Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2011/2 (Vol. 36)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 232 - 238

Emmanuelle Charpentier, Les Littoraux et les hommes. Sociétés et espaces des côtes nord de la Bretagne au xviiie siècle, thèse de doctorat d’Histoire, soutenue à l’Université de Rennes 2, le 2 décembre 2009

1

Jury : Annie Antoine, professeure à l’Université Rennes 2 Haute-Bretagne (directeur de thèse), Gérard Béaur, directeur de recherches cnrs-ehess (rapporteur), Gilbert Buti, professeur à l’Université de Provence, Gérard Le Bouëdec, professeur à l’Université de Bretagne Sud, André Lespagnol, professeur émérite à l’Université de Rennes 2, Frédérique Pitou, professeur à l’Université du Maine (rapporteur).

2

Emmanuelle Charpentier, après les remerciements d’usage, justifie tout d’abord le choix de son sujet. Elle explique que ce sont les représentations du littoral et la fascination pour cet espace émaillé de stéréotypes qui l’ont menée à vouloir appréhender les rapports que les populations de la côte bretonne entretiennent avec le rivage avant la naissance, au xixe siècle, du « désir collectif de rivage ». Souhaitant déterminer si les populations des paroisses riveraines de la mer présentaient de réelles spécificités, elle a concentré son travail sur le ressort des quatre amirautés du nord de la Bretagne (Saint-Malo, Saint-Brieuc, Morlaix et Brest). L’objectif était de comprendre comment ce littoral est perçu et vécu au quotidien, comment les populations se l’approprient. Rapidement, elle a fait le choix de ne s’intéresser qu’aux paroisses rurales délaissées par l’historiographie, excluant ainsi les îles et les places portuaires de Brest et de Saint-Malo. Cette piste de réflexion nouvelle supposait aussi de choisir un cadre temporel relativement large. Le xviiie siècle est apparu comme une évidence, du fait de l’importance dévolue à la grande pêche, l’implantation sur le littoral de représentants permanents du pouvoir royal et l’impact de la guerre de Sept Ans.

3

La démarche adoptée se réclame de la micro-histoire. C’est au plus près de l’archive qu’Emmanuelle Charpentier a cherché à capturer la parole des populations et l’utilisation qu’elles font de l’estran, à saisir les relations complexes qu’elles nouent avec le rivage. Les sources locales ont donc été privilégiées, et notamment les archives judiciaires, qu’elles émanent des juridictions extraordinaires (minutes des Amirautés et procès verbaux de la juridiction des Traites) ou des juridictions seigneuriales. Dans la perspective de cette étude, les rapports de visite des côtes rédigés en 1726 et 1731 par l’inspecteur des pêches maritimes Le Masson du Parc, ont aussi apporté un regard à la fois extérieur et incontournable sur le littoral. À ces sources, s’ajoute la consultation de documents issus des institutions provinciales, des archives notariales, du Service Historique de la Marine ou de l’Armée de Terre. Des documents iconographiques, pour certains remarquables, ont enfin offert des éclairages précieux sur l’utilisation du littoral par les populations du xviiie siècle.

4

La thèse suit un plan ternaire. L’analyse de la perception du littoral, proposée dans la première partie vient modifier l’idée d’un littoral « territoire du vide ». Espace morbide et mortifère quand la mer lui dépose des cadavres, dangereux et miasmatique quand submergé par les eaux, il ne génère pourtant ni peur ni répulsion chez les populations riveraines. Tout au plus est-il est un espace de contraintes liées à la guerre. Les descentes anglaises provoquent une peur panique dans les paroisses traversées par l’ennemi, alors qu’aux environs de Brest et Saint-Malo, les populations locales sont fortement mises à contribution pour servir sur les vaisseaux de la Royale et surveiller les côtes. Au-delà, l’estran est un espace de vie pleinement intégré au quotidien des habitants. C’est un lieu de travail et de passage, traversé par de nombreux chemins. Il est aussi un espace de sociabilité et de loisirs où l’on fait la sieste, où l’on se baigne et se promène à marée basse. La candidate précise qu’il demeure toutefois difficile de conclure sur le ressenti des populations qui le pratique ; la présence des malouinières ne permet pas à elle seule d’affirmer que les riverains apprécient et recherchent « le spectacle de la mer ». En revanche, l’attractivité des côtes du bord de la Bretagne est évidente pour les fugitifs ou criminels en fuite. Elles sont l’espoir d’un ailleurs lointain, d’un nouveau départ.

5

La deuxième partie, consacrée à l’étude des usages et des conflits du littoral, est riche d’enseignements sur l’exploitation de l’estran. Pleinement valorisé dans les places portuaires, il relève d’une économie de cueillette dans les paroisses rurales du bord de mer. La pêche à pied, réalisée presque partout, fournit une ressource alimentaire complémentaire gratuite et essentielle pour les plus pauvres. Goémon, marre, sable et frai sont aussi ramassés par les riverains pour amender leurs terres. Dès lors, l’espace maritime s’intègre totalement à l’espace terrien. Le calendrier annuel témoigne également de cette complémentarité à travers le triptyque pêche en mer / travaux agricoles / collecte des amendements marins. L’interpénétration des deux espaces se retrouve enfin dans les aménagements littoraux réalisés par les riverains tels que la construction de pêcheries et de moulins à marée, ou la multiplication des bateaux de passage fournis pas les seigneurs locaux. Tous témoignent du caractère agro-maritime des populations dont l’assise demeure néanmoins terrienne. Dès la fin du xviie siècle, le pouvoir royal fait irruption dans cet espace convoité, perturbant le jeu des pouvoirs. Avec la création des Amirautés, il cherche tout d’abord à imposer son autorité auprès des seigneurs, puis l’impose aux populations riveraines, en encourageant la mise en valeur des incultes dans le duché de Penthièvre. Les multiples tensions entre afféagistes et usagers révèlent l’importance de cette économie d’appoint, indispensable au bon fonctionnement du système agraire.

6

L’étude des gens de mer constitue le dernier temps de réflexion. La candidate pose ici la question d’une identité maritime et d’une originalité de la population fréquentant la mer. Si l’État reconnaît officiellement les gens de mer par leur inscription sur le registre des Classes, ces derniers n’en restent pas moins un groupe fort hétérogène et difficile à saisir. Cette difficulté tient des expériences de chacun mais aussi à la discontinuité du métier de marin. La diversité de l’offre maritime – de la navigation côtière à la pêche hauturière – et le grade à bord de chaque embarcation dessinent une hiérarchie dont les contours se retrouvent à terre. Les stratégies de survie déployées par les gens de mer pour pallier à des revenus irréguliers contribuent aussi à brouiller les identités. Pour augmenter leurs sources de revenus, ils combinent bien souvent plusieurs activités, qu’elles soient tournées vers la terre, la mer, le para-maritime licite ou illicite. Cette pluriactivité permet de faire face à une vie fragile et relève avant tout d’une stratégie de survie dont peu peuvent se passer. L’activité maritime se veut intermittente. Prendre le parti de la mer se fait souvent dans la perspective d’un retour définitif à terre, véritable aboutissement de la carrière maritime. Les gens de mer, minoritaires dans la population littorale, restent avant tout des paroissiens.

7

Ainsi, pour Emmanuelle Charpentier, il existe bien des sociétés littorales, dont spécificité tient aux deux horizons s’ouvrant à elles. Toutefois, elles ne sont en aucun cas des sociétés marginalisées dans le paysage social de la France du xviiie siècle et demeurent fondamentalement des sociétés d’Ancien Régime.

