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Histoire & Sociétés Rurales

2011/2 (Vol. 36)


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Région de contact entre le Bassin parisien et le Massif Central, la Haute-Marche [1][1] La Haute-Marche et ses appendices, Franc-Alleu et Combraille... est sous l’Ancien Régime une province qui n’a ni identité, ni poids géographique (carte 1). Peu peuplée, sous-urbanisée, elle subit les influences du Limousin, du Berry, du Bourbonnais et de l’Auvergne. Moyenne montagne aux sols acides et au climat humide, son agriculture est fondée sur le seigle et l’élevage sur communaux. Le boisement est assez réduit, alors que les étangs d’origine anthropique marquent le paysage. Les prés et pâtures restent largement minoritaires, du moins jusqu’au début du xvie siècle.

Carte 1 - La Haute Marche dans le royaume de France vers 1450Carte 1
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Le dernier siècle médiéval est le moment de l’apparition d’un bocage « de seconde génération » [2][2] On entend par « seconde génération » un bocage aux..., conséquence d’une convergence d’intérêts entre les exigences des seigneurs et les capacités de certains paysans. Le contexte de la seconde moitié du xve siècle joue alors un rôle déterminant : au sortir de la Guerre de Cent Ans la province est marginalisée, loin des routes commerciales et des pôles dynamiques. Le calme peine à revenir, le brigandage prend vite le relais des actes de guerre, la violence seigneuriale se substituant à la soldatesque. L’Église ne parvient pas à optimiser la gestion de son patrimoine, alors que les seigneurs de rang médiocre ne trouvent aucune solution pertinente pour maintenir la rentabilité de leurs fiefs. Ils exigent alors des efforts accrus de la part de leurs gens et revivifient le servage, sous sa forme réelle : mainmorte, tailles et corvées conditionnées par la détention d’un sol réputé « de serve condition » [3][3] Le problème du servage et de son impact sur les structures.... Les paysans, vite trop nombreux sur un sol peu fertile, n’ont plus qu’à opter pour l’émigration saisonnière [4][4] Les premiers migrants venus du nord-est du Limousin,... et le regroupement en communautés familiales [5][5] Les sources médiévales évoquent des « parsonniers »... pour amortir de poids du servage.

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Ce constat de départ, pessimiste, laisse croire que pour encore quelques siècles la province va conserver un paysage ouvert, avec des villages auréolés de chanvre et de seigle, au milieu de vastes nappes de bruyères. Pourtant, le rôle d’une poignée de seigneurs et de quelques métayers apparaît décisif face à l’inertie de la petite paysannerie et des nobles les plus conservateurs. Après 1450, dans quelques domaines, une part de la réserve et quelques tenures deviennent des métairies, permettant la lente pénétration d’usages nouveaux, comme la clôture des prés de fauche et la présence de gros bétail, deux traits caractéristiques des systèmes bocagers.

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Après une présentation des sources agraires du bas Moyen Âge, nous montrerons que le bocage n’est pas une pure création des années 1450. Nous verrons qu’il existe dans la toponymie des traces de haies et de prés clos plus anciennes, sans que jamais on ne soit en présence d’un authentique système réticulaire, proche du bocage dans son sens strict. Dans une troisième étape seront expliquées les modalités d’apparition et la chronologie des premiers réseaux de haies spécialement conçus pour l’élevage. Enfin, on s’attachera à décrire le rôle joué par les seigneurs et leurs tenanciers, ainsi que les interactions socio-économiques et juridiques qui sous-tendent ce processus.

Un corpus documentaire entre le Moyen Âge et l’Époque moderne

Les sources du Moyen Âge central

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Partir à la recherche des origines du bocage, c’est se pencher sur les structures agraires anciennes, en essayant de remonter le plus loin possible. Or, avant la fin du xive siècle, il ne faut pas compter sur des descriptions précises. Pour les siècles centraux du Moyen Âge, la Haute-Marche est, comme de nombreuses autres provinces, pauvre en sources foncières. Ce ne sont que des indices qui peuvent être collectés ; décrire les paysages à partir de mentions si ténues devient périlleux. On peut, néanmoins, isoler certains éléments récurrents qui permettent une première ébauche.

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Les cartulaires des xie-xiiie siècles présentent des donations ou des transactions qui évoquent parfois la vie rurale [6][6] Borderie, 1992, d’après Arch. dép. Creuse, h 284 ;.... Qu’en retenir ? Des moutons, visiblement élevés sur les landes, et du seigle : même si cela semble caricatural, les productions agraires paraissent se limiter à cela, et presque rien n’est dit quant aux bois, étangs, chènevières, enclos à bétail, prairies…

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Les quelques chartes urbaines de la seconde moitié du xiiie siècle, apportent-elles plus de précision [7][7] Duval, 1877. ? Là encore, le corpus n’a rien de pléthorique, et les références à l’activité agricole tournent toujours autour des mêmes thèmes : prestations en seigle, pierres de mesure pour les céréales, négoce de la laine. Pourtant, quelques articles parlent de bovidés, de fourrage, de commerce du cuir et de négoce de bétail. De tout cela, on ne peut retenir que des évidences : ovins et céréaliculture vivrière accaparent les esprits, mais les bœufs et les prés ne sont pas absents. Impossible de proposer un quelconque dosage, une quelconque proportion, encore moins une ébauche de géographie agraire.

Le temps des terriers : 1480-1520

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Pendant la Guerre de Cent Ans le désordre touche les campagnes de la Marche, même si la province n’est pas directement exposée aux troubles militaires. Le volume de sources décroît, jusqu’à un étiage à la charnière des xive et xve siècles. À partir des années 1450, non sans une terrible lenteur qui montre à quel point les campagnes sont convalescentes, la production écrite repart à la hausse. Baux, quittances, ventes, inventaires, procès, enquêtes témoignent d’une vie rurale en profond remaniement. À la quantité s’ajoute la qualité, puisque les textes, désormais écrits en français, se font de plus en plus précis dans leur vocabulaire et dans les descriptions foncières.

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Dans tout ce corpus documentaire un genre privilégié attire le chercheur : les terriers, et leurs avatars appelés pancartes, censiers ou lièves. Les seigneurs font dresser ces inventaires fonciers, détaillant leurs rentes et leurs tenanciers, ainsi que les biens exploités par ceux-ci, avec parfois un réel luxe de détails topographiques ou toponymiques [8][8] Brunel, Guyojeannin, et Moriceau, 2002.. La Haute-Marche n’échappe pas à cette mode, mais elle est touchée plus tardivement. En effet, le pic de rédaction des registres fonciers, dans la plupart des provinces, correspond à l’après-guerre, alors que, dans le cas présent, arpenteurs et rédacteurs semblent n’entrer en action de manière massive que vers 1480, soit une génération plus tard. Doit-on voir là la preuve d’une misère ou d’une insécurité plus durable qu’ailleurs, ou d’une adoption tardive des normes de gestion seigneuriale exogènes ? Les deux phénomènes ont dû se combiner.

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Ce qui est certain, c’est que les Archives départementales de la Creuse, celles de la Haute-Vienne et quelques collections privées recèlent plus de 100 terriers pour 300 paroisses, recensés pour une période allant de 1360 à 1610. Le plus souvent, on ne conserve pour chaque décennie qu’un ou deux registres, parfois de fort modestes cahiers. Mais, pour 1480-1489, on recense 15 beaux volumes très bien rédigés. Pour 1490-1499, ce sont 7 terriers qui sont connus, et 13 pour 1500-1509. Après deux décennies où la production est divisée par deux, on retrouve, de 1530 à 1539, 14 registres préservés des outrages du temps. Au total, les séquences chronologiques 1480-1509 et 1530-1559 monopolisent 70% du corpus.

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Les petits hobereaux campagnards ont voulu gérer au mieux leurs domaines et établir un état des lieux une fois la réorganisation du foncier et la relance de l’économie paysanne effectuées. Les terriers des années 1500 offrent donc une image presque instantanée, mais mal cadrée et floue, de la structure agraire. En effet, les landes communes, les réserves seigneuriales, les enclaves d’autres seigneuries ne sont pas décrites. Pourtant, dans un tiers des terriers des années 1480-1520, les patrimoines paysans sont inventoriés à la parcelle près, avec des mesures de superficie et des évaluations de valeurs. Ainsi, trente cinq terriers constituent le corps de notre réserve de données foncières (carte 4).

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Cette trentaine de registres a fait l’objet d’une saisie informatique et d’un traitement cartographique. L’ensemble représente plusieurs milliers d’aveux, soit plusieurs dizaines de milliers de parcelles. Celles-ci sont nommées, mesurées, localisées par leurs confronts ou leurs positions dans le terroir, vis-à-vis des chemins ou des bâtiments. On sait ce qui y pousse, qui y travaille, ce qu’on en retire comme loyer. Avec un système d’information géographique, en l’occurrence Mapinfo, on a cherché à retrouver ces parcelles médiévales et modernes, en s’aidant de relais comme l’ancien cadastre. Exercice difficile, risqué, cette tentative de restitution des paysages anciens n’a permis que des ébauches, des esquisses pour quelques villages de quelques seigneuries. Dans l’ensemble, on a retrouvé le paysage voué au seigle et les landes servant de réserve d’espace et de pâture pour les moutons. Ce qui avait été soupçonné pour le cœur du Moyen Âge se trouve nettement confirmé pour les années 1500… Pourtant, ponctuellement, des toponymes et quelques mentions explicites laissent croire à la présence de haies, de production de foin, de prairies irriguées…. Comme s’il y avait des taches bocagères dans la trame monotone de ce paysage ouvert. La période qui s’ouvre vers 1450 voit aussi un nouveau type d’exploitation agricole apparaître : les métairies se multiplient dans l’orbite des résidences seigneuriales. A priori, les deux phénomènes ne sont pas connectés, pourtant nous allons voir que l’un va avec l’autre, et que la métairie et les traces de bocage que l’on entr’aperçoit vers 1500 sont liées intrinsèquement.

