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Histoire & Sociétés Rurales

2011/1 (Vol. 35)


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L’attelage occupe une place très particulière dans l’histoire des techniques [1][1] Je présente ce travail à la mémoire de Jean Spruytte.... Il la doit notamment à la thèse défendue en 1931 par le Commandant Richard Lefebvre des Noëttes. Sans exposer complètement les débats suscités jusqu’à nos jours par la réception et la critique de cet ouvrage, il faut rapidement rappeler que son auteur considérait que l’Antiquité n’aurait connu que le « collier de gorge » qui étranglerait les animaux tractionneurs [2][2] « Tractionneur » : se dit d’un animal (cheval, bœuf,.... Cette défaillance chronique des systèmes d’attelage expliquerait, selon lui, le recours à l’esclavage par les sociétés antiques. L’invention du collier d’épaule dans le courant du Moyen Âge aurait contribué au perfectionnement des systèmes d’attelage qui aurait logiquement favorisé la disparition de l’esclavage et du servage [3][3] Lefebvre des Noëttes, 1931, p. 12-14 et 188.. L’idée selon laquelle, faute d’une technique d’attelage efficace, les transports terrestres de l’Antiquité auraient été largement déficients, s’est durablement imposée et a été reprise par une école de pensée qui considère que le monde antique aurait été paralysé dans son développement par des blocages techniques et intellectuels [4][4] Amouretti, 1991..

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Depuis lors, une analyse renouvelée de la documentation disponible et de nouvelles découvertes archéologiques ont fait apparaître le caractère erroné et réducteur des interprétations de Richard Lefebvre des Noëttes, pourtant encore acceptées par Paul Vigneron dans sa synthèse publiée en 1968 [5][5] Vigneron, 1968, p. 122.. Jean Spruytte est le premier à reprendre l’analyse de la totalité de la documentation disponible, iconographique, textuelle et archéologique, et à confronter ces informations à celles que lui procure une connaissance acquise par la pratique professionnelle du cheval et de l’attelage. Il montre ainsi que le « collier de gorge » n’a jamais existé et que sa restitution par Richard Lefebvre des Noëttes est le fruit d’une confusion entre plusieurs systèmes de harnachement [6][6] Spruytte, 1977, p. 9 et 14.. À partir de la documentation réunie et de ses expérimentations, Jean Spruytte propose de distinguer, pour l’Antiquité classique, deux grands modes de traction qui constituent les critères d’une typologie fonctionnelle des formes antiques de l’attelage des équidés : l’attelage à joug d’encolure et l’attelage à joug dorsal [7][7] Ibid., p. 12. Jean Spruytte a étudié les attelages....

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L’attelage à joug d’encolure correspond à une traction exercée par les épaules à l’aide d’un fourchon d’encolure. Ce dernier enserre la partie supérieure de l’encolure et les épaules viennent y prendre appui lors de la traction (Annexe, figure 1). Il est maintenu en place par une lanière qui passe sous l’encolure. Cette configuration est celle des chars égyptiens, assyriens et étrusques.

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L’attelage à joug dorsal est associé à une traction effectuée par le poitrail (figure 2). Cette seconde configuration est celle des chars grecs et gaulois. Pour cela, une bande souple enserre le poitrail de l’animal et s’attache au joug dorsal. Jean Spruytte l’avait désignée par l’expression de « bricole écourtée », par rapprochement avec la bricole moderne apparue au Moyen Âge. La bricole est formée d’une large bande de cuir qui se place sur le poitrail des équidés et se continue par de longs traits fixés sur le véhicule à tracter (figure 3).

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Comme le soulignait Marie-Claire Amouretti, l’ouvrage de Jean Spruytte n’a pas connu l’accueil qu’il aurait mérité et sa réfutation méthodique de la théorie de Richard Lefebvre des Noëttes a mis du temps à s’imposer [8][8] Amouretti, 1991, p. 228.. Georges Raepsaet et François Sigaut en avaient pourtant souligné l’importance pour l’histoire de l’attelage et de l’histoire des techniques [9][9] Raepsaet, 1979 ; Sigaut, 1982.. Le travail de Jean Spruytte a néanmoins favorisé la compréhension des techniques d’attelage des chars antiques et a promu une méthode qui allie l’analyse objective des données disponibles et leur confrontation avec les réalités de l’expérimentation.

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Dans le tableau qu’il dresse des différentes formes d’attelage connues dans les provinces septentrionales de l’Empire romain, Georges Raepsaet montre, à la suite de Michel Molin [10][10] Molin, 1991., combien l’attelage aux brancards est une innovation déterminante qui permet le développement d’un voiturage léger et donc l’accroissement substantiel des capacités de transport [11][11] Raepsaet, 1995, p. 964-926..

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À propos du monde gallo-romain, Georges Raepsaet avait souligné, dès 1982, la richesse de l’iconographie relative aux formes de l’attelage [12][12] Raepsaet, 1982.. Dans le nord-est de la Gaule principalement, mais aussi dans d’autres régions du monde romain, on trouve sur des reliefs funéraires de nombreuses figurations de véhicules très variés tirés par des équidés. Ces attelages sont souvent représentés avec beaucoup de précision. Plusieurs scènes montrent des voitures équipées de brancards tirées par des équidés munis de jouguets d’encolure (figures 4 à 10)[13][13] De nombreux autres reliefs donnent des informations....

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Le jouguet est un petit joug posé sur le dos ou l’encolure pour l’attelage d’un seul animal placé entre des brancards. Le jouguet sert à porter les brancards alors que le joug relie deux animaux à un timon central.

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Dans sa dernière synthèse, Georges Raepsaet a dressé le bilan d’une vingtaine d’années de ses recherches. Il reprend l’iconographie [14][14] Raepsaet, 2002, p. 229-247. puis propose une interprétation du harnais découvert à Pforzheim, dans la province romaine de Germanie supérieure, aujourd’hui dans le land de Bade-Wurtemberg. C’est sur les passages qu’il consacre à l’attelage gallo-romain que j’aimerais maintenant revenir, à la lumière de ma pratique professionnelle de l’équitation et de l’attelage, ainsi que des expériences que j’ai réalisées, à l’initiative de Jean Spruytte, depuis 1995 [15][15] J’ai publié un bilan provisoire de ces expérimentations....

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Cette démarche m’amène également à exprimer plusieurs observations techniques à propos des interprétations proposées par plusieurs autres auteurs qui ont étudié le jouguet de Pforzheim.

Le jouguet de Pforzheim, un jouguet d’encolure ?

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Ce harnais en bois appartient à un lot important de mobiliers découverts dans les puits de l’agglomération de Portus. L’ensemble du matériel est daté du iie siècle et de la première moitié du iiie siècle. Albrecht Dauber a donné une première description détaillée du jouguet de Pforzheim [16][16] Dauber, 1950, p. 231-235. et publié une photographie (figure 11) et un dessin (figure 12). Cet objet est taillé dans du bois de pommier et mesure 64,6 cm de longueur, son poids n’est pas mentionné. Le harnais est constitué d’un arçon qui repose sur l’animal et se prolonge par deux branches latérales horizontales de 5,6 cm de diamètre dont les extrémités sont élargies et percées de deux fentes verticales qui portent des traces d’usure dans leurs parties inférieures. Deux trous de 1 cm de diamètre sont percés verticalement, de part et d’autre de l’arçon avec un espacement de 24 cm.

Les précédentes interprétations

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Albrecht Dauber a justement relevé l’importance de cette pièce pour la connaissance de l’attelage gallo-romain. Il pense que cet objet a une forme bien trop aboutie pour être un simple essai et suggère que certaines de ses caractéristiques rappellent celles du joug représenté sur un relief trouvé à Senon dans la Meuse [17][17] Espérandieu, ix, 7249.. Peu de temps après, Wolfgang Jacobeit en reprend l’interprétation. Il le rapproche du harnais représenté sur le relief d’Arlon [18][18] Ibid., v, 4035. (figure 5) et considère donc qu’il doit se placer sur l’encolure d’un équidé [19][19] Jacobeit, 1952.. Il fait le rapprochement avec les jouguets de bœufs du canton de Tessin en Suisse. Ceux-ci sont équipés d’attelles fixées en haut du jouguet et attachées entre elles sous l’encolure de l’animal. En conclusion, il pense que le harnais de Pforzheim constitue le prototype gallo-romain du collier d’épaules, tel qu’il est attesté par la documentation médiévale à partir du xe siècle.

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Plus récemment, Klaus Kortüm a proposé une nouvelle restitution théorique d’un système de harnachement utilisant ce harnais [20][20] Kortüm, 1995.. Il analyse le relief de Neumagen [21][21] Espérandieu, ix, 7276. qui montre un joug double attaché aux encolures par des éléments bien représentés. Par un dessin, il suggère un positionnement du jouguet sur l’encolure (figure 13). Il propose de le fixer à l’aide de plaquettes de bois et d’une pièce métallique en « V » sous l’encolure [22][22] Des vestiges d’objets de ce type ont été publiés par.... Cette hypothèse théorique ne résiste pas à l’analyse technique : sur le jouguet de Pforzheim, les trous percés de part et d’autre de l’arçon sont espacée de 24 cm. Les plaquettes fixées ainsi sous le jouguet sont trop écartées de l’encolure (la bonne dimension serait 8 à 10 cm) et la traction est impossible dans ces conditions, comme l’expérimentation relatée plus loin le démontre.

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À la suite des expérimentations réalisées depuis 1999 dans le cadre des échanges accueillis par le domaine de la Malagne à Rochefort en Belgique, Georges Raepsaet reprend partiellement les propositions de Klaus Kortüm et procède à l’expérimentation d’une réplique du jouguet de Pforzheim placée sur l’encolure d’un équidé (figure 14)[23][23] Raepsaet, 2002.. Ces expériences ont été réalisées avec un âne de taille moyenne (110 cm au garrot). Le jouguet est maintenu sur l’encolure de l’âne à l’aide d’une forme de sangle appelée « sous-ventrière » (selon la dénomination de l’auteur [24][24] Dans cette configuration, la terminologie n’est pas...) qui passe derrière les coudes de l’animal et d’une bande souple qui entoure l’encolure. Cette dernière est attachée au jouguet par l’intermédiaire de deux plaquettes en bois, reposant devant les omoplates comme le proposait Klaus Kortüm. Les brancards sont fixés aux branches du jouguet.

Les anomalies d’un positionnement sur l’encolure

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Il faut relever ici une différence notable entre le jouguet de Pforzheim et les jouguets d’encolure figurés sur les reliefs. L’arçon d’un jouguet a la forme d’une voûte qui épouse la partie du corps sur laquelle elle repose. L’arçon du jouguet de Pforzheim a une forme évasée trop large pour se stabiliser sur l’encolure. Pour s’y adapter, la voûte doit être plus refermée et plus profonde, en forme de fourchon, et c’est certainement le cas des jouguets figurés sur les reliefs car ils descendent assez bas sur les côtés de l’encolure (figures 4 à 10)[25][25] Georges Raepsaet avait par ailleurs bien observé l’apparition.... La vue de profil ne permet pas de savoir jusqu’où leurs branches latérales descendent, car les brancards masquent cette zone. On ne sait pas si ces derniers se fixent sous l’extrémité ou sur les côtés des fourchons. Néanmoins, tous les brancards sont montrés assez bas sur le côté de l’encolure, ce qui ne correspondrait pas à des jouguets à la voûte d’arçon peu cintrée et à branches horizontales comme celui de Pforzheim. Sur certains des reliefs, les branches descendent même franchement de part et d’autre de l’encolure, le relief de Trèves en est l’exemple le plus convaincant (figure 4).

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Dans la description de son expérimentation du jouguet de Pforzheim, Georges Raepsaet note bien qu’on peut difficilement le maintenir sur l’encolure [26][26] Raepsaet, 2002, p. 252-253. et il lui faut développer une combinaison complexe de liens pour le stabiliser artificiellement (figure 14). La sangle qui passe derrière les coudes de l’animal est fixée aux deux extrémités des branches, ce qui n’est pas une disposition qui permet de sangler correctement l’animal. Les points d’attache d’une sangle devraient être rapprochés le plus possible du corps et donc de l’arçon. Pour satisfaire le rôle de maintien d’une sangle, elle devrait être serrée, mais, paradoxalement, le jouguet étant placé sur l’encolure, elle exercerait ainsi un frottement contre les coudes de l’animal au risque de provoquer irritations et blessures lors d’un travail prolongé. Cette configuration mixte est anormale et problématique sur le plan fonctionnel. Enfin et surtout, cette sangle n’est jamais représentée sur les reliefs qui sont pourtant très détaillés. Je ne peux pas penser que tous les artistes auraient représenté tant de détails difficiles à sculpter et oublié de montrer cet élément s’il avait fait partie du harnachement. Il existe des représentations de sous-ventrière sur des attelages à brancards et jouguet d’encolure. C’est le cas de «l’attelage à la borne» du musée d’Arlon (figure 5), de l’attelage du musée de Metz (figure 7), de la lampe à huile de Sousse en Tunisie (figure 8), et de l’attelage de Cabrières d’Aigues du musée Calvet (figure 9), mais ce sont là de « vraies » sous-ventrières qui s’attachent aux brancards et non au jouguet. Je traiterai de cette question plus loin dans l’étude des jouguets d’encolure.

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Examiné selon le critère de la transmission des forces, le jouguet de Pforzheim, placé sur l’encolure d’un équidé, ne permet pas à lui seul de recueillir la poussée des épaules. Si, comme le proposent Klaus Kortum et Georges Raepsaet, on fixe les plaquettes aux perforations de l’arçon espacées de 24 cm selon la pièce originale, elles sont beaucoup trop écartées de l’encolure et glissent sur les côtés des épaules qui ne peuvent donc pas prendre l’appui nécessaire pour la traction. J’ai réalisé des reconstitutions des deux systèmes qu’ils proposent et j’ai procédé à leur expérimentation. Dans les deux cas, lors de la traction, le jouguet recule sur le garrot et tout l’effort de tirage se reporte sur la trachée de l’animal (figure 15), par le biais de la pièce métallique dans l’option de Klaus Kortum ou de la bande souple dans l’option de Georges Raepsaet. L’animal ne peut pas aller bien loin dans des conditions réelles de travail car, dès qu’un effort de traction est nécessaire, la gêne respiratoire se fait entendre et impose l’arrêt de l’expérience. On constate alors que, si le véhicule est chargé ou s’il aborde une pente, la traction est impossible dans cette configuration.

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Si l’on utilise une bande souple devant le poitrail, comme le propose Georges Raepsaet, il faudrait que ce dispositif se place avec une orientation la plus proche possible de l’horizontale, comme dans le cas de l’attelage à la bricole pour que la pression s’exerce vers l’arrière sur le poitrail et non vers le haut sur la trachée. S’agissant de l’expérimentation réalisée à la Malagne (figure 15), la bande souple qui passe devant le poitrail de l’âne est bien trop proche de la verticale pour recueillir une force de traction vers l’avant et les plaquettes placées entre le jouguet et le bandeau n’y changent rien. Dans cette configuration du harnachement, le glissement du jouguet vers l’arrière est inévitable lors de la traction et provoque alors une pression accrue sur le garrot. Du point de vue de l’hippologie, il convient de rappeler que le garrot correspond à l’affleurement des apophyses épineuses de la colonne vertébrale des équidés. Cette partie du corps de l’animal est très fragile et ne peut supporter, sans risque, le poids et le frottement d’un harnais quel qu’il soit. Un réel travail effectué dans ces conditions produirait des douleurs puis des blessures au garrot (mal de garrot dans le jargon équestre) tant redoutées par les utilisateurs de chevaux. Si l’on relâche la tension de cette bande placée sous l’encolure, le harnais se déplace alors encore plus vers l’arrière, jusqu’à prendre la position d’un jouguet dorsal [27][27] En septembre 2008, j’ai pu assister sur le site archéologique.... Pour tenter d’éviter ce problème et maintenir le jouguet sur l’encolure, Georges Raepsaet a placé une fausse-martingale [28][28] La fausse-martingale est une courroie allant de la... fixée au bandeau devant le poitrail et reliée à la sangle en passant entre les membres antérieurs. Cet élément ne change rien à la mauvaise orientation de la bande qui enveloppe l’encolure et s’attache aux galets. En revanche, si cette fausse-martingale doit agir lors de la traction (ce qui est anormal car elle ne doit servir en principe que lors de la retenue), elle est tendue et tire sur la sangle en permanence et en accentue le frottement sur les coudes, avec toutes les conséquences pernicieuses qu’il implique à long terme. Enfin, je rappelle mes réserves sur l’adjonction d’un élément qui n’est jamais représenté dans l’iconographie et qui est mal placé d’un point de vue fonctionnel.

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Les nombreuses figurations de jouguets d’encolure ont amené les chercheurs à voir le jouguet de Pforzheim comme un jouguet d’encolure, mais mon expérience professionnelle du cheval et de l’attelage me conduit à réfuter cette hypothèse. L’expérimentation de ces propositions montre qu’elles ne sont pas satisfaisantes au regard des principes techniques fondamentaux de l’attelage dans de réelles conditions de travail. Le positionnement du jouguet de Pforzheim sur l’encolure d’un équidé comporte trop d’anomalies techniques et d’incohérences pour accepter cette proposition. Je pense que, si le jouguet de Pforzheim est utilisé sur un équidé, il s’agit d’un jouguet dorsal. C’est pour vérifier cette hypothèse que j’ai réalisé l’expérimentation dont je souhaite maintenant présenter les conditions et les conclusions.

Expérimentation d’un jouguet dorsal gallo-romain

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J’ai utilisé pour cette expérience une copie à l’identique du jouguet de Pforzheim et un petit poney dont la taille au garrot est de 115 cm. Cette stature pourrait être aussi celle d’un âne ou d’une petite mule. Par ailleurs, l’utilisation d’un poney plus grand (125 cm au garrot) a donné des résultats tout à fait similaires.

Un jouguet dorsal destiné au soutien

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J’ai pu observer, tout d’abord, que l’arçon du jouguet s’adaptait parfaitement au dos de l’animal (figure 16). De part et d’autre de l’arçon, les deux trous percés conformément à la pièce originale sont exactement au bon écartement pour le passage d’une sangle qui ceinture ainsi efficacement le corps de l’animal et assure la stabilité du jouguet (figure 17). Si nous avons constaté précédemment que l’espacement de ces trous était trop grand pour s’adapter à l’encolure, il s’avère correspondre exactement à un positionnement sur le dos.

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La longueur du jouguet est parfaitement adaptée à l’écartement de brancards. Ceux-ci peuvent donc être fixés de part et d’autre des branches du jouguet, au moyen de liens passés dans les fentes situées à l’extrémité de chaque branche. Sur l’exemplaire original du jouguet de Pforzheim, les traces d’usure qui sont observables en partie inférieure de ces fentes nous confortent dans cette reconstitution. Elles correspondent exactement au frottement des liens qui attachent les brancards selon notre hypothèse d’expérimentation.

La question du tirage

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Un jouguet de ce type assure sans conteste le soutien des brancards, mais, en revanche, il ne peut pas donner à un équidé les points d’appui dont il a besoin pour effectuer une traction dans de bonnes conditions de confort et de rendement. À plus forte raison, la traction d’une voiture chargée ferait inévitablement reculer le harnais. Le jouguet dorsal doit donc nécessairement être complété par un dispositif destiné à la traction. Les expérimentations de Jean Spruytte se rapportant aux jougs dorsaux et les résultats qui en découlent confortent comme hypothèse la plus vraisemblable l’adjonction au jouguet dorsal d’une bricole courte qui passe devant le poitrail du tractionneur. La traction par le poitrail associée au joug dorsal était le système utilisé par les Gaulois pour les chars peu de temps avant la période de développement des attelages gallo-romains. Il serait logique que ces derniers aient utilisé le même système de traction dans la même aire géographique, lors de l’évolution du joug dorsal vers le jouguet dorsal. À ce titre, si les figurations des chars romains ne sont généralement pas assez claires sur ce point pour nous renseigner sur le type de harnais utilisés, quelques-unes semblent bien attester de l’utilisation d’un joug dorsal et de bricoles courtes (figure 23). Si la bricole courte était connue à cette époque, il semble cohérent qu’elle ait été transposée du joug dorsal au jouguet dorsal.

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Il reste néanmoins à déterminer les points d’ancrage de cette bricole sur le jouguet. Dans un premier temps, j’ai considéré que cela pouvait être la fonction de la proéminence située au-dessus de l’arçon. L’expérimentation a montré que cette disposition était inefficace car, lors de gros efforts de traction, le jouguet bascule vers l’avant et ne repose plus à plat sur le dos de l’animal. La solution la plus simple consiste à fixer les deux extrémités de la bricole directement sur les brancards (figure 17). À l’usage, cette solution technique est apparue très efficace parce que la bricole ne comprime pas la trachée et passe au-dessus de l’articulation scapulo-humérale. La bricole ainsi disposée est très bien orientée pour une bonne traction par le poitrail. Si le jouguet de Pforzheim est utilisé sur un équidé, c’est cette configuration qui apparaît la plus rationnelle et efficace lors de l’expérimentation.

La retenue

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Toutefois, lorsque l’attelage ralentit ou entame une descente, le véhicule n’est retenu que par le jouguet qui a tendance à glisser vers l’avant. Ce dérèglement pourrait être évité par l’ajout d’une croupière [29][29] Partie du harnachement qui passe sur la croupe et s’attache..., mais rien ne permet de supposer qu’elle ait été connue avec cette fonction durant l’Antiquité et elle n’est jamais représentée sur les scènes d’attelage [30][30] Paul Vigneron pense que la croupière était connue de.... La sangle qui fixe le jouguet empêche son glissement trop loin sur le garrot, mais cela reste acceptable uniquement si le véhicule n’est pas chargé ou s’il n’évolue que sur terrain plat. Dès que la charge augmente et si on aborde des descentes, elle ne peut plus être correctement retenue sans risque pour l’animal. Les attelages représentés par l’iconographie montrent des véhicules construits avec des brancards très courts, et mes précédentes expérimentations m’ont fait découvrir les raisons probables de cette conception [31][31] David, 2004, p. 26.. Avec ce type de construction, la traverse avant de la caisse prend appui sur les cuisses de l’animal lors de la retenue du véhicule, ou, si les brancards sont trop longs, l’ajout d’une barre d’avaloire entre les brancards permet d’obtenir le même effet. Cette fonction est décrite plus loin pour la retenue d’un attelage à jouguet d’encolure. Si à la même époque on a utilisé la technique de l’attelage à jouguet dorsal, il est probable que le même principe de retenue du véhicule ait été employé. L’expérimentation confirme que ce système de retenue fonctionne très bien aussi avec le jouguet dorsal (figure 18).

Remarques pratiques

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L’expérimentation montre que la forme particulière des extrémités du jouguet de Pforzheim permet de maintenir les guides de part et d’autre de la proéminence centrale, sans recours à des clés pour le passage des guides. Toutefois, il est possible que cette proéminence ait reçu un capuchon métallique surmonté d’une clé pour le passage de guides ou d’un enrênement, ainsi qu’on en voit sur certaines représentations de jougs, comme celles de Senon [32][32] Espérandieu, ix, 7249. et de Neumagen [33][33] Ibid., ix, 7276.. Des vestiges provenant du char thrace attestent également l’utilisation de ces clés de guides qui surmontent les proéminences des jougs [34][34] Venedikov, 1960, pl. 22..

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Les expérimentations que j’ai réalisées sur plusieurs configurations de terrain et à plusieurs allures ont confirmé les qualités de maniabilité de cet attelage, même en situation de dénivelé. L’inconvénient de ce système réside dans le frottement de la bricole sur le mouvement des épaules en l’absence de traits longs reliés à un palonnier, cette technique n’étant attestée qu’à partir du Moyen Âge. J’ai expérimenté ce système sur un poney attelé quotidiennement dans un centre équestre. Une usure du poil est apparue mais sans douleur et sans gêne pour la traction. Cet attelage continue d’assurer de bons et loyaux services dans cet établissement. J’ai pu observer au Maroc l’utilisation du même type d’attelage à jouguet dorsal et bricole (figure 19). Faute de pouvoir acquérir un harnais à sellette et bricole, certains charretiers fabriquent un jouguet de fortune et une bricole directement fixée aux brancards sans avoir recours à un palonnier.

L’évolution du soutien dorsal et de la traction par le poitrail

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Considéré du point de vue général de l’évolution de l’attelage, ce dispositif apparaît comme une transposition ingénieuse de la technique du joug dorsal et de la bricole courte pour deux chevaux, à l’attelage formé par un équidé entre deux brancards. Son avantage réside dans la dissociation des organes de soutien des brancards et de traction du véhicule. L’intérêt de cette solution technique « soutien dorsal et traction par le poitrail » explique la pérennité de ce mode d’attelage jusqu’à nos jours.

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L’attelage chinois évoqué ci-après fonctionne aussi avec ce système de la bricole courte fixée aux brancards. En effet, au iie siècle avant J.-C., l’attelage de l’époque Han présente des brancards soutenus par un jouguet d’encolure qui ne sert pas à la traction, celle-ci étant satisfaite par une bricole fixée directement sur les brancards [35][35] Spruytte, 1977, p. 70.. D’après André Georges Haudricourt, en Chine toujours, au viiie siècle, le joug d’encolure disparaît de l’iconographie au profit d’un dispositif composé d’une sellette supportant une dossière à laquelle sont attachés des brancards rectilignes, et la traction continue d’être assurée par une bricole de poitrail [36][36] Haudricourt et Brunhes Delamarre, 1986, p. 157..

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En Europe, à partir du Moyen Âge, tous les éléments des harnais modernes sont connus : le soutien des brancards est généralement assuré par une sellette, et la traction s’effectue par la bricole (figure 20) ou le collier d’épaule (figure 21). Colliers et bricoles sont reliés à la voiture ou à l’outil agricole par des traits longs. Le palonnier apparaît également à cette époque. C’est la configuration classique du harnachement d’un limonier [37][37] Cheval placé entre les limons ou brancards. jusqu’à l’époque contemporaine. André Georges Haudricourt a noté que l’attelage à la bricole était encore bien représenté, au milieu du xxe siècle, dans l’Europe du Nord, l’Allemagne et l’est de la France [38][38] Haudricourt et Brunhes Delamarre, 1986, p. 161.. On peut ajouter que, jusqu’à nos jours, les deux systèmes de traction sont toujours utilisés, que ce soit pour les attelages sportifs ou les attelages de travail ou de tradition.

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Néanmoins, il faut bien reconnaître que l’iconographie antique ne présente pas de figuration de jouguet dorsal comparable à celui de Pforzheim. En revanche elle témoigne de l’utilisation de jougs dorsaux pour les attelages en paire. C’est assurément le cas de l’attelage de l’ivoire de Trêves (figure 22), où l’on voit bien une sangle qui fixe sans aucun doute un joug dorsal puisque la bricole est clairement figurée. Deux des chars représentés sur un relief d’un monument funéraire du musée d’Arles semblent également équipés de jougs dorsaux et bricoles courtes (figure 23). C’est probablement aussi un joug dorsal qui équipe l’attelage des catacombes de Prétextat (figure 24)[39][39] Molin, 1991, fig. 4 et 5 p. 50 et 51., mais la bricole n’y est pas représentée. Michel Molin interprète un jouguet dorsal sur l’un des quatre tableaux de la mosaïque du frigidarium des thermes dits des Cisiarii à Ostie (figure 25)[40][40] Ibid., p. 64 et 65.. Le harnais y est représenté de façon sommaire et incohérente. Ou il s’agit d’un jouguet dorsal associé à un collier d’encolure, mais cette hypothèse anachronique est peu vraisemblable à mon avis, ou bien il s’agit de la représentation d’un jouguet d’encolure et d’une sous-ventrière que l’artiste a prolongée par erreur sur le dos de l’animal, ce qui nous donne l’illusion d’un possible jouguet dorsal fixé par une sangle. À ces deux interprétations problématiques je préfère partager l’opinion de Georges Raepsaet [41][41] Raepsaet, 1982, p. 222 et 223. sur la difficulté d’analyse de cette figure et notamment sa suspicion sur la restauration de cette mosaïque, car elle ressemble davantage à un dessin naïf de harnais moderne et semble peu fiable pour une étude technique.

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L’iconographie montre souvent des jougs et jouguets d’encolure, parfois des jougs dorsaux, mais elle ne nous apporte donc aucune illustration irréfutable sur l’utilisation de jouguets dorsaux à cette époque. Néanmoins, en dépit de la contradiction entre les figurations connues et l’objet découvert à Pforzheim, son étude au regard des principes techniques de l’attelage et l’expérimentation sur un équidé le positionne en jouguet dorsal.

Le jouguet de Rodez

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Il convient de noter qu’un objet similaire a été découvert à Rodez et déposé au musée Fenaille (figure 26). Il est beaucoup plus frêle et léger que celui de Pforzheim. Tel qu’il est présenté, ses branches latérales, au lieu d’être horizontales, sont relevées vers le haut, ce qui est anormal et inadapté à son utilisation comme jouguet. Il a été retrouvé cassé en de multiples pièces mal conservées et c’est certainement lors de la restauration qu’il a été malencontreusement remonté ainsi. Ses dimensions actuelles sont donc sujettes à caution et certainement inférieures à la taille d’origine. Michel Molin pense qu’il était utilisé pour le harnachement d’un funalis[42][42] Molin, 2003., c’est-à-dire d’un bricolier (c’est le nom du cheval placé à l’extérieur des brancards ou à côté de la paire attelée sous le joug). Je ne partage pas cette hypothèse, car, manifestement, ce jouguet, comme celui de Pforzheim, est un harnais de soutien alors qu’un bricolier ne porte aucun élément du véhicule. Dans le cas d’une utilisation sur un bricolier, les branches latérales de ce jouguet présenteraient un encombrement inutile et même gênant pour cet usage. L’idée selon laquelle les lumières aux extrémités des branches seraient des clefs pour le passage des guides n’est pas compatible avec la réalité technique du menage d’un attelage, car elles seraient ainsi trop écartées du cheval, ce qui est sans intérêt, et plutôt un inconvénient sur le plan de l’encombrement et de la stabilité. Michel Molin pense que la forme de ce jouguet suggère qu’il était placé sur le dos et je partage cette hypothèse, comme je viens de le démontrer pour le jouguet de Pforzheim.

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Dans cette alternative, ces deux jouguets témoignent d’une évolution des techniques de soutien des brancards vers un soutien dorsal antérieur au Moyen Âge et ils peuvent être considérés comme l’ancêtre de la sellette.

Expérimentation d’un jouguet d’encolure gallo-romain

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Pour mes premières expérimentations, j’avais construit une petite voiture à deux roues et brancards cintrés du type fréquemment figuré dans l’iconographie. Elle peut être attelée à des poneys d’une taille correspondant aux équidés de l’époque gallo-romaine, soit une hauteur au garrot comprise entre 1,10 m et 1,35 m. Le train de roues est composé d’un essieu en bois et de roues en bois. La caisse mesure 1 m de large et 1,20 m de long, elle est entourée de ridelles. Elle permet le transport de marchandises diverses ou de personnes assises sur un siège amovible. J’ai ensuite réutilisé ce véhicule qui permet de procéder à des expérimentations dans des conditions proches des réalités probables des petits attelages de l’époque.

La documentation iconographique

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À la différence du jouguet dorsal, l’étude du jouguet d’encolure peut s’appuyer sur des représentations assez nombreuses. La plupart proviennent du nord de la Gaule mais certaines montrent le même type d’attelage dans des régions éloignées telles que la lampe à huile de Sousse en Tunisie ou les monuments funéraires de Cabrières d’Aigues (Provence) ou de Vérone (Italie). Parmi les figurations les plus détaillées on peut citer le relief du musée de Trêves (figure 4)[43][43] Espérandieu, xi, 7725., celui de « l’attelage à la borne » du musée d’Arlon (figure 5)[44][44] Ibid., v, 4035., l’un des reliefs du monument d’Igel (figure 6)[45][45] Ibid., vi, 5268., et le relief provenant de Cabrières d’Aigues et conservé au musée Calvet en Avignon (figure 9). Ceux-ci montrent des brancards coudés qui viennent s’attacher à un jouguet d’encolure souvent placé assez près de la tête d’un équidé. Ces jouguets épousent la partie supérieure de l’encolure et descendent plus ou moins sur les côtés. Juste en-dessous, on voit distinctement, sur certains reliefs, une plaquette qui enserre les côtés de l’encolure (figure 5). Ce dispositif est refermé sous l’encolure à l’aide d’une attache constituée de deux branches qui enveloppent la partie inférieure de l’encolure.

Les attaches en «V»

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Plusieurs de ces objets avaient été découverts, au début du xxe siècle, dans les camps du limes rhénan, sans avoir été correctement interprétés. D’autres existent dans le catalogue du mobilier retrouvé lors de fouilles en Thrace publié par Ivan Vénédikov (figure 27)[46][46] Venedikov, 1960, planches 7, 17, 28, 58.. Lors des travaux de la deuxième correction des eaux du Jura, des objets similaires ont étés découverts, dans un milieu anaérobie, près du pont romain du Rondet, au Haut-Vully, dans le canton de Fribourg. L’un d’eux était encore attaché à des plaquettes en bois (figure 28), ce qui a permis à Hanni Schwab de comprendre que cette pièce appartenait au joug d’un attelage [47][47] Schwab, 1973, p. 338 et fig. 2 de la planche 67. La.... Douze pièces de même fonction (Kummetbügel) ont été retrouvées dans le dépôt d’objets métalliques constitué à la fin du iiie siècle et découvert dans un bras fossile du Rhin, à Neupotz (figure 29)[48][48] Alföldy-Thomas, 1993, p. 331-336 et planche 35.. Sigrid Alföldy-Thomas les a classées en deux grandes catégories. La première comprend toutes les attaches composées d’une tige unique terminée à ses deux extrémités par des accroches de formes variées (crochets, clefs, colliers, etc.). La seconde rassemble toutes les pièces constituées par une double barre de métal. Dans cette étude des pièces du dépôt de Neupotz, Sigrid Alföldy-Thomas a dressé une carte de répartition de ces objets dans la partie occidentale de l’Empire romain [49][49] Ibid., p. 337.. Les découvertes recensées se situent principalement le long du limes rhéno-danubien et plus particulièrement dans les deux provinces germaniques. Il s’agit du même type d’objets que ceux découverts en Thrace et publiés par Ivan Vénédikov. Depuis lors, les recherches archéologiques récentes tendent à montrer que leur aire de diffusion est sans doute beaucoup plus vaste. À titre d’exemple, pour l’ouest de la Gaule, on peut citer les objets découverts dans le sanctuaire de Genainville [50][50] Mitard, 1993, p. 394-395, n° 96. ou dans l’exploitation agricole de Bessancourt (figure 30)[51][51] Poyeton, 2003, p. 76, fig. 18, n° 3. Cet objet a été.... Complètes, ces pièces en « V » sont aisément identifiables. Il serait peut-être possible d’en reconnaître d’autres exemplaires parmi les objets métalliques indéterminés des collections archéologiques. Un inventaire complet de ces pièces serait très utile pour mieux appréhender l’apparition et la diffusion des harnais d’encolure dans le monde romain.

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Dans tous les cas, ces pièces, retrouvées dans des zones géographiques très éloignées, ont été forgées à forme d’un « V » avec un galbe arrondi en partie inférieure. Sur certains reliefs, ces éléments de harnais sont bien représentés. Les deux types de conception sont reconnaissables avec une tige simple (figures 5, 6, 9) ou une tige double (figure 4). Les pièces archéologiques retrouvées présentent toutes des extrémités qui permettent une accroche, et, qu’elles soient faites d’une tige simple (figures 27, 29, 30) ou double (figures 28, 29) ne semble pas changer leur fonction d’accrochage. La tige double peut offrir un appui plus large et donc mieux réparti sur la partie inférieure de l’encolure (figure 4 et peut-être 10). Certaines figurations montrent une bande de protection placée entre cet élément du harnais et l’encolure (figure 9 et peut-être 10). Cette matelassure permet d’étendre la surface d’appui à la zone des muscles situés en partie inférieure de l’encolure, de part et d’autre de la trachée ; mais il faut noter que d’autres reliefs très détaillés ne représentent aucune protection de l’attache en « V » (figures 5, 6). Ces pièces sont souvent renforcées dans la partie centrale, à la base du « V », par un épaississement du métal, destiné sans doute à accroître sa résistance à l’écartement des branches. Le galbe de ces attaches correspond parfaitement à la morphologie de la partie inférieure de l’encolure des équidés. Leur fonction consiste à fixer le harnais en reliant, sous l’encolure, les deux branches du jouguet.

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À partir de la documentation archéologique qui vient d’être présentée, j’ai réalisé des copies de plusieurs types d’attaches en « V », ainsi que des unités de tailles différentes. La variété de choix des dimensions des pièces en « V » permet facilement d’adapter un jouguet à la stature de l’équidé. L’exemplaire trouvé à Bessancourt s’est ainsi révélé trop grand pour le poney avec le jouguet rigide que j’ai utilisé. Il est donc probable que les différences de dimensions de ces objets archéologiques permettaient une adaptation à des équidés de tailles différentes et à des branches de jouguets aux longueurs variables, comme le présente l’iconographie.

Les plaquettes d’accrochage

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Certains reliefs montrent en détail le système d’accrochage entre ces pièces en « V » et le jouguet, et ces figurations correspondent aux vestiges présentés dans la publication d’Hanni Schwab (figure 28)[52][52] Schwab, 1973, p. 338 et fig. 2 de la planche 67. La.... Un crochet reçoit l’extrémité de ces attaches. Il est fixé sur une plaquette en bois qui protège l’encolure du frottement, et permet aussi un complément d’appui aux épaules pour la traction (figure 28). Les plaquettes en bois sont fixées sous les branches du jouguet. La forme et la rigidité des attaches en « V » assurent le maintien des plaquettes de bois au bon écartement contre l’encolure tout en dégageant la trachée de l’animal, ce que ne permet pas une courroie ou un lien souple. Dans cette configuration, les plaquettes de bois jouent un rôle d’intermédiaire entre la pièce en « V » et la partie rigide du jouguet, elles protègent l’animal contre le frottement des crochets de fixation et elles reçoivent une partie de la poussée des épaules. Toutefois, il faut noter que si certains reliefs montrent ces plaquettes en détail, d’autres figurations pourtant assez détaillées également ne les figurent pas. On ne peut pas en déduire qu’elles n’existaient pas sur le modèle, car l’auteur du relief peut ne pas les avoir représentées, mais il est possible aussi qu’un autre système était par ailleurs utilisé sans l’usage de ces éléments.

L’armature des jouguets d’encolure

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Concernant les jouguets, comme je l’ai indiqué plus haut, ils ne sont visibles sur les reliefs qu’en vue de profil et il est difficile de déterminer leur constitution exacte (figures 4 à 10). La précision des sculptures est relative, de nombreux aspects sont imprécis et la compréhension de ces jouguets est restée problématique. On observe des variantes entre les différentes représentations et, sur certains, il est difficile d’évaluer la longueur des branches, car les brancards masquent cette zone. De même il n’est pas facile de déterminer si les brancards sont fixés sous l’extrémité de branches assez courtes ou sur les côtés de branches plus longues. À cet égard, le relief de Trèves est le plus facile à interpréter, et il est l’exemple le plus convaincant de l’hypothèse de branches longues (figure 4). Quoiqu’il en soit, tous les brancards sont montrés sur le côté de l’encolure, à une hauteur variable entre le tiers supérieur et le tiers inférieur de celle-ci. J’ai donc intégré cette constatation pour la reconstitution.

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Un jouguet d’encolure doit répondre à deux fonctions : celle du soutien des brancards et celle de la traction. L’observation des différents reliefs ne nous renseigne pas sur la structure du jouguet et plusieurs options de reconstitution peuvent être envisagées. En respectant les principes de l’attelage et ses réalités techniques, j’ai donc confectionné plusieurs jouguets pour comparer les différentes hypothèses probables et évaluer leurs conséquences sur le fonctionnement de l’attelage. Le jouguet peut être un fourchon conçu en une seule pièce rigide qui assure à la fois les deux fonctions de soutien et de traction. Le jouguet peut aussi être articulé s’il est fait d’un petit arçon destiné au soutien, complété de deux branches latérales qui permettent le tirage.

Reconstitution d’un jouguet à branches rigides

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Pour ce modèle, j’ai repris un jouguet rigide que j’avais fabriqué lors de mes premières expériences [53][53] David, 2004.. Il est façonné dans la fourche d’une branche de chêne qui épouse la morphologie de l’encolure d’un équidé. Sa longueur est adaptée pour une fixation des brancards sur le côté de l’extrémité des branches (figures 31, 32). En partie inférieure, il est relié à l’attache en «V» à l’aide de plaquettes d’accrochage.

Reconstitution d’un jouguet à branches indépendantes

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Par pure hypothèse, j’ai expérimenté un autre type de harnais constitué de branches indépendantes. Dans ce cas, le jouguet peut être fait d’un arçon court, posé sur l’encolure pour assurer le soutien, auquel sont reliées des branches latérales indépendantes pour permettre la traction. J’ai donc fabriqué un petit arçon en bois, ainsi que des branches latérales que j’ai fixées à l’arçon à l’aide de liens en corde. J’ai fixé des crochets au bout des branches pour pouvoir verrouiller le système directement avec les attaches en «V» sans avoir recours aux plaquettes (figure 33). En effet, dans cette version, la mobilité des branches de ce jouguet articulé en partie supérieure rend possible l’accrochage de la pièce en « V » directement, sans plaquettes intermédiaires. Cette option montre que les branches de ce type de jouguet sont bien maintenues contre l’encolure par la rigidité de l’attache en « V ». Un jouguet à branches indépendantes ne peut pas être équipé de plaquettes d’accrochage, car les articulations cumulées en haut et en bas ne permettraient plus un serrage correct des branches contre l’encolure ; lors de la traction, elles s’écarteraient et les épaules n’y trouveraient plus l’appui nécessaire au tirage. Certains reliefs ne montrent pas la plaquette d’accrochage, peut-être par simplification, ou à cause de la miniaturisation de l’œuvre qui ne permet pas la figuration des détails. Néanmoins, si certains jouguets n’étaient pas équipés de plaquettes d’accrochage, les fourchons correspondants ne pouvaient pas être totalement rigides. Dans ce cas, il leur fallait une relative souplesse pour permettre l’accrochage des attaches métalliques qui, elles, ne concèdent aucune flexibilité. Certains jouguets semi-rigides auraient pu être confectionnés d’une âme dotée d’une relative flexibilité, recouverte d’une matelassure de confort et de protection.

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Une autre question s’est posée à propos de la liaison des brancards dans le cas du jouguet à branches indépendantes : les brancards doivent-ils être fixés à l’arçon ou aux branches latérales ? S’ils sont suspendus au jouguet en partie haute, l’arçon est tiré vers l’arrière dès qu’il y a un réel effort de traction. C’est alors le garrot qui supporte l’arçon, celui-ci tire sur les branches latérales qui remontent, et c’est la trachée qui est comprimée par l’attache en « V ». J’ai donc écarté ce scénario pernicieux.

Expérimentation des jouguets d’encolure

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À l’aide d’un lien, j’ai fixé les brancards aux branches de ces harnais. Le véhicule peut ainsi être assujetti à l’encolure d’un équidé, et son harnais refermé sous l’encolure avec une des pièces en « V ». Lors de séquences d’expérimentation plus longues ou difficiles, j’ai mis une garniture de protection sous le harnais, comme le montrent certains reliefs, pour éviter l’usure ou les blessures possibles lors d’un travail important.

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Poursuivant l’expérimentation, j’ai attelé le véhicule à un poney de la taille des équidés fréquemment représentés dans l’iconographie de l’époque gallo-romaine. Les deux harnais s’adaptent parfaitement à l’encolure d’un petit cheval de 1,15 m au garrot. Sous l’encolure, la pièce en « V » assure bien l’assujettissement du harnais et s’oppose à l’écartement des plaquettes ou des branches dans la version du jouguet articulé. La pose et l’enlèvement du harnais sont grandement facilités par le système d’accrochage très simple de la pièce en « V ». Il faut remarquer que si elle est facile à attacher et détacher, cette fermeture est ingénieusement indécrochable en traction. L’expérimentation a montré que cette fixation résistait parfaitement aux contraintes du tirage. La fermeture du harnais par l’attache en « V » évite également le soulèvement des brancards lors d’un éventuel basculement du véhicule par excès de charge vers l’arrière. La trachée est bien dégagée et l’effort de traction de l’équidé porte essentiellement sur le fourchon et les plaquettes en bois du jouguet rigide, ou sur les branches latérales du jouguet articulé (figure 34).

La traction

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Alors que le jouguet est placé initialement au milieu de la longueur de l’encolure, lors du démarrage, il glisse vers les épaules du poney (figure 35). L’expérimentation montre que la position du jouguet telle qu’elle est figurée sur les reliefs ne correspond pas à la réalité lors de la traction. Chaque fois qu’on avance le harnais vers la tête de l’animal, l’effort de tirage le fait reculer irrémédiablement vers les épaules qui y trouvent ainsi un point d’appui pour la traction. Les branches de ces jouguets doivent donc être bien ajustées à l’encolure, et surtout ne pas s’en écarter. J’ai aussi remarqué que cet attelage fonctionnait dans de meilleures conditions quand les brancards pesaient un peu sur le jouguet. La configuration inverse déplace le harnais vers le haut et peut provoquer une compression indésirable du dessous de l’encolure par la pièce en « V ».

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Dans ces conditions de fabrication et d’ajustage, et avec l’adjonction d’une matelassure pour en améliorer le confort, ces harnais sont d’une efficacité satisfaisante et la capacité de tirage de l’animal est bonne. La maniabilité de l’attelage est normale, sous réserve d’un temps de dressage de l’animal pour qu’il s’adapte au manque de liberté de l’encolure entre les brancards.

La retenue

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Lors des ralentissements ou des descentes, les brancards du véhicule poussent le jouguet vers l’avant de l’encolure (figure 36). Une poussée trop importante pourrait même le faire passer au-dessus de la tête de l’animal et mettre en péril l’attelage emporté dans une descente. J’ai observé que tous les reliefs de cette époque montrent une spécificité dans la construction des véhicules. En effet, la plupart des figurations représentent des véhicules aux brancards très courts et des caisses très proches des animaux attelés (figures 4, 6, 7 et 8). Sur certaines, on voit distinctement que le cocher a ses pieds posés en-avant de la caisse et entre les brancards, c’est-à-dire, dans ces cas précis et selon mon hypothèse, sur une traverse que j’ai appelée « barre d’avaloire ». La construction de véhicules aux brancards très courts nous semble anormale au regard des véhicules d’époque moderne. Pourtant, on trouve une explication grâce à l’expérimentation qui montre, au contraire, la cohérence de cette technique pour la retenue des véhicules avant l’invention d’une avaloire souple qui équipera les harnais de type moderne à partir du Moyen Âge. Selon ce mode de construction, la traverse avant de la caisse elle-même, ou une barre d’avaloire ajoutée transversalement entre les brancards, s’ajuste très près du tractionneur. Dans les descentes, cette traverse vient butter contre les cuisses de l’animal et lui permet de retenir le véhicule (figure 36). J’avais établi cette hypothèse lors de la publication de mes premières études en 2004 [54][54] David, 2004, p. 26. et mes autres expérimentations depuis ont toutes confirmé cette solution technique en cohérence avec les témoignages de l’iconographie.

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Une autre technique pourrait avoir été utilisée pour la retenue de l’attelage avec l’utilisation d’un enrênement releveur [55][55] L’enrênement releveur est une rêne fixe qui empêche.... Il est possible qu’un dispositif de ce type soit représenté sur certains reliefs gallo-romains lorsque les clés de passage des guides sont représentées très haut sur les proéminences des jougs, notamment sur celui de Neumagen [56][56] Espérandieu, xi, 7725.. Cela provoque un effet releveur de l’encolure qui semble être volontaire et qui serait cohérent avec les constatations observées lors de l’expérimentation. Lorsque l’encolure est relevée, le glissement du joug vers l’avant est évité si la charge n’est pas trop importante et la descente modérée. Toutefois, ce système reste aléatoire et insuffisamment efficace si le véhicule est lourd ou la pente importante. C’est pourquoi cette hypothèse reste peu crédible ou réservée à des véhicules légers circulant en terrain plat. Sinon, seule une barre d’avaloire peut empêcher l’accident.

La sous-ventrière

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Une sous-ventrière est visible sur plusieurs représentations d’attelages à brancards et jouguet d’encolure. C’est le cas de « l’attelage à la borne » du musée d’Arlon (figure 5), de la lampe à huile de Sousse en Tunisie (figure 7), de l’attelage du musée de Metz (figure 8) et de l’attelage de Cabrières d’Aigues (figure 9). Les attelages traditionnels comtois à brancards et colliers d’encolure fonctionnent selon une technique de soutien et de traction proche des anciens harnais à jouguet d’encolure (figure 37). Le collier est fixé directement aux brancards sans l’adjonction de traits. Il sert à la fois au soutien et à la traction. À l’image des figurations citées ci-dessus (figures 5, 7, 8 et 9), ces attelages comtois sont parfois équipés d’une sous-ventrière. Elle sert à empêcher qu’un cheval facétieux sorte des brancards s’il se cabre en se tournant. Lors des premières expérimentations, j’ai été confronté à ce problème lors d’une défense du poney qui s’était retrouvé en dehors des brancards. Avec une sous-ventrière cet accident aurait été évité. La forme coudée des brancards permet de limiter ce risque mais elle peut être insuffisante pour un cheval qui se cabre un peu haut. Cette fonction de la sous-ventrière est certainement la plus plausible pour l’attelage à jouguet d’encolure à l’époque gallo-romaine.

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La sous-ventrière pouvait aussi avoir une fonction d’avaloire agissant derrière les coudes, selon le même principe que les antiques chars égyptiens : le joug d’encolure était ainsi retenu et ne pouvait glisser vers la tête des chevaux [57][57] Spruytte, 1977, p. 41.. J’ai expérimenté l’attelage à jouguet d’encolure équipé d’une sous-ventrière pour mieux approfondir cette question. Elle permet en effet de limiter le glissement du jouguet jusqu’à la tête lors de la retenue du véhicule. Néanmoins, si c’était là sa fonction principale, cet élément de harnais devrait figurer sur toutes les représentations d’attelages à brancards et jouguets d’encolure, et ce n’est pourtant pas le cas. Il est impensable que certains auteurs des reliefs aient omis de représenter cet élément très visible, alors que tant d’autres détails plus discrets le sont sur ces reliefs. Il est possible que plusieurs systèmes de retenue aient été utilisés en fonction des contraintes dûes aux charges transportées et au relief à affronter, mais dans les situations les plus contraignantes la retenue par la barre d’avaloire reste la plus efficace. La sous-ventrière devait donc être essentiellement utilisée par précaution ou, dans certains cas, pour des chevaux indisciplinés. Elle n’était pas indispensable avec des chevaux sages si, par ailleurs, la retenue était assurée par la barre d’avaloire. C’est probablement ce qui explique son utilisation occasionnelle et sa représentation non systématique.

Les chevaux à crinière rasée

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J’ai remarqué que les reliefs ne représentent que rarement la crinière, et, quand elle l’est, ce n’est jamais une crinière qui retombe comme c’est le cas normalement, mais c’est une crinière rasée qui est figurée. Elle est typiquement reconnaissable par l’aspect de « coupe en brosse » (figures 5, 9 et 10). À la lumière de l’expérimentation de ces harnais, il s’avère que la cause n’en est certainement pas une mode de toilettage, mais une simple logique fonctionnelle. Le jouguet doit se déplacer librement sur l’encolure pour venir se caler contre les épaules de l’équidé pendant la traction et glisser vers l’avant lors des ralentissements ou de la retenue. Une crinière fournie gêne ce mouvement de va-et-vient du jouguet, alors qu’une crinière rasée facilite son déplacement sur l’encolure.

Le mythe des harnais qui étranglent les chevaux

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Concernant la bizarrerie apparente des harnais qui semblent « étrangler » les chevaux, il faut rappeler encore une fois que l’attelage ne peut pas fonctionner dans de bonnes conditions quand le jouguet est placé trop haut sur l’encolure de l’équidé, comme les reliefs le représentent. Pour le vérifier de façon irréfutable, j’ai maintenu artificiellement le jouguet à mi-encolure, en serrant exagérément le harnais pour qu’il ne puisse pas glisser vers les épaules du poney lors de la traction. Dans cette configuration, le harnachement permet la traction d’un véhicule sans charge, sur un terrain plat et dur. Dès que l’effort de traction demandé devient plus important, le jouguet recule sur l’encolure et, comme il n’est pas retenu par les épaules, la pièce en « V » vient comprimer le dessous de l’encolure et finalement la trachée. Le râle d’asphyxie du poney confirme alors l’inefficacité du harnais dans ces conditions d’utilisation.

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Ces observations tirées de l’expérimentation obligent alors à s’interroger sur la cohérence des scènes d’attelage représentées sur les reliefs gallo-romains. En effet, les équidés y sont souvent figurés la tête haute, avec un jouguet placé très haut sur l’encolure, alors que l’expérimentation démontre qu’en situation de traction le jouguet ne peut pas se maintenir ainsi. Cette position avancée du jouguet correspond à celle d’un attelage en phase de retenue ou à l’arrêt qui s’ensuit. C’est précisément la position qui pouvait être observée par l’artiste, lorsque, après le freinage du véhicule, l’équidé reste en retrait dans les brancards, comme c’est le cas de la plupart des chevaux d’attelage à l’arrêt. C’est sans doute sur cette observation facile des attelages en stationnement que les sculpteurs gallo-romains ont pris modèle pour représenter des attelages en marche, sans distinguer le déplacement du jouguet lors de la traction. On peut alors en déduire que l’incohérence supposée des harnais des attelages à brancards représentés dans l’iconographie gallo-romaine résulte probablement du manque de connaissances techniques des artistes de l’époque en matière d’attelage et de la transposition de l’image observée facilement de l’attelage à l’arrêt sur sa représentation en mouvement.

Du jouguet d’encolure au collier d’épaules

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Comme nous l’avons vu, les pièces en « V » constituent un indéniable progrès technique pour le perfectionnement du harnais d’encolure. Elles sont un système d’accrochage efficace pour boucler le harnais sous l’encolure. Les plaquettes de bois dotées de crochets métalliques ont une double fonction. Le crochet permet l’accroche de l’attache en « V » et facilite la pose et la dépose du jouguet. La plaquette en bois protège l’encolure du frottement de ce crochet. Ces plaquettes permettent aussi de recevoir une partie de l’appui des épaules à la condition d’être maintenues contre l’encolure, juste à la largeur de celle-ci. Il faut, pour cela, que l’écartement qui tend à se produire lors de la poussée des épaules soit empêché, ce qui est le cas avec les attaches métalliques en « V ». Elles remplacent avantageusement les antiques liens souples qui retenaient les fourchons des jougs des chars légers, car leur solidité s’oppose à l’écartement des plaquettes et maintient le harnais ajusté à l’encolure. Leur rigidité et leur forme permettent d’assurer cette fonction sans comprimer la trachée.

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À l’époque gallo-romaine, toute l’évolution technique des attaches en « V » et des plaquettes d’accrochage témoignent de la recherche d’une plus grande efficacité des harnais. Le jouguet d’encolure rigide atteste d’une étape importante dans l’évolution de la traction par les épaules. Il est plus efficace que les antiques fourchons d’encolure des chars légers, mais, s’il assure des fonctions proches du collier d’épaule, il n’en présente pas encore tout le confort et reste d’une efficience inférieure. Il est néanmoins le précurseur du collier d’épaule médiéval et moderne.

Le collier d’épaule

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Avant d’aller plus loin dans l’exposé de cette hypothèse, il faut décrire rapidement la constitution d’un collier d’épaule. Il en existe de nombreux types, mais tous se composent de deux attelles qui enveloppent l’encolure (figure 38). Elles sont constituées de deux pièces en bois, souvent renforcées par des armatures métalliques (les platines d’attelles). Elles prennent appui sur les épaules de l’équidé par l’intermédiaire de matelassures qui sont formées d’un coussin en cuir rempli d’une substance légèrement élastique, comme de la paille ou du crin. Les attelles portent, dans leur tiers inférieur, un anneau ou un crochet auquel sont fixés les traits ou directement les brancards, dans certains cas. Elles se terminent dans leur partie inférieure par un dispositif qui maintient le collier fermé et qui porte des noms variables selon les régions : attache, clef, fermoir, verrouillage, etc. Au xixe siècle et jusqu’à nos jours, les attelages de luxe sont équipés de colliers « anglais » qui ont l’avantage d’être solides mais plus légers et plus élégants. Ils ont des attelles constituées de deux tiges courbes en acier, réunies à leur partie inférieure par une pièce métallique appelée « coulant d’attelles » (figure 39). Ce dernier à une fonction similaire de celle des attaches en « V » de l’époque gallo-romaine.

Le processus d’évolution de la traction par les épaules

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Loin d’être un dispositif « qui étranglerait les chevaux », décrié par Richard Lefebvre des Noëttes et d’autres auteurs qui portèrent un jugement négatif sur les attelages gallo-romains, le jouguet d’encolure apparaît comme une étape essentielle dans le perfectionnement de la traction par les épaules. Envisagés dans cette perspective, les fourchons d’encolure des chars égyptiens, assyriens et étrusques, puis les branches des jouguets d’encolure gallo-romains, et enfin les attelles des colliers médiévaux et modernes, répondent tous à une fonction similaire : donner un point d’appui aux épaules pour permettre le tirage qui est transmis au véhicule respectivement par l’intermédiaire d’un joug et d’un timon pour les chars antiques, de brancards pour les jouguets d’encolure, ou de traits pour les colliers modernes. On observe bien leur évolution progressive d’un système embryonnaire vers un harnais plus performant.

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Par rapport au jouguet gallo-romain rigide que nous avons expérimenté, le collier se caractérise par un développement plus important des attelles qui enserrent complètement l’encolure des équidés. Cette évolution nécessite de supprimer les plaquettes en bois et de réduire la pièce en « V » à un simple crochet qui suffit pour fermer le collier et empêcher l’écartement des attelles. L’expérimentation de l’hypothèse du jouguet à branches indépendantes montre la logique de cette évolution. Cette avancée n’est possible que par l’invention d’une articulation du jouguet à son sommet. On ne sait pas quand elle a lieu, mais c’est l’élément clé pour passer du jouguet rigide au collier d’épaule. C’est le « chaînon manquant » dans le processus d’évolution du harnais de traction par les épaules.

Le rôle des brancards dans l’évolution

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Il semble toutefois que le développement de l’attelage aux brancards, durant le Haut-Empire, soit à l’origine même de l’évolution d’un harnais de traction plus efficace. Avant l’invention des brancards, le joug recueillait les forces de tirage des fourchons au-dessus de l’encolure, ce qui ne donnait pas un alignement correct du système de traction. Les fourchons restaient forcément petits. Leur allongement devant les épaules aurait été plus confortable pour le cheval et plus efficace, mais il n’aurait été d’aucun bénéfice en raison de la récupération de leur force de tirage en leur point le plus haut et donc du manque d’alignement des éléments de transmission des forces de traction. Ces harnais récupéraient une force suffisante pour les chars légers, mais ils n’ont pas permis le développement d’un charroi utilitaire. L’invention des brancards a permis la récupération des forces de tirage directement au niveau des épaules. C’est ce qui a donné un intérêt à l’allongement des fourchons qui ont pu ainsi devenir plus enveloppants et évoluer ensuite vers les attelles modernes. C’est aussi ce qui a favorisé, par l’intermédiaire des brancards, une transmission du tirage bien alignée entre les épaules de l’animal, sources de cette force, et l’essieu du véhicule. Plus tard, pour l’attelage de type moderne qui apparaît à partir du Moyen Âge, c’est le même alignement qui est maintenu avec l’utilisation des traits souples. Ils sont attachés plus bas sur le collier et sur le véhicule et remplacent les brancards dans leur fonction liée à la traction. Aux brancards, il ne restera plus alors que la fonction de soutien par l’intermédiaire de la sellette pour les véhicules modernes à deux roues.

La survivance de systèmes anciens

63

Néanmoins, certains modes d’attelage traditionnels n’ont pas évolué vers l’utilisation des traits longs pour la traction et de la sellette pour le soutien. Ils ont conservé le brancard comme élément de traction et c’est le collier qui sert toujours au soutien des brancards. Jean Spruytte en a relevé plusieurs exemples en Chine, au Portugal et en Asie centrale [58][58] Spruytte, 1977, p. 54 et 55.. Comme je l’ai évoqué plus haut, c’est également encore le cas de l’attelage traditionnel comtois dans le Jura (figure 37). Les brancards sont directement fixés au collier, qui sert aussi de harnais de soutien, et la traction s’exerce directement sur les brancards sans avoir recours à des traits. La tradition en pays comtois a conservé un mode d’attelage très proche de l’attelage à jouguet d’encolure gallo-romain [59][59] On peut noter la pertinence des éleveurs comtois qui.... Le collier, plus confortable, a remplacé l’antique jouguet, et l’avaloire souple a été ajoutée au harnachement, mais ni les traits longs ni la sellette n’ont été adoptés par les Comtois. Leur pratique quotidienne de ce mode d’attelage jusqu’à nos jours prouve que cette technique est rationnelle et efficace.

Traction par les épaules et traction par le poitrail

64

Jean Spruytte avait montré que, dès l’Antiquité, les deux principes de traction étaient connus et qu’ils n’ont pas été abandonnés, puisque de nos jours encore les deux techniques sont toujours utilisées avec le collier et la bricole. Avant la conquête romaine, les deux systèmes de traction sont attestés en Europe : les Gaulois utilisaient la traction par le poitrail, reliée au joug dorsal, et les Étrusques la traction par les épaules, reliée au joug d’encolure. L’iconographie nous renseigne abondamment sur l’évolution de la traction par les épaules pour les attelages de transport chez les Gallo-Romains, mais il y a peu de représentations irréfutables sur la traction par le poitrail. Toutefois, l’ivoire de Trêves, l’attelage de Prétextat et un des chars des reliefs du musée d’Arles attestent de la connaissance de l’attelage à joug dorsal et bricole courte pour les attelages en paire de cette époque. L’ensemble de reliefs funéraires présentés au musée d’Arles est particulièrement intéressant sous l’aspect de cette analyse. On y observe sur des reliefs provenant peut-être du même édifice ou tout au moins de la même zone et de la même époque, des représentations de chars similaires dont certains sont attelés avec un joug d’encolure et fourchons d’encolure, et d’autres avec un joug dorsal et bricoles courtes (figures 40 et 41). Tous ces reliefs témoignent de la cohabitation des deux systèmes de traction pour les attelages à deux à l’époque gallo-romaine.

65

Concernant l’attelage à brancards, si le jouguet de Pforzheim était utilisé sur des équidés, il est alors témoin de l’utilisation d’un soutien dorsal et de la traction par le poitrail appliqués à l’attelage, comme le jouguet d’encolure l’est pour la traction par les épaules. Il semble donc que pour l’attelage à brancard à l’époque gallo-romaine, l’existence des deux principes de traction peut encore se constater.

Une période riche en évolutions techniques

66

On a longtemps considéré que la période gallo-romaine fut une « période stérile » dans l’histoire de l’attelage avant « l’invention du collier d’épaule » au Moyen Âge, et de nombreux auteurs ont perpétué cette idée. S’opposant à cette conception, Jean Spruytte avait mis en évidence les changements de construction des véhicules et des harnais par rapport aux chars antiques [60][60] Spruytte 1977, p. 132-133., mais il n’avait pas réussi à élucider le harnais gallo-romain. Il affirmait toutefois, et en toute logique, « que si le système avait été défectueux, il n’aurait pas été utilisé pendant plusieurs siècles ». Georges Raepsaet avait justement repris cette idée et il a développé l’étude de l’attelage à cette époque tout en cherchant l’explication du fonctionnement de ces harnais [61][61] Raepsaet, 1995, p. 51-53, et 1982, p. 244-245.. Ces deux chercheurs ont eu raison de remettre en question les idées reçues concernant les attelages gallo-romains. Il s’avère que les harnachements évoluent considérablement à cette période et leurs progrès techniques vont permettre l’accroissement des transports qui accompagnent l’essor économique et commercial dans le monde romain. Les artisans gallo-romains ont généré une évolution technique conséquente à partir des principes connus de l’attelage des chars antiques, et ils ont entamé une progression déterminante vers l’aboutissement futur des harnais modernes du Moyen Âge.

67

La construction des véhicules évolue aussi pour mieux satisfaire aux besoins des transports commerciaux en plein essor. On observe donc le développement des attelages à brancards et des véhicules à quatre roues, mais également la conception de caisses variées et adaptées aux charges transportées. Une autre innovation importante apparaît également à cette époque, avec l’invention de l’essieu à équignon qui permet de renforcer et limiter l’usure des moyeux et des essieux [62][62] David, 2009, p. 59-60.. Ce fut un progrès technique considérable dans la lutte contre la détérioration des trains de roues et un gain significatif dans l’économie des transports.

Les limites du chargement des attelages antiques

68

Néanmoins, il convient de rappeler que la performance de l’attelage dépend de plusieurs composantes d’un système technique incluant la construction des routes, la conception des véhicules et des harnais, mais aussi les capacités tractrices des animaux. Concernant les harnais, Jean Spruytte a démontré qu’une paire de chevaux actuels, de grande taille, équipés d’un harnais antique à joug dorsal et bricole courte, tirent aisément un véhicule moderne d’un poids total d’une tonne. Il voulait ainsi prouver l’erreur de Richard Lefebvre des Nöettes qui affirmait que la déficience des harnais expliquait le faible rendement des attelages antiques. Ce n’était pas le harnais antique en lui-même qui limitait les charges transportées, mais principalement le gabarit insuffisant des équidés de l’Antiquité [63][63] Spruytte 1977, p. 101-115. Georges Raepsaet s’était.... Cette démonstration est toujours valable concernant les attelages gallo-romains.

69

Le développement d’un charroi utilitaire a été possible grâce à l’amélioration des harnais et de la construction des véhicules que nous venons d’évoquer, ainsi qu’à l’adaptation du réseau routier. Mais le transport se développe certainement par la multiplication de petites unités bien adaptées à leur fonction, et les charges transportées restent encore relativement faibles par unité, en raison des poids modestes des équidés de l’époque, comme en témoignent l’iconographie et les restes de squelettes retrouvés. Marcel Girault résume très bien les règles incontournables de l’attelage et le rapport entre le poids du véhicule et celui de l’animal qui le tire [64][64] Girault 1992, p. 69-73.. Les conditions de tirage varient beaucoup selon la technologie du train de roues, le type de sol et le dénivelé. La vitesse demandée et la distance à parcourir en une journée ont aussi une forte incidence sur la charge possible du véhicule. On peut considérer que pour un attelage de service (livraisons ou transport de personnes), un cheval peut raisonnablement tirer une charge qui avoisine son poids. Dans ces conditions, la vitesse demandée détermine la distance et le temps de travail qu’un animal peut supporter journellement. Une charge supérieure ne peut être supportée qu’à l’allure du pas et sur sol dur et plat.

70

Concernant l’Antiquité, ne faisons pas l’erreur trop répandue d’un anachronisme fréquent et d’imaginer de lourds véhicules qui, en réalité, ne pouvaient pas être tirés par les équidés dont la taille à cette époque était de 1,10 m à 1,35 m au garrot, pour un poids approximatif de 200 à 300 kg [65][65] Pour comparaison, un cheval de selle actuel toisant.... Il ne faut pas non plus imaginer une multiplication des tractionneurs pour tirer des charges lourdes. Les attelages de plus de deux animaux ne sont pas une solution intéressante dans la réalité quotidienne. Leur rendement diminue avec l’augmentation du nombre et les difficultés de gestion qui y sont liées [66][66] « À mesure que le nombre de chevaux attelés en file.... Ils restent exceptionnels dans l’histoire et affectés à des attelages de prestige ou à des fonctions particulières, car ils sont peu rentables dans le cadre d’une économie des transports. La grande majorité des attelages communs est composée de un ou deux tractionneurs. C’est ce qui s’observe dans l’iconographie de l’époque gallo-romaine, mais également avant et après, dans l’économie quotidienne des transports. Les attelages gallo-romains sont des ensembles rationnels pour transporter de petites charges. Ils sont constitués de petites voitures et de petits animaux tractionneurs. Un charroi plus lourd ne peut se concevoir avant la production de bêtes de trait progressivement plus massives, à la fin du Moyen Âge, mais surtout, à partir du xixe siècle avec l’élevage des chevaux de traits lourds que nous connaissons maintenant.


Annexe

Figure 1 - Restitution de l’attelage à joug d’encolureFigure 1
Source : d’après Spruytte, 1977, p. 13
Figure 2 - Restitution de l’attelage à joug dorsalFigure 2
Source : d’après Spruytte, 1977, p. 13
Figure 3 - Schéma d’une bricole moderneFigure 3
Source : Chancrin et Dumont, 1921, p. 220, fig. 695
Figure 4 - Relief conservé au musée de TrèvesFigure 4

Cliché : Landesmuseum, Trèves

Figure 5 - L’attelage à la borne, musée d’ArlonFigure 5

Cliché : musée luxembourgeois

Figure 6 - Relief d’IgelFigure 6

Cliché : Landesmuseum, Trèves

Figure 7 - Relief du musée de MetzFigure 7

Cliché : d’après Molin, 1991, p. 71

Figure 8 - Lampe à huile de Sousse, TunisieFigure 8
Figure 9 - Relief de Cabrières d’Aigues, musée Calvet en AvignonFigure 9

Cliché : Franck David

Figure 10 - Relief de VéroneFigure 10

Cliché : musée Mafféiano

Figure 11 - Le jouguet de PforzheimFigure 11

Cliché : Germania, 28, 1950

Figure 12 - Le jouguet de PforzheimFigure 12
Source : Dauber, 1950, fig. 1, p. 232
Figure 13 - Restitution du jouguet de PforzheimFigure 13
Source : Kortüm, 1995, fig. 108, p. 205
Figure 14 - Expérimentation d’un attelage avec le jouguet de Pforzheim à la Malagne en 2000Figure 14
Source : Raepsaet, 2002, p. 250, fig. 139
Figure 15 - Expérimentation du jouguet de Pforzheim placé sur l’encolureFigure 15

Cliché : Franck David

Figure 16 - Le jouguet de Pforzheim placé sur le dos du poneyFigure 16

Cliché : Franck David

Figure 17 - Le jouguet complété d’une bricole courteFigure 17

Cliché : Franck David

Figure 18 - La retenue de l’attelage en descenteFigure 18

Cliché : Franck David

Figure 19 - Jouguet dorsal et bricole, Maroc 2008Figure 19

Cliché : Franck David

Figure 20 - Harnais moderne à bricoleFigure 20
Source : Cazier-Charpentier, 1975, p. 27
Figure 21 - Harnais moderne à collierFigure 21
Source : Chancrin et Dumont, 1921, p. 811, fig. 2628
Figure 22 - Coffret de Trèves, joug dorsal et bricole courteFigure 22
Source : Molin, 1991, p. 50
Figure 23 - Musée d’Arles, joug dorsal et bricole courteFigure 23

Cliché : Franck David

Figure 24 - Rome, catacombes de PrétextatFigure 24
Source : Molin, 1991, p. 51
Figure 25 - Mosaïque des termes, OstieFigure 25
Figure 26 - Jouguet de RodezFigure 26

Cliché : musée Fenaille

Figure 27 - Pièce en « V » de ThraceFigure 27
Source : Venedikov, 1960, planche 17
Figure 28 - Pièce en « V » et plaquettes du RondetFigure 28
Source : Schwab, 2003, p. 133
Figure 29 - Pièce en « V » du dépôt de NeupotzFigure 29
Source : Alföldy-Thomas, 1993, t. 2, planche 35
Figure 30 - Pièce en « V » de BessancourtFigure 30
Source : Poyeton, 2003, fig. 18 ; dessin : M. Belarbi
Figure 31 - Reconstitution d’un jouguet avec une attache en « V » du type de BessancourtFigure 31

Cliché : Franck David

Figure 32 - Reconstitution d’un jouguet avec une attache en « V » à branches doublesFigure 32

Cliché : Franck David

Figure 33 - Reconstitution d’un jouguet à branches indépendantes avec une attache en « V » du type de ThraceFigure 33

Cliché : Franck David

Figure 34 - Reconstitution de l’attelageFigure 34

Cliché : Franck David

Figure 35 - Le harnais en traction : le jouguet se cale contre les épaulesFigure 35

Cliché : Franck David

Figure 36 - La retenue : le jouguet glisse vers la têteFigure 36

Cliché : Franck David

Figure 37 - Attelage traditionnel comtoisFigure 37

Cliché : Jean-Louis Cannelle

Figure 38 - Constitution d’un collier d’épaulesFigure 38
Source : Chancrin et Dumont, 1921, p. 370, fig 1219
Figure 39 - Attelles et coulant d’attelles du collier anglaisFigure 39
Source : Manuel d’instruction de l’attelage, 1984, p. 7
Figure 40 - Joug d’encolure et traction par les épaules, musée d’ArlesFigure 40

Cliché : Franck David

Figure 41 - Joug dorsal et traction par le poitrail, musée d’ArlesFigure 41

Cliché : Franck David


Bibliographie

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Notes

[1]

Je présente ce travail à la mémoire de Jean Spruytte qui m’a enseigné l’histoire de l’attelage, puis encouragé et suivi avec passion dans la progression de mes recherches jusqu’à son décès en juin 2007. Je remercie aussi Pierre Ouzoulias du cnrs (umr 7041) pour son aide précieuse dans la recherche documentaire et dans la mise en forme de cet article. Ce travail doit beaucoup également à mon père, Roger David, qui m’a initié au travail du bois et du fer, et considérablement aidé dans la réalisation des roues et des véhicules d’expérimentation.

[2]

« Tractionneur » : se dit d’un animal (cheval, bœuf, etc.) utilisé à la traction d’un véhicule. Ce mot s’emploie par opposition à tracteur, appareil mécanique de traction. Larousse universel, Paris, 1923. Il faut remarquer que ce mot ne se trouve plus dans les dictionnaires usuels récents.

[3]

Lefebvre des Noëttes, 1931, p. 12-14 et 188.

[4]

Amouretti, 1991.

[5]

Vigneron, 1968, p. 122.

[6]

Spruytte, 1977, p. 9 et 14.

[7]

Ibid., p. 12. Jean Spruytte a étudié les attelages antiques d’équidés. Il faut noter que dans le cas de l’attelage de bovins, le joug peut aussi être placé sur la nuque et fixé aux cornes.

[8]

Amouretti, 1991, p. 228.

[9]

Raepsaet, 1979 ; Sigaut, 1982.

[10]

Molin, 1991.

[11]

Raepsaet, 1995, p. 964-926.

[12]

Raepsaet, 1982.

[13]

De nombreux autres reliefs donnent des informations similaires ou complémentaires. Cette sélection d’illustrations donne quelques exemples des figurations de l’iconographie.

[14]

Raepsaet, 2002, p. 229-247.

[15]

J’ai publié un bilan provisoire de ces expérimentations en 2004 (David, 2004).

[16]

Dauber, 1950, p. 231-235.

[17]

Espérandieu, ix, 7249.

[18]

Ibid., v, 4035.

[19]

Jacobeit, 1952.

[20]

Kortüm, 1995.

[21]

Espérandieu, ix, 7276.

[22]

Des vestiges d’objets de ce type ont été publiés par Hanni Schwab, associés à une pièce métallique en forme de « V ». Des pièces similaires ont été retrouvées sur de nombreux sites gallo-romains dont un inventaire est publié par Sigrid Alföldy-Thomas. Je développe l’étude de ces éléments de harnais un peu plus loin.

[23]

Raepsaet, 2002.

[24]

Dans cette configuration, la terminologie n’est pas correcte car une sous-ventrière sert à maintenir les brancards. Dans la proposition de Georges Raepsaet, ce serait plutôt une sangle, mais là encore la terminologie n’est pas satisfaisante, car celle-ci correspond normalement à la fixation d’un harnachement placé sur le dos (selle, sellette, joug ou jouguet dorsal).

[25]

Georges Raepsaet avait par ailleurs bien observé l’apparition « d’un véhicule à brancards tiré à l’aide d’un fourchon d’encolure » : Raepsaet, 1995, p. 45 et 52.

[26]

Raepsaet, 2002, p. 252-253.

[27]

En septembre 2008, j’ai pu assister sur le site archéologique de Châteaubleau, à une démonstration de traction d’un vallus (la « moissonneuse » gallo-romaine) par un âne équipé du jouguet de Pforzheim. Les expérimentateurs du domaine de la Malagne avaient placé le harnais sur le dos de l’animal. Je leur ai exprimé ma satisfaction devant cette amélioration de leur système et l’animatrice de la présentation m’a avoué que le jouguet ne restait pas en place sur l’encolure et se déplaçait vers le dos de l’animal à chaque utilisation.

[28]

La fausse-martingale est une courroie allant de la sangle au coulant d’attelles du collier (fermeture en bas d’un collier) et servant à empêcher la sangle de reculer et le collier de se soulever lors d’un arrêt, d’une descente ou d’un reculer : Casier-Charpentier, 1975.

[29]

Partie du harnachement qui passe sur la croupe et s’attache à la queue de l’équidé.

[30]

Paul Vigneron pense que la croupière était connue de l’Antiquité pour maintenir les bâts, mais qu’elle n’a pas été utilisée pour le harnachement des équidés attelés : Vigneron, 1968, p. 116.

[31]

David, 2004, p. 26.

[32]

Espérandieu, ix, 7249.

[33]

Ibid., ix, 7276.

[34]

Venedikov, 1960, pl. 22.

[35]

Spruytte, 1977, p. 70.

[36]

Haudricourt et Brunhes Delamarre, 1986, p. 157.

[37]

Cheval placé entre les limons ou brancards.

[38]

Haudricourt et Brunhes Delamarre, 1986, p. 161.

[39]

Molin, 1991, fig. 4 et 5 p. 50 et 51.

[40]

Ibid., p. 64 et 65.

[41]

Raepsaet, 1982, p. 222 et 223.

[42]

Molin, 2003.

[43]

Espérandieu, xi, 7725.

[44]

Ibid., v, 4035.

[45]

Ibid., vi, 5268.

[46]

Venedikov, 1960, planches 7, 17, 28, 58.

[47]

Schwab, 1973, p. 338 et fig. 2 de la planche 67. La publication définitive de ces objets est parue dans Schwab, 2003, p. 133-137.

[48]

Alföldy-Thomas, 1993, p. 331-336 et planche 35.

[49]

Ibid., p. 337.

[50]

Mitard, 1993, p. 394-395, n° 96.

[51]

Poyeton, 2003, p. 76, fig. 18, n° 3. Cet objet a été découvert dans une couche de comblement, datée de la deuxième moitié du iiie siècle, avec des pièces de véhicule et de harnachement.

[52]

Schwab, 1973, p. 338 et fig. 2 de la planche 67. La publication définitive de ces objets est parue dans Schwab, 2003, p. 133-137.

[53]

David, 2004.

[54]

David, 2004, p. 26.

[55]

L’enrênement releveur est une rêne fixe qui empêche le cheval de baisser la tête. Il est utilisé sur certains attelages de travail ou de tradition, ainsi que pour les courses de trot. Les harnais modernes présentés en figures 20 et 21 sont équipés d’un enrênement releveur fixé au « crochet d’enrênement » de la sellette.

[56]

Espérandieu, xi, 7725.

[57]

Spruytte, 1977, p. 41.

[58]

Spruytte, 1977, p. 54 et 55.

[59]

On peut noter la pertinence des éleveurs comtois qui ont développé un élevage de chevaux de traits d’une grande qualité. La race du cheval de trait comtois est d’ailleurs la plus répandue en France parmi les races de chevaux de trait.

[60]

Spruytte 1977, p. 132-133.

[61]

Raepsaet, 1995, p. 51-53, et 1982, p. 244-245.

[62]

David, 2009, p. 59-60.

[63]

Spruytte 1977, p. 101-115. Georges Raepsaet s’était trompé sur la démonstration de J. Spuytte en écrivant que « la traction d’une tonne devient dès lors possible pour un couple de poneys » (Raepsaet, 1979). Jean Spruytte a démontré le contraire et insiste sur ses conclusions p. 125. C’était le petit modèle des chevaux et non les harnais qui limitaient les capacités de charges transportées.

[64]

Girault 1992, p. 69-73.

[65]

Pour comparaison, un cheval de selle actuel toisant 1,65 m au garrot pèse environ 500 kg, un cheval de trait lourd peut peser environ 800 kg et jusqu’à 1000 kg pour les races les plus lourdes.

[66]

« À mesure que le nombre de chevaux attelés en file augmente, la perte de rendement individuel s’accroît » : Brasse-Brossard 1945, p. 123.

Résumé

Français

Les attelages et notamment les harnais de l’époque gallo-romaine sont peu connus et souvent mal compris dans l’histoire des transports. L’auteur apporte ses connaissances professionnelles du cheval, du dressage et de l’attelage pour reconsidérer la question de l’attelage à brancards de cette période. Il reprend les travaux antérieurs en y apportant son analyse technique, approfondissant l’étude de la documentation et des vestiges archéologiques et réalisant des reconstitutions et expérimentations rigoureuses des harnais de l’époque. Cette démarche permet de comprendre les principes de fonctionnement d’un attelage antique et de tester les hypothèses concernant les différents harnais en les confrontant aux contraintes de l’utilisation réelle. Cette étude montre que les techniques d’attelage qui se développent à l’époque gallo-romaine marquent un tournant historique dans l’économie des transports. L’auteur propose une relecture de l’évolution des harnais dans l’histoire antique.

Mots-clés

  • attelages antiques
  • attelages gallo-romains
  • harnais antiques
  • jougs
  • jouguets
  • techniques d’attelage
  • traction animale

English

To this day, not much is known or understood in transportation history about harnessing techniques, especially for Gallo-Roman times. Franck David brings his professional knowledge of horses, horse dressage and harnessing to bear on issues surrounding harnesses with shafts in this period. He reconsiders previous publications in the light of his technical expertise, improves our understanding of sources and archeological material, and elaborates rigorous reconstructions and testing of Gallo-Roman harnesses. This approach makes it possible to understand the working principles of harnesses in Antiquity and to verify existing hypotheses on various types of harnesses by confronting them to real-world constraints on their use. This study shows that harnessing techniques developed significantly during the Gallo-Roman period, marking a historic watershed in transportation economics. The author proposesto reevaluate the history of harnesses in Antiquity.

Keywords

  • France
  • heresy
  • Inquisition
  • Montaillou
  • Pamiers
  • power
  • trial
  • Inquisition records
  • Jacques Fournier
  • resistance

Español

Los atalajes y, particularmente, los arreos de la época galorromana se conocen poco y, a menudo, han sido mal entendidos por los historiadores del transporte. Franck David aporta sus conocimientos profesionales del caballo, de la doma y del atalaje para revisar el problema del atalaje en la época galorromana. Vuelve a examinar las publicaciones anteriores a las cuales aporta su pericia técnica. Profundiza el estudio de la documentación y de los restos arqueológicos y realiza reconstrucciones y experimentaciones rigurosas de los arreos de la época. Este método ayuda a entender los principios de funcionamiento de un atalaje antiguo y pone a prueba las hipótesis tocantes a los diferentes arreos, cotejándolas con las necesidades de su uso real. Este estudio demuestra que las técnicas de atalaje desarrolladas en la época galorromana significan un viraje decisivo en la economía de los transportes. El autor propone una nueva lectura de la evolución de los arreos en la historia antigua.

Palabras claves

  • Arreos antiguos
  • atalajes antiguos
  • atalajes galorromanos
  • técnicas de atalaje
  • tracción animal
  • yugos
  • yuguetes

Pour citer cet article

David Franck, « Les jouguets des attelages gallo-romains. Études expérimentales », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2011 (Vol. 35), p. 7-58.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2011-1-page-7.htm


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