8

Annie Antoine, directrice de thèse, dit sa satisfaction de voir achever ce travail. Elle souligne que la candidate a su concilier ce projet de recherche et des enseignements à l’université comme dans le secondaire. Elle insiste sur la méthode utilisée par Emmanuelle Charpentier et en particulier son aptitude à « traquer l’archive » judiciaire, ce qui lui a permis d’articuler des « parties de vie », tout au long d’une argumentation solide et nuancée. Elle rappelle ensuite les grandes lignes de la thèse. Si elle avoue trouver un peu trop long le début de la première partie, elle se dit bien plus séduite par l’analyse des rapports quotidiens de la population rurale avec le rivage. De la réalité des bains de mer aux siestes sur la plage, il est finalement un espace vécu au quotidien, loin d’être répulsif. S’agissant de la deuxième partie, elle précise que son intérêt réside dans la démonstration d’une réelle exploitation du littoral par les populations riveraines. L’ensemble de l’horizon, et notamment les incultes, est associé à un système agricole semi-extensif. Elle précise à ce sujet la richesse des informations apportées par l’étude du dossier des afféagements du duché de Penthièvre. La réaction des populations face à la volonté royale de mise en culture de ces incultes révèle en tous points leur grande utilité. Annie Antoine considère enfin la troisième partie de la thèse comme la plus originale et la plus maîtrisée. Elle rappelle que dans une province ou les rôles de taille n’existent pas, le recours aux archives de justice est indispensable pour retrouver les professions exercées par les populations. Une identité maritime fine des populations du rivage se dégage de cette étude. Annie Antoine félicite enfin la candidate pour ses qualités narratives et la présence de conclusions argumentées.

9

Frédérique Pitou, rapporteur, commence par saluer un travail important et bien réussi. Elle félicite la candidate pour la très bonne utilisation de sa bibliographie et met l’accent sur l’excellente présentation de son corpus de sources. Elle souligne aussi un travail au style enlevé et tout en nuances, en regrettant toutefois sa trop grande prudence. Du point de vu formel, la longueur et la répétition des conclusions partielles nuit parfois à la dynamique d’ensemble. Après ces premières remarques, Frédérique Pitou relève les apports de ce doctorat qui, en confrontant les représentations du littoral avec ses utilisations, traduit toute l’attractivité de cet espace. Elle salue l’utilisation des sources judiciaires, qui montrent finalement que certaines pratiques du xviiie siècle ne sont pas si éloignées de celles d’aujourd’hui. Aussi, la question de la répulsion effective du littoral se pose, dès lors que les riverains pratiquent les bains et la sieste sur la plage. Frédérique Pitou s’interroge également sur l’identité des femmes de marins évoquée par la candidate et leur liberté plus grande vis-à-vis des autres femmes, ainsi que sur la religiosité marine des côtes bretonnes. Pour terminer, elle suggère, dans des travaux futurs, de creuser l’idée de la vocation maritime des marins. Cette problématique mériterait des développements à travers l’étude des écrits du for privé notamment.

10

Gérard Béaur, rapporteur, salue à son tour un travail audacieux, impressionnant par la masse documentaire qu’il réunit et enfin passionnant car vivant et raconté avec habileté. Il souligne que c’est finalement un espace banal et une population sans réelle spécificité que la candidate a su explorer et analyser. Le littoral est avant tout un espace de circulation, et son utilisation relève d’une stratégie de survie. De la même manière, l’appel du large ne relève guère de la vocation mais s’inscrit dans le cadre d’une pluriactivité où le travail de la terre domine. Cette organisation duale se retrouve notamment dans les migrations saisonnières des populations de montagnes étudiées par Laurence Fontaine. En conséquence, on ne peut parler d’une identité spécifique de ces populations. Celle-ci est avant tout imposée par l’extérieur et en premier lieu par l’État, qui, pour des besoins militaires, structure et organise l’espace littoral. Gérard Béaur s’interroge également sur l’évolution des façons de vivre des populations et de la présence humaine sur le littoral, en regrettant que l’approche proposée par la candidate ne soit pas assez conjoncturelle. L’absence de différenciation entre les différents types de pêcheurs pose également un problème de catégorisation de la société littorale. Nonobstant, il souligne un travail sérieux, documenté et réfléchi dans lequel « on sent la respiration d’une société ».