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Chercher les haies, et au-delà peut-être un début de bocage, passe par une étude des textes, mais également des structures rurales, vues à travers le parcellaire et les microtoponymes. À ce titre, est-il possible de mettre en évidence l’existence ou l’apparition du bocage à partir de la toponymie ?

Limites et impasses de la toponymie bocagère

Un problème de définition

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Peut-on parler de bocage dans le cas présent ? Nos sources textuelles ou toponymiques montrent des indices, de menues traces d’enclos et de pratiques agricoles spécifiques. Plusieurs métairies, dotées de quelques haies, permettent-elles de parler de bocage, dans un territoire encore largement ouvert et voué aux pratiques culturales collectives ?

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Magali Watteaux, dans un article et une thèse récente [9][9] Watteaux, 2009, ainsi que Watteaux, in Chouquer (dir.),..., a montré que la notion de bocage est surdimensionnée, investie de notions, de concepts, de présupposés trompeurs. On réduit le bocage à ses haies et à un paysage actuel, jugé plaisant et patrimonial. Une réponse esthétique et morale à la grande culture mécanisée, tel est le bocage vu du xxie siècle. Quant à son histoire, sur le très long terme, elle s’avère également surchargée d’intentions plus ou moins objectives, lorsqu’on cherche à le faire remonter aux temps celtiques, au Moyen Âge ou seulement à la période des enclosures et des physiocrates. Là encore, le bocage sert de prétexte à un argumentaire pour ou contre une époque ou une façon de penser.

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Par simple précaution, nous nous efforcerons ici de définir exclusivement le bocage médiéval et des tout débuts des temps modernes comme un système d’élevage et de production de fourrage en prés clos, formant un réseau qui tranche avec les labours ouverts traditionnels qui peuvent continuer à le jouxter. Cette définition, imparfaite, a le mérite de ne pas imposer un mode de clôture unique, haies, palissades ou murets ; elle a aussi l’avantage de ne pas sous-entendre de lien entre le paysage et les mentalités, l’individualisme supposé, l’habitat dispersé, etc. Vers 1450 on est encore loin du bocage habituellement défini, authentique système productif riche de nombreuses interdépendances [10][10] Antoine et Marguerie (dir.), 2007., tel qu’on peut l’étudier pour l’époque moderne.

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Bocage ? Faux bocage ? Embryon de bocage ? Quasi-bocage ? Un paysage « avec des haies » n’est pas automatiquement un bocage. Il faut une agriculture orientée vers l’élevage, utilisant la haie comme une limite parcellaire et également comme un élément productif à part entière (bois, fruit). Il faut également des pratiques agraires et des usages propres, et au-delà, une mentalité, comme le faisait remarquer Marc Bloch [11][11] Bloch, 1931 (1999).. Par conséquent, si l’on suit avec précaution une définition à la fois stricte et ouverte, rares sont les vrais bocages médiévaux. Tout juste peut-on parler, en Haute-Marche, de semi bocage en gestation, ou de bocage de seconde génération. Dans une économie de survie, les céréales dominent toujours et il est impossible d’envisager une trame bocagère conquérante et exclusive. Ceci ne veut néanmoins pas dire que la haie et le champ en herbe n’existent pas avant que les premières mentions d’élevage bovin, de production de foin et de conflits de clôtures n’apparaissent.

Le problème des toponymes bocagers et de leur datation

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Avec un corpus documentaire large, constitué de chartes de franchises, de terriers, de pouillés, d’assiettes fiscales, de baux, du xiiie au xvie siècle, il est aisé de collecter des mentions de haies, de fossés, d’enclos en tous genres, et ainsi de montrer que des haies existent depuis longtemps. Mais l’existence de clôtures sporadiques ne conditionne pas automatiquement un réseau bocager abouti. Ainsi, au début du xvie siècle, on détruit une haie à l’est de la province [12][12] Arch. dép. Creuse, e 446, 1545-1717 « destruction d’une... : cette barrière n’a aucun rôle agraire, elle semble très ancienne et marque la limite entre Comté de la Marche et Pays de Combraille. Limite politique, elle donne certainement au paysage un aspect bocager, mais sans plus. De même, les limites entre différentes parcelles emblavées peuvent avoir un caractère bocager, lorsqu’elles sont constituées de banquettes de terre, de terrasses retenant l’humus ou de chemins cernés de fossés de drainage ou d’irrigation. Pourtant, dans cette configuration, le muret, la haie ou le fossé ne servent pas d’enclos à bétail, mais trouvent leur utilité dans l’optimisation des terres céréalières.

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Pour trouver le bocage dans sa forme la plus primitive, il faudrait trouver la haie, et établir la réalité de son usage comme barrière à bestiaux. Les premiers indices sont toponymiques (carte 2).

Carte 2 - Les toponymes bocagers en Haute Marche vers 1450Carte 2

Les limites apparaissant sur la carte sont celles du nord-ouest du diocèse de Limoges et de ses archiprêtrés. Le recensement des toponymes n’a été effectué que pour le département de la Creuse. 1 : Guéret ; 2 : Aubusson ; 3 : La Souterraine.

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Plusieurs termes renvoient à la haie, au rideau d’arbres, à la limite bâtie ou plantée. La datation de ces mots montre des origines celtiques, romaines et médiévales. Mais, ce n’est pas parce qu’un terme remonte à une époque que son usage et son apparition en un lieu sont datés de cette époque. De surcroît, le sens du mot peut évoluer, de l’Antiquité à nos jours. Le meilleur exemple local, un authentique piège pour le chercheur, est le microtoponyme « gorce ». D’origine celtique, il désigne une haie au sens de glacis végétal : il serait aisé d’en conclure qu’un lieu nommé La Gorce était déjà bocager sous Vercingétorix. Or, derrière ce terme se cachent deux évolutions qui font s’effondrer ce syllogisme. D’abord, le mot n’a pas de définition unique à l’échelle du Limousin et des provinces limitrophes et, en Berry par exemple, il désignerait plutôt un bosquet de châtaigniers. Ensuite, le mot est toujours en usage dans le monde rural, ou l’a été il y a encore très peu de décennies : un agriculteur qui plante des piquets et tend des fils barbelés, ou qui taille à la machine un roncier, « fait les gorces ». Une cartographie fine montre une présence de ce toponyme dans presque toute la province, sans rien de déterminant spatialement ni quantitativement, encore moins chronologiquement.

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Il est périlleux, voire dangereux, de vouloir détecter la présence de haies exclusivement à partir des traces toponymiques, pour ensuite en déduire l’existence d’un bocage. L’étude des toponymes vient en appui de l’enquête fondée sur les textes, permettant de confirmer certains états. Ainsi, d’autres toponymes ou microtoponymes objectivement plus récents font référence aux haies et enclos. Leur recensement cartographique nous met sur la piste d’une infiltration bocagère par le nord-ouest, dans le dernier tiers du Moyen Âge.

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Les toponymes « Age », « L’Age et « Lage » renvoient directement à une variante du mot « haie ». Ces occurrences ne se repèrent que dans les basses vallées de la Creuse et de la Gartempe, ainsi que le long de la Petite Creuse : ces espaces sont en contact avec le Berry. Les microtoponymes incriminés sont nettement médiévaux [13][13] Lavalade, 1999 ; Villoutreix, 1995., voire bas médiévaux et n’apparaissent dans la documentation écrite qu’à partir du xiiie siècle, au mieux ; ils désignent des exploitations agricoles compactes et cohérentes, des métairies ou des réserves seigneuriales, comme L’Age-Aubert ou L’Age-au-Seigneur dans la paroisse du Grand-Bourg de Salagnac [14][14] Le Grand-Bourg, cant. et arr. Guéret, Creuse.. Par l’existence de tels essaims de noms aux apparitions datées, on identifie sans peine les traces de la réorganisation des campagnes, au xve siècle. Mais, un seul type de toponyme ne suffit pas à nous confirmer cette pénétration des métairies bocagères par le nord/nord-ouest : d’autres tenures ceintes de haies peuvent avoir été créées au même moment, plus au sud, en portant un autre type de dénomination. Pour vérifier ce soupçon, on a procédé à la cartographie de tous les autres vocables pouvant faire allusion à l’enclos herbeux. Le constat est sans appel : la moitié méridionale de la province ignore presque le phénomène et, à nouveau, les « bouchures » [15][15] Le terme « bouchure » est d’origine berrichonne et... ou « nouziers » [16][16] « Nouzier » et ses dérivés (« Nouzerine », « Nouzerolle »)... sont l’apanage du nord, même si quelques mentions se rencontrent sur la bordure auvergnate.

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On peut également faire le même constat avec le châtaignier, présent en haies, taillis ou futaies uniquement au contact de la Basse-Marche et du Limousin.

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Enfin, les autres termes renvoyant à l’enclos, comme le latin fossatum ou des formes comme « murailles », sont bien trop rares pour que leur cartographie ait un sens. De plus, ils apparaissent dans notre documentation à égalité numérique avec les mentions de bornes et d’arbres isolés, qui sont plutôt révélatrices d’un paysage ouvert.

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Les lacunes et les limites de la toponymie montrent à quel point il est difficile de traiter la question des origines du bocage sous un angle d’approche unique. Néanmoins, des pistes et des intuitions apparaissent, mais tout ceci mérite d’être largement confirmé par d’autres sources et d’autres méthodes. On aurait donc bien un paysage indéfinissable, hors des catégories traditionnelles, un hybride tenant de la lande atlantique, de l’openfield et du bocage. Seule la partie nord-ouest connaîtrait, entre 1400 et 1500, un développement des réseaux de clôtures qui se traduirait par l’intensification d’une pratique ponctuellement présente depuis longtemps.

Au xve siècle, les haies se multiplient

De plus en plus d’indices

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Intensification mais pas généralisation : à la fin du Moyen Âge la haie est encore rare, spécialisée dans la protection de l’herbe, le parcage du bétail ou, exceptionnellement, le marquage de la limite territoriale. Ajoutons que, même dans le cadastre des années 1809-1830, la haie reste minoritaire dans la plupart des communes. Du xve au xixe siècle, il y a infiltration, développement, mais le pays conserve un aspect ouvert à cause de son inévitable seigle et de ses vastes landes, hégémoniques au dessus de 600 m d’altitude. Le paysage n’est donc pas bocager, mais comporterait des enclaves ou des poches de bocage, qui contrasteraient nettement avec la physionomie habituelle des terroirs.

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Après la collecte, le comptage et la datation de ces toponymes bas médiévaux renvoyant à la lente multiplication des haies, il convient de s’intéresser plus finement à leur localisation et à la réalité géographique qui se cache derrière les mots. Les « Ages » rencontrés dans le nord-ouest de la province sont presque systématiquement associés à un nom de famille [17][17] « L’Age » se rencontre comme toponyme, non comme microtoponyme,..., désignant ainsi une appropriation d’un lieu par un lignage ou un groupe familial, comme l’Age-Aubert ou l’Age-au-Seigneur précédemment cités. Les endroits ainsi baptisés sont des hameaux qui étaient autrefois des métairies, c’est-à-dire des exploitations massives détenues à part de fruit et, généralement, extraites de l’ancienne réserve seigneuriale. Ce principe de réoccupation d’un lieu par une famille qui lui donne son nom n’est pas rare et, dans le même temps, on recense également de nombreuses fermes ou hameaux qui adoptent des anthropotoponymes à suffixes comme la Rigauderie, la Gillardière, ou à préfixes comme Chez Rebillon ou Les Gibardes [18][18] Ces exemples sont pris à Bétête et Malleret-Boussac,.... Ces mas et tenures, intégralement occupés par une famille et aux activités relancées après 1450, se distinguent nettement du reste de la trame paysagère et sociale. Là, la haie revêt plusieurs utilités : bloquer le bétail, protéger les prés de fauche et, surtout, marquer la différence entre les tenures éparses et faméliques des tenanciers traditionnels, souvent serfs, et les blocs acquis par quelques ambitieux [19][19] Glomot, 2009, p. 497 et suiv..

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Un autre toponyme que nous retenons comme révélateur, « bouchure », renvoie également à une réalité géographique spécifique, née à la fin du Moyen Âge. Ici, l’échelle est encore plus fine, on descend au-delà de celle de l’exploitation pour atteindre celle de la parcelle. Le cas de la seigneurie des Bussières [20][20] Les Bussières, commune de Saint-Loup, cant. Chambon,..., dont on conserve un terrier de 1504, permet d’identifier et de localiser avec précision plusieurs pièces de cultures ou d’herbages ainsi dénommées (carte 3). À chaque fois, les « Bouchures » sont en périphérie des finages cultivés, au contact avec les landes et bruyères collectives. Ces parcelles, qui ne sont pas exclusivement herbagères, forment une zone à géométrie variable, un glacis entre ce qui est totalement labouré et exploité d’ancienneté et les réserves d’espace que constituent les communaux. L’empiètement sur les landes, ou la simple promiscuité avec celles-ci, fait que l’on cherche à marquer distinctement la différence entre l’ouvert à tous et le détenu par un seul. Quoi de mieux qu’une haie pour mettre en évidence le front qui s’ouvre sur les terres vaines et communes ? Impossible, malheureusement, de dire si ces « bouchures » signalées en 1504 sont des haies récentes, témoins d’une offensive contre les communaux lors de la reprise démographique et économique de la fin du xve siècle, ou s’il s’agit d’une situation plus ancienne. On le comprend une fois de plus, la toponymie ne suffit pas, et l’étude des textes reste la méthode la plus fructueuse.

Carte 3 - Indices toponymiques médiévaux de la présence de prés clos au contact des communauxCarte 3

Les Bussières, commune de Saint-Loup (Creuse). Cadastre napoléonien, 1820

Les toponymes cartographiés sont ceux cités dans le terrier de Bussières (1504) et identifiés sur le Cadastre napoléonien.

Mentions écrites et législation sur les clôtures

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La haie sépare donc le privé du collectif, et l’élevage spéculatif des emblavures vivrières. Son existence témoigne de la confrontation entre deux modes d’appropriation et d’utilisation de la terre.

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Les terriers des années 1450-1530 montrent un ségala ouvert, avec de grandes landes, peu de bois et quelques herbages. À cette époque, il existe cinq façons différentes de nourrir les bêtes. Ces cinq techniques ne sont pas incompatibles et peuvent se compléter.

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L’engraissement en étable avec raves, farine et châtaignes n’est attesté qu’à l’époque moderne, mais il y a fort à parier qu’il était déjà pratiqué au moins au bas Moyen Âge [21][21] Si le châtaignier est absent des sources, les raves.... Porcs et petit bétail peuvent être élevés dans les bois, selon les modalités classiques de la paisson. Les massifs forestiers étant généralement propriété des seigneurs ou des villes, les paysans paient pour y accéder sous conditions. À l’inverse, il est possible de faire paître les bêtes gratuitement dans les communaux et les landes à bruyères, administrés par les communautés villageoises. La quatrième possibilité, pour le pacage ou la production de foin coupé, c’est le recours aux herbages ouverts appelés ici « pasturaux » ou « paschiers ». Ce ne sont que des portions de la zone emblavée laissées au repos, parfois à très long terme (10 à 20 ans), et accessibles selon le principe large de la vaine pâture : après la récolte et avant le prochain ensemencement le parcours est possible, voire ouvert à tous. Le pourtour de ces parcelles ne semble pas clos et la distinction entre les terres arables, « laboradisses », et les terres en friche longue, « retadisses », se fait par simple contraste visuel : herbes et broussailles d’un côté, labours réguliers de l’autre. Ces quatre premières techniques ne posent pas de problèmes juridiques et créent peu de tensions sociales dans les hameaux. La conversion de la friche en terres labourées se fait par l’installation de simples piquets, les brandons [22][22] Le terme de brandon apparaît dans la Coutume provinciale..., qui signalent la mise en défens ou, au contraire, l’ouverture. Usage conventionnel, traditionnel, l’imposition de ces brandons paraît acceptée par la majorité. Un simple marqueur visuel [23][23] Marc Bloch parlait « d’enclos moral ». suffit à distinguer deux options agronomiques. Il ne va pas en être de même avec la cinquième et dernière technique de ravitaillement du bétail, nouvelle à l’échelle du xve siècle et facteur de perturbations.

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La production de foin dans des prés de fauche spécialement aménagés, à l’humidité pilotée grâce à des fossés et autres « levades », ainsi que l’engraissement du bétail dans les prés ou dans des étables, sont deux innovations majeures. Prés à bêtes et prés de fauche ont la même morphologie : petits, situés dans des espaces à la fois humides et bien exposés, ils sont ceints de haies. Par cette singularité, ils se soustraient intégralement aux usages collectifs. Le détenteur de la parcelle est l’exclusif bénéficiaire de son herbe, ce qui n’est pas sans attirer rancœurs et jalousies : autour de ces nouveaux enclos la tension est palpable. Les assises provinciales de 1462 [24][24] Arch. dép. Creuse, b 414, Plumitif d’audiences des... ne montrent aucun conflit au sujet des emblavures ou des pacages ouverts. En revanche, les principales querelles relevant du droit rural tournent autour des clôtures, des bêtes et du foin : vol de fourrage à même le champ, avec paysans roués, ligotés et menacés, rapts de bêtes, menaces et rixes, bris de haies et de barrières. Jamais les céréales n’engendrent de tels débordements ; nul n’irait, non plus, piller intempestivement les communaux ou les bois seigneuriaux. Le fait que seule une élite de seigneurs, de métayers, de religieux et de gros paysans puissent posséder les prés clos ne fait qu’envenimer les choses, surtout lorsque ces prés et leurs haies jouxtent les landes communes. L’écart de valeur, à surface égale, entre les bruyères collectives et l’herbe enclose va de un à vingt, si l’on en croit les indications sur les valeurs des baux contenues dans la Coutume provinciale de 1521 [25][25] Couturier de Fournue, 1744.. Le petit paysan serf qui survit sur quatre à cinq hectares de mauvaise terre possède parfois un pré clos, exigu, espace résiduel peu valorisable et converti en herbe faute de mieux, qui permet d’avoir une vache à l’étable. Le métayer dispose généralement de quatre fois plus de prés, des parcelles plus vastes et plus nombreuses, ce qui permet d’avoir un bien meilleur train de labours et de valoriser et fertiliser encore plus ses emblavures.

