Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2011/1 (Vol. 35)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 151 - 277

Ouvrages

Louis Albertini, Agricultures méditerranéennes. Agronomie et paysages des origines à nos jours, Arles, Actes Sud, 2009, 359 p., 29 €.

1

Louis Albertini, qui a enseigné à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse, offre un livre qui se veut une synthèse sur les agricultures méditerranéennes. Le pluriel entend couvrir les systèmes culturaux « des origines à nos jours » car, d’un point de vue spatial, l’homogénéité l’emporte sur la diversité selon l’auteur.

2

Après un premier chapitre sur la végétation méditerranéenne, qui rappelle le concept d’étage de végétation issu de l’analyse écologique, et un second sur les débuts de l’agriculture sur le pourtour méditerranéen, l’ouvrage fait se succéder les chapitres par type fondamental de plante, en recourant essentiellement aux traités d’agronomie des mondes gréco-latins et arabo-andalous. Ainsi, défilent les céréales, les légumineuses, les cultures fourragères, les matières textiles, les arbres fruitiers, quelques autres arbres (tels que pistachier, châtaignier, platane et d’autres) et enfin l’inévitable vigne. Le dernier chapitre opère une synthèse en terme de paysages ruraux. Deux très intéressantes annexes résument les principaux apports des botanistes et agronomes des deux derniers millénaires, focalisant le propos sur les mondes gréco-latins et arabo-andalous, puis l’évolution des cultures dans le bassin méditerranéen en récapitulant les introductions de plantes. Pour finir, près de 40 p. d’index, avec différentes entrées, font de cet ouvrage un véritable outil pour le curieux… ou l’enseignant qui a besoin de retrouver un élément ponctuel sur l’agriculture méditerranéenne.

3

La végétation méditerranéenne est aussi diversifiée que l’est la région elle-même, en dépit de la pression exercée par un climat si particulier, marqué par la chaleur et la sécheresse estivales. L’espace est morcelé par des masses montagneuses, des plateaux et des zones de collines séparées par des cours d’eau au débit irrégulier, suivant en cela la pluviosité. Il s’en suit deux choses fondamentales : d’une part, la possibilité de la formation d’isolats géographiques propices à la différenciation de variétés végétales aux potentialités divergentes ; d’autre part, le fait que l’eau est un élément majeur de la production, faisant de son contrôle une question stratégique, en même temps que sa présence ou son absence induit des pratiques et génère des paysages très contrastés.

4

Cette diversité des conditions locales, dans le cadre général méditerranéen, produit une grande richesse floristique, dans laquelle puisent les premiers agriculteurs. Ainsi, au Moyen-Orient, la mise en culture débute vers 9000 à 8500 avant notre ère, les néo-agriculteurs s’efforçant d’améliorer les populations végétales autochtones : plusieurs céréales, légumineuses et plantes maraîchères, ainsi que le lin, sont mises en culture. Très vite, la gestion hydraulique s’adapte et les techniques d’irrigation progressent en Orient. En revanche, il faut attendre que la sédentarisation soit bien assise pour que les arbres fruitiers prennent de l’importance : leur croissance est bien plus lente que celle des plantes cultivées au champ en des cycles qui ne dépassent guère les quelques années.

5

L’auteur fait remarquer que, si les foyers de naissance de l’agriculture sont multiples, seul celui du Moyen-Orient, qui devient celui de tout l’Occident, génère, en dehors du cas de la Chine, autant de documentation écrite de qualité remarquable dès les mondes grec et romain. Ainsi, les cunéiformes de Sumer, les stèles et papyrus égyptiens renseignent-ils déjà sur quelques éléments des structures agraires, des savoir-faire, de l’économie et de la sociologie de l’agriculture, avant que les ouvrages des naturalistes et agronomes latins et grecs ne deviennent très explicites sur tout ou partie de ces thèmes. Tous traitent des cultures emblématiques de la Méditerranée que sont les blés, les légumineuses, l’olivier et la vigne. Il ne faut pas pour autant que ces écrits masquent la production mésopotamienne et du Levant pré­islamique, textes servant de base à l’école agronomique arabe d’Al-Andalus qui ne produit pas moins de cinq traités majeurs entre 1074 et 1120. Cette école fait le pont entre Orient et Occident, transférant au sud de l’Espagne des cultures et des techniques culturales de telle sorte que de nouvelles plantes en provenance d’Orient sont installées par les Arabo-Andalus (citronnier, cotonnier par exemple), sans compter les aménagements hydrauliques directement inspirés d’orient (norias). À la fin du Moyen Âge, la production d’écrits agronomiques de l’Occident chrétien fait pâle figure en comparaison, outre le fait que cet Occident ne profite que bien peu de cette richesse voisine.

6

Louis Albertini rappelle que l’on peut ordonner les paysages méditerranéens traditionnels en quatre types : celui des champs ouverts en plaines peu étendues, celui des enclos protecteurs du bétail, celui des terrasses à murets ou banquettes et enfin, peut-être le plus spécifiques, celui des huertas, plaines irriguées supportant une production très intensive.

7

Ce livre n’est pas une démonstration ou un argumentaire ; son sujet est trop ample pour cela. Un historien pourrait lui reprocher le fait que le fil chronologique soit morcelé par objet, sans que ne soit posée la question des ruptures éventuelles et des conditions socio-technico-économiques de ces changements. Mais il en acquiert le statut de manuel au meilleur sens du terme, celui du latin du vie siècle : « livre portatif contenant un résumé de traités plus longs ». Les grands traités d’agronomie y sont disséqués, chaque morceau c’est-à-dire chaque plante ou technique culturale, trouvant sa place dans le plan d’ensemble adopté par l’auteur.

8

Éric Fabre

Jean Trinquier et Christophe Vendries (dir.), Chasses antiques : pratiques et représentations dans le monde gréco-romain (iiie siècle av.- iv e siècle apr. J.-C.), Rennes, pur, 2009, 278 p., 24 €.

9

Cet ouvrage est la publication d’un colloque international qui s’est déroulé à Rennes en septembre 2007. Sur la forme, la présence d’un cahier couleur fait regretter que l’essentiel de l’iconographie, et notamment les mosaïques et les peintures murales, soient en noir et blanc. Si la chasse, une des pierres angulaires des relations entre l’homme et l’animal, figure en bonne place dans le champ des études médiévales, la situation n’est pas la même pour l’antiquité romaine. Ce constat, un des moteurs de ce colloque, repose sur des causes très diverses, parmi lesquelles des faits inhérents aux sociétés antiques, mais aussi à l’existence d’un travail de référence incontournable, l’Essai sur les chasses romaines des origines à la fin du siècle des Antonins de Jacques Aymard (1951), cité par à peu près tous les auteurs.

10

La première partie, intitulée « La chasse et le pouvoir » est consacrée à la relation entre l’aristocratie romaine et la chasse, partant de l’empereur, et du plus chasseur d’entre eux, Hadrien, qui fait figure d’exception, la chasse n’apparaît pas comme une valeur cultivée par les empereurs. Dans son texte, Patrick Le Roux questionne les positions de Jacques Aymard sur ce caractère exceptionnel. Un autre témoignage des relations entre l’empereur et la chasse aurait pu résider dans les éléments de la statue, largement reconstituée, de Domitien/Nerva de Misène, mais entre scène de combat et scène de chasse, en l’absence de la victime, le débat reste ouvert, sans réel apport à la question cynégétique. Dans une contribution consacrée à la noblesse, Christophe Badel rappelle qu’il s’agit d’une activité assez régulière des élites lorsqu’elles résident à la campagne, mais elle ne leur est pas spécifique : il s’agit manifestement plus d’une question d’âge que de statut social. Par contre, des représentations de scènes de chasse, dans les amphithéâtres, mythologiques ou « réelles », occupent une place certaine dans l’affirmation du rang social. Un autre domaine où la place sociale de la chasse peut être mesurée est celui des pratiques funéraires et François Baratte s’interroge sur la valeur sociale et funéraire des représentations sur les sarcophages, avec des scènes réelles ou mythologiques, ces dernières nettement majoritaires jusqu’à l’apparition, au ive siècle, de scènes réalistes, avec des représentations de captures au filet. Ces représentations ont été largement tolérées par les premiers chrétiens ; ce constat est une piste à suivre pour suivre l’évolution du statut de la chasse entre Antiquité et Moyen Âge. Revenant aux mosaïques, Roger Hanoune prend l’exemple de Bulla Régia, ville du nord-ouest de la Tunisie. À côté du thème majoritaire de la venatio (combat contre des animaux sauvages dans l’amphithéâtre), la mosaïque de la maison « de la nouvelle chasse » organise de nombreux poncifs dans un décor qui reprend les éléments du paysage local.

11

Dans la deuxième partie « De l’animal au gibier », Christophe Chandezon traite des usages du gibier en Grèce, avec la question adjacente du sacrifice. La dualité entre chasse et sacrifice est remise en question par la présence, révélée, entre autres, par les études archéozoologiques, de gibier dans des sanctuaires. Malgré le fait qu’il n’en soit guère fait mention dans les sources, ni dans les exégèses, la consommation du gibier, plus que la chasse, semble un signe de valorisation sociale, notamment dans les cités. L’origine des gibiers, capturés, élevés ou achetés montre bien que ce n’est pas tant la chasse que la consommation de la viande qui fait sens. Jean Trinquier traite des chasses qui faisaient partie des attributions régulières d’esclaves spécialisés et pour lesquelles se posent des questions autour de la rentabilité économique, du transport des viandes et de la concurrence des élevages de gibier. Chasses occasionnelles, défensives, hivernales ou de loisir, autant de pratiques qui ne trouvent guère grâce aux yeux des agronomes. En dehors des professionnels des spectacles cynégétiques, on trouve des mentions de luparii, par exemple, spécialistes dans la lutte contre les loups. Mais les esclaves sont peu mentionnés dans les sources, à l’exception de textes juridiques et les legs s’avèrent les documents précieux en la matière ; ils mettent en évidence la difficulté des juristes à situer la chasse parmi les activités agricoles. Les esclaves peuvent être affectés soit au domaine, soit au maître ; dans ce dernier cas ils devaient l’accompagner à la chasse ou le fournir en venaison, notamment à l’occasion de banquets où la chasse servait avant tout de cadre de référence.

12

Dans sa contribution, « L’auceps, les gluaux et l’appeau », Christophe Vendries traite de l’oisellerie, abordée par plusieurs auteurs et à l’origine d’une iconographie abondante et variée. La première partie est consacrée aux techniques de capture (lacets, filets et gluaux). La technique des gluaux est originale, puisqu’elle consiste à utiliser de grandes perches et à engluer l’oiseau directement ! Cette chasse pouvait se faire avec l’aide d’un rapace ou d’un appelant, en recourant au chant des oiseaux, voire à la musique. La dernière partie est consacrée au statut de ce mode de chasse, populaire ou aristocratique, car si elle est à la portée de tous, elle n’en figure pas moins dans le registre de l’aristocratie. Cette activité est souvent difficile à déceler dans les restes animaux collectés sur les sites archéologiques, comme le montre la synthèse de Sébastien Lepetz qui repose sur plus de 120 000 restes issus d’une centaine de sites ruraux, d’une trentaine de sites urbains et d’une vingtaine d’agglomérations secondaires du nord de la Gaule. La part des animaux sauvages y est de l’ordre de 1 %, et l’essentiel (84 %) provient de cerfs et de lièvres. Les oiseaux sont rares, ce qui doit beaucoup aux dimensions de leurs ossements, mais cela ne vaut pas pour le sanglier, qui n’est représenté que par 17 restes. Cela doit inciter à la prudence quant aux approches archéologiques des faunes sauvages à partir de déchets culinaires. D’autre part le statut d’un certain nombre d’animaux « sauvages », est une nouvelle fois remis en question par l’apparition du daim, mais aussi par la découverte de sépultures de cerfs appelants, déjà connus dans l’iconographie.

13

La dernière partie « Chasse et culture, textes et images », s’ouvre sur une contribution de Sébastien Barbara sur « Les chiens de l’Epyllium Diomedis (v. 8-19) », qui nous éloigne quelque peu du thème du colloque. En effet, il s’agit d’un texte poétique qui mentionne une meute de chiens destinée à protéger les troupeaux. Il est fait mention de trois types de chiens aux origines bien diverses : des « vulpins », obtenus du croisement de renards et de chiennes de Laconie, des « libyens » et des « phocidiens ». Mais on dispose de peu de données sur leur éventuel usage à la chasse, l’efficacité d’une meute aussi hétéroclite n’étant pas des plus évidentes. Évelyne Prioux, dans sa contribution « Le motif de la chasse dans les épigrammes de l’Anthologie grecque » met en évidence l’apport de ces textes à l’étude des pratiques cynégétiques, d’abord sur le vocabulaire des chasses, des panoplies, des instruments et des méthodes. Au sein de cette documentation abondante, l’auteur a privilégié les oiseleurs, le statut des chasseurs, souvent des bergers, et les biotopes. Ces épigrammes ont servi de thèmes aux peintres, dans le décor de la maison dites « des épigrammes » à Pompéi, puis à des peintres comme Studius, à l’époque augustéenne, mais si le paysage occupe alors une place de choix, il n’en va pas de même de la chasse. Pour en revenir aux textes, Mathilde Simon étudie la place de la chasse dans l’œuvre de Virgile. La chasse n’y fait pas l’objet d’une description détaillée, mais de passages plus ou moins développés, souvent avec une vision assez négative. Servius, commentateur de Virgile, développe trois approches, grammaticales, techniques et morales, mais l’apport à l’histoire de la chasse reste finalement assez restreint. Dans une approche sur les aspects religieux de la chasse à l’époque romaine, Sylvia Estienne traite des textes sur Diane/Artemis, et une coutume gauloise, rapportée par Arrien, d’une sorte de « rachat » de la vie des animaux sauvages tués à la chasse. Elle interroge également l’iconographie, où apparaissent des scènes de chasse et des chapelles dédiées à Diane, et des représentations de chasses et de sacrifices sur les médaillons de l’arc de Constantin à Rome. Dans les sources épigraphiques, les données les plus claires concernent les « chasses dans l’arène », où le rôle des divinités est explicite, mais nous éloignent de la nature. Enfin, Véronique Dasen s’intéresse à un thème de l’iconographie impériale, celui des pygmées, souvent représentés en train de chasser les animaux du Nil. Selon une tradition qui remonte à Homère, ils avaient à affronter les grues lors de leur migration, ce thème mythique sera utilisé dès le vie siècle avant notre ère en Grèce, jusqu’au ive siècle de notre ère dans l’Empire. En plus des grues, ces petits hommes grotesques auront à affronter des crocodiles et des hippopotames, dans une sorte de parodie guerrière, où la domination n’est pas toujours du côté des humains, et la frontière entre l’homme et l’animal pas toujours nette. Les espèces chassées ne sont pas celles de l’occident romain, les armes ou les montures (cochons, oiseaux) des pygmées pas toujours adaptées, tout cela explique des résultats aléatoires.

14

Dans sa conclusion, Baudoin van den Abeele propose « un regard de médiéviste sur les chasses gréco-romaines ». Il reprend les thèmes des communications selon d’autres axes que ceux suivis lors de la présentation, et souligne les originalités des pratiques cynégétiques antiques. En annexe figure une traduction française inédite de « la paraphrase de l’Ixeutique de Denys » par Bruno Sudan, Pierre Schuwey et Christian Pernet, texte sur les oiseaux et leur chasse ; suit une bibliographie thématique.

15

Comme on l’aura compris cet ouvrage est l’occasion de développer certains aspects de l’histoire des chasses antiques, avec des avancées plus ou moins novatrices selon les thèmes abordés. On peut regretter que le statut des animaux dits sauvages, alors qu’ils peuvent être entretenus dans des enclos, élevés, voire apprivoisés, ne fasse pas l’objet d’une synthèse ; il en va de même pour les spectacles « cynégétiques », qui font bien suite à la capture d’animaux dans la nature, mais dont la conclusion dans l’arène mobilise, à mon sens, d’autres notions que celle de la chasse. Mais la mise à contribution de sources très diverses, avec des approches ponctuelles côtoyant des synthèses thématiques, illustre la vivacité d’une recherche pluridisciplinaire en cours et ouvre un certain nombre de perspectives nouvelles.

16

Patrice Méniel

Daniel Bernard, Paysans et villageois de France, Histoire et ethnographie, Saint-Cyr sur Loire, éditions Alan Sutton, 2010, 142 p., 29 €.

17

Les lecteurs d’Histoire et Sociétés Rurales n’apprendront rien en lisant ce livre. Et pour cause : édité dans une collection intitulée « Évocations », cet « album » qui propose une « petite histoire de la paysannerie » est avant tout destiné au grand public auquel il donne un résumé en 140 p. (par ailleurs très abondamment illustrées) de l’histoire de la France rurale depuis les chasseurs du paléolithique jusqu’aux néo-ruraux du début du xxie siècle ! On lira donc ce livre comme l’exemple d’une vulgarisation, plutôt agréable à feuilleter, à destination des citadins que « nous sommes devenus » mais dont les « racines plongent dans le monde rural ».

18

Largement inspiré des grandes synthèses des années 1970 (L’Histoire de la France Rurale de Duby et Wallon, 1975-1976, l’Histoire des paysans français du xviiie siècle à nos jours de J.-P. Houssel, 1976, Les Paysans dans la société française de Marcel Faure, 1966, La Fin des terroirs d’Eugen Weber, 1983) l’ouvrage se divise en deux parties. La première (« Agriculture et paysans au fil du temps »), est chronologique, et retrace en 70 p. une histoire plutôt noire où dominent famines, guerres et misère, jusqu’à un heureux Second Empire qui apparaît comme l’âge d’or de la paysannerie. La seconde (« Société et culture paysannes »), plus originale pour le grand public, est ethnographique. À côté de considérations sur la naissance et la mort, les traditions ou le rôle des femmes, il aborde longuement (proportionnellement aux dimensions de l’ouvrage) l’ethnologisation de la France paysanne, depuis les folkloristes du xixe siècle jusqu’aux ethnologues du xxe, avec la création du Musée des Arts et Traditions populaires ou les travaux de collectage qui se sont alors développés en France.

19

Pour rendre son ouvrage plus attractif, Daniel Bernard a entrelardé son texte de nombreux encadrés qui convoquent des témoins contemporains de chaque époque, la part belle étant donnée aux auteurs d’un large xixe siècle (d’Arthur Young à Roger Thabault), voyageurs, auteurs de guides ou écrivains comme Balzac, Flaubert ou Sand. L’iconographie, très xixe siècle elle aussi, accentue la vision traditionnelle d’un monde rural qui, somme toute, répond aux clichés que l’on en a. Pourtant, l’auteur a également choisi des documents plus originaux (tracts commerciaux pour des machines agricoles, dessins d’enfants des années 1960 ou 1980…) qu’on aurait aimé voir plus nombreux, pour ne pas en rester à l’impression dominante et légèrement nostalgique d’un monde rural à la Rosa Bonheur, aux couleurs des aquarelles de L’Illustration et des descriptions d’un Ardouin-Dumazet. De même, le tournant de la seconde moitié du xxe siècle qui voit la fin d’une histoire millénaire aurait mérité d’être mis en évidence plus efficacement, en particulier dans l’illustration : la campagne d’aujourd’hui n’est plus seulement celles des paysages agricoles ou des terroirs cultivés, c’est aussi celle des lotissements proliférants, des rond-points routiers, des gîtes ruraux et des villages de vacances.

20

Michel Lulek

Florence Bertholet et Karl Reber, (dir.), Jardins antiques. Grèce, Gaule, Rome, Gollion (Suisse), Infolio, 2010, ix-191 p.- viii p. de pl., 20 €.

21

Ce second volume publié dans la collection « Regards sur l’Antiquité » est le résultat des six conférences tenues par des enseignants de l’université de Lausanne dans le cadre d’un cours public sur le thème du jardin antique organisé en parallèle de l’exposition « Lausanne, jardins 2009 ». Dans la préface qu’il donne à cet ouvrage, Karl Reber replace ces textes dans une historiographie actuellement en pleine expansion en France, mais également à l’étranger, celle des recherches sur les jardins de l’Antiquité. Il y présente habilement les diverses réalités que peut recouvrir le terme polysémique de « jardin », allant du bois sacré au jardin funéraire en passant par les jardins mythiques. Le sous-titre de l’ouvrage évoque les trois espaces géographiques (Grèce, Gaule et Rome) qui correspondent aux trois parties en lesquelles peuvent être regroupées les six interventions.

22

L’ouvrage s’ouvre sur deux contributions consacrées à la Grèce. Karl Reber y décrit le kepos, le jardin grec. Il nous rappelle que les « jardins », au sens où nous l’entendons le plus communément, à savoir des espaces verts dédiés à l’agrément et à la production de fruits et de légumes, ne sont pas situés à proximité des habitations mais sont relégués à la périphérie des villes (contrairement aux jardins romains, comme le montre Michel Fuchs par la suite). Les « véritables jardins » semblant alors être en dehors de la ville, Karl Reber s’interroge sur la présence ou non d’un espace de verdure au sein même des habitations. À travers l’exemple de la cité d’Olynthe, il s’intéresse alors plus particulièrement à la cour centrale présente dans les maisons grecques et tente de déterminer les endroits où il serait éventuellement possible de restituer l’existence d’un espace vert. C’est là le véritable apport de sa contribution, qu’il agrémente de nombreux plans qui en facilitent la compréhension. Il en déduit, qu’effectivement, ces espaces étaient probablement absents mais formule des hypothèses, comme notamment le fait qu’il était possible d’aménager sa maison avec des pots de fleurs, ces derniers étant attestés par l’archéologie et l’iconographie. Il semble qu’ils étaient utilisés afin de former des « jardins temporaires », par exemple lors de fêtes religieuses. Cette première contribution apporte ainsi un éclairage sur les possibles aménagements pouvant se substituer à un véritable jardin.

23

La seconde contribution concernant la Grèce antique est fournie par David Bouvier qui s’intéresse aux jardins mythiques évoqués dans l’Odyssée. Son objectif est d’étudier les trois jardins paradisiaques déjà évoqués par Jacqueline de Romilly dans une de ses études, mais il annonce employer un « cheminement différent » pour arriver au même constat, à savoir que ces jardins, bien que mythiques, restent imaginés par des hommes et demeurent le reflet des conceptions de ces derniers. David Bouvier insiste donc sur la place et l’importance du jardin dans le récit mythique. C’est par exemple au sein d’un jardin qu’Ulysse retrouve son père et la reconnaissance des arbres est alors le gage de son identité après tant d’années. Il s’agit donc là d’une approche philologique originale du jardin, cet espace étant envisagé comme un gage de mémoire face au temps qui passe.

24

Thierry Luginbühl nous accompagne ensuite en Gaule et plus largement dans le monde celtique en abordant les arbres et les bois sacrés. Voici donc un autre aspect pouvant être entendu sous le terme « jardins » : les bois à nature religieuse. Cette contribution a le mérite de se pencher sur un thème souvent délaissé, les sources étant en effet ténues, se résumant à quelques évocations littéraires, les témoins directs, les druides, n’étant pas autorisés à consigner leur savoir par écrit. L’auteur s’attache donc à définir le rôle religieux de l’arbre, sa place dans les offrandes ou les sacrifices et détermine quatre situations : les arbres autels, les arbres révérés, les bois sacrés et les divinités tutélaires de massifs forestiers. Un autre apport de cette intervention consiste en un effort de sériation. Thierry Luginbühl tente en effet de classer les arbres en fonction de leurs différents rapports avec la religion. Des tableaux ponctuent ses démonstrations. Si l’on peut déplorer le manque de clarté de certains tableaux d’entre eux, ils fournissent néanmoins un apport considérable pour une étude sur ce thème. Cela lui permet alors de réaliser une comparaison des espaces boisés entre la Celtique continentale et la Celtique insulaire. Il met en évidence de nombreuses similitudes dans les conceptions religieuses de l’arbre. Il considère son étude comme un travail préliminaire et ouvre de nouvelles perspectives de recherche en appelant à de nouvelles études sur ce thème et en rappelant la nécessité de comparer les différentes cultures afin d’accroitre la connaissance de chacune des cultures.

25

Les trois dernières contributions sont dédiées aux jardins romains. Brigitte Maire amorce cette première partie en évoquant le « jardin qui soigne », c’est-à-dire les différents éléments provenant des jardins et utilisés comme remèdes. Le jardin romain est en effet source de nourriture, mais les aliments étaient également considérés comme des remèdes dans l’Antiquité. Elle entame son analyse par une évocation rapide de la médecine grecque, rappelant que la santé est envisagée comme étant l’équilibre des humeurs au sein du corps. Elle s’inscrit donc dans le développement des recherches sur l’histoire du corps, en pleine expansion ces dernières années. Elle se penche ensuite plus précisément sur le rôle des ingrédients fournis par le jardin dans la diététique, discipline préventive visant à entretenir la bonne santé de l’individu. Elle mène ainsi une étude philologique de la littérature médicale antique, essentiellement à travers l’œuvre de Gargile Martial qui nous a transmis nombre de remèdes tirés de fruits et de légumes. L’essentiel de l’article est composé de retranscriptions de passages de l’œuvre de Gargile. Voici donc un article qui met en valeur la médecine antique par la diététique en valorisant un auteur souvent délaissé au profit d’autres médecins de l’antiquité tels Gallien ou Hippocrate.

26

Michel Fuchs poursuit cette troisième partie sur les jardins romains en annonçant étudier ceux situés « au nord des Alpes ». Michel Fuchs retrace le long cheminement de l’évolution du jardin, passé d’un espace utile à un objet d’agrément à partir de la fin de la République. Il évoque notamment les jardins de Pompéi en reconnaissant l’apport considérable de l’archéologie botanique et des travaux de Wilhelmina Jashemski. Il élargit ensuite son propos vers le Portugal et l’Angleterre. Un des principaux intérêts de cette contribution est le fait qu’il tente de fournir une vision d’ensemble des jardins de l’Empire. En effet, cette vision d’ensemble n’est pas toujours clairement mise en œuvre dans les ouvrages traitant des jardins romains. Michel Fuchs opère des comparaisons entre ces derniers, relève des similitudes, par exemple des pots horticoles retrouvés à Rome et à Saint-Romain-en-Gal. Il nous met en garde contre notre vision moderne du jardin, avec son gazon verdoyant, qui n’est pas forcément applicable au jardin antique. Il nous fournit également une rapide recension des jardins identifiés et des éléments qui les constituent. Voici donc un bref récapitulatif des jardins romains et une tentative de vision d’ensemble qui mériteraient d’être poursuivis.

27

Florence Bertholet clôt cet ouvrage en étudiant les jardins funéraires. Elle analyse tout d’abord l’apport des textes antiques pour la connaissance des monuments funéraires romains et tente de mettre en évidence les plantes utilisées à proximité de ces monuments. Dans une seconde partie, elle se consacre à l’étude des inscriptions funéraires. Ces dernières révèlent en effet la présence d’aménagements conçus pour l’entretien du jardin. Des documents iconographiques illustrent son propos. Elle rappelle que la présence de végétaux autour des tombes avait une fonction esthétique, symbolique et pratique car les fruits servaient d’offrandes et pouvaient aussi être vendus afin de couvrir les frais d’entretien du tombeau. La troisième partie prend pour sources les vestiges archéologiques. Cette étude permet de recenser les différents types de sources utilisables pour une étude des jardins funéraires.

28

Cet ouvrage réunit donc des contributions de qualité mais ce n’est pas là son seul intérêt. Son originalité se marque dans le fait que, contrairement à d’autres d’ouvrages évoquant les jardins antiques, il fait la part belle aux aspects et aux régions les moins étudiés. En effet, généralement, les études portent davantage sur les jardins romains, et plus précisément encore, sur les jardins pompéiens car les sources dont nous disposons pour cet espace sont exceptionnellement riches contrairement à d’autres régions. De plus, sa forme, ses illustrations en noir et blanc le parsemant et les planches en couleur en son centre en font également un volume agréable à parcourir, accessible au grand public et permet à ce dernier de cerner les divers aspects et réalités que peut recouvrir le terme « jardin » dans l’Antiquité. Il invite également à de nouvelles perspectives de recherches, par exemple sur la conception de l’arbre, et souligne la nécessité d’associer diverses méthodes (philologie, archéologie, iconographie) pour mener à bien une étude des jardins.

29

Noémie Gautier

Laurent Lamoine, Le Pouvoir local en Gaule romaine, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2009, 468 p., 35 €.

30

Laurent Lamoine, qui a déjà publié plusieurs études notamment sur les magistratures indigènes de Gaule, revient ici avec une version remaniée de sa thèse de doctorat soutenue en 2003. Avec la conquête romaine, des pouvoirs qui étaient auparavant centraux et indépendants, deviennent, par la force des choses, locaux, le pouvoir central se déplaçant à Rome. Il importait donc de savoir si les anciens pouvoirs se sont intégrés au nouveau, en se transformant, ou s’ils ont été remplacés par de nouveaux, purement romains. Dans une brève introduction (p. 11 à 14), Laurent Lamoine rappelle les principes de sa recherche et établit une bibliographie commentée des travaux antérieurs, à partir de l’année 1992.

31

Il entame rapidement le premier morceau de son étude : l’examen de la question de la magistrature suprême au sein des cités, magistrature qui a pu prendre diverses formes. C’est ici qu’il pose pour la première fois clairement la question de l’éventuelle continuité des institutions gauloises sous une forme romaine, établissant d’abord un bilan historiographique solide, puis un inventaire des inscriptions (plus de 200) et textes se rapportant au sujet. Et c’est là que se pose le premier problème de l’ouvrage : dans le choix des attestations retenues de magistratures. À la page 67, l’auteur dresse la liste des éléments qu’il a préféré ne pas retenir. Certains avec raison, puisqu’en dépit de certaines hypothèses proposées antérieurement, il ne s’agit pas de magistrats (les gobeddi d’Alise-Sainte-Reine, des forgerons ; le tooutious de Nîmes, un simple citoyen). D’autres, par contre, auraient mérité un examen plus attentif. Ainsi, la quasi-totalité des mots en -dannos (en dehors de l’arcantodan-, étudié plus loin), sont écartés sous prétexte d’être controversés ou douteux : or ces termes ont vraisemblablement été importants. On connaît ainsi simplement le dannus, mais aussi des platiodanni (cil xiii, 6776, vraisemblablement des magistrats des places publiques) ou encore le cassidannos des comptes de potiers de La Graufesenque, terme parfois remplacé par le latin flamen. Le mot dannos, quant à lui, se voit donner comme sens par le glossaire d’Endlicher (le seul glossaire gaulois-latin d’origine antique), de judex. On tient là donc un type de magistrat bien attesté à l’époque romaine et qui a vraisemblablement eu aussi des fonctions religieuses. Comment alors ne pas penser aux propos de Jules César sur les druides : « Les Druides connaissent de presque toutes les contestations publiques et privées. Si quelque crime a été commis, si un meurtre a eu lieu, s’il s’élève un débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont eux qui statuent ; ils dispensent les récompenses et les peines » (Guerre des Gaules, vi ; voir aussi Strabon, iv, iv, 3). Leur cas est simplement évoqué, en deux courtes pages (p. 147-148), dans lesquels l’auteur adopte la position très controversée de Jean-Louis Brunaux pour lequel les druides sont des personnages en perte d’influence avant même la conquête. Pour le coup, un examen, certes périlleux à mener, des divers « juges » attestés par la littérature hagiographique précoce ou se rapportant à l’Antiquité tardive aurait été intéressant, certains de ces juges ayant des fonctions religieuses pour le moins surprenantes (Passion de saint Symphorien d’Autun, Vie de saint Germain l’Écossais, etc.) – d’autant plus qu’on sait qu’à partir de saint Jérôme le terme judex a pu prendre le sens de « gouverneur ». De fait, Laurent Lamoine ne fait quasiment jamais intervenir la question religieuse, hormis dans la dernière partie, comme on le verra plus loin.

32

Il se concentre donc sur des dossiers moins délicats, mais certes importants eux aussi, ceux des principes, des vergobrets, des préteurs et d’autres personnages attestés dans les sources sous l’étiquette de magistri. C’est sans doute ici que se trouvent les meilleurs pages de l’ouvrage, même si l’on peut encore émettre quelques remarques de détails, notamment sur la chronologie des témoignages apportés. Ainsi, si les vergobrets attestés par César et par la numismatique sont bien des magistrats suprêmes, on est frappé de constater que parmi les documents de l’époque impériale, plus de la moitié sont de nature purement religieuse (la dédicace sur olla d’Argentomagus, par exemple). Ne peut-on alors penser à une dégradation de fonction du type de celle qu’a subi le rex à Rome-même, devenu rex sacrorum ? Laurent Lamoine conclut cette première partie par un excursus sur le torque et sa symbolique, qui, s’il aurait fait à lui seul un très bon article, ne trouve guère sa place dans cet ouvrage, puisqu’il ne concerne plus vraiment les pouvoirs locaux, mais directement la question de la récupération par le pouvoir impérial de symboles guerriers locaux.

33

La deuxième partie sur les questeurs et les arcantodan- (l’auteur emploie systématiquement la forme bâtarde arcantodans – avec un s et italiques – qui n’est qu’un barbarisme), est sans doute la moins sujette aux controverses. Solidement étayée, elle montre que les questeurs ont très vraisemblablement succédé aux arcantodan-, des magistrats monétaires gaulois.

34

Dans la troisième et dernière partie, Laurent Lamoine s’intéresse à l’étendue exacte des pouvoirs des magistrats, et notamment à leur rôle dans le maintien de l’ordre en période de crise. Cette partie est elle-même scindée en deux : la première dressant la liste des magistrats potentiels intéressés par l’étude (qui offre là quelques cas iconographiques intéressants) ; la deuxième étudiant les situations de révolte. C’est dans cette deuxième que l’auteur essaye de différencier ce qui tient de la vraie révolte, et ce qui tient du simple brigandage. Il dresse alors la liste des quelques inscriptions mentionnant des assassinats, puis des attestations de préfets chargés de la lutte contre les latrones, puis détaille la liste des auxiliaires potentiels de ces préfets : apparitores, lictores, etc., ainsi que des diverses milices mobilisables. Il en arrive alors à invoquer un personnage pour le moins curieux, le gutuater, un personnage à la dénomination bien gauloise. Si l’on excepte le témoignage d’Hirtius au livre viii de la Guerre des Gaules, les sources mentionnant des gutuater sont toutes tardives (au plus tôt de la 2e moitiée du iie siècle). Laurent Lamoine n’est pas convaincant lorsqu’il tente d’expliquer cette forme de renouveau local d’une prêtrise indigène pourtant d’après lui déclinante dès avant la conquête, comme on l’a vu plus haut. Pour l’auteur, cela pourrait venir du fait que les gutuater appartiendraient à une catégorie inférieure de druides, peu touchée par les interdits proférés par Claude et Tibère. Mais si les gutuater ont un rôle à jouer dans la reprise en main politique des cités en ces temps de troubles qu’était le iiie siècle, cela veut dire que, comme tout druide, ils ont un rôle politique et religieux. Limiter les interdits tibéro-claudiens à la seule pratique de certaines sciences supposées occultes ou à celle de la divination est très réducteur.

35

En définitive, l’ouvrage de Laurent Lamoine, qui s’achève par d’utiles index (nominum et locorum), laisse un goût d’inachevé. Car s’il met sur la table de vrais problèmes, il ne se focalise que sur certaines magistratures, en évacuant un peu trop arbitrairement celles qui ne trouvent pas assez facilement d’équivalent romain, ce qui fait que l’ouvrage semble plus être une succession d’articles (souvent très intéressants et riches), qu’un vrai tour du sujet. Au demeurant, Laurent Lamoine a le mérite d’insister fortement, et avec raison, sur un point d’importance : les pouvoirs locaux ne se sont pas établis sur rien, ils n’ont pas été mis en place ex nihilo par le conquérant romain, et des termes courants de droit romain peuvent par conséquent avoir en Gaule une acceptation au moins partiellement différente de celle qui est admise par ailleurs.

36

Patrice Lajoye

Fabrice Guizard-Duchamp (dir.), Le Loup en Europe du Moyen Âge à nos jours, Valenciennes, Presses Universitaires de Valenciennes, 2009, 171 p., 22 €.

37

Cet ouvrage publié par les presses universitaires de Valencienne en 2009 est issu d’un colloque qui s’est déroulé à Reims en novembre 2006. Ce colloque avait pour thème le loup en Europe dont l’histoire est indissociable de l’histoire des hommes, des sociétés rurales et des représentations. Son retour en France au début des années 1990 et le développement des travaux sur son histoire ont largement renouvelé l’approche du sujet. Le livre fait ainsi un point non exhaustif mais pertinent à travers plusieurs contributions.

38

Jean Trinquier s’appuie sur les travaux de G. Ortalli et les rares sources de l’Occident Romain pour montrer, durant l’Antiquité, un loup ennemi des troupeaux, mais plus rarement des hommes. Le loup apparaît dans les sources à travers les prodiges notamment les entrées de l’animal dans l’enceinte de la cité. L’auteur explique la rareté des sources par le désintérêt des éventuelles attaques plutôt qu’à l’absence réelle de crainte de l’animal.

39

Fabrice Guizard- Duchamp reprend les sources du haut Moyen Âge. Le loup apparaît dans ces documents essentiellement d’origine ecclésiastique comme « un animal exemplaire plus souvent sorti des pages de la Bible et des œuvres de l’exégèse que du bois entourant le monastère ». Pour l’auteur, les rapports entre le loup et l’homme ne semblent pas particulièrement conflictuels et « la peur du loup » n’apparaît pas dans ces sources.

40

Aleksander Pluskowski, dans un article sur la chasse au loup en Grande-Bretagne et en Scandinavie à l’époque médiévale, s’interroge sur la nature des persécutions sur le loup entre le ixe et le xiiie siècle. Il rejette ainsi le rôle qu’a pu jouer l’image religieuse associant le loup au mal. Il montre surtout le rôle important du renforcement du pouvoir politique et du développement d’une élite de chasseurs qui privilégie la chasse des grands ongulés faisant du loup un ennemi de leur plaisir.

41

Corinne Beck, à partir des primes versées durant les derniers siècles du Moyen Âge dans le duché de Bourgogne, aborde les relations des communautés paysannes avec le loup. Cette source incontournable pour la connaissance du loup recense entre 1352 et 1470 : 3 249 loups, louves ou louveteaux tués. L’analyse de ces données souligne les causes multifactorielles de l’évolution des prises ce qui rend difficile voire discutable la compréhension de ces variations. L’auteur en tire néanmoins deux constats : le premier est que cette politique de lutte organisée a permis de limiter le développement de la population lupine, le deuxième constat est la nocivité du loup qui semble à cette période plus faible qu’aux xviie et xviiie siècle.

42

Jean-Hervé Ivinec fait le point sur le loup en archéozoologie. Il part d’un constat qui est sa rareté actuelle dans les sites fouillés. Il explique cela par les distinctions mal établies ou difficiles entre le loup et le chien et par la non-consommation de l’animal qui explique sa quasi absence sur les sites d’habitats. Il note quelques cas de l’époque gauloise notamment dans des contextes aristocratiques ou de pelleterie. L’époque gallo-romaine se révèle être la période où les occurrences de découvertes sont les plus faibles. Les cas du haut Moyen Âge et du Moyen Âge sont à associer à des trophées de sites aristocratiques. Le site du gouffre de Grimo-Santé à Martincourt, où l’on a découvert plusieurs centaines d’os de loups, est l’un des rares cas connus de dépôt d’animaux chassés. Cet article a le mérite ainsi de faire un premier point sur un chantier de recherche largement ouvert.

43

Cyrille Kolodziej propose quelques éléments sur les travaux de Nicolas de l’Isle de Moncel. Ce seigneur de l’est de la France avec son ouvrage Méthodes et projets pour parvenir à la destruction des loups dans le royaume en 1768 a exposé ses propositions et conseils pour parvenir à la destruction du loup. L’article montre que les avancées techniques du seigneur de Moncel reposent d’abord sur les expériences des chasses d’un noble de province. Il détaille les étapes de l’ascension du louvetier qui obtiendra le droit de pratiquer ses chasses sur une grande partie du nord est de la France. Enfin, il relève les excès de chasse d’« un enthousiaste qui voit des loups où personne n’en voit ». Cet article fait ainsi un point intéressant sur un auteur dont les propositions ont participé à l’amélioration des techniques de lutte contre le loup et ont constitué un préambule à l’éradication.

44

Julien Alleau et Éric Fabre, nous proposent une étude sur la disparition des loups dans le Verdon entre le xviiie et le xixe siècle. Ils voient dans cette analyse un outil pour comprendre la problématique du retour des loups. Ils montrent ainsi que les chasses actives du xviiie, amplifiées par les progrès techniques au xixe siècle, amoindrissent les populations de loups ; la croissance démographique et sa pression sur le milieu naturel ayant joué un rôle aussi important. Au final, ils soulignent la difficulté à appréhender la part de chaque facteur dans la disparition de l’animal, difficulté liée à la nature de l’objet, à l’échelle de l’espace et aux sources. On notera les réflexions intéressantes sur les variations des conditions du milieu qui peuvent être cause de plus de nuisance, mais on regrettera que la problématique annoncée au début ne soit pas au final approfondie.

45

Michel Tamine, à partir des toponymes ardennais relatifs au loup dans une approche linguistique, montre l’importance de ces toponymes et leurs diverses formes. Il propose deux origines : une relative à la présence effective des loups et une plus indirecte qui passe par l’anthroponyme cas des Leloup ou Leleu. Il souligne pour terminer, ce qui nous semble important, que la présence des loups dans les toponymes « témoigne avant tout de l’histoire des mentalités et de l’histoire culturelle ».

46

Jean-Marc Landry fait le point sur les mécanismes éthologiques de la domestication du loup. Il précise les dernières avancées sur l’origine de la domestication des loups intervenue semble-t-il durant le paléolithique supérieur en Eurasie. Cette domestication a pu, pour Jean-Marc Landry, passer par l’approche des loups les moins craintifs des dépôts de détritus humains. La distance de fuite des animaux étant ainsi réduite, l’adoption et l’imprégnation par l’homme auraient été alors facilitées. La sélection ayant ensuite fait apparaître les caractères propres au chien.

47

Cet ouvrage à travers ses contributions offre ainsi une approche pluridisciplinaire du loup qui ouvre des pistes diverses sur l’histoire (notamment des périodes antique et médiévale), l’archéozoologie, l’éthologie, etc. Les amateurs du loup ou les spécialistes de l’environnement sauront trouver dans ces articles des éléments utiles de réflexion.

48

Frédéric Gaultier

Lucien Faggion, Anne Mailloux, et Laure Verdon (dir.), Le Notaire, entre métier et espace public en Europe. viiie-xviiie siècle, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2008, 298 p., 27 €.

49

La parution en 1999 de l’ouvrage de Jean-Paul Poisson, Essais de notarialogie, proposant une large ouverture de l’étude des notaires et de leurs actes vers une histoire ne se limitant plus seulement au droit, a permis d’organiser la recherche historique autour des notaires. Le colloque international tenu en 2006 à Aix-en-Provence, dont cet ouvrage est le prolongement, témoigne de cette nouvelle impulsion donnée à l’histoire notariale. L’approche retenue allie le long terme à une zone géographique allant de l’Italie au Portugal en passant la Suisse, la France, l’Espagne et même quelques territoires d’Amérique latine sous domination espagnole. On pourra peut-être regretter dans cette étude l’absence de régions plus septentrionales.

50

Les communications sont réparties autour de trois thèmes principaux. Le premier, le plus important en nombre d’intervenants, interroge la sociologie du notariat en suivant trois axes connexes : les statuts, les espaces et les réseaux. Il s’intéresse d’abord à l’émergence précoce d’un corps professionnel dès la fin du viiie siècle en Italie (Anne Mailloux) ; ensuite les chercheurs suisses Georg Modestin et Martine Ostorero évoquent les rapports peu connus entre les notaires et l’Inquisition à la fin du Moyen Âge, que ces derniers en fussent d’ailleurs des agents ou des victimes. La formation des notaires est une question majeure et rendue difficile par l’insuffisance de sources, surtout pour le milieu de l’époque médiévale. L’étude du latin des premiers notaires portugais (Filipa Roldão et Joanna Serafim) met en évidence une certaine disparité de niveau de pratique entre les praticiens. Le hasard de conservation des archives permet parfois d’éclairer la carrière d’un personnage ; c’est le cas d’abord pour Jean de Freneto, notaire valaisan au xve siècle (C. Amman-Doubliez) dont on peut suivre l’activité et l’insertion dans les communautés qu’il fréquente. C’est le cas ensuite pour Pierre-Philippe Candy, notaire dauphinois à la veille de la Révolution (René Favier) dont le parcours, de l’entrée en apprentissage du jeune homme aux derniers jours du notable respecté, est étudié au travers du livre de raison qu’il rédigea. La question spatiale est abordée d’abord par l’étude de la Terre ferme vénitienne du xvie siècle (Lucien Faggion), espace mis en tension par la concurrence que se livrent notaires ruraux, institués par la République, et notaires collégiaux, établis avant l’entrée des territoires dans le giron vénitien. Ensuite, le rapport à la spatialité est envisagé sous l’angle de la circulation des pratiques et des personnes entre l’Espagne et l’Amérique latine à la même époque (Gregorio Salinero). L’approche méthodologique de l’historien travaillant sur les notaires fait également l’objet de questionnements et de pistes de recherches : c’est le cas pour ce qui concerne la rémunération des actes notariés (Philippe Bernardi) ou l’étude des réseaux tissés par les notaires entre eux ou avec une communauté urbaine (Gabriel Audisio).

51

La seconde partie de l’ouvrage se concentre autour des rapports entre le notaire et les pouvoirs publics. Bien que le développement médiéval du notariat émane directement de puissances publiques, cet angle d’étude reste encore assez peu fréquent. Dès la fin du xiiie siècle en Catalogne (Claude Denjean), on constate la polyvalence des notaires au sein de l’administration royale et notamment de la justice catalane. Leur fonction de légitimation des actes et leur position, au cœur des échanges, en font ainsi des appuis essentiels à une administration royale en plein essor. Le notariat apparaît également comme un outil d’autonomisation des pouvoirs. C’est tout l’enjeu de la nomination des notaires épiscopaux et communaux au cœur des cités d’Avignon et d’Arles aux xiie et xiiie siècles (Simone Balossino), dans un contexte où les élites citadines tentent de s’émanciper de la tutelle épiscopale. En Avignon, les notaires ont joué à partir du xve siècle un rôle important dans l’administration communale. À cette époque apparaissent des notaires investis du titre de secrétaire de la ville : il s’agit d’abord de tenir les écritures comptables, avant que la fonction ne devienne au xvie siècle une charge importante dans l’administration urbaine et un office couru par le microcosme notarial (Claude-France Hollard). Enfin, le rapport aux pouvoirs implique aussi le rapport aux lois ou à la coutume. Kouky Fianu interroge ainsi l’usage du don aux étudiants orléanais au xve siècle : les notaires royaux et leur clientèle estudiantine ont maintenu une « fiction du don », que la coutume ne prévoyait pas pour les étudiants, afin de cacher une pratique du crédit. Par leur connaissance du droit et leur pratique, les notaires apparaissent comme de véritables médiateurs de relations économiques, sociales mais aussi culturelles.

52

Ce rôle de médiateur et d’arbitre le thème de la dernière parie du livre. Un rôle mis en lumière par la confrontation de sources notariales et de sources comptables (Clémence Thévenaz-Modestin) ou par la pluriactivité des notaires-marchands vénitiens au xvie siècle (Edoardo Demo). À nouveau, l’étude de la pratique d’un notaire de la Terre ferme vénitienne à la fin du xvie siècle fait apparaître les actes notariés comme l’expression d’un savoir-faire professionnel mais aussi comme une pratique sociale (Donatella Bartolini). Enfin, l’intervention de Dominique Bidot-Germa sur le notariat béarnais des xive-xve siècles apporte une sorte de somme des thèmes traités tout au long de l’ouvrage : le praticien joue aussi un rôle dans l’évolution du droit, est un acteur judiciaire important et intervient comme médiateur dans la résolution des conflits.

53

Malgré une apparente hétérogénéité, tant les thèmes et les espaces étudiés sont parfois distants, cet ouvrage a le mérite d’offrir une vision élargie de la recherche actuelle en histoire notariale tout en dépassant les artifices du clivage époque médiévale/époque moderne. Il montre également et involontairement sans doute le léger retard historiographique en la matière des régions du nord de la France et de l’Europe. Il laisse néanmoins entrevoir pour tous d’intéressantes perspectives.

54

David Gardelle

Élisabeth Zadora-Rio (dir.), Des Paroisses de Touraine aux communes d’Indre-et-Loire. la formation des territoires, 34e supplt à la Revue archéologique du Centre de la France, Tours, 2008, 303 p., 33 €.

55

Le numéro de Médiévales consacré à « la paroisse », en 2006, avait eu un grand retentissement. Élisabeth Zadora-Rio, Dominique Iogna-Prat et Michel Lauwers y proposaient un modèle, totalement neuf, de la formation du territoire paroissial, détruisant au passage l’ancien, surtout élaboré par l’abbé Chaume. Le travail sur les paroisses de Touraine annoncé alors, et qui sous-tendait largement le nouveau modèle, était évidemment très attendu et ne déçoit pas. Menant une enquête dans le temps long avec l’équipe très pluridisciplinaire du laboratoire Archéologie et Territoires, Élisabeth Zadora-Rio propose bien plus qu’une monographie sur le diocèse de Tours.

56

Mobilisant les textes et la toponymie, l’archéologie et les vocables, s’appuyant, bien entendu, sur le cadastre et la cartographie mais aussi la géographie, la pédologie, elle offre une enquête très vaste qui ne manque pas de mettre en œuvre des outils scientifiques remarquablement utilisés : sig, statistiques, etc. Au-delà des constats rigoureusement établis, l’ouvrage essaie de comprendre un processus en profondeur et se livre à une réflexion théorique sur le territoire et le maillage qui aboutit à proposer une véritable modélisation, autorisant une pleine généralisation. Cela suppose une première distinction que les anciennes études ne faisaient pas, confondant souvent peuplement, lieux de culte et territoire paroissial.

57

Le livre progresse suivant un plan rigoureux et progressif. La première partie est consacrée aux lieux de culte. Malgré la richesse de Grégoire de Tours pour la période mérovingienne, la grande inégalité des textes fait apparaître une forte multiplication des églises aux xie et xiie siècles. Le véritable statut paroissial ne se précise qu’alors et le réseau est bien en place en 1200. Cependant, le tableau des paroisses ne se perçoit pleinement qu’à la fin du Moyen Âge, dans les pouillés, documents indispensables malgré leur imperfection. Une étude serrée et prudente des vocables qui passe par une reconstitution du sanctoral ancien du diocèse conduit à revoir ce tableau largement induit par un effet de sources et, malgré quelques incertitudes, à établir la forte création de lieux de culte dès le haut Moyen Âge, même s’ils ne forment pas alors des paroisses territoriales.

58

Cela conduit logiquement à une deuxième partie consacrée à l’étude du peuplement et des territoires. Il y a des recoupements entre le réseau d’habitat et celui des lieux de culte et le modèle de l’inecclesiamento se revèle pertinent, même s’il est difficile de percevoir finement son fonctionnement. La possession d’un lieu de culte est un gage fréquent de réussite, la polarisation de l’espace par l’église n’entraîne cependant pas obligatoirement transformation de l’habitat.

59

Ce sont ces lieux de culte qui vont être à l’origine des territoires paroissiaux qui ne résultent en rien du démembrement en cascade du diocèse originel mais bien d’une construction progressive par polarisation autour de l’église et du cimetière, ce qui n’exclut pas la prise en compte d’un espace d’usage. La nouveauté est grande car c’est le premier maillage total de l’espace qui se met en place. Le centre ecclésial fédère de multiples couches spatiales et devient un « commutateur de cospatialité ». Cependant, jusqu’à la cartographie moderne, le territoire demeure essentiellement une enveloppe dont les limites précises demeurent largement à définir.

60

La troisième partie confiée à Jean-Michel Gorry est très neuve sur une question plus ou moins considérée comme réglée, celle de la transformation en communes. D’abord, il suit de très près l’élaboration des communes et du cadastre à la Révolution. En reconstituant patiemment et méthodiquement les limites des communes de 1790, il montre que ces dernières sont moins les héritières des paroisses que des « collectes » et que les limites des premières communes sont encore assez loin d’être celles des actuelles. Il y faudra un long xixe siècle de regroupements, de suppressions des enclaves, de délimitations et de partages des vastes communaux.

61

Enfin, cette histoire longue du territoire paroisial/communal débouche sur une tentative de synthèse sous forme de modélisation, faisant intervenir un outillage statistique et mathématique que tous les lecteurs ne pourront sans doute pas suivre. Tout d’abord est rappelée la condamnation des positions anciennes : il n’y a pas eu division de grandes paroisses et les limites ne sont pas pérennes. Un territoire se construit en fonction des besoins d’une société, les réponses sont donc recherchées en direction de l’archéologie processuelle et des études sur la morphologie des territoires menées en fonction des théories de Christaller. L’étude débouche alors sur la mise en œuvre de critères variés : morphologie, contacts avec les paroisses voisines, emplacement du centre, forme de l’enveloppe, sinuosité des limites mais aussi chronologie des centres, données agronomiques. Si la pédologie paraît peu impliquée, l’enquête souligne le rôle majeur du réseau hydrographique et surtout celui de la distance. Les analyses croisées donnent lieu à d’intéressantes simulations rétrospectives qui mettent en évidence le fait que les choses sont largement jouées dès 900, en ce qui concerne les centres. Le maillage va en se densifiant, réduisant la distance entre les centres. Il apparaît nettement que, si le maillage dans sa forme globale est ancien, la détermination précise des limites est récente, souvent postérieure à la Révolution, l’enveloppe territoriale ne s’organise pas suivant les mêmes principes que les limites.

62

On le voit, une telle analyse envisage des questions multiples et dépasse très largement le cas de la Touraine. Globalement, le modèle proposé est convaincant et il reste à voir comment d’autres études pourront le valider dans d’autres régions. Bien sûr, les auteurs les pointent eux-mêmes, ce travail comporte ses limites, ce qui ne remet pas en cause le modèle. L’ampleur de l’enquête oblige à passer rapidement sur des points importants. Les textes retenus sont évidemment intéressants mais ne prennent pas en compte les innombrables actes de la pratique après 1200, ce qui élimine en partie les effets de la réforme pastorale. Sans doute, ils n’infirmeraient pas le modèle mais pourraient l’affiner, le nuancer. La place des moines reste à approfondir tout comme, autant que l’on puisse le faire, l’importance à accorder aux communautés paysannes. C’est bien l’intérêt majeur de cette étude de fournir une base solide pour étayer une interprétation et proposer des pistes pour aller plus loin dans un renouvellement profond

63

Daniel Pichot

Jean-Michel Derex et Fabrice Grégoire (dir.), Histoire économique et sociale de la tourbe et des tourbières, Actes du deuxième colloque international du Groupe d’histoire des zones humides, Laon, 18-20 octobre 2007, Æstuaria, cultures et développement durable, Cordemais, Estuarium, coll. « Histoire et terres humides », 2008, 313 p., 25 €.

64

Le deuxième colloque du Groupe d’Histoire des Zones Humides se proposait d’étudier l’histoire de la tourbe et des tourbières. Les actes du colloque regroupent les communications qui furent données à cet effet entre le 18 et le 20 octobre 2007 à Laon. Alors que ce thème est plus souvent celui des écologues et des naturalistes, le parti pris de ce colloque était bien l’étude de la tourbe en tant qu’élément socioculturel et socioéconomique. Le rapport des hommes avec la tourbe, qu’il soit énergétique, discursif, scientifique, économique, etc., apparaît dans ces actes sous la plume de scientifiques d’horizons variés : juriste et archéologue ainsi que géographes, historiens, et agronomes. De même que les perspectives d’approche sont pluridisciplinaires, le regard sur la tourbe n’est pas uniquement franco-français. Les communications sur l’histoire de la tourbe en France sont au nombre de onze, et le territoire du nord de la France est le plus représenté, mais les autres articles nous emmènent en Écosse, en Flandre belge, à trois reprises aux Pays-Bas, en Côte d’Ivoire, en Allemagne et en Pologne, ainsi qu’en Irlande et en URSS. Bien que les époques protohistoriques et anciennes ne soient que très rapidement évoquées (Virginie Vergne, Laurent Deschodt et Benoît Delangue), les actes de ce colloque couvrent l’ensemble des périodes historiques. Une forte présence de l’époque contemporaine dans ces travaux est tout de même à signaler mais la question de la disponibilité des sources et l’étendu des connaissances pour les périodes précédentes émerge alors.

65

L’ouvrage se divise en cinq parties répondant à autant de problématiques. La première relève du rôle économique de la tourbe dans certaines régions ou pays. Elle propose une très intéressante mise au point sur l’importance de la tourbe en Écosse (Richard D. Oram), aux Pays-Bas (Paul Allard, Charles Cornelisse), en Irlande (Paul Allard) et en Flandre belge (Tim Soens et Erik Thoen). La seconde partie analyse les conflits d’usage et la « haute valeur des marais, de l’inculte » (Jean-Michel Derex, p. 121). Les parties trois et cinq, où interviennent des spécialistes des sciences de la terre et de la nature, concernent l’extraction industrielle, le rôle écologique de la tourbe ainsi que la connaissance et la volonté de construire un savoir scientifique autour de cet « or brun ». Enfin, la quatrième partie analyse le regard porté par les sociétés sur la tourbe et montre comment son rôle a changé dans la société parallèlement à l’évolution de son caractère symbolique.

66

La volonté de réaliser un tel colloque partait d’un constat simple : l’historiographie française est particulièrement pauvre sur les espaces tourbeux et sur les sources d’énergie. Ce colloque se proposait de « conférer une dimension sociale et historique […] [à] ces milieux palustres » (Jean-Michel Derex, p. 9). Son objectif principal a été atteint. Ainsi, à la lecture de ces actes, apparaît le rapport fluctuant, jamais systématique, que les hommes de différentes régions entretiennent et ont entretenu avec la tourbe et les milieux humides. Les apports de ces actes peuvent être présentés en cinq points : les utilisations de la tourbe, la place économique de celle-ci et sa gestion par les pouvoirs centraux, son rôle énergétique, les connaissances et les techniques tourbières et enfin, la valeur sociale de la tourbe.

67

Paul Allard rappelle la « multiplicité des usages d’un matériau considéré comme médiocre combustible comparé au charbon » (p. 19). La tourbe pouvait être utilisée comme combustible, matériau de construction et engrais. Cependant, comme le rappelle Jérôme Buridant, la tourbe était une solution énergétique pour la consommation personnelle, mais, pour les domaines industriels qui demandaient une faible température de chauffage, le pouvoir de chauffe de la tourbe étant inférieur de 10 % à 30 % à celui du bois (p. 81).

68

Le second point soulevé par ce colloque est l’importance macro-économique et micro-économique de la tourbe. La tourbe joua dans certaines régions un rôle fondamental dans le développement économique même à l’échelle micro-économique comme le montre l’étude des tourbiers et des hortillons de la vallée de la Somme réalisée par Sylvain Dournel. Ce colloque apporte des perspectives nouvelles quant à la place de la tourbe dans l’histoire économique européenne et au rôle qu’elle a joué dans le développement des Pays-Bas du Moyen Âge jusqu’au xviiie siècle. Pour Paul Allard, la tourbe joua pour les Pays-Bas du xvie au xviie siècle, le même rôle que le charbon tint en Grande-Bretagne aux xviiie et xixe siècles. Elle permit le développement économique du pays en intégrant les campagnes dans le réseau des marchés (p. 23-24). La place économique de la tourbe était particulièrement dépendante du rôle qui lui était donné dans les espaces « nationaux ». Ce colloque a permis de constater les évolutions dans les impulsions et les réticences des pouvoirs centraux vis-à-vis des milieux tourbeux et leur exploitation. Ainsi, au niveau régional, l’administration du Hainaut français encouragea à partir des années 1730 à l’importation des cendres de tourbe en créant plusieurs entrepôts dans la province (Delleaux, p. 88). Au niveau national, le rapport que les différents gouvernements entretinrent avec les espaces tourbeux conduisit à des situations très différentes : les Pays-Bas, en encourageant de diverses manières l’exploitation de la tourbe, soutinrent leur développement économique, la Grande-Bretagne, en maintenant la taxe sur le charbon exporté par mer, alimenta la pénurie énergétique dans certaines régions écossaises (Richard D. Oram) et la France, bien que légiférant à plusieurs reprises sur les marais et les espaces palustres entre 1599 et 1791, laissa les coutumes locales règlementées le tourbage qui conserva une importance micro-économique (Olivier Cizel). Parallèlement, ce colloque a montré que l’utilisation de la tourbe et de ces produits dérivés ne se cantonne pas à un espace national, et que des échanges de produits, mais aussi de techniques permettent d’entretenir et de développer un marché pour la tourbe et ses produits comme en témoigne la communication de Nicola Todorov sur les usines à briquettes allemandes et l’URSS.

69

Un troisième axe de réflexion concerne la question de la concurrence énergétique entre tourbe, bois, charbon et pétrole. L’intérêt pour la tourbe était souvent liée à une absence de bois, conjoncturelle ou non, de charbon ou de pétrole. En Flandre, au moment de l’essor économique des xie et xiie siècles, les forêts étaient déjà rares et la tourbe était apparemment devenue le principal combustible (Tim Soens et Erik Thoen, p. 45). La situation est similaire aux Pays-Bas où, dès le xvie siècle, la tourbe remplaça dans le rôle de combustible les arbres coupés au moment de l’assèchement des tourbières. (Charles Cornelisse, p. 64). Dès le xviiie siècle, la France se trouvait dans un contexte de pénurie énergétique lié à la crise forestière. Pour la France, le bois avait constitué, à la différence des Provinces-Unies et de la Grande-Bretagne, le « béton » et le « pétrole » pendant des siècles. Après plusieurs crises d’approvisionnement en bois, les autorités cherchèrent à mesurer les besoins en énergie en 1783 en demandant aux subdélégations de rapporter la consommation des forges, des fourneaux et des autres industries, ainsi que d’évaluer les potentialités, la consommation locale et les ressources nouvelles : tourbières ou houillères. Le milieu du xixe siècle correspond, pour la France, à l’apogée de la production tourbière mais c’est aussi à partir de 1850 que se fait sentir la concurrence houillère avec l’arrivée des chemins de fer (Jérôme Buridant, p. 78-83). Au moment de l’entre-deux-guerres, dans une période de reconstruction et d’arrivée de nouvelles technologies, la tourbe revient au centre de débat, présentée par certains comme un carburant de substitution au charbon et au pétrole (Bertrand Sajaloli et Fabrice Grégoire). Alors qu’aux Pays-Bas, la tourbe fut le combustible par excellence de la période de développement économique du pays, pour Jérôme Buridant, la tourbe fut pour la France une « énergie de transition » entre le bois et la houille (p. 85). Céline Sacca montre que l’identification de la tourbe était liée à son caractère énergétique : au xixe siècle, celui-ci leur conférait un statut voire un nom. Si une tourbière était exploitable, elle tombait sous la loi des Mines de 1810 et se définissait alors comme « un gisement de tourbe que l’on exploite » (p. 237). C’est pour une raison comparable que l’on trouve des sources pour les siècles précédents, du feu perpétuel des moines flamands du xiiie siècle (Tim Soens et Erik Thoen, p. 45) à la pénurie en combustible signalée par les pasteurs écossais à la fin du xviiie siècle (Richard D. Oram, p. 43).

70

La tourbe est aussi un objet de connaissances que celles-ci soient scientifiques ou techniques. D’ailleurs la recherche scientifique sur la tourbe est la raison d’être de ce colloque. La tourbe devint un objet d’étude aux xixe et xxe siècles. C’est principalement sur son caractère énergétique que se focalisa toute l’attention (colloques de Laon en 1927 et 1928) mais plus récemment, avec le développement des politiques environnementales, c’est sa place dans l’écosystème qui est analysée. Ainsi, Lech Szajdak et Marek Szczepa?ski présentent une communication dont le but est de déterminer le rôle joué par la tourbe dans l’épuration des eaux souterraines en zone agricole. De nombreuses techniques furent développées pour l’extraction de la tourbe, son séchage, sa mise en briquettes et pour la gestion avant et après tourbage des milieux humides. Dans une « géohistoire de la tourbe et des tourbières du nord de la France », Virginie Vergne, Laurent Deschodt et Benoît Delangue expliquent que, dès le xiie siècle, des watergangs, des rigoles de dessèchement et des écluses furent édifiés dans le nord de la France pour protéger les polders d’inondations venant de la mer (p. 268). Dans le delta du fleuve Agnéby en Côte d’Ivoire, la mise en œuvre des cultures de bananes sur les terres tourbeuses nécessita la réalisation de digues et de chemins (Morel, p. 102). Les savoirs-faire techniques ne concernent pas uniquement l’extraction de la tourbe et la réhabilitation des espaces de tourbage mais aussi la transformation de la tourbe. La technique « industrielle » est illustrée par la communication de Nicola Todorov sur l’entreprise allemande Buckau-Wolf qui fut le grand fournisseur de briquettes de tourbe de l’Union soviétique.

71

Un dernier axe de réflexion soulève la question du rapport des hommes avec la tourbe et les zones humides à travers le rôle « social » que son extraction et ses diverses utilisations jouèrent. La tourbe conduisit au développement et à la création d’une palette d’activités humaines liées à son extraction et à la gestion des espaces tourbeux et introduisait de l’argent dans les campagnes. En 1570, 10 à 20 % de la population hollandaise était impliquée dans l’activité tourbière ; les femmes et les enfants participaient eux-aussi (Charles Cornelisse, p. 68). Les nouvelles professions étaient variées et répondaient aux besoins spécifiques des différentes situations. Elles pouvaient être des activités techniques d’extraction mais aussi de surveillance, de mesure ou de logistique. Pour protéger le système de propriété indivise de la Grande Brière Mottière, furent nommés en 1846 trois gardes et en 1862, un agent cubeur pour la tourbe et un receveur (Alain Gallicé, p. 127). Au xxe siècle, c’est la volonté de connaître les espaces tourbeux qui occasionna la création d’une occupation particulière, liée à la tourbe, au moment de l’Inventaire des tourbières françaises en 1949, le métier de « prospecteur de tourbière » fut créé (Arlette Laplace-Dolonde et Fabrice Grégoire, p. 290), tandis que l’établissement de la carte des sols de l’Aine mobilisa une équipe d’environ quatre-vingt dix personnes (Jean Maucorps et Fabrice Grégoire, p. 296).

72

L’utilisation de la tourbe, de ses produits dérivés, mais aussi des espaces tourbeux avant et après une campagne de tourbage, est liée aux pratiques agricoles et au type de tenure. Elle s’intègre dans un système agraire particulier. Jean-Michel Derex rappelle que, pour l’Artois, les marais tourbiers pouvaient se trouver dans la réserve ou dans les communaux. Ces communaux représentaient en Artois 3 % de la surface du sol mais les marais constituaient 80,7 % des communaux (p. 110). Les travaux de Tim Soens et Erik Thoen montrent l’interdépendance entre la petite propriété paysanne allodiale et le tourbage dans le contexte de la Flandre maritime du xiie au xve siècle. Au cours des xiie et xiiie siècles, le tourbage tenait un rôle important dans la vie des paysans car il était source de revenus supplémentaires. L’utilisation de la tourbe, en plus de modifier les pratiques agricoles, transforme les rapports entre propriétaires et exploitants et l’étude des divers conflits portant sur l’accès à la tourbe rappelle la « valeur sociale de l’inculte ». Dès le xiiie siècle, l’Ardon, une rivière, fut source de conflits entre les abbayes et les habitants de Laon et d’Ardon au sujet des droits d’usage concernant pâture, pêche et cueillette (Arnaud Ziegelmeyer, p. 141). Dans les marais de l’Artois, les restrictions d’exploitation de la tourbe furent à l’origine des jacqueries antiseigneuriales de 1789 (Jean-Michel Derex, p. 121).

73

Au terme de ce compte rendu, il importe de rappeler que ce colloque apporte de nouvelles idées et de nouveaux exemples quant au développement de l’histoire de l’environnement, l’histoire des techniques et de l’énergie et l’histoire sociale des campagnes. Sans parler d’une approche méthodologique particulière, la pluridisciplinarité offerte par ces actes permet de rappeler l’intérêt de l’étude des rapports entre les hommes et leurs milieux pour comprendre les mécanismes de certains changements sociaux. La place prépondérante qu’a pu jouer la tourbe dans le développement économique des Pays-Bas souligne l’intérêt renouvelé pour l’étude de l’entrée des campagnes dans le réseau des marchés.

74

Audrey Beaudouin

Luc Bourgeois (dir.), Une Résidence des comtes d’Angoulême autour de l’an Mil : le castrum d’Andone, Caen, Publications du crahm, 2009, 562 p., 55 €.

75

André Debord nous a quitté en 1996. Il fait partie de cette génération de médiévistes – au côté de Jean-Marie Pesez, de Gabrielle Démians d’Archimbaud et de bien d’autres… – à qui l’on doit, dans le sillage de Michel de Boüard, le développement de l’archéologie médiévale en France à partir des années 1960 et surtout 1970. Professeur à l’Université de Caen, André Debord a consacré l’essentiel de ses recherches, dans le cadre de nombreux articles et de deux livres très importants (on trouvera la bibliographie d’André Debord sur le site web du craham, Université de Caen–umr 6273), à l’aristocratie et à ses résidences durant le Moyen Âge central, en Aquitaine notamment (La Société laïque dans les pays de la Charente (xe-xiie siècle), Paris, Picard, 1984 ; Aristocratie et pouvoir. Le rôle du château dans la France médiévale, Paris, Picard, coll. « Espaces Médiévaux », 2000, édition posthume mise en forme par André Bazzana et Jean-Michel Poisson). Associant étroitement données textuelles et sources archéologiques, qu’il maniait avec une égale aisance, ses travaux ont considérablement influencé la castellologie française de la fin du xxe siècle. Dans le cadre de l’édition du cartulaire de l’abbaye de Saint-Amant-la-Boixe (Charente), qui accompagnait son travail de thèse sur la Charente, André Debord avait redécouvert un texte exceptionnel relatant l’abandon dans les années 1020 d’un site castral fondé dans la seconde moitié du xe siècle, et donc occupé un laps de temps extrêmement court de quelques dizaines d’années : le château d’Andone (commune de Villejoubert, Charente), place forte des comtes d’Angoulême de la dynastie des Taillefer face aux évêques du lieu. Le site étant localisé depuis le xixe siècle, André Debord en a entrepris la fouille dès 1971 et ce jusqu’en 1995. Toutefois, en raison du décès prématuré d’A. Debord, les résultats de la fouille n’avaient été que partiellement publiés dans quelques articles et travaux universitaires, qui cependant avaient déjà montré l’intérêt exceptionnel du site. Un volume de données considérables avait été collecté par le fouilleur, tant en documents de fouilles qu’en mobilier archéologique, mais la monographie attendue restait donc inachevée. Il était alors à craindre que ces informations n’en restassent là à jamais, comme pour un certain nombre d’autres fouilles de grande ampleur des dernières décennies du xxe siècles.

76

Toutefois, dès 1998, Luc Bourgeois a entrepris (alors qu’il n’avait lui-même jamais fouillé sur le site) de réaliser la grande synthèse qu’André Debord n’avait pu qu’esquisser. Dans le cadre notamment d’une Action Collective de Recherches (acr) du Ministère de la Culture et s’entourant de nombreux collaborateurs, Luc Bourgeois a ainsi repris toutes les archives de fouilles (de grande qualité) laissées par André Debord depuis 1971, les complétant par quelques interventions de terrain ponctuelles et par un certain nombre d’analyses de laboratoire. De même, la masse extraordinaire de mobilier archéologique (plus de 400 000 artefacts ou restes naturels, dont plus de 110 000 ont été étudiés systématiquement pour cette publication) laissé par la fouille Debord a été reprise et confiée à divers spécialistes. De ce patient travail de récolement et d’analyse, mené sur plus de dix ans, est donc finalement sorti un livre remarquable dont on peut, sans ambages, dire qu’il s’agit d’un ouvrage de référence.

77

Ouvrage de référence d’un point de vue méthodologique, tout d’abord. Toutes les dimensions de l’étude monographique d’un site sont ici explorées : recours à la fouille et à l’archéologie du bâti, étude de tous les mobiliers archéologiques disponibles, études paléoenvironnementales, analyse des sources écrites. Tous ces travaux se nourrissant des apports les plus récents de la recherche. Ce livre est aussi une référence en raison de la nature même du site : une fortification de pierre des xe-xie siècle fondée par un lignage de rang comtal. Ce type de site reste à ce jour mal connu, même si des publications relativement récentes sur le phénomène palatial (sous la direction d’Annie Renoux notamment) et des programmes de recherches en cours sur les résidences élitaires du haut Moyen Âge (sous la direction de Luc Bourgeois notamment) devraient permettre de progresser fortement sur cette question dans les années qui viennent.

78

Ce château, bâti à l’emplacement d’une nécropole du 1er Âge du Fer et d’une petite occupation gallo-romaine (abandonnée au ive siècle) au sommet d’un petit relief naturel, prend l’aspect d’une enceinte ovalaire crénelée, enserrant environ 2000 m² et percée de deux portes, l’une à l’est et l’autre à l’ouest. L’enceinte était doublée d’un fossé et d’un talus. À une construction primitive, à la fois sur poteaux et sur solins de pierre, établie à peu près au centre de l’enceinte, alors en cours d’érection, et fonctionnant seulement le temps du chantier de construction du château, succèdent deux bâtiments appuyés sur les courtines de l’enceinte, l’un au nord-est et le second au sud, les espaces les séparant étant occupés par des constructions plus modestes en matériaux périssables. Le premier ensemble bâti, à plan en L et à vocation résidentielle, s’articule autour d’un bâtiment de prestige avec une aula surmontant un rez-de-chaussée aveugle. Le bâtiment méridional, sans étage, se composait de quatre pièces à vocation agricole, domestique et artisanale. Bien daté, occupé un laps de temps très court et donc peu remanié, fouillé quasi intégralement, le château d’Andone est un site d’importance majeure, aux côtés par exemple (et pour rester dans l’ouest) d’Angers ou de Caen, dans l’établissement de l’évolution de la typologie des résidences aristocratiques majeures entre la fin de l’époque carolingienne et le xiie siècle.

79

La publication de la fouille d’Andone est, aussi, un ouvrage de référence pour le mobilier archéologique qu’a livré le site et qui nous donne à voir les conditions de vie des élites aristocratiques à la fin du xe et au début du xie siècle. De ce point de vue, on ne peut manquer ici de faire un parallèle avec un autre site, à l’autre extrémité de la France : le site de Colletières (commune de Charavines, Isère), autre résidence aristocratique du xie siècle ayant fait l’objet d’une longue fouille du début des années 1970 au début des années 2000, et assez largement publiée aujourd’hui (Michel Colardelle, Éric Verdel, dir., Les Habitats du lac de Paladru (Isère) dans leur environnement. La formation d’un terroir au xie siècle, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, daf n° 40, 1993). Certes, les seigneurs de Charavines n’appartenaient assurément pas à un lignage comtal et émargeaient plutôt au groupe des alleutiers de petite ou moyenne envergure, certes le site était entièrement construit en matériaux périssables, il n’en demeure pas moins que les deux résidences présentent, outre des similitudes de plan, un point commun fort : une durée d’occupation très courte (quelques décennies), sans réoccupation, au tournant des xe-xie siècle pour l’un, dans les trois premières décennies du xie siècle pour l’autre. Tous deux ont livré un abondant mobilier (exception faite malheureusement pour Andone du mobilier de bois) formant un véritable référentiel pour un grand xie siècle, au niveau régional voire national. Que ce soit pour le mobilier métallique (lié à la guerre et à l’équitation, au costume, à l’outillage agricole et artisanal, à l’huisserie), le mobilier céramique et le verre, le mobilier osseux (dés, pions, instruments de musique à vent, éléments de placage et d’armes de jet, manches, restes de faune aussi bien sûr) ou encore le mobilier en pierre (vaisselle ollaire, pierres à aiguiser, fusaïoles). On ne manquera pas de citer pour Andone quelques découvertes exceptionnelles, emblématiques de la qualité des occupants du site : une fibule émaillée (qui orne la couverture du livre) rarissime à l’ouest des Alpes, des fragments de verre plat provenant des baies de l’aula, un fragment de céramique orientale à glaçure turquoise, provenant peut-être de Syrie.

80

Enfin, les qualités éditoriales de l’ouvrage en font encore un livre d’exception : celui-ci offre une iconographie considérable de très grande qualité, très largement en couleur, avec notamment de nombreuses restitutions en 3d aidant grandement à l’appréhension du site. Le castrum d’Andone se doit donc de figurer aujourd’hui, aux côtés d’autres grandes monographies fondamentales (Rougiers, Brucato, Charavines), dans la bibliothèque de tout archéologue médiéviste, castellologue ou non.

81

Pierre-Yves Laffont

Bruno Castiglioni, L’Altro feudalesimo, Vassallaggio, servizio e selezione sociale in area veneta nei secoli xi-xiii, Venise, Deputazione di storia patria per le Venezie, « Miscellanea di studi e memorie », n° 39, 2010, 516 p.

82

Dans notre tradition historiographique, les relations reposant sur le fief et la vassalité ont été vues comme un facteur de structuration des strates nobles des sociétés médiévales. C’est pourtant à une vassalité réputée mineure qu’est consacré le présent ouvrage. Bruno Castiglioni – actuellement enseignant dans un lycée de Padoue – propose ici une réélaboration soignée et mise à jour d’une thèse de doctorat soutenue à Milan en 1996 : Le Fief conditionnel dans la Vénétie des xiie et xiiie siècles, Une contribution à l’étude des rapports de dépendance personnelle [Il feudo condizionale in area veneta tra xii e xiii secolo: contributo allo studio dei rapporti di dipedenza personale, coord. G. Soldi Rodinini, tutor E. Occhipinti, cycle 1993-94]. Il en ressort une toute autre vision de la féodalité s’appliquant à une population d’artisans, de domestiques, d’administrateurs ou de cavaliers sans distinction particulière. Cette autre féodalité loin d’en être la forme dégradée était l’une des composantes des relations féodo-vassaliques et joua un rôle central dans l’encadrement de la mobilité sociale des campagnes de l’Italie communale. Le territoire d’étude, la Marche de Trévise, s’identifie avec une partie de l’actuelle Vénétie, sans Venise et son territoire. Le choix de cette échelle a permis à l’auteur de traiter l’ample documentation héritée des évêchés de Vérone, Vicence, Padoue et Trévise, tout en appuyant sa recherche sur les nombreux travaux déjà consacrés aux structures d’encadrement de cette frange de l’Italie. Dans une première partie, la Marche de Trévise est resituée dans le contexte de la politique impériale (chap. 1). Les pouvoirs urbains s’y développèrent dans un univers féodal et leur triomphe, à l’aube du xiiie siècle, ne mit pas fin à cet état de fait. C’est à partir de ce moment que les principales institutions ecclésiastiques commencèrent à se protéger de l’ingérence du pouvoir citadin en faisant mettre par écrit les aveux ou enquêtes sur les fiefs tenus en leurs noms (chap. 2). Cette documentation, quoique tardive, permet de reconstituer l’évolution d’un nombre conséquent de fiefs de service du xie au milieu du xiiie siècles. Tandis que les historiens du droit ont dépeint la féodalité conditionnelle comme un fait distinct de la féodalité des grands – ceux à qui l’Edictum de beneficiis avait, en 1037, reconnu l’hérédité des fiefs et le droit d’être jugé par la curia vassalorum –, la consultation des sources pratiques suggère des rapprochements entre ces deux mondes et conduit à envisager la vassalité des hommes de basse condition comme un fait ne se limitant pas à la transformation des antiques dépendances domaniales. Laissant ainsi l’étude des sources normatives, l’auteur développe, dans une seconde partie, un parcours prosopographique dans le monde de ces vassaux conditionnels, présentés en fonction du service qu’ils étaient tenus d’effectuer. Les services agricoles, artisanaux (chap. 3) et domestiques (chap. 4), relevaient à la fois de l’antique tradition domaniale et des nouvelles pratiques féodales. Les références au fief apparaissent ainsi significatives d’une volonté seigneuriale de distinguer certains dépendants ou d’attirer à leur service des hommes compétents. Contre certaines prestations, des artisans pouvaient espérer obtenir un bien foncier conséquent. Pour mesurer l’importance qu’avait l’adoption de ce nouveau langage féodal, il convient de relever que celui-ci ne fut guère appliqué dans le cas des prestations agricoles. Les services domestiques étaient, pour leur part, depuis longtemps parés d’un certain prestige. La diffusion des titres hérités du palais carolingien, associés à des fiefs, indique que ces fonctions furent au cœur des nouvelles logiques féodales. Ces chapitres et les suivants reposent sur l’évocation d’un grand nombre de familles de vassaux dont les destinées et les situations font comprendre par leur diversité la complexité de cette petite vassalité. Les Scodagata (p. 171-191) n’étaient ainsi ni domini, ni milites : bouteillers de l’évêque de Padoue de 1170 à 1220, ils devaient assurer le transport du vin et détenaient cinq manses de terre en feodum de botegaria. À cette fonction de bouteiller s’ajoutait l’obligation d’appuyer l’évêque dans le cadre des guerres de rue. Au début du xiiie siècle, les membres de cette famille détenaient en commun un fief devenu héréditaire. Lorsque quelques descendants cherchèrent à en céder une part, l’affaire fut portée devant la curia vassalorum, signe que ces serviteurs, quoique rebelles, avaient droit aux d’égards des autres vassaux. Les chapitres suivants renseignent sur l’univers mieux connu des fiefs associés aux services équestres (chap. 5 et 6). Les scutiferi ou écuyers étaient très présents dans la Marche de Trévise et composaient la cavalerie légère des xiie et xiiie siècles. Bénéficiant au xiie siècle d’un statut enviable à l’échelle de la communauté villageoise, leur statut se dégrada et devint beaucoup plus contraignant au cours du xiiie siècle. Plus qualifiantes étaient les charges pesantes mais honorables associées à l’Iter Romanorum – l’expédition du roi germanique à Rome pour y recevoir la couronne impériale – et consistant à fournir une monture ou à participer en personne à l’escorte du seigneur. Les fiefs de garde ou d’habitation (chap. 7) sont en revanche moins connus et il est difficile de comprendre la fonction exacte de ceux qui ne visaient pas à assurer la surveillance d’une forteresse. Dans la mesure où elle paraît avoir peu été touchée par l’adoption du langage féodal, la ministérialité seigneuriale est plus rapidement traitée (chap. 8). Au xiiie siècle, on assiste, avec cette dernière catégorie, à l’élaboration de rapports d’un autre type, dominés par de nouvelles formes de rémunération (fermage avantageux ou fiefs-rentes) d’une population de plus en plus recrutée dans le groupe des dépendants. Viennent finalement, dans une troisième et dernière partie, les conclusions de ce parcours prosopographique (chap. 9). Dans quelle mesure la concession d’un fief et l’entrée en vassalité constituaient-ils un langage pour l’ascension sociale ? L’utilisation du langage féodal par un seigneur était l’effet d’un choix délibéré et correspondait à de véritables évolutions du statut qui ne se limitèrent pas au cadre de la seigneurie rurale. Le souci des différents pouvoirs – seigneurs laïcs, seigneurs ecclésiastiques mais aussi pouvoirs communaux ayant recours à ces rapports féodaux – était de contrôler les communautés rurales et de faire accepter ce contrôle. L’entrée en vassalité permettait à quelques familles privilégiées d’échapper aux prestations mal définies tout en les faisant évoluer au contact du monde des dominants. Ces vassaux, loin de constituer un groupe homogène, étaient, au xiie siècle, une composante sociale privilégiée par la politique impériale. La diversité des conditions bénéficiaires conférait au seigneur une position privilégiée. C’était de lui que dépendait la sanction d’une réussite sociale. Loin d’être étrangers au monde féodal, les notables villageois que l’on retrouve dans l’Italie des xiiie et xive siècles s’étaient ainsi formés dans le cadre de ces rapports vassaliques. Ce système connut pourtant un rapide déclin, au xiiie siècle. La demande en terrains des riches habitants des villes (notamment Venise) attirait ces fiefs dans le marché foncier et les seigneurs, considérant de plus en plus ces concessions comme un patrimoine à récupérer renoncèrent peu à peu à les renouveler.

83

Le propos toujours exposé avec rigueur et clarté, s’adresse plutôt à un public averti. L’ouvrage, d’excellente facture, répond aux exigences d’une publication scientifique (index des noms exhaustif ; bibliographie mise à jour ; annexes copieuses). À défaut d’une carte générale, les deux cartes proposées, permettent de connaître la localisation de tous les fiefs de service étudiés et la répartition de la charge du service équestres dans la Marche de Trévise (p. 484-487). Le lecteur érudit pourra en outre suivre précisément l’argumentation et la démarche prosopographique en se référant à deux longs tableaux proposés en annexe, le premier (p. 411-445) consacré aux vassaux de l’évêque de Trévise Conrad (1179-1197) et le second (p. 447-451) aux fiefs équestres dépendants du monastère de San Zeno de Vérone au tournant des xiie et xiiie siècles. L’angle d’approche de la féodalité n’est certes pas celui auquel le lecteur français est le plus accoutumé. Jugée encombrante et trop chargée de sens, la notion de féodalité est souvent évacuée au profit de l’évocation des dépendances économiques et du cadre seigneurial. L’auteur, en prenant la féodalité en son sens étroit se donne en fait les moyens de faire dialoguer les problématiques de l’historiographie française, représentée par les études de Gérard Rippe et de François Menant, avec l’approche de l’historiographie italienne, tout en s’intéressant à des populations souvent étudiées séparément dans le cas de recherches qui ne leur sont pas prioritairement dédiées. À l’étude des élites rurales du bas Moyen Âge et à l’épineuse question de leurs origines, cet ouvrage vient ainsi apporter un éclairage politique et juridique précis, dans le cadre de l’Italie impériale et communale.

84

Philippe Lefeuvre

Hélène Couderc-Barraud, La Violence, l’ordre et la paix. Résoudre les conflits en Gascogne du xie au début du xiiie siècle, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 371 p., 35 €

85

Heureuse Gascogne ! Pour un pays réputé pauvre en sources médiévales, la région nous a offert récemment de magnifiques recherches. De grandes thèses (Benoît Cursente, Frédéric Boutoulle), mais aussi des colloques, complétés qui plus est par des éditions de textes tout à fait précieuses (cartulaire et colloque de Dax, cartulaire et colloque de Saint-Sever, cartulaire de Bigorre, colloque sur les seigneuries de l’espace Plantagenêt). S’appuyant sur ces riches travaux, Hélène Couderc-Barraud livre une remarquable étude de la société gasconne des siècles centraux du Moyen Âge, issue de son doctorat soutenu en 2005. L’étude du système judiciaire constitue une excellente porte d’entrée pour pénétrer les particularités d’une organisation sociale et politique ; c’est l’angle qu’a choisi l’auteur pour dévoiler une Gascogne médiévale qui fut marquée par les grandes évolutions de l’Occident des xie-xiiie siècles (féodalisation, impact de la Réforme grégorienne, renouveau des droits savants), mais qui s’en distingue aussi par le fonctionnement d’une société originale, avec ses maisons et ses béziaus, ses fors et ses princes de la terre.

86

L’ouvrage couvre une large Gascogne, à l’intérieur de la boucle de la Garonne jusqu’aux Pyrénées – l’aire d’extension de la langue gasconne, sans Toulouse mais avec Bordeaux. Le sous-titre annonce clairement les choix méthodologiques et historiographiques : sans négliger l’optique institutionnelle et les travaux des juristes, Hélène Couderc-Barraud adopte les concepts de l’anthropologie juridique, en s’intéressant à la régulation sociale des conflits de façon globale. Elle a pu rassembler un corpus de plus d’un millier d’affaires qu’elle a soumises à un traitement informatique et statistique bien maîtrisé, toujours attentif au lexique employé, lui permettant à la fois de dégager des grandes tendances et d’apporter des nuances et des analyses d’une grande finesse. Ses sources ressortissent à deux catégories : de très nombreux actes de la pratique conservés dans des cartulaires laïques et ecclésiastiques sont confrontés à des sources normatives particulièrement riches, entre les fors généraux et les chartes de coutumes des communautés. Le plan d’exposition est clair et sans fioritures ; les neuf chapitres s’ordonnent en trois grandes parties : les justiciers, les justiciables, les procédures de résolution des conflits.

87

Dans la première partie sont présentées les autorités de justice, à la fois laïques et ecclésiastiques. On y découvre une société gasconne dominée de très haut par de grands princes, dépositaires de la puissance publique, duc d’Aquitaine, comtes de Bigorre, d’Armagnac ou d’Astarac, vicomtes de Béarn ou de Dax. Même s’ils sont parfois contestés par une aristocratie turbulente et par de fortes communautés dans les vallées, le comte de Bigorre et le vicomte de Béarn parviennent à imposer une autorité territoriale sur tout leur ressort, une autorité d’essence publique qui puise ses origines à la fois dans la tradition carolingienne (et, par delà, augustinienne et isidorienne) et dans le mouvement des conciles de la paix de Dieu. Les fors révèlent le caractère contractuel du pouvoir supérieur qui s’appuie sur un échange de serments, sur une cour de barons et sur une rhétorique de la paix : le prince a pour devoir de faire régner la paix et la justice. Le duc d’Aquitaine fonde lui aussi une partie de son pouvoir juridictionnel sur la législation de paix, surtout à partir de l’accession au pouvoir des Plantagenêts (1152). Partout une élite se détache dans l’aristocratie, nommée nobles de la terre ou princes de la terre. Tandis que le prince préside, ce sont eux qui jugent, parfois secondés par des « juges de la terre » comme en Bigorre. Les relations du duc, du comte ou du vicomte avec le groupe aristocratique sont régies par les pratiques féodales et les liens d’homme à homme, bien souvent dans un contexte d’affrontement. Mais le prince ancre aussi son autorité grâce au relais qu’il trouve dans les communautés villageoises et urbaines, qu’il se concilie en leur concédant de précoces chartes de coutumes. Comme ailleurs cependant, la seigneurie impose sa marque à partir de la fin du xie siècle, une seigneurie fortement territorialisée comme en témoigne l’expression de « seigneurs de la terre ». Les membres des familles châtelaines et non châtelaines prennent une part capitale dans la résolution des conflits locaux, du moins jusqu’à la deuxième moitié du xiie siècle.

88

Les justices ecclésiastiques sont fondées sur un statut privilégié, issu de l’immunité ou de la reconnaissance de la sauveté des enclos monastiques et du patrimoine abbatial (libertatem et ut vulgariter loquar salvamentum, dit une charte de La Sauve Majeure). Mais les abbayes ne peuvent se dégager complètement de l’influence des princes, surtout lorsque les conflits mettent en jeu des membres de l’aristocratie. Il n’y a qu’en Bordelais qu’il semble que ce soit l’archevêque qui tienne le rôle de gardien de la paix publique. La législation de la Paix de Dieu est mise en place largement sous le contrôle princier, mais au xiie siècle, ce sont les archevêques (d’Auch et de Bordeaux) et les évêques qui récupèrent le rôle directeur et qui cantonnent les pouvoirs laïques à la fonction d’exécutants. L’évolution est clairement liée à l’introduction de la Réforme grégorienne qui a pu prendre un tour offensif en Gascogne, en particulier avec l’institution de légats permanents, puis de juges délégués, qui en furent l’un des vecteurs privilégiés. Elle a suscité des tensions et des résistances, même dans l’Église, mais elle a été une source essentielle de changement dans le mode de résolution des conflits, par le fait d’une hiérarchisation et d’un juridisme nouveaux.

89

La deuxième partie s’intéresse aux justiciables. La justice exercée en direction des paysans est, ici comme dans bien des régions, mal connue faute de sources. Elle n’apparaît que sous la forme générale de la vicaria ou de la villicatio (villicatio scilicet justicia inter rusticos, à Saint-Mont), ou dans son versant coutumier des droits de justice. Elle révèle, à partir du milieu du xiie siècle, un appesantissement des charges sur les paysans. Les sources les plus riches cependant éclairent les relations des autorités avec les communautés, parties prenantes collectives dans les chartes de coutumes. Le phénomène majeur est ici la concentration de l’habitat, d’autant plus sensible que la Gascogne partait d’une situation de grande dispersion : floraison des bourgs ecclésiaux ou laïques, castelnaux ou bastides. Ces franchises mettent au jour une société complexe, diverse selon les petits pays et le degré d’autonomie de la communauté, mais qui présente un certain nombre de caractères originaux. Le plus frappant est certainement la large juridiction reconnue au « maître de maison » sur sa maynada, une cellule domestique et privée sur laquelle il exerce son poder. Les hommes possèdent aussi un droit au port d’armes et à la vengeance en cas d’homicide ou d’assaut de maison. Partout la béziau, la communauté des voisins, détient de larges prérogatives, qui ressortissent au domaine militaire (guet) ou judiciaire : l’habitant par excellence, c’est le voisin. Mais au xiiie siècle, les chartes révèlent une géographie qui distingue la région du piémont, où ces droits du maître de maison sont très étendus (Saint-Gaudens, Bagnères, Morlaàs, Oloron), d’une Gascogne centrale et garonnaise où ils semblent plus restreints. L’auteur décèle cependant divers indices qui font penser que cette distinction géographique est le résultat d’une évolution des xiie-xiiie siècles, formalisée dans les rédactions de coutumes, plutôt qu’une différence originelle. Les franchises, résultant d’un important mouvement de congregatio hominum, posent les jalons d’une alliance entre les princes et les communautés, qu’il s’agisse du roi-duc ou des comtes et vicomtes.

90

La dernière partie est consacrée aux évolutions de la procédure de résolution des conflits. La violence et les représailles tiennent une place particulière dans la société gasconne : à la différence de bien d’autres régions d’Occident, elles ne sont pas une prérogative aristocratique. Dans ces sources, les humbles apparaissent bien entendu comme victimes de violences, « dégâts collatéraux » de conflits aristocratiques, mais ils se sont aussi vu reconnaître des capacités très étendues. Ce droit à la violence, attesté dans toute la Gascogne, atteint son sommet dans les vallées pyrénéennes, qui sont de véritables communautés d’hommes armés, aux mains d’une élite de seigneurs de maisons. Cette violence est cependant fermement encadrée, par les fors et par les coutumes, et par des procédures de résolution des litiges. L’auteur procède à ce propos à une très fine analyse sémantique du vocabulaire nommant ces processus : justicia, placitum, lis, causa, controversia, questio, etc. Elle révèle une culture juridique commune à toute la Gascogne, marquée par un héritage public, carolingien voire wisigothique. Sur ce fond commun, les évolutions des xie-xiiie siècle n’en sont que plus marquées. Le rôle de l’aristocratie des seigneurs de la terre, omniprésente dans les règlements jusqu’au milieu du xiie siècle, tend à être battu en brèche par l’alliance renouvelée des princes et des bourgs par le biais des chartes. La grande fréquence des duels, symbole d’un système accusatoire (« si non s’en clame, no y a ley », prescrit le for de Morlaàs), laisse place à la procédure romano-canonique qui favorise le développement des preuves testimoniales et écrites. Les procédures issues du droit savant entraînent le développement d’un esprit juridique nouveau à la fin du xiie siècle ; c’est essentiellement l’Église réformée qui en fut le vecteur. Il ne faut cependant pas opposer trop fermement tribunaux ecclésiastiques et instances laïques, dans lesquelles ont perduré des conceptions publiques réactivées par l’idéologie de la paix et par le pactisme. Hélène Couderc-Barraud souligne judicieusement que l’évolution vers un juridisme nouveau n’a pas été imposée d’en haut autoritairement, mais que les nouvelles normes ont été intériorisées et appropriées.

91

Toutes ces conclusions et ces apports d’une grande richesse peuvent maintenant être mis en regard avec l’évolution ultérieure des pratiques judiciaires dans les xiiie-xve siècles, grâce à la publication de la thèse de Pierre Prétou : la Gascogne possède désormais deux grandes synthèses qui permettent d’appréhender son système judiciaire médiéval dans toutes ses complexités.

92

Hélène Débax

Mohammed Ouerfelli et Élise Voguet (dir.), Le Monde rural dans l’Occident musulman médiéval, Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, série Histoire, 126, 2009, 2, 1re partie, p. 15-205.

93

La Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée fête les 40 ans de recherches mises en ligne sur le site internet qu’elle entretient depuis 1999. Ce n° 126 est en même temps une agréable surprise pour les ruralistes. Comme le rappellent les deux organisateurs, l’espace situé hors des villes en zone musulmane était, et est encore souvent, considéré simplement soit comme source de revenus fiscaux, soit comme la menace récurrente venant des tribus nomades. L’historien Ibn Haldûn déjà comparait les envahisseurs hilaliens du xie siècle aux nuages de sauterelles ravageant l’Ifrikya. Quant à l’archéologie, elle aussi s’est pendant longtemps consacrée aux villes et à leur architecture, captivée par le grand nombre de sites urbains laissés par les diverses civilisations antiques et médiévales et par la beauté des édifices. À l’heure actuelle, seuls le Maroc et la péninsule ibérique entretiennent des chantiers de fouilles en zone rurale. De plus la nature des sources disponibles déconcerte les chercheurs accoutumés à celles de l’Occident chrétien. Ce sont en effet avant tout des documents juridiques, des traités scientifiques et les relations laissées par les géographes arabes.

94

Toutefois depuis une trentaine d’années la recherche sur le monde rural s’est éveillée, avec de nouvelles approches, en faisant collaborer des disciplines variées : ethnologie, linguistique, photographie aérienne, etc. Encore peu nombreux mais éparpillés du Portugal à Tunis, les chercheurs ont jugé nécessaire de faire un premier bilan de leurs travaux. Les 13 auteurs de ce rapport travaillent dans des universités du Maghreb (Constantine, Oujda, Tunis), de la péninsule ibérique (Cadix, Grenade, Lisbonne), de France (Lyon ii, Paris i, Provence, Toulouse, et le cnrs). Lyon ii a joué un rôle moteur au cours des dernières décennies. Dans le cadre du centre de recherches Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans médiévaux, ciham-umr 5648, André Bazzana et Pierre Guichard ont formé maints disciples dont certains signent avec eux les présentes contributions : Yassir Benhima, Mohammed Meouak, Tariq Madani.

95

Les neuf contributions sont groupées en trois thèmes : 1. Économie rurale (productions agricoles, mise en valeur des terroirs) ; 2. Structures de la société rurale (vocabulaire des groupes sociaux, rapports des tribus avec le territoire qu’elle occupent) ; 3. Relations entre villes et campagnes (techniques hydrauliques, grands domaines, impact des événement politiques sur l’habitat). Les contributions sont en majorité des études de cas, d’autant plus divers qu’ils s’échelonnent de l’Égypte au Portugal : cinq sur le Maghreb, trois sur la péninsule ibérique, une sur l’ensemble des pays riverains de la Méditerranée. La période envisagée s’étend de la chute de Rome au xvie siècle. Aussi faute de pouvoir résumer chaque article, il faut se contenter de quelques exemples.

96

En l’absence de sources écrites, prospection et paléosidérurgie peuvent révéler beaucoup. Dans la vallée du Mira, au sud-est du Portugal, district riche en filons d’oxyde de fer, ont été repérés 400 établissements associant sidérurgie et agriculture (p. 65-88). L’exploitation commence à la fin de l’Âge du Fer et se prolonge pendant toute la période islamique. Les sites assuraient la première phase, la réduction. Une « sidérurgie paysanne » semble perdurer, peut-être saisonnière, peut-être destinée à payer l’impôt sous forme de lingots, mais aussi pour répondre aux besoins de l’agriculture.

97

Associer archéologie, photo aérienne et textes met en lumière les espaces irrigués entre le ixe et le xiiie siècle dans la vallée moyenne du Segura (p. 27-46). En aval, la huerta de Murcie, plus célèbre, a vu son parcellaire bouleversé par des remembrements successifs qui empêchent de la reconstituer. La zone étudiée se présente comme « une succession continue de petites unités de terres irriguées, chacune associée à un habitat ». C’est un terroir « en festons » où chaque espace en éventail est partagé en longues et étroites lanières. Les techniques sont bien connues grâce aux traités d’agriculture. Les champs séparés par des canaux doivent être aplanis régulièrement, la pente souhaitable étant de 0,49 %. Des cartes et plans permettent au lecteur de visualiser ce petit espace de moins de 7 ha partagé entre une douzaine de villages et hameaux. La maîtrise de l’eau assure en effet de quoi vivre à tout un hameau de 8 à 12 feux sur quelques ares jardinés intensivement, avec de nouvelles espèces végétales comme les épinards, un nouveau calendrier agricole. Les plateaux environnants continuent de cultiver blé, vigne et oliviers.

98

Les historiens emploient les mots village et hameau lorsqu’il s’agit de la péninsule ibérique. Mais aucun mot arabe ne correspond exactement à la notion de village tel qu’on le trouve dans l’Occident chrétien du Moyen Âge. C’est pourquoi plusieurs auteurs font une étude de vocabulaire. Dans les compilations de fatwas faites au Maghreb à la fin du Moyen Âge, rien ne correspond à notre « société rurale » constate Élise Voguet (p. 141-153). Les juristes distinguent trois catégories d’habitants selon le schéma classique. Il y a la hadâra des sédentaires civilisés et soumis au pouvoir central, et la bâdiya, espace où vivent des populations plus ou moins intégrées. Ahl al-qarya désigne les bourgades qui ont un imam et un cadi, donc une existence légale, et reconnaissent le pouvoir central. Ahl al-duwar sont les gens des tentes, groupes qui vivent dans des agglomérations plus ou moins provisoires, assez mal connues, que les juristes prennent en compte progressivement. Enfin ces derniers désignent par « arab » des groupes que leurs avis n’atteignent pas, nomades et éleveurs, dont il est question surtout à propos de razzias. Les juristes les rejettent de la communauté des croyants, alors que les Bédouins se considèrent comme musulmans. Dans le monde des tentes, l’autorité effective est celle des chefs de tribus.

99

Le Hodna occidental, région frontière entre les montagnes du nord et les plaines désertique, est au Moyen Âge une partie du Maghreb relativement riche qui fournit blé et orge, coton et lin, qui cultive une grande variété d’arbres fruitiers et qui pratique aussi l’élevage. Chaque ville est ceinturée d’oasis. Mais la typologie des lieux habité n’est point aisée à établir. Hisn est un lieu fortifié, manzil une halte qui sert de base à une tribu semi-nomade, qarya un ensemble de maisons et de terres aux mains de plusieurs propriétaires. Mais le même lieu peut être désigné par divers termes tour à tour (p. 117-140).

100

Les villes, toujours mieux connues que les campagnes, partagent avec celles-ci les alternances de prospérité et de déclin. À l’époque romaine la région de Tébessa était jalonnée de villes actives dont les vestiges sont bien visibles (p. 91-116). Les campagnes alentour étaient mises en valeur comme en témoignent les restes archéologiques (huileries, ponts, bassins réservoirs). L’agriculture consistait surtout en grandes oliveraies aux ive et ve siècles. Après une phase déprimée la période aghlabide (800-909) fut prospère. D’anciens centres revivent comme Tébessa, et une ville dont parlent les géographes arabes, Majjana, disparue depuis et dont on n’a pu localiser l’emplacement. Ses activités étaient variées ( exploitations de mines, pierres meulières) et ses fonctions aussi (mosquée, bains, atelier monétaire). On ne parle plus d’oliviers mais de safran et de fruits. Puis l’invasion hilalienne du xie siècle entraine un déclin lent mais durable.

101

C’est souvent par l’intermédiaire des grands propriétaires habitant en ville que l’on entrevoit la vie rurale. Ainsi en Ifriqiya les Ulamas, dont l’image traditionnelle est celle de savants confinés dans les mosquées où ils lisent, prient et enseignent, possédaient de vastes biens fonciers qui leur assuraient non seulement l’aisance mais aussi une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Témoin le cas de cet ascète qui détenait 17 000 pieds d’oliviers. La gestion des oliveraies, le partage des récoltes selon divers systèmes de fermage et de métayage, les travaux qu’implique l’usage de l’eau (abreuvoirs, canaux d’irrigation, barrages, sans parler de nombreux procès) apparaissent dans les textes où ce groupe de savants propriétaires se montrent à la fois théoriciens et praticiens.

102

Terminons par l’impact de la production de sucre sur les campagnes méditerranéennes à la fin du Moyen Âge (p. 47-64). Cette culture industrielle est vite intégrée dans les grands circuits d’échanges du monde méditerranéen, si bien qu’elle intéresse les pays chrétiens aussi bien que les pays musulmans. Les plantations de canne à sucre ont partout les mêmes effets, de l’Égypte au royaume de Valence en passant pas le Maghreb et la Sicile. Elles accaparent les terres les plus fertiles, repoussant les cultures vivrières (blé, riz, sésame). Elles exigent des investissements importants. Elles provoquent des conflits parfois violents avec les paysans, voire les décimateurs. Comme les plants de canne à sucre restent trois ans en terre, ils épuisent le sol qu’il faut nourrir en lui apportant une fumure supplémentaire, or seule l’Égypte peut compter sur les crues du Nil. Autour de Palerme, la ration d’une plantation est de 20 à 200 charrettes de fumier. Autre consommation source de préoccupation : le bois. La cuisson du sucre et les constructions en exigent beaucoup. Les sucreries entrent en concurrence avec d’autres utilisateurs comme la marine et la métallurgie. C’est pourquoi les forêts reculent partout malgré les efforts des pouvoirs politiques. En revanche de nouvelles activités se développent et procurent à beaucoup du travail, (raffineries, poteries, transports) et aux entrepreneurs des profits supérieurs à ceux que procurent les cultures traditionnelles. Mainte région côtière convertie à la canne à sucre fut de ce fait entrainée dans le grand circuit méditerranéen des échanges jadis analysé par Fernand Braudel.

103

Ce bilan est d’une grande richesse d’information, complétée par une bibliographie abondante et commodément présentée. Simple suggestion : il faudrait améliorer la cartographie, parfois obscure, souvent absente. Mais on ne peut qu’approuver le vœu émis par plusieurs des auteurs, qui souhaitent la poursuite des travaux sur un monde rural resté longtemps à l’écart.