11

André Lespagnol prend ensuite la parole et félicite la candidate pour son travail considérable, nourri d’une bibliographie vivante et d’annexes d’une très grande qualité. Il souligne la pertinence du questionnement qui apporte une réponse critique aux positionnements adoptés depuis vingt ans. La première partie interpelle les travaux d’Alain Corbin et explore le littoral comme un territoire vécu, en présentant une gamme tout à fait complète des utilisations de ces derniers. André Lespagnol revient ensuite sur l’espace étudié. Il déplore que le découpage de la zone littorale se limite au trait de côte. Les villes fluviomaritimes, reliées au littoral par le cabotage, auraient mérité d’être intégrées à cette étude. Il adhère enfin à l’idée d’une population du rivage « banale », tout en précisant que les pêcheurs de Terre Neuve se distinguent des autres marins.

12

Gilbert Buti souligne immédiatement l’abondance des dépouillements effectués. Il rappelle que la vocation maritime des individus est une vue de l’esprit et salue la description remarquable des gens de mer. Il est toutefois dommage que cette analyse des sociétés littorales se soit réduite à une approche des marins uniquement. Il rejoint aussi les remarques d’André Lespagnol sur la question de la profondeur du littoral, en notant que des précisions auraient pu être apportées sur les bassins d’emploi maritimes.

13

Gérard Le Bouëdec conclut en soulignant l’excellente qualité de ce travail. Il rappelle la richesse de ses notes et la mine d’informations que constituent les annexes. La masse d’archives dépouillées permet de retracer des tranches de vie et d’étudier la réaction des populations face à un littoral menacé par les délits d’eau et les menaces du sable. L’étude du jeu des acteurs et des conflits entre usagers offre un bel exemple de gestions des zones côtières. Il ajoute enfin la pertinence de l’étude des stratégies de survie, à travers le prisme de la pluriactivité, des solidarités familiales et de l’endettement. Gérard le Bouëdec note toutefois la volonté de trop bien faire de la candidate. Selon lui, l’espace étudié reste trop vaste, et une étude plus ciblée aurait permis d’affiner davantage la perception des sociétés littorales.

14

Après une courte délibération, le jury a décerné à Emmanuelle Charpentier le titre de docteur en Histoire moderne de l’Université de Rennes 2, avec la mention très honorable et ses félicitations unanimes.

15

Sklaerenn Scuiller

Étienne Lambert, Nobles du bocage, nobles de la plaine. Au centre de la Normandie (1700-1790), soutenue le 25 novembre 2010 à l’Université de Caen Basse-Normandie, 2 vol., 519 p.

16

Jury : Michel Figeac, professeur d’histoire moderne à l’Université de Bordeaux iii, (rapporteur), Michel Nassiet, professeur d’histoire moderne à l’Université d’Angers, membre senior de l’Institut universitaire de France (rapporteur), Laurent Bourquin professeur d’histoire moderne à l’Université du Maine (Président de Jury), Alain Hugon, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen, Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen, membre senior de l’Institut universitaire de France, André Zysberg, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen (Directeur de thèse).

17

En prenant pour champ d’étude les élections rurales de Domfront, Argentan, Falaise et Vire (actuellement situées dans les départements de l’Orne et du Calvados), Étienne Lambert scrute la noblesse en fonction de trois unités paysagères : bocage herbager, bocage céréalier et plaine céréalière. Ces recherches s’articulent autour de trois préoccupations majeures : les modalités de la domination sociale de la noblesse dans un espace rural ; le fonctionnement interne, voire intime du groupe ; les degrés d’originalité ou de conformité de cette noblesse.

18

Dans cette partie méridionale de la Basse-Normandie, les nobles détiennent en moyenne un tiers des terres, avec des variations non négligeables entre élections : Domfront (12 %), Vire (20 %), Falaise (43 %) et Argentan (48 %). Sans surprise, ils contrôlent les zones et les fonds les plus rémunérateurs avec un tiers des labours et des plants (le choix allant vers les meilleures terres), un peu moins de la moitié des prés et pratiquement les deux tiers des bois. Seuls les jardins leur échappent. Nous sommes clairement face à une stratégie d’optimisation du patrimoine. Ce constat est également visible à l’échelle des unités paysagères. En effet, l’unité la moins rémunératrice des trois (le bocage céréalier) est aussi la moins contrôlée par le second ordre (24 %). À l’inverse, la plaine céréalière et le bocage herbager le sont à 49 %. De fait, la richesse moyenne d’un noble de la plaine céréalière reste largement supérieure à celle d’un noble du bocage céréalier, une situation que confirme le dépouillement des inventaires après-décès. La variété et la qualité matérielle de l’intérieur aristocratique sont moindres dans le bocage céréalier que dans la plaine céréalière. D’une manière générale, les nobles de ces quatre élections vivent à 70 % de la terre (42 % comme locataires et 28 % comme gentilshommes-fermiers). Seule une poignée (1 %) a une activité industrielle.

