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Histoire & Sociétés Rurales

2012/1 (Vol. 37)


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Laurent Lespez (dir.), Paysages et gestion de l’eau. Sept millénaires d’histoire de vallées et de plaines littorales en Basse-Normandie, Caen, Presses universitaires de Caen, coll. « Bibliothèque du Pôle Rural » n?3, 2012, 336 p., 25 €

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Après Bâtir dans les campagnes et Repenser le sauvage grâce au retour du loup, la récente « Bibliothèque du Pôle Rural », qu’ont créée Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau, s’enrichit d’un nouveau volume dédié à la question des paysages de l’eau en Basse-Normandie. L’ouvrage, édité par Laurent Lespez, met à profit les apports croisés de la géographie, de l’archéologie, de l’histoire, des disciplines paléoenvironnementales.

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Le lecteur y découvre le bilan d’un programme de recherches mené entre 2003 et 2007, intitulé « gestion de l’eau et dynamique des paysages du Néolithique à nos jours. Étude des vallées côtières dans le nord-ouest de la France ». Les 13 contributions rassemblées portent précisément sur les basses vallées et plaines littorales de Basse-Normandie, à travers trois terrains d’étude privilégiés. Ces trois bassins-versants sont très étroits ; mais ils forment des « paysages ordinaires » relativement représentatifs de la réalité des plaines littorales, marais et basses vallées de l’Ouest de la France. Les enjeux sont importants : risque hydrologique durement ressenti ces dernières années ; conflits d’usage entre activités touristiques et récréatives, pratique de la chasse, conservation de la nature ; problèmes d’usage du sol entre pression rurbaine et artificialisation, conservation du patrimoine culturel et paysager, préservation des espaces dits naturels. Les différentes contributions apportent de nouvelles clés pour apprécier ces enjeux et guider les décisions en les replaçant dans un temps long : celui de la construction de l’environnement et des paysages.

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La problématique de l’ouvrage, très pluridisciplinaire, se situe donc au croisement des dynamiques environnementales et des dynamiques de paysages. Elle croise trois approches : une approche géomorphologique et paléoenvironnementale, une approche d’archéologie du paysage, une approche historique. Chronologiquement, l’étude ne se limite pas à l’évolution historique, qu’elle aborde sans trop d’égards pour une périodisation traditionnelle qui n’aurait eu ici que peu d’intérêt ; elle la déborde largement pour couvrir globalement les sept derniers millénaires. L’ouvrage s’inscrit dans la continuité de ces importants programmes pluridisciplinaires qui, en France et ailleurs, contribuent petit à petit à décloisonner la recherche sur l’évolution des paysages et de l’environnement, à l’image du programme « interaction société/milieux dans le bassin-versant de la Loire » initié à la fin des années 1990.

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L’introduction rédigée par Laurent Lespez cadre solidement le propos dans son contexte scientifique. L’ouvrage fait ensuite le point sur les sources à disposition (première partie, p. 19-112). Les archives sédimentaires ont enregistré, en strates successives déposées par les cours d’eau, des évolutions relevant ou non de l’action de l’Homme. Ces dépôts sont abondants à l’aval des terrains d’étude, en situation littorale (jusqu’à 15 m de dépôts holocènes). Leur étude bénéficie de précédents, comme ceux de Elhaï dans les années 1960. Elle est pour une part proprement sédimentologique, et pour une autre, paléobiologique, basée sur les sédiments organiques qui permettent à la fois la connaissance des composantes vivantes des environnements disparus, mais aussi leur datation absolue par le radiocarbone. L’approche est bien évidemment classiquement utilisée pour une étude paléoenvironnementale à l’échelle de l’Holocène ; mais sur des temps plus courts, elle permet également des parallèles intéressants avec la documentation historique. Les auteurs peuvent tenter de faire dialoguer l’enregistrement pollinique avec l’occupation du sol telle qu’elle peut être restituée à partir de la documentation cadastrale du xixe siècle. L’archéologie, de la même façon, apporte par l’étude de sites funéraires ou d’habitat une bonne connaissance des noyaux de peuplement humain. À elle seule, elle offrirait une vision pointilliste ; alors que les autres sources aident en quelque sorte à combler les vides entre sites prospectés ou fouillés, pour connaître la nature de leur environnement. C’est le dialogue des différentes disciplines qui offre, au bout du compte, une vision continue et cohérente de l’évolution des paysages et de l’environnement valléen bas-normand. Le croisement entre données et entre disciplines révèle comment l’ouverture de la végétation, qui apparaît dans les enregistrements polliniques, concorde chronologiquement avec une sédimentation accrue qui pourrait être liée à la mise en valeur des versants et à une érosion hydrique plus efficace ; elle concorde aussi avec les traces archéologiques de la présence et de l’activité humaine.

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La deuxième partie de l’ouvrage (p. 113-196) intitulée « Sept millénaires d’histoire des paysages des basses vallées normandes » synthétise les résultats de l’étude, sur chacun des trois territoires concernés. Le premier terrain d’étude est constitué par un ensemble de petits bassins-versants côtiers de la péninsule de La Hague. Il est présenté par Laurent Lespez, Cyril Marcigny, Martine Clet-Pellerin, Robert Davidson, Blanche Mennesson, et Blandine Hardel. Le second, plus vaste, correspond au bassin-versant de la Seulles, sous la loupe de Laurent Lespez, Jean-Michel Cador, Martine Clet-Pellerin, Emmanuel Garnier, Marie-Anne Germaine, Cyril Marcigny et Vincent Viel. Enfin, le troisième site correspond aux marais de la basse vallée de la Dives, confiés à Vincent Carpentier, Laurent Lespez, Emmanuel Garnier, Suzanne Maertens, Martine Clet-Pellerin et Robert Davidson.

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Les chapitres consacrés à ces trois ensembles forment trois fresques d’ampleur considérable à travers lesquelles les auteurs évoquent l’ouverture progressive des paysages et la multiplication des aménagements. Au début de l’Holocène apparaît un environnement marqué par des cours d’eau méandriformes, et un paysage de plus en plus forestier, très marqué par le noisetier. C’est dans ce cadre imparfaitement boisé qu’apparaît l’activité des hommes, encore très discrète dans les enregistrements étudiés. Au Néolithique, les noisetiers, et de plus en plus les chênes, les ormes, forment encore un paysage encore largement fermé, probablement ouvert ou semi-ouvert dans les milieux les plus contraignants, zones humides ou versants escarpés. Apparaît aussi, plus nettement, « une anthropisation discrète ». À l’Âge du Bronze, les enregistrements polliniques montrent davantage de fougères, des plantes prairiales, et aussi des céréales et des messicoles. L’ouverture du paysage est visiblement encore modérée malgré les signes importants d’activités agricoles. La sédimentation et l’atterrissement marquent les basses vallées, où se développent des activités pastorales, salicoles, et agricoles au sens strict. Les derniers millénaires, bien documentés, sont évidemment les plus propices au croisement des sources. Des archives telles que l’enquête du bailli de Caen sur les marais de la Dives (1295-1297), permettent aux auteurs, par une étude approfondie, de bien apprécier l’évolution des paysages. Le développement des herbages, dans le cadre d’un élevage à vocation commerciale, apparaît surtout dans les sources à partir du xviie siècle. À partir du Moyen Âge, les cours d’eau aux chenaux migrants et méandreux sont progressivement fixés par les différents aménagements portant sur les cours d’eau, impliquant une maîtrise des écoulements. La Dives est ainsi stabilisée dès le xviiie siècle par des épis (« épics »), visibles sur un plan présenté page 192.

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Après l’étude site par site, l’ouvrage apporte les indispensables synthèses thématiques, dépassant les trois étroits terrains d’étude. Laurent Lespez brosse un tableau synthétique de l’histoire de l’environnement des vallées de Basse Normandie. Jean-Michel Cador et Laurent Lespez évoquent « les cours d’eau bas-normands aujourd’hui » : le fonctionnement des cours d’eau résulte de la conjonction de « logiques hydrologiques » et « d’usages hydrauliques », ce qui amène les auteurs à utiliser parfois la notion d’hydrosystème » créée pour marquer clairement l’intégration des aménagements humains à l’étude des cours d’eau. Enfin, Marie-Anne Germaine, Laurent Lespez et Jean-Michel Cador évoquent « le poids des héritages dans la gestion des paysages des vallées de l’ouest de la France », à travers une étude sur le temps court des paysages valléens, surtout à partir du xixe siècle. Ce n’est pas, en réalité, le paysage dans son acception habituelle qui est ici pris ne compte, mais plutôt l’occupation et les usages du sol : le bâti, ou les composantes verticales du paysage, par exemple, sont laissés de côté, ce qui permet aux auteurs de rester en phase avec le reste de l’étude.

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Néanmoins, si l’on prend en compte l’ensemble de l’ouvrage, le paysage n’est pas réduit à la seule occupation du sol comme on le voit trop souvent. Il est élargi aux différentes composantes matérielles d’un système associant d’une part, les « processus hydrosédimentaires continentaux et marins », et d’autre part, la gestion de l’eau, les pratiques anthropiques liées à l’agriculture, à la chasse, ou aux transports par exemple. Les évolutions constatées sont synthétisées et restituées de façon visuelle par un intéressant atlas de blocs-diagrammes qui, sans avoir la prétention de constituer une véritable modélisation ou reconstitution des paysages, permettent néanmoins de rendre clair le propos des différents auteurs. Le choix a été fait de présenter pour chaque site, une évolution en six étapes sur deux pages en vis-à-vis. Compte tenu du format de l’ouvrage, les blocs-diagrammes ne sont donc pas commentés. Peut-être auraient-ils pourtant mérité d’être confortés par une synthèse explicative ; il manque sans doute un éclairage sur les choix effectués et les zones d’ombre subsistantes. Le très prudent mais très court texte introductif rédigé par les auteurs ne saurait suffire à cet égard. Par exemple, le choix de faire apparaître le réseau de haies de La Hague entre le haut Moyen Âge et 1820, par exemple, est-il fondé sur les seules idées avancées p. 159-160, ou est-il mieux étayé par d’autres travaux ? Après tout, la genèse et l’évolution du bocage font partie de ces anciennes problématiques paysagères que de tels programmes pluridisciplinaires contribuent à éclairer ; même si, évidemment, elles n’étaient pas au cœur du programme de recherche dont il s’agit. Néanmoins, ce travail réalisé par Laurent Lespez et Jean-Michel Cador doit être applaudi ; il conclut parfaitement l’ouvrage et permet d’éviter le risque, toujours important dans des travaux tels que ceux-ci, d’une approche pointilliste et difficile à suivre. Soulignons d’ailleurs au passage la qualité matérielle de l’ouvrage, comme dans les précédents opus de la collection. L’usage de la couleur à toutes les pages permet une illustration abondante et des documents de qualité, ce qui est d’autant plus appréciable que le thème se prête parfaitement à une riche documentation iconographique.

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Au-delà des résultats présentés, des informations apportées ou confirmées dont l’intérêt s’étend bien au delà des limites du territoire étudié, l’ouvrage couronne un projet de recherches exemplaire dans sa démarche scientifique à la fois ambitieuse et rigoureuse. Les informations apportées sont soigneusement compilées, synthétisées, replacées dans le contexte régional et au sein de l’état de l’art sur les sujets abordés, du moins en ce qui concerne les paléoenvironnements, car ce souci apparaît moins prégnant en ce qui concerne les autres thématiques. La qualité du résultat montre l’intérêt de croiser les données et les savoir-faire, au delà du cloisonnement périodique et disciplinaire, pour comprendre finement l’évolution d’un milieu sur le temps long. Grâce aux archives sédimentaires accumulées au cours des millénaires, les basses vallées sont un terrain d’études privilégié pour de telles approches. Le développement de projets similaires sur d’autres terrains est néanmoins indispensable.

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Xavier Rochel

Le Retour de l’olivier, retour sur l’olivier, Études héraultaises, numéro hors série, 2009. Vingt siècles de viticulture en pays de Lunel, Études héraultaises, numéro hors série, 2011

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La revue Études héraultaises a livré deux beaux numéros hors série portant sur des plantes et des pratiques par essence méditerranéennes : l’olivier et l’oléiculture, la vigne et la viticulture. Le premier se justifie par la forte relance que connaît l’oléiculture française depuis les années 1980, par la remise en culture d’oliveraies abandonnées et par la plantation de nouveaux arbres. Pourtant, ce mouvement ne s’accompagne pas d’un regain d’intérêt intellectuel : ce numéro fait le point sur le sujet, en partant du cas de l’Hérault. Les premiers articles sont iconoclastes. Il y a eu une exploitation protohistorique autochtone de l’olivier en Méditerranée occidentale, ce qui est montré par l’analyse de restes végétaux et l’interprétation des profils adn actuels d’oléastres (oliviers sauvages) et de variétés cultivées. Lors du réchauffement climatique qui succède à la dernière glaciation, les oléastres s’échappent de leurs zones refuge et remontent vers le Nord. Leur adn garde la mémoire de ces refuges : la diversité génétique actuelle est structurée en accord avec l’existence de plusieurs de ces refuges. Or, des traces de domestication qui modifient cette empreinte génétique sont aussi présentes dans plusieurs lignées, dont en Occident, et cela remonte à des temps antérieurs au monde gréco-romain puisque le premier échantillon domestiqué date du Second Âge du fer. De fait, les approches archéobiologiques appuient l’hypothèse d’une domestication autochtone. À l’analyse de l’adn s’ajoute l’observation de la structure du bois et la biométrie d’olives fossiles qui montrent que les olivettes médiévales pouvaient être irriguées. Une seconde image est détruite : celle d’une oléiculture ancienne limitée aux marges des terroirs, donc une oléiculture sèche, au moins avant la phase agricole spéculative enclenchée au xve siècle. La question se complique par la dualité entre olivettes – parcelles entièrement dédiées à la culture d’oliviers – et complants. Le recours aux compoix montre que le xve siècle n’est pas toujours le tournant essentiel souvent décrit : l’expansion peut être plus précoce pour une culture spéculative mais l’affirmation ne peut être généralisée à tout l’Hérault. Réciproquement, l’expansion attendue vers 1550 n’est pas forcément là comme le révèlent les compoix modernes : les débuts du Petit Âge Glaciaire et des conflits confessionnels l’expliquent. Plus décisif est peut-être le xviie siècle, avec un déclin continu après 1650, bien qu’il reste très mal connu. Produit de consommation courante, pour l’alimentation, l’éclairage et l’industrie textile, l’huile se transporte et se stocke en jarres et bouteilles aux époques moderne et contemporaine. L’usage des bouteilles ne se généralise qu’avec la production de verre noir : la mutation technique du xviiie siècle permet l’inflation des verreries à Marseille qui produisent pour le transport maritime au long cours.

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Cette thématique du conditionnement se retrouve dans l’autre numéro spécial d’Études héraultaises. La typologie et l’abondance des amphores signent les circuits commerciaux et l’origine des vins, alors que les sites à dolia révèlent une production locale, au même titre que la concentration des ateliers de fabrication d’amphores. L’archéologie, plus que l’exégèse des textes agronomiques antiques, révise les opinions communes en focalisant l’analyse sur des situations locales. L’argile spécifique des environs de Marseille permet aux archéologues de suivre le premier mouvement de diffusion du vin « national », jusqu’au Rhin, plus d’un demi millénaire avant que les vestiges de plantation les plus anciens – au iiie siècle ap. J.-C. – ne montrent des vignobles disposés en rangs réguliers avec un intervalle quasi métrique entre pieds dans un rang, et entre rangs. Mais, bien antérieurement, les signatures pollinique et carpologique de la vigne sont nettes dès le Second Âge du Fer, par exemple à Lattes. L’essor du vignoble des peuples autochtones marque l’infléchissement d’une agriculture vivrière et le début d’un nouveau modèle économique, un siècle et demi avant la conquête romaine. On sait comment le vignoble gallo-romain prend ensuite une telle importance que Rome tente de le réglementer. En dehors d’éléments généraux, les héritages antiques se laissent peu percevoir dans le vignoble actuel. En cela, le muscat de Lunel est un cas particulier : cépage des plus anciens, sa présence est très réduite à la fin du Moyen Âge, bien qu’on sache qu’il approvisionne en vin exceptionnel des marchés urbains locaux. Le succès d’estime se poursuit aux temps modernes, sur de minuscules parcelles, avant un certain essor au xviiie siècle. La production, toujours limitée, se vendait au prix fort dans les grandes cours d’Europe centrale. La figure de l’abbé Bousquet est inséparable de ce nectar : c’est lui qui améliore la qualité du produit par une sélection grain à grain de la vendange. Ce vin de faible rendement a encore plus de mal à trouver sa place lors de la reconstitution du vignoble, à la fin du xixe siècle, alors que Frontignan, la concurrente, fait une place à la qualité dès 1912 de sorte que, pendant plusieurs décennies, le muscat de Lunel s’efface devant celui de Frontignan, jusqu’à sa renaissance vers 1960. Ces vins, le muscat comme les autres, sont-ils produits dans une maison vigneronne ? Rien n’est moins évident tellement la maison est polyvalente avant que le bas Languedoc ne devienne une usine à vin. À l’idée d’une maison vigneronne, il faut préférer celle d’un bâtiment paysan dans lequel vit et travaille un vigneron occasionnel. La cave n’est pas spécialisée en cellier, le plant du bâti s’exporte dans les régions voisines où dominent la polyculture et l’élevage. Seules les bâtisses construites par la nouvelle vigne, et pour elle, offrent une spécialisation fonctionnelle ; demeures de notables, elles n’ont plus rien de la modestie des premières. Le propriétaire se donne ainsi à voir par l’architecture, mais aussi au travers de la photographie. La photo de vendange est une antienne : hommes, femmes et enfants, tout en glorifiant le travail qui clôture l’année viticole, signent leur temps et leur statut social par leur position et leur habillement. Aujourd’hui, les enfants ont disparu du cliché : le travail est devenu affaire d’adultes au fur et à mesure que se raccourcissaient les vacances d’été, enfants à qui on réapprend maintenant la vigne et la terre.

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Éric Fabre

Grégor Marchand, (dir.), Des Feux dans la vallée. Les habitats du Mésolithique et du Néolithique récent de l’Essart à Poitiers, Rennes, pur, coll. « Archéologie & Culture », 2009, 246 p., 24 €

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Grégor Marchand, archéologue et préhistorien, chercheur au cnrs, a dirigé une campagne de fouilles, entre 2003 et 2005, sur le site de l’Essart (commune de Poitiers). Les objets découverts ont été nettoyés et analysés ultérieurement. Il a fait paraître en 2009 cet ouvrage consacré à ce site exceptionnel grâce au soutien du Ministère de la Culture et de la Communication. Plusieurs spécialistes éminents y ont participé. L’ouvrage suit le plan suivant : 1) situation du site, 2) analyse de la topographie et des occupations humaines, 3) dynamique sédimentaire et stratigraphie, 4) sol archéologique et structures, 5) les industries lithiques, 6) analyse des vestiges céramiques, 7) nourriture et parure, 8) répartition du mobilier archéologique et lecture fonctionnelle des habitats, 9) réflexion sur l’Essart et le Mésolithique dans le centre-ouest de la France, 10) Réflexion sur l’Essart et le Néolithique récent, 11) en démêlant l’écheveau : les habitats du Mésolithique et du Néolithique récent de l’Essart.

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Ce livre présente d’abord la situation de la zone d’étude, qui est importante pour appréhender les conclusions de l’auteur. Elle a la forme d’un dôme, entourée à l’est par la rivière, le Clain, à l’ouest par un chenal naturel : elle bénéficie donc d’une situation exceptionnelle. Le réseau hydrographique est soigneusement étudié et de nombreuses cartes permettent de le situer avec précision. À cet endroit, le franchissement était aisé et les hommes y ont fréquemment résidé, laissant comme traces de leur passage une multitude de foyers soigneusement empierrés (39 foyers réguliers découverts).

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L’importance du feu est bien démontrée par la quantité exceptionnelle de foyers présents. Le feu servait visiblement à fumer ou sécher les proies, les logettes autour des foyers pouvaient permettre de placer des piquets pour le fumage ou le grillage. Les saumons et les autres poissons devaient être abondants en ce lieu et servir à l’alimentation, même s’il n’y en a pas de trace. 53 structures empierrées ont été identifiées : 27 soles à plat, de forme circulaire et d’environ 1 m de diamètre, formées de blocs de calcaire jointifs avec des logettes à pince de crabes pour entreposer des blocs réutilisables pour la construction d’autres foyers ou pour positionner des piquets de « fumage », 3 soles circulaires « limitées », 14 probables vidanges de foyers, 1 fosse à pierres brûlées et probablement quelques regroupements naturels de blocs brûlés. Une répartition différentielle des occupations est perceptible avec les pièces du Premier Mésolithique au sud du site et celles du Second Mésolithique au Nord. De grandes zones d’activité se sont développées avec lien entre les foyers : 4 grands blocs calcaires ont formé des zones avec multiples foyers, auxquels se sont rattachés des foyers périphériques, ce qui évoque bien une société homogène et relativement soudée. Un fonctionnement en grill (structure de combustion e21) semble très probable, avec un balayage de la sole avant la cuisson. Il a donc été le havre occasionnel et régulier d’une population de chasseurs-cueilleurs, en situation de nomadisme, qui se servait des feux pour cuire leur alimentation. Au mésolithique, la combustion semble avoir été plus courte et certainement moindre qu’elle ne l’est actuellement.

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Le livre met en valeur la présence d’une véritable industrie lithique. Les chasseurs-cueilleurs avaient besoin d’armes pour tuer et d’outils pour cueillir. Ils ont élaboré un jeu de techniques diverses pour se confectionner des armes ou outils de cueillette. Les pierres sont débitées suivant sept méthodes différentes. On a des outils à lames régulières, d’autres à lames irrégulières, des outils à courtes lames ou éclats laminaires, et pour finir des outils faits de lamelles ou tout petits éclats. 76,6 % des activités impliquaient le jet et on trouve une forte proportion d’armatures perçantes (triangles scalènes nombreux, trapèzes, flèches, pointes). Beaucoup de photos et dessins permettent de les visualiser. On trouve des micro-burins, des lames, des grattoirs, des perçoirs, des burins, des percuteurs, des flèches, un grattoir-herminette, un peson en calcaire. Grâce à son exceptionnel état de conservation, le niveau mésolithique de l’Essart apparaît comme un élément fondamental dans la compréhension des dernières communautés de chasseurs cueilleurs et de leurs liens avec les premiers agriculteurs en Poitou. Le statut du site reste largement conjectural : camp de base, camp d’agrégation ou stations logistiques moult fois occupées. Par le nombre de structures de combustion et par son extension spatiale, il amène à un autre regard sur le Mésolithique.

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L’ouvrage insiste également sur la présence à cette époque d’objets de parure. Un fragment de bracelet en schiste a été retrouvé, la pierre pouvait être objet de création pour la vie quotidienne (façonnage d’objets utilitaires, armes, etc.), mais aussi pour créer des objets de parure ou d’accord avec des entités supérieures (chefs, dieux ?). Deux parures en coquillage ont été découvertes. Toutes deux portent de nettes traces d’usure, attestant qu’elles étaient portées et qu’elles ont probablement été perdues accidentellement dans le campement.

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La céramique du Néolithique récent est abondante (4 589 tessons pour un poids d’environ 23,5 kg). Au final on a pu reconstituer une cinquantaine de vases, auquel il faut ajouter une fusaïole en terre cuite. Les auteurs ont pu les classer en trois groupes techno-typologiques. Le premier, qui représente les trois quarts du corpus, comprend majoritairement des vases tronconiques ou cylindriques à fond plat, à ouverture rentrante et aux parois généralement d’épaisseur moyenne, caractéristiques du Néolithique récent/final. Le second groupe (20 %) est constitué de vases de très bonne facture, aux parois fines, de surfaces gris-noir, dont les formes ne peuvent être reconstituées et dont la pâte est soigneusement préparée. L’attribution chrono-culturelle de ces tessons est problématique, mais ils évoquent le Néolithique moyen. Le troisième groupe (3 %) correspond à une occupation plus tardive de l’Âge du bronze, plus anecdotique. Les spécialistes ont pu observer des techniques de décoration variées : cannelures profondes, incisions, impressions au poinçon, à l’ongle, peut-être au doigt et éventuellement décor de pastillage appliqué. Trois vases à fond particulièrement épais devaient être utilisés comme jarres de stockage. Pour la préhension, on usait de tétons plus souvent allongés qu’arrondis. Les vases à fond plat, à lèvre rentrante et munis de tétons, sont majoritaires, avec des vases à fond rond. Les lèvres ourlées y sont nombreuses. Cette étude permet de cerner l’importance de la céramique dans le stockage de la nourriture ou de la boisson et l’importance de son décor qui est très diversifié dans les techniques, dans les motifs, avec des éléments essentiels pour la préhension (les tétons). Les auteurs évoquent quelques preuves de l’existence d’animaux préhistoriques (éclats d’émail des dents d’aurochs, fragments d’ossements de cervidés, chevreuil et cerf et quelques fragments de petits ruminants). Les restes d’oiseaux et de poissons sont totalement absents, pourtant ils devaient servir de nourriture et être abondants, il devait y avoir des saumons en abondance, plus une kyrielle de poissons, qui n’étaient pas à négliger pour la survie de cette population.

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La localisation des divers sites anciens est présenté à la page 14, puis l’Essart et les sites du Premier Mésolithique en France de l’Ouest (p. 186), puis ceux du Second mésolithique (p. 191), et enfin ceux du Néolithique récent (p. 212). Nous avons ici un excellent ouvrage scientifique, dont un simple compte-rendu ne peut donner qu’une faible approche. Il s’appuie sur de très nombreux éléments figurés (tableaux, schémas, histogrammes, dessins des objets étudiés et de leur façonnage, photographies des lieux, courbes, camemberts, etc.) : toutes les données sont étudiées dans le moindre détail et, par la comparaison avec les autres sites, Grégor Marchand et ses collaborateurs donnent une vision plus précise de la vie au Mésolithique et au Néolithique et y insèrent de nouvelles connaissances. Les dimensions, la position du site ainsi que le nombre de foyers et l’usage prééminent du feu, vraisemblablement pour le « grillage » ou le « fumage », sont exceptionnels : 55 m de long pour 20 de large, son encerclement par l’eau de la rivière et le chenal naturel et 39 foyers.

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Ainsi cet ouvrage renouvelle et enrichit notre connaissance des modes de vie du Mésolithique et du Néolithique.

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Anne-Marie Toulouse

Fabrice Guizard-Duchamp, Les Terres du sauvage dans le monde franc (ive-ixe siècle), Rennes, pur, 2009, 281 p., 18 €

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Fabrice Guizard-Duchamp a extrait, pour en faire la matière de cet ouvrage, les deux premières parties (sur trois) de la thèse qu’il a soutenue en 2004 à l’Université de Lille 3, sous la direction de Régine Le Jan. L’enquête est délimitée au monde franc (à l’ancienne Gaule surtout) entre le ive siècle et l’époque carolingienne au ixe siècle. Dans un tel cadre chronologique, le corpus englobe les auteurs païens de la fin de l’Antiquité et les sources narratives chrétiennes doctrinales et hagiographiques. Les emprunts aux sources diplomatiques ou légales sont par contre épisodiques. La démarche méthodologique s’inscrit dans la ligne de l’anthropologie historique et de l’histoire des représentations, illustrées notamment par Régine Le Jan et Alain Guerreau. L’historien des campagnes y cherchera donc en vain une confrontation de l’idéel avec le matériel !

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Malgré un premier chapitre qui annonce « Une approche positive du sauvage » (il est vrai assortie d’un point d’interrogation), il s’agit pour Fabrice Guizard-Duchamp de donner à entendre « Quel discours les intellectuels tinrent-ils sur le monde sauvage ? », sans chercher à comparer ces représentations avec les données matérielles tirées d’autres sources écrites, de l’archéologie ou des sciences de l’environnement. Il offre néanmoins une belle synthèse de la réception de l’héritage antique chez les intellectuels des vie-viie siècles, puis de la réinterprétation de la matière antique et médiévale par leurs continuateurs carolingiens. D’après Fabrice Guizard-Duchamp, l’approche des savoirs pratiques issus de l’Antiquité, comme les traités des Agronomes ou les textes médicaux par les médiévaux fut surtout idéologique et intellectuelle, sans guère de préoccupation pour les connaissances empiriques. « Pour le chrétien, l’étude de la nature n’est utile qu’à des fins exégétiques » (p. 36). Comme la médecine ou l’art vétérinaire, pense-t-il, l’agriculture n’était pas enseignée dans le cursus altomédiéval. L’auteur note l’absence, avant le xiiie siècle, de création littéraire dans le domaine de l’agronomie (p. 54). L’héritage antique ne servait pas à nourrir des savoirs empiriques, mais de matériel didactique dans l’enseignement du latin. Les Géorgiques de Virgile avaient remplacé « Caton et Varron dans les armaria des grands domaines (sic) ». Avec une telle épistémologie, la lecture des textes (nombreux) qui abordent les jardins à l’époque carolingienne nous ramène à « L’Art pour l’Art ». Ainsi, un Walahfrid Strabon, dans le poème consacré à son petit jardin aurait surtout été un contemplatif, plus sensible à Virgile qu’à Palladius ou à Columelle : « Qu’il ait pu admirer (sic) concrètement, dans les jardins du cloître de Reichenau, les plantes qui apparaissent dans son De cultura hortorum n’altère en rien le caractère poétique de sa démarche » (p. 56). L’hortulus, même si l’intéressé précise avoir passé de longues heures à cultiver, serait surtout une occasion pour ce lettré carolingien d’utiliser la lecture occasionnelle de textes techniques à des fins très éloignées de la pratique. La curiositas latine n’ayant plus droit de cité chez les intellectuels chrétiens, « tout le versant scientifique du discours agronomique devient sans objet ». En somme, les intellectuels du haut Moyen Âge ne se seraient intéressés à la « nature » que de manière théorique, « en considérant exclusivement la nature littéraire de l’Antiquité, sans établir de liens avec la nature dans la pratique » (je paraphrase ici librement Patrick Gautier Dalché, « Principes et modes de représentation de l’espace géographique durant le haut Moyen Âge », Uomo e spazio nell’alto Medioevo, Spoleto, 2003, 1, p. 117-150, Settimane di studio del Centro italiano di studi sull’alto Medioevo, 50). Comme Patrick Gautier Dalché l’a montré à propos de l’espace, le fondement épistémologique de cette vision – l’opposition entre connaissance théorique (et représentation idéelles) et ignorance de la réalité contemporaine – corsète abusivement l’usage de l’écrit par l’historien. Les carolingiens auraient collectionné Columelle ou Palladius (dans les bibliothèques monastiques, mais également parmi les livres que possédaient le comte Eccard de Mâcon !) ou constitué des recueils d’extraits d’œuvres vétérinaires (à Corbie) pour les soins aux chevaux, sans qu’on puisse en déduire un quelconque usage concret de ces œuvres ! Pourtant, comme l’a récemment démontré François-Olivier Touati (« Raban Maur et la médecine carolingienne », in Hraban Maur et son temps, Turnhout, 2010, p. 173-202), des savoirs à mettre en pratique (et donc de véritables praticiens) comme la médecine furent effectivement inclus dans le cursus des arts libéraux à l’époque carolingienne. Au-delà de leur usage métaphorique, des textes comme l’Hortulus ou encore comme le De Universo de Raban Maur doivent également être lus pour ce qu’ils nous apprennent de la nature pratique : l’ortie est certes une métaphore de l’âpreté des vices ; faisons crédit à Walahfrid d’avoir réellement arraché cette ennemie jurée du jardinier, quand elle prolifère au sortir de l’hiver, ou de noter que la rue (une des variétés de ruta L.) se récolte dans un sous-bois ombragé.

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Dans un second chapitre intitulé « Des espaces bons à penser », Fabrice Guizard-Duchamp critique avec efficacité l’idée selon laquelle le triomphe du christianisme a conduit à un dualisme radical dans la manière de penser la nature, entre l’humanité et la culture d’une part, et la nature sauvage et l’inculte d’autre part. La vision des clercs médiévaux est à nuancer : les valeurs du sauvage ne sont pas toutes négatives. Si la forêt apparaît comme stérile, elle est un terrain d’épreuves qui oblige les hommes à lutter contre elle et à craindre Dieu. La nature, sauvage et stérile, peut être greffée par la vertu de la révélation et porter des fruits. Comme l’auteur le conclut très justement : « L’idée d’une nature sauvage, à l’état brut, et d’un monde animal maîtrisable par la vertu et la foi chrétienne a pu contribuer au développement d’une mentalité de défrichement et à la naissance d’un véritable élan vers les marges forestières, moins chez les moines […] que chez les ermites qui se jetèrent sur les lisières des forêts européennes, ouvrant de nouvelles terres à la sphère domestique » (p. 189).

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Dans un troisième chapitre, l’auteur examine les espaces du sauvage comme Territoires de recréation : l’imaginaire sauvage est employé dans le processus idéel de recréation de l’Univers, en particulier pour représenter les mondes de l’Au-delà. La nature « n’y est qu’un décor, un corpus de clichés ». De quoi, décidément, accroître encore la frustration de l’historien des choses matérielles. Lorsque Alcuin décrit son installation à Tours, dans l’Élégie sur sa vie à Aix, par exemple, il se soucie moins de décrire les abords de son monastère que de faire œuvre didactique : « une description à l’antique des environs d’un monastère sans doute imaginaire […] ». On aurait pourtant voulu herboriser avec Alcuin dans « un pré en fleurs et rempli d’herbes médicinales » (p. 107).

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Le chapitre quatre occupe une place centrale en exploitant les récits de vie et des miracles des saints. L’auteur y montre fort bien comment, dans le discours des hagiographes, les terres du sauvage participent à la mise en valeur des fonctions sotériologiques et sociales du saint, ce qui leur vaut, en retour, de connaître une valorisation spirituelle (comme espace d’épreuve, lorsqu’il est temporairement occupé par le démon, et comme retraite). La prise en compte simultanée de la nature et des animaux sauvages ouvre des perspectives riches sur les interactions entre l’homme et la nature au haut Moyen Âge.

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Le dernier chapitre, consacré à un « Essai d’archéologie du désert » contient d’excellentes pages où l’auteur cherche (enfin ?) à approcher la réalité des conditions de vie au « désert », en tentant de cerner les realia des conditions de vie des solitaires durant leur retraite dans le monde sauvage. L’absence de données archéologiques sur l’ermitage en forêt pour la période étudiée constitue certes un véritable obstacle. Toutefois, les sources écrites donnent des indications précieuses sur l’outillage, les semences et les petits jardins qui entourent les cellules de ces « Robinsons » volontaires.

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On l’aura compris, si l’auteur de ces lignes a apprécié l’apport du livre pour sa riche analyse des représentations de la nature, son compte-rendu pour un public de ruralistes doit s’achever sur un constat de manque et de frustration. On formera le vœu qu’à l’avenir, de telles enquêtes croisent leur matière avec toutes les catégories de sources écrites (et pas seulement la littérature chrétienne) et qu’elles parcourent les terres du sauvage en compagnie des archéologues et des spécialistes des environnements anciens ! Au-delà de ces nécessaires recoupements (et devant la croissance exponentielle des données archéologiques), il conviendrait également d’employer d’autres clés de lecture, notamment de la littérature hagiographique, pour éviter l’écueil d’une interprétation exclusivement exégétique des sources chrétiennes. Avec prudence, bien sûr, les exempla des vies de saints et des miracles pourraient être utilement confrontés aux motifs folkloriques, à l’aide d’outils tels que le Motif-Index of Folk-Literature de Stith Thompson (6 vol., 1932-1937), par exemple.

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Jean-Pierre Devroey

Jean-Marie Yante, Anne-Marie Bultot-Verleysen (dir.), « Autour du village ». Établissements humains, finages et communautés rurales entre Seine et Rhin (ive-xiiie siècles). Actes du colloque international de Louvain La Neuve, 16-17 mai 2003, Louvain, Publications de l’Institut d’Études médiévales de l’Université Catholique de Louvain, « Textes, Études, Congrès » vol. 25, 2010, xii+543 p., ill

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L’accession à l’éméritat de René Noël fut l’occasion de réunir autour de ce professeur estimé une vingtaine de médiévistes français, anglais et luxembourgeois pour dresser le bilan des recherches menées sur le village médiéval.

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Un bilan de plus ? Comme le remarque le regretté Robert Fossier, « il s’est tenu depuis un quart de siècle au moins une trentaine de colloques et tables rondes sur le sujet et les publications diverses, rien qu’en langue française, dépassent la centaine ». Quoi qu’il en soit, les médiévistes de toutes spécialités consulteront ce recueil avec plaisir et profit. Ce n’est pas simplement un catalogue d’exemples régionaux ou locaux pris en Île-de-France, en Lorraine, en Hainaut, en Flandre… L’ouvrage ne se borne pas non plus à rassembler les données glanées par différentes méthodes qui vont de la palynologie à l’étude du vocabulaire. Les intervenants soulignent avec insistance que leurs méthodes d’approche s’épaulent mutuellement. Le temps est loin où le village tiré des textes et le village dont on met à jour les restes enfouis pouvaient s’ignorer. Les ruralistes se réjouiront de lire un vibrant hommage de l’archéologie sous la plume de chercheurs familiers des textes (par exemple René Noël p. 43-50 ou Robert Fossier p. 507). Ils savoureront de même les pages que consacre Jean Chapelot au système paroissial, achevé pour l’essentiel dès le viiie siècle, bien avant que n’apparaissent les premiers châteaux (p. 115-124). Si cela va de soi de nos jours, c’est le résultat de patients efforts de part et d’autre.

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De même Robert Deliège expose ce qu’est la notion de village pour les ethnologues, dont s’inspirèrent des historiens naguère. Mais la tendance qui domine actuellement est celle de « l’observation participante ». Celle-ci ne prend en considération ni le passé ni le changement (p. 79), braquant les projecteurs sur un présent scruté par voie orale. L’ethnologue perçoit le village comme fermé sur lui-même, sans ville proche, sans État législateur… Las, malgré Montaillou, le rapprochement entre histoire et ethnologie n’est pas aisé.

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Pour éviter les malentendus, le colloque s’est donné pour tâche de préciser le sens des mots, qui varie selon le temps et le lieu. C’est le cas de villa analysé par E. Renard (p. 152-180).

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Préciser le concept de village est autrement ardu : le mot ne devrait pas s’appliquer à n’importe quel groupement d’habitat. C’est l’essence même du colloque, mais les chemins pour parvenir à un accord sont divers. Par petites touches : nombreux sont les cas locaux et régionaux exposés, et que l’on ne pourra tous citer ici. Par une vue d’ensemble : il en est plusieurs, et d’une grande utilité. René Noël retrace l’histoire de la notion de village (p. 3-75) et résume en un tableau commode les définitions données successivement par des historiens de 1957 à 1995. Robert Fossier, tirant les leçons de deux jours de débats, constate que ceux-ci aboutissent sur plusieurs points à un consensus (p. 505-511). Consensus sur la notion de « village adulte » qui réunit deux critères, l’un géographique (rassemblement d’habitats humains et animaux autour de quelques points d’ancrage, disposant d’un finage parcellé, d’un réseau de chemins), l’autre de nature spirituelle ou morale (un état d’esprit collectif, des usages et des besoins communs). Consensus aussi sur l’idée qu’avant d’avoir atteint ce stade, le village est inachevé. Les étapes de l’évolution furent nettement précisées et l’on peut les résumer en trois paliers : contraction des ive-ve siècles, mise en place du réseau paroissial des viie-ixe siècles ; accélération des xe-xie siècles. Le consensus est cependant moins net sur le rythme de l’évolution car il subsiste encore quelques traces des virulentes controverses « autour de l’an mil ».

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La première partie s’intitule « l’émergence du village : mots, concepts, modèles ». Là sont tracées les lignes générales de l’évolution. Jean Chapelot dresse le bilan des fouilles opérées en Île-de-France, ce qui le conduit à décrire l’état de l’archéologie en 2003. Des centaines de sites furent explorés en une vingtaine d’années. On trouve des unités agricoles de taille variable, formées de maisons sur poteaux de bois qui voisinent avec des silos, des fossés, des fours domestiques, le tout entouré en général d’un fossé. Un des grands acquis de la dernière décennie est l’importance de l’artisanat : filage, tissage, métallurgie du fer. Bon nombre des premiers repérés furent abandonnés, peut-être au profit d’autres habitats formés autour d’une église. La christianisation des campagnes ouvre à l’archéologie un nouvel objet de recherche, que l’auteur presse ses collègues de prendre en compte. Une bonne part des résultats obtenus sur les chantiers de fouilles reste inconnue parce que les publications restent inédites ou trop sommaires. Jean Chapelot souhaite vivement le développement des fouilles de sauvetage menées sur les chantiers d’autoroutes ou de voies ferrées, voire dans des quartiers urbains : ce sont en effet les fouilles les plus profitables, car elles seules permettent d’explorer de grandes surfaces, des dizaines d’hectares, au moyen de tranchées.

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La seconde partie suit le thème chronologiquement et géographiquement. Des exemples précis montrent ce que peut apporter la palynologie (p. 181-198) ou l’étude du devenir d’un réseau routier antique entre Arlon et la Meuse. La méthode suivie par Édith Peytremann consiste à choisir des unités agricoles des ixe-xiie siècles fouillées dans le Bassin parisien pour chercher les apports successifs de l’Antiquité, puis des viie et viiie siècles dans la topographie, l’aménagement du paysage, les techniques de construction (p. 277-300). La microtoponymie, qui est une création des paysans au même titre que le paysage, est l’objet d’un exposé de méthode. On voit surtout ce qu’il ne faut pas faire. Mais l’étonnante richesse de cette source encore si peu exploitée (p. 491-502) mériterait davantage d’exemples précis de ce qu’elle peut fournir.

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Une large place est faite aux « éléments structurants » (p. 301-443). Ce n’est pas le château qui tient la vedette. Les techniques de construction, les difficultés de l’opération et surtout son coût, font supposer qu’il existe au préalable un système de prélèvement sur la population paysanne (p. 412). Si bien qu’en face de l’incastellamento prioritaire des contrées méditerranéennes se dresse l’hypothèse inverse. « Il n’est pas dans la nature du château de procéder à un groupement de l’habitat » écrit Michel de Waha.

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Priorité est donnée à la sacralisation de certains espaces : cimetières, circuits, ainsi qu’aux édifices : chapelles rurales, églises paroissiales. Michel Lauwers retrace le mouvement qui rapproche nécropole, église et habitat jusqu’à correspondre au « village ». Le nouveau rituel de consécration des églises montre le contrôle accru que les évêques du viiie siècle veulent exercer sur les lieux de culte, qui doivent être stables. Le couple église-cimetière devient un solide point d’ancrage et la paroisse s’installe, où les fidèles se font baptiser, se confessent, payent la dîme et se font ensevelir. La paroisse est au xiiie siècle définie pour la première fois comme un cadre de vie.

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Il y eut d’autres colloques sur le village, chacun cherchant à combler les lacunes laissées. Il y en aura d’autres, puisque le sujet est inépuisable. Ils s’occuperont peut-être de l’influence des éléments naturels, de l’influence de la ville, de la place des animaux, du réseau des voies et de la manière de les désigner… Beaucoup d’autres questions surgiront dont nous n’avons point idée à présent. Celui de 2003 laissera un terrain bien balisé de définitions précises et de paliers chronologiques, enrichi d’études de terrain sur une vaste étendue. Ajoutons que quelques cartes de plus auraient été bien accueillies.

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Marie-Thérèse Lorcin

Pierre-Yves Laffont, Châteaux du Vivarais. Pouvoirs et peuplement en France méridionale du haut Moyen Âge au xiiie siècle, Rennes, pur, 2009, 340 p., 152 figures, 28 planches couleur, 28 €

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Le Vivarais, c’est le bord oriental du Massif Central, qui tombe par paliers sur la vallée du Rhône. Une région très morcelée par le relief, la diversité géologique et climatique, que l’auteur identifie pratiquement à l’actuel département de l’Ardèche. Quant aux « châteaux », il faut entendre par là non pas seulement des demeures seigneuriales plus ou moins fortifiées, mais l’ensemble que celles-ci forment avec les habitations qui l’entourent, selon le sens du mot castrum au Moyen Âge et dans l’expression italienne d’incastellamento. C’est pourquoi l’étude associe étroitement le peuplement aux pouvoirs.

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Aux lecteurs non spécialistes, je conseille d’aborder l’ouvrage par ses derniers chapitres (à partir de la p. 225). On y trouve le recensement des 150 châteaux qui hérissaient le Vivarais aux xiie-xiiie siècles, dont 119 ont attiré un regroupement de l’habitat. Les forteresses elles-mêmes sont encore très modestes, simples tours inhabitables, plantées sur des pitons rocheux, qui marquent la domination d’un petit seigneur sur les paysans du lieu ; quant à l’habitat castral, sauf s’il est situé sur une voie de communication, c’est à peine un village, et s’il a un lieu de culte celui-ci est rarement une église paroissiale. Mais ces réalités médiocres ont laissé jusqu’aujourd’hui des traces qui marquent les paysages.

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De sorte qu’en associant l’archéologie à la lecture des cartulaires et des chroniques, Pierre-Yves Laffont s’est donné pour tâche de remonter aux origines de ces formes de peuplement. Il le fait à partir de l’antiquité gallo-romaine, mais si nous préférons remonter le temps, nous constatons que les châteaux du xiie siècle sont, pour la plupart, une création du xie, quand la dislocation de l’empire carolingien laisse libre champ aux violences et aux usurpations de propriétaires alleutiers dont la fortune se détachait déjà à l’époque précédente. C’est aussi le temps où la colonisation rurale gagne les hautes terres du Vivarais occidental à partir des terres de longtemps peuplées de la vallée du Rhône et du Bas-Vivarais méditerranéen. De rares sources, exploitées avec minutie par l’auteur, lui permettent de décrire de façon assez précise, dans ses premiers chapitres, la géographie humaine du Vivarais aux premiers siècles de notre ère et la succession des lignages aristocratiques. Chemin faisant, il aura déployé beaucoup d’érudition à reconstituer les découpages juridiques et administratifs du Vivarais tout au long du premier millénaire, et jusqu’à son annexion par la monarchie capétienne au cours du xiiie siècle.

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Si ces dernières questions peuvent paraître étrangères à l’historien de la France rurale, celui-ci aurait tort de ne pas se pencher sur les excellentes cartes, figures et photographies dont Pierre-Yves Laffont a enrichi son livre, que les Presses universitaires de Rennes ont admirablement édité.

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Marc Vénard

Jean-François Le Nail et Xavier Ravier, Vocabulaire médiéval des ressources naturelles en Haute-Bigorre, resopyr ii Ressources, Sociétés, Pyrénées/ Recursos, Sociedades, Pirineos, Presses Universitaires de Perpignan, Universidad Publica de Navarra, 2010, 279 p.

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Cet ouvrage est le premier volume d’un ensemble de recherches, inscrites dans le projet interdisciplinaire Resopyr visant à recueillir les « mots de la montagne » soit le vocabulaire spécifique des ressources montagnardes en usage chez les populations pyrénéennes, entre le xe et le xviiie siècles. Dans la lignée des travaux lexicaux menés par Eloísa Ramírez Vaquero (Léxico de los Recursos Naturales, Navarra, publié en 2000), Jean-François Le Nail et Xavier Ravier – un archiviste et un linguiste – nous livrent ici le résultat du travail qu’ils ont conduit sur la Bigorre médiévale et plus précisément sur la vicomté de Lavedan : un inventaire lexical concernant l’exploitation des ressources naturelles d’altitude, enrichi de l’édition intégrale de documents, la plupart inédits, avec leur traduction. Le tout est complété judicieusement de deux index, l’un thématique, l’autre alphabétique, contribuant aussi à faire de cette publication un véritable instrument de travail pour les chercheurs pyrénéens.

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L’ouvrage s’ouvre sur une présentation géographique de la région étudiée et un exposé succinct de la documentation archivistique utilisée. Partie sud-occidentale du comté de Bigorre, la vicomté de Lavedan est traversée par un ensemble de cours d’eau, affluents du Gave du Pau, constituant autant de vallées qui ont valu à cette zone la dénomination devenue traditionnelle « Les Sept Vallées du Lavedan ». Trois sources documentaires, s’échelonnant dans le temps, ont fourni la majeure partie des informations sur lesquelles repose cette recherche: le Cartulaire de Bigorre (xie-xiiie siècle) dont l’originalité est d’être l’un des rares exemples de cartulaires laïques de la région, le Livre Vert de Benac ou Cartulaire des vicomtes de Lavedan (ixe-xve siècle), enfin les actes des notaires de Luz (plus précisément les registres intéressant les années 1411-1448). Ces trois sources, totalement exploitées ou en cours d’exploitation par les deux auteurs, constituent une sorte d’échantillon, limité mais révélateur de la richesse du matériel lexical, représentatif des activités liées à l’exploitation des ressources offertes par le milieu, pour l’essentiel au pastoralisme.

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Jean-François Le Nail et Xavier Ravier ont structuré leur ouvrage en deux parties : la première est constituée du lexique raisonné ou inventaire lexical, la seconde de l’édition et la traduction de documents.

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Reprenant la méthodologie et la nomenclature établies par Eloísa Ramírez Vaquero, et cela à des fins de pouvoir comparer aisément les travaux, présents comme à venir, les deux auteurs ont élaboré le lexique raisonné autour de sept termes : cheptel, espaces, bois, redevances, milieu agro-pastoral, ressources minières et temps, chacun facilement repérable matériellement par le lecteur grâce à l’onglet grisé sur la tranche. Chacune de ces entrées est ensuite déclinée en différentes rubriques évoquant le milieu de vie et de travail quotidien de ces montagnards du Lavedan. Ainsi pour l’entrée « Espaces » sont distingués les terrains proches de l’espace pastoral, les terrains limités, réservés ou spécialisés et les parcours pastoraux, les aménagements et installations, les produits fournis directement par l’espace pastoral, etc. De même pour « Milieu agro-pastoral », sont énumérés les métiers et fonctions, la vie des animaux et le gardiennage quotidien, la conduite du bétail, les engins… Dans chacune de ces rubriques sont répertoriés un certain nombre de vocables et pour chacun d’eux sont déclinés les mêmes éléments : identité grammaticale, étymologie, auxquelles s’ajoutent des remarques selon le vocable recensé. Au total, pas loin de 300 mots sont ainsi inventoriés, donnant un aperçu de la richesse de la langue où s’entremêlent formes latines et formes gasconnes.

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La seconde partie est consacrée à l’édition in extenso, assortie de son appareil critique, d’une quinzaine de documents dans lesquels Jean-François Le Nail et Xavier Ravier ont abondamment puisé pour la rédaction de la partie lexicale du travail. Le choix s’est porté sur les textes considérés comme les plus représentatifs des activités liées au pastoralisme et plus particulièrement à la gestion des pâturages d’altitude entre les ixe-xe siècles et xve siècle : accord de pâturage entre communautés, concession de droits d’usage, procès-verbal d’enquête liée à des droits pastoraux, ventes d’herbages. Il faut saluer le travail de traduction pour rendre accessible à des lecteurs non familiers de ces régions pyrénéennes, des textes présentant dans leur langue originale, une syntaxe dont la structure est parfois très complexe à rendre en français académique.

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Souhaitons que ce travail exemplaire, renouvelant les études lexicales et archivistiques, incite à nouveau les historiens à s’intéresser à la publication des sources historiques.

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Corinne Beck

Rafael Vallejo Pousada (dir.), Los Tributos de la tierra. Fiscalidad y agricultura en España (siglos xii-xx), Valence, Université de Valence, 2008, 662 p.

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Cet ouvrage contient la publication des actes de deux colloques tenus en 2005 sur le même sujet : la fiscalité de tout type qui frappe la terre et ses productions dans une perspective de longue durée, même si les études médiévales concernent surtout les xive et xve siècles. L’ouvrage est divisé en trois parties, correspondant chacune à une période historique, de taille à peu près équivalente : 235 pages et 9 communications pour le Moyen Âge, 154 pages et 6 travaux pour l’époque moderne, 249 pages pour 9 articles d’histoire contemporaine. Chaque partie est précédée d’un état de la question, rédigé par Antoni Furió pour le Moyen Âge, Pegerto Saavedra pour l’époque moderne et Rafael Vallejo et María Dolores Muñoz Dueñas pour la période contemporaine. Chaque article est accompagné d’une bibliographie, souvent fort copieuse, notamment quand il s’agit des articles introductifs : 260 titres pour le Moyen Âge, 116 pour l’époque moderne et 158 pour la contemporaine, ce qui montre la vitalité de ce secteur de la recherche chez nos voisins ibériques, même si tous les travaux cités ne sont pas exclusivement consacrés à la fiscalité. Toutes les régions de la péninsule sont concernées à l’exception de l’Aragon et du Pays Basque, l’est du royaume se taillant cependant la part du lion avec 3 articles concernant Majorque, 3 la Catalogne et 5 Valence, soit pratiquement la moitié des travaux.

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Après avoir déploré que, pendant longtemps, les études sur la fiscalité ont été reléguées dans l’histoire des institutions, Antoni Furió signale que, malgré quelques notables exceptions, ce n’est qu’à partir des années 1980 que l’on commença à s’y intéresser sérieusement (1er colloque, 1982), les premiers groupes de recherches sur le thème apparaissant il y a une quinzaine d’années. Notons l’intensité des collaborations internationales dans ce champ, aussi bien en ce qui concerne les réunions scientifiques que les équipes de recherches, à l’exemple de celle dirigée par Denis Menjot et Manuel Sánchez qui a déjà organisé une dizaine de colloques. À l’heure d’analyser les divers aspects de la fiscalité médiévale, le rapporteur insiste sur le fait que ce sont ses aspects négatifs qui ont souvent été soulignés alors qu’on a négligé certains de ses aspects positifs, comme le développement des échanges et le désenclavement des campagnes. Après avoir incité les historiens à clarifier vocabulaire et concepts, Antoni Furió insiste sur la diversité des fiscalités hispaniques dont les communications qui suivent sont des bons témoins.

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Tous les articles concernant la période médiévale font référence à l’est du royaume avec ses problèmes spécifiques, comme le maintien de la fiscalité de l’époque musulmane ; ils s’intéressent aussi beaucoup aux fiscalités urbaine et seigneuriale.

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Ce sont des impôts indirects, des taxes sur la consommation ou sisas, qui alimentent les trésoreries urbaines : instaurées à partir de la fin du xiiie siècle, elles frappent toutes sortes de produits (Enric Guinot et Antonio José Mira Jódar). Et, en premier lieu les céréales, et ce, à tous les stades de leur transformation : au four et au moulin, à la boulangerie, à l’auberge (avoine) et même à table, avec la taxe appelée des menjadors, qui frappe les consommateurs âgés de plus de dix ans. Elles s’abattent aussi et comme partout sur le vin, le vin « étranger » qui entre dans les villes comme le vin consommé dans les tavernes. En ce qui concerne la viande, l’étude de Juan Vicente García Marsilla sur Valence est exemplaire : en une période, le Bas Moyen Âge, où la consommation de viande est à son apogée, les taxes qui la frappent apportent des revenus énormes et sans cesse croissant à cette capitale : leur montant est multiplié par cinq entre le milieu du xive siècle et la seconde moitié du xve, date à laquelle elles représentent le tiers des revenus de la ville. Elles pèsent fortement sur le prix de la viande vendue dans les boucheries municipales (un tiers du prix environ) et font le bonheur et la fortune des fermiers de l’impôt : des marchands et des membres de la noblesse locale (parfois cachés derrière des hommes de paille) qui forment des compagnies spécialisées dans l’affermage de cette taxe et des autres.

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Fruits et légumes sont également taxés ainsi que des productions plus spécialisées, là où elles sont suffisamment développées : c’est le cas du safran en Catalogne, présenté par Pere Verdés Pijuan, un produit de haute valeur qui subissait les prélèvements ecclésiastiques (dîmes et prémices), seigneuriaux (péages, droits de marché), municipaux (sisas) tandis que la Généralité de Catalogne surveillait étroitement la production et le commerce de ce produit tout en percevant divers droits, notamment douaniers.

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Cependant, les impôts indirects n’étaient pas les seuls à alimenter les coffres des municipalités ; beaucoup recourent à la fiscalité directe : c’est le cas à Majorque où, si le pouvoir central est alimenté essentiellement par l’impôt indirect, les villes (et les syndicats de villes) imposent des tailles avec un système classique d’évaluation des biens et de répartition au sou la livre (Pau Cateura Bennasser). Villes et villages s’appuient sur d’autres expédients, tout aussi classiques : emprunts, rentes constituées en argent ou en nature, etc., expédients qui se multiplient au xve siècle.

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Les impositions directes sur les biens immobiliers, et sur la terre, sont monnaie courante dans le royaume de Valence : elles sont essentiellement municipales. Ces impositions directes (peitas) sont tout à fait semblables à celles qui existent au même moment en France méridionale (taille réelle) ou dans le nord de l’Italie (Pau Viciano). L’imposition est précédée d’une évaluation minutieuse des terres, de 12 à 15 catégories sont ainsi souvent distinguées, ce qui n’étonnera pas dans une région d’agriculture méditerranéenne en partie irriguée et plantée. Le rôle des experts qui estiment les terres est donc primordial et fut sans doute assez bien fait puisqu’il ne rencontra pas d’opposition notable dans la région étudiée.

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Lors de la conquête, les rois chrétiens avaient promis de respecter le statut fiscal des vaincus, des impôts grevant essentiellement la production agricole (dîme) et le bétail auxquels il faut ajouter l’almagram, une contribution frappant surtout les terres irriguées et basée sur leur valeur et non sur la production. C’est le destin de ce dernier qu’étudie Josep Torró, montrant qu’il disparaît dans certains endroits ou se modifie dans d’autres. Le fait que la majorité des impositions fussent des portions de récoltes a permis, selon l’auteur, le maintien de la diversité de l’agriculture musulmane. À Majorque, à la suite de la conquête, beaucoup de musulmans furent vendus comme esclaves, mais peu à peu on les installa sur des terres, comme métayers, tandis que les colons chrétiens recevaient des terres à cens, terres qu’ils ne tardèrent pas à sous-acenser en faisant de bons bénéfices (Ricard Soto).

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Pegerto Saavedra souligne, pour l’époque moderne, que, malgré l’abondance et la qualité des travaux, l’incidence des impôts royaux sur le paysan n’a pas été suffisamment étudiée. Cela dérive sans doute de la complexité du système fiscal, même en s’en tenant au seul royaume de Castille, complexité accrue au xviie siècle et que l’implantation de l’Unique Contribution, vers 1770, basée sur le Cadastre du marquis de la Ensenada (1752) aurait dû supprimer si elle avait été appliquée. Cela aurait été dommage pour les paysans qui payaient beaucoup moins dans l’ancien système, basé en grande partie sur les impôts indirects urbains (sisas), ce que confirme, pour le xviie siècle, avec une grande abondance de chiffres, l’étude de José Ignacio Andrés Ucendo et Ramón Lanza qui montrent également que, dans les villages, faute d’échanges suffisants, ces sisas sont remplacées par des prélèvements directs au prorata plus ou moins équitable de la fortune de chacun. L’étude de la petite ville de Getafe, dans la banlieue de Madrid, d’après le Cadastre de la Ensenada, aboutit aux mêmes conclusions en étudiant l’ensemble des prélèvements qui pèsent la production et les échanges (à l’exclusion notable de la rente de la terre) : les prélèvements indirects, royaux – 50 % du total – et municipaux – 25 % –, sont bien plus élevés que la perception directe : dîme et prémices – 25 % – (Nicolás Montero Pérez).

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Nous restons en Nouvelle Castille avec le travail de José Antonio Negrín sur la province de Cuenca : il y compare, durant un quart de siècle (1749-74), grâce à une abondante documentation, les effets qu’aurait eu la nouvelle imposition (Unique Contribution) par rapport au montant des impôts alors en vigueur. Ses conclusions sont claires : le nouvel impôt aurait été plus lourd, mais plus juste que l’ancien, tant dans la répartition entre les villages qu’entre les contribuables. Le Cadastre de la Ensenada est également la source de l’étude d’Antonio Presedo sur un petit village viticole de la province d’Orense en Galice : il montre que la rente foncière prélevée par les propriétaires est de loin la charge la plus lourde (69 % du total), la dîme arrivant ensuite (17 %) bien avant le fisc royal (12 %). C’est une réalité qu’il convient de rappeler avant d’accuser le fisc de tous les maux.

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Avec Alcoy (royaume de Valence), LLuís Torró Gil présente une petite ville industrielle dans le but d’étudier l’incidence de l’ensemble des prélèvements, qu’il nomme la rente féodale, sur l’activité textile. Il y montre, pour une longue période (1444-1816), malgré des fluctuations séculaires, la tendance générale à la diminution des prélèvements et que ceux-ci pèsent surtout sur les activités agricoles, ce qui ne put que favoriser l’activité manufacturière.

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Rafael Vallejo et María Dolores Muñoz Dueñas présentent, pour l’époque contemporaine, un panorama complet de la recherche sur le thème qui nous intéresse assorti d’un programme de recherche. Ils examinent successivement les études portant sur la réforme agraire libérale (vers 1840), la statistique et la fraude fiscale, en particulier pour la deuxième moitié du xixe siècle et la gestion des grands patrimoines, à partir des comptabilités privées, souvent dans la longue durée (jusqu’aux années 1930) y compris les effets de la fiscalité sur les résultats d’exploitation et sur l’orientation de la production. Si quelques aspects mériteraient d’être approfondis pour le xixe siècle, c’est surtout la période franquiste qui a été délaissée par les historiens. C’est donc sur cette période que porte le programme de recherche proposé par les rapporteurs : la fiscalité pesant sur l’agriculture, la sécurité sociale agricole, l’interventionnisme croissant de l’État dans un contexte de baisse de la contribution globale des propriétaires, la réforme des structures agraires en relation avec les réformes fiscales sont les thèmes proposés, beaucoup de travail en perspective donc.

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Une tâche que les articles présentés dans le reste du volume ne vont pas entreprendre puisque tous, sauf un, traitent de la période antérieure à 1936. Certains s’inscrivent parmi les thèmes de recherches les plus actifs ces dernières décennies, comme l’incidence de la fiscalité sur les résultats des domaines et des entreprises. Pere Pascal adopte un point de vue méthodologique en présentant sur la longue durée (1815-1930) d’une part les comptes de propriétaires exploitant eux-mêmes et de l’autre la comptabilité de grands domaines exploités en faire-valoir indirect, le tout avec une profusion de documents statistiques et graphiques. Les premiers présentent l’inconvénient de ne pas mentionner l’autoconsommation alors que les seconds permettent de mesurer l’évolution du poids de l’impôt sur les propriétaires fonciers : en hausse entre 1840 et 1885 environ, celui-ci baisse considérablement jusqu’au début des années 1920.

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Le relative faiblesse de l’échantillon réuni par Antonia Mórey, pour Majorque dans la deuxième moitié du xixe siècle, l’incite à avancer ses conclusions avec prudence. Elle constate que, ne pouvant éluder les impositions, les propriétaires purent obtenir que leurs fermiers leur avancent les quantités dues et surent jouer sur les diverses formes d’exploitation pour retirer le meilleur de leurs domaines. Ils jouèrent aussi sur la diversification des cultures et la vente d’une partie de leur patrimoine, contribuant ainsi à créer une classe de petits propriétaires paysans, exemple du rôle que peut jouer la fiscalité dans l’évolution de l’agriculture. Un autre exemple en est donné par les riches campagnes de Cordoue où il semble bien que la législation fiscale libérale a favorisé le cultivateur direct au détriment du propriétaire rentier, ne serait-ce qu’à cause de la suppression de la dîme, ce qui favorisa la consolidation du groupe des laboureurs (Antonio López Estudillo).

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Dernière étude à partir des compta–bilités et qui concerne cette fois-ci la période franquiste, celle de Juan Nuez, traite de la pression fiscale sur le secteur bananier aux Canaries. Il y montre qu’elle ne varia guère, en monnaie constante, tout au long de la période, sauf à deux moments où elle connut une forte hausse, coïncidant en gros avec les débuts et la fin du franquisme. Cette pression fiscale « normale » était assez modérée (3 % des bénéfices), plus faible en tout cas que celle qui frappait les autres cultures.

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C’est à la grave crise agraire de la fin du xixe siècle que s’intéressent ensuite Ricard García et Rosa María Almansa, le premier en Catalogne et le second à partir des réactions sur un grand propriétaire cordouan. Pour vérifier les statistiques officielles sur les effets de la crise, Ricard García a recours à des documents privés : les faillites d’exploitations, les saisies de fermes, l’adjudication de domaines au Trésor Public. Il montre l’ampleur de la crise et sa diffusion géographique, tout en estimant que, même si la pression fiscale n’est pas la cause première des difficultés, elle a contribué à aggraver celles des petits paysans. Avec le comte de Torres Cabrera, grand propriétaire et sénateur, nous nous trouvons au cœur d’un problème qui a agité la classe politique et l’opinion à la fin du xixe siècle, celui du remplacement des évaluations de la propriété faites au niveau municipal, un système engendrant fraude et favoritisme au dépens des plus démunis, par un cadastre, élaboré par les services de l’État, avec participation d’experts locaux, ce qui en atténuait la portée, d’autant plus que la loi ne prévoyait pas un cadastre parcellaire, mais seulement par masse de culture, ce qui n’empêcha pas le comte de s’y opposer, peut-être seulement pour en retarder la réalisation.

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Les deux derniers chapitres de l’ouvrage concernent l’impact des réformes fiscales au niveau local, en Estrémadure et en Navarre. En Estrémadure, les municipalités possédaient de vastes communaux qui leur permettaient d’alléger la charge fiscale et d’entretenir des services publics mais ces terrains subirent les assauts de la privatisation, d’abord durant les guerres napoléoniennes, puis dans les années 1840 avec la mise en place des réformes libérales qui, instaurant un strict contrôle des finances locales, obligèrent les édiles à recourir à des expédients, parmi lesquels figure la vente des communaux, au détriment bien souvent des plus pauvres. En 1841, les libertés (fueros) dont bénéficiait la Navarre furent renégociées, mais elle conserva la gestion de la fiscalité directe (José Miguel Gastón). Quoique son poids fut assez bénin, cette gestion entraîna néanmoins des conflits, car les impôts étaient répartis par village au prorata de la population ce qui favorisa les zones les plus riches (la vallée de l’Èbre) au détriment des régions montagneuses, si bien qu’en 1887, malgré l’opposition des représentants des régions favorisées, un cadastre fut élaboré qui permit une répartition plus juste.

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Ce compte rendu, sans prétendre épuiser la richesse de ce volume aura je l’espère montré la variété des sujets traités et la complexité des problèmes qui y sont abordés souvent dans le détail et sans négliger de replacer la fiscalité dans un contexte plus large, qu’il soit politique et économique. La péninsule est un monde à elle seule et l’on y retrouve toutes sortes d’impositions, ce qui en fait une solide base pour une histoire comparative.

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Francis Brumont

Rosa Ros Massana (dir.), Els Capítols matrimonials. Una font per a la història social, Gérone, Associació d’història rural de les comarques gironines-Centre de recerca d’història rural de la Universitat de Girona - Documenta Universitaria, 2010, 255 p.

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En partie issu d’une journée d’étude organisée par l’Association d’histoire rurale et le Centre de recherche d’histoire rurale de l’Université de Gérone, ce livre collectif se penche, à partir de travaux touchant principalement le diocèse de Gérone, sur les contrats de mariage envisagés comme source pour l’histoire sociale. On se souvient des colloques tenus sur les actes notariés, au tournant des années 1970 et 1980, en particulier ceux de Strasbourg (Les Actes notariés, sources de l’histoire sociale, 1979) et de Saint-Jacques de Compostelle (La Documentación notarial y la historia, 1982) ; ici, c’est donc essentiellement à un seul type d’actes qu’il est porté attention mais un type très important dans un pays (la Catalogne) où les contrats de mariage furent, pendant des siècles, au cœur du système de la transmission du patrimoine familial dont ils étaient l’instrument central. En effet, c’est au moment du mariage du futur héritier (en général, l’aîné des garçons) que les dispositions étaient mises par écrit devant notaire, auquel recouraient, selon les auteurs, la majorité des couples.

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L’ouvrage, composé de dix textes dus à une douzaine de contributeurs, se structure en deux grandes parties. La première, intitulée « La source et sa représentativité » (p. 14-132), aborde en sept contributions les contrats matrimoniaux en Catalogne du Moyen Âge au xxe siècle, de façon générale puis à travers deux études de cas. La deuxième partie (p. 133-232) est plus méthodologique ; sous le titre de « Les usages pour l’histoire sociale », ses trois chapitres s’intéressent, sans prétendre à l’exhaustivité, à quelques-unes des utilisations que les historiens de la société et de la famille peuvent faire de ces documents. Enfin, l’ouvrage se clôt par une annexe consacrée à la présentation d’une base de données destinée au dépouillement et à l’exploitation des contrats de mariage et par la bibliographie citée par les auteurs dans leurs contributions. On pourrait regretter que cette bibliographie n’ait pas été augmentée d’autres titres qui auraient pu en faire la référence en matière d’approche et d’étude des contrats de mariage. Mais peut-être aurait-elle été trop longue. Quant à la base de donnée et la fiche de dépouillement – téléchargeable sur le site du Centre de recherche d’histoire rurale de Gérone –, elle s’intègre pleinement dans le projet de ce petit ouvrage qui se veut aussi un guide pour les chercheurs qui utilisent les contrats de mariage. Ainsi, au gré des chapitres, les auteurs se livrent à une typologie des nombreuses clauses qui composent les contrats de mariage, donnent des pistes d’exploitation sur l’histoire de la famille, l’organisation et les stratégies familiales (aussi bien approche quantitative que qualitative), nous livrent leurs réflexions sur la signification du niveau des dots pour connaître les hiérarchies sociales, etc.

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En Catalogne, la grande quantité de contrats de mariages médiévaux conservés semble être une conséquence directe du triomphe – précoce chez la paysannerie catalane – du système de l’héritier unique (l’hereu) et de la prédominance de la famille souche. Les premiers chapitres s’attachent à décrire la constitution d’un contrat notarié aussi emblématique en partant de son évolution au cours du bas Moyen Âge, en abordant la diffusion du régime dotal et la stabilisation de la norme entre les xiiie et xvie siècles. À cette époque, au contrat de mariage au sens strict se reliait tout un ensemble d’autres actes notariés dispersés qui ont fini, vers la fin du xvie et le début du xviie siècles, par se regrouper pour donner naissance à ces longs capítols matrimonials que connut l’époque moderne : on passa d’une dispersion d’actes différents – mais liés – à leur inclusion dans un seul et même contrat dont ils formèrent les différents « chapitres » (capítols). Avec les changements économiques et sociaux, le xixe siècle voit le déclin de ces contrats : si, à la fin du xviie siècle, on peut estimer que 90-95 % des familles y avaient recours, elles ne sont plus que 10 % dans les premières décennies du xxe siècle et la diminution se poursuit inexorablement jusqu’au milieu du siècle. L’évolution a d’abord touché les villes et les catégories modestes avant d’affecter les campagnes et les propriétaires, signes de modifications assez profondes. En outre, les contrats de mariage sont aussi, à travers les mentions de dot, trousseau et meubles dotaux, une source pour connaître mobilier et vêtements même s’il faut sans doute l’utiliser avec prudence.

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Ces quelques aspects, rapidement évoqués ici, permettent d’entrevoir la richesse d’un petit livre qui, en plus de fournir de nombreuses informations et suggestions et d’être un guide méthodologique, s’avère utile par les possibilités de comparaisons qu’il offre aux historiens de la société et de la famille.

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Patrice Poujade

Pablo Vidal Gonzáles, José Luis Castán Esteban (dir.), Transhumencia en el Mediterráneo, Publicaciones de Rolde de Estudios Aragoneses, Universidad Católica de Valencia e Instituto de Estudios Turolenses, « ceddar » 16, 2010, 347 p.

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Ce volume de près de 350 pages constitue le n°16 (2010) de la collection ceddar du Centro de Estudios sobre la Despoblación y Desarrollo de Áreas Rurales. Il regroupe une partie des actes d’un colloque international qui s’est tenu en octobre 2008 à l’Université catholique de Valencia et au Musée valencien d’ethnologie, l’autre partie des communications, toutes ethnologiques, ayant fait l’objet d’un numéro thématique de la revue Ager intitulé « Anthropología de la Transhumancia » (n°8, 2009) dont les articles sont téléchargeables sur le site internet du ceddar.

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L’ouvrage qui nous occupe rassemble seize contributions pluridisciplinaires autour d’un thème emblématique de la ruralité méditerranéenne : « le déplacement alternatif et périodique des troupeaux [de gros ou de petit bétail] entre deux régions déterminées de climat différent », selon la définition qu’en a donnée en 1909 André Fribourg dans les Annales de Géographie. La transhumance est encore une source inépuisable d’interrogations par la multiplicité de ses facettes régionales et chronologiques. L’ahsr lui a consacré son colloque annuel en 2004 sous le titre « Transhumance et estivage en Occident, des origines aux enjeux actuels », dans le cadre des xxvie Journées d’Histoire de l’Abbaye de Flaran. Les actes de ces rencontres, organisées scientifiquement par l’association, parus en 2006 (études réunies par Pierre-Yves Laffont) marquaient déjà un pas dans l’ouverture pluridisciplinaire (archéologie, histoire, ethnologie, géographie…) et diachronique (depuis le Néolithique) avec quelques excursions en Afrique (région du Cap et Soudan) et en Méditerranée orientale (Grèce), les études comparatives étant toujours enrichissantes aux plans méthodologique et culturel.

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Transhumencia en el Mediterráneo s’inscrit dans cette perspective qui favorise le croisement des approches. Qui mieux que Pablo Vidal Gonzáles et José Luis Castán Esteban, respectivement directeur de l’institut universitaire d’ethnologie de l’Université catholique de Valencia et directeur du Centre d’études sur la transhumance de l’Université de Saragosse, aux nombreux travaux ethnologiques et historiques sur le pastoralisme ibérique, pouvaient coordonner un tel ouvrage ? Celui-ci propose des études plutôt centrées sur l’Espagne (plus particulièrement sur l’Aragon dont la Province de Teruel compte parmi les plus riches en bétail et en transhumants), ce que l’on ne saurait reprocher aux éditeurs, tant les travaux sur la Péninsule ibérique ont fait progresser les connaissances sur un phénomène dont l’ampleur et les conditions ont été sans égal en Europe. L’ouvrage s’appuie, néanmoins, sur une large bibliographie européenne et méditerranéenne. Il compte un article sur la Roumanie, un autre sur l’Italie et deux sur la France.

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Les coordinateurs rappellent, en introduction, que la majorité des travaux publiés sur l’Espagne ont concerné la transhumance castillane au travers de la célèbre Mesta, association des propriétaires de moutons transhumants reconnue par Alphonse X le Sage en 1273, qui disparût en 1836, après avoir affronté des difficultés persistantes dès le xviie siècle, selon l’étude que lui consacre Julius Klein en 1920. Gardienne d’un remarquable réseau hiérarchisé, dense et réglementé, de longs itinéraires nord-sud (cañadas, cordeles, veredas, descansaderos) que les troupeaux parcouraient, des contreforts pyrénéens l’été aux pâturages d’hiver de l’Estrémadure et d’Andalousie, la Mesta regroupait près de trois millions et demi de têtes de bétail en 1526. L’ampleur, la longévité et l’originalité de cette congrégation sont telles que nous suivons les auteurs lorsqu’ils regrettent le peu de travaux comparatifs au sein même de la Péninsule ibérique, tout comme entre les territoires de l’ancienne Couronne d’Aragon et bien au-delà, singulièrement entre l’Espagne et le sud de la France. Il est vrai que depuis les travaux de Jean-François Bladé, de Théodore Lefebvre et d’Henri Cavaillès sur le versant septentrional des Pyrénées, qui signalaient des analogies avec l’Espagne, les nombreuses recherches conduites sur l’isthme pyrénéen n’ont pas fourni la littérature comparative prolifique que pouvaient laisser présager les collaborations scientifiques transfrontalières. José Luis Castán Esteban, dont on se souvient de la contribution sur la Sierra d’Albarracín (Aragon) au colloque de l’ahsr à Flaran, est également un fervent défenseur de l’approche pluridisciplinaire. Cette volonté de rassembler est affichée dès le sommaire, divisé selon un plan en quatre parties qui privilégie (paradoxalement) la lecture disciplinaire : « Archéologie et Histoire de la transhumance » (cinq articles), « Anthropologie de la transhumance » (cinq articles) et « Géographie de la transhumance » (cinq articles), la quatrième et dernière partie se résumant à un article (de conclusion ?) qui se penche sur l’avenir de la transhumance dans la société actuelle, en particulier sur les problèmes juridiques que pose une telle pratique plurimillénaire (José Luis Argudo Périz). Ces questionnements pragmatiques essentiels sont également abordés dans plusieurs contributions tout au long de l’ouvrage, les sciences humaines devant prendre part aux débats sociétaux actuels.

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Malgré une abondante littérature scientifique et de vulgarisation dont témoigne la bibliographie de l’ouvrage, la transhumance est encore parfois considérée à tort comme une pratique intemporelle ou comme une « une relique du passé », surtout en ce qui concerne la transhumance hivernale qui a considérablement reculé avec le développement des cultures fourragères. Or, comme le montrent les contributions de la première partie, elle a au contraire une histoire dynamique. Si, d’une manière générale, l’ouvrage fait la part belle à l’ethnologie et à l’histoire moderne – il est vrai que les données sont difficiles à débusquer pour les périodes anciennes grâce à l’archéologie –, les cinq premiers articles mettent en lumière les bénéfices d’une étude diachronique. La première contribution, de Joan Seguí, est un manifeste salutaire pour une approche ethnoarchéologique de la transhumance et plus largement du pastoralisme, qui s’appuie sur une bibliographie archéologique méditerranéenne choisie. On notera l’unique mention pour la France des travaux de référence de Jacques-Elie Brochier. L’ethnoarchéologie est désormais incontournable pour apporter une profondeur historique à la connaissance des activités pastorales en ce qu’elle documente les sociétés du passé dépourvues de sources écrites, tout en apportant un éclairage différent – et donc complémentaire – sur les pratiques, dans la longue durée. L’auteur souligne également la pertinence d’une lecture croisée pour éviter les erreurs méthodologiques auxquelles conduit inévitablement le cloisonnement disciplinaire. Parmi les exemples cités, celui des courbes d’abattage auxquelles les archéozoologues ont communément recours pour déduire la part des productions laitières, lainière et de viande. L’interprétation est ici biaisée par les logiques d’achat et de consommation des animaux au sein du vaste territoire de la transhumance qui ne sont pas celles du pastoralisme local. La compréhension de ces mouvements à longue distance implique donc la prise en compte d’une dimension territoriale plus large que la seule approche du troupeau, ainsi que la variable induite par les échanges culturels et commerciaux qui sous-tendent cette pratique de grande ampleur.

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L’étude de la transhumance d’été ou d’hiver embrasse non seulement les pratiques pastorales, mais aussi leur impact sur la construction des paysages. Dans une synthèse sur la Péninsule ibérique appuyée par une bibliographie franco-espagnole et nourrie de références braudéliennes, Joan F. Mateu Bellés illustre la diversité des paysages méditerranéens résultant des différentes pratiques de transhumance (transhumance courte, grande transhumance de la Mesta, petite transhumance) et la manière dont cette activité contribue à la gestion des écosystèmes, singulièrement à la préservation de la biodiversité floristique. Chemins et limites demeurent les marqueurs territoriaux forts de la transhumance, jalonnés d’aménagements destinés aux pasteurs et aux troupeaux (abris, cabanes, enclos, lavognes et abreuvoirs, etc.). Si le transport du bétail par le train a été très utilisé au début du xxe siècle en Espagne et en France méridionale, entre la Cerdagne, dans les Pyrénées orientales, et l’Aude par exemple (Philippe Moustier et Laurent Rieutort sur la transhumance ferroviaire dans le sud-est de la France), les itinéraires de la transhumance se confondent avec les tracés des longs chemins et des larges drailles, qui strient les paysages de leur empreinte linéaire. Les vías pecuarias d’Espagne font l’objet d’une étude de cas (Antonio Moreno) qui s’attache plus particulièrement à restituer le tracé d’un itinéraire entre Teruel et les pâturages d’hiver de Valencia, ainsi que d’une contribution sur la partie orientale des Monts de Tolède (Óscar Jerez), où l’évolution de l’occupation des sols depuis la fin du xvie siècle marque le lent déclin des pâturages au profit des terres cultivées. Les mutations socio-économiques récentes génèrent de nouveaux conflits au regard de la répartition foncière et de l’indivision des chemins de la transhumance qui prévaut dans le cadre de l’utilisation collective du domaine pastoral.

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Lorsque la tradition orale et le corpus des sources écrites (limité par définition) ne parviennent plus à éclairer l’amont du temps, l’archéologie permet de démontrer les dynamiques temporelles des constructions pastorales qui présentent souvent des (ré)occupations longues. L’étude archéologique et architectonique des enclos à bétail de la Sierra de Espadán, située dans la partie méridionale de la Province de Castellón (Lourdes Tamborero Capilla), offre une typochronologie nourrie des rares textes disponibles du début du xviie siècle. Outre la datation des constructions et des différentes phases de leur utilisation, la fonction des aménagements et le rythme de leur fréquentation demeure une source d’interrogations pour l’archéologie, comme l’illustre la synthèse sur les grottes-bergeries en Aragon, dans la Communauté Valencienne et en Catalogne (Javier Soriano Martí). Malgré des analogies convaincantes faites avec la Grèce contemporaine par l’ethnoarchéologue américaine Claudia Chang, il est toujours très délicat de distinguer les constructions liées à la transhumance de celles qui sont utilisées dans le cadre de l’élevage local. Les diversités régionales rappellent surtout la nécessité de développer les études à grande échelle pour répondre à certaines questions.

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Plusieurs contributions insistent sur le rôle majeur de l’industrie lainière issue de l’élevage transhumant dans le développement économique régional et l’évolution des structures sociales, en lien avec l’essor des manufactures textiles européennes, surtout à partir de la fin du Moyen Âge. Elles explorent notamment les relations entre les propriétaires-marchands et les familles influentes locales à partir des archives médiévales tardives et modernes et offrent des perspectives comparatives entre l’Espagne (Juan Manuel Berges Sánchez sur l’Aragon), l’Italie (Roberto Rossi sur le Royaume de Naples) et la Roumanie (Corneliu Bucur). Dans ce dernier cas, l’auteur propose une relecture historiographique critique, confrontant les sources écrites aux données ethnologiques, pour expliquer le rôle des innovations technologiques dans le passage de la stabulation à l’élevage extensif au sein d’une économie de marché et, ce faisant, pour s’affranchir des clichés tenaces relatifs à l’immobilisme rural roumain.

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Restait à évoquer les acteurs de la transhumance. Les ethnologues se penchent sur les bergers, en France et en Espagne, notamment dans ce qui fait leur singularité parmi les autres éleveurs. Identité, savoirs et savoir-faire sont abordés au travers des exemples cévenol et alpin (Anne-Marie Brisebarre) et nous suivons l’activité saisonnière des pasteurs transhumants des Pyrénées aragonaises à partir d’une documentation écrite et ethnographique exceptionnelle du xixe et du xxe siècle (Severino Pallaruelo). La structure familiale, les relations communautaires et la dimension religieuse ne sont pas oubliées (Concepción Bernácer Bonora sur la Province de Teruel et José Daniel López Jiménez sur les fêtes religieuses dans la même Province), ainsi que la condition sociale des femmes, bergères et épouses de bergers (Ángela Calero Valverde et Diego Téllez Rodríguez sur la Sierra d’Albarracín). Ces regards vivants sur la société ibérique offrent un contrepoint éclairant aux travaux de Georges Ravis-Giordani sur les communautés agro-pastorales corses, qui avait montré comment l’univers des mythes et des légendes de la transhumance insulaire traduisait les clivages sociaux induits par cette pratique.

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Les études de cas européennes sont l’épine dorsale de l’ouvrage. Elles constituent la majorité des contributions et sont le point de départ des articles de synthèse. Quelle que soit leur discipline, les auteurs sont tous convaincus de la nécessité de poursuivre l’effort en direction des approches locales et/ou régionales qui sont les seules à même d’offrir une information précise et nuancée susceptible de nourrir ensuite des approches comparatives, européennes et méditerranéennes. On reste surpris à cet égard par la discrétion des travaux français (deux contributions ethnologiques), alors que des équipes pluridisciplinaires s’activent, singulièrement dans le domaine ethnoarchéologique alpin et pyrénéen.

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Enfin, toutes les contributions soulignent la valeur patrimoniale des paysages de la transhumance dont la typicité écologique et culturelle réside à la fois dans leur couvert végétal et dans leurs aménagements construits, souvent pluriséculaires voire plurimillénaires. Ils sont aujourd’hui menacés par le manque d’entretien (reforestation des chemins) et surtout par des activités concurrentes non contrôlées (privatisation des espaces communautaires, aménagements cynégétiques, dégradations en zones péri-urbaines, etc.). La préservation de ces vastes territoires, véritables témoignages de la longue relation entre les sociétés et leur milieu, est indissociable de la gestion raisonnée d’une pratique en déclin, mais toujours vivante. Elle serait même appelée à être « une pratique d’avenir » en domaine méditerranéen, soutenue par une législation protectrice et le développement d’un tourisme rural responsable.

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Cet ouvrage recueille avec profit des contributions dont la richesse de la matière et la variété des approches montrent que la transhumance méditerranéenne, dans sa dimension globale, est un thème qui est loin d’être éculé. Les auteurs offrent aux ruralistes un nouvel outil de travail de qualité et, même si l’on peut regretter l’absence de travaux comparatifs avec le sud et l’est de la Méditerranée, le pari d’ouverture méthodologique et géographique, fait par les coordinateurs en introduction, a été tenu.

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Romana Harfouche

Sylvie Bépoix, Une Cité et son territoire. Besançon, 1391 : l’affaire des fourches patibulaires, Presses Universitaires de Franche-Comté, Annales Littéraires de l’Université de Franche-Comté, n°871 (Cahiers d’Études comtoises n°71), 2010, 265 p.

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Les procès du Moyen Âge sont riches de longues transcriptions des interrogatoires des nombreux témoins cités par l’une ou l’autre des parties en présence. L’ouvrage proposé par Sylvie Bépoix, enseignante à l’université de Franche-Comté, vient souligner cette richesse, signalée à plusieurs reprises par l’auteure visiblement enthousiasmée par une source remarquable – à juste titre. L’ambiguïté doit être levée très rapidement : il ne s’agit pas ici d’un ouvrage d’histoire urbaine, dont le but serait de réaliser « une étude de la banlieue de Besançon », au reste déjà effectuée (Fiétier Roland, Recherches sur la banlieue de Besançon au Moyen Âge, 1973 ; repris dans sa thèse, La Cité de Besançon de la fin du xiie à la moitié du xive siècle, étude d’une société urbaine, 5 tomes, Lille, 1978). L’auteure le proclame dès les premiers mots de ses remarques préalables : « ce travail se veut avant tout une édition de source », renouant avec la vieille tradition des érudits comtois et le travail des Mémoires et Documents inédits pour servir à l’histoire de la Franche-Comté. Les éditions de textes ne sont pas si nombreuses et l’histoire de la Franche-Comté, encore mal connue, réserve encore à n’en pas douter bien des trouvailles, à l’instar de celle-ci.

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À l’origine de cette édition il y a donc une « affaire », en l’occurrence un conflit de juridiction survenu en 1390 entre les hommes du comte et duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, gardien de la ville libre d’Empire de Besançon, et les autorités municipales de la cité. L’érection de fourches patibulaires par les officiers du comte aux limites de la juridiction de la ville sur une terre relevant par ailleurs de la seigneurie de l’archevêque vient exacerber une situation juridique et politique d’une rare complexité. La publication du document consécutif au règlement de cette affaire en 1391 permet de mettre en valeur l’étroite imbrication des trois entités rivales dans l’exercice du pouvoir et de leurs juridictions autour de cette enclave impériale que constitue la ville au sein du comté de Bourgogne : la seigneurie épiscopale de l’archevêque, seigneur de la ville depuis le xie siècle, l’autorité du pouvoir municipal du patriciat bisontin, les appétits enfin des comtes de Bourgogne de la maison de Valois, désireux de mettre la main sur ces enclaves qui échappent encore à leur autorité. La revendication de l’exercice de la haute justice est bien perçue par les hommes de la cité comme une tentative d’usurpation d’un pouvoir jusqu’alors réparti sur le territoire citadin entre l’archevêque et les autorités municipales.

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L’ouvrage se compose de deux parties distinctes : la présentation de l’affaire fait l’objet des quatre premiers chapitres. Sont abordés successivement la présentation des différents pouvoirs en présence (archiépiscopal, princier, municipal), ainsi que les prérogatives de la commune et les relations de la cité avec les puissances voisines. Le second chapitre est consacré à l’affaire des fourches : déroulement de la procédure, présentation des témoins et analyse anthroponymique de ceux-ci. Le territoire de Besançon, sa définition, ses limites, son utilisation et sa mise en valeur font l’objet du troisième chapitre. Le quatrième chapitre dresse un état des lieux de la répartition des droits de justice dans la banlieue, des prérogatives des uns et des autres, ainsi qu’un aperçu sur le ban des vendanges et la police des forêts.

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L’édition du document occupe la seconde partie. Cette « affaire » nous est connue au travers d’un remarquable document, un long rouleau de parchemin de 32 m de long sur 32 cm de large conservé aux archives municipales de Besançon sous la cote dd105, qui relate l’ensemble de la procédure. Par souci de clarté, l’auteure a choisi de subdiviser le texte en 5 grandes parties : procès-verbal de constatation du délit ; réponse des bisontins qui énoncent leurs droits ; réponse des officiers du comte ; contre-réponse des bisontins ; audition des 99 témoins ; pièces justificatives. L’issue de la procédure ne nous est pas connue ; mais on ne peut que constater l’échec final des tentatives comtales, la ville préservant son indépendance par rapport au comté tout au long du Moyen Âge. L’ouvrage comprend encore une bibliographie synthétique composée d’une cinquantaine de références, un index et une table des matières.

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L’ouvrage présente à la fois les avantages et les inconvénients inhérents à ce genre de publication. On peut regretter dans l’édition du document le choix de ne présenter aucune note de bas de page, d’autant plus regrettable que l’index ne concerne, à l’exception des noms des témoins, que la première partie de l’ouvrage. Ce qui explique sans doute le curieux ajout en toute fin de volume, après la table des matières, d’un résumé succinct des articles auxquels les témoins font allusion dans le document édité. Mais c’est peut-être la première partie introductive de présentation du document qui s’avère la plus frustrante pour le lecteur. Celle-ci est à la fois trop courte et/ou trop longue : trop longue (près de 100 pages) s’il ne s’agissait réellement que d’une édition de source. Trop courte, en ce que l’ambition de couvrir en exhaustivité toutes les facettes de ce très riche document conduit parfois à un survol trop rapide de tel ou tel aspect. Comme si l’auteure, en hésitant entre une analyse approfondie du document et une simple édition de source, n’avait finalement pas réussi à choisir. Ainsi, on trouve dans cette première partie une présentation de la complexité de la situation politique et historique de la cité ; un aperçu des évolutions historiques en cours ; des éclairages sur la gestion et l’organisation de l’espace péri-urbain, la vie quotidienne des populations, le paysages, les activités agricoles et artisanales, l’exploitation des vignes, bois et forêts ; mais aussi une réflexion, hélas trop rapide, sur les liens entre ville et campagne, banlieue et territoire communal ; enfin le thème de l’espace et du territoire, des ressorts d’exercice des pouvoirs, leur formation et leur matérialisation, est traité en quelques pages trop brèves pour dénouer tous les enjeux qui s’expriment ici. Autant de thèmes qui ont pourtant fait l’objet d’avancées majeures de la recherche ces dernières décennies (paysages et milieux ; espaces et territoires ; conflits et enjeux de pouvoir). La volonté louable d’un balayage exhaustif se heurte ici à la richesse du document. On peut regretter ce fait, d’autant que l’auteure revendique la continuité de ses travaux avec ceux déjà menés sur la ville, son territoire et sa banlieue, dans la lignée de ceux de Robert Favreau sur la Rochelle ou Michel Bochaca sur Bordeaux. Certes, Besançon a fait l’objet des publications majeures que sont celles de Roland Fiétier ou de Claude Fohlen (Histoire de Besançon, Claude Fohlen (dir.), 2 vol., 1964, rééd. 1985). Mais l’originalité du document et le renouvellement considérable des problématiques qu’il soulève font regretter que l’auteure n’ait pas davantage accentué les analyses esquissées dans sa première partie.

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Vincent Corriol

Dionigi Albera, Au Fil des générations. Terre, pouvoir et parenté dans l’Europe alpine (xive-xxe siècles), Grenoble, pug, 2011, 543 p.

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Ce fort volume de 543 pages est une somme, parmi les plus stimulantes parues depuis longtemps sur la question de la reproduction familiale et sociale. Après une première phase conquérante d’élaboration du savoir sur la famille et la parenté, dans la foulée des travaux de Peter Laslett, puis une phase de déconstruction et de repli sur l’individu, avec les études microhistoriques, l’auteur aspire à un comparatisme renouvelé, privilégiant des espaces de dimension moyenne. Il concentre pour cela son attention sur l’Europe alpine, et profitant de l’abondant matériel empirique disponible, élabore et précise peu à peu une nouvelle typologie. Il évite de cette façon le recours à des concepts préconfectionnés issus de l’anthropologie ou de la sociologie. Déplaçant le regard vers les liens extérieurs à la cellule corésidente, parcourant, de l’Autriche à la France, l’ensemble de l’arc alpin, Dionigi Albera dégage les trais saillants, isole des variables significatives, trouve finalement trois types d’organisations. Le type bauer, inégalitaire, centré sur la ferme-domaine, rencontré en Autriche et en Slovénie, le type bourgeois, caractérisé par l’égalité bilatérale, qui triomphe dans plusieurs régions suisses telles que le Valais et les Grisons, le type agnatique alpin enfin, privilégiant les descendants masculins, présent dans l’ensemble des Alpes italiennes, mais aussi en Savoie. Le mérite de cette typologie, fondée sur une patiente, minutieuse et prudente comparaison, est de prendre également en compte la structure de l’habitat, l’accès aux communaux, les rôles publics, le réseau de relations en dehors de l’unité corésidente. Accroché, avec souplesse, à ces variables, l’auteur évoque une « palette de nuances », des contrastes et des corrélations, ici une « coloration » agnatique, là une « continuité longue de la bilatéralité ». Il propose finalement une « stylisation idéal-typique » dans le détail de laquelle il est malheureusement ici impossible d’entrer, mais qui se révèle très convaincante.

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Dans un premier parcours, d’Est en Ouest, (chap. iv à viii), l’importance du milieu est fortement relativisée, notamment dans une relecture subtile de Cole et Wolf. Il est reproché à ces auteurs un certain déterminisme, d’avoir projeté sur le Trentin des analyses valant principalement pour le Tyrol, et d’avoir finalement tout ramené à une uniformité de milieu. L’indivision n’était pas une fatalité. Les travaux sur le Valais montrent par exemple que le milieu naturel laisse ouvertes d’autres possibilités, et que les équilibres peuvent être préservés par des mécanismes homéostatiques de type démographique. Il est d’ailleurs répété en conclusion de la seconde partie, que « l’équilibre écologique – dans le système bauer – est une sorte d’épiphénomène ». Le chapitre vii expose plusieurs aspects du régime agnatique, sur le terrain familier à l’auteur du Haut-Varaïta, longtemps rattaché au Briançonnais. L’importance des migrations et la dispersion des familles dans des résidences secondaires n’empêchaient pas que s’exprime une forte solidarité agnatique. L’auteur parle de « coalitions agnatiques ». De ce point de vue, la cohabitation n’a pas eu l’importance qu’on lui prête encore souvent. On observera toutefois que le pourcentage de familles élargies et de ménages multiples restait élevé, et que dans le faisceau de critères retenus pour chaque type, cela n’est pas tout à fait négligeable non plus. Dionigi Albera affirme encore que les pratiques répondent plus à une logique horizontale, de gestion, qu’à une logique verticale de transmission. Mais des partages surviennent qui finissent par scinder le groupe des frères au bout d’un certain délai. La durée de l’indivision, parfois importante, est l’une des questions auquel l’ouvrage ne répond pas de façon précise. Il est dit que les cycles d’expansion et de fission peuvent s’étendre sur plusieurs générations. On aimerait pouvoir mesurer cela en années, sur des effectifs définis, et voir si ces coalitions agnatiques ont, du point de vue de la gestion du patrimoine, quelque chose en commun avec les grandes communautés taisibles, connues par exemple dans la France centrale. Au-delà du contexte alpin, la question est, plus largement, de voir si la typologie tripartite ici proposée est exportable, et dans quelle mesure.

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Faisant fond de la typologie précédemment élaborée, Dionigi Albera élabore ensuite un modèle dynamique. Cette dynamique, à la lumière des travaux des anthropologues et des historiens, est d’abord sociale. En Carinthie par exemple, les bauern, qui choisissent leur héritier et conservent le monopole des ressources collectives, poussent les héritiers secondaires vers un statut inférieur. En Slovénie également, et de même en Haute-Autriche, les exclus de l’héritage subissent un déclassement. Des divisions de classe découpent la parenté d’une façon que l’auteur ne pense pas pouvoir être aussi consensuelle que le voudrait Pospisil. La polarisation sociale se poursuit à l’échelle du village, faisant coïncider statut privé et statut public. Dans plusieurs régions, les seigneurs ou l’état interviennent pour orienter le choix du successeur. Une longue série de textes, surtout au xviiie siècle, s’efforcent d’imposer l’indivisibilité des fermes là où elle était encore ignorée. Si l’État manifeste une préférence évidente pour l’héritier unique et agit avec vigueur en ce sens, l’action des seigneurs est moins facile à cerner. Dans un environnement encore très féodal, les paysans n’étaient que des tenanciers. Ce n’est toutefois pas ce cadre politique et juridique particulier qui encourage l’auteur à refuser l’assimilation de l’organisation domestique en Autriche à la famille souche, mais plutôt le fait que les parents étaient privés de pouvoir décisionnel et ne participaient pas à l’économie domestique. Significativement – mais ce point est peu développé – certains secteurs, en Carinthie ou en Tyrol, paraissent avoir connu un droit coutumier. Comme il est affirmé ailleurs avec force que le père choisit son héritier, en prenant soin de préserver l’éthique des bauern, on reste un peu incertain sur l’étendue de leur pouvoir. La division égalitaire des biens entre tous les garçons, a contrario, triomphe partout dans les Alpes italiennes, sans que l’on puisse déceler aucune pression d’aucune sorte des seigneurs ou des états. Les rares études dissonantes, comme celle de Cole et Wolf sur Tret, dans le Trentin, semblent dues à une transition tardive vers la bilatéralité. Les pratiques observées portent en effet principalement sur le xxe siècle. Le chapitre xii, interroge cette surprenante homogénéité italienne. D’où vient cette favor agnationis ? À mi-parcours d’un livre comptant 23 chapitres, l’auteur dévoile l’une de ses meilleures cartes et met en lumière le rôle fondamental du droit. La redécouverte du droit romain au xie siècle, revisité par les juristes lombards, et la diffusion des testaments par la médiation des notaires, favorisent le cadre agnatique. Les statuts urbains – jus proprium – viennent en renfort du droit commun pour exclure les filles de l’héritage. Les états italiens ensuite s’abstiennent de légiférer et font respecter le principe de l’exclusion des femmes. Les Alpes italiennes de ce point de vue, ne se distinguent pas du nord de la péninsule. Le moteur du processus est urbain. Il repose sur le droit écrit. Dans les Alpes suisses également, certaines régions paraissent comme immobiles. Dans le Valais épiscopal, l’orientation bilatérale est déjà attestée au xiiie siècle. L’orientation de fond reste coutumière, malgré les influences méridionales. Les anthropologues retrouvent la division égalitaire en Valais au xxe siècle. La conquête du valais savoyard de droit écrit, par le valais épiscopal, à la fin du Moyen Âge, provoque en revanche un glissement depuis des pratiques agnatiques vers la bilatéralité. Mais cela s’est produit lentement et non sans résistances. Dans les vallées méridionales des Grisons, une évolution se dessine également, allant dans le même sens, d’une réduction des privilèges masculins et du pouvoir des testateurs. Spatialement, les données se disposent de manière cohérente. Dionigi Albera met cela en relation avec les pouvoirs, longtemps féodaux dans les Alpes autrichiennes, faiblement structurés dans le Valais et les Grisons, plus centralisés dans les Alpes italiennes, mais respectueux du droit romano-lombard ainsi que des statuts. Les bauern miment l’ordre patriarcal des strates supérieures de la société féodale, tandis que les paysans des cantons suisses subvertissent au contraire l’idéologie féodale. En Italie enfin, les notaires jouent un rôle crucial. Tout cela doit attirer notre attention sur les pouvoirs extérieurs et les élites. La reproduction familiale et sociale s’inscrit assurément dans des contextes politiques, institutionnels et juridiques très dissemblables.

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La quatrième et dernière partie est une attaque en règle des travaux relatifs à l’espace français méridional, tous plus ou moins imprégnés de pensée leplaysienne. Des travaux de géographes anglais, ou encore ceux récents de Fabrice Mouthon ou Jon Mathieu, montrent au lieu de la famille souche, tous les traits classiques d’une orientation agnatique précoce. Une lecture attentive des travaux d’Alain Collomp montre aussi que plusieurs tendances coexistaient et que l’on était bien loin de la rigidité du système pyrénéen. Dionigi Albera retrouve dans plusieurs travaux, fort en amont, des traces d’exclusion féminine et d’égalité masculine, en Vésubie ou en Gapençais, aux xiiie-xve siècles, ou bien encore en Embrunais au xvie siècle. À cela s’ajoutent ses propres travaux sur le Queyras au xviie siècle. Partout triomphe en fait le principe agnatique. Cela conduit l’auteur à supposer, pour la haute Provence et pour d’autres provinces du Midi, une lente dissolution du système agnatique vers la fin de l’Ancien Régime, dans le sens de l’unicité successorale. Si le cadre agnatique s’estompe en Languedoc, c’est à l’initiative des notables, dans le dessein de conserver leur rang. Les élites, plutôt que d’élargir horizontalement leur pouvoir, se renforcent dans l’axe vertical. Le rôle principal revient une nouvelle fois aux élites qui adhèrent à l’idéologie de la lignée. Le modèle nobiliaire gagne ensuite les autres couches sociales, mais des poches de partage égalitaire subsistent localement, jusqu’au xviiie siècle.

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La comparaison « dense » voulue par l’auteur livre en définitive une vue synthétique, nuancée mais intelligible, à tous ceux qui ploient sous l’accumulation des études de cas. Ce livre audacieux va donner sans nul doute une impulsion et une orientation nouvelle aux études sur la parenté et la société. L’environnement juridique et politique, beaucoup plus que le milieu physique, favorisait certains comportements, certaines pratiques, engendrait différentes « psychologies sociales de la propriété ». C’est aux médiévistes qu’il reviendra dans l’avenir de le démontrer tout à fait, car l’essentiel s’est joué au xiie siècle. Mais le lecteur moderniste aura tout de même le loisir de se poser quelques questions. Le rôle des élites n’est-il pas ici un peu exagéré ? L’auteur n’enterre-t-il pas trop vite le rôle matriciel de la culture familiale ? Pourquoi les familles font-elles un aussi bon accueil aux notaires et adhèrent-elles aussi vite au droit romano-lombard ? L’auteur, préoccupé, à juste titre, par les « coalitions agnatiques » et la gestion horizontale des patrimoines, ne force-t-il pas un peu le trait et n’en vient-il pas à trop négliger la variable corésidence ! Le débat est ouvert.

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Jérôme Luther Viret

Cristiana Oghina-Pavie et Yves Denéchère (dir.), Histoire du végétal en Anjou, Archives d’Anjou, n°14, 2010, 211 p.

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L’initiative de ce numéro spécial consacré au végétal en Anjou revient à l’association des Amis des Archives d’Anjou. Cette dernière a sensibilisé à cette thématique des auteurs variés : médiévistes, spécialistes de l’histoire du paysage et des jardins, géographes, agronomes, archivistes et historiens des sciences. L’ouvrage rassemble ainsi 15 articles, organisés en deux parties : la première partie porte sur l’histoire des végétaux dans la vallée de la Loire entre Saumur et Angers, la seconde partie est consacrée aux sources disponibles dans les fonds municipaux ou départementaux ainsi que dans les archives d’entreprises.

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Dans la première partie, les articles sont classés de manière chronologique. C’est ainsi que Jean-Michel Matz, de l’Université d’Angers, retrace l’histoire de la viticulture angevine à la fin du Moyen Âge. Les premiers vignobles ont été implantés dans la vallée inférieure de la Loire au cours des derniers siècles de l’empire romain. Par la suite, les moines ont joué un rôle déterminant dans le développement des vignobles. Jean-Michel Matz date le point culminant de la viticulture médiévale au xiiie siècle. Son propos dans cet article est de faire une lecture économique, mais aussi politique et sociale de la viticulture et du vin en Anjou. Une sélection de documents montre la variété des sources utilisées : chapiteaux sculptés représentant les travaux de la vigne, miniatures, vitraux de la cathédrale d’Angers, comptes de vendanges, terrier des dîmes de vin, comptes de fabriques paroissiales, enquêtes sur les droits de banvin…

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L’histoire du végétal se poursuit par une étude du parc du château de Brissac. Il s’agit de retracer l’historique et les principales étapes de création d’un parc d’environ soixante ha. L’article repose notamment sur 24 plans terriers datant d’avant la Révolution ainsi que sur des relevés du xixe siècle. Trois grandes étapes ont été distinguées dans l’évolution du parc : une structure défensive entourée d’eau avérée de 1500 jusqu’à la révolution, puis l’aménagement d’un parc paysager au xixe siècle, remodelé enfin au début du xxe siècle. La volonté de créer un « parc paysage » par le duc de Brissac date de 1804, date précoce dans le département du Maine-et-Loire. Douves et canaux sont alors comblés. Par ailleurs, deux pépinières sont créées entre 1810 et 1830. Un registre d’achats et de ventes indique que les essences majoritairement vendues étaient composées de peupliers, de platanes, de châtaigniers, d’ormes et, dans une moindre mesure, de sumacs, catalpas et poiriers.

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L’histoire de l’horticulture se poursuit dans trois articles suivants. Odile Pineau retrace l’essor des « botanophiles » entre 1770 et 1810. À Angers, la Société des botanophiles est créée en 1777 et des cours sont dispensés par La Révellière-Lépeaux. Ce dernier, botaniste amateur, parvient à dissocier botanique et médecine et, grâce à lui, une petite élite angevine devient botanophile. Un Jardin des Plantes est créé en annexe de l’École centrale. L’acclimatation et la diffusion de végétaux exotiques constitue l’une des fonctions de ce jardin. En 1812, Angers possède par exemple déjà plus d’une douzaine de variétés de dahlias, plante mexicaine peu connue en France. Aux botanophiles succèdent les « florimanes » et autres « rosomanes ». Le Maine-et-Loire se distingue par les obtentions nouvelles de variétés de roses : 1224 nouvelles variétés entre 1810 et 1850 ! Les amateurs utilisent la méthode de semis pour créer un très grand nombre de variétés. Ils sont récompensés lors de comices, tel cet hôtelier, Félix Guérin, créateur de la Rosa gallica gueriniana, peinte par Redouté en 1824, qui obtient un succès considérable.

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Le végétal en Anjou se compose aussi de plantes médicinales et textiles. La camomille est une plante emblématique de la région de Chemillé, sur l’axe Angers-Cholet. Sa culture s’est développée grâce aux relations entre pharmaciens parisiens et jardiniers angevins au cours du xixe siècle. La crise du phyloxéra a étendu la culture de la camomille, beaucoup d’agriculteurs remplaçant la culture de la vigne par celle des plantes médicinales. Aujourd’hui, plus de 700 ha font du Chemillois la première région française de production des fleurs de camomille. Le chanvre est une autre culture spécialisée de la vallée de la Loire. L’Anjou est cité parmi les principales régions productrices au xviiie siècle. Cette culture se concentre dans la basse vallée de l’Authion, où elle couvre plus du quart des terres labourables selon des enquêtes napoléoniennes. La production permet d’alimenter l’industrie textile régionale. Du chanvre est ainsi vendu aux corderies de Nantes et aux arsenaux de l’Atlantique. Contrastant avec une baisse au niveau national, la culture du chanvre connaît un essor en Anjou à la fin du xixe siècle. Elle progresse au détriment des fèves et du lin. La production finit par reculer au début du xxe siècle, face à un recul de la demande et à la concurrence d’autres fibres (coton, jute). Les producteurs angevins se reconvertissent dans la production de semences ou dans le maraîchage, les savoir-faire acquis dans la production de chanvre facilitant la reconversion.

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La partie historique de l’ouvrage s’achève par l’étude de l’émergence du « pôle végétal angevin » (1965-85), puisque l’Anjou est un centre horticole de premier rang en Franc et en Europe. Il concentre des organismes de recherche (Végépolys est le Pôle de compétitivité du végétal depuis 2005) et des entreprises spécialisées (maraîchage, horticulture, semences, arboriculture, viticulture, plantes médicinales).

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La seconde partie permet de faire un recensement des sources disponibles pour écrire une histoire du végétal. Sylvain Bertoldi, directeur des Archives d’Angers, développe ainsi le parcours de Raoul Lemaire d’après les fonds déposés aux Archives municipales. Ces fonds comprennent à la fois des documents personnels et ceux du Groupe Lemaire, sur une période de près d’un siècle (1908-1993). Raoul Lemaire est le fondateur, avec Jean Boucher, spécialiste de la biologie des sols, de la méthode « Lemaire-Boucher » dans les années 60. Cette méthode consiste à utiliser des semences hybrides sélectionnées pour leur résistance et à cultiver sans engrais ni produit chimique de synthèse. Pour diffuser cette méthode, un mensuel est créé, Agriculture et vie. Jean Boucher fait aussi paraître en 1968 la première édition du Précis d’Agriculture biologique. Les derniers articles de l’ouvrage visent à démontrer la richesse des sources offertes aux historiens du végétal. Les collections du Musée de la Vigne et du vin sont ainsi présentées, ainsi que les archives de la Station de Semences de l’inra, ou les fonds manuscrits de la Bibliothèque municipale d’Angers.

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Cet ouvrage abondamment illustré et documenté se veut donc une invitation pour tous les chercheurs à explorer les différentes thématiques de l’histoire du végétal en Anjou.

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Isabelle Vouette

Yannick Botrel, Les Justices seigneuriales de l’évêché de Tréguier, Mael Pestivien, Pays d’Argoat, 2010 (2e édition), 325 p., 26 €

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Depuis l’étude classique d’André Giffard, les travaux n’ont pas manqué sur les justices seigneuriales bretonnes. Celui-ci vaut pourtant d’être signalé, parce que son auteur n’a pas entendu proposer une monographie, mais dresser un inventaire. Après un exposé très clair du système judiciaire breton (p. 11-40), Yannick Botrel présente par ordre alphabétique toutes les justices de l’ancien évêché de Tréguier (p. 41-243). Chacune est définie succinctement par son titre, son degré et le nombre de « piliers » de ses fourches patibulaires, sa juridiction d’appel ; une section, souvent plus copieuse, retrace la dévolution et signale les titulaires successifs. Chaque notice se conclut par les références puisées dans les séries A, B, C, E, F, G, H et J des Archives départementales des Côtes-d’Armor, A du Finistère, B, C et J d’Ille-et-Vilaine et B de Loire-Atlantique, et parfois complétées par la mention d’un article de revue. Il ne s’agit évidemment pas ici d’un dictionnaire, comme on le mesure avec la seigneurie de Rosanbo, au nom familier des spécialistes de la société parlementaire comme de l’histoire du parlement de Paris. Yannick Botrel n’a pas plus établi une collection de monographies qu’il ne présente un état des sources pour chaque justice seigneuriale – l’avant-propos évoque toutefois avec nostalgie « les incomparables archives du duché de Penthièvre » (p. 9). Le mérite de son ouvrage est d’aller jusqu’au bout de l’entreprise de dénombrement à l’échelle d’un évêché et de le justifier. C’est dans cet esprit qu’un état des justices seigneuriales par paroisses et trêves et une table alphabétique précèdent les annexes (p. 257-298), composées d’un rôle de la répartition de la taxe pour la réunion des droits de gruerie en 1710, de l’inventaire des justices dressé par les subdélégués de Tréguier, Pontrieux et Morlaix (1717), d’une recherche des justices par subdélégation (1765-1766) et d’une table des juridictions relevant de la sénéchaussée de Guingamp. Ces documents, analysés dans l’introduction, appellent des comparaisons, mais ils permettent déjà, par exemple, d’appréhender la géographie sociale des seigneurs propriétaires de ces justices. Enfin, le glossaire, la bibliographie, ainsi que l’index qui complète cette réédition, achèvent d’en faire un véritable outil de travail. Si l’association d’Histoire et d’Archéologie de la région de Bourbriac a réédité ce volume (commandes à M. Jean-Paul Rolland, 13, rue Jules Ferry 22970 Ploumagoar, tél. 02 69 45 75 05), c’est d’ailleurs qu’il est devenu un usuel pour les érudits et généalogistes bretons, alors même qu’il n’apparaît ni sur Opale, ni dans Sudoc. Les universitaires auraient tort de l’ignorer : il faut au contraire saluer la passion qui a porté l’auteur et la rigueur avec laquelle il s’est tenu à son projet.

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Christophe Blanquie

Ariane Boltanski, Alain Hugon (dir.), Les Noblesses normandes (xvie-xixe siècles), Rennes, pur, 2011, 392 p., 22 €

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La noblesse normande est la plus nombreuse de France et la plus ancienne sous l’Ancien Régime. Pourtant elle n’a pas fait jusqu’ici l’objet d’études complètes. Tel est le postulat de départ avancé par Alain Hugon en introduction et qu’il poursuit par un panorama historiographique des travaux effectués sur le sujet depuis la révolution française. Cette noblesse est d’ailleurs plurielle : la diversité des réalités qu’elle recouvre oblige à l’utilisation du titre choisi. Pour se pencher sur le sujet se sont réunis de nombreux spécialistes de la Noblesse en France sous l’Ancien Régime ou de l’histoire de la Normandie à l’époque moderne lors du colloque de Cerisy en 2008. Ce sont leurs contributions qui sont regroupées ici et qui sont réunies dans cinq parties distinctes : tout d’abord un état des recherches sur le fait nobiliaire en Normandie, ensuite une partie sur les Noblesses normandes dans les guerres de religions et plus largement face au protestantisme, puis sur les « Mobilités nobiliaires et frontières sociales en Normandie », sur la culture de la Noblesse et enfin sur la puissance de la noblesse normande avant et après la révolution.

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L’ouvrage débute donc par un article de Laurent Bourquin retraçant l’historiographie de la noblesse française à l’époque moderne : il apparaît ainsi que l’histoire de la noblesse est « fille de son temps », qu’elle a pris son envol au début du xxe siècle une fois écartée la volonté d’établir une typologie juridique du groupe, que les problématiques de l’école des Annales ont eu un impact moindre ici qu’ailleurs, que, depuis les années 1960 les comportements, les modes de vie, les aspirations individuelles des nobles ont occupé une part importante de la recherche, qu’enfin ces recherches s’ouvrent, comme les autres, aux autres disciplines des sciences humaines et sociales. Michel Nassiet, ensuite, s’intéresse aux structures sociales des noblesses normandes et bretonnes. Il en ressort des traits propres à la noblesse normande, la plus nombreuse de France, la plus ancienne, de culture traditionnelle face au pouvoir et à ses contestations. Sophie Poirey se livre, quant à elle, à une étude des comportements de la noblesse face à la Coutume de Normandie : les pères sont ainsi obligés de doter leurs filles pour éviter toute mésalliance, les femmes de la noblesse sont particulièrement protégées par le droit normand en cas de séparation mais jugées sévèrement si fautives. Enfin John A. Dickinson étudie l’utilisation de la justice par la noblesse dans le bailliage de Falaise au xviiie siècle : le second ordre y est souvent présent, surtout au xviie siècle où l’activité procédurière est intense. La noblesse y règle des problèmes du quotidien : règlements de dettes, problèmes de succession, propriété des terres.

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Ensuite la seconde partie étudie le positionnement de la noblesse normande dans les affaires religieuses. Nicolas Le Roux replace d’abord la place de la Normandie dans le contexte plus général des guerres de Religion en France : la Normandie est « un laboratoire des techniques de gouvernement d’Henri III », la Basse-Normandie reste fidèle au roi car le parti catholique y est moins implanté, les guerres ont entrainé l’apparition de capitaines étrangers à la province sur la scène politique mais les lignages locaux restent les plus fidèles appuis des souverains. Isabelle Le Touzé s’intéresse, elle, aux choix des familles nobles normandes entre service de la foi et service du roi pour remarquer qu’au final la mort de Montgomery en 1574 marque aussi la fin de la primauté des liens interpersonnels et des intérêts familiaux. Luc Dairaux s’intéresse aux cultes de fief comme moyen donné au protestantisme de s’implanter sur le territoire jusqu’à l’édit de Fontainebleau. Enfin Didier Boisson « zoome » sur la généralité d’Alençon pour étudier la résistance du protestantisme au xviiie siècle.

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Antoine Follain ouvre la troisième partie sur les mobilités nobiliaires par une tentative de définition de la noblesse par rapport à l’exemption de taille. Il en ressort que l’état de noblesse n’est « ni très défini, ni très définitif » alors que le poids de l’impôt est écrasant et que tout est bon pour y échapper. Quant à la Noblesse du Cotentin aux armées, Olivier Tréhet nous dit d’elle qu’elle va fournir un nombre assez important d’officiers généraux dans la seconde moitié du xviie siècle. Michel Aumont nous apprend que la guerre de course n’est pas un bon tremplin vers la noblesse au xviiie siècle, en tout cas pas pour les capitaines corsaires, davantage pour les armateurs, phénomène qui s’accroît à la fin de l’Ancien Régime quand la marine devient le centre de toutes les attentions du pouvoir royal. Olivier Chaline revient sur le renouvellement de la noblesse au parlement de Rouen : la cour est fermée mais pas plus qu’ailleurs, des dynasties ont une présence extrêmement forte mais le groupe des parlementaires n’est pas clos, surtout au xviiie siècle où l’extinction de certaines familles rend nécessaire le renouvellement.

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Les cultures nobiliaires sont d’abord étudiées à travers les comportements lors du choix des parrains et des marraines par Étienne Lambert. Le baptême, acte familial et social, est le moment où se manifeste la volonté d’inscrire le lignage dans la continuité dynastique, le moment de montrer les réseaux sociaux de la famille pour les consolider. Ensuite, l’étude du choix des prénoms aux xviie et xviiie siècles par Jean-Pierre Lethuillier prouve que c’est un moyen de distinction pour la noblesse. Christiane Huet s’intéresse à la noblesse et à l’urbanisme à Bayeux au xviiie siècle. Elle nous montre que dans les villes de taille modeste comme celle-ci la noblesse répare, rénove, agrandit plus qu’elle ne quitte la ville pour de vastes demeures neuves dans les faubourgs. Le bâti nobiliaire y a, de fait, davantage modifié le centre-ville (comme à Valognes, Mortagne-au-Perche, etc.). Enfin Éric Saunier s’intéresse au rapport entre noblesse et franc-maçonnerie entre 1740 et la révolution, au fait que la noblesse y affirme son désir de distinction.

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Dans la dernière partie Jonathan Dewald tente un bilan sur le régime nobiliaire en Normandie : il souligne que « les réussites économiques des noblesses étaient moindres que ce que laissait penser une historiographie récente » et souligne que son poids s’est sensiblement affaibli après 1660. Il remet de ce fait en question l’alliance entre noblesse et monarchie absolue. Selon lui l’État monarchique n’a pas soutenu les élites nobles provinciales au xviiie siècle alors que la grande noblesse a, elle, profité de ce soutien grâce au contact direct avec le roi et le pouvoir central. La centralisation de l’État a alors desservi les noblesses normandes au profit de la noblesse parisienne. Bernard Bodinier s’interroge sur le patrimoine nobiliaire en Normandie à la veille de la révolution et remarque que celui-ci a subi des pertes importantes dans les dernières décennies de l’Ancien Régime au profit de la paysannerie qui se contente de petits lots et de la bourgeoisie. Il remarque aussi que le niveau élevé d’endettement de cette noblesse doit être pris en compte. Face à la crise des États Généraux, Laurent Lemarchand dégage une tendance dominante à un « conservatisme libéral » tourné vers une volonté de libéralisme politique contre l’absolutisme monarchique, un programme de rigueur financière et un refus de toute démocratisation allant avec le maintien de la hiérarchie de la société. Mais la noblesse se régénère-t-elle au xixe siècle ? Étienne Paisnel répond que la révolution a moins déstabilisé la noblesse que l’absence de modernisation des grands domaines nobles. Il remarque donc un relatif abandon des activités liées à la terre et que la noblesse se tourne vers toutes les activités économiques du monde moderne, la diversité des conditions financières s’accentuant encore alors. En revanche la noblesse normande garde un poids politique important, un tiers des élus locaux et nationaux étant noble. La noblesse s’ouvre aussi aux domaines de la culture et de la recherche intellectuelle. Elle participe aussi au développement de la pratique des loisirs, s’installe dans les lieux de l’élite financière et enfin maintient l’unité du groupe par un ensemble de valeurs communes.

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La richesse de cet ouvrage tient donc dans la diversité des pistes explorées et des sujets traités, Ariane Boltanski conclue en dégageant des perspectives de recherche. Elle insiste sur la dimension comparative des études et revient sur les différents axes dégagés : noblesse nombreuse plus qu’ailleurs, hétérogénéité du groupe, importance des adhésions nobiliaires au protestantisme, noblesse pourtant aussi davantage royaliste que ligueuse, importance de l’ouverture de la noblesse à l’arrivée de nouveaux membres mais avec une noblesse ancienne qui garde une place importante.

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L’historien ruraliste accordera sans doute une attention plus soutenue aux travaux de Michel Nassiet, de Jonathan Dewald ou de Bernard Bodinier. En, effet ces articles traitent du rapport de la noblesse à la terre au travers de la propriété foncière. Ainsi la propriété noble recule à partir de Louis XIV en même temps que le groupe de la noblesse diminue en nombre : la noblesse ne vend d’ailleurs pas que de petites propriétés selon Dewald qui donne des pistes de recherche. Il souligne les pressions venues de l’État central notamment sur les revenus forestiers qui constituaient une part importante des biens de la grande noblesse, forêt qui souffre d’une exploitation intense, qui est alors protégée par l’ordonnance de 1669 mais qui réserve aussi le bois en priorité à la marine et qui fait alors baisser les revenus nobles de manière considérable. Jonathan Dewald souligne aussi les effets de la baisse de la rente foncière sur les revenus nobles en Beauvaisis et ailleurs et propose d’explorer cette piste pour la Normandie. Enfin l’ouverture des marchés au niveau national et international aurait fragilisé la noblesse normande dans ses revenus fonciers dans la mesure où la concurrence de marchés plus lointains apparaît.

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Bernard Bodinier a étudié les vingtièmes fonciers et les registres de formalités pour mesurer la part de la noblesse dans la propriété du sol en Normandie orientale. C’est ainsi que des nobles paient des dizaines de livres de vingtième pour des centaines d’hectares de terre, que localement des paroisses sont accaparées par certains nobles, que certains ont des biens dans plusieurs paroisses etc. Le spécialiste trouvera une série de chiffres établissant la propriété foncière selon le vingtième payé, établissant aussi la propriété nobiliaire selon la superficie d’après les vingtièmes, enfin le nombre de paroisse selon le pourcentage du vingtième payé par la propriété nobiliaire. Il s’est aussi intéressé aux ventes de biens des nobles au xviiie siècle et recense les actes avec présence d’un noble et valeur des transactions, étudie la variation de la valeur moyenne des actes à l’achat et à la vente : il en déduit que les transactions impliquant des nobles sont nettement plus onéreuses que celles établies entre roturiers. Globalement il en découle que la noblesse est perdante et qu’elle doit céder de nombreux lots aux autres catégories sociales, tout en préservant certaines de leurs propriétés qui restent au sein de l’aristocratie. Les pertes subies dans les dernières décennies d’Ancien Régime sont importantes puisqu’elle abandonne 1,4 millions de livres pour les bureaux de Cormeilles, Gisors et Rugles, transferts de propriété effectués surtout vers la bourgeoisie semble-t-il et moins vers la paysannerie.

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Stéphanie Bricon

Guy Lemarchand, Paysans et seigneurs en Europe. Une histoire comparée xvie-xixe siècle, Rennes, pur, 2011, 371 p., 22 €

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Spécialiste de la matière, Guy Lemarchand livre une réflexion stimulante et originale sur le devenir des structures féodales en Europe de l’époque moderne au premier xixe siècle. Il reprend à distance le débat jadis si dur chez les modernistes au sujet du couple seigneurial / féodal. Il en était sorti une quasi-condamnation de toute référence à la féodalité pour décrire la dynamique de la construction et de l’effondrement de la monarchie absolue en France. Pourtant, tel qu’il est étudié, le problème prend une nouvelle figure.

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L’auteur insiste d’emblée sur la pertinence des approches quantitatives, économiques et sociales dans un temps long pour saisir les questions historiques. Il énonce ses réserves à l’égard de méthodes de l’histoire culturelle qui font souvent abstraction des intérêts matériels des composantes des sociétés anciennes. En outre, écrire une histoire comparée se justifie d’autant plus que le continent européen a développé depuis le xve siècle des formes d’organisation comparables, inscrites dans une culture partagée. Très méthodologique, l’introduction définit le système féodal comme reposant sur la seigneurie, la communauté paysanne, la noblesse et des liens féodo-vassaliques dont les mutations n’impliquent pas nécessairement leur disparition. Le féodalisme correspondrait ainsi à un « mode de production » fondée sur la primauté de l’agriculture, de l’autoconsommation, sous l’autorité d’une minorité soutenue par un appareil politique (l’État) et idéologique (un ancrage religieux chrétien dans ce cas). Certes, l’urbanisation, le marché naissant et l’essor de l’État sont réputés avoir affaibli le féodalisme en Europe de l’Ouest. Comment alors expliquer les mutations du système féodal dont Guy Lemarchand observe le maintien et le développement en de nombreuses régions d’Europe tard au xviiie siècle.

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Trois parties organisent la réflexion. Le portrait de la diversité des sociétés agraires au milieu du xvie siècle (i) permet de cerner les principales évolutions à l’œuvre sur le continent jusqu’aux années 1720, quand s’ouvre, selon l’auteur, une période de reféodalisation ou de féodalisation de certaines régions (ii). L’ensemble se clôt par l’étude de l’apogée et de la chute de ce nouveau système féodal (iii).

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Le cadre seigneurial est presque partout présent en Europe au xvie siècle. Dans leurs particularités, les seigneuries n’en reposent pas moins sur de semblables prélèvements et la prééminence de leurs détenteurs, propriétaires éminents du sol et détenteurs de droits de justice. La paysannerie, très diverse, a bien l’usage de la terre, selon des modalités variées, moyennant des redevances aux seigneurs. Depuis le xiiie siècle en Europe de l’Ouest, mais seulement à compter de la Renaissance à l’Est, les villageois ont pu s’organiser en communautés d’habitants. Ils gèrent ainsi leur quotidien et organisent la levée des impôts. Enfin, bien qu’en mutation, la noblesse occupe partout de fortes positions même si les structures d’Etat se développent et si l’urbanisation tend à modifier les conditions du marché et la hiérarchie des fortunes.

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À partir de ce panorama, que ponctue un essai de typologie des seigneuries en Europe, Guy Lemarchand souligne que le servage, en net retrait en Europe de l’Ouest, se diffuse et se renforce en l’Europe centrale et orientale. Loin de perdre ses positions, la noblesse parvient partout à consolider sa participation aux affaires de l’État. Elle consolide ses privilèges, maintient son rang et accroît ses revenus. Par ailleurs, les guerres du xviie siècle, qui donnent autant d’occasion à la noblesse de s’illustrer, engagent les États à renforcer leur fiscalité sur des populations, parfois lourdement touchées par le « malheur des temps », mais très diversement à l’échelle du continent. Le retour de la paix pousse à développer des courants d’échanges pour approvisionner en grains les régions les plus mal loties. La Pologne devient en particulier un grenier pour l’Ouest de l’Europe. Là, des terres reviennent à la culture après des années d’abandon. À l’est du continent, les propriétaires des terres, nobles souvent, fixent les travailleurs sur les domaines, renforcent leur contrôle sur les populations. Des obligations de nature féodale surgissent, comme le servage. En outre, partout en Europe les aristocraties, appuyées sur les plus grands des nobles, obtiennent des souverains la reconnaissance de privilèges et de droits, gages de leur obéissance. De ces alliances sortent reféodalisation de la société en Europe de l’Ouest et féodalisation en Europe centrale et orientale. L’encadrement de la seigneurie se renforce. La noblesse réactive des droits anciens pour accroître ses revenus et pour obtenir de ceux qui exploitent ses terres bien plus que des cens, des services en nature, des corvées, des contributions symboliques qui transforment le fonctionnement du cadre seigneurial tel qu’il avait évolué vers un simple rapport au foncier.

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De fait, reste à Guy Lemarchand à décrire comment fonctionne la société ainsi réorganisée au xviiie siècle, alors que le trend de la croissance démographique et économique se dessine dans la longue durée. Les tensions politiques s’amplifient en Europe de l’Ouest. Elles sont alimentées par des idées nouvelles qui prônent la liberté des individus et de l’économie. Au cœur des seigneuries, les contestations se multiplient contre les tentatives la réaction seigneuriale, féodale au fond à suivre l’auteur. Mais au cœur même des communautés, les liens se distendent entre les plus aisés et la masse des travailleurs. Enfin, la discorde s’introduit entre le souverain et la noblesse, surtout à l’Ouest, lorsqu’il s’agit pour le premier de renflouer le Trésor. En Europe de l’Est les nobles renforcent leurs positions sociales et politiques. Dans les Balkans et en Roumélie, une nouvelle noblesse se substitue aux structures défaillantes de l’État ottoman. Toutefois, dans les années 1760-1780, les souverains ouest-européens suppriment le servage, perçu comme un reliquat de féodalité qui bloque la prospérité des États. Ces décisions s’observent souvent sous la pression des oppositions à la monarchie.

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En France, la Révolution parvient en moins de cinq ans à prononcer dans la loi la destruction de toutes les traces des institutions féodales. Guy Lemarchand rappelle que le décret du 15-28 mars 1790 distingue la féodalité dominante, abolie, de la féodalité contractante, rachetable. Via l’annexion ou la mise en tutelle de territoires voisins, la législation française y est développée avec la même intention, détruire les traces du féodalisme. Toutefois, l’effondrement de l’Empire signe la réaction de l’Europe des rois contre les innovations françaises. Ils doivent cependant engager des réformes, selon des rythmes variés jusque dans les années 1860, pour contenir les oppositions que l’occupation française a contribuées à alimenter. Seule la Russie tarde à affronter la suppression du servage et à engager une profonde transformation de son organisation sociale.

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L’ouvrage est précis, dense et documenté tout en étant synthétique. La lecture ne peut qu’en être encouragée. Au-delà, la discussion peut s’ouvrir. Certes, à la fin du xviiie siècle le vocabulaire de la féodalité irrigue nombre de brochures et de pensées très critiques à l’égard de l’ordre politique tel qu’il existe. Ne pouvons-nous pas y lire un argument prétexte, rhétorique, contre une aristocratie qui étayait sa légitimité par l’imaginaire de ses devoirs ancestraux envers des populations qu’elles cherchaient à tenir à distance des plus hautes fonctions ? De fait, ceux qui accèdent alors à de nouvelles positions n’ont-ils pas été tentés de dénoncer l’armature sociale et politique qui les empêchait d’atteindre de plus hautes fonctions ? Comment auraient-ils pu dans le même temps vouloir détruire ce qui fondait leur autorité sociale, à savoir la propriété, largement inscrite dans le cadre seigneurial ?

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D’autre part, les marques de la féodalité étaient-elles si signifiantes pour l’aristocratie, notamment en Europe de l’Ouest ? À titre d’exemple, je pense ici à l’acte d’achat par le comte de Buffon de la terre et seigneurie de Quincy-le-Vicomte, en Côte-d’Or, le 6 novembre 1784, conclu devant maître Boursier notaire à Paris. Il précise que « les biens présentement vendus à l’exception de la majeure partie des terres […] relèvent en plein fief, foi et hommage de M. le marquis de Louvois à cause de son comté de Tonnerre, et vers lui chargés de tels droits seigneuriaux et féodaux qu’ils peuvent devoir et que les parties (i.e. le vendeur comme l’acquéreur) n’ont pu précisément dire et déclarer ». Voilà qui laisse entrevoir la perte de sens général du fief et de l’hommage pour certains seigneurs, et pas des moindres dans cet exemple, la famille de la Rivière, gouverneur d’Auxerre, proche de Louis XVI, du maréchal de Castres, et la famille Louvois ! Si les droits féodaux sont réactivés dans une intention identitaire et économique, ils semblent ne plus vraiment avoir de valeur de dépendance entre nobles, en France au moins. De fait, la reféodalisation en Occident doit sans doute être quelque peu affinée si elle est vraiment opérée dans les faits.

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Enfin, la distinction entre ce qui est strictement lié au fonctionnement des seigneuries et ce qui tient à la féodalité à compter du xvie siècle est parfois difficile à suivre dans l’ouvrage. Le lecteur peut en effet assez rapidement en venir à réduire la féodalité au seul servage, dont l’analyse est de fait très clairement conduite. Mais peut-être serait-ce là le cœur de la nouvelle féodalisation des campagnes européennes ? Toutes ces questions témoignent de l’intérêt de l’ouvrage. Point n’est dans notre intention de contester au spécialiste son art, d’autant que l’œuvre est solide, mais il n’en reste pas moins que le livre vit aussi dans la réflexion qu’il suscite.

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Fabien Gaveau

Frédéric Chauvaud, Yves Jean et Laurent Willemez (dir.), Justice et sociétés rurales du xvie siècle à nos jours. Approches pluridisciplinaires, Rennes, pur, 2011, 380 p., 19 €

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Frédéric Chauvaud, professeur d’Histoire à l’Université de Poitiers revient sur le monde rural, après un détour par la violence (Frédéric Chauvaud, dir., avec la collaboration de Jean-Claude Bourdin, Ludovic Gaussot, Pascal-Henri Keller, La Dynamique de la violence. Approches pluridisciplinaires, Rennes, pur, 2010), la vengeance (Jean-Claude Bourdin, Frédéric Chauvaud, Ludovic Gaussot, Pascal-Henri Keller, dir., Faire justice soi-même : études sur la vengeance, Rennes, pur, 2010, 318 p.) ou le drame judiciaire à travers les récits de procès (Frédéric Chauvaud, La Chair des prétoires. Histoire sensible de la cour d’assises 1881-1932, Rennes, pur, 2010, 382 p.). En effet, Justice et sociétés rurales du xvie siècle à nos jours s’inscrit dans une certaine continuité avec « Les paysans et la justice pénale en France » (Frédéric Chauvaud, « Les paysans et la justice pénale en France. Transition judiciaire et construction du social 1830-1930 », in Jean-Luc Mayaud, Lutz Raphael, Histoire de l’Europe rurale contemporaine. Du village à l’État, Paris, A. Colin, 2006, p. 182-201) ou « Conflictuosité et sociétés conflictuelles » (Frédéric Chauvaud, « Conflictuosité et sociétés conflictuelles : les campagnes dans la société française au xixe siècle (1830-1914) », in Jean-Claude Caron, Frédéric Chauvaud, dir., Les Campagnes dans les sociétés européennes. France, Allemagne, Espagne, Italie (1830-1930), Rennes, pur, 2005, p. 181-207). Mais, ici, le propos est plus large, plus ambitieux aussi.

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Si la violence à la campagne, comme la délinquance ou la marginalité, a souvent été le sujet de travaux importants, il n’en est pas de même de la justice à la campagne et plus précisément de la manière dont les différentes formes de justice sont vécues à la campagne. C’est cette lacune qu’entend combler l’ouvrage coordonné par Frédéric Chauvaud, Yves Jean et Laurent Willemez en donnant la parole à des historiens, des géographes, des sociologues ou des anthropologues. Quatre types de rapport à la justice sont explorés dans cet ouvrage. C’est, tout d’abord, l’idée d’une justice perçue comme l’idéal démocratique de l’égalité des chances. Mais c’est également une justice imposée au monde rural, ce qui génère la critique locale de la justice et fait jaillir des formes d’expression et des mouvements sociaux très particuliers au monde rural. Enfin, la dialectique de la proximité et de la distance est étudiée, avec la prise en compte des particularismes locaux et la mise en place d’une justice de proximité s’adressant aux populations des campagnes. Un dernier thème, plus transversal, apparaît. C’est celui des mécanismes de régulation sociale qui montre que dans les sociétés rurales, il y a tout un ensemble de gradations et de manières de rendre la justice dont le passage par les juridictions n’est qu’une forme parmi d’autres.

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Dans la première partie de l’ouvrage, introduite par Yves Jean, il s’agit d’observer comment les pouvoirs publics réduisent les inégalités entre la ville et la campagne en distribuant des indemnités, puis des subventions. Deux études (Sylvain Brunier et Nicolas Krautberger d’une part, Michel Périgord de l’autre) permettent d’embrasser les mutations de l’aide aux agriculteurs. Au xviiie siècle, en Dauphiné, les indemnités étaient versées en fonction des calamités naturelles. À partir du xixe siècle, des dégrèvements d’impôts ou des fonds de secours sont attribués à des régions « en retard » de développement. Enfin, après la seconde guerre mondiale, il s’agit de favoriser l’accroissement des gains de productivité. Cette politique est reprise au sein de la pac, jusqu’au découplage, en 1992, entre production et superficie (Michel Périgord). Mais, après la seconde guerre mondiale, on a pu également tenter de réduire les inégalités entre la ville et la campagne par la multiplication des équipements scolaires (François Dubasque), ou par une offre renouvelée en matière culturelle, allant bien au-delà de l’aspect patrimonial (Claire Delfosse). François Sarrazin, dans son étude sur les producteurs de semences de maïs angevins montre comment le partage de valeurs et l’appartenance à un même groupe génère une forme d’auto-régulation.

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Dans la seconde partie, sobrement intitulée « Proximité et pluralisme », l’interrogation porte sur la capacité des villageois à accéder à la justice, voire à vouloir – ou à demander – cette justice et s’appuie sur neuf contributions, la plupart ayant pour cadre la justice de l’Ancien Régime. En effet, ces sociétés rurales, très souvent communautaires, sont fermées sur elles-mêmes. Or, la justice est produite par l’appareil d’État, dont les acteurs résident en ville. Ceux-ci produisent un droit et des normes fort éloignés des habitudes et des pratiques rurales. Laurent Willemez, qui introduit cette partie, parle de « la profonde étrangeté entre deux monde et l’exotisme réciproque qui est ressenti par les acteurs ». La rencontre de ces deux mondes au sein de la justice renvoie à des formes opposées de contrôle social, que ce soit dans le domaine de la justice civile ou dans celui de la justice criminelle. Ainsi, remettre en cause l’ordre juridique imposé d’en haut s’apparente à la dialectique classique qui oppose ordre juridique « traditionnel » et local et ordre juridique imposé par l’État central. Les études de Fabrice Mauclair, de Fabrice Vigier, tout comme celle de Quentin Duquesne, qui s’appuient sur la Touraine, sur le Poitou ainsi que sur le Dauphiné, montrent l’importance numérique du maillage des campagnes par des justices seigneuriales qui englobent une à deux paroisses. C’est ce qui permet à Fabrice Mauclair de considérer comme réaliste le nombre de 30 000 tribunaux seigneuriaux. Ce maillage judiciaire facilite le recours de toutes les communautés villageoises à une justice de proximité, même si la justice royale se réserve de plus en plus les affaires criminelles, et plus uniquement celles qui passent par la voie de l’appel. Ce rôle primordial des juges locaux dans la juridiciarisation des campagnes est également souligné par Pauline Chaintrier qui montre comment, la rumeur est utilisée pour limiter les arrangements entre-soi et forcer la justice à intervenir, tandis que Hervé Piant, au terme d’une étude « microjudiciaire », montre une minorité de « coq de village » assurant leur domination par une utilisation libre et fréquente des tribunaux. Inversement, Gilles Malandain montre la difficulté de l’État enquêteur à pénétrer les campagnes.

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La troisième partie est consacrée aux tactiques d’instrumentalisation et d’accommodement de la justice. En effet, souvent, la justice n’est ni contestée, ni évitée. Au contraire, elle est parfois recherchée et « instrumentalisée » à des fins qui peuvent être très extérieures au droit. C’est ainsi que Romain Melot, dans son étude sur les expropriations agricoles pense que « le recours à la justice apparaît […] comme un levier pour contraindre les aménageurs à négocier ». L’accès à la justice relève tant d’acteurs individuels que d’acteurs collectifs tels que les familles, les collectivités villageoises ou les coopératives laitières (Éric Kocher-Marbeuf). Ces dernières, par exemple, mettent sur pied une instance d’arbitrage pour régler les litiges entre coopératives, comme avec les coopérateurs indélicats qui « coupent le lait ». Le travail de François Lalliard montre comment la justice est utilisée par les princes de Wagram qui font y font appel « dès qu’ils croient leurs droits de propriétés bafoués » et refusent de résoudre à l’amiable les conflits avec les riverains, « gros fermiers ou modestes cultivateurs » comme avec les municipalités ou la Compagnie des Chemins de fer de l’Est, tandis que, au contraire, l’étude d’Emmanuel Brouard sur des justices de paix du Maine-et-Loire montre que « de nombreuses infractions échappent à la justice par le biais d’un dédommagement en argent ».

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Au xixe siècle, perdure encore deux usages de la justice : son utilisation ou son instrumentalisation, avec la recherche affirmée d’un apaisement en dehors de la cour. L’analyse des manifestations paysannes des années soixante et notamment de la pratique des barrages routiers montre que les préfets interviennent « presque toujours dans le sens de l’apaisement » (Édouard Lynch). Ainsi, dans une société où la norme juridique est acceptée par tous, l’exercice de la justice reste soumis à l’appréciation politique des préfets qui n’hésitent pas à promettre l’indulgence des juges pour obtenir avec les syndicats agricoles un arrangement. Inversement, la Confédération paysanne entend instrumentaliser le droit pour obtenir gain de cause. Le procès est alors conçu comme la vitrine qui permet de « poser une question à l’opinion publique ». Dans ce cadre, l’action illégale est l’élément déclencheur « d’une stratégie judiciaire et médiatique visant l’opinion publique » (Jean-Philippe Martin).

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La lecture de cet ouvrage est très stimulante. On aurait cependant aimé qu’il aborde plus frontalement le point de vue des habitants des campagnes et non celui de la justice, en laissant une plus grande place aux problèmes d’échappement judiciaire, infrajustice et autres négociations en vue de trouver une conciliation, voire justice expéditive à travers les règlements des communautés. De même, là où l’offre de justice est importante, des formes d’instrumentalisation de l’institution se mettent en place. Elles amènent certains usagers à choisir de poursuivre devant certaines cours plutôt que d’autres. Justice royale et justice seigneuriale sont ici en concurrence et une étude qui prendrait en compte plusieurs tribunaux pourrait montrer que l’offre de justice est parfaitement comprise par les usagers qui vont choisir leur juge et leur tribunal.

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Philippe Crémieu-Alcan

Ramon Garrabou, Sombras del progreso. Las huellas de la historia agraria, (Ricardo Robledo, dir.), Barcelone, Crítica, 2010, 504 p.

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Quoique notre collègue de l’Université Autonome de Barcelone, Ramon Garrabou figure en tant qu’auteur de cet ouvrage, il n’en a pas écrit une ligne : il s’agit, même si l’éditeur de l’ouvrage, Ricardo Robledo, s’en défend dans son introduction, d’un volume d’hommage à celui qui fut le collègue ou le maître, en tout cas l’inspirateur, de ceux qui y ont contribué, 25 ans après la publication de la première grande synthèse consacrée à l’histoire agraire de l’Espagne contemporaine, dont Ramon Garrabou fut l’initiateur et l’un des codirecteurs.

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L’unité de l’ouvrage, outre la relation des auteurs avec notre collègue, tient dans sa thématique, « les ombres du progrès », une thématique née de la crise que nous vivons actuellement qui montre, entre autre, que la croissance de la production alimentaire ne peut être indéfinie, malgré les progrès techniques et scientifiques, ce qui a incité les auteurs à se pencher sur le passé, avec le souci de montrer, non seulement les zones sombres des périodes de croissance économique, mais encore d’analyser les mécanismes de l’évolution de l’économie agraire et ce sur la longue durée, voire la très longue, puisque l’un des chapitres concerne le Néolithique et l’Âge du Bronze. Cependant, c’est la période contemporaine qui est privilégiée, puisque la plupart des travaux concernent les années postérieures au milieu du xviiie siècle, avec une incursion dans le très contemporain (2006-2008), les périodes médiévale, moderne et préhistorique occupant chacune un chapitre. Tous traitent de l’Espagne, à l’exception du chapitre 9, dû à Franco Cazzola, de Bologne, qui est une réflexion sur l’évolution du paysannat italien depuis le xve siècle jusqu’à aujourd’hui.

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L’ouvrage est divisé en trois parties, la première retraçant l’évolution de la société paysanne depuis le Moyen Âge (chap. 1 à 5), la seconde présente des modèles de changement à partir des cas catalan, valencien, galicien et italien (chap. 6 à 9), enfin la troisième partie, sans doute la plus neuve, s’attache à examiner les implications écologiques de la croissance agricole, du néolithique à nos jours.

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Ce sont les conflits nés autour de la possession de la dîme et leur répercussion sur la société rurale dans la région de Burgos qui sont au centre du travail d’Isabel Alfonso dans une zone de toutes petites paroisses où l’on voit la communauté paysanne s’unir pour essayer de garder le plus possible sur les lieux de production les excédents extraits par les gros décimateurs (ici le puissant monastère de Oña). Ils y réussissent souvent, si bien que l’auteur est conduite à s’interroger sur les implications politiques et sociologiques de tels conflits, dans lesquels ce sont de bons catholiques dans de toutes petites communautés, qui refusent de payer la dîme à son titulaire.

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C’est toujours en Vieille-Castille, mais en plein Siècle d’Or, cette fois, qu’Angel García Sanz recherche les oubliés de la croissance que connaît le royaume sous les premiers Habsbourg, dans une zone de petits villages de la région de Ségovie avec son lot de pauvres structurels et de crises démographiques localisées qui précèdent la grande crise des dernières décennies du règne de Philippe II. L’auteur s’interroge alors sur la part qu’a prise l’augmentation de l’impôt dans la genèse de cette crise en faisant justement remarquer qu’il s’agit d’un prélèvement modéré, inférieur à la dîme et surtout à la rente de la terre, qui pèse deux fois plus lourd et qui n’a fait qu’augmenter au cours du xvie siècle.

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La politique agricole suivie par les gouvernements aux xixe siècle fait l’objet du travail de D. Gallego et al., politique marquée par une forte incitation à la production par la libéralisation des exportations et l’interdiction des importations qui s’accompagne d’une hausse de la population, si bien que la superficie cultivée augmenta de plus de 50 % au cours du siècle, au détriment des espaces incultes ou boisés, souvent propriété commune. Cependant, cette politique libérale se heurta à la résistance communautaire, notamment dans les régions où la propriété paysanne était bien ancrée, si bien qu’à partir de 1880 environ, les politiques se firent plus favorables aux communautés en ce qui concerne la gestion des forêts, des eaux ou le soutien au mouvement coopératif, politiques qui permirent le maintien d’une agriculture paysanne (avec toutefois de nombreuses variantes locales).

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Ce n’est pas le cas des provinces du sud de l’Espagne, Andalousie et Estrémadure essentiellement où règnent les latifundios et où le problème social, autour de la répartition de la terre, éclate au grand jour à l’avènement de la république en 1931. Ricardo Robledo étudie attentivement la montée des violences qui se cristallise autour de l’installation de journaliers sur des terres expropriées, violences exacerbées par la montée du chômage qui frappe cruellement ce groupe très nombreux. La réaction rapide des propriétaires, qui recourent eux aussi largement à la violence, fit avorter les tentatives de réforme agraire, enterrées dans le sang lors du soulèvement franquiste qui assassina par dizaines de milliers les petits paysans (chiffres discutés p. 145-147).

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C’est un des maîtres de l’histoire économique espagnole, Josep Fontana, qui étudie ensuite la crise actuelle (2006-2008) en la replaçant d’abord dans un mouvement plus large, celui qui vit, depuis les années 1980, le crédit remplacer la hausse des salaires comme moteur de la croissance de la demande et dans un autre qui ne fait que commencer, celui de la raréfaction des matières premières alimentaires, dont les prix ont commencé à augmenter depuis 2006. Cette perspective de pénurie conduit de nombreux pays à rechercher des terres à cultiver en Afrique ou en Amérique du sud, ce qui aboutit à l’expropriation et à l’expulsion violente de millions de paysans, avec la complicité active des gouvernements en place et l’aide des multinationales du secteur et des fonds d’investissement. La crise agraire, basée sur l’inefficacité à long terme du modèle de la très grande exploitation, risque d’être plus durable que la crise financière.

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La deuxième partie, consacrée au changement agricole, s’ouvre par une étude consacrée à la Catalogne (Rosa Congost et al.) qui répond clairement à la question des auteurs de ces transformations : ce furent les paysans, mieux même, les métayers, tordant le cou, s’il en était encore besoin, aux idées reçues sur la routine et la pauvreté régnant dans ce groupe social, alors que ces métayers, souvent malgré les baux et malgré les propriétaires, surent, grâce notamment au développement de la viticulture, de l’irrigation et de l’élevage, faire accomplir des progrès notables à la production agricole catalane et, ce, dès la deuxième moitié du xviiie siècle, confirmant ainsi les études de Pierre Vilar.

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Le cas valencien étudié par Salvador Calatayud et Jesús Millán est un peu différent, même si les auteurs doivent aussi réviser l’historiographie qui prétendait qu’avant le développement des agrumes, vers 1890, l’agriculture valencienne se caractérisait par son retard. Il n’en est rien, si ce n’est que la réalité est variée come l’est l’agriculture de cette province où cohabitent les zones irriguées (huertas) et sèches. Le cycle de prospérité dû à la soie terminé vers 1780, l’économie connut une période de stagnation, surmontée à partir des années 1820 grâce à la baisse des prélèvements (suppression de la dîme et des droits seigneuriaux) et à la vente des terres de mainmorte. Si les paysans, essentiellement fermiers, furent les protagonistes des progrès dans les huertas (cultures maraîchères, chanvre, riz), il n’en fut pas de même dans l’agrumiculture où la longue période improductive après plantation comme l’impossibilité d’adapter rapidement les superficies à la conjoncture, donnèrent le premier rôle aux propriétaires urbains, aux marchands locaux et aux capitaux étrangers fortement impliqués dans cette activité exportatrice.

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L’agriculture galicienne connut une forte croissance au xixe siècle due seulement en partie à l’extension des superficies et surtout à l’intensification du système des rotations, s’appuyant sur une fertilisation extérieure à l’exploitation à base d’ajoncs, un système cependant fort gourmand en terres (2,5 ha de landes pour fumer un ha cultivé), si bien que le passage à l’agriculture « industrielle » par l’emploi d’engrais chimiques ne fut pas un changement de nature de ce type d’agriculture très intensive, mais supposa simplement le remplacement d’une source de fumure locale par une autre, extérieure (L. Fernández Prieto et D. Soto Fernández). Il est clair que dans la première période le rôle des paysans fut primordial : ils surent trouver les moyens d’adapter leurs pratiques à une demande croissante, notamment bovine (marché anglais à partir de 1860). Pour le premier tiers du xxe siècle, les auteurs insistent sur le rôle positif joué par l’émigration fournissant des idées nouvelles et des capitaux aux agriculteurs restés au pays.

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Après avoir constaté la forte diminution du nombre des exploitations agricoles dans la Communauté Européenne en s’attardant sur le cas italien, le pays qui compte le plus grand nombre d’exploitations de l’Union, Franco Cazzola, revient sur le cas de la péninsule en s’intéressant d’abord au rôle joué par le métayage dans la transformation du paysage italien à partir du xve siècle, en même temps que commençait un mouvement pluriséculaire d’accaparement des terres au profit de la bourgeoisie et de la noblesse. Il fallut attendre le xxe siècle pour assister à la « revanche paysanne »en deux épisodes : les deux années « rouges » (1919-20) et à partir de 1944 avec les lois favorisant la propriété paysanne si bien qu’aujourd’hui le faire-valoir direct domine largement.

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Les débuts de l’agriculture espagnole posent de nombreux problèmes liés à l’interprétation des données tirées des fouilles qui se sont multipliées récemment dans la zone étudiée par Jesús Sanz, la Meseta. Après avoir résumé les positions traditionnelles, il se livre à une critique des diverses interprétations actuelles, qui ne prennent pas suffisamment en compte les données environnementales et économiques, en s’appuyant notamment sur la déjà ancienne étude d’Ester Boserup sur les relations entre quantité de travail disponible (une denrée rare au néolithique) et modes de culture. Il en résulte une révision très intéressante de la chronologie habituellement admise, avec une installation plus précoce que l’on ne croyait de l’agriculture dans la région qui conserve cependant son retard dans l’évolution des formes de la société avec les régions méditerranéennes.

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Manuel González Molina revient sur la croissance de l’agriculture espagnole au xixe siècle, à partir du concept d’agriculture durable. Il montre que, d’une part, des facteurs d’ordre social et institutionnel ont empêché le développement optimum de cette agriculture dite organique, que l’augmentation de la production n’est pas seulement due à une extension des superficies cultivées, mais que, çà et là, on peut repérer des formes d’intensification et qu’enfin, c’est la pénurie d’engrais (naturels) qui conduisit à la crise de la fin du xixe siècle, donnant lieu au passage à une agriculture dite industrielle, basée sur les engrais chimiques. C’est à partir des présupposés d’une « nouvelle science », celle de la durabilité, qu’Enric Tello étudie, d’abord de façon théorique, puis en l’appliquant au cas d’une région de Catalogne, le Vallés, les conséquences sur le paysage de l’action humaine. Il y montre que le bilan énergétique de l’agriculture issue de la « révolution verte » est désastreux si on le compare à celui de l’agriculture organique, en particulier à cause de la déconnexion entre territoire et production entraînant un énorme apport d’énergie extérieure pour compenser la surexploitation des sols, conséquence du passage d’une agriculture ancienne très complexe, qui permettait le renouvellement énergétique, à une agriculture actuelle beaucoup plus monolithique. L’auteur passe ensuite à la question de l’évolution des paysages, peu marquée entre 1850 et 1950, beaucoup plus à partir de cette date pour insister sur les facteurs sociaux, moteurs de ces changements, un aspect que les écologues ont tendance à négliger.

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José Manuel Naredo étudie pour finir les effets de la croissance urbaine dans le territoire de la province, aujourd’hui communauté, de Madrid, entre 1956 et 2005, effets dévastateurs puisqu’on passe d’un territoire rural avec des îlots urbanisés et une voirie peu présente à un territoire presque totalement urbanisé où ne subsistent que des fragments de campagne, le tout organisé par un réseau routier très prégnant, des effets que l’auteur a pu comparer à ceux du cancer sur un organisme vivant. Si entre 1956 et 1980, un bon nombre de communes avaient échappé à ce phénomène et perdaient de la population, ce n’est plus le cas après cette date, malgré le ralentissement du rythme de la croissance, à cause d’une politique d’accession à la propriété puissamment secondée par les lobbys de l’immobilier qui privilégièrent le modèle de l’habitat diffus, grand consommateur d’espace, si bien que tous les types de sols furent affectés par cette vague destructrice, y compris ceux qui avaient le plus de valeur (sols irrigués), les plus touchés étant cependant les espaces boisés et les prés.

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Il ne faudrait pas en conclure que l’ouvrage dans son ensemble est pessimiste sur la capacité des paysans à régir leur propre destin : au contraire, à de nombreuses reprises, comme j’ai eu l’occasion de le mentionner, ceux-ci furent les moteurs du changement.

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Francis Brumont

Christian Poitou, En Sologne sous l’Ancien Régime, Vouzon et Lamotte-Beuvron de 1500 à 1790, Mayenne, 2011, 828 p., disponible chez l’auteur, 3 impasse Hippolyte-Forestier, 45000 Orléans, 36 € franco de port

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Depuis sa lointaine étude sur l’évolution de la propriété foncière solognote à l’époque moderne (1969), Christian Poitou n’a cessé de parcourir sa Sologne natale en tous sens, au propre comme au figuré. Cet ouvrage vient à la suite de deux autres consacrés aux Paysans de Sologne du xixe siècle et après une multitude d’articles qui montrent que rien de ce qui concerne la vie rurale solognote n’échappe à ses investigations et à sa quête de documentation. Ce dernier ouvrage resserre le propos aux dimensions d’un finage, celui de la paroisse de Vouzon (Loir-et-Cher) ou deux si l’on veut puisque Lamotte-Beuvron en est issue par distraction (érection en paroisse dès 1703 mais non pas en communauté distincte avant la fin de l’Ancien Régime).

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C’est que Chistian Poitou revendique une « histoire à ras de terre » et cette familiarité avec des groupes humains restreints que permet un terroir exigu. Mais le tout est encadré par une problématique exigeante et une culture historienne sans faille. Il faut dire aussi que la documentation accumulée sur cette paroisse est, à certains égards, exceptionnelle tant du côté des archives seigneuriales et domaniales que des minutes notariales, des comptes paroissiaux, sans oublier un cahier de doléances dilaté au format d’un véritable opuscule de 35 pages imprimées. En outre, l’auteur ne pouvait négliger le registre de Christophe Sauvageon, le curé de Sennely (qu’il a lui-même fait rééditer en 1980), registre si riche en notations sur la vie rurale solognote (Sennely est une paroisse limitrophe de Vouzon).

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Dans une première partie consacrée aux cadres de l’existence, Christian Poitou ne peut éviter de présenter les contraintes environnementales qui sont fortes (pauvreté du sol, omniprésence de l’eau, etc.) mais sans trop s’y attarder car ce qu’il l’intéresse au premier chef ce sont les communautés humaines. Le cadre seigneurial est mis en place (seigneuries, droits féodaux, justices) ainsi que les deux cellules dans lesquelles se reconnaissent les habitants (paroisse et communauté) et les organes qui leur permettent de fonctionner (fabrique et assemblée). Ce faisant, l’auteur poursuit deux objectifs complémentaires que l’on retrouve tout au long de l’ouvrage : assurer pour des non-spécialistes une présentation pédagogique des institutions d’Ancien Régime et de leur fonctionnement au quotidien et mettre en valeur quelques originalités solognotes ou, plus spécifiquement, de la paroisse étudiée. Avoir réussi à cartographier l’enchevêtrement de deux justices (qui au surplus ne suivaient pas la même coutume) est une forme d’exploit. L’existence des terres métaires (ou lieux alternatifs) est une autre originalité : des métairies qui tournent chaque année entre deux paroisses et même dans un cas limite entre deux diocèses (Orléans et Bourges). Vouzon en est exempte mais des paroisses limitrophes en présentent des exemples en abondance.

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S’agissant de la démographie vouzonnaise, Christian Poitou ne peut que reprendre ses études antérieures et confirmer la situation très déprimée de la Sologne où la mort frappe fort à tous âges avec ses conséquences bien connues : un âge au mariage plus bas que dans le reste du royaume, des remariages fréquents engendrant en masse des familles recomposées, mais aussi une forte fécondité qui ne suffit d’ailleurs pas à assurer un solde globalement positif. L’auteur a l’habileté de croiser ces données purement démographiques avec l’apport des documents notariés : contrats de mariage, inventaires, testaments. Il dessine ainsi un « cadre familial » et peut suivre ses paroissiens vouzonnais de leur naissance à leur lit de mort.

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La seconde partie est consacrée à l’activité économique et Christian Poitou pose d’emblée le problème d’un hypothétique âge d’or cher aux historiens locaux qui le mettent en avant dès le xviiie siècle. C’est grâce aux archives de la seigneurie de Vouzon et par le détour de l’évolution de la propriété foncière que l’auteur pense pouvoir trancher. Comme en bien d’autres lieux, la reconstruction d’après la guerre de Cent Ans a été favorable à la paysannerie. Le bail à rente et la constitution de rente répondent à la fois à la soif de terre et de capitaux. La communauté familiale (parsonnerie) remédie quelque temps à l’inévitable division successorale. Mais vient au xviie siècle « le temps des difficultés ». La propriété paysanne surchargée de rentes fait l’objet de saisies ; c’est « la reconquête seigneuriale de la terre » (l’auteur en donne maints exemples probants). La bourgeoisie orléanaise participe aussi activement à cette dépossession paysanne et l’économie régionale s’en trouve bouleversée. Le grand domaine ainsi constitué s’oriente vers l’élevage extensif des ovins sur la lande au détriment de la culture du seigle, la terre labourable se trouvant réduite au tiers du finage. Christian Poitou utilise plusieurs chapitres pour analyser ensuite le fonctionnement de cette économie au xviiie siècle : les baux (à Vouzon le fermage domine), la métairie et la locature (qui vivent en étroite symbiose), la concentration des exploitations, les travaux agricoles et les faibles rendements (4 pour 1), la belle part de l’élevage, en particulier les bêtes à laine (« le principal produit de la Sologne »), des troupeaux de 2 à 300 brebis par exploitation.

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La troisième partie est consacrée à la vie sociale. Les seigneurs sont de haute volée (du moins jusqu’au milieu du xviiie siècle) mais chroniquement absentéistes (sauf la duchesse de Duras brouillée avec son mari !). L’auteur ne dédaigne pas quelques citations choisies de mémorialistes (Saint-Simon était le neveu du duc) et pour camper ses personnages et ses types sociaux il utilise largement les inventaires après décès (essentiellement du xviiie siècle) : châteaux, presbytère, boutiques, métairies, locatures. Les hiérarchies de la fortune sont donc nettement mises en place à côté des hiérarchies fiscales sans oublier la hiérarchie des dignités si importante à cette époque. Chaque groupe est soigneusement analysé et quelques personnages mis en valeur, y compris parmi les marchands ou les prieurs-curés. Enfin Christian Poitou aborde, autant qu’on puisse le faire, la « psychologie solognote » pour laquelle il a encore recours (mais pas seulement) à la finesse d’analyse d’un Christophe Sauvageon. L’ouvrage se termine sur un divorce haut en couleurs, la séparation très conflictuelle des deux communautés à l’occasion des élections municipales de janvier-février 1790.

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Nanti d’une copieuse bibliographie, accompagné d’une quarantaine de tableaux et presque autant de graphiques et encore agrémenté de nombreuses cartes et illustrations, cet ouvrage apporte une somme considérable d’informations rendues accessibles même à des non-spécialistes de l’histoire moderne. Centré sur une paroisse, il n’est qu’en apparence monographique. La variété des sujets abordés et de la documentation utilisée en font un véritable répertoire des problématiques concernant la vie rurale sous l’Ancien Régime.

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Daniel Viaud

Raphaël Morera, L’Assèchement des marais en France au xviie siècle, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2011, 265 p., 19 €

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L’ouvrage préfacé par Hervé Drévillon présente une version remaniée d’une thèse de doctorat en Histoire, soutenue à l’Université de Paris 1 en novembre 2008 sous la direction de Paul Benoit, au sein de l’équipe d’histoire des techniques.

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Ce livre est composé de 5 chapitres d’ampleur inégale, de 6 planches en couleur et d’une liste bibliographique complétée par des sources manuscrites et imprimées en langue française et néerlandaise. Les documents narratifs ou descriptifs en provenance d’institutions variées (Bibliothèque nationale de France, Archives nationales et départementales, Archief Huis Zuilen à Utrecht, etc.) constituent le corpus de la recherche. Aux correspondances, mémoires, statistiques descriptives viennent s’ajouter des documents contentieux, des instructions diplomatiques et des rapports techniques. Le travail ne se borne pas à une simple exploitation archivistique et documentaire, il analyse finement les différentes sources pour mettre en lumière la cohérence d’une pratique et d’une pensée d’un territoire, un discours prônant une véritable politique d’aménagement du territoire. Le texte propose une lecture géopolitique des dessèchements : Pourquoi assécher et bonifier des marais ? Qui participe à cette entreprise ? Sous quelle impulsion et avec quels moyens ? Comment les dessicateurs s’y prennent-ils et quelles difficultés rencontrent-ils ? Le texte donne des réponses à ces questions et fait état des dispositifs juridiques et des méthodes de gestion employées. L’histoire politique du xviie siècle français est revisitée avec des éclairages sur les élites dirigeantes, leurs liens avec la bourgeoisie hollandaise ou l’aristocratie anglaise. Le rôle du pouvoir central est analysé et sont explicités les liens entre l’affirmation de l’aristocratie française et la mondialisation économique. Au texte fluide viennent s’ajouter des illustrations : 12 figures, 22 graphiques, et 7 tableaux. Les cartes de bonne facture ne font pas qu’illustrer les propos de l’auteur, elles participent aussi à la démonstration en spatialisant les nombreuses informations relatives aux travaux d’assèchement (dessin du réseau hydraulique, hiérarchisation des canaux, digues et chenaux en liaison avec la mer et les étangs). On peut toutefois relever un problème de sémiologie graphique puisque aucune légende n’accompagne cette production cartographique et aucun code de couleur n’est affiché.

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L’ouvrage traite de la bonification des marais au xviie siècle. Bien qu’axée sur le rôle des acteurs (l’État et ses élites), la réflexion est ouverte aux questions environnementales, économiques et sociales. La dimension financière tient une place importante car la conquête des marais compte parmi les activités les plus lucratives du xviie siècle européen. En très peu de temps, de grosses sommes ont été investies grâce à la présence de capitaux européens et au renforcement de la monarchie française. La zone d’étude comprend neuf marais répartis sur l’ensemble du royaume de France. La côte atlantique est favorisée mais les sites choisis le sont en raison de la documentation disponible et non pas à partir des caractéristiques des lieux. Dès le départ, l’auteur montre la forte appropriation de ces zones humides : loin d’être considérés comme des territoires du vide, les marais ont toujours attiré. Au début du xviie siècle, les hommes les fréquentent et les utilisent comme des espaces nourriciers. Certes, leur potentiel agricole et commercial n’est pas assez bien exploité mais leur rôle est fondamental car ils offrent des activités nécessaires à l’équilibre des sociétés rurales et leur fournissent des ressources recherchées (pêche, pisciculture, sel, réserve cynégétique, cueillette des roseaux, élevages bovin ou équin, etc.). Les marais ont également leur utilité en cas de conflit : Henri IV a gardé de ses passages dans ces milieux, la certitude de leur grande importance stratégique. Les marais constituent tout à la fois une arme et un piège pour les armées : une arme car l’eau et la vase servent de barrière naturelle pour défendre une position, ou de refuge en cas de repli ; mais un piège pour les troupes qui peuvent s’embourber sous la contrainte de l’ennemi.

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Le chapitre 1 cadre le sujet en présentant les potentialités des marais et les difficultés inhérentes à la mise en valeur de ces zones (conflits d’usage, concurrence pour le contrôle des eaux et des terres, droits spécifiques issus de coutumes anciennes, etc.). En dépit de l’opprobre qu’ils suscitent à partir du xvie siècle, les marais constituent des espaces convoités et se placent au cœur même de la société rurale, de pratiques usagères et de conflits révélateurs des rapports de force existant entre les intérêts privés, les besoins communautaires et les exigences régaliennes. À l’écart des grandes agglomérations, les marais étudiés n’ont pas encore connu d’importants travaux contrairement à leurs homologues situés dans les pays voisins (les Fens britanniques, polders néerlandais, plaines du nord de l’Italie). L’existence d’eaux stagnantes et de sols instables en font des espaces malsains, inquiétants, difficiles à conquérir. Le début du xviie siècle marque une étape importante dans la transformation de ces zones. La grande idée d’Henri IV est de joindre les mers et les fleuves par des canaux. La conjoncture démographique est favorable : la fin des guerres de Religion autorise un nouvel essor des campagnes et la conquête de nouvelles terres doit permettre de conforter ce développement qui est non seulement synonyme de nouveaux bras mais aussi pourvoyeur de rentrées fiscales. Le roi et ses conseillers savent en effet que les marais peuvent attirer des spéculateurs et qu’il est plus facile de gouverner un royaume peuplé de riches contribuables ! Les dessèchements intéressent le roi, les élites intellectuelles, et tous ceux qui ont un intérêt économique, social mais aussi culturel à faire fructifier de nouvelles terres.

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Le chapitre 2 présente le cadre législatif et la première période des assèchements. La monarchie pose la question de l’aménagement des marais par l’édit du 8 avril 1599, juste un an après le retour de la paix. Établi par Sully, sous le règne prospère d’Henri IV, ce premier texte jette toute la base juridique des dessèchements : le roi accorde d’importants avantages aux dessicateurs, alors dirigés par le hollandais Humphrey Bradley. LÉtat lui fait bénéficier de toutes les protections nécessaires et l’autorise à faire appel à des étrangers qui deviendront Français au bout de deux ans. La déclaration de janvier 1607 confirme les privilèges en élargissant le nombre de bénéficiaires : elle permet aux nobles de s’adonner à cette entreprise sans déroger à leur condition. Un véritable groupement social niché au cœur de l’État (« Association pour le dessèchement des marais et lacs de France ») est constitué, avec prolongement de vingt ans des droits octroyés en 1599. Des exemptions fiscales sont accordées aux dessicateurs et il leur est permis d’empiéter sur les terres du voisin pour réaliser les travaux. Les obstacles naturels mais aussi humains sont fréquents mais les droits seigneuriaux ne constituent pas un obstacle à la mise en valeur des marais. L’État accorde toujours sa protection et donne aux élites les moyens juridiques de conduire sa politique grâce à leurs fonds privés. D’importantes sommes sont débloquées dans le cadre de sociétés de type commercial dont les droits sont fermement protégés par le pouvoir central. Humphrey Bradley s’entoure d’agents recrutés parmi les officiers de justice et de financiers locaux ; des capitaux sont mobilisés par les investisseurs flamands qui fuient les troubles des Pays-Bas pour se réfugier en France. L’État contribue au renforcement de son aristocratie qui a bien conscience des richesses du royaume et des moyens à mettre en œuvre pour les exploiter. Mais avec la mort du « bon roi Henri » en mai 1610 et le changement de contexte politique (arrivée au pouvoir du parti catholique), les faveurs royales consenties envers les investisseurs protestants prennent fin et Bradley doit constamment justifier le bien-fondé de son entreprise. Des conflits éclatent entre la régence de Marie de Médicis et le Parlement et les exemptions fiscales accordées en 1607 prennent fin en juillet 1638.

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Le chapitre 3 décrit le passage de relais entre le groupe de Bradley et les nouveaux investisseurs. Dans les années 1640, de nouvelles personnalités apparaissent comme le puissant banquier Jean Hœufft, d’abord agent de Richelieu puis de Mazarin. De nouvelles méthodes de gestion apparaissent avec une dimension capitalistique plus importante : les opérations s’inscrivent dans une activité de négoce et d’échange avec un accroissement des sommes investies dans les marais malgré la légère dépréciation de la livre tournois. Jean Hœufft fait venir des matériaux des Pays-Bas, mais il y exporte aussi ses productions rendues possibles après travaux de drainage. Les Hollandais apportent leur savoir-faire mais n’ont plus systématiquement la maîtrise des opérations puisque les marais du Centre-Ouest atlantique commencent aussi à attirer des investisseurs français (anciens associés de Bradley désormais regroupés en sociétés locales). Les ressources techniques sont françaises et progressivement les anciens membres du réseau Bradley et du clan Hœufft transmettent argent et expérience aux investisseurs locaux. Ceux-ci sont soutenus par la déclaration du 4 mai 1641 qui leur accorde les mêmes privilèges dont jouissait Bradley. Mais cette déclaration contraint aussi les dessicateurs à s’entendre avec leurs voisins puisque des indemnités sans cesse plus importantes sont prévues lorsque des canaux d’évacuation doivent traverser les terres des riverains.

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Le chapitre 4 traite des liens entre les dessicateurs et les possesseurs de la terre. Les assèchements des marais n’ont pas conduit à une annexion ni à une confiscation des droits coutumiers. Certes, les dessicateurs héritaient d’une partie des terres asséchés. C’est par exemple le cas de Jean Van Ens, ingénieur hollandais et conseiller du roi qui devient propriétaire en 1642 des deux-tiers des terres desséchées du marais d’Arles. Bien que les assèchements aient participé à l’affirmation de l’individualisme agraire, la législation a toujours toléré des usages ancestraux qu’elle n’autorisait pas ailleurs. Les productions spécifiques aux marais procuraient en effet de nombreuses ressources aux populations, à la fois en nature par les produits issus de la pêche et de la chasse et en numéraire par le commerce qu’elles engendraient. Les dessicateurs ont toujours pris le soin de négocier et ils n’ont jamais fait usage de l’ensemble des droits dont ils disposaient. Le cadre seigneurial n’a pas représenté un obstacle car les droits des seigneurs n’étaient pas battus en brèche et de nouveaux droits leur ont même été octroyés sur les terres asséchés. Si la création des sociétés de dessèchements, structures modernes et novatrices, est une véritable intrusion dans un système social et économique en place depuis des générations, elle traduit aussi le renforcement du rôle de l’État, l’affirmation de son autorité : c’est en effet le garant unique de la concorde sociale. En cas d’opposition ou de résistance aux travaux, l’État et ses représentants (gouverneurs, intendants, archevêque) apportent leur soutien aux dessicateurs. Car ces derniers ne sont pas que des investisseurs privés, ils agissent aussi pour une œuvre d’intérêt général. Regroupés en sociétés, ils tirent leur originalité d’un statut juridique à part, mis en place grâce à la protection royale. Toutefois, l’intrusion d’une logique capitalistique et de méthodes parfois trop expéditives pouvait poser quelques difficultés ou incompréhensions dans un monde rural aux évolutions lentes. La résistance des communautés s’affirme dans le dernier tiers de la période étudiée mais les conflits d’intérêt deviendront plus fréquents aux xviiie et xixe siècles.

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Le dernier chapitre décrit les transformations environnementales induites par les assèchements. Sur les neuf marais étudiés, seuls deux ne sont plus aujourd’hui sous l’emprise des réseaux hydrauliques et sont retournés sous les eaux (Capestang et Sacy-le-Grand), un seul a été remblayé puis urbanisé (Bordeaux), tous les autres (Lesparre-Médoc, le marais Vernier, les marais de Rochefort, l’ancien lac de Sarliève, le Petit Poitou, les marais d’Arles) sont restés asséchés. Les marais asséchés sont rapidement devenus des territoires rentables grâce à la céréaliculture et à l’intensification des élevages. Il est vrai que l’entretien ne nécessitait pas à l’époque de grandes dépenses ni de compétences techniques particulières (réseau de drainage simple sans recours à l’hydraulique mécanique). Les principaux bailleurs de fonds qui s’étaient engagés à verser des sommes colossales ont souvent réussi à rentabiliser leur investissement initial. Comprenant qu’il était difficile de tout maîtriser, révisant leurs projets en fonction des exigences de l’environnement, ils ont en général fait preuve d’humilité pour aboutir aux objectifs de développement fixés. Les dessèchements du xviie siècle sont ainsi l’œuvre de personnalités riches et puissantes qui n’ont pas hésité pour se lancer à engager une partie de leur fortune ; en cela, ils se différencient des travaux menés au xviiie siècle par les intendants, puis au xixe siècle par les ingénieurs des Ponts et Chaussées.

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Au final, l’ouvrage de Raphaël Morera constitue une référence essentielle aux recherches consacrées en Histoire de l’environnement. La conquête des marais est l’histoire des relations entre les hommes et leur environnement. La volonté d’assainir puis de bonifier des zones humides considérées comme marginales ou insuffisamment productives se concrétise par une transformation en profondeur des paysages et des rapports à la nature. Celle-ci se réfère à l’époque à une nature ressource, matière première exploitable et maîtrisable dont l’homme dispose sans autre contrainte que celle de son exploitation technique. Cette « nature objet » deviendra au fil du temps « une nature sujet » dotée de nouveaux droits, représentée et protégée par l’homme.

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Yves Petit-Berghem

Alain Collomp, Un Médecin des Lumières : Michel Darluc, naturaliste provençal, Rennes, pur, 2011, 235 p., 16 €

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Dans une longue paraphrase des travaux de Michel Darluc, agrémentée de larges extraits, Alain Collomp invite le lecteur à suivre le cursus d’un savant des Lumières méridionales.

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Darluc est surtout connu pour être l’auteur de l’Histoire naturelle de Provence publiée dans la décennie qui précède la Révolution, une histoire prise dans le sens du temps, c’est-à-dire le sens étymologique d’une « description et observation de faits ou d’objets divers » qui se place dans une tradition de descriptions plurielles d’un espace, relation le plus souvent basée sur des voyages permettant le contact physique du territoire. Né en 1717, dans ce qui est le Var actuel, fils de tailleur d’habit, il doit sa formation intellectuelle aux Oratoriens de Marseille avant de, comme tant d’autres, courir le sud de l’Europe aux côtés d’un puissant, ici un prince allemand dont Darluc est le secrétaire. L’Italie, Vienne, la Corse, l’Espagne complètent sa formation puis, la trentaine arrivée, il se fixe définitivement en Provence. Toutefois, le voyage d’Espagne voit la naissance de son goût pour la médecine : il débute à Barcelone le cursus qu’il poursuit à Aix où, au contact de Joseph Lieutaud, il herborise et parcourt autant la basse que la haute Provence. Médecin diplômé, il repart herboriser aux Pyrénées avant de « monter » à Paris se frotter de chimie avec Rouelle. Ensuite, c’est le quotidien du médecin au pays de l’enfance, durant vingt-cinq ans. Le quotidien ? Pas exactement car c’est le temps de la production de ses articles de médecine publiés à Paris, au moins deux cent pages imprimées portant sur la pathologie, avec une prédilection pour la rage dont il observe les effets spectaculaires dans son entourage campagnard. Il préconise, tests à l’appui, l’application de dérivés de mercure, traitement longtemps repris par la suite, jusqu’à la révolution pasteurienne. Darluc reste également dans la mémoire médicale par son combat pionnier pour l’inoculation antivariolique, qui ne concerne pendant longtemps que quelques élites forcément urbaines. Il décrit aussi les épidémies qui affectent son terroir, répondant là à une préoccupation institutionnelle, la Société royale de médecine fournissant même des modèles de description. Aériste comme beaucoup de ses pairs, Darluc recherche dans la configuration des lieux, surtout climatique, les déterminants des épidémies. Ce milieu a aussi un effet sur l’aspect physique des hommes et des femmes : il convient donc de les décrire, ce qu’il fait dans son Histoire naturelle de Provence. Sa nomination à la chaire de botanique de la faculté de médecine d’Aix-en-Provence, à 52 ans, opérée par brevet – procédure exceptionnelle qui révèle la puissance de sa clientèle privée et l’efficacité de son réseau de relations – le conduit à promouvoir la création d’un jardin botanique dans une ville où l’enseignement de médecine ne pouvait s’appuyer sur aucun jardin de ce type. La ville le détruira ensuite, avant même les péripéties révolutionnaires. Darluc visite, et signale, les jardins botaniques privés et le seul public que connaisse la Provence, celui de Toulon. Les usages de toutes ces plantes, cultivées et sauvages, trouvent bonne place dans ses descriptions.

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Comme pour les naturalistes de son temps, l’approche du règne végétal s’accompagne pour lui de celle des règnes minéral et animal. La Provence est riche de ressources minérales, minutieusement décrites. Le volcan éteint est partout recherché, le charbon est utile, les fossiles interrogent l’histoire du vivant et alimentent la théorie de la Terre. De son contact avec les chimistes parisiens, Darluc a gardé un intérêt pour cette science neuve : il la mobilise pour décrire les eaux minérales et thermales dans un temps où, un siècle avant la grande mode du Second empire, quelques élites seulement s’intéressent à leurs vertus. Plantes, minéraux, mais aussi animaux peuvent être utiles à l’Homme. Animaux marins d’abord, objets de pêche et supports d’économie. Mais pas seulement car de longues listes de coquillages, d’oiseaux et autres mammifères remplissent des pages de son Histoire naturelle. Tout cela n’a de sens que pour l’Homme de Provence dont les caractéristiques sont décrites dans ses différentes variétés. Le montagnard est opposé au riverain de la Méditerranée par sa robustesse, bien que la diffusion du progrès et du confort le gâte, à moins que lui-même ne se précipite face au danger en émigrant en basse Provence.

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Darluc meurt à 70 ans, presque aveugle après une opération ratée de la cataracte, les dernières parties de son œuvre ayant été dictées à son secrétaire. Son Histoire naturelle de Provence devient très rapidement une référence que tous ceux qui, après lui, écrivent sur la Provence, ne peuvent omettre de citer, d’Arthur Young à Michelet, sans compter ceux qui, tels Millin, le plagient simplement. Alain Collomp nous donne donc à voir la construction d’une œuvre caractéristique des Lumières, dans ses hommes, son contexte social privilégié, ses relations entre élites.

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Éric Fabre

Cosme Jesús Gómez Carrasco, Familia y capital comercial en la Castilla meridional. La comunidad mercantil en Albacete (1700-1835), Madrid, Sílex, 2009, 358 p.

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Cet ouvrage, édition d’une thèse de doctorat soutenue en 2007, fait suite à un autre travail important de l’auteur, Entre el mundo rural y el mundo urbano. Familia, parentesco y organización social en la villa de Albacete (1750-1808), publié en 2007 par l’Instituto de Estudios Albacetenses, qui contenait les germes de son étude de la communauté marchande de la ville d’Albacete. La démarche de Cosme Jesús Gómez se rattache étroitement aux recherches menées par Francisco Chacón Jiménez, à l’Université de Murcie, sur la famille et l’histoire sociale, relayées à Albacete par l’équipe de Francisco García González, d’ailleurs préfacier du livre présenté ici. Celui-ci est structuré en trois grandes parties passant d’une approche de l’activité commerciale à la famille et aux stratégies déployées pour mettre en place, maintenir et développer les réseaux de relations. L’auteur s’appuie sur une documentation appropriée pour ce genre de recherche, c’est-à-dire des contrats notariaux, des procès, des registres paroissiaux et les archives municipales d’Albacete. Il faut remarquer l’importante bibliographie qui occupe les pages 309 à 356, véritable banque de quelque 950 titres qui fait appel non seulement à la bibliographie en langue espagnole mais aussi aux historiographies anglo-saxonne et française, en plus de celles en catalan, italien et portugais qui sont loin d’être anecdotiques. Les domaines embrassés par les titres cités sont larges touchant l’histoire de la famille et de la société, la démographie, le monde urbain, l’histoire rurale et, bien sûr, le commerce et les marchands. La base documentaire est donc solide et ample.

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C’est dans une réflexion générale sur la définition des catégories sociales et l’analyse des relations et réseaux sociaux, permettant de dépasser la simple étude d’un groupe social aux contours définis, que l’auteur se place. Son objet est de comprendre le processus de formation et de consolidation d’un groupe, en l’occurrence le monde marchand, dans une ville castillane de l’intérieur qui connaît, dans l’époque étudiée, une forte croissance démographique. En effet, Albacete, sorte d’agglomération « rurale », passe de 3 000 habitants à la fin du xviie siècle à 16 000 au milieu du xixe siècle et le commerce y connaît un développement important sur lequel insiste l’auteur. L’essor économique du xviiie siècle donne naissance à un groupe « bourgeois » (dont la définition s’avère, certes, difficile) associé à la production agricole et au commerce des grains et produits agricoles. C’est un « capitalisme agraire », sous la plume de l’auteur, caractéristique de beaucoup de régions de l’intérieur castillan qui ne connaissent pas un développement industriel. L’ascension sociale et politique (accès à différents niveaux de pouvoirs) de certaines familles marchandes occupe une place notable dans l’ouvrage puisque ce mouvement ascendant met en œuvre des stratégies et mobilise des réseaux qui entrent, au premier chef, dans la problématique choisie par l’auteur. La méthode consiste, pour l’essentiel, à suivre un assez petit nombre de familles considérées comme caractéristiques que l’on retrouve tout au long du livre, plus spécialement dans les deuxième et troisième parties centrées sur l’étude des familles et des réseaux. Ces derniers bénéficient d’une attention soutenue car l’auteur en fait le moteur essentiel de toute ascension et mobilité qu’il ne considère pas comme pouvant être le fait d’un individu isolé mais le résultat d’une stratégie qui s’appuie sur les parentés, consanguine et spirituelle, et les réseaux d’amitié et de confiance patiemment construits.

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Albacete a bénéficié, au xviiie siècle, de sa position au croisement de voies unissant Madrid et le centre péninsulaire à la zone méditerranéenne, et l’Aragon à l’Andalousie, convertissant la ville en un centre de passage obligé. L’auteur constate alors une prolifération de muletiers, charretiers et marchands qui animaient les chemins (malgré leur mauvais état et tous les droits de passage qui grevaient les marchandises transportées). D’ailleurs, il montre une nette augmentation de la possession de moyens de transports entre 1660 (12 % des chefs de famille en possédaient un) et le milieu du xviiie siècle (le taux serait passé à 30 %), traduisant une plus grande mobilité. Le rôle commercial d’Albacete s’affirme encore renforcé en 1783 par l’installation d’un champ de foire hors les murs, mieux adapté que le centre de la ville où se tenaient, jusqu’alors, la foire franche octroyée par les Bourbon en 1710 en récompense de la fidélité de la ville à leur cause. Dans le même temps, la production agricole crut, nourrissant un courant d’exportation de céréales, laine ou safran (« l’or de la Manche ») et nécessitant des animaux de travail (43 % des animaux échangés à la foire de 1790 sont des mules et 28 % des ânes contre 24 % de bovins et seulement 5 % de chevaux). En sens inverse, pour satisfaire les besoins d’une population en croissance, les importations, particulièrement textiles mais aussi d’épices, produits coloniaux (cacao, cannelle, sucre) et morue, augmentèrent. En conséquence, nombreux furent les marchands étrangers à la ville (catalans, murciens, valenciens, castillans, chaudronniers venus du royaume de France) qui affluèrent et s’implantèrent suivant des processus analysés dans le livre.

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Après ce panorama commercial de la ville, l’auteur se penche sur les activités des marchands et s’interroge, en particulier, sur la séparation qui pouvait exister entre le gros (comerciante) et le détail (tratante). S’il note une plus grande réputation attachée aux grossistes, il insiste aussi sur le fait, relevé par la plupart des auteurs, qu’il n’existait pas de frontière étanche entre les deux domaines et tel marchand pouvait, à un moment ou un autre, pratiquer l’un ou l’autre. La famille, et même la maison (même si nous ne sommes pas dans une région pratiquant le système de l’héritier unique), étaient la base de l’organisation de l’activité commerciale. C’était dans ce cadre que se construisaient le crédit-réputation et la confiance nécessaires dans ce monde des affaires. Si l’organisation en compagnies devait être commune, l’auteur dit en avoir trouvé peu de mentions à l’exception de quelques-unes, indirectes, concernant surtout des marchands venus de l’extérieur formées sur base géographique et familiale. Peut-être que les compagnies étaient souvent informelles, entre un père et un fils, ou deux frères, par exemple, s’engageant à négocier ensemble ou s’associant ponctuellement pour tel ou tel trafic.

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Les marchands investissent assez massivement dans la terre et la pierre, se constituant d’importants domaines ruraux (dépassant parfois les 1 000 ha) et marquant de leur empreinte le cœur urbain au fur et à mesure de leur ascension sociale. Les tableaux des pages 111 à 116 qui illustrent ce phénomène auraient pu se convertir en cartes et plans qui auraient permis de mieux visualiser la spatialisation urbaine (quartiers et rues investies par les différentes catégories de marchands, en relation ou non avec les élites sociales, politiques et économiques de la ville). La vigne, dont le produit annuel est bien supérieur aux céréales, fut un investissement très recherché à partir du milieu du xviiie siècle.

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Il est toujours difficile de rendre compte de tous les aspects abordés dans un ouvrage. Celui-ci emprunte deux voies principales, c’est-à-dire l’étude de l’activité commerciale, à partir du cas de quelques marchands locaux ou venus s’installer dans la ville, et l’analyse sociale des familles et des stratégies qu’elles ont déployées pour se faire une place et la conserver dans le contexte particulier de la croissance d’Albacete au xviiie siècle. C’est alors une société en pleine mutation que l’auteur s’est attaché à décrire et à comprendre. Ce n’est pas là son moindre intérêt.

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Patrice Poujade

Noelle Plack, Common Land, Wine and the French Revolution. Rural Society and Economy in Southern France, c. 1789-1820, Surrey, England and Burlington, Ashgate, 2009, xiv + 215 p, 82,39 €

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Sous un titre un peu énigmatique, Noelle Plack, Senior Lecturer à l’Université de Birmingham livre une étude, issue d’un PhD, sur les biens communaux dans le département du Gard de la Révolution à la Restauration. En effet, le vin n’apparaît que dans le sixième et dernier chapitre du livre. La thèse de l’auteur était de cerner l’impact économique, social et agraire du partage des biens communaux dans un département précis.

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Avouons-le d’emblée, les lecteurs de Nadine Vivier – Propriété collective et identité communale : les biens communaux en France, 1750-1914, Paris, 1998 – apprendront assez peu de choses avant le dernier chapitre du livre. Certes, à chaque étape de l’étude, Noelle Plack confronte l’évolution de la législation nationale avec l’application dans le Gard. Mais c’est bien le premier point de vue qui constitue l’essentiel du propos. La contrepartie avantageuse de ce déséquilibre est d’entraîner sur une bonne présentation de l’historiographie, même si celle-ci est très anglophone et trop peu ouverte sur les recherches françaises les plus récentes, qui ont largement prolongé et débordé les vénérables études de Georges Lefebvre.

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Après un chapitre très convenu sur le profil du Gard à la veille de la Révolution, Noelle Plack suit le fil des lois, empruntant à Nadine Vivier l’essentiel de la trame chronologique et juridique. Le second chapitre étudie la période menant des grandes déclarations générales de 1789 à la loi du 14 août 1792, autorisant le partage des terres communes non boisées. Elle montre de manière convaincante que de nombreuses communautés du Gard aspiraient alors au partage lors des enquêtes de 1790-1791, en particulier dans les zones de garrigue. La loi du 14 août 1792, votée dans l’urgence après la déchéance Louis XVI, déclare le principe du partage égalitaire des terres non boisées, renvoyant à plus tard les modalités d’appropriation. Alors que les petits paysans étaient favorables au partage, les gros propriétaires étaient plus attachés au maintien des usages sur les terres collectives.

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La loi du 10 juin 1793, traitée dans le troisième chapitre, proposait le partage égalitaire des communaux après un vote par tête. Cette fois, le partage changeait d’inspiration idéologique : alors qu’ils étaient considérés durant la première phase comme un espace sous ou mal utilisé, dans le droit fil des débats des années 1750-1760, les communaux devenaient une machine à fabriquer des petits propriétaires attachés au régime. Après avoir rappelé la diversité des choix opérés dans les multiples régions françaises, Noelle Plack décrit de manière assez rapide les 25 partitions votées dans le Gard, dont 18 appliquées, sans explorer à fond les modalités.

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Après la chute de Robespierre, les autorités devenues conservatrices ont cherché à enrayer le processus et l’idée même de partage égalitaire. Le quatrième chapitre tente de mesurer l’impact du décret du 9 ventôse an XII (29 février 1804) qui transforme en terres louées au bénéfice de la commune les parcelles partagées légalement, verbalement ou simplement usurpées depuis 1790-1791. Cette fois, 67 communes sur les 361 du Gard ont été concernées, toujours autour de Nîmes et Alès. Là encore, malgré quelques exemples précis, nous saisissons mal les ressorts nécessairement complexes et multiples de l’application de cette loi d’accommodement.

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Le dernier rebondissement est provoqué par Napoléon lorsqu’il autorise par la loi du 20 mars 1813 la vente de parcelles de biens communaux, afin de combler le déficit abyssal du budget. Suivant d’abord pas à pas un article de Nadine Vivier sur ce sujet, Noelle Plack revient vers le Gard avec cette fois une série d’exemples intéressants. Jusque 1818, 3 699 ha sur les 77 699 des communaux du département ont été vendus, en petits lots, achetés essentiellement par ruraux qui souvent exploitaient les terres légalement ou non depuis plusieurs dizaines d’années. Les lois de 1818 et 1819 restreignirent alors les possibilités de vente et de location, sans les interdire, confirmant le lent processus de privatisation à l’œuvre depuis le début de la Révolution. Là, au moins 48 communes ont alors vendu ou loué des terres communes.

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Le sixième chapitre propose opportunément d’étudier l’impact social, économique et agraire des transferts. Entre 1789 et 1820, 153 communes sur 361 ont « touché » à leurs communaux, essentiellement dans l’Est du département, dans les arrondissements de Nîmes et Alès, c’est-à-dire dans les zones de garrigue. C’est là que les terres communes permettaient une mise en valeur individuelle – on n’en saura pas plus sur les terres pastorales de l’ouest du département – avec les céréales et surtout les vignes. Le Gard était d’une part déficitaire en céréales, et était d’autre part en train de se transformer depuis le xviiie siècle en vignoble de masse ravitaillant en vin la France et une partie de l’Europe. Nous comprenons enfin le titre. De 1788 à 1808, les superficies viticoles seraient passées de 51 151 à 71 583 ha. Ce sont les terres communes privatisées qui ont supporté une partie de cette croissance. Une enquête de 1819 estime que sur 678 ha de terres communes privatisées, 359 ha portaient des vignes.

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L’apport du livre est indéniable. Il montre d’abord à travers un exemple départemental la nécessité d’étudier dans la longue durée les transferts de propriété et les fluctuations des cadres législatifs. Il revèle aussi l’instrumentalisation des lois générales par les acteurs locaux en fonction de leurs propres intérêts, constat banal mais si longtemps négligé par les historiens politiques. De là, il nous mène à constater la volonté d’appropriation des terres communes qui existait dans certaines parties de la paysannerie française, pour des motifs très éloignés de ceux inspirant les législateurs successifs. Nous ne pouvons néanmoins nous empêcher de regretter une analyse trop peu poussée des sources locales, des arguments des ruraux lorsque l’on peut les connaître, de la voix des autorités étatiques dont la position inconfortable est suggérée sans être explorée.

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Benoît Musset

Éric Fabre et Jean Cantelaube, Vivre dans la haute vallée de l’Hers. Un cas de double développement en piémont pyrénéen (xviiie-xxe siècles), Sarrebruck, Éditions universitaires européennes, 2011, 269 p.

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Fruit d’une commande du Pays des Pyrénées cathares situé à l’est du département de l’Ariège et composé de trois communautés communes (Pays d’Olmes, vallée moyenne de l’Hers, pays de Mirepoix), cette recherche répondait à une préoccupation : mieux comprendre l’évolution et les ressorts d’un territoire dont l’originalité depuis plus d’un demi-millénaire est d’avoir toujours comporté des activités à caractère industriel. Ce Pays, peuplé actuellement de 26 000 habitants, un chiffre sensiblement égal à celui du début du xixe siècle après un maximum de 35 000 vers 1850, avait jusqu’ici peu attiré l’attention sinon à propos de quelques activités, comme le textile, vues indépendamment les unes des autres. Aussi, les auteurs ont-il entendu tout embrasser, même des occupations mineures au premier abord comme la vannerie, type d’activité domestique dont la place dans la vallée de l’Hers, non négligeable, s’inscrivit même dans le paysage le long des rivières.

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C’est pourquoi ils se placent au milieu du xviiie siècle pour débuter leur analyse, moment où l’impôt du Vingtième, prenant pour la première fois en compte tous les revenus, ceux de l’industrie notamment, permet de dresser un tableau d’ensemble des communautés et d’établir des comparaisons. On peut le caractériser ainsi : sans villes importantes, mais avec une activité industrielle non négligeable, dispersée. La terre était néanmoins la richesse principale. Dans ce pays de piémont, pas de grande propriété ; celle-ci s’apercevait seulement dans la plaine, vers Mirepoix. Le système d’héritage émiettait les parts : en 1888, deux-tiers des propriétés, concentrées surtout dans les collines, n’atteignaient pas 5 ha, 9 % dépassaient 20 ha. Or les trains de labour n’existaient guère qu’au-delà de 10 ha. Ces micro-propriétés s’exploitaient en faire-valoir direct, les moyennes en métayage ou fermage, celui-ci se préférant quand la valeur des biens était élevée.

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Les terres labourables l’emportaient bien que la vigne ne fut pas négligeable malgré la médiocrité du vin produit, la priorité était donnée aux grains, composante principale d’un assolement généralement triennal (grains, pommes de terre ou avoine, jachère complète), parfois plus complexe puisqu’on relève, cas rare, des rotations de cultures conduites sur 12 années. Jusqu’au milieu du xixe siècle, les prairies artificielles progressent peu. L’impression, confortée par les relations distantes avec les institutions agricoles, l’abandon du bois pour les socs de charrues seulement après 1850 malgré l’abondance du fer dans la région, est d’une transformation lente des campagnes en dépit d’une amélioration de la traction animale confiée aux bovins.

