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Histoire & Sociétés Rurales

2012/1 (Vol. 37)


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Anne Nissen, Élites et espaces dans le Nord-Ouest de l’Europe (iiie-xiie siècle), mémoire en vue de l’obtention d’une Habilitation à diriger des recherches, Université de Paris 1, soutenance le 3 décembre 2011

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Jury : Joëlle Burnouf, professeur, à l’Université de Paris i, Panthéon-Sorbonne, umr 7140 ArScan ; Joachim Henning, professeur à l’Université J. W. Goethe, Francfort ; Lars Jørgensen, conservateur au Musée National du Danemark, professeur honoraire à l’Université de Copenhague ; Régine Le Jan, professeur à l’Université Paris i, Panthéon-Sorbonne, umr 8589 lamop (tutrice de l’hdr) ;Claude Raynaud, directeur de recherches, cnrs, umr 5140 asm-Montpellier Stéphane Lebecq, professeur émérite à l’Université Charles de Gaulle, Lille iii, irhis (rapporteur et Président du jury).

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Le 3 décembre 2011 l’archéologue Anne Nissen a soutenu devant un jury composé d’historiens et d’archéologues français et étrangers un mémoire en vue de l’obtention d’une Habilitation à diriger des recherches. Elle a regroupé et présenté une grande partie de ses recherches sur le monde rural du haut Moyen Âge depuis une vingtaine d’années autour de trois orientations majeures : la construction et la vie des espaces agraires ; les formes et les rythmes de l’habitat ; les marques de la présence des élites (laïques) et les modes d’expression matérielle du pouvoir.

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Le dossier, dont le jury a unanimement souligné l’importance en quantité et en qualité, comportait : un « mémoire de synthèse » de 54 pages intitulé Pour une archéologie européenne : d’une archéologue immigrée aux grandes migrations ; un mémoire inédit intitulé Élites, espaces et pouvoirs dans le Nord-Ouest de l’Europe (iiie-xiie siècles), qui consiste en un volume de 176 pages de texte et 71 pages d’illustrations ; deux volumes d’articles et de contributions ; un volume de chapitres d’ouvrage ; un ouvrage co-édité par Anne Nissen (avec Isabelle Catteddu et Paolo de Vingo) intitulé On the Road again. L’Europe en mouvement, actes du 4e International Congress of Medieval and Modern Archaeology (Paris, 2007), vol. 2, Archaeology and rural Landscape : rural settlements in their natural, economical and social environment (Gênes, 2011, 305 p.) ; la présentation d’un Projet collectif de recherche (pcr) sur L’Habitat rural du Moyen Âge en région Centre, consistant en un volume contenant les rapports 2007, 2008, 2009 et 2010, et un disque contenant les nombreuses annexes, en particulier les notices de sites.

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Cet ensemble rend compte de l’activité diversifiée et productive de l’impétrante : rapports de fouille, rapports d’activité de l’inrap, du pcr, direction d’ouvrages, articles scientifiques… Encore ces publications ne rendent-elles compte que des recherches liées au titre général choisi. Si les développements sur les terroirs et l’habitat rural se situent dans le prolongement de sa thèse (soutenue en 1996), le gros du travail s’intéresse aux élites ce qui rend compte d’une inflexion dans les recherches d’Anne Nissen et prend de ce fait une place plus importante dans le mémoire présenté. Elle s’interroge ici sur le poids des élites dans l’histoire du peuplement et des terroirs et sur leurs pratiques de distinction. Cela lui permet de poser des questions fondamentales sur l’apport de l’archéologie par rapport aux connaissances issues de la documentation textuelle, sur la chronologie à retenir et sur la définition des élites. L’archéologie n’est donc pas une simple illustration des textes mais au contraire une véritable matière à réflexion sur les attitudes des individus, sur l’utilisation des espaces, sur les mises en scène du pouvoir. Anne Nissen montre donc comment interroger les sources archéologiques autrement et, ce faisant, amène à relire les textes à la lumière de ces nouvelles connaissances.

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Dans cette étude des élites, Anne Nissen a exploré successivement plusieurs thématiques :

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1. Les expressions matérielles du pouvoir (affichages identitaires et systèmes de représentation) qui se traduisent dans les programmes architecturaux, les objets de prestige, les pratiques funéraires et alimentaires. Dans ce cadre, elle propose une analyse détaillée de la tombe de Childéric et de son environnement en évoquant un contexte de stress social. La question des affichages identitaires et la signification des dépôts funéraires en fonction des contextes religieux, culturels voire politiques occupe une place importante dans ses études funéraires. Elle s’intéresse notamment aux affichages identitaires dans les sépultures féminines. L’importance du mobilier dépend ici fortement de l’âge des défuntes. Ce sont d’ailleurs elles, bien plus que les hommes, qui affichent des identités ethniques (réelles ou non), qu’il s’agisse d’objets wisigoths ou de fibules burgondes. L’éloignement géographique des régions d’origine revendiquées s’accompagne d’ailleurs de transformations intéressantes, d’une part dans le port des accessoires vestimentaires, d’autre part à travers un basculement des décors et de certains objets de la sphère masculine vers l’univers féminin (par exemple les styles animaliers germaniques). Dans le domaine masculin, les dites sépultures de forgeron ou de marchand soulèvent la question de la signification réelle des objets. Anne Nissen doute qu’on puisse les utiliser pour identifier des métiers spécifiques puisque ces tombes, sans les outils, ne se distingueraient guère des autres sépultures privilégiées. Plus vraisemblablement, les outils attirent l’attention sur des compétences ou des prérogatives spécifiques d’un personnage privilégié.

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2. Les lieux de pouvoir, en particulier les complexes résidentiels dont les aménagements et l’implantation topographique et géographique révèlent des stratégies territoriales et la volonté de dominer leurs espaces. L’étude de plusieurs études de cas dans toute l’Europe romanisée lui ont permis de dégager un certain nombre de traits communs aux lieux de pouvoir et d’interroger le lien entre le pouvoir et le sacré (chrétien et païen).

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3. Les pratiques ostentatoires et les gestes de pouvoir dans les lieux correspondant aux petites élites rurales documentées par l’archéologie préventive et par les textes. Plusieurs critères semblent discriminer ces groupes sociaux : taille des habitats, décors, importance numérique des fosses de stockage, variété et diversité des habitats privilégiés, présence notable des armes, des fragments de verre à boire et des os d’animaux. Tout cela amène à confirmer la place de la guerre et du banquet que les textes mettent également en avant.

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4. La domination et la maîtrise de l’espace non seulement par le biais des lieux centraux mais aussi par les délimitations spatiales qui structurent les territoires : fondation, planification de sites nouveaux, découpages territoriaux, grands travaux d’infrastructure. L’archéologie ne peut pas trancher la question de savoir si la régularité des parcelles dans les emporia ou les habitats ruraux découle d’une autorité territoriale ou d’accords entre les habitants. Cependant, le choix d’une grande régularité, notamment dans des sociétés sans écriture, pourrait indiquer son importance dans la gestion territoriale, comme le suggère le système de toft et de solskifte en Scandinavie et en Angleterre.

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Les membres du jury ont souligné à l’unisson la très grande ampleur de la vision d’ensemble proposée par Anne Nissen, aussi bien géographique que chronologique et disciplinaire. L’étendue de l’aire embrassée est en effet très large, depuis les territoires scandinaves jusqu’à la France médiane et la chronologie adoptée transcende les découpages académiques entre Antiquité et Moyen Âge (voire entre l’ancien haut Moyen Âge et le Moyen Âge central tels qu’ils étaient définis, de part et d’autre du xie siècle). Cette couverture spatio-temporelle ambitieuse résulte d’un parcours original, entre formation universitaire danoise et pratique professionnelle française. Anne Nissen se définit d’ailleurs elle-même comme une « archéologue immigrée ». Son origine scandinave l’avait déjà amenée dans sa thèse à comparer le sud de la Scandinavie et le nord-ouest européen ; elle prolonge ici l’exercice en élargissant encore un peu plus le terrain d’investigation et, surtout, l’approfondit en prenant en compte les sites des élites. C’est ce cadre d’étude particulier qui l’a amenée très tôt, et dans ce mémoire encore, à refuser les bornes temporelles classiques pour préférer une longue périodisation qui mène du iiie au xiie siècle avec une césure autour de l’an 700, quand l’Europe occidentale commence à prendre ses distances par rapport au legs de l’Antiquité et quand les sociétés scandinaves se transforment en profondeur peu avant l’ère viking. Car, sinon, comment rendre compte de l’histoire de territoires si différents, surtout quand certains ne faisaient pas partie de l’empire romain ? Sa formation au Danemark l’a également sensibilisée aux sciences sociales et à la transgression des frontières disciplinaires, qui l’avait amenée à présenter son hdr avec une historienne Régine Le Jan, d’où le choix d’un historien, Stéphane Lebecq (qui avait également suivi ses travaux), pour présider le jury. Les membres du jury ont tous souligné sa volonté d’articuler de multiples angles d’approche, entre archéologie, histoire, sciences dites « connexes » (numismatique, iconographie) et même sciences naturalistes. Cela lui permet de proposer un véritable discours d’historien c’est-à-dire de réfléchir en termes sociaux, voire parfois symboliques, et de revisiter avec succès le sujet maintes fois rebattu des élites.

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Sur le fond, au-delà des qualités unanimement soulignées, quelques critiques en formes d’attentes ou d’échanges scientifiques ont été formulées. Par exemple, Claude Raynaud remarque la faiblesse de la cartographie qui aurait pu être mieux travaillée et analysée pour véritablement rendre compte des « espaces » de ces élites. Il montre en outre quelques réticences face aux interprétations du mobilier dans les tombes très richement pourvues, comme celle de Childéric. Sont-ce les hommes ou les objets qui se sont déplacés ? La question méritait d’être plus clairement posée afin de prendre plus de recul face aux interprétations possibles, prudence dont fait pourtant montre Anne Nissen par ailleurs. Il regrette également que certains sujets n’aient pu être traités de manière plus approfondie tout en ajoutant qu’il comprend bien que l’exercice de l’hdr ne s’y prêtait pas. Enfin, comme plusieurs autres membres du jury, il s’étonne de l’absence de conclusion générale et de conclusions comparatives au terme de certaines parties ; si ce choix est justifié par Anne Nissen, il aurait souhaité un mot conclusif général permettant d’esquisser les rapprochements et les différences au sein de ce vaste espace investigué. Joachim Henning informe que les travaux d’Anne Nissen sont connus en Allemagne, notamment ceux portant sur les habitats privilégiés, publiés dans les actes du colloque commémoratif de Haarnagel. Il formule cependant quelques observations critiques concernant l’architecture des bâtiments restituée par les archéologues français. À propos de plusieurs sites, il doute fortement des propositions d’associations des trous de poteaux qui ont fondé les plans restitués. Les interprétations sociales à partir de l’alimentation carnée et de l’équipement équestre ont également été discutées. Lars Jørgensen félicite Anne Nissen d’avoir cherché les informations les plus récentes notamment à Gamla Uppsala, qui, comme beaucoup d’autres lieux de pouvoir scandinaves, sont actuellement en cours de fouille. Il souligne qu’elle est la seule scandinave qui ait fait le pont entre le sud et le nord de la région pour cette période. Il engage ensuite une discussion sur la datation des lieux centraux à Gudme, Sorte Muld et Uppåkra et demande l’avis d’Anne Nissen sur les raisons de leur émergence. Elle propose de les situer dans un contexte plus large et attire l’attention sur les différences entre l’ouest et le sud-est de la Scandinavie, qu’elle suggère liées à l’existence de plusieurs royaumes avec leur propre organisation sociale et économique. Lars Jørgensen exprime son intérêt pour ses hypothèses. Pour les éléments de comparaison, il propose de se tourner vers l’Irlande, où les rois – ou plutôt roitelets – étaient très nombreux. La situation danoise était probablement plus proche de cette situation que celle observée en Francia. Pour terminer, il regrette que les travaux d’Anne Nissen ne soient pas plus connus en Scandinavie ; pour y remédier il l’encourage fortement à publier davantage en anglais. Stéphane Lebecq prend le parole en dernier et souligne quant à lui quelques absences (les définitions de « l’archéologie processuelle », du « stress social » et du « potlatch ») et quelques erreurs sur le fond (Childéric n’est pas l’ancêtre de la dynastie française) et la forme (concernant la bibliographie) et pose la question des contacts entre élites pour expliquer la simultanéité des transformations, des accélérations et des cristallisations observées par les archéologues autour du viie siècle. Sur ce point il regrette – tout en comprenant les limites d’un travail déjà très important – que les emporia n’aient pas fait l’objet d’une véritable étude.

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Malgré les critiques émises, ce sont les qualités considérables du travail présenté qui ressortent majoritairement des commentaires, qui tous soulignent l’excellence, la densité, la précision et l’originalité de la recherche. Ressortent en particulier quatre points forts que rappelle le président : une méthodologie fondée sur l’interdisciplinarité qui se traduit par une collaboration privilégiée avec les historiens des textes et par une large ouverture aux sciences sociales ; la prise en compte d’un espace large qui conduit l’impétrante à mettre en œuvre une démarche comparative (mais prudente, à l’aide de différents scenarii) et à déconstruire les coupures traditionnelles en privilégiant un long haut Moyen Âge s’articulant autour des décennies entourant 700 ; la recherche de critères d’identification souples, prenant en compte non seulement la hiérarchie des habitats mais aussi leur fonction et leur importance respective par rapport aux élites qui y résidaient régulièrement ou rarement ; l’intérêt pour la question des affichages identitaires et ethniques, qu’il ne faut pas confondre avec une ethnicité biologique, ainsi que pour les études de genre, peu abordées jusqu’alors en archéologie.

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Par ailleurs, les membres du jury ont tour à tour insisté sur l’implication importante d’Anne Nissen dans l’organisation de la recherche via ses responsabilités à l’Inrap (à la Direction Scientifique et Technique) et sa direction d’un pcr sur l’habitat rural du haut Moyen Âge en région Centre. Ces expériences lui ont offert – en sus de ses réseaux purement scientifiques construits au fil des nombreux colloques internationaux auxquels elle a participé – de pouvoir développer un vaste réseau à l’échelle européenne. Par ailleurs son engagement pédagogique au sein de l’université de Tours (sa participation au montage de la licence d’archéologie, enseignements et encadrement de masters et thèses en archéologie médiévale) fait d’Anne Nissen une chercheuse complète et très impliquée dans la formation universitaire française. Cette activité se retrouve aussi dans son souci de diffuser au plus grand nombre ses recherches et celles portant sur le haut Moyen Âge grâce à plusieurs publications à l’attention des étudiants et des universitaires.