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On comprend que la frange la plus aisée de la paysannerie, soutenue par les seigneurs, ait cherché à développer les prés dans tous les endroits où leur expansion ne concurrençait pas le ravitaillement en céréales : pentes, fonds humides, etc. Néanmoins, des conflits apparaissent et il y a besoin impérieux de légiférer pour protéger les équilibres anciens plébiscités par tous, sans compromettre les options novatrices de quelques-uns.

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Si l’on se place à l’autre bout des temps modernes, peu avant la Révolution, on découvre un paysage qui a été colonisé par les haies, sans que la trame bocagère ne soit encore totale. Pourtant, au xviiie siècle, les coutumes de 1521 sont encore en vigueur : leur commentateur et éditeur du siècle des Lumières, Abdon Couturier de Fournoue, doit louvoyer entre le texte ancien, obsolète, et la nouvelle réalité, celle d’un pays où un nombre croissant de propriétés sont séparées par des haies. Voici ce que dit l’édition la plus aboutie, en 1744 :

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« Des Bornes et Limites. Article Trois cens vingt-huit.

Tertre & gorse étant entre un pré & une terre appartient au Seigneur du pré s’il n’appert du contraire.

Il y a eu une faute sur cet article dans les éditions précédentes, où l’on a mis mal à propos le mot de terre, au lieu de celui de tertre, c’est-à-dire un petit terrain élevé au dessus de la terre qui y est, néanmoins contigu, & fait une dépendance de la terre ; c’est la signification propre de ce terme en la Marche : Et dans l’édition de la coutume de Caillet, quoique deffectueuse d’ailleurs en plusieurs termes, il y a néanmoins employé le mot de tertre, pour signifier la chose dont il s’agit : & quant au mot suivant appellé gorse, c’est un terme vulgaire pratiqué en la Marche, qui signifie une haye vive dont l’usage est commun en la Marche, pour diviser les héritages particuliers, aussi bien que les chemins publics. »

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Originellement, la haie – épiphénomène – est réputée distinguer seulement les terres arables des prés, et le concept tient en une phrase, définitive, sans la moindre précision supplémentaire : l’affaire semble entendue.

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Nous soulignons ici la précision apportée par le juriste : au milieu du xviiie siècle la haie est devenue banale et acceptée de tous, ce qui n’était pas le cas quelques siècles plus tôt, lorsque les rédacteurs de la coutume débattaient au sujet des limites entre parcelles, donnant au chapitre le titre de « bornes et limites », sans même évoquer la haie. En effet, dans l’ensemble du texte originel, la distinction entre les parcelles repose sur des arbres isolés, des piquets, des bornes, et quelques mentions épisodiques, sinon rares, de tertres et haies talutées. La législation de l’aube de l’époque moderne n’accorde qu’un petit article aux problèmes de clôture, alors que la détention des terres arables monopolise l’attention des juristes. À l’autre extrémité de la période, la situation est inverse, les commentaires portent sur ce qui n’était que secondaire vers 1500. En moins de trois siècles, un système a supplanté l’autre, et la mention quasiment anecdotique, l’exception de droit, de la haie appartenant au possesseur du pré qu’elle entoure accède au rang de norme. La coutume de 1521 permet de deviner un malaise naissant, entre sanctuarisation des pratiques anciennes (vaine pâture, bornes et brandons) et usages nouveaux non consensuels.

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Pour synthétiser, une ébauche chronologique s’impose. Avant 1400, la documentation laisse entrevoir un monde céréalier et broussailleux, avec peu ou pas d’élevage organisé en prairies closes. Au xve siècle les premiers réseaux de haies se dessinent, autour des métairies et des réserves seigneuriales, dans les meilleurs terroirs, avec des microtoponymes neufs et éloquents, confirmés par les terriers et par quelques conflits et procédures dénotant d’indéniables tensions.… Si bien qu’au début du xvie siècle il faut en tenir compte dans des coutumes provinciales censées enregistrer des usages immémoriaux. Le mouvement se poursuit, selon des rythmes qu’il reste à évaluer, pour aboutir à la situation du xviiie siècle, une généralisation de l’usage de la haie à l’échelle régionale, mais pas encore autour de toutes les parcelles. Enfin, le cadastre napoléonien offre une cartographie fine de l’utilisation du foncier, mais pas de ses modes de délimitation. Tout juste peut-on deviner que les prés de fauche clos forment des systèmes réticulaires connexes, plus marqués au nord, sur la zone de contact avec le Bassin Parisien.

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Les terriers de 1480-1520 mettent en lumière la structure sociale, la répartition foncière et la configuration paysagère contrastées de ces terroirs frontaliers où la haie commence à s’immiscer.

Seigneurs et métayers, initiateurs du bocage ?

Du nord-ouest vers le sud-est : un essor bocager autour des métairies

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Les 35 terriers les plus solides sont assez précis et complets pour donner des indications à l’échelle de la parcelle, avec noms, confronts, localisations, superficies, utilisations (carte 4). De ce corpus, dix registres ont été jugés assez sérieusement dressés pour offrir la possibilité d’une identification des parcelles par analogie, à partir de l’ancien cadastre. Ainsi, pour ces dix localités, souvent de simples portions de paroisses, il a été possible de dessiner entre un tiers et deux tiers du finage médiéval, sans pouvoir jamais avoir une certitude absolue quant à la morphologie exacte du paysage [26][26] Glomot, 2009, 2010 et 2011.. Enfin, le point commun entre toutes ces tentatives de restitution cartographique est de présenter des sites sur une période étroite, 1480-1520.

Carte 4 - Un corpus de 35 terriers complets (1429-1540)Carte 4

Bonlieu, 1481, Arch. dép. Creuse, H478 ; Bonnat, le Rateau, 1503, ibid., E1005 ; Boussac, 1470, ibid., 1E77 ; Les Bussières, 1504, ibid., 2E13 ; Chamberaud, 1502, ibid., 8H12 ; Clairavaux, 1485, ibid., 2E22 ; Crocq, 1517, ibid., E1008-1009 ; Crozant, les Places, 1505, ibid., 1J51 ; Felletin (charités), 1477, ibid., H576 ; Felletin (charités), 1447, ibid., 6H suppl.10 ; Felletin (vicairie), 1540, ibid., 90G23 ; Genouillat, le Marcibaud, 1510, ibid., 10F122 ; Glénic, 1512, ibid., E636 ; La Borne, 1486, ibid., 3H53 ; La Celle-Dunoise, 1520, ibid., E202 ; La Saunière, le Théret, 1506, ibid., E41 ; La Serre Bussière Vieille, 1531, ibid., B1067 ; La Tour-Saint-Austrille, 1520, ibid., E22 ; La Villeneuve, 1503, ibid., E23 ; Lépinas, 1502, ibid., 7J318 ; Magnat L’Etrange, 1493, mssnac ; Margnat, 1535, Arch. dép. Creuse 2E11 ; Mortroux, 1503, ibid., 1J429 ; Pigerolles, 1484, ibid., H684 ; Pionnat, les Ternes, 1471, ibid., H969 ; Pionnat, les Ternes, 1490, ibid., H971 ; Saint-Avit-le-Pauvre, 1504, ibid., 7J288 ; Sainte-Feyre, 1518, ibid., E639 ; Saint-Maixant, 1484, ibid., 2E64 ; Saint-Moreil, 1490, Arch. dép. Haute-Vienne 3G347 ; Saint-Moreil, 1470, ibid., 3G347 ; Saint-Pardoux d’Arnet, 1489, Arch. dép. Creuse H551 ; Salagnac, le Masgelier, 1485, ibid., E364 ; Salagnac, le Masgelier, 1429, ibid., E363 ; Salagnac, terrier Sudraud, Arch. dép. Haute-Vienne, 3G265.

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L’étude des esquisses paysagères ainsi établies, couplée avec un travail massif sur les statistiques tirées des terriers, confirme une bonne part des hypothèses forgées à partir des toponymes, des coutumes, des chartes et autres registres d’assises. La métairie d’origine seigneuriale est le pôle à partir duquel se diffuse la nouvelle trame bocagère. Toponymes bocagers et toponymes renvoyant à la métairie (« la Mesterie ») se jouxtent ou se superposent, dans les mêmes zones bien spécifiques. Peut-on aller, grâce aux textes, au-delà de cette simple hypothèse ?

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Le recensement des mentions de métairies dans les terriers médiévaux est la clé de voûte de toute l’argumentation en faveur d’une origine du bocage liée au métayage, puisque les mentions de haie, d’élevage et de production de foin se glanent presque exclusivement dans l’orbite des métairies.

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On l’a vu précédemment, les indices permettant de soupçonner une ébauche de bocage, à partir du comptage des toponymes ou du recensement des conflits autour des limites parcellaires, mettent l’accent sur le nord-ouest de la province. C’est dans la moitié aval de la Grande Creuse et le long de la Petite Creuse qu’apparaîtrait le phénomène, par contagion venue du Limousin, du Berry, du Poitou et du Bourbonnais.

