender « un objet biologique dans le temps historique ». Cet essai d’écologie historique est intéressant mais, comme le soulignent les auteurs, il demande à être étendu et approfondi pour nourrir une histoire écologique du loup.

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La contribution de Sophie Bobbé évoque la mise en place d’équarrissages naturels dans les Grandes Causses avec la réintroduction du vautour. L’auteure explique comment les éleveurs ont su intégrer la présence du vautour dans leur pratique d’équarrissage : dans des pratiques officielles de ramassage par les associations protectrices des oiseaux ou dans des dépôts plus officieux.

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La contribution de Farid Benhammou s’appuie sur son travail de thèse et montre comment l’animal peut s’inscrire dans des enjeux territoriaux et géopolitiques. Il considère l’animal comme un outil d’analyse de la requalification des territoires et comme symptôme du rapport des sociétés à la nature. L’auteur fait ensuite la démonstration de la pertinence de son approche à travers l’exemple de l’ours dans les Pyrénées révélant les autres enjeux et notamment les difficultés du monde agricole, soulignant ainsi « la nécessité de dénouer des causalités politiques, sociales et agricoles pour saisir des problèmes environnementaux à forte dimension territoriale ».

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Coralie Mounet propose une comparaison pertinente des représentations véhiculées sur le loup et le sanglier par les différents acteurs des territoires ruraux : chasseur, agriculteur et naturaliste. Pour l’auteure l’animal est générateur de social, les arguments des acteurs seraient guidés par deux logiques de production de la nature : une nature « naturelle » et une nature « culturelle ». La nature des espaces et le statut de l’animal expliquent les jeux d’acteurs et l’éventuelle conflictualité du territoire.

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La deuxième partie aborde la représentation du sauvage. Tout d’abord dans l’univers cartusien de la Grande Chartreuse où Émilie-Anne Pépy montre comment au xixe siècle l’ours s’est identifié dans l’imaginaire au désert des chartreux et a incarné ainsi le sauvage. Ensuite, est présenté l’exemple de deux insectes traditionnellement mal-aimés dans nos villes : la blatte et la mouche. Nathalie Blanc fait de la blatte un révélateur de nos représentations de la ville et de ses enjeux sociaux, développant à travers son exemple une approche de l’esthétique de l’environnement. Stéphane Frioux avec la mouche souligne les représentations associées à l’animal et le combat mené par les hygiénistes contre l’insecte, notamment à la Belle Époque.

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La dernière partie aborde les conquêtes de l’homme sur le sauvage. Olivier Levasseur présente du xviiie au xixe siècle les étapes de la naissance de l’ostréiculture, de la maîtrise du sauvage et de l’anthropisation des espaces maritimes qui y est associée. Jean François Malange, avec le développement de la pisciculture en France au xixe siècle, montre comment on a cru possible de recréer du sauvage à travers l’empoissonnement des rivières avec des exemples aux succès divers tels que le saumon ou le poisson chat.

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Pour en terminer avec ces différents regards sur le sauvage, Eric Baratay dresse un tableau du regard sur l’animal captif dans les zoos de 1793 à 1950 : la recherche par le public d’animaux exotiques, la place des animaux vedettes du zoo, les représentations et les attitudes du public parfois violentes envers les animaux. Enfin, André Micoud s’interroge, en postface, sur la pertinence de l’opposition domestique et sauvage et propose d’y substituer la distinction vivant-matière et vivant-personne en fonction de l’importance du lien à l’homme ou de sa liberté d’action.

Pour tous ceux qui s’intéressent à nos rapports aux sauvages et à la notion même de sauvage, cet ouvrage offrira ainsi des pistes intéressantes de réflexions.

Frédéric Gaultier

Jacques Hantraye (avec la collaboration de Vincent Farion), Agriculture, commerce et industrie. L’ascension de la famille Lambert de Cormeilles-en-Parisis (xviie-xixe siècle), vol. 2 : Les mutations de l’exploitation agricole et l’essor de l’activité plâtrière (1836-1882), Cormeilles-en-Parisis, Association des Amis de l’Écomusée – Musée du Plâtre, 2008, 56 p., 15 €

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En dépit de son aspect modeste de brochure 21 x 29,7 agrafée, cette monographie rendra service au chercheur friand d’exemples de grande exploitation agricole en Île-de-France et de développement d’activités de type industriel à la campagne. En effet, l’ouvrage, élaboré dans le cadre d’un de ces multiples écomusées de terrain qui ont tant fait pour préserver et valoriser le patrimoine économique, s’intéresse, au travers du cas d’une famille de Seine-et-Oise, aux mutations d’une entreprise agricole puis également industrielle, au sein d’un espace rural proche de Paris.

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Dans le premier volume de cette étude, paru en 2007, il avait été question des débuts de l’ascension de cette famille, entre le milieu du xviie siècle et 1836. Les dates qui encadrent la période étudiée dans ce deuxième volume ont une signification à l’échelle de la seule famille Lambert dont il est question, la première marquant un passage de témoin entre générations, la seconde un tournant dans l’industrialisation de l’activité plâtrière. Cependant, ces dates sont également des dates clés dans l’histoire des campagnes françaises au xixe siècle, puisque 1836 est le millésime de la loi qui a mis les chemins vicinaux à la charge des budgets communaux, et donc à la charge de certains utilisateurs intensifs, telle l’entreprise Lambert, contrainte de financer la réparation des dégâts causés par ses charrois. Quant à l’année 1882, elle a vu à la fois une grande enquête agricole et l’entrée de la France dans la grande crise de la fin du xixe siècle – crise marquée par un retournement des cours des denrées alimentaires. Bref : la période couverte par ce volume de l’histoire de la famille Lambert de Cormeilles-en-Parisis est celle d’un certain âge d’or des campagnes françaises (crise de 1846-1847 exceptée), et spécialement des campagnes de l’Île-de-France. Cet âge d’or, on le sait, a été contemporain de l’entrée de la France dans l’ère de la mécanisation industrielle et de l’urbanisation accélérée. Mais cette entrée ne s’est pas faite au détriment des campagnes, au contraire, car elles ont bénéficié des marchés ainsi créés, tout autant que du maintien d’une structure économique mixte, de transition. Et c’est précisément ce qui fait l’intérêt du cas Lambert : il illustre pleinement comment une famille et une entreprise rurales, proche du centre d’attraction parisien, a pu profiter à plein de ces temps de transition.

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Le cas de cette famille et de cette entreprise est étudié par Jacques Hantraye selon une méthodologie exemplaire, qui devrait être celle de toute monographie de ce type. La brochure est très riche en informations précieuses pour l’historien des économies et sociétés rurales du xixe siècle. Ces informations sont issues d’un gros travail de dépouillement d’archives, comme l’atteste l’imposant et pertinent appareil de notes. À défaut de véritables archives d’entreprise, les fonds municipaux et, surtout, départementaux (archives notariales comprises) sont mis à contribution de manière habile et convaincante : la méthode ici mise en œuvre est à recommander aux apprentis historiens de l’entreprise petite et moyenne du xixe siècle (pour laquelle, la plupart du temps, on ne possède à peu près aucune archive propre). Cela étant, l’ouvrage de Jacques Hantraye ne se contente pas de présenter, iconographie à l’appui, une série d’informations collectées de manière critique aux meilleures sources. Il en opère un traitement graphique et quantitatif qui, bien qu’il s’agisse d’une monographie de famille et d’entreprise, ne paraît nullement déplacé, dans la mesure où il fournit à l’historien d’utiles outils pour la comparaison. En effet, outre les nécessaires (et très clairs) tableaux généalogiques, on découvre toute une série de tableaux, graphiques et cartogrammes, tant dans le texte qu’en annexes. En outre, ces outils sont toujours articulés avec une problématique qui renvoie aux grandes lignes de la réflexion la plus actuelle sur l’histoire économique et sociale des campagnes françaises du xixe siècle, voire sur les processus de modernisation au sein des sociétés occidentales à l’époque contemporaine.

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Il est donc difficile de résumer une telle brochure, et de rendre pleinement justice à la richesse de son contenu. Ce contenu est organisé en quatre parties. Les deux premières, qui étudient respectivement les alliances matrimoniales et la transmission des biens, sont centrées, par conséquent, sur l’histoire sociale de la famille Lambert elle-même. Ce sont les troisième et quatrième parties, consacrées l’une à l’exploitation agricole, l’autre à l’activité plâtrière, qui étudient l’histoire économique de cette famille, donc de l’entreprise.

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L’approche de micro-histoire sociale permet de camper une famille qui utilise, comme elle l’a déjà fait depuis plusieurs générations, le mariage et la succession des générations pour consolider son patrimoine et ses affaires, dans un but manifeste de mobilité ascendante, sans que l’enracinement local soit remis en cause. Les unions matrimoniales se concluent dans un secteur géographique restreint, au sein d’un milieu d’entrepreneurs pluriactifs au profil voisin de celui des Lambert : l’agriculture y voisine avec l’hôtellerie et, naturellement, avec l’activité plâtrière. Les dots servent à l’investissement, au développement de la surface économique de la famille, notamment par l’achat de terrains, ou même directement de carrières. Les successions sont soigneusement préparées, au besoin par une vente des biens aux héritiers. Ces derniers ont d’ailleurs été de plus en plus nombreux : Charles Jules Lambert (1814-1869), dont le père est décédé en 1836, a eu un frère et deux sœurs (dont une morte en bas âge). Lui-même, qui était l’aîné de sa fratrie, a eu six enfants, dont un fils mort en bas âge ; son fils aîné, Jules Hilaire, a vécu de 1845 à 1928. Dans cette commune de Cormeilles-en-Parisis, que la proximité de Paris n’a pas pénalisée en matière d’évolution du stock de population, les Lambert ont donc affiché un certain dynamisme démographique. Pour eux l’ascension sociale n’est pas passée par le malthusianisme. Au contraire : l’augmentation des effectifs a permis d’étoffer le réseau social tissé grâce aux alliances matrimoniales. Et, si le modèle de la famille nucléaire est resté dominant, la solidarité entre les différents rameaux de la famille ne s’est jamais démentie au cours de la période, matérialisée qu’elle a été par le maintien d’une certaine proximité résidentielle.

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Dans le domaine économique, on remarque que l’entreprise Lambert est restée sur le principe de la pluriactivité, associant l’agriculture à une et même deux autres activités : l’hôtellerie (sous la forme d’une auberge, probablement jusqu’en 1869), et l’activité plâtrière, dont l’essor exceptionnel en a fait le point fort de l’ensemble de l’entreprise.