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En définitive, l’ampleur spatiale, chronologique et intellectuelle de cette aventure, l’originalité indéniable de la recherche, la densité du travail présenté et la force et la finesse des résultats obtenus font de cet exercice une contribution exceptionnelle à la construction d’une archéologie européenne qu’Anne Nissen appelle d’ailleurs de ses vœux. Cette dernière présente donc, aux yeux du jury, toutes les qualités pour devenir une actrice majeure de la recherche sur le haut Moyen Âge et faire le pont avec les historiens des textes et les archéologues européens, et cela à un niveau international.

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Isabelle Catteddu et Magali Watteaux

Nicolas Carrier, Paysans et seigneurs dans les régions alpines au Moyen Âge, Habilitation à diriger des Recherches soutenue le samedi 3 décembre 2011 à l’Université Paris-Sorbonne

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Jury : Dominique Barthélemy, Université Paris-Sorbonne (présentateur), Alain Dubreucq, Université Jean Moulin-Lyon 3 (président), Jean-Louis Gaulin, Université Lumière-Lyon 2 (rapporteur), Yves Sassier, Université Paris-Sorbonne (rapporteur), Olivier Bruand, Université Blaise Pascal-Clermont-Ferrand, Franco Morenzoni, Université de Genève.

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Nicolas Carrier, maître de conférences à l’Université Jean Moulin-Lyon 3, a soutenu, sous le titre Paysans et seigneurs dans les régions alpines au Moyen Âge, un dossier d’hdr composé d’un recueil d’articles, de deux ouvrages écrits en collaboration (Carrier N. et La Corbiere M. de, Entre Genève et Mont-Blanc au xive siècle : enquête et contre-enquête dans le Faucigny delphinal de 1339, Genève, shag, 2005 ; Carrier N. et Mouthon F., Paysans des Alpes. Les communautés montagnardes au Moyen Âge, Rennes, pur, 2010), des actes d’un colloque organisé et publié par ses soins (Carrier N., dir., Nouveaux servages et sociétés en Europe (xiiie-xxe siècles), Caen, ahsr, 2010) et d’un essai inédit intitulé Sub jugo servitutis. Visages et usages de la servitude dans le royaume de Bourgogne (Dauphiné, Savoie, Suisse romande, vie-xve siècle). Le tout est chapeauté par un mémoire de synthèse.

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La parole lui ayant été donnée par Alain Dubreucq, le candidat présente d’abord le livre qu’il a écrit avec Fabrice Mouthon sur les paysans des Alpes au Moyen Âge, afin de remédier aux carences d’une historiographie restée longtemps très cloisonnée à cause de la dispersion des chercheurs entre plusieurs pays et trois aires linguistiques. S’étant particulièrement intéressé aux problématiques économiques et sociales, Nicolas Carrier y restitue les grandes étapes de la mise en valeur du milieu alpin. Il distingue ainsi une longue phase d’anthropisation s’étalant jusqu’aux années 1250, puis une véritable conquête de la montagne pendant laquelle se met en place un système agro-pastoral intensif. Quant aux aspects sociaux, il tâche de montrer que les sociétés alpines reposent sur un équilibre très instable organisé autour de l’accès aux herbages, « l’or vert » des montagnes, à égale distance entre lutte des classes et égalitarisme montagnard.

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Nicolas Carrier a porté également son regard sur la seigneurie dans le cadre des principautés savoyarde et delphinale aux xiiie-xve siècles. Pour ce faire, il a exploité, outre les comptes de châtellenies savoyards, les enquêtes publiques ordonnées par les dauphins et les comtes de Savoie, notamment les enquêtes delphinales de 1339, qu’il a éditées et traduites en collaboration avec Matthieu de La Corbière. L’étude de ces sources permet de comprendre comment le pouvoir seigneurial se transforme progressivement en État.

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Dans ses travaux les plus récents, le candidat entend enfin contribuer au renouvellement actuel de la recherche sur le servage. Considérant que la notion de second servage apparaît aujourd’hui bien moins claire que par le passé, il s’intéresse à l’évolution de la servitude sur la totalité de la période médiévale et dans un large espace géographique incluant le Dauphiné, la Savoie et l’actuelle Suisse romande. Au terme de cette étude, il lui semble que le servage ne naît pas d’une amélioration de la condition des esclaves. Il apparaît plutôt comme un ensemble de relations de dépendance, d’origine surtout foncière et parfois banale, lesquelles sont, à un certain moment, considérées comme un esclavage. C’est donc une servitude nominale, largement égale à elle-même à travers les changements de vocabulaire, et instrumentalisée par les seigneurs. Ces derniers l’utilisent par exemple pour se répartir les droits de juridiction et aussi, à la fin du Moyen Âge, pour lever de nouvelles taxes comme la taille et la mainmorte, destinées à freiner l’érosion de leurs revenus.

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Au terme de son exposé, Nicolas Carrier insiste sur la nécessité de redonner toute sa place à l’histoire économique et sociale du Moyen Âge et définit quelques projets de recherches : l’étude plus approfondie de la servitude du haut Moyen Âge, la redéfinition de l’alleu paysan, ou encore la mesure de la ponction seigneuriale et fiscale sur l’exploitation agricole.

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Dominique Barthélémy, présentateur du dossier, rappelle qu’avant de faire appel à lui, Nicolas Carrier a été l’élève de Robert Fossier et de Bernard Demotz. Il se réjouit que dans son étude du servage, de ses avatars et de ses paradoxes, il s’inscrive dans la lignée de Marc Bloch, qui passe par son présentateur. Il le loue de savoir cependant reconnaître la part de vérité que détient le modèle mutationniste, en discutant ces problèmes avec tact et précision dans son chapitre sur les xe-xie siècles. Il met ensuite en avant le grand intérêt de plusieurs développements du mémoire original, en commençant par celui sur les inter-mariages entre femmes libres et hommes asservis dont l’enjeu n’est pas le même selon que la femme épouse son esclave ou celui d’autrui. Il a beaucoup apprécié aussi les passages sur le sens large du mot mancipium, sur la présence, au ixe et à nouveau xive siècle, d’une servitude « en l’autre », sur les diverses manières de prêter l’hommage lige depuis le xiiie siècle en fonction de la situation sociale. Il pense que l’absence apparente de serfs ministériaux dans les régions étudiées par le candidat est un effet de sources. Il suggère, dans l’ouvrage qui sera tiré du mémoire inédit, de développer le rappel historiographique consacré à l’antagonisme entre Léo Verriest et Marc Bloch. Il termine en formulant le vœu très chaleureux que le candidat obtienne un poste de professeur des universités.

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Franco Morenzoni prend ensuite la parole, en insistant surtout sur la partie du dossier qui concerne l’économie et la société alpines à la fin du Moyen Âge, c’est-à-dire les articles et les deux livres publiés. Il admire la façon dont Nicolas Carrier parvient à extraire des éléments nouveaux de sources pourtant bien connues, comme les documents comptables ou le célèbre testament du patrice Abbon. Il loue également son approche fine des communautés paysannes, de la justice et du rôle du clergé dans les sociétés montagnardes, ainsi que sa capacité à rassembler une documentation dispersée et sa prudence lorsqu’il traite des conséquences de la Peste noire sur le système agro-pastoral alpin. En effet, au contraire de beaucoup d’historiens helvétiques, le candidat ne considère pas que le dépeuplement de la fin du Moyen ait débouché immédiatement sur un essor de l’élevage spéculatif et soutient que cette forme d’exploitation ne se développe véritablement qu’à compter du xvie siècle. Il conclut que Nicolas Carrier, déjà considéré comme un des meilleurs spécialistes des communautés paysannes montagnardes, sera, une fois publié son essai inédit, à l’origine d’un nouveau « modèle » du servage médiéval.

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Jean-Louis Gaulin souligne à son tour la cohérence du dossier, qui trouve son unité dans la fidélité du candidat à l’histoire des sociétés montagnardes. Il loue ce dernier d’avoir fait le pari du comparatisme entre des régions dont l’historiographie était trop cloisonnée, aussi bien dans son mémoire sur la servitude que dans son ouvrage sur les communautés paysannes. Telles que dépeintes par le candidat, les communautés alpines sont plus souvent aux prises avec les troupeaux des Lombards qu’avec leurs casanes et il aurait voulu voir plus développée la question de leur endettement. Quant à la question du servage au xiiie siècle, il se demande si la place des corvées n’est pas sous-estimée, du fait qu’elles n’apparaissent guère dans les comptes de châtellenies. Enfin, il demande au candidat si la doctrine du jus commune telle qu’elle est enseignée dans les cités italiennes est si inconnue que cela dans les Alpes. À ces deux questions, Nicolas Carrier répond que les corvées existent dans les régions alpines mais ne font pas partie des charges serviles et que le droit romain n’y vient formaliser que tardivement une servitude qui a des racines bien plus anciennes.

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Olivier Bruand adhère pleinement à l’idée qu’il n’existe qu’un seul servage évoluant de façon constante et graduelle pendant tout le Moyen Âge, ce qui se traduit par une grande polysémie des termes indiquant une dépendance finalement toujours assez semblable à elle-même. Il félicite le candidat d’avoir largement relativisé la notion de « nouveau servage », et évoqué le « nominalisme » de la documentation seigneuriale. Il souligne la difficulté que posent les hautes époques, très pauvres en sources et se demande s’il serait possible d’utiliser la littérature hagiographique pour compléter le dossier avant l’époque carolingienne. Il conclut en louant les qualités de clarté du candidat et en disant que son activité de recherche et d’édition répond pleinement à ce qu’on attend de quelqu’un qui sera amené à encadrer des recherches.

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Yves Sassier dit avoir beaucoup apprécié l’équilibre général de ce dossier, qui est très dense, d’une écriture simple et directe et d’une grande unité. Il tient cependant à marquer son désaccord sur la « personnalité juridique » dont Nicolas Carrier crédite l’esclave de la loi burgonde. En revanche, il s’accorde sans retenue avec le candidat sur son refus de la notion de « privatisation » du pouvoir au xie siècle, sur son étude sémantique des termes mancipium et servus, sur l’idée que l’affranchissement n’est que le moyen de rompre un lien pour en nouer un autre. Il conclut en souhaitant une rapide publication de l’essai inédit, qui apporte beaucoup à notre connaissance du servage médiéval. Quant à la personnalité juridique des esclaves burgondes, Nicolas Carrier répond qu’il ne la conçoit que de manière purement négative et qu’elle se manifeste surtout au détriment de leur dos. Il a, dit-il, tant hésité lui-même sur cette question qu’il est prêt à revoir sa position ou du moins certaines formulations.

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Il revient à Alain Dubreucq de conclure. En fonction de ses propres spécialités, il s’attarde plus particulièrement sur les premiers chapitres de l’essai sur le servage, qui traitent des hautes époques. Manifestant également ses réticences sur la personnalité juridique des esclaves burgondes ainsi que sur l’emploi de la notion de quasi-propriété, il formule l’hypothèse que les ingenui qui sont cédés par Abbon dans son testament sont peut-être les successeurs des servi regis du Liber constitutionum. Concernant le polyptyque de Marseille, il se demande si les titres des rubriques, qui posent problème parce qu’ils semblent compter parmi les mancipia des tenanciers qui sont qualifiés individuellement de coloni, n’ont pas été ajoutés a posteriori. Il conclut cependant que les observations bien minimes qu’il a pu faire ne remettent pas en cause un dossier d’excellence et qu’il adhère au raisonnement d’ensemble du candidat, selon lequel l’esclavage, tel qu’il était encore codifié dans les lois burgondes, s’est fondu progressivement dans une nouvelle servitude dans laquelle tous les paysans devenaient des dépendants. Cette évolution commença à se dessiner au temps d’Abbon pour s’accomplir à l’époque de Wadalde.

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Au terme d’une rapide délibération, le jury félicite unanimement le candidat pour son travail remarquable et lui accorde sans aucune réserve l’habilitation à diriger des recherches.

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Nathanaël Nimmegeers

Jérôme Luther Viret, Le Droit et la reproduction familiale en France du Moyen Âge à la Révolution, soutenance d’Habilitation à diriger des recherches, présentée le 10 décembre 2011 à l’Université Paris iv-Sorbonne

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Jury : Jean-Pierre Bardet, professeur émérite à l’université Paris Sorbonne (président de jury), François-Joseph Ruggiu, professeur à l’université Paris Sorbonne (garant de l’hdr), Jacques Poumarède, professeur émérite à l’université de Toulouse/Capitole, Anna Bellavitis, professeur à l’université de Rouen, Michel Figeac, professeur à l’université Michel de Montaigne, Bordeaux 3, Gérard Béaur, directeur de recherches au cnrs.

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Dans un mémoire de synthèse (Le Droit et la reproduction familiale en France du Moyen Âge à la Révolution), Jérôme-Luther Viret présente les différents travaux qu’il a effectués entre 1993 et 2011 et qui portent sur des aires géographiques et coutumières du Nord de la Loire : en Île-de-France (Valeurs et pouvoir. La reproduction familiale et sociale en Île-de-France. Écouen et Villiers-le-Bel (1560-1685), Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2004), en Normandie (La Reproduction familiale et sociale en Basse-Normandie, Argences au xviiie siècle). Une bibliographie de 11 articles et de 6 contributions à des ouvrages collectifs présente un parcours dense et varié dont témoignent les thématiques abordées : le droit, la famille et la terre ; des catégories sociales diversifiées, alliant l’étude des vagabonds et mendiants en Île-de-France, de celle des femmes nobles et de leurs patrimoines en Normandie (mi xviie-xviiie siècle) aux migrants de Nouvelle-France ; approches des structures et dynamiques sociales par l’attention portée aux rapports entre droit et pratiques, entre droit écrit et coutumes, droit et valeurs, et in fine aux représentations. Les réseaux de pouvoirs, de crédit, d’alliances et de parenté constituent les facteurs de la reproduction sociale mais aussi du déclin à la veille de la Révolution dans les espaces étudiés. Ce fil directeur permet de donner une portée générale aux thèses développées dans ce mémoire. Dans la présentation générale de son œuvre, Jérôme-Luther Viret insiste sur l’idée d’associer reproduction familiale et sociale à cette fin. Il a utilisé les sources notariales et seigneuriales entre le xvie et xviie siècle (Villiers-le-Bel) pour analyser les mariages, les partages et la transmission des terres, leurs effets sur le marché foncier et la reproduction sociale. En renouvelant ses sources (les rôles des tailles) et ses méthodes, il a pu reconstituer des trajectoires fiscales individuelles au xviiie siècle (Argences) afin d’entreprendre cette fois une histoire plus démographique et familiale, et plus attentive aux moyens de production et aux droits. Les résultats sont inattendus. Dans un contexte de pression démographique et d’accaparement des terres par l’abbaye seigneuriale de Fécamp, la mobilité socio-professionnelle est orientée vers le bas, puisqu’entre 1736 et 1788, le nombre de pauvres est passé de 38 % à 70 %. La pluriactivité a été la réponse donnée par ce petit artisanat rural à ce contexte. Les rôles fiscaux gardent les traces de cette polyvalence : « Plus qu’une voie de promotion sociale, l’artisanat a été un exutoire ». Les difficultés de cette paysannerie sont inférées aussi par les pratiques sociales, et notamment successorales. En coutume normande, les filles dotées sont écartées de la succession aux deux tiers quand il y a des fils. Or, l’augmentation des clauses de retour aux partages à égalité avec les garçons pourrait faire croire à l’apparition de l’égalité d’héritage. En fait, ce sont les filles des journaliers les plus pauvres qui en bénéficient en raison des difficultés de trésorerie de leurs parents. L’auteur en conclut que « les pratiques successorales ont contribué à faire le lit de la Révolution de deux façons – en réalisant l’égalité… et en ruinant les catégories moyennes ». Il commente la valeur de l’égalité en pays coutumier nuancée par celle du sang et du travail, souligne qu’elle s’inscrit surtout dans un régime d’autorité : « le droit exprime adéquatement les aspirations, les valeurs partagées par le plus grand nombre. Il ne dit pas seulement ce à quoi chacun à droit, mais surtout qui décide ».

