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Histoire & Sociétés Rurales

2011/2 (Vol. 36)


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Si l’on connaît les performances et les modalités de fonctionnement des grandes exploitations du Bassin parisien des xvie-xixe siècles grâce aux travaux de Jean-Marc Moriceau et Gilles Postel-Vinay [1][1] Voir en particulier Moriceau, 1988, p. 221-231 ; id.,..., les conditions de fonctionnement et du maintien des petites exploitations au sein des régions de grande culture durant le xixe siècle restent obscures. Dans ces régions, les grands fermiers, par leurs pratiques agraires et par les capitaux dont ils disposaient, étaient censés être les agents actifs et pratiquement exclusifs du progrès agricole. Ils seraient parvenus à dominer la paysannerie parcellaire par leur puissance sociale, économique, financière et technique. Les travaux de Jean-Marc Moriceau et de Gilles Postel-Vinay, et ceux de Jean-Pierre Jessenne [2][2] Jessenne, 1987. traduisent, les uns dans le champ économique, les autres dans le champ politique, l’omnipotence de la fermocratie dans les régions de grande culture. La classe des grands fermiers bénéficie de nombreux atouts : possibilité d’économies d’échelle et de gains de productivité [3][3] Jean-Pierre Jessenne est très mesuré sur les avantages... mais surtout disponibilités financières et accès au crédit, capacité à répondre aux sollicitations de la demande, accès à la culture savante, réseaux de parenté étendus et influents.

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Compte tenu de la puissance politique, sociale, financière et foncière des grands exploitants, le pullulement de petits exploitants indépendants et manifestement capables de survivre sans problème face aux grandes exploitations est incompréhensible dans le Bassin parisien. Afin de le comprendre, listons les désavantages dont souffre la petite exploitation. Il suffit de lire Kautsky [4][4] Kautsky, 1909 (1979). pour retrouver les critiques qui lui sont adressées comme autant de mises en demeure de disparaître : incapacité à répondre aux sollicitations de la demande, incapacité à accumuler des capitaux en vue d’améliorer le processus de production, incapacité à profiter d’économies d’échelle et/ou de gains de productivité, impossibilité d’accéder au crédit sans passer sous les fourches caudines de l’usurier [5][5] Voir en particulier à ce sujet Denis, 1964, p. 347..., travail surhumain, mise au travail des enfants, etc. En outre, sur le plan commercial, les petits paysans seraient prisonniers de la mercuriale. Ils cèdent à vil prix leurs surplus les bonnes années pour devenir acheteurs les mauvaises années, au moment de la soudure. Ainsi, sur les plans commercial, financier, technique et économique, la grande et la petite exploitation seraient les deux faces d’une même médaille. Les unes portées par l’histoire, les autres condamnées à disparaître, au mieux à végéter [6][6] Il faut toutefois distinguer deux ordres de discours.....

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Ce n’est pas en soi la présence au xixe siècle d’une main d’œuvre indispensable au fonctionnement des grandes fermes qui pose problème, mais la capacité des petits cultivateurs à se maintenir en tant qu’exploitants partiellement ou totalement indépendants. Ronald Hubscher souligne avec raison que la mauvaise volonté de la petite paysannerie française à disparaître devant la grande exploitation constitue un mystère historiographique [7][7] Hubscher, 1985, p. 3-4. Il faut noter qu’y compris.... Mais, en définitive, on connaît très mal les performances des petites exploitations des régions de grande culture si ce n’est à travers les discours des élites agricoles et politiques qui très souvent ne font pas preuve de bienveillance à leur égard. Afin de dépasser des discours souvent convenus, nous nous demanderons dans ce travail comment rendre compte de l’efficacité relative des petites exploitations en matière de céréaliculture, tout en marquant leur spécificité par rapport aux grandes exploitations. Nous verrons que le problème de la mesure de l’efficacité est particulièrement complexe. Faut-il tenir compte de l’ensemble des activités de l’exploitation, élevage, céréaliculture, produits de basse-cour comme le font Bernard Garnier et Ronald Hubscher par exemple [8][8] Garnier et Hubscher, 1984. ? Faut-il au contraire limiter nos ambitions puisque nous ne disposons d’aucune documentation émanant des petits cultivateurs eux-mêmes qui n’ont laissé aucun livre de comptes ? Dans le cadre de cet article on tentera, à l’aide des inventaires après décès dressés pour l’essentiel par les notaires de Maisse, Milly-la-Forêt et Marines (trois petites villes de Seine-et-Oise), d’évaluer les performances des exploitations agricoles sur la première sole (celle des blés d’hiver), celle qui succède en principe à la jachère, celle, enfin, sur laquelle les exploitants réalisent l’essentiel de leurs efforts d’amendement. Il ne s’agira pas d’apprécier le rendement à l’hectare ou le rendement à la semence, puisqu’ils sont inconnus le plus souvent, mais d’évaluer l’investissement en « labours, fumiers et semences » à l’hectare que les exploitants ont réalisé sur la jachère afin de préparer la prochaine récolte des blés d’hiver.

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C’est en nous appuyant sur une remarque de Jean-Marc Moriceau qui se demande si « la productivité de la jachère [ne dépendait pas] des capitaux engagés [9][9] Moriceau, 1994, p. 36. », que nous avons eu l’idée de substituer à des indices de performance que nous ne pouvons pas connaître (le rendement par exemple) un indice de performance que les inventaires après décès décrivent assez précisément. On admettra, dans le cadre de ce travail, que plus l’investissement sur la sole des jachères (la valeur des « labours, fumiers et semences » à l’hectare réalisés sur la sole des jachères) est important, plus le rendement à l’hectare sur la première sole sera élevé l’année de la récolte. On verra en outre que ce travail sera l’occasion de s’interroger sur les possibilités d’économies d’échelle dont bénéficiaient les grands exploitants. En dernière analyse, nous souhaitons interroger le modèle dominant selon lequel la grande exploitation est seule susceptible de réaliser des performances élevées en matière de céréaliculture. Il ne s’agira pas ici de démontrer que les petites exploitations sont nécessairement ou systématiquement plus (ou moins) performantes que les grandes exploitations, mais de témoigner de la nécessité de comparer les performances relatives des différents types d’exploitation, dans des contextes et à des époques différentes, afin de mieux comprendre les conditions du maintien d’une petite paysannerie céréalicultrice dans le Bassin parisien au xixe siècle.

Champ géographique et chronologique de l’enquête

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Notre étude concerne deux cantons de Seine-et-Oise durant la première moitié du xixe siècle. Le canton de Marines est situé à environ 50 km au nord-ouest de Paris, celui de Milly-la-Forêt, limitrophe de la Seine-et-Marne et du Loiret, à 60 km au sud de la capitale.

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Le canton de Marines est partagé entre les communes de plateau et les « communes de vallées » traversées par de petits affluents de la Seine et de l’Oise [10][10] C’est la distinction qu’institue Jacques Dupâquier.... Sur les plateaux, les terroirs sont constitués de « terres » ou « terres labourables ». La culture des grains règne sans partage ou presque. Ainsi, selon les matrices cadastrales dressées entre 1828 et 1833, dans les communes Du Bellay, Cléry, Commeny, Théméricourt, les terres labourables représentent plus de 90 % des terroirs. À Gadancourt, Gouzangrez, Nucourt, etc. les terres labourables représentent entre 80 % et 90 % des terroirs [11][11] Arch. dép. Val-d’Oise, cote 3p, matrice des sections.... Dans les communes de vallées, l’économie des exploitations est plus diversifiée. La fourniture de très jeunes veaux pour Paris est un élément important de l’économie des exploitations, les plus petites en particulier [12][12] Dans les communes de vallées, les prés occupent plus....

Carte 1 - Le département de Seine-et-Oise et de Paris dans ses limites actuellesCarte 1

Situation des cantons de Milly-la-Forêt et de Marines et des principales villes du département

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Dans l’ensemble du canton la grande propriété écrase la petite propriété [13][13] Si l’on considère qu’une cote cadastrale de plus de.... Quant au canton de Milly-la-Forêt, il est partagé du nord au sud par la vallée de l’Essonne, petit affluent de la Seine qui prend sa source dans le Loiret. À l’ouest de la vallée de l’Essonne nous sommes aux portes de la Beauce d’Étampes. Les terres labourables prédominent très nettement (jusqu’à 95 % des terroirs) [14][14] À Milly-la-Forêt, dans la partie du canton que nous.... Elles sont de faible valeur comme l’indiquent le niveau des baux et les estimations cadastrales. Ici la grande propriété règne comme dans le canton de Marines [15][15] À Milly-la-Forêt, les cotes de plus de 30 ha représentent.... À l’est nous entrons dans le Gâtinais. La composition des terroirs est beaucoup plus variée. La vigne occupe encore de fortes positions dans les communes du nord du canton à l’orée de la Restauration, mais elle entre en décadence très tôt. Soulignons, enfin, qu’en dépit de ce que l’on affirme souvent les superficies boisées progressent depuis la fin du xviiie siècle dans les deux cantons (ce n’est évidemment pas le cas en Beauce ou il n’y avait pas plus d’arbres après la Révolution qu’avant) [16][16] Dans la partie Gâtinaise du canton les bois occupent.... L’économie des petites exploitations de ces régions est très complexe. Elle ne se résume pas à la culture des céréales, elle fait place à la vigne et à la fourniture des veaux pour Paris et les villes du département. Dans le Gâtinais, la culture des plantes médicinales pour Paris occupe une place non négligeable, particulièrement dans la région de Milly-la-Forêt. Ce n’est donc qu’une partie de l’économie de ces exploitations que nous étudierons, mais une partie souvent essentielle puisqu’en Seine-et-Oise le blé n’est pas qu’un mal nécessaire.

Sources et méthodes

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La mesure des rendements céréaliers des petites exploitations est très délicate en raison du mutisme des sources. Les statistiques départementales dressées au xixe siècle présentent un défaut rédhibitoire : elles reflètent les performances céréalières des grandes exploitations. Les administrateurs interrogent exclusivement les grands fermiers ou les grands propriétaires. L’approvisionnement de la Capitale dépend en particulier des surplus céréaliers dégagés par les grandes fermes des départements de l’aire d’approvisionnement de Paris. Quant aux rendements obtenus par les petits exploitants ils sont tout simplement inconnus à quelques rares exceptions près [17][17] Le calendrier de la tenue des inventaires explique.... Il est par contre possible, à partir des inventaires après décès, de connaître avec assez de précision la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences » faits et jetés sur la première sole, celle qui est consacrée pour l’essentiel à la production des céréales panifiables et qui vient de porter la jachère, celle sur laquelle les exploitants concentrent en principe leurs investissements.

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Nous disposons d’un échantillon de 103 inventaires d’exploitations agricoles de toutes tailles réalisés entre novembre et juin pour deux périodes (1815-1820 et 1852-1857). La structure de l’échantillon est la suivante [18][18] Le corpus d’inventaires comprenait à l’origine 275... :

Tableau 1 - Répartition des exploitations (dont la superficie de la première sole est connue) par période et par cantonTableau 1

Échantillon de 103 exploitations

Tableau 2 - Répartition des exploitations par taille (échantillon d’exploitations dont la superficie de la première sole est connue)Tableau 2
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La mesure de la taille des exploitations est un problème complexe. Puisque nous nous situons dans une zone d’assolement triennal, nous avons considéré qu’il était possible d’estimer la taille des exploitations en mesurant les superficies consacrées à la première sole. Si l’on retient les inventaires pour lesquels nous connaissons la superficie de la première sole (semence en blé, froment, seigle et méteil) et celle de la seconde sole (ensemencée en avoine et orge pour l’essentiel), on devrait obtenir une corrélation très forte entre les deux superficies. On sait que les exploitations du Bassin parisien obéissent de longue date à l’assolement triennal. En gros, un tiers des terres labourables est consacré à la première sole, un autre tiers à la seconde sole et un dernier tiers à la jachère. Si les inventaires sont fiables, les superficies de la première et de la seconde sole devraient globalement être les mêmes ou du moins entretenir un rapport assez constant quelle que soit la taille de l’exploitation. Les deux graphiques en annexe ii démontrent que c’est effectivement le cas. Pour les deux périodes, la concordance entre la superficie des deux soles est très élevée, à défaut d’être parfaite. Ces résultats démontrent que l’échantillon sur lequel nous allons travailler est représentatif des pratiques agraires de la région.

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Les superficies indiquées dans les deux tableaux ci-dessus renvoient donc à la superficie de la première sole qui constituera le pivot de nos recherches comme elle constituait très souvent le pivot de l’activité des exploitants des deux cantons. Afin de connaître les superficies consacrées par les exploitants aux céréales (gros et menus grains), il suffit de multiplier par deux les superficies consacrées à la première sole [19][19] Le coefficient « deux » n’est pas toujours vérifié.... Ainsi pour une exploitation qui consacre 30 ha à la première sole on peut estimer avec une marge d’erreur très faible la superficie de la seconde sole à 30 ha environ. On classera les exploitations selon un principe simple. Dans les pays de grande culture on peut fixer un seuil au-delà duquel on peut parler de « grande culture ». Ce seuil, admis communément par les auteurs du xixe siècle et à leur suite par les historiens, est la « charrue ». Une charrue représente une exploitation de 30 ha environ (parfois plus, rarement moins, soit environ 10 ha consacrés à la sole des blés d’hiver). Du point de vue de l’exploitant, elle représente, en premier lieu, le seuil au-delà duquel il doit faire appel régulièrement à de la main d’œuvre étrangère, sauf s’il dispose de nombreux enfants. En second lieu, une très large fraction des produits de ces exploitations est destinée au marché.

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Dans la première partie de ce travail nous reviendrons sur le contenu de la source afin, d’une part, de délimiter la portée des différents indices de performances physiques dont disposent les historiens pour mesurer l’efficacité des exploitations et, d’autre part, en vue d’envisager la possibilité de substituer à ces indices physiques un indice financier : la valeur à l’hectare « des labours, semences et fumiers » faits et jetés sur la sole des blés d’hiver. Dans la seconde partie nous présenterons une série de modèles inspirés des méthodes de l’économétrie. Ils nous permettront de juger du retard et des performances relatives des différents types d’exploitations dans les deux cantons et aux deux périodes en ce qui concerne la mise en valeur de la première sole.

Les indices de performances des exploitations. Approche physique et approche financière

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La présentation de la source sera brève. Les inventaires que nous avons dépouillés ont une structure on ne peut plus classique. Ils commencent par un « intitulé » qui présente le défunt, les requérants, les témoins, les experts. La prisée du mobilier suit immédiatement cet « intitulé » [20][20] Ce terme est celui qu’emploient les notaires pour désigner.... Elle est en principe composée de deux parties. La première concerne les biens non professionnels (les meubles meublants, les habits, linges et hardes, etc.), la seconde va nous intéresser plus particulièrement puisque les experts évaluent l’actif professionnel des défunts. Dans une troisième partie, que nous négligerons ici, le notaire procède au récolement des titres et papiers [21][21] La littérature sur les inventaires après décès est.... Nous examinerons tout d’abord les indices de performances physiques que les historiens manipulent à partir du dépouillement de cette source avant d’envisager la possibilité de les remplacer par des indices financiers.

Les indices physiques de performances

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On tire traditionnellement trois types d’indices de performances physiques des inventaires après décès :

Le taux de fumure et le nombre de façons de labour

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Les travaux de Jean-Marc Moriceau s’appuient sur ce type d’indices [23][23] Voir à ce sujet les travaux de Moriceau, 1994a et 1994b,... mais, comme le souligne Kyung-Keun Kim [24][24] Résumé de la thèse de Kyung-Keun Kim par Jacques Dupâquier,..., ils sont inutilisables pour les petites exploitations ou sans réel intérêt. Réglons immédiatement le sort du taux de fumure de la première sole. Si au xviie siècle (et parfois encore au xviiie), une fraction de la première sole ne reçoit pas ou très peu de fumures il n’en va plus de même au xixe en Seine-et-Oise. Si quelques cultures dérobées ne font pas l’objet des soins attentifs dont rêvent les agronomes, il est fort rare qu’une demi-fumure (au moins) ne soit pas accordée aux parcelles destinées à porter la première sole [25][25] Une demi-fumure représente une fumure moins riche que.... Les deux autres indices sont plus intéressants.

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Dans les inventaires après décès des grands exploitants du Vexin, le nombre de façons de labour effectuées sur chaque parcelle est décrit avec précision. Ainsi l’inventaire de Laurent Noël Dufour, dressé par le notaire Batardy, le 21 janvier 1856 [26][26] Inventaire après le décès de Laurent Noël Dufour, minutes..., mentionne-t-il entre autres :

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Parfois les informations sont moins détaillées, comme dans l’inventaire de Jean Hamot, dressé par le même notaire Batardy, le 15 décembre 1853 [27][27] Inventaire après le décès de Jean Hamot, minutes Batardy,..., qui fait état de : « 167° les façons de labours faits sur les terres de la ferme & sur les locations particulières s’élèvent jusqu’à ce jour à cent trois hectares soixante quinze ares vingt huit centiares à raison de vingt francs de l’hectare donnent […] » 2 075,05 francs [28][28] On constate que l’hectare de labour est évalué à 19,9999.... Il faudra ensuite déduire des superficies ensemencées la superficie à laquelle s’appliquent ces façons de labours. Dans tous les cas il est possible, sous réserve d’une marge d’erreur assez limitée, de reconstituer les conditions concrètes de mise en valeur de la première sole. Les notaires de Milly-la-Forêt sont moins prolixes. Le notaire Guibert qui dresse l’inventaire de Charles Chachignon, fermier à la Grange Rouge [29][29] Inventaire après le décès de Charles Chachignon, le..., commune de Milly-la-Forêt, note : « 88° les labours et semences sur cinquante deux hectares soixante quinze ares environ de terre en blé froment […] » évalués à 7 000 francs. De ce point de vue, les pratiques notariales dans les deux cantons ne sont pas comparables, ce qui rend les comparaisons impossibles entre les deux cantons sur la base de cet indice physique

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Pour les petites exploitations, les notaires des deux zones procèdent de manière variée. Les mentions sont parfois précises comme dans le cas de l’inventaire après le décès de Marie Anne Chandelier, épouse de Jean Pierre Théet, cultivateur à Maisse [30][30] Inventaire après le décès de Marie Anne Chandelier,.... La prisée détaille les différents éléments des façons sur chacune des pièces.

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« 36° les labours à trois façons faits sur quarante deux ares environ de terre en différentes pièces situées sur la commune de Maisse… » évalués 27 francs

« 37° La semence en blé et seigle répandue sur cette quantité de terre… » évaluée 35 francs.

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Dans d’autres cas le notaire est bref. Maître Batardy, notaire de Marines, expédie la prisée des « engrais, labours et semences » de l’inventaire après le décès de Blandine Blanquet [31][31] Inventaire après le décès de Blandine Blanquet épouse..., par cette mention on ne peut plus sibylline : « Les labours, engrais & semences, faits et existant sur diverses pièces de terre en blé ont été estimés… » 213 francs. Dans ce cas on ne connaîtra pas la superficie concernée ! Heureusement, il s’agit d’un cas limite. Le plus souvent, il est possible de reconstituer la superficie de la première sole mais, comme Kyung-Keun Kim l’avait déjà souligné, il est presque impossible de reconstituer avec précision les pratiques agraires des petits exploitants.

Le nombre d’ugb à l’hectare

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Le troisième indice physique est sans doute le plus riche d’enseignements. Pourvu que l’on connaisse la superficie de la première sole, ce qui est presque toujours le cas, il est possible de connaître la valeur du rapport entre le nombre d’ugb et la superficie de l’exploitation. Pourtant cet indice pose lui aussi plus de problème qu’il n’en résout. Deux phénomènes faussent la mise en œuvre concrète de cet indice. Le premier tient à la structure différentielle du cheptel des exploitations. Dans les grandes exploitations les troupeaux de moutons gonflent la valeur de l’indice ugb / superficie de la première sole. En ce qui concerne notre échantillon, dans les exploitations dont la première sole couvre plus de 10 ha, les moutons représentent entre 19 et 43 % de la valeur totale du cheptel. Ce phénomène est particulièrement net à Milly-la-Forêt. Il faut se demander quel est le statut de cet investissement. En fait, pour les grands exploitants il s’agit d’un investissement autonome. La fumure procurée par les troupeaux de moutons constitue un sous-produit, certes non négligeable, mais qui ne joue qu’un rôle accessoire dans le processus d’amendement des terres. Jean-Marc Moriceau et Gilles Postel-Vinay notent à propos de la fumure fournie par les moutons :

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« Toutefois en dépit de la qualité souvent évoquée de cette fumure, il faut souligner combien elle restait encore maigre […]. Sans même retenir les recommandations plus exigeantes d’un Daubenton, on peut adopter le point de vue de Rozier, que confirment bien d’autres contemporains. Le parc de 100 moutons aurait dû fumer 5,6 ha en six mois. Jusqu’à la pénétration tardive des engrais chimiques, c’est surtout l’acquisition de fumiers extérieurs qui a permis de desserrer l’ancienne contrainte technique de la fertilisation des terres [32][32] Moriceau et Postel-Vinay, 1992, p. 206.. »

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En fait, il n’est pas certain que la pratique du parcage des moutons ait permis aux grands exploitants d’améliorer substantiellement la qualité des amendements.

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La qualité différentielle du gros cheptel constitue le second phénomène qui rend problématique l’utilisation de l’indice ugb/ha. Si l’on admet que les évaluations des experts [33][33] Sans entrer dans le détail des arguments de Micheline... sont fiables il faut se rendre à l’évidence : le cheval d’un gros exploitant n’est pas celui d’un petit exploitant. Afin de nous en assurer, nous avons établi quatre statistiques. Pour chacun des cantons et chacune des périodes, nous avons calculé le coefficient de corrélation entre la valeur moyenne des chevaux et des vaches pour chaque exploitation et le nombre de chevaux et de vaches par exploitation [34][34] Lorsque les coefficients de corrélation sont significatifs.... Si le coefficient de corrélation entre la valeur moyenne du cheptel et le nombre d’individus constituant le cheptel est significativement positif il est évident que les grandes exploitations disposent d’un cheptel de meilleure qualité.

Tableau 3 - Corrélation entre la valeur des vaches et le nombre de vaches par exploitation (1815-1820)Tableau 3

nb : Le F* représente en quelque sorte un indice de confiance. Plus il est élevé, compte tenu des caractéristiques de l’échantillon, plus le coefficient de corrélation entre les deux variables étudiées est statistiquement significatif.

Tableau 4 - Corrélation entre la valeur des vaches et le nombre de vaches par exploitation (1852-1857)Tableau 4
Tableau 5 - Corrélation entre la valeur des chevaux et le nombre de chevaux par exploitation (1815-1820)Tableau 5
Tableau 6 - Corrélation entre la valeur des chevaux et le nombre de chevaux par exploitation (1852-1857)Tableau 6
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À Milly-la-Forêt, pour les deux périodes, le coefficient concernant les vaches est faible et non significatif. Les autres coefficients sont globalement conformes à ce que l’on attendait. On peut supposer que si le coefficient de Marines pour la période 1815-1820 n’est pas significatif pour les chevaux ; cela tient à l’étroitesse de notre échantillon (13 exploitations). On constate que ces statistiques ne confirment pas les remarques de Jean-Claude Farcy sur les bovins des petites exploitations beauceronnes [35][35] Jean-Claude Farcy précise que « l’élevage bovin dans.... Rien n’indique que les grandes exploitations de la région de Milly-la-Forêt disposent d’un cheptel bovin très différent de celui des petites exploitations. On pourrait remettre en cause les évaluations des notaires et des experts, mais il faudrait aussi admettre que les autres coefficients n’ont aucune signification ; de plus, on ne voit pas pourquoi les experts évalueraient correctement les chevaux et non les vaches. Si l’on admet ces résultats, on peut considérer qu’en ce qui concerne les chevaux, les grosses exploitations sont substantiellement mieux équipées et, que pour les vaches, les grosses exploitations du Vexin distancent toutes les autres exploitations. Cette remarque est importante dans la mesure où l’on peut supposer qu’un cheptel de meilleure qualité procure une fumure de meilleure qualité.

Remplacer les indices physiques par des indices financiers ?

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Les remarques précédentes démontrent que l’on peut avoir intérêt à retenir un indice financier de préférence à un indice physique. Il faut toutefois se demander si cela est légitime. Ne risque-t-on pas de fausser totalement les estimations, d’introduire une distorsion trop nettement favorable aux grandes exploitations ? Si ce n’est pas le cas, quel indice doit-on retenir ? Il est assez facile de répondre à la première interrogation. Il faut pour cela mesurer la corrélation entre la valeur du cheptel et l’indice ugb des exploitations. Toutes les statistiques que nous avons établies démontrent qu’en dépit de la sensibilité des estimations des experts à la valeur intrinsèque du cheptel la corrélation entre le nombre d’ugb et la valeur du cheptel est très élevée et toujours significative.

La valeur de l’ugb à l’hectare

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La première statistique concerne les troupeaux de moutons. Elle illustre parfaitement la corrélation entre le nombre de moutons qui constituent le troupeau et la valeur totale du troupeau comme l’indique la figure 1.

Figure 1 - Valeur et taille des troupeaux de moutonsFigure 1
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L’échantillon comprend 20 troupeaux (de 1 à 550 moutons) composés de 2 932 moutons au total. Le coefficient de corrélation atteint 0,95. Nous avons retenu l’ensemble des moutons et agneaux dans la mesure où il n’est pas toujours possible de distinguer les deux types de bêtes. Les points « 1 » correspondent aux exploitations de la première période (1815-1820), les points « 2 » aux exploitations de la seconde période (1852-1857). Il semble donc parfaitement légitime de substituer la valeur du troupeau à sa taille.

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La figure 2 met en regard la valeur des vaches et des chevaux et l’ugb par ha au sein de chaque exploitation. Nous avons adopté une échelle log-log afin de rendre le graphique lisible. Le coefficient de corrélation entre la taille du cheptel (estimée par le nombre d’ugb) et la valeur du cheptel (évaluation des experts) est supérieur à 0,9 pour la période 1815-1820. Il démontre qu’en ce qui concerne la valeur des chevaux et des vaches, il possible de retenir les évaluations des experts plutôt que la mesure traditionnelle en termes d’ugb. Le constat est le même pour la seconde période.

Figure 2 - Corrélation entre la valeur des vaches et des chevaux et le nombre d’ugbFigure 2
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La prise en compte de la valeur du cheptel permet de rendre compte de l’équipement différentiel des exploitations tout en ne faussant pas totalement les comparaisons entre les petites et les grandes exploitations. Il est donc possible de substituer un indice financier à l’indice physique ugb/ha.

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Mais il s’agit maintenant de savoir quel indice retenir. On ne saurait retenir l’indice de la valeur du cheptel à l’ha pour deux raisons. En premier lieu, quelle que soit l’importance de cet investissement il ne constitue qu’une part de l’investissement total des exploitations. En second lieu, une charge en cheptel très lourde ne garantit pas que la première sole soit correctement mise en valeur. Outre le rôle équivoque des troupeaux de moutons dans le processus d’amendement, il faut tenir compte du fait qu’une fraction des amendements peut provenir de l’extérieur de l’exploitation.

« Les labours, fumiers et semences à l’hectare »

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L’investissement total (hors « labours, fumiers et semences » faits et jetés sur les différentes parcelles mises en culture) pourrait constituer un indice satisfaisant mais, comme le fait apparaître le graphique ci-dessous, il n’existe aucune corrélation entre la valeur totale de l’investissement et la superficie de la première sole. Ainsi, si l’on se contente de retenir cet indice, rien ne démontre qu’il y a une différence entre les petites et les grandes exploitations (figure 3).

Figure 3 - Investissement à l’hectare et taille de la première sole, échelle log pour la superficie. Première périodeFigure 3

nb : Graphique réalisé à l’aide du logiciel past sur l’échantillon de 62 exploitations de la première période. Le coefficient de corrélation entre la valeur de l’investissement à l’hectare et la taille est de 0,05 (le p(uncorr) = 0,64 et le f = 0,17. Les résultats pour la seconde période sont parfaitement comparables. Le coefficient de corrélation est de -0,07 (avant passage en log), il n’est absolument pas significatif. Voir en annexe iv le graphique 1 concernant la seconde période. L’investissement prend en compte le cheptel mort et le cheptel vif. « p(uncorr) » représente la probabilité de non corrélation. Elle est ici très élevée, ce qui démontre que le coefficient de corrélation n’est pas statistiquement significatif, ce que confirme la valeur du f. Le calcul de l’investissement à l’hectare élimine évidemment les investissements qui sont sans rapport direct avec l’activité agricole (moulins, pressoirs, matériel des tisserands, des bourreliers, etc) ainsi que les récoltes sur pieds puisque dans un cas une partie des récoltes est encore sur pieds.

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Nous proposons de retenir comme indice de performance la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences » faits et jetés sur la première sole. Il s’agit d’un indice financier composite dont la définition appelle quelques précisions. Il comprend trois éléments :

  • Les labours préparatoires qui sont évalués par les experts. Ainsi, même si nous ne connaissons pas le nombre de façons de labour, nous savons que les experts les ont évalués. Pour autant que l’on puisse en juger, une façon de labour est évaluée entre 16 et 24 francs ;

  • Les fumiers représentent en fait l’ensemble des amendements apportés à la première sole (y compris la poudrette lorsque c’est le cas). L’évaluation des fumiers constitue une part très importante du travail des experts. Lorsque les inventaires sont très complets on connaît avec précision la valeur de chaque type d’amendement ;

  • Les semences dont la valeur dépend de trois éléments : la nature de la semence (seigle ou blé pour ne citer que les plantes les plus communément cultivées), la quantité ensemencée (sur laquelle nous ne possédons aucune précision dans la plupart des cas), le prix de l’hectolitre de semence qui varie d’une année à l’autre. Pour autant que nous puissions en juger à travers l’évaluation des stocks de grains, les experts tiennent compte de la valeur vénale des semences à la date de l’inventaire [36][36] Nous avons établi une statistique qui concerne les....

L’intérêt de cet indice est double. En premier lieu, on peut estimer que plus la valeur de l’indice est élevée plus les performances de l’exploitation en matières de cultures de céréales sont élevées. En second lieu, il s’agit d’un indice qui concerne directement la mise en valeur de la première sole contrairement aux autres indices qui concernent l’ensemble de l’exploitation. On pourra ainsi juger de la qualité différentielle de la mise en valeur de la sole d’hiver sur les différentes exploitations aux deux périodes et dans les deux cantons.

Modélisation des performances des exploitations

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Deux problèmes doivent être résolus. Les différentes exploitations consacrent-elles à la première sole le même effort en termes d’investissements ? Il suffit pour le savoir de mesurer la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences » pour chaque classe d’exploitant. Mais il convient de dépasser l’aspect purement descriptif de cette première statistique. Il s’agit de se demander s’il est possible de mettre au jour les déterminants de ces performances. C’est ce que nous tenterons de faire en présentant quelques modèles construits à partir des méthodes de l’économétrie.

Performances différentielles des exploitations

L’investissement sur la première sole

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L’importance de l’investissement sur la première sole est-il fonction de la superficie des exploitations ? Il est assez aisé de répondre à cette première question. Il faut reporter sur un graphique la superficie des exploitations en abscisse et la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences » en ordonnée. À partir de la statistique qui permet de générer le graphique il suffit d’examiner la corrélation entre la superficie et la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences ». Les deux graphiques ci-dessous indiquent clairement que la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences » n’est pas commandée par la superficie des exploitations. Aucune relation ne se dégage entre les deux séries de données ni pour la première période, ni pour la seconde. Vues sous cet angle, les grandes exploitations n’apparaissent pas plus performantes que les petites. Les coefficients de corrélation entre la superficie de la première sole et la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences » faits et jetés sur la première sole sont très faibles (r = 0,04 et -0,03 respectivement) et statistiquement non significatif (voir la valeur de l’indice de Fischer « F », 0,1199 et 0,0469 respectivement, ou la probabilité de non-corrélation, 0,73 et 0,84 respectivement) [37][37] Rappelons que l’on considère que le coefficient de....

Figure 4 - Première période. Relation entre la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences » sur la première sole et la taille de l’exploitationFigure 4

Graphique réalisé à l’aide du logiciel past

Des possibilités d’économies d’échelle ?

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Ces deux statistiques appellent une mise au point. On aura tôt fait d’évoquer les économies d’échelle dont pouvaient bénéficier les grandes exploitations qui leur auraient permis d’obtenir des rendements supérieurs à ceux des petites exploitations avec un investissement moindre.

Figure 5 - Seconde période. Relation entre la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences » sur la première sole et la taille de l’exploitationFigure 5

Graphique réalisé à l’aide du logiciel past

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Une telle vision des choses revient à affirmer qu’avec un investissement en « labours, fumiers et semences » moindre, les grandes exploitations obtiennent des rendements supérieurs à ceux des petites exploitations, toutes choses égales par ailleurs.

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Une entreprise réalise des économies d’échelle si elle « étale » (ou si elle répartit) ses coûts fixes sur une production plus grande. Or, comme nous l’avons vu plus haut, la valeur de l’investissement total à l’hectare sur la première sole est indépendante de la superficie. Donc il n’y a pas de possibilité d’économies d’échelle puisqu’en moyenne les grandes et les petites exploitations réalisent le même volume d’investissement à l’hectare. Il y aurait possibilité d’économies d’échelle si l’investissement total à l’hectare des grandes exploitations était significativement plus faible que celui des petites exploitations et si, en même temps, leur investissement en « labours, fumiers et semences » (appréhendé comme indice de performance, comme reflet des rendements potentiels) était identique ou supérieur à celui des petites exploitations. Si économies d’échelle il y a, il faut qu’elles procèdent non pas d’un miracle mais d’un investissement « hors sol » initial moindre. Ainsi, si les grandes exploitations parviennent avec un cheptel (mort et vif) moins coûteux à obtenir des performances identiques à celles qu’obtiennent les petites exploitations on aura la preuve qu’elles réalisaient effectivement des économies d’échelle. Or rien ne permet d’affirmer que l’investissement total à l’hectare des grandes exploitations était inférieur ou supérieur à celui des petites (figure 3). Si on en reste là, il n’y a strictement aucune différence en terme d’investissement à l’hectare et de performance à l’hectare entre les petites et les grandes exploitations. Les différents graphiques incitent toutefois à se demander si nous ne sommes pas en présence de deux régimes agraires différents. En effet, si le profil des grandes exploitations est assez homogène celui des petites exploitations est très dispersé le long de l’axe des ordonnées. Les deux graphiques font clairement apparaître deux groupes de petites exploitations, les unes très performantes, les autres qui accusent un net retard en termes de valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences ». Est-il possible d’identifier les petites exploitations performantes ? Les graphiques précédents soulèvent un autre problème : comment expliquer que les grandes exploitations qui disposent d’un fort cheptel ne parviennent pas à égaler les performances en termes de « labours, fumiers et semences » faits et jetés sur la première sole des petites exploitations les plus performantes ?

Présentation du modèle

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Afin de répondre aux questions précédentes nous avons testé plusieurs modèles inspirés des méthodes de l’économétrie. Nous avons cherché à identifier les déterminants de la valeur à l’hectare des « labours, fumiers et semences » sur la première sole. Quelles sont les variables à notre disposition qui nous permettraient de comprendre les performances différentielles des exploitations ?

La conception du modèle

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L’âge de l’exploitant constituera la première variable. On peut supposer qu’un agriculteur expérimenté profite d’un effet d’expérience et qu’il a réussi, au long d’une vie de labeur, à se constituer une exploitation à sa main qu’il exploite selon les meilleurs procédés. La valeur du cheptel à l’hectare est la seconde variable retenue. En bon physiocrate, l’exploitant cherchera à augmenter le volume de son cheptel afin d’améliorer les amendements. On sait que le volume du cheptel est parfaitement corrélé à sa valeur, il est donc souhaitable de retenir un indice en valeur plutôt qu’un indice en termes d’ugb. En outre, il a semblé nécessaire d’évaluer l’effet « moutons ». Nous avons donc réalisé deux modèles, le premier tient compte du troupeau de moutons, le second l’exclut.

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La superficie de la première sole est évidemment une variable centrale. Afin de mesurer l’efficacité des différents types d’exploitations, nous avons distingué trois catégories d’exploitations : les exploitations dont la première sole représente moins de 3 ha constituent la première catégorie, les exploitations consacrant plus de 10 ha à la sole des blés, représentent la seconde catégorie. La dernière catégorie est une variable muette, elle correspond aux exploitations de 3 à 10 ha [38][38] On qualifie aussi les variables muettes de variables.... On peut supposer que les grands exploitants sont capables, compte tenu de la valeur de leur cheptel et de leur équipement, d’amender dans de bonnes conditions la première sole et de multiplier les labours. En dépit de ce que nous savons, nous supposerons aussi qu’ils sont susceptibles de réaliser des économies d’échelle. Les grandes exploitations réalisent des économies d’échelle si la valeur à l’hectare du capital « hors sol » (ici mesurée par la valeur du cheptel à l’hectare [39][39] Les économies d’échelle que les exploitations peuvent...) baisse lorsque la taille de l’exploitation augmente, pourvu, toutefois, que la valeur des « labours, fumiers et semences » ne baisse pas, sauf si l’on suppose qu’avec un investissement moindre en « labours, fumiers et semences » à l’hectare les grandes exploitations obtiennent des rendements supérieurs aux autres exploitations, ce qui, répétons-le, est assez improbable. Afin d’étoffer l’échantillon de grandes exploitations, nous avons classé dans cette catégorie l’exploitation de Louis Dejoye [40][40] Inventaire après le décès de Louis Dejoye dressé le....

42

La valeur moyenne de l’hectolitre de blé durant le mois de l’inventaire nous permettra de tenir compte de l’influence de la conjoncture agro-frumentaire sur la valeur des semences.

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Afin d’affiner notre modèle nous avons introduit plusieurs variables muettes supplémentaires. Nous avons distingué trois zones : la Beauce, le Vexin et le Gâtinais (le Gâtinais est la variable muette). On peut s’attendre à ce que le coefficient des exploitations beauceronnes soit négatif et celui des exploitations du Vexin positif. La seconde variable muette concerne la première période. Si l’on admet que les exploitations ont substantiellement amélioré leurs niveaux de performances, la seconde période devrait présenter un coefficient positif. Une dernière variable muette a été introduite pour tenir compte du mois au cours duquel ont été évalué les « labours, fumiers et semences ». On peut supposer que les évaluations varient au cours de l’année-récolte. Nous avons considéré que les mois les plus proches de la moisson soit avril, mai, juin et, le cas échéant, juillet, devaient présenter un coefficient significativement positif, la variable muette représente donc les mois d’octobre à mars. Si cette hypothèse était vérifiée nous serions amenés à reconsidérer le statut que nous avons accordé aux « labours, fumiers et semences » puisque leur valorisation dépendrait du mois au cours duquel est effectuée la prisée. Le modèle comprend donc neuf variables et une constante [41][41] Il n’a pas semblé possible de retenir un indice global.... À partir de ce modèle de base, nous avons fait varier les critères afin de mieux cerner les déterminants des performances des exploitations.

Performances des petites et des grandes exploitations

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Nous présentons dans un premier temps deux modèles globaux, le premier tient compte de la valeur des moutons le second l’élimine. Nous présenterons dans un second temps les résultats des régressions pour chaque période. Dans la troisième section nous étudierons les résultats des régressions par zones. Nous obtenons les résultats suivants à partir de l’échantillon de 103 exploitations [42][42] Afin de clarifier nos choix nous devons préciser que....

Tableau 7 - Modèle avec moutons (103 exploitations)Tableau 7

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

Tableau 8 - Modèle sans moutons (103 exploitations)Tableau 8

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

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Les régressions sont globalement significatives. Le coefficient de régression s’élève à 0,603 [43][43] F* = 15,71. dans le premier modèle, à 0,600 dans le second [44][44] F* = 15,54.. On constate, que le mois au cours duquel la prisée est réalisée et l’âge de l’exploitant n’ont que fort peu d’influence sur la valeur des « labours, fumiers et semences », de surcroît, leurs coefficients ne sont pas significatifs et sont loin de l’être [45][45] On ne peut donc pas mettre au jour un effet d’expérience.... Les exploitations de la seconde période surclassent nettement celles de la première période. Sur le plan géographique, le Vexin distance les deux autres zones, mais la différence entre les exploitations beauceronnes et celles du Gâtinais n’est pas significative.

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La valeur moyenne de l’hectolitre de froment a un effet nettement positif sur la valeur des « labours, fumiers et semences ». Elle recoupe partiellement la distinction période 1 / période 2 comme nous le verrons plus loin. On peut donc supposer que les experts tiennent compte de la valeur vénale des grains ensemencés.

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Les résultats les plus intéressants concernent la dernière variable muette (superficie) et la variable « cheptel / h ». On peut s’étonner que les grandes exploitations, dont l’investissement en cheptel est supérieur à la moyenne, ne parviennent pas à convertir cet investissement en amendements sur la sole des blés [46][46] En ce qui concerne la première période la valeur du.... Il faut souligner que la variable « valeur du cheptel à l’hectare » n’est plus significative si l’on élimine les moutons mais que son effet est faible si l’on retient les moutons. La confrontation des deux modèles indique que les moutons, qui représentent un investissement très lourd, ne participent que très peu à la mise en valeur de la première sole.

Variations des performances dans le temps et dans l’espace

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Le modèle démontre que trois variables jouent un rôle essentiel : la valeur de l’hectolitre de froment, la zone géographique (il y a une nette opposition entre le Vexin et le canton de Milly-la-Forêt) et la période. De ce dernier point de vue il y a de net progrès qu’il faut identifier avec plus de précision. Nous proposons une seconde série de modèles qui concerne chacune des deux périodes. Le modèle de base que nous avons retenu prend en compte les variables suivantes :

  • valeur du cheptel à l’hectare (avec et sans moutons) ;

  • valeur de l’hectolitre de froment ;

  • Superficie. Les trois classes d’exploitations ont été conservées (variable muette, classe de 3 à 10 ha) ;

  • Zones. Les exploitations du canton de Milly-la-Forêt s’opposent à celles du canton de Marines (variable muette, canton de Milly-la-Forêt) ;

  • Âge de l’exploitant.

La variable « période » n’a plus de raison d’être puisque le premier modèle concerne la première période et le second modèle la seconde période. Nous proposons une seconde série de modèles qui concerne chacune des deux périodes. Les deux premiers modèles concernent la première période, le premier tient compte des moutons, le second les élimine.

Tableau 9 - 1re période : modèle avec moutonsTableau 9

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

Tableau 10 - 1re période : modèle sans moutonsTableau 10

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

49

Avant de commenter ces résultats, examinons ceux obtenus pour la deuxième période.

Tableau 11 - 2e période : modèle avec moutonsTableau 11

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

nb : R² = 0,72 ; F* = 14,58.

Tableau 12 - 2e période : modèle sans moutonsTableau 12

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

nb : R² = 0,72 ; F* = 14,67.

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Les quatre modèles appellent une première remarque qui concerne la variable « hectoble » [47][47] La variable « hectoble » représente la valeur de l’hectolitre.... Durant la première période, son coefficient n’est pas significatif au seuil de 10 %. Si l’on excepte les années 1816-1817, les prix sont relativement faibles. Au contraire, les prix sont très élevés durant la seconde période et le coefficient devient significatif. On peut supposer que les variations du coefficient reflètent partiellement ces phénomènes [48][48] À moins que les évaluations soient de meilleures qualités.... La valeur des « labours, fumiers et semences » dépend, sans doute, partiellement de la valeur des intrants, elle représente donc un coût standard qui est un reflet déformé des coûts effectivement supportés par l’exploitant.

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L’accroissement du différentiel entre les deux cantons constituera la seconde remarque. Dans tous les cas, les exploitations de Marines surclassent très nettement celles de Milly-la-Forêt. Entre le début de la Restauration et celui du Second Empire, les performances de Marines s’accroissent substantiellement (elles doublent), celle de Milly-la-Forêt font pratiquement du « sur place ». On a là la réponse à l’une des questions que nous nous posions plus haut. Les petites exploitations du Vexin se distinguent très nettement de celles du canton de Milly-la-Forêt, elles apparaissent comme hyper-performantes contrairement à celles de Milly-la-Forêt.

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Le phénomène le plus étonnant réside dans l’évolution de la variable « cheptel/h ». Durant la première période, la valeur du cheptel à l’hectare a une incidence significative sur la valeur des « labours, fumiers et semences ». Au cours de la deuxième période, elle perd toute influence ! On peut s’étonner d’une évolution si nette et si rapide.

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La première explication que l’on peut avancer renvoie au fait que certains propriétaires, qui mettent en valeur leur terre, font appel à un cheptel mercenaire puisqu’ils n’en ont pas. C’est le cas de trois exploitants de Marines dont l’un est « propriétaire » [49][49] Il est qualifié de « propriétaire » dans le recensement..., le second « batteur en grange » et le troisième « journalier ». L’inventaire d’Anaïs Angélique Vattier, femme de Jean Baptiste Ambroise Paris, « batteur en grange » à Commeny, fait mention d’une dette, à l’égard du « Sr Louis Gouet, cultivateur à Commeny […] pour travaux de culture », pour une « somme de quarante deux francs quarante centimes » [50][50] Inventaire dressé le 13 juillet 1855, minutes Batardy,.... La prisée de l’inventaire de Jacques Gobet, « propriétaire » demeurant à Chars, indique : « 157° Les labours fumures & semences faits & mis sur douze ares soixante seize centiares de terre à Chars lieudit le bois franc ou la fente de Bouconvilliers & sur vingt huit ares huit centiares de terre à Chars lieudit la Gargouville du bois de l’hôtel dieu ensemencés en blé […] » pour un montant de 113 francs [51][51] Inventaire dressé le 29 octobre 1857, minutes Batardy,.... Le couple Gobet-Bouillette loue l’essentiel de ses possessions, mais les deux pièces de terre évoquées ci-dessus sont mises en valeur à son profit, sans doute par quelque cultivateur, peut-être l’un des locataires du couple [52][52] Le couple se livre à un petit commerce de foin et de....

54

La seconde explication qui permet de comprendre l’altération du lien entre la valeur du cheptel et la valeur des « labours, fumiers et semences » renvoie à un tout autre ordre de problèmes. Les fumiers de cour et les autres fumures produits au sein de l’exploitation ne sont pas les seules possibilités d’amendements dont disposent les exploitants. Les gros cultivateurs de Marines se fournissent en « poudrette ». Les différentes classes d’exploitants achètent du fumier à d’autres cultivateurs comme l’indique parfois la liste des dettes actives. Mais cette remarque, pas plus que la précédente, ne saurait expliquer la position originale des grandes exploitations, qui n’égalent jamais les performances des petites. Il faut donc admettre, que les grandes exploitations et les petites ne fonctionnent pas de la même façon et, qu’une charge en bétail à l’hectare plus importante n’induit pas nécessairement d’amélioration dans la valeur des « façons » sur la première sole. La troisième explication renvoie à la logique des processus d’investissement des différents types d’exploitations. Tout se passe comme si les grands exploitants privilégiaient des formes d’investissement « hors sol », « hors première sole » pour être plus précis. De ce point de vue, les moutons représentent un investissement autonome, qui ne joue qu’un rôle accessoire dans la mise en valeur de la première sole. Il faut, pour être complet, indiquer que certains exploitants fument partiellement la seconde sole. Il s’agit d’une pratique signalée par Kyung-Keun Kim dans le Vexin et par Jean-Marc Moriceau en Plaine de France. Les exploitants peuvent faire le choix de fumer partiellement la sole d’avoine au détriment de la sole des blés d’hiver. Mais la portée de cette explication doit être relativisée puisque cette pratique concerne aussi bien les petites que les grandes exploitations.

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Une dernière remarque concerne l’effet de la variable « âge ». Il semble que l’on soit en présence de deux régimes différents. Durant la première période, les défunts les plus âgés réalisent des investissements plus importants. On peut supposer qu’ils bénéficient d’un effet d’expérience. Ce ne semble plus être le cas durant la seconde période.

Différentiels de performance ou de développement ?

Des petites exploitations performantes à Marines

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Une dernière série de modèles doit nous permettre d’apprécier les performances relatives des exploitations au sein des deux zones. Nous avons réalisé quatre modèles. Le premier concerne les exploitations de Marines, les trois autres les exploitations de Milly-la-Forêt. Nous avons retenu des modèles simples. Le modèle de Marines est construit à partir de trois variables : « valeur du cheptel à l’hectare », « la superficie de la première sole » et une variable muette (période 1, variable muette).

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À Milly-la-Forêt nous avons ajouté une variable qui tient compte de la valeur moyenne des « terres » ou « terres labourables » des communes [53][53] Nous avons retenu un principe de domiciliation très... et une dernière variable qui tient compte de la valeur total de « l’actif meuble » (au sens fiscal du terme) de l’exploitation.

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À Marines, la progression du niveau d’investissement sur la première sole entre les deux périodes est fulgurante sur les petites exploitations. Les grandes exploitations du Vexin sont incontestablement à la traîne [54][54] Il faut relativiser les résultats de cette régression..... On peut s’étonner de ce que le coefficient cheptel/h devienne significatif. En réalité cela tient au fait que le modèle retient les deux périodes. Il faut en outre souligner que l’effet « cheptel » est très faible, si faible que les grandes exploitations en bénéficient à peine en dépit de leur troupeau de moutons.

Tableau 13 - Modèle de Marines (trois variables)Tableau 13

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

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Sur la base de tels résultats il est impossible d’expliquer les performances différentielles des petites et des grandes exploitations. On ne peut que constater que les petites exploitations sont très performantes. Que faut-il mettre en cause ? Il semble que les grandes exploitations convertissent malaisément leur charge en bétail, en grande partie constituée de moutons, en amendements sur la sole des blés d’hiver.

60

L’échantillon d’exploitations de Milly-la-Forêt est plus fourni que celui de Marines (64 exploitations contre 41). Outre un modèle global, il a été possible de construire un modèle qui concerne la première période.

Tableau 14 - Modèle de Milly-la-Forêt (six variables)Tableau 14

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

nb : Le R² est relativement faible (0,4) mais la régression est significative (F* = 4). Le passage en log améliore la valeur du R² (0,48) mais n’apporte aucune information supplémentaire.

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On constate que trois variables agissent positivement sur la valeur des « labours, fumiers et semences » à l’hectare. La charge en cheptel, l’âge de l’exploitant et la qualité des terres mises en valeur. La valeur de l’hectolitre de froment et la taille des exploitations (que l’on retienne la superficie de la première sole ou la valeur totale l’actif meuble agricole) n’ont aucune incidence sur la valeur des « labours, fumiers et semences » à l’hectare.

Retard de développement à Milly-la-Forêt

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Le modèle concernant les deux périodes va nous permettre de mesurer tout ce qui sépare Marines de Milly-la-Forêt. On est en droit de s’attendre à ce que les performances des exploitations s’améliorent à Milly-la-Forêt comme à Marines entre les deux périodes. Or il n’en est rien, comme l’indique le tableau ci-dessous. Le différentiel entre les deux périodes n’est pas statistiquement significatif au seuil de 5 % et il est faible.

Tableau 15 - Modèle de Milly-la-Forêt, deux périodes (six variables, 64 exploitations)Tableau 15

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

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Il faut souligner que si la régression est significative le r² est très faible (0,26). En dépit de cette remarque, on ne peut qu’être frappé par l’absence de progrès entre les deux périodes si on compare ces résultats à ceux de Marines. On peut y voir le fait que notre échantillon est trop étroit mais une cette remarque devrait valoir pour Marines comme pour Milly-la-Forêt. La valeur moyenne des terres de la commune est la seule variable qui a un effet statistiquement significatif au seuil de 5 %. Nous avons vu plus haut qu’il n’était pas possible de faire la distinction entre les exploitations de la Beauce et celles du Gâtinais. Il semble que plus qu’un zonage fondé sur des dénominations traditionnelles, il faille s’appuyer sur une variable plus fine [55][55] Nous remercions Jean-Michel Chevet pour ses remarques.... Dans le canton de Milly-la-Forêt, les exploitations les plus performantes sont celles qui sont situées dans les terroirs dont les terres labourables sont de bonne qualité, ce qui ne préjuge en rien de la structure du terroir. On peut se demander si un tel constat est exportable.

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Le passage en log [56][56] Il faut rappeler ici que le passage en log permet une... des données améliore nettement la qualité de la représentation [57][57] R² = 0,4 ; F* = 6,46. mais ne modifie pas le constat précédent. Rien n’indique que les performances en termes de « labours, fumiers et semences » s’améliorent entre les deux périodes.

Tableau 16 - Modèle de Milly-la-Forêt, deux périodes (six variables, 64 exploitations). Passage des données en logarithmeTableau 16

* Significatif au seuil de 5 %.

** Significatif au seuil de 10 %

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On peut par contre noter que la charge de cheptel a un effet positif mais relativement faible et que la qualité des terres a toujours un effet nettement positif. Pour le reste, on perçoit à peine un effet d’expérience d’une part et, d’autre part, la superficie des exploitations n’a aucune incidence statistiquement significative. Ici, contrairement à Marines, les petites exploitations ne sont pas plus performantes que les grandes exploitations. Soulignons pour terminer que si l’on isole les exploitations de la première période on constate que l’âge joue un rôle significatif et que l’effet de la charge de cheptel est assez important. Ces deux phénomènes n’ont plus ou peu d’incidence sur les performances des exploitations au cours de la seconde période. Faut-il voir dans ces différents résultats un retard relatif du sud de la région parisienne ?

66

*

67

La mesure des performances des petites exploitations (essentiellement céréalicultrices) dans le cœur du Bassin Parisien constituait l’objectif de ce travail. Nos résultats appellent quelques commentaires. Une première remarque s’impose d’emblée. Nous ne prétendons pas expliquer à travers les modèles et les statistiques que nous avons exposés le maintien de la petite paysannerie. Nous sommes simplement en mesure d’affirmer que les petites exploitations de cette région ne souffraient pas d’un handicap structurel.

68

On pourra tirer de ce travail deux conclusions qui bousculent partiellement les schémas historiographiques dominants. En premier lieu, les grandes exploitations ne parviennent pas à réaliser des économies d’échelle [58][58] Une entreprise réalise des économies d’échelle lorsqu’elle.... En second lieu, il existe deux régimes agraires propres aux petites exploitations. Dans le nord de la Seine-et-Oise les petites exploitations sont très performantes. Dès la Restauration, elles étaient capables de convertir très efficacement leur cheptel en amendements. Sous le Second Empire, elles usent de toutes les ficelles à leur disposition pour améliorer l’investissement destiné à la sole des blés d’hiver. On ne saurait en dire autant des petites exploitations du canton de Milly-la-Forêt. Mais on ne sait ce qu’il faut mettre en cause de l’inefficacité des processus mis en œuvre par les exploitants ou de la mauvaise qualité des terres mises en valeur.

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Sur le plan méthodologique nous avons procédé à un double décentrement par rapport aux analyses traditionnelles. D’une part, nous avons choisi de retenir les indices financiers plutôt que des indices physiques ; d’autre part, nous avons retenu un indice qui concerne les intrants et non les produits (les récoltes ou leur valorisation marchande). Il faut se demander si ce parti est toujours viable. Il faut évoquer ici une limite qui est intimement liée à notre perspective comparatiste. Les modalités de valorisation des « labours, fumiers et semences » varient sans aucun doute au cours du temps long. On ne saurait donc sans précaution exporter cette méthode pour d’autres périodes.

70

Une dernière série de limites concerne la portée de nos résultats. Il n’est pas tout à fait anecdotique de remarquer que les coefficients de régression obtenus sont parfois assez faibles. Il reste une marge d’incertitude. Est-ce si grave ? Ce n’est pas certain. Les facteurs de la croissance économique et ceux qui déterminent l’efficacité des processus de production sont partiellement endogènes. Il est fort probable qu’une partie des performances de Marines s’explique par des facteurs non strictement agraires et très difficilement décelables. À ce titre, il faudrait en particulier pouvoir mesurer la qualité des réseaux routiers. Les exploitants de Marines bénéficient sans doute de conditions de commercialisation de leurs surplus frumentaires meilleures que celles dont doivent se contenter les exploitants de Milly-la-Forêt. Il faut aussi souligner que nous ne prenons en compte qu’une partie de l’activité des exploitants.

71

Nous voulons terminer cet exposé sur une note optimiste quant à la portée de nos résultats. Les différents graphiques font apparaître que les grandes exploitations du Vexin obéissent toutes au même schéma. Elles présentent toutes un volume d’investissement à l’hectare et une structure de l’investissement parfaitement comparables. On ne peut croire au hasard. En dépit de l’étroitesse de l’échantillon il est évident que nous saisissons clairement leur fonctionnement et les limites de leur efficacité.


Annexe

Annexe I

Graphique 1 - Date des inventaires. Deux périodesGraphique 1

Graphique réalisé à partir de l’échantillon de 275 inventaires dépouillés.

Annexe II

Graphique 2 - Rapport entre la superficie de la première sole et de la seconde sole. Milly-la-Forêt et Marines. Première périodeGraphique 2

Graphique réalisé à l’aide du logiciel past. Échelle log-log. L’axe « sup ble » correspond à la superficie de la première sole, l’axe « sup avoine » correspond à celle de la seconde sole. r = 0,85, f* = 43,26. Le coefficient de corrélation est encore plus élevé si l’on retient les valeurs brutes, il atteint 0,96. Échantillon de 17 exploitations.

Graphique 3 - Rapport entre la superficie de la première sole et de la seconde sole. Milly-la-Forêt et Marines. Seconde périodeGraphique 3

Graphique réalisé à l’aide du logiciel past. Échelle log-log. r = 0,85, F* = 43,26. Le coefficient de corrélation est encore plus élevé si l’on retient les valeurs brutes, il atteint 0,96. Echantillon de 17 exploitations.

Annexe III

Carte 1 - Pourcentage de « terres labourables » ou de « terres » dans les finages selon le cadastre de 1817 (canton de Milly-la-Forêt)Carte 1
Carte 2 - Pourcentage de « terres labourables » ou de « terres » dans les finages selon le cadastre de 1833 (canton de Marines)Carte 2

Annexe IV

Graphique 1 - Investissement à l’hectare durant la seconde période. 41 exploitations. Passage en log de la superficie de la première soleGraphique 1

r = 0,10 ; p(uncorr) = 0,53 ; f = 0,41.

Graphique 2 - Valeur des « labours, fumiers et semences » à l’hectare durant la seconde période. 41 exploitations. Passage en log de la superficie de la première soleGraphique 2

r = - 0,16 ; p(uncorr) 0,32 ; f = 1,02.


Bibliographie

  • Baulant, Micheline, « Niveau de vie paysans autour de Meaux en 1700 et 1750 », Annales esc, mars-juin 1975, p. 505-518 ;
    —, Schuurman, Anton J., et Servais, Paul (dir), Inventaires après décès et ventes de meubles. Apports à une histoire de la vie économique et quotidienne, xvie-xixe siècle, Louvain-la-Neuve, Académia, 1988.
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  • Denis, Yves, « La dette hypothécaire en France au début de la Restauration d’après une enquête du gouvernement », Actes du 89e congrès national des sociétés savantes, Lyon 1964, Paris, Imprimerie Nationale, 1964, p. 347-363.
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  • Jessenne, Jean-Pierre, Pouvoir et révolution au village. Artois 1760-1848, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987.
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    —, Les Fermiers de l’Île-de-France xve-xviiie siècle, édition revue et corrigée, Fayard, Paris, 1994 ;
    —, « Au rendez-vous de la Révolution agricole dans la France du xviiie siècle. À propos des régions de grande culture », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 1994, vol. 49, n° 1 ;
    —, « Les grandes exploitations en France du xviie au xixe siècle. Au cœur du changement ? » in Les Sociétés rurales en Allemagne et en France (xviiie et xixe siècles) Actes du colloque de Göttingen (23-25 novembre 2000), Rennes, Association d’Histoire des Sociétés Rurales, « Bibliothèque d’histoire rurale, 8 », 2004, p. 65-82 ;
    —, et Postel-Vinay, Gilles, Ferme, Entreprise, Famille. Grande exploitation et changements agricoles xviie-xixe siècles, Paris, Éditions de l’ehess, 1992.
  • Schweitz Arlette, La Maison tourangelle au quotidien. Façon de bâtir, manière de vivre (1850-1930), Paris, Publication de la Sorbonne, 1997.
  • Philippe, Vigier, Essai sur la répartition de la propriété foncière dans la région alpine. Son évolution des origines du cadastre à la fin du Second Empire, Paris, sevpen, 1963.

Notes

[1]

Voir en particulier Moriceau, 1988, p. 221-231 ; id., 1994. Voir aussi Moriceau et Postel-Vinay, 1992.

[2]

Jessenne, 1987.

[3]

Jean-Pierre Jessenne est très mesuré sur les avantages dont bénéficieraient les grands fermiers en la matière.

[4]

Kautsky, 1909 (1979).

[5]

Voir en particulier à ce sujet Denis, 1964, p. 347-363.

[6]

Il faut toutefois distinguer deux ordres de discours. Celui de Kautsky, qui a un caractère politique, et celui des historiens qui se contentent d’énumérer les avantages dont jouit la grande exploitation par rapport à la petite. Mais au cœur de ces deux discours on trouve les mêmes fondements idéologiques : la grande exploitation est inéluctablement plus performante que la petite en raison de son caractère capitaliste. Quels que soient les courants économiques dont se réclament les auteurs depuis Quesnay, ce sont les avances ou les capitaux que les grands fermiers lancent dans la production qui expliquent les performances inégalables de leur exploitation.

[7]

Hubscher, 1985, p. 3-4. Il faut noter qu’y compris au pays d’Arthur Young les petits exploitants sont nombreux comme l’indique une étude récente. Voir à ce sujet Chevet, 2010, p. 37-54. Les chiffres que fournit Kautsky démontrent que dans l’empire allemand de la fin du xixe siècle les petits exploitants sont très nombreux.

[8]

Garnier et Hubscher, 1984.

[9]

Moriceau, 1994, p. 36.

[10]

C’est la distinction qu’institue Jacques Dupâquier dans son résumé de la thèse de Kim, 1999, p. 63.

[11]

Arch. dép. Val-d’Oise, cote 3p, matrice des sections Du Bellay (3p/86), Cléry (3p/208), Commeny (3p/212), Théméricourt (3p/736), Gadancourt (3p/333), Gouzangrez (3p/362) et Nucourt (3p/552). Voir annexe iii, carte 2.

[12]

Dans les communes de vallées, les prés occupent plus de 10 % des superficies comme à Moussy, Brignancourt, Santeuil ou Ableiges. Dans certaines communes, ce sont les bois qui dominent comme à Marines, Brignancourt (encore), Le Heaulme ou Avernes : Arch. dép. Val-d’Oise, cote 3p, matrices des sections de Moussy (3p/523), Brignancourt (3p/149), Santeuil (3p/693), Ableiges (3p/1), Marines (3p/462/1) et Le Heaulme (3p/388).

[13]

Si l’on considère qu’une cote cadastrale de plus de 30 ha représente une grande propriété, on peut estimer que la grande propriété représente plus de 50 % des propriétés dans 12 des 25 communes du canton pour lesquelles nous avons dépouillé les matrices de rôles du cadastre originel. Dans 24 communes, les cotes de plus de 30 ha représentent plus de 40 % de la superficie imposable. Le seuil de 30 ha, comme n’importe quel seuil, est contestable. Voir sur ce problème les développements de Vigier, 1963, p. 19 et suiv. Le seuil que nous avons retenu renvoie à une idée simple : en Seine-et-Oise, compte tenu de la valeur des baux, un propriétaire disposant de 30 ha peut en principe vivre confortablement des revenus que lui procure sa propriété.

[14]

À Milly-la-Forêt, dans la partie du canton que nous qualifions de beauceronne, les terres labourables représentent entre 80 % et 95 % de la superficie des communes : 79,89 % à Gironville selon les matrices originelles du cadastre réalisé entre 1811 et 1817, 94,95 % du terroir à Mespuits, etc. selon la même source. Arch. dép. Essonne, cote 3p, matrices des sections de Gironville (3p/2649), Mespuits (3p/2899). Voir annexe iii, carte 1.

[15]

À Milly-la-Forêt, les cotes de plus de 30 ha représentent plus de 50 % de la superficie des terroirs dans 7 communes sur 16 pour lesquels nous avons dépouillé les matrices originelles des rôles du cadastre. La grande propriété est particulièrement forte dans la partie beauceronne du canton. Les cotes de plus de 30 ha représentent 60,99 % des superficies à Gironville, 58,13 % à Valpuiseaux, 54,53 % à Brouy, 51,27 % à Mespuits et 51,25 % à Puiselet-le-Marais. Arch. dép. Essonne, cote 3p, matrices des roles de Gironville (3p/2650), Valpuiseaux (3p/3446), Brouy (3p/2203), Mespuits (3p/2900) et Puiselet-le-Marais (3p/3167).

[16]

Dans la partie Gâtinaise du canton les bois occupent entre 11,18 % de la superficie des terroirs à Maisse, et 31,88 % à Milly-la-Forêt. Les terres labourables dans ces deux communes représentent respectivement 64,23 % et 45,60 % des terroirs. Dans certains terroirs du Gâtinais, comme à Dannemois ou Soisy la vigne occupe près de 5 à 10 % des terroirs (chiffres ronds). Dans d’autres communes du Gâtinais, ce sont les friches ou les prés qui occupent une large fraction de l’espace. Arch.dép. Essonne, cote 3p, matrice des sections de Maisse (3p/2813/2814), Milly-la-Forêt (3p/2906/2907), Dannemois (3p/2454) et Soisy-sur-École (3p/3412).

[17]

Le calendrier de la tenue des inventaires explique cette absence de données. Les inventaires après décès sont rarement dressés au cours du mois de juillet, plus rarement encore au cours du mois d’août (voir graphique i en annexe). De plus les indications de la prisée sont souvent inexploitables.

[18]

Le corpus d’inventaires comprenait à l’origine 275 inventaires. Nous n’avons retenu pour cette étude que les exploitations dont nous connaissions avec une marge d’erreur très faible la superficie de la première sole. L’un des inventaires est daté du mois de novembre 1814. Le corpus de Marines pour la première période est moins homogène que celui de Milly-la-Forêt. Dans ce second canton, les minutes des trois notaires ont été systématiquement dépouillées pour la période 1815-1820 (Arch. dép. Essonne, 2 e 83, 2 e 84 et 2 e 61). À Marines nous avons retenu tous les inventaires du notaire Cailleux de Marines (Arch. dép. Val-d’Oise, 2 e 22) et quelques inventaires des notaires Dubut (ibid., non coté lors du dépouillement, actuellement 2 e 31), Delacour (ibid., 2 e 9), Parmentier (ibid., 2 e 24) et Ragon (ibid., 2 e 15).

[19]

Le coefficient « deux » n’est pas toujours vérifié dans la pratique. Il représente toutefois une estimation statistiquement fiable. Pour plus de précision, voir Herment, 2009, p. 535 et suiv.

[20]

Ce terme est celui qu’emploient les notaires pour désigner la première partie de l’inventaire au cours de laquelle ils désignent et qualifient le défunt, les requérants, les témoins, les experts et les raisons pour lesquels l’inventaire est dressé.

[21]

La littérature sur les inventaires après décès est foisonnante. Nous ne citerons ici que deux titres qui ont été particulièrement précieux durant notre apprentissage : Baulant, Schuurman et Servais, 1988 ; et Schweitz, 1997. Il nous faut aussi citer le résumé de la thèse de Kyung-Keun Kim (1998-1999) par Jacques Dupâquier.

[22]

Le taux de fumure de la première sole représente la portion (ou le pourcentage) de la première sole sur laquelle des fumiers ont été « jetés ».

[23]

Voir à ce sujet les travaux de Moriceau, 1994a et 1994b, chap. xi et xii.

[24]

Résumé de la thèse de Kyung-Keun Kim par Jacques Dupâquier, 1999, p. 46 et suiv.

[25]

Une demi-fumure représente une fumure moins riche que celle qui est en principe appliqué à la première sole selon les standards locaux. Dans notre modèle, la valeur des fumures étant exprimée par le rapport entre la valeur de la fumure et la superficie à laquelle elle s’applique, une demi-fumure a deux fois moins de valeur à l’hectare qu’une fumure. Il advient dans certains cas que les notaires évoquent des quarts de fumure.

[26]

Inventaire après le décès de Laurent Noël Dufour, minutes Batardy, Arch. dép. Val-d’Oise, 2 e 22 / 274. La première sole couvre 39,1700 ha, la valeur des façons de labour, fumiers et semences s’élèvent à 9 336,46 francs.

[27]

Inventaire après le décès de Jean Hamot, minutes Batardy, Arch. dép. Val-d’Oise, 2 e 22 / 265. La superficie de la première sole représente 31,8341 ha.

[28]

On constate que l’hectare de labour est évalué à 19,9999 francs, autant dire 20 francs.

[29]

Inventaire après le décès de Charles Chachignon, le 14 décembre 1852, Arch. dép. Essonne, 2 e 83/72.

[30]

Inventaire après le décès de Marie Anne Chandelier, le 4 avril 1856, minutes Saucier, ibid., 2 e 61/197.

[31]

Inventaire après le décès de Blandine Blanquet épouse de Jacques Nicolas Truffaut, cultivateur à Ws, le 11 mai 1852, Arch. dép. Val-d’Oise, minutes Batardy, 2 e 22/260.

[32]

Moriceau et Postel-Vinay, 1992, p. 206.

[33]

Sans entrer dans le détail des arguments de Micheline Baulant, nous pensons comme elle, que « dans l’ensemble, on peut considérer que les appréciations étaient faites par des gens honnêtes et compétents » : Baulant, 1975, p. 505-518. On ajoutera que la prisée du mobilier constituait la justification de la fortune du défunt auprès de l’administration fiscale. Or, l’administration était assez vigilante. Quoi que le notaire ait pu ou voulu cacher, en accord avec la famille, il lui fallait bien tenir compte des exigences de l’administration.

[34]

Lorsque les coefficients de corrélation sont significatifs au seuil de 5 % la ligne est en caractères gras.

[35]

Jean-Claude Farcy précise que « l’élevage bovin dans les grandes fermes est… de nature différente de celui pratiqué dans la petite culture. Pour celle-ci les bêtes de petite taille restent prédominantes, faute de nourriture suffisante, en raison de la faible surface des exploitations ; et leur élevage a pour seul but la consommation familiale, le veau n’étant qu’un produit accessoire comme l’indique la Société d’Agriculture de Chartres. L’augmentation de l’effectif du troupeau bovin est donc le fait des seules grandes et moyennes exploitations qui accroissent ainsi la part de leurs productions commercialisées » : Farcy, 1986, p. 206.

[36]

Nous avons établi une statistique qui concerne les stocks de grains. Elle démontre qu’il existe une forte corrélation entre la valeur de l’hectolitre en stock et la mercuriale. Durant la première période le niveau de corrélation est hautement significatif. Il atteint la valeur absolument improbable de 0,89, en dépit d’un échantillon très étroit (28 mentions de stocks de blé ou de froment). En cas de distorsion trop grande entre les évaluations des experts et la valeur moyenne des blés, les experts justifient leurs estimations. Le notaire Havard qui procède à l’inventaire après le décès de Claude Oziard, cultivateur à Puiselet-le-Marais, précise qu’il « […] est observé que la majeure partie des grains compris sous les articles soixante douze, treize, seize, dix sept, dix huit, et soixante dix neuf ci devant sont estimés à un prix beaucoup moins élevé que le taux actuel, attendu qu’ils ont presque tous été rentrés mouillés. » Une telle observation ne saurait nous surprendre puisque l’inventaire a lieu à l’automne 1816. Le coefficient de corrélation entre les évaluations des experts et la valeur de l’hectolitre de froment est nettement plus faible pour la seconde période (0,51) mais il reste clairement significatif. De ce point de vue c’est la valeur extrêmement élevée du coefficient de la période 1815-1820 qui constitue une véritable surprise. Il faut croire que les blés en stocks ont été systématiquement évalués sur la base de la première qualité de froment, ce ne semble pas être le cas lors de la seconde période. Ces calculs sommaires confirment les observations de Micheline Baulant sur l’honnêteté et la compétence des experts.

[37]

Rappelons que l’on considère que le coefficient de corrélation est considéré comme statistiquement significatif si la probabilité de non-corrélation est inférieure à 5 % ou au pire à 10 %. On remarque que la valeur du F (ou F*) est d’autant plus faible que le coefficient de corrélation est faible et la probabilité de non-corrélation élevée (elle est comprise entre 0 et 1). Nous fournissons dans figure 2 de l’annexe iv le graphique avec passage en log en ce qui concerne la superficie des exploitations de la seconde période.

[38]

On qualifie aussi les variables muettes de variables « auxiliaires » ou de variables « indicatrices ». Lorsque l’on cherche à identifier l’effet sur une régression d’un ensemble de données réparties en n classes (exclusives l’une de l’autre), on introduit n-1 variables. On attribue à chacune des variables représentatives des différentes classes une valeur de 1 sauf aux éléments de l’une d’entre elles auxquels on attribue systématiquement la valeur 0. On parle alors de variable muette. Cette technique permet de mesurer l’effet sur la régression des différentes variables par rapport à la variable muette.

[39]

Les économies d’échelle que les exploitations peuvent réaliser sur le cheptel mort destiné directement à la mise en valeur des terres sont si faibles que leur prise en compte n’a que très peu d’intérêt. Le matériel représente une part infime de l’investissement. Même en tenant compte du matériel roulant la part du cheptel mort représente 10 % de la valeur de l’investissement en moyenne.

[40]

Inventaire après le décès de Louis Dejoye dressé le 6 juin 1817 par le notaire Hamouy : Arch. dép. Essonne, 2 e 61 / 117. La première sole de l’exploitation Dejoye couvre une superficie de 8,6768 ha. Il ne s’agit pas d’une grande exploitation au sens où nous l’avons défini mais elle permet d’étoffer notre échantillon de grande exploitation. Nous aurions pu classer dans cette catégorie une autre exploitation, celle de Charles Lacoffe, dont la profession n’est pas précisée mais qui est qualifié de « cultivateur » dans le recensement de 1836. La première sole couvre 6,5092 ha. L’inventaire indique que Charles Lacoffe possède 38 moutons. On peut se demander si cet exploitant, relativement âgée (61 ans), ne se désengage pas progressivement. Inventaire après le décès de Charles Lacoffe, dressé par le notaire Batardy le 27 décembre 1854, minutes Batardy, Arch. dép. Val-d’Oise, 2 e 22 / 269. La prise en compte des moutons pose un autre problème. Durant la seconde période plusieurs petits exploitants de Marines possèdent quelques moutons.

[41]

Il n’a pas semblé possible de retenir un indice global de richesse pour chacun des agriculteurs ou propriétaires. L’évaluation de la fortune totale pose de nombreux problèmes. Doit-on tenir compte des créances, si oui, lesquelles ? Doit-on prendre en compte les dettes ? Selon les principes que l’on retient, la fortune d’un individu peut varier dans des proportions considérables. Nous avons testé la régression en retenant une définition très large de la fortune des défunts. Les coefficients sont parfois substantiellement modifiés mais leur signe ne change jamais.

[42]

Afin de clarifier nos choix nous devons préciser que les exploitations dont le chef est domicilié dans les communes de Boigneville, Brouy, Champmotteux, Gironville, Mespuits, Prunay, Puiselet-le-Marais et Valpuiseaux constituent notre échantillon beauceron.

[43]

F* = 15,71.

[44]

F* = 15,54.

[45]

On ne peut donc pas mettre au jour un effet d’expérience à ce stade de notre exposé.

[46]

En ce qui concerne la première période la valeur du cheptel à l’hectare est une fonction de la superficie. La transformation en logarithme des données brutes permet d’obtenir un coefficient de régression faible mais significatif au seuil de 5 % (r² = 0,388 ; F* = 10,85). Pour la seconde période la régression, après passage en log des données, est significative (r²= 0,315 ; F* = 4,408).

[47]

La variable « hectoble » représente la valeur de l’hectolitre de froment en Seine-et-Oise à la date de l’inventaire.

[48]

À moins que les évaluations soient de meilleures qualités durant la seconde période et donc plus sensibles aux variations des cours du blé. Cette seconde hypothèse cadre toutefois assez mal avec ce que l’on sait de l’évaluation des stocks de blé dont disposent les exploitations.

[49]

Il est qualifié de « propriétaire » dans le recensement de 1836 et de maçon dans le cadastre de 1833.

[50]

Inventaire dressé le 13 juillet 1855, minutes Batardy, Arch. dép. Val-d’Oise, 2 e 22 / 272.

[51]

Inventaire dressé le 29 octobre 1857, minutes Batardy, ibid., 2 e 22 / 281.

[52]

Le couple se livre à un petit commerce de foin et de pommes. Plusieurs locataires doivent, outre les fermages, 100,10 francs pour livraison de foin, pommes, ou encore « récolte » de pré.

[53]

Nous avons retenu un principe de domiciliation très simple. Si l’exploitant est domicilié dans une commune nous avons retenu la valeur moyenne des terres de la commune que nous avons calculée à partir des matrices originelles des sections du cadastre originel de 1811-1817.

[54]

Il faut relativiser les résultats de cette régression. Le R² est significatif (F* = 10,10) mais relativement faible : 0,464. Il n’en reste pas moins que les petites exploitations du Vexin distancent très nettement les grandes.

[55]

Nous remercions Jean-Michel Chevet pour ses remarques qui nous ont mis sur cette piste.

[56]

Il faut rappeler ici que le passage en log permet une interprétation en termes d’élasticité.

[57]

R² = 0,4 ; F* = 6,46.

[58]

Une entreprise réalise des économies d’échelle lorsqu’elle étale ses charges fixes sur une production plus importante. Pour être parfaitement clair on constate que le rapport « Investissement total » / « Valeur des labours, fumiers et semences faits et jetés sur la première sole » est sans rapport avec la superficie. Si l’on admet que la valeur « des labours, fumiers et semences » est un indice de performance sur la première sole qui reflète les rendements, alors on peut affirmer qu’il n’y a pas d’économies d’échelle.

Résumé

Français

Si depuis les travaux de Jean-Marc Moriceau et de Gilles Postel-Vinay on connaît assez bien les performances en matière de culture des céréales des grandes exploitations du Bassin parisien au xixe siècle, on ignore tout ou presque de celles des petites. Notre objectif est de proposer une relecture des informations disponibles dans les inventaires après décès de 103 exploitants afin de mettre au jour leurs performances en matière céréalière au sein de deux espaces géographiques distincts, le Vexin français et le canton de Marines, à deux époques : le début de la Restauration et celui du Second Empire. Dans la mesure où, à de rares exception près, il est impossible d’évaluer les rendements céréaliers obtenus par les petits exploitants, nous proposons de substituer à ceux-ci un indice financier composite qui reflète l’investissement en « labours, fumiers et semences » faits et jetés sur la première sole. Il s’agit donc de recentrer l’analyse des performances sur les inputs et non sur les produits. Il ne s’agit pas ici de démontrer que ces performances sont systématiquement meilleures que celles des grandes exploitations, mais de mettre en évidence, à l’aide de modèles économétriques, le fait que dans le Vexin les petites exploitations réalisent des investissements très lourds sur la sole des blés d’hiver, sans pour autant subir des déséconomies d’échelle.

Mots-clés

  • bassin parisien (Gâtinais, Vexin, Beauce)
  • économies d’échelle
  • grandes exploitations
  • investissements
  • petites exploitations agricoles
  • rendement et efficacité

English

Thanks to the work of Jean-Marc Moriceau and Gilles Postel-Vinay, we know relatively well how large farms of the Parisian Basin preformed in terms of grain-growing duting the 19th century. We know next to nothing about the performance of smaller ones, however. The goal of this paper is to review the available information drawn from the post-mortem inventories of 103 agricultural operators, so as to build a picture of their grain-growing performances within two distinct area, the French Vexin and the district of Marines, and at two different periods, the beginning of the Restauration and the beginnings of the Second Empire. Since it is almost always impossible to assess the yields for grain small farmers obtained, we propose to replace them with a composite financial index reflecting the investment in « ploughing, manures and seeds » made, applied or sown on the first field in the crop rotation. Peformance analysis is thus refocussed on the inputs rather than on the outputs. We are not trying to argue that the yields were systematically better than those of large farms; we merely want to point out through this econometric modelization the fact that in Vexin at least small farms invested very heavily on Winter wheat fields without registering any diseconomy of scale.

Keywords

  • economies of scale
  • investments
  • large farms
  • Parisian Basin (Gâtinais, Vexin, Beauce)
  • small farms
  • yields and efficiency

Español

Si, desde los trabajos de Jean-Marc Moriceau y Gilles Postel-Vinay, conocemos bastante bien los resultados del cultivo cerealero en las grandes fincas del Bassin Parisien en el siglo xix, en cambio no sabemos nada, o casi nada, de lo que ocurre en las pequeñas. Lo que proponemos en este trabajo es una nueva lectura de las informaciones contenidas en 103 inventarios post mortem de labradores. El objetivo es sacar a la luz sus resultados en el cultivo de los granos en dos espacios geográficos distintos, el Vexin français y el cantón de Marines, en dos momentos: a principios de la Restauración y al inicio del Segundo Imperio. Como, en la mayoría de los casos, no se puede medir directamente los rendimientos cerealeros, proponemos sustituir éstos por un índice financiero compuesto, que refleje las inversiones en “labranzas, abonos y simiente” hechas en la primera hoja de cultivo. Se trata pues de hacer más hincapié, en el análisis de los resultados, en los inputs y no en la producción. No se trata de demostrar aquí que estas marcas eran siempre mejores que las de la grandes fincas, sino de evidenciar, gracias a la utilización de modelos económicos, que en el Vexin las pequeñas explotaciones realizaban inversiones muy pesadas en la hoja de los trigos de invierno, sin beneficiarse de deseconomías de escala.

Palabras clave

  • bassin parisien (Gâtinais, Vexin, Beauce)
  • economías de escala
  • grandes explotaciones
  • inversiones
  • pequeñas explotaciones agrícolas
  • rendimientos y eficacia

Plan de l'article

    1. Champ géographique et chronologique de l’enquête
    2. Sources et méthodes
  1. Les indices de performances des exploitations. Approche physique et approche financière
    1. Les indices physiques de performances
      1. Le taux de fumure et le nombre de façons de labour
      2. Le nombre d’ugb à l’hectare
    2. Remplacer les indices physiques par des indices financiers ?
      1. La valeur de l’ugb à l’hectare
      2. « Les labours, fumiers et semences à l’hectare »
  2. Modélisation des performances des exploitations
    1. Performances différentielles des exploitations
      1. L’investissement sur la première sole
      2. Des possibilités d’économies d’échelle ?
    2. Présentation du modèle
      1. La conception du modèle
      2. Performances des petites et des grandes exploitations
      3. Variations des performances dans le temps et dans l’espace
    3. Différentiels de performance ou de développement ?
      1. Des petites exploitations performantes à Marines
      2. Retard de développement à Milly-la-Forêt

Pour citer cet article

Herment Laurent, « Mesurer les performances « céréalières » des petites exploitations du Bassin parisien. Durant le premier XIXe siècle», Histoire & Sociétés Rurales 2/2011 (Vol. 36) , p. 97-136
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2011-2-page-97.htm.


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