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L’exploitation agricole des Lambert est une grande exploitation de plaine – grande dans le contexte de Cormeilles, même si la famille ne possède pas toutes les terres qu’elle met en valeur : à la fin du Second Empire, Jules Hilaire Lambert s’occupe à cultiver 23 ha, quand seulement 1,6 % des cultivateurs-propriétaires de la commune possèdent plus de 10 ha. Cela dit, il s’agit de polyculture en grande partie autarcique, sur des parcelles de faible taille (22 parcelles pour 23 ha, très dispersées au sein du terroir communal) : diverses céréales, pommes de terre, asperges, et aussi des volailles, plus de 200 ovins, etc. Si on dénote bien un souci de rationalité dans la gestion financière et dans l’organisation du travail du nombreux personnel, l’exploitation vise surtout à l’autoconsommation, sans négliger la vente de ce qui peut rapporter le plus. La modernisation en matière de choix de cultures et de matériel agricole a été lente. Dans ces conditions, et en dépit de l’importance du train de culture, il est difficile de parler d’une forme de capitalisme (agricole). Était-ce différent dans l’activité plâtrière ?

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Quand il est question d’industrie à la campagne, pour la partie centrale du xixe siècle, on est naturellement porté à penser à l’industrie textile, à la manufacture dispersée, qui a prospéré malgré (et même à cause) de la « révolution industrielle ». Le contexte est tout autre ici, puisque nous ne sommes pas dans une région de manufacture textile dispersée, qu’il s’agit d’industrie extractive et que les Lambert n’étaient pas de modestes sous-traitants d’un marchand-fabricant.

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L’entreprise des Lambert a fait partie des nombreuses entreprises familiales, issues de l’agriculture, qui ont profité des riches gisements de gypse de l’Île-de-France pour répondre, avec grand profit, à la formidable demande en matériaux de construction liée à l’essor et à l’haussmanisation de Paris (et banlieues). En effet, le plâtre, tiré du gypse, a été très utilisé dans les constructions parisiennes : vers 1855, un immeuble d’habitation d’une superficie de 2 000 m2, édifié dans la capitale, exigeait 200 m3 de plâtre pour la maçonnerie (hourdis des planchers, jointoiement des pierres de taille) et encore 160 m3 pour l’aménagement, moyennant un coût total de 5 400 francs(-or). Les Lambert ont amplement profité de cette demande. Dès le début des années 1830, ils ont ouvert un établissement de carrière à ciel ouvert, qui couvre un quart d’hectare en 1843, pour une valeur d’un peu plus de 2 000 francs. En 1882, cette même carrière couvre plus de 6 ha, et vaut 100 000 francs. Certes, il s’agit encore d’une exploitation moyenne, puisqu’à Argenteuil, non loin de Cormeilles, la carrière Defresne-Bast couvre 55 ha au début des années 1880 – mais il est vrai que l’épouse de Charles-Jules Lambert était une Bast.

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L’activité plâtrière ne consistait pas seulement en l’extraction. L’entreprise disposait aussi d’installations de traitement du gypse, donc de production de plâtre : ce en quoi on peut vraiment parler d’industrie (20 000 tonnes de plâtre commercialisées en 1882). Le plâtre est produit au moyen de fours de calcination, alimentés de manière mixte (bois et charbon). Il est ensuite broyé, ensaché et véhiculé. Toutes ces activités d’extraction et de traitement exigent du personnel : plus de quarante personnes en 1881. La brochure analyse de manière fine les caractéristiques de ce personnel. Il s’agit d’un personnel masculin, composé de célibataires d’une moyenne d’âge proche de 40 ans, presque pour moitié issus de départements autres que la Seine-et-Oise (essentiellement bretons ou normands). Tant pour ce qui est de la commercialisation que du recrutement du personnel, la carrière Lambert était donc largement en prise avec l’extérieur, à l’inverse de l’exploitation agricole. Notons aussi que les techniques de cuisson devaient être correctement maîtrisées, si l’on voulait obtenir un plâtre de bonne qualité. Pour autant, avant 1882, rien dans les installations n’est mécanisé. Et l’activité plâtrière reste largement saisonnière, à l’instar du personnel (logé à la ferme), et aussi des chevaux pour le charroi, qui servent également à l’exploitation agricole.

Au total, l’essor de l’activité plâtrière a permis aux Lambert de franchir un palier décisif dans un processus d’enrichissement et d’ascension sociale déjà pluriséculaire. Charles-Jules accède à une forme de notabilité, ce que n’avait pu réussir son père. Mais, jusqu’en 1882, la famille reste proche de ses origines paysannes, du fait l’imbrication entre les activités agricoles et les activités plus industrielles, ces dernières étant du reste, par nature, liées à la terre. Dès lors, la manière de diriger l’entreprise et le train de vie (modeste) continuent à être proches de ceux des autres cultivateurs. À tous ces points de vue, le cas des Lambert a été fort représentatif d’une économie et d’une société « duales », aux multiples entreprises familiales de taille relativement restreinte, mais pleines de ressources en matière d’adaptation. L’étape du véritable capitalisme et de la bourgeoisie industrielle était cependant, dans le cas étudié, encore à venir.

Jean-Louis Lenhof

Marie-Hélène Froeschlé-Chopard, Tourrettes-sur-Loup au xviiie siècle : Hérésie et scandale au village, Préface de Jean Delumeau, Nice, Serre Editeur, 2009, 255 p., 30 €

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Dans son dernier ouvrage, Marie-Hélène Froeschlé-Chopard dont on connaît bien les travaux remarquables sur la religion populaire, les confréries et pèlerinages de la Provence d’Ancien Régime, nous livre une étude précise et passionnante sur la vie religieuse du village de Tourrettes, dans l’arrière-pays de Vence et sur les conséquences de la Réforme catholique sur la vie villageoise à travers la figure controversée d’un prêtre janséniste, Jean-Baptiste Deguigues, vicaire de cette paroisse de 1706 à 1709.

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Mais avant d’être une très belle monographie, cet ouvrage, plus que les autres études de Marie-Hélène Froeschlé-Chopard, a quelque chose de l’ego-histoire. L’historienne dévoile l’amour qui la lie à ce village de Provence où elle est née, où ses ancêtres ont grandi, vécu, prié. Avec elle, nous remontons les trois siècles qui nous séparent du Tourrettes de Jean-Baptiste Deguiges pour voir vivre ce village au côté d’Honorine Isnard, une des dévotes de l’abbé Deguigues et lointaine ancêtre de notre auteur. Mme Froeschlé-Chopard nous livre une étude historique de grand intérêt menée avec minutie et précision : elle a passé en revue bon nombre de dossiers des archives départementales des Alpes-Maritimes, en particulier les comptes rendus de visites pastorales dans la paroisse de Tourrettes et le dossier du procès de Jean-Baptiste Deguigues devant l’officialité du diocèse de Vence. Elle donne, d’ailleurs, à son lecteur une édition claire et utile des principales pièces du dossier Deguigues que sont les dépositions des témoins et l’interrogatoire du jeune prêtre janséniste. La belle facture de cet ouvrage imprimé sur papier glacé et proposant, au gré des chapitres, de superbes illustrations et photographies agrémente la réflexion et invite à une vraie promenade historique. Les années que notre auteur a passé à étudier les confréries provençales et la littérature spirituelle de la Réforme catholique ainsi que les heures consacrées à visiter les églises et chapelles provençales ont fait d’elle une guide experte et avisée que le lecteur suit avec attention sur les sentiers de Tourrettes.

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La première partie qui couvre les chapitres i à viii nous présente une brève histoire du village de Tourrettes et de sa démographie (chap. i à iv) avant de souligner (chap. v à viii) l’impact des réformes protestantes puis catholiques sur cette bourgade qui est loin, malgré l’ancienneté du peuplement sur le site, d’être un Sennely provençal (Gérard Bouchard, Le Village immobile, Sennely-en-Sologne au xviiie siècle, Paris, 1971), énième village immobile dans une France rurale qui aurait stagné dans ses traditions entre le xiiie et le xixe siècle. C’est le pari et la thèse de cet ouvrage : au-delà du fond de religion et de traditions ancestrales, le christianisme, par les réformes et mouvements spirituels qu’il a généré au cours de la période moderne, a apporté à Tourrettes des germes de changements et d’évolution des mentalités. Grâce à l’état des âmes - sorte de recensement dressé en 1673 par le curé de la paroisse à la demande du vicaire général, l’historienne procède à une étude onomastique révélatrice de la complexité religieuse de Tourrettes, prise entre la résistance des traditions séculaires et les assauts des réformes religieuses de la période moderne.

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Ainsi, depuis la conversion au protestantisme, des seigneurs de Vence et de Tourrettes au cours du xvie siècle, la religion réformée s’y est enracinée au point de s’y maintenir jusqu’aux premières décennies du xviiie siècle : 44 protestants sont mentionnés par le curé et ce, en dépit du retour au catholicisme des seigneurs de Tourrettes à la fin des guerres de religion. Exemple éclairant de ces familles de nouveaux convertis qui, derrière une conversion de façade au catholicisme, continuaient à pratiquer leur foi protestante à la faveur de quelques ouvrages ou bibles huguenotes venues de Genève, une de celles que le vicaire Deguigues confisque à une paroissienne.

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Face à la minorité protestante, le catholicisme des habitants de Tourrettes connaît de vraies mutations au cours du xviie siècle que l’historienne analyse avec brio rappelant, une nouvelle fois, qu’étudier l’histoire religieuse des campagnes, c’est, aussi et avant tout, faire une histoire de l’espace et du terroir. Le catholicisme de Tourrettes s’ancre dans un espace sacré, le monde du dehors qui rassemble sur le territoire du village un bouclier de sainteté : les saints immémoriaux, saints des premiers siècles et autres fondateurs attachés aux chapelles anciennes éloignées du village, dans une nature sauvage, signes d’une première évangélisation. Plus proches des cultures et des habitations, se trouvent les saints protecteurs des animaux et des hommes. À travers, ce réseau ecclésial, c’est l’histoire de l’occupation humaine du territoire que nous explique l’auteur. Territoire que l’on parcourt au gré des bravades et autres romérages, ces pèlerinages qui, derrière l’abbaye de jeunesse de la paroisse, conduisent la communauté d’habitants vers ces sanctuaires immémoriaux, hors des frontières de leur monde, à la rencontre du sacré. À l’image des confréries pré-tridentines de Tourrettes, comme les Pénitents qui comptent près de 20 % de la population masculine du village, les laïcs conservent une certaine autonomie dans leur relation au sacré qui mêle, à la fois, la démarche spirituelle (pèlerinages, entretien de l’autel de la confrérie) mais aussi la dimension fraternelle et communautaire au risque, parfois, de la déviance à l’image des bains de guérison pris à la fontaine de saint Arnoux ou du repas de la confrérie, le Jeudi-Saint. L’enjeu de la réforme catholique à Tourrettes comme ailleurs, et Marie-Hélène Froeschlé-Chopard le montre bien, est celui d’une reprise en main par le clergé et d’un recentrage de la piété des fidèles sur le Christ. À Tourrettes, l’introduction des confréries du Rosaire, du Saint Sacrement ou de Saint Joseph au cours du xviie siècle, recentre la dévotion des fidèles sur la vie du Christ par la méditation évangélique, par la pratique des sacrements et une purification du culte des saints : par la figure de Marie ou de Joseph, le chrétien s’appuie certes sur des intercesseurs, mais contemple aussi un modèle de vie chrétienne. La religion tridentine bouleverse, dès lors, l’espace sacré du village et en particulier, le monde du dedans que constitue l’église paroissiale. Les autels des saints traditionnels, sans être bannis, sont relégués au fond de l’église, pour laisser la place aux autels latéraux de la Vierge du Rosaire et de Saint Joseph, patron de la bonne mort.