19

Ici la noblesse détient 90 % des seigneuries, donc le pouvoir qui en découle. Dans ces familles, les carrières ecclésiastiques sont peu recherchées par les hommes, à l’inverse des femmes puisque près de la moitié des religieuses sont nobles et que toutes les abbesses le sont. Les hommes préfèrent les carrières leur permettant de juger et de décider. Les fonctions dans le pouvoir judiciaire local ou royal telles que procureur ou avocat du roi sont très prisées. Quant à l’administration locale, les postes de subdélégué ou receveur de taille sont quasiment tous dans leur escarcelle. Par sa mainmise sur les fonctions locales de commandement, de justice, d’administration, de clergé (dans une moindre mesure) et la quasi-totalité des seigneuries, la noblesse bas-normande assoit sa position dominante dans la société rurale. N’oublions pas le prestige de la carrière militaire qui reste toujours aussi prisée en Normandie (près de 20 % des foyers nobles), contrairement à d’autres régions de France

20

À la fin du xviie siècle, la Basse-Normandie connaît la plus forte densité nobiliaire française avec la Bretagne. En 1695 la noblesse constitue 1,56 % de la population globale de ces quatre élections. L’un de ses caractères originaux tient à son ancienneté : 39 % des nobles appartiennent à un lignage antérieur au xvie siècle. Seule la Savoie la surpasse avec un taux de 45 %. Autant dire que les canaux d’anoblissement restent assez rares et que la « savonnette à vilain » fonctionne mal. L’anoblissement par acquisition d’une charge judiciaire ne peut se faire qu’en allant à Alençon, Caen et surtout Rouen. Sachant qu’une partie de ces charges est déjà occupée par la noblesse et que l’autre se trouve dans les mains de locaux vivant dans ces villes par des locaux, rares sont les places pour des prétendants à l’anoblissement issus de ces élections rurales. Quant aux lettres d’anoblissement émanant du roi, elles sont distribuées ici avec parcimonie et la plupart concernent des carrières militaires.

21

Les hommes se marient en moyenne vers 34 ans et les femmes aux alentours de 27 ans. Le choix d’un conjoint issu d’un autre ordre reste assez faible en dehors de quelques enfants de riches marchands et négociants. Au cours du xviiie siècle, le nombre d’individus par foyer noble diminue jusqu’à atteindre le chiffre de trois vers 1789. Cette évolution s’explique par une élévation de l’âge au mariage des femmes, une meilleure maîtrise de la fécondité, l’émergence de pratiques contraceptives et l’abaissement de l’âge de la dernière maternité. Ayant moins d’enfants, les nobles investissent plus dans leur éducation, avec une priorité envers les garçons. Cependant, à considérer leurs bibliothèques, les Lumières du siècle ne les touchent que très partiellement, exception faite de ceux qui ont un pied à Paris.

22

Le poids de la noblesse diminue inexorablement dans un royaume où la population roturière s’accroît. C’est encore plus révélateur dans les campagnes. Étienne Lambert démontre que la noblesse de ces quatre élections passe de 1,56 % de la population en 1695 à 0,88 % à la veille de la Révolution On assiste à une désertification des campagnes de cette noblesse qui n’a plus les effectifs suffisants pour maîtriser et encadrer la société rurale. Le très faible nombre d’anoblissements ne compense pas la diminution naturelle de cette population. Les places qu’elle occupait dans le clergé, la justice et l’administration régressent : en 1768, elle détenait un peu moins de 32 % des postes de juge de bailliage et à peine vingt ans plus tard, ce chiffre n’est plus que de 17 %. Seule la détention de seigneuries n’évolue pas de manière significative, ce qui n’est pas sans conséquence, à la fin du xviiie siècle, de la part du Tiers État qui supporte de moins en moins le carcan du système seigneurial.

23

Si l’on fait abstraction des détails propres aux thématiques de chacun de ces spécialistes, ce qui ressort des interventions des membres du jury peut se regrouper sous deux aspects. D’un côté des critiques élogieuses sur le fond et de l’autre des reproches récurrents sur la forme.

24

L’ensemble du jury est unanime sur la rigueur du travail de dépouillement, l’amplitude des sources utilisées, tant par la quantité que par la diversité. De même, le traitement statistique qui en découle est qualifié de « remarquable ». Le travail minutieux de reconstitution des familles et la restitution précise des comportements patrimoniaux réalisés à partir de l’étude du foncier sont les points forts de ce travail. Durant ces dix années de recherches, Étienne Lambert a accompli un travail de fourmi dans les registres paroissiaux en dépouillant 1017 mariages, 2248 décès et 1089 naissances. Pour ce faire, il est certes allé dans les paroisses des individus, mais également dans celles des parents ou beaux-parents quand c’était nécessaire. Comme le souligne Alain Hugon, la restitution de la vie matérielle et culturelle de cette noblesse n’en reste pas moins intéressante. Notamment avec l’étude des inventaires après décès qui, pour la première fois, a convaincu Michel Figeac de l’intérêt du traitement statistique de ce genre d’archives à partir d’un logiciel de base de données. Le recul critique fut mainte fois souligné par le jury. En confrontant plusieurs types de sources, Étienne Lambert a su mettre en évidence la sous-évaluation des montants des loyers des fermes réalisés par un accord entre les deux parties pour cacher une part de leurs revenus. Les nobles ont été traqués sans relâche et sous toutes les coutures. Ce travail trouve toute sa place dans la lignée des thèses du même genre et apporte un regard nouveau sur le sujet. Michel Figeac parle « d’une véritable avancé dans les travaux nobiliaires », Michel Nassiet estime qu’elle « renouvelle la connaissance de la noblesse normande » et Alain Hugon évoque « une étude clé pour l’histoire de la Normandie et sa noblesse ».

25

Mais cette approche quantitativiste rigoureuse a le défaut de ses qualités. Ainsi, une approche qualitative de certaines sources eut été bénéfique. Par ailleurs, l’utilisation systématique de deux chiffres après la virgule n’est pas nécessaire. L’analyse des niveaux de vie aurait mérité de s’appuyer sur les grilles d’évaluation de Micheline Baulant. Rares sont les cartes ou les graphiques qui auraient permis une meilleure lisibilité des données brutes. Un tel travail n’empêche pas le doctorant de mettre en annexe une grande partie de ses données, s’il veut justifier son travail. Or, nulle annexe n’est présente dans cette thèse. Enfin, des ouvertures comparatives auraient été précieuses.

26

Au final cet ouvrage est le reflet de son auteur : un travailleur acharné ne comptant pas ses heures dans les dépôts d’archives et à analyser ses sources, mais un travailleur quelque peu solitaire. Après délibération le jury a accordé à Étienne Lambert le grade de docteur en histoire avec la mention très honorable.

27

Alain-Gilles Chaussat

Titres recensés

  1. Emmanuelle Charpentier, Les Littoraux et les hommes. Sociétés et espaces des côtes nord de la Bretagne au xviiie siècle, thèse de doctorat d’Histoire, soutenue à l’Université de Rennes 2, le 2 décembre 2009
  2. Étienne Lambert, Nobles du bocage, nobles de la plaine. Au centre de la Normandie (1700-1790), soutenue le 25 novembre 2010 à l’Université de Caen Basse-Normandie, 2 vol., 519 p.

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2011 (Vol. 36), p. 232-238.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2011-2-page-232.htm


Article précédent Pages 232 - 238
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback