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Histoire & Sociétés Rurales

2010/2 (Vol. 34)


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Denise Angers, Le Terrier de Philippe d’Harcourt et Jeanne de Tilly, seigneurs de Tilly-sur-Seulles, 1375-1415, Caen, Publications du crahm, 2010, 318 p., 40 €

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Après avoir édité et commenté, en 1993, le terrier de la famille d’Orbec, seigneurs de la Haute-Normandie, Denise Angers, en spécialiste du genre, nous livre ici une édition d’un autre terrier normand inédit, celui de la seigneurie de Tilly-sur-Seulles, aujourd’hui commune du département du Calvados, non loin de Caen.

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L’édition de ce terrier est accompagnée, en introduction, d’un commentaire assez court, d’une vingtaine de pages, qui permet de poser le cadre et le contexte dans lequel s’inscrit le document. Cet outil de gestion domanial se présente ici sous la forme d’un codex de 323 folios, rédigé entre 1375 et 1415. Sa commande fut le fait de Philipe d’Harcourt, baron de Bonnétable, qui en épousant Jeanne de Tilly en 1374 devint le nouveau seigneur du lieu. Denise Angers dessine les contours et retrace l’histoire de cette seigneurie, et par là même celle de la famille des Tilly, dont le premier membre et seigneur connu, Ernaud, aurait accompagné Guillaume le Conquérant en Angleterre en 1066. Par la suite, ses descendants ont, petit à petit, élargi le domaine. Comme à son habitude, Denise Angers effectue une analyse codicologique rigoureuse qui complète avantageusement le texte puisqu’elle permet d’expliquer certaines lacunes du manuscrit, mais surtout d’en déceler les étapes de son élaboration et de sa rédaction. Des aveux et dénombrements ont d’abord été recueillis, avant d‘être certifiés par des jurés spécialement choisis pour l’occasion. Puis, intervint le moment de la rédaction proprement dite, « méthode » déjà rencontrée dans d’autres terriers normands du même type. Le terrier est organisé selon un plan particulier, défini à l’avance, divisé en parties bien distinctes accompagnées d’une table des matières numérotée. On peut noter ici le souci des concepteurs du document d’en faire un outil simple et facile à utiliser. Ce terrier, presque complet, débute par une introduction qui rappelle la légitimité des seigneurs de Tilly sur leurs terres et leur château, notamment à travers la copie d’un ancien aveu en latin rendu aux Bertran, mais également d’un résumé de leurs droits et privilèges sur la seigneurie. L’introduction permet aussi de connaître les noms de plusieurs jurés assermentés et surtout le nom de celui qui réalisa ce terrier, le sénéchal Raoul Roillart. Il s’attache, par la suite, à détailler les privilèges, évoqués dans l’introduction, des seigneurs de Tilly concernant le patronage d’églises, des chapelles et de l’école ; les règlements des tavernes, des poids et mesures, de la chasse, de l’entretien des routes et rivières, des marchés et foires, des moulins et le détail des amendes en cas de manquement à ces règlements. Vient ensuite la description des terres proprement dites. Celle-ci est hiérarchisée. D’abord, le sénéchal prend soin d’énumérer les biens propres des seigneurs du lieu. Une première partie est ainsi consacrée à son domaine décrivant la nature des biens (terres, bois, jardins, prés), leur nom, leur superficie et leurs confronts. Une seconde partie concerne des tenures entrées dans le domaine, au nombre de 122, soit à la suite d’une saisie pour cause de défaut de paiement, soit à la suite d’un abandon. En plus de la description du bien, il est mentionné le nom du dernier tenancier et les raisons de la saisie. Comme le souligne justement Denise Angers, on devine l’importance de la crise que traverse alors la Normandie. Les moulins et les fours, sur lesquels le seigneur a des droits, sont décrits dans une partie distincte. Dans un second temps, le terrier est consacré aux tenures et on retrouve là aussi un classement par nature et par origine des biens. On y remarque d’abord une description des terres des vassaux des seigneurs de Tilly, puis de celles tenues en bourgage, suivies de celles placées sous le statut de la vavassorie, système spécifique à la Normandie, et enfin les simples tenures. Quel que soit le système d’exploitation, chaque bien est décrit avec précision, le texte donnant également l’identité du détenteur et toutes les redevances, charges, et corvées dues aux seigneurs de Tilly.

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Ce terrier, assez dense, constitue donc une source d’informations considérable sur le paysage de cette seigneurie et sur ce qui y est cultivé, notamment à travers l’évocation des rentes en nature, mais aussi sur le système des poids et mesures utilisé dans la seigneurie, sur la population qui y vit, ainsi que sur le contexte juridique et administratif dans lequel les habitants de Tilly-sur-Seulles évoluent. L’édition d’un tel document est donc un instrument de travail inestimable pour les historiens du Moyen Âge et de la Normandie mais également tous les ruralistes. Ce document, écrit en français, édité de manière très rigoureuse, peut être aussi un objet d’étude pour les linguistes. Les toponymistes y trouveront eux aussi des éléments intéressants. Denise Angers a d’ailleurs souligné dans son commentaire la pérennité de certains toponymes. L’analyse codicologique, quant à elle, met en valeur l’importance de l’objet, du manuscrit en lui-même, dont l’histoire mérite une attention particulière et qui, dans bien des cas, révèle des éléments que le texte passe sous silence.

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Cette édition est également accompagnée d’annexes. On y trouve d’abord un arbre généalogique des seigneurs de Tilly-sur-Seulles qui éclaire et illustre la première partie du commentaire. Denise Angers a pris soin également d’éditer des extraits de textes inscrits dans le registre du terrier mais postérieurs à sa rédaction originelle. Ce sont principalement des poèmes, des prières et des chansons. Une carte, bien utile, replace la petite commune de Tilly-sur-Seulles dans son environnement régional. Enfin la quatrième annexe est une chronologie des depertida utilisées par le concepteur du terrier. Un index regroupant les noms de lieux, de personnes, et de sujets permettra à tous une recherche rapide et efficace. On remarque toutefois l’absence d’entrée pour les céréales et les autres plantes, ce qui aurait pu être utile aux spécialistes de l’agriculture. Enfin, cet ouvrage s’achève par un glossaire, instrument précieux pour tous les non-spécialistes de la Normandie. On peut cependant y regretter l’absence de certains termes comme bourgage ou vavassorie qui désignent des types de tenures spécifiques à la région et pour lesquels des définitions claires pourraient faciliter la bonne compréhension du terrier par tous les lecteurs.

En dépit de ces remarques très mineures, l’édition de Denise Angers met parfaitement en valeur cette source précieuse pour les historiens qu’est le terrier des seigneurs de Tilly-sur-Seulles et la rend désormais accessible au plus grand nombre. On sait que les éditions de sources sont des entreprises longues et fastidieuses aussi faut-il remercier Denise Angers pour la qualité du travail accompli.

Jennifer Eloquin

L’Intendance de Paris à la fin du xviie siècle, édition critique du mémoire « pour l’instruction du duc de Bourgogne », par Arthur Michel de Boislisle, Paris, cths, 2008, 2 vol., xciv+397 p. et 455 p., 90 €

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L’édition critique du Mémoire de la généralité de Paris (en 1700), réalisée par Arthur Michel de Boislisle, est parue en 1881, comme premier volume de la série des Mémoires pour l’instruction du Dauphin ; depuis longtemps épuisée, elle a fait l’objet en 2008, pour marquer le centenaire du décès de Boislisle, d’une réimpression opérée par les soins du cths sous la direction du professeur Bernard Barbiche, qui l’a accompagnée d’une préface. Boislisle fut l’élève de Pierre Clément dont il prit la suite en continuant les publications de textes : ainsi il réalisa une édition critique de la Correspondance des contrôleurs des finances avec les intendants de province, ou encore celle d’une grande partie des Mémoires de Saint-Simon (20 tomes) etc. En 1874, le cths décida de lancer une édition critique des 33 mémoires réalisés par les intendants des généralités à la fin du xviie siècle « pour l’instruction du duc de Bourgogne », dans la monumentale collection des Documents inédits sur l’histoire de France. Boislisle acheva en 1881 l’édition du mémoire sur la généralité de Paris réalisé en 1700, puis se mit à travailler sur celle du texte concernant la généralité de Châlons-en-Champagne, mais il ne put l’achever. Pendant une soixantaine d’années, la collection en resta là ; considérant l’intérêt majeur de cet ensemble pour la connaissance de la France à la fin du xviie siècle, œuvre restée sans équivalent pendant tout l’Ancien Régime, le professeur Louis Trenard relança l’entreprise en 1965 et publia en 1975 un volume d’introduction ; il y exposait en particulier la méthode de travail qui devait être appliquée systématiquement afin que soit assurée une cohérence dans la collection. Les professeurs Jean Jacquart puis Bernard Barbiche prirent la suite, et la publication est actuellement en cours ; différents volumes concernant surtout une grande moitié nord de la France ont d’ores et déjà paru et d’autres sont en voie d’achèvement. Malgré le temps passé, la publication par Boislisle du Mémoire de la généralité de Paris n’a pas perdu sa valeur de méthodologie et ses qualités d’érudition solide et rigoureuse, même si les moyens de recherche actuels permettent de développer l’appareil critique et si certains développements, telles les pages sur l’histoire politique, ont vieilli. C’est pourquoi il a paru utile de la réimprimer, sans attendre une nouvelle édition scientifique, qui demanderait une somme de travail considérable, pour la voir figurer dans la nouvelle collection.

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L’enquête réalisée à partir de 1697 pour l’instruction du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, à la demande de son précepteur le duc de Beauvillier, présente différentes originalités. Son but était pédagogique : présenter au futur roi de France le royaume et les sujets qu’il devait gouverner et administrer. À cette date elle constituait une œuvre vraiment nouvelle puisque aucune enquête d’envergure nationale n’existait, et elle resta sans véritable descendance au xviiie siècle, malgré les progrès de la « monarchie administrative ». Bien que réalisée sous l’autorité des commissaires du roi dans les généralités, elle n’a pas un caractère vraiment officiel puisqu’elle n’a pas été demandée par un ministre du roi, pour les besoins de l’administration du pays ; Beauvillier a toutefois su s’adresser aux administrateurs les mieux à même de répondre. La méthode de travail était nouvelle et se voulait méthodique. L’œuvre occupe donc une place à part dans le corpus des documents sur la France à la fin du xviie siècle.

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Les intendants reçurent un questionnaire qu’ils auraient dû respecter afin de donner aux mémoires une réelle uniformité, ce qui aurait sans doute permis une synthèse ; il offrait un très large champ de questions puisque dépassant les aspects institutionnels, il concernait tous les aspects de la vie des sujets du roi. Cependant, dans la majorité des rapports, cette trame ne fut pas suivie car le questionnaire se révéla mal adapté et pas vraiment cohérent. Tous les intendants ont répondu et ce, dans un laps de temps remarquablement bref puisque le mémoire sur la généralité de Paris achevé en 1700 fut un des derniers. Ce tableau de la France à la fin du xviie siècle a fait l’objet d’une large diffusion sans toutefois être imprimé à cette date même. Boulainvilliers s’est beaucoup inspiré de ces documents dans l’État de la France et les a beaucoup critiqués mais son propre travail est loin d’être exempt de défauts et son texte ne peut nullement être considéré comme une copie fidèle des rapports des intendants. Malheureusement on ignore le sort des manuscrits originaux qui ont disparu ; toutefois de nombreuses copies ont été réalisées à la demande de différentes institutions ou pour des particuliers, dont de nombreux nobles éclairés, et ont figuré dans des bibliothèques qui, pour la plupart, sont passées dans les archives publiques ; c’est pourquoi des séries complètes ou des exemplaires isolés de ces copies se trouvent dans de nombreuses collections en France et à l’étranger. Boislisle a publié la version du manuscrit qui se trouve dans la collection du duc de Nivernais qui, conservée à la Bibliothèque nationale de France, se révèle composée de copies de bonne qualité (elle a été choisie pour l’édition de plusieurs mémoires déjà publiés). Il ne s’est livré ni à une recension des autres copies connues ni à une étude comparative et critique des différentes versions (alors que ces deux études se trouvent dans la publication actuellement en cours).

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Boislisle a rédigé une longue introduction de 94 pages ; le texte lui-même avec les notes infra-paginales fait 397 pages et l’ensemble des « Annexes » qui constituent le second volume, 455 pages. L’introduction rappelle les conditions de rédaction du mémoire, en analyse le contenu en émettant des critiques parfois sévères, enfin évoque son auteur et plus largement les intendants de la généralité de Paris ; il rappelle d’ailleurs que les pouvoirs de ces derniers sont plus limités qu’en province puisque, pour Paris, il lui faut composer avec le lieutenant général de police dont la fonction a été créée dès 1667. Les développements consacrés à la capitale sont d’ailleurs relativement peu importants, si ce n’est dans l’exposé sur les institutions de justice. Le Mémoire est beaucoup plus intéressant pour le reste de la généralité qui ne comprend pas de grande ville.

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Comme pour les autres généralités le mémoire a été publié sous le nom de l’intendant en place, qui est le frère cadet de Pontchartrain, contrôleur général des finances en fonction, Jean Phélypeaux, un administrateur consciencieux mais sans génie ; il n’en est pas le véritable auteur. La réalisation fut confiée à Pierre Rolland, trésorier de France au bureau des finances de Paris et subdélégué de l’intendant dans la capitale ; sa méthode de travail n’est pas connue mais il a sans doute réalisé la synthèse des réponses envoyées par les subdélégués qui, établis dans chacune des 22 élections, avaient reçu un exemplaire du questionnaire et y avaient répondu sans doute de façon consciencieuse, comme le prouve le rapport du subdélégué de Provins qui figure dans le volume d’annexes. Rolland ne s’appuie pas sur des travaux déjà réalisés par des érudits ou des historiens, comme ce fut le cas pour la généralité de Tours où, entre autres, les travaux de l’abbé de Dangeau furent largement utilisés ; cependant l’influence de Vauban et de Boisguilbert peut être décelée dans plusieurs passages, qu’a relevés Boislisle. La recherche des données fut une entreprise collective mais la rédaction finale ne fut pas l’œuvre d’une équipe et Rolland dut fournir un travail important. La généralité était très vaste et marquée par la diversité des paysages et des activités ; bien qu’homme de terrain par suite de ses fonctions, Pierre Rolland ne pouvait connaître ce territoire en entier ; de même ses connaissances historiques n’étaient pas sûres et, selon Boislisle, il a oublié de rectifier de nombreuses erreurs ou en a commis lui-même (cependant celles qui sont signalées dans les notes ne sont pas très nombreuses) ; mais pour le lecteur de notre époque, le principal intérêt du mémoire ne réside pas dans les paragraphes superficiels consacrés à l’histoire.

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Le texte ne suit pas le questionnaire de Beauvillier, sauf pour les deux premiers thèmes (situation géographique, cours d’eau et canaux) rapidement traités. Il ne répond pas à toutes les questions et reste prudemment neutre : il ne dénonce pas les « malheurs de la guerre » ou les défauts de la répartition de la taille… ; il parle bien du « naturel » des populations et de leur « inclination au travail » mais ne dit presque rien de la « réputation » ou « vertu » des ecclésiastiques ou des officiers du roi, qu’il ne critique pas, en partie sans doute parce qu’à la fin du xviie siècle, les défauts et manquements de ceux-ci étaient moins graves que dans la décennie 1660, quand Colbert de Croissy les observait et les décrivait, en Poitou, Touraine-Anjou-Maine ou Bourbonnais. Pierre Rolland a adopté un plan qui paraît aujourd’hui mieux construit que le questionnaire, par exemple en pratiquant des regroupements comme celui des paragraphes concernant finances et économie. Il a construit quatre « chapitres », de longueur très inégale, et subdivisés en « titres » ; dans la plupart des cas, le cadre géographique de l’exposé est fisco-administratif ; c’est celui des élections qui s’impose puisqu’il s’appuie sur les réponses des subdélégués ; à l’occasion apparaissent diocèses, gouvernements ou ressorts judiciaires mais les développements juridiques sur les institutions ne sont pas longs et la lecture est donc moins fastidieuse.

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Le premier chapitre traite « De l’état de l’Église », choix en quelque sorte archaïque, qui met au premier plan les questions religieuses alors que le questionnaire prévoit de les aborder, sans leur consacrer un chapitre spécifique, au milieu des informations sur les villes ; un quart du mémoire (103 p. y compris les notes ajoutées par Boislisle) est ainsi occupé par une longue énumération d’institutions ecclésiastiques envisagées dans le cadre des diocèses et le sous-cadre des élections ; on peut y trouver des données sur les effectifs des religieux et sur les revenus, dont la valeur indiquée est une moyenne, sans doute sous-estimée, des maisons religieuses. Bien qu’elles doivent nécessairement figurer dans cet état des lieux, ces indications en elles-mêmes ne sont pas une information originale pour l’historien puisque d’une part, elles sont disponibles dans de nombreux autres travaux et que d’autre part les structures et les pratiques ecclésiales, inscrites plutôt dans le long terme, ne sont pas soumises à des évolutions rapides qui rendraient rapidement caduque toute information antérieure.

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Le chapitre ii, « Du gouvernement militaire », occupe 11 % du mémoire et il déborde largement du cadre des affaires militaires stricto sensu ; le terme de « gouvernement » fait plutôt référence aux fonctions traditionnelles des gouverneurs dans les provinces, avant que ne se développe le rôle des intendants-commissaires du roi. Après une description géographique et historique rapide des gouvernements, il contient une présentation des villes (succincte pour la capitale) avec un développement sur leur histoire, leurs institutions, leurs activités. C’est dans ce chapitre qu’apparaissent les considérations sur la population globale et son évolution démographique ; vient ensuite une étude de la psychologie des masses où sont caractérisés consciencieusement, élection après élection, le « naturel et l’inclination au travail des peuples »…. La question « du nombre des huguenots sortis et restés », qui prend la suite dans ce chapitre II, est abordée essentiellement sous l’angle démographique ; aucun jugement de valeur sur l’édit de Fontainebleau n’est émis. Le chapitre se clôt par trois exposés, qui portent sur des questions intéressant directement les armées : la levée des milices à partir de 1688, la fabrication des « poudres et salpêtres », enfin les « logements et étapes ».

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Le chapitre iii, « De la justice », est important tant par son volume (20 % du texte) que par son contenu. Il revêt un caractère traditionnel puisqu’il commence par développer un exposé juridique général sur les justices seigneuriales, non sans avoir réaffirmé clairement le principe que toute justice émane du roi ; puis il passe à une énumération des justices qui siègent à Paris et se poursuit par l’étude des justices royales, générales et spécialisées, non dans le cadre des bailliages/sénéchaussées mais dans celui des élections. Il détaille aussi l’état des terres titrées en donnant pour chacune un bref historique, la composition et les revenus ainsi que le nom du propriétaire.

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Le thème du chapitre iv « Des finances » (un tiers du mémoire) correspond au champ d’action du Contrôleur général puisque, au-delà de la question des finances, il traite longuement de l’économie de la généralité. Les premières pages concernent bien les finances de l’État ; elles font une présentation des ressources du roi, qui commence selon une conception traditionnelle par l’examen des revenus des domaines ; puis vient un exposé sur les impôts, aides, tailles et gabelles, dans cet ordre, sans oublier l’expérience récente de la capitation (qui venait d’être supprimée, par la déclaration du 17 septembre 1697). Pour terminer, la présentation des finances donne des statistiques précises sur les impôts mais elle n’expose que la moitié du sujet puisqu’elle n’aborde à aucun moment le chapitre des dépenses, imputées par exemple sur les tailles de la généralité.

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Un long développement sur l’économie de la généralité commence alors comme une suite logique du chapitre des finances. L’étude est à nouveau menée dans le cadre des élections ; quoique très énumérative, elle apporte de nombreuses données et chaque paragraphe donne les informations dans le même ordre. Elle commence par le « produit des terres », présenté en termes précis et diversifiés selon les régions. Puis viennent les forêts, qui occupent, pour des raisons historiques et sociales, de vastes superficies dans la généralité ; elles sont gérées par deux grands maîtres des eaux et forêts, qui ont évidemment autorité sur les maîtrises et grueries, présentées en détail ; plus qu’ailleurs les forêts sont la propriété du roi puisqu’elles constituent ses terrains de chasse ; les forêts appartenant à des particuliers, qui sont le plus souvent de grands seigneurs, sont jugées mal entretenues. L’étude des manufactures, qui ne fait jamais apparaître le nom de Colbert, est toujours associée à celle des productions destinées au commerce ; elle est rapidement menée mais elle distingue nettement manufactures urbaines et manufactures rurales, avec leur répartition géographique, et elle met bien en évidence la prédominance très nette des industries textiles. Les lignes qui traitent du commerce dans chaque élection montrent toute l’importance des produits agricoles (blés et vins en particulier) dans cette zone. Les échanges commerciaux sont vus à travers l’étude des « foires et marchés » qui est jugée incomplète par Boislisle ; l’étude des voies de communication consiste en une énumération des ponts existants dans les différentes élections, avec indication de leur état souvent médiocre, et des péages pour lesquels le nom des propriétaires et le rapport financier sont fournis ; mais l’état du réseau routier est à peine abordé. Enfin le mémoire se termine, de façon originale, et sans que le questionnaire le demande, par un inventaire des « maisons royales ».

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Le second tome, composé par Boislisle lui-même, fournit un ensemble de documents tout à fait intéressants et utiles ; ils viennent en appui, en complément ou en éclairage du mémoire dont le déroulement est suivi (tout en ignorant ce qui a trait à l’état de l’Église, à l’exception des établissements d’assistance et de bienfaisance). Il sort d’ailleurs du cadre chronologique étroit du xviie siècle. On peut y trouver en particulier plusieurs tableaux chiffrés détaillés sur la répartition de la taille et sur le produit de différents impôts à la fin du xviie siècle et au xviiie qui permettent une comparaison avec les données contenues dans le Mémoire. Les rapports de l’intendant Ménars sur les élections qu’il a visitées en 1684 sont particulièrement intéressants car ils montrent la méthode de travail de l’intendant, qui se révèle très sensible aux problèmes posés par la répartition et la collecte de la taille ; ils apportent aussi des éléments de comparaison avec le mémoire de 1700. La présence de différents textes de Boisguilbert et de Vauban ne surprendra pas les lecteurs de la reédition du mémoire, mais en 1881 il n’en allait sans doute pas de même. Le volume s’achève par un ensemble d’additions et de corrections, suivi d’un index des noms de lieux et de personnes. Par contre, les seules informations bibliographiques disponibles sont celles fournies dans des notes par Boislisle qui n’a pas constitué de bibliographie séparée ni de tableau des sources imprimées ou manuscrites.

La matière du Mémoire est beaucoup plus riche pour les campagnes que pour les villes. Les historiens ruralistes pourront passer rapidement sur les pages consacrées à l’Église, puisqu’elles ne sont pas assez précises pour fournir la base d’une étude des propriétés et des revenus des institutions religieuses ; mais elles peuvent permettre une cartographie de la présence des maison religieuses dans les campagnes. Dans le reste du Mémoire figurent des informations très utiles pour la connaissance des campagnes du bassin parisien, à une période qui se situe entre la fin de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1697) et le début de la guerre de succession d’Espagne (1702). Ainsi le chapitre ii se clôt par trois exposés, qui portent sur des questions rarement abordées mais qui concernent toutes les campagnes : la levée des milices à partir de 1688, la fabrication des « poudres et salpêtres », enfin les « logements et étapes ». Les données sur les justices seigneuriales, bien qu’incomplètes, permettent d’esquisser les grands traits de la géographie seigneuriale.

Le passage le plus intéressant est constitué par les titres iii et iv du chapitre iv puisqu’il détaille élection par élection, les conditions physiques de l’agriculture, décrit la diversité des productions agricoles et fournit des données chiffrées précises sur la production de vin (dont il reste à vérifier l’exactitude) et les montants des fermes, l’état de l’élevage, l’existence éventuelle de terres à défricher ; des indications claires sur quelques productions originales sont données : la culture des roses autour de Provins, l’habileté des jardiniers et maraîchers autour de Paris sont bien notées. La précision statistique sur l’étendue des forêts est peut-être sujette à caution mais elle témoigne par elle-même de la tradition colbertienne dans l’attention portée aux bois et forêts. Sans doute peut-on regretter l’absence de statistiques précises concernant la production des blés mais elles n’existaient pas (et l’administration du xviiie siècle ne fera pas mieux) ou des manufactures, mais les mouvements commerciaux des blés et des textiles sont soigneusement, quoique rapidement, décrits.

Il est donc possible de construire à partir du mémoire un tableau complet des institutions, de la situation économique de chaque élection et même de réaliser une cartographie. Dans leurs réponses les subdélégués ont su restituer les informations et les données statistiques (production de vin, montant de la taille, niveau des fermages) qu’ils ont pu trouver dans les dossiers constitués lors des tournées qu’ils accomplissaient pour le « département » de la taille et au cours desquelles, pour la plupart, ils manifestaient une réelle attention aux problèmes propres aux campagnes dont on retrouve un certain écho dans le Mémoire. L’appareil administratif a ainsi mis au service de l’enquête du duc de Beauvillier ce qu’il avait de meilleur.

Brigitte Maillard

Titres recensés

  1. Denise Angers, Le Terrier de Philippe d’Harcourt et Jeanne de Tilly, seigneurs de Tilly-sur-Seulles, 1375-1415, Caen, Publications du crahm, 2010, 318 p., 40 €
  2. L’Intendance de Paris à la fin du xviie siècle, édition critique du mémoire « pour l’instruction du duc de Bourgogne », par Arthur Michel de Boislisle, Paris, cths, 2008, 2 vol., xciv+397 p. et 455 p., 90 €

Pour citer cet article

« Instruments de Travail », Histoire & Sociétés Rurales 2/2010 (Vol. 34) , p. 231-238
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2010-2-page-231.htm.


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