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Le ministère de Jean-Baptiste Deguigues à Tourrettes vient bouleverser cet équilibre fragile entre un catholicisme traditionnel encore vivace et le catholicisme tridentin. Converti à l’augustinisme auprès du milieu janséniste marseillais et de l’abbé Solier, grande figure de l’Appel en Provence, Deguigues est le modèle parfait du prêtre janséniste, cultivé, bon prédicateur, dont la bibliothèque riche de 153 volumes – exceptionnel pour un vicaire de campagne de l’époque – compte les grands titres de la littérature janséniste du xviie siècle. Vicaire de Tourrettes dans les dures années 1706-1709 quand le village doit affronter les conséquences de la guerre et les aléas du climat, il introduit vite dans la paroisse de nouvelles normes de piété et un nouveau type de relation entre le prêtre et les laïcs qui transgressent les traditions villageoises et favorisent un climat de suspicion à son égard qu’un confrère jaloux exploite pour le dénoncer à l’officialité. La figure de Jean-Baptiste Deguigues, porteuse des normes du catholicisme janséniste, entre en conflit avec les normes du village et se prête dès lors à des accusations de déviances. Christophe Eberhardt, dans Normes et déviances de la Réforme à la Révolution, ouvrage collectif dirigé par Monique Cottret, avait mis en évidence la figure de Michel Boutran, prêtre normand anti-janséniste dont la norme romaine avait suscité l’animosité de ses paroissiens jansénistes et l’avait conduit devant les tribunaux de bailliage et d’officialité. Deguigues est son pendant janséniste mais leurs déboires pastoraux sont les révélateurs des difficultés d’application de la réforme catholique et de la force de traditions villageoises séculaires qui n’en demeurent pas moins interrogées et remises en cause par ces ecclésiastiques.

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Quelle hérésie et quels scandales, Deguigues introduit-il ? Son procès est d’abord le procès de la pastorale janséniste fondée sur l’accès des fidèles aux saintes Ecritures et sur l’introduction des langues vernaculaires dans la célébration de l’office divin. Lorsqu’au beau milieu des psautiers ou des Imitation de Jésus-Christ que le prêtre fait circuler, se trouvent les Réflexions morales de Quesnel, c’est tout le village qui, par le biais des dévots qui dirigent les assemblées de prières, risque d’être atteint par la déviance janséniste. Comme le souligne l’auteur « les livres ne sont pas seulement accessibles à ceux qui savent lire mais à tous ceux à qui on les lit ». Le livre devient ainsi un objet de convoitise pour un certain nombre de dévotes qui, bien qu’incapables de lire, cherchent à se le procurer comme on se procurerait la statuette d’un saint guérisseur ou une image pieuse. Marie-Hélène Froeschlé-Chopard met ainsi en lumière la place problématique du livre au village : source d’éventuelles hérésies aux yeux de la hiérarchie ecclésiastique, il révèle la cohabitation entre deux modèles de piété, celle teintée des superstitions villageoises et celle, plus éclairée, que la réforme catholique tente de répandre. Aux accusations d’hérésie, la pastorale de Deguigues ajoute aussi les récriminations de la sanior pars de Tourrettes. En effet, les innovations du vicaire (lecture, récitation des vêpres en provençal, oraison mentale) ont lieu dans le cadre des congrégations, assemblées de prières que Deguigues a connu dans le milieu jésuite marseillais et qu’il a introduit au village. La question des congrégations révèle plusieurs problématiques d’intérêt. D’une part, elles soulignent le fonds commun de la réforme tridentine capable de s’adapter aux pastorales tant jésuites que jansénistes mais servent de révélateur à la traditionnelle opposition ville-campagne qui se calque ici sur l’antagonisme entre la piété médiévale et la piété tridentine. La piété urbaine échappe, il est vrai, aux cadres du village. Si ceux-ci dominaient dans les confréries, ils doivent laisser la place au petit cercle des dévots du vicaire pour la direction des congrégations. Et si, ces nouvelles pratiques dévotionnelles perturbent les femmes du village au point qu’elles en dédaignent les tâches du foyer, la déviance à la norme villageoise est flagrante. Dans le contexte morose de la crise économique et des guerres de la fin du règne de Louis XIV, Deguigues devient ainsi le bouc-émissaire des craintes villageoises et de la rancœur de ses confrères : introducteur de nouveautés urbaines et cléricales, il perturbe les rouages et les habitudes et questionne, à la fois, les normes ecclésiastiques et rurales. De la déviance spirituelle et sociale, on passe alors à la déviance des mœurs car la direction spirituelle et les pratiques congréganistes se prolongent bien souvent à l’extérieur de l’église pour rejoindre les maisons particulières, faisant le nid du scandale.

À travers cette belle étude, Marie-Hélène Froeschlé-Chopard va bien au-delà d’une monographie d’histoire locale, elle invite à une relecture des pratiques religieuses de la France rurale à l’époque moderne à travers la dialectique de la norme et de la déviance. Tout en montrant le rôle des crises et des évolutions religieuses dans la transformation des mentalités rurales, elle éclaire la construction du modèle sacerdotal après le Concile de Trente. Alors même qu’il entend mener une pastorale tridentine, l’abbé Deguigues bouleverse les normes sacerdotales auxquelles la société et l’Église sont attachées : en voulant être un missionnaire soucieux de faire grandir Dieu en l’homme, il perturbe la notion de sacré et la vision d’un Dieu extérieur auquel le prêtre servirait d’intermédiaire.

Emmanuel Lacam

Françoise de Person, Un Orléanais à la conduite de son négoce sur la Loire, par mer et par terre. Louis Colas Desfrancs, écuyer, préface de Claude Michaud, Molineuf, Éditions La Salicaire, 2008, 260 p., 29 €

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Premier de la maison d’édition fondé par l’auteure, le très joli livre de Françoise de Person retrace le parcours d’un négociant orléanais du xviiie siècle en éclairant quelques grands thèmes qui font du xviiie siècle une époque charnière en matière économique et sociale. En huit chapitres, Françoise de Person suit de près le protagoniste, Louis Colas Desfrancs (1735-1820), et sa famille dans leur commerce, national et international, leurs liens avec fournisseurs et clients, les produits et leur acheminement, et donne également des éléments de l’histoire familiale. Le travail repose, en effet, sur le riche fonds privé des Colas Desfrancs, conservé aux Archives départementales du Loiret, qui est amplement complété par d’autres archives publiques et privées (archives nationales, départementales, municipales, de la Chambre de commerce de Marseille, etc.).

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Appartenant à la noblesse marchande orléanaise, la famille Colas, dont l’activité du commerce de gros est bien attestée, divise, au début du xviiie siècle, son affaire entre deux de ses branches nées à la fin du siècle précédent (Colas Desfrancs et Colas de Brouville). C’est celle des Colas Desfrancs qui est ici au centre de l’attention, notamment la branche de Louis Colas Desfrancs, incluant celle de son père Robert ainsi que celle de ses fils Robert et Louis-Robert. La famille pratique le commerce de gros en « épicerie » ce qui la place à la fois dans le secteur des comestibles et des produits destinés à l’industrie, notamment le textile (huiles, coton pour mèches). Le terme comprend, au xviiie siècle, un nombre croissant de produits, allant – chronologiquement en ce qui concerne les Colas Desfrancs – des épices au café et au sucre, en passant par les huiles, le savon de Marseille et les cotons qui y transitent, ou encore les vins et eaux-de-vie de l’Orléanais (Blois) et du Poitou, puis du Languedoc. Ce sont, en effet, les deux dernières catégories de produits qui constituent le cœur de leur commerce qu’ils exercent essentiellement à leur compte propre, mais aussi en tant qu’intermédiaires au service de marchands de Lyon surtout, de Marseille et de Nantes. Là se recrute aussi la clientèle, composée de marchands (épiciers, de vin), d’institutions religieuses et de particuliers, mais elle s’étend en premier lieu au sud du bassin parisien, à la capitale même, voire, en période de chasse à Fontainebleau, à la cour qui consomme les eaux-de-vie de Cognac ; les mêmes réseaux servent à la commercialisation de produits locaux, notamment la bonneterie et les cuirs apprêtés. Si les Colas Desfrancs se fournissent localement et régionalement en alcools, le commerce des huiles et du savon, dérivé de l’huile d’olive, les a conduits, depuis le xviie siècle, à entretenir des liens étroits avec des maisons marseillaises, les Roux, tandis que dans la seconde moitié du siècle, Louis s’oriente vers André Faure et les Paraire ; provenant des Îles, le café et le sucre impliquent des pratiques et des circuits commerciaux différents, y compris la spéculation ou l’achat de raffineries de sucre qui se multiplient au xviiie siècle et dont Orléans, on le sait, fut un centre d’envergure.

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La diversité des produits permet à Françoise de Person de fournir des éclairages intéressants sur les conditions du transport des marchandises, thème qui est évoqué en détail à plusieurs reprises dans le livre, et qu’annonce le sous-titre du livre, « sur la Loire, par mer et par terre » ; on y reconnaît sans peine la familiarité de l’auteure avec l’histoire de ce cours d’eau à laquelle elle a consacré plusieurs ouvrages. Se révèle tout un pan de compétences des hommes d’affaires, comprenant l’observation quotidienne des conditions météorologiques et de la situation du fleuve aussi bien que l’appréciation des relations internationales dans leur impact sur le commerce en Méditerranée, entre Marseille et le Levant, et avec le Nouveau Monde, pendant la guerre de Sept Ans et celle de l’Indépendance américaine. Les moments de tensions politiques amènent les réseaux d’échange à s’élargir, notamment par le recours aux navires « neutres » d’armateurs hollandais, et à varier les routes de transports choisis.

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Ce qui se dessine entre les lignes, c’est la capacité d’une maison de commerce d’envergure localement importante, certes, mais moyenne sur un plan national et international, à participer, au jour le jour, aux grands bouleversements économiques et sociaux du siècle ; l’affaire familiale persistera jusqu’au milieu du xixe siècle lorsque les héritiers finissent par délaisser les affaires pour vivre du produit de leurs biens fonciers et de la finance. Plus encore, les Colas Desfrancs œuvrent à accroître leur prospérité, par deux choix stratégiques au moins, que sont l’orientation vers le commerce colonial à partir de l’arrivée, en 1765, de Louis à la tête de l’entreprise, mais aussi par une politique d’alliance familiale qu’il serait important d’explorer davantage. La préférence en matière matrimoniale des fils – qu’en est-il des filles, dont les mariages sont aussi importants que ceux des fils pour la consolidation familiale et économique (transmission des biens, réseaux, etc.) – se porte avant tout sur des femmes issues de la marchandise et, pour Louis Colas Desfrancs, de la noblesse d’épée : en 1766, il épouse en secondes noces Marie-Louise-Charlotte d’Archambault. L’appartenance des Colas Desfrancs au second ordre est alors incertaine, rendue plus précaire encore dans les 1770 par une remise en cause générale de la noblesse. Un véritable travail sur la famille semble avoir été mené, dans le seconde moitié du xviiie siècle, par les deux branches des Colas, Brouville et Desfrancs : établissement d’une généalogie en 1768 – dont on apprend l’existence grâce à une illustration seulement –, demandes de reconnaissance de noblesse, en 1776 par les Brouville et, en 1789, par les Desfrancs. La question demanderait un approfondissement, car il y transparaît là une stratégie sociale délibérée, plus qu’un choix individuel comme l’auteure le suggère, qui mobilise les valeurs anciennes justement à un tournant de l’histoire politique qui les abolit. La contradiction touche au cœur des relations intimes qui lient les époux Colas Defrancs.

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Le couple connaît en effet un naufrage de taille, celui de la désunion, puis de la séparation de fait bien que refusée par les tribunaux, et enfin le divorce accordé en 1793, toujours à la demande de l’épouse qui a entamé ses premières démarches en 1772. L’affaire est portée sur la place publique par la demande en séparation de corps devant la juridiction royale, rare dans l’aristocratie (qui préfère l’arrangement interne ou bien le recours à la justice ecclésiastique), plus courant dans la marchandise, puis le long procès en appel devant le Parlement de Paris, à force de mémoires imprimés interposés (cf. les illustrations, p. 178-179). Y apparaissent une violence masculine ouverte et une désunion affective réelle, mais aussi une incompatibilité d’aspirations et de modes de vie, l’écart social, voire culturel, entre mari et femme ; les conséquences économiques sont données par l’auteure, sans analyse toutefois de leurs enjeux. Il semble bien, en effet, que les Colas Desfrancs parviennent régulièrement à s’allier à des familles plus fortunées que la leur – question à préciser –, et s’y ajoute ici une différence de statut qui, en cette fin d’Ancien Régime, aussi effervescente que réactive et crispée, retrouve toute son acuité. La consolidation sociale et économique, toujours liée au maintien du rang, demeure chose délicate ; or, la Révolution a peut-être procuré des avantages aux deux partis, à l’épouse par la possibilité légale de divorcer, mais aussi au mari – opposé à la séparation – de pouvoir se dispenser de l’association avec l’épée.

Le livre de Françoise de Person regorge de pistes et d’observations précieuses. Il importera de les poursuivre à l’aide d’outils analytiques et de problématiques élaborés par l’histoire sociale et économique, l’histoire urbaine, l’histoire de la famille ou encore l’histoire des femmes. Une analyse systématique des réseaux sociaux, familiaux et commerciaux, dans leurs imbrications mutuelles donnerait une meilleure compréhension du fonctionnement d’une entreprise commerciale au croisement d’échanges régionaux, nationaux et internationaux ; Les sources dépouillées – il existe du xviie au début du xixe siècle, plusieurs inventaires après-décès, des inventaires de partage de bien, plusieurs registres de comptes dont un contenant les copies des lettres expédiées par Louis, 1781-1786 – se prêteraient également à l’étude de la consommation – terme curieusement absent du livre – et la culture matérielle à une période marquée par leur essor. L’auteure donne une présentation raisonnée, au meilleur sens du terme, d’une documentation d’une grande richesse, qu’elle a su rassembler grâce à sa connaissance intime des archives et de l’histoire régionale et qu’elle propose dans un livre de très belle facture et richement illustré (graphisme : Christophe Bonté). À ce titre, l’ouvrage sera consulté avec profit par tous les historiens qui s’intéressent de près au commerce au xviiie siècle.

Ulrike Krampl

Sylvain Olivier, (dir.), Le Genêt textile : plante sauvage, plante cultivée, Lodève, Les Cahiers du Lodévois-Larzac n°34, 2009, 143 p., 12 €

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L’objet de ce travail collectif, dont Sylvain Olivier a été le chef d’orchestre, est des plus originaux : le genêt, dont la fibre a pu servir de matière première à une activité textile, dans les environs de Lodève. Franchissant la frontière de l’inculte, la plante passe de la lande méditerranéenne au champ, comme le souligne le sous-titre. L’ouvrage s’inscrit dans une collection à visée patrimoniale portée par la Communauté de Communes du Lodévois et Larzac. Remarquons dès l’abord la qualité formelle de ce petit ouvrage de format a5 : très bien illustré de belles photographies, avec des cartes et des graphes très explicites. Il ne se refuse pas le luxe – si rare dès que l’on sort du petit monde des écrits universitaires – de notes de bas de page citant sources et bibliographie.

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On comprend qu’un tel travail ne pouvait être disciplinaire. Aux historiens modernistes tels que le coordonnateur et Bruno Jaudon, sont associés naturaliste autodidacte (Philippe Martin), anthracologue (Lucie Chabal), antiquisant (Magali Cullin-Mingaud), médiéviste (Aline Durand), ethnologue (Catherine Llaty), vétérinaire historien (François Vallat), et même une amatrice de patrimoine local (Régine Bernard) et un expérimentateur de techniques du Paléolithique supérieur et du Mésolithique (Toomaï Boucherat). Les contributions des auteurs se présentent sous la forme d’une mosaïque de blocs de textes de dimensions contenues – quelques-uns sont toutefois plus développés – distribués dans un plan d’ensemble qui en assure la cohérence globale.

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Dès l’introduction, un très intéressant graphe bibliométrique montre que l’attention s’est portée sur la plante à trois périodes tranchées. Durant le xixe siècle, c’est l’intérêt agronomique qui prévaut ; les carences imposées par la Seconde Guerre mondiale ont été les stimuli d’une remise en culture et de la reprise de l’activité textile qui perdure une dizaine d’années après la fin du conflit. Enfin, depuis les années 1980, le regard est patrimonial.

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Mais de quel genêt s’agit-il ? Du Spartium junceum dont le nom même renvoie à l’usage de la fibre, du grec spartos désignant la corde. C’est le seul des genêts et plantes apparentées à réellement autoriser un tel usage, qui plus est dans la couronne circum-méditerranéenne. Des chapitres très pédagogiques évoquant les objets et pratiques de la paléobotanique (palynologie, carpologie, anthracologie, xylologie) expliquent que la distinction d’avec un certain nombre d’autres taxons est délicate dans l’état actuel des connaissances, en dépit de certains caractères apparemment discriminants mais fluctuants. De la sorte « la simple question de l’attestation de l’espèce dans le passé à travers les restes archéologiques pose des difficultés » (p. 24). Les textes antiques ne sont pas toujours plus explicites que les vestiges matériels, le genista des romains pouvant désigner quatre plantes différentes. Cherche-t-on à spartum ? L’imprécision demeure, de Théophraste à Pline en passant par Columelle ou Varron. Et la situation ne s’arrange pas vraiment au Moyen Âge, bien qu’on puisse montrer que, parfois, les espaces du spartier sont intégrés à l’agrosystème dès le Moyen Âge central.

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Les incertitudes sur la plante, et ses usages, s’atténuent considérablement durant l’époque moderne, lorsque la documentation s’étoffe, surtout depuis le xviiie siècle où les mentions de genêt se multiplient, son exploitation s’affirmant. Ici les démarches se croisent en Lodévois : l’ethnologue ravive les mémoires pendant que l’historien (Sylvain Olivier) fouille les archives. Ils n’en restent pas moins prudents, progressant pas à pas dans l’identification botanique de la plante à usage textile, éliminant méthodiquement les espèces dont les particularités biologiques et productives sont incompatibles avec l’aire de distribution du Spartium junceum et son usage. De là, comme en marge du travail principal, découlent de nouveaux savoirs sur la botanique méridionale des xviiie et xixe siècles. Pour décrire les usages, les auteurs mobilisent un large éventail documentaire incluant textes savants, bien sûr, mais aussi traces de justice, statistiques agricoles, baux de terre ; compoix et cadastres précisent les surfaces, les localisations et les propriétaires des genêtières pendant que les produits finis (toiles et draps) émergent de contrats de mariage. L’ethnologue enquête selon la pratique de sa discipline pour décrire la chaîne opératoire textile traditionnelle (notons que l’expérimentateur de pratiques préhistoriques réussit un cycle complet de la cueillette à la cordelette).

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Outre l’usage textile, les genêts entretiennent les sols – en ces terroirs méditerranéens soumis à une érosion active – fournissent du bois, voire des mèches et allumettes, et des liens pour la vigne voisine. Le savoir-faire paysan en transforme aussi la fibre en espadrilles, paniers et objets divers. L’importance du genêt dans les terroirs fluctue au gré de la conjoncture économique. Sylvain Olivier montre que, de rare dans les compoix au début du xviie siècle, il y devient abondant au tournant des xviie et xviiie siècles. Cette dynamique est le reflet inversé de celle des hommes : nombreux, ils dédient la terre aux céréales et chassent le genêt ; plus rares, la plante revient sur les terres abandonnées. Mais une autre variable est prise en compte : le nombre d’actes notariés. Jusqu’à la fin du xviiie, que le genêt soir abondant ou rare, les actes y référant sont peu nombreux. Tout change ensuite car la plante devient précieuse, révélant un changement agricole. De terrains marginaux, les genêtières deviennent de véritables espaces productifs, donc gérés : on les sème plus qu’on ne les défriche, on les met en défens. Le mouvement s’inscrit dans un contexte physiocratique où Broussonnet et Mahul voient dans le genêt un outil de régression de la jachère et de valorisation de mauvaises terres. Est-ce efficace ? Oui à en croire les surfaces qui se multiplient en Lodévois au début du xixe siècle, avant que le déclin ne l’atteigne à la fin du siècle, la toile s’effaçant devant des produits d’importation tels que le coton, en même temps que régresse la main d’œuvre rurale nécessaire à la récolte des jeunes pousses et à leur traitement. Arrivée du coton et disparition de l’artisanat rural coïncident de façon bien peu originale en Lodévois, se conjuguant pour réduire le genêt textile à un objet historique. Un autre phénomène a pu jouer : un risque d’accident sur les ovins. On se méfie en effet de la ginestade, intoxication due à l’ingestion de genêt, en laquelle François Vallat reconnaît un spasme du sphincter de la vessie. Certes, les ovins sont empêchés d’uriner, mais ce n’est en fait qu’un symptôme d’une paralysie générale due à un taux élevé de cytisine dont les graines mûres, celles des gousses sèches d’hiver – justement quand les troupeaux se nourrissent dans les genêtières – sont particulièrement riches.

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Une renaissance – ou plutôt un dernier spasme ? – trouve son stimulus déclencheur dans la restriction des échanges commerciaux qu’impose la Seconde Guerre mondiale. Vichy favorise l’installation de sociétés de traitement, en aval d’un système d’aide à la production, alors que complètement en amont de la filière, des professeurs de Montpellier conduisent des expériences de nature agronomique. D’autres savants, tels qu’Appolis, retrouvent dans les archives des traces de l’usage disparu de la plante. Ce faisceau d’intérêt trouve sa matérialisation dans la création d’une usine d’extraction de fibre de genêt à Aspiran. Catherine Llaty a pu conduire des enquêtes sur du personnel de cet atelier, des ouvrières à son premier directeur, cadre du textile mobilisé en 1939 dans les services d’intendance de l’armée. Son fonctionnement ne s’arrête pas la paix revenue car le commerce ne se rétablit pas immédiatement. Pourtant, dès le début des années 1960, c’est la fin de l’aventure industrielle.

Pour conclure, insistons à nouveau sur le caractère original et de l’objet et de la démarche. Cette année 2010 a été l’année de la biodiversité ; à de rares exceptions près, les historiens se sont tenus loin de la thématique. Cela aurait pourtant été l’occasion de dresser des bilans de ce qui est connu d’un certain nombre d’espèces tant animales que végétales, en décalant le regard de l’homme vers les objets biologiques, pour dépasser l’approche culturelle qui reste leur lot commun.

Éric Fabre

Lucien Gallois, Régions naturelles et noms de pays. Étude sur la région parisienne, Paris, cths, 2008 (1re édition :1909), 381 p., 15 €

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La réédition de l’ouvrage de Lucien Gallois, Régions naturelles et noms de pays, invite à une réflexion sur la notion de frontière et sur l’origine des discordances entre les régions naturelles et les découpages territoriaux français. L’auteur construit son argumentaire à partir d’un examen minutieux de ce que les territoires parisiens qu’il divise en une trentaine de « pays » ou « prétendus pays », offrent à la vue d’un spectateur ; et à partir de cette démarche principalement descriptive, il développe une analyse originale dans laquelle il confronte une géographie physique essentiellement axée sur du déterminisme géologique et hydrographique, avec une exploration fouillée dans le champ de la toponymie. Ce croisement facilite indiscutablement la compréhension des relations société/territoires en justifiant les différends sur les critères de délimitation des frontières entre « pays ». Le géographe s’attarde sur la dualité entre des populations habitantes majoritairement rurales et porteuses d’une mémoire collective, et un pouvoir politique plutôt urbain et peu enclin à reconnaître l’identité culturelle comme l’expression d’une réalité physique. Cet antagonisme entre les acteurs du territoire pourrait être considéré comme l’un des facteurs explicatifs de l’incompréhension et parfois de l’hostilité manifestée localement par la population à l’égard des frontières tracées par l’administration.

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Dans un premier chapitre, Lucien Gallois s’interroge sur ce que recouvre la « région naturelle ». Pour ce faire, il entreprend un travail bibliographique sur une période allant de la fin du xviiie siècle au milieu du xixe siècle. L’auteur souligne la lente évolution de la communauté scientifique pour considérer la géologie et plus exactement la cartographie des sols, comme un outil précieux pour la délimitation des régions naturelles. La prégnance de l’hydrographie dans la géographie physique, qui se manifeste notamment par l’écho que reçut la « théorie des bassins », expliquerait selon lui ce retard. Cela dit, Lucien Gallois ironise sur la propension de certains géographes à vouloir tout expliquer par les faits géologiques : la pauvreté ou l’aisance, l’ignorance ou l’esprit. De même, la cartographie des noms anciens de « pays » (deuxième chapitre) ne peut pas, à elle seule, rendre compte d’une organisation du territoire fondée sur la notion de région naturelle. La tendance à trop systématiser les correspondances entre les noms anciens portés par des portions de territoire et leur matérialité, risque de la même façon de nous induire en erreur. Comme l’évoque l’auteur, des régions naturelles peuvent être marginalisées voire ignorées parce que les découpages et les emboîtements d’échelle à l’origine des dénominations anciennes s’inscrivent dans d’autres logiques que celle d’une intégration dans un environnement naturel cohérent. Et si cela se vérifie parfois, les contours de ces pays fortuitement dénommés ont souvent évolué dans le temps jusqu’à ne plus coïncider avec une division rationnelle de l’espace, voire ont disparu. Enfin, il existe des régions naturelles « anonymes » au sens où elles n’ont jamais été désignées en tant que telles.

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Dans les chapitres suivants, Lucien Gallois passe en revue pas moins de 27 pays ou prétendus pays de la région parisienne des plus connus comme la Beauce, le Hurepoix ou la Brie aux plus discrets comme le Tardenois, l’Orceois ou la Gallevesse. La description fine des paysages agricoles proposée par l’auteur constitue, pour la plupart des pays relevés, un témoignage d’une grande valeur pour la connaissance des logiques d’exploitation du foncier mais pas seulement. Le travail d’enquête réalisé auprès des habitants est également riche d’enseignements, car non seulement il nous éclaire sur la nature des représentations sociales associées à différents motifs des paysages ; mais il renseigne également sur l’intensité du lien entre les habitants et leur territoire. Le septième chapitre consacré à « La Brie, la Gallevesse, le Montois » est sur ce point remarquable. Il en est de même pour l’étude sur la Beauce ; remarquable car représentative d’une autre réalité, d’une autre histoire, d’autres enjeux même si les paysages de ces deux régions sont finalement assez proches. Les témoignages sur la Beauce, notamment ceux recueillis aux alentours de Chartres, sont passionnants car ils confirment l’existence d’une échelle de valeurs construite sur des considérations productives et sur des images mentales.

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L’extrême prudence avec laquelle Lucien Gallois conduit son examen des suffixes des localités qu’ils soient relatifs ou non à la Beauce, et surtout les résultats qu’il en retire, traduit une fois encore la grande subjectivité du regard que portent les habitants sur leur territoire. De telle sorte que nous ne voyons pas (ou plus) ce territoire comme il apparaît à une personne qui le découvre pour la première fois, mais que nous le regardons comme nous souhaiterions qu’il nous apparaisse. Enfin l’originalité de ce travail, et l’opportunité de sa réédition, sont d’avoir mis en lumière des noms de pays dont certains – qui le demeurent aujourd’hui – étaient totalement oubliés par les « Franciliens », sans doute parce qu’ils renvoyaient déjà à une autre réalité que celle de l’urbanité et du progrès. À l’inverse, de nouveaux pays sont apparus à la faveur du développement de la villégiature et de la fréquentation d’artistes peintres ; certains, à l’image des Yvelines (forêt de Rambouillet), connaîtront d’ailleurs des destins inattendus.

Samuel Perichon

Jean-Marc Moriceau et Philippe Madeline, Un Paysan et son univers, de la guerre au Marché commun, Paris, Belin, 2010, 429 p., 28 €

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Cet ouvrage de Jean-Marc Moriceau et Philippe Madeline commence par le récit d’une rencontre : celle des auteurs avec leur « héros », Pierre Lebugle, paysan du Pays d’Auge. Arpentant depuis 1995 ce territoire dont ils ont fait un « laboratoire en sciences sociales », ils découvrent chez lui, en 2004, des agendas domestiques, où l’intéressé a rapporté journellement ses faits et gestes, de 1941 à 1971, de 19 à 49 ans ; des carnets perçus d’emblée, à juste titre, par l’historien moderniste Jean-Marc Moriceau, comme une sorte de version contemporaine de ces livres de raison sur lesquels l’historiographie récente vient de nouveau de se pencher (Sylvie Mouysset, Michel Cassan, Jean-Pierre Bardet, François-Joseph Ruggiu…, 2007-2010), mais sans dépasser le xixe siècle. Il y a là une source qui, sans être forcément rare en soi, avait été jusque-là négligée par les historiens du « temps présent » en milieu rural, tout en étant déjà investie par quelques sociologues, autour de Nathalie Joly essentiellement (http://www.dijon.inra.fr/listo/l_equipe_1/nathalie_joly), s’intéressant aux innovations socio-techniques en agriculture.

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Le présent ensemble documentaire, se présentant comme un enregistrement neutre, exclue la plupart du temps les commentaires. S’il ne permet guère l’entrée dans la sphère de l’intime, il rend possible l’évaluation de la réalité de pratiques sans le prisme déformant de leur mise en scène discursive. C’est à sa présentation minutieuse, à la mise en lumière de toutes les ressources qu’il recèle pour découvrir les ressorts du quotidien d’un paysan normand des Trente glorieuses, que convie l’ouvrage. Un ouvrage voulu autant pour « un public large […] sensible aux mutations récentes des campagnes » que pour les spécialistes, ce qui explique l’attention aux détails de la vie du « héros », matériau exceptionnellement riche, laissant de côté, de façon assumée, l’exposé trop systématique « de multiples contextes ».

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L’architecture du livre est au service de cette découverte, dans un vrai foisonnement méthodologique ; on peut seulement regretter que l’alternance entre approches chronologiques et thématiques, répondant au souci de ménager plusieurs types de lectures sélectives du livre, n’évite pas quelques effets de redondance dès lors que l’on pratique une lecture en continu. La première partie présente la source, son auteur (aide familial chez ses parents, requis du sto, puis petit exploitant très engagé dans la vie sociale locale) et le « théâtre de l’action » (le Pays d’Auge dans sa configuration établie dans les années 1930, avec ses herbages et sa spécialisation laitière et cidricole ; les deux petites exploitations où Pierre Lebugle a exercé ses activités). C’est dans le troisième volet que trouve place l’édition partielle des agendas, sélectionnant une dizaine d’années jugées significatives. La deuxième partie est le vrai cœur de l’étude, montrant la richesse de la documentation en proposant plusieurs parcours thématiques.

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Le premier concerne des carnets et cahiers dont les auteurs ont déjà donné une première version dans Histoire et Sociétés Rurales (n° 21, 1er semestre 2004) : ceux concernant le séjour de Pierre Lebugle en Allemagne, puis en Pologne et en Union soviétique pendant la guerre, après sa réquisition pour le sto. Il y a là une incursion rare dans le quotidien d’un requis affecté à des tâches agricoles, dans une grande ferme au nord de Berlin. En ressort l’impression curieuse, contrastant avec le témoignage laissé par des requis placés en usine, d’une parenthèse plutôt bien vécue, au point d’occuper une place de premier ordre dans la hiérarchisation mémorielle de l’intéressé : il a poursuivi en Allemagne la pratique de son métier, n’a pas souffert de privations, a eu accès à des activités de loisirs bien plus largement que chez lui, dans une atmosphère de camaraderie masculine intense. S’il a découvert une agriculture mécanisée, il n’y a pourtant pas vu un modèle à transposer dans son quotidien normand – alors que l’on a souvent tendance à considérer que cet exemple de l’agriculture allemande a constitué un facteur d’incitation à la modernisation agricole, pour d’anciens prisonniers ou requis, à leur retour.

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Les chapitres 6 et 7 se penchent justement sur les activités d’exploitant du témoin, une fois installé avec son épouse au Village Caillou en 1947. Conformément aux spécialisations locales, il est avant tout éleveur laitier, vendant du beurre (jusqu’en 1966, puis du lait), des veaux, quelques porcs, se faisant, de façon plus originale, engraisseur à partir de 1958, pendant que la production de pommes et de poires perpétue une tradition sans représenter une part majeure des rentrées financières. La précision des carnets permet de reconstituer en détail, avec force graphiques et tableaux à l’appui, l’évolution, les ressorts et les aléas de la production, les réseaux d’échanges dans lesquels elle s’inscrit, les revenus qu’elle produit. L’élément saillant, par rapport à l’image commune d’une époque de modernisation intense de l’agriculture, et d’amorce de concentration, est que l’éclairage est mis, pour une fois, sur une exploitation qui s’engage irré­médiablement dans une disparition programmée. Pierre Lebugle laisse passer les quelques opportunités d’agrandissement et continue à combiner l’autosubsistance avec une part de ventes à l’extérieur. Les rares « choix de modernisation répondent plus au mimétisme et au souci de réduire les efforts inutiles qu’à un désir de performance économique ». Le symbolique tracteur n’arrive ici qu’en 1965. Si cette trace laissée par cet anti-héros de la « Révolution silencieuse » peut aider à mieux « comprendre le cheminement des mutations agricoles vues d’en bas », ce n’est pas en éclairant tous leurs ressorts, mais en invitant à la nuance, et à mieux prendre en compte les processus décisionnels qui ne se sont pas inscrits dans la norme qui l’a emporté. Un indice passe bien vite, p. 233, qui permettrait peut-être de comprendre l’attitude de Pierre Lebugle : il aurait aspiré à devenir fonctionnaire, et ne se serait que résigné à reprendre l’exploitation de sa belle-famille. Le détail des agendas permet aussi d’aller au-delà des simples considérations économiques, et d’aborder, par exemple, la question du rapport « personnalisé » aux animaux, par l’étude des noms qui leur sont attribués.

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Le chapitre 7 apporte une autre forme d’originalité, en partant en quête des signes de vie religieuse du paysan Pierre Lebugle. Entre l’approche quantitative à l’échelle de communautés paroissiales qui fut celle du chanoine Boulard, et les entretiens qualitatifs d’une sociologie religieuse plus récente, l’exploitation des agendas offre une voie médiane, qui permet d’établir des statistiques portant sur une pratique individuelle. Il apparaît alors combien un paysan chrétien engagé, ancien jaciste, chantre, messalisant et pascalisant à la fois, compose en fait, dans son quotidien, différemment selon les saisons, avec la concurrence d’autres obligations et aspirations : les grands travaux, un vêlage, la charge de père de famille ou de conseiller municipal, la chasse surtout. Loisir le plus prisé par l’auteur des agendas, celle-ci prend place, comme le révèlent ces derniers (chap. 8), dans un panel d’occupations formalisées et clairement séquencées du temps libre, marquant une rupture avec le caractère « poreux » ou « polychrone » de ce dernier dont a pu parler Alain Corbin pour les campagnes du xixe : sorties familiales en auto, foot, courses cyclistes, cinéma, cirque, télévision, fête locale aux animations foraines… L’organisation de cette dernière occupe chaque année le conseiller municipal Pierre Lebugle, élu de 1953 à 2001, très porté, aussi, en direction du champ scolaire. Il fut par ailleurs engagé au sein de la mutualité, trésorier du syndicat agricole communal : autant de raisons qui conduisent les auteurs à mettre en avant son investissement « dans des projets qui engagent la communauté », lequel vient contrebalancer sa faible initiative sur le plan professionnel. La filiation jaciste a sans doute été ici sous-évaluée par les auteurs, tant la figure de Pierre Lebugle contrastait avec celle des « jacistes techniciens » qui ont investi le cnja. « Être un homme », « une valeur », au service de sa communauté, soucieux de l’importance des loisirs pour l’épanouissement de chacun : on retrouve bien là pourtant des lignes de conduite présentes dans la jac des années 1940, celles de sa jeunesse.

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Le décès de Pierre Lebugle début 2009 n’a pas permis d’opérer un croisement aussi serré que cela aurait pu être possible, entre trace écrite et sources orales. Des clés de lecture manquent, ainsi, mais point davantage que face à la plupart des sources écrites. Ce paysan mémorialiste avait aussi prisé la photographie, et archivé les correspondances reçues, les « papiers » de la vie courante. Cela vaut au présent livre une abondante illustration, qui donne de l’épaisseur au personnage, jouant de l’effet de réel.

Certes, la démarche entreprise ici croise cette réhabilitation de l’individu comme sujet d’histoire qui s’est affirmée depuis un quart de siècle. Mais elle a aussi le mérite de montrer qu’une telle histoire « de l’intérieur », en quasi caméra subjective, au niveau d’un « petit paysan ordinaire », est possible – et ce type d’approche a d’ailleurs déjà été en partie mise en œuvre, pour le « temps présent », en sociologie du milieu ouvrier, par exemple par Bernard Lahire (1993) – en prêtant attention à ces écritures domestiques qui prennent un relief tout particulier dans une période contemporaine où l’alphabétisation généralisée les a rendues plus communes qu’on ne le soupçonne.

Vincent Flauraud

Fabien Conord, Rendez-vous manqués. La gauche non communiste et la modernisation des campagnes françaises, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2010, 376 p., 25 €

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En histoire rurale comme en histoire en général, il y a souvent peu de place pour les « perdants » et moins encore pour ceux qui paraissent se contenter du juste milieu : la radicalité ou l’extrémisme attire davantage les historiens que le conformisme et la modération. Au xixe siècle, on a questionné en priorité les campagnes rouges de la Seconde République que les nombreuses régions rurales fidèles aux notables ou à l’Empire. Au xxe siècle, les « petites Russies » des campagnes ou la flambée dorgériste ont davantage monopolisé l’attention des chercheurs que la masse des électeurs ruraux du parti radical socialiste.

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Aussi faut-il se réjouir de la publication de la thèse récemment soutenue de Fabien Conord, jeune historien clermontois, consacrée à la gauche non communiste dans les campagnes de la seconde moitié du xxe siècle, de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années soixante dix. Une histoire des « perdants », pour des partis de gauche qui incarnent une Quatrième République impuissante face aux enjeux de la modernisation, institutionnelle et économique, notamment dans le domaine agricole, où s’élaborent les bases de la révolution silencieuse. Des représentants politiques vieillissants d’une France rurale et agricole en perte de vitesse.

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Pour mener à bien cette étude, Fabien Conord a fait un certain nombre de choix méthodologiques : ni monographie d’une formation politique, à une période où la gauche non communiste demeure éclatée et en constante recomposition, tant au pouvoir que dans l’opposition, ni monographie régionale tant la comparaison des modes d’implantation et de contrôle de l’espace politique se révèle fructueuse. Le jeu d’échelles permet de manière désormais « classique » de confronter les analyses et les points de vue, tout en palliant les manques des sources, et notamment celles issues des partis, conservées de manière inégale. Dans ces va-et-vient entre centre et périphérie, Fabien Conord témoigne de ses grandes qualités de chercheur en mobilisant des fonds publics et privés souvent très dispersés, en particulier pour la Quatrième République.

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La première partie de l’ouvrage est consacrée à un état des lieux des forces et des faiblesses de cette gauche en milieu rural, qui se replie sur la France du Centre et du Sud-Est, celle des travailleurs indépendants et de petits exploitants agricoles. Son assise repose principalement sur le contrôle des réseaux locaux, en particulier les conseils généraux et les mairies, pôle de résistance du modèle politique républicain confronté à la concurrence de nouvelles pratiques partisanes initiées par les jeunes technocrates de la république gaullienne.

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Au-delà de l’approche cartographique, parlante mais nécessairement surplombante, une partie importante de l’analyse est consacrée à la sociologie des élus et des militants, grâce à la confrontation des sources administratives et partisanes. Si l’échelon municipal est largement dominé par les professions agricoles (62 % de maires cultivateurs en 1953 dans les sept départements étudiés), chiffre qui diminue mais demeure élevé en fin de période (52 % en 1971), celles-ci ne cessent de décroître quand on s’élève dans la hiérarchie élective : 32 % seulement de conseillers généraux. Chez les parlementaires, députés et sénateurs, la proportion est encore plus faible (9 sur 52), d’autant qu’ils sont élus pour des mandats plus courts et doivent souvent leur promotion à leur place de suppléant. Chez les militants socialistes la tendance est encore plus marquée, confirmant le fossé souvent souligné entre élus et militants. Les autres caractéristiques mises en évidence sont le fort vieillissement de ce corpus, ainsi que la très faible présence féminine : le modèle dominant est bien celui de la république radicale.

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Un modèle républicain que l’on retrouve de façon prégnante dans le chapitre consacré à la vie politique au village, qui traite en fait de l’action des élus et des partis dans les zones rurales, plus particulièrement du parti socialiste – et du psu – qui est le seul à se préoccuper, tout au moins dans ses écrits de l’action militante. « Labourage » et connaissance du terrain, clientélisme sont les clés de l’enracinement, dans lequel les débats théoriques et la vie militante n’ont que peu de place, délégitimant le « local » au profit du national.

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La seconde partie s’attache davantage à interroger les liens entre ces formations et un monde agricole en pleine mutation. L’analyse des politiques et des doctrines agraires témoigne de la difficulté des élus et des cadres à s’arracher à des schémas préétablis et souvent mis en place durant l’avant-guerre : le dirigisme socialiste des offices, ou l’appel récurrent à la coopération. Dans les congrès « agricoles », les proclamations électorales ou les éditoriaux des journaux militants, le recours aux formules « passe partout » dissimule bien souvent la difficulté à élaborer une politique agricole d’envergure et la nécessité des compromis, en particulier lors des périodes de gouvernement. La tâche d’opposant n’est pas plus aisée, en particulier lors de la présence d’Édgar Pisani rue de Varennes, qui s’emploie avec beaucoup de succès à faire « bouger les lignes » des affrontements autour de l’agriculture, tant dans le domaine des structures (safer) que de la politique sociale (ivd).

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Il serait pourtant trop aisé d’en conclure à l’apathie intellectuelle d’une minorité vieillissante de petits notables locaux : tant au sein du parti socialiste, en particulier dans sa frange « dissidente », avec les élus du psa et surtout du psu, mais aussi au sein du parti radical, notamment à la fin des années 1960, Fabien Conord met à jour des textes et des débats qui témoignent d’une grande lucidité sur les changements en cours, et les tensions sous-jacentes à la politique de modernisation : les préoccupations environnementales et la défense d’une agriculture « de produit » du manifeste radical de 1970 en sont une bonne illustration. De même, la constance avec laquelle cette gauche non communiste s’emploie à défendre le projet et les réalisations européennes, en dépit des fortes réticences de son électorat, illustre la capacité à dépasser les simples logiques électoralistes.

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Malgré leur incontestable perspicacité, bon nombre de ces réflexions peinent à franchir le cercle étroit des militants, témoignant de la faible emprise de ce courant sur un monde agricole en pleine mutation : l’échec de la tentative d’un syndicalisme « de gauche », tant avec la cga au lendemain de la guerre que dans la tentative de construire une opposition efficace au sein de la fnsea, par le biais du comité de Guéret en est une autre illustration. Dans le domaine des mobilisations collectives, qui connaissent alors une ampleur sans précédent, et en dépit du rôle moteur joué en 1953, les initiatives de cette gauche non communiste demeurent limitées, y compris dans le midi viticole, où la radicalisation du mouvement se réalise en partie contre les élus « traditionnels ».

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Le choix d’une approche centrée sur le personnel politique suscite inévitablement quelques réserves : les élus et les militants « paysans » sont peu nombreux et on dispose en définitive de très peu d’informations précises sur leur position sociale et professionnelle, sur leur rapport précis à la propriété et à l’exploitation foncière notamment. La présence d’ouvriers agricoles dans l’Aisne illustre pourtant la diversité des situations. De même, l’analyse des réseaux militants, dans les organisations syndicales et coopératives est seulement esquissée et dissimule les articulations entre le professionnel et le politique. On peut également s’interroger sur le choix des terrains. Non pas pour en réclamer toujours plus, mais pour questionner les effets induits par l’approche à partir des seuls élus, qui tend à figer les situations établies. Avec le risque de laisser dans l’ombre les processus de recomposition, dans des régions où la gauche, sans dominer dans les urnes, progresse en terme de suffrages et d’influence.

Il n’en reste pas moins que le livre de Fabien Conord apporte une contribution importante et nécessaire à l’histoire politique et agricole de la seconde moitié du xxe siècle, dont de larges pans demeurent encore dans l’ombre. Il met également en évidence l’importance et la richesse des sources disponibles, principalement administratives, et progressivement complétées par les fonds privés, éléments essentiels du renouveau des études rurales portant sur la période contemporaine.

Édouard Lynch

Juan Francisco Zambrana Pineda, De los Rompedizos a Hojiblanca. Cincuenta años de la Cooperativa Nuestra Señora de los Remedios de Antequera, 1958-2008, Antequera (Espagne), ed. Ayuntamienta de Antequera, 2008, 220 p.

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La coopérative agricole d’Antequera, en Andalousie centrale, a été fondée en 1958 à partir des bâtiments de la ferme de los Rompedizos, alors que l’économie espagnole était à l’arrêt en raison de la politique d’autarcie menée par la dictature franquiste depuis la fin de la guerre civile. Aujourd’hui entreprise régionale florissante participant du groupe Hojiblanco – l’un des plus gros producteurs mondiaux d’huile d’olive et d’olives de table – elle a su s’adapter aux changements structurels entraînés par la fin du franquisme, puis par l’adhésion de l’Espagne à l’Union Européenne en 1986. Dans cet ouvrage édité par la municipalité d’Antequera dans un contexte commémoratif, Juan Francisco Zambrana Pineda réalise avec beaucoup de pédagogie l’histoire économique et institutionnelle de cette coopérative en la mettant en relation avec l’évolution du contexte général.

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En adoptant un plan chronologique, il présente à travers la « Coopérative Notre-Dame des Remèdes d’Antequera » les conditions du développement de l’agriculture andalouse au cours des cinquante dernières années. C’est autour de la production d’huile d’olive – en particulier des moulins – que les membres fondateurs se sont initialement regroupés. Réunis en assemblée, 31 propriétaires, moyens et gros, s’organisèrent selon la loi de 1942 sur les coopératives agricoles. Ils précisèrent alors qu’ils étaient issus du syndicat agricole catholique dissout (il avait été fondé en 1915) et récupérèrent les meubles et la maison de la section. D’emblée, les coopérateurs s’engagèrent dans une politique d’équipement – achat de presses, de centrifugeuses etc. – et de rénovation des bâtiments pour développer la production d’huile, dont les usages étaient encore multiples à l’époque sur le marché local et national, et qui constituait alors la seule huile végétale en Espagne. Rapidement les petits propriétaires adhérèrent. Dans le contexte post-autarcique des années 1960 la coopérative soutint également les cultures céréalières et fourragères, ainsi que l’élevage avicole pour les œufs et la production de lait de vache, de chèvre, et à la marge de brebis. Les restructurations en matière d’organisation de la production et de marché national provoquées par la fin du franquisme, l’intégration au commerce international et l’adhésion à l’Union Européenne furent la source d’un profond changement pour l’agriculture espagnole. La coopérative d’Antequera modernisa son appareil productif et intensifia les cultures tout au long des années 1970/2000. Elle abandonna progressivement l’ensemble du secteur élevage, les cultures fourragères, pour se concentrer à terme sur la fabrication d’huile d’olive de qualité (vierge extra), la production et le conditionnement d’olives de table (depuis la fin des années 1970), et la culture du blé. Elle regroupe aujourd’hui un millier de membres plus une vingtaine de salariés, et elle est parvenue à intégrer l’ensemble des activités pour ces trois productions, depuis la collecte et le stockage jusqu’à la transformation et la commercialisation ; sachant que l’Espagne – et en Espagne l’Andalousie – est la première économie mondiale productrice d’huile d’olive et d’olives de table. L’effort en matière d’innovation et de rénovation semble continu depuis une quarantaine d’années, il fut rendu possible en grande partie par les aides européennes qui accélérèrent le développement de la coopérative à la fin des années 1980 et orientèrent les stratégies des coopérateurs.

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L’ouvrage repose largement sur le dépouillement des archives de la coopérative d’Antequera. Il est de ce fait riche en données statistiques et offre une chronologie fine de l’évolution de l’entreprise. De même il est une source importante d’informations, à l’échelle monographique, pour la connaissance des changements institutionnels, techniques et productifs. On regrette néanmoins que l’auteur, qui est spécialiste de l’histoire de l’oléiculture, n’ait pas valorisé davantage l’accès à cette source privilégiée et sa connaissance intime du terrain pour approfondir l’histoire sociale de la coopérative et s’intéresser un peu plus aux acteurs dans leur diversité.

Luc Capdevila

Bernard Paillard, Jean-François Simon et Laurent Le Gall, (dir.), En France rurale. Les enquêtes interdisciplinaires depuis les années 1960, Rennes, pur, 2010, 396 p., 20 €

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Ce livre est le résultat d’un colloque qui s’est tenu en mai 2008, organisé par le crbc (Centre de Recherche bretonne et celtique) et l’université de Bretagne Occidentale, consacré aux « Grandes enquêtes pluridisciplinaires des années 60-70. Bilans et perspectives » et en particulier à la rcp (Recherche coopérative sur programme) de Plozévet, du nom de l’action concertée menée dans cette commune du Finistère par la dgrst (Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique) entre 1961 et 1965 et qui fut la première des enquêtes interdisciplinaires lancées en France à partir des années 60. Cet ouvrage collectif qui enregistre la participation d’une vingtaine d’auteurs témoignant et faisant une relecture des grandes enquêtes des années 60 aux années 80 conduites sur les territoires ruraux a été dirigé par des membres de trois universités de l’Ouest de la France : Bernard Paillard, directeur de recherche émérite au cnrs, Laurent Le Gall, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bretagne Sud, tous deux membres du Centre de Recherches Historiques de l’Ouest (cerhio umr 6258), ainsi que Jean-François Simon, professeur d’ethnologie à l’Université de Bretagne Occidentale, directeur du crbc.

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Ces grandes enquêtes de la seconde moitié du xxe siècle examinaient certaines parties de l’espace du territoire français. Des recherches collectives, interdisciplinaires, inter-laboratoires, inter-institutionnelles et pluriannuelles étaient en effet menées sur un même lieu. Après Plozévet, ce fut l’Aubrac, le Châtillonais, les Baronnies, la Corse. Ces programmes de recherche forment un élément important de l’histoire de l’interdisciplinarité en sciences humaines et sociales. Les rcp des années 1960 à 1980 cherchaient à définir un modèle pluridisciplinaire de recherche en sciences sociales pour générer une meilleure compréhension des sociétés rurales en les analysant à travers les changements qui les transformaient.

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Les enquêtes collectives interdisciplinaires ne datent cependant pas de cette époque. André Burguière reconstitue l’histoire des sciences sociales en la centrant sur les moments où l’idée d’une recherche collective et pluridisciplinaire s’est imposée. Il retrace le cheminement d’une pratique reposant sur l’hypothèse de complexité des faits sociaux dont l’analyse in situ nécessite des recherches de plusieurs personnes de disciplines différentes. Dès le xviiie siècle les récits des voyages des grands explorateurs témoignent d’une approche pluridisciplinaire et marquent la naissance de l’anthropologie. Le décryptage de la société paysanne française des campagnes les plus reculées reprend la même méthodologie. Pour comprendre la société paysanne « étrangère », la collecte et l’analyse de données nécessitent alors la collaboration de linguistes, de médecins, d’archéologues et de naturalistes. En outre, ces sociétés paysannes imposent d’être comparées en raison des pratiques très diverses, l’objectif étant d’élaborer une politique rationnelle basée sur l’approche scientifique de la société en adoptant une dimension pluridisciplinaire dans la rédaction de monographies locales pour appréhender l’identité locale. Une continuité entre l’histoire de la nature et l’histoire humaine est recherchée dans la description d’une région.

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Au xixe siècle, pour se saisir de la réalité sociale, des recherches qualitatives cernant les particularismes des comportements collectifs, et des recherches quantitatives mesurant les performances sont menées afin d’éclairer les besoins humains des populations. La France est alors décrite avec des indices uniformes et mesurables. Ces enquêtes collectives suivent le rythme d’émergence et de dominations des disciplines qui imposent à chaque fois un nouveau modèle : le paradigme du développement dans la lequel la pluridisciplinarité s’interprète par des déterminants socio-économiques et démographiques externes ; le paradigme sociologique qui est fondé sur l’ordre social et la structure familiale, mène des enquêtes de terrain sur le mode de l’observation et d’entretien avec comme cadre d’analyse le ménage, c’est une entreprise individuelle monodisciplinaire ; le paradigme biologique recherche dans la biologie une explication aux comportements humains, ce qui conduit à l’anthropologie qui articule les faits démographiques aux faits biologiques. Ceci implique des enquêtes collectives en raison de la masse d’informations à traiter et de leur complexité.

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Au début du xxe siècle, les Annales d’Histoire Économique et Sociale créées en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre mènent une réflexion interdisciplinaire et cherchent là encore à favoriser les enquêtes collectives. Les enquêtes de Plozévet sont portées par l’hypothèse de convergences et d’interrelations entre faits sociaux et caractéristiques biologiques. Elles se font dans un contexte scientifique nouveau. En effet, en 1961, la dgrst (Direction générale de la recherche scientifique et technique) est devenue officielle, elle finance des contrats pluriannuels pour des laboratoires placés sous la tutelle de différents ministères ou localisés dans des entreprises privées. Elle oriente donc les travaux des chercheurs et lance de nouveaux programmes de recherche dans le cadre d’actions concertées. Elle assure un soutien aux actions pluridisciplinaires en prise sur le monde contemporain. Les sciences humaines et sociales ne sont pas au centre de ses préoccupations, cependant elle lance une action concernant l’analyse démographique économique et sociale dont le comité scientifique est le cades (Comité d’analyse démographique économique et sociale). Il doit définir une enquête pilote de grande dimension portant sur « l’étude du monde agricole et rural français dans son adaptation aux conditions de vie moderne ». Cette enquête a un caractère interdisciplinaire, en effet, toutes les disciplines des sciences humaines doivent y participer et confronter leurs méthodes et résultats. L’interdisciplinarité s’est faite autour de Robert Gessain qui militait pour une étude transversale de petites populations basées sur la notion d’isolat, définissant ainsi une population ayant une unité biologique.

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Cette enquête pilote fut nommée « étude du monde agricole et rural français dans son adaptation aux conditions de vie modernes » ; la spécificité bretonne n’était alors pas privilégiée. Le choix du Finistère s’est fait avec Jean Sutter qui travaillait sur la luxation congénitale de la hanche et qui avait identifié le pays Bigouden comme étant le centre de ce phénomène. Le choix s’est porté sur la commune de Plozévet en raison du fait que les archives y étaient bien tenues permettant ainsi des études longitudinales et des études de parenté.

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Les ruralistes (sociologues ruraux) sont absents de ces enquêtes alors même que l’agriculture française est en pleine mutation, marquée par un exode rural important et la définition nouvelle de la Politique Agricole Commune au niveau européen. Ces enquêtes ont mobilisé une centaine de chercheurs de toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, elles ont permis la rédaction de 40 rapports, la publication de 5 livres et de nombreux articles. Cependant peu de suites leur ont été données. Cet ouvrage est donc l’occasion de reprendre ces enquêtes et leur redonner une place dans l’histoire des sciences sociales. En parallèle à ces enquêtes, Robert Gessain réalisa avec son épouse, Monique Gessain, plusieurs films ethnographiques sur les rites des grands moments anthropologiques (naissance, mariage, mort) et sur la sociabilité autour des travaux des champs ou de la vie quotidienne. Des scènes du passé y sont reconstituées dans la perspective d’une ethnographie de sauvegarde, un carnet d’enquête est aussi filmé par Christian Pelras.

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Plusieurs enquêteurs qui furent présents à Plozévet retracent leurs travaux et ces retours sur expérience nous permettent de revivre ces enquêtes, mettant en évidence des pratiques différentes. Huit enquêteurs ont cherché à répondre à un certain nombre de questions : quel était le contexte scientifique de leur venue à Plozévet ? Par qui et pour quelle mission l’enquêteur a-t-il été recruté ? Quel fut leur rôle dans ces enquêtes et que fut leur terrain d’enquête ? Quelles ont été leurs relations avec les habitants, les autorités et les autres chercheurs ? Quelles furent leurs méthodes d’enquête, les théories mobilisées et les difficultés rencontrées ? Quel fut l’apport du travail collectif et du dialogue interdisciplinaire ? Enfin, que reste-t-il de ce travail au chercheur de Plozévet d’un point du vue personnel et scientifique ?

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Seuls Donatien Laurent et sa femme étaient venus en Bretagne avec le souhait de travailler sur la région, les autres chercheurs ont participé à ces enquêtes par hasard, sans avoir connaissance ni de la région ni de la langue bretonne, ce qui leur a été longtemps reproché. Les méthodes adoptées furent diverses, suivant les disciplines, et les enquêtes furent marquées par un défaut de coordination entre les différents directeurs. Il existait un manque de coopération entre les chercheurs, une méfiance entre eux qui pouvait aller jusqu’à de l’incompréhension. Les chercheurs ne sont restés, pour la plupart d’entre eux, que quelques mois et les étudiants recrutés manquaient de connaissances professionnelles.

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Aucune suite n’a été donnée aux enquêtes de Plozévet. Les recherches collectives qui ont suivi (Le Châtillonnais, l’Aubrac, les Baronnies, la Margueride, la Corse) ont tiré des leçons de ces premières enquêtes mais ont tenu à s’en différencier. L’enquête a été contestée au niveau local où une approche trop superficielle et un certain parisianisme ont été dénoncés. Cependant, Masahiro Ogino évoque ce qu’un chercheur japonais peut retirer de cette expérience française d’enquête in vivo.

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L’ouvrage fait en outre le point sur un certain nombre de questions posées par ces enquêtes et définit de nouvelles pistes de réflexion. François Ploux s’interroge à la fois sur le choix, comme lieu d’enquête, d’une commune (circonscription administrative) qui n’est pas un isolat constitué d’une population endogame, et sur le choix de la monographie communale comme genre de production scientifique dans une approche territorialisée des phénomènes sociaux. Jean François Simon replace les enquêtes de Plozévet dans le contexte du développement d’une ethnologie bretonne de la Bretagne qui émergeait depuis quelques années, alors même q’elles n’impliquaient que peu de chercheurs bretons. Guillaume Sabin met en évidence les insuffisances méthodologiques des enquêtes de Plozévet à travers la relecture des ouvrages d’Edgar Morin (Commune en France. La métamorphose de Plodémet, Paris, Fayard, 1967) et d’André Burguière (Bretons de Plozévet, Paris, Flammarion, 1975) et s’interroge sur la façon de transformer des hommes et des femmes en objet scientifique. Enfin, l’opposition entre « rouges » et « blancs » est reprise par Laurent Le Gall pour montrer comment la politique a fait la réputation de ces enquêtes alors même que cette opposition était ignorée au début de l’enquête.

Les témoignages qui suivent reviennent sur les autres enquêtes collectives qui ont suivi celles de Plozévet. Les chercheurs présents sur les terrains de l’Aubrac, du Châtillonnais, des Baronnies, de la Corse et de la Margeride tentent de répondre à diverses questions sur le contexte scientifique, le pourquoi de ces enquêtes, le choix du terrain, et nous montrent les articulations entre ses différentes enquêtes. Les thèmes abordés, les objets de la recherche, le déroulement des travaux, les méthodologies adoptées, la place de l’interdisciplinarité, les modalités de restitution auprès des habitants et la perception des résultats par les populations ainsi que les résultats de ces enquêtes d’un point de vue scientifique et personnel sont évoqués.

Ces différentes enquêtes ont donné lieu à de nombreuses publications, mais en cinquante ans les thèmes de recherche, les méthodes d’enquête et de travail ainsi que les rapports entre les disciplines ont beaucoup évolué. L’histoire de ces enquêtes reste encore à faire en les replaçant dans l’histoire de chacune des disciplines. L’ensemble de l’ouvrage montre à travers les divers témoignages des chercheurs participant à ces différentes enquêtes l’importance de la sauvegarde et de l’étude des archives de la recherche dans une pratique interdisciplinaire actuelle.

Aurélie Hess-Miglioretti

Titres recensés

  1. Nicolas Poirier, Un espace rural à la loupe : paysage, peuplement et territoires en Berry de la préhistoire à nos jours, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2010, 232 p., 30 €
  2. Janick Auberger et Peter Keating, Histoire humaine des animaux de l’Antiquité à nos jours, Paris, Ellipses, 2009, 277 p., 24 €
  3. Olivier Passarrius, Aymat Catafau, Michel Martzluff, (dir.), Archéologie d’une montagne brûlée. Massif de Rodès, Pyrénées-Orientales, Canet, Éditions Trabucaire, coll. « Archéologie départementale », 2009, 504 p., 32 €
  4. Gaétan Le Cloirec (dir.), Carhaix antique. La domus du centre hospitalier. Contribution à l’histoire de Vorgium, chef-lieu de la cité des Osismes, Rennes, pur, coll. « Documents archéologiques, 2 », 2008, 263 p., 25 €
  5. Vito Fumagalli, Paysages de la peur. L’homme et la nature au Moyen Âge, trad. de l’italien par Paul-Louis van Berg, éd. par Jean-Pierre Devroey, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2009, 399 p., 10,50 €
  6. Vincent Hincker et Philippe Husi, (dir.), La Céramique du haut Moyen Âge dans le Nord-Ouest de l’Europe (ve-xe siècles), Actes du colloque de Caen, Condé-sur-Noireau, nea, 2006, 429 p., 38 €
  7. Patrick Corbet et Jackie Lusse, (dir.), Ex Animo. Mélanges d’histoire médiévale offerts à Michel Bur par ses élèves à l’occasion de son 75e anniversaire, Langres, éditions Dominique Guéniot, 2009, 526 p., 45 €
  8. Archéologie Médiévale, t. 37, 2007, 347 p., 39 €
  9. Maîtrise et perception de l’espace dans le Languedoc médiéval. Études offertes à Monique Bourin, Annales du Midi, t. 119, n° 260, Privat, Toulouse, octobre-décembre 2007
  10. Gilbert Gaudin, Association Le garri, Le Massif de Fontfroide, territoire, paysage et mémoire, Canet-en-Roussillon, Éditions Trabucaire, 2001, 168 p., 18 €
  11. René Verdier, Les Claret, un destin nobiliaire (xive-xvie) siècle, Grenoble, pug, « La Pierre & l’Ecrit », 2009, 30 €
  12. Stéphane Frioux et Émilie-Anne Pépy, (dir.), L’Animal sauvage entre nuisance et patrimoine, postface d’André Micoud, Lyon, ens Éditions, 2009, 190 p., 19 €
  13. Jacques Hantraye (avec la collaboration de Vincent Farion), Agriculture, commerce et industrie. L’ascension de la famille Lambert de Cormeilles-en-Parisis (xviie-xixe siècle), vol. 2 : Les mutations de l’exploitation agricole et l’essor de l’activité plâtrière (1836-1882), Cormeilles-en-Parisis, Association des Amis de l’Écomusée – Musée du Plâtre, 2008, 56 p., 15 €
  14. Marie-Hélène Froeschlé-Chopard, Tourrettes-sur-Loup au xviiie siècle : Hérésie et scandale au village, Préface de Jean Delumeau, Nice, Serre Editeur, 2009, 255 p., 30 €
  15. Françoise de Person, Un Orléanais à la conduite de son négoce sur la Loire, par mer et par terre. Louis Colas Desfrancs, écuyer, préface de Claude Michaud, Molineuf, Éditions La Salicaire, 2008, 260 p., 29 €
  16. Sylvain Olivier, (dir.), Le Genêt textile : plante sauvage, plante cultivée, Lodève, Les Cahiers du Lodévois-Larzac n°34, 2009, 143 p., 12 €
  17. Lucien Gallois, Régions naturelles et noms de pays. Étude sur la région parisienne, Paris, cths, 2008 (1re édition :1909), 381 p., 15 €
  18. Jean-Marc Moriceau et Philippe Madeline, Un Paysan et son univers, de la guerre au Marché commun, Paris, Belin, 2010, 429 p., 28 €
  19. Fabien Conord, Rendez-vous manqués. La gauche non communiste et la modernisation des campagnes françaises, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2010, 376 p., 25 €
  20. Juan Francisco Zambrana Pineda, De los Rompedizos a Hojiblanca. Cincuenta años de la Cooperativa Nuestra Señora de los Remedios de Antequera, 1958-2008, Antequera (Espagne), ed. Ayuntamienta de Antequera, 2008, 220 p.
  21. Bernard Paillard, Jean-François Simon et Laurent Le Gall, (dir.), En France rurale. Les enquêtes interdisciplinaires depuis les années 1960, Rennes, pur, 2010, 396 p., 20 €

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 2/2010 (Vol. 34) , p. 181-231
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2010-2-page-181.htm.


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