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Cette cartographie coïncide de manière troublante avec celle des métairies signalées dans les textes médiévaux. Cette cartographie correspond également au négatif presque parfait des zones dotées de larges frérèches soumises à la mainmorte et pratiquant une agriculture de survie sur des communaux et des emblavures ouvertes (carte 5). Métairie seigneuriale et apparition des haies semblent donc liées, fondamentalement.

Carte 5 - Métairies et bocage contre frérèches et paysage ouvertCarte 5
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À plus de 600 / 700 m d’altitude, il n’y a presque pas de mentions de métairies : sur les plateaux limousins la paysannerie produit du seigle autour des habitats et élève des moutons sur les immensités couvertes de landes et de broussailles. Les prés de fonds de vallons, pour les bovins, demeurent rares et sont les seuls à paraître enclos. Dans cette moyenne montagne le paysage n’est pas du tout bocager, encore au xixe siècle, et le concept de métairie est presque inconnu, sous François Ier comme sous Napoléon Ier. En retour, on signale des hameaux tenus collectivement par de grands groupes familiaux, lourdement contraints par le servage. Là où ces frérèches serves suffisent à mettre en valeur durablement les mas et tènements, nul besoin de créer des métairies, et nulle nécessité de développer des herbages clos.

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Sous la limite altitudinale traditionnelle de la moyenne montagne, le servage semble moins omniprésent et ne touche plus qu’un tiers de la population en moyenne. Parallèlement, les métairies apparaissent, elles sont aux mains d’individus francs ou de petites frérèches, elles aussi émancipées. Enfin, les marqueurs bocagers commencent à être recensés de manière révélatrice. Il y a donc convergence et synergie entre les contraintes naturelles (fertilité, humidité, altitude) et les facteurs humains (régime juridique, modes de détention du sol). Les uns n’expliquent pas les autres, et il faut envisager les relations entre données géographiques et choix des populations selon l’angle systémique. À plus de 700 m, peu de choses concourent à la propagation du bocage, alors que plus bas de nombreux éléments se rejoignent pour favoriser les haies et l’élevage, sans que jamais cela ne devienne le mode unique de structuration paysagère.

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Plaçons notre regard dans ce biseau nord-ouest, pénétrant le Massif Central par les vallées de la Creuse et de la Gartempe. Essayons de descendre à l’échelle de la seigneurie, voire de l’exploitation agricole, pour comprendre comment s’articulent créations de métairies et densification du réseau de haies.

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En cartographiant les métairies signalées dans la centaine de terriers connus, un constat saute aux yeux : le métayer accompagne le seigneur, la métairie jouxte le château. Certes, il y a des métairies isolées, ou parfois plusieurs métairies par seigneurie, mais la norme statistique qui s’établit à la fin du xve siècle est la suivante : pour un seigneur, une maison forte et sa réserve partiellement convertie en métairie. Les différents sites étudiés suivent ce profil avec zèle : métairie du Bouchet à La Villeneuve, métairie du château à Sainte-Feyre, métairie du Bouéry et de la Villatte à La Celle-Dunoise, les deux métairies cernant le Masgelier au Grand-Bourg (carte 6). À chaque fois, la construction ou la rénovation de la résidence seigneuriale remonte aux années centrales du xve siècle, l’aube de la période de « reconstruction » des campagnes.

Carte 6 - Les métairies et la réserve du Masgelier en 1489Carte 6

Reconstitution paysagère d’après la trame cadastrale du xixe siècle

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C’est à la génération suivante, une fois les frais engagés et les nécessités de financement devenues impérieuses, que l’on se dote d’un terrier précis, contenant pour la première fois les aveux de tous les tenanciers. En tête d’inventaire, systématiquement, apparaît le métayer [27][27] Selon les terriers, les expressions diffèrent, mais..., celui du seigneur, celui du château. Voici un personnage hors du commun, intermédiaire entre la paysannerie et le gentilhomme. Entre ce paysan d’élite et le maître des lieux s’opère un partage du sol et une répartition des tâches. En même temps, entre ce paysan d’élite et le reste des villageois apparaît un contraste socio-économique, que l’on soupçonne doublé d’un contraste paysager, entre la métairie compacte et verrouillée, et la nébuleuse des tènements vivriers ouverts.

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Le seigneur garde pour lui, dans sa directe, le saltus productif, c’est-à-dire les eaux et forêts : un ou des étangs, avec moulins, garennes, bois, des futaies, et parfois un vaste pré pour les chevaux. Le reste de la réserve est baillé au métayer, qui élève le bétail et laboure les emblavures. C’est donc un choix seigneurial, une option de mise en valeur, qui est à l’origine des métairies. Seul ce mode de faire-valoir semble adapté aux grosses exploitations agricoles proches des résidences nobles. Selon la même logique, un seigneur peut transformer en métairie une résidence secondaire, une maison forte inoccupée ou accessoirement confiée en apanage à ses enfants. C’est le cas de Pierre de Sainte-Feyre [28][28] Journal de Pierre de Sainte-Feyre édité par Guibert,..., qui laisse à son fils la métairie de Gorce, au nord de la paroisse ; il en va de même au Masgelier où le site noble et secondaire du Montimbert est converti en métairie [29][29] Terrier du Masgelier, Arch. dép. Creuse, e 362- E366..... Enfin, dans son livre de raison, Pierre de Sainte-Feyre paraît affligé de la mort de « son » métayer : le personnage semblait essentiel au bon fonctionnement du domaine, tel un régisseur, homme de confiance proche du maître.

Bocage et élevage

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Le binôme seigneur-métayer se forme à l’origine autour de la thématique du grain : il faut quelqu’un pour cultiver le sol de la réserve, ce sera un métayer qui laissera au maître la moitié du croît annuel du seigle, du froment et de l’avoine. Mais, au-delà de ce partage des blés, une autre production lucrative apparaît en filigrane. L’élevage, particulièrement celui des bovins, devient une pierre angulaire de la métairie, et par là même, un facteur générateur de structures bocagères.

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Le métayer n’est pas le seul à disposer de bétail. Les paysans présentés dans les terriers ont presque tous des droits d’accès aux communaux, pour leurs moutons, leurs chèvres ou leur vache solitaire. Il s’agit donc d’un élevage vivrier, servant à apporter, au mieux, un petit complément de revenu et un minimum de force de traction [30][30] On soupçonne également la pratique du bail à cheptel :....

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Dans la plupart des aveux de familles nucléaires, comme dans ceux des frérèches, on signale la présence d’une étable jouxtant la maison et la grange. Il s’agit de petites structures, capables d’accueillir une vache et son veau, tout au plus. En lien direct avec l’aveu de cette stalle, le paysan confesse également tenir un ou deux petits prés ou quelques « sagnes », généralement proches des habitats pour faciliter le transport du foin. Cette parcelle sert donc à produire du fourrage, sur une surface souvent inférieure à l’hectare [31][31] Les statistiques donnent une moyenne de presque 3 prés.... Proportionnellement, lorsqu’un tenancier plus solide que les autres confesse plusieurs étables, ou une étable capable d’accueillir plusieurs têtes de bétail, il avoue aussi disposer de plusieurs prés, afin de garantir l’équilibre entre le nombre de bêtes et le fourrage potentiel. Il serait hasardeux de proposer une règle d’équivalence arithmétique, mieux vaut conserver simplement un ordre de grandeur réaliste : une famille, une étable, un ou deux bovins, un à trois petits prés d’un demi hectare chacun environ, tel est le ratio.

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Le métayer, lui, possède en moyenne quatre parcelles d’herbe, et ces pièces dépassent toutes aisément l’hectare. Sa capacité de production de foin, et de ravitaillement du bétail, s’établit donc à un niveau indéniablement supérieur. Il est tout d’abord envisageable que le métayer ait la charge de la fourniture du seigneur en foin, pour ses écuries par exemple. Mais le seigneur conserve généralement un grand pré en propre, proche de sa maison forte. Ensuite, il faut se rendre à l’évidence : la présence de vastes herbages de fauche ou de pâture dans les métairies est inéluctable. Le métayer doit exploiter plus d’une dizaine d’hectares de labours ; ses bras et ceux de ses proches ne suffisent pas. Il ne vit que très rarement en communauté familiale large et ne paraît pas embaucher de salariés. Il ne peut pas compter sur la corvée des serfs mortaillables de son seigneur, ces travaux banaux étant surtout des charrois ou des charges de moisson. Les règles coutumières de 1521 excluent théoriquement tout détournement des corvées au profit d’un autre que le seigneur à qui elles sont dues. Il faut donc au métayer du bétail aratoire, impérativement. Par conséquent, il doit posséder à côté de ses emblavures de quoi ravitailler ses bovins. Un document de la fin du xviiie siècle confirme ces besoins importants des métairies en bœufs arants (carte 7)[32][32] Arch. dép. Creuse, c 362 et c 363..

Carte 7 - Nombre moyen de boeufs par cultivateur d’après un mémoire de la ?n du xviiie siècleCarte 7

Les valeurs moyennes par paroisses varient de 1,2 à 6.

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Source : Arch. dép. Creuse, c 362.

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Ce mémoire anonyme dressé aux alentours de la Révolution propose des statistiques recevables, en particulier un comptage des exploitations disposant d’une, deux ou trois paires de bœufs. La carte ainsi dressée confirme la tendance amorcée à la fin du Moyen Âge, en en donnant l’aboutissement trois siècles après : par rapport au reste de la province, le nord dispose de beaucoup plus d’exploitations robustes, vastes, bien dotées en trains de labour. Là où les indices bocagers se sont avérés plus rares vers 1500, au sud, on dénombre bien moins de capacité aratoire, et des exploitations obéissant à la trilogie ancestrale seigle-mouton-lande.

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Loin d’être un impératif contraignant, le besoin en bovins et en prés du métayer est une force, un atout considérable. En atteignant une certaine taille critique, de l’ordre de la dizaine d’hectares, l’exploitation profite d’un cercle vertueux impossible à mettre en place chez les petits tenanciers sous-équipés et dénués de foncier.

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Voici le détail du raisonnement : puisqu’il faut de nombreuses bêtes, au moins deux paires de bœufs attelables pour faire travailler au moins deux hommes adultes, il faut beaucoup de foin. Ce foin vient de prés clos et irrigués avec soin, et de quelques pâtures fauchables. Loin d’amputer l’exploitation d’une part de sa surface arable, la création ou le maintien d’espaces en herbe apporte un confort indéniable : il valorise des terres surnuméraires que le métayer ne pourrait pas labourer et ensemencer correctement. Ces terres sont soit trop basses et humides (prés de fauche), soit trop appauvries par les cultures (les pâtures sont d’anciennes cultures mises au repos). La production de fourrage n’est donc pas problématique, elle ne monopolise que quelques jours de fenaison et de curage de fossés par an. En retour, ce fourrage permet d’assumer des trains de labour qui, à leur tour, se montrent doublement très profitables. Puisque les surfaces emblavées sont vastes, il faut recourir aux bœufs et à la charrue, l’araire ou l’outil à main ne suffisant pas. Également, puisque les surfaces emblavées sont vastes, les besoins en fumure et amendement sont importants, ils dépassent les capacités courantes, celles constituées par les déchets du jardin, de la maison et de la petite étable. C’est là que la taille critique de la métairie prend toute sa signification : le métayer, mieux que d’autres, dispose d’un abondant fumier.

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À l’autre bout de la chaîne productive, le bovin conserve toute son importance économique. En amont, par sa force de traction et sa fumure, il a maximalisé la productivité de la métairie, la rendant redoutablement concurrentielle sur le marché du grain. En aval, grâce à son cheptel, le métayer peut aussi devenir un acteur essentiel dans le négoce de la viande.

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Le Bassin parisien devient un débouché pour la production bovine locale, comme l’a magistralement expliqué Jean-Pierre Delhoume pour le xviiie siècle [33][33] Delhoume, 2009.. Les racines de ce tropisme remontent a priori à la fin du Moyen Âge, le lien avec l’essor des métairies étant pourtant difficile à démontrer, faute de documents contractuels ou comptables.

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Ce qui est certain, c’est que la réorganisation des campagnes après la guerre de Cent Ans fait naître des flux entre le nord du Limousin et les vallées de la Loire et de la Seine. Les migrations saisonnières se multiplient : moissonneurs d’abord, puis maçons pour les chantiers urbains d’Île-de-France et de Touraine. Les seigneurs marchois s’en inquiètent, voyant la migration d’été se transformer en hémorragie définitive. Ils verrouillent alors ces courants grâce au servage réel qui autorise le départ temporaire, mais interdit le déguerpissement. Il est vrai que les migrants de Haute-Marche ont largement contribué au repeuplement des régions périphériques du Massif Central. Vers 1500, il existe donc des routes et des individus habitués à les parcourir ; c’est cet itinéraire à travers le Berry qui servirait aussi aux troupeaux.

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Dans le même temps, les peu loquaces sources urbaines de la Marche font état de foires et marchés, de places de négoce où se concentre et se vend le bétail. De telles bourgades, comme Châtelus-Malvaleix [34][34] Arrondissement de Guéret, Creuse., sont de taille médiocre et n’accueillent parfois que quelques foires par an, mais elles sont toutes situées stratégiquement sur les sorties septentrionales de la province, face au Berry. Les rois de la reconstruction, Charles VII et surtout Louis XI, avaient multiplié les créations de foires et les confirmations de libertés urbaines ; quelques décennies plus tard, l’arbre porte ses fruits et la province cherche à s’insérer dans le réseau commercial national. Le sud, montagneux, produit de la laine et vend de la tapisserie, comme le montre le cas bien connu d’Aubusson. Le nord, déjà sur la voie du bocage, s’oriente vers l’élevage bovin.

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Entre les quelques dizaines de métayers et les milliers de simples tenanciers, impossible de dire qui produit et vend le plus de bêtes, le bail à cheptel et la bête placée chez l’habitant offrant visiblement un meilleur rendement que la possession d’une ou deux grosses métairies. Le tableau suivant (tableau 1) montre le contraste entre les exploitations des métayers et celles des simples serfs à Saint-Avit-le-Pauvre et La Villeneuve [35][35] Saint-Avit-le-Pauvre, cant. Saint-Sulpice-les-Champs,..., sur le piémont du plateau de Millevaches. Si le métayer semble appartenir à une élite, son importance est nuancée par le poids numérique des autres tenanciers, cent fois plus nombreux.

Tableau 1 - Les exploitations des métayers et des serfs à Saint-Avit-le-Pauvre et à La VilleneuveTableau 1
Sources : respectivement Arch. dép. Creuse, 7 j 288, 1504 et e 23, 1503

Une élite « bocagère » dans un paysage encore ouvert ?

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Avant de conclure, il convient de s’interroger sur la double rupture, paysagère et socio-économique, qu’entraînent l’apparition et la multiplication des métairies. Malgré tous les efforts de recherche, d’identification et de restitution des paysages anciens, il est difficile de montrer concrètement, cartes à l’appui, la différence entre les tenures du tout-venant et les métairies. Le contraste se lit dans les textes, saute aux yeux dans les statistiques, mais sur les plans il n’a rien d’évident, tant il est complexe et risqué de jouer avec la cartographie régressive des parcellaires [36][36] Voir à ce sujet les travaux de l’anr Modelespace, Universités....

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Un cas, mais non des moindres, permet de se faire une idée, certes schématique. La partie nord-ouest de la paroisse de La Celle-Dunoise [37][37] La Celle-Dunoise, cant. de Dun-le-Palestel, arr. de... a pu être reconstituée dans son état du début du xixe siècle, malgré un cadastre napoléonien piètrement dressé et mal conservé. La plupart du temps, les portions de cadastre qui peuvent être traitées par sig montrent des trames assez uniformes, répétitives : des terroirs cohérents, où les seuls contrastes vraiment visibles sont le passage entre l’ager et le saltus, parcelles morcelées et labourées contre blocs forestiers ou communaux. Très souvent, lorsqu’il y a de vastes exploitations occupant intégralement un hameau, comme nos métairies, elles monopolisent toute une feuille du cadastre ; le cartographe napoléonien, inconsciemment peut-être, divise donc son atlas en fonction des entités patrimoniales, confondues avec les lieux-dits. Assembler les différentes feuilles et mettre côte à côte tenures des petits paysans et vastes métairies à quatre ou six bœufs n’est donc pas techniquement très aisé. Ici, à La Celle-Dunoise, une même série de feuilles, dont le puzzle se ressoude assez aisément, montre clairement deux trames parcellaires différentes et donc, peut-être, deux systèmes agraires. L’explication de cette nette opposition tient dans la confrontation entre le cadastre napoléonien et les différents terriers de 1520, 1577 et 1667 [38][38] On pourrait croire que cette série de terriers offrirait....

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Dans le terrier de 1667 la description du château du Bouéry fait la part belle à ses trois métairies satellites, qui sont toutes à quatre ou six bœufs, et qui toutes rapportent entre 25 et 50 setiers de seigle par an, au minimum [39][39] Arch. dép. Creuse, e 1004.. Dotées de moulins, d’écluses et de pêcheries, ces exploitations très bien équipées jouxtent les bois du Bouéry et les restes de la réserve seigneuriale. Malheureusement, le notaire n’a pas jugé pertinent de faire un inventaire complet des parcelles, seule la pesée globale des rentes « en commune année » l’intéresse.

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À quelques centaines de mètres en aval, la Gillardière, toponyme typique des hameaux reconstruits et réoccupés au xve siècle, est décrite avec soin, parcelle par parcelle. C’est ici le royaume des hommes « en serve condition [devant] ban [40][40] Encore en 1667, on utilise ce terme « ban », pour désigner... toutes les semaines ». Onze tenanciers sont recensés, certains sont des serfs isolés « à la coutume des autres hommes serfs du pays de la Marche », d’autres se disent en frérèches de deux ou trois parents. Le premier, François Parroton, se targue du titre de laboureur et détient 36 parcelles, pour autant de sétérées, soit une quinzaine d’hectares, presque intégralement en céréales. Deux prés lui rapportent quelques charretées de foin, et il a quelques pâtures mêlées aux cultures. Enfin, il peut accéder aux landes en y prenant sa « part des usages, paschiers et communaux ». Les toponymes et les données d’arpentage permettent d’identifier certaines parcelles et de se rendre compte de leur petitesse, alliée à leur dispersion. Les biens de ce François Parroton sont un fatras, un épouvantable casse-tête pour l’historien comme pour l’arpenteur, fait de pièces labourées, en herbe, en friche. Heureusement, il n’y a pas de parcelles en indivis, mais le cas existe par ailleurs, compliquant le travail. Il en va de même pour la dizaine d’autres tenanciers, ce qui permet d’imaginer à la Gillardière une dentelle de petits champs de seigle, mitée par des prés faméliques, des taillis et des jardins. Sur 160 pages et pour une quinzaine de hameaux des alentours, ce genre de description se poursuit, alors que les trois métairies du Bouéry n’ont accaparé le rédacteur que pendant trois pages.