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La terre n’était cependant pas la seule dispensatrice de revenus. Comment d’ailleurs la densité de la population put-elle atteindre 40 habitants au km2 au début du xixe siècle sans qu’existât des agglomérations importantes ? Des activités complémentaires y pourvoyaient, servies par la force hydraulique. La liste est longue : le jais, les peignes, la vannerie, la meunerie, la tannerie, le débitage du bois, la métallurgie, le textile, etc. Elles n’étaient pas d’importance comparable pour la main-d’œuvre employée directement ou indirectement, les capitaux mobilisés, la valeur et la diffusion des produits fabriqués. Aucune ne doit être sous-estimée. Ainsi celle du peigne de la vallée de l’Hers, en bois et en buis d’abord pratiquée à la main dans de petits ateliers ou le soir au retour des champs par tous les membres de la famille qui ébauchaient, dentaient, polissaient, en corne ensuite. Dans les années 1930, 5 grands établissements occupaient encore 500 ouvriers.

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Le trait majeur est la dispersion. Aucune manufacture, comme ailleurs en Languedoc, n’eut le monopole d’une spécialité d’excellence. Le principal apport d’Éric Fabre et de Jean Cantelaube est de mettre en évidence le caractère asynchrone des branches d’activité présentes deux siècles et demi durant. L’industrie du jais, exploité localement d’abord, importé au xviiie siècle du royaume de Valence en Espagne, connaît son apogée dans la première moitié de ce siècle. Elle occupait alors 16 moulins où l’on dégrossissait le produit perfectionné ensuite à domicile : au total, pas moins de 1 200 personnes employées. Les difficultés apparaissent dès les années 1760-70 en raison de la fermeture de certains marchés, en Espagne et dans les États barbaresques, du changement de la mode, de la concurrence de nouvelles matières comme la verroterie teintée de noir puis la galalithe allemande. Elle survit au xixe siècle, est moribonde à la veille de la Seconde guerre mondiale. L’industrie du peigne connaît un destin identique, après les années 1930.

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Le cas de la métallurgie et celui du textile sont un peu différents. Le pays d’Olmes, bien qu’il ne fut qu’une annexe du comté de Foix, jouissait d’une réputation flatteuse depuis le début du xvie siècle. Privé de minerai de qualité (on importait celui de la mine de Rancié), son atout résidait dans ses forêts. Le charbon de bois, on l’ignore souvent, pesait en effet davantage dans le coût final du fer que le minerai. Les principaux acteurs, les Lévis-Mirepoix, se comportèrent en entrepreneurs avisés, attentifs à l’outil de production et à la commercialisation. Mais cette métallurgie ne passa pas le cap du second tiers du xixe siècle.

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L’histoire du textile est plus contrastée. Au xviiie et au début du xixe siècle l’industrie lainière restait sous la dépendance des marchands-fabricants de Limoux. La laine était transformée dans de petites filatures entraînées par l’énergie hydraulique, le tissage s’effectuait à domicile, le foulage et les apprêts à façon. Le véritable déclic eut lieu vers 1860 quand les industriels choisirent de produire des « nouveautés », ce qui impliqua le changement des tissus fabriqués, la mécanisation des métiers, la généralisation des ateliers. En 1934 il n’y avait pas moins de 13 filatures et carderies, de 30 fabriques de drap à Lavelanet, de 13 autres filatures dans les localités voisines. Les difficultés n’interviendront qu’après 1950-60, sans rémission, comme dans d’autres régions françaises spécialisées dans le textile.

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La diversité des activités, leur dispersion, comme la pluriactivité auxquelles elles donnèrent lieu étaient sues. Une recherche approfondie, les embrassant toutes, montrant leur lien étroit avec l’agriculture et les structures de la propriété, permet d’en saisir toute l’originalité et l’importance. On pense aux hommes, travailleurs permanents ou saisonniers dans les ateliers ou comme transporteurs, exploitant en même temps une poignée d’hectares. Il y a aussi les femmes et les enfants à partir de 7 ans. Dans le bassin textile de la vallée du Touyre en 1872, 32 % des 3 500 ouvriers étaient des femmes, 16 % des enfants.

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Jusqu’ici, l’attention s’était portée surtout sur la grande industrie, les développement spectaculaires, les croissances urbaines, les concentrations ouvrières. D’autres types d’activité existent, moins voyants, où les industries naissent, prennent leur essor quand d’autres s’épuisent, fondées sur des ressources locales ou des techniques délaissées par des régions en pointe. La pluriactivité permet à la petite propriété de se maintenir ; vice versa celle-ci autorise les engagements temporaires. Ce piémont pyrénéen connaît une forte émigration, mais est aussi aux antipodes de l’industrie déracinante. L’étude se clôt au milieu du xxe siècle avec l’enquête agricole de 1955 qui tout en rendant perceptible la transformation en cours de l’agriculture avec la mécanisation, le développement de la coopération, mais aussi un inquiétant vieillissement des propriétaires – un tiers d’entre eux avait plus de 65 ans –, montre la permanence de la pluriactivité chez les plus jeunes d’entre eux.

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Au total, ce travail solide, suggestif, comble heureusement un vide historiographique entre le xvie et le xixe siècle, permet de mieux percevoir, quelle que soit leur pertinence, les limites des études bornées à un seul type d’activité. Conduit sur une période suffisamment longue, il éclaire sur les revenus tirés d’activités au premier abord très secondaires, sur les complémentarités, les cycles de développement, de plus en plus courts. Le dernier, du textile, dure à peine plus d’un siècle. L’abondance et la précision des informations (pas moins de 44 tableaux statistiques) permettront d’utiles comparaisons avec d’autres régions ou secteurs industriels.

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Seule réserve, la promotion fort justifiée de cette étude à une large diffusion aurait mérité (les auteurs et leur commanditaire n’en avaient pas besoin) des cartes situant plus précisément le Pays des Pyrénées cathares ainsi que les lieux et les localités où l’industrie avait prospéré.

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Gilbert Larguier

Roger Boucher, Jacques Caron et Jacques Galas, (dir.), Un Service public de proximité démantelé. La statistique agricole départementale, Paris, sans lieu, 2012, 155 p., 15 €

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Voici un petit ouvrage qui se présente comme une défense et illustration de la statistique agricole départementale qui a disparu en 2006 dans la vaste réforme des services extérieurs du ministère de l’Agriculture. Il est vrai que, de l’aveu même des statisticiens, le secteur des statistiques agricoles n’avait jamais véritablement trouvé sa place dans l’ensemble quelque peu disparate des services d’un ministère qui, au cours de sa longue histoire, a vu son champ de compétences varier au gré des circonstances et des rapports de force gouvernementaux et ses missions et objectifs fluctuer dans les mêmes conditions. En 1881, un ministère de plein exercice a été constitué par Gambetta à partir des bureaux patiemment réunis par Joseph de Monny de Mornay, le premier chef de la division, puis directeur de l’agriculture (1847-1868). La croissance du « ministère de l’intérieur pour les agriculteurs » a été réalisée par ajouts successifs à cette direction de l’agriculture, cœur du ministère, de directions et services, forêts, génie rural, hydraulique agricole, haras, services vétérinaires, répression des fraudes, renseignements agricoles… La cohérence de l’ensemble, ni la cohésion du tout n’ont pas toujours constitué l’objectif premier des ministres ni des directeurs de l’administration centrale. Les urgences se sont souvent trouvées ailleurs : sous la Troisième République, il s’agissait d’abord de rallier les paysans au régime républicain, puis d’assurer le ravitaillement de la population pendant la Première Guerre mondiale, de lutter contre la crise et la Grande dépression…

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Sans remonter aux grandes enquêtes statistiques du xixe siècle, il convient de rappeler le caractère quelque peu fruste des enquêtes et des résultats statistiques publiés. En 1904, la création de l’Office de renseignements agricoles fait franchir une étape dans l’autonomisation du secteur statistique agricole par rapport à la Statistique générale de la France, en dotant le ministère de l’Agriculture d’une structure administrative chargée de renseigner le ministre et le Parlement sur la situation des affaires agricoles, produits, structures de production, exploitations, propriété. Mais la pénurie de moyens humains et financiers qui constitue le lot quotidien des services interdit souvent de mener à leur terme les grandes entreprises statistiques envisagées dans les services : la grande enquête monographique départementale agricole de 1929, par exemple, n’a pas abouti dans tous les départements ; il fallut près de cinq années pour que les résultats de celle de 1953 soient disponibles : « Ces documents […] ont été rédigés dans le courant de 1953 et 1954 pour l’ensemble des départements français. Des difficultés financières ont momentanément empêché la publication de ces travaux dont certains n’ont pu être mis à jour » écrivait sans fard en septembre 1958 le directeur des Études et du Plan, Michel Cépède, dans l’avertissement précédant chaque monographie publiée par la Documentation française.

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Le 21 mars 1961, la situation change avec le création de la Division centrale des enquêtes et études statistiques, qui devient en janvier 1964 le Service central des enquêtes et études statistiques, le scees, placé sous l’autorité d’un administrateur de l’insee. C’est l’histoire de ce service et de ses antennes départementales que Roger Boucher, Jacques Caron et Jacques Galas nous présentent avec les contributions d’une douzaine d’anciens statisticiens départementaux (sad). Les deux premiers chapitres mettent l’accent sur le rôle des hommes dans la construction d’un outil qui ne deviendra opérationnel et fiable techniquement que dans les années 1975-80. Les chapitres trois et quatre décrivent à l’aide d’une dizaine d’exemples « l’épanouissement » du service et l’implantation locale des statisticiens départementaux, dont le rôle s’élargit très au-delà de la collecte, du traitement et de la diffusion des données strictement agricoles : une enquête eau-assainissement sur l’ensemble du territoire en 1997-2003, à la demande de l’Institut français de l’environnement et des agences de bassin, une autre sur les cours d’eau du département de l’Orne, ou encore une étude sur la géolocalisation des sièges d’exploitation. Autant d’analyses et de résultats qui montrent la qualité technique des travaux conduits par les statisticiens agricoles départementaux, tout comme leur forte insertion dans le milieu local et leur grande connaissance des situations et des hommes, qui en font des interlocuteurs actifs et écoutés des services de l’État et des collectivités locales. La chute n’en que plus rude et plus incompréhensible. Les sad disparaissent en 2005, regroupés au niveau régional au sein des srise, les services régionaux de l’information statistique et économique, « sacrifiés sur l’autel du moins d’État ».

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Cette histoire, qui nous est contée au travers de l’expérience des acteurs, aurait sans doute mérité d’être replacée dans l’ensemble de l’évolution et des mutations des services du ministère de l’Agriculture. Elle aurait également beaucoup gagné à être « mise à distance » et reconstruite à l’aide d’archives et de documents extérieurs. En l’état, elle constitue un témoignage de la vie quotidienne des agents du service, de leurs initiatives, des freins à leur action. Elle résonne également comme un lointain écho des transformations historiques qu’a subies le ministère de l’Agriculture au cours des dernières années, avec la suppression des directions départementales de l’agriculture et de la forêt intégrées dans des directions départementales des territoires (ddt) dont l’acronyme invite à s’interroger sur la place et la fonction des services de l’État au sein des départements et des régions.

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Edgar Leblanc

Alain Corbin, Les Conférences de Morterolles, hiver 1895-1896, À l’écoute d’un monde disparu, Paris, Flammarion, 2011, 197 p., 19 €

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Avec ce livre, Alain Corbin revient sur ses pas, ceux qui l’avaient mené à la fin des années 1960 et dans le début des années 1970 en Limousin pour sa thèse (Archaïsme et modernité en Limousin au xixe siècle, 1845-1880, 1re édition, Marcel Rivière, 1975, nouvelle édition, pulim, 1999). Auparavant, il avait déjà travaillé dans la région sur le vote de 1936 au moment du Front populaire dans le cadre d’une thèse de 3e cycle. Mais entre ces travaux de chercheur débutant et ce retour, s’étend toute la carrière d’un défricheur qui a exploré moult territoires, dont quelques-uns ruraux, comme le paysage sonore des campagnes du xixe siècle (Les Cloches de la terre, 1994), la violence des populations paysannes (Le Village des « cannibales », 1990) ou l’exploration du destin d’un « paysan inconnu » (Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, 1998). C’est de ce livre qu’il faut repartir du reste pour comprendre l’intérêt qu’Alain Corbin porte dans son dernier ouvrage à ces Conférences de Morterolles, du nom d’un petit village de 643 habitants du nord de la Haute-Vienne.

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Avec Pinagot, un obscur sabotier normand né en 1798, mort en 1876, choisi au hasard dans les registres d’état-civil d’une commune de l’Orne, elle-même choisie au hasard, Corbin s’était lancé le défi d’écrire la biographie d’un homme sans histoire. Le sous-titre de l’ouvrage affichait clairement l’enjeu : sur les traces d’un inconnu. Dans un entretien donné en 2006, Corbin avoue l’échec de l’entreprise : « L’enquête sur Louis-François Pinagot se solde finalement par un échec, puisqu’à l’issue de ce travail, je ne le connais pas vraiment. À vrai dire, on ne peut pas le connaître. Il n’accède pas à la visibilité. Il est allé voter, je l’ai constaté, mais je ne sais pas ce qu’il a voté. Je ne sais rien de ce qui l’a ému dans la vie, de ce qu’il a pensé, de ses sentiments. Je ne peux pas en parler. Je peux juste le replacer dans son milieu, travailler sur ce qui est de l’ordre du probable. » Avec Les Conférences de Morterolles, Corbin refait le choix du probable, dans une archéologie des mentalités auquel il convie le lecteur, à l’écoute d’un monde disparu, sous-titre du livre qui sonne comme en écho à celui consacré à Pinagot.

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La matière de l’ouvrage tient à quelques indices glanés dans la presse locale. Pendant l’hiver 1895-1896, l’instituteur de Morterolles, Paul Beaumord, suivant en cela des consignes ministérielles datant de Jules Ferry, organise pour les habitants de sa commune une série de dix conférences qui mobiliseront de 115 à 220 hommes et femmes – sur un total, rappelons-le, de 643 habitants, enfants compris. Au final plus de 1 500 auditeurs. Un succès indéniable qui prouve aux yeux d’Alain Corbin, une certaine soif de connaissance, une libido sciendi dit-il ironiquement, qui « nous permet de percevoir chez eux un désir qui ne relève pas de la seule négativité » (p. 13). « L’afflux des hommes et des femmes venus écouter M. Beaumord marque le moment d’un éveil, dans le tréfonds de la société rurale, au cœur même d’une région au retard culturel évident. Ce désir cognitif nouveau a pu être satisfait par la diversité des thèmes abordés. L’ensemble induisait un nouveau rapport à l’espace et au temps. Le propos de ces conférences n’était plus fondé sur l’univers fantasmatique du conte, sur les imprécisions de la rumeur, sur l’inertie de la routine. Il ignorait les croyances en un au-delà. Il reposait sur un savoir scientifique. Il reflétait le désir de s’ouvrir au progrès » (p. 185). C’est cela que s’applique à démontrer Corbin dans ce petit ouvrage, reprenant une à une les dix conférences qui ont fait le succès des veillées hivernales de Morterolles en cette fin du xixe siècle. Cinq d’entre elles sont consacrées à l’histoire de France (Jeanne d’Arc – la défaite de Rossbach (1757) et la victoire de Valmy (1792) – Charlotte Corday – les conquêtes coloniales de l’Algérie, de la Tunisie et du Soudan – la conquête de Madagascar) ; les cinq autres relèvent de thèmes moraux et physiocratiques : « Du patriotisme, Les bienfaits du travail », « Les bienfaits de l’union et de l’association », « Les grands rendements dans l’agriculture », « La gelée, ses causes, ses effets ». Bref, un mélange très IIIe République, où se côtoient liturgie républicaine, gloire nationale et foi scientiste dans une modernité politique ou agronomique… Ainsi A. Corbin nous propose-t-il une plongée dans les mentalités d’une population qui semble s’émanciper intellectuellement et pratiquement (les rendements agricoles !) de tant de siècles de servitude, ce qu’il appelle un « éveil » dont « l’amour de la patrie constituait le cœur. »

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Mais que nous disent, à nous, aujourd’hui, la bataille de Rossbach, la conquête de Madagascar ou du Soudan ? De quoi parle-t-on en 1895 lorsqu’on met en exergue les bienfaits du travail ou les effets de la gelée (même si aujourd’hui encore le travail domine nombre de discours et si les gelées occupent nos bulletins météo) ? Pour répondre à ces questions, pour nous faire rentrer de plain-pied dans l’univers mental des villageois de Morterolles, l’auteur ose une technique, a priori peu historienne… encore que. Dans l’entretien déjà cité (dans la revue Vacarme, n°35, printemps 2006) il indique : « Les questions de l’historien procèdent d’une expérience humaine. » Et il ajoute : « Quand je dis ‘expérience’, je parle aussi de l’imagination, qui me semble en être le fondement. » C’est justement à un exercice d’imagination qu’Alain Corbin se livre dans Les Conférences de Morterolles. Il prend la place de M. Beaumord et fait le pari de nous restituer le texte perdu des dix conférences, en les reconstituant. Corbin devient Beaumord et ne recule pas pour parler à sa place : « J’ai décidé de commencer les conférences de cet hiver par un fait glorieux tout récent, qui démontre la grandeur des ambitions de la France républicaine, sa renaissance, vingt-cinq ans après la défaite qui l’a tant blessée : je veux parler de la conquête de Madagascar… » Suit sur 8 pages la conférence probable de l’instituteur limousin, comme si c’était lui qui parlait, puis celles, tout aussi probables, des neuf autres.

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L’exercice aura peut-être ses détracteurs, mais l’autorité et l’expérience de l’auteur, devraient nous engager à plus de tolérance. Toujours dans le même entretien de 2006 l’auteur dit : « J’ai reproché aux historiens du social d’avoir voulu étudier le peuple en masse. Ils se sont mis à l’écoute des tumultes, des cris, des rassemblements et des écrits de ceux qui s’étaient extirpés de la masse pour parler au nom du peuple. Et ils ont cru pouvoir en déduire ce que pensaient les gens du peuple. Or, on n’en sait presque rien. » Partant sur une toute autre méthode et sur un « objet dérisoire » (l’expression est de lui), l’auteur tente une approche nouvelle pour nous faire toucher de l’oreille, approcher, sentir, ce que pouvait être l’univers mental d’un paysan français en 1895, comment celui-ci pouvait être influencé, bouleversé et façonné par un discours « savant » et politique, véhiculé dans le cas présent par le prosélytisme d’un hussard noir somme toute assez banal, agent d’une acculturation qui semble déjà triompher à Morterolles en cette fin de siècle.

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Michel Lulek

Francisco Acosta Ramírez, Salvador Cruz Artacho et Manuel González de Molina Navarro, Socialismo y democracia en el campo (1880-1930). Los orígenes de la fntt, Madrid, Ministerio de Medio Ambiente y Medio Rural y Marino, 2009, 496 p.

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L’historiographie traditionnelle des conflits agricoles et des expressions de la protestation paysanne durant la période de transition entre le paternalisme clientéliste et le syndicalisme de masse a boudé l’analyse de la manière dont s’est faite l’insertion progressive de la paysannerie dans les conflits politiques nationaux. Peu de travaux ont reconnu à ce segment de la population rurale les pleines capacités pour participer activement, avec ses propres moyens d’organisation, aux processus de nationalisation et de politisation qui se sont visiblement accélérés lors de la phase dite de « la politique de masse ». De façon générale, cette historiographie a seulement prêté attention aux manifestations turbulentes ou aux grèves développées par la paysannerie et les journaliers d’inspiration plutôt anarchiste, faisant ressortir le caractère spasmodique de leurs Jacqueries répétées et mettant en avant la nature spontanée et généralement violente attribuée à leurs luttes contre les formes d’exploitation de la main d’œuvre ou contre le pouvoir excessif de la bourgeoisie agricole et des grands propriétaires latifundistes. Cette même historiographie, profondément ancrée dans la persistance, chaque fois plus incompréhensible, de paradigmes interprétatifs du conflit rural hérités du marxisme et de l’histoire sociale la plus obsolète, continuait de fournir une vision traditionnelle de l’affrontement permanent entre le prolétaire agricole et la bourgeoisie des propriétaires terriens. Les concepts théoriques sur lesquels s’appuyait cette historiographie continuaient d’accréditer, de façon plus ou moins récurrente, les hypothèses défendues par les théories du marxisme agricole. De tels concepts conféraient au capitalisme agricole et à sa structure sociale particulière un potentiel indiscutable dans la formation des pratiques conflictuelles existantes entre propriétaires terriens et salariés agricoles. Selon cette argumentation, le conflit rural émanerait directement de l’inévitable et éternelle polarisation entre les riches propriétaires et les journaliers spoliés, phénomène dérivé du renforcement du mode de production capitaliste dans l’agriculture. Ainsi, l’implantation d’un syndicalisme agricole socialiste ou marxiste sera conçue comme la conséquence naturelle d’un processus de prolétarisation irrépressible observé au sein des marchés du travail agricole, qui prédisposerait les journaliers à faire confiance aux stratégies de confrontation avec le patronat à travers la grève et les orienterait vers le cadre ordonné des plateformes syndicales préparées à l’action collective.

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Il devenait alors nécessaire d’aborder les relations entre les protestations paysannes et le contexte bien plus mondialisé des luttes et conflits sociaux visant à éradiquer les formes de domination clientélistes ou tyranniques les plus enracinées dans la vie politique locale, ou à dépasser le régime oligarchique libéral. Il était urgent de construire sans plus attendre un cadre interprétatif renouvelé basé sur un paradigme historiographique porteur de sens, qui situe à sa juste place le rôle décisif du monde rural dans les processus de démocratisation qui finirent par faire échouer le système de la Restauration elle-même.

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Face aux interprétations les plus obsolètes de la dérive presque inévitablement révolutionnaire attribuée aux luttes sociales développées par les journaliers des régions latifundistes, majoritairement liés au syndicalisme d’inspiration socialiste ou anarchiste, l’ouvrage des professeurs Acosta Ramirez, Cruz Artacho et Gonzales de Molina s’inscrit dans une vague fertile d’études innovantes, soucieuses de mettre en avant le rôle joué par la paysannerie et la société rurale dans la propagation de propositions démocratiques de réorganisation politique et économique. Pour les auteurs, l’implantation progressive et réussie d’un modèle syndical d’inspiration marxiste ou socialiste dans de nombreux milieux de la paysannerie et des journaliers fut le résultat d’un parcours historique de négociation et d’adaptation mouvementé. Au cours de ce processus, la paysannerie – et plus particulièrement les journaliers – aurait joué un rôle de premier ordre, qui aurait fini par influencer les stratégies de mobilisation politique et syndicale employées par les socialistes dans la population rurale en les imprégnant d’objectifs et de propositions de démocratisation. Au cours de cette phase décisive de transition allant des formes traditionnelles de la protestation paysanne et des émeutes de subsistance jusqu’à l’établissement définitif de l’action collective et de la protestation organisée dépassant l’étroit contexte local, il y eut plusieurs transformations majeures de l’agriculture espagnole et du processus de politisation de la société rurale qui conditionnèrent les formes particulières de la stratégie suivie par les socialistes concernant la mobilisation de la paysannerie. En effet, la situation de la paysannerie espagnole connut des modifications substantielles entre les deux dernières années du xixe et le début du xxe siècle. D’une part, la privatisation de jure et de facto de larges espaces agricoles qui profitaient préalablement à la communauté a restreint, pour les journaliers et la paysannerie la plus pauvre, la possibilité d’obtenir des ressources extraites de ces terres communales. Cela a créé une grande dépendance des petits propriétaires et des petits fermiers vis-à-vis des marchés capitalistes en expansion. De la même façon cela a condamné les journaliers à ne disposer presque uniquement, pour leur subsistance, que des salaires perçus en travaillant pour les patrons du monde rural. D’autre part, l’extension de certaines cultures exigeantes en main d’œuvre, toujours plus orientées vers la vente des excédents sur les marchés, a permis à la petite paysannerie une augmentation sensible de son revenu disponible. Les répercussions de tous ces changements sur les manifestations du conflit agricole ont été décisives. Ces transformations ont fait que les réclamations sur la fixation du prix et des conditions d’affermage, ou celles liées aux taxes qui grevaient la propriété de la terre ou aux impôts qui protégeaient ou non les produits agricoles commercialisés, continuaient de constituer un chapitre décisif du conflit rural. En outre, les demandes locales pour obtenir une meilleure distribution des offres d’emploi ou pour démocratiser certaines municipalités contrôlées par le monopole oligarchique des riches propriétaires, se faisaient également présentes, tandis qu’une importante partie de la paysannerie se voyait complètement privée d’accès à la terre et commençait à dépendre exclusivement des salaires pour assurer sa subsistance.

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Selon les auteurs, ce nouveau panorama de manifestations complexes et diversifiées du conflit agricole a incité les socialistes à se montrer disposés à obtenir le soutien de la paysannerie et des journaliers en les incorporant à leur stratégie d’une large mobilisation électorale afin d’atteindre une représentation parlementaire suffisante pour lancer leur politique de transformation progressive du capitalisme. Cela dit, dans la définition d’un programme spécifique pour attirer dans leurs rangs la paysannerie, les socialistes espagnols se sont comportés de façon très semblable à beaucoup de leurs coreligionnaires européens intégrés dans la Seconde Internationale, et ils ont construit des interprétations et des discours sur le rôle de l’agriculture dans l’édification du socialisme profondément influencés par les théories rigides de l’orthodoxie marxiste. Mais, à la différence de leurs homologues européens les plus proches, les socialistes de notre pays ont combiné les interprétations du marxisme agricole avec les remèdes à la « question méridionale » fournis par la pensée regénérationiste. Pour expliquer le retard supposé de l’agriculture espagnole et la pauvreté extrême des journaliers dans le sud, les socialistes recourraient à la dualité invétérée entre latifundio et minifundio. Ils incriminaient la grande propriété rustique et l’hypothétique absentéisme d’une bourgeoisie usurière ou rentière, des faibles rendements atteints par la majeure partie des terres cultivées. Ces redéfinitions théoriques faisaient appel à des ressources stylistiques et conceptuelles nourries par la littérature regénérationiste qui a commencé à se diffuser dès les débuts du xxe siècle. Les principales élucubrations du regénérationisme quant à l’incapacité de l’agriculture espagnole à se moderniser laissèrent de profondes empreintes. Leur impact fut tel qu’elles finirent par pénétrer la pensée de nombreux théoriciens et propagandistes provenant des cercles idéologiques du progressisme, du georgisme, du républicanisme ou du socialisme. Les figures de la lutte agricole défendant les projets innovants de réforme agraire ou fiscale, comme Pascual Carrion, ou les remarquables dirigeants socialistes tels que Fernando de los Rios et Antoni Fabra i Ribas, ont pratiquement assumé dans son intégralité ce paradigme du retard de l’agriculture latifundiste méridionale. Presque tous attribuèrent l’origine de cet obstacle à la répartition très inégale de la terre, à l’exploitation indirecte et majoritairement extensive des exploitations latifundistes, et à l’apathie supposée de la bourgeoisie spéculatrice et rentière. Certains d’entre eux ont eu confiance dans la possibilité d’une réforme de l’agriculture répondant aux demandes de la petite paysannerie familiale : ils ont proposé d’encourager l’exploitation directe ou de mettre en place des mesures fiscales incitant la petite paysannerie à moderniser ses modestes exploitations. Mais au-delà de ces positions manifestement minoritaires, les socialistes espagnols proposèrent la mobilisation des journaliers pour obtenir l’éradication du capitalisme agricole et de ses pires tares : la grande propriété cultivée de façon extensive et la bourgeoisie parasitaire qui lui est rattachée, conçues comme les principales responsables de l’augmentation inévitable du chômage agricole.

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Munis de ce bagage théorique et interprétatif, les socialistes espagnols commencèrent dès le début du xxe siècle à se consacrer timidement à la réalisation de campagnes de propagande dans les zones majoritairement agricoles où il existait encore une forte présence de journaliers, afin d’organiser politiquement la paysannerie et de l’intégrer comme fidèle alliée dans ses luttes pour la démocratisation du système oligarchique parlementaire hérité de la Restauration. Dans la mise en pratique de cet engagement ils ont pu pencher vers l’incorporation à leur programme de demandes très diverses provenant du large segment que représentent les petits propriétaires, les fermiers ou les métayers, un secteur décisif de la population rurale qui souffrait des rigueurs d’une politique fiscale injuste et de règles de marché inflexibles, qui les condamnaient à céder une importante partie de leur revenu et richesse agricole au profit de la bourgeoisie rurale et des grands propriétaires latifundistes. Cependant, les grandes grèves des premières décades du xxe siècle, majoritairement développés par les salariés agricoles de ces contrées rurales où le système d’organisation capitaliste de l’agriculture s’était enraciné avec plus d’intensité, ont définitivement conduit les socialistes à élaborer un programme principalement pro-journalier, orienté vers la défense de la négociation salariale et le recours à la grève face à un patronat intransigeant et majoritairement basé sur le control tyrannique des ressorts du pouvoir local.

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En bons connaisseurs des vives polémiques suscitées au début du xxe siècle au sein de la social-démocratie européenne quant à l’adoption de stratégies politiques spécifiques destinées à gagner l’appui de la paysannerie familiale, les auteurs n’oublient pas les conditions d’un tel choix qui dérivent des rigidités théoriques d’une interprétation orthodoxe prédominante des principes du marxisme agricole. Il est reconnu que le caractère ambigu de beaucoup de propositions et revendication contenues dans le programme agricole définitivement approuvé par les socialistes espagnols en 1918, relève du profond amalgame entre les conceptions regénérationistes et social-démocrates qui a toujours prévalu dans leur interprétation particulière de la question agricole. Et il est, dès lors, admis qu’une telle posture fut délibérément adoptée avec pour objectif de s’attirer le soutien électoral d’un ensemble hétérogène de segments de la paysannerie. Cependant, les auteurs s’accordent à penser que, depuis cette année-là, et peut être influencés par les voix retentissantes des manifestations grévistes alors développées par les journaliers du sud, les socialistes ont établi leur stratégie de mobilisation de la paysannerie sur un axe central qui tournait autour de l’interprétation du problème agraire d’une façon marxiste et ouvriériste orthodoxe. Cette interprétation plaçait ses espérances dans la stimulation de la syndicalisation des journaliers et dans la résolution, par la voie de l’exploitation collective de terres, des problèmes comme ceux du chômage agricole, de la productivité de la terre ou de l’accès des travailleurs agricoles à la propriété et la gestion collective des ressources.

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Malgré l’analyse impeccable effectuée pour identifier les nombreux méandres par lesquels est passée l’adaptation réussie de la stratégie socialiste aux revendications et aspirations démocratiques exprimées par une importante partie de la paysannerie espagnole, il est soutenu dans le livre que le triomphe du secteur le plus intransigeant et le mieux installé dans cette voie, à savoir les tenants des positions marxistes de la « fraction pabliste », fut le principal responsable de la dérive journalièriste de la stratégie des socialistes quant à la mobilisation du monde rural jusqu’au déclenchement de la guerre civile. Peut-être faudrait-il objecter à cela que la dite « intransigeance » cache ses racines les plus profondes dans la prédominance presque indiscutée, tard dans le xxe siècle, des interprétations kautskistes quant au rôle de plus en plus marginal joué par la petite propriété dans le processus d’avancée inévitable du capitalisme agricole, ainsi que dans la foi aveugle déposée dans l’organisation collective de l’agriculture comme garante solide pour l’édification de la future société socialiste. De telles interprétations, en dépit des différents choix tactiques qui ont différencié les stratégies suivies par les principaux partis socialistes européens dans la mobilisation des différents segments de la paysannerie, ont modelé la confiance indélébile qu’ils ont tous – même dans le cas de la sfio française, qui est peut-être la plus encline à l’incorporation circonstancielle des demandes de la paysannerie familiale – dans la disparition ultérieure de la petite exploitation paysanne, et dans sa progressive insertion dans le cadre utopique d’une agriculture socialiste collective.

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Mises à part ces objections, nous nous trouvons face à une excellente analyse des formes multiples et imprévisibles qu’a adoptées le processus d’insertion de la paysannerie dans les conflits politiques nationaux durant la longue période de développement des marchés et de pénétration du capitalisme dans l’agriculture espagnole. Mais, par-dessus tout, nous sommes devant une étude brillante du rôle déterminant rempli par les socialistes et la paysannerie dans la difficile implantation des valeurs de nature démocratique dans la société rurale de l’Espagne contemporaine.

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Teresa María Ortega López (traduction : Chloé Paux)

Ulf Jansson (éd.), Agriculture and Forestry in Sweden since 1900 – a cartographic description. Theme manager : The Royal Swedish Academy of Agriculture and Forestry, Stockholm, National Atlas of Sweden, 2011, 232 p. Hans Antonson et Ulf Jansson, (éd.), Agriculture and forestry in Sweden since 1900 – Geographical and historical studies, The Royal Swedish Academy of Agriculture and Forestry, Stockholm, National Atlas of Sweden, Supplement of The Journal of the Royal Swedish Academy of Agriculture and Forestry, 2011, 542 p.

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Ces deux magnifiques publications dont l’Académie d’Agriculture et de Foresterie suédoise nous procurent une version de langue anglaise sont largement complémentaires : le premier de ces deux volumes, en format 34 × 25, rassemble tout ce que l’on peut attendre comme documentation d’un atlas moderne : cartographie mais également photos, graphiques, tableaux, volumineux commentaires. La documentation est répartie en 9 chapitres d’importance assez inégale : on part d’un survol historique dont l’objectif est de mettre en évidence les transformations drastiques qu’a subies depuis un siècle le monde rural suédois contemporain pour aller, de manière classique, vers la présentation des milieux naturels, de l’agriculture et des milieux forestiers, qui constitue le cœur de l’ouvrage. L’élevage du renne, la chasse et toutes les formes de relation à la nature achèvent cette présentation générale. Suit une évocation de ce que les auteurs appellent la mosaïque régionale. L’ouvrage s’achève sur une estimation de la place qu’agriculture et activité forestière tiennent dans la vie suédoise. Un index aide à la consultation de cet important dossier. La seconde livraison, de format plus modeste (25 × 17), rassemble, en un fort beau volume de plus de 500 pages, une trentaine de contributions procurées par un ensemble de spécialistes (historiens, géographes, forestiers, spécialistes de la nature ou du paysage), destinées à élargir et à compléter le travail mis en carte dans le volume précédent, chaque contribution représentant une vingtaine de pages environ. Là encore une profusion d’illustrations les plus diverses accompagne chaque texte donnant à l’ouvrage une qualité de publication assez exceptionnelle. Impossible de les citer toutes. On retiendra cependant l’introduction que les coordonateurs de l’ensemble du projet, H. Antonson et U. Jansonn, donnent à l’ouvrage dont la lecture est, évidemment, à privilégier pour une information rapide sur l’orientation générale de la publication. Comme pour beaucoup de secteurs ruraux de l’Europe occidentale les auteurs soulignent, en commençant, la dimension dramatique des changements marquant le monde rural de la Suède au xxe siècle. C’est, d’abord, la mutation radicale des modes de production, sensible tant dans le secteur agricole que forestier, contemporaine d’une mécanisation de plus en plus poussée des activités rurales dans un contexte de concentration et de croissance des unités de production, d’une recherche d’amélioration des rendements par tête de travailleur, d’une ouverture de plus en plus grande sur le monde. De tels changements s’inscrivent dans une conjoncture séculaire complexe, dominée par une succession de crises économiques et de guerres débouchant sur des structures politiques nouvelles tant au plan européen que mondial. Les conditions de la vie politique nationale en sont périodiquement affectées. Tout un corpus législatif est mis, peu à peu, en place, notamment dans le domaine de la gestion forestière, entre 1903 et 1999, pour en réguler la mise en valeur dans le cadre dominant de la propriété privée, puis pour adapter l’ensemble du secteur rural aux exigences d’une démarche respectueuse de l’environnement et compatible avec la règlementation européenne.

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Certes les conditions naturelles géographiques, minutieusement décrites par les auteurs, restent les mêmes : faible durée de la période végétative dont l’importance ne cesse de diminuer en allant vers le cercle polaire, faible extension des sols susceptibles de porter des cultures, part grandissante, en allant vers le Nord, des secteurs improductifs. Mais ces données n’en subissent pas moins, pour autant, un certain nombre d’évolutions au cours du siècle : ainsi en est-il des terres arables dont on peut suivre (p. 24) la rétraction séculaire au profit des secteurs les plus faciles à mettre en culture ou les plus productifs. Les paysages ruraux eux-mêmes, se modifient : l’élimination du pâturage d’été dans le grand Nord s’accompagne de la quasi-disparition de la forêt claire ; l’extension de la superficie des domaines agricoles va de pair avec le déclin des prairies et des enclaves boisées. Autour des principales villes un territoire urbanisé s’est mis en place. Ces transformations, cependant, ne mettent pas en jeu la grande diversité des paysages ruraux dont rendent compte les magnifiques cartes des pages 28 à 35, diversité due aux grandes variétés des situations naturelles : secteur montagneux, rivières, rivage aux indentations multiples, lacs ou zones marécageuses y contribuent, avec le zoning climatique et l’implantation urbaine. Reste l’extraordinaire présence du secteur forestier, couvrant plus de la moitié du territoire, tandis que landes, roches, mares et sols sans valeur en constituent, mis bout à bout, plus du tiers, réduisant les terres de culture à la portion congrue (moins de 10 % des espaces nationaux).

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Pourtant ce secteur de production tenait, au début du siècle dernier, une place de premier plan dans l’économie suédoise : plus du quart du produit intérieur brut (27,6 % en 1900) et employait plus de la moitié des actifs (52,3 % à la même époque) dans un contexte de production particulièrement dynamique. Un siècle plus tard ces positions se sont effondrées, la part de l’agriculture ne correspondant plus qu’à 1,5 % du pib et l’emploi dans le secteur agricole qu’à 3,2 %, en l’an 2000. Cette marginalisation n’est pas due au déclin de la production agricole en valeur absolue; elle est, avant tout, comme dans bien d’autres pays, le résultat des transformations générales de la production au bénéfice des secteurs secondaires et tertiaires. Mais elle est également dépendante des modes d’approvisionnement des marchés de consommation, la Suède important, de nos jours, deux fois plus de produits alimentaires qu’elle n’en exporte (p. 40-41). En dépit d’une politique agricole favorable au maintien de petites unités de production le mouvement de concentration et d’amélioration des rendements s’accélère depuis la fin de la seconde guerre mondiale : c’est que, notamment, les profits procurés par l’agriculture ne cessent de diminuer face à la montée des charges et à la concurrence des marchés mondiaux. Spectaculaire, de ce point de vue, est l’évolution séculaire des laiteries : des quelque 1 600 établissements qui se partageaient la production au début du siècle (dont environ 1 200 privées et 400 en coopérative) on passe, vers 1950, à un total qui ne dépasse pas 700 (dont une vingtaine seulement d’établissements privés), pour aboutir en l’an 2 000 à 35 établissements. En même temps chaque unité traite en moyenne 5 000 tonnes de lait en 1950, plus de 65 000 en l’an 2000. L’ouvrage consacre l’essentiel de son propos, concernant l’agriculture, à présenter le monde de la ferme et des conditions de la mise en culture, décrivant dans le détail les modes d’occupation des sols, les techniques et, notamment, les étapes d’une mécanisation de la production allant du tracteur à l’ensilage. C’est véritablement vers un complexe biochimique que l’on s’est, peu à peu, dirigé, complexe qui prend en compte autant la sélection des espèces que la valorisation des rendements par le recours massifs aux engrais chimiques (nitrates, potasse, phosphore) et la protection des récoltes par l’usage des pesticides. Les excès de telles pratiques aboutissant à la pollution des nappes d’eau naturelles notamment dans le sud et sur les rivages est du pays ont amené, ces dernières années, à la mise en place de techniques pour en limiter les effets (p. 98) tandis qu’une agriculture biologique portée par des mouvements associatifs comme The Swedish Ecological Farmers fondée en 1994, en dénonce les méfaits. On trouvera encore, au fil de ces pages, une documentation complète sur la répartition et l’importance des principales productions agricoles du pays : céréales, pommes de terre, betterave à sucre, fraises et produits horticoles ; ainsi que sur l’ensemble de l’élevage pour lequel les bovins et les porcs tiennent la première place. Le chapitre s’achève, après une présentation des principales industries alimentaires, par l’évocation des milieux de l’enseignement agricole et de la recherche dont la place est de toute première importance pour l’avenir de ce secteur.

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L’omniprésence de la forêt dans le paysage suédois n’en rend pas, pour autant, la représentation cartographique plus facile. Recouvrant 56 % du sol (22,9 millions d’ha), constituée à 86 % de résineux, il s’agit avant tout d’une forêt privée (environ 80 % des surfaces) qui n’est, comme en France, que pour une faible part, placée sous l’autorité directe de l’État. C’est sa place, prédominante, dans l’activité économique du pays qui en fait toute l’importance. Au début du xxe siècle le dynamisme des scieries, tout comme la forte demande de charbon de bois pour l’industrie, font peser une menace sur les espaces forestiers du grand Nord : sur une production d’environ 40 millions de m3, à cette date, près de la moitié (49 %) part en sciage et en bois de feu à usage domestique, près du tiers (32 %) en bois d’œuvre et 10 % en charbon de bois. Par ailleurs les risques de défrichement au bénéfice du monde agricole se multiplient. D’où la mise en place d’une politique forestière dont le point de départ est, en 1903 la Loi sur les forêts (Skogsvardslagen) complétée, deux ans plus tard, par la création de comités forestiers régionaux (Skogsvarsstyrelser), chargés de sa mise en place. L’objectif principal de ces mesures était d’obtenir prioritairement, après exploitation, quels qu’en soient les propriétaires, la régénération des fonds forestiers, selon un type d’aménagement séculaire pour répondre, en priorité aux exigences du marché de bois d’œuvre. Mais la complexité des modes d’appropriation des espaces forestiers, la diversité des statuts régionaux et les fluctuations de la conjoncture économique en rendirent l’application très difficile. D’où la multiplication des textes juridiques tout au long du siècle et l’ajustement de la politique forestière aux exigences du moment : en 1948 fut créée l’Agence Suédoise des Forêts (Skogsstyrelsen) chargée de coopérer, sur le terrain, avec exploitants et propriétaires. À la même époque, pour un volume de production à peu près comparable à celui du début du siècle (41,3 millions de m3) si la part destinée au bois d’œuvre reste à peu près équivalente (35 %) elle est déjà dépassée par la fourniture de pâte à papier (36 %) tandis que la consommation de bois domestique et la fabrication de charbon de bois s’effondrent (respectivement 24 et 2 % du total). Au cours des décennies qui suivent, la tendance à la baisse du prix des bois s’accompagnant d’une emprise de plus en plus forte des grandes compagnies industrielles sur la propriété forestière aux dépens de la propriété privée traditionnelle, modifient entièrement les conditions du marché entraînant la mise en place de structures nouvelles : face à des géants internationaux de la pâte à papier comme sca ou Stora Enso pouvant contrôler sur place jusqu’à 2 millions d’ha forestiers, l’État suédois crée la société nationalisée d’exploitation des forêts, Sveaskog, qui devient l’un des plus grands propriétaires de forêts en Europe (plus de 3 millions d’ha), tandis que le National Property Board (sfv) reçoit la gestion des secteurs ruraux, forestiers ou non, les plus menacés. En même temps, à partir de 1974, sont prises les premières mesures incluant des préoccupations environnementales (First Nature Conservation Provision). En 1993 une nouvelle loi sur les forêts fixe à égalité comme objectif prioritaire à la fois la production forestière et la protection de l’environnement : à la fin du xxe siècle, plus de 80 % des surfaces boisées sont, d’une manière ou d’une autre, soumis à contrôle.

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L’histoire de l’exploitation forestière est, comme dans le domaine de l’agriculture, d’abord le récit de la modernisation poussée à l’extrême de ses étapes : l’abattage transformé par l’introduction, vers 1950, de la tronçonneuse dont les performances ne cesseront de s’améliorer et, très rapidement, dans la décennie qui suit, l’utilisation d’un matériel motorisé susceptible d’accomplir toutes les étapes allant de l’arbre sur pied à la grume sortie de la coupe, prête à partir vers la scierie ; l’aboutissement étant, de nos jours, l’utilisation par les plus grands propriétaires forestiers, d’une véritable moissonneuse des espaces boisés. Même mutation pour le transport des bois vers les diverses usines qui les traitent. Le vieux système du flottage que la multiplicité des cours d’eau avait généralisé laisse, peu à peu, la place à des moyens de transport moins dépendants de la saison et plus souples. Ce sont d’abord les petits cours d’eau de la montagne qui sont abandonnés pour le camionnage, puis les réseaux de lacs et les bras de mer (1991). Un incroyable lacis de routes et de chemins favorise la circulation de ces poids lourds dont beaucoup dépassent les 30 t. Un réseau de voies ferrées s’articule à partir du transport routier en direction des centres d’exploitation et les ports. En 2006, la production est de 76,5 millions de m3 de bois, soit 85 % de plus qu’au milieu du siècle précédent. S‘y ajoutent 6,8 millions de m3 importés : sur cet ensemble la consommation de bois de feu et assimilés représente 7,4 % (6,2 millions de m3), les bois de sciage couvrent 45,9 % de l’ensemble (38,2 millions de m3), la part allant vers la production de pâte à papier et assimilés en absorbe 43,1 % (35,9 millions de m3). Cette transformation radicale des résultats suggère, déjà, s’il l’était nécessaire, l’importance des mutations dont ont bénéficié les espaces boisés. Si la composition des essences forestières a peu changé, en dépit d’une certaine avancée des essences à feuilles caduques vers le Nord, l’introduction systématique des plans d’aménagement et de la sélection des modes de reproduction aboutit à un meilleur rendement en bois des coupes. La Suède produit de nos jours 12 millions de tonnes de pâte à papier et une quantité équivalente de papier qui en fait un des leaders mondiaux derrière les USA et le Canada. Mais il est évident que les espaces forestiers, comme l’ensemble du monde rural, prennent une place de plus en plus grande dans un projet de société écologique soucieux de respecter les données de la nature et les traditions autochtones. L’élevage des rennes, réservé aux populations Sami (Lapons), la pratique de la chasse, l’établissement de parcs nationaux et de réserves naturelles en sont les aspects les plus remarquables que prolongent, actuellement, l’ensemble des sites répertoriés dans le cadre de Natura 2000 (p. 196). Le tourisme et la pratique des sports populaires complètent une insertion particulièrement réussie des Suédois à leur milieu naturel.

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L’ensemble des communications constituant le second volume de cette publication se répartit de manière à peu près comparable entre le secteur rural proprement dit et le secteur forestier. L’accent y est mis sur les modalités de vie et les pratiques que les planches et les graphiques d’un atlas, quelle que soit sa richesse, ne permettent pas de développer. C’est l’occasion, pour Jesper Larsson, d’illustrer l’irrémédiable déclin du pâturage forestier longtemps pratiqué dans les fermes d’été de la région de Dalarna (Dalicarnie), véritable transhumance saisonnière traditionnelle devenue gênante tant pour l’exploitation forestière que pour la production laitière intégrée (p. 233-250). Ou pour Sara A. O. Cousins de mettre en évidence trois types d’évolution, au cours du siècle dernier, des prairies seminaturelles du comté de Södermanland (région au sud de Stockolm) à la composition floristique particulièrement riche, en fonction des modes d’exploitation ayant favorisé les cultures céréalières ou la forêt à leurs dépens (p. 324-335). On trouvera également sous la plume de Owe Martinssonn une étude sur les essences forestières importées en Suède portant notamment sur la diffusion du mélèze de Sibérie (Larix sibirica) et du Pin de Murray (Pinus contorta) au siècle dernier (p. 442-458). Plus classique est le témoignage de Mats Morell concernant l’évolution au cours du xxe siècle des unités rurales de production (p. 56-73). On part d’un fonds solide de petits propriétaires maintenant autant que possible dans la lignée le bien familial quitte à y adjoindre quelques terres louées, pour aller vers des exploitations de plus en plus grandes et de plus en plus dépendantes du fermage : dans la seconde moitié du xxe siècle (1956-2003) pendant que le nombre d’exploitations est divisé par 4 la part en pleine propriété passe de plus des trois quarts (76,4 %) à moins de la moitié (45 %). C’est le résultat d’une évolution séculaire que ne parviennent que partiellement à freiner les mesures prises en faveur du maintien de la propriété privée. Irene Flygare s’attache à dégager à partir d’exemples concrets pris sur le terrain quelles conditions économiques et sociales permettent d’y parvenir (p. 74-92). La présence d’une activité complémentaire d’appoint, qu’elle soit d’origine rurale, forestière ou industrielle, est un élément déterminant tout comme le dynamisme et la capacité inventive des fermiers. Jan Bolin et Svante Prado font apparaître la complexité de la conjoncture rurale en confrontant les fluctuations du prix nominal de la terre à d’autres indices majeurs comme l’évolution des prix à la consommation, la courbe des prix agricoles ou celle des salaires dans l’industrie. L’ensemble de ces démarches met en évidence l’ampleur des changements qui se produisent en un siècle tout comme elles tendent à remettre à sa juste valeur l’impact d’une politique rurale particulièrement mouvementée (p. 123-138). Ces quelques remarques sont loin d’épuiser la richesse d’une publication dont le champ d’action s’étend de l’analyse démographique des populations rurales (Bo Malberg, p. 109-122) aux pratiques sportives en milieu naturel et plus particulièrement à la chasse (Roger Bergström et Kjell Danell, p. 458-471). Nombre de ces études portent également sur le secteur forestier qu’il soit placé sous la gestion de l’État (Per Eliasson, p. 390-405) ou des particuliers (Sven Lundell, p. 406-422). Enfin l’impact du monde rural sur la littérature ou la création artistique complète ce bilan sans en épuiser la richesse (Leif Gren ainsi que Mans Holst-Ekström, p. 475-531).

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Il s’agit donc d’une documentation de toute première grandeur qui nous parvient au travers de ces deux publications qui renouvellent la connaissance que nous pouvions avoir du monde agricole et forestier suédois.

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Jean Boissière

Jean Renard, Les Campagnes nantaises. Un demi-siècle de révolutions sociales et paysagères 1960-2010, Rennes, pur, 2012, 192 p., 16 €

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Plus de trente cinq ans après sa thèse publiée en 1976, le ruraliste Jean Renard nous livre une analyse fine, minutieuse et perspicace de sa perception des évolutions prises, choisies, retenues ou imposées aux campagnes nantaises au cours du dernier demi siècle (1960-2010). Ce choix donne un livre très personnel où, par nécessité, se croisent et se télescopent les évolutions temporelles et les échelles spatiales, avec la succession de deux phases principales. Avant 1975 la constitution d’un espace agricole productif constitutif de la « révolution silencieuse » qui naît dès la fin de la IVe République. Dans un second temps l’émergence de mosaïques multifonctionnelles qui rompent l’unité du territoire où cohabitent et se remplacent les fonctions résidentielles, agricoles, de loisir, et encore la conservation de réserves foncières et d’espaces de respiration appréhendés dans l’élaboration progressive du projet d’agglomération. Bref, un territoire dynamique, d’enjeux et encore de conflits qui est abordé, confronté, comparé aux échelles successives de l’agglomération et de ses marges, de la commune mais également de l’exploitation et encore de la parcelle.

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Le livre est organisé en trois parties afin de croiser le temps et les territoires ruraux, hybridés, « rurbanisés ». Il débute par un indispensable cadrage des héritages et legs reçus ; avec des permanences, des rythmes rompus ou accélérés au sein de bocages qui semblaient immobiles bien que fort peuplés et longtemps restés assez étrangers à la ville fixée sur des horizons lointains. Derrière ce constat existait cependant de la diversité rurale avec le bocage de polyculture-élevage, les cultures maraîchères, la vigne paysanne et l’essaimage protoindustriel du quadrilatère de la foi représenté par le Choletais. Tardivement, le double essaimage en métairies et en grands domaines a structuré les espaces agraires ; les bocages étant « polymorphes, polysémiques, polygéniques et polyvalents » (p. 49). Cette situation générait de lourds héritages démographiques, fonciers et sociaux. Le système a fonctionné jusque vers 1970, en connivence avec le relais des bourgs et petites villes qui forment un bel objet géographique.

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Les chapitres 2 et 3 entrent résolument dans l’actualité et font le lien entre agronomie, économie, géographie et aménagement pour expliquer l’émergence d’un nouveau système organisé autour de la ville dominante, étalée, grandie dans des mutations rapides qui s’accommodent du gommage de la pulvérisation parcellaire par des générations de remembrements parfois imprudents, excessifs et par un recul de 15 % de la sau depuis 35 ans. In fine, ceci se traduit par un nouveau tissu agraire homogène et banalisé (p. 85) mais qui renoue depuis peu avec une certaine diversité mesurable à l’aune de la réduction des surfaces cultivées en maïs, avec le début du retour à l’herbe, la spectaculaire progression des cultures maraichères translatées par rapports à leurs implantations initiales (cf. l’aventure de l’essor de la culture de la mâche). L’organisation agricole doit encore s’infléchir pour cohabiter au mieux avec les marais, vasières et estran prolongés par les îles, un beau patrimoine en partie classé Natura 2000. Ces changements imposaient d’analyser les acteurs, le rôle pionnier exercé par la jac, la prise en compte des ruptures politiques, économiques et sociales dessinées vers 1970 puis encore le constat inquiet des « dérives productivistes » avant d’arriver à des modèles raisonnés arrimés aux exigences de l’industrie agroalimentaire, avec des expériences originales comme celle conduite par le Groupe des 24 (p. 116) et, plus près de nous l’essor des amaps.

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Quid de la ville ? Le contexte brossé traduit un plan en ondes concentriques qui reflète les effets du renversement en faveur de l’exode urbain porté par la mobilité des ménages, avec un tiers espace périurbain mis en place en environ trente ans, dans et parfois au-delà de l’actuelle enveloppe du scot qui risque d’arriver un peu tard, avec essentiellement comme espaces préservés et de respiration les zones humides et marais (70 000 ha. en Loire-Atlantique) et comme armatures des infrastructures qui, tout à la fois, charpentent et sectionnent le territoire. Cette évolution dessinée à plusieurs échelles impose une analyse minutieuse des scénarii appliqués dans les pos puis les plu qui ont succédé et infléchi la gestion foncière, avec en négatif du bâti de la sau plus ou moins bien correctement préservée. Il fallut aussi identifier les effets de la promotion sociale et encore ceux du brasage entre gens d’ici et d’ailleurs, ce qui politiquement s’est traduit par d’importants changements : la progression de la gauche, une certaine renaissance de l’école publique, l’essor des mouvements associatifs pour valoriser les formes de vivre ensemble. Ces évolutions rapides posent la question de la cohésion du système et du projet de ville par l’étude du cas pratiques, avec ses similitudes et ses différences par rapport à ce qui st entrepris dans d’autres cités, sachant que « la métropole est un tout, fait de sous-ensembles solidaires » (p. 153) organisés en systèmes où les villes relais et bourgs ont un rôle à reprendre afin de conforter la cohérence globale, affronter et solutionner de nouveaux enjeux, par exemple l’accélération prise par les formes de mobilité, la sorti du cadre départemental devenu trop étroit ou inapproprié, la gestion de l’empilement des territoires et l’avenir des pays (p. 171), la prise en compte pragmatique des dynamiques territoriales et des espaces flous (p. 172).

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En prenant le support du cas nantais dans ses originalités et les transpositions possibles avec d’autres territoires, Jean Renard pose en fait la question de l’avenir et de la pertinence des études à propos du fait régional, échelle qui demeure indispensable pour effectuer des travaux de transversalité et en valider les résultats par l’enquête et le terrain.

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Jean-Pierre Husson

Robert Savy, Émergence d’une région, Le cas du Limousin 1986-2004, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques juridiques », 2010, 385 p., 34,5 €

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« J’ai eu la chance de vivre de l’intérieur les premières années d’une région. J’ai été élu à la présidence du conseil régional du Limousin en mars 1986, quand la première élection des conseils régionaux au suffrage universel a fait des régions des collectivités territoriales. J’ai cessé d’exercer ces fonctions dix-huit ans plus tard, en mars 2004, au terme de mon troisième mandat. » C’est ainsi que commence le témoignage de Robert Savy, président socialiste du conseil régional du Limousin, qui a décidé de raconter par le menu ses 18 années de présidence. En bon juriste qu’il est (Robert Savy est agrégé de droit public et de science politique, auteur entre autres d’un Droit de l’urbanisme aux puf, coll. « Thémis », 1996), l’auteur s’intéresse à l’émergence de cette nouvelle entité territoriale qui s’est imposée depuis les lois de décentralisation des années 1980 comme un des maillons forts de l’aménagement du territoire national et de l’administration locale. Mais, en bon politique qu’il fut aussi, Robert Savy retrace également les étapes de la constitution progressive d’un « espace politique régional » – c’est la première partie de l’ouvrage –, d’un « pouvoir régional » – deuxième partie – et de « politiques régionales » – troisième partie. On peut suivre ainsi au niveau d’une région, les aléas de la construction d’une nouvelle collectivité publique qui cherche à asseoir sa légitimité entre les départements et l’État. Si l’ouvrage de Robert Savy ne concerne qu’une des 22 régions françaises, son témoignage ne vaut pas que pour le Limousin, et il intéressera tous les chercheurs qui travaillent sur la question des territoires, de leur identité et de leur aménagement, ainsi que sur les institutions qui les encadrent.

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Depuis 1790 et la création des départements, on n’avait pas vraiment vu en France la constitution d’un échelon administratif et politique aussi nouveau et important que la région. C’est tout l’intérêt du témoignage d’un des acteurs de cette histoire que de montrer comment une innovation de cet ordre a fait ses premiers pas, se heurtant à un système dominé par un État puissant d’un côté, et des départements dont la légitimité s’ancre dans l’ancienneté, de l’autre. La région, en tant qu’espace politique a donc dû batailler (et doit batailler encore) pour asseoir une légitimité que, d’en haut comme d’en bas, on ne lui a pas reconnu d’office. Pourtant, à la lecture du cas limousin, la difficulté semble venir davantage des départements, soucieux de conserver le maximum de pouvoir et d’autonomie par rapport à la nouvelle institution régionale. En Limousin, interfère certes, en ce qui concerne le département de la Corrèze, la présence d’une personnalité politique nationale du bord politique opposé à la région, en la personne de Jacques Chirac. Cela n’empêche pas que le clivage soit aussi fort avec le département de la Haute-Vienne, pourtant socialiste comme Robert Savy, même s’ils ne sont pas du même courant au sein du ps. Ce n’est donc pas une opposition droite-gauche qui joue le plus ici, qu’une lutte pour le pouvoir, comme l’exemple de la constitution des Pays (créés par la loi de 1995) le montre bien en Limousin. Robert Savy détaille la difficile mise en place de ces nouvelles intercommunalités qu’il concevait, dans l’esprit de la loi, comme des espaces de développement, mais que les notables départementaux ont cherché à conserver en tant qu’espaces de pouvoir : « Il ne s’agit pas [avec les Pays] de conquérir ou de préserver des espaces de pouvoir, mais de définir des espaces de développement. Or le souci du pouvoir est toujours présent […] les départements veillent à ce que cette politique, même si elle est largement financée par la région, ne leur échappe pas : en Creuse, ce sont les structures de développement local qui recrutent les animateurs ; en revanche, en Corrèze, ils sont des agents du département, et, en Haute-Vienne, un organisme proche du conseil général assure la coordination de leur action. » (p. 275) Même barrages départementaux, lorsque la région promeut la création d’un parc naturel régional interdépartemental sur le plateau de Millevaches : « Les discussions ont été très difficiles entre la région et les départements de la Corrèze et de la Creuse, avec pour enjeu le contrôle politique du syndicat plutôt que le développement du territoire. La Corrèze et la Creuse souhaitaient une présidence tournante pour limiter l’autorité du président [du futur parc]. » (p. 344). On voit donc un président qui doit sans cesse se bagarrer, y compris contre ses amis politiques, pour construire ce nouvel espace politique : « Dans les trois départements du Limousin on tient, bien sûr, le discours de la complémentarité. Mais les nuances apparaissent assez vite en raison des enjeux de pouvoir. » (p. 149).

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C’est sans doute cet aspect du livre (qui constitue la deuxième partie : « Vers un pouvoir régional ? ») qui devrait intéresser le plus grand nombre. L’auteur y passe en revue, à partir du cas limousin, la région comme « nouveau lieu de pouvoir » (chap. 4), sa place dans « le système de gouvernance territoriale » (chap. 5) puis « dans l’espace national et européen » (chap. 6).

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La première partie du livre s’intéresse pour sa part à la vie politique régionale en trois chapitres correspondant aux trois mandatures de Robert Savy. Celui-ci s’enorgueillit d’avoir « inventer » la gauche plurielle en Limousin dès 1992. La dernière partie balaie un à un tous les champs des politiques régionales, en distinguant celles où les compétences régionales sont partagées avec d’autres niveaux, comme le développement économique, la formation et les transports ferroviaires, et celles qui sont d’initiative régionale. Parmi ces dernières l’ancien président de région insiste sur la politique d’accueil de nouvelles populations où le Limousin fut pionnier, contribuant à renverser de manière volontariste un déclin démographique centenaire. Il met également en exergue les exercices de prospective territoriale que la région fut une des premières à expérimenter en imaginant en 1987 à quoi pourrait ressembler le Limousin en 2007 (exercices répétés en 1997 et en 2007, et que d’autres régions ont adopté depuis). De même, la politique menée collectivement à l’initiative de la région pour la desserte numérique du territoire avec la mise en place du « premier service public numérique » (p. 261) illustre aux yeux de Robert Savy, le rôle majeur de l’institution régionale en termes d’initiative et d’innovation. Il défend ainsi un couple « Région-État » où la région joue un rôle d’« ensemblier » – l’expression est de lui, p. 227 – des politiques publiques sur son territoire, face à un couple « Départements-Communes », constitué des institutions de proximité vouées plutôt aux politiques concrètes du quotidien : « J’étais convaincu que l’avenir de la région n’était pas dans la concurrence avec des institutions de proximité, comme la commune et le département : elle devait trouver sa place en faisant ce que personne d’autre ne faisait ou en apportant une valeur ajoutée spécifique. » On comprendra donc pourquoi il pose un regard critique sur la récente réforme des collectivités locales qui joue au contraire le rapprochement, y compris dans les élus qui les représenteront (les conseillers territoriaux), de l’échelon départemental et régional. Ce n’est pas le moindre des intérêts de cet ouvrage de finir en posant quelques questions sur l’avenir des régions, en remettant au passage quelques pendules à l’heure, par exemple lorsqu’il montre, chiffres à l’appui, que le poncif des régions françaises plus (et donc trop) petites que leurs homologues européennes, ne tient pas la route, ou encore lorsque qu’il tempère les discours excessifs contre le supposé « millefeuille administratif » français.

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Un dernier intérêt de l’ouvrage réside dans ce qu’il montre des évolutions qui ont affecté le monde rural au cours des trente dernières années. Même en Limousin, pourtant une des régions les plus agricoles de France, l’agriculture ne constitue plus l’essentiel du rural. D’autres exemples montrent bien les effets d’une décentralisation qui, sans les remettre fondamentalement en cause, ont tempéré les monopoles de la métropole parisienne en développant en région des services ou des infrastructures qui en étaient absents. On en a quelques bons exemples en Limousin avec des institutions culturelles (scènes nationales ou centres nationaux d’art contemporain) ou des filières de formation nombreuses, en particulier dans l’enseignement supérieur. La lecture de cet ouvrage nous montre comment, en peu de temps finalement, une région rurale a été largement transformée.

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Il serait intéressant de compléter ce témoignage par celui d’autres régions pour mieux comprendre comment le fait régional a su s’imposer peu à peu dans le paysage politique français d’une part, mais également dans les politiques d’aménagement du territoire. On ne saurait, de ce point de vue, que souhaiter que les acteurs principaux des autres régions françaises fasse le travail de témoignage et d’analyse, engagé mais néanmoins mené avec un certain recul, qu’a réalisé ici l’ancien président de la région Limousin.

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Michel Lulek

Titres recensés

  1. Laurent Lespez (dir.), Paysages et gestion de l’eau. Sept millénaires d’histoire de vallées et de plaines littorales en Basse-Normandie, Caen, Presses universitaires de Caen, coll. « Bibliothèque du Pôle Rural » n?3, 2012, 336 p., 25 €
  2. Le Retour de l’olivier, retour sur l’olivier, Études héraultaises, numéro hors série, 2009. Vingt siècles de viticulture en pays de Lunel, Études héraultaises, numéro hors série, 2011
  3. Grégor Marchand, (dir.), Des Feux dans la vallée. Les habitats du Mésolithique et du Néolithique récent de l’Essart à Poitiers, Rennes, pur, coll. « Archéologie & Culture », 2009, 246 p., 24 €
  4. Fabrice Guizard-Duchamp, Les Terres du sauvage dans le monde franc (ive-ixe siècle), Rennes, pur, 2009, 281 p., 18 €
  5. Jean-Marie Yante, Anne-Marie Bultot-Verleysen (dir.), « Autour du village ». Établissements humains, finages et communautés rurales entre Seine et Rhin (ive-xiiie siècles). Actes du colloque international de Louvain La Neuve, 16-17 mai 2003, Louvain, Publications de l’Institut d’Études médiévales de l’Université Catholique de Louvain, « Textes, Études, Congrès » vol. 25, 2010, xii+543 p., ill
  6. Pierre-Yves Laffont, Châteaux du Vivarais. Pouvoirs et peuplement en France méridionale du haut Moyen Âge au xiiie siècle, Rennes, pur, 2009, 340 p., 152 figures, 28 planches couleur, 28 €
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  19. Christian Poitou, En Sologne sous l’Ancien Régime, Vouzon et Lamotte-Beuvron de 1500 à 1790, Mayenne, 2011, 828 p., disponible chez l’auteur, 3 impasse Hippolyte-Forestier, 45000 Orléans, 36 € franco de port
  20. Raphaël Morera, L’Assèchement des marais en France au xviie siècle, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2011, 265 p., 19 €
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Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2012 (Vol. 37), p. 173-244.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2012-1-page-173.htm


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