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Il rappelle que contrairement à la division urbaine « segmentante » du travail, la polyvalence rurale est globale. En matière de coutume, malgré la typologie normative de Jean Yver, les pratiques attestent d’une tendance égalitaire à Paris, comme en pays wallon-picard où le préciput s’avère très limité. La dichotomie entre droit romain et coutume s’est cristallisée au xie siècle : le droit coutumier a décidé que le pouvoir appartenait à la règle contrairement au droit romain qui le remet à l’individu. Dans ce contexte, les usages restent la référence plus que l’écrit et la justice royale reste secondaire. Chez les élites, le facteur perturbant de la reproduction sociale a été la vénalité des offices qui a obligé à la concentration des patrimoines et à l’accentuation des inégalités successorales. L’économique et le politique sont ainsi liés, l’économique n’étant l’ultima ratio.

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Contre l’extension des pratiques inégalitaires (et malthusiennes) des élites, la Révolution a tranché en faveur de « l’égalité » du droit coutumier. Ce disant, l’auteur connaît l’importance des facteurs constitués par le droit et l’économie dans ce processus, mais souligne combien la politique des familles est fondamentale face à ces contraintes.

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François-Jospeh Ruggiu atteste de la solidité du dossier présenté qui couvre l’ensemble du champ de l’histoire de la famille en un spectre chronologique très large. Les références bibliographiques sont denses (100 pages, mille notes). Jérôme-Luther Viret s’est intéressé à une région peu exploitée. En présence de frères, les filles dotées, exclues de l’héritage mais non de la succession, doivent donc compléter leurs apports avec des gains et trouvent peut-être une plus grande liberté individuelle dans le salariat. Jérôme-Luther Viret s’intéresse ainsi aux dynamiques du droit qui contribuent à l’élaboration d’identités régionales. Ainsi la Normandie, réputée pour son inégalitarisme de genre, voit en fait au cours d’une première phase, les droits des femmes renforcés en 1583 par leur admission au partage des conquêts qui désavantage les fils ; en réaction, l’introduction du don mobile au xvie siècle accorde au mari sans retour une proportion de biens dotaux fixée à leur tiers à partir de 1720. S’agissait-il ainsi de donner aux enfants un destin au prix de l’inégalité pratiquée par les très pauvres et les très riches ? La répartition de la propriété a suscité également une polarisation sociale de plus en plus forte, sans que la migration ne soit la solution empruntée contre la pauvreté : les transactions familiales comme la multiplication des activités apparaissent plutôt comme les solutions entrevues par l’historien qui part des problèmes qui se posent aux acteurs pour comprendre les réponses élaborées par ces derniers. En insistant sur la notion de valeurs, les travaux de Jérôme-Luther Viret constituent une avancée pour l’histoire sociale et une cartographie des usages juridiques. Le poids émotionnel des relations familiales est de cette manière pris en compte dans cette belle synthèse des relations droit-famille. Il faut souligner à cet égard la rareté du fait de placer la famille au centre de l’analyse historique. Anna Bellavitis renchérit : face à une production historique de plus en plus fragmentée, et à dimension européenne, le choix de la famille l’incite à placer le droit et donc les valeurs au centre des usages sociaux. Ainsi, les décisions des acteurs et des tribunaux n’empêchent pas la prise en compte de « l’esprit collectif » et des pouvoirs. Elle commente longuement les interprétations comparées du droit romain en matière de filiation (Venise). Et aussi le problème complexe de la dot normande qui offre aux femmes la possibilité d’entrer dans un système économique monétarisé urbain (Rouen), ce qui modifie l’âge au mariage. Le droit informe et structure tout autant qu’il est une création sociale. Jacques Poumarède souligne la grande culture d’histoire du droit de Jérôme-Luther Viret. Ainsi le droit romain a fait l’objet d’interprétations variables en pays de droit écrit comme de droit coutumier : l’exclusion des filles dotées est inconnue en droit romain. En revanche, le père n’est pas seulement celui qui gouverne mais celui qui engendre, ce qui lui donne l’imperium. Entre la lettre de la coutume et les pratiques, la différence est introduite par ces créateurs du droit que sont les notaires (Jean Hilaire). Ces pratiques suscitent des particularismes juridiques marqueurs d’identité territoriale comme l’antiféminisme tenace du système lignager normand.

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Michel Figeac relève la cohérence des deux mémoires et de l’ensemble des articles de Jérôme-Luther Viret, qui se situent bien aux confins de l’histoire familiale, du droit et de la terre. Il émet quelques réserves parmi lesquelles on retiendra la place de la bibliographie en fin de deuxième volume qui gêne un peu la lecture ; l’absence de certaines références d’importance et de cartes. Simultanément, il relève le caractère original de l’apport de Jérôme-Luther Viret qui se tient à l’écart des approches environnementales trop proches des préoccupations contemporaines. La méthode permet de mettre en évidence les particularités de ce gros bourg rural de la plaine de Caen qui présente une population d’un millier d’habitants divisée en trois tiers : les journaliers, les artisans et les laboureurs, marchands et officiers pour le troisième tiers. L’inégalité hommes/femmes se manifeste par le fait que quatre femmes sur cinq n’ont eu droit qu’au tiers de la succession de leurs parents et que le douaire est plafonné au tiers des immeubles du mari. L’étude fine des rôles de taille, dans la 3e partie, montre que la mobilité intergénérationnelle est descendante une fois sur deux et n’est ascendante qu’une fois sur cinq. La pression démographique joue un rôle majeur dans ce processus, alors que le marché de la terre n’est que peu actif.

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Gérard Béaur revient sur l’importance de la thèse de doctorat de Jérôme-Luther Viret consacrée à une France égalitaire, en rupture avec l’historiographie leplaysienne. Par leurs valeurs et leur rapport au pouvoir, les sociétés normandes sont marquées par des normes égalitaires qui transcendent les clivages sociaux. La confrontation entre droit romain et droit coutumier permet de distinguer entre les sociétés qui donnent au père le pouvoir de choisir son héritier et celles dans lesquelles la décision lui échappe (la préférence masculine). En remettant les modèles de transmission sur leurs pieds, Jérôme-Luther Viret se situe à contre-courant des positions dominantes puisqu’il replace les normes au centre des systèmes au détriment des pratiques. Le système coutumier avantage les mâles en Normandie, et Jérôme-Luther Viret apporte une description minutieuse du système lignager en tant que modèle. Au xviiie siècle, les Normands ont assoupli leur système familial dans la mesure où la protection des droits des femmes est un peu moins mal assurée et ils ont fini par accepter l’égalité entre les héritiers, consacrée par le Code Civil, à partir du moment où ils conservaient le système dotal et retrouvaient l’équivalent du douaire. Par ailleurs, il note qu’à Argences, une société composée de micro-propriétaires a entraîné la paupérisation des campagnes, bien visible dans les rôles de tailles. Bien que situé à 21 km de Caen, le marché foncier est bien moins dynamique qu’à Vernon et Jérôme-Luther Viret l’explique par deux raisons : les transactions intra-familiales sont encore très importantes en Normandie et la fiscalité est basse dans une région où les terres sont souvent des friches, des marais ou des vignes pauvres. Argences est un bel outil pour appréhender la société normande du xviiie siècle. Le seul regret exprimé par Gérard Béaur est l’absence, ou presque, de références internationales sur l’ensemble des travaux cités.

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Jean-Pierre Bardet conclut et observe un important travail presque entièrement centré sur l’articulation droit et histoire, et une démarche à l’image de celle d’un « croisé de l’Histoire ». Dans cette perspective de micro-histoire, Jérôme-Luther Viret utilise des données agrégées. Dans le mémoire sur Argences, les données argumentant l’analyse ne sont pas identifiées de manière explicite (au cours des dépouillements paroissiaux et de la constitution de généalogies), ne mettant pas assez en valeur la notion de dénominateur, en particulier concernant le sort des filles désavantagées. Ces bourgs ruraux (Argences, comme Villiers-le-Bel) sont sensibles à la conjoncture. Que dire alors d’une croissance démographique de 177 % à Argences, dans un contexte où l’explosion démographique est de 35 % dans la France du xviiie siècle ? Il signale l’intérêt d’introduire la notion de variance et d’étudier les destins divergents pour y trouver des régularités. Il relève l’intérêt des futures recherches que Jérôme-Luther Viret se propose de conduire.

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Après une courte délibération, le jury décide d’accorder l’habilitation à diriger des recherches à Jérôme-Luther Viret, en soulignant la grande qualité de ses travaux et l’intérêt majeur qu’il y aura à les publier. La sobriété de Jérôme-Luther Viret est porteuse d’une grande force de conviction.

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Claire Chatelain et Simone Geoffroy-Poisson

David Étienne, Les Mardelles intra-forestières de Lorraine. Origines, archives paléo-environnementales, évolutions dynamiques et gestion conservatoire, thèse de doctorat en Géosciences, présentée à l’Université Henri-Poincaré de Nancy et soutenue le 20 mai 2011 dans les locaux de l’Institut National de Recherches Agronomiques de Nancy, 260 p.

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Jury : Bruno Hérault, maître de conférence à l’Université des Antilles-Guyane (rapporteur) ; Yves Le Bissonnais, directeur de recherche à l’inra de Montpellier (rapporteur) ; Fabien Arnaud, chargé de recherche au cnrs (examinateur) ; Sylvie Dousset, professeur à l’Université Henri-Poincaré de Nancy (examinateur) ; Didier Galop, chargé de recherche au cnrs (examinateur) ; Serge Muller, professeur à l’Université Paul Verlaine de Metz (examinateur) ; Étienne Dambrine, professeur à l’Université de Savoie (directeur de thèse) ; Pascale Ruffaldi, maître de conférence à l’Université de Franche-Comté (co-encadrante).

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La thèse de David Étienne aborde la question des « mardelles », ces dépressions humides fermées si fréquentes en Lorraine, d’un point de vue tout à fait novateur, en embrassant un nombre de disciplines important (archéologie, géomorphologie, géophysique, palynologie, pédologie, botanique, télédétection). Sa réalisation au sein de deux laboratoires, le Laboratoire de Biogéochimie des Écosystèmes Forestiers de l’inra de Nancy et le laboratoire Chrono-Environnement de Besançon (umr 6249) témoigne aussi de cette volonté de pluridisciplinarité. La problématique de départ est celle du constat que la biodiversité en milieu forestier est dépendante des activités agraires passées. La superficie forestière ayant doublé en France entre 1830 et aujourd’hui, les écologues distinguent des forêts anciennes (antérieures à 1830), des forêts récentes (postérieures à cette date) dans lesquelles on observe des différences de fertilité des sols et de biodiversité floristique. Le développement de prospections archéologiques et l’utilisation de levés lidar au sein de forêts anciennes en Lorraine ont toutefois démontré que certaines d’entre-elles ont également été cultivées aux époques antiques et médiévales et que ces effets sont très durables (supérieurs à 2000 ans). Les mardelles, conservées sous couvert forestier actuel, constituent de véritables archives sédimentaires pour décrire précisément et dans leur continuité les pratiques agro-pastorales et forestières, leur intensité et leur durée. Les objectifs de cette thèse étaient donc de caractériser et comprendre leur origine (naturelle ou anthropique), qui est débattue depuis plus de 150 ans, de reconstituer l’évolution de la végétation et du paysage du Plateau lorrain en étudiant leurs remplissages sédimentaires et enfin d’inventorier et comprendre leur diversité et les dynamiques de végétation des mardelles afin de proposer des mesures de gestion conservatoire.

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David Étienne débute son mémoire par une présentation des sites étudiés et du contexte environnemental et humain. Un inventaire réalisé par l’archéologue Wichmann en 1903 a permis de dénombrer l’existence de 7 000 mardelles sur l’ensemble du département de la Moselle, mais préférentiellement sur les terrains argilo-marneux du Keuper et les calcaires du Muschelkalk. Les mardelles étudiées dans cette thèse sont localisées dans le sud-est du département de la Moselle, entre les vallées de la Seille et de la Sarre autour des villes de Dieuze et Sarrebourg. Cette région, dénommée le « Pays des étangs » du fait des nombreux plans d’eau artificiels qui y existent, est principalement composée des terrains marneux du Keuper. Ceux-ci sont recouverts d’un dépôt de limons de plateau d’une épaisseur variant de 0 à 2 m influençant directement la pédologie actuelle. Les paysages sont formés de grandes forêts gérées par l’onf mais aussi de nombreuses surfaces cultivées et de quelques prairies. Cette zone est traversée par le second tronçon de la ligne ferroviaire à grande vitesse reliant Paris à Strasbourg (lgv Est) et les questionnements liés aux mardelles ont été intégrés aux interventions archéologiques préalables grâce à ce travail de thèse.

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D’un point de vue archéologique et historique, on peut noter quelques temps forts. Ce secteur se situe juste à l’est des sources salées qui ont été exploitées dès le premier Âge du Fer dans la vallée de la Seille. Cette véritable industrie a généré 4 millions de mètres-cubes de débris recouvrant une surface de 120 ha. À l’époque antique, une voie reliant Metz à Strasbourg et desservant les agglomérations de Tarquimpol et Sarrebourg traverse la zone, dans laquelle deux très grandes villas ont notamment été fouillées (villa de Saint-Ulrich fouillée dans les années 1970 et villa de Bassing fouillée sur la lgv Est en 2010). Enfin, le Moyen Âge est marqué par la création de la saline de Dieuze dès le début du xie siècle et par la création de nombreux étangs artificiels (étangs de Lindre, du Stock et de Mittersheim). Du fait d’une forte augmentation de la production du sel à partir du xiiie siècle, l’approvisionnement en bois devient problématique. Les autorités décident alors d’allouer plusieurs massifs forestiers aux salines de Dieuze, parmi lesquels les massifs actuels autour de l’étang de Lindre (Saint-Jean, Assenoncourt et Römersberg). Ceux-ci seront utilisés en tant que réserves à bois jusqu’au milieu du xixe siècle.

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Les nombreuses méthodes mobilisées sont ensuite présentées : prélèvements et analyses palynologiques, analyse des microfossiles non polliniques, datations 14C, études sédimentologiques et géomorphologiques, télédétections lidar, prospections géophysiques, fouilles archéologiques, études d’archives.

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Le premier thème traité par David Étienne est celui de l’origine de ces mardelles. Dès les premières études en Lorraine au début du xixe siècle, la question de leur origine se pose. Les études archéologiques se multiplient au début du xxe siècle avec de nombreux inventaires et fouilles, qui permettent de découvrir des bois travaillés dans certaines d’entre elles. Ces dépressions sont alors interprétées par les archéologues comme des vestiges d’habitations gauloises. Les géologues s’accordent également à cette époque sur une origine anthropique. Après les années 1920, les archéologues délaissent ces mardelles qui intéressent alors les naturalistes et les géologues. C’est alors une interprétation naturelle qui s’impose à partir des années 1950 : les auteurs proposent une théorie géologique de formation par dissolution de lentilles de gypse, de carbonates ou de sel gemme incluses dans les marnes du Keuper et les calcaires du Muschelkalk. Ces interprétations sont confortées par les témoignages de paysans constatant des effondrements de terrain brutaux dans leurs prairies. La question a toutefois été relancée récemment en France et en Belgique grâce à des études scientifiques intégrées (études palynologiques et géomorphologiques, fouilles archéologiques) et cette thèse en est l’illustration.

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L’hypothèse de l’origine naturelle est réexaminée à partir des derniers travaux. Tout d’abord, les études géotechniques réalisées sur les terrains du Keuper inférieur, dans le cadre de la construction de la seconde tranche de la lgv Est, ont montré la présence d’à peine quelques cristaux dispersés de gypse dans 3 des 39 sondages et n’ont mis en évidence aucun vide dans le socle sur les 20 premiers mètres de profondeur. Or, sur cette bande de 15 km2, 260 mardelles ont pu être identifiées grâce à la télédétection lidar, parmi lesquelles 4 ont été étudiées en détail dans cette thèse. Par ailleurs, la distribution et la surface des mardelles ont été examinées à partir de deux jeux de données lidar dépassant le secteur principal d’étude et couvrant une surface totale de 225 km2, soit un effectif de 550 dépressions non perturbées. D’un diamètre de 10 à 40 m dans 95 % des cas, elles se localisent majoritairement en position sommitale. Distantes en moyenne de 80 m, ces dépressions présentent souvent des alignements réguliers correspondant à l’orientation locale de la topographie. Elles ont été comparées à un inventaire du même type réalisé sur les dolines karstiques de la forêt de Chailluz dans le Doubs, qui ont des superficies plus importantes (diamètre moyen de 53 m). Les distances inter-dolines sont plus faibles (35 m en moyenne) et elles présentent des alignements jointifs le long de ce qui pourrait correspondre à des zones de failles. De même, les dolines karstiques du barrois, en Lorraine, présentent des densités supérieures et des alignements de contact. Les mardelles du Keuper se distinguent donc de ces dépressions naturelles.

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La morphologie des structures elles-mêmes a été abordée par des sondages manuels à l’aide d’une perche pour les structures en eau et par des sondages archéologiques ou des prospections géophysiques (prospection électrique et radar) pour celles colmatées. Les mardelles étudiées présentent toutes une forme en « baignoire », des rebords aval et amont pentus et un fond plat. Aucun siphon karstique sous la structure ou effet d’un effondrement karstique n’a été noté. Les couches géologiques formant l’encaissant (succession de marnes irisées rouges et grises) suivent le pendage naturel de la pente. La sédimentation de cette dépression présente également une grande homogénéité. La stratigraphie peut se décomposer en trois grandes unités principales : un horizon bleu-gris en contact direct avec les marnes du socle géologique, puis un horizon très organique contenant de nombreuses feuilles et branchages et enfin, selon les cas, une sédimentation argilo-organique, une accumulation de tourbe ou des formations pédologiques dans les structures asséchées. Ces observations présentent de grandes concordances avec celles réalisées lors des fouilles du xixe et du début du xxe siècle. Pour dater leur époque de formation, des datations par 14C par accélérateur ont été réalisées sur douze mardelles. Les datations s’échelonnent du second Âge du Fer au Haut Empire romain pour celles réalisées sur les horizons sédimentaires les plus profonds et dans le haut Moyen Âge pour celles qui ont porté sur des échantillons proches du fond mais sans l’avoir atteint. Elles présentent donc une grande homogénéité chronologique. En revanche, deux dépressions fouillées sur la lgv Est sur le calcaire du Lias, qui présentent des caractéristiques métriques et géomorphologiques très différentes des mardelles du Keuper inférieur, se sont formées beaucoup plus anciennement (autour de 4500 bp).

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Par ailleurs, les analyses palynologiques et des Microfossiles Non Polliniques (mnps) de quatre mardelles ont permis d’analyser le contexte dans lequel se sont formées ces dépressions. La sédimentation de base débute dans un milieu ouvert très anthropisé comprenant principalement des pâturages et quelques champs cultivés ; la dépression elle-même est en eau. Dans une deuxième phase, correspondant à l’horizon intermédiaire très organique, le paysage se transforme rapidement avec une fermeture du milieu dominé par la forêt.

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À la lumière de ces travaux, l’hypothèse de l’origine naturelle de ces mardelles du Keuper inférieur semble remise en cause. En effet, ces dépressions ne semblent pas liées à des phénomènes de dissolution et d’effondrement. Leurs dates de création assez limitées dans le temps, entre le second Âge du Fer et l’Antiquité, suggèrent plutôt une origine anthropique qui reste à définir. Plusieurs hypothèses sont explorées. Tout d’abord, si plusieurs mardelles ont été utilisées comme des fosses de rouissage durant le haut Moyen Âge (présence de pollens de Cannabis/Humulus), il ne s’agit là que d’un usage secondaire comme le montre la position de ces pollens dans la stratigraphie. La présence importante d’indicateurs polliniques pastoraux et de champignons coprophiles (Sporormiella-type) identifiés dans les sédiments de base suggère une utilisation en tant que réservoir à eau pour le cheptel. Cependant, l’absence de bourrelets de terre autour des structures laisse à penser que le matériau excavé lui-même (marnes bariolées) a été utilisé. Après avoir proposé deux pistes possibles (fabrication de tuiles, construction de murs en torchis) sans plus de développement, David Étienne explore l’hypothèse de l’utilisation de ces marnes pour fertiliser les sols et pour réduire le taux d’acidité des limons de surface. Un des arguments en faveur de cette thèse est apporté par les dosages de phosphores réalisés sur le remplissage de deux mardelles. Les taux de phosphore de l’unité stratigraphique de base, qui correspond à une accumulation sédimentaire liée à des pratiques agro-pastorales, sont légèrement inférieurs à ceux des marnes de l’encaissant, alors que les unités stratigraphiques des horizons supérieurs, qui correspondent à une déprise agricole, sont très faibles. Par ailleurs, si aucune relation n’est avérée entre présence de mardelle et épaisseur de limons, aucune mardelle n’est présente sur des sols où la marne affleure. Il faut par ailleurs noter que le marnage est une pratique attestée dans l’Antiquité par Pline l’ancien en Gaule et en Grande-Bretagne.

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Un autre élément intéressant à noter est celui de l’existence de parcellaires anciens, matérialisés par des talus très peu marqués repérables sur les images lidar, dont certains sont accolés aux mardelles. Ces parcellaires n’ont pas été datés directement, mais un certain nombre d’indices permettent à David Étienne de proposer tout de même une hypothèse de datation. Ainsi, l’analyse des cartes anciennes et des archives atteste la présence de forêts aux époques contemporaine et moderne, tout comme les analyses polliniques des mardelles proches. Celles-ci témoignent également de l’absence de grands défrichements durant l’époque médiévale, alors que le milieu est très ouvert durant l’Antiquité et l’Âge du Fer. Une datation contemporaine de la création des mardelles est donc envisageable et renforcerait l’hypothèse du marnage. Il resterait toutefois à expliquer pourquoi l’extraction de marne aurait été réalisée préférentiellement sur les parties sommitales.

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Le deuxième thème traité par David Étienne est celui de l’apport de l’étude des remplissages sédimentaires de ces mardelles à l’histoire du paléo-environnement. Ces dépressions fermées renferment des archives sédimentaires offrant un enregistrement continu et à haute résolution temporelle des changements d’usage des sols. En préalable, une analyse de la pluie pollinique actuelle a été étudiée sur un transect dans la forêt jusqu’aux lisières, afin de calibrer l’origine géographique des pollens collectés par ces petites structures en fonction du couvert forestier. En plus des classiques analyses polliniques utilisées pour quantifier l’ouverture de l’espace (pourcentage de grains de pollen arboréens sur le total des taxons - ap/t) ou pour caractériser le type d’activité anthropique (Indicateurs Polliniques d’Anthropisation - ipa), David Étienne a eu recours à des analyses statistiques de type acp tout à fait originales. L’examen des taxons responsables de la formation des deux axes différenciés par cette acp a permis la mise en évidence d’un axe témoin d’une pression agricole (présence de plantes cultivées, d’adventices des champs, etc.) et d’un autre axe indiquant un environnement plus pastoral (présence de taxons de pollens de pâtures notamment).

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Enfin, les cinq séquences polliniques étudiées ont été recalées chronologiquement par un modèle âge-profondeur construit à partir des datations 14C (entre 4 et 10 datations par séquences) qui ont permis de retracer l’histoire du paysage local durant plus de 2000 ans. Ces résultats décrivent des paysages très ouverts (ap/t à environ 40 %) et très anthropisés durant l’Âge du Fer et le Haut Empire. Une reprise forestière est progressivement attestée durant l’Antiquité tardive. Le Moyen Âge est plus contrasté avec des réouvertures du milieu dès 500 dans une mardelle proche de Tarquimpol et moins précoce et marquée pour les autres secteurs. Vers le xe siècle, on observe une reprise de la pression anthropique dans certaines séquences, avec à nouveau un paysage très ouvert, qui dure jusqu’au xve siècle. Pendant cette période, on note un développement de la culture du chanvre et du seigle. Au xve siècle, une reprise forestière est alors nettement marquée et doit être mise en relation avec le développement industriel des salines de Dieuze. Quelques ouvertures du milieu sont ponctuellement observées dans quelques séquences et peuvent être mises en relation avec la création de deux fermes aux xvie et xviiie siècle.

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Les deux grandes périodes d’ouverture du milieu présentent toutefois une signature pollinique différente. Ainsi, l’utilisation du sol semble dominée aux périodes gauloises et antiques par une pratique pastorale intensive et une pratique agraire secondaire (faible score du premier axe de l’acp et faibles pourcentages de pollen de Cerealia-type), à l’opposé de la période médiévale caractérisée par un développement des pratiques agricoles et la diversification des cultures céréalières (score important sur le premier axe de l’acp avec 10 à 20 % de pollens de Cerealia-type). David Étienne interprète ces changements de pratiques agro-pastorales, d’une part, comme une possible spécialisation de la production agro-pastorale du fait des conditions pédologiques locales et, d’autre part, par un effet des changements de techniques agricoles et par l’expansion de nouvelles cultures céréalières à l’époque médiévale. Ainsi l’utilisation de la charrue a dû avoir un impact important sur la culture de ces sols lourds hydromorphes. David Étienne signale que ces changements ont pu modifier le cortège floristique des annuelles et des adventices associées aux champs.

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L’apport de l’étude des remplissages sédimentaires à l’histoire du paléo-environnement est abordé selon un dernier aspect, celui de l’influence des pratiques agraires anciennes sur les flux d’érosion et la distribution des sols. Après avoir montré que les limons de plateau ont pour origine des apports éoliens d’épaisseur variable, David Étienne tente d’évaluer le stock de sol végétal érodé depuis la création de ces dépressions par la caractérisation des matériaux sédimentaires couplée à la délimitation du bassin versant. Ainsi sur la mardelle de Bisping, l’érosion est presque intégralement liée à l’anthropisation : durant 200 ans à la fin de l’Âge du Fer et au début de l’époque gallo-romaine, 12 à 14 cm de sol sont érodés, tandis qu’au Moyen Âge sous couvert forestier, l’érosion est seulement de 3 à 4 cm.

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Enfin, le dernier thème abordé dans cette thèse est celui de l’intérêt écologique de ces mares infra-forestières, de leur évolution et des mesures de gestion conservatoires qui peuvent être proposées. Nous ne développerons pas ce thème ici, mais il convient de souligner que les apports archéologiques et historiques de cette étude apportent un éclairage tout à fait original à cette question.

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Yves Le Bissonnais souligne le travail passionnant et original réalisé par David Étienne et son approche résolument pluridisciplinaire. Il note que la question de l’origine des mardelles est un point très important de ce travail qui l’a convaincu. Spécialiste des questions d’érosion, il fait un certain nombre de remarques sur les parties consacrées aux sols. Le positionnement topographique des mardelles qui est préférentiellement sommital et le lien entre talus de parcellaire et mardelles lui apparaissent comme des éléments convaincants pour l’interprétation de leur origine. Il note en revanche que la position haute de ces dépressions est moins probante pour une interprétation d’abreuvoir, ce à quoi David Étienne répond qu’il ne s’agirait là que d’une fonction secondaire. Yves Le Bissonnais aborde ensuite la question de l’évaluation des taux d’érosion historiques à partir de l’étude des remplissages sédimentaires accumulés dans les mardelles. Il trouve que cette démarche complexe est bien explicitée, mais que la fiabilité du résultat final d’évaluation du taux d’érosion dépend de la précision de chacun des termes utilisés. Les ordres de grandeur obtenus lui paraissent toutefois plutôt correspondre à des taux de zones mises en culture qu’à des pâtures, ce qui est aussi cohérent avec l’utilisation de la marne.

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En préambule, Fabien Arnaud se déclare également convaincu par la démonstration sur l’origine anthropique des mardelles. Il note toutefois que le jeu de datations est un peu faible (seulement 8 dates) pour affirmer que toutes les mardelles de Lorraine sont créées à une même période. David Étienne répond qu’entre temps de nouvelles datations ont été réalisées qui confirment ce schéma général et que d’autres datations sont attendues. De même Fabien Arnaud s’interroge sur la datation des linéaments visibles sur les images lidar et sur le passage de la notion de linéaments à parcellaire : le passage entre les deux notions et la datation devraient être mieux démontrés. Il souligne enfin l’apparente contradiction entre les hypothèses d’un amendement des limons de surface et la surreprésentation des pâtures dans les analyses palynologiques pour la période antique.

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Didier Galop, après avoir également salué le travail pluridisciplinaire, revient sur plusieurs questions. Tout d’abord, il s’interroge sur la datation gallo-romaine des parcellaires, en remarquant que d’autres ouvertures du milieu sont attestées par les séquences palynologiques durant le Moyen Âge et qu’il conviendrait donc d’être plus prudent. Ensuite, il se demande si la surreprésentation des taxons pastoraux dans les séquences antiques ne pourrait pas être due à l’apport de déjections animales. En effet si ces dépressions ont eu une fonction d’abreuvoir, elles ont été polluées par des déjections, ce que semble confirmer la présence de champignons coprophiles dans les microfossiles non polliniques.

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Serge Muller se dit également convaincu par l’origine anthropique des mardelles. Après avoir fait un certain nombre de remarques sur des imprécisions dans les inventaires botaniques, il pense que les données archéologiques et historiques locales n’ont pas été assez utilisées.

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Pour conclure, le rapport de Bruno Hérault est lu, du fait de l’impossibilité d’établir une connexion internet avec la Guyane durant la soutenance. Il constate que les mardelles qui constituent des écosystèmes très originaux sont pourtant peu étudiées en France tant du point de vue de leur(s) origine(s) que plus généralement de leur histoire. Il salue donc ce travail de David Étienne et souligne une démarche originale, car fortement axée sur l’analyse des données polliniques, champ peu développé en écologie historique « classique », et une démarche fortement multidisciplinaire. Il souligne toutefois la faiblesse des analyses spatiales concernant la répartition des mardelles par rapport aux parcellaires notamment. Il aurait été plus pertinent selon lui de mettre en place une véritable procédure d’analyse, autre qu’une simple analyse visuelle, de la situation systématique des mardelles en bordure des parcellaires par exemple. Il aurait par ailleurs souhaité une analyse comparative entre paysages « à mardelles » et paysages « sans mardelles », dans le chapitre sur l’influence des pratiques agraires sur les flux d’érosion et la distribution des sols.

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La soutenance s’achève par quelques commentaires au sein du public et de la part de Pascale Ruffaldi et Étienne Dambrine. Après une courte délibération, le jury décerne le titre de docteur en Géosciences à David Étienne.

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Murielle Leroy

Catherine Letouzey-Rety, Écrit et gestion du temporel dans une grande abbaye de femmes anglo-normande : la Sainte-Trinité de Caen (xie-xiiie siècle), thèse de doctorat d’Histoire soutenue le 19 novembre 2011 à l’Université Paris i Panthéon-Sorbonne

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Jury : Véronique Gazeau, Université de Caen Basse-Normandie (présidente) ; Laurent Feller, Université Paris i Panthéon-Sorbonne (directeur de thèse) ; Elisabeth van Houts, Emmanuel College, Cambridge ; Janet Nelson, King’s College, Londres ; Mathieu Arnoux, Université Paris vii Denis Diderot et Christopher Dyer, Université de Leicester. Conformément à l’usage anglais, David Bates, co-directeur de cette thèse effectuée en co-tutelle avec l’Université de Londres, ne siège pas au jury.

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Cette recherche a pour objet les deux premiers siècles d’existence de l’Abbaye-aux-Dames de La Trinité de Caen, fondée par la reine Mathilde en 1059. Elle porte sur la gestion d’un vaste temporel, situé de part et d’autre de la Manche, par des femmes. Ainsi la réflexion de Catherine Letouzey-Réty mobilise-t-elle la notion de genre et se concentre-t-elle sur les pratiques et le contexte de la literacy féminine. L’auteur pose la question du lien entre écrit et exercice de l’autorité des abbesses de La Trinité en Normandie, mais aussi en Angleterre où les elles ne se trouvent pratiquement jamais.

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Comme l’explique la candidate, cette thèse, de prime abord envisagée comme l’observation de la vie économique et sociale d’une grande abbaye a fortement évolué vers une analyse fondée sur la complémentarité entre histoire économique et sociale et histoire culturelle. La reconstruction « virtuelle » du fonds documentaire de l’abbaye-aux-Dames, aujourd’hui dispersé de part et d’autre de la Manche, s’est avérée fructueuse. Elle a en effet montré le caractère exceptionnel de ces archives qui se distinguent par leur forte centralité jusqu’au milieu du xiiie siècle et par la présence d’une série d’enquêtes produite par les moniales et d’un cartulaire (bnf, Ms. lat. 5650), documents atypiques dans les archives normandes. Ces particularités traduisent des choix de gestion originaux qu’il s’agissait de restituer afin de réévaluer les compétences des abbesses et de dépasser le constat trop évident de leur administration inconséquente et de leur incapacité à accéder à l’univers de la literacy. Pour ce faire, les multiples témoignages de la culture de l’écrit des moniales ont été intégrés à l’enquête et l’approche s’est concentrée sur les rapports entre écrits et gestion du temporel pour les xie-xiiie siècles, période qui trouve son unité dans une continuité des pratiques d’écritures pragmatiques.

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De cette démarche résulte une thèse qui alterne narration et éclairages thématiques puis micro-histoire (Mathieu Arnoux), au fil d’un plan généralement jugé efficace. L’auteur analyse dans un premier temps la composition des archives de La Trinité qui révèle les pratiques de gestion des moniales (partie i) puis leurs usages de la literacy (partie ii). Les compétences des Dames de La Trinité démontrées, Catherine Letouzy-Réty se concentre sur « les stratégies gestionnaires des abbesses » (partie iii) avant de revenir au cartulaire du xiiie siècle, élément central de la réflexion (partie iv). Ce texte dense a donné lieu à une soutenance riche et rigoureuse, dont nous avons choisi de restituer la teneur en reprenant les thèmes abordés par les membres du jury, correspondants aux grandes parties de la thèse, afin d’éviter les répétitions.

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La première partie est consacrée à l’archéologie du document, choix dont la pertinence est soulignée par Mathieu Arnoux et Christopher Dyer. Chacun mesure ici les difficultés – et par conséquent, la ténacité dont a fait preuve la candidate – pour faire face à une documentation éparpillée et pour partie non classée. Catherine Letouzey-Réty présente l’ensemble des documents concernant La Trinité, y compris les monuments considérés ici comme une source de l’histoire. Au moyen de tableaux et de graphes, elle donne à voir le contenu du fonds reconstruit dans un chapitre capital (Laurent Feller) qui synthétise l’ensemble des éléments permettant de comprendre la situation de l’abbaye. Ces pages, loin d’être routinières (Christopher Dyer), réservent quelques surprises : la perte d’une partie des archives s’avère liée non pas à la Révolution mais aux pillages du début du xixe siècle. L’analyse de l’histoire du fonds souligne selon Christopher Dyer l’étendue des connaissances historiques de la candidate qui sont loin de se limiter au Moyen Âge. Le récit du démantèlement des fonds de La Trinité, très belle réussite (Laurent Feller), relate la migration des archives religieuses vers des fonds privés, leur dispersion, le transfert en Grande-Bretagne de documents importants sous les yeux d’un Delisle impuissant. L’importance des travaux réalisés alors est toutefois soulignée par la candidate, Laurent Feller note l’analyse remarquable du cartulaire 2h4 des Arch. dép. du Calvados.

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Pour Janet Nelson, Catherine Letouzey-Réty a su montrer que la structure actuelle des archives de La Trinité reflète plus l’histoire moderne que médiévale, que les connexions avec l’Angleterre sont plus fortes à partir du xiiie siècle et que La Trinité conserve ses intérêts anglais jusqu’au xve siècle. Les implications de ces observations importent, non seulement pour la connexion des histoires normande et anglaise, mais aussi pour l’analyse de la pérennité de la mémoire sociale et institutionnelle sur le long terme. Surtout, cette première partie démontre que, contrairement à ce qui a été dit dans l’historiographie moderne anglaise, le terme de propriété « aliénée » ne convient pas à la Trinité qui n’avait pas de prieuré. D’après Elisabeth van Houts, l’un des apports de cette première partie réside en la démonstration de la gestion, directement par les moniales, de leurs terres situées de part et d’autre de la Manche comme un ensemble unifié à l’aide d’une documentation précise – démonstration qui vient contredire la thèse de Lucien Musset qui voyait derrière chaque acte, chaque pensée des moniales, l’ombre des moines de Saint-Étienne de Caen.

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La deuxième partie, intitulée – avec une élégance saluée par Elisabeth van Houts et Mathieu Arnoux – « La crosse et la plume : pouvoir et écrit à l’Abbaye-aux-Dames », traite directement du niveau de culture lettrée atteint par les abbesses et les moniales et de ces influences sur leurs capacités de gestionnaires (Janet Nelson). La signification des sceaux des abbesses, de leurs lettres, des rouleaux des morts et des plaques tombales est analysée. Ces éléments sont considérés comme autant de preuves de la capacité des abbesses à maîtriser leur représentation. La deuxième sous-partie, « Abbesses, moniales et literacy : des femmes lettrées », est consacrée à l’univers lettré des moniales et embrasse toute leur culture manuscrite, des écrits de gestion aux rouleaux mortuaires sans omettre les chroniques et œuvres littéraires.

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Selon Elisabeth Van Hoots, la candidate argumente avec persuasion sur le niveau d’éducation des moniales qui non seulement savent lire, mais savent également compter ! Ses propos rejoignent ceux de Christopher Dyer, Janet Nelson et Laurent Feller qui voient en dans cette deuxième partie un essai stimulant et bien mené établissant la capacité des abbesses et des moniales de La Trinité à administrer leur temporel efficacement, tant pour les affaires internes que pour les affaires externes. La candidate démontre en outre que la literacy, le goût et l’habitude de penser l’écrit, en vernaculaire comme en latin, donnaient aux moniales les moyens d’œuvrer avec assurance (Janet Nelson). Ces écrits étaient en outre pour les abbesses l’expression et la mémoire de leur pouvoir, élément rendu sensible par la prise en compte des éléments architecturaux, grâce à la réunion d’un dossier d’archéologie monumentale qui doit beaucoup aux compétences en histoire de l’art de Catherine Letouzey-Réty (Christopher Dyer, Laurent Feller).

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La candidate consacre ses « deux premières parties à montrer les compétences des moniales, […] leurs capacités, écartant de la sorte le soupçon qui pesait sur leur autonomie et qui aurait fait que, cherchant à étudier leur histoire, on n’aurait trouvé, derrière elle, que celle des hommes » (Laurent Feller).

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Intitulée « Les abbesses en actions… », la troisième partie, qui constitue le cœur de la thèse, restitue les stratégies déployées par celles-ci pour gérer leur patrimoine en compte de leur personnalité, de leur origine, des circonstances dans lesquelles elles œuvrent (Janet Nelson, Christopher Dyer). En restituant chacun des abbatiats, Catherine Letouze-Réty donne à lire l’histoire de l’abbaye qui, jusqu’en 1178, profite de la proximité avec la famille royale qui lui garantit un afflux de dons, la reine Mathilde ayant elle-même fortement investi dans l’achat de terres. Mais il est ici souligné que bien que les abbesses ne fassent plus partie de la famille royale à partir de la fin du xiie siècle, leur extraction aristocratique leur garantit d’être prises au sérieux dans les plus hautes sphères du gouvernement en Normandie et en Angleterre (Elisabeth van Houts). Elles se montrent en outre déterminées à conserver leur domaine anglais mis en péril par la séparation du duché et du royaume en 1204. Les abbesses Isabelle et Julienne traversent elles-mêmes la Manche, inspectent les terres, portent les affaires en justice à la cours royale. Cette implication a pérennisé les possessions outre-Manche de La Trinité, alors même que les moines de Saint-Étienne perdent leurs terres anglaises.

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L’intérêt d’une telle démonstration ne peut, selon Elisabeth van Houts, Janet Nelson et Christopher Dyer être surestimé. En revanche, si l’analyse abbatiat par abbatiat présente, selon Laurent Feller, l’intérêt de livrer des portraits remarquables des abbesses et de restituer finement leurs politiques économiques, elle rend difficile l’intégration de l’histoire de l’abbaye dans la périodisation générale de l’histoire économique. Catherine Letouzey-Réty revendique cependant ce choix opéré pour mettre l’accent sur les acteurs, tout en suggérant qu’une synthèse sur les évolutions économiques à l’œuvre serait bénéfique.

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La dernière partie opère un changement d’échelle : Catherine Letouzey-Réty y procède à une analyse détaillée du cartulaire de la bnf et des enquêtes relatives aux possessions de la Trinité, en mettant à profit une réelle maîtrise de la paléographie et de la codicologie (Christopher Dyer, Laurent Feller.) Elle restitue précisément la chronologie et les motifs de sa réalisation et de sa conservation. Si le document fait état de quelques similarités avec le Domesday book, la candidate démontre qu’il n’est en rien conservateur comme l’a prétendu Lucien Musset et, pour cela, elle le replace dans le contexte de la production de listes, enquêtes et évaluations dans le cadre de la gestion des patrimoines ecclésiastiques (Janet Nelson.) Il est de plus prouvé que le cartulaire est issu du travail des moniales sans intervention des moines de Saint-Étienne – contrairement à ce que Lucien Musset et Jean-Michel Bouvris avaient avancé (Elisabeth van Hoots.) La candidate souligne en effet, là encore, la maîtrise par les abbesses des outils de gestion des revenus et des droits de leur établissement mais aussi des instruments du maintien de la mémoire de l’abbaye. Pour Christopher Dyer, il est à noter que l’auteur a découvert que le cartulaire était introduit assez tardivement en Normandie et que les dames de la Trinité sont en cela des pionnières.

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En définitive, si quelques approfondissement sont suggérés et de rares erreurs pointées, les membres du jury s’accordent sur le très haut niveau du travail accompli et remarquent l’élégance du style. De même, les apports de cette thèse sont soulignés. Pour Laurent Feller, Catherine Letouzey-Réty livre une approche renouvelée et originale de la domination des puissants en mettant au cœur de son analyse un acteur qui fait partie justement des dominés, à savoir un monastère de femmes. La richesse du propos de la candidate est liée à la complexité de la position des moniales de La Trinité qui interroge les modalités de fonctionnement de l’économie monastique. La thèse montre par ailleurs que les femmes maîtrisent les mêmes outils d’écriture que les hommes mais dans des objectifs parfois différents. Elles ont aussi un rapport insolite avec la culture du milieu aristocratique qui les entoure et dont elles sont issues, notamment lorsqu’elles font passer à l’écrit des récits de la tradition orale, utilisant aussi bien le latin que le vernaculaire. Cette réflexion peu commune pourrait, toujours selon Laurent Feller, être approfondie.

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Christopher Dyer se dit convaincu par les principaux points de l’argumentation : la compétence des abbesses et des femmes qui les servent, leur rationalité, leur efficacité dans la gestion, la préservation, la reconstruction de leur établissement. Les qualités intellectuelles de cette thèse sont impressionnantes sur plusieurs points dont la compréhension profonde de l’historiographie, en particulier de l’histoire anglo-normande et des divergences entre historiens anglais et français. Il apprécie l’ouverture du discours et sa dimension comparative. Une bibliographie très riche a été mobilisée pour effectuer des comparaisons qui permettent de resituer la Trinité parmi d’autres établissements monastiques en Normandie et en Angleterre et de comprendre ses particularités. L’auteur lui semble enfin parfaitement informée du contexte historique, qu’il s’agisse de la politique interne du duché de Normandie, du développement d’une culture du droit en Angleterre sous Henri II ou encore des évolutions économiques, cela sans perdre du vue le fil directeur : le rôle des femmes, l’usage de la literacy.

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Selon Mathieu Arnoux, la candidate a fait la démonstration d’une maîtrise parfaite de la documentation pour réécrire l’histoire d’une institution dont elle pensait, à juste titre, qu’elle avait été desservie par l’historiographie. En ce sens, la thèse est d’une véritable valeur heuristique dans la mesure où elle ne paraphrase pas les sources, mais les éclaire et les explique. Mathieu Arnoux revient toutefois sur l’idée de l’exceptionnalité de l’abbaye dont s’est emparée la candidate. Si cette idée lui paraît très pertinente, il lui semble important de la se demander à quel niveau intervient l’exceptionnel.

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Enfin, Véronique Gazeau s’associe aux compliments et salue le courage de la candidate qui s’est livrée au dépouillement des cent vingt cartons des archives du Calvados. Cette thèse est à ses yeux bien plus qu’un travail sur l’écrit et la gestion du temporel de l’abbaye : il s’agit également d’une véritable étude sur l’aristocratie féminine normande, dans laquelle elle a particulièrement apprécié les pages sur les rapports de ces femmes avec la literacy et sur la formation des abbesses.

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Le débat achevé, David Bates a félicité Catherine Letouzey-Réty pour cette soutenance rigoureuse et pour sa thèse si sérieuse. Il la remercie en outre de lui avoir permis de devenir un directeur de thèse « transmanche » et l’invite à participer au colloque de Battle en 2013.

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Après délibération du jury, Catherine Letouzey-Réty obtient le titre de docteur en histoire de l’Université Paris i Panthéon-Sorbonne et le PhD de philosophie de l’Université de Londres avec la mention très honorable et les félicitations du jury.

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Maëlle Ramage

Laurent Litzenburger, La Vulnérabilité urbaine : Metz et son climat à la fin du Moyen Âge, thèse de doctorat d’Histoire médiévale, sous la direction de Pierre Pégeot, soutenue le 9 décembre 2011 à l’université Nancy 2

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Jury : Pierre Pégeot, professeur d’histoire médiévale à l’université Nancy 2 (directeur de la thèse) ; Jean-Luc Fray, professeur d’histoire médiévale à l’université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand ; Jean-Pierre Husson, professeur de géographie à l’université Nancy 2 ; Frédérique Lachaud, professeur d’histoire médiévale à l’université Paul Verlaine, Metz ; Jean-Marie Yante, professeur d’histoire médiévale à l’université catholique de Louvain, Belgique ; Emmanuel Garnier, maître de conférences hdr à l’université de Caen Basse-Normandie, membre senior de l’Institut universitaire de France.

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À l’invitation de Jean-Pierre Husson, qui assure la présidence du jury, Laurent Litzenburger commence par présenter les grandes lignes de son travail et de sa démarche. Il revient sur la genèse de sa thèse, inspirée par ses travaux de maîtrise et de dea consacrés aux thématiques de la ville et de la justice, mais aussi par les questionnements relatifs à l’impact du climat sur la vie des hommes, qui découlent de sa pratique de professeur d’histoire-géographie en lycée particulièrement impliqué dans la sensibilisation de ses élèves aux enjeux du développement durable. S’appuyant sur l’exemple des civilisations et des phases de peuplement successives au Groenland, il évoque l’apport des historiens qui s’interrogent sur le rôle des changements climatiques à ce sujet. Il dresse ensuite un panorama de la recherche sur l’histoire du climat, depuis les travaux pionniers d’Emmanuel Le Roy Ladurie et de Pierre Alexandre jusqu’au renouvellement des méthodes dans les années 1990, y compris chez les médiévistes, en passant par les violentes critiques contre les tenants d’un déterminisme climatique ou les accusations de « fausse science » dirigées contre ces travaux précurseurs.

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Laurent Litzenburger justifie ensuite son choix d’une étude centrée sur l’État urbain messin à la fin du xve siècle. Il évoque la richesse mais aussi les limites du corpus documentaire utilisé, puis son indispensable familiarisation avec les outils de l’histoire du climat, comme les indices d’intensité, à travers une bibliographie qui demeure pour l’essentiel en langue anglaise. Il aborde également les difficultés méthodologiques liées à sa recherche, avec en particulier le problème de l’interprétation chiffrée des sources narratives ou celui de la comparaison et de l’étalonnement des données messines avec celles d’autres espaces. Après un court résumé des apports de son travail, il affirme que les variations climatiques ont bel et bien constitué un défi majeur pour l’État urbain messin, avant de conclure en rappelant que le déterminisme climatique n’a pas sa place en histoire.

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C’est ensuite à Pierre Pégeot, en sa qualité de directeur de thèse, de prendre la parole. Il rappelle le cursus universitaire de Laurent Litzenburger et sa détermination à construire puis à mener à son terme un projet de recherche dans un domaine original pour un médiéviste disposant d’une documentation limitée, qui plus est dans un cadre géographique restreint. Dans ce sujet à la jonction de l’histoire et la géographie, il a su faire preuve d’une parfaite maîtrise des outils scientifiques et statistiques. Son travail de recherche s’articule autour de trois parties. La première est consacrée à la reconstitution du climat messin : elle débute par une présentation critique des sources disponibles, pour déboucher, en s’appuyant sur de multiples courbes et tableaux d’indices, sur une reconstitution du climat messin et de ses événements extrêmes entre 1420 et 1527, qui vient éclairer les débuts du Petit Âge Glaciaire. La seconde aborde la question de la vulnérabilité sociale et de la résilience urbaine face aux événements climatiques : elle étudie l’impact de ces derniers sur la production agricole, les prix, le ravitaillement, les crises alimentaires… mais envisage aussi les réponses qui y sont données – constitution de stocks, mesures réglementaires – même si ces dernières s’avèrent insuffisantes. Metz aurait pâti d’un territoire trop limité et de l’insuffisance de ses liens commerciaux. La troisième partie s’attache quant à elle à étudier les représentations sociales et les attitudes face au climat, en abordant les pratiques paysannes et savantes de la météorologie, mais aussi les formes archaïques de résilience qui apparaissent aujourd’hui comme des dérives irrationnelles (recours aux cloches, invocation des saints et processions, procès de sorcellerie, etc.) mais qui étaient rationnelles dans le contexte de l’époque. Si l’expression de « culture du risque » lui parait fortement discutable, même employée dans un but rhétorique, Pierre Pégeot parle pour finir d’une thèse bien menée, argumentée, neuve, qui s’appuie efficacement sur des concepts scientifiques hérités des études portant sur les périodes modernes et contemporaines, et démontre une parfaite maîtrise des méthodes d’analyse. Il s’agit selon lui d’une monographie régionale qui illustre les grands débats théoriques sur l’histoire du climat, tout en apportant des éléments fiables sur une période peu documentée, et qui permet de plus une relecture intéressante de la société médiévale.

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La parole est ensuite donnée à Emmanuel Garnier qui, dès le début de son intervention, parle d’une « belle thèse » et souligne la prise de risque indiscutable que représente en France un travail sur l’histoire du climat consacré à la période médiévale. Il insiste également sur l’importance et le dynamisme actuel de ce champ de recherche, aujourd’hui reconnu par les pouvoirs publics comme une priorité stratégique. Après avoir évoqué l’ampleur de la thèse (742 pages avec les sources et les figures et 1325 pages si l’on inclut les annexes fournies sur cd-rom) et souligné la qualité de la rédaction, c’est tout naturellement qu’Emmanuel Garnier se focalise sur la première partie consacrée à la reconstruction du climat messin. Selon lui, le candidat a démontré sa « capacité à exercer le métier d’historien », en mesurant parfaitement la subjectivité des sources exploitées, notamment les données phénologiques, où l’anormalité l’emporte sur la normalité. Ses explications sur la constitution des tableaux d’indexation, dont on peut déplorer l’absence dans beaucoup de publications sur l’histoire du climat, sont jugées remarquables. En revanche, Emmanuel Garnier aurait souhaité davantage de pédagogie dans les légendes des graphiques, la présence d’un index des noms de lieux ou encore de cartes dynamiques pour mieux suivre dans le temps la localisation spatiale des phénomènes abordés. Il pense aussi qu’il aurait fallu souligner le caractère anachronique des termes et des concepts empruntés à la géographie (comme celui de vulnérabilité) et conceptualiser davantage leur usage. Par ailleurs, il formule une mise en garde contre les extrapolations portant sur les dates des vendanges (reconstitution de séries), qui ont souvent suscité des critiques contre les historiens du climat. Au final, il qualifie la thèse de Laurent Litzenburger d’« innovante », tant par ses apports et ses renouvellements méthodologiques que par le dialogue entre les différents champs d’étude qu’elle propose.

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C’est ensuite à Frédérique Lachaux de s’exprimer au sujet de cette thèse. Elle souligne la confrontation systématique des sources documentaires et narratives, des chroniques et des journaux privés, et qualifie la critique de ces sources ainsi que la reconstitution des liens et des emprunts qui les relient de « morceau de bravoure ». Selon elle, le cadre chronologique original de l’étude, largement dépendant de ces sources, gagnerait à être précisé dans le titre. Elle note que les conséquences graves des situations de stress climatique pourraient être liées à l’insuffisance de la production du Pays messin pour approvisionner la ville et souligne le rôle important de la fiscalité urbaine mais aussi des seigneuries rurales pour faire face aux situations de stress climatique. À ses yeux, la concurrence de Cologne et de Trèves méritait d’être davantage mise en valeur. Pour terminer, elle revient sur l’analyse fine et nuancée qu’a su mener Laurent Litzenburger dans une « étude personnelle et singulière », en dépit de quelques hiatus logiques dans l’argumentation, et se prononce en faveur d’une publication rapide de sa thèse.

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Après une courte pause, Jean-Marie Yante débute son intervention en qualifiant le travail de Laurent Litzenburger d’« histoire totale du climat ». Il loue la qualité de l’écriture, de la critique des sources, la « familiarité consommée » de l’auteur avec les techniques et les théories récentes développées par les historiens du climat et souligne son aisance face à l’exercice difficile qui consiste à « faire des chiffres avec des mots ». Il regrette néanmoins l’insuffisance des comparaisons avec les régions situées en aval de Metz et l’absence dans la bibliographie des travaux consacrés à Trèves, au Luxembourg ou à l’espace mosan. Il juge aussi trop ténue la place accordée au contexte politique dans l’étude des rapports économiques du marché céréalier messin avec l’aval : selon lui, la situation politique de Metz, qu’il considère comme davantage subie que menée, est essentielle pour comprendre l’évolution économique de la ville. Sur ce point, Laurent Litzenburger entrevoit une crise systémique, là où Jean Schneider concluait à une décadence de la cité de Metz. Jean-Marie Yante s’interroge également sur les apports possibles de l’anthropologie dans l’interprétation des réactions de la société médiévale face aux événements climatiques majeurs, sur l’impact de la variation des surfaces cultivées dans l’approvisionnement et la production agricole ou encore sur l’existence ou non d’une pratique médiévale comparable à nos actuelles « vendanges tardives ». En dernier lieu, il félicite le doctorant pour l’ampleur et la qualité de son travail et exprime lui aussi le souhait d’une publication rapide de sa thèse.

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Intervenant à son tour, Jean-Luc Fray commence par remercier publiquement Laurent Litzenburger pour son travail « qui contribue à nous rendre plus intelligents ». Il souligne également l’ampleur des sources dépouillées et la finesse de leur analyse, la maîtrise de la bibliographie, ainsi que la bonne organisation de la thèse, dont l’argumentation, appuyée par de solides conclusions partielles, débouche sur une ample synthèse générale. S’il juge la bibliographie très complète pour ce qui est de la littérature scientifique, notamment anglo-saxonne, il regrette lui aussi que l’historiographie allemande n’y soit pas représentée, avec pour conséquence un manque d’ouverture sur l’espace germanique qui aurait pourtant pu offrir des points de comparaisons fort utiles. Enfin, il aurait souhaité que la partie consacrée aux réactions de la société face aux événements climatiques extrêmes ne se limitât pas aux rites et aux pratiques expiatoires, mais comportât également une approche spécifiquement théologique. Dans la culture médiévale qu’il qualifie de providentialiste et de caritativiste, il était selon lui légitime de remédier aux malheurs des hommes, mais pas forcément aux malheurs du temps qui relèvent de Dieu.

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Jean-Pierre Husson est le dernier membre du jury à prendre la parole. Il qualifie le travail de Laurent Litzenburger de « solide, volumineux et original » et y voit une invitation à la transdisciplinarité. Selon lui, le candidat, qu’il n’hésite pas à qualifier de « clioclimatologue », s’est bien sorti de l’exercice périlleux consistant à faire des chiffres avec des mots et il a su également faire parler des textes avares et donner chair aux hommes malgré les faiblesses de la documentation. Toutefois, il aurait pu faire preuve de davantage de pédagogie pour expliquer la construction de sa banque de données et faire davantage de relations avec les textes dans l’interprétation des données chiffrées qui en découlent. En tant que géographe, Jean-Pierre Husson juge le recours au couple vulnérabilité-résilience pertinent dans le cadre de cette thèse, mais suggère aussi quelques pistes qui auraient pu être suivies avec profit : celle de la géographie sociale et culturelle (Guy Di Méo), celle de la géohistoire (Christian Grataloup), ou encore elle du couple risques-aléas (André Dauphiné)… Il considère aussi que les données historiques gagneraient à être croisées avec celles fournies par les sédimentologues et les paléoenvironnementalistes (dans la lignée des travaux de J.-P. Bravard). Enfin, il lance la question des liens – difficiles à mettre en évidence – entre la multiplication des crues et une éventuelle diminution de la couverture forestière. Pour conclure, Jean-Pierre Husson invite Laurent Litzenburger à poursuivre ses travaux de recherche sur le « beau chemin » qu’il s’est tracé, à en diffuser les apports scientifiques sous formes de publications. Il lui suggère aussi d’envisager une prolongation de ses investigations pour les xviie et xviiie siècles.

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À l’issue d’une courte délibération, le grade de docteur en Histoire est accordé à Laurent Litzenburger, dont la thèse a reçu la mention très honorable avec les félicitations du jury. La publication de ce travail unanimement salué par les membres du jury s’avère à juste titre très attendue.

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Frédéric Ferber

Bruno Jaudon, Les Compoix de Languedoc (xive-xviiie siècle). Pour une autre histoire de l’État, du territoire et de la société, thèse de doctorat d’Histoire, Université Paul Valéry-Montpellier iii, soutenue le 24 novembre 2011

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Jury : Jean-Loup Abbé, professeur d’histoire médiévale à l’université de Toulouse ii (rapporteur), Annie Antoine, professeur d’histoire moderne à l’université de Rennes 2, Serge Brunet, professeur d’histoire moderne à l’université de Montpellier 3 et membre de l’Institut universitaire de France, Stéphane Durand, professeur d’histoire moderne à l’université d’Avignon et pays de Vaucluse (rapporteur), Antoine Follain, professeur d’histoire moderne à l’université de Strasbourg, Jean-Marc Moriceau, professeur à l’université de Caen et membre senior de l’Institut universitaire de France (président du jury) et Élie Pélaquier, directeur de recherche au cnrs (directeur de la thèse).

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La thèse présentée par Bruno Jaudon procède à l’analyse dans la longue durée d’une source-vedette de l’histoire méridionale, les compoix. Ce sont des documents procédant à l’inventaire et à l’évaluation fiscale des biens fonciers pour répartir l’impôt dans les communautés d’habitants. Située à la confluence de la société, de l’État et des territoires, Bruno Jaudon propose une étude de cette documentation, familière aux historiens ruralistes, dans une perspective politique et institutionnelle.

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Soutenue le 24 novembre 2011, devant un parterre de chercheurs et d’amis, cette thèse est d’abord l’objet d’une présentation par l’impétrant, s’appuyant sur une virevolte de graphiques et d’illustrations donnant parfois le tournis. D’emblée, l’assistance est, en effet, prise de vertige par l’ampleur du travail réalisé. Celui-ci se résume dans le parti pris : suivre l’histoire des compoix en adoptant deux transects, l’un chronologique, depuis le premier document conservé (Agde, 1320) jusqu’à la Révolution, et l’autre géographique, du littoral languedocien jusqu’aux montagnes du Gévaudan. Or, cette zone d’étude compte 684 communautés et regorge de compoix, qui, s’ils portent le même nom, présentent également de fortes différences en fonction de leur période d’élaboration ou de leur lieu de production. Bruno Jaudon, enseignant en collège, chargé de cours à l’université de Montpellier 3, père de famille et cheville-ouvrière de projets collectifs, se résout dès lors à la nécessité d’aller à l’essentiel en retenant… 701 compoix pour analyse statistique et cartographique et les vingt premiers folios de 332 registres pour l’analyse qualitative ! Le corpus a donc une certaine épaisseur, qu’il découpe en trois strates chronologiques, correspondant aux trois parties de sa thèse :

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1. de 1320 à 1560, Bruno Jaudon s’intéresse aux deux siècles et demi « d’enfance de l’art », à partir de sources « urbano-centrées », qui éclosent de manière synchrone sur l’arc méditerranéen. Entre le xive et le milieu du xvie siècle, le système fiscal languedocien s’individualise toutefois au contact des exigences fiscales de la monarchie et des pratiques comptables des communautés urbaines. Issu de la société marchande qui compte, le régime fiscal qui procédait à l’estimation des revenus des taillables dans les villes est progressivement remplacé par un autre régime fiscal qui évalue le revenu des terres pour répartir l’impôt. Celui-ci migre des villes à la campagne, en abandonnant l’imposition du meuble pour le seul immeuble ;

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2. cette longue enfance des compoix bute sur les guerres de religion en provoquant une désorganisation de l’appareil fiscal, capté par les partis et signifié par une baisse significative du nombre de registres. Toutefois, dès 1590, le nombre de compoix repart massivement à la hausse, dans un cadre juridique renouvelé par les nouvelles relations entre l’État et la fiscalité. « Siècle d’Or des compoix », cette période 1560-1660 repose également sur l’émergence de groupes d’experts aux compétences reconnues, de l’arpenteur à l’estimateur capable de donner une valeur aux parcelles ;

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3. s’ensuit une troisième période, le « bel automne des cadastres », de 1670 à 1789. Les compoix sont beaux, mais rares ; ils ont été surexposés par l’historiographie en raison de leur qualité graphique au détriment de ceux du xviie siècle. Ces documents sont parfois accompagnés de plans qui les désignent comme de véritables cadastres au sens contemporain du terme. Toutefois, la confection de ces beaux compoix se heurte à la volonté des institutions de tutelle en raison de leur coût qui limiterait les capacités contributives des communautés.

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Bruno Jaudon termine sa présentation en déclarant qu’il a dû renoncer à l’exhaustivité géographique et à certains aspects d’histoire rurale, qui demeurent toutefois à l’étude dans le cadre du projet collectif dirigé par Jean-Loup Abbé et Florent Hautefeuille, auquel il participe.

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La parole est donnée à Élie Pélaquier, directeur de la thèse qui se réjouit de la tenue de cette soutenance, longtemps mûrie et attendue. De Bruno Jaudon, il garde d’abord le souvenir d’un jeune étudiant enthousiaste en quête de méthodes informatiques pour traiter les compoix. Élie Pélaquier rappelle également les 35 publications, essentiellement tournées vers l’histoire rurale, qui précèdent cette thèse. Il souligne enfin l’étendue des compétences de l’impétrant, travaillant seul ou en équipe, en histoire ou en collaboration avec d’autres disciplines. Ce riche parcours a révélé l’angle mort dans lequel le compoix était resté : celui de son histoire, au contact de l’État et des différents acteurs qui le fabriquent, le commandent, l’utilisent. Si Bruno Jaudon soutient que la modernité et les innovations des compoix locaux ont alimenté le système fiscal, Élie Pélaquier pense plutôt à un phénomène d’aller-retour en soulignant le rôle exemplaire joué par les Recherches diocésaines ou la Cour des Aides. Il rappelle également que Bruno Jaudon devait tout à la fois voir large, dans la longue durée et à travers le Languedoc d’Ancien Régime, et procéder à des choix draconiens pour mener à bien sa recherche. Il souligne les deux versants de sa démarche. Celle-ci est quantitative en procédant à l’analyse de la chronologie et de la géographie des registres produits entre 1320 et 1789. Elle est aussi qualitative, tournée d’abord vers le vocabulaire des compoix, puis vers leur capacité à englober de plus en plus d’éléments du paysage : les chemins et les biens nobles, les incultes et les limites de terroir, les plages et les étangs. Les plans du xviiie siècle apparaissent comme le prolongement de cette dynamique, jusqu’à devenir un outil de représentation du territoire des communautés. Selon Élie Pélaquier, partout l’apparition de ces plans se situe dans les seigneuries languedociennes informés des progrès cartographiques, ce qui permet de supposer l’existence de passerelles entre la seigneurie et les communautés, qu’il serait dès lors pertinent de rapprocher. Pour finir, le directeur de la thèse met évidence l’analyse sociale du monde des compoix menée par son étudiant, qui révèle aussi bien les groupes de pression qui commandent ou qui s’opposent à la confection d’un compoix, que ceux qui font le compoix, des arpenteurs aux estimateurs soigneusement identifiés.

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Jean-Loup Abbé prend la parole, se déclarant ravi d’être le rapporteur de cette thèse, pour avoir travaillé avec Bruno Jaudon, et parce qu’il se déclare convaincu par son analyse de la source emblématique de l’Europe méridionale. Il souligne les qualités formelles de la thèse, deux beaux volumes, des renvois aisés, un souci de la pédagogie et de la formule servi par une écriture agréable, malgré une fâcherie chronique avec les virgules et quelques familiarités dues à l’enthousiasme. L’absence de glossaire et d’index est regrettée, de même qu’ont été insuffisamment montrées les méthodes de saisie et de traitement des données. Tournant la page des remarques formelles, Jean-Loup Abbé souligne la maîtrise de la durée et des paléographies, ainsi que le découpage, réaliste, de la zone d’étude découpée. Il relève toutefois que le transect languedocien choisi par l’auteur est orienté nord – sud, mais qu’un autre transect aurait pu être tracé, d’est en ouest, et qu’il pourrait peut-être nuancer le portrait des compoix. Il se réjouit de la finesse d’analyse du vocabulaire de l’espace médiéval et moderne déroulé à longueur de folio, vocabulaire utilisé pour une étude des territoires, ce qui était l’objectif de Bruno Jaudon, mais pas assez pour les parcelles. Après l’espace des registres, Jean-Loup Abbé relève l’importance du temps des compoix, celui de ses mutations dans la longue durée (des estimes médiévales au cadastre moderne), celui de leurs élaborations ensuite, de un à six mois, de leurs homologations par la cour des Aides enfin, de quelques jours à des dizaines d’années. Ce délai traduit évidemment les réticences d’une partie de la population. Du coup, Jean-Loup Abbé s’interroge sur l’hypothèse défendue par Bruno Jaudon d’un compoix facteur de paix sociale. Pour finir, le rapporteur exprime toute sa satisfaction pour ce travail de très grande ampleur, un demi-siècle après la synthèse de Philippe Wolff sur les estimes.

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Annie Antoine saisit ensuite le relais qui lui est tendu, jugeant à son tour d’excellente qualité cette thèse, servie par un historien connaissant ses sources et maîtrisant ses problématiques. Menée avec sérieux et une immense compétence, la thèse de Bruno Jaudon apporte de nouvelles connaissances. Les annexes ont le bon volume pour être publiées ; la bibliographie est scientifique : classée, lue, utilisée et citée dans le texte. Annie Antoine témoigne ensuite de son sentiment de surprise en abordant cette thèse qui traite des compoix sans étudier le paysage, en adoptant un simple plan chronologique, qui pose le problème des répétitions. Elle met ensuite en garde contre certaines formules un peu trop familières utilisées dans le texte. Du point de vue scientifique, elle interroge l’impétrant sur des points clefs de sa démonstration. En effet, Bruno Jaudon défend l’idée que les Languedociens deviennent des professionnels de la manière de penser et de répartir l’impôt et que les compoix garantissent la paix sociale, même en temps de montée de la pression fiscale, en assurant l’équité devant l’impôt. Il assoit son analyse sur un corpus de 332 compoix. Annie Antoine ouvre la discussion sur plusieurs fronts : si le compoix est le garant du paiement de l’impôt et de la paix au village, pourquoi donc la monarchie freine-t-elle les communautés qui veulent refaire leur compoix ? Que peut-on penser de ces compoix « mal fichus » et qui pourraient donner une toute autre vision de la situation ? Pour Annie Antoine, cette belle thèse est celle d’un admirateur et d’un esthète des compoix, qui démontre que là où les registres sont beaux, les paysans paient l’impôt et sont de fidèles soutiens de la monarchie. Mais elle souligne également que cette vision quelque peu irénique de la société languedocienne moderne est tempérée par le denier chapitre (« Comment on forge les mythes ») qui fait la démonstration que cette équité ne franchit pas la limite de la communauté. Elle termine son propos en soulignant à nouveau l’excellence de cette thèse qui a le mérite d’inviter le lecteur à la discussion.

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Bruno Jaudon développe deux réponses : les freins imposés par les autorités de tutelle à la confection de nouveaux compoix sont économiques et visent à empêcher l’endettement des communautés, qui doivent, avant tout, payer l’impôt ; par ailleurs, Bruno Jaudon déclare avoir retenu dans son échantillon un certain nombre de compoix « mal-fichus », même s’il assure que la répartition de l’impôt supposait des registres généralement en bon état.

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« En matière de compoix, il y aura un avant et un après la thèse de Bruno Jaudon », déclare d’emblée Stéphane Durand qui pensait pourtant bien connaître cette source, avant de lire cette thèse. Il souligne à son tour les qualités de ce travail, malgré quelques écarts de langage. Stéphane Durand rappelle ensuite qu’en prenant les 40 premières pages de chaque compoix, cela fait plus de 13 000 pages. De plus, d’autres documents ont été sollicités pour étayer l’analyse. La zone géographique est choisie avec beaucoup d’intelligence, car elle met en scène de fortes différences, qu’une présentation économique aurait davantage mis en évidence. Pour Stéphane Durand, si le Gévaudan, pays de « taille confuse » réticent au changement est surreprésenté, il adhère toutefois à l’idée qu’il n’y a pas mieux que les marges pour saisir un système. Enfin, il termine son allocution introductive en reconnaissant le courage qu’il fallait pour s’attaquer à un « monstre sacré » de l’histoire méridionale. L’analyse, audacieuse voire périlleuse, des relations entre l’État, la société et ses territoires vue par le bas est réussie et débouche naturellement sur des questions d’histoire fiscale, d’histoire rurale, et d’histoire culturelle, faisant, par exemple, la démonstration d’une progressive, et en partie inachevée, mathématisation du monde. Il souligne enfin la fécondité de l’hypothèse selon laquelle ceux qui empêchent la réfection des compoix, (l’intendant, la cour des Aides et les États de Languedoc), condamnent à court terme le système dans son ensemble et il invite donc l’auteur à poursuivre cette piste.

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Antoine Follain se déclare ravi d’être estimateur, au sens que lui prête les compoix, c’est-à-dire en mesure de distinguer, parmi les cinq degrés à sa disposition, le « meilleur » du « foible de foible » et il reconnaît la thèse de Bruno Jaudon comme étant du « meilleur ». À partir d’un type de document, impliquant plusieurs échelles et plusieurs histoires, ce travail autorise logiquement plusieurs lectures. Antoine Follain regrette toutefois l’absence d’un tableau général des communautés et de leurs compoix, y compris ceux qui ont disparu, ne serait-ce que pour se faire une idée de qui possède des compoix et qui n’en possède pas, quand et où ils sont réalisés. Index et glossaire auraient également été bienvenus. Enfin, il critique élégamment le plan chronologique adopté, car il donne, d’une part, l’illusion que tout va au même rythme et que d’autre part, il implique répétitions et dispersions des informations. En d’autres termes, il encourage l’auteur à revoir cela pour la publication. Antoine Follain reproche également des comparaisons peu convaincantes avec la Castille, le Danemark, l’Écosse voire l’empire Moghol et le Japon, en ajoutant qu’importe où l’on se trouve, le plus bête des percepteurs trouvera toujours le moyen de compter les terres et les moutons pour répartir l’impôt. En revanche, il souligne l’absence de comparaisons avec les terriers, ce qui a déjà été souligné et avec les pays de taille réelle. Pour lui, la différence fondamentale avec ces derniers est dans le niveau de l’impôt et ses excès. En effet, le régime de taille personnelle peut fonctionner tout aussi bien tant que la charge fiscale n’est pas excessive, ce qui est rare, car la communauté dispose de suffisamment d’informations pour répartir l’impôt sans avoir recours à un cadastre. Au contraire, c’est l’impôt exagéré qui met à mal les systèmes, aussi bien en pays de taille personnelle que réelle. D’ailleurs, Bruno Jaudon constate bien que lorsque la pression fiscale augmente trop, on ne renouvelle plus les compoix, on les bricole. Finalement, selon Antoine Follain, le compoix fonctionne car les provinces périphériques, dont le Languedoc, payent moins d’impôts que le cœur du royaume, et qu’en dernier ressort, le compoix est une pratique coûteuse, illusoire et exagérée qui ne sert à rien ou plus exactement, Antoine Follain précisant bien qu’il fait exprès d’être excessif, que le compoix sert à établir équitablement « un rien du tout d’impôt ». Dans cette perspective, il encourage Bruno Jaudon à consulter les archives des communautés et celles du contentieux, pour prouver que les compoix empêchent en toutes circonstances le déchirement de la communauté face à l’impôt et pour cela, il souhaite que l’auteur obtienne rapidement un statut de chercheur.

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Serge Brunet intervient en passant rapidement sur les critiques déjà exprimées par les autres membres du jury ; il pointe quelques lacunes bibliographiques, l’absence de présentation géographique des pays languedociens et une trop brève conclusion générale (5 p.). Il s’interroge ensuite sur quelques points de méthode, et notamment la proportion des terroirs qui n’est pas enregistrée par les compoix et correspondant aux terres nobles et ecclésiastiques. En effet, Bruno Jaudon semble parti du postulat dressé par Georges Frêche, selon lequel les terres nobles ne représentaient jamais plus de 10 % d’un finage. Mais, Marie-Claude Marandet a récemment montré que les compoix ne couvrent pas plus de 50 à 60 % des terroirs du Lauragais et que les biens nobles y constituent jusqu’à 30 % des superficies. Bruno Jaudon répond qu’au milieu du xvie siècle par exemple, pour l’ensemble de l’actuel département du Gard, des documents de synthèse attestent que les biens nobles représentent 7 % des superficies, ce qui souligne un fort contraste entre Bas et Haut Languedoc. Serge Brunet poursuit sa réflexion en soulevant le problème des biens d’Église et des guerres de religion. D’une part, il lui semble qu’il aurait été pertinent de croiser une carte des compoix confectionnés au xvie siècle avec la carte des aliénations des biens d’Église au moment des affrontements religieux, dans l’objectif de vérifier si les compoix ne servent pas à enregistrer des transferts de propriété. Par ailleurs, il trouve curieux que Bruno Jaudon évoque la grande période de refonte des compoix dans les années 1590, en pleine période de Ligue. Enfin, il s’interroge sur les relations entre pays de compoix et pratiques successorales : le cas du Gévaudan lui semble, de ce point de vue, particulièrement problématique. Il termine son allocution en souhaitant une rapide mise à disposition de ce travail indispensable à tout chercheur en histoire rurale méridionale.

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Jean-Marc Moriceau prend la parole en dernier, soulignant les grandes qualités de Bruno Jaudon et en particulier son sens du collectif et son attachement à la longue durée. Celle-ci est scandée en sept périodes successives, au centre desquelles palpite ce cœur battant de la thèse, les années 1630-1669, temps fort de la réfection des compoix. Il reconnaît un travail de grande ampleur s’appuyant sur des sources massives issues de cinq dépôts d’archives départementales, six fonds communaux et des incursions aux an et à la bnf. Il pointe quelques lacunes, qui n’enlèvent rien à la valeur de cette recherche. En premier lieu, une cartographie des principaux compoix eut été utile, de même qu’une typologie des termes paysagers et de leurs nuances qui permettent de saisir à grands traits l’évolution agraire. Il souligne à nouveau la remarquable analyse, inédite à ce jour, du travail des agents cadastraux et de la société cadastrale, où se perçoivent les cumuls d’activités, les réseaux familiaux et les relations avec les notaires. Enfin, il évoque, à la suite des autres membres du jury le problème de l’allivrement des incultes : sa valorisation fiscale est-elle une anticipation ou une incitation aux défrichements ? Cela ne peut-il pas être également une reconnaissance de la valeur en soi des incultes, en fonction de la situation économique, fiscale et démographique ou écologique des territoires ? Jean-Marc Moriceau souligne enfin la richesse de cette thèse, qui constitue un véritable et indispensable instrument de travail sur les compoix languedociens, espérant que sitôt publié, le « Jaudon » devienne un guide précieux pour les chercheurs et les étudiants.

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Après cinq heures et demie de soutenance, au cours desquelles Bruno Jaudon a apporté méthodiquement des réponses argumentées aux questions et aux critiques qui lui étaient soumises, le Jury, après délibération, déclare Bruno Jaudon docteur en Histoire de l’Université Montpellier 3, avec la mention très honorable et les félicitations du jury à l’unanimité, ce que l’assistance salue par ses applaudissements nourris.

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Marc Conesa

Dominique Fayard, Marchands de maigre, marchands de gras. Histoire sociale du commerce du bétail et de ses acteurs en Brionnais-Charolais, de la fin du xixe siècle à nos jours, thèse de doctorat d’Histoire contemporaine, soutenue à l’Université Lyon 2, le 9 décembre 2011

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Jury : Claude-Isabelle Brelot, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Lyon 2, Jean-Luc Mayaud, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Lyon 2 (directeur de la thèse), Jean-Marc Olivier, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Toulouse 2 (rapporteur), Jack Thomas, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Toulouse 2 (rapporteur), Serge Wolikow, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne (président du jury).

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Après les remerciements d’usage, Dominique Fayard justifie le choix de son sujet. Née dans une ferme d’élevage naîsseur du Charolais, elle s’est très tôt préoccupée du sort des bovins quittant l’exploitation familiale. Au cours de ses études d’histoire, elle a saisi l’opportunité qui lui a été donnée par Jean-Luc Mayaud de réaliser un mémoire de maîtrise sur le marché aux bestiaux de Saint-Christophe (Saône-et-Loire), dont les conclusions ont mis en évidence l’importance du commerce de bétail en Brionnais-Charolais. Le dea a montré la complexité de ce monde, la multitude des protagonistes et révélé le poids de la pluriactivité. À l’issue du dea, il restait fort à faire, aucun historien ne s’étant alors attaché à rendre compte de l’évolution de la commercialisation du bétail à l’époque contemporaine. De même restait à entreprendre l’histoire de l’élevage et de ses protagonistes dans le berceau charolais.

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Dominique Fayard développe son exposé selon les deux parties académiques attendues : la première est consacrée au cheminement de ses investigations et aux aspects méthodologiques, la seconde, aux conclusions et pistes de recherches. Elle a travaillé sur une longue période allant de la seconde moitié du xixe siècle à nos jours dans le but de poser les jalons d’une histoire qui restait à écrire. La tâche à laquelle elle s’est attelée s’est révélée compliquée, aucun fonds d’archives ne couvrant la période en totalité. Elle a composé avec le caractère fragmentaire des sources disponibles et jonglé avec des fonds différents pour chaque moment abordé. En outre, l’histoire du négoce relève du domaine privé et a laissé peu de traces écrites dans les dépôts publics d’archives ce qui l’a obligée à trouver ses propres archives. Même si l’étendue de la période étudiée et l’absence de fonds archivistiques continus fragmentent l’histoire du commerce du bétail et de ses acteurs, les apports de cette thèse à l’histoire rurale, sociale et économique sont multiples.

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La thèse propose une mise en perspective des adaptations successives d’un monde agricole en profonde mutation. Pour la première fois, une étude s’intéresse à la construction de la filière bovine en Brionnais-Charolais sur la longue durée (xixe-xxie siècles) en mettant en évidence les différentes étapes qui ont jalonné son histoire – développement de l’embouche dans la seconde moitié du xixe siècle, accès progressif des cultivateurs à l’aisance au cours du xxe siècle, remise en cause des pratiques à partir des années 1960 au profit de l’élevage allaitant – et sa structuration progressive autour de trois spécialités : le naissage, l’embouche et le négoce.

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La première partie montre comment, dans un monde rural dominé par la polyculture et le polyélevage, les emboucheurs mettent en place, au xixe siècle, un véritable système de production et de commercialisation des bovins, au sein duquel les foires et marchés tiennent un rôle essentiel. L’embouche, qui se diffuse entre la fin du xixe siècle et le milieu du xxe siècle, contribue au désenclavement du Brionnais-Charolais et à son insertion dans les circuits d’échanges nationaux.

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La seconde partie est consacrée aux acteurs. À travers l’étude du corpus, apparaît l’infinie diversité des situations des emboucheurs qui le composent. Trois profils émergent cependant : les cultivateurs emboucheurs, les artisans commerçants emboucheurs et les emboucheurs spécialisés. Mais cette typologie rend partiellement compte d’une réalité complexe. La diversité des situations économiques et sociales est grande. Elle se révèle au niveau de l’effectif de bovins mis à l’herbe, du financement de l’activité, du rapport à la terre et à la société, et s’observe dans les dossiers de faillite. Bien que limitées aux seuls « échecs », ces archives éclairent les aspects monétaires de l’embouche. L’embouche est un monde fermé. L’endogamie sociale s’y lit à travers le croisement des généalogies. À leurs côtés, les maquignons, qui apparaissent comme des individus presque insaisissables, forment, de la fin du xixe siècle au milieu du xxe siècle, une communauté mouvante et éphémère, composée d’une pluralité d’intermédiaires aux profils disparates, au sein de laquelle la pluriactivité embouche-commerce est importante. Les « vrais » marchands, ou considérés comme tels, sont peu nombreux. L’analyse des dossiers de faillite – qui autorise une lecture fine des pratiques – témoigne de la difficulté à pérenniser les commerces. Jean Giroux, dont le livre de comptes a été étudié, est un cultivateur comme il y en a des milliers sur les listes nominatives de recensement à la fin du xixe siècle. L’analyse des ventes et des acquisitions de bétail, entre 1887 et 1948, témoigne du développement de l’élevage bovin et de son intégration progressive dans l’exploitation de polyculture, de la persistance du système de polyculture-polyélevage jusqu’au milieu du xxe siècle et d’une lente promotion des éleveurs au cours du xxe siècle.

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Au terme de l’approche prosopographique, sur une longue durée, des acteurs du commerce, qui permet de saisir les changements à l’échelle de la famille, de l’exploitation ou du commerce, le monde agricole observé dans les deux premières parties de la thèse apparaît très hétérogène. Il se désagrège durant la seconde moitié du xxe siècle. L’équilibre sur lequel reposait jusque-là la société rurale brionnaise est ébranlé par la modernisation de l’agriculture, la Politique agricole commune et de trop faibles capacités d’adaptation économique.

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La troisième partie montre comment l’embouche disparaît, dans la seconde moitié du xxe siècle, laissant place à l’élevage allaitant. De pays producteur de gras à destination de la boucherie, le Brionnais devient fournisseur de maigre pour les ateliers d’engraissement, en particulier italiens. Alors qu’ils étaient dans une position de domination, en contrôlant le marché du bétail gras, les Brionnais, en approvisionnant les filières du maigre, tombent dans une situation de dépendance. Dans le même temps, la filière s’organise. Au nom de la « moralisation du marché de la viande », est entreprise l’élimination des intermédiaires accusés de vivre « aux crochets » des producteurs. Ces derniers se regroupent au sein de coopératives. En Brionnais-Charolais, le développement de la coopération est difficile, mais la reconstitution de l’histoire des trois groupements de producteurs (gecsel, Charolais horizon et socaviac) témoigne de son extension.

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Les enquêtes orales et les sorties sur le terrain, analysées dans la quatrième partie, révèlent un milieu sous tension et en mutation. Malgré les critiques formulées à leur encontre lorsqu’ils sont entre eux, les éleveurs apparaissent viscéralement attachés aux commerçants en bestiaux. Ce n’est sans doute pas un hasard si en Charolais, les privés réalisent encore près des deux tiers des échanges de bovins, contre 35 % pour les groupements, alors que la tendance nationale est plutôt inverse. L’histoire explique la persistance de cette forme de commercialisation du bétail. L’analyse des comptes de Bernard Lorton, entre 1977 et 1995, livre l’histoire d’un « vainqueur ». Les résultats de l’analyse du fonds Lorton sont significatifs des mutations du milieu : réduction du nombre de fermes, agrandissement de celles qui se maintiennent, concentration des opérateurs, etc. Ils témoignent de la capacité d’adaptation de certains acteurs aux évolutions du marché.

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La thèse sort donc de l’ombre des acteurs méconnus qui, quels que soient la taille de leur exploitation et le degré d’implication dans l’évolution générale, ont participé à la construction de la filière, à l’image de Jean Giroux ou de Bernard Lorton. Les fonds d’archives privées s’insèrent dans la longue histoire de la spécialisation comme des témoignages de l’activité de deux acteurs du processus : par les méthodes de la micro-histoire, ils permettent d’étudier le cheminement complexe de la diffusion de l’élevage. La construction historique de la thèse pose différentes questions au présent. Celle du devenir de l’élevage charolais, alors que l’éleveur allaitant ne peut plus vivre aujourd’hui de son travail. Celle du devenir des commerçants en bestiaux, dont l’effectif ne cesse de se réduire.

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Jean-Luc Mayaud, directeur de la thèse, dit sa satisfaction de voir achever ce travail. Il précise que la candidate a su concilier ce projet de recherche et son emploi à temps plein, d’abord comme guide conférencière au château de Drée, à Curbigny, puis comme animatrice culturelle au Centre d’études des patrimoines, à Saint-Christophe-en-Brionnais (Saône-et-Loire). Il insiste sur la difficulté à traiter le sujet, en raison de la quasi absence d’archives publiques, et sur la méthode mise en œuvre par Dominique Fayard, en particulier son « acharnement à traquer la source », qui témoigne de la maîtrise du métier d’historien. Malgré la proximité affective de la candidate avec le sujet, elle a su le mettre à distance et le prendre comme un objet historique. Il relève sa capacité à faire varier les échelles d’analyse, sa sensibilité à l’histoire « des possibles », mettant en scène des « perdants » et des « gagnants », et le caractère pionnier de l’approche historique de la construction de la filière viande livrée dans la thèse. Jean-Luc Mayaud en souligne ensuite les points forts : la synthèse sur l’embouche, les passages consacrés au marché de Saint-Christophe-en-Brionnais, l’analyse des dossiers de faillite d’emboucheurs et de marchands de bestiaux, la reