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Histoire & Sociétés Rurales

2012/1 (Vol. 37)


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L’analyse des redevances versées par les paysans à leur seigneur prend parfois l’allure d’un inventaire à la Prévert, souvent souligné par les historiens. Si certaines, telles la taille ou le cens, ressortent classiquement de la relation seigneuriale ou de l’exploitation des terres, les redevances d’ordre symbolique viennent toujours s’interposer et susciter la curiosité des chercheurs, des étudiants et du public. Résumer ces redevances à leur irrationalité économique serait se méprendre lourdement sur leur nature et leur signification : leur fréquence souligne précisément leur importance. Marc Bloch lui-même ne s’y était pas trompé : en faisant du chevage l’un des marqueurs de la servitude médiévale, il attirait l’attention sur l’aspect emblématique de ce qui, au-delà des restrictions sur le mariage ou l’héritage, distingue celui sur qui pèse la condition servile :

« en dépit de son faible montant, sa périodicité lui donnait un grand prix [...]. Quiconque y était régulièrement soumis, par là-même s’avouait serf et astreint aux autres obligations de cet état [...]. Cette valeur recognitive du chevage ne s’explique, cela va de soi, que parce qu’il passait pour le signe, par excellence, de la servitude [1][1] Bloch, 1933.. »

Versement annuel et ritualisé de quelques deniers, le chevage, en raison de sa modestie, constitue un versement éminemment symbolique, qui différencie celui qui le doit de ceux qui en sont exemptés.

La redevance seigneuriale : valeur symbolique et économique

L’exemple de la corvée

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Ces redevances d’ordre symbolique ont été mises en avant dans l’expression de la domination seigneuriale, avec raison. Une redevance peut être définie comme symbolique à partir du moment où le rituel, le geste et la nature de l’objet qui fait l’objet du versement prennent le pas sur sa valeur économique apparente et sa justification contractuelle. Si la taille ou le cens sont légitimés par la protection seigneuriale ou la concession de la terre, le chevage apparaît comme l’expression d’une domination ou d’une dépendance, selon l’angle abordé. Le poids de la redevance symbolique devient alors inversement proportionnel à son importance économique ou financière et la rend hautement signifiante, non seulement pour l’historien, mais aussi pour les contemporains, pour qui elle revêt alors un caractère discriminant. Les contributeurs du recueil Calculs et rationalités dans la seigneurie médiévale : les conversions de redevances entre xie et xve siècles[2][2] Feller, 2009. l’ont bien souligné :

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« La logique du prélèvement échappe ainsi en apparence à celle du marché et à la règle de “maximisation” des profits, parce qu’elle entre en contradiction avec les nécessités sociales nées de la situation seigneuriale. Le prélèvement ne fait pas que rémunérer un service. Il est aussi la marque d’une domination »,

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écrit ainsi Laurent Feller, reprenant les remarques déjà énoncées par Georges Duby au sujet des possessions des Hospitaliers en Provence [3][3] Ibid., p. 24 ; Duby, 1979, p. 20-60..

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Ce caractère emblématique réside précisément dans cette distorsion entre un rapport économique faible ou peu évident et la contrainte du versement. Celui-ci peut alors être d’autant plus durement ressenti que la nécessité du prélèvement n’apparaît plus très clairement aux yeux de ceux qui y sont soumis. Julien Demade a ainsi montré que la remise en cause et la contestation de la corvée en Haute Allemagne à la fin du Moyen Âge ne provient pas de son poids, finalement relativement léger, mais au contraire de son caractère symbolique et arbitraire. Si la corvée a souvent été décrite comme un élément discriminant et, par là, constitutif du statut servile, celle-ci ne devient réellement humiliante qu’à partir du moment où elle perd sa valeur économique pour ne conserver qu’un caractère coercitif. Réduite à quelques journées annuelles, la corvée ne sert qu’à rappeler périodiquement le lien hiérarchique qui unit certains paysans à leur seigneur, soulignant d’une façon vite présentée comme humiliante la sujétion. C’est en se raréfiant qu’elle devient un marqueur de la domination seigneuriale sur le travail paysan, lui conférant cette dimension essentielle, à la fois symbolique, en raison du poids relatif de la lourdeur des obligations serviles, et infériorisant, en raison de son aspect contraignant sur les tenanciers. Elle devient d’autant plus lourde et mal ressentie qu’elle n’est non seulement plus exigée de tous, mais que son utilité économique n’est plus évidente aux yeux de ceux qui doivent l’effectuer : « ses formes concrètes disent la domination : c’est et ce n’est qu’au moment où le seigneur la demande qu’on la fournit et c’est sous surveillance qu’on l’effectue ». L’absence de spécification d’une date où elle doit être effectuée distingue la corvée de toutes les autres redevances seigneuriales, dont les dates de versement et les modalités de prestation sont toujours soigneusement précisées et codifiées, exprimant « la sujétion du corvéable à la libre volonté du seigneur » [4][4] Demade, 2002, p. 337-363.. L’arbitraire seigneurial ne s’exprime plus ici par un montant à verser indéfini, comme pour une taille « a merci », mais par le caractère imprévisible de la réquisition. C’est alors l’inutilité d’une redevance en apparence peu rentable qui devient insupportable, à partir du moment où elle est maintenue par la contrainte, sans autre raison apparente que son caractère évidemment discriminant.

Le symbole contre l’économie

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Une lecture strictement économique du prélèvement seigneurial, si elle conserve toute son acuité, prive l’historien de cette dimension essentielle. Un prélèvement minime peut être bien plus durement ressenti et mal accepté qu’un prélèvement autrement plus lourd, mais dont la justification ne souffre guère de protestations, ou dont la contrepartie justifie aux yeux des communautés rurales l’importance. C’est le cas notamment des droits de concession de la terre ou d’accès à des espaces ou des ressources particulières, pour lesquels les communautés rurales peuvent verser des montants considérables. On voit par exemple, à partir des xiiie et xive siècles, les communautés rurales des Alpes du Nord consentir à verser des droits d’entrée très élevés à leurs seigneurs pour acquérir la libre jouissance et l’usage des alpages d’altitude, où elles possédaient déjà parfois des droits d’usage étendus [5][5] Carrier, 2004, p. 221-239 et Mouthon, 2001, p. 9-2.... Ces mêmes communautés sont pleinement conscientes de la nature symbolique de ces redevances. La négociation que mènent les paysans du village de Longchaumois avec leur seigneur, l’abbé du monastère de Saint-Oyend-de-Joux / Saint-Claude, en 1298-1301, en est un exemple. En 1298, l’abbé Étienne de Villars conclut un premier accord avec les hommes taillables de la paroisse de Longchaumois, leur accordant l’exemption de certains droits seigneuriaux [6][6] Arch. dép. Jura, 2H 706.. Plus que la rente elle-même, c’est l’assiette de la perception qui est remise en cause ; et l’abbé lui-même admet avoir du mal à prélever des rentes dont l’assiette fantaisiste était source de troubles et de contestations [7][7] Ibid. : « Predicta omnia servitia levari non poterant.... Ces redevances abolies sont regroupées sous le terme générique de « services », servitia, voire sous celui de « taille », taillia, qui cache mal la diversité des rentes, dans les termes et dans les modes de perception. On retrouve pêle-mêle des corvées (« charrein » ou charrois), des redevances seigneuriales (« mareschain », « hublis » [8][8] Le terme de « mareschein », que l’on retrouve parfois...), versées en espèce ou en nature (« en jarbes, en aveyna, en deniers »). Les redevances énumérées dans le texte restent d’un montant modeste et très disparate selon les tenanciers. Elles varient de 2 à 5 deniers genevois pour les versements en espèces, de 1 à 3 setiers et demi d’avoine pour les versements en nature, certains combinant les deux. Humbertus Tornerii et les siens doivent 5 deniers, plus 3 florins de services (nom local du cens) et 3 bichets d’avoine, quand Perronetus de Media Villa doit un demi setier d’avoine, comme Richertus Bocardi ; Perronetus de Campis doit 2 deniers, Romanetus de Dives et les siens 4 deniers ; soit au total 23, 5 deniers de genevois, 3 bichets et 1, 5 setier d’avoine [9][9] Le setier est la plus petite mesure de capacité des.... En remerciement de cette exemption, les hommes de Longchaumois versent à l’abbé la somme considérable de 300 livres viennoises.

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L’accord constitue une véritable remise à plat des perceptions seigneuriales. Différentes rentes, pas toujours bien identifiées, dont les taux de perception varient d’un contribuable à l’autre, pour des rapports finalement assez maigres pour le seigneur, sont purement et simplement annulées. Pour le seigneur, l’avantage immédiat est de lui procurer de l’argent frais, tout en établissant des relations sinon cordiales, du moins détendues avec une communauté. Le montant de la somme versée par la communauté, sans commune mesure avec la très faible valeur de la rente, témoigne d’une surprenante capacité de mobilisation de capitaux de la part de communautés rurales montagnardes relativement jeunes : située à 900 m d’altitude, celle de Longchaumois n’est attestée qu’à partir de 1245. Son importance, 300 livres viennoises, révèle surtout la très grande valeur que la communauté attache à ces redevances. La communauté est prête à payer au prix fort l’exemption d’une charge dont la faiblesse des montants individuels permet de douter qu’elle pénalisait fortement les économies familiales. Ce premier accord est d’ailleurs renégocié trois ans plus tard : la communauté, qui a perdu le précieux document, demande la confection d’un nouvel exemplaire, que l’abbé ne consent à accorder qu’après un nouveau versement de 60 livres viennoises [10][10] « Qua lictera confecta super hoc tempore supradicto.... Là encore, la communauté est prête à payer à un tarif exorbitant le document certifiant son exemption.

Les redevances symboliques dans l’économie seigneuriale

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Si les montants perçus demeurent symboliques, de l’ordre de quelques deniers, l’importance de la somme versée par la communauté exclut de n’y voir qu’une redevance marginale ou anecdotique. Pour symboliques qu’elles soient, ces redevances occupent d’ailleurs une place considérable dans le prélèvement seigneurial. Le Liber Aureus, qui récapitule l’ensemble des droits des abbés de Saint-Claude, en livre un aperçu. Ce document rédigé au début du xive siècle, présente, dans les villages soumis à la seigneurie de l’abbé, la liste des redevances dues par les paysans dépendants de la mense abbatiale [11][11] Pour une présentation générale du Livre d’Or et ses.... Le document distingue deux grands systèmes d’imposition, répartissant les villages en deux catégories : certains sont dits « taillables », et le taux d’imposition n’est alors pas précisé. Les autres sont dits « a la cense », et un taux unique d’imposition existe alors pour tout le village. Les deux systèmes s’opposent strictement et ne se recoupent jamais. Ils représentent 48 des 49 villages cités dans le Livre d’Or, à stricte parité : 24 villages sont dits « a la cense », 24 sont taillables. La taille désigne sans guère d’ambiguïté la taille seigneuriale ; elle est habituellement prélevée par foyer. Son taux ou son montant n’est jamais spécifié. Le terme de « cense » ne désigne pas ici un loyer de la terre, un cens au sens habituel du terme, désigné à Saint-Claude par le terme de « service » (servys ou servicium). Cette « cense » n’est assise sur aucune possession foncière et n’entretient aucun rapport avec la terre. Il s’agit au contraire d’une imposition sur un taux unique, une sorte de capitation, qui se paie généralement par « homme qui peut faire journal » ou par foyer, ce qui revient au même. Son taux peut varier d’un village à l’autre : à Moirans, il est de 1 setier de blé, moitié froment et avoine, et 3 deniers genevois par feu ; à cette base, il faut ajouter 4 deniers genevois « pour celui qui met bœuf a la charrue » [12][12] « Chacun feu (fuef) un sestier moitié froment moitié.... À Garde-Chemin, il est d’un quartal d’avoine et un de froment et de 16 deniers tournois par maix. Toutefois, un taux unique s’impose dans 20 des 24 villages dits « a la cense » : 2 setiers de froment et 12 deniers genevois « par homme rendant journal », auxquels il faut ajouter deux setiers de froment par « bœuf de la saison d’automne », dit aussi par « bœuf a charrue », terme désignant les trains d’attelage. Cette part modulable est donc conçue comme un complément variable en fonction du capital en bétail des exploitants, la possession d’un train d’attelage étant réservée aux exploitations les plus aisées. La part fixe de la « cense » peut être réduite de moitié pour les exploitations tenues par une femme veuve ou par des orphelins, à moins qu’ils ne possèdent eux aussi des bœufs à charrue. On le voit par exemple dans le village de Jeurre : « item la femme veuve doit un setier de froment et six deniers genevois ; et si la femme veuve a bœuf elle doit un quartal de froment et xii deniers genevois » [13][13] Ibid..

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À côté de cette imposition principale, toujours placée en tête de la liste, sont mentionnées diverses redevances, dont le détail varie d’un village à l’autre. Les corvées, fréquemment citées, restent légères. Les plus courantes sont les corvées de labour ou de fenaison. Elles consistent, pour un possesseur de train de labour, en deux journées de labours en automne et autant au printemps, chaque homme devant aussi une journée de travail. À ces corvées de labour, il faut ajouter des corvées aux champs : pour celui qui sait faucher, un jour de fauche et un jour de fenaison, ceux ne sachant faucher étant astreints à deux jours de fenaison. Ces corvées sont donc relativement légères : pour un homme possédant une charrue et sachant faucher, il faut compter huit jours par an, le minimum exigible étant de quatre jours :

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« Item chacune charrue deux journees en automne, item chacun hom un journal ; de prime voine chacune charrue deux journaux et chacun hom un journal ; chacun qui seait seier un journal de seier et qui ne scait seier deux journaux pour fener et le se toux même un journal pour fener [14][14] Livre d’Or, Arch. dép. Jura, 2H 157.. »

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On retrouve fréquemment aussi des charrois, le plus souvent abonnés : « item le charroir que la ville de cinquetral doit, qui monte a xxvi sols de Geneve c’est a sçavoir en may xiii sols et en automne xiii sols ». Mais les charrois ne sont pas systématiquement abonnés. Le recueil des reconnaissances de la seigneurie du Châtillonnais, dépendant du monastère de Saint-Claude, établit pour les années 1429-1438 les obligations des hommes du village de La Rixouse. Ceux-ci reconnaissent devoir, en plus des corvées de fauche sur les prés seigneuriaux, une corvée de charroi consistant à ramener le vin du seigneur de leur vigne de Perrigny jusqu’à leur maison-forte de la Rixouse ; soit un trajet de près de 60 km à travers la montagne jurassienne, qui représente à n’en pas douter une charge considérable [15][15] « Tenentur debent se jurare anno quolibet ad secandum.... Sur ce point, la situation sanclaudienne ne s’illustre guère par son originalité : corvées de labour, de fenaison et de charroi sont aussi les plus fréquentes à la même époque dans le Bassin parisien ou les pays germaniques. Julien Demade signale ainsi qu’en Allemagne du sud, les corvées les plus fréquemment demandées sont celles de labour, de foin et de moisson,

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« soit les activités agricoles essentielles, qui ouvrent et closent le cycle productif et donc permettent de signifier métonymiquement le contrôle de toutes les activités agricoles intermédiaires, et donc finalement de l’ensemble du cycle agricole [16][16] Brunel, 2002, p. 271-290, et Demade, 2002, p. 356.. »

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Viennent enfin les diverses redevances, comme les gélines, versées par tous les foyers à « Carmantran », la « gerbe saint Ouyan », prélevées sur tous les foyers de la seigneurie abbatiale, ou la « gerbe saint Romain », prélevée dans les villages dépendant du prieuré du même nom. On retrouve dans la prévôté de Valfin, les charrois, « mareschacies » et « hublis », qui avaient été supprimés à Longchaumois dès 1298 ; elles n’apparaissent d’ailleurs pas dans la rubrique consacrée à cette dernière prévôté. Enfin, certains particuliers nommément cités doivent des redevances particulières : à Moirans, Perrez Doubiez doit « deux coupes de vin et deux pains », et « une épaule de porc sil le tue » ; Chastel Catheret est lui aussi tenu au versement de « deux coupes de vin et deux pains ». À Vouglans (prévôté de Martigna), tous les tenanciers sont astreints au versement d’une redevance annuelle fixe qui s’élève, selon les cas, entre 6 deniers et 10 sols genevois (moyenne : 3 sols), sauf « Mar et luy personnier » qui doivent « une cope de vin et le pain de cinq mangeurs ». Dans la prévôté de Montcuselle, « chacun feu doit une espoigne pour le chien » [17][17] Selon Marcel Lachiver (Lachiver, 1997), les termes... ; et « sil fait bacon doit une aiste » [18][18] Sic. Je n’ai pas réussi à identifier le terme « aiste ».....

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Ce type de redevance, variable d’un village à l’autre, voire d’un foyer à l’autre, appartient à la sphère des prélèvements symboliques, c’est-à-dire de prélèvements dont la valeur emblématique semble l’emporter sur la valeur économique. La géline en est l’exemple le plus fréquent, et pas seulement dans les terres du monastère jurassien. La fréquence des versements de poules ou d’œufs, voire de fractions de ceux-ci, illustre bien ce caractère, ce que souligne Julien Demade :

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« Les gélines me semblent d’ailleurs avoir une importance symbolique bien plus grande que celle des corvées, ne serait-ce que par ce que, par opposition à ces dernières, elles n’ont d’importance que symbolique, et non pas aussi pratique [19][19] Demade, 2009, p. 36.. »

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Cette dernière remarque doit cependant être nuancée : si l’aspect emblématique l’emporte nettement, la rentabilité économique d’une telle redevance ne me semble pas devoir être négligée. Le versement annuel d’une poule ne constitue pas, à première vue, une ponction de nature à déstabiliser une économie familiale, ni à apporter fortune et prospérité au seigneur qui en bénéficie. Toutefois, le versement à une date précise de plusieurs centaines de poules, dont on imagine qu’elles n’étaient le plus souvent pas amenées telles quelles au monastère, mais converties en monnaie, constitue à l’arrivée du processus une somme qui, si elle n’est pas considérable, n’en est pas négligeable pour autant [20][20] Cf. Carrier, 2009, p. 145-166.. Le même raisonnement peut être appliqué au versement des gerbes. Le prélèvement d’une gerbe destinée au saint patron du monastère (la gerbe saint Ouyan) ou du prieuré dédié au fondateur du monastère (la gerbe saint Romain) ne constitue pas un prélèvement colossal sur une moisson, par ailleurs soumise à la dîme prélevée par la même institution. Mais l’apport total final vient grossir des rentrées en céréales pourtant déjà importantes, en même temps qu’elle rappelle la révérence et la soumission dues aux saints patrons protecteurs. Il convient donc de distinguer l’aspect économique de ces redevances symboliques selon que l’on se place du côté de celui qui la verse ou de celui qui la reçoit. Daniel Pichot a ainsi pu montrer que les cens en argent de l’ouest de la France, s’ils n’étaient pas d’un montant individuel considérable, pouvaient cependant constituer par leur cumul des rentrées d’argent importantes pour les seigneurs bénéficiaires [21][21] Pichot, 2009, p. 121-144.. Symbole de la sujétion ou de la domination pour celui qui la verse, la redevance peut revêtir une importance économique non négligeable pour le seigneur qui la collecte sur plusieurs centaines d’individus ou de foyers. Le fait que l’aspect économique ne soit pas premier ne signifie pas qu’il soit complètement absent. Et la même remarque peut être faite au sujet des corvées. La prestation annuelle de quelques journées de travail sur les terres seigneuriales exigées au titre de la corvée peut sembler a priori légère ; elle peut cependant désorganiser une exploitation en privant la cellule familiale d’une paire de bras au moment précis où celle-ci peut en avoir besoin. À l’inverse, l’arrivée sur les terres seigneuriales de plusieurs dizaines de paires de bras, réparties sur les quelques dizaines de jours où celles-ci nécessitent le plus de main-d’œuvre, représentent un apport non négligeable, même s’il ne dispense pas d’embaucher des travailleurs journaliers, notamment pour les tâches techniques les plus spécialisées. Cette économie est toutefois très largement atténuée par les rémunérations symboliques des corvéables sous forme de repas, généralement décrits, lorsque c’est le cas, comme très abondants :

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« en rémunérant de façon exceptionnelle, le seigneur impose aux corvéables la signification exceptionnelle de l’activité qui a été la leur […] le seigneur ne donne beaucoup que pour imposer l’idée qu’il a reçu beaucoup [22][22] Demade, 2002, p. 362.. »

Fraude et résistance paysanne : le procès de Berthet de Lessard

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Parmi ces prélèvements d’ordre symbolique, le versement d’un droit sur l’abattage des porcs est spécifié dans le Livre d’Or pour la prévôté de Montcuselle. Ce droit de prélèvement seigneurial sur l’abattage des animaux, souvent évoqué dans les chartes de franchise, n’est pas rare. Dans celle que l’abbé Eudes de Vaudrey, commanditaire du Livre d’Or, accorde à la communauté des bourgeois de Saint-Claude en 1310, le seigneur se réserve la langue des bovins et les rognons ou l’échine des porcs qui seraient abattus et vendus dans la ville [23][23] « Item debemus habere de bovus linguas, de porcis lumbos.... Là encore, les préoccupations économiques, au sens contemporain du terme, ne sont pas absentes. Ce type de redevances participe aussi à la fourniture de la table seigneuriale. Mais l’aspect symbolique de la redevance est évident : en prélevant les morceaux considérés comme les plus fins sur les bêtes abattues par les bouchers, le seigneur exprime sa prééminence et son droit arbitraire de prélèvement sur les hommes et leurs activités. Et les contemporains ne s’y trompaient guère : la fraude, la résistance ou la dissimulation lors du versement de ces redevances impopulaires est une dimension à intégrer pour rendre compte de l’ensemble des significations de ce type de redevance. À ce titre, le procès qui, en 1422-1423, oppose Berthet de Lessard à son seigneur, Claude de Dortans, seigneur du Villard, est exemplaire.

La corvée et le jambon

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Le 17 mars 1423 comparaît devant la cour de justice des abbés de Saint-Claude Berthet, fils de Jean, habitant le village de Lessard, accusé par son seigneur direct, Claude de Dortans, écuyer, seigneur et prévôt du Villard pour le compte du monastère, d’avoir refusé d’effectuer les corvées accoutumées l’année passée. L’audience se déroule à Moirans, siège de la justice abbatiale, devant François Humbert, écuyer, gouverneur général au temporel de la terre de Saint-Oyend de Joux au nom de l’abbé, François de Metz, alors absent. L’attitude de Berthet semble pour le moins surprenante, et les raisons de son refus ne sont jamais clairement explicitées : pourquoi refuser d’effectuer des corvées que tous les témoins interrogés lors du procès inscrivent pourtant dans une pratique coutumière dûment attestée ? Consignant les interrogatoires des témoins, le registre du procès permet de lever le voile sur les pratiques quotidiennes de la fiscalité seigneuriale.

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Claude de Dortans, seigneur du Villard, se plaint donc de ce que Berthet, du village de Lessard, a refusé de lui verser certaines redevances coutumières dues à lui en raison de l’office de la prévôté du Villard dont il est le détenteur :

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« entre les aultres choses sont appartenan audit Claude a cause de ladicte prevostez et a accoustumé avoir sur tous les hommes manans résidans en ladicte prevosté ung chascun an une corvée dhomme, douze deniers genevois, deux fors pour ledit Claude ou son commis a recepvoir les tailles, […] et une jambon de porc de tous ceux qui font baccon ung chascun an [24][24] Arch. dép. Jura, 2H 438. Les actes du procès ne sont.... »

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Il s’agit donc d’une redevance composée d’une « corvée d’homme », soit, selon la terminologie locale, une journée annuelle de corvée, à laquelle s’ajoute une redevance en espèce ( 12 deniers genevois et deux fors [25][25] Le terme de « fors », parfois maladroitement orthographié...), ainsi que le versement d’un jambon pour tous ceux qui élèveraient et tueraient un porc dans l’année. Ce type de redevance composite est attesté dans les terres du monastère sous des formes voisines depuis le xiiie siècle. En 1236, un accord intervenant entre les frères de Dramelay mentionne que dans un des manses, objet de la discorde, le monastère prélève un « service » (servicium) s’élevant à deux émines de blé, 12 deniers, deux pains et une épaule de porc si un porc est élevé et nourri dans le manse concerné [26][26] « In eo manso ecclesia Sancti Eugendi habet servicium....

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Pour tirer au clair l’affaire opposant Berthet à son seigneur direct, deux notaires sont désignés par le juge pour recueillir les dépositions des témoins. 25 témoins sont interrogés, selon un mémoire en 9 articles élaboré en amont. Tous confirment le caractère coutumier de la redevance, et aucun ne semble venir en aide à Berthet ni justifier ou expliquer les raisons de son refus. Plusieurs témoins expliquent même avoir vu Berthet effectuer la corvée ou payer son jambon les années précédentes. L’un, Jean du Pré, semble même le charger lorsqu’il affirme que « puisque ledit Berthet ne luy voulu rendre la corvée et payer la chambon il semble quil despouillie ledit Claude ». La solidarité des villageois ne paraît ici guère de mise.

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Les réponses des témoins interrogés permettent cependant d’apporter quelques précisions sur cette redevance. Plusieurs expliquent qu’en échange du prélèvement d’un jambon, le prévôt doit entretenir à sa charge un verrat :

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« Jean Hugon […] dit que […] pour ladicte jambe ledit prevost debvoit tenir un verrat » ; « Johan du Prel […] dict et despose […] que chascun chefs dhostel luy doibt une chamba qui faict bacon dez le jarret en amont et que pour tenir chamba lo prevost doibt tenir un verrat pour les proudhommes [27][27] Ibid., 2H 438.. »

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La précision est d’importance : élever un verrat, qui n’a de valeur que vivant, n’est guère rentable pour les paysans, qui préfèrent sans doute élever une truie et recourir au verrat seigneurial. Le versement du jambon apparaît alors comme une contrepartie, voire un dédommagement, versé au prévôt, en échange du droit de visite des truies au verrat, tout autant qu’une forme abusive de prélèvement seigneurial.

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Plusieurs témoins précisent aussi ce qu’on entend par jambon, preuve que la chose n’est pas aussi évidente qu’elle pourrait en avoir l’air, et nécessite une soigneuse codification pour limiter la fraude des paysans et les exigences seigneuriales : le jambon s’entend la cuisse entière, « dez le jarret en amont ». Les quelques témoins du village de Septmoncel, lui aussi ressortissant de la prévôté du Villard, précisent même que le jambon s’entend « sans ongletaz », ce que l’on peut comprendre par « sans le pied ». Il s’agit bien d’une rente symbolique. Le morceau prélevé n’est pas choisi au hasard : il s’agit du meilleur morceau de la bête, celle dont le versement exprime le plus pleinement la domination seigneuriale sur les hommes, sur leur bétail, sur ce qu’ils mangent ou plutôt ce qu’ils ne mangeront pas. Mais là non plus il ne faudrait pas sous-estimer la valeur économique du prélèvement, la rente servant aussi à alimenter les celliers seigneuriaux.

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Ces précisions sur le jambon, qui seul fait l’objet de descriptions précises et semble focaliser l’attention des juges et des témoins, à l’inverse de la corvée ou des 12 deniers, nous livrent indirectement une indication sur l’objet exact du délit ; ce que deux témoignages confirment. Deux témoins viennent en effet préciser que l’année précédente, Berthet a élevé et tué un porc, et qu’il a bien apporté son jambon à la dame du Villard, mais que celle-ci l’a refusé par ce qu’il était « trop petit » ou « mal fait ». Jean Vuaz explique

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« quil lui a vehu rendre un journal a fener par corvée ainsy que on disoit et a sa femme par plusieurs fois et a veu que ledit Berthet a payé une fois ladite chambon mais pour ce quelle estoit petite on la luy tourna ».

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Et Renaud du Parchier raconte « que Jehan filz dudit Berthet porta à la dame du Villars la chambe mais elle ne la voulu prandre car estoit mal faite et la retourna et entreposa chez luy qui parle. »

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On notera tout d’abord que la redevance est rendable, et non quérable ; l’aspect emblématique du versement, qui oblige le paysan à se déplacer jusqu’à la demeure seigneuriale pour verser sa redevance est ainsi souligné par la contrainte qu’il imprime sur le corps même des paysans. Le détail est d’importance. Les deux témoins lèvent surtout le voile sur la nature profonde du délit, que l’on pourrait définir comme une tentative caractérisée de fraude paysanne. Berthet s’est bien acquitté de ses obligations, mais le jambon, « trop petit », « mal fait », n’a pas été accepté par le seigneur ; on soupçonne que l’état pitoyable de l’objet du délit a été la cause du refus. À titre de preuve conservatoire, le jambon litigieux a été entreposé chez l’un des témoins, dont on comprend alors qu’il peut difficilement s’abriter derrière une prudente neutralité, à l’instar de la plupart des autres témoins. Pour Berthet, l’affaire est entendue, et il s’est alors sans doute estimé quitte, s’étant acquitté de ses obligations. Son seigneur en revanche n’est pas du même avis : le jambon ayant été refusé, la redevance n’a pas été versée et Berthet continue d’en être redevable.

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On comprend mieux alors l’importance de l’affaire. En apparence, elle pourrait sembler anecdotique : un versement minime, une tentative de fraude qui tourne court et le retour de bâton seigneurial. Il n’en est rien : le cas est emblématique et pourrait constituer un précédent dangereux. Parce qu’il concerne précisément un prélèvement symbolique, le préjudice n’est pas tant économique ou financier que symbolique. Il constitue une atteinte directe aux prérogatives et à la dignité seigneuriales. Potentiellement, c’est toute la légitimité du prélèvement seigneurial qui est remise en cause par la position de Berthet. L’affaire est d’ailleurs prise très au sérieux et implique la machine judiciaire seigneuriale jusque dans ses plus hautes instances.

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Condamné par le premier niveau de la justice seigneuriale à verser trois écus d’or au soleil et à effectuer la corvée, l’accusé a refusé de s’exécuter. Berthet est alors traîné devant la juridiction supérieure, et l’affaire est portée devant la justice abbatiale, la seigneurie du Villard, essentiellement composée de la prévôté du lieu, relevant de la seigneurie du monastère. La procédure est d’abord confiée à deux religieux de l’abbaye, Antoine de Châtillon et Philibert de Cornon. Tous deux sont des spécialistes du droit et de la justice, ainsi que des personnages éminents de l’établissement, agissant parfois pour le compte de l’abbé, représentant quelquefois le monastère à l’extérieur. Philibert de Cornon est l’aumônier du monastère, attesté à cette fonction de 1414 à 1449. En 1427, il est vicaire général au spirituel et au temporel pour l’abbé François de Metz, alors en déplacement. Antoine de Châtillon est un personnage expérimenté ; on sait qu’en 1429, il est alors âgé de 70 ans. Lui aussi est un personnage éminent de l’administration judiciaire du monastère. En 1392-1393, c’est lui qui est chargé de représenter l’abbaye devant la cour de justice comtale savoyarde à Chambéry, lors des procès qui ont opposé les paysans jurassiens du monastère aux communautés savoyardes lémaniques pour l’usage et la gestion des forêts et des alpages des Monts Jura. Il poursuit une carrière dans le monastère : prieur de Divonne et châtelain de Saint-Cergue pour le compte du monastère en 1402, il continue à œuvrer en matière judiciaire. En 1430, il rend une sentence arbitrale entre ses cousins, les frères Georges et Anthoine de Châtillon, au sujet de la seigneurie du même nom, relevant des terres du monastère. Deux ans avant d’intervenir dans le procès de Berthet de Lessard, il a déjà siégé aux côtés de Philibert de Cornon, pour trancher un litige qui opposait le monastère à la puissante famille locale de Dortans, au sujet des dîmes du lieu.

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Le procès d’une histoire somme toute banale de ce qui est considéré comme une tentative de fraude à l’impôt n’est donc pas confiée à n’importe qui. Les deux juges désignés sont d’éminents juristes, rompus aux procédures longues et délicates. Ils refusent pourtant de trancher l’affaire et se désistent, sans que l’on puisse connaître les raisons exactes de ce désistement : estiment-ils que l’affaire ne mérite pas leur considération ou, au contraire, que celle-ci doit être tranchée par les plus hautes instances ? Toujours est-il que, devant leur refus, l’affaire est renvoyée devant la cour de l’abbé, degré ultime de la justice locale. C’est François Humbert, agent et représentant de l’autorité abbatiale qui, au nom de l’abbé, va mener la procédure. Pour diriger les interrogatoires, il choisit deux notaires, Jean Janin et Jean Charnage, tous deux issus des deux grandes familles de juristes proche de la familia de l’abbé ; l’importance des personnages prouve là encore que l’affaire est décidément prise très au sérieux.

Versements coutumiers, versements contraints

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Le procès de Berthet de Lessard nous dévoile donc une tentative avortée de dissimulation et de résistance paysanne d’autant plus intéressante que ces témoignages sont rares : le succès de la fraude résidant dans sa discrétion, seuls les échecs nous sont parvenus. En révélant les rapports de force et les tentatives pour, sinon les inverser, tout du moins les rendre moins inégaux, elle éclaire sous un jour nouveau les relations qui unissent les paysans à leur seigneur et les résistances quotidiennes, souterraines, à la domination seigneuriale. On touche ici à la délicate question de la résistance paysanne et de l’acceptation de la tutelle seigneuriale. Si les mouvements de contestation ont souvent attiré l’attention des chercheurs [28][28] Voir Mollat et Wolff, 1970 ; Neveux, 1997 ; Blickle,..., la dissimulation, la résistance passive sont souvent restées dans l’ombre, en raison de leur nécessaire discrétion. Ces « armes des faibles », pour reprendre l’expression de l’anthropologue James Scott, constituent pourtant, pour l’auteur, la part la plus importante de l’opposition paysanne et constituent un élément important de la relation seigneuriale [29][29] Voir Scott, 1985, 1987, et 1990.. Face à l’oppression, dissimulations, fraudes et petits larcins constituent autant de formes souterraines de résistance, détournées mais quotidiennes. Ne nécessitant ni organisation particulière, ni concertation, elles ne suscitent pas de confrontation violente avec le maître. Cette dissimulation, parce que souterraine, est la plus difficile à observer. Leur efficacité provient de leur dissimulation et de leur souplesse, modulables en fonction des circonstances. Si James Scott arrive parfaitement à en révéler les mécanismes dans la société villageoise contemporaine qu’il étudie, cette résistance passive est, pour l’historien du Moyen Âge, très difficile à vérifier, sauf à l’occasion d’un procès similaire à celui de Berthet de Lessard. Mais elle constitue, à n’en pas douter, un moyen efficace de compenser ou contourner indirectement les exactions seigneuriales imposées.

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Le geste de mauvaise volonté de Berthet de Lessard relève de cette résistance passive. Mais il incarne aussi une forme plus profonde de contestation de la domination seigneuriale. Le soin mis à rappeler la tutelle seigneuriale est d’autant plus grand qu’il s’agit d’une redevance symbolique, dont l’importance emblématique est inversement proportionnelle à la valeur économique. Et personne ne s’y trompe : ni les seigneurs, qui mettent en marche toute la machine judiciaire pour rétablir leur droit ; ni les paysans, dont les déclarations prudentes laissent cependant présager un certain attentisme non dénué d’intérêt.

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L’attitude des témoins interrogés révèle d’ailleurs cette opposition à des prélèvements dont la légitimité est indirectement remise en cause. 10 des 25 témoins interrogés, sans contester la redevance, déclarent cependant ne rien savoir des deux fors demandés, en des termes qui ne laissent guère de doute. Huit affirment n’avoir jamais payé ou vu payer ces fameux deux fors :

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« Johan du Prel… scait bien que il est vray excepté des deux fors quil ne vu oncques payer » ; « Estienne Banoset […] dict que bien a vehu payer la corvée la chamba et la dozena en la ville de Sepmoncel et que des deux fors les at vehu payer aux uns et aux aultres non que quand a luy il ne les paya oncques [30][30] Arch. dép. Jura, 2H 438.. »

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Deux vont même plus loin, allant jusqu’à contester la légitimité de ces deux fors. Renaud du Parchier explique qu’il a ouï dire que les deux fors sont un prélèvement abusif, le prévôt usant ici de sa position de force pour extorquer aux paysans une redevance indue : « Regnaud du Parchier […] dict quil at plusiours fois ouy dire que le prevost leur faisoit tort de prandre de deux fors. » Le second, Pierre Fornier, explique que les deux fors ne relèvent pas de la redevance seigneuriale, mais qu’on les doit « par courtoisie » : « Pierre Fornier dict et despose par son seremen […] quil ne scait si on luy doibt les deux fors car il dict quil sont par courtoisie. » Le statut particulier de Renaud du Parchier, qui semble appartenir à l’élite du village, lui permet sans doute une plus grande liberté de ton. C’est chez lui que le jambon litigieux a été déposé et il intervient ici finalement comme un homme des confiance des deux parties, un intermédiaire entre la strate seigneuriale et la strate paysanne.

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Cette dernière précision semble établir une distinction, subtile mais nette, entre ce que l’on doit verser et ce qu’il est conseillé de verser. Doit-on y voir un de ces exemples du « terrorisme seigneurial » souvent mis en avant, une exaction indue prélevée par des agents du seigneur un peu trop rapaces et abusant de leur position ou, au contraire, une tentative subtile des paysans de contester une redevance par ailleurs plutôt floue, ces différentes hypothèses ne s’excluant pas mutuellement ? Il semble cependant que Pierre Fornier exprime ici une distinction fondamentale entre des obligations qui seraient dues par devoir et d’autres « par courtoisie ». Il est suivi en cela par neuf autres témoins, qui établissent et reprennent cette distinction entre des obligations dues « par devoir » (ex debito) ou par coutume. Six d’entre eux ne parlent que de Berthet, déclarant ne pas savoir s’il doit la corvée de coutume ou par obligation. Jean Vuaz et Renaud du Parchier, décidément très contestataires, déclarent par exemple tous les deux ne pas savoir si Berthet, qu’ils certifient tous deux avoir vu accomplir sa corvée, le doit « par debvoir ou non ». Jehan Vion, Guillaume Berard, Hugo Mollinys, dont les interrogatoires sont retranscrits en latin, déclarent tous les trois avoir vu Berthet ou l’un des siens accomplir la corvée, sans savoir si cela a été effectué « par devoir ou non » [31][31] « Tamen nescit si hoc dat ex debito », « nescit si.... Jean Vion va même plus loin, déclarant que, s’il a vu à plusieurs reprises des particuliers effectuer la corvée ou livrer des jambons, il ne sait pas si l’obligation porte sur tous les tenanciers de la prévôté ou non, ni si ceux qui l’ont fait l’ont fait par obligation ou non, laissant la porte ouverte à d’éventuelles exemptions [32][32] « Joannes Vion […] dicit se tantum scire quod ipse.... Jean Mathieu, Pierre Vincent et Jean Hugon soulignent de leur côté l’aspect coutumier du prélèvement : « ainsy lont accoustumé de faire à Sepmoncel, ne scait si cest par debvoir mais tout son temps lont aussy accoustumé » ; « ainsy est user tous le temps de sa memoire et lon a payé ne (scait) si par debvoir ou non » ; « ne scait si lon doibt les choses par luy desposé ou non par debvoir mais on a usé ladite usance. »

41

Il ne s’agit évidemment pas d’une argutie juridique ou d’une quelconque rouerie paysanne. Nous sommes ici au cœur de la relation seigneuriale et de la légitimité du prélèvement. Cette question des redevances obligatoires ou coutumières définit la nature même de la relation et l’existence du prélèvement. Obligatoire, la redevance n’est que contrainte, rappelant la soumission étroite et non discutable des paysans au pouvoir seigneurial ; coutumière, elle est un accord tacite, de gré à gré, la contrepartie librement consentie de la protection seigneuriale.

Tutelle seigneuriale et contestation paysanne

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Les distinctions établies par les témoins replacent l’affaire dans un contexte plus général. Le refus de Berthet de payer sa redevance s’inscrit dans cette dialectique de l’obligatoire et du coutumier. Dans le premier cas, il est indéniablement en tort. En revanche, dans la seconde hypothèse, le refus du seigneur de percevoir le jambon offert, quand bien même serait-il dans un piteux état, légitime la position de Berthet, qui ne se sent visiblement plus tenu de payer ou de verser un autre jambon. L’affaire touche donc au plus profond de la justification du prélèvement seigneurial, expliquant l’attention portée à l’affaire par toute la société seigneuriale locale. Cette ambiguïté entre travail imposé et aide volontaire, déjà notée et analysée par Isabel Alfonso, revêt une grande importance aux yeux des paysans, qui distinguent soigneusement obligation de travail, vécue comme humiliante, et contribution volontaire, service rendu volontairement et de plein gré à titre de faveur visiblement plus valorisé. Il ne faut évidemment pas se leurrer sur la réalité du libre choix :

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« Ce dernier mot ne semble s’appliquer qu’au comportement des puissants faisant preuve de générosité et de miséricorde, vertus qui en faisaient de bons seigneurs et justifiaient ainsi les services et les redevances exigées. Non que les paysans aient été dupes de cette façon de présenter les choses, de cette rhétorique du savoir-faire et de la générosité du seigneur, de cette réciprocité servant à justifier l’exigence des services. Ce que les textes nous montrent, c’est comment ils pouvaient l’utiliser en leur faveur pour limiter la volonté arbitraire du seigneur, améliorer leur condition de dépendance [33][33] Alfonso, 2002, p. 309.. »

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Le contexte sanclaudien inscrit ces revendications dans la phase terminale du mouvement de durcissement des conditions socio-juridiques, qui voit le statut servile s’imposer définitivement à l’ensemble des paysans du monastère dans la seconde moitié du xive siècle [34][34] Voir Corriol, 2009.. C’est en effet dans les années 1350-1380 que le statut servile se met en forme et devient la condition habituelle des tenanciers, définie par une coutume de la terre qui s’oppose de plus en plus nettement à la coutume de la ville définie comme libre. Symbole de l’aboutissement de ce mouvement, l’apparition des premiers affranchissements individuels dans les années 1370-1380 consacre l’établissement d’une frontière entre deux conditions suffisamment tranchées pour que l’on ne puisse passer de l’une à l’autre sans la sanction seigneuriale. Le mouvement est cependant progressif, les actes d’affranchissement et les conditions d’accession au statut privilégié ne trouvant leur forme définitive et normalisée qu’à partir des années 1400-1420. Il n’est d’ailleurs absolument pas innocent que le seul témoin qui se déclare exempté de la corvée soit un témoin « franc » : « item Pierre Vuillo dict quil est franc et ne doibt rien » ; Hugo Mollynis précise lui aussi que seuls les taillables sont tenus de verser les redevances incriminées [35][35] « Hugo Mollynis, de Coyrières dicit onmes articulos.... Il semble donc que l’on puisse établir un lien direct entre ces conditions de dépendance, dont la formalisation est assez récente pour que les paysans en aient conscience, et la contestation de l’obligation du paiement de la redevance. Catherine Letouzey avait noté elle aussi ce lien entre l’attention portée au choix des mots et la formalisation des conditions socio-juridiques : dans les domaines anglais de l’abbaye de la Trinité de Caen, les corvées dues « par coutume » (de consuetudine) ou « par amour » (de amore) peuvent souligner des types de tenures et, partant, des degré de dépendance divers, dont la signification, symbolique ou non, revêt aux yeux des paysans une très grande importance, dans un contexte où les statuts tendent à se faire plus rigides [36][36] Letouzey, 2009, p. 73-108.. On peut établir un constat similaire avec le procès de Berthet de Lessard. Finalement, ce que les paysans contestent, ce n’est peut-être pas tant telle ou telle redevance, mais le caractère obligatoire et contraint de celle-ci, qui contrevient avec le mythe originel du choix librement consenti d’un versement en échange de la protection. S’exprime ici la nostalgie d’un système social où les tenanciers ne seraient pas simplement les sujets d’un bon vouloir, qui subiraient de manière contrainte et sans possibilité d’expression ou de contestation des évolutions décidées unilatéralement par le seigneur, mais bien les acteurs d’un système social où le versement librement consenti des prestations seigneuriales n’est que la contrepartie des obligations de protection du seigneur, justifiant ainsi sa position éminente. On peut noter d’ailleurs l’évolution contemporaine de l’usage que le pouvoir seigneurial fait du vocable de sujet. Très rarement employé par les abbés de Saint-Claude et leur chancellerie, il est au contraire d’usage courant dès le milieu du xive siècle dans les autres chancelleries pour désigner les hommes du monastère. On le retrouve par exemple en 1356 (archevêché de Lyon), 1360 (chancellerie impériale) ou 1364 (chancellerie de Jean de Chalon-Arlay). La chancellerie abbatiale ne l’emploie qu’en 1310, dans la charte octroyée aux bourgeois de Saint-Claude, puis en 1434, dans un procès qui oppose le monastère aux Dortans, et à nouveau en 1451, dans le règlement interdisant la vente des biens de mainmorte à des non mainmortables, édicté par l’abbé Étienne Fauquier. À partir du milieu du xve siècle en revanche, il devient d’usage fréquent, entérinant le changement de perspective intervenu entre le pouvoir seigneurial et ses tenanciers.

45

*

46

La tentative de Berthet tourne court ; et il est finalement contraint à verser non seulement la corvée de l’année en cours, mais aussi celle de l’année précédente qui faisait l’objet du litige. Ce procès et le soin mis à le rédiger et à le conserver permettent de lever le voile sur les mécanismes de légitimation et d’acceptation du prélèvement seigneurial. Le fait que ce procès ait été recopié au xviie siècle, alors même que l’affaire était entendue depuis longtemps, prouve suffisamment l’importance qu’on lui attribue encore, plus de deux siècles après sa conclusion.

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Si la fraude fait naturellement partie du système, celui-ci n’est pas fondamentalement remis en cause, tant que les paysans gardent l’impression que celui-ci conserve une légitimité, ou qu’ils pourraient jouer un rôle dans son maintien ou son évolution. À partir du moment où ils ne subissent que la contrainte, la dégradation de leur statut qui en découle est d’autant plus vivement ressentie qu’elle s’accompagne d’une formalisation juridique précise. Le caractère symbolique de la prestation ici en question est parfaitement compris et ressenti par toutes les parties en présence. C’est précisément parce que cette redevance est un symbole que l’attitude de Berthet est symbolique elle aussi, emblème de paysans qui n’entendent pas se laisser dicter des évolutions sans réagir.


Annexe

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Procès entre Claude de Dortans, seigneur du Villard et prévôt de Saint-Sauveur, et Berthet de Lessard, au sujet corvées dues à cause de la prévôté (1423)

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Arch. dép. Jura, série H, sous-série 2H, Fonds de l’abbaye de Saint-Claude, cote 2H 438. 2 cahiers papier, respectivement 6 et 14 folios.

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Le procès n’est conservé que par une copie sur papier réalisée au xviie siècle, aujourd’hui en assez mauvais état. Les termes dont le rendu ou la lecture sont problématiques ont été mis entre parenthèses. Les lacunes illisibles dans le texte ont été signalées avec le signe « […] ». Les pièces du procès et les témoignages n’ont pas été repris en intégralité ; seuls les plus intéressants dans la perspective de cet article ont été retranscrits.

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François Humbert, escuyer, gouverneur general au temporel de la Terre Saint Ouyan pour reverend pere en Dieu et seigneur Monseigneur François, par la grace de dieu abbé du monastere de Saint Ouyan de Joux, en son absence, faisons scavoir a tous qui ces presentes lectres verront que lan de nostre seigneur couran mille quattre cen vingt trois et le vingt septiesme jour du mois de mars, au lieu de Moyren, se comparurent et presenterent par devant moy en jugemen noble homme Claude de Dorten, escuyer, acten, dune part, et Berthet de Lessard de laultre part ; et fust faict demande par devan moy par ledit Claude, actent, a lencontre dudit Berthet, rée, en laquelle demande ledit Claude, acten, disoit et affermoit que iceluy Claude, acten, est prevost de Villars, a des droitz, seignorie et retenuz appertenans a ladicte prevosté et estoit par ledit temps dont ci devant est faicte mencion, pour tel tenu, porté et repputé ; et que entre les aultres choses sont appartenan audit Claude a cause de ladicte prevostez et a accoustumé avoir sur tous les hommes manans residans en ladicte prevosté ung chascun an une corvée dhomme, douze deniers genevois, deux fors pour ledit Claude ou son commis a recepvoir les tailles et pour (esfacier) ladicte taille et une jambon de porc de tous ceux qui font baccon ung chascun an ; et que iceluy Claude tant par luy que ses predecesseurs prevosts dudit Villars dont il a charge en ceste partie, a usé de bonne et paisible saisine et possession ; et aussy doibvent lever et percepvoir d’ung chascun homme manan et habitant en ladite prevosté les corvées, deniers, fors, et jambes de porc dont dessus est faicte mencion a iceluy Claude a cause de ladicte prevosté dont a jouy et usé ça en arrière paysiblement continuellement par tant de temps quil nest memoire dhomme du commencemen ne du contraire ; et encour faict de […] ne juremen jusques a la spoliation dont cy apprès est faicte mention et ne ledit Berthet, rée, est manan, habitant et demeurant au lieu de Lezart quest […] de la prevostez dudit Villard et par ce doibt et est tenu ledit Berthet de payer et faire les choses dessusdictes audit Claude a cause de sadicte prevostez ; et ledit Claude prevost que dessus aussy estant et faisan possession aussy debvoir lever et percepvoir dung chascun habitant manant et residant en la prevostez les choses dessusdictes.

52

Et […] pour l’année mil quatre cent vingt deux dernierempent passée et que ladicte corvée a esté commandée en temps opportun audit Berthet (rée) et que iceluy Berthet a esté commandé ladite corvée par ledit Claude, niant et refusant de faire ladicte corvée et de payer les choses dessusdictes pour lannée mille quattre cen vingt trois indehuement et faussement en despouillant ledit Claude prevost dessusdict de sadicte saisine possession et estoit entendu iceluy despouillé a tort et sans cause ; et en oultre disoit ledict acteur que ledit Berthet, rée, a faict bacon en ladicte année derniere passée mille quattre cen vingt trois et estoit que par ce que dict en apparu clairement ledit Claude prevost que dessuz avoir esté despouillé et despossessioné de sadicte saisine et possession par negation et refuz dudit Berthet des choses dessusdictes.

53

Et pourquoy touchant ledit Claude prevost que dessus, actent, alencontre dudit Berthet et tout aultres pour luy dependant comparoissant et demandoit evoqueroit que par moy et ma sentence diffinitive fussent dict et dioit, declaire, prononce et sententionne ledit Claude avoir esté despouillé et despossessioné de sadicte saisine et possession par le refus et denegation faicte par ledit rée en ladicte année mille quattre cen vingt trois de faire ladicte corvée et payer lesdictes choses dessusdictes, en condampnant ledit Berthet a remectre et restituer ledit acteur en sadicte saisine et possession ou aussy comme pour les interestz et dommaiges dudit Claude quil at constituez pour la denegation et reffuz induehement faicte par ledit rée a rendre et payer audit Claude trois escuz dor solué leal taux.