104

Marie-Thérèse Lorcin

Nicolas Carrier et Fabrice Mouthon, Paysans des Alpes, les communautés montagnardes au Moyen Âge, Rennes, pur, 2010, 417 p., 18 €.

105

Ce livre se présente comme une synthèse sur les communautés des Alpes au Moyen Âge. Les auteurs souhaitent en finir avec les deux paradigmes traditionnels de l’histoire alpine, qui courent aussi en d’autres massifs, à savoir que les Alpes n’ont pas d’histoire et que ses habitants subissent bien plus qu’ils n’agissent. L’ambition est large, le volume piochant à l’historiographie germanophone, italienne et bien sûr francophone afin de cerner convenablement ce vaste espace alpin, même si, par la force des choses, les Alpes occidentales et méridionales sont favorisées. Un cahier central en couleur offre la cartographie nécessaire pour repérer les grandes vallées, les principaux cols, les sièges de pouvoir (évêchés et principales villes).

106

Les deux premiers chapitres sont des bilans. Des conditions biophysiques de vie en altitude d’abord ; de l’historiographie alpine jusqu’au terme du premier millénaire ensuite. Suit le thème classique de la naissance du village, découpé en trois chapitres traitant respectivement de l’achèvement de la mise en place des terroirs, de l’émergence d’une politique communautaire puis de l’établissement des cadres paroissiaux. Tous ces cadres de vie étant posés, du naturel au paroissial, les auteurs s’attachent à la caractérisation, en trois chapitres, des structures familiales, sociales et économiques de ce peuplement paysan, essentiellement entre les xiiie et xve siècles. Les évolutions politiques clôturent le livre : certaines communautés ont pu, avec des chances différentes selon les régions, créer de véritables confédérations atteignant à un haut niveau d’autonomie face aux autres pouvoirs.

107

Quelles sont les caractéristiques du milieu de vie des paysans médiévaux ? Si les hommes du temps s’attachent bien peu à décrire objectivement leur environnement – ou alors pour s’en plaindre dans des doléances fiscales dont l’historien sait se méfier – les auteurs des xixe et xxe siècles y ont vu surtout un ensemble de contraintes fortes déterminant un genre de vie particulier, tout d’adaptations. Certes, le froid, la neige, l’insolation, l’isolement, la pente sont là et les hommes doivent s’en débrouiller. Mais le climat change durant l’époque médiévale où les frimas du xive succèdent au beau xiiie avant que la fin de la période ne soit plus embrouillée. S’il y a bien adaptation des hommes à leur milieu, ce n’est pas dans une position figée mais dans une dynamique continue qui leur donne, de plein droit, une histoire. Une histoire plus précoce, du néolithique à l’An Mil, que les auteurs résument dans le deuxième chapitre.

108

Bien que les hommes fréquentent les Alpes depuis 50 000 ans, ce n’est que depuis le 10e millénaire qu’ils sont suffisamment implantés pour y laisser quelques traces, avant que la néolithisation, vers 5 000 avant J.-C. ne les multiplie, en particulier sous forme de céramique cardiale typiquement méridionale. Ils trouvent sur les piémonts des espaces aux conditions de vie plus aisée – les hommes y sont plus nombreux plus précocement – et de l’herbe et des minéraux sur les montagnes. Le peuplement devient permanent en moyenne montagne à l’âge du Bronze et la mise en valeur de l’étage montagnard provoque une forte régression des forêts. Cette technologie du bronze résiste bien, dans les massifs centraux, à l’arrivée de la métallurgie du fer. La période romaine voit un intense aménagement routier, en particulier pour le franchissement des cols, pendant que l’emprise croissante sur l’espace des hautes vallées se poursuit. Toutefois, le contrôle romain des hautes terres n’est jamais totalement assuré et les montagnes retrouvent, dès les premiers troubles du iiie siècle, un rôle de refuge. De nouvelles populations s’y rencontrent alors, surtout dans les Alpes orientales et occidentales, retouchant la carte ethnolinguistique, parfois avec de nouvelles croyances, la christianisation débutant dans le même temps depuis le Rhône et le Pô. Les hommes peuvent vivre, à l’ouest tout du moins, dans le cadre administratif du pagus mérovingien où les exploitations rurales se divisent en un cœur ou colonge travaillé par du personnel domestique, et un ensemble de lots de terre que les paysans travaillent à leur profit. Ce régime domanial n’affecte que les régions préalpines et les vallées les plus fréquentées. Il semble qu’il y ait là un élément hérité : les hautes vallées ignorant la propriété latifundiaire dans l’Antiquité ont continué d’échapper au régime domanial. À la fin du premier millénaire, après une phase de centralisation carolingienne, quelques puissantes familles de l’aristocratie impériale ont pu se bâtir des pouvoirs indépendants, à peine perturbées par les pourtant célèbres Sarrasins du Freinet ! Les comtes de Provence tirent le principal bénéfice politique de cette libération. Plus au nord, des familles qui ont su jouer des charges épiscopales, émergent les dynasties qui piloteront les puissantes principautés de la Savoie et du dauphiné. De la sorte, la féodalisation des Alpes est achevée dès la fin du xie siècle, conduisant à des transferts de charge du pouvoir royal aux nouveaux pouvoirs locaux.

109

Entre les xie et xive siècles, les hommes soumettent progressivement la montagne utile : les hautes vallées sortent de l’ombre en devenant des espaces d’intense activité où les ordres monastiques sont au premier plan par le jeu des archives qu’ils laissent. Ce biais documentaire ne doit pas masquer les rôles des évêques, des seigneurs laïcs et des communautés paysannes. Tous s’intéressent aux hautes vallées, plus souvent mise en valeur avant les parties intermédiaires : il y a là le support d’un élevage rémunérateur, pour lequel on cherche à constituer des ensembles fonciers cohérents. Le fait est bien documenté à propos de la transhumance qui impose une double maîtrise foncière, en haut et en bas, mais aussi une liberté de passage entres ces pôles. Si les monastères semblent donner un nouvel élan à ces remues de bêtes, la concurrence n’en est pas moins rude avec les communautés : beaucoup d’espaces de haute altitude sont le jeu de donations de seigneurs aux monastères dont les termes laissent des flous desquels chacun veut tirer avantage car, entre propriété pleine et entière, et droit d’usage, il y a toute une déclinaison. L’accroissement de la pression démographique au xiiie siècle, couplée à la volonté des monastères d’assurer leur emprise sur les pâturages, en particulier pour mieux les adapter aux contraintes de la transhumance, multiplie les conflits. La relation n’est pas que conflictuelle puisque les établissements religieux ont bien besoin de la main d’œuvre paysanne pour mettre en valeur les terres sur lesquelles ils exercent des droits. Des champs et prairies temporaires sont ainsi créés par défrichement, nouveaux espaces productifs que les seigneurs s’empressent de reconnaître comme tels, empêchant une appropriation individuelle, en déléguant la gestion par diverses natures de contrats qui lui réservent toujours la propriété éminente.

110

Dans les Alpes centrales et septentrionales, la mise en valeur s’appuie sur la main d’œuvre locale, mais des colons venus de loin, tels les fameux Walser, peuvent s’y ajouter dans un mouvement de colonisation systématique conduisant à un lotissement en manses (ammansatio). Il peut même se faire que les colons disposent de conditions juridiques plus avantageuses que les locaux pour se lancer à la conquête des versants et autres lieux inhospitaliers. Finalement, la spirale vertueuse des défrichements et de la croissance démographique, les uns étant à la fois cause et conséquence de l’autre, caractérise ces xiie et xiiie siècles, la récession arrivant plus ou moins tôt selon les vallées après qu’elles aient atteint une « effrayante surpopulation », multipliant les conflits d’usage, donc les coups de main. Ces conflits offrent une occasion supplémentaire aux seigneurs – ils ajoutent à leur puissance économique liée aux pâtures – de réaffirmer leurs positions, quitte à ce qu’ils régularisent les rapports qui les lient aux communautés, par une charte de franchise qui met par écrit les droits et devoirs de chacun.

111

C’est de cette implication des communautés paysannes qu’émerge leur identité politique. Une lueur progressive les éclaire du midi au nord du massif, montrant la transition des « habitants de » à une véritable « université » ou « communauté », avec personnalité morale, ressort territorial, droits et devoirs. Les auteurs rappellent comment le problème des origines a fait débat chez les historiens. Après un bilan que nous en pouvons résumer ici, ils regrettent le manque d’historicité des positions géographiques, anthropologiques et juridiques pour rappeler qu’une partie des historiens français lie l’affirmation des communautés à la structuration de la seigneurie, le plaid général pré-féodal devenant l’assemblée communautaire face au nouveau pouvoir de proximité. À moins que, comme dans les hautes vallées des Alpes du nord plus tardivement peuplées, la seigneurie n’ait précédé le peuplement et ne l’ait structuré. La nuance est donc de mise : la question de l’origine se circonstancie selon la densité humaine, donc celle des problèmes à gérer. De là découle aussi l’établissement de franchises qui règlent les nouveaux équilibres entre les seigneurs et leurs hommes toujours plus nombreux : les compromis sont mis par écrit, sous diverses formes contractuelles jamais antérieurs au milieu du xiie siècle (Provence). La compétition pour les hommes, entre seigneurs, peut être telle que certaines communautés tirent leur épingle du jeu de la négociation. S’en sortent également ceux qui s’installent sur les terres les plus ingrates. Dans tous les cas, l’arbitraire seigneurial est limité, un forfait est fixé pour la taille, le service militaire est réduit. Il n’y a rien là de spécifiquement montagnard : là comme souvent ailleurs, la cadre paroissial est retenu comme base de la communauté ; dans le même temps, du côté des seigneuries d’ordre supérieur, se structurent des principautés dont les princes tendent à devenir les seigneurs directs de nombreuses communautés. Le couple seigneur local–communauté se complexifie alors d’un troisième larron duquel les communautés vont savoir jouer, par un appel possible pour outrepasser la sentence du juge local par exemple, une tierce administration, un officier comtal à côté du représentant du seigneur local et des consuls. Le prince, pour affaiblir la noblesse locale, accorde lui aussi des franchises. Finalement, entre deux pouvoirs, celle-ci est la grande perdante de ces nouveaux rapports de force. Avec la justice, c’est l’impôt du prince qui établit ce lien de plus en plus direct entre le prince et les communautés : tous deux offrent des opportunités d’ascension sociale à quelques élites montagnardes

112

La structuration administrative de l’espace montagnard passe aussi par l’organisation des paroisses, achevée dès le début du xiiie siècle à basse altitude, plus tardive plus haut. Leurs ressorts territoriaux ne relèvent pas toujours d’une logique géographique de vallée, ni d’une entité administrative antique. Quoi qu’il en soit, ces structures d’encadrement du quotidien se densifient avec le peuplement des hommes à encadrer, les montagnards réclamant que leurs succursales soient promues paroisses autonomes en argumentant de difficultés de communication, mais aussi de la naissance d’une identité collective. Les hommes de Dieu ne se distinguent en rien de leurs collègues des plaines, à la différence des fabriques, beaucoup plus discrètes : c’est souvent la communauté qui gère directement la paroisse autant pour des aspects logistiques (gestion des biens), personnels (droits de patronage), que fiscaux (dîme). La cohésion des hommes avec leur église fait du bâtiment de l’église et du cimetière de puissants catalyseurs de l’identité des communautés, même si les chapelles se multiplient pour cause d’isolement géographique (il en est même de construites sur les alpages). À l’église est, presque toujours dans les Alpes occidentales, associée une confrérie du saint Esprit. Parallèle à la paroisse et à la communauté, elle peut disposer de biens fonciers et son rôle n’est pas que spirituel, alors que l’assistance aux pauvres et aux malades relève du pouvoir municipal. Disposant du même encadrement religieux que la plaine, la montagne est-elle la terre de dissidence religieuse que l’on se complait à y voir ? Pas forcément. Certes, les couvents de frères mendiants, acteurs du renouveau du xiiie siècle, ne s’y installent que tardivement, mais ce sont les dérives mêmes de l’Église qui prévalent sur celles de ses ouailles, en particulier par la commande. Pourtant, les procès de sorcières naissent bien au pied des montagnes : elles servent davantage de refuge que de lieu d’émergence de dissidence (cas des Vaudois).

113

Donc pas de spécificité marquée de la communauté d’habitants et de la paroisse, pas plus que de la communauté familiale, en dépit de la mosaïque juridique que forment les Alpes. Il n’est peut-être pas utile de détailler ici le chapitre vi consacré aux noves, cycles familiaux et familles patriarcales. Retenons toutefois quelques points. Le territoire alpin se scinde entre territoires de droit écrit, au sud bien sûr, et pays de droit coutumier (coutumes romaines et alémaniques). La règle à la fin du Moyen Âge semble être un mariage précoce avec des unions croisées entre frère et sœur très fréquentes. Les familles qui en découlent s’inscrivent dans un cycle passant par les stades de famille-souche et de frérèche, selon un processus de « remembrement lignager » tel que décrit en Languedoc par Emmanuel Le Roy Ladurie. Et là, surprise : la montagne paraît plus individualiste que la plaine, le cycle de s’attardant guère aux stages où terres et maisons sont mises en commun. L’explication vient du différentiel de pression démographique, la plaine étant plus précocement plus peuplée que les hautes vallées. Les auteurs montrent aussi qu’il faudrait toujours pouvoir distinguer la cohabitation de l’indivision foncière. À propos du bâti de la maison, ils précisent que la grande maison est à la fois fille de ce remembrement lignager et des nouvelles pratiques de gestion du troupeau, maintenu l’hiver dans les hautes vallées, d’où l’importance des volumes du fenil et de l’étable. Ces maisons sont groupées en hameaux gardant longtemps un caractère familial marqué, hameaux souvent plus peuplés que le chef-lieu dans les Alpes du nord.

114

De cette imbrication de niveaux de vie communautaire découle une économie spécifique des montagnes, que l’historiographie n’a longtemps considérée qu’en lien avec celle des plaintes qui auraient été les réceptacles obligés de leur viande, de leur fromage et de leur main-d’œuvre excédentaire. Certes, cette complémentarité existe mais elle ne doit pas masquer la recherche effrénée d’autosuffisance des montagnards qui, en cela, ne se distinguent pas vraiment des pays de plaines. Car la montagne n’est pas rocs et abrupts. L’agriculture est intensive sur des parcelles appropriées au plus proche des maisons qui se gardent de la divagation des torrents. L’hétérogénéité du milieu impose la dispersion parcellaire alors que la pression démographique les morcelle, transformant souvent la culture en jardinage, ce dont témoigne la rareté du travail attelé. Selon les lieux, seigle et orge se partagent l’essentiel des surfaces, complétés par l’avoine dans les hautes vallées, et la gamme classique des autres grains. La vigne est omniprésente partout où sa présence est biologiquement possible. Les eaux, par ailleurs si dangereuses, sont une ressource pour l’irrigation et par les moulins qu’elles meuvent. Les communautés bénéficient de la propriété ou des droits d’usage sur les forêts d’où elles tirent un ensemble de matières premières alimentant parfois une industrie locale (vaisselle, tonnellerie) qui participe de la dégradation plus ou moins avancée des massifs au sud des Alpes. La montagne offre aussi aux paysans, car ce n’est pas un privilège seigneurial, les ressources de la chasse, parfois objet de commerce. Au-dessus de la forêt, c’est le domaine de l’herbe et de l’activité pastorale, encore peu spécialisée : le contraste entre bovins du nord et ovins du sud que l’on connaît aujourd’hui est le résultat d’évolutions historiques issues du Moyen Âge. S’il y avait partout des moutons avec les vaches, ils n’en représentaient toutefois qu’une faible valeur. La vraie distinction dans chaque communauté est entre le faible nombre d’éleveurs spéculatifs et la masse des autres, plus pauvres. Tous sont soumis aux règles d’usage des alpages que les seigneurs imposent, eux-mêmes n’hésitant pas à spéculer sur l’élevage, les moines au premier chef, de telle sorte qu’ils possèdent souvent les plus gros troupeaux. On le voit, les conflits sont potentiellement nombreux sur les alpages, avec autant d’usagers qui en tirent profit. Ils incitent à l’organisation des hommes, en associations pastorales gérant les montagnes communales réservées aux membres de la communauté, ou les montagnes indivises qui fonctionnent comme des sociétés à part sociale. Cumulables et transmissibles où les règles du jeu de l’alpage sont définies avec précision chaque saison, de plus en plus par le vote à la majorité à partir du début du xve siècle. Les bêtes inalpées sont confiées à des alpagistes et le lait rassemblé dans les « grandes montagnes » laissant les propriétaires vaquer à leurs blés dans les vallées. Par opposition, la « petite montagne » est individualiste : chacun son chalet avec ses bêtes et ses petits fromages. Dans tous les cas, la richesse c’est l’herbe qui l’on va s’efforcer d’irriguer en entretenant un réseau extraordinaire de canaux.

115

L’autosuffisance des communautés passe aussi par le déplacement des hommes, au gré des saisons. À côté des migrations de la pauvreté et du désœuvrement, qui chasse temporairement les hommes des montagnes pour aller gagner quelque argent à louer ses bras ou son courage (cas des mercenaires suisses). Des réseaux se structurent, bien plus complexes que la seule orientation amont-aval, les vallées à l’économie plus prospère pouvant conduire à des déplacements latéraux.

116

La volonté d’autosuffisance des communautés montagnardes ne les soustrait pas pour autant aux réseaux marchands et à l’économie d’échange dans un temps où le gonflement des villes appelle leurs produits, par leur démographie et leur niveau de vie supérieurs. Les plaines offrent en outre de l’herbe aux troupeaux durant l’hiver, surtout dans les montagnes méridionales, dont les bêtes profitent par la transhumance dite « inverse », bien mal nommée car antérieure à la « normale ». Elle est source de conflits avec les paysans de Provence, avant que ceux-ci ne fassent à leur tout migrer leurs troupeaux l’été, dès le xiiie siècle vers les montagnes. Ce mouvement prend de l’ampleur, multipliant les contestations avec les usagers locaux des estives, mais aussi les possibilités d’emploi pour des jeunes gens nés sans fortune qui, par les contrats de mégerie, trouvent un moyen de se constituer un troupeau. La concurrence entre Provençaux est telle qu’il faut s’enfoncer toujours plus loin dans les premières vallées alpines pour trouver un alpage libre, complexifiant l’organisation matérielle, d’où une certaine concentration des troupeaux et l’introduction d’intermédiaires et d’entrepreneurs de transhumance. C’est au xve siècle qu’elle atteint son plein développement. Dans le Piémont italien, les communautés arrivent à limiter l’invasion de troupeaux étrangers et emblavent au maximum leurs finages : la déprise agricole liée à la déprise humaine du xive siècle affecte plus la plaine que la montagne. Dans les Alpes centrales et septentrionales, trois mutations majeures interviennent à la fin du Moyen Âge. La transhumance est abandonnée, ce qui conduit à la réorganisation des terroirs afin de produire toute l’herbe dont on aura besoin pour passer l’hiver. La conséquence est que les enclosures apparaissent et se multiplient pour optimiser cette production herbagère en même temps que des champs se transforment en prés, l’habitat se concentre aussi, séparant mieux le plan et les monts. Parallèlement, l’élevage bovin se développe au détriment des ovins qui tendent à se restreindre aux montagnes sèches du sud, plus de foin permettant de nourrir plus de bovins dans celles du nord. Le xvie siècle sépare les régions qui restent à l’économie agropastorale alors que d’autres, telles la Gruyère, se spécialisent avec un droit de clore total et sans limite.

117

À l’aube des temps modernes, les communautés évoluent dans un cadre institutionnel fixé jusqu’à la Révolution, cadre essentiellement basé sur la paroisse, plus encore au sud qu’au nord des Alpes où des hameaux peuvent prévaloir. Au-dessus, peuvent exister des fédérations de vallée, surtout au centre et à l’est de la chaîne, qui apparaissent au xive siècle en réponse à la formation de l’État territorial comme interlocuteur du pouvoir. Ainsi, la célèbre « république des Escartons » du Briançonnais, peu formalisée sur le plan institutionnel, répartit l’impôt entre le communautés. Ces regroupements n’ont rien de spécifique au monde montagnard, pas plus que les institutions communautaires : on ne détaillera donc pas ce qu’en disent les auteurs si ce n’est pour rappeler que leur principale richesse réside dans les espaces collectifs qu’elles possèdent ou pour lesquels elles jouissent de droits d’usage.

118

L’ensemble des relations que les communautés entretiennent avec leurs structures encadrantes leur attribue un rôle dans la construction politique de la fin du Moyen Âge. La diversité des situations prévaut. À l’ouest, le développement de l’État princier (Provence, Savoie) n’offre qu’une marge de manœuvre contenue aux communautés, sauf lorsque, par le jeu de la concurrence, les grands affaiblissent les seigneurs locaux. Il en résulte quand même une modernisation des administrations et une rationalisation de la perception des droits. Si les communautés en appellent au prince, c’est souvent dans des doléances locales, ce qui n’offre par l’opportunité de construction d’un programme commun : aucune structure fédérale n’émerge et les escartons ne se muent pas en fédérations. En revanche, dans les Alpes orientales, en particulier au Tyrol, le prince a à faire avec une aristocratie puissante : les communautés jouent de l’antagonisme pour se poser en véritables partenaires. Bourgeois et paysans deviennent alors des alliés naturels du prince.

119

Alors, une spécificité montagnarde s’exprime-t-elle dans cette relation au pouvoir ? En tout cas, la délinquance en montagne montre moins de violence entre individus et plus de désobéissance à l’autorité, en particulier par le refus du service militaire au loin, souvent sous forme de désobéissance collective. Ce sont les formes étatiques les plus faibles, épiscopales et abbatiales – les moins à même de toucher aux coutumes – qui pâtissent le plus. L’État princier en profite pour intégrer ces micro-États ecclésiastiques mis en difficultés, en même temps que les communautés jouent parfois des antagonismes des grands. De la sorte, de nombreux secteurs de la chaîne alpine voient des communautés s’embraser à la fin du xve siècle et au début du suivant, comme en plaine, face à l’évolution des structures encadrantes. De chaque rapport de force naît une situation singulière qui affirme ou infirme la communauté face aux autres pouvoirs, et ces conditions n’ont rien de spécifiquement montagnard : l’Homme prévaut sur l’Alpin.

120

Éric Fabre

Adrien Dubois, La Violence des femmes en Normandie à la fin du Moyen Âge, numéro spécial des Cahiers Léopold Delisle, liv-lv, 2005-2006, Paris, Société Parisienne d’Histoire et d’Archéologie Normandes, 2010, 398 p., 26 €.

121

Après les deux études qu’il a consacrées, d’une part au rôle des femmes dans la guerre et d’autre part à la haute justice d’Elbeuf (« Femmes dans la guerre (xive-xve siècles) : un rôle caché par les sources ? », Tabularia, Études n° 4, 2004, p. 39-51 ; « Faire amende devant la haute-justice d’Elbeuf à la fin du xve siècle », Tabularia, Études, n° 6, 2006, p. 75-89), Adrien Dubois revient ici avec une analyse ambitieuse de la place des femmes dans les activités criminelles de la Normandie du dernier siècle du Moyen Âge, où sa connaissance approfondie des registres de la haute-justice est largement mise à profit. Dans ce travail ambitieux qui foisonne d’informations, l’auteur a cherché à analyser la violence féminine, telle qu’on peut la saisir dans les sources disponibles pour la fin du Moyen Âge et à en faire ressortir la spécificité et les caractéristiques propres contribuant à la construction des identités. Il s’agit donc d’une contribution importante aux travaux sur le « genre ». Pour atteindre son but, l’auteur a multiplié les angles d’approche en consultant et colligeant les informations issues de multiples sources. Ont été largement mises à profit une centaine de lettres de rémission, dont la richesse des informations qu’elles livrent a déjà été révélée par les travaux de Claude Gauvard, des documents comptables variés mais également porteurs d’information (dépenses pour les prisons, les bourreaux, etc.), le registre de l’officialité de Cerisy, et, moins connus, les registres des cours de haute-justice (ici les registres d’Elbeuf, de Boissey-le-Châtel, La Haye-du-Theil et Le Theil), et enfin des sources narratives et, en particulier, les commentaires des chroniqueurs.

122

Le livre est divisé en trois parties. La première scrute, en deux chapitres, les « formes et circonstances des violences féminines ». Le premier chapitre cherche à établir une typologie des actes et propose dix modes d’expression de la violence : 1. violence verbale, 2. intentionnalité et crime par procuration, 3. rixe, 4. violence sur les enfants et les serviteurs, 5. viol et proxénétisme, 6. infanticide, 7. violence contre les biens, 8. homicide prémédité, 9. avortement et 10. crimes de guerre. Comme l’admet volontiers l’auteur cette typologie, tout en éclairant certains aspects de la violence au féminin, est néanmoins aléatoire. Elle n’est en effet pas toujours satisfaisante, car les dix sous-sections choisies ne se situent pas toutes au même niveau d’analyse et il y a un certain nombre de doublons de l’une à l’autre. L’intentionnalité de l’acte, par exemple, ajoute certainement à la gravité du geste posé, mais ne constitue pas en soi un type. Il faut dire que la diversité des sources utilisées ne facilite pas cette tentative de classification des crimes et entraîne des lacunes qui sont incontournables. Ainsi, de façon générale, le greffier qui rapporte les causes dans les registres de plaids ne se préoccupe pas des antécédents des querelles dont il a à faire état. Si, à l’occasion de ces querelles ont éclaté des rixes, peu lui importe de noter qui a poussé le cri de haro pourvu que celui-ci soit bien attesté. Dans ces cas, le rôle des femmes risque d’être complètement occulté. Pour les juges appelés à se prononcer sur un crime, le déroulement des événements et la concrétisation de la violence dans les actes comptent davantage qu’une tentative de classification, d’où la difficulté de pallier ce silence. Nécessaire mais peut-être trop complexe, la typologie proposée par l’auteur nuit parfois à la clarté du propos, plusieurs causes pouvant être analysées selon des angles divers et se classer dans plusieurs types.

123

De ces crimes ainsi classifiés, l’auteur tente, dans un second chapitre, de préciser les contours qui en feraient le signe d’une criminalité proprement féminine. Peut-on parler de la violence féminine, au singulier ? La difficulté de l’entreprise est ici évidente, car ni les circonstances spatiotemporelles, ni la situation familiale, dont on sait d’ailleurs la plupart du temps très peu de choses, ni les mots ou les armes utilisées ne caractérisent nettement la violence féminine. Même l’infanticide n’est pas un crime exclusivement féminin. La seule différence entre le comportement des hommes et celui des femmes dans des situations de violence serait l’appel à l’aide, plus fréquente chez les femmes.

124

Dans la seconde partie, sont abordés en trois chapitres les réactions des victimes aux actes féminins violents, les propos des témoins et la position des autorités devant qui le crime est porté. Ceci permet de tenter de circonscrire le regard porté par les hommes sur la criminalité féminine. Or, qu’elle soit d’origine masculine ou féminine, l’agression n’appelle pas une réponse nettement différenciée. Les gestes violents féminins ne sont certes pas considérés comme insignifiants, mais ils sont malgré tout occultés dans le récit qui en est fait. Faut-il en conclure comme le fait l’auteur. qu’il y a une sorte de mise à l’écart de la violence féminine comme d’une réalité qui ne doit pas être dite ? Le cas des rixes est ici particulièrement significatif. Dès qu’elles éclatent, les hommes interviennent aux côtés des femmes, mais le résultat, du moins dans le récit qui en est fait, est de faire disparaître ces dernières de la narration même lorsqu’elles y ont joué un rôle prépondérant. Victimes et témoins semblent occulter la part féminine des actes violents dont ils relatent les faits. L’auteur ne relève rien de très marquant non plus dans la réaction des autorités qui jugent. Certes, les femmes trouvées coupables sont emprisonnées et condamnées, mais, sauf les femmes enceintes, elles n’ont pas particulièrement droit à la mansuétude des juges ou à la grâce royale. La lecture attentive des sources conduit l’auteur à avancer l’hypothèse que l’occultation de la violence féminine traduit le mépris, la peur et la dénégation qui marquent l’univers masculin face à une réalité qui leur échappe. Si la violence féminine a quelque chose de spécifique, c’est qu’elle suscite des réactions de rejet dont on ne trouve pas l’équivalent face à la violence masculine : de la même façon qu’on cache le corps des femmes condamnées, l’écrit judiciaire camoufle la réalité des faits lorsque les femmes sont impliquées. Mais la lecture attentive qu’il a faite de ses sources permet à l’auteur de transcender cette occultation pour nous faire apprécier la place réelle jouée par les femmes. Cette seconde partie comporte également un passage très instructif sur le fonctionnement de la haute justice d’Elbeuf et sur la procédure d’enquête suivie.

125

La troisième partie de ce volume est consacrée aux portraits de femmes tels que permettent de les esquisser les sources variées consultées par l’auteur : on trouvera là les topoi coutumiers sur les femmes de mauvaise réputation, stéréotypes que les sources judiciaires transmettent aussi bien que les sources littéraires. Mais on y voit également que les femmes ont une responsabilité et un rôle capital à jouer dans la gestion de l’honneur du couple et de la famille, responsabilité qu’elles assument au prix parfois du recours à la violence et de l’usage des armes. Tout au long du xve siècle cependant, la place des femmes deviendra de plus en plus effacée et obscure, sauf dans les cas d’infanticide qui, pendant la période moderne, deviendra un crime exclusivement féminin, ce qu’il n’était pas pendant la période étudiée.

126

Adrien Dubois est un chercheur d’archives et il n’a pas craint de se plonger dans des registres difficiles à déchiffrer, l’écriture des registres de haute justice est particulièrement ardue à lire, foisonnant d’informations qu’il lui a fallu patiemment classer et mettre en ordre pour en présenter une lecture raisonnée et porteuse de sens. En annexe de ce beau travail, il a joint quelques exemples des lettres de rémission ainsi que quelques documents de la Chambre des comptes. Un index des noms de lieux facilite la recherche, mais on peut regretter l’absence d’un index des noms de famille ou des causes qui aurait également été fort utile. Avec raison, certains cas sont invoqués à plusieurs reprises au cours des chapitres successifs, correspondant à des interprétations complémentaires de causes particulièrement complexes. Un tel index aurait permis de regrouper ces informations pour une lecture plus globale de ces exemples particulièrement riches.

127

Denise Angers

Martin Bruegel, Marilyn Nicoud et Eva Barlösius (dir.), Le Choix des aliments. Informations et pratiques alimentaires de la fin du Moyen Âge à nos jours, Rennes, pur, 2010, 264 p., 18 €.

128

Cet ouvrage rassemble les textes d’un colloque qui a été organisé à Tours du 28 au 29 mars 2008 par l’équipe des historiens et archéologues de l’Institut Européen d’Histoire et des Cultures de l’Alimentation de cette université. Le choix des aliments a pour but de restituer l’univers informationnel des consommateurs du xive au xxe siècle. Les auteurs de cet ouvrage, sous la direction d’Eva Barlösius (Leibniz-Universität Hannover, Deutschland), de Martin Bruegel (inra-corela, Ivry-sur-Seine, France) et de Marilyn Nicoud (École française de Rome/ens-lsh), ont à cœur de poser de nouvelles questions sur l’alimentation et ainsi de stimuler la recherche scientifique sur le sujet. La diversité des informations relatives à l’alimentation offre des champs d’études variés comme le domaine de la santé, celui des pratiques et de la cohésion sociale. Mais c’est l’usager qui tranche au final. La question est de savoir comment il y parvient au milieu de tant de sources, parfois contradictoires.

129

La contrainte budgétaire joue un grand rôle dans les choix des usagers. Chez les classes populaires, cette contrainte débouche le plus souvent sur un opportunisme économique certain. Il n’y a pas forcément de liens clairs entre la qualité des produits et des services et leurs prix. Afin de résoudre ces problèmes, on note l’émergence d’institutions qui attribuent des signes indiquant la présence de caractéristiques distinctives. Le droit de définir les produits et les procédés de production est un enjeu de lutte entre les acteurs économiques et sociaux. Les informations contribuent à instaurer une confiance nécessaire aux différentes interactions. Permettre aux acteurs de faire leurs propres choix en toute connaissance de cause est un des buts premiers de ces institutions. Afin d’éviter toutes défaillances des autorités publiques, pouvant même aller jusqu’à faire vaciller l’ordre social, les gouvernements veillent à assurer l’approvisionnement alimentaire des populations. Pour ce faire, ils sont des acteurs indispensables des marchés alimentaires. Les auteurs sont catégoriques, la fin du xixe siècle marque une rupture certaine. La mondialisation et l’industrialisation croissante entraînent une vulnérabilité des consommateurs. L’État doit alors utiliser la science, en particulier la chimie organique, pour améliorer ses outils de régulation et de financement. Informer les gens n’est pas suffisant pour qu’ils changent leur mode d’alimentation. L’expérience, l’apprentissage ont un rôle prépondérant dans la découverte de nouvelles pratiques alimentaires. Connaître les chemins et les temporalités de l’intégration et de la mise en pratique de ces nouveaux comportements est une des questions à laquelle les auteurs de cet ouvrage tente de répondre.

130

Quatre grands thèmes sont traités dans cet ouvrage au travers d’une dizaine d’interventions. Dans la première partie, Philippe Meyzie (Université Michel de Montaigne, Bordeaux, France) et Nelleke Teughels (Vrije Universiteit, Brussel, Belgïe) s’interrogent sur la place de la recette et de la vitrine dans leurs systèmes respectifs de communication. Pour le premier, l’étude des recettes manuscrites dans la France méridionale du xviie au xixe siècle met en avant le côté utilitaire de ces recettes. De plus, elles permettent d’entrevoir la cuisine « réelle » des ménages de l’époque. C’est par ailleurs en s’intéressant aux devantures et dioramas en Belgique de 1870 à 1940 que Nelleke Teughels démontre que l’affichage du prix des marchandises en vitrine est une publicité efficace. Le cas de l’entreprise Delhaize Frères & Cie « Le Lion », commerce d’épicerie, de vins et de spiritueux crée au milieu des années 1860 est emblématique de la méthode d’analyse des vitrines.

131

D’un côté, les hommes ont toujours eut à cœur de classer les aliments selon leurs propres règles. De l’autre côté, l’alimentation permet aux hommes d’exprimer des attitudes à l’égard du monde. Suivant cette idée, Marika Galli (Université de Franche-Comté, Besançon, France) étudie l’intégration de l’ananas dans les gastronomies françaises et italiennes. Il en conclut que l’ananas fut avant tout assimilé aux gastronomies en vertu de ses qualités esthétiques. Il devient ainsi un des symboles d’une consommation élitiste. Olivier Lepiller (Université de Toulouse-Mirail, France) met en évidence la polysémie des discours sur ce qui constituerait une alimentation « naturelle » dans la seconde moitié du xxe siècle. Il nous montre que la notion de naturalité alimentaire n’est pas qu’une simple fable antithétique à la science, mais qu’elle possède bien une dimension éthique.

132

La troisième partie du livre est consacrée à l’identification des produits et de leurs qualités. Benoît Musset (Lycée Jean de La Fontaine, Château-Thierry, France), Lauren Hinkle Janes (University of California, Los Angeles, USA) et Anne-Marie Brisebarre (cnrs, Paris, France) interviennent sur ce problème. En travaillant sur la circulation de l’information sur la qualité des vins de Champagne des années 1700 aux années 1820, Benoît Musset montre l’impact direct de la circulation de l’information par la stimulation de certains choix des producteurs sur le système productif. Lauren Hinkle Janes démontre que les Déjeuners amicaux de la Société d’acclimatation, autour de 1905-1930, offraient un espace d’interaction avec d’autres cultures. Pour elle, les différentes phases d’adaptation des spécialités exotiques au goût français sont le reflet des transformations de l’idéologie coloniale française dominante. Faisant partie d’une commission crée en 2007 par la fnsea afin de faire le point sur l’élevage des autruches, Anne-Marie Brisebarre se fait fort, pour conclure cette partie, de nous expliquer la promotion de la viande d’autruche à notre époque.

133

Pour traiter le dernier thème du choix des aliments, les auteurs ont rassemblé trois interventions. La première émane de Patrick Rambourg (Université Paris Diderot-Paris vii, France) parle de pratique culinaire et d’hygiène alimentaire Il nous explique que les savoirs alimentaires, dans le Paris de la fin du Moyen Âge, sont diffusés par les pouvoirs publics, les professionnels de bouche et les Parisiens eux-mêmes. Antonella Campanini (Università degli studi di Scienze Gastronomiche, Università di Bologna, Italia) s’intéresse aux décrets sur l’alimentation de Bologne durant la Renaissance. Ces décrets étaient les meilleurs outils pour permettre à ce que l’on appellerait aujourd’hui « la médiatisation » de la politique alimentaire suivies par les autorités pour la protection des citoyens. Adel P. den Hartog (Wageningen University, Netherlands) conclut cette dernière partie en intervenant à propos de l’éducation nutritionnelle aux Pays-Bas durant le xxe siècle. Ce sujet pose la question de la légitimité de l’état à s’arroger un droit de regard sur certains comportements sanitaires. Question qui reste encore à ce jour ouverte…

134

En conclusion, Bruno Laurioux (Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, France) revient sur la complexité des rapports entre l’information et les pratiques alimentaires. Il nous rappelle aussi que les différentes interventions de ce livre contribuent à alimenter le champ de la recherche historique sur l’alimentation, et par conséquent sur l’histoire en général.

135

Yona Beaudet

Marc Grodwohl, Habiter le Sundgau 1500-1636. La Maison rurale en pans de bois. Techniques, culture et société, Altkirch, Société d’Histoire du Sundgau, 2010, 274 p., 28 €.

136

La publication de cet ouvrage, signé par un vieux routier de l’archéologie médiévale, près de quarante ans après la création de l’Association « Maisons paysannes d’Alsace » (1972) et plus de trente ans après la sortie de Maisons paysannes du Sundgau (1979), produit en collaboration avec Antoine Gardner, mérite pour le moins une explication, de façon à en éclairer la genèse. Le parcours de l’auteur s’est déroulé en trois phases : celle de la passion de la découverte (1970-1980), au cours de laquelle Marc Grodwohl conciliait avec bonheur l’enquête sur le terrain (observation et interprétation, démolition, restauration ou reconstruction selon les cas) et l’éclairage apporté par les archives (essentiellement notariales) ; celle des contraintes administratives lorsqu’il était en charge de l’Écomusée d’Alsace (1980-2006), dont il fut le créateur, période féconde du point de vue du remontage de maisons anciennes et de l’accumulation d’un corpus documentaire de première main qu’il sera contraint de laisser derrière lui lors de son départ en 2006 ; enfin celle de la réflexion (2006-2010, cette dernière date n’étant nullement limitative) que facilite la distanciation dans le temps comme dans l’espace : son séjour en Iran, puis ses fouilles en Kabylie, confèrent une nouvelle dimension à sa recherche tout en autorisant d’intéressants rapprochements.

137

C’est dire que cet ouvrage témoigne à la fois d’un mûrissement, indissociable d’une expérience cumulée, et d’un nouveau départ : relevés et contacts sur le terrain se substituent à la documentation rassemblée autrefois, mais devenue irrémédiablement inaccessible et autorisent un nouveau questionnement autant que le rejet de certaines certitudes anciennes. Le périmètre spatio-temporel est, à peu de choses, le même. Marc Grodwohl reste fidèle au Sundgau, c’est-à-dire à la zone des collines occupant le sud de la plaine d’Alsace sur laquelle elle s’achève par un talus et le piémont du Jura, limitée à l’est par le Rhin, à l’ouest par la frontière linguistique et au sud par la frontière suisse qui correspond grossièrement à la première crête jurassienne. Il prend néanmoins la précaution de focaliser son étude sur une période plus courte (de la fin du xvie au début du xviie siècle), ce qui lui aura permis de remplir quelque peu les blancs de l’étude initiale : en amont, la plus ancienne maison datée (Friesen, 1500) ; en aval, à la fin de la période dévastatrice de la guerre de Trente Ans, une maison (Hindlingen, 1636) révélée par la récente campagne dendrochronologique entreprise par l’auteur. Après la construction en pierre, abondamment étudiée en 1973/1974, ce dernier concentre son étude sur celle en pans de bois, en totalité ou occasionnellement associée à un rez-de-chaussée en pierre. Prenant ses distances par rapport à une typo-chronologie « à l’allemande », descriptive et statique mais indispensable en début de parcours, l’auteur s’interroge à présent sur les règles qui ont conduit à produire un espace familial et social. L’archéologue du bâtiment se mue en ethnologue, ce qui est d’ailleurs conforme à la double vocation de Marc Grodwohl, soucieux de « déconstruire » à partir des vestiges subsistant matériellement et de « reconstruire » en fonction de la pensée présumée de l’opérateur du xvie ou du xviie siècle.

138

Sans verser dans un étroit technocentrisme, la partie descriptive fait appel à l’arsenal technique traditionnel : rapport de la maison au sol matérialisé, dans son horizontalité, par les sablières, le seuil ainsi que les poutres soutenant les travées à l’étage ; plans verticaux, selon un principe d’axialité, des murs de refond, des poteaux et contreventements ; utilisation des bois courts qui coexistent avec les bois longs avant de se substituer progressivement aux premiers ; moyens de portage, selon des plans inclinés, du pignon et du toit ; construction à portiques ou à charpente couchée ; utilisation fréquente de « demi-étages »…

139

Mais là n’est pas l’essentiel : ces données techniques n’occultent jamais les aspects humains, la transition pouvant résider dans le caractère de démontabilité qui confère un statut propre à la construction dont la propriété est distincte de celle du terrain d’assiette. Mais surtout la maison rurale, « écoutant » et « captant » des images, fait figure d’espace de vie qui procède d’une co-création entre le maître de l’ouvrage qu’est son occupant et le maître d’œuvre qu’est son réalisateur, selon des besoins fonctionnels eux-mêmes évolutifs, car les deux parties participent à culture commune. Resterait à appréhender ces maîtres d’œuvre de la construction rurale, d’ordinaire plus souvent rapidement évoqués que réellement connus.

140

Ainsi Marc Grodwohl montre que l’apparence générale que l’on donne à la maison – et non à ses seuls détails ornementaux – est signifiante du contexte social qui lui est contemporain : un système sous-jacent, non visible, attesterait des connaissances théoriques « vitruviennes », assimilées, et non copiées, par les maîtres d’œuvre et d’ouvrage, sans qu’ils ne les empruntent nécessairement au répertoire antique associé à la Renaissance vitruvienne. Il y aurait donc lieu de rattacher l’architecture rurale à un tronc théorique commun avec une architecture savante, la théorie produisant des effets visibles fort différents en fonction du contexte, en particulier selon qu’ils concernent la ville ou la campagne. Du coup, les oppositions traditionnelles (savant/populaire, urbain/rural, neuf/ancien) perdent une partie de leur pertinence pour qui cherche à « saisir » la maison d’autrefois.

141

En tout cas, l’auteur réfute l’hypothèse simpliste selon laquelle la construction rurale se rattacherait, en raison d’une « sous-culture » ou par simple mimétisme et décalage dans le temps, aux normes d’une culture savante, qui serait celle de la ville, et aux théories architecturales de la Renaissance codifiées selon des canons vitruviens, même si ces derniers ont tendance à se diffuser à partir du milieu du xvie siècle. Si le regard de l’élite intellectuelle sur les habitudes paysannes autoriserait à le penser, l’architecture de la campagne n’est jamais une copie servile de celle de la ville, ne serait-ce qu’en raison de sa nécessaire adaptation à un milieu et à des besoins spécifiques. L’outillage vitruvien aura certes permis de « produire » des formes nouvelles, mais également de « dramatiser » des formes anciennes qui sont en fait le produit d’un choix de représentation du monde. La priorité revient en effet aux aspects traditionnels d’organisation intérieure (Stube et Kammer) ou aux rapports de la maison avec son environnement (le « dedans » et le « dehors », l’espace domestique et l’espace public). L’essentiel réside donc dans la force de la tradition, respectueuse d’un certain ordre, mais d’un ordre transmis par les ancêtres : revendication de droits anciens en opposition avec toute velléité de reprise en mains du pouvoir politique ou religieux ?

142

Certes une maison du Sundgau ne ressemble pas à une autre maison du Sundgau et il serait illusoire de prétendre qu’elles sont interchangeables, que leur construction obéit à des codes préétablis, tant la diversité des modèles et l’individualisation croissante au sein d’une même communauté s’affirment. La maison est un élément de la construction d’un statut social et l’expression d’un niveau socio-économique. Voilà qui n’empêche pas l’auteur, attentif au croisement entre les formes héritées de la tradition et les formes nouvelles qui trahissent une autonomisation des individus, de tenter un classement par « groupes stylistiques » dont nous n’avons pas jugé utile de fournir ici les détails.

143

Et d’affirmer que la diversité des formes, ces dernières n’étant pas prisonnières d’une implacable répétitivité à l’intérieur d’un habitat groupé, relève essentiellement d’une concurrence inter-personnelle et d’une l’individualisation qui confèrent, sous réserve de moyens disponibles, un éventail de possibilités très ouvert. Voilà de quoi réfuter la théorie déterministe de l’habitat rural et sa démarche conduit l’auteur à reconnaître que sa propre perception du Sundgau a bien changé au cours des ans. En passant de ses passions de jeunesse à une maturité nourrie d’expérience et d’épreuves, Marc Grodwohl n’a en rien démérité. Il nous livre aujourd’hui en ouvrage aussi complexe dans ses analyses que riche en questionnements et interprétations nouvelles.

144

Jean-Michel Boehler

Patrice Poujade, Le Voisin et le migrant. Hommes et circulations dans les Pyrénées modernes (xvie-xixe siècle), Rennes, pur, 2011, 369 p., 20 €.

145

Dans une grande cohérence thématique, géographique et chronologique, cet ouvrage vient après deux autres que Patrice Poujade a consacrés à la question des Pyrénées et de ses hommes, en particulier ceux qui commercent, pour lesquels la frontière est particulièrement poreuse. La question si actuelle de l’identité trouve un écho particulier dans ces montagnes qui fonctionnent à l’époque moderne comme révélateur d’identité, au fur et à mesure que la frontière politique se construit entre deux royaumes se renforçant. De part et d’autre des monts, comment se considéraient les populations alors que leurs lointains rois leur imposaient des identités différentes ? Rappelons que cette frontière administrative n’a jamais été imperméable aux migrations de travail ni aux marchands, locaux ou lointains, en particulier Auvergnats et Limousins si mobiles au travers de la chaîne. L’ouvrage comporte deux grandes parties qui correspondant à ces deux déclinaisons du thème : les Pyrénées comme frontière et zone de contact forment la première, alors que la seconde interroge le réseau commercial unissant les hautes terres du Massif central à l’espace ibérique, au travers de la chaîne.

146

Pour aborder la question de l’identité, avec son corollaire qu’est l’altérité, Patrice Poujade débute son enquête au xiiie siècle, avec le traité de Corbeil (1258) qui signe la mort d’un possible état occitan transpyrénéen par l’initiation de la construction d’une frontière entre les deux grandes puissances que deviennent la France et l’Espagne, faisant basculer, de facto, des territoires dans la mouvance de l’un ou de l’autre des royaumes. Certains, tels que les Comtes de Foix, tentent encore, en vain, de jouer la carte d’un état qui ignorerait les montagnes. Des espaces auparavant intégrés deviennent des territoires frontaliers qui sont censés changer de centre de gravité et participer de la défense de la nouvelle frontière qui se renforce au xvie siècle dans un contexte d’opposition religieuse entre protestants, au nord, et catholiques au sud. La multiplication des inquisiteurs dans les vallées frontalières et la réorganisation des diocèses frontaliers sont une réponse de Philippe II à cette menace de l’hérésie. La frontière issue du traité de Corbeil est modifiée en 1659 par le fameux traité des Pyrénées qui fixe la paix entre la France et l’Espagne, sans régler pour autant des questions qui restent en suspens, pour certains d’entre elles jusqu’au Concordat de 1801. En effet, la frontière politique de 1659 est incohérente avec un certain nombre de limites ecclésiastiques.

147

Finalement, très progressivement, on bascule de la perception d‘un espace de frontière à une ligne de frontière, matérialisée sur le terrain et intériorisée par les populations qui l’encadrent : elle devient aussi une frontière mentale. L’ancienne opposition protestant-catholique prend un nouveau visage avec la Révolution française, entre une France républicaine et une Espagne monarchique. Dans les deux contextes, les guerres jouent un rôle majeur dans l’identification des populations à leur puissance souveraine qui luttent depuis longtemps pour la suprématie en Europe. Bien sûr, les Pyrénées ne sont pas le seul espace de l’affrontement, mais des soldats ne s’y concentrent pas moins, multipliant les coups de main et exactions, à côté des vraies batailles, alors que la population est requise pour les travaux de fortification. L’effet frontière est ici bien négatif avec une chute démographique indéniable (17 % en Val d’Aran entre 1700 et 1716), la réduction du commerce (involontaire ou imposé par les États), la gêne occasionnée aux déplacements de troupeaux. Cette concentration de troupes fait l’affaire de quelques-uns, qui les alimentent (blé, fourrage, etc.). Les élites locales peuvent perdre de leur puissance lorsque s’appesanti sur place le pouvoir central, en même temps que les institutions sont perturbées lorsque l’État tente de les assujettir. C’est le cas du Val d’Aran du milieu du xviiie siècle. Les guerres apparaissent donc comme des dérégulateurs des institutions et des moments de progression des pouvoirs centraux.

148

Tout cela ne réduit pourtant pas à rien la conscience communautaire des vallées à l’identité politico-institutionnelle forte. Au niveau élémentaire, l’auteur rappelle la prégnance du système à maison et l’importance des plus anciennes d’entre elles qui concentrent le pouvoir protocolaire et décisionnel. Les communautés, individualisées à la fin du Moyen Âge, sont coordonnées par un Conseil général de vallée, élément auquel tous s’identifient. Conscience également construite par leur mission de défense de la frontière, qui regroupe des hommes pour veiller, patrouiller ou construire des fortifications. Cette défense ne vise pas toujours l’ennemi désigné par le pouvoir central, mais parfois simplement des bandits pratiquant cette économie de pillage qui prospère durant toute période troublée, en particulier par les conflits religieux qui font ici associer, côté espagnol, tout brigand à un protestant et réciproquement. Ces solidarités intérieures se doublent de liens externes. Les traités de lies et passeries, véritables traités de paix, règlent les usages pastoraux et commerciaux entre vallées qui, à partir du xvie siècle, relèvent d’États différents et souvent antagonistes. Ils prévoient de maintenir des relations normales de part et d’autre de la frontière politique, même en cas de guerre entre ces États, pour assurer la transhumance, les échanges de sel, d’huile, de laine, de peignes dans le sens de l’Espagne vers la France, et des produits textiles, des mulets et autre bétail, des capes dans l’autre sens. Ces traités sont périodiquement confirmés par des délégations de consuls, lors de rituels festifs, surtout lorsque la France et l’Espagne sont en guerre ; les confirmations prennent alors une plus grande solennité. Avec le temps, ces accords sont mal vus par les pouvoirs centraux qui les réduisent à leurs composantes locales et pastorales. En outre, le xviiie siècle voit la construction de routes qui tendent à donner une nouvelle orientation aux produits, vers le piémont immédiat et non plus de l’autre côté de la chaîne. Les traités se réduisent alors à des conventions pastorales locales pour assurer la sécurité réciproque des troupeaux.

149

Tous ces échanges, humains et marchands, entre versants nord et sud des Pyrénées, étaient-ils facilités par une langue commune ? En d’autres termes, la chaîne est-elle à l’époque moderne une frontière linguistique ? Patrice Poujade entraîne alors le lecteur dans une analyse linguistique des idiomes de la zone. Il montre que l’Aran parle occitan au xvie siècle alors que la langue officielle du Conseil général est le catalan, de plus en plus entaché d’hispanismes. Au nord, le béarnais est riche d’éléments occitans et catalans. Il existe donc bien une communauté linguistique, qui s’atténue avec le renforcement des langues nationales, ce qui participe de la création progressive d’une frontière de compréhension langagière. Mais, avant d’en arriver là, les hommes se comprennent de part et d’autre des Pyrénées, ce qui facilite les migrations et les échanges économiques ou culturels (par exemple par l’abondance des étudiants catalans à Toulouse).

150

Dans cette première partie de l’ouvrage, Patrice Poujade montre donc que la chaîne pyrénéenne de l’époque moderne n’est en rien une barrière, bien que l’évolution des États souverains qui la bordent au nord et au sud lui donnent progressivement ce caractère. Les communautés frontalières ne se laissent toutefois pas totalement enfermer dans ce dualisme, en maintenant des accords locaux qui leurs assurent une certaine quiétude dans leurs relations pastorales. Ces liens anciens n’ont jamais buté sur une difficulté linguistique.

151

La seconde partie, consacrée aux échanges commerciaux sur le chemin de Catalogne s’ouvre sur le rôle de relais des petites villes de montagne dans ce commerce transpyrénéen. Proportionnellement à leur modestie démographique (un à deux milliers d’habitants), elles sont riches de marchands. Elles forment chapelet sur les routes passant outre-monts, et leur activité de base se complète périodiquement de grandes foires, souvent deux par an, avant et après la montée des troupeaux en estive. À la fois lieu de transit et de redistribution, on y trouve, circulant vers le sud, du fer, des toiles, des capes, des grains et du poisson alors que laine, huile et sel en viennent. Au côté de ces objets de commerce transfrontalier, certaines mettent sur le marché régional des produits fabriqués localement ; c’est le cas du fer à Tarascon, issu des nombreuses forges des environs proches. Les marchands qu’elles hébergent sont à mi-chemin des artisans et des bourgeois ; certains relèvent du fond de population locale alors que d’autres viennent d’ailleurs, en particulier du Massif central, et peuvent faire souche. Les petits sont proches de l’artisanat dont ils redistribuent les productions, les gros jouant le rôle de grossiste entre Toulouse et la Catalogne. Cet axe nord-sud ne doit pas masquer le rayon d’action encore plus large de certains, qui achètent en Béarn des capes ou de l’huile en bas Languedoc pour une revente à la montagne. La véritable spécialisation est rare car les paiements impliquent souvent l’échange de plusieurs produits. Ainsi, Toulouse fonctionne comme un lieu où les marchands des petites villes de montagne, à la fois s’approvisionnent et transportent leurs marchandises. Les produits de la montagne y arrivent : du bois, du fer, du marbre, des calcaires, du salpêtre dans ce temps de développement des armes à feu, des plantes médicinales, de la neige pour alimenter les glacières, mais aussi des produits manufacturés au premier rang desquels des cordeillats, étoffes grossières. Ceux qui transportent les produits dans le massif pyrénéen et sur son versant méridional trouvent aussi à s’y approvisionner en produits, surtout textiles, venant du nord du Royaume (toiles de Reims ou de Cambrais) et même de l’étranger (étoffes de Milan, épices).

152

Deux objets de commerce béné­ficient d’une description plus détaillée : les capes béarnaises et les mules. Les manteaux à capuchon et sans manche, d’étoffe grossière, qui tombent à mi-jambe sont produits dans un petit rayon autour de Pontacq, à la limite entre Béarn et Bigorre. Quelques marchands de la zone de production en contrôlent tout le commerce, qui est dynamique car ces habits sont très demandés en Catalogne. Ils viennent en pays de Foix vendre leurs capes à des intermédiaires ou y rencontrent directement des Andorrans et Catalans en particulier durant les foires. Les marchands des petites villes de la vallée de l’Ariège font donc office de revendeur vers le sud. Ceux de Pontacq repartent chez eux avec de l’argent, mais aussi des marchandises, participant par là à un commerce plus large que celui des capes. À ce petit monde, il faut ajouter celui des voituriers qui non seulement transportent, mais peuvent aussi assurer le débit à leur compte ou pour un commanditaire qui leur a fourni la marchandise.

153

Quant aux mules et mulets, la rareté des études les concernant alors que leur rôle est majeur pour tout le commerce, étonne à juste titre Patrice Poujade. Dans la péninsule Ibérique, ces animaux prennent un avantage décisif sur les bœufs durant le xvie siècle, alors qu’elle n’est pas autosuffisante, créant un marché actif que la France approvisionne, en particulier depuis le Poitou, dans un courant commercial qui ne peut que franchir les Pyrénées. Il faut attendre le xixe siècle pour que les maquignons catalans prennent l’habitude d’aller chercher les bêtes à la source, dans le Poitou : auparavant, ceux du sud de la France jouent le rôle d’intermédiaires. En pays de Foix, la haute vallée produit des jeunes mais en achète également avant de les revendre en Espagne après croissance. L’approvisionnement se fait au printemps à la grande foire de Rodez où arrivent des animaux du Poitou Un réseau relie ainsi le Rouergue à la péninsule dans lequel des marchands pyrénéens jouent un grand rôle. D’autres foires, plus sur le piémont, ont la même fonction de redistribution, à Saint-Béat et à Luchon par exemple. Mais la géographie des pays naisseurs et d’élevage varie : la péninsule finit par développer une production locale au xviiie siècle alors que, au nord de la chaîne, le centre de gravité descend sur les pré-pyrénées au détriment de la haute Ariège au xixe siècle. À cette géographie est associée celle de l’herbe, l’élevage entraînant une demande accrue en foin et en herbe sur pied, ce qui développe le marché privé de la location et achat d’herbages. La possession de prés devient encore plus un facteur de discrimination sociale dans les communautés. Tout ce développement se fait au rebours de la volonté étatique qui préférerait voir se multiplier les chevaux ; la politique de l’administration centrale va à l’encontre des intérêts de la population qui répond aux sollicitations du marché.

154

Parmi ceux qui bougent de façon incessante au travers de la chaîne figurent les marchands limousins et auvergnats, acteurs de premier ordre de ce commerce, dont les chaudronniers ne sont pas les derniers. Ils circulent dans la vallée de l’Ariège, axe transpyrénéen direct entre les capitales régionales et interagissent avec les marchands locaux des petites villes. Tous proviennent de quelques communautés seulement du Limousin et de la haute Auvergne d’où ils émigrent régulièrement avant, parfois, de s’installer de façon permanente dans une boutique pyrénéenne ou catalane (Patrice Poujade calcule que c’est le cas d’environ un sur cinq). Ils peuvent fonder des sociétés, parfois immédiatement avant le départ, mais profitent toujours des réseaux de connaissance, souvent familiaux. Ceux qui sillonnent les campagnes s’appuient ainsi sur des boutiques de marchands sédentaires, ou même sur des auberges, qui leurs servent de lieux d’approvisionnement ou de dépôts temporaires. Ils y trouvent des chaudrons à vendre, du cuivre pour les réparations, mais y déposent aussi le métal récupéré avant qu’il ne soit fondu. Le pays de Foix et ses environs n’est pas dépourvu de martinets à cuivre où la matière est œuvrée parfois à partir de cuivre recyclé. L’économie du chaudronnier, comme celle de la plupart des marchands, est donc coincée entre la dette due au grossiste ou fabricant et celle due par l’acheteur : la maîtrise de l’écriture pour la tenue de livres de raison qu’exige une telle situation est un avantage indéniable, qui place ceux qui ne le peuvent dans la dépendance des autres.

155

Tous les migrants du Massif central ne sont pas des chaudronniers, mais tous ou presque commercent et sont des acteurs de ce négoce transpyrénéen. Dans la seconde moitié du xviie siècle, ils achètent des marchandises, entre autre, sur les marchés du pays de Foix ou chez des marchands installés qui leurs servent peut-être de grossistes. Leur importance est telle que Patrice Poujade pose la question de savoir si, dans ce temps, une bonne partie du commerce pyrénéen transitant par la vallée de l’Ariège ne serait pas entre leurs mains. Ils travaillent en société de commandite, sur base familiale, et se déplacent en groupe. Des apprentis existent, qui effectuent leurs premiers pas commerciaux, pouvant déboucher sur l’intégration à une société. Sans que les sources ne soient très explicites, il semble que tissus et étoffes de toutes sortes soient la base de cette activité qui alimente les villes catalanes ou andorranes. Font exception les archives familiales des Lavernhe, auxquelles l’auteur a eu le bonheur d’accéder. Ils sont issus d’une paroisse de haute Auvergne pourvoyeuse de marchands migrants vers la péninsule ibérique, les départs y touchant une famille sur dix. De position sociale confortable, les Lavernhe travaillent en famille, les femmes restées au village étant les procuratrices de leurs maris commerçants migrants. Un tient une boutique à Lérida au début du xviiie, au terme d’un processus migratoire familial et personnel débuté des décennies auparavant. Ils y apportent des tissus et en rapportent de la laine et du poisson, leur activité se connectant à celle de tout un ensemble de partenaires, dans un réseau de relations d’affaires. Entre les frères associés, une sorte de rotation s’effectue entre l’Auvergne et l’Andorre ou la Catalogne, assimilant peut-être ces migrations à un mouvement pendulaire.

156

En conclusion, Toulouse est bien jusqu’au xviie siècle une plaque tournante du commerce entre Massif central et Ebre, la vallée de l’Ariège formant un axe privilégié de franchissement du massif pyrénéen. Ce commerce doit beaucoup à des marchands migrants issus d’une petite région à cheval entre Auvergne et Limousin, même s’ils ne sont pas les seuls (on pense aux marchands de cape de Pontacq). Les actes des notaires, source privilégiée de l’étude de ces échanges, ne permettent pas à l’historien de prétendre à l’exhaustivité et donnent une idée plus ou moins déformée des objets de commerce, en restant souvent muette sur les volumes en jeu. Patrice Poujade fait alors remarquer que se pose la question de la représentativité des corpus quand on constate que 39 % des actes concernant les chaudronniers auvergnats, par exemple, se concentrent chez un seul notaire de Tarascon. Comment, alors, travailler par échantillonnage ? L’auteur insiste aussi sur le fait que le mulet est un objet fondamental d’échange, dont le commerce stimule l’élevage dans de nombreuses vallées au xviiie siècle, en opposition à la volonté étatique d‘avoir de bons chevaux : les intérêts des populations et des institutions d’ordre supérieur sont en conflit. Tous ces échanges sont facilités par le diassystème occitano-catalan qui offre une continuité linguistique entre les deux côtés de la frontière politique.

157

Éric Fabre

John Broad (éd.), A common agricultural heritage. Revising French and British rural divergence, Exeter, British Agricultural History Society, 2009, 242 p., 25 €.

158

L’objectif de cette publication est, à partir d’études de cas françaises et anglaises, d’interroger les dynamiques agricoles des deux pays du xvie au début du xxe siècle. Ébauchée à très grands traits dans les années 1960-1970 sur la base des voyages d’Arthur Young, l’histoire rurale comparative franco-anglaise a connu un regain d’intérêt en 1999-2000 dans le sillage d’un thème d’agrégation en histoire moderne. Comme le souligne dans son introduction John Broad, cette perspective a contribué à familiariser les historiens français à l’approche comparative davantage que leurs collèges anglais. Néanmoins, mise à part la contribution ouvertement « franco-anglaise » de Jean-Michel Chevet, la plupart des chapitres sont avant tout des monographies « nationales » dont la juxtaposition nourrit la comparaison. Ce parti-pris, assumé par John Broad, ne nuit pourtant pas du tout à l’intérêt des contributions, dont la lecture permet de rendre compte de la complémentarité des questionnements. En schématisant, on peut dire que les historiens français insistent sur les dynamiques multiples qui mettent en mouvement l’agriculture française, alors que les historiens anglais soulignent l’importance de la persistance des éléments « traditionnels » de l’agriculture anglaise.

159

La première partie interroge la circulation de l’information agronomique. Joan Thirsk retrace le fonctionnement d’un réseau international de circulation de l’information, qu’elle compare au world wide web actuel. Alors que le centre de gravité du savoir agronomique était au xviie siècle la France, il se déplace en Angleterre au xviiie siècle. Si les « connectés » au réseau sont avant tout des grands propriétaires, des transferts importants ont pu se faire par leur intermédiaire vers les paysans. Nadine Vivier dresse un tableau du réseau agronomique européen des années 1750 aux années 1850 et de ses canaux d’influence (traités, sociétés d’agriculture, hommes d’État). La convergence est très grande entre les différents pays. Des années 1750 aux années 1780, les élites européennes se passionnent pour les grands modèles dans l’espoir d’une révolution agricole, alors que les expériences plus pragmatiques font l’objet de toutes les attentions par la suite.

160

La seconde partie s’intéresse aux paysans. Dans un examen statistique attentif et guidé par le bon sens, Jean-Michel Chevet montre la fragilité, pour le xixe siècle, de l’opposition entre France paysanne et Grande-Bretagne capitaliste fondée par Karl Marx. En tenant compte des types de culture, de la surface agricole utile et de la démographie, la part des petits paysans dans chaque pays se trouve à des niveaux assez proches. Les exploitations paysannes étaient en France comme en Angleterre la cellule de base de l’agriculture. Alun Howkins, dans une mise au point sur la paysannerie anglaise au xixe siècle, rejoint largement ce constat en reprenant les grandes monographies d’historiens et les témoignages des observateurs des campagnes britanniques. À la fin du xixe siècle dans le Norfolk, de nombreux petits paysans vivaient encore d’une polyculture doublée d’une pluriactivité. Annie Antoine aborde alors la question du métayage, longtemps considéré comme un symbole de l’archaïsme français. À travers les comptes de Duchemin du Tertre dans les années 1720-1730, elle montre la souplesse de ce type de faire-valoir, avec un métayer fortement associé à la vie de l’exploitation, gérant des sommes importantes et disposant d’une marge de manœuvre souvent conséquente. À l’inverse, Michael Turner montre la survie en Angleterre jusqu’au début du xxe siècle des copyholds, tenure à une ou plusieurs vies astreintes au paiement de rentes. Ces tenures « à l’ancienne » couvraient encore des superficies importantes si l’on en juge par les propriétés de plusieurs grands collèges étudiés.

161

L’interrogation des dynamiques rurales se poursuit par l’étude de l’impact des marchés. Richard Britnell propose un tableau des analyses du changement agricole de 1100 à 1500. Le modèle malthusien (Postan, Duby) insistait sur le rôle primordial de la démographie. Le modèle marxiste insistait davantage sur les variations du prélèvement seigneurial et les rapports de force sociaux. Le modèle smithien fonde le changement dans les campagnes médiévales sur la dynamique des échanges et du processus de commercialisation. Gérard Béaur dresse un tableau dynamique et nuancé des spécialisations agricoles dans la France du xviiie siècle. Les cultures commerciales sont multiples et se renforcent : plantes tinctoriales, tabac, légumes, oléagineux, mûriers, sans oublier la vigne. L’élevage spéculatif s’étend également dans le courant du siècle, avec Paris pour centre de gravité. Le changement agricole est alors inséparable d’un mouvement plus général de l’économie et de la société. John Chartres étudie l’impact de la commercialisation en Angleterre de 1600 à 1800 dans une perspective assez proche, insistant sur l’essor de Londres dans la stimulation de l’agriculture britannique. Selon un modèle « smithien », c’est par la circulation des marchandises et les spécialisations qui en découlent que la Grande-Bretagne sortirait de l’agriculture domestique. Florent Quellier montre la mise en mouvement de l’horticulture francilienne de 1500 à 1800, avec comme point d’orgue le xviie siècle. La croissance démographique parisienne et l’évolution des goûts créent une stimulation majeure qui incite les producteurs à se spécialiser et à innover (avec la technique nouvelle des espaliers) pour obtenir des variétés appréciées.

162

La dernière partie étudie plus spécifiquement l’innovation technique comme facteur de changement. Alain Belmont analyse à travers l’exemple des meules l’interaction entre système technique et consommation. À une distribution dispersée des carrières à la fin du Moyen Âge succède une forte concentration, qui fait émerger quelques grands centres de production de meules comme la Brie. Cette évolution est inséparable de la promotion du froment qui disqualifie de nombreuses carrières fournissant des pierres de qualité moindre. Une esquisse européenne suggère un processus dépassant les frontières de la France. Susanna Wade Martins étudie les fermes modèles en Angleterre de 1700 à 1900. Elles avaient autant une fonction utilitaire et technique qu’une fonction esthétique et ostentatoire pour de grands propriétaires. De là découlaient plusieurs grands types de fermes dont l’architecture pensée traduisait la fonction première. Peter Dewey étudie enfin la diffusion de la mécanisation en Angleterre et au Pays de Galles de 1850 à 1914. Celle-ci a été relativement faible et lente, avec quelques succès comme le battage, le fanage ou le bottelage, du fait de la disparition des travailleurs saisonniers dans les campagnes, attirés par un travail urbain bien mieux rémunéré. La mécanisation a été une conséquence de l’exode rural et non l’inverse.

163

Malgré une comparaison par simple juxtaposition, toutes les contributions, synthétiques ou monographiques, sont stimulantes. Si l’on n’en était pas encore convaincu, on observe à travers des exemples concrets issus d’études récentes que les deux agricultures ont suivi des chemins finalement très proches. La notion d’héritage commun formulée dans le titre prend tout son sens à la lecture. De nombreux chapitres fournissent des cartes et des tableaux statistiques pertinents et utiles pour cette édition très soignée, qui comprend une bibliographie finale franco-anglaise à taille humaine permettant de constater la vitalité, commune elle aussi, de la recherche en histoire rurale des deux côtés de la Manche.

164

Benoît Musset

Maria Àngels Sanllehy i Sabi, Comunitats, veïns i arrendataris a la Val d’Aran (s. xvii-xviii) : Dels usos comunals a la dependència econòmica. t. 1 : El marc institucional ; t. 2 : El marc ecònomic, Tremp, Garsineu Edicions, collection Estudis, n° 22 et 23, 2007, 397+458 p., prologue de Eva Serra i Puig.

165

Ce compte rendu entend faire connaître les travaux d’un chercheur dont la production illustre la qualité de l’histoire rurale catalane. Maria Àngels Sanllehy i Sabi, docteur d’histoire moderne de l’université de Barcelone et membre de la Section d’Histoire de l’Institut d’Estudis Aranesi a publié de nombreux articles – majoritairement en catalan – sur l’organisation économique, sociale et institutionnelle des communautés du Val d’Aran et, plus largement, des sociétés montagnardes pyrénéennes. Elle a également édité et analysé des fonds documentaires inédits, forts utiles aux chercheurs qui s’intéressent aux sociétés montagnardes d’Ancien Régime, comme sont les ordonnances municipales d’Arties et de Vielha, diverses archives familiales ou encore les remarquables réponses au Questionnaire de Francisco de Zamora (1788-1789). La publication présentée ici est issue d’une monumentale thèse encadrée par Eva Serra i Puig et soutenue dix ans auparavant devant l’université de Barcelone. Avec la thèse, malheureusement non publiée, de Josep Maria Bringué i Portella (Comunitats i béns comunals al Pallars Sobirà, segles xv-xviii, Universitat Pompeu Fabra, 1995), également dirigée par Eva Serra, la vie des communautés montagnardes espagnoles des Pyrénées centrales de l’Époque moderne a soudainement et brillamment été révélée.

166

Nous souhaitons également rendre hommage à un chercheur qui s’est généreusement mis au service des autres chercheurs, espagnols et français. En effet, les premiers travaux de Maria Àngels Sanllehy i Sabi, à la suite d’une excellente maîtrise (tesina) sur la Val d’Aran aux xviiie et xixe siècles (Era Val d’Aran, Universitat de Barcelona, 1981, dactyl.) ont consisté à réaliser un inventaire du précieux fonds documentaire de près de 500 volumes patiemment, constitué par un tout aussi généreux mécène : Melquíades Calzado de Castro (Col·lecció Calzado : era Val d’Aran a través d’un recull documental, memòria presentada a l’Escola Universitària Jordi Rubió i Balaguer de Biblioteconomia i Documentació, Barcelona, 1983, dactyl.). Durant des années, M. Calzado a photocopié des archives et des ouvrages rares, exhumés dans la vallée, mais aussi dans la plupart des centres d’archives et bibliothèques d’Espagne et du monde entier. Les thèses d’histoire de Patrice Poujade, d’anthropologie sociale d’Oriol Beltran Costa, comme les travaux de Jordi Vidal Pla sur la Guerra dels Segadors ainsi que les miens et bien d’autres ont bénéficié de ce fonds et des efforts réalisés par sa divulgatrice.

167

Le parti adopté par l’ouvrage est résolument monographique et holistique. Maria Àngels Sanllehy i Sabi relie avec dextérité les variables politiques, économiques, démographiques, religieuses pour donner du sens aux destinées des habitants d’une vallée montagnarde aux forts particularismes. Ces quelques 900 p. réparties en deux volumes sont rédigées par une plume alerte, qui a pris le soin de reporter sur près de 3 000 notes infrapaginales les références et compléments indispensables, allégeant ainsi, tout en la renforçant, la démonstration. Une soixantaine de pages rassemblent les références d’archives et une bibliographie exhaustive. On regrettera seulement le petit nombre de cartes et de graphiques ainsi que l’absence d’illustrations, de documents annexes (pourtant riches dans le manuscrit de la thèse), d’index et de glossaire. Les notes pallient en partie ce manque.

168

Une question offre la charpente problématique de cette somme : de la fin des guerres de Religion (1598) à la Révolution française – événements qui influencent cette vallée frontalière – on assiste à une profonde mutation de l’organisation économique et sociale de la vallée. Celle-ci consistait en quelques cultures vivrières dans les parties inférieures de cette haute vallée, jointe à l’exploitation de vastes terres communes, composées essentiellement de pâturages d’altitude et de bois de hautes futaies et à un commerce transpyrénéen lucratif. La quasi absence de prélèvement seigneurial, les biens et revenus d’Église qui demeurent dans la vallée, au bénéfice de ses églises et de ses nombreux prêtres, et la faiblesse des taxes royales, tout ceci joint à des privilèges concernant les échanges entre frontaliers (lies et passeries ou patzeries), achèvent le tableau. Cependant, les usages communautaires qui garantissent l’accès des chefs de familles (ou plutôt de « maisons » ou cases), qualifiés de voisins (veïns), de chaque communauté d’habitants (universitat), sont remis en cause par l’affermage des pâtures mais surtout des bois à des marchands étrangers à la vallée, dans l’espoir d’éponger le déficit chronique des communautés, puis par l’appropriation privée d’une partie des terres communes, provoquant un éclatement de la relative cohésion sociale initiale. On constate alors une accentuation de la différenciation sociale au sein de la vallée, ainsi qu’un dangereux accroissement de la dépendance économique des Aranais à l’égard de l’extérieur. L’organisation communautaire et, partant, politique, s’en trouvent considérablement transformées.

169

Le premier livre est consacré à la présentation des communautés de cette vallée espagnole de 633 km2 située sur le versant nord des Pyrénées. Trois cadres, inclus, s’imposent à cette population qui oscille entre 800 et 1100 feux : l’universitat ou communauté d’habitants avec son conseil et ses règlements, les six terçons (portions de vallée, qui peuvent gérer des terres communes) puis la vallée. Cette structure ternaire emboîtée se retrouve dans d’autres vallées pyrénéennes, voire dans d’autres montagnes. Mais, ici, la solidarité entre voisins est forte et c’est au niveau de l’universitat que se réalise la procédure d’intégration à la communauté (sorte de droit de bourgeoisie nommée afillament), là encore avec un gradation en fonction de l’ancienneté et de l’honneur des familles. Celle-ci délivre un accès aux biens communaux, essentiels pour ces populations agro-pastorales (61 % de la superficie totale est constitué d’estives, 23 % de bois et 15 % de terres agricoles, urbanisées, de friches et de terres incultes). Les simples résidants, à l’instar des étrangers, ne disposent pas de ces privilèges économiques et des droits politiques qui leur sont attachés. C’est essentiellement par les alliances matrimoniales, régies selon le principe de la primogéniture mâle et, à défaut, des filles, par l’évitement du mariage entre aînés (et donc entre héritiers), le célibat des cadets et par l’émigration saisonnière ou définitive (mais aussi, en période de crises, par l’abandon d’enfants voire l’infanticide) que s’opère la régulation. C’est donc la « maison » (casa) qui est l’élément moteur et directeur du système. Là encore, nous retrouvons ces modalités, mais avec des variations notables, dans d’autres vallées pyrénéennes. Maria Àngels Sanllehy i Sabi présente ensuite l’organisation ecclésiastique. Les chefs de familles, avec les prêtres, jouissent collectivement, au sein de chaque paroisse, du patronage actif et passif des cures. La grosse dîme est entièrement destinée aux fabriques et aux communautés de prêtres natifs. Il n’y a pas d’autres clercs réguliers que quelques mendiants qui, au même titre que les prêtres obituaires, ne sont pas susceptibles de concurrencer les cases sur le marché foncier. L’auteur décrit ensuite le fonctionnement des accords pastoraux et commerciaux transfrontaliers des lies et passeries, essentiels à la survie d’une population trop nombreuse pour ses ressources et contrainte de s’approvisionner en France du fait de la fermeture des cols par les neiges durant de longs hivers. Leur fonctionnement, malgré les confirmations royales, est l’occasion de soucis et de vexations répétés, entretenus par le retour régulier de la guerre entre royaumes de France et d’Espagne. Les conséquences de ces conflits du xviie siècle – notamment la révolte catalane de 1640 – sur les populations et sur les institutions de la vallée font l’objet de très fines analyses.

170

Le second volume nous introduit dans une approche économique de cette société montagnarde. Maria Àngels Sanllehy i Sabi présente tout d’abord les modalités d’affermage des riches pâturages et des bois. Ces derniers, que le cours de la Garonne conduit naturellement par flottage vers la France et Toulouse, sont convoités par le seul seigneur de la vallée, le baron de Lès, dont les terres ouvrent vers la France, mais aussi par la Marine espagnole. Ces profits apportent de précieuses liquidités financière aux universitats mais, immanquablement, ils engagent une périlleuse déforestation. Avec tout autant de finesse, l’auteur analyse les principes de la location des pâturages d’altitude et de la transhumance inverse qu’ils induisent. Avec l’accroissement de la population et la tension sur les pratiques coutumières de dévolution des patrimoines, comme les avaient étudiés les géographes Michel Chevalier en haute Ariège, et André Etchelecou, dans le cadre de la transition démographique, on assiste à l’occupation anarchique de parties de terres communes par des cadets, sans toutefois observer, contrairement à d’autres vallées, la naissance de villages adultérins. Cela démontre le pouvoir de résistance des universitats. Celles-ci peuvent alors régulariser ces appropriations voire vendre elles-mêmes une partie de leurs terres communes. Charles Higounet, qui avait montré, pour le Moyen Âge combien ces artigues (ou germs) constituaient une sorte de soupape de sécurité, sur le long terme, apte à absorber les oscillations démographiques, avait également constaté la persistance de « faire artigue » dans les Pyrénées centrales à l’époque moderne. Comme dans chacune de ses analyses, Maria Àngels Sanllehy i Sabi nous livre des exemples soigneusement présentés qui renforcent la démonstration. Le xviiie siècle est alors l’occasion de tensions et de réajustements dans les hiérarchies villageoises, certaines cases étant contraintes aux hypothèques (empenyorament) puis à la vente de terres, au profit d’autres qui s’enrichissent et augmentent leur patrimoine foncier. D’autres phénomènes comme le bail à cheptel, à demi perte et profit (gasalhes), la transhumance et la recherche de numéraire et l’allègement de la subsistance hivernale (et celle de la soudure) des cases par l’émigration saisonnière sont étudiés dans le détail. Enfin, l’endettement des communautés et celui des particuliers fait l’objet d’un chapitre très stimulant. L’avant-dernière partie est consacrée au commerce, activité indispensable à une subsistance mise à mal par les guerres, mais aussi, par le transit de laines, de sel et de mules, d’enrichissement des cases fortes. Maria Àngels Sanllehy i Sabi nous offre, là encore, des exemples précis de petites communautés commerciales qui, profitant des privilèges accordés à la vallée, jouent entre commerce et contrebande. La dernière partie expose une économie de dépendance. L’affermage des bois au profit de marchands étrangers, les bénéfices réalisés par de puissants fermiers qui s’associent au détriment des intermédiaires aranais qui s’endettent, expressions les plus fortes d’un échange inégal croissant, sont le corollaire des irrémédiables changements observés précédemment et « d’un món comunal que desapareix » (d’un monde communal qui disparaît).

171

Ce compte rendu ne peut pas offrir toute la richesse et la précision d’une analyse économique et sociale exemplaire trop longtemps demeurée inédite bien qu’utilisée par quelques autres chercheurs. Un des rares reproches que nous pouvons faire à ce remarquable travail serait de ne pas avoir suffisamment ouvert la comparaison aux espaces montagnards ultra-pyrénéens. Par contre, nous mesurons à quel point tous ceux qui travaillent sur les sociétés rurales, particulièrement montagnardes, mais aussi sur les frontières, peuvent enrichir leurs propres analyses à la lecture de cette remarquable monographie.

172

Serge Brunet

Michel Gautier, Un Canton agricole de la Sarthe face au « monde plein », 1670-1870, Paris, L’Harmattan, coll. « Historiques, série travaux », 2010, 343 p., 32 €.

173

L’ouvrage de Michel Gautier est exercice d’histoire économique et sociale mais à l’échelle micro, celle d’un canton : celui de Marolles-les-Braults (au nord-est de la Sarthe), appréhendé sur un temps long, de 1670 à 1870. C’est une histoire quantitative mise en œuvre pour analyser ce que l’auteur appelle le « monde plein », avec des guillemets dès le titre. C’est, en effet, une expression qui pose question, invitant le lecteur immédiatement à l’associer à une approche néo-malthusienne. La perspective de l’ouvrage n’est pas celle-là même si l’auteur identifie dès les premières pages de son introduction, certes peut-être un peu trop rapidement, les éléments théoriques et bibliographiques concernant la problématique malthusienne. La question de l’innovation technique en milieu rural, donc pas seulement agricole, est immédiatement posée pour répondre à cette situation d’équilibre précaire entre ressources et population qui caractérise le « monde plein » d’après l’auteur.

174

La forme de l’ouvrage surprend un peu au premier abord mais elle est revendiquée par l’auteur : c’est une analyse de suites statistiques dont les tableaux sont données en fin de volume (annexes, hors bibliographie : p. 261-328). La première partie, « horizons » (p. 11-31) est une mise ne perspective globale du canton de Marolles les Braults. Ensuite une longue partie, intitulée « population » (p. 33-81), est consacrée à une analyse classique de démographie historique. La partie consacrée à l’analyse de la production agricole (p. 135-220, précédée par la partie « niveau de vie », p. 83-134) est la reprise, revue et augmentée, de l’article de l’auteur publié dans le n°26 (2006) d’Histoire et Sociétés Rurales. Sont étudiés en détail les questions concernant la taille des exploitations, celle de la main-d’œuvre disponible, puis celles des récoltes et des rendements. La situation de l’élevage (où la spécialisation bovine se précise au xixe siècle) ainsi que celle des techniques agricoles est abondamment expliquée. Enfin une étude croisée des salaires et des prix permet d’évoquer ce que l’on appelle aujourd’hui le pouvoir d’achat (ce dernier point n’aurait-il pas trouvé meilleure place dans la partie « niveau de vie » ?).

175

La partie la plus intéressante est celle qui est intitulée « synthèse » (p. 221-231) et qui croise les informations des chapitres précédents pour une mise en perspective globale de la situation économique du canton de Marolles-les-Braults, que l’auteur appelle « une maquette économique » (une forme de modélisation économique). Étrangement, les aspects particuliers, tout ce qui ne rentre pas dans une série statistique, sont renvoyés dans une dernière partie, intitulée « destins particuliers » (p. 233-253) où est exposée une série de cas spécifique où l’approche biographique s’impose avec, par exemple, le paragraphe « un autre Pinagot » (p. 233-234), « clin d’œil » nous dit l’auteur que cette référence au célèbre ouvrage d’Alain Corbin.

176

Au final, voilà un ouvrage qui fourmille d’informations précieuses (20 % environ du volume est composé de tableaux statistiques) mais il semble souvent au lecteur qu’il est face à un catalogue de faits, ce qui rend la lecture quelque peu fastidieuse parfois, notamment dans la première partie de l’ouvrage consacrée à la présentation générale du canton de Marolles-les-Braults.

177

Fabien Knitel

Olivier Cabayé et Guillaume Gras, L’Albigeois au xviie siècle. Les visites pastorales de Charles Le Goux de La Berchère, Albi, Archives et Patrimoine, 2009, 470 p.

178

Qu’il semble loin le temps où Marc Venard et Dominique Julia appelaient de leurs vœux un répertoire des visites pastorales ! La publication en a commencé moins de dix ans plus tard, en 1977 ; achevée en 1985, elle a fait l’objet d’une mise à jour en 2006. Olivier Cabayé et Guillaume Gras prolongent cet élan en publiant les visites pastorales de Charles Le Goux de La Berchère, archevêque d’Albi de 1687 à 1703. Le travail d’édition proprement dit est précédé d’une ample introduction d’une centaine de pages. Elle s’ouvre sur une brève présentation du diocèse, puis propose une reconstitution du parcours du prélat extrêmement précise et nourrie de sa correspondance ; autant que sa formation, marquée par un passage au séminaire de Saint-Sulpice, l’on retiendra qu’il doit ses nominations successives au P. de La Chaize, le confesseur du roi, et que, dès sa nomination à l’évêché de Lavaur, il apparaît comme ce « modèle de pasteur tridentin et de prélat de la réforme catholique » (p. 35) que l’on voit à l’œuvre à Albi, après un rapide passage à l’administration de l’archevêché d’Aix. Le zèle dont témoignent ses visites pastorales sera récompensé par sa nomination à l’archevêché de Narbonne, qui lui assurera la présidence des États de Languedoc et où il entraînera les mêmes collaborateurs. La plus large part de l’introduction est néanmoins consacrée à une synthèse des visites. Celles-ci représentent de manière assurée le tiers des cures, le quart des vicaireries et des annexes, le cinquième des prieurés (p. 67) – mais La Berchère visite en personne 73 % du district de Moularès et 94 % de celui de Villefranche. Les auteurs soulignent la pauvreté des paroisses et celle du clergé. Si la disparition de toute interrogation sur l’aptitude des curés leur semble traduire une amélioration de leur recrutement, leurs conditions de vie s’apparentent à celles de leurs paroissiens : « au point de vue financier, la position du prêtre rural reste précaire » (p. 101). Les dîmes garantissent si mal leur revenu que les curés les abandonnent massivement pour devenir congruistes. Pourtant, le nombre de prêtres par paroisses est proche de 2 (1,8 dans les campagnes) – c’est l’époque où, selon l’expression de La Berchère, « le séminaire n’est rempli que de paysans ». Au fil de ses visites, l’archevêque se montre attentif à la situation des nouveaux catholiques. Il fait d’ailleurs preuve d’un grand pragmatisme : de même qu’il constate les limites des conversions forcées, il lui arrive d’adapter ses ordonnances aux capacités des communautés.

179

Si les visites sont étalées entre 1687 et 1702, elles sont ici retranscrites d’après plusieurs documents : un registre conservé aux archives diocésaines pour les visites de 1700 (p. 123-392), complété par des fragments de visites ou d’ordonnances (p. 389-406) ; une édition de l’ordonnance pour la cathédrale Sainte-Cécile (p. 413-457), les actes du chapitre pour l’abbaye Saint-Michel de Gaillac (p. 459-462). On peut les suivre grâce à une carte hors-texte sur laquelle les « campagnes » de visites apparaissent sous des couleurs différentes. Précédées d’une enquête par questionnaire, les visites sont annoncées par un mandement dont on trouve mention en 1700 (daté du 5 juin pour les visites du 13 juin au 2 juillet, du 20 septembre pour les visites commencées le 2 octobre). Elles portent sur la situation de l’église, sa superficie, son état, son mobilier, les vêtements sacerdotaux, les fondations, les revenus de l’œuvre et des éventuelles confréries, les registres baptismaux, le nombre de communiants, l’instruction des enfants, et l’assiduité (systématique) du curé aux conférences ecclésiastiques mensuelles. Elles s’achèvent par une ordonnance, énonçant les travaux et les achats nécessaires. Ainsi, quant l’église est de pierre, il faut souvent « rebattre » le mur extérieur, c’est-à-dire remettre du mortier, et l’enduire avant de le blanchir à l’intérieur. Même s’il les modère, les exigences de La Berchère apparaissent bien lourdes pour les communautés quand on constate la modestie du casuel à la disposition des marguilliers, et qu’on relève qu’à Saint-Benoît, les quelque cinquante communiants sont « presque tous métayers de personnes d’Alby » (p. 265), ou qu’à Leydas, il y a cent trente communiants, mais qu’il y en a eu jusqu’à deux cents (p. 355).

180

La lecture est facilitée par un glossaire et agrémentée par une iconographie généreuse, libéralement complétée par un cahier couleurs de 40 p. inséré entre les p. 320 et 321 – il ne manque guère qu’une carte de l’itinéraire des visites de 1700. Au total, entre la monographie initiale, riche en comparaisons avec d’autres diocèses, et l’édition des visites, qui apporte tant d’informations à l’histoire locale, les auteurs ont réussi à satisfaire à la fois les exigences d’une histoire rigoureuse et les curiosités nées d’une familiarité avec un terroir.

181

Christophe Blanquie

Luc Daireaux, Réduire les huguenots. Protestants et pouvoirs en Normandie au xviie siècle, Champion, Paris, 2010, 1120 p.

182

Les places fortes du protestantisme ne se trouvaient pas, comme chacun sait, en Normandie. Religion des villes et des bourgs, la « réduction des huguenots » dans cette province, ne promettait pas, a priori, de fracassantes découvertes aux amateurs d’histoire rurale. Cette médiocre implantation du culte réformé, en Normandie, est d’ailleurs parfaitement exposée dans le chapitre d’ouverture. La situation de la population réformée était déjà fragile à la date de l’édit de Nantes. Un lent déclin démographique, commencé au début des guerres de Religion, avait réduit le protestantisme à un phénomène ultra-minoritaire. Seuls quelques bastions subsistaient, parmi les paysans de l’Ouest du pays de Caux ou dans la noblesse du Bessin. On a parlé à son propos de protestantisme manorial. À l’écart du « croissant huguenot », les communautés normandes étaient donc comme noyées dans un océan catholique. La réduction du protestantisme dans cette province, que l’on aurait pu croire aisée, fut en réalité aussi lente et difficile qu’ailleurs. Les sources, riches et abondantes – 45 pages de sources manuscrites et imprimées, ainsi que 166 pages d’annexes – en témoignent. La réduction du protestantisme demande en définitive à Luc Daireaux pas moins de 1113 pages. Il faut de la patience, avant d’arriver au dénouement. Mais l’historien ruraliste trouve en chemin sa récompense, en trouvant, dispersées, mais bien présentes, de nombreuses informations sur le culte réformé, hors les villes. Il saisit localement l’impact, souvent différé, mais puissant, des revirements de la politique religieuse monarchique. Depuis 1598 jusqu’en 1685, on observe un balancement entre pressions locales et nécessités diplomatiques, pauses et accélérations. Le rétablissement de l’unité catholique se fait par à-coups, à un rythme qu’épouse le livre, découpé en 8 chapitres et un intermède. Les années 1643-1665, qui enveloppent l’inflexion de 1656 et l’année rupture – 1661, établissent une frontière entre une période de relative consolidation protestante et celle de la « réduction » proprement dite.

183

Il importait avant toute chose que l’auteur fonde en statistiques son récit du repli des communautés réformées. Jamais ce paramètre capital n’est perdu de vue, même si l’essentiel est dit dans un chapitre trois, tout entier consacré à la démographie et à la sociologie des communautés réformées. Ce chapitre intéressera particulièrement les ruralistes. Avant cela, l’auteur offre une vue détaillée de sa géographie. En 1600, les commissaires exécuteurs de l’Édit de Nantes se rendent entre autres dans le Bocage et le pays d’Auge pour faciliter l’établissement des cultes et des cimetières dans les campagnes. Les réformés du pays de Caux demandent aussi la confirmation de leurs droits. La question de l’emplacement du temple faisant souvent problème, plusieurs sont établis en périphérie des villes. À Caen ou à Falaise, le temple est construit dans un faubourg. Certaines églises sont désignées par un nom de hameau, de fief ou même de sergenterie. Les lieux de culte dans les campagnes tardent à s’édifier ou restent très modestes. Il s’agit parfois de simples maisons, appartenant à des particuliers, ou même de bâtiments agricoles. Des centaines de cimetières sont attribués. Mais c’est dans les pages consacrées à l’organisation ecclésiastique, aux colloques et synodes, que la géographie est la mieux établie. En 1603, 38 pasteurs exercent en Normandie et encore 48 en 1660. Ce n’est pas la densité pastorale des provinces du Midi, bien évidemment, mais dans la France du Nord, la Normandie fait tout de même figure d’exception. Les pasteurs desservent églises principales et annexes, faisant profiter de larges secteurs de leur présence. L’auteur conclut à une incontestable consolidation, permise par la professionnalisation du pastorat. C’est alors qu’il aborde la question démographique.

184

À l’aide d’une dizaine de registres de baptêmes, principalement urbains, il montre un lent déclin, à l’image de ce qui se passe dans l’ensemble du royaume. Faisant exception, la stabilité paraît l’emporter dans le pays de Caux. On trouve en annexe (annexe 7) un précieux exposé méthodologique ainsi que des estimations, pour chacun des principaux secteurs ruraux d’implantation réformée. En définitive, les communautés protestantes se répartissent de manière à peu près égale entre villes et campagnes. Le pays de Caux fournit à lui seul plus de la moitié du contingent rural. Cet essor des églises rurales a été facilité par le concours financier de la noblesse et par la faculté, ouverte aux nobles, d’accueillir sur leurs terres des Églises dites de fief. Le rôle structurant de la noblesse apparaît clairement dans le Cotentin. Ailleurs, la part des élites se réduit. Mais partout, ces églises sont sur la défensive. Une nouvelle orientation est clairement prise après 1656-1661. Le roi, mais aussi l’église catholique, veulent le démantèlement du culte réformé. Les chapitres 4 et 5 démontent, avec une grande précision, les étapes, moyens et voies d’une guerre judiciaire larvée. Quelques heures après la mort de Mazarin, le roi change la composition de ses conseils et envoie des représentants dans les provinces pour veiller à une application rigoureuse de l’édit de Nantes. Le problème huguenot est une préoccupation majeure du début du règne. Les syndics diocésains, reconnus à part entière, déposent de multiples plaintes auprès des commissaires de l’Édit. La bataille juridique tourne immédiatement à l’avantage des catholiques. Des temples sont abattus dès 1662. Cependant, la Normandie n’est pas la plus touchée. C’est surtout le protestantisme méridional qui est visé. La législation, dans cette phase, s’attaque aux annexes, c’est-à-dire aux communautés qui n’ont pas de pasteur à demeure, faute de moyens. Le débat judiciaire tourne autour de l’examen des « preuves » écrites. L’intendant Guy Chamillart, arrivé à Caen en 1665, s’appuie sur les productions des syndics diocésains pour lancer l’offensive et rendre un avis de fermeture des temples situés dans sa généralité. Les menaces ne sont toutefois pas mises à exécution, car la décision ultime appartient au Conseil. Un climat d’insécurité n’en est pas moins installé. La suppression de la chambre de l’édit de Rouen, intervient en 1669. La guerre de harcèlement judiciaire est menée aussi par les tribunaux inférieurs, auxquels Luc Daireaux s’est particulièrement intéressé, dans la région d’Alençon. Moins connue que l’action des parlements, celle des tribunaux ordinaires s’avère également cruciale.

185

Tout s’accélère après 1679. Les chapitres 6 et 8 conduisent du démantèlement à la Révocation. Les premiers arrêts concernant les temples normands tombent à la fin de l’été 1679. Les avis rendus précédemment débouchent sur des fermetures. À l’automne 1684 et jusqu’à l’été 1685, un à un, tous les temples ferment leurs portes, en commençant par les cultes de fief. La province est encore à l’abri des dragonnades, expérimentées ailleurs, et notamment en Poitou. Les abjurations sont encore rares. Après l’édit de Fontainebleau, l’appel aux soldats, marginalise l’action judiciaire. En haute Normandie, les troupes s’abattent sur les campagnes cauchoises après avoir sévi dans les villes. En basse Normandie, l’intendant réclame l’envoi des soldats dans les campagnes. On veut accélérer les conversions. Les autorités recherchent surtout l’abjuration des nobles, pour décapiter le protestantisme manorial, encore puissant dans le Cotentin. Les abjurations se produisent massivement. Pendant toutes ces années, en dépit des persécutions, les protestants de Normandie n’ont cessé d’afficher leur loyalisme. Le chapitre 7, décrivant le comportement des Normands face à la répression, depuis les années 1660, montre des communautés déclinantes, souffrant parfois de graves difficultés de trésorerie, mais encore vigoureuses. Après la Révocation, et un premier bilan sur les conversions, Luc Daireaux suit pendant quelques années le cheminement des Nouveaux Convertis. Il décrit les multiples formes de résistance, les prédications, les refus d’assister à la messe, les (rares) assemblées secrètes et l’exil.

186

Nourri et nuancé, le livre de Luc Daireaux, traite du processus qui aboutit à la disparition du culte réformé, en n’oubliant aucun acteur. Il montre surtout l’importance capitale de la justice, qui, établie en ville, réalise une éradication complète du culte dans les campagnes. Il alimente ainsi le dossier, déjà fourni, des formes de domination des campagnes sur les villes. C’est, avec les développements démographiques et institutionnels déjà évoqués, l’un des nombreux attraits de cet imposant et important ouvrage.

187

Jérôme Luther Viret

Denis Cœur, La Plaine de Grenoble face aux inondations. Genèse d’une politique publique du xviie au xxe siècle, Versailles, Quae éditions, 2008, 310 p., 47 €.

188

Voilà un bel ouvrage constitué, aux deux tiers, du texte d’une thèse d’histoire soutenue devant l’université de Grenoble et, pour le reste, d’une partie de la documentation (cartes, textes et documents d’époque) qui a servi à la composer. Mais la qualité factuelle du volume ainsi réalisé n’est pas gratuite ; elle se veut au service d’une démarche qui devient, chaque jour davantage, d’actualité : l’approche, au travers de l’enseignement des données historiques, de la place qu’ont pu prendre les risques naturels dans la vie des populations d’autrefois et de la manière dont elles se sont organisées pour y faire face.

189

On part donc d’une mise au point hydrologique dont la connaissance est évidemment fondamentale pour la mise en place des enjeux. L’objectif est d’établir quel fut le rythme séculaire des grandes crues du Drac et de l’Isère entre la fin du xvie et le milieu du xixe siècle. D’une documentation considérable mais hétérogène Denis Cœur cherche à dégager une information autant que possible exhaustive et scientifiquement valable. Trois périodes peuvent ainsi être identifiées : entre 1630 et 1675 les accidents hydrologiques sont avant tout le fait du Drac ; entre 1730 et 1780 le Drac et l’Isère combinent leurs effets, avec un effacement du premier après 1740 ; entre 1840 et 1860 on assiste à une nouvelle et dernière série de grandes crues sur les deux cours d’eau (p. 37). Il apparaît raisonnable, aujourd’hui, de penser que ces accidents sont à mettre en relation avec les phases dynamiques du petit âge glaciaire, leur déclenchement automnal dépendant surtout de la convergence du passage, sur les premières neiges apportées par les vents océaniques de vents méridionaux en entraînant la fonte.

190

La documentation disponible permet de restituer ce que purent être, dans cet espace, les divagations du Drac au xviie siècle, c’est-à-dire avant les grands travaux qui cherchèrent à en canaliser le cours : c’est, sans doute, entre le tiers et le quart de la plaine qui disparaît sous la divagation des eaux qui atteignent également les fortifications de Grenoble dans leur partie occidentale. L’Isère, quant à elle, beaucoup moins chargée, dans ce secteur, de sédiments que son affluent alpin, a un lit majeur plus stable mais génère des variations de hauteur hydrique nettement plus marquées. En cas de grande crue la ville est toute entière au milieu de la rivière, comme en témoignent les contemporains en 1740, 1778 ou 1859. En un à deux jours la côte d’alerte est dépassée sous les ponts de Grenoble et les abords de la ville submergés dans des dimensions parfois considérables : en amont de Grenoble, en décembre 1740, la vallée est sous les eaux, la largeur de la nappe dépassant parfois les 3 km. Ainsi un double défi, concernant la sauvegarde permanente des espaces et la maîtrise accidentelle des crues, ne va cesser de se poser au cours de ces trois siècles d’histoire.

191

Pour comprendre la réaction des contemporains face à ces cataclysmes l’auteur nous propose de distinguer plusieurs attitudes liées, chacune d’elles, à des moments et à des motivations différentes. Il faut, d’abord constater la lenteur avec laquelle ont pu être mises en place des mesures à caractère anticipatif dans le domaine des inondations : ce n’est qu’en 1841 que l’on installe, à Grenoble, en bordure de l’Isère, une échelle hydrométrique régulièrement relevée. Il faut attendre 1857 pour qu’il y en ait une sur le Drac. Passé l’inondation de novembre 1859 c’est l’ensemble du bassin hydrographique qui en est équipé. À partir de 1872 on est en état, grâce au télégraphe, d’annoncer entre 8 et 12 heures d’avance, l’arrivée d’une crue et d’en préciser, suivant un barème codifié, l’importance, ce qui place l’Isère, en France, aux avant-postes dans ce type d’équipement. Au début du siècle suivant un véritable plan de défense de la cité, s’accompagnant d’une information suivie du public, est méthodiquement mis en place.

192

Qu’une inondation se produise et s’ouvre, d’abord, le temps des premières réparations et des premiers secours. C’est ce que l’auteur appelle « le temps des redistributions symboliques » dont profitent essentiellement les habitants de l’espace urbain. Ces interventions sont capitales car elles se situent à un moment de grande fragilisation de la collectivité (p. 61). Au-delà des limites urbaines il s’agit, prioritairement, de mesures d’urgence destinées à porter remède aux dégâts les plus importants concernant l’infrastructure routière ou fluviale. Concernant l’aide à apporter aux populations l’ordonnance de l’intendant Fontanieu du 20 octobre 1729 est le premier texte réglementaire dauphinois cherchant à organiser l’indemnisation des pertes liées à des accidents ou des catastrophes naturelles. Doivent être établis, au niveau local, des états de pertes à partir desquels, après vérification, peuvent être accordés des dégrèvements de taille. Dans la pratique le système fonctionne assez mal et sert surtout à défrayer les travaux de restauration réalisés au bénéfice de la collectivité par des particuliers. Il faut attendre l’arrêté du 24 floréal an viii (14 mai 1800) pour que soit mis en place un système administratif plus rationnel sous le contrôle du préfet, avec la collaboration des autorités communales et fiscales : une commission départementale de secours dresse l’état général des dégâts et assure la répartition de l’aide aux victimes. Le système fonctionne, en Isère, à partir des inondations de l’été 1816.

193

Vient alors le temps de la reconstruction. À la fin du Moyen Âge, la direction et le contrôle des travaux relèvent du conseil de police de Grenoble placé sous l’autorité du gouverneur de la province. Les entrepreneurs ne sont encore que des techniciens (maçons, charpentiers) à la compétence modeste. Les experts n’en ont souvent aucune, hormis leur bonne foi ou leur connaissance du pays. Il faut attendre l’arrivée, en 1679, d’un premier ingénieur des Ponts et Chaussées, contemporaine de l’installation définitive de l’intendant dans la province, pour que la situation évolue vraiment. On assiste, avec le développement de ses bureaux, à l’introduction et au perfectionnement d’outils de contrôle indispensables à une bonne connaissance du terrain : états des lieux très complets postérieurs aux inondations (1740), devis de remise en état de plus en plus détaillés, cartes aux échelles et à la nomenclature de plus en plus précises.

194

Le défi posé aux entrepreneurs par les projets de l’ingénieur est d’abord un défi d’ordre économique avant d’être un défi technique. Dès la mise en œuvre du canal Jourdan qui a pour objet l’endiguement complet du torrent sur près de 3 km (1660), l’ampleur des marchés ne cesse se croître. On change radicalement de type d’entreprises, signe d’une évolution fondamentale vers une plus grande efficacité, se traduisant, après 1760, par un saut qualitatif réel dans la réalisation des ouvrages. Concernant la main-d’œuvre l’usage de la corvée, déjà ponctuellement pratiqué auparavant, se généralise après 1738, à la manière de ce qui se fait pour les routes. Petit à petit se dégagent des règles de fonctionnement donnant naissance à un premier droit des travaux publics, aux dépens du droit seigneurial ou local, autorisant, par exemple, le passage, le stationnement et même la confiscation d’espaces en bordure des rivières pour des raisons d’intérêt général.

195

En termes d’ouvrages, le dispositif de défense de la plaine de Grenoble reste encore largement inachevé à la fin du xviiie siècle mais un certain nombre de réalisations essentielles, qui contribuent déjà à changer le paysage de la plaine ont vu le jour depuis le dernier quart du xviie siècle. Concernant le Drac, on continue la tradition de la fin du Moyen Âge qui cherche à repousser son cours vers le pied du Vercors et à protéger la plaine de ses crues. Après celles de 1673 et 1674 on décide la canalisation de son cours sur un peu plus de 3 km de long, de Comboire à la confluence, à quoi on va donner le nom de « canal Jourdan ». À la même époque est édifié, plus à l’est, le cours Saint-André, long d’environ 8 km, constitué d’une voie principale d’environ 24 m de large bordée de chaque côté d’une voie secondaire de 6 m, l’ensemble étant flanqué de fossés et planté d’arbres. On travaillera à compléter et améliorer l’ensemble jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Concernant l’Isère l’essentiel des travaux réalisés le sont en aval du confluent avec le Drac : quatre grands alignements de digues de plusieurs centaines de mètres entre Saint-Robert et L’Échaillon (1686-1698). Au xviiie siècle, on travaille entre Grenoble et Moirans.