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Le terrier de 1577 traite de la même paroisse, mais pas exactement de la même seigneurie, des mutations foncières intervenant entre la fin du xvie et la fin du xviie siècle [41][41] Arch. dép. Creuse, 2 e 27*.. De plus, ce terrier ne recense que certains droits, comme la taille annuelle et les rentes de guet, de garde et de marque [42][42] Le « guet et garde de nuit » est une rente fixe perpétuelle.... La plupart des tenanciers sont seulement nommés, avec le rappel de leurs redevances ; seuls quelques-uns, peut-être des récalcitrants, font l’objet d’un inventaire détaillé de leurs biens. Pour la Gillardière sont signalés une demi-douzaine de chefs de feux, serfs, et devant la garde et la marque. On retrouve les mêmes familles qu’en 1667 : Parroton, Auroux, Colas. La surpopulation semble comparable à ce qu’elle sera 90 ans plus tard, tout comme la soumission et la pauvreté. Pour le Bouéry, on signale simplement la seigneurie et ses moulins. Encore une fois le notaire manie l’ellipse.

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Enfin, le terrier le plus ancien offre une description que nous considèrerons comme représentative de la fin de l’époque médiévale, sa rédaction datant de 1520 [43][43] Arch. dép. Creuse, e 202*.. Ce registre aborde un autre fief de la paroisse de La Celle-Dunoise, la seigneurie de la Villatte. Par le truchement des mutations foncières, on retrouve dans cet inventaire des lieux-dits immédiatement voisins du Bouéry et de la Gillardière. À cette époque le Bouéry n’est d’ailleurs pas encore un château mais simplement une dépendance de la Villatte. Que découvre-t-on ? Des étangs, des prés, des moulins et des bois, ainsi qu’une imposante « mestanerie » près de la « maison et place forte ». Quant aux villages des environs, le Chiron, Lavau-Bruneau, la Brosse, la Buxière, ils sont aux mains de serfs et ressemblent à s’y méprendre à la Gillardière. On a encore le même enchevêtrement disparate, moins nettement décrit que sous Louis XIV, mais tout aussi révélateur de la misère et de l’insuffisance.

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Une fois ces trois terriers confrontés, que dire du cadastre ancien ? La reconstitution (carte 8) et la colorisation du parcellaire font sauter aux yeux une opposition nette entre le hameau de la Gillardière et les multiples exploitations gravitant autour de la Villatte et du Bouéry. Certes, des remembrements de parcelles et des partages de communaux peuvent avoir eu lieu, surtout à la Révolution, mais tout de même : on a bien là deux paysages différents, sur un même versant du val de Creuse, avec les mêmes conditions naturelles. D’un côté, on voit les choix et les orientations propres au métayage, des blocs cohérents de cultures et d’herbages, de l’autre on lit encore l’indigence des petits héritages soumis à la mainmorte : une mosaïque de parcelles vivrières.

Carte 8 - La rupture de la trame parcellaire entre métairies et petites tenures serves à La Celle-DunoiseCarte 8

Parcellaire de référence pour la carte et la vue en 3d : cadastre de 1820

71

Il ne manque que les haies, ultime point de doute. Sont-elles présentes aussi bien entre les confettis céréaliers des serfs qu’autour des prés du métayer du Bouéry ? Ou bien seulement autour des prés, comme le dit la coutume, et jamais autour des emblavures ? Rien ne peut être affirmé, ni à partir des textes, encore moins grâce à la microtoponymie. Dans ce domaine, seuls des outils et méthodes archéologiques précis pourront, à terme, valider ces hypothèses.

Une « presque métairie » donne un « presque bocage »

72

Les premières métairies officiellement connues, pour la fin du xiiie siècle, étaient des créations religieuses [44][44] Glomot, 2009, p. 326 et suivantes.. Elles servaient exclusivement à mettre en valeur de grosses exploitations éloignées, à un moment où les communautés monastiques ne pouvaient plus piloter pleinement leurs patrimoines. Les premiers cas de métairies en Marche sont donc des créations allochtones venues de l’ouest, essentiellement du Limousin, parfaitement en accord avec les usages juridiques traditionnels du bail à mi-fruit.

73

Plus d’un siècle après, les métairies apparues autour et à partir des réserves seigneuriales obéissent à une autre logique et s’éloignent des canons du droit.

74

Si les mots « mestanerie », « mestaderia », « mestayerie » ou « mesterie » ne laissent aucun doute quant à leur étymologie, le fonctionnement de l’institution qui se cache derrière diffère largement de ce qu’on entend d’ordinaire par métairie. Le seul contrat connu, le bail de la métairie de Vesnes, est d’origine ecclésiastique [45][45] Arch. dép. Haute-Vienne, d 579, bail emphytéotique.... Pour tous les autres cas, la métairie ne semble exister que parce qu’on l’appelle ainsi. Le bail est perpétuel, ou pour une durée très longue et conventionnelle de 29 ans, ce qui démarque nettement la métairie limousine du modèle classique à bail court, stimulant, spéculatif.

75

Rien n’est dit, dans les terriers, sur le cheptel vif ou mort, ou sur les semences. On ne fait que spécifier les redevances : le mi-fruit semble la règle, même si dans certains cas de petites métairies à rebâtir les rentes sont « au tiers de fruit ». À ce rapport en grain, et peut-être en bétail, s’ajoutent des redevances en argent et des services demandés d’ordinaire aux serfs. Bref, la métairie de Haute-Marche est une adaptation locale d’un concept plus général ; une adaptation qui simplifie radicalement le bail, laisse un peu de servage résiduel ici et là, et le compense par la perpétuité. Là où elle se démarque nettement de l’agriculture traditionnelle, c’est par la taille critique des exploitations et la place des prés et des bœufs. Elle se singularise également par la privatisation et l’individualisation de l’espace, ceint, délimité, dont la structure large et solide tranche avec le maillage des petites exploitations. C’est dans le cadre de la métairie et des grandes exploitations formant des blocs que se rencontrent les « ages », « gorces », « bouchures », « clos » et toute la cohorte des noms de parcelles évoquant de près ou de loin la haie, le talus ou l’enclos.

76

Un système en rupture se met en place : contraste social et contraste paysager, opposition entre une production de négoce et une de survie. Le métayer et le seigneur ne mangent pas tous leurs bœufs, alors que les serfs et comparsonniers ne mangent que leurs grains. Un gradient de pénétration du bocage apparaît, du nord ouvert sur le Bassin Parisien et apte à fournir des bovins au marché, vers le sud montagneux, aux vastes pacages collectifs et ouverts, dédiés aux moutons. Au final, la Marche n’est jamais totalement bocagère, elle conserve toujours des traits issus des différents systèmes en connexion, voire en compétition.

77

L’expansion du métayage au cours de l’époque moderne mène à une inversion des valeurs et des perceptions : le métayage élitiste du xve siècle n’est pas le métayage miséreux et généralisé du xixe, où des petits paysans donnent au propriétaire la moitié de pas grand-chose. Ce qui marche bien sur les réserves seigneuriales solides et fertiles du nord-ouest de la province ne peut avoir la même efficience dans les terres lessivées et acides, morcelées en petites propriétés insuffisantes, comme c’est le cas dans la Montagne Limousine et en Combraille. Ainsi, à aucun moment, le bocage ne s’impose ici comme modèle unique : c’est un hybride de près clos, de parcs à moutons, de ségalas et de landes que l’on met en évidence sur les anciens cadastres et qui retient l’attention de voyageurs pressés, comme Arthur Young.


Bibliographie

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Notes

[1]

La Haute-Marche et ses appendices, Franc-Alleu et Combraille limousine, forment aujourd’hui le département de la Creuse, en région Limousin.

[2]

On entend par « seconde génération » un bocage aux origines plus récentes que les réseaux constitués dès le cœur du Moyen Âge, voire avant, dans l’ouest de l’Europe. Ici, si la haie n’est pas inexistante avant la fin du Moyen Âge, le bocage perçu comme un système paysager et productif intégré n’apparaîtrait qu’à l’aube de l’époque moderne. Sa diffusion, on le verra, se fait d’ouest en est : c’est donc une structure paysagère exogène qui s’immisce peu à peu.

[3]

Le problème du servage et de son impact sur les structures agraires et les paysages ruraux à la fin du Moyen Âge a été l’objet de ma thèse à paraître : Glomot, David, « Héritages de serve condition », une société et son espace : la Haute-Marche à la fin du Moyen Âge, thèse d’histoire médiévale, Toulouse ii, 2009, 837 p.

[4]

Les premiers migrants venus du nord-est du Limousin, ancêtres des fameux « maçons creusois » sont des ouvriers du bâtiment, repérés à Tours, Paris, Bordeaux, mais aussi des moissonneurs et autres ouvriers agricoles, signalés en Touraine, Berry, Auvergne, Périgord, dès le xve siècle : Estienne, 1988.

[5]

Les sources médiévales évoquent des « parsonniers » ou « consorts », mais on reste loin des authentiques comparsonneries dotées de statuts et de contrats écrits, comme les décrivent Dussourd, 1979, et Chiffre, 1985. Le terme de frérèche, communauté tacite de frères et cousins, semble plus adéquat ici.

[6]

Borderie, 1992, d’après Arch. dép. Creuse, h 284 ; Cibot, s.d. ; Font-Reaulx, 1919 ; Geoffroy, 1978 ; Senneville, 1900.

[7]

Duval, 1877.

[8]

Brunel, Guyojeannin, et Moriceau, 2002.

[9]

Watteaux, 2009, ainsi que Watteaux, in Chouquer (dir.), 2006, p. 53-80.

[10]

Antoine et Marguerie (dir.), 2007.

[11]

Bloch, 1931 (1999).

[12]

Arch. dép. Creuse, e 446, 1545-1717 « destruction d’une haie puis procès ». Cette haie faisait la limite entre la justice de Mainsat (canton de Bellegarde-en-Marche, arr. Aubusson, Creuse) et celle de Chambon, en Combraille, près du chemin de Chénérailles, en Marche.

[13]

Lavalade, 1999 ; Villoutreix, 1995.

[14]

Le Grand-Bourg, cant. et arr. Guéret, Creuse.

[15]

Le terme « bouchure » est d’origine berrichonne et désigne les barrières végétales autour des champs.

[16]

« Nouzier » et ses dérivés (« Nouzerine », « Nouzerolle ») désignent le noisetier, utilisé en haies et en bosquets.

[17]

« L’Age » se rencontre comme toponyme, non comme microtoponyme, le terme désigne donc une localité ou un hameau, non une simple parcelle.

[18]

Ces exemples sont pris à Bétête et Malleret-Boussac, cant. Boussac, arr. Guéret, Creuse, et à la Celle-Dunoise, cant. Dun, arr. Guéret.

[19]

Glomot, 2009, p. 497 et suiv.

[20]

Les Bussières, commune de Saint-Loup, cant. Chambon, arr. Aubusson, Creuse. Terrier de 1504 conservé aux Arch. dép. Creuse, 7 j 288.

[21]

Si le châtaignier est absent des sources, les raves sont intensivement produites dans l’immédiate proximité des habitats, pour nourrir l’homme comme l’animal.

[22]

Le terme de brandon apparaît dans la Coutume provinciale de 1521, cf. note 25.

[23]

Marc Bloch parlait « d’enclos moral ».

[24]

Arch. dép. Creuse, b 414, Plumitif d’audiences des assises de la Marche, 1462, édité par Thomas, 1891, p. 219-259.

[25]

Couturier de Fournue, 1744.

[26]

Glomot, 2009, 2010 et 2011.

[27]

Selon les terriers, les expressions diffèrent, mais toutes insistent sur l’aspect unique du personnage : alors qu’il y a pléthore « d’hommes serfs et de serve condition » et de « tenanciers francs », il n’y a qu’un ou deux métayers par seigneurie, désignés toujours en relation avec le seigneur du lieu : « métayer du Seigneur », « métayer du [lieu-dit où se trouve la maison forte] », « métayer du Prieur », voire « métayer de la Dame ».

[28]

Journal de Pierre de Sainte-Feyre édité par Guibert, 1888 et 1895.

[29]

Terrier du Masgelier, Arch. dép. Creuse, e 362- E366. Site du Montimbert, Saint-Priest-la-Plaine, cant. Grand-Bourg, arr. Guéret, Creuse.

[30]

On soupçonne également la pratique du bail à cheptel : chaque paysan peut accueillir un animal appartenant au seigneur ou à un quelconque investisseur, profiter de la force de la bête, de son lait, de son fumier, puis la rendre à échéance. Malheureusement, à notre connaissance, aucun bail à cheptel n’a été conservé. Seuls quelques indices permettent de supposer l’existence de cette pratique, courante dans d’autres régions : primo, les terriers seigneuriaux insistent lourdement sur l’aveu de chaque étable, chez chaque tenancier, avec une évaluation de la capacité d’accueil ; secundo, certains documents comme le Livre de raison de Pierre de Sainte-Feyre signalent des rassemblements imposants de grands troupeaux destinés à la commercialisation, bétail a priori disséminé auparavant chez les paysans dépendants du maître.

[31]

Les statistiques donnent une moyenne de presque 3 prés faisant en tout 1,5 ha pour les petits tenanciers serfs ou francs, à peu près autant pour les frérèches et les prêtres ruraux, mais pour les métayers le total se porte à 4 hectares, pour 4 parcelles, ce qui donne des parcelles d’herbage à la fois plus nombreuses et plus vastes : Glomot, 2009, p. 395-396.

[32]

Arch. dép. Creuse, c 362 et c 363.

[33]

Delhoume, 2009.

[34]

Arrondissement de Guéret, Creuse.

[35]

Saint-Avit-le-Pauvre, cant. Saint-Sulpice-les-Champs, arr. Aubusson ; la Villeneuve, commune de Vallière, cant. Felletin, arr. Aubusson, Creuse.

[36]

Voir à ce sujet les travaux de l’anr Modelespace, Universités de Toulouse II et Tours.

[37]

La Celle-Dunoise, cant. de Dun-le-Palestel, arr. de Guéret, Creuse.

[38]

On pourrait croire que cette série de terriers offrirait la possibilité d’une authentique étude régressive, de la fin du Moyen Âge au xixe siècle, mais leurs normes de rédaction et les hameaux inventoriés diffèrent très largement, empêchant toute comparaison suivie sur plusieurs siècles, à la manière des terriers de Toury étudiés par Leturcq, 2007.

[39]

Arch. dép. Creuse, e 1004.

[40]

Encore en 1667, on utilise ce terme « ban », pour désigner la corvée hebdomadaire des mainmortables, à laquelle s’ajoutent des « arbans » annuels de fauche, de dessouchage ou de moisson, ainsi que la vinade (charroi) avec une paire de bœufs pour aller chercher du vin pour le seigneur en Berry ou en Bourbonnais, une fois par an.

[41]

Arch. dép. Creuse, 2 e 27*.

[42]

Le « guet et garde de nuit » est une rente fixe perpétuelle de 3 sous par tenanciers pour les frais de surveillance au château, le droit de marque coûte 4 deniers par an et permet au seigneur d’apposer ses armoiries sur les portes de ses gens. Ces redevances apparaissent ponctuellement dans la région à la fin du Moyen Âge.

[43]

Arch. dép. Creuse, e 202*.

[44]

Glomot, 2009, p. 326 et suivantes.

[45]

Arch. dép. Haute-Vienne, d 579, bail emphytéotique à trois bleds des métairies de Vesnes, 1430.

Résumé

Français

Le questionnement sur l’origine du bocage est récurrent en histoire rurale. Le cas de la Haute-Marche, entre Berry et Limousin, apporte quelques réponses sur l’apparition de réseaux de haies, utilisés pour séparer cultures, bétail et fourrage. Cette lente structuration apparaît d’abord autour des métairies, solides exploitations agricoles démembrées des réserves seigneuriales, au xve siècle. Cette nouvelle configuration des paysages et des productions s’explique par le contexte de reconstruction rurale. La pénétration progressive des métairies et des haies s’effectue du nord-ouest vers le sud-est, du xve au xvie siècle. Seules les zones les plus élevées échappent à cette conversion et restent des landes ouvertes cultivées par des serfs.

Mots-clés

  • bocage
  • coutumes provinciales
  • élevage
  • haie
  • Haute-Marche
  • Limousin
  • métairie
  • bas Moyen Âge
  • paysage rural
  • servage
  • toponymie

English

For rural historians, the origins of the bocageis a recurring issue. The case of the Haute-Marche area, located between Berry and Limousin, could throw some light on the origins of networks of hedges designed to segregate crops, cattle and feedingstuffs. The slow organization of this system was first observed around sharecropping farms, well-established agricultural concerns created when seignorial demesnes were dismembered during the 15th century. This context of rural reconstruction explains the new configuarion of landscapes and products. Both sharecropping farms and hedges slowly spread from the nort-west to the south-east over the 15th and 16th centuries. Only the highest lands escaped conversion into bocage and remained open moors cultivated by serfs.

Keywords

  • bocage
  • cattle-raising
  • Haute-Marche
  • hedge
  • Limousin
  • Lower Middle-Ages
  • provincial custom
  • rural landscape
  • serfdom
  • sharecropping
  • toponymy

Español

La cuestión del origen del bocage es recurrente en la historiografía rural. El ejemplo de la Haute-Marche, entre Berry y Lemosín, aporta algunas respuestas a propósito de la aparición de las redes de setos, utilizadas para separar cultivos, ganados y pastos. Esta lenta estructuración aparece primero cerca de las grandes fincas en aparcería, anchas explotaciones desmembradas de las reservas señoriales en el siglo xv. El contexto de reconstrucción rural permite explicar esta nueva configuración de paisajes y producciones. El avance progresivo de la aparcería y de los setos se hace del noroeste hacia el sureste, del siglo xv al xvi. Solo las zonas más altas donde dominan los montes cultivados por siervos no siguen este modelo.

Palabras clave

  • bocage
  • derecho consuetudinario provincial
  • ganadería
  • setos
  • Haute-Marche
  • Lemosín
  • baja Edad Media
  • paisaje rural
  • servidumbre
  • toponimia

Pour citer cet article

Glomot David, « Bocage et métairies en Haute-Marche au XVe siècle. Aux origines du système d'élevage en prés clos », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2011 (Vol. 36), p. 41-74.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2011-2-page-41.htm


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