54

[suivent les articles de procédure]

55

[…] Et renoncean lesdites parties en cause demandant lesdits droict desquelles parties apporte ce comparoissantes a certain jour par devant moy et icelles parties ensemble leurs procez et a cause dessusdictes en lestat quelle estoit remis pour certaine requeste par devant Messeigneurs et saiges Messire Anthoine de Chastillion et Philibert de Cornon, vicaires de mondit seigneur, pour cognoistre et terminer ladite cause et assigner journée auxdictes parties a certain jour lors suyvan pour devant messeigneurs lesdits vicaires en tel estat duquel estat ouyr droit en ladite cause auquel jour lesdites parties se comparurent par devant nosdits seigneurs les vicaires, lesquelx vicaires lont occupez de plusieurs besougnes touchant le faict de mondit seigneur et de leglise ne peurent oyr ne cognoistre de ladicte cause mais remirent et renvoyerent lesdites parties ensemble leur procez et leurdite cause par devant moys en tel estat sans y rien changer et moy commetant par leur lectres patantes la cognoissances de ladicte cause et assignerent journée esdites parties a certains jour lors suyvan par devant moy a proceder selon raison.

56

Auquel jour se comparurent lesdites parties par devant moy et mirent en nostre main ledit procez, esquelles parties fust journée par moy assignées a certain jour lors suyvan a ouyr droit comme devant ; auquel jour que fust le mardi dix septiesme jour de juillet lan mille quattre cen vingt trois se comparurent et presenterent en jugemen par devant moy lesdites parties audit lieu de Moiren cest assavoir Joan Girod, de Moiren, clerc, procureur par nom de procureur dudit Claude, actent, escuyer ; Johan, fils dudit Berthet de Lessar, pour et au nom dudit Berthet de Lessar, son père, daultre part ; lesquelles parties demandoient droit a illec estre dict et faict par moy et sur ladite cause ; et moy ledit François gouverneure et commissaire que dessus estan pour ce tribunal, consideré les merites de ladicte cause […] diligemment regarder par moy les actes et procez de ladite cause, les dépositions desdits tesmoings produittes et examinez pour la partie dudit acteur et lectre exhibées par ledit rée et aultres choses que a ce de droit faisoient ; et consideré lesquelles ont mehu moy comparu du conseil de plusieurs saiges en droit invoquant le nom de nostre seigneur, et faisant le signe de la croix, disant in nomine patris filii et spiritus sancti[37][37] Ici se trouve une croix insérée dans le texte. ; a dict et avoit prononcé et declaré et par ma sentence diffinitive et par ces presentes dict, prononce et declaire que veu et attendu ledit acteur avoit bien et souffisamment prouvé son intention alencontre dudit Berthet de Lessar, rés, et les tiltres produits par ledit Berthet contre lesdit acteur ny pouvoir non debvoir nuyre audit acteur esdites causes par luy demandées audit rée ; et pour ce jay condampner et condampne par ces presentes ledit Berthet, rée, pour luy et ses hoirs manans et residans en la prevosté dudit Villars a rendre payer et faire doresnavant audit Claude acteur et a ses successeurs prevosts du Villar chacun an perpetuellement une corvée dhomme, douze deniers genevois et deux fors et, pour chacune année qui fera baccon, une chambe de porc pour la cause contenues en ladite demande dudit acteur ; et auxi pour les arreages de la saison mille quattre cen vingt trois dernierement passée une corvée dhomme, douze deniers genevois, deux fors, une chambe de porc et aux despens dudit acteur faictes demeuran en ladite cause desquelx jay reservé a moy la taux.

57

Donné a Moyren judicialement en presence desdites parties comparoissantes comme dessus soubz le scel rond de Mondit seigneur ledit mardi dix septiesme jour de juillet lan mille quattre cen vingt trois, presens Joan […] [38][38] Le prénom est suivi d’un blanc, vraisemblablement pour... de Moyren, Pierre Champellan de Martignia et Claude (Basset) de la Rexouse tesmoinfs a ce appellez et specialement requis et demandez.

58

Ainsy signé G. et scellé dun scel a simple queue du parchemin pendant.

59

Et au bas en marge […] par ledit monsieur le gouverneur.

60

[Suit la copie des lettres de commission de François Humbert, « gouverneur general en la temporalité de la terre de Saint Ouyan pour reverend pere en Dieu et Seigneur Monseigneur l’abbé de Saint Ouyan de Joux », chargé de mener l’enquête].

61

Par devant nous noble homme et saige François Humbert gouverneur général de la Terre Saint Ouyan pour très reverend pere en dieu et seigneur Monseigneur l’abbé de Saint Ouyan de Joux, dict et propose noble homme Claude Dortens, escuyer, prevost du Villars, actent, alencontre de Berthet de Lessar, rés, lesdicts faictz et chose suyvantes :

62

Premierement dit que ledit Claude est prevost dudit lieu de Villars a des droictz seigneuriaux et nobles appartenant a ladicte prevostey et estoit et par le temps dont cy apprès sera faicte mention et pour tel tenu, porté et reputé ;

63

Item que entre les aultres choses appartenant audit Claude a cause de sadicte prevostey, ledit Claude, a cause dicelle prevostey, a accoustumé davoir sur tous les habitants hommes manans et residans en sadicte prevostey ung chascun an une corvée dhommes, douze deniers genevois, deux fors pour ledit Claude ou son commis a recepvoir les tailles et pour (esfacier) lesdictes tailles et une chambon de porc de tous ceux qui font baccon ung chascun an.

64

Item que ledit Claude tant pour luy que ses predecesseurs prevostz dudit Villars dont il a cause en ceste partie ont estez en bonne et paisible saisine et possession ou auxi davoir lever et prendre ung chascun homme habitant et manant en ladicte prevostey les corvées, deniers, fors et chambe de porc et pour y estre mention.

65

Item que ledit Claude et ses predecesseurs prevostz dudit Villars dont il a cause en ceste partie ont ça en arriere jouy et usé paisiblement et continuellement davoir et percepvoir ung chascun an des habitans et manans en sadicte prevostey lesdictes corvées, deniers, fors et chambes de porc par tant de temps et pour tant de temps quil nest memoire du commencement ny du contraire, a droict faire ledit Claude mesmement jusques a la spoliation dont cy apprès sera faicte mention.

66

Item que ledit Berthet, rée, est manan habitant et demeuran au lieu de Lessar qui est et (meut) de la prevostey dudit Villars et par ce debvoit et estoit tenu de payer et faire les choses dessusdictes audit Claude a cause de sa prevostey.

67

Item et que ledit Claude prevost que dessus ainsy estant en saisine et possession ou auxi davoir lever et percevoir desdits habitans manans et residans en ladicte prevostey et […] pour lannée mille quattre cen vingt deux dernier passée et que ladicte corvée a esté commandée par temps opportun audit Berthet, rée, et que ledit Berthet a esté requis et interpellé suffisamment par ledit Claude, actent, comme accoustumé estoit ledit Berthet, rée, a esté desnoiant et refusant de faire ladicte corvée mille quattre cen vingt trois indehument et frauduleusement et despoliant ledit Claude prevost de sadicte saisine et possession ou auxi (et encore refuser) iceluy dispolier a tort et sans cause et raison de payer les choses dessusdictes pour ladicte année.

68

Item que ledit Berthet a faict en ladicte année dernière passée mil iiiic xx iii bacon.

69

Item de par ce que dessus se voit puis apprès clairement ledit Claude prevost que dessus avoir esté despolié et despossessionné de sadicte saisine et possession ou aussy par la negation et reffuz dudit Berthet des choses dessusdictes.

70

Item pour les choses dessusdictes et chascunes delles sont vrayes, notoires et manifestes, et controler chascune delles […] voye et (fame) publicque renommées audit lieu de Villars et lieux circonvoisins et les at confessés par plusieurs fois ledit rée estre vrayes et confession a luy (prejudiciables).

71

Pourquoy conclud ledit Claude, prevost que dessus, actent, alencontre dudit rée et tous a aultres pour luy legitimement comparoissant, demandant et requerans a vous mondit seigneur le gouverneur et par vous en vostre sentence diffinitive et bon jugemen soit dict a droict, declairé, prononcé, sententié ledit Claude avoir esté dispolié et despossessionné de sadicte saisine et possession ou aussy par lo reffus et denegation que ledit rée a faicte en ladicte cause de lan quattre cen vingt trois dernier passé de faire ladicte corvée, de payer la chose dessusdictes en comdampnant ledit rée a remectre et restituer ledit Claude en sadicte saisine et possession ou aussy pour interestz et dommaiges dudit Claude quil a soubstituez pour ladicte denegation et reffus par luy faict a sa coulpe (damnable) a payer et randre audit Claude trois escuz dor soluée courant taxation sil conserve les choses dessusdictes estre veritables que aussy soit dict et sil lor nye ledit Claude souffrant de prouver et suffisamment baillant jour de ce quil poura (preouver) sans luy astraindre a aulcune superflu probation protestation de croistre munir a moitié et meillour forme ceste presente demande si (besoing) fait demandant despens implorant droit et justice en tour ce que […] et sera de droict a ce implorant.

72

Lan de nostre seigneur mille quattre cen vingt quatre et le second jour du mois de May auquel jour furent produictes a (Moyren) par devant nous, Jean Janin et Jean Charnage, de Saint Oyan, clercs, notaires, commissaires députez par François Humbert, gouverneur en la Terre de Saint Oyan, pour noble homme Claude de Dortens en la cause pendante par devant ledit gouverneur entre ledit Claude, dune part, et Berthet de Lessar, daultre part, les personnes si sequentes, lesquelles personnes ont juré par leur serement sur saints Evangilles, present ledit Berthet, de dire et desposez verité sur ledit article a nous baillez par ledit Claude sur le débat estant entre lesdictes parties par devant ledit gouverneur, lesquelx articles ont estez lutz audit Berthet ausquelx a respondu et dit par son serement que lon luy at tout lut que rien ne doibt audit Claude singulièrement il na voulu respondre (fors) a sa (donneur) et response généale disant que rien ne luy doibt.

73

Et premièrement Pierre Vincent, de la Perrousaz, dage de bonne mémoire de L. ans ; sur le premier article interrogé dit et respond ledit article estre vray. Interrogé comme il le scait, dit que Regnaud de Dortans, oncle dudit Claude au temps quil vivoit, estoit prevost du Villars et apprès deces dudit Regnaud ledit Claude a succedé es (seignorie) et prevostey dudit Regnaud comme ses (nepveux) et hoirs. Supra secundo articulo dicti dicit que ainsy est user tous le temps de sa memoire et lon a payé ne (scait) si par debvoir ou non. Sur le tiers article interrogé dict et despose que en ladicte prevostey il a (usé) et aussy use comme (contenuz) audit article, (excepte) que de deux fors pour (lequel) ne scait (rien). Sur le quarte article dict que lidit article est vraye excepté de deux fors pour […]. Sur le 5 article dict et despose que ledit Berthet demeure et riere ladicte prevostey du Villars mais il ne scait sil a accoustumé de payer ou non. Sur le 6 ne scait rien. Sur le 7 ne scait rien. Sur le 8 ne scait rien. Sur lo 9 dit que fame commune est en toute ladite prevostey de les choses desquelles il a confessé scavoir. Ne scait si ledit articles confesse oncques les choses estant audit article sur la voye et fame dict la voye et fame que veritable de ce quil a desposé. Signé J Charnage, J Janin.

74

Item Jean Hugon, du Marestz do ladicte prevostey et (seigneurie), interrogé sur ledit debat, dict et despose sur le premier article en tout et par tout comme ledit Pierre Vincent premier tesmoin et agé (videlicet) de bonne mémoire de xxx ans ou envyron. Sur le second article dict et despose que bien at accousutmé de payer audit prevost tous les ans une jambe port et quil lo fault dez la jarret dune […] une corvée dhomme et xii deniers et des deux fors ne scait rien et ne scait si lon doibt les choses par luy desposé ou non par debvoir mais on a use ladite usance. Sur le tier article dict et despose quil que parle a li aultre de ladicte prevosté lan ainsy user de payer tous les ans ainsy quil la ouy dire et la ainsy use. Item sur lo quart article dit quil la use sur luy et ainsy quil la desposé et sur les aultres ainsy quil lat oui dire et no scait si oncques en fust (debat) et pour ladicte jambe ledit prevost debvoit tenir un verrat. Sur le cinquième dit que ledit Berthet demeure a Lessar qui (gi) de ladicte prevostey, no scait de les choses contenues en ledit article ou non bien (vehu) ledit Berthet et sa femme par plusieurs fois qui audit nom du prevost du Villars ne scait si est par debvoir ou non. Sur le vième article no scait rien. Item sur lo viième article dict et despose que il qui parle que hat de ceste saison encloz […] auquel lieu avoit trois baconne desquelx ledit Berthet en y avoir un porc par avis que lesdits […]. Sur le 8ème article no scait rien. Sur le dernier articles dict que la fame est ainsy quil a desposé et dict (par devant). signé Joan Charnage et Jo Jan.

75

Item Pierre Arlier, habitants de Lessar, de la bonne mémoire de ( 70) ans, dict et despose sur le premier article interrogé que ledit article estre veritable. Sur le 2ème article dict et despose ledit article estre vray ainsy la luy a payé audit prevost tous lo temps de sa memoire, et dict quil lat ainsy user et aultres excepté audit Berthet ; a dict que bien a vehu lo filz dudit Berthet rendre sa corvée audit prevost par espace de deux ans. Item sur le tier article dict ledit article estre vray excepté dudit Berthet. Sur lo 4 article dit ledit article estre veritable et ainsy en a usé excepté dudit Berthet. Sur lo 5 article dit que Berthet demeure a Lessar comme il qui parle et nest pas (place) franc […] il qui parle qui tiens la moytie du (maix) de Lessar. Sur le 6ème article interrogé dict et despose que il ne est present quand ledit Claude a requis ledit Berthet et est (jehune) selon ce quil est contenu audit article. Sur lo 7ème article dict quil at oui dire que ledit Berthet a faict bacon a Saint Oyan. Sur le 8ème no scait rien. Sur la voix et fame dict estre veritable. Signé J Charnagii, Jo Jan.

76

Item (Johan) du Prel en laige de soixante et de bonne mémoire de 50, dict et despose le premier article estre vray et par ainsy est tenu publiquement estre prevost du Villars il a luy appartenoit les droictz de la prevostey. Item sur le second article dict luy tant […] que il scait bien que il est vray excepté des deux fors quil ne vu oncques payer et que chascun chefs dhostel luy doibt une chamba qui faict bacon dez le jarret en amont et que pour tenir chamba lo prevost doibt tenir un verrat pour les proudhommes et que il at comme aussi payé ung chascun an et les aultres sans (contredit). Item sur lo 3 article dit et despose comme dessus la desposé, excepté que lon ne doibt pour lesdits deux fors [39][39] Dans le texte, on lit fois ; l’ambiguité entre fors.... Item sur le 4 article dit que ledit Claude la ainsy user comme audit article est contenu et quil a user rendre […] sa corvée et payer la chamba a Regnaud de Dortens comme prevost du Villars par plusieurs fois de la (dozena) et des deux fors rien nen scait. Et aussy audit Claude par plusieurs aussy. Item sur le cinquieme dict […] que ledit Berthet est residant a Lessar et dict quil doibt la chamba et courvée comme les aultres selon ce qui luy semble quil a veu aussy payer la chamboa et rendre la corvée par plusieurs fois et rendu […] ung. Item pour le vième dict ledit article estre vray quil a aussy veut user tout le temps de sa memoire. Item sur le viième dict quil est vray quil a fait bacon. Item sur le viii article dict que puisque ledit Berthet ne luy voulu rendre la corvée et payer la chambon il semble quil despouillie ledit Claude. Item sur le 9ème dict quil est veritable quil est vray et fame publique des choses quil a déposé. Signé Jo Charnage et Jo Jan.

77

[Suivent 9 autres témoignages]

78

Item lan que dessus a la vème journée dudit moix de may ledit Claude a produict les tesmoins juramen lesquelx ont jurez par leurs sarements singulierement et veritablement exprimez presentement ledit Berthet que […] faict ledit sarement de jurer verité sur lesdits articles que dessus et sur ung chascun diceux ont desposé par la maniere que sensuyt :

79

[le premier témoignage est presque illisible]

80

Jean (Vuaz) dict et despose lo i article estre vray que arriere lo tient en […] comme devanciers. Item sur le second article dict quil a demeuré au Villars environ 30 ans et que par celuy temps il a vehu payé ledit tribut comme lo chambat, la corvée, la douzeina, des deux fois rien ne scait, et ce par tous ceux de la prevostey excepté ceux du (Parchier) et du Marreschet et que de Berthet dict quil lui a vehu rendre un journal a fener par corvée ainsy que on disoit et a sa femme par plusieurs fois et a veu que ledit Berthet a payé une fois ladit chambon mais pour ce quelle estoit petite on la luy tourna mais il ne scait sil la doibt ny la corvée ny le demeurant. Item lo tier et quart articles dict estre vray quil est ainsy (bien usiter) lespace de trente ans sans contredicts par toux de ladicte prevostey excepté ceux quil at excepté et lo (gentil). Item sur lo 5 dict que ledit Berthet demeure a Lessar sur ladicte prevostey mais il ne scait sil doibt rien, on ly a veu (venir) rendre et a sa femme corvée ou journal mais il ne scait (si) par debvoir on non. Item du vieme article rien ne scait ny aussy sur lo viieme et viiieme. Item sur le 9 il est voix et fama de telles choses publicques commil a desposé. Signé Jo. Charnagii, Jo. Jan.

81

Item Regnaud du Parchier dict par son serement lo premier article estre vray. Item sur lo second dict que par lespace de quatre ans il a rendu ledit tribut pour ledit Claude et a tousiours ouy dire et vehu que lesdits demeurans dudit Villar ont accoustumé et aussy user et lever sadicte tribut comme courvée, la dozena et deux fois pour (espacier) et la chambaz payer chascun an qui faisoit porc, et dict quilat plusiours fois ouy dire que le prevost leur faisoit tort de prandre de deux fors. Item lo tier dict estre vray par […] quil y at (veu). Item lo quart croid estre vray. Item sur le cinquieme dict que ledit Berthet demeure a Lessar qui est de ladicte prevostey mais il ne scait si ledit Berthet le doibt ou non par debvoir. Item du VIème rien ne scait fors ce quil a dict. Item le VIIème dit estre vray et que (Jehan) filz dudit Berthet porta a la dame du Villars la chambe mais elle ne la voulu prandre car estoit mal faite et la retourna et (entreposa) chez luy qui parle. Item sur le 8ème rien ne scait. Item sur lo 9ème dict quil est voy et fama de ce quil despose. Signé Jo. Charnagii, Jo. Jan.

82

Item Estienne (Banoset) de bonne mémoire de 40 ans dict le premier article estre vray. Item du second dict que bien a vehu payer la corvée la chamba et la dozena en la ville de Sepmoncel et que des deux fois les at vehu payer aux uns et aux aultres non que quand a luy il ne les paya oncques et aussy la chamba estoit sans (ongletaz) et qui faict bacon le paye aultrement non et que de Berthet et des aultres de sur le Villars rien ne scait. Item sur le tier sen rapport a ce quil en a dict. Item sur le quart et scait comme dessus. Sur le 5 dict que bien scait que Berthet demeure a Lessar et que Lessar est de ladicte prevostey et du demeurant rien ne scait. Item sur les aultres articles 5, 6, 7, 8 sen rapporte a ce quil en a dict. item sur lo 9eme dict estre véritable. Signé Jo. Charnagii, Jo. Jan.

83

[Suivent encore 8 autres témoignages. La sentence finale n’a pas été conservée].


Bibliographie

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  • Lachiver, Marcel, Le Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, Paris, 1997.
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  • Scott, James, Domination and the arts of resistance hidden transcripts, New Haven, 1990 ;
  • —, Weapons of the weak. Everyday forms of peasant resistance, Londres / New Haven, 1985.

Notes

[1]

Bloch, 1933.

[2]

Feller, 2009.

[3]

Ibid., p. 24 ; Duby, 1979, p. 20-60.

[4]

Demade, 2002, p. 337-363.

[5]

Carrier, 2004, p. 221-239 et Mouthon, 2001, p. 9-25.

[6]

Arch. dép. Jura, 2H 706.

[7]

Ibid. : « Predicta omnia servitia levari non poterant sine magno studio et maximo impedimento et labore dictorum hominorum propter sui tenuitatem et minuitatem, cum ad solutionem unius denarii unus decem aut viginti homines tenerentur et quatuor aut quinque ad solutionem unius. »

[8]

Le terme de « mareschein », que l’on retrouve parfois à Saint-Claude sous la forme « mareschacies », est une déformation probable de « mareschaucie » (du latin marescalia ou marescalcia), taxe parfois appelée « gîte des chevaux ». Il s’agit d’une redevance féodale due pour l’entretien des chevaux, sous la forme de réquisition de foin et/ou d’avoine pour les gens d’armes du seigneur. Les « hublis » proviendraient peut-être des oublies, redevance sur les tenures paysannes, fixe, mais toujours distinguée du cens.

[9]

Le setier est la plus petite mesure de capacité des grains : au xviiie siècle, elle est équivalente à Saint-Claude à 22 litres. On ne connaît pas précisément l’équivalence entre le bichet et le setier ; certaines mentions laissent penser que les deux mesures sont très proches : Grappin, 1782, p. 134.

[10]

« Qua lictera confecta super hoc tempore supradicto est totaliter abolita ; ideo dicti abbas et conventus dicti hominibus et eorum heredibus coram dicto jurato nostro premissam libertatem presentibus innovarunt, pro quam novationem predicti homines et sui liberalitate dederunt dicto abbati et conventui sexaginta libras bonorum viennensium » : Arch. dép. Jura, 2H 706.

[11]

Pour une présentation générale du Livre d’Or et ses problèmes d’interprétation, voir Corriol, 2009, p. 81-113.

[12]

« Chacun feu (fuef) un sestier moitié froment moitié avoine et trois deniers genevois, et cil qui met bœuf a charrue quatre deniers genevois et se ils sont plusieurs en un hostal et soient partys chacun le doit » : Livre d’Or, Arch. dép. Jura, 2H 157.

[13]

Ibid.

[14]

Livre d’Or, Arch. dép. Jura, 2H 157.

[15]

« Tenentur debent se jurare anno quolibet ad secandum seu falcandum, fenandum et recolligendum fena pratorum dictorum nobilium Andrea, Anthoni, Johannis et Georgii de Castellione et suorum excrescendum apud Reyssosam, necnon etiam ad eundum quesitum et chareandum eorumdem domicellorum et suorum vinum tempore consueto apud Perrigniacum et Perrigniaco apud Royssosam » : Reconnaissance de Humbert dou Poys, Arch. dép. Jura, 2H 629, f° 59v.

[16]

Brunel, 2002, p. 271-290, et Demade, 2002, p. 356.

[17]

Selon Marcel Lachiver (Lachiver, 1997), les termes espogne ou espoigne, attestés du Morvan à la Savoie, désignent de petits pains ronds ou des galettes préparées pour des festivités. On retrouve aujourd’hui ce terme dans les patois lyonnais ou dauphinois (les « pognes »). La redevance semble ici désigner une redevance en pain due pour les chiens du seigneur, que l’on retrouve parfois en Franche-Comté : Delsalle, 2004.

[18]

Sic. Je n’ai pas réussi à identifier le terme « aiste ». Il est possible qu’il s’agisse d’une déformation d’un mot incompris lors de la copie ; plusieurs exemples semblent montrer que le notaire qui a recopié le Livre d’Or au xviiie siècle n’avait qu’une connaissance imparfaite de la paléographie médiévale et n’a pas su déchiffrer tous les termes.

[19]

Demade, 2009, p. 36.

[20]

Cf. Carrier, 2009, p. 145-166.

[21]

Pichot, 2009, p. 121-144.

[22]

Demade, 2002, p. 362.

[23]

« Item debemus habere de bovus linguas, de porcis lumbos quotiens contingerit occidere et vendere pro maiori parte in villa Sancti Eugendi, illis exceptis quos predecessores nostri voluerunt esse immunes » : Arch. dép. Jura, 2H 342. Le pluriel lumbi peut désigner indifféremment les reins ou l’échine.

[24]

Arch. dép. Jura, 2H 438. Les actes du procès ne sont conservés que sous la forme d’une copie du xviie siècle, par ailleurs en mauvais état.

[25]

Le terme de « fors », parfois maladroitement orthographié « fois » dans la copie, recouvre très certainement ici le fors savoyard, monnaie équivalente à 2 deniers, dont l’usage est attesté à Saint-Claude au xve siècle.

[26]

« In eo manso ecclesia Sancti Eugendi habet servicium ii eminaut et xii denarios et ii panes et unam espallam porci nudam si in casallo nutritus fuerit » : Arch. dép. Jura, 2H 1154.

[27]

Ibid., 2H 438.

[28]

Voir Mollat et Wolff, 1970 ; Neveux, 1997 ; Blickle, 1998.

[29]

Voir Scott, 1985, 1987, et 1990.

[30]

Arch. dép. Jura, 2H 438.

[31]

« Tamen nescit si hoc dat ex debito », « nescit si (dat) ex debito vel non » ; « tamen nescit si erat ex debito » : Arch. dép. Jura, 2H 438.

[32]

« Joannes Vion […] dicit se tantum scire quod ipse […] vidit anno quolibet quod plures de dicta prepositura venebant et redebant corvatam pro dicto Glaudio sed nescit si omnes veniebant. Item quod etiam vidit sibi ipsi Glaudio apportare plures tibias porci sed tamen nescit si omnes faciebant corvatae et nescit si omnes tenebant tibiam et si faciebant omnes corvatam nec etiam scit si dictae tibiaae tradebant ex debita vel non et si debeant corvatam vel nescit » : ibid.

[33]

Alfonso, 2002, p. 309.

[34]

Voir Corriol, 2009.

[35]

« Hugo Mollynis, de Coyrières dicit onmes articulos supra scriptos esse veros […] et semper fuit publicum et notorium, in totam predictam preposituram quod omnes a dicta prepositura tailliabiles ad omnis premissa tenebatur » : Arch. dép. Jura, 2H 438.

[36]

Letouzey, 2009, p. 73-108.

[37]

Ici se trouve une croix insérée dans le texte.

[38]

Le prénom est suivi d’un blanc, vraisemblablement pour « Girod », nom du notaire.

[39]

Dans le texte, on lit fois ; l’ambiguité entre fors et fois provient sans doute de ce que le scribe qui a recopié le texte au xviie siècle n’a pas compris l’expression.

Résumé

Français

Dans la diversité des redevances ressortissant du prélèvement seigneurial, on peut distinguer des rentes, tel le chevage, les gélines ou certaines corvées, dont l’aspect symbolique semble largement l’emporter sur leur valeur économique apparente. Cette valeur symbolique et emblématique de la redevance seigneuriale participe pleinement de l’expression d’une domination seigneuriale. Le procès de Berthet de Lessard, paysan relevant des terres du monastère de Saint-Oyend de Joux/Saint-Claude (Jura) en 1422-1423, permet de lever le voile sur les pratiques seigneuriales et les formes souterraines de la résistance paysanne. Parce qu’il concerne une redevance symbolique, il constitue un cas emblématique pris très au sérieux par les autorités seigneuriales. Il témoigne d’une lutte sourde qui oppose deux conceptions de la redevance et de la relation seigneuriale, distinguant une libre acceptation de la tutelle seigneuriale d’une contrainte imposée par le droit.

Mots-clés

  • cens
  • corvée
  • dominium seigneurial
  • économie seigneuriale
  • expression et matérialisation de la dépendance et de la domination
  • gélines
  • prélèvement seigneurial
  • redevances symboliques
  • servage
  • taille

English

Symbolic fees and peasant resistance in the Middle Ages. On the trial of Berthet de Lessart (1423)Among the various fees making up seignorial levies, there were some, such as chevage, gelinage, or certain kinds of corvées, the symbolic dimension of which was seemingly much more important than their perceived economic value. This symbolic and emblematic content of the seignorial fees was an integral part of the expression of seignorial domination. The 1422-23 trial of Berthet de Lessard, a peasant belonging to the landholdings of the Saint-Oyend de Joud/Saint-Claude monastery in the Jura, provides us with an opportunity to bring to light both seignorial practice and hidden strategies of peasant resistance. This trial revolved around a symbolic fee, and therefore was an emblematic case, which seignorial local authorities treated with the utmost concern. The event bore witness to a muted struggle between two opposite views of seignorial fees and the seignorial relationship, seen either as a free acceptance of seignorial tutelage or as a legally-based constraint..

Keywords

  • rents
  • corvée
  • seignorial
  • dominium
  • seignorial economy
  • expressing and materializing dependency and domination
  • gelinage
  • seignorial levies
  • symbolic fees
  • serfdom
  • tallage

Español

Tributos simbólicos y resistencia campesina en la Edad Media. A propósito del pleito de Berthet de Lessart (1423)Podemos distinguir, en la diversidad de los tributos señoriales, algunos, como las gallinas o algunas sernas, cuyo aspecto simbólico parece prevalecer sobre su valor económico aparente. Este valor simbólico y emblemático de los derechos señoriales participa plenamente de la expresión de la dominación señorial. El pleito de Berthet de Lessard, campesino en las tierras del monasterio de Saint-Oyend de Joux/Saint-Claude (Jura), permite sacar a luz las prácticas señoriles y las formas subterráneas de la resistencia campesina. Tratándose de un tributo simbólico, constituye un caso emblemático tomado muy en serio por las autoridades señoriles. Es el testimonio de una lucha sorda que opone dos concepciones del tributo y de las relaciones señoriales, entre una libre aceptación de la autoridad del señor y una obligación impuesta por el derecho.

Palabras claves

  • censo
  • serna
  • dominium señorial
  • economía señorial
  • expresión y materialización de la dependencia y de la dominación
  • gallinas
  • detracción señorial tributos simbólicos
  • servidumbre
  • talla

Pour citer cet article

Corriol Vincent, « Redevances symboliques et résistance paysanne au Moyen Âge. À propos du procès de Berthet de Lessart (1423) », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2012 (Vol. 37), p. 15-42.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2012-1-page-15.htm


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