196

Tous ces progrès n’ont pu voir le jour qu’au prix d’une emprise de plus en plus grande de l’autorité monarchique sur ces travaux et leur financement. Ce sont d’abord les revenus de l’octroi qui servent à l’entretien des voies et des digues. Il s’agit d’une concession royale dont on suit les confirmations depuis le début du xve siècle mais qui sont très largement insuffisants : en 1648, après les graves inondations de l’automne la part des ressources de l’octroi représente seulement 4 % du budget total. Le recours à un impôt direct exceptionnel est également ancien (xive siècle). Les premiers à le payer sont les habitants de la plaine en fonction de leur positionnement par rapport aux travaux à envisager. Exceptionnellement on en étend la levée aux trois bailliages montagnards (Gap, Embrun, Briançon). L’ensemble de ces prélèvements restaient, de plus, entièrement inféodés au rythme aléatoire des crues dévastatrices de la rivière. Il était donc nécessaire d’établir un budget dans lequel l’intervention de l’État devienne l’élément majeur de la prise de décision. Le financement est d’abord pris sur les tailles de la province sous forme d’arrêts du Conseil d’État. Passé 1730, avec la reprise des crues, les efforts financiers nécessaires appellent une gestion plus rigoureuse et des investissements plus lourds (236 000 livres en 1734) ; mais l’enchaînement des guerres perturbe la régularité du financement.

197

Pour en assurer la pérennité les lettres patentes du 8 juillet 1768 mettent en place un règlement général sur l’endiguement des cours d’eau, « torrents et rivières » de la province qui intègre à la réalisation des travaux et à leur financement les communautés d’habitants et de propriétaires locaux. Ces dernières étaient connues en Dauphiné depuis la fin du Moyen Âge ; elles se constituent autour de travaux à entretenir ou à réaliser le long des berges de l’Isère. Le texte va leur permettre de recevoir des aides de l’État. Elles vont prendre une place, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, tout à fait remarquable dans la mise en œuvre d’une politique de défense contre les crues. On les retrouve à l’œuvre, passé la période révolutionnaire, à travers la loi du 16 septembre 1807 destinée à la régulation des travaux concernant les zones humides : si l’État est seul approprié à décider de la nécessité des travaux ce sont des associations de propriétaires qui se chargeront de leur financement, l’aide de l’État, en ce domaine, perdant son caractère obligatoire. Le nombre d’associations de riverains se développe alors partout en s’orientant, désormais, vers la mise en valeur globale des espaces : curage, dessèchement, irrigation. Cette forme originale d’organisation va perdurer jusqu’à nos jours selon des modalités adaptées aux conditions de politique générale : au milieu du xixe siècle on décompte ainsi autour de Grenoble 35 associations officielles, 12 en aval, 23 en amont (Drac y compris). Après 1840 va s’ouvrir le premier débat public local opposant les partisans d’une gestion décentralisée du problème, avec une responsabilité accrue des communes dans le contrôle des associations syndicales et ceux qui se rangent derrière l’administration centrale et le corps des Ponts et Chaussées. L’installation du Second Empire va marquer le retour en force de l’État et entériner l’échec de « la république fluviale ». La reprise des inondations, fin mai début juin 1856 puis en novembre 1859, en est l’occasion : la nécessité de réduire le nombre d’associations s’impose. Sont créées, le 18 octobre 1862, 8 grandes associations syndicales amont et aval de Grenoble. En 30 ans elles consolideront l’ensemble des travaux en établissant un réseau de drainage efficace. La question sera pourtant à nouveau posée par la reprise des inondations après la Première Guerre mondiale. À l’automne 1928 la violence des eaux pousse, une fois encore, à des décisions radicales : est créée une association départementale regroupant les collectivités intéressées aux travaux d’aménagement de l’Isère, du Drac et de la Romanche, l’État assurant une tutelle indirecte à travers un contrôle financier et technique. Cette solution qui marque un véritable progrès dans la gestion des grands travaux d’aménagement des lits de rivière n’aura pas, en pratique beaucoup plus d’efficacité que les organismes précédant, hormis en ce qui concerne la ville même de Grenoble qui en est la principale bénéficiaire.

198

Faut-il conclure à un échec ? Il existe, pour le xviiie siècle, une sorte de récit épique rendant compte de la manière dont furent vécues les inondations les plus importantes, Grenoblo Malherou, qui évoque assez bien l’état d’esprit dominant qui règne alors : d’un côté une perte réelle des repères face à la catastrophe, de l’autre le renouvellement des équilibres collectifs par la manifestation d’actes d’héroïsme. Ce rappel du caractère dramatique de ces différents cataclysmes ne doit pas dissimuler la réalité des combats qui ont été menés pendant plus de trois siècles pour les dominer. Sans oublier quelle part fondamentale l’État sous toutes ses formes a pu y prendre, le fait majeur est, sans doute, le passage d’un dispositif de lutte dominé, pendant longtemps, par l’empirisme de décisions prises sous le coup de l’urgence à un système mieux adapté aux réalités grâce, notamment, à l’émergence d’un savoir scientifique et technique permettant de mieux décrire la réalité physique du phénomène naturel, donc de mieux le prévoir, et d’y apporter les réponses techniques appropriées pour la protection du territoire.

199

Jean Boissière

Francisco García González, Las Estrategias de la diferencia : familia y reproducción social en la Sierra (Alcaraz, s. xviii), Madrid, Ministerio de Agricultura, Pesca y Alimentación, 2000, 396 p.

200

L’ouvrage de Francisco García Gonzáles se veut une rénovation théorique et conceptuelle de l’histoire de la famille. L’auteur, s’éloignant de l’historiographie classique et de la méthodologie habituelle aux chiffres froids et aux schémas simplistes, tente une nouvelle analyse de l’histoire de la famille sous l’angle de l’étude des réseaux qui permettrait de refléter véritablement sa complexe réalité. Selon lui, la famille est l’élément fondamental qui permettrait la reproduction d’une société rurale caractérisée par la hiérarchie, l’inégalité mais aussi par l’entraide. Il étudie les nombreux moyens et stratégies mis en œuvre, consciemment ou non, afin de survivre pour certains, assurer la continuité de son statut et de son patrimoine pour d’autres, tout cela menant au final à la reproduction des inégalités et du système social tel qu’il était.

201

Ainsi, la problématique qu’ébauche F. García González est la suivante : comment se reproduisaient et se perpétuaient les différences, les inégalités dans les milieu rural ? Il développe pour cela l’exemple d’une région montagneuse, la sierra de Alcaraz, tout en rejetant les clichés liés au monde paysan des montagnes (société égalitaire, harmonieuse, autarcique, renfermée, traditionnelle), région peu connue des chercheurs, qu’il avait déjà étudiée dans un précédent ouvrage : La Sierra de Alcaraz. Población, familia y estructura agraria (1998).

202

Son approche du sujet se caractérise par une nouvelle manière de lire les sources : la microanalyse. Sa méthodologie emprunte autant à la démographie historique ou à l’anthropologie sociale qu’à la sociologie historique. Il s’appuie sur des sources très diverses : listes nominatives d’habitants, documents cadastraux, notariaux, registres paroissiaux, listes de recensement, dots et testaments, et nombreux autres documents qui recensent la propriété, leur croisement permettant une analyse tant quantitative que qualitative. Il prend soin de classer chacun des 2 313 foyers étudiés dans trois groupes distincts (grands, moyens ou petits propriétaires) selon des critères bien spécifiques (niveau de richesse, de propriété, statut et fonction productive), tout en ayant conscience que la réalité dépasse ces catégories, et que les situations peuvent être ambiguës. Sa démarche est la suivante : partant de la simple analyse des groupes socioprofessionnels, il passe à l’étude plus complexe des groupes de propriétaires définis en fonction de leur accès aux moyens de production et au travail, puis se penche sur les acteurs sociaux en eux-mêmes et la diversité des relations qui s’établissent entre eux. Il ne s’est pas cantonné à l’étude restreinte du foyer et sa structure interne, mais a porté son regard vers l’extérieur : les réseaux de parenté et d’alliance.

203

L’un des premiers constats à la lecture de l’ouvrage, flagrant exemple de l’inégalité qui caractérise la Sierra de Alcaraz, est qu’un petit nombre de propriétaires puissants possède la majorité des terres et des moyens de production, tandis qu’une part énorme de la population se partage ce qui reste. Pour ces moyens ou petits propriétaires, le plus important était de posséder quelques bêtes de labeur (moyen de production) qui permettaient au moins d’aller travailler la terre des autres ou de jouir des terres communales. L’auteur nous montre, au long des chapitres, que la terre était fondamentale, même si bien souvent, elle n’était pas assez productive pour permettre à elle seule la survie du foyer. En effet, elle était la base sur laquelle pouvaient s’agréger de nombreuses autres activités, elle les rendait possibles : travail salarié pour d’autres exploitants ponctuellement ou sur le long terme, prise de terres en fermage, emploi de journaliers, pluriactivité (textile, artisanat, extraction de minerais, métier de charretier, etc.), autres menues pratiques plus ou moins illégales (chasse, cueillette, coupe de bois) et utilisation des communaux.

204

En ce qui concerne la structure des foyers, le modèle dominant était celui de la famille nucléaire ; en réalité, F. García González constate que plus on descend la pyramide sociale, plus les foyers sont nucléaires. Les grands propriétaires s’entouraient de leurs enfants (qui quittaient tard le domicile parental), de parents proches, de domestiques et composaient ainsi des familles élargies. Chez les défavorisés, les enfants travaillaient tôt, et donc s’établissaient plus tôt.

205

À travers tout l’ouvrage et en particulier dans le cinquième chapitre, l’auteur souligne la grande hétérogénéité des situations, bien plus complexes que ce que dissimulent les catégories figées. Il existait des laboureurs qui travaillaient parfois comme journaliers quand il y avait une forte demande, des journaliers qui se faisaient domestiques agricoles pour plus de stabilité, des artisans qui cultivaient la terre d’autrui pour arrondir leurs revenus, des journaliers qui étaient aussi charretiers, etc. La dénomination de laboureur recouvre des réalités sociales très différentes (certains sont de moyens propriétaires, d’autres sont totalement dépendants du travail salarié au même titre que les journaliers). Il ne faut pas non plus oublier que le patrimoine pouvait évoluer à travers le temps, en raison des héritages, des achats et ventes et des aléas de la vie. Toute cette diversité, les sources ne l’expriment en rien, et il faut lire entre les lignes. Cette société rurale se caractérise donc par sa grande mobilité : mobilité professionnelle, mobilité géographique (migrations saisonnières), mobilité intradomestique.

206

En effet, l’on constate l’importance des réseaux familiaux, en particulier pour les défavorisés. Les relations sociales prenaient diverses formes : entraide mutuelle, solidarité avec les amis et voisins, coopération, aide dans les situations critiques (au moment de s’installer, vers la fin de la vie), cohabitation (invisible dans les sources) et collaboration professionnelle. Cette entraide était indispensable pour survivre. Toutes ces relations informelles et très fluides d’amitié et d’entraide remettent en cause le modèle de la famille nucléaire, isolée, car justement elles dépassent le cadre strict du foyer : ces personnes se côtoyaient quotidiennement, partageaient les mêmes intérêts et étaient soumis à la même autorité.

207

Chaque groupe mettait en œuvre des stratégies afin d’assurer la continuité du statut social du foyer : pour les grands propriétaires (nobles, riches laboureurs, bureaucrates en tout genre), les stratégies matrimoniales se recoupaient avec des stratégies d’accumulation de patrimoine et/ou des stratégies d’ascension sociale (mariages pour accroître le capital, pour resserrer les liens avec ceux qui occupent les charges publiques, recours aux couvents et mariages entre cousins pour éviter la dispersion du patrimoine); pour les moyens propriétaires, des stratégies professionnelles fluides qui se rapprochent de l’entraide : fermages pris à plusieurs, cohabitation, emploi de proches à son service sur l’exploitation, favorisation de l’aîné (à l’heure de s’installer ou de l’héritage) pour qu’il reprenne le métier. Néanmoins, ces stratégies n’aboutissaient pas toujours, et l’on assistait parfois à des processus de mobilité descendante dans l’échelle sociale.

208

Ce qui ressort au fil des pages, c’est que les grands propriétaires avaient toutes les cartes en main (contrôle des moyens de production, contrôle des institutions, mainmise sur le territoire, prestige) pour perpétuer la domination qu’ils exerçaient sur la majorité de la population. D’un autre côté, les petits propriétaires étaient dépendants du travail agricole que mettaient à leur disposition les grands propriétaires, car leur force de travail excédait les parcelles réduites dont ils disposaient, et il leur était nécessaire de reverser cet excédent vers les terres d’autrui afin d’acquérir quelques maigres revenus et de survivre. Les stratégies mises en œuvre permettaient la reproduction des inégalités, et les cycles se répétaient à chaque génération.

209

F. García Gonzáles nous livre un ouvrage très complet, car il aborde de nombreux aspects, ne laisse aucun détail de côté, va en profondeur et apporte de réels éléments novateurs pour l’historiographie de la famille. Il remet en cause nombre de préjugés sur le milieu social dans les zones rurales montagneuses (famille nucléaire et donc isolée, concept de Laslett…) et s’efforce de dépasser les catégories figées en montrant qu’elles ne le sont jamais car la réalité est toujours plus complexe. C’est une des principales tentatives de son ouvrage : ne pas réutiliser les typologies rigides qui déforment la réalité sociale, mais à la place, établir de nouveaux modèles pour situer les changements dans l’espace et le temps, saisir leur évolution et leur diversité. Il illustre son propos de nombreux chiffres très précis, de pourcentages, de tableaux, d’exemples concrets tirés des sources. Par exemple, dans le dernier chapitre, il suit la trajectoire de plusieurs familles issues de différents groupes afin de voir l’éventail de stratégies déployées en vue de la reproduction sociale.

210

F. García Gonzáles est un historien inscrit dans les courants historiographiques actuels : l’intérêt pour la famille en tant qu’instrument d’analyse pour comprendre le système social des sociétés rurales, l’aspect plus culturel et qualitatif, l’interdisciplinarité (anthropologie, sociologie), la microanalyse sont des tendances qui ont le vent en poupe. Il apporte de réels éléments novateurs par son étude des réseaux, qui permet de dépasser l’historiographie du groupe de Cambridge, qui même si elle fut enrichissante à son époque, ne présente plus maintenant qu’un intérêt limité en raison de ses simplifications et de ses schémas hâtifs, qui se limitent à la typologie du foyer, les systèmes d’héritage, l’âge de l’accès des femmes au mariage par exemple, sans aller plus en avant dans l’étude des relations sociales.

211

Un des grands intérêts de ce livre est d’avoir réussi à intégrer des concepts et des méthodes provenant de diverses sciences sociales avec un objectif fondamental : expliquer le processus de reproduction sociale et les mécanismes qui se mettent en pratique, en partant de l’exemple concret de la famille dans la sierra de Alcaraz au xviiie siècle.

212

Floriane Machard

Noelle Plack, Common Land, Wine and the French Revolution. Rural Society and Economy in Southern France, c. 1789-1820, Burlington, Ashgate, 2009, 232 p.

213

Élève de Peter Jones de l’université de Birmingham dont nous connaissons les travaux sur la révolution française, Noelle Plack a consacré ses recherches aux mutations agraires dans le département du Gard. Le présent ouvrage qui est issu de sa thèse est fondé sur une ample documentation, la présentation en est synthétique, et le style clair et concis.

214

Noelle Plack porte d’abord un œil externe sur l’historiographie française traditionnelle. Elle trouve que les interprétations données par Georges Lefebvre et ses élèves ont été trop « rigides et dogmatiques, intransigeantes », tendant à négliger la diversité des régions françaises qui est toujours rappelée tout en étant oubliée dans les théories. Après cette mise en perspective historiographique, elle centre son propos sur le département du Gard en 1790. Elle en décrit le système de polyculture couramment utilisé sur les petites exploitations en faire valoir direct : céréales, oliviers, châtaigniers et vignes.

215

Tout ceci fournit le contexte nécessaire à l’étude des lois concernant les biens communaux durant la période révolutionnaire, leur tentative de privatisation. Sur les divers aspects de ce sujet, elle présente les connaissances actuelles sur la France en se basant sur les travaux de Peter Jones et les miens, et elle y ajoute une analyse approfondie du Gard, fondée sur de larges dépouillements des archives départementales. Elle présente une intéressante étude de l’impact des Montagnards, en particulier leurs réformes sociales. La loi de juin 1793 qui encourageait au partage des communaux n’eut guère de résultats immédiats. Sur 25 villages qui votèrent le partage, seulement 18 le mirent en œuvre. Pendant ces longues procédures un grand nombre d’habitants impatients ont défriché, usurpé de petits lopins pris sur les communaux. Les lois de 1813 et 1819 ont abouti à la vente ou à la mise en location de ces lopins usurpés. Elle montre ainsi que pour apprécier réellement l’impact de la révolution sur les propriétés collectives et la redistribution des terres, on ne peut se cantonner à la période 1789-1795 car il fallut une longue période pour que ces tentatives de partage portent leurs fruits. Je me réjouis bien entendu que cette recherche illustre la validité des hypothèses que j’avais avancées dans le cadre de mon étude générale sur les biens communaux en France. Ce travail de Noelle Plack est d’autant meilleur qu’il semble indépendant et s’appuie sur l’impact de la loi de 1819 sur laquelle il est très difficile de trouver des éléments au niveau national. Un autre aspect sur lequel il est très difficile de trouver des documents est celui des réclamations des communes contre les usurpations ou prétendues telles par les anciens seigneurs ; mais ici, il semble que le Gard n’apporte pas de réponse.

216

Noelle Plack décrit une société paysanne bien informée de la conjoncture économique et des événements politiques parisiens. Ils agissent au mieux de leurs intérêts et non selon le conservatisme qui leur est si fréquemment attribué. Enfin, elle émet l’hypothèse d’une transformation de l’économie rurale liée à ces défrichements de parcelles de communaux ; c’est de ce moment que daterait l’expansion de la viticulture. Il s’agit donc d’un livre stimulant ; appuyé sur les recherches récentes, il est animé par un cheminement original.

217

Nadine Vivier

Michel Brunet, Bonnet rouges et blancs bonnets. La politisation de la campagne catalane, 1815-1852, Canet, Editions Trabucaire, 2009, 275 p., 20 €.

218

Michel Brunet reprend dans cet ouvrage une question qui fut l’objet de nombreuses publications : comment s’est opérée dans le premier xixe siècle la politisation des masses rurales qui constituent alors l’immense majorité de la population ? Est-il besoin de rappeler la remarque de Maurice Agulhon selon laquelle sans le soutien des paysans la République aurait eu le plus grand mal à s’enraciner et la France n’aurait guère « dépassé Louis-Philippe et Mac-Mahon » ? L’intention est aussi, selon une approche classique, d’interroger la construction de notre « fabrique nationale ».

219

L’auteur, fin connaisseur de l’objet de son étude, applique sa grille de lecture à une province de l’extrême périphérie française, la Catalogne. Michel Brunet a scruté les archives avec infiniment d’attention et émaille son récit de citations pittoresques où douaniers et gardes forestiers finissent rossés par les habitants du lieu, quand les Catalans ne leur réservent pas un sort funeste.

220

De cette Catalogne française, ou « du Nord », incorporée au département des Pyrénées-Orientales, il dessine le tableau d’une région frondeuse, parfois « délinquante », où l’autorité de l’État peine à s’imposer. En ce sens, ceux qui s’intéressent au sujet rencontreront bien des points communs avec d’autres départements méridionaux où la médiocrité de l’encadrement scolaire, la polarisation sur les questions locales, la rétivité devant l’impôt, les sempiternelles querelles de clochers retardent la diffusion du sentiment d’appartenance nationale.

221

L’identité républicaine d’un département qui donne plus de la moitié de ses voix aux démocrates-socialistes le 13 mai 1849 est-elle alors un marqueur plus sûr ? Il ne faut pas rechercher dans ce livre l’établissement d’une filiation directe entre la Grande Révolution de 1789, les révolutions du xixe siècle, l’insurrection de 1851 et l’évolution politique ultérieure du département, pièce à part entière du « Midi rouge ». Tout au contraire, ce qui peut ici ou là jeter les bases d’une généalogie de l’orientation à gauche apparaît peu pertinent vu depuis les Pyrénées-Orientales.

222

1789 a déstabilisé la société catalane, société dont on aurait aimé que l’ouvrage livre une description un peu plus approfondie car le lecteur souhaiterait savoir, même brièvement, quels sont, à la fin de l’Ancien Régime, ses cadres, sa structure et les enjeux qui la traversent. C’est sur la question de la terre et de ses usages que se recomposent des « partis » qui relèvent davantage du clan que de familles politiques structurées autour de convictions claires. L’acquisition des biens des émigrés, dont beaucoup sont d’extraction populaire, trace un premier clivage entre « patriotes » et « royalistes ». La Révolution inaugure la remise en cause des droits d’usage sur les pacages et les forêts si importants dans ces régions montagneuses. L’État, au pire, prive les communautés de l’accès à une partie de leurs forêts communes ou instaure une législation inappropriée peu en rapport avec les besoins des habitants. La question de la terre commune revient avec persistance et les nombreuses périodes troublées de la première moitié du xixe siècle sont autant d’occasions d’insurrections où l’on rétablit en toute illégalité ce que la législation, forestière notamment, avait interdit. Si la résistance à l’État ne vient pas, dans ce cas précis, se greffer sur des luttes partisanes, elle revêt néanmoins un sens politique et rappelle que l’accès aux ressources naturelles a été longtemps le « moteur des luttes paysannes ».

223

La grande originalité de la Catalogne réside dans sa position de frontière : la proximité de l’Espagne génère des trafics dans lesquels on ne souhaite pas que l’État s’immisce et les luttes politiques ibériques trouvent une résonance sur ce versant des Pyrénées. Cela explique sans doute la raison pour laquelle, la plaine du Roussillon tient une faible place dans l’ouvrage alors que la Cerdagne, le Capcir, les hautes vallées dans leur ensemble et la côte focalisent l’attention. La présence de la frontière contribue à l’entretien d’un climat d’insoumission. L’interlope avec l’Espagne enrichit les sociétés locales, facilite la circulation monétaire. Les ports, Banyuls et Collioure, sont les têtes de pont d’un commerce qui étend ses ramifications financières sur le département et inclut la Catalogne française à de larges courants d’échange qui l’ouvrent sur l’extérieur. Ces flux illicites alimentent par ailleurs les guérillas carlistes, par intérêt plus que par conviction, ce qui ne manque pas d’embarrasser la Monarchie de juillet, soutien des libéraux espagnols. La contrebande n’est pas véritablement un facteur de politisation car les trafiquants ne retirent rien du soutien à l’opposition politique. Par contre, les connexions nombreuses entre la société catalane et les contrebandiers amènent à des luttes homériques avec les douaniers, agents par excellence de l’autorité de l’État, confondus dans un mépris unanime avec « les Espagnols ». Pour l’auteur, « le froid réalisme des intérêts brouille les appartenances politiques et jusqu’au sentiment d’identité nationale ». Michel Brunet réfute l’idée défendue par l’Américain Peter Seilhins pour qui la frontière a été un élément intégrateur dans la mesure où l’on sollicitait l’État pour trancher les conflits, introduisant ainsi le national par le biais du local. Il pense au contraire que si la France et l’Espagne participent au grand affrontement européen entre libéraux et conservateurs, la culture des Catalans l’a toujours emporté sur les intérêts nationaux et politiques.

224

D’où provient alors l’influence sociale-démocrate en 1848 sur le département des Pyrénées-Orientales si elle n’est mue par aucun intérêt de « classe » ou une conversion idéologique ? L’attachement à François Arago n’est pas étrangère à ce ralliement même si Michel Brunet nuance les convictions du savant et tempère son adhésion au « parti » démocrate-socialiste. On retrouve, comme dans la Provence de Maurice Agulhon, des formes de sociabilité associatives, conviviales et solidaires qui répondent à un besoin social tout en s’insérant dans la compétition entre blancs et rouges. Sur un mode archaïque, elles rassemblent des clientèles qui en attendent récompense. Les rivalités s’exaspèrent après la Révolution de février entre les réseaux républicains et les exclus du partage des prébendes. Le contexte économique déprimé ne semble jouer qu’à la marge car les Pyrénées-Orientales connaissent une situation plus favorable que d’autres départements pyrénéens où le calme a prévalu. Pour Michel Brunet, il reste difficile de plaquer des étiquettes politiques, ce qu’ont tendance à faire par commodité les autorités, sur ces querelles de « partis » qui n’ont « revêtu que des habits politiques d’emprunt ».

225

En conclusion, l’historien est réduit à la circonspection quant à la trace d’une politisation des campagnes catalanes. 1848 ne paraît pas véritablement donner le signal d’un alignement partisan en profondeur. La proclamation de la République n’est prétexte qu’au rejeu de failles plus anciennes propres à la société catalane voire aux microsociétés locales. L’État, au travers de sa législation et de ses agents, n’en demeure pas moins une puissance montante avec laquelle composer. Mais, depuis 1815, il n’existe guère de parti favorable au gouvernement, tout au plus une succession de ralliements opportunistes.

226

Le souvenir de la bande des Trabucaires, bandits de la frontière emprisonnés en 1846, témoigne de l’entremêlement entre culture locale et intrusion d’une autorité extérieure. Leur mémoire a supplanté celle des insurgés de décembre 1851 ; preuve à la fois de la persistance d’une identité catalane et d’une nostalgie de la frontière et de la liberté compromises par le renforcement progressif des États-nations.

227

L’ouvrage de Michel Brunet abandonne le lecteur sans certitudes mais il invite l’historien à la prudence sur cette question récurrente de la politisation des campagnes.

228

Dominique Danthieux

Rolande Collas, Paysans, artisans et monde rural en Touraine, Blaisois, Sologne, Blois, éditions Hugues de Froberville (33 rue Saint- Lubin), 2010, 125 p., 29 €.

229

L’auteur connaît bien la région qu’elle étudie pour avoir publié plusieurs ouvrages concernant principalement la Touraine durant la période moderne. Cependant, cette publication laisse le critique perplexe. Si la délimitation géographique proposée dans le titre possède sa cohérence (val de Loire et espaces bordiers plus pauvres), il n’en demeure pas moins que la Touraine est presque exclusivement abordée, le Blésois et la Sologne n’étant que marginalement traités. Concernant la Touraine, on relèvera en revanche, avec intérêt, que Rolande Collas a puisé dans des sources peu exploitées (minutes notariales notamment), largement centrées sur la Touraine du sud, une contrée ignorée, qui était loin d’être semblable au « jardin de la France » dans le val ligérien, retrouvant ainsi les approches et réflexions de Brigitte Maillard dans ces travaux d’histoire rurale sur la Touraine du xviiie siècle.

230

Les deux premières parties (paysage rural et société rurale au xviiie siècle) présentent de manière analytique des données classiques sur le monde des campagnes mais sans que les contrastes régionaux soient suffisamment mis en valeur ce qui aurait donné son prix à l’ouvrage. Résumer en quelques lignes ce qui concerne l’organisation de l’espace, les « travaux et les jours », les diverses facettes de la société paysanne, laisse le lecteur quelque peu sur sa faim mais sans doute est-ce là la perception déformée de l’historien familier de cette période.

231

La troisième partie sur le cadre de vie des ruraux nous est apparue comme la plus originale et la mieux maîtrisée par l’auteur. Elle est influencée par les travaux de Daniel Roche sur les « choses banales » et de l’ethnographe tourangeau Daniel Schweitz dont les recherches sur la maison traditionnelle font autorité et ont renouvelé le sujet pour la Touraine ou le Vendômois. S’appuyant sur de copieux dépouillements d’actes notariés, elle présente un portrait bien saisi sur le vif de l’existence quotidienne. Ainsi nous avons apprécié l’évocation de la fabrication de poterie rustique à Saint- Rémi sur Creuse (frontalière du Poitou) qui fournissait aux Tourangeaux du sud la vaisselle des jours ordinaires au xviiie siècle. Ces activités rurales tout à fait ignorées car localisées dans les confins tourangeaux mériteraient des recherches plus spécifiques (cf. en Bas-Berry celles des potiers de Milloux à Chaillac en limites du Berry et de la Basse-Marche.)

232

Il faut enfin exprimer des réserves sur la présentation du livre (composition a minima, illustrations médiocres avec légendes insuffisantes, coquilles nombreuses) tout cela combiné avec un prix élevé pour un petit ouvrage. Destiné au grand public ce livre présente un rapport qualité-prix plutôt défavorable.

233

Jean-Pierre Surrault

Yann Lagadec, Jean Le Bihan et Jean-François Tanguy (dir.), Le Canton, un territoire du quotidien ?, Rennes, pur, 2009, 389 p., 19 €.

234

Le recueil intitulé Le canton, un territoire du quotidien ?, publié sous la direction de Yann Lagadec, Jean Le Bihan et Jean-François Tanguy présente les actes d’un colloque sur le canton de la Révolution au début du xxie siècle tenu à l’Université Rennes 2 en 2006.

235

Il s’agit d’un ouvrage important. En effet, il fait le point sur l’historiographie et complète les travaux précédents sur de nombreux aspects, tout en explorant plusieurs points inédits, ainsi que l’indique le bilan initial établi par Jean Le Bihan. Il met surtout l’accent sur quelques questions jusque-là délaissées, comme le rapport entre canton, police et gendarmerie (Arnaud-Dominique Houte, Aurélien Lignereux, Laurent López) ou sur les aspects politiques. Il revient sur des périodes mal connues de l’histoire du canton, comme leur création en 1789-1790 (Yann Lagadec, Serge Bianchi) ou sur le Consulat (Marie-France Montel). Tout en accordant une place égale aux universitaires d’un côté, aux doctorants et aux post-doctorants de l’autre, il croise utilement les vues des historiens, des géographes et des spécialistes de science politique. Surtout, il s’intéresse au canton pour lui-même, et non en tant que cadre d’étude. Le livre fait la part belle aux espaces ruraux, bretons notamment, mais pas seulement. La partie méridionale du pays est bien représentée, du Sud-Ouest aquitain au littoral méditerranéen (Henri Courrière, Fabien Nicolas), en passant par la Corse. De nombreuses études s’emparent de l’objet et l’étudient à l’échelle nationale.

236

Plusieurs interrogations récurrentes parcourent cet ouvrage. Celle sur la définition des frontières cantonales permet de constater qu’à la différence d’une idée largement ancrée dans les esprits, les limites du canton ont beaucoup fluctué au cours de l’histoire, plus encore que celles des communes ou des départements, mais suivant des rythmes propres et dans des secteurs bien précis du territoire national (Marie-Vic Ozouf-Marignier et Nicolas Verdier). La recherche de la superficie idéale fut souvent au centre des préoccupations des administrateurs et des politiques, et ce dès les années 1789-1790, moment où s’élabore le processus intellectuel qui conduit à la naissance des circonscriptions administratives contemporaines. Institutionnellement, le canton connut son heure de gloire sous le Directoire. Toutefois, la monarchie constitutionnelle n’est pas en reste, puisque le ministère Martignac ouvre un débat en 1829 sur la décentralisation qui met l’accent sur la place du canton (Marie-Vic Ozouf-Marignier). Il apparaît que c’est surtout du milieu du xixe siècle à l’entre-deux-guerres qu’il connut un âge d’or d’un point de vue social et politique. La iiie République se penche sur la question de la pertinence du canton, les partisans de ce dernier mettant en avant pour sa défense des arguments liés à la géographie ou à l’histoire. L’interrogation se poursuit jusqu’en plein xxe siècle (Vincent Bernaudeau, Thomas Marty). Une réflexion théorique ne cesse donc de s’exprimer au sein des élites politiques, qui prend corps plus particulièrement lors de moments privilégiés (Michel Le Guénic). Les circonscriptions suscitent également l’intérêt d’une science administrative naissante dont l’essor sur le plan national et international se situe dans l’entre-deux-guerres (Gildas Tanguy).

237

Ces réflexions, ainsi que les modifications imposées à ce cadre administratif, ont des implications sociales importantes : l’incertitude sur la pertinence du canton comme cadre électoral, en concurrence avec l’arrondissement, entraîne une interrogation sur la place des classes moyennes (propriétaires, rentiers, hommes de loi notamment). Le canton est le cadre privilégié de ces groupes sociaux qui constituent le vivier politique des conseillers généraux, sans compter que la superficie de la circonscription entraîne la superposition de la zone d’influence du conseiller général avec la clientèle du notaire ou du médecin et avec les propriétés du châtelain. Car outre les conseillers généraux qui animent la vie politique et contribuent à ancrer l’idée républicaine au sein de la population à la fin du xixe siècle (cf. la Corse décrite par Jean-Paul Pellegrinetti), les acteurs de la vie du canton sont nombreux, des gendarmes qui le parcourent jusqu’aux juges de paix qui, en dehors de leurs fonctions judiciaires, constituent aussi des observateurs privilégiés de la vie sociale et économique de leur circonscription, investigateurs et rédacteurs des statistiques sous le Second Empire (Alp Yücel Kaya). Espace de vie, le canton apparaît comme étant fonctionnel, ainsi dans le cas des chemins vicinaux, même s’il connut aussi des échecs, comme celui des commissaires cantonaux en butte à l’hostilité des préfets sous le Second Empire (Jean-François Tanguy).

238

Le modèle cantonal est exporté dans l’empire napoléonien, notamment en Allemagne (Nicola Peter Todorov). Il permet de distribuer les emplois publics au bénéfice d’individus nouveaux et supposés fidèles, mais aussi de remodeler les territoires. En France, on réfléchit à son adaptation autour de 1900, quand la délinquance se fait mobile ; au passage, la gendarmerie évolue, ajoutant à ses fonctions de répression un rôle de service public. Autre aspect, le canton constitue l’un des points d’appui de la modernisation de la société. Premier degré de la trame urbaine, le chef-lieu de canton, avec ses commerces, ses espaces de sociabilité et ses réalisations architecturales (hôtels-de-ville), reproduit et diffuse les modèles venant de la grande ville, depuis les pratiques de consommation jusqu’aux usages politiques, comme le montre l’article de Corinne Marache.

239

Les élections cantonales sont habituellement négligées, à tel point qu’au cours des dernières décennies les médias les évoquent peu (Michel Bussi). Or, le canton est un territoire politique. Rappelant le lien étroit qui unit jusqu’à nos jours conseillers généraux et maires, le livre n’élude pas les enjeux plus récents, comme l’apparition des établissements publics de coopération intercommunale (epci, cf. l’article de Guillaume Bailly). Ceci offre des éléments pour une réflexion d’actualité à l’heure où se met en place la réforme territoriale (Emmanuel Cherrier, Olivier Dedieu).

240

Portant en couverture un étonnant document cartographique qui remonte aux premiers temps de la Révolution, moment de la mise en place du canton, le recueil se clôt par un cahier qui offre au public une vingtaine de sources diverses et inédites. Il s’agit de textes ou de documents iconographiques, de la Révolution à ces dernières années, souvent présentés. Ces sources illustrent le propos et constituent surtout une riche base documentaire dont peuvent tirer profit l’enseignant et le chercheur, en particulier l’historien des pratiques culturelles et sociales de l’administration et des territoires. Enfin, une utile et abondante bibliographie de plus d’une centaine de titres, judicieusement commentées, offre également un outil de référence dans ce domaine.

241

Jacques Hantraye

La Nantaise : histoire et renaissance, préface de Bernard Denis, Chaumont, éd. Castor & Pollux/Association « Pas bête la fête », 2010, 160 p.

242

La Nantaise est-elle une race bovine ? Pour Bernard Denis – professeur honoraire de l’école vétérinaire de Nantes, président du crapal et préfacier de ce beau livre – elle ne peut-être scientifiquement considérée comme telle. Mais, comme il le souligne par ailleurs, « il est d’usage qu’un groupe d’éleveurs choisisse d’appeler race un groupe d’animaux de type homogène dans un territoire donné à l’histoire duquel il appartient et auxquels ils sont attachés » (p. 102). Ainsi, l’histoire de la relation entretenue par les éleveurs des régions du Pays-de-Retz, de Blain ou de Redon avec leurs troupeaux nourrit cet ouvrage collectif soigné, éclairé par de nombreux témoignages, et richement illustré par la variété des archives et de somptueuses photographies.

243

Les auteurs insistent sur les hésitations émises dans la durée entre la distinction locale d’une race nantaise et sa confusion au regard de sa proximité avec la Parthenaise. La désignation d’une population bovine régionale est précisément attestée à la fin du xviiie siècle. Elle s’affirme au cours de la première moitié du xixe siècle dans la résistance au croisement des éleveurs locaux qui privilégient la sélection interne, et le rôle joué par les comices en faveur de l’amélioration de la race locale. Dans la seconde moitié du xixe siècle, l’action conjuguée de l’administration à travers la politique des concours, la mise en place des livres généalogiques et le volontarisme des élites locales favorisent la distinction entre « race nantaise pure » et « race parthenaise pure ». Mais progressivement, à partir des années 1880, les travaux des zootechniciens et l’aspiration du ministère de l’agriculture à développer une politique plus cohérente des races animales conduit à l’organisation d’un seul concours et d’un seul herd-book pour la « race parthenaise et ses dérivées ». Le livre généalogique de la variété nantaise cessa de fonctionner en 1913.

244

La Nantaise compte parmi les races locales, dites rustiques, issues des pratiques empiriques de tris élaborées par des générations de paysans. Bête à cornes mixte réputée pour ses qualités beurrières et la sapidité de sa viande, elle était surtout connue pour être un bon animal de trait, bien adapté, sachant se nourrir sur les terres pauvres des landes et apprécier les zones humides des marais. Conçue pour et dans un système agraire familial de polyculture élevage, elle fut mise à mal une première fois avec le développement de l’économie laitière au cours de l’entre-deux-guerres au profit de la Normande et de la Frisonne. Puis, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la politique de modernisation de l’agriculture fondée sur le triptyque de la mécanisation, de l’intensification et de la spécialisation provoqua sa quasi-disparition. Le ministère de l’agriculture encourageait alors la promotion des quelques grandes races spécialisées considérées comme les plus productives. La Nantaise en étant perçue comme un animal peu productif car adapté aux régions pauvres était considérée comme dépassée, condamnée à s’éteindre – son sort était ainsi plus généralement lié à celui de l’ensemble des races rustiques. De ce fait, au milieu des années 1970, elle avait pratiquement disparu.

245

Les auteurs mettent alors en évidence l’action conjuguée de quelques éleveurs, du milieu associatif, des chercheurs de l’inra et de l’Institut de l’élevage, et des administrateurs du Parc naturel régional de Brière pour sauvegarder la Nantaise entre la fin des années 1970 et les années 1980 – avant que naisse et soit diffusé le concept de biodiversité. Certes, il s’agit d’un phénomène inscrit dans le contexte des années 1968, qui rappelle des actions similaires, pour certaines plus précoces, menées en Bretagne, en Aubrac et dans d’autres régions. Mais l’acte qui s’est joué dans cette partie de l’Ouest de la France est singulier. En effet, parmi les facteurs qui ont conduit à conserver la Nantaise avant de créer une « réserve génétique », il y eut l’action engagée pour protéger les marais de la Brière, la variété locale se vérifiant à terme comme le meilleur agent en mesure d’entretenir les pâturages en zone humide. Les auteurs présentent ainsi l’histoire d’une démarche agro-écologique réussie, faisant que quelques trente années plus tard, un troupeau nantais de presque mille têtes existe, voire prospère. L’enquête réalisée pour cet ouvrage sur la situation contemporaine présente une activité d’élevage viable pour la viande, les deux-tiers des exploitants travaillant en extensif, avec une démarche de qualité et de commercialisation en circuits courts. L’absence de difficulté pour écouler la production, sa rentabilité relative en extensif (lutte contre le gène culard) rendent les éleveurs optimistes sur l’avenir à court terme de leur activité, tout en considérant nécessaire de consolider la démarche de qualité en agissant pour obtenir dans un futur proche une aoc, voire un label bio.

246

Au-delà de ses vicissitudes, l’histoire récente de la Nantaise et des acteurs économiques, scientifiques et politiques qui se sont regroupés pour sa sauvegarde argumente en faveur d’une démarche collective qui a su conjuguer avec succès l’agrobiodiversité avec sa valorisation économique et le développement rural.

247

Luc Capdevila

Jean Rubin et Pierre Ponsot, Les Labours dans l’agriculture traditionnelle bressane, Société des Amis de l’Instruction et de l’Agriculture de Sagy et Saint-Martin-du-Mont, 2009, 93 p.

248

Nos amis Jean Rubin et Pierre Ponsot avaient constaté que la littérature traditionnelle présentant l’agriculture bressane opposait schématiquement deux modes de labourage, en billons et à plat sans fournir de cartographie fiable ni description précise des modalités techniques mises en œuvre. Regrettant de ne pas être en mesure de conduire une enquête approfondie dans toutes les communes de Bresse, ils ont cependant entrepris d’interroger les anciens laboureurs des trois communes de Sagy, Montpont et Romenay, et de confronter les réponses obtenues avec celles apportées par quelques auteurs anciens qui se sont intéressés aux pratiques culturales et singulièrement au labourage. Ils ont publié en 2009 les résultats de leurs enquêtes dans ce court essai où ils exposent leurs hypothèses sur la réalisation du labourage en billons, avec quels instruments, en les maniant de quelles façons. Les gestes techniques décrits par les auteurs du xixe et du début du xxe siècles, pas plus que ceux des vieux laboureurs d’aujourd’hui ne permettent de répondre précisément à la question du comment : « comment les paysans créaient-ils une bande de terre élevée par la charrue au-dessus du niveau environnant, pour reprendre la définition de Littré ? » L’ouvrage s’attache à montrer la complexité de la réponse, liée à la fois aux instruments utilisés (araire, charrue, herse, rouleau) ; au précédent cultural (blé après maïs, méteil après blé, maïs après blé, pomme de terre après blé) ; aux itinéraires techniques (un ou plusieurs labours, un ou plusieurs passages de charrue, épandage ou non de fumier). D’où le « grand nombre d’opérations réalisées pour chaque culture : dix pour le blé après maïs, onze ou douze pour le maïs après blé, sans compter les finitions ».

249

Dans une seconde partie, les auteurs ont recherché ce que disaient du labourage les auteurs anciens, l’abbé Tessier dans une enquête nationale sur l’agriculture lancée sous Louis XV et dont les réponses ne furent publiées qu’en 1899 ; l’abbé Pierre-François Gacon, curé de Bagey-la-Ville, dans son Histoire de Bresse, Bugey et Dombes restée inédite ; le Préfet Bossi dans sa Statistique de l’Ain (1808). « Ces trois témoins de la fin de l’Ancien Régime et du début du xixe siècle prouvent de façon difficilement réfutable l’existence de la pratique du labour en billons en Bresse jadis savoyarde ».

250

Ce petit ouvrage, abondamment illustré, vient comme en écho apporter quelques réponses locales à un certain nombre de questions qui ont été abordées en 2006 lors du colloque de Nantes-Nozay-Chateaubriand organisé par René Bourrigaud et François Sigaut, dont les actes ont été publiés en 2007 sous le titre Nous Labourons par les Éditions du centre d’histoire du travail (voir Histoire et Sociétés Rurales, 36, p. 266).

251

L’ouvrage est disponible en consultation au Centre de documentation de la mrsh de Caen ; on peut se le procurer auprès de Jacques Guillemin, Président de l’Association, 81, chemin de la Vallière, 71580 Sagy – adresse email : <guillemin.jacques@wanadoo.fr>.

252

Edgar Leblanc

Pedro Lains et Vicente Pinilla (éd.), Agriculture and economic development in Europe since 1870, Londres et New-York, Routledge, « Routledge explorations in economic history, 39 », 2009, 407 p.

253

La question des rapports complexes entre l’agriculture et le développement économique est au cœur de la plupart des modèles explicatifs et des analyses théoriques du processus d’industrialisation qui a progressivement bouleversé l’économie et la société des pays européens à partir de la fin du xviiie siècle. À la suite de Marx, les économistes et les historiens se sont beaucoup interrogés sur le rôle qu’avait joué le secteur agricole dans le développement économique de l’Europe. Dans les années 1960, les théories de Paul Bairoch ou de Walt W. Rostow faisaient même du progrès agricole une condition sine qua non du développement du secteur industriel. Même si ces théories ont été depuis fortement discutées, nuancées, affinées, il n’en reste pas moins que les historiens et les économistes qui s’intéressent à la naissance de l’industrie scrutent avec une attention toute particulière les évolutions antérieures du secteur agricole. Mais, sitôt que l’industrialisation est en marche, leur regard se détourne de l’agriculture qui n’est plus perçue comme le moteur de la croissance. C’est oublier un peu vite que l’agriculture a pu, elle aussi, être en elle-même un facteur de croissance économique, principalement dans des pays au sein desquels la part du secteur agricole dans le pib, les exportations ou la main d’œuvre est restée longtemps importante.

254

C’est pour lutter contre cette tendance et cet oubli que Pedro Lains et Vicente Pinilla, respectivement professeurs à l’université de Lisbonne et à celle de Saragosse, ont initié cet ouvrage important qui rassemble les contributions de dix-huit chercheurs européens réunis à Saragosse en 2005 et à Helsinki en 2006.

255

Le but avoué de l’ouvrage est de mettre en valeur la contribution trop souvent ignorée de l’agriculture européenne au développement économique du continent en proposant une série d’études nationales et en réexaminant les diverses théories sur les liens entre développement agricole et développement économique. En fixant la date de 1870 comme terminus a quo des contributions des auteurs, les initiateurs de cette publication entendent détourner le regard des économistes et des historiens des débuts de l’âge industriel en les incitant à réfléchir au rôle qu’a pu continuer à jouer l’agriculture dans la croissance économique à partir du moment où la période du take-off est achevée ou en cours d’achèvement dans la plupart des pays européens. L’ouvrage est ambitieux – ses auteurs n’hésitent pas à le qualifier de « révisionniste » – puisqu’il vise à réévaluer le rôle du secteur agricole dans la croissance en tentant d’ébranler des habitudes de pensée bien ancrées. Il est extrêmement riche, tant sur le plan factuel que conceptuel. Ce compte-rendu n’a d’autre but que d’en souligner la richesse et d’inciter à sa lecture.

256

Dans l’introduction de l’ouvrage, P. Lains et V. Pinilla dressent en une dizaine de pages une synthèse de l’historiographie de la question des rapports entre agriculture et croissance économique. Remarquables par leur concision et la clarté de leur propos, les deux auteurs passent en revue les différentes théories qui ont marqué l’histoire de la pensée économique en montrant les interactions fécondes entre les travaux des historiens et des économistes. Ils soulignent notamment l’importance fondamentale des travaux des historiens britanniques qui, à partir des années 1980, ont profondément remis en cause l’existence d’une « révolution agricole » dans l’Angleterre du xviiie siècle. En ébranlant profondément des certitudes anciennes, ils ont conduit à balayer les paradigmes sur lesquels s’appuyaient tous les modèles explicatifs qui voyaient dans la révolution agricole un préalable nécessaire à la révolution industrielle. Il ressort de ces travaux que les liens entre agriculture et développement économique sont infiniment plus complexes que ce que l’on avait jusqu’alors cru comprendre et que le cas de l’Angleterre ne permet pas à lui seul d’élaborer un modèle explicatif généralisable au reste du continent européen. L’objet du livre est donc de réexaminer la question en étudiant à l’échelle de l’Europe deux questions fondamentales. La première est celle qui consiste à tenter d’expliquer les différentes modalités par lesquelles, à des époques diverses, la productivité du secteur agricole a commencé à croître de façon significative dans les pays du continent. La seconde, qui découle de la première, vise à tenter d’évaluer la contribution directe et indirecte de ces gains de productivité à l’augmentation de la richesse nationale.

257

L’ouvrage est divisé en deux parties distinctes. La première comporte trois études destinées à poser un cadre général et théorique aux treize études de cas qui constituent la seconde partie.

258

Dans la première partie, Alan L. Olmstead et Paul W. Rhode tentent tout d’abord de préciser le cadre conceptuel nécessaire à une étude comparative du développement agricole. Ils s’interrogent sur la nature des liens qui unissent le développement agricole et le développement d’autres secteurs économiques en se penchant sur le cas de l’Europe mais aussi sur celui plus récent de l’Asie. Ils passent en revue les différentes théories existantes et pointent leurs écueils en insistant sur le rôle fondamental des choix politiques opérés par les États. Puis Gema Aparicio, Vicente Pinilla et Raúl Serrano présentent une analyse approfondie de la place de l’Europe dans le commerce international des produits agricoles et alimentaires de 1870 à nos jours. Ce chapitre, comme nombre d’autres, repose sur un riche appareil statistique qui incitera le lecteur à se servir de l’ouvrage comme d’un réservoir de données brutes proposées sous formes de nombreux graphiques ou tableaux. La première partie de l’ouvrage se termine par une étude de Stephen Broadberry sur les changements structurels de l’agriculture britannique en comparant la situation de la Grande-Bretagne à celle des États-Unis et de l’Allemagne. Le cas britannique est à cet égard tout à fait particulier puisque dès la fin du xixe siècle, moins du quart de la main-d’œuvre était employé dans l’agriculture alors que cette proportion s’élevait encore à plus de 50 % dans les deux autres pays.

259

La seconde partie de l’ouvrage est constituée de treize études nationales. Comme le notent les deux directeurs de l’ouvrage, la volonté d’offrir une synthèse à l’échelle européenne rend paradoxalement nécessaire l’étude individuelle de chaque pays. Le cadre national s’impose en effet à plusieurs titres : c’est à l’échelle nationale que sont réalisées les principales études historiques et économiques, que sont collectées les différentes données statistiques et que furent, jusqu’à une époque récente, définies les politiques agricoles, sans compter que la croissance économique a emprunté des voies et des temporalités très diverses selon les pays étudiés, à tel point que toute tentative de généralisation reste hasardeuse.

260

Cette partie de l’ouvrage permet de mettre en valeur l’extraordinaire diversité des situations nationales dans le cadre d’une approche comparatiste. Elle permet aussi de proposer des études synthétiques sur des pays sur lesquels le regard de l’historien et de l’économiste français est peu amené à se poser habituellement. On trouvera ainsi des études sur le Danemark (Ingrid Henriksen), la Suède (Lennart Schön), la Pologne (Nikolaus Wolf), la Hongrie (Michael Kopsidis) ou la Turquie (?evket Pamuk) – on notera au passage que la Turquie est sans conteste pour les concepteurs de cet ouvrage un pays européen – qui voisinent avec des articles sur les Pays-Bas (Jan-Pieter Smits), l’Allemagne (Oliver Grant), la France (Nadine Vivier), l’Italie (Giovanni Federico), l’Espagne (Ernesto Clar & Vicente Pinilla), le Portugal (Pedro Lains) ou la Grèce (Socrates D. Petmezas). Chacune de ces courtes synthèses d’une vingtaine de pages tente d’évaluer la part et le rôle de l’agriculture dans la croissance économique du pays étudié.

261

S’il fallait ne retenir qu’un seul exemple pour illustrer le lien entre agriculture et croissance économique au sein même d’une société industrialisée et urbanisée, celui des Pays-Bas est tout à fait éclairant. Dès les années 1870, les agriculteurs hollandais créent des coopératives qui vont leur permettre d’investir dans la modernisation de leurs exploitations en réalisant des économies d’échelle et en développant un savoir-faire unique en Europe. En faisant le choix précoce d’une agriculture intensive entièrement tournée vers le marché, ils vont vite acquérir une avance décisive et développer un savoir-faire inégalé dans certains domaines. Encore en 1986, les Pays-Bas produisaient plus de 60 % des fleurs, plus de 55 % des bulbes et plus de 60 % des œufs commercialisés sur les marchés mondiaux.

262

Globalement, les pays étudiés peuvent se diviser en deux groupes. D’un côté, celui constitué par les pays de l’Europe de l’Ouest et du Nord pour lesquels l’agriculture a eu un rôle positif ou, au pire, neutre dans la croissance économique, la croissance industrielle étant accompagnée ou stimulée par la croissance agricole, et pour lesquels la plupart des changements majeurs ont eu lieu avant 1939. De l’autre côté, un groupe constitué par les pays méditerranéens ou d’Europe de l’Est pour lesquels les progrès agricoles ont été beaucoup plus tardifs mais néanmoins décisifs dans la croissance des pays. Pour les pays d’Europe de l’Est, l’ouvrage explique en partie ce décalage en insistant sur les conséquences négatives des modifications des frontières dues aux deux conflits mondiaux qui ont à chaque fois bouleversé radicalement les conditions d’accès aux marchés des productions agricoles. Pour les pays méditerranéens (Italie, Espagne, Turquie) la publication de données jusque là inédites permettent de réévaluer les progrès d’agricultures longtemps considérées comme archaïques et peu productives.

263

À ce propos, il faut pour conclure souligner la richesse de l’appareil statistique et graphique de l’ouvrage qui rassemble des données connues, mais aussi parfois inédites, et qui contient au total une soixantaine de graphiques et presque cent vingt tableaux qui viennent appuyer les démonstrations des auteurs et enrichir un ouvrage qui est à bien des aspects une véritable mine de renseignements et de réflexions sur la question complexe des rapports entre croissance économique et progrès agricoles.

264

Olivier Jandot

Jean-Pierre Lethuillier (dir.), Les Costumes régionaux entre mémoire et histoire, préface de Daniel Roche, Rennes, pur, 2009, vii-580 p., xxiv p. de pl., 24 €.

265

Dans son retour sur son enfance bretonne (Composition française, Gallimard, 2009), Mona Ozouf se souvient de sa grand-mère, « son costume, sa coiffe, sa langue, ses savoirs multiples », « enveloppée dans d’immuables jupes noires et jamais sans sa coiffe » même lorsqu’après guerre elle va s’installer en région parisienne. Et Mona Ozouf de préciser : « quelle honte, si le facteur venait à la surprendre ‘en cheveux’ ! Je ne la verrai ainsi que sur son lit d’agonisante. »

266

Ce costume régional, élément inséparable d’une identité que même à Paris on ne peut quitter, est au cœur de ce gros ouvrage. Issu d’un colloque tenu à Rennes en 2007 (« Costumes régionaux, mutations vestimentaires et modes de construction identitaires »), il reprend également les travaux de deux journées d’études, l’une sur la « Patrimonialisation des costumes régionaux » (Flers, 2007), l’autre sur « Matériaux et techniques de fabrication des costumes régionaux » (Rennes, 2008). La récolte est foisonnante : 46 communications, plus une stimulante préface de Daniel Roche et une substantielle introduction de Jean-Pierre Lethuillier, maître d’œuvre de ce volume.

267

Le titre de l’ouvrage mérite qu’on s’y arrête, car il ne coule pas de source. Si le directeur justifie le choix des mots costume (par préférence à vêtement ou habit) et régional (plutôt que traditionnel ou populaire), certains auteurs s’en démarquent. Odile Parsis-Barubé préfère parler des « manières autochtones de se vêtir », Eva Guillorel suit Daniel Roche qui, dans La culture des apparences, privilégie le terme de vêtement, Danièle Dossetto recourt indifféremment aux deux mots, tandis qu’Aziza Gril-Mariotte adopte celui de « costume populaire ». C’est que l’objet ici étudié n’est pas unique, qu’il obéit à différentes fonctions et que loin d’être réduit à un modèle de poupée folklorique il s’est construit, a été approprié et s’est diffusé de multiples façons. C’est pourquoi, par contre, le pluriel du titre fait l’unanimité. Les auteurs montrent en effet qu’il n’y a rien de moins figé que ces costumes, y compris dans le périmètre réduit d’un territoire. D’un canton à l’autre ils ne cessent de changer, ce que tous les voyageurs du xixe siècle savaient, qui se régalaient de la diversité des habits et dont témoignent la fameuse collection de dessins d’un Lalaisse ou cette notation d’un Jacques Cambry qui explore le Finistère en 1794 : « Le costume des hommes varie dans tous les cantons du Finistère et de la Bretagne ; celui des femmes dans chaque commune. » Mais les costumes évoluent également au cours des ans. Ainsi de la coiffe en Sarthe qui durant un siècle a « changé de forme en raison de la mode, des textiles commercialisés et des ateliers de broderie » (Communication de Michèle Baudrier). D’où « les images absurdes, sauf du point de vue des processus de récupération qui les ont créées, des coiffes bigoudène ou strasbourgeoise devenues emblèmes de toute la Bretagne ou de toute l’Alsace » (J.-P. Lethuillier).

268

C’est qu’en effet, il y a au moins deux points de vue sur les costumes régionaux, selon qu’on les porte ou qu’on les regarde. Les sources évidemment obligent l’historien à être plutôt du côté de ceux qui regardent que du côté de ceux qui portent, ce dont témoignent les 14 communications présentées dans une première partie intitulée « Patrimonialisation et instrumentalisation ». À partir des enquêtes statisticiennes de la Révolution et de l’Empire, des collections de costumes des musées régionaux, des magazines du début du xxe siècle ou des poupées folkloriques, c’est le costume régional regardé et mis en scène qui est ausculté. À l’instar des peintres du début du xixe siècle que Balzac montre posant leurs chevalets sur la place de Guérande « pleine de costumes bretons que viennent dessiner les artistes et qui ont un relief incroyable » (dans Béatrix, 1839-1845), ce sont d’abord et principalement ceux qui ne portent pas ces costumes qui s’en occupent. Les titres de plusieurs communications insistent sur l’effet créateur de ces regards : François Guillet s’intéresse pour la Normandie à la « construction d’une identité régionale » via les costumes, Agnès Sinsoulier-Bigot allant jusqu’à parler de « l’invention du costume berrichon » qui se perpétue encore aujourd’hui via la carte postale, contribuant ainsi « à véhiculer une image charmante et stéréotypée du Berry. » Cette histoire des costumes régionaux s’inscrit dans une histoire de la constitution des identités régionales, ce que J.-P. Lethuillier résume bien lorsqu’il dit que les costumes régionaux ont contribué à « l’invention des provinces » dont ils sont une des images emblématiques, contribuant à l’élaboration d’une « couleur locale » que reprendra en la systématisant l’industrie touristique. Manuelle Aquilina en donne un bon exemple avec la fête des filets bleus de Concarneau de 1905 à 2008.

269

Dans une seconde partie (« Sources anciennes et modernes ») onze contributions s’attardent sur des archives spécifiques qui nous permettent de compléter notre connaissance du costume à diverses époques. Parfois très latéralement comme lorsque Françoise Bayard dépouille les « levées de cadavres » dans le Lyonnais aux xviie et xviiie siècles ou Marie-Pierre Sclippa les inventaires après décès et les actes de procédure criminelles du pays de Léon au xviiie siècle. Plus directement à partir des recueils de costumes alsaciens (Léone Prigent) ou français (Nicole Pellegrin), à partir de la lithographie bretonne du xixe (Viviane Benoit-Renault) ou de la chanson en langue bretonne (Eva Guillorel). L’étude du costume ne s’arrête néanmoins pas à ces sources que nous pourrions considérer comme traditionnelles. Au sens propre, le costume est regardé sous toutes ses coutures, ainsi dans les collections muséographiques qui se sont constituées aux xixe et xxe siècles, afin de mener de véritables « autopsies » vestimentaires qui permettent d’« accumuler des détails parfois minuscules, révélateurs de savoir-faire, d’usages, de pratiques. » (Madeleine Blondel).

270

La même approche, très technique et matérielle, est privilégiée dans la troisième partie (« Fabrication des costumes et circuits économiques », neuf communications) où pas moins de trois contributions s’intéressent, j’allais écrire aiguille à la main, aux broderies de Basse Normandie, à celles du bonnet lorrain ou à celles de Tours. Dans cette partie, le costume est abordé sous les aspects artisanal et industriel de sa fabrication. Andrée Le Gall-Sanquer nous fait visiter le stock d’un marchand de drap de Landernau en 1743, Jean-Luc Richard recence dans la même région quelques 750 variétés ou origines d’étoffe, Eugènie Margoline-Plot scrute l’introduction des cotonnades et soieries des Indes dans le diocèse de Vannes, Aziza Gril-Mariotte étudie les échantillons des tissus imprimés pour le vêtement populaire de la manufacture d’Oberkampf de Jouy-en-Josas et Lou Taylor explore la création textile lyonnaise pendant l’Occupation, y repérant l’introduction d’une symbolique vichyste.

271

La dernière partie élargit le champ de la problématique, pour revenir aux « constructions identitaires » qui ne vont du reste pas sans des « abandons » (13 contributions). Des exemples étrangers (Irlande, Québec, Chypre, Roumanie) complètent des communications qui s’intéressent à des modes vestimentaires plus ou moins durables : le kilt pour enfant, les costumes marins des canotiers parisiens qui préfigurent les futures tenues de sport, les blouses et tabliers, véritables uniformes du travail dans les usines de chaussures de Fougères, la mode puis le déclin du costume créole à la Martinique et même l’habit consacré des religieuses. Toutes ces contributions montrent bien que le costume (plus forcément « régional » dans cette dernière partie) ne cesse de bouger. Deux contributions montrent même comment il est réinventé par des créatrices contemporaines qui s’en inspirent pour leurs collections de prêt-à-porter ou de bijoux.

272

Cette « histoire totale » du costume régional a l’originalité d’avoir été explorée non seulement par des historiens et des muséographes, mais aussi avec des amateurs, militants régionaux ou musiciens et danseurs qui utilisent ces costumes dans leurs pratiques associatives ou culturelles. Sophie Jolivet aborde cette question dans sa contribution intitulée : « Lorsque l’animateur du folklore rencontre l’historien, quel intérêt pour le costume régional ? ». Une « complémentarité qui, selon J.-P. Lethuillier, traduit la réalité de la recherche actuelle » et qu’il juge « indispensable et heureuse » car productrice de résultats. Ailleurs, Madeleine Blondel appelle à ce croisement des regards : « Regard de la couturière, de l’ingénieur textile, du restaurateur, de l’historien, du collectionneur, voire de la coquette soucieuse d’élégance, etc., car chacun, selon ses connaissances et ses sensibilités, a sa manière de voir. » Ce croisement des regards est en grande partie réalisé dans cet ouvrage.

273

On le voit, la richesse de celui-ci va bien au-delà de son apport à l’histoire stricto-sensu du costume régional. Par bien des aspects il aborde des thématiques plus larges, comme la relation Paris-Province, si importante dans l’histoire de la France au cours des derniers siècles. Il donnera des éléments de réflexion et de la matière à ceux qui s’intéressent aux questions d’idendités de groupes, d’affirmations de rangs dans la société, comme à ceux qui se penchent sur l’histoire des manières d’être, de s’habiller, de se tenir, tous éléments d’une histoire du corps dont le costume est en quelque sorte la continuation. Pour reprendre une formule de J.-P. Lethuillier le costume n’est pas seulement un objet, c’est aussi une fonction. « En ce sens, poursuit-il, tout vêtement a une fonction de costume, et cela vaut […] pour nos usages contemporains. Ne nous laissons pas tromper par eux : ce n’est que par refus d’avouer nos intentions que nous ne parlons pas de costumes pour nos… vêtements. » (Sauf justement, ajouterons-nous, à propos de ce vêtement masculin que nous continuons aujourd’hui à appeler un costume !). Il est intéressant pour conclure de voir où resurgit aujourd’hui la question du « costume ». Moins dans le port anecdotique d’un costume alsacien par un militant du Front National venu accueillir Marine Le Pen à Mulhouse il y a quelques mois, que dans les débats sur le voile, la burqa et le port « ostensible » de signes vestimentaires religieux. Ce n’est du reste pas un hasard si Mona Ozouf termine sur cette question son retour sur son enfance bretonne qu’elle avait ouvert avec la coiffe de sa grand-mère.

274

Michel Lulek

Arnaud Baubérot et Florence Bourillon, Urbaphobie ou la détestation de la ville aux xixe et xxe siècles. Actes du colloque réuni à Paris-12-Val de Marne en mars 2007, crhec, éditions Brière, 2009, 351 p.

275

Pourquoi une recension d’un ouvrage sur la ville dans notre revue d’histoire rurale ? Parce que la détestation de la ville, « urbaphobie » se conçoit forcément dans une relation symétrique avec l’idée de la campagne. Les expressions du rejet de la ville découlent de l’inquiétude face au processus d’urbanisation, et elles expriment, soit explicitement, soit en filigrane, une vision de la campagne. Dans cet ouvrage sont pris en considération les écrits émanant d’urbains, laissant à part les innombrables écrits de ruraux sur la ville, le plus souvent destinés à déplorer l’exode rural.

276

L’opposition à la ville émane soit d’une vision morale qui place la nature du côté du bien et la ville du côté du mal (depuis Rousseau), soit du discours hygiéniste du xixe siècle, soit encore des premiers socialistes pour lesquels la ville industrielle est l’expression d’un désordre. Tous ces écrits offrent deux types de problématiques, celle de la ville faillite ou celle de la ville perfectible. Certes l’analyse du discours est au premier plan mais la vision de la campagne est omniprésente dans cet ouvrage très bien construit et présenté en quatre parties comportant chacune une introduction : 1. La ville tombeau de la religion (six contributions) ; 2. Néo-ruralisme et utopies anti-urbaines (4 contributions) ; 3. Sortir de la ville : projet thérapeutique, projet pédagogique (7 contributions) ; 4. Refuser ou réformer la ville (6 contributions).

277

Même si l’ensemble de l’ouvrage est passionnant, les ruralistes se sentent plus directement concernés par les deux parties centrales. La deuxième partie analyse des refus de la ville qui prônent l’installation à la campagne : celle de Thoreau réfugié à Walden dans une forêt près de Boston en 1845-47, utopie individuelle loin du « vacarme de l’insignifiance » ; celle de Jean Giono avant la guerre. Giono voit la destruction de la ville par « la forêt en marche des paysans » qui est celle de « la civilisation naturelle de la sève et du sang ». Les socialistes français et britanniques des années 1830-50 voient la ville comme un chaos où la liberté de l’individu est broyée ; et les anarchistes qui quittent la ville dans l’entre deux guerres apprécient la campagne où « la pensée ne croupit pas dans la vie mortelle d’un mécanisme réglé et préparé à l’avance ». Ces écrits d’horizons politiques si divers ont un impact global considérable sur les visions données de la campagne et de la ville : une campagne saine, loin de la modernité ; de là il n’y a qu’un pas pour imaginer une campagne immobile.

278

La troisième partie pose la question : l’urbaphobie produit-elle le mythe de la nature ? « Le regard urbain qui s’embarrasse peu des réalités de la vie rurale, projette sur la nature ses frustrations et ses fantasmes, idéalise et finalement invente un territoire à la mesure de ses aspirations ». Le séjour en milieu rural, sain, doit avoir des vertus curatives, aussi bien physiques que morales. C’est pourquoi on y voit dès le début du xixe siècle, un espace idéal d’éducation. On y installe les colonies pénitentiaires pour jeunes délinquants, les établissements de thérapie des aliénés, puis les établissements scolaires mobilisent les vertus régénératrices communément attribuées à la nature comme l’internat de l’École des Roches dans l’Eure, la tentative d’ « éducation intégrale » et libertaire à Cempuis (Oise), les méthodes « sociaux-éducatives » des mouvements de jeunesse des années 1920. Les urbains font de l’espace rural, outre l’espace d’éducation, un espace de loisirs. Les hommes qui acceptent volontiers de résider en ville rêvent de leurs escapades temporaires à la campagne, dès le développement des loisirs dans la seconde moitié du xixe siècle : camping, naturisme.

279

L’ouvrage nous montre bien les conséquences sur les campagnes de ce regard négatif sur la ville et la volonté des urbains de modeler la campagne selon leurs aspirations, parfois leurs fantasmes. Certes les ruralistes sont bien sensibles à cette idée, mais leur audience est limitée car elle semble partisane et a du mal à combattre les idées reçues. Que les historiens de la ville analysent ainsi les mobiles du discours urbaphobe et montrent si clairement les conséquences des visions des urbains sur la transformation du monde rural ne peut que nous réjouir. Au-delà de cette vision « ruraliste », l’ouvrage a de grandes qualités intrinsèques et, en associant jeunes chercheurs et ceux reconnus, il donne une stimulante mise au point sur les pistes de recherche récentes.

280

Nadine Vivier

Michel Griffon, Pour des Agricultures écologiquement intensives, La Tour-d’Aigues (Vaucluse), Éditions de l’Aube, 2010, 140 p., 8 €.

281

Le débat entre partisans et adversaires du modèle agricole conventionnel dit productiviste prend parfois l’allure de controverses théologiques. Entre les thuriféraires de l’agriculture paysanne de proximité, biologique ou non, et les laudateurs d’une agriculture performante, toujours organisée en filières en vue de l’exportation, aux conséquences négatives sur l’environnement, le dialogue se réduit parfois à l’échange de clichés et de simplifications inopérants. Michel Griffon apporte une contribution stimulante au débat et éclairante pour les acteurs : il s’inscrit dans la promotion d’agricultures à la fois compatibles avec l’environnement et capables de combattre la malnutrition et la pauvreté dans le monde. M. Griffon est aujourd’hui directeur général adjoint de l’Agence nationale de la recherche (anr) après y avoir dirigé le département « Écosystèmes et Développement Durable ». Ingénieur agronome (ina 1971) et économiste, il a été chargé de l’économie à la direction scientifique du cirad, puis directeur de l’Unité de Recherche en Prospective et Politique Agricole et directeur scientifique du cirad. Il est à la fois expert, administrateur, chercheur et gestionnaire de la recherche. Avec Bernard Chevau-légers et Bruno Parmentier, il prône une « agriculture écologiquement intensive », notion qui provoque des débats intenses dans les milieux agronomiques.

282

L’opuscule que présentent les éditions de L’Aube reprend la substance de deux conférences données l’une au Zoopole de Ploufragan dans le cadre de l’initiative « Côtes d’Armor 2mille20 », l’autre devant les étudiants de l’École supérieure d’agriculture d’Angers. Trois chapitres, sans bibliographie, mais avec des références infrapaginales nourries (p. 36, 51, 93), constituent l’ossature de ce plaidoyer pour une nouvelle révolution technologique de l’agriculture, une politique des subventions à l’agriculture entièrement refondée et pour une nouvelle gestion des écosystèmes.

283

Le premier chapitre brosse un tableau à l’échelle mondiale des mutations qui ont affecté le secteur agricole depuis les années 1930-1950 et qui forment le contexte de la situation d’aujourd’hui : famines corollaires de l’explosion démographique et intensification de la production, par exemple à travers la « révolution verte » ; constitution d’un marché mondial des céréales ; effets environnementaux négatifs comme la déforestation ou la dégradation des sols agricoles ; atteintes à la santé publique par les épizooties d’origine alimentaire ou les pesticides ; changement climatique ; place croissante des agro carburants liée à la raréfaction des ressources en énergies fossiles.

284

Le second plaide pour de nouvelles techniques agricoles « écologiquement intensives […] afin de définir une alternative technologique qui permette à la fois d’obtenir de hauts rendements et de gérer positivement les écosystèmes en produisant des services écologiques ». M. Griffon rappelle que cette alternative a reçu diverses dénominations, dans les pays anglo-saxons tout particulièrement, « agroécologie » du cirad ou de l’onu, « écoagriculture », « révolution doublement verte », « evregreen revolution », « agriculture de conservation », « agriculture à haute valeur environnementale ». La gamme des techniques de production écologiquement intensives qu’il préconise visent à tracer le chemin d’une autre agronomie, retrouvant le sens de la complexité de l’acte agricole et mieux adaptée aux contraintes de demain. Il fixe sept grands objectifs à cette agriculture du futur : produire des biens agricoles en même temps que des services écologiques, gérer l’eau, gérer le capital sol et lutter contre son érosion, contribuer à améliorer le climat, contribuer à lutter contre les incendies, gérer la biodiversité, assurer la beauté du paysage. « Ce nouveau type d’agriculture ne pourra s’instaurer qu’avec des politiques publiques d’appui ».

285

C’est l’objet du troisième chapitre, « de nouvelles politiques agricoles pour l’accompagnement d’une agriculture et de territoires à haute valeur environnementale ». Une révolution technique d’une telle ampleur, organisée pour être efficace au niveau mondial, exigera l’adhésion forte des acteurs et les coûts économiques et sociaux prévisibles devront être allégés par une réorientation radicale des subventions publiques correctrices des inégalités créées par les marchés. Cette conviction retrouve celle qu’Henri Nallet expose dans l’essai qu’il publie à la Fondation Jean Jaurès et apporte une pierre supplémentaire au chantier des négociations sur l’avenir de la Politique agricole commune européenne. Sa réflexion se situe sur le long terme, et il tente d’en définir les enjeux. « Les marchés alimentaires du futur », diversifiés en fonction des réalités régionales, mais avec la perspective de l’alimentation de 9 milliards d’individus, « vont requérir la mise en place d’une organisation collective beaucoup plus volontariste que ce que ferait spontanément un marché mondial livré à lui-même ». « L’irruption de nouveaux marchés énergétiques et industriels », avec les agrocarburants, les huiles végétales à usages industriels, les fibres textiles, les produits de la chimie verte, « la hausse des cours de l’énergie peuvent conduire à une course effrénée à la terre et à une concurrence désastreuse entre productions à usages industriels et productions alimentaires. Dans nombre de pays, « la compétition entre la ville et la campagne conduit à des réductions notables de l’espace agricole productif ». L’accroissement des besoins alimentaires mondiaux comme la réduction des surfaces cultivables créent les conditions d’une hausse tendancielle des prix agricoles. Ces enjeux dessinent le cadre d’une nouvelle compétitivité qui pourrait conduire à une évolution des positions au sein de l’omc et, peut-être, à de nouvelles règles encadrant le commerce mondial.

286

Dans ce contexte, les agricultures européennes auront besoin d’une politique agricole renouvelée, profondément transformée, certes, mais bien réelle, à moins de laisser à d’autres pays – Canada, Australie, États-Unis, Ukraine, Russie – le soin d’assurer l’alimentation de l’Europe. Pour réussir la mutation écologique des agricultures européennes, des efforts devront être consentis au niveau des exploitations comme au-delà, dans les bassins versants. À terme, la distinction entre le premier pilier et le second n’aura plus de caractère opérationnel puisque chaque exploitation produira des produits agricoles et des services écologiques et paysagers. Mais pour en arriver là, des incitations et des soutiens publics seront nécessaires pour accompagner les changements dans les exploitations. On comprend bien que le rappel de toutes ces contraintes et de tous ces atouts étroitement mêlés débouche sur le constat d’une complexité croissante de la décision publique dans la gestion de l’agriculture et des territoires ruraux et remodèle les relations entre villes et campagnes, entre citadins et ruraux. Un rapide survol de la situation des agricultures des pays en développement conclut à la nécessité de nouvelles politiques qui permettraient aux agricultures familiales de conforter leur fragile développement.

287

Le petit volume de Michel Griffon constitue un repère dans les débats relatifs au devenir de l’agriculture, en France comme aux autres échelles. En prenant parti pour « des agricultures écologiquement intensives », il se range aux côtés des défenseurs d’un secteur agricole puissant, produisant pour nourrir l’humanité tout en fournissant des services à haute valeur environnementale, pariant sur l’agriculture comme modalité d’entretien de l’environnement et sur l’environnement comme facteur de la production agricole. Un pari, risqué sans doute, mais nécessaire.

288

Edgar Leblanc

Lucienne Néraud, Le Mouvement des ouvriers agricoles mexicains et mexicains-américains au Texas (1966-1986), Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, 2009, 440 p., 39 €.

289

Cet ouvrage évoque la vie au Texas des ouvriers agricoles d’origine mexicaine qui connaissent des situations socio-économiques difficiles et cherchent à y remédier. L’ouvrage est divisé en cinq parties correspondant à un découpage chronologique : 1836-1940 (Des peones aux migrants), 1940-1965 (Préludes), 1965-1967 (De Delano à Rio Grande City), 1967-1975 (Action politique et enracinement communautaire), 1975-1986 (Action directe et lobbying). Cette structuration très claire permet une lecture logique et aisée. L’un des atouts de cet ouvrage est de montrer comment les inégalités sociales et les injustices sociales qu’elles génèrent sont parfaitement reproduites d’une génération à une autre. En effet, dès la fin du xixe siècle, les ouvriers agricoles du Texas ont essayé, en ayant recours à des stratégies très diverses, de connaître une mobilité sociale ascendante. Mais tout au long du xxe siècle, les conditions ne sont pas remplies pour enregistrer des progrès significatifs concernant leur statut.

290

La première partie de l’ouvrage (1836-1940) débute lorsque le Texas, alors territoire mexicain, proclame son indépendance pour devenir partie intégrante des États-Unis. À ce moment-là, la quasi-totalité des terres, principale source de richesse, passe aux mains des nouveaux maîtres des lieux : des colons d’origine américaine et européenne. Assez rapidement, l’ordre colonial espagnol laisse la place à une américanisation du Texas. Dominée par le coton, l’agriculture s’intéresse davantage aux esclaves noirs qu’aux travailleurs hispaniques. En quelques années seulement, nombre de Mexicains perdent partie ou totalité de leurs biens ; certains se réfugient au Mexique, d’autres se voient forcés de vendre leurs terres à bas prix. Victime d’ostracisme et de discrimination, la majorité de cette population est reléguée au bas de l’échelle sociale, même si une partie de l’ancienne classe dirigeante, les ricos, rejoint les rangs de la nouvelle élite anglo. Dans cette nouvelle structure sociale, les vaqueros s’occupent du bétail et des chevaux tandis que les peones sont chargés de l’élevage des chèvres et des moutons, des travaux des champs ainsi que de multiples autres tâches. Les Anglos redoutant par-dessus tout une alliance entre Noirs et Mexicains, ces derniers sont victimes de brimades et d’expulsions partout où les deux groupes se côtoient. Avec la guerre de Sécession et l’émancipation des Noirs, les travailleurs hispaniques commencent à jouer un rôle essentiel dans le développement économique. Mais de nouvelles catégories et de nouveaux modes de faire-valoir apparaissent pour l’exploitation du coton : les « fermiers » et métayers, ainsi que des petits propriétaires, doivent ainsi s’endetter pour survivre. En effet, dans un contexte de pénurie de capitaux, il convient d’engager financièrement les récoltes non plantées auprès de marchands remboursés lors de la vente. L’image que les Anglos ont des Hispaniques leur permettent de justifier leur exploitation : ils sont dépeints comme « dociles, indolents, ignorants, décadents, médiocres, peu enclins au travail et s’abandonnant à tous les vices » (p. 43). Cette vision des choses va souvent de pair avec une conception paternaliste du rôle de l’employeur à qui il est conseillé de se montrer « ferme » mais « aimable », s’il veut obtenir le maximum de ses employés.

291

Au début du xxe siècle, l’essor de l’agriculture commerciale, la concentration et la mécanisation modifient les besoins en main d’œuvre du Texas. L’ouvrier à l’année, le fermier et le métayer deviennent moins rentables. On voit de ce fait apparaître des groupes d’ouvriers agricoles saisonniers qui se déplacent d’une exploitation à une autre, et même d’une région à une autre, à la recherche d’emplois. L’afflux de travailleurs mexicains correspond aussi à un contexte où le Mexique est un pays miné par l’inflation, le chômage et la famine. Dans ces conditions, l’ordre social rural répressif visant à contrôler la force de travail mexicaine perdure. Les Anglos forment des milices, en partie composées de Texas Rangers, qui font régner la terreur dans la population hispanique. Faute de ne pouvoir s’exprimer autrement, les rancœurs transparaissent dans la musique. Les violences auxquelles sont soumis les Mexicains et Mexicains-Américains donnent en effet naissance à des ballades (corridos) dans lesquelles on raconte comment ils défendent leurs droits dans une lutte inégale. En général vaincu, le héro s’enfuit au Mexique, à moins qu’il ne soit tué ou capturé. Durant ces années, grèves et actions des associations de travailleurs ou de syndicats se soldent généralement par des échecs.

292

La seconde partie de l’ouvrage intitulée « Préludes (1940-1965) » insiste sur de nouveaux processus : industrialisation de l’agriculture florissante, concentration plus importante des terres, maintien d’un lobby puissant de la part des producteurs, diversification économique du Texas mais aussi période noire inhérente à la Guerre froide, au maccarthysme et à la mise en tutelle des syndicats. En dépit de la mécanisation et de l’utilisation de produits chimiques, l’agriculture intensive exige toujours de grandes quantités de main d’œuvre. Dans le cadre d’accords bilatéraux, le programme Bracero (1940-1964) institutionnalise le recours aux ouvriers mexicains. Les premières années, certains exploitants texans boycottent ce programme, s’élèvent contre l’ingérence de l’État fédéral et refusent les conditions, à leurs yeux trop favorables, octroyées aux travailleurs mexicains. Mais face à la lutte contre l’immigration clandestine qui s’intensifie, ils finissent par s’y rallier. Les revenus des travailleurs se situent toutefois en grande proportion en dessous du seuil de pauvreté. Sans impôt sur le revenu, ni sur les sociétés, le Texas n’a rien d’un État providence. De sérieux problèmes de logement et de santé en découlent. De plus, l’action syndicale est limitée alors que les contre-offensives patronales sont systématiques : toute atteinte à la liberté du travail est interdite ; se rassembler à proximité d’une entreprise en grève constitue un crime punissable de deux ans de pénitencier, etc. En revanche, l’agression d’un gréviste par un briseur de grève n’est qu’un simple délit. À la fin des années 1950, la percée politique des Mexicains-Américains s’observe dans les villes et contribue à ébranler le vieil ordre social, avec le soutien de l’Église catholique ainsi que de quelques organisations mexicaines-américaines progressistes.

293

Dénommée « De Delano à Rio Grande City (1965-1967) », la troisième partie de l’ouvrage commence par souligner l’apparition d’une nouvelle étape en 1966. Tout débute dans la région de Delano (Californie) où des travailleurs de packaging vignobles initient une lutte qui est très médiatisée. Les ouvriers agricoles cumulent toujours tous les handicaps sociaux : taux de chômage et de sous-emploi élevés, revenus très bas, isolement social et politique, absence de législation du droit du travail et du droit social, etc. Après plusieurs mois de conflits, les ouvriers agricoles ont réussi à faire connaître leur situation au grand public et à s’attirer la sympathie ainsi que le soutien de nombreux acteurs. En parallèle, des grèves surgissent en Floride, dans le Michigan et le Wisconsin. Au Texas, c’est dans le comté de Starr qu’une grève surgit. Mais le contexte est peu favorable : l’emploi n’est pas régulier, la migration saisonnière est importante, les petits producteurs sont nombreux, la proximité du Mexique fournit un ample réservoir de main-d’œuvre bon marché. Les producteurs ne veulent en conséquence absolument pas entendre parler de syndicalisation. Dans le rapport de force opposant les ouvriers agricoles aux producteurs, un certain nombre d’acteurs de la société civile témoignent de leur solidarité aux ouvriers. Mais ils restent en fin de compte relativement seuls.

294

La quatrième partie « Action politique et enracinement communautaire (1967-1975) » rappelle que cette époque encourage les résidents à intervenir directement dans la gestion de la vie locale. Dans un contexte d’effervescence politique et sociale croissante, les campesinos du Texas sont appelés à participer. Une nouvelle génération de militants mexicains-américains se dessine. Pauvres parmi les pauvres, les ouvriers agricoles commencent à bénéficier des programmes de lutte contre la pauvreté, sous la présidence Johnson puis l’administration Nixon. Pour la période 1969-1975, on constate un regain de l’action syndicale alors que le militantisme chicano progresse. Le logement, la santé, l’éducation, la formation professionnelle et la réinsertion ou encore l’aide judiciaire constituent les principaux champs d’action.

295

Enfin la cinquième partie – « Action directe et lobbying (1975-1986) » –, aborde en particulier les rôles de deux syndicats dans le contexte d’une administration républicaine peu sensible aux problèmes des exclus de la société américaine. Face au refus obstiné de tout changement de la part des exploitants, le recours aux tribunaux s’avère obligatoire. L’action publique et le lobbying sont privilégiés par certains militants : proposition de lois, pétitions, comités de soutien, marches, grèves de la faim, etc. La bataille devient législative. Au-delà de revendications concernant le salaire minimum, les mesures de protection par rapport à l’usage de produits chimiques et toxiques, l’assurance chômage ou le droit syndical, c’est l’assurance concernant les accidents du travail et les maladies professionnelles qui donne lieu à d’âpres débats. La répression des droits fondamentaux par la police, dont les débordements sont révélés par les médias, imposent quelques progrès. En 1984 par exemple, il est interdit d’arrêter les Hispaniques de manière arbitraire sous le seul prétexte qu’ils pourraient être entrés illégalement aux États-Unis. Mais avec le reaganisme les aides fédérales sociales diminuent et une bonne partie des ouvriers agricoles continue de vivre dans des colonias : des « bidonvilles » ruraux selon L. Néraud.

296

Pendant vingt ans (1966-1986), les campesinos du Texas tentent donc de faire valoir leurs droits afin de sortir de conditions d’exploitation et du « cercle vicieux de leur misère » d’après l’expression de l’auteur. Très progressivement, un mouvement de contestation s’est organisé. Grèves, boycotts, marches et manifestations, débats et décisions de justice ont alerté l’opinion publique sur des conditions de travail et de vie peu enviables de ces personnes et ont contribué à briser leur isolement.

297

Cependant, dans un État conservateur tel que le Texas, les progrès obtenus sont globalement limités. Les rapports de force entre employeurs et employés sont difficiles à faire évoluer pour des raisons diverses : crise économique, pouvoirs très étendus des producteurs, absence de soutien d’autres acteurs pourtant alliés. Ajoutons qu’un groupe aussi démuni ne peut parvenir à modifier son statut économique et social que si d’autres organisations lui apportent un soutien financier et matériel, ainsi qu’une caution morale.

298

Encore aujourd’hui, la question du sort de la main-d’œuvre mexicaine et mexicaine-américaine reste entière. L’élection à la présidence de Vicente Fox au Mexique et celle de George W. Bush aux États-Unis voient dès 2001 l’apparition de discussions sur un nouveau programme bilatéral de travailleurs immigrés. Mais les attentats du 11 septembre 2001 relèguent au second plan ce projet qui refait néanmoins surface quelques années plus tard. Les conditions de travail et de vie des ouvriers agricoles ne se sont pas améliorées significativement. Un des problèmes persistants est celui du manque de volonté politique de mettre fin à la véritable subvention que constitue, pour le secteur agricole, l’immigration clandestine. En effet, les marges de manœuvre des travailleurs légaux sont d’autant plus limitées que leurs employeurs peuvent, en cas de désaccord, avoir recours à tout moment à des travailleurs illégaux pour les remplacer.

299

Cet ouvrage montre donc la parfaite continuité historique et toute l’ambigüité des relations entre les États-Unis et le Mexique. Au-delà d’un système basé sur le différentiel économique entre les deux pays, c’est aussi plus fondamentalement la nature des rapports sociaux et raciaux qui expliquent le maintien de statuts d’un autre âge. Bien écrit, parfaitement organisé, documenté et démonstratif, l’ouvrage séduit le lecteur sensible à l’interprétation de la reproduction des inégalités sociales. On peut toutefois regretter quelques longueurs et répétitions ainsi que le regroupement de tous les documents dans les seules annexes. Une mise en page plus illustrée et une réduction du nombre de pages global auraient sans doute permis de rendre cet ouvrage accessible à un plus grand nombre de lecteurs. Le ton dénonciateur a priori de quelques passages peut surprendre. Mais la réalité des faits prouve par la suite qu’il s’agit bien du constat d’une réalité sociale très dure et non de jugements de valeurs rapides ou orientés. Il ne s’agit cependant là que de remarques mineures. Enfin ce livre invite à réfléchir sur des situations analogues ailleurs dans le monde. À cet égard, le parallèle avec les travailleurs marocains employés dans l’agriculture du sud de l’Espagne n’est pas sans intérêt.

300

Jean-Marc Fournier

Robert Chapuis, Vers des Campagnes citadines, le Doubs (1975-2005), Bonchamp, pufc, Cêtre, 2007, 206 p.

301

L’ouvrage de Robert Chapuis, intitulé Vers des Campagnes citadines, le Doubs (1975-2005), a pour originalité de poursuivre une étude consacrée aux mêmes campagnes sur la période s’étendant de 1955 à 1975 (thèse publiée en 1982). Robert Chapuis tente donc, avec succès, de souligner les mutations que les campagnes du Doubs ont connues entre 1975 et 2000, tout en comparant avec la situation de 1955.

302

L’hypothèse de départ est la « citadinisation des campagnes » : les habitants des campagnes ont peu à peu occupé les mêmes types d’emplois et adopté des comportements semblables à ceux des citadins. Pour valider ce postulat, l’auteur s’intéresse à plusieurs thèmes clés : la périurbanisation, l’attraction des villes par leurs emplois et leurs services, la désagricolisation, la désindustrialisation, la tertiarisation, les mutations sociales et culturelles, le redécoupage administratif et la réinvention de la campagne par les citadins.

303

L’ouvrage se décline en onze chapitres : après un chapitre de précisions méthodologiques (notion de campagne vue par l’Insee et délimitation du terrain d’étude qui a pour originalité d’être un département frontalier), l’auteur souligne la façon dont les campagnes du Doubs ont été investies par les citadins, à des rythmes inégaux selon les périodes, avant d’en étudier les causes (chapitres 2 et 3) : après une période de « zénith » (1975-1982), la périurbanisation s’est « essoufflée », avant de s’étaler (1999-2004). Ce processus d’étalement des villes, largement étudié par les géographes, a pour cause connue la volonté d’acquérir une maison « à la campagne ». Dans le cas du Doubs, des politiques communales incitatives (augmentation des impôts locaux plus faibles qu’en ville et prix intéressant au mètre carré des lotissements communaux) ont accompagné les politiques nationales. Le prix du foncier a joué un rôle essentiel : dans une couronne de 20 km autour de Besançon, le prix tombe de moitié par rapport à la capitale régionale, voire des trois quarts si l’on s’éloigne davantage, « sans être pour autant isolé » (p. 53).

304

Au cours des chapitres 4 à 7, Robert Chapuis aborde les mutations des campagnes par secteur économique, sous une forme classique et claire. Le travail montre que le nombre d’agriculteurs a été réduit de moitié entre 1975 et 2000 avec le maintien d’une activité laitière de qualité ; le déclin industriel a été marqué par « l’implosion de la filière horlogère », la crise et la restructuration de l’industrie automobile autour de Montbéliard ; et l’on assiste à une forte tertiarisation dans les agglomérations et les campagnes.

305

Puis, l’auteur se penche sur les mutations d’ordre social et culturel qui caractérisent les campagnes du Doubs : les ouvriers restent la catégorie d’actifs la plus nombreuse, avec une nette progression des autres catégories socio-professionnelles, assortie d’une forte féminisation chez les professeurs et les cadres du secteur public.

306

Ces campagnes, influencées par la ville, se caractérisent aussi par un niveau de vie équivalent à celui des villes, une identité culturelle « presque urbaine », avec une hausse du niveau scolaire des adultes et une taille des ménages qui s’apparente à celle des villes. Ces campagnes citadinisées développent une nouvelle urbanité villageoise : « Les nouvelles municipalités, socialement beaucoup plus diversifiées et où les nouveaux résidents pèsent de tout leur poids, veulent donner un nouveau lustre à leur village en réorientant la politique d’aménagement traditionnel vers des aménagements de type urbain » (p. 142-143) : l’éclairage des rues s’est diffusé, le fumier a disparu des rues, les maisons anciennes sont restaurées…

307

Le chapitre 10 analyse la restructuration territoriale en lien avec la « révolution silencieuse de l’intercommunalité » : communautés de communes, communautés d’agglomérations, Pays et Scot (30 communautés de communes et 2 communautés d’agglomérations en 2005). Ce chapitre se penche aussi sur les regroupements pédagogiques et paroissiaux. Enfin, le dernier chapitre de l’ouvrage, intitulé « La campagne réinventée », s’intéresse aux regards portés sur la campagne et aux nouvelles pratiques créées par la fonction de « campagne-nature » (Philippe Perrier-Cornet, 2002). Si l’allure du paysage agricole n’a pas fondamentalement changé depuis 1955 (moins de 5 % de la superficie agricole utilisée), la campagne connaît de nouveaux usages (expansion des loisirs de plein air, essor du nombre d’hébergements ruraux) et, le sentiment d’une nature menacée apparaît, assorti d’une volonté de reconquête et de protection du patrimoine naturel.

308

L’intérêt de cette étude pour la géographie rurale est indéniable : à la fois sur le plan de la démarche historique, de la méthode de recherche et de l’illustration d’une notion géographique : la périurbanisation. L’ouvrage, au style alerte et fluide, constitue une excellente analyse concrète du phénomène de la périurbanisation en France, sur un intervalle de temps suffisamment long pour en dégager les tendances de fond. Robert Chapuis revisite les campagnes du Doubs, qu’il avait étudiées trente ans auparavant, soulignant son vif intérêt pour la géohistoire. Ce département est effectivement intéressant pour le chercheur puisqu’on y trouve toutes les communes rurales définies dans le zauer (zonages en aires urbaines et en aires d’emploi de l’espace rural) de l’insee : communes rurales isolées, périurbaines et multipolarisées, sous faible influence urbaine et pôles d’emploi de l’espace rural.

309

Sur le plan méthodologique, la démarche rigoureuse de Robert Chapuis intéresse à la fois l’apprenti chercheur et le géographe confirmé. « Revisiter » un terrain d’études se révèle profitable, et souligne avec force la nécessité de toujours penser à donner une profondeur historique aux recherches géographiques. Par ailleurs, la qualité du traitement statistique permet d’élaborer une analyse fine de nombreux tableaux et cartes de synthèse très utiles pour illustrer la polarisation des villes de Besançon, Montbéliard et Pontarlier. Enfin, l’auteur évoque les enquêtes auxquelles il a procédé auprès des habitants, en utilisant les mêmes questions (75) qu’en 1976-1977. Il souligne cependant que le nombre de questions a diminué du fait de la moindre patience des personnes enquêtées au début des années 2000. La présence de son questionnaire en fin d’ouvrage peut être utile au géographe qui décide d’entreprendre ses premières enquêtes de terrain. À ce travail d’enquêtes doit être ajouté des entretiens effectués auprès des maires, dispendieux en temps, mais indispensable pour bien saisir les mutations au sein de ces communes rurales. Ceci dit, pour rendre encore plus palpables certaines mutations spatiales de ces campagnes, peut-être eût-on aimé voir proposer des photographies ou croquis illustrant, de façon paysagère le phénomène de la citadinisation du Doubs et de ses multiples conséquences, comme sur la première de couverture de l’ouvrage.

310

Au total, l’ouvrage rigoureux de Robert Chapuis est une illustration approfondie des campagnes du Doubs, grâce à une vision dynamique d’un territoire sur une période suffisamment longue pour aborder les questions de fond, les évolutions sociales. Il souligne combien le travail de terrain approfondi reste indispensable à toute analyse fine d’un territoire, en lien avec d’autres sources géographiques comme les statistiques.

311

Sylvaine Fassier-Boulanger

Bertrand Hervieu, Nonna Mayer, Pierre Muller, François Purseigle, Jacques Rémy (dir.), Les Mondes agricoles en politique. De la fin des paysans au retour de la question agricole, « Sciences Po Fait politique », Paris, Sciences Po Les Presses, 2010, 450 p.

312

Le sous-titre « De la fin des paysans au retour de la question agricole » indique dès l’abord la place et la nature de ce gros ouvrage de 450 pages, qui réunit 26 contributeurs pour analyser les rapports que les mondes agricoles – et non plus le monde paysan – entretiennent avec la politique. L’ouvrage constitue la quatrième livraison d’une série inaugurée en 1958 par le fondateur Les Paysans et la politique dans la France contemporaine de Jacques Fauvet et Henri Mendras, suivi, en 1972, par L’Univers politique des paysans dans la France contemporaine de Yves Tavernier, Michel Gervais et Claude Servolin, puis par Les Agriculteurs et la politique de Pierre Coulomb, Hélène Delorme, Bertrand Hervieu, Marcel Jollivet et Philippe Lacombe en 1990. Sur 50 ans, cette série scrute les comportements politiques des « paysans », « agriculteurs », « exploitants agricoles », « chefs d’exploitation agricoles », de la mythique unité paysanne jusqu’au constat de l’actuel éclatement des « mondes paysans ». L’étude des glissements sémantiques des termes désignant les paysans au fil de ces 50 années apporte déjà une série de réponses à la question récurrente du devenir de l’agriculture posée par J. Weill, M. Gervais et C. Servolin en 1965, Une France sans paysans. Les auteurs, sociologues, économistes, politologues, historiens des sciences et techniques, ingénieurs agronomes, jeunes chercheurs ou chercheurs confirmés disposant d’une solide réputation, composent une palette garante du sérieux et de la richesse de l’ouvrage. Comme les trois ouvrages précédents, celui-ci a été longuement préparé par les travaux d’un colloque international de l’Association française des sciences politiques (afsp).

313

Dans une introduction substantielle, Bertrand Hervieu met en perspective cinquante ans de transformations du monde agricole et l’analyse des quatre regards qu’en donnent les colloques de l’afsp. Le fil conducteur de cette mutation, est sans doute à rechercher dans le terme « recompositions » : d’éclatements en fragmentations, le « monde unifié face aux sociétés urbaines » des paysans majoritaires d’il y a cinquante ans n’existe plus. « Il ne s’agit plus d’un monde mais bien de mondes agricoles ». C’est ce passage que l’ouvrage étudie.

314

La première partie, « Un métier en transformation », sous la direction de Jacques Rémy, regroupe quatre contributions qui analysent les transformations qui ont affecté le métier d’agriculteur. Transition d’une culture de la production agricole vers une « culture de l’environnement », désagrégation de la notion, centrale dans le discours traditionnel de la fnsea, d’exploitation familiale, émergence d’une « agriculture post-familiale ». Ainsi, « l’identité paysanne contemporaine n’a rien d’une évidence, ni pour ceux qui se réclament de ces mouvements, ni pour ceux qui les observent ». Frédéric Goulet explore, sous un titre aux échos wébériens, les multiples voies de construction d’une « agriculture de conservation […] dont les différentes formes qui se développent actuellement en France sont, plus que des espaces sociotechniques aux contours flous, des communautés de pratiques regroupant des agriculteurs aux façons de faire similaires ». Étudiant les conflits qui opposent les semenciers officiels regroupés au sein du gnis et les partisans des « semences paysannes », Élise Demeulenaere et Christophe Bonneuil voient dans la querelle des « variétés paysannes » une des sources potentielles d’une « identité paysanne contemporaine […] qui se construit, se négocie, s’invente en fonction des objectifs politiques et identitaires du groupe ». Sabrina Dahache scrute le groupe des femmes chefs d’exploitation, souligne la diversité et la singularité des parcours, des comportements et des situations de ces agricultrices « qui contribuent à déconstruire la dimension sexuée des représentations et du rapport à l’agriculture ». À travers l’étude des situations conjugales, des parcours d’entrée dans le métier, des nouvelles exigences de la société, Sophie Dubuisson-Quellier et Christophe Giraud perçoivent « un décloisonnement social, massif et multiforme » du secteur,.une hétérogénéité croissante des mondes agricoles et aboutissent à la conclusion que « ce constat plaide pour un décloisonnement de l’étude du fait agricole ».

315

François Purseigle coordonne la seconde partie intitulée « L’éclatement des représentations et des modes d’action ». Il souligne l’ancienneté et la solidité des travaux sur l’étude des comportements politiques des paysans, tout en pointant les nouvelles perspectives ouvertes par les travaux encore trop peu nombreux d’historiens et de politologues consacrés à « la protestation collective dans les campagnes françaises », « aux violences paysannes sous la Cinquième République », aux organisations professionnelles agricoles qui, elles aussi, ont connu l’éclatement et la division. Les comportements électoraux des paysans en ont été affectés : l’image d’un électorat agricole « longtemps considéré comme proche des forces politiques de droite » en sort fortement malmenée. Six contributions composent cette seconde partie. Serge Cordellier et Roger Le Guen étudient les résultats des élections professionnelles aux Chambres d’agriculture de 1983 à 2007 sous l’angle novateur des « modèles entrepreneuriaux» portés par les diverses organisations en compétition. Joël Gombin et Pierre Mayance analysent le vote de la population agricole lors de l’élection présidentielle de 2007 et concluent que « cette population n’est pas un groupe social unifié [et que] les caractéristiques de l’activité agricole en tant que telles ne jouent qu’un rôle explicatif subsidiaire ». Yvan Bruneau, à partir d’une enquête sur la Confédération paysanne pose la question du rôle de militants nés au début des années 1970, dotés d’une solide formation, dans la recomposition syndicale et la « production collective d’une alternative syndicale ». À l’autre bout de l’échiquier syndical, François Purseigle étudie la naissance et le développement de la Coordination rurale. Les deux derniers articles abordent les transformations des modes d’action des agriculteurs. Denis Pesche et Marie Hrabanski analysent les actions des associations de producteurs de blé et de betteraves et soulignent le rôle « centrifuge » de ces organisations au sein de la fnsea. Dans un long article de trente pages, Antoine Bernard de Raymond décrit et explique les mobilisations autour des ogm en France entre 1987 et 2008 et remarque que « si ce conflit s’installe dans la durée, c’est parce qu’il sort à la fois du cadre de la profession agricole et du cadre national, pour être qualifié comme une question internationale, globale, qui met en jeu l’autonomie de populations face à la «mondialisation libérale » et fait de l’agriculture un objet de recomposition du bien commun, à travers la défense de l’agriculture biologique et de la biodiversité ».

316

La troisième partie, coordonnée par Pierre Muller, étudie « les changements d’échelle des politiques agricoles » qui permettent de « mettre en en lumière de manière spécifique » les changements des pratiques professionnelles, les mobilisations collectives ou l’expression des préférences politiques lorsqu’on « étudie la crise récurrente des politiques agricoles et la succession des lois d’orientation, les réformes à répétition de la pac, les négociations internationales, la question de la territorialisation des politiques agricoles et, last but not least, la question des rapports entre agriculture et développement… » Benoît Daviron et Tancrède Voituriez confrontent la pac et ses réformes successives avec les discours des économistes internationaux et des ong et organisations professionnelles agricoles françaises sur la libéralisation du commerce, la mondialisation, le « développement », l’anticapitalisme ou l’altermondialisme, et met en évidence d’étonnantes convergences sur quelques principes comme la nécessité de « politiques agricoles régulatrices des marchés, le droit à la satisfaction d’un certain niveau d’autosuffisance alimentaire (ou souveraineté alimentaire) et l’affirmation conjointe d’un droit à la protection des marchés nationaux et régionaux ». Ève Fouilleux voit émerger, entre des perspectives encore hésitantes d’internationalisation du domaine agro-alimentaire avec la mise en place d’une normalisation technique portée par exemple par la Commission du Codex alimentarius et une véritable privation des politiques agricoles par désengagement total des États, une panoplie de « standards volontaires » et de labels porteurs de « visions du monde, de l’agriculture et du développement » mal identifiées et peut-être antagonistes. Plus classiquement, Marielle Berriet-Solliec et Aurélie Trouvé se demandent si les dimensions sectorielles originelles de la pac cèdent le pas à une territorialisation croissante, avec les encouragements à une meilleure utilisation des ressources locales, la politique des zonages infranationaux, le soutien aux « circuits de production et de consommation au sein même des territoires », le renforcement du second pilier, voire une future territorialisation du premier pilier.

317

De copieuses bibliographies complètent chaque contribution, et deux annexes fort utiles achèvent de faire de cet ouvrage un outil pratique pour le lecteur : des « repères démographiques » rassemblés par François Lefebvre fournissent graphiques et tableaux relatifs à la population et aux exploitations agricoles depuis 1993. François Purseigle et Nicolas Durand ont établi une série de « repères chronologiques » depuis les quotas laitiers de 1984 jusqu’à la guerre du lait de 2010.

318

Au total, un ouvrage dense, riche et clair, fortement construit, éclairant les multiples facettes de l’éclatement du monde agricole. Un ouvrage qui s’inscrit dans une continuité de recherches particulièrement opératoires et indispensable pour qui s’intéresse aux mutations en cours de la profession d’agriculteur et aux éventuelles capacités des mondes agricoles à résister et peut-être à s’adapter à la globalisation. Un ouvrage majeur pour appréhender les transformations d’un secteur d’activité qui, de longue date, de mutations en bouleversements, se place au centre de la construction du modèle français au cœur de l’Europe.

319

Edgar Leblanc

Henri Nallet, L’Europe gardera-t-elle ses paysans ? Une mise en perspective de la réforme de la pac, Fondation européenne d’études progressistes, Fondation Jean Jaurès, coll. « Palindrome », 2010, 183 p.

320

Voici un ouvrage assez inhabituel dans Histoire et Sociétés Rurales, dans la mesure où son auteur est d’abord connu comme homme politique, ancien ministre. Le témoignage qu’il livre dans ce court essai présente toutefois, pour le géographe, le sociologue ou l’historien du temps présent, un intérêt qui explique la présence de ce bref compte rendu.

321

Secrétaire général de la Jeunesse étudiante catholique (1963-1964), chargé de mission à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (1966-1970), directeur de recherches au département d’économie et de sociologie rurale de l’inra (1970-1981), puis, de 1981 à 1985, conseiller technique au Secrétariat général de la présidence de la République, H. Nallet fut deux fois ministre de l’agriculture en 1985-1986 et en 1988-1990. Il présida le Conseil mondial de l’alimentation (1985-1987) et depuis 1999 il est vice-président de la Fondation Jean Jaurès et président du conseil d’orientation scientifique de la Fondation européenne d’études progressistes. Son expérience le qualifiait pour proposer une analyse de la Politique agricole commune (pac), mettre en perspective son histoire, ses différentes réformes et afficher quelques convictions fortes au moment où se mettent en place les négociations qui vont conduire, à compter de 2013, à un nouveau budget quinquennal pour l’Union européenne et donc à de nouvelles modalités financières pour la pac.

322

L’ouvrage se présente sous la forme de dix brefs chapitres. Les cinq premiers retracent l’historique de la pac, de ses succès et de ses vicissitudes. Il insiste sur « la grande rupture » intervenue en 1992 avec le « découplage » qui autorise l’Union européenne à compenser les pertes de revenus subies par les producteurs de céréales par des aides directes indépendantes des volumes produits, et et le pré-accord de Blair House entre le gouvernement américain et la Commission européenne qui prévoit une baisse de 21 % des exportations agricoles subventionnées de la cee. Le découplage « a transformé la pac en un système mutualisé d’assistance aux titulaires du droit d’exploiter la terre agricole ». L’objectif premier de la réforme est de permettre « une lente décrue des dépenses compensatoires […] par la généralisation du découplage à toutes les productions, la baisse des prix d’intervention, l’élimination des instruments d’intervention sur les marchés et les systèmes de contrôle de l’offre. La création du « second pilier » et des mesures agri-environnementales interviennent alors pour maintenir des aides au revenu.

323

À travers l’analyse de la « crise alimentaire » de 2007-2008, de l’explosion des préoccupations environnementales et de la présentation des positions en présence pour la future réforme de la pac, les trois chapitres suivants dressent un état des lieux de ce qui reste aujourd’hui de la seule véritable politique commune construite par les Européens. L’auteur souligne les multiples liaisons et interférences existant entre la politique agricole et les autres secteurs budgétaires européens, entre les différentes réformes que la pac a connues et les négociations de l’Organisation mondiale du commerce, il pointe les conséquences sur le secteur agricole du Nord comme du Sud des négociations, accords et compromis passés au niveau international entre l’omc, les États-Unis, l’Europe, le Groupe de Cairns et les Pays moins avancés. La conclusion, c’est que « la crise n’a pas la soudaineté d’un tremblement de terre […] qu’elle est le résultat des politiques agricoles volontairement conduites depuis trente ans ». Pour parler clair : « le marché n’a eu aucun rôle régulateur ; les États nationaux et les organisations internationales […] n’ont pu rien faire pour pallier les défaillances du marché ; les politiques d’ajustement et la libéralisation des marchés ont détruit les agricultures familiales vivrières du Sud ». Dans le même temps se font jour de nouvelles inquiétudes et attentes sociales dans les opinions européennes : exigences de qualité, dénonciation des conséquences négatives de l’intensification, le réchauffement climatique. « Le paysan serait-il devenu dangereux ? » Pour beaucoup, la réforme de la pac – c’est-à-dire la réforme définitive, celle qui la videra de sa substance – est devenue inévitable. Une occasion va se présenter en 2013 quand un nouveau budget communautaire entrera en application : les années 2011 et 2012 vont donc être décisives dans la négociation d’un nouvel outil de gestion de la politique agricole.

324

Avec le chapitre neuf, H. Nallet pose les éléments de définition d’une « agriculture durable ». L’ancien ministre rappelle d’abord que « la décision politique a sa rationalité propre qui n’est pas celle des scientifiques et des économistes ». S’il doit écouter les experts, le décideur politique doit également tenir compte de l’opinion, et, s’il veut justifier « le maintien d’une politique relativement coûteuse en faveur de l’agriculture […] il lui faut avancer des raisons acceptables pour l’opinion telle qu’elle est »… Il plaide donc, avec Michel Barnier, un de ses successeurs rue de Varenne, pour une « agriculture productive à haute valeur écologique » et constate que les discours évoluent dans ce sens, tant au Parlement européen qu’à la Commission, à la Banque mondiale et dans divers think tanks.

325

Dans le dernier chapitre, modestement intitulé « Remarques sur une négociation à venir », Henri Nallet affiche quelques convictions sur lesquelles une négociation pourrait s’engager, avec quelques chances de déboucher. Pas de grand soir, la réforme à petits pas, celle qui a des chances de modifier la réalité. Une conviction un peu amère d’abord : « l’Europe ne quittera pas l’omc et elle continuera à considérer qu’elle est engagée par les conclusions de l’accord de Marrakech », aussi absurde et hypocrite que soit le système du découplage. Il n’est pas plus vraisemblable que les outils de limitation de l’offre de certains produits soient abandonnés. Et les premiers papiers fournis par les services de la Commission comme premiers jalons de la future négociation budgétaire ne vont pas dans le sens d’une augmentation, mais proposent une « forte diminution de la part relative de la pac dans le budget communautaire ». Pour autant, les choses peuvent bouger lors des longues séances de négociations sur les détails des mécanismes compliqués de la pac. Faudra-t-il pérenniser le système d’aides compensatrices mis en place en 1992 ? L’aide au revenu est aujourd’hui devenu « droit à paiement unique » (dpu) et « récompense la propriété foncière et non le travail productif, l’emploi, la création de valeur » : une révision des buts et modalités du dpu s’impose donc. Il est alors indispensable « d’engager massivement l’agriculture dans une démarche de durabilité qui recueille l’adhésion des producteurs et la reconnaissance de la société ». Loin d’être perçue comme une contrainte, la durabilité est la condition d’une plus forte prise en compte du changement climatique, de la dégradation des sols, de la qualité des eaux, par des techniques et des pratiques renouvelées, fondées sur de nouveaux acquis scientifiques et sur un niveau de formation supérieur. Elle doit être une des composantes d’une « agriculture hautement productive », à réinventer. Sans ces efforts de conciliation entre production et environnement, il faudrait probablement abandonner toute ambition de présence sur les marchés internationaux, voire confier la production de la nourriture des européens à l’Ukraine, au Brésil, à l’Australie ou aux États-Unis. Cette agriculture-là sera de nature à légitimer les aides au revenu des paysans dont la nécessité s’imposera de façon temporaire en cas de difficultés climatiques. Autre conviction, les débats ne pourront éviter la question de « la régulation des marchés », sans revenir à l’ancien système de régulation directe par les États, mais avec des instruments souples du type deficiency payments que les États-Unis ont ressuscités lors de la crise de 2007-2008. Les réunions du G20 de 2011 et de 2012 pourraient fournir l’occasion de poser les bases d’une discussion sur le niveau légitime de protection des marchés intérieurs au sein d’espaces régionaux plus vastes par la reconnaissance d’une « préférence commerciale justifiée ».

326

H. Nallet présente avec clarté des questions complexes et embrouillées. Il fait preuve de lucidité autant que de prudence. Mais de fortes convictions, un courage certain, une grande connaissance des questions agricoles le conduisent à proposer une vision positive de l’avenir de l’agriculture et des paysans si les négociations sur le futur budget communautaire sont conduites avec la volonté que l’Europe conserve ses paysans.

327

Edgar Leblanc

Yvon Le Caro, Philippe Madeline, Geneviève Pierre (dir.), Agriculteurs et territoires, entre productivisme et exigences territoriales, Rennes, pur, 2007, 268 p., 20 €.

328

L’ouvrage collectif intitulé Agriculteurs et territoires, entre productivisme et exigences territoriales découle d’un colloque organisé en mars 2005 en hommage à deux géographes ruralistes, Nicole Croix et Corentin Canevet, qui ont longuement analysé les agricultures et campagnes de l’Ouest. Ce livre aborde la question des agriculteurs et des agricultures, et tente de répondre à deux questions : « quel rôle jouent l’agriculture et les agriculteurs dans la recomposition économique et sociale des territoires ? » et « quel avenir agricole post-productiviste est-il possible d’envisager ? ». Les auteurs s’intéressent donc aux « campagnes qui produisent » et l’introduction de Philippe Madeline justifie cet intérêt : « Minoritaires dans la population active et de moins en moins influents, les agriculteurs n’en restent pas moins des acteurs importants des campagnes qu’ils cultivent, façonnent, modèlent et partagent » (p. 11).

329

L’ouvrage se décline en deux parties qui interrogent le lien entre l’agriculture et le territoire : la première illustre le productivisme agricole et les alternatives possibles à celui-ci, la seconde aborde la place pour les agriculteurs dans la gestion des territoires. Dans la première partie, les contributions se penchent sur les formes d’agriculture actuelles et leur adaptation à la demande sociale de produits et de paysages de qualité. Deux agricultures s’opposeraient : la première, obéissant à des logiques purement économiques et symbolisant la réussite économique liée à la pac, la seconde, fondée sur des logiques socio-territoriales valorisant les « qualités esthétiques, patrimoniales, naturelles des espaces » (p. 12).

330

Au travers de six contributions très diversifiées sur le plan géographique, le lecteur trouve des exemples concrets de l’impasse économique, sociale, environnementale et paysagère dans laquelle se trouve l’agriculture productiviste et les solutions alternatives à cette situation. Quelles sont les stratégies d’adaptation et de diversification qui peuvent être considérées comme une alternative au productivisme ? Geneviève Pierre s’interroge sur la diversification des modèles sur les plateaux du sud-est du bassin Parisien et Bernard de Myttenaere aborde l’émergence de l’agritourisme en Wallonie depuis dix ans, dans le cadre de la diversification agricole. Si l’initiative concerne un nombre restreint d’agriculteurs, elle est révélatrice de l’évolution d’une profession, de « l’émancipation sociale à laquelle aspirent nombre d’agriculteurs, et en particulier, les agricultrices » (p. 61).

331

Les réactions au productivisme agricole peuvent, certes, résider dans l’agritourisme, mais aussi dans les aoc comme le montrent les communications de Xosé A. Armesto Lopez, Rubén C. Lois Gonzales et Julien Frayssignes sur les Appellations fromagères de Galice ou de France en général. L’agriculture biologique peut aussi être une alternative au productivisme mais avec des nuances : Denise Van Dam, grâce à l’analyse de parcours précis d’agriculteurs, montre que les motivations en faveur de l’agriculture biologique peuvent relever à la fois d’une remise en cause du modèle productiviste dominant, comme d’une simple volonté de considérer le « bio » comme une valorisation marchande, une opportunité économique.

332

La seconde partie de l’ouvrage regroupe des communications portant sur des espaces divers : Nord-Pas-de-Calais, aire urbaine toulousaine, Anjou, Provence, Parcs nationaux alpins Français, Bretagne. Elle donne des exemples concrets du rôle des agriculteurs dans la gestion des territoires ruraux, dans le cadre du passage au post-productivisme. Quelle est la place des productions territorialisées ? Quelles sont les stratégies territoriales adoptées par les agriculteurs pour répondre à une demande sociale aux multiples facettes ? Quelle place donne-t-on aux agriculteurs dans les projets de territoires, dans les instances de décision ? Comme les agriculteurs vivent-ils aux côtés de populations non agricoles ? Telles sont les questions auxquelles tentent de répondre les auteurs.

333

Avec les migrations des citadins vers les périphéries des villes, l’espace agricole a longtemps été quasi exclusivement considéré comme une réserve foncière au service du développement de l’urbanisation. Les nouvelles orientations législatives (Loi d’Orientation Agricole de 1999, Loi sru de 2000, Comité Interministériel d’Aménagement et de Développement du Territoire de 2001) ont donné un nouveau rôle à l’espace agricole : il doit contribuer à valoriser l’urbanisation. Pour préserver la qualité de vie des zones périurbaines, les espaces agricoles sont de plus en plus vus comme des espaces à vocation environnementale. Ainsi, de nouveaux acteurs deviennent partie prenante aux côtés des agriculteurs, comme le montre Sandrine Bacconnier-Baylet en analysant l’aire urbaine de Toulouse. Néanmoins, saisir les réactions des agriculteurs face aux multiples facettes de la demande sociale (demande récréative par exemple) ne relève pas toujours de l’évidence, comme en atteste la communication d’Yvon le Caro et Sylvie Kergreis sur l’Ille-et-Vilaine issue d’une confrontation entre la géographie sociale et la psychologie sociale : les agriculteurs « préfèrent entretenir seuls un bocage en régression que de négocier des contrats avec la collectivité pour le maintenir ou le reconstruire » (p. 249).

334

L’intérêt de l’ouvrage porte avant tout sur l’analyse du lien entre l’agriculture et le territoire, au travers d’une large diversité d’exemples. Les communications soulignent la façon dont les agriculteurs cherchent de nouveaux repères, tentent de s’adapter au contexte économique, tout en mettant en exergue les adaptations identitaires de la profession ou, au contraire, les réticences qui perdurent. Les auteurs montrent la façon dont les agriculteurs essaient de répondre à une demande sociale paysagère et environnementale de qualité, tout en s’assurant des revenus décents pour vivre de ce métier. Au final, les articles composant cet ouvrage ont pour originalité d’oser aborder les campagnes nourricières. Ils proposent des pistes en faveur de la « durabilité » qu’il convient de continuer d’explorer.

335

Sylvaine Fassier-Boulanger

Claudine Durbiano et Philippe Moustier (dir.), Les Terroirs : caractérisation, développement territorial et gouvernance. Provence-Alpes-Côte d’Azur, France, Europe méditerranéenne. Actes du colloque international sur les terroirs, 9-12 mai 2007, Aix-en-Provence/Alpes de Haute-Provence/Bouches-du-Rhône/Var, Fuveau, association « Campagnes et terroirs de Provence et des Alpes du Sud », 2007, 236 p.

336

Les organisateurs du colloque sur les terroirs souhaitaient « enrichir [la] réflexion sur les terroirs » et « faire émerger des pistes de travail permettant de maintenir des campagnes vivantes sur nos terroirs ». La richesse et la diversité des communications sanctionnent le succès de l’entreprise et montrent le chemin qu’il reste à parcourir. L’essentiel des communications est repris dans ce volume, les autres étant publiées dans le n° 2 de la revue Méditerranée (2007). Plus de 140 participants – professionnels (ingénieurs, techniciens, viticulteurs), politiques, enseignants, chercheurs, étudiants et doctorants – provenant surtout du quart sud-est de la France (Provence, Alpes-Côte d’Azur), mais aussi de toute la France (de Caen à Toulouse et de Nancy à Nantes en passant par Paris, Lyon, Montpellier et Mayotte) et de pays européens (Espagne, Grèce, Italie, Norvège, Portugal et Suisse) ont croisé leurs approches, leurs points de vue et leurs analyses dans des communications relativement courtes (environ cinq pages), agrémentées de nombreux documents clairement présentés et parfois en couleur (photographies, figures et tableaux). Flanqués de notes et de quelques références bibliographiques, les textes sont précédés d’un résumé en français et en anglais. Quatre parties d’inégale ampleur organisent les contributions.

337

La première partie (4 communications) considère le terroir comme un outil opérationnel pour un développement durable. Philippe Roudié évoque un « mot magique » pour lequel une définition claire et précise reste à établir, notamment dans la mesure où il a quitté son domaine d’origine qui est la viticulture. Jean-Robert Pitte s’efforce de proposer une définition du terme tout en soulignant la modernité de sa réalité à une époque où la mondialisation favorise les échanges et renforce l’intérêt pour les produits clairement localisés. Gilles Flutey et alii s’attachent à proposer une « définition opérationnelle » des notions de terroir et de typicité, le terroir étant envisagé comme un outil « au service du développement durable ». Enfin, Pascal Laville aborde la question de la valorisation des produits agricoles à partir de la loi d’orientation du 5 janvier 2006 et s’interroge sur les contraintes et les opportunités qu’elle ouvre. Ces communications d’ordre général introduisent les deux parties suivantes qui traitent d’exemples précis.

338

La deuxième partie (13 communications) s’attache à la caractérisation, au développement territorial et à la gouvernance des terroirs viticoles. Ces derniers concernent avant tout le sud-est de la France (Provence), mais d’autres espaces viticoles français, tels que le nord-est (Bourgogne, Alsace, Jura) et le sud-ouest (Cahors et Bergerac), et européens, à l’instar du Douro, du Piémont et de la Catalogne, sont également abordés, à des échelles différentes : ici la Bourgogne, là le « vin de Porto », ici le Jura, là l’aoc Palette en Provence. Les communications développent tout d’abord les rapports existant entre les terroirs et les acteurs, vignerons, syndicats ou coopératives agricoles notamment, qui s’activent afin de circonscrire spatialement et le plus précisément possible les différents terroirs, et de définir les critères opératoires permettant de hiérarchiser les multiples aoc (distinguer les vins de terroir des vins de marque par exemple). Les contributions envisagent ensuite la nécessaire valorisation des terroirs qui se réalise notamment grâce au développement des routes du vin (œnotourisme) et grâce à la qualité spécifique de la production. Cette « qualité distinctive », de plus en plus essentielle dans la mesure où la production se mondialise, doit avant tout surmonter la crise de la surproduction affectant la filière viticole. La mise en avant de cultures inscrites dans des paysages particuliers constitue un outil privilégié pour y parvenir, à plus forte raison si les cultures s’inscrivent dans une démarche de qualité environnementale adoptant les règles du développement durable.

339

La troisième partie (14 communications) envisage la caractérisation, le développement territorial et la gouvernance d’autres terroirs. Là encore, les auteurs évoquent des espaces géographiques et des échelles variés : le sud-est de la France est évidemment privilégié (Provence, Alpes du Sud, Alpes-Maritimes ; Aix-en-Provence, Montagne de Lure, vallées baronniardes, vallée de l’Asse dans le sud-est du pays de Digne), mais laisse la place à d’autres terroirs français situés en Normandie, en Île-de-France, dans le Charolais-Brionnais et en Savoie, et étrangers (Florence ; Galice et Castille-Léon ; la Grèce rurale). Les communications se basent sur des exemples de production très diversifiés. L’élevage y trouve une place importante grâce au bœuf charolais, à l’agneau de pré salé normand et à l’agneau de Sisteron, et aux produits dont il permet la fabrication : fromages savoyards, Ossau-Iraty, camembert de Normandie. L’olivier, l’huile essentielle de lavande et le poiré de Domfront complètent le catalogue. Les auteurs appuient fortement sur l’importance des appellations (dont les aoc) qui donnent des produits pour lesquels le label constitue un gage de qualité (siqo). Cela facilite la valorisation des produits traditionnels, parfois obtenus grâce à un savoir-faire alimentaire ancien. La modernité constitue certes un défi de taille pour ces pratiques, mais l’inscription des terroirs dans des paysages spécifiques confère une identité territoriale salutaire aux produits locaux. Cette identité territorialisée des terroirs se décline en trois axes. Elle facilite la mise en place d’une offre touristique locale, selon différentes démarches, comme celle de l’agrotourisme avec la marque « Bienvenue à la ferme ». Elle donne un cadre de réflexion et d’action aux différents acteurs qui font du terroir une « terre de rencontre ». Elle apparaît comme un outil d’aménagement de l’espace et un moyen de contrer l’étalement périurbain, grâce à la double tendance que représentent la patrimonialisation et le développement durable.

340

Dans la dernière partie, servant à la fois de conclusion et d’ouverture, des rapporteurs rendent comptent des débats tenus au sein de trois ateliers spécifiques. Le premier atelier s’interroge sur la valorisation des produits de terroir. Il aborde la question des produits, la manière dont la valorisation doit être faite, l’échelle à laquelle le procédé doit s’effectuer, les volumes concernés et les acteurs de cette valorisation. Le deuxième atelier considère le couple urbanisation/terroir et envisage trois questions : le terroir constitue-t-il un frein ou un accélérateur de l’étalement urbain ? quelles sont les formes de régulation à l’œuvre ? l’association d’un terroir et de l’agriculture en zone périurbaine permet-elle de créer un territoire rassemblant les urbains et les ruraux ? Le dernier atelier envisage les rapports entre patrimonialisation, environnement et terroirs. Après avoir rappelés l’importance des définitions, les débats soulignent les nouveaux champs de recherche, tels que « le suivi des projets ou des actions de valorisation des produits du terroir », « l’évaluation des changements en cours sur le plan institutionnel » et « les dynamiques foncières », avant d’évoquer les relations renouvelées existant entre le patrimoine, l’environnement et les siqo (signes d’identification de la qualité et de l’origine).

341

À l’évidence, l’évolution récente de notre société et les questions brûlantes autour du devenir de notre agriculture et de la promotion de ses productions mettent en avant la nécessité d’une gestion raisonnée des terroirs et les défis à relever. Les contributeurs du colloque soulignent toute l’intensité de la réflexion et le foisonnement des réponses possibles.

342

Clément Gurvil

Maria Halamska et Marie-Claude Maurel (dir.), Les Acteurs locaux à l’épreuve du modèle européen Leader. France, Hongrie, Pologne, Prague, Cefres et Varsovie, Irwir Pan, 2010, 204 p., 12 €.

343

Avec l’élargissement de l’Europe communautaire à des pays centre-européens, le modèle de développement local expérimenté dans les anciens États de l’Union européenne convient-il aux nouveaux pays membres ? Telle est la question soulevée par l’ouvrage dirigé par Maria Halamska et Marie-Claude Maurel. Composé de six articles émanant de géographes, sociologue et économiste, encadré par une introduction (traduite en version anglaise et polonaise) et une conclusion, l’analyse comparative proposée est le fruit du programme de recherche « Les acteurs locaux à l’épreuve du modèle européen » financé par le cnrs et réalisé par le centre d’études régionales de l’Académie des sciences de Hongrie, l’Institut du développement de l’agriculture et de la campagne de l’Académie polonaise des sciences et le Centre français de recherche en sciences sociales du cnrs-maee à Prague.

344

Le titre de la longue introduction rédigée par Marie-Claude Maurel donne le ton : « Le modèle européen de développement local est-il transférable ? » L’auteur y expose les données du problème : un des outils communautaires de développement des territoires ruraux – l’initiative leader, ou Liaisons Entre Actions de Développement de l’Économie Rurale –, repose sur un développement de type endogène s’appuyant sur la mobilisation des ressources locales et sur le capital humain et culturel des communautés rurales. Comment transférer ce modèle dans les nouveaux espaces ruraux européens au regard des mutations générées par la rupture politique de 1990 et de l’abandon du système collectiviste ? Dans cette perspective, la réflexion générale de l’ouvrage s’appuie sur quatre axes :

  • l’intérêt de l’approche leader et de son transfert : face au constat d’échec des politiques sectorielles (pac), l’initiative Leader incarne une réorientation vers un développement rural intégré ;

  • la « réception du modèle » leader : comment, dans les deux exemples proposés – Hongrie et Pologne –, la réorganisation des pouvoirs a permis l’émergence de collectivités locales autonomes et l’encouragement de partenariats entre acteurs publics et privés, conditions sine qua non de la mise en place de nouveaux instruments d’action publique ;

  • comment l’initiative leader, concept de développement privilégiant la démarche ascendante (bottom up), peut-elle être acceptée dans des sociétés longtemps mises à distance de l’initiative individuelle et de la démocratie délibérative ?

  • enfin, la démarche de développement proposée s’appuie sur un subtil jeu d’acteurs du national au local. Au-delà d’une nouvelle approche du développement, l’expérimentation vise aussi « un processus d’apprentissage collectif d’un nouveau mode de gouvernance » entendu comme « des mécanismes de coordination des acteurs, des réseaux et des institutions, les formes de pilotage du jeu des groupes sociaux et de régulation des conflits pour atteindre des objectifs discutés et définis collectivement. Cette notion permet d’intégrer les changements politiques et sociaux intervenus à différentes échelles et de penser les transformations de l’État et de l’action publique qui en découlent » (p. 18-19).

Les trois articles qui suivent l’introduction font le point sur l’initiative leader dans les trois pays. Pour la France, Pascal Chevalier aborde, dans un cadre théorique et réglementaire, les incidences de sa mise en place et l’articulation des programmes successifs aux évolutions des dispositifs nationaux d’organisation des territoires. Si l’auteur met en avant des cas de réussite dans la conduite de partenariats, il souligne aussi une absence de sélectivité des dossiers de financement.

345

En Hongrie, c’est en 2004 que la politique européenne de développement rural entre en action. Elle s’inscrit dans un espace rural en pleine recomposition tant du point de vue des acteurs que des activités. Les changements institutionnels (rétablissement de l’autonomie locale et remodelage du système territorial) permettent leur mise en œuvre entre 2004 et 2006 mais dès 2001, 14 groupes d’action locale (gal) sur l’ensemble du pays avaient répondu à trois mesures prioritaires de développement rural : l’aide aux familles nombreuses, l’insertion des Roms dans la société locale et la formation des jeunes. L’expérience, élargie pour la période 2004-2006 à 67 gal, est analysée en détail dans le département de Baranya (Transdanubie méridionale). L’enquête, présentée par Marie-Claude Maurel, Pascal Chevalier et Peter Póla, autopsie le montage des programmes (processus de formation des groupes d’action locale, délimitation des périmètres d’action, difficultés de mise en place) et analyse le contenu des stratégies de développement.

346

Les différentes phases de l’expérience leader en Pologne, relatées par Maria Halamska, Sylwia Michalska et Ruta ?piewak, abordent une mise en œuvre initiale centralisée, les critères de sélection des espaces retenus, la nature des partenariats des gal par voïvodie et le contenu des programmes. Dans la phase encore en cours (2007-2013), plus déconcentrée, l’échelon local sort renforcé aussi bien pour la formation des gal, pour l’élaboration des stratégies de développement que pour le choix des projets à financer. Une analyse sociologique des acteurs des gal est ensuite proposée par Maria Halamska. Au regard de l’instrument leader dont l’ambition est « de renouveler les identités locales des communautés rurales locales, de revitaliser les liens sociaux, de diffuser de nouvelles solutions économiques pour les territoires ruraux et d’impliquer de nouveaux acteurs dans la vie sociale et politique des campagnes », l’auteur s’interroge d’une part sur le rôle du « capital social », c’est-à-dire « le potentiel de participation sociale et d’action collective » – dans l’appropriation des programmes de développement extérieur et, d’autre part, sur l’influence de Leader à encourager l’engagement dans la vie publique. Menée dans la voïvodie de ?ód? (177 communes urbaines, rurales et mixtes), l’analyse conclut à des gal confisqués par des élites parmi lesquels on trouve les édiles locaux. Peu mobilisateurs envers les communautés locales, la composition des gal reste donc socialement élitiste : une situation peu encline à une réelle mobilisation des ressources sociales locales. Pour autant, face aux bouleversements politiques et sociaux récents, le déficit de capitaux humains, culturels et sociaux des campagnes laisse timidement la place à un renforcement civique. La patience s’impose donc pour qu’un investissement plus important des sociétés rurales dans la prise en compte de leur propre destin se renforce.

347

Dans un dernier article consacré à la commune de Bóly, en Transdanubie méridionale, Marie-Claude Maurel et Peter Póla illustrent un cas d’émergence du développement local. Derrière l’analyse proposée, les auteurs s’interrogent sur le rôle des temporalités sociales et spatiales du développement et posent une question cruciale au regard des espaces étudiés : les héritages spatiaux sont-ils un frein aux transformations sociales encouragées par les instances européennes ? Le travail de terrain qui permet de comprendre les forces d’inerties et les éléments favorables aux transformations s’appuie d’abord sur un examen approfondi du village hongrois. Après un état des lieux opéré pour l’année 1991, une analyse éclairante de la situation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale offre un cadre utile pour comprendre le passage à l’économie de marché. Cette dernière a conduit à un processus de polarisation des activités dans les espaces les plus actifs dont celui de Boly. En prenant appui sur des acteurs déterminés et aguerris et, en dépit des pesanteurs politico-administratives, le développement de cette municipalité hongroise apparaît comme un exemple réussi du développement micro-régional encouragé par les instances européennes.

348

En conclusion, Marie-Claude Maurel dresse un bilan globalement positif du transfert du modèle européen de développement local en Hongrie et en Pologne. Trois interrogations accompagnent ce constat bienveillant : la première est liée aux facteurs facilitant ou au contraire entravant le transfert du modèle ; la deuxième vise les différences entre le modèle d’origine et son application sur le terrain ; la dernière aborde son accueil sur le terrain. Pour la spécialiste des campagnes décollectivisées, la démarche ascendante leader qui suppose une société civile active n’a pas rencontré de résistance. Au contraire. Elle a fait émerger une nouvelle conception du développement local même si ce sont d’une part les élites – élus locaux – qui en ont confisqué l’initiative et d’autre part, si une nouvelle génération de gestionnaires locaux bien formés maîtrisant les dossiers de montage des gal, exclut, de fait, une société locale peu mobilisée. Utilisé avant tout comme un instrument de captation de ressources financières, le modèle leader a du mal à être perçu comme une initiative de développement local. Les facteurs d’explication ne manquent pas : inertie des structures institutionnelles, économiques et sociales, imitation des recettes importées des anciens États membres. Des constats qui, selon l’auteur, vont à l’encontre d’une « définition localisée des problèmes publics et des moyens de leur prise en charge ». Au total l’initiative leader s’inscrit politiquement comme le « vecteur d’une territorialisation des normes et du contenu de l’action publique en matière de développement rural ». Sa mise en œuvre, pour les élus locaux, apparaît comme un enjeu majeur de contrôle du territoire. Mais pour des espaces et des collectivités rurales longtemps ignorés du pouvoir central, l’application de ce modèle de développement montre ses limites. Les plus pessimistes y verront le poids des héritages quand les plus optimistes émettront l’idée d’une phase transitoire avant l’implication croissante des sociétés locales. Si on ne peut répondre de façon tranchée, la réalité des terrains étudiée à partir d’un questionnement interdisciplinaire apporte d’utiles éléments de réflexion. C’est tout le mérite de cet ouvrage.

349

Philippe Madeline

Instruments de Travail

Jaume Tos i Urgellés, Tratado de la cabrevación, édition commentée par Rosa Congost, Gérone, Associació d’Història Rural de les comarques Gironines – Centre de Recerca d’Història Rural de la universitat de Girona, Biblioteca d’Història Rural, « Documents », n° 6, 2007, 226 p. Rosa Congost (éd.), Dels Capbreus al registre de proprietat. Drets, títols i usos socials de la informació a Catalunya (segles xiv-xx), Associació d’Història Rural de les comarques Gironines – Centre de Recerca d’Història Rural de la universitat de Girona, Biblioteca d’Història Rural, « Fonts », n° 5, 2008, 392 p.

350

L’historiographie rurale catalane est en plein renouvellement, ce dont témoigne, depuis 2000, la série de publications du Centre d’Història Rural de l’université de Gérone. D’un format pratique (20 x 13 cm), la Biblioteca d’Història Rural comprend trois collections : Estudis dédiée aux recherches et aux monographies (13 titres), Documents (7 titres) destinée à l’édition de sources et Fonts (6 titres) consacrée aux méthodes d’analyse des documents. Cette vitalité éditoriale permet de couvrir largement la diversité des champs et des objets de la Catalogne rurale du Moyen Âge au xixe siècle. Les deux livres présentés ici participent de cette dynamique.

351

Le premier ouvrage s’intéresse aux sources juridiques de la seigneurie. Il publie deux textes faisant l’objet d’une introduction par Rosa Congost (p. 7-41). Le premier (Tratado de la cabrevación segun el derecho, y estilo del principado de Cataluña. Sus utilidades, y efectos del modo de principiar y seguir les Causas de Cabrevacion, de los privilegios y pretensiones del Señor Directo, ò Mediano, y de las excepciones que competen al Reo, ò Enfiteota, Barcelone, en la imprenta de Raymundo Marti en la calle dels Tallers) est un traité des droits seigneuriaux édité en 1784 et reproduit en fac-similé. Cet ouvrage est augmenté en 1789, puis réédité en 1826. L’auteur, Jaume Tos y Urgellès est peu connu. Membre d’une famille de juristes réputés, il est avocat à la Reial Audiencià (cour d’appel catalane). De facto, son livre est une somme de conseils pragmatiques forgés à partir de cas particuliers. Les chapitres dédiés à la Rabassa morta (variante du contrat emphytéotique), aux cens et aux établissements, les conseils pour contraindre les emphytéotes récalcitrants revêtent, avant tout, un sens pratique. Ils visent à aider les seigneurs à faire valoir leurs droits seigneuriaux et à étendre le régime de l’emphytéose. Les divisions et les subdivisions de la propriété impliquent, en effet, de la part des seigneurs une maîtrise des notions juridiques. Le langage de la seigneurie, articulé autour du terme de capbreu (i.e. livre de reconnaissance) n’est donc pas qu’une affaire de spécialistes. D’ailleurs, ce type d’ouvrage connaît un franc succès en Catalogne et l’œuvre de Jaume Tos apparaît comme un classique du droit catalan (p. 15). Le succès du livre semble également lié à son évolution. Il s’adapte. Il s’étend. En effet, l’œuvre renseigne dans la première édition les droits seigneuriaux dans la région de Barcelone. Elle s’intéresse à ses principales particularités : l’existence de seigneurs intermédiaires entre le seigneur direct et le propriétaire utile d’une part, et la faiblesse des cens d’autre part. Cette spécialisation apparaît comme un obstacle à sa diffusion. L’augmentation de 1789 vise donc à étendre l’aire géographique de ce manuel pratique et s’adresse à l’ensemble de la Catalogne vieille. Outil de travail et de décryptage du caractère changeant de la seigneurie catalane, cette édition apparaît ainsi indispensable à l’étude de ce qui fonde l’unité et la diversité des régimes seigneuriaux européens.

352

Le deuxième texte présenté par Rosa Congost est dans la lignée du premier. Datée de 1792, la Mètodo per capbrevar (i.e. méthode pour faire enregistrer les reconnaissances des tenanciers) est rédigée par un chanoine de La Bisbal. Elle est constituée d’une série de questions – réponses portant sur l’exercice, au quotidien, des droits seigneuriaux. Là encore, l’aspect pratique domine de manière bien moins juridique et bien plus pragmatique que dans le Tratado de la cabrevación, comme si, et c’est l’idée que défend Rosa Congost, la seigneurie participait au quotidien de la définition et de la redéfinition du régime de la propriété et des relations sociales.

353

Cet axiome constitue la clef de voûte du second ouvrage présenté. Dels capbreus al registre de la proprietat constitue le recueil des onze contributions d’historiens médiévistes (Lluís To, Rosa Lluch Bramon), modernistes (Rosa Congost, Pere Gifre, Josep Colls, Montserrat Pellicer, Sebastià Villalón) et contemporanéiste (Ricard García) entreprenant la relecture des sources des droits de propriété à travers la notion d’« information », dont le surgissement surprend d’abord, convainc ensuite. Cette recherche collective vise à appréhender les sources successives renseignant les droits de propriété, non comme des « donnés » restituant plus ou moins fidèlement la division de la possession foncière, mais comme les éléments de négociation et de redéfinition de ces droits. Le parti pris consiste donc à envisager la propriété comme instable et susceptible de changer (p. 27). Le recours à l’écrit, aux intermédiaires du droit comme les notaires et les avocats, la nécessité réitérée de la conservation des titres vise à garantir ou à étendre les droits des acteurs. Les documents apparaissent comme les pièces maîtresses de cette économie de l’information. Les différentes contributions s’attaquent aux différents types de sources en appliquant cette grille de lecture. Le plan de l’ouvrage est chronologique.

354

La première partie s’intéresse à l’information des droits de propriété de part et d’autre de la sentencia de Guadalupe (1486) qui confirme le régime seigneurial. Lluis To analyse le contrôle des transactions foncières par la seigneurie et l’importance de la conservation des archives privées pour la paysannerie catalane du xive siècle (p. 33-80). Il entreprend la lecture croisée de ces deux processus et leurs conséquences pratiques à long terme. Rosa Lluch Bramon étudie le quotidien d’une seigneurie du bas Moyen Âge à travers les registre des comptes des pabordes de l’amoina del pa (p. 81-111). Les revenus de cette institution seigneuriale caritative distribuant du pain aux pauvres de la ville proviennent d’une seigneurie directe formée de terres et d’hommes. L’identification et la défense des droits seigneuriaux génèrent une documentation abondante analysée comme un flux d’information particulièrement volumineux, dont les livres de comptes font la synthèse en permettant de visualiser les différents mouvements dans un seul document. Cette approche permet ainsi de définir l’information comme principe organisationnel de la gestion seigneuriale. Les contributions suivantes (p. 112-210) entreprennent une relecture critique des effets de la sentence de Guadalupe sur la propriété à l’époque moderne. Si la sentence affirme et confirme avec force les droits seigneuriaux, les historiens catalans (Josep Colls, Pere Gifre, Rosa Congost) montrent la persévérance des grands mas catalans à défendre leurs biens, leurs droits et à consolider leur position au moyen de leurs archives privées. De manière très claire, les auteurs défendent alors l’idée d’un fossé entre l’ordre légal institué par Guadalupe et la réalité sociale où se renforcent ces grandes exploitations. La gestion des fonds documentaires par les familles paysannes est, dans cette perspective, l’objet d’une précieuse mise au point par Pere Gifre (p. 171-207).

355

La deuxième partie de l’ouvrage opère un glissement chronologique en direction de la Revolució liberal qui redéfinit, progressivement, les droits de propriété (p. 211-369). Montserrat Pellicer analyse ainsi la dynamique de fermeture des terres privées et collectives dans l’espace catalan. Au xviiie siècle, les « enclosures » ne sont pas une nouveauté en Catalogne, mais elles apparaissent d’autant plus brutalement que le processus est longtemps toléré et silencieux. Ces fermetures prennent la forme de bans, c’est-à-dire d’interdictions. Elles concernent tous les types d’espaces, de la parcelle à l’exploitation, du pré aux vacants. Ces bans participent ainsi de la progressive fermeture de l’espace agraire. Étudiés du xvie au xixe siècle, ils révèlent l’ancienneté comme l’accentuation du phénomène au cours de l’époque moderne. La fermeture des terres est d’abord une affaire locale. Elle est gérée par les communautés. De facto, elle semble peu contestée en deçà d’un certain seuil. Mais, à partir de la fin du xvie siècle, et de manière croissante ensuite, les acteurs individuels ou institutionnels se tournent vers des juridictions extérieures, comme la batllia del general puis l’intendance pour imposer leur droit d’interdire. La régulation du droit d’interdire échappe ainsi au monopole de la communauté. Les demandes émanent de la grosse paysannerie (les pagesos) et la petite noblesse locale sont les plus représentés dans ces demandes. Qualifiée de révolution silencieuse au long, cette dynamique revêt ainsi plusieurs formes légales et documentaires. Elle fait basculer progressivement les rapports de force en faveur des propriétaires utiles. La création en 1768 du registre des hypothèques, puis du registre de la propriété apparaissent également comme autant de moyens de consolider les droits des propriétaires. Mais ce processus est ni linéaire, ni univoque. En effet, la transformation des droits de propriété s’inscrit dans un cadre légal qui évolue par à-coups et qui occulte les mouvements au long cours comme les stratégies de résistance, de détournement, de contournement des dispositions légales par les différents acteurs en fonction de leurs intérêts. L’occultation ou, au contraire, l’utilisation publique des documents participent pleinement de cette économie de l’information que défend résolument Rosa Congost.

356

Marc Conesa

L’Enquête du Régent, 1716-1718. Sciences, techniques et politique dans la France pré-industrielle. Corpus de textes établis, présentés et annotés par Christiane Demeulenaere-Douyère et David J. Sturdy, Brepols, Turnhout, 2008, 992 p. et 19 figures hors texte.

357

Saluons la très belle publication des documents de l’enquête du Régent, peu connus, sans doute parce qu’ils sont conservés à l’Académie des Sciences. Bertrand Gille dans ses Sources statistiques de l’histoire de France l’évoquait dans la liste des enquêtes agricoles. Ce n’était pas le but premier de cette enquête mais les historiens ruralistes peuvent y trouver ample matière sur les activités des campagnes.

358

L’Académie des Sciences créée en 1666 par Colbert vivote lorsque le chancelier Pontchartrain nomme à sa tête son neveu l’abbé Jean-Paul Bignon en 1691 et que Louis XIV lui donne de nouveaux statuts en 1699. Formé par les Oratoriens, esprit ouvert et moderne, l’abbé Bignon dirige l’Académie près d’un demi-siècle et ouvre des chantiers scientifiques ambitieux. Il reprend le projet de Descriptions des arts et métiers qui restait au point mort. Le jeune géomètre René-Antoine Ferchault de Réaumur est nommé à l’Académie en 1708 et s’intéresse avec talent aux questions techniques. Bignon le charge d’avancer ce projet.

359

En 1715, Philippe d’Orléans devient régent. Il a des idées éclairées en matière de sciences. Depuis 1702, il s’instruit auprès de Guillaume Homberg, chimiste célèbre, responsable du laboratoire de l’Académie. Prince savant, Philippe d’Orléans suit précisément les travaux de l’Académie et il songe à la possibilité d’utiliser les sciences pour améliorer la situation économique et sociale du royaume, catastrophique à la mort de Louis XIV. Dès son accession à la Régence, il décide de lancer une enquête qui apporterait toutes les données nécessaires à la Description des arts et métiers, une enquête qui s’inscrit dans la tradition dont la manifestation précédente fut celle dirigée par le duc de Beauvillier pour l’instruction du Duc de Bourgogne (1697).

360

Faite au nom du Régent, dirigée par deux personnes, l’une, Bignon, s’occupant de la liaison avec le pouvoir politique, l’autre Réaumur assurant le suivi scientifique, cette enquête a deux objectifs principaux : faire un état des richesses minières et naturelles de la France et indiquer les contributions que leur exploitation pouvait apporter à l’avancement des arts et métiers. L’enquête du Régent a la particularité de nous montrer la façon dont on réalisait une enquête générale sous l’Ancien Régime. Les intendants ont d’abord reçu le mémoire général et les instructions particulières rédigées par Réaumur. Celui-ci dépouille les mémoires reçus, les annote et formule les questions précises qu’il renvoie aux intendants. Ceux-ci s’en remettent souvent à des informateurs compétents qui leur fournissent renseignements, croquis et échantillons. Ces échantillons de pierres et minerais sont ensuite analysés par Réaumur, aidé de Fousjean. Tâche immense, d’autant plus qu’après l’achèvement de l’enquête en 1718, les particuliers manifestent leur intérêt (fondé sur des motivations variées) en offrant des informations ou des propositions pour l’exploitation des minerais. Peu lettrés, voire illettrés, les informateurs des intendants révélaient leurs problèmes, leurs espoirs et leurs valeurs : ceci nous donne un aperçu précieux sur les mentalités des gens de province en 1715.

361

Les intendants ont rédigé des mémoires qui présentent les mines dans leur environnement géographique et leur mode d’exploitation, sujet sur lequel Réaumur se montre très exigeant. Les mémoires décrivent aussi le raffinage des minerais, le fonctionnement des forges. Leur second thème est l’histoire naturelle, divisée en deux catégories : l’histoire naturelle morte (minerais, turquoises et autres pierres, craie, ardoise et salines…) et l’histoire naturelle vivante : les bois et leur exploitation et les plantes qui contribuent à la vie économique : chanvre, grains, fruits, tabac à Bordeaux, pastel du Languedoc, etc. Le textile et ses méthodes de fabrication retiennent aussi l’attention.

362

Bignon et Réaumur sont bien conscients que l’énorme documentation recueillie ne peut être exhaustive et qu’elle constitue un point de départ. En complétant les informations fournies par les intendants, Réaumur publie l’Art de convertir le fer forgé en acier : il applique les connaissances scientifiques aux problèmes pratiques de la production du fer. Quant aux Descriptions, elles ne sont achevées qu’entre 1760 et 1780. L’enquête du Régent a aussi contribué au principe de la « réforme » du début du xviiie siècle, la remise en cause des dogmes économiques, sociaux et politiques. Ces débats allaient donner naissance à la « science sociale » qui soutenait l’application de principes scientifiques à tous les aspects de la vie économique, à l’agriculture aussi bien qu’aux arts et métiers, à l’industrie et au commerce.

363

Le présent ouvrage publie donc les documents conservés à l’Académie des Sciences dont l’état numérique est fourni en annexe (3 cartons de l’enquête et un carton du fonds Réaumur) ; ils sont classés par généralité, avec les questions posées par Réaumur et les compléments apportés. Sont publiées aussi les analyses de minerais. Le travail de C. Demeulenaere-Douyère et D.J. Sturdy est remarquable : une très bonne introduction (60 pages), l’annotation critique des textes, et les index. De plus, l’édition est de fort belle qualité. C’est un document précieux pour la connaissance de la France en 1715. La superbe exposition en cours « Sciences et curiosités à la cour de Versailles » (catalogue, rmn, 2010) qui montre le rôle des souverains pour mettre les savants au service du pays, replace bien cette enquête dans le contexte des recherches sur les sciences et les techniques soutenues par Versailles.

364

Nadine Vivier

Soutenances de thèses

Marc Conesa, D’Herbe, de terre et de sang. La Cerdagne du xive au xive siècle, thèse de doctorat d’histoire, soutenue le 30 novembre 2010 à l’Université de Montpellier iii-Paul Valéry, 911 p.

365

Jury : Jean-Marc Moriceau, professeur à l’université de Caen (président du jury), Serge Brunet, professeur à l’université de Montpellier iii (directeur de thèse), Élie Pélaquier, directeur de recherches au cnrs (directeur de thèse), Jean-Loup Abbé, professeur à l’université de Toulouse ii (rapporteur), Annie Antoine, professeur à l’université de Rennes 2 (rapporteur), Rosa Congost, professeur à l’université de Gérone, Christine Rendu, chargée de recherches au cnrs.

366

La thèse de Marc Conesa reprend deux grands concepts de l’historiographie pyrénéenne, la frontière et la Maison. La frontière est celle de 1659, qui divise la Cerdagne en deux par le traité des Pyrénées, avec le rattachement de la partie nord à la France. La Maison, elle, se définit traditionnellement en Cerdagne comme une entité domestique, une famille, identifiée à un ensemble de biens et de droits inaliénables et se perpétuant de génération en génération à travers l’institution d’un héritier unique.

367

À partir de ses recherches préliminaires sur des actes de mariages Marc Conesa s’écarte d’emblée des travaux antérieurs, en minimisant le caractère structurant de la frontière dans la contraction des relations familiales. De plus, il met en avant le nombre majoritaire des cadets sur le marché matrimonial. Si la terre demeure la propriété des maisons d’origine, celle des héritiers, l’auteur s’interroge sur les modes de vie des nouvelles entités domestiques créées par la volonté des familles d’établir leurs cadets.

368

Il choisit une voie d’accès capable de saisir la complexité de l’espace, notamment les violents contrastes qui caractérisent la Cerdagne, au niveau du climat, du relief et de la structure du peuplement. À la fin du Moyen Âge, la ville de Puigcerdà apparaît en effet comme un « ogre démographique, trônant au milieu de la plaine » et entouré de petits villages dispersés. L’auteur montre qu’avant même la partition de la Cerdagne au traité des Pyrénées, la ville subie des oppositions violentes des communautés villageoises contrôlées par une strate de maisons dominantes, liées à la seigneurie. Les vacants et les estives constituent l’un des enjeux de cette lutte.

369

Pour ne pas imposer le point de vue de l’historien, les sources utilisées ont été nombreuses et plurielles. Elles sont réinscrites dans leur propre chronologie, sur le temps long, entre le xive et le xixe siècle. Les archives locales de Puigcerdà et Perpignan, et dans une moindre mesure Zaragoza et Barcelone, ont été privilégiées : 7 000 actes de mariage, 900 contrats de mariage, 400 baux à cheptel, 100 capbreus (terriers), une dizaine de registres de notaires, des fogatges, plusieurs comptabilités, trois recensements agraires et cinq cadastres. L’auteur s’est attaché à réaliser une critique serrée de ses sources, au plus près de la documentation, de sa portée, de ses modes classificatoires et des fondements idéologiques qui les motivent. Pour éviter de tomber dans une collection de cas sans vue d’ensemble, le rapport à l’espace a été mis au cœur de l’analyse.

370

Il observe ainsi le basculement des rapports de force et des stratégies de contrôle, vers 1620, entre Puigcerdà et les communautés rurales qui l’entourent. Au xviiie, à partir de 1730, il constate un renforcement de la mainmise des propriétaires fonciers avec le soutien de l’état. La démonstration est jalonnée par plusieurs conclusions globales. Il montre d’abord le mécanisme de transformation des privilèges royaux de la ville en domination locale. Puigcerdà est au cœur d’un réseau urbain commercial entre la France et l’Espagne, qui structure l’économie catalane. Au xviie siècle, elle est déconnectée de cette croissance tandis que les campagnes connaissent une embellie démographique et économique. Les maisons prennent l’ascendant. Ces résultats montrent que le passage par la ville n’est pas indispensable au changement et aux dynamiques sociales et spatiales.

371

Marc Conesa va plus loin en attribuant l’origine du changement à un espace marginal, celui des vacants et estives, qui forment selon lui la clef de voûte du système agro-pastoral et du pouvoir au village. Après une perte de contrôle des seigneuries sur ces territoires à la fin du xve et au début du xvie siècle, une nouvelle structuration de l’espace se met en place au profit de la majorité des habitants. Cultures, pâtures et bétail prennent une nouvelle importance. Apparaît progressivement une nouvelle dynamique de concentration foncière par les grandes familles qui capitalisent leurs biens. Le concept de propriété exclusive se met en place et se renforce même au xixe avec l’apparition des premiers cadastres dits « napoléoniens ». Les relations verticales aux anciens propriétaires et aux anciens droits collectifs et intercommunautaires sont progressivement effacées par ce qu’il appelle « une spirale de l’oubli ». Elle engendre des espaces étrangers à ceux qui les habitent, ce qui paraît en partie expliquer aujourd’hui l’importance des affirmations identitaires qui tente de les reconstituer.

372

Serge Brunet tient à souligner la maturité de chercheur de Marc Conesa, sa capacité à garder une grande liberté et à s’interroger avec humilité en décomposant les structures qui paraissent comme une sorte de schéma imposé. La question traitée, de la domination de la Maison, reprend une élaboration théorique bien ancrée depuis Johan Bachofen, Frédéric Le Play, le sociologue Henri Lefebvre, Peter Sahlins ou encore Pierre Bourdieu et ses travaux sur le célibat et la condition paysanne. Marc Conesa a su les remettre les remettre en cause avec brio en montrant la complexité de la question de l’exclusion des cadets. L’énormité du sujet est accentuée par le regard porté sur la première modernité, au début du xixe siècle, et sur la période de transition entre Moyen Âge et époque moderne.

373

Marc Conesa a aussi fait preuve d’une grande maîtrise de la cartographie et a su accomplir un travail quantitatif dans la micro-histoire. La variation des échelles est utile même si certains renvois peuvent parfois légèrement manquer de clarté. Le terrain, la Cerdagne, est maîtrisé avec une grande dextérité et la problématique est extrêmement achevée, complexe et variée. En cela, la thèse répond bien au principe énoncé dans l’introduction de l’ouvrage de Jean Jacquart, « La crise rurale en Île de France, de 1560 à 1770 » selon lequel « le vrai cadre de la recherche, ce n’est pas la région mais le problème ». Les trois parties de la thèse sont bien équilibrées et l’évolution historique est clairement intégrée. Il rappelle également l’ampleur des dépouillements réalisés dans des fonds très riches mais qui demandaient à être exploités avec rigueur.

374

Serge Brunet a été sensible à l’analyse fine de la seigneurie, qui renverse les perspectives, par le rôle de protecteur qui est souligné. L’analyse de l’élevage, défini comme le « sismographe » de l’évolution des rapports à la terre, est très pertinente. Enfin, cette thèse montre bien l’importance de la dîme dans les revenus seigneuriaux. Il félicite Marc Conesa pour son potentiel à renouveler la recherche.

375

Annie Antoine, à son tour, exprime son excellente impression face à cette très belle thèse d’histoire rurale et des régions frontalières. Le sujet est traité sur la longue durée à travers des approches originales qui permettent de dépasser les chemins balisés de l’histoire rurale. La très importante bibliographie est traitée de manière intelligente. L’écriture est élégante, personnelle et recherchée. C’est également un très beau document cartographique. Annie Antoine aurait aimé plus de détails sur les activités des habitants pour mieux comprendre les liens entre la ville et la campagne.

376

Quelques points lui paraissent discutables, notamment l’idée d’une seigneurie protectrice. Elle admire le travail effectué sur les capbreus qui pourrait s’appliquer à de nombreuses autres régions possédant des terriers. Les longs développements sur l’historiographie médiévale et moderne du village et sur la transmission des parcelles vue par les capbreus sont remarquables. Certaines questions comme l’accès aux vacants auraient pu être mises en contexte.

377

La lecture de la seconde partie, consacrée à l’élevage, lui a fourni une très grande satisfaction. La question de la domination de la ville sur la campagne la laisse un peu sceptique en l’absence de précisions sur les pratiques de l’élevage, due à l’absence de sources. Une analyse de l’organisation économique de l’élevage proprement dit aurait peut-être permis de nuancer cette vision bilatérale entre ville et campagne. Elle évoque pour finir trois points de discussion, qui n’entachent en rien l’impression extrêmement positive de ce travail : la volonté de toujours théoriser l’approche ne révèle-t-elle pas sur une crainte du concret ? Elle souligne également le problème de la présentation en deux volumes, inadaptée aux contraintes de l’édition. Elle évoque enfin le choix un peu formel du plan et un certain manque d’individualité des trois parties de la thèse.

378

À cette intervention, Marc Conesa répond que les trois parties de sa thèse sont le fruit de plusieurs réorientations et aménagements. Elles correspondent à trois systèmes, trois modes d’organisation de l’espace dominés alternativement par les majeurs ou les mineurs. Il a tenté d’aborder le sujet de manière chronologique, en changeant à chaque fois le mode d’observation. Il n’a pas eu peur du concret mais s’est senti limité par ses sources, notamment pour ce qui concerne l’organisation de l’élevage. Enfin, pour la publication, il pense réaliser un travail de réintégration des figures et de textes intermédiaires.

379

La parole est donnée à Jean-Loup Abbé qui s’amuse de la stratégie du candidat consistant à toujours prendre des distances, remettre en cause et « régler leur sort » aux théories antérieures. Il le félicite pour son travail, notamment son talent d’écrivain et la présentation très commode de sa thèse en deux volumes. Les annexes extrêmement riches, en cartes, tableaux et textes, sont parfaitement mises en scène. Le professeur regrette un manque de réflexion sur le mariage entre l’histoire et l’archéologie, malgré la citation de nombreux sites de fouilles. Le traitement des sources fiscales est novateur dans le sens où il tient compte de l’information et du contexte de création, sur la longue durée.

380

Jean-Loup Abbé souhaite quelques précisions à propos de la domination spatiale de Puigcerdà, assez restreinte administrativement et juridiquement, mais qui s’est étendu au niveau économique. Toujours sur la question de la « ville instituée », il revient sur le lien à la fin du Moyen Âge entre guerre et ravitaillement, révélatrice des relations entre citadins et ruraux.

381

Il juge la deuxième partie la plus forte de ce travail. Marc Conesa y prend à bras le corps une source fiscale seigneuriale, les capbreus, du xive au xviiie siècle, qui permet de revoir la question de la seigneurie et de faire surgir la pratique des cultures temporaires. Leur modélisation est très intéressante. Cette thèse montre également de manière très claire l’importance de la dîme, longtemps marginalisée dans l’histoire économique médiévale et moderne. Dans la troisième partie, Marc Conesa montre bien le nouveau rapport à l’espace qui se met en place. Jean-Loup Abbé conclut que grâce à cette thèse solide, bien des pans de l’histoire économique et sociale ont été réinterrogés et l’espace rural a gagné en sens.

382

Marc Conesa revient sur l’histoire de Puigcerdà qui est effectivement à l’origine une ville sans terroir mais qui se taille un territoire, de manière pacifique, grâce à des réseaux urbains, ou de manière violente, à travers des taxes sur les ravitaillements en temps de guerre. Les syndicats et la concession de privilèges par l’État permettent aux villageois de défendre eux-mêmes les cols et les frontières et ainsi de couper l’herbe sous le pied à la ville. Au xviie siècle, les syndicats repassent sous la coupe de Puigcerdà.

383

Christine Rendu considère cette thèse comme un monument. Elle souligne les apports de Marc Conesa au programme collectif de recherches de Cerdagne, commencé en 2002, où la diachronie et l’interdisciplinarité ont été les maîtres mots. L’archéologue signale la participation du candidat à plusieurs chantiers de fouille dont les répercussions sur la thèse se situent probablement au niveau d’une approche archéologique des sources historiques et dans une transposition constante, une démarche intra-disciplinaire. Son intérêt pour le travail collectif, à la manière des chantiers archéologiques, transparaît dans son initiative d’encadrer des « chantiers histoire » pour les étudiants au sein de Terrae. Marc Conesa dépasse largement le parti pris de Peter Sahlins en réalisant une histoire totale des rapports à l’espace. L’ampleur et la complexité du sujet ont entraîné un effort colossal de mise en ordre des facteurs. Chaque question est abordée en variant différents angles pour explorer ce qu’un fait social peut avoir de total. Les incursions au cœur de la pratique naissent d’une approche quantitative qui permet de parfaitement saisir certaines tendances comme la circulation des terres.

384

En tant qu’archéologue, elle insiste également sur le caractère novateur de la méthodologie, au niveau de la modélisation et de l’appréhension des terres pyrénéennes sous l’angle des cultures et des dynamiques foncières. La question de l’importance des cultures temporaires est certainement à élargir à d’autres secteurs des Pyrénées, en dehors des montagnes. L’autre « révolution » de la thèse est d’envisager la difficile question de l’éclatement des manses sur la longue durée. Comme en archéologie, l’auteur a su tenir compte de la succession des couches.

385

Pour finir, Christine Rendu aborde des questions de fond plus précises touchant à l’histoire de la Cerdagne, comme l’ouverture des vacants, les causes de l’effacement des parcerias (baux à cheptel) ou la dichotomie entre maisons avec et maisons sans montagne. S’en suit une discussion entre les deux chercheurs.

386

L’intervention de Rosa Gongost commence par des compliments sur cette thèse remarquable d’un point de vue formel, en particulier au niveau du style, et note une grande maîtrise des termes techniques. Elle juge ce travail ambitieux, de par les sources utilisées et la difficulté du travail bibliographique, impliquant la prise en compte de deux pays sur plus de cinq siècles. Sa meilleure connaissance des sources catalanes l’engagent naturellement à se positionner prioritairement sur l’analyse de la partie espagnole de la Cerdagne.

387

Ses premières remarques portent sur la notion d’espace, peu présente dans l’historiographie espagnole, et qui lui paraît un peu trop vaste. Elle aurait préféré une analyse plus concrète sur les conséquences de la frontière. Celle-ci est traitée selon elle, avec quelques a priori, du fait du manque de données explicites permettant de prouver son rôle minoritaire dans l’histoire de la Cerdagne. Concernant le phénomène d’ascension sociale décrit dans la thèse, Rosa Congost note que les rapports entre les riches seigneurs, propriétaires utiles, et les agriculteurs exploitants sont peu étudiés, contrairement aux relations entre propriétés utile et directe.

388

Dans la seconde partie de son exposé, elle émet trois remarques. La première concerne les contrats de mariage entre cadets. Les données démographiques traduisent une multiplication de la population par cinq, bien plus rapide que le rythme de croissance réel. Pour ce qui est des sources, elle souligne une très bonne connaissance de la documentation prise en compte mais regrette l’absence d’un chapitre sur les sources qu’il n’a pas pu utiliser. L’utilisation des cadastres ne lui a pas paru adaptée pour mettre en évidence les changements apparus aux xviiie et xixe siècles. L’exploitation d’instruments nouveaux de contrôle public, comme les registres d’hypothèques, malheureusement disparus, auraient certainement modifié sa réflexion et ses conclusions. Elle termine en évoquant le problème de la frontière qui est traité selon elle de manière trop radicale. L’évolution différentielle des seigneuries en France et en Espagne après la Révolution française, en particulier, n’a fait l’objet d’aucune réflexion.

389

Marc Conesa concède les difficultés rencontrées face à des héritages historiographiques différents qui ont parfois compliqué le dialogue sur certains thèmes. Le thème de la frontière est peu développé car ce travail avait été fait avant, dans le cadre de ses recherches sur les échanges matrimoniaux et les évolutions agraires et foncières, sous la direction de Gilbert Larguier. Il montre néanmoins dans sa première partie que des fractures existaient bien avant le traité de 1659. Concernant les transformations économiques et sociales, il a essayé de mettre en évidence le phénomène de concentration foncière qu’il considère comme un fait majeur. Il avoue en revanche que des problèmes existent sur les questions relatives aux évolutions différentes de part et d’autre de la frontière et sur les analyses démographiques. Elles font actuellement l’objet d’une nouvelle réflexion.

390

Les premières remarques d’Élie Pélaquier, directeur de la thèse, soulignent l’ampleur scientifique de la thèse, réalisée à partir de deux pôles de l’historiographie rurale pyrénéenne, la maison et les espaces herbeux. Bien au-delà du monde rural, il s’agit d’une vaste monographie régionale dans laquelle l’histoire urbaine et l’histoire politique occupent toute leur place. Le territoire est parfaitement maîtrisé, tant au niveau du terrain que des sources dont l’exploitation est le fruit d’une grande inventivité méthodologique.

391

Le volume d’annexes lui apparaît comme un modèle. À travers de multiples exemples, il montre en quoi les cartes, particulièrement fines et maîtrisées, sont toujours au service de l’analyse. Elles mettent progressivement en évidence les évolutions des relations entre la ville et la campagne, tout en relativisant le rôle de la frontière, et font ressortir les spécificités de la seigneurie catalane. Élie Pélaquier se réjouit également de la précision accordée à l’analyse cartographique des espaces communaux, révélatrice notamment des mécanismes de structuration socio-spatiale du bâti. Il considère la cartographie des parceries (baux à cheptel), réalisés entre preneurs et bailleurs, comme un véritable morceau d’anthologie des travaux de Marc Conesa. Parmi ces cartes très parlantes, seule la figure 76 sur la répartition du cheptel lui a paru un peu confuse. L’outil graphique est également largement utilisé, de manière convaincante, tant pour la représentation des données démographiques que pour établir de subtiles relations.

392

Ce puissant appareillage technique est mis au service d’une réflexion sans cesse affinée et confrontée à l’historiographie. Le directeur de la thèse souligne l’originalité de la stratégie de recherche dont le vocabulaire s’apparente à une guérilla : Marc Conesa « multiplie les postes d’observation », « piste les évolutions », etc. Dans un résumé des résultats de la thèse, Élie Pélaquier met en avant les étapes principales d’une réflexion logique et cohérente et insiste sur l’utilisation magistrale qui est faite de certaines sources, notamment les registres de la dîme ecclésiastique d’Ur.

393

Il en conclut que le programme fixé par le chercheur a bien été accompli, que les « relations structurantes » entre l’espace et la société cerdane ont été examinées sous tous leurs contours. La démonstration est faite de la complexité et des mécanismes qui sous-entendent leur évolution sur près de quatre siècles. Il félicite Marc Conesa pour sa vivacité d’esprit et son enthousiasme qui ont abouti à l’élaboration d’une superbe thèse.

394

La soutenance se termine par un rapport élogieux de Jean-Marc Moriceau, admiratif face à la dextérité et la grande maturité avec laquelle Marc Conesa a brassé une masse d’archives impressionnantes. Grâce à une documentation à la fois suffisante et variée, mais non exhaustive et non prédigérée, il a eu le souffle suffisant pour embrasser une quinzaine de générations. Ces données sont mises en œuvre de façon remarquable, grâce à la hauteur toujours prise par l’historien pour passer du particulier au général. Des ouvertures apparaissent continuellement par les comparaisons de ses mesures, les discussions autour des analyses, les débats qui s’élèvent autour des sources. Au-delà de la progression générale, chaque chapitre fait sens et témoigne de la maîtrise d’une vaste bibliographie, à la fois régionale et générale.

395

Jean-Marc Moriceau est également conquis par la grande clarté de l’ordonnance de cette thèse et la qualité de la rédaction. La richesse du vocabulaire et la fermeté du style témoignent d’un sens de l’exactitude des mots et du refus de l’approximation, deux qualités essentielles pour l’historien. L’importance accordée aux notes de bas de page permet des ouvertures continuelles de fenêtres et de comparaisons, par la mobilisation de la bibliographie. La présentation générale est elle-même d’une grande commodité, le volume 2 formant un véritable atlas documentaire. Il regrette seulement l’absence d’un glossaire, qui aurait été utile aux horsains, de même qu’un index l’aurait été pour les autochtones. Une autre qualité essentielle de cette thèse est de s’insérer dans une dynamique collective, notamment par la participation de l’auteur aux chantiers « histoire » et au pcr dirigé par Christine Rendu. Ces expériences ont incontestablement permis à cette recherche de gagner en maturité.

396

Jean-Marc Moriceau félicite enfin l’auteur pour sa contribution au renouvellement de l’histoire des sociétés et des espaces ruraux. En effet, il ne se limite pas à une simple monographie, il revisite des questions que l’on croyait déjà bien balisées comme le régime seigneurial. Le croisement des entrées assure à ce travail une véritable dimension scientifique.

397

Le rapport se termine par l’évocation de quelques positionnements qui lui paraissent discutables. À propos des pratiques agricoles, Marc Conesa reproche aux historiens de trop souvent négliger le rôle des cultures temporaires par rapport à l’assolement biennal. Jean-Marc Moriceau souligne avec ironie que cette « déconstruction des notions » a peut-être déjà été réalisée, notamment dans un ouvrage intitulé Terres mouvantes. D’autre part, il invite l’auteur à comparer certains de ses résultats avec les travaux de Georges Pichard, sur la Provence. Il mentionne également quelques cartes peu éloquentes. Sur les pratiques de l’élevage, il s’interroge sur les véritables découvertes relatives aux attaques de loup.

398

La soutenance s’achève par quelques commentaires au sein du public, de la part d’un ami de Marc Conesa et de Gilbert Larguier, son ancien directeur de maîtrise et de dea.

399

Après une soutenance riche et conviviale, les sept membres du jury se réunissent en aparté pour délibérer puis décernent le titre de Docteur en histoire à Marc Conesa, avec la mention très honorable et ses félicitations.

400

Violaine Nicolas

Florent Mérot, L’Homme et son milieu en vallée de Montmorency sous l’Ancien Régime. Un paysage original aux portes de Paris (vers 1640-vers 1800), thèse de doctorat d’histoire, 4 vol., 1 019 p. dactyl., soutenue à l’Université Paris-xiii le 15 octobre 2010.

401

Jury : Reynald Abad, professeur à l’Université Paris-iv ; Gérard Béaur, professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (président du jury) ; Élisabeth Belmas, professeur à l’Université Paris-xiii ; Marie-José Michel, professeur à l’Université Paris-xiii (directrice de la thèse) ; Florent Quellier, maître de conférence à l’Université de Tours ; Michèle Virol, professeur à l’Université de Rouen.

402

À l’ombre de Paris, où l’immense cité règne sans partage, quelles sont les influences à l’origine des aménagements spatiaux de la vallée de Montmorency ? La capitale du royaume assujettit-elle les campagnes montmorencéennes ? Quelle est l’origine des aménagements spatiaux de la vallée ? Les lieux sont-ils dominés ou résistent-ils en conservant des caractéristiques dites « naturelles » ? Les habitants vivent-ils toujours dans le même environnement entre le début et la fin de la période étudiée ? Florent Mérot s’interroge dès lors sur l’aspect des paysages et le regard des campagnards, afin de cerner la perception de la vallée au quotidien. Circonscrire le véritable moteur des aménagements et des évolutions paysagères, telle est la problématique centrale de la thèse de Florent Mérot, qui s’attache à déterminer des aspects jusqu’ici peu étudiés. Le candidat présente d’abord les sources qui lui ont permis d’analyser la vallée de Montmorency, entre Seine et Oise, au Nord-Ouest de Paris, entité géographique d’une superficie totale de 144 km2, constituée sous l’Ancien Régime de 26 paroisses distantes de Paris, pour les plus éloignées, de 6,5 lieues, pour les plus proches de 3 lieues, et peuplées d’environ 13 500 âmes vers 1640, de 20 000 personnes à l’aube du xixe siècle.

403

La richesse des sources cartographiques conservées aux Archives Nationales, au château de Chantilly et aux Archives départementales du Val-d’Oise, notamment l’existence des plans d’intendance réalisés sous Louis XVI, laisse réaliser une fructueuse approche, enrichie par l’analyse de 2 927 actes notariés (1 567 titres, 754 actes de vente, 500 baux et 106 inventaires après décès), essentiels puisqu’ils comportent tous de précieuses informations sur le paysage montmorencéen. Les documents des administrations seigneuriales ou royales enrichissent l’étude en apportant des connaissances quant à l’utilisation quotidienne du paysage. Il s’agit de mémoires du conseil des princes de Condé, haut-justiciers d’une majeure partie de la vallée. Conservés au château de Chantilly, ils enregistrent les concessions de terrains, les plaintes pour spoliations de terres ou de chemins, les aménagements des ponts et chaussées, et traduisent l’intérêt des communautés pour leur univers. Les sous-séries f14 et h2 des Archives Nationales procurent des indications sur l’aménagement des voies de communication dans la vallée, lèvent le voile sur l’environnement immédiat. La série b des Archives départementales du Val d’Oise, consacrée aux justices locales, laisse approcher les mentalités du temps, fournit de précises descriptions concernant le milieu (forêt, vigne, arbres fruitiers, plantes légumineuses et fourragères, jardins, routes et chemins). De tels documents complètent les actes notariés et les registres terriers qui servent de base à l’étude. Florent Mérot s’est également attaché à étudier la littérature agronomique et horticole du temps, des traités administratifs et économiques, des témoignages contemporains, notamment Louis Cotte, curé de Montmorency, Jean-Jacques Rousseau, Le Prieur, Louis Denis, Thomas Blaikie, Voltaire et Mirabeau.

404

Selon le candidat, la vallée subit les influences d’une capitale dont la population ne cesse d’augmenter depuis le milieu du xviie siècle. À l’instar de l’ensemble des campagnes franciliennes, la vallée répond à la demande de plus en plus pressante et diversifiée de Paris, mais Florent Mérot insiste sur les transformations paysagères, plus précoces que dans le reste de l’Île-de-France (elles commencent après la Fronde. Il signale trois facteurs de dynamisme : la population de la vallée succède aux paysans de la périphérie très proche qui disparaissent en raison de l’urbanisation des faubourgs de la ville. En outre, l’existence d’un réseau de communication fort dense – deux routes royales et un grand chemin pavé érigés dès Henri IV, des chemins de traverse reliant ces routes entre elles, des chemins de terre nombreux – favorise les échanges économiques, sociaux et culturels avec Paris. Par ailleurs, les destructions considérables de la Fronde favorisent une organisation nouvelle, réalisée par la paysannerie sous l’impulsion des élites urbaines qui investissent dans des terres alors peu onéreuses. On assiste tout d’abord à l’apparition d’une viticulture dynamique, à proximité des villages et sur les coteaux. Les ceps se propagent ensuite dans la plaine, jusqu’ici dévolue aux seuls « bleds », à partir des années 1680 et surtout après le Grand Hiver de 1709. Il faut en effet abreuver la clientèle des guinguettes qui s’épanouissent à l’extérieur de Paris à la fin du xviie siècle. C’est aussi le moment où l’arboriculture fruitière se développe, sous l’influence du goût versaillais. La spatialisation des productions s’explique par les temps de déplacement car la paysannerie réduit les coûts de transport. Ainsi, dans un premier rayon, de 2,5 à 4 lieues de Paris, la multiplication des espèces (pommes, poires, prunes, groseilles, figues, fraises, cerises) est patente. Plus loin, entre 4 à 6,5 lieues, se constitue le vaste domaine de la cerise. Pour le candidat, l’originalité paysagère des lieux réside aussi dans un système de complantage d’une richesse impressionnante, dont les prémisses se situent avant le Grand Hiver. Le complantage associe deux ou trois végétaux. Après 1709, la diversification des combinaisons entre vigne, arbres fruitiers, légumes, plantes fourragères, crée un paysage qui acquiert une certaine célébrité. Assurés d’un débouché permanent, les paysans y trouvent aussi des avantages financiers et fiscaux, quand la coutume de Paris, au régime successoral égalitaire, engendre une diminution de la surface des parcelles, génération après génération. L’espace fragmenté fait par conséquent l’objet d’une efficace rationalisation. De tels aménagements apportent à la vallée un degré d’anthropisation très élevé. Ils ont aussi des conséquences importantes sur l’habitat, réaménagé pour répondre aux besoins de la viticulture, qui devient une cellule de production grâce au cellier et à la cave qui apparaissent alors et favorise vinification et conservation. La forêt subit aussi l’essor viticole. Le chêne s’efface au profit du châtaignier, idéal pour les échalas, les cuves et les futailles.

405

La vallée attire désormais les bourgeois parisiens, les parlementaires et de riches financiers. La beauté du paysage, son caractère unique, incitent à investir dans une maison de campagne, sise toutefois à proximité des lieux de pouvoir. La réussite sociale se matérialise par l’acquisition d’une maison de plaisance, entourée d’un parc à la française. Le candidat conclut par conséquent sur le dynamisme exceptionnel de la vallée de Montmorency, encouragé par la proximité de Paris entre 1640 et 1800.

406

Marie-José Michel, directrice de la thèse, présente d’abord le cursus du candidat, ancien étudiant de L’Université Paris-13, où il devient moniteur entre 2006 et 2009. Elle souligne son exceptionnelle force de travail, rappelant que la thèse a été réalisée entre 2006 et 2010, tandis que Florent Mérot obtenait avec brio le concours de Professeur des Écoles. Marie-José Michel se félicite de la réalisation d’une thèse ambitieuse et novatrice, à la fois par son champ de prospection et par le sujet : retrouver un paysage disparu. L’appétit rabelaisien de Florent Mérot pour les archives, sa fascination pour les hommes, les femmes, les marchandises, son approche à l’anglo-saxonne du « petit pays », laissent entrer pleinement la vallée dans l’Histoire. Marie-José Michel revient sur les résultats obtenus, sur l’importante régression de la céréaliculture au profit de la vigne, quatre fois plus présente dans la vallée que dans l’ensemble de l’Île-de-France en 1720. Elle salue la pratique des sondages (1640, 1650, 1665, 1690, 1710, 1720, 1740, 1760, 1780, 1790), opérante pour retrouver la vaste marqueterie des champs microscopiques, et levant le voile sur le rôle majeur de la bourgeoisie et d’une paysannerie marchande adepte du complantage. La directrice de cette thèse qualifiée d’excellente, appelle à une publication rapide, tout en posant la question de la condensation d’un tel travail : quatre tomes de quelques 1 019 pages (le troisième consacré à la bibliographie et à de très riches annexes, le quatrième énumérant les sources sur 266 pages et contenant un glossaire de soixante mots).

407

Michèle Virol intervient à son tour, relève une unique coquille, puis estime que le travail mériterait d’être poursuivi afin d’élargir les sondages réalisés. Elle note l’absence de noms des biens vendus dans un tableau à part et l’utilisation de la notion vidalienne de milieu, qu’elle réfute, préférant évoquer un paysage palimpseste. La démarche de la thèse est annoncée p. 8 : « l’objectif est donc de parvenir à approcher ce groupe humain par l’intermédiaire de l’environnement qu’il crée, qu’il utilise et qu’il bouleverse en fonction de ses exigences. » Cette phrase laisse entendre que Florent Mérot prend le paysage comme point de départ pour arriver à cerner le « groupe humain » qui agit sur celui-ci. Le plan confirme cette démarche puisque la thèse débute par l’organisation du paysage étudié (du parcellaire aux cultures), poursuit par une deuxième partie descriptive sur la gestion de la nébuleuse paysagère (de la plaine à la butte) puis termine, sans articulation particulière et utile, par le paysage bâti présenté comme une description de trois catégories (maisons, églises et châteaux). Derrière cette anatomie du paysage, la thèse affirme la présence de paysans dont la rationalité n’a rien à envier à l’adaptabilité pour modifier le paysage. Les paysans de la vallée de Montmorency sont au cœur de l’étude. Leur adaptation aux évènements et circonstances historiques (les désastres liés à la Fronde, le développement du marché parisien facilité par les cinq routes pavées voulues par le pouvoir royal, la demande en vins et en fruits, en plantes fourragères et en légumineuses) est présentée avec finesse. L’assujettissement à un droit de succession coutumier, la grande coutume de Paris qui, en respectant l’égalité des héritiers contribue à l’émiettement des propriétés, est présenté comme un atout pour ces maîtres de l’adaptation au marché parisien. Un argument central de la thèse est résumé en deux idées p. 51 : « la diffusion de la viticulture et de l’arboriculture fruitière est synonyme d’une mainmise nouvelle de l’Homme sur son milieu ; elle témoigne aussi de l’influence grandissante de Paris sur les campagnes suburbaines ». Pour tenter d’éclairer le sujet, un va-et-vient entre le contexte global (que l’on peut entendre comme le royaume) et les contextes locaux et régionaux est cependant proposé. De nombreuses études sont citées et les conclusions de certains ouvrages sont reprises sans être discutées, laissant parfois l’impression que l’exemple de la vallée de Montmorency doit confirmer les résultats des analyses citées (par exemple celles d’Andrée Corvol sur les arbres), ou au contraire les infirmer et là, la thèse a plus de poids, notamment lorsque à partir du chapitre v, la vallée est présentée comme échappant aux contraintes de l’agriculture céréalière de champs ouverts observées ailleurs. Ses paysans marchands, mus par la recherche du profit, mais aussi contraints de travailler des micro-parcelles, font preuve d’une grande adaptabilité en conservant céréaliculture, prairies artificielles et naturelles, cultures de légumineuses et de légumes pour satisfaire la capitale mais aussi leurs propres consommations, grâce au complantage, pratique accélérée après le grand hiver de 1709. L’étude de l’habitat villageois qui s’adapte à ces nouvelles productions et laisse une place aux bâtiments et objets de la culture de la vigne confirme ces observations. Peut-être l’habitat paysan aurait-il dû être intégré dans cette deuxième partie pour renforcer la démonstration.

408

Elle se demande par ailleurs si les décisions concernant l’exploitation de la vallée sont prises de façon collégiale ou individuelle. Elle aimerait que le rôle des élites sociales, en matière de transformations agricoles, soit davantage cerné. Comment articuler le dynamisme paysan avec l’omniprésence des élites ? Dans quelle mesure l’aspect des jardins des Parisiens installés au vert n’a-t-il pas valeur d’exemple ? Le rôle des princes de Condé pour la gestion de la Forêt de Montmorency est en outre à préciser car le sondage sur l’année 1775 ouvre des perspectives. Après avoir signalé la minimisation des fonds concernant la forêt, elle estime que les travaux d’Andrée Corvol sont cités de façon excessive, et s’interroge sur l’utilisation de données générales quant à la propriété de la terre. Michèle Virol rappelle la publication par Louis Cotte en 1720 du Traité sur le Ruisseau puant, un ouvrage scientifique. Elle aimerait savoir si le candidat a trouvé les traces d’un intérêt sur la technique de la greffe. Autant de questions qui engagent un fructueux débat. Michèle Virol tient à dire que toutes ces questions sont destinées à demander d’éclaircir ou de nuancer éventuellement les conclusions et sont le résultat aussi de la richesse de ce travail de recherche. Elle termine en soulignant que cette thèse atteste d’un travail de dépouillement d’archives très important qu’il faut signaler et apprécier. Sa lecture est aisée grâce à une présentation soignée. Les conclusions sont le fruit d’un premier temps de réflexion qu’une maturation permettra vraisemblablement d’enrichir.

409

Florent Mérot répond avec précision aux questions qui lui ont été posées. Il concède notamment que le rôle des élites n’a pas été mince et qu’il y eut sans doute un effet d’imitation mais revient avec force sur l’importance de l’innovation paysanne, stimulée par les contraintes qui pesaient sur les exploitants, à commencer par l’exiguïté des parcelles. Sur le désintérêt des rentiers du sol et notamment sur la faiblesse de la gestion de la forêt par les Condé, il insiste sur l’absence d’implication forte avant 1775.

410

Pour sa part, Florent Quellier remarque en préambule que, d’un point de vue formel, la thèse de Florent Mérot est bien conçue, bien réalisée, agréable à lire, les annexes sont soignées. Il relève des erreurs et quelques lourdeurs de style mais se félicite de l’enthousiasme du candidat qui, parfois, manque de nuance, notamment au sujet d’une prétendue déchristianisation précoce de la vallée. Indéniablement, Florent Mérot a fourni un très solide travail de repérage de sources et mené d’importants dépouillements. Cohérent, riche et varié, le corpus de sources offre l’avantage de pouvoir croiser les documents, mais, rançon de cette diversité des fonds fréquentés, l’auteur est obligé de faire des sondages trop courts dans les archives judiciaires. Or, ces archives sont, potentiellement, les plus intéressantes pour son propos et les apports de sa thèse, contrairement aux sources cartographiques et aux traités imprimés bien connus, notamment sur les regards portés par les habitants de la vallée de Montmorency sur le paysage ou sur la circulation des hommes à l’intérieur de la vallée. La multiplication des sources a également l’inconvénient majeur de donner des échantillons parfois trop réduits pour pouvoir réellement appuyer une argumentation au-delà d’une intuition ou d’une forte probabilité. Néanmoins, le croisement des sources donne matière à de bons passages à l’exemple de la progressive substitution des châtaigniers aux chênes en lien avec l’essor de la viticulture et de l’arboriculture fruitière. Les développements sur l’essor de la vigne dans la vallée et ses conséquences sur le paysage, y compris le bâti, au lendemain de la Fronde sont convaincants ; en revanche la thèse sous-estime grandement la place des céréales dans le paysage et l’économie de la vallée. La typologie des villages proposée est également à placer au rang des bons passages de cette thèse. L’auteur souligne bien le rôle du jardin dans l’acclimatation d’une nouvelle culture. De même, cette thèse montre parfaitement qu’un paysage est vivant et, sur une période raisonnable d’un siècle et demi, tente de suivre son évolution. Mais Florent Quellier aurait apprécié que les sources cartographiques soient moins nombreuses, afin d’effectuer un rééquilibrage au profit des minutes notariées. Il pense que le candidat utilise de bons livres, mais pas toujours les passages adéquats, et il estime aussi que le goût pour la nature est absent des préoccupations des élites sociales du temps. Florent Quellier, en désaccord avec Florent Mérot sur la définition des limites de la vallée de Montmorency, signale une absence : le regard des paysans. Il note une mauvaise appréciation des termes « complantage » et « polyculture », et se demande comment le candidat a évalué le seuil d’autosubsistance au xviiie siècle. En conclusion, Florent Quellier souligne que Florent Mérot propose une thèse ambitieuse, probablement trop, tant il a l’envie d’embrasser tous les aspects environnementaux au sens large de la vallée de Montmorency sur un siècle et demi. Porté par un réel enthousiasme, l’auteur a du mal à circonscrire son sujet mais Florent Quellier rappelle toutefois son intérêt pour la thèse.

411

De son côté, Reynald Abad salue une thèse riche, détaillée et très soignée, revient sur deux critiques de détail : les références de certaines cartes et illustrations sont parfois trop sommaires (indiquer, par exemple, pour origine de tel plan parcellaire Archives nationales (p. 524) ou pour telle gravure Encyclopédie (xviiie siècle) (p. 544) est très insuffisant), et considère que le répertoire des sources notariées n’est pas une base de données (volume 4). Il estime que l’utilisation de plusieurs livres est maladroite mais que le texte est irréprochable. Il remarque ainsi que la thèse a manifestement été relue avec beaucoup d’attention, car on n’y trouve quasi aucune faute d’orthographe et à peine une poignée de fautes de saisie ou de frappe, dont certaines provoquent des erreurs de date (incohérence entre la date donnée pour le dernier contrat de location de l’Étang Neuf entre les p. 284 et 502 ; 1770 mis pour 1670 p. 426). Il faut cependant choisir entre l’utilisation des termes « complant » et « complantage ». Reynald Abad en vient ensuite au fond et rappelle que la thèse de Florent Mérot est consacrée à l’étude d’un terroir sous l’Ancien Régime, en l’occurrence la vallée de Montmorency entre les années 1640 et les années 1800. Conçue une trentaine d’années plus tôt, elle aurait vraisemblablement eu vocation à s’inscrire dans le champ des études dites d’histoire économique et sociale, mais, mûrie dans le contexte historiographique des années 2000, elle revendique une tout autre approche : la thèse se donne en effet le paysage pour objet d’étude principal – en témoigne explicitement son sous-titre, Un paysage original aux portes de Paris – et elle s’inscrit dans le champ de l’histoire de l’environnement – en témoignent son titre, L’homme et son milieu, quoique le choix de ce dernier mot soulève des questions de définition, et surtout la problématique exposée dans les débuts de la thèse, par exemple dans l’introduction, qui annonce « un travail concernant l’environnement et l’Homme » (p. 7). Si la pertinence de ce sujet ne fait aucun doute, on peut se demander toutefois si celui-ci ne mériterait pas d’être légèrement resserré, et ce d’un double point de vue :

412

• D’une part, sur le plan chronologique, le terminus ad quem devrait sans doute être ramené aux années 1780, car, en définitive, la Révolution est quasi absente de l’enquête, qui n’étudie ni les effets des bouleversements économiques sur les échanges entre la vallée et la capitale, ni les effets des nationalisations et des saisies sur la structure foncière du terroir.

413

• D’autre part, sur le plan intellectuel, la référence à l’histoire de l’environnement devrait être plus prudente, au sens où la thèse ne s’inscrit pas réellement dans la perspective environnementaliste adoptée par un courant actuel de l’historiographie – on pense par exemple à la revue Environment and History, créée au milieu des années 1990 –, mais pleinement en revanche dans la perspective d’une histoire rurale renouvelée : le véritable sujet de la thèse, c’est bien la reconstitution et l’interprétation des mutations du paysage, dans un terroir qui présente la particularité d’être situé aux portes d’une métropole d’un demi-million d’habitants. Au reste, ceci apparaît clairement dans les pages du chapitre préliminaire, qui, après l’introduction, définissent le sujet avec précision (p. 12-25). Il relève toutefois une authentique sensibilité d’historien tout en souhaitant que les investigations sur les séries s et z des Archives nationales soient poussées plus avant. Reynald Abad revient ensuite sur un aspect précis de la thèse, l’économie de l’étang. Les quelques passages de la thèse où il en est question, et précisément de l’Étang Neuf (p. 284, 360 et 365-366), ne sont pas pleinement satisfaisants, parce qu’ils paraissent ignorer le cycle de la pisciculture. Les baux, cités par extraits dans le tableau 46, stipulent que le preneur dispose de la jouissance de l’étang, « dans la condition qu’il n’y pratique qu’une pêche de trois années en trois années », ce que la thèse interprète comme la possibilité d’y pêcher une fois tous les trois ans, alors qu’il s’agit de la possibilité de faire une pêche tous les trois ans, en d’autres termes de vider l’étang de son eau pour prendre la totalité du poisson. La pisciculture d’Ancien Régime consiste en effet alternativement à inonder un fond pour y faire croître du poisson jeté à l’état d’alevin, puis à vider ce fond pour prendre le poisson et le jeter vivant dans des récipients remplis d’eau en vue de la commercialiser. Et c’est à la lumière de cette économie piscicole qu’il faut relire les baux du xviiie siècle. Si l’étang est mis dans le même bail que le moulin, ce n’est pas, comme le laisse entendre la thèse, un ultime avantage qu’un prince peu amateur de pêche laisserait à son meunier. C’est en revanche la manière la plus commode de concilier les intérêts parfois contradictoires entre la meunerie et la pisciculture : en effet, lorsque l’étang est plein, il peut alimenter un débit d’eau suffisant pour le fonctionnement du moulin, et lorsqu’on le vide en levant la bonde, il produit même une force motrice très supérieure à la normale, mais lorsqu’on le remplit, il faut fermer totalement la bonde pendant des semaines, voire des mois, ce qui interdit au moulin de fonctionner. Or le cycle de ces deux activités n’obéissant pas au même calendrier, il faut parfois arbitrer entre l’une et l’autre, ce qui peut inciter à louer et le moulin et l’étang à une même personne, plutôt que de louer le moulin à un meunier et l’étang à un marchand de poisson, ce qui semble avoir été le cas au xviie siècle.

414

Ayant traité ces questions de détail, Reynald Abad en vient à la thèse elle-même, au sens noble du terme, c’est-à-dire à la problématique d’ensemble et aux idées portées par la démonstration. Nul ne peut contester que, grâce à ce mémoire doctoral, on dispose désormais d’une étude riche et neuve sur un terroir d’une grande importance pour la compréhension, à l’époque pré-industrielle, des rapports ville-campagne, des capacités d’adaptation du monde rural et bien sûr des transformations du paysage. En particulier, la manière dont la thèse parvient à faire du complantage à la fois le résultat tangible et la grille d’analyse de tous les facteurs envisagés, de la parcellisation foncière au marché urbain, en passant par les techniques agricoles et la mentalité villageoise, est remarquable. Peut-être cette mise en lumière du complantage, et plus généralement de tout ce qui n’est pas céréalier, conduit-elle à minorer l’importance des grains, qui couvrent encore potentiellement 40 % des surfaces disponibles à la fin de l’Ancien Régime : si la spécialisation est bien réelle, elle n’est pas totale. Remarquons au passage qu’à la même époque dans le pays d’Auge, la céréaliculture a reculé à peu près au même niveau, à cause de l’importance prise par le couchage en herbe, alors que le débouché parisien est à presque 200 km, ce qui incite à rester mesuré lorsqu’on juge du degré de spécialisation de la vallée de Montmorency.

415

Il se félicite de cette thèse novatrice, riche et cohérente, remarquable sur les rapports entre l’homme et la nature et souligne que ses remarques ne prétendent nullement condamner une thèse riche de sa logique, de son unité et de ses résultats. Mais qu’elles visent au contraire à encourager son auteur à approfondir son enquête.

416

Après avoir entendu les réponses du candidat, notamment sur la question de la pisciculture et l’insuffisance des sources, le président du jury passe la parole à Élisabeth Belmas, qui tient tout d’abord à exprimer sa satisfaction de voir cette importante recherche achevée dans le délai de quatre années, imparti aujourd’hui à tous les doctorants de l’Université Paris 13, où Florent Mérot s’est montré un allocataire-moniteur dynamique et efficace trois ans durant. Elle salue également la quantité de travail qu’il a accomplie L’analyse d’un corpus très satisfaisant débouche sur de fructueux résultats mis en exergue avec honnêteté. L’intervenante apprécie les portraits de paysans de la vallée, le choix d’un terrain difficile, remarque que la géographie est en constante évolution et montre que rien ne manque dans la trame serrée du tissu rural. Dans ce travail scrupuleux, elle relève très peu de fautes, mais parfois des facilités de formules.

417

Le premier chapitre, qui expose avec honnêteté l’état de la question sur l’histoire des paysages, permet de comprendre comment s’est opéré le choix délicat du terrain d’enquête – la vallée de Montmorency –, dont les composantes naturelles (topographie, sols, climat) propices au développement d’une agriculture intensive sont bien analysées. Toutefois, on souhaiterait davantage de précisions sur ce biotope favorable, au « climat excellent pour la santé » dont les vertus sanitaires – en particulier l’air et les eaux thermales d’Enghien connues dès le xviiie siècle –, attirent les élites parisiennes et ce faisant enclenchent le mécanisme du développement économique. Florent Mérot invite ensuite le lecteur à la découverte du paysage proprement dit, que l’on aborde par le réseau routier, le parcellaire et les cultures avant d’approcher le village et l’habitat paysan puis aristocratique. Il jette en quelque sorte un regard panoramique sur l’horizon, balayant le site du fond cultivé de la vallée jusqu’aux hauteurs boisées, dont il ne manque pas de retracer les origines et la formation.

418

Chemin faisant, Florent Mérot avance un certain nombre d’interprétations qui soulèvent des interrogations et méritent discussion. Il propose une vision optimiste de cette vallée de Montmorency, véritable pays de cocagne agricole aux xviie et xviiie siècles, dans une conjoncture, beaucoup étudiée, marquée par les malheurs des guerres au xviie siècle, le petit âge glaciaire jusqu’en 1740 au moins, les épidémies et la récession économique jusqu’en 1730. Il n’occulte certes pas les deux épisodes de crise intense que constituent la Fronde puis « le grand hyver », mais ne s’attarde guère sur les terribles années 1693-1695. À chaque fois, il insiste sur l’extraordinaire capacité de récupération de ce microcosme rural qui pousse les paysans à se tourner vers la culture spéculative de la vigne après le Fronde, puis, à la suite du « grand hyver », vers l’arboriculture et l’horticulture destinées à l’approvisionnement des marchés parisiens et locaux. Cette peinture de la vallée de Montmorency vient conforter l’idée que le xviie et le début du xviiie siècle n’ont pas été tout le temps et partout mauvais. Élisabeth Belmas aimerait donc savoir ce qu’il en fut de la crise de 1693-1695 et se demande s’il ne faut pas nuancer davantage la capacité de récupération des communautés rurales et pense que le rôle des médiateurs et des modèles de consommation est à souligner davantage. Elle demande si les archives permettent d’éclairer les conditions sanitaires de la vallée, très ventée et disposant des eaux thermales d’Enghien. Une dernière remarque porte sur la place des hommes dans le travail du candidat. Élisabeth Belmas rappelle qu’il entendait reconstituer le paysage de la vallée de Montmorency et constate qu’il a atteint son but : on croit voir les parcelles complantées, aux trois étages de cultures, on croit entendre le bruissement des haies et des fruitiers que le vent agite. Or, ces paysages sont l’œuvre des hommes : Florent Mérot restitue leurs jardins, leurs champs, leurs routes, leur habitat mais eux-mêmes passent, silhouettes fugitives au détour d’un inventaire, d’un contrat de vente, de bail ou d’un litige. Elle aurait souhaité qu’il s’attarde sur quelques portraits de paysans ; il disposait de tous les éléments nécessaires pour les dresser, et pouvait s’inspirer du Monde retrouvé de Louis-François Pinagot d’Alain Corbin. Mais elle conclut que ces dernières observations n’entachent en rien l’impression très favorable qui se dégage de cet imposant travail et félicite le candidat pour celui-ci.

419

Florent Mérot remercie le professeur Belmas pour ces années passées à Paris 13 et pour le goût de la paléographie et des archives, transmis alors qu’il était jeune étudiant en Licence. Il s’attarde ensuite sur la question des médiateurs culturels. S’il concède que leur influence est réelle, il rappelle que les échanges sont néanmoins bilatéraux et que la paysannerie aménage elle-même son lieu de vie, en fonction de ses attentes et des avantages qu’elle y trouve. Florent Mérot revient également sur la possible influence des eaux de Montmorency?Enghien sur le développement d’un attrait des élites urbaines pour la vallée de Montmorency et pondère cette idée puisque le « ruisseau puant » est découvert en 1766 seulement. Or l’attraction exercée par la région est antérieure d’au moins un quart de siècle.

420

C’est enfin au tour de Gérard Béaur de se dire conquis par l’approche de Florent Mérot pour comprendre les techniques paysagères. Il le félicite de la qualité et de la rapidité de son travail et s’estime heureux de présider une thèse importante et aboutie. Il signale certes quelques excès d’optimisme mais remarque que le candidat est judicieusement resté sur une ligne de crête, le peuple des campagnes influencé par la ville, à travers une étude soignée du paysage de laquelle il ressort que la vallée de Montmorency est « l’anti plaine de France ». Contrairement à ce qu’en disent alors les physiocrates, de petits paysans survivent. Trois mille actes issus des études de 65 notaires et étudiés de manière sérielle l’attestent. Les 1 019 pages de la thèse forment un ensemble raisonnable et traité avec grand sérieux. Gérard Béaur pense toutefois que les graphiques, tableaux et schémas ne devraient pas se trouver en annexe. Quant à la base de données, elle trouverait sa place sur un cd d’accompagnement. Le président du jury rappelle l’intérêt d’établir des comparaisons avec les territoires de grande culture céréalière et estime que le morcellement de la vallée n’est pas une fatalité, car la coutume de Paris permet de doter un enfant, de favoriser un héritier. Il pose la question du complantage comme système vertical ou horizontal, ou les deux ? Il regrette quelques points obscurs, notamment au sujet de la taille des parcelles champêtres, au sujet de la propriété de la terre et de la liberté des paysans à planter ce qu’ils désirent, ou non. Il pose les bases d’une nouvelle recherche sur le coût de reconstruction de la Vallée après la Fronde et l’origine des fonds prêtés aux paysans et pose la question de l’identité des acteurs du changement, dans un processus qui requiert argent et savoir. Pour Gérard Béaur, l’un des enseignements de la thèse de Florent Mérot montre qu’une société ancienne est capable de fournir des réponses rapides. Il rappelle qu’il s’agit d’un travail majeur et d’excellente facture dont la publication rapide est souhaitée.

421

Le public se retire pour laisser le jury délibérer. Florent Mérot est jugé digne de recevoir le titre de Docteur de l’Université de Paris 13 en Histoire avec la mention très honorable avec les félicitations du jury.

422

Hervé Bennezon

Titres recensés

  1. Ouvrages
    1. Louis Albertini, Agricultures méditerranéennes. Agronomie et paysages des origines à nos jours, Arles, Actes Sud, 2009, 359 p., 29 €.
    2. Jean Trinquier et Christophe Vendries (dir.), Chasses antiques : pratiques et représentations dans le monde gréco-romain (iiie siècle av.- iv e siècle apr. J.-C.), Rennes, pur, 2009, 278 p., 24 €.
    3. Daniel Bernard, Paysans et villageois de France, Histoire et ethnographie, Saint-Cyr sur Loire, éditions Alan Sutton, 2010, 142 p., 29 €.
    4. Florence Bertholet et Karl Reber, (dir.), Jardins antiques. Grèce, Gaule, Rome, Gollion (Suisse), Infolio, 2010, ix-191 p.- viii p. de pl., 20 €.
    5. Laurent Lamoine, Le Pouvoir local en Gaule romaine, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2009, 468 p., 35 €.
    6. Fabrice Guizard-Duchamp (dir.), Le Loup en Europe du Moyen Âge à nos jours, Valenciennes, Presses Universitaires de Valenciennes, 2009, 171 p., 22 €.
    7. Lucien Faggion, Anne Mailloux, et Laure Verdon (dir.), Le Notaire, entre métier et espace public en Europe. viiie-xviiie siècle, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2008, 298 p., 27 €.
    8. Élisabeth Zadora-Rio (dir.), Des Paroisses de Touraine aux communes d’Indre-et-Loire. la formation des territoires, 34e supplt à la Revue archéologique du Centre de la France, Tours, 2008, 303 p., 33 €.
    9. Jean-Michel Derex et Fabrice Grégoire (dir.), Histoire économique et sociale de la tourbe et des tourbières, Actes du deuxième colloque international du Groupe d’histoire des zones humides, Laon, 18-20 octobre 2007, Æstuaria, cultures et développement durable, Cordemais, Estuarium, coll. « Histoire et terres humides », 2008, 313 p., 25 €.
    10. Luc Bourgeois (dir.), Une Résidence des comtes d’Angoulême autour de l’an Mil : le castrum d’Andone, Caen, Publications du crahm, 2009, 562 p., 55 €.
    11. Bruno Castiglioni, L’Altro feudalesimo, Vassallaggio, servizio e selezione sociale in area veneta nei secoli xi-xiii, Venise, Deputazione di storia patria per le Venezie, « Miscellanea di studi e memorie », n° 39, 2010, 516 p.
    12. Hélène Couderc-Barraud, La Violence, l’ordre et la paix. Résoudre les conflits en Gascogne du xie au début du xiiie siècle, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2008, 371 p., 35 €
    13. Mohammed Ouerfelli et Élise Voguet (dir.), Le Monde rural dans l’Occident musulman médiéval, Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, série Histoire, 126, 2009, 2, 1re partie, p. 15-205.
    14. Nicolas Carrier et Fabrice Mouthon, Paysans des Alpes, les communautés montagnardes au Moyen Âge, Rennes, pur, 2010, 417 p., 18 €.
    15. Adrien Dubois, La Violence des femmes en Normandie à la fin du Moyen Âge, numéro spécial des Cahiers Léopold Delisle, liv-lv, 2005-2006, Paris, Société Parisienne d’Histoire et d’Archéologie Normandes, 2010, 398 p., 26 €.
    16. Martin Bruegel, Marilyn Nicoud et Eva Barlösius (dir.), Le Choix des aliments. Informations et pratiques alimentaires de la fin du Moyen Âge à nos jours, Rennes, pur, 2010, 264 p., 18 €.
    17. Marc Grodwohl, Habiter le Sundgau 1500-1636. La Maison rurale en pans de bois. Techniques, culture et société, Altkirch, Société d’Histoire du Sundgau, 2010, 274 p., 28 €.
    18. Patrice Poujade, Le Voisin et le migrant. Hommes et circulations dans les Pyrénées modernes (xvie-xixe siècle), Rennes, pur, 2011, 369 p., 20 €.
    19. John Broad (éd.), A common agricultural heritage. Revising French and British rural divergence, Exeter, British Agricultural History Society, 2009, 242 p., 25 €.
    20. Maria Àngels Sanllehy i Sabi, Comunitats, veïns i arrendataris a la Val d’Aran (s. xvii-xviii) : Dels usos comunals a la dependència econòmica. t. 1 : El marc institucional ; t. 2 : El marc ecònomic, Tremp, Garsineu Edicions, collection Estudis, n° 22 et 23, 2007, 397+458 p., prologue de Eva Serra i Puig.
    21. Michel Gautier, Un Canton agricole de la Sarthe face au « monde plein », 1670-1870, Paris, L’Harmattan, coll. « Historiques, série travaux », 2010, 343 p., 32 €.
    22. Olivier Cabayé et Guillaume Gras, L’Albigeois au xviie siècle. Les visites pastorales de Charles Le Goux de La Berchère, Albi, Archives et Patrimoine, 2009, 470 p.
    23. Luc Daireaux, Réduire les huguenots. Protestants et pouvoirs en Normandie au xviie siècle, Champion, Paris, 2010, 1120 p.
    24. Denis Cœur, La Plaine de Grenoble face aux inondations. Genèse d’une politique publique du xviie au xxe siècle, Versailles, Quae éditions, 2008, 310 p., 47 €.
    25. Francisco García González, Las Estrategias de la diferencia : familia y reproducción social en la Sierra (Alcaraz, s. xviii), Madrid, Ministerio de Agricultura, Pesca y Alimentación, 2000, 396 p.
    26. Noelle Plack, Common Land, Wine and the French Revolution. Rural Society and Economy in Southern France, c. 1789-1820, Burlington, Ashgate, 2009, 232 p.
    27. Michel Brunet, Bonnet rouges et blancs bonnets. La politisation de la campagne catalane, 1815-1852, Canet, Editions Trabucaire, 2009, 275 p., 20 €.
    28. Rolande Collas, Paysans, artisans et monde rural en Touraine, Blaisois, Sologne, Blois, éditions Hugues de Froberville (33 rue Saint- Lubin), 2010, 125 p., 29 €.
    29. Yann Lagadec, Jean Le Bihan et Jean-François Tanguy (dir.), Le Canton, un territoire du quotidien ?, Rennes, pur, 2009, 389 p., 19 €.
    30. La Nantaise : histoire et renaissance, préface de Bernard Denis, Chaumont, éd. Castor & Pollux/Association « Pas bête la fête », 2010, 160 p.
    31. Jean Rubin et Pierre Ponsot, Les Labours dans l’agriculture traditionnelle bressane, Société des Amis de l’Instruction et de l’Agriculture de Sagy et Saint-Martin-du-Mont, 2009, 93 p.
    32. Pedro Lains et Vicente Pinilla (éd.), Agriculture and economic development in Europe since 1870, Londres et New-York, Routledge, « Routledge explorations in economic history, 39 », 2009, 407 p.
    33. Jean-Pierre Lethuillier (dir.), Les Costumes régionaux entre mémoire et histoire, préface de Daniel Roche, Rennes, pur, 2009, vii-580 p., xxiv p. de pl., 24 €.
    34. Arnaud Baubérot et Florence Bourillon, Urbaphobie ou la détestation de la ville aux xixe et xxe siècles. Actes du colloque réuni à Paris-12-Val de Marne en mars 2007, crhec, éditions Brière, 2009, 351 p.
    35. Michel Griffon, Pour des Agricultures écologiquement intensives, La Tour-d’Aigues (Vaucluse), Éditions de l’Aube, 2010, 140 p., 8 €.
    36. Lucienne Néraud, Le Mouvement des ouvriers agricoles mexicains et mexicains-américains au Texas (1966-1986), Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, 2009, 440 p., 39 €.
    37. Robert Chapuis, Vers des Campagnes citadines, le Doubs (1975-2005), Bonchamp, pufc, Cêtre, 2007, 206 p.
    38. Bertrand Hervieu, Nonna Mayer, Pierre Muller, François Purseigle, Jacques Rémy (dir.), Les Mondes agricoles en politique. De la fin des paysans au retour de la question agricole, « Sciences Po Fait politique », Paris, Sciences Po Les Presses, 2010, 450 p.
    39. Henri Nallet, L’Europe gardera-t-elle ses paysans ? Une mise en perspective de la réforme de la pac, Fondation européenne d’études progressistes, Fondation Jean Jaurès, coll. « Palindrome », 2010, 183 p.
    40. Yvon Le Caro, Philippe Madeline, Geneviève Pierre (dir.), Agriculteurs et territoires, entre productivisme et exigences territoriales, Rennes, pur, 2007, 268 p., 20 €.
    41. Claudine Durbiano et Philippe Moustier (dir.), Les Terroirs : caractérisation, développement territorial et gouvernance. Provence-Alpes-Côte d’Azur, France, Europe méditerranéenne. Actes du colloque international sur les terroirs, 9-12 mai 2007, Aix-en-Provence/Alpes de Haute-Provence/Bouches-du-Rhône/Var, Fuveau, association « Campagnes et terroirs de Provence et des Alpes du Sud », 2007, 236 p.
    42. Maria Halamska et Marie-Claude Maurel (dir.), Les Acteurs locaux à l’épreuve du modèle européen Leader. France, Hongrie, Pologne, Prague, Cefres et Varsovie, Irwir Pan, 2010, 204 p., 12 €.
  2. Instruments de Travail
    1. Jaume Tos i Urgellés, Tratado de la cabrevación, édition commentée par Rosa Congost, Gérone, Associació d’Història Rural de les comarques Gironines – Centre de Recerca d’Història Rural de la universitat de Girona, Biblioteca d’Història Rural, « Documents », n° 6, 2007, 226 p. Rosa Congost (éd.), Dels Capbreus al registre de proprietat. Drets, títols i usos socials de la informació a Catalunya (segles xiv-xx), Associació d’Història Rural de les comarques Gironines – Centre de Recerca d’Història Rural de la universitat de Girona, Biblioteca d’Història Rural, « Fonts », n° 5, 2008, 392 p.
    2. L’Enquête du Régent, 1716-1718. Sciences, techniques et politique dans la France pré-industrielle. Corpus de textes établis, présentés et annotés par Christiane Demeulenaere-Douyère et David J. Sturdy, Brepols, Turnhout, 2008, 992 p. et 19 figures hors texte.
  3. Soutenances de thèses
    1. Marc Conesa, D’Herbe, de terre et de sang. La Cerdagne du xive au xive siècle, thèse de doctorat d’histoire, soutenue le 30 novembre 2010 à l’Université de Montpellier iii-Paul Valéry, 911 p.
    2. Florent Mérot, L’Homme et son milieu en vallée de Montmorency sous l’Ancien Régime. Un paysage original aux portes de Paris (vers 1640-vers 1800), thèse de doctorat d’histoire, 4 vol., 1 019 p. dactyl., soutenue à l’Université Paris-xiii le 15 octobre 2010.

Pour citer cet article

« Comptes rendus », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2011 (Vol. 35), p. 151-277.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2011-1-page-151.htm


Article précédent Pages 151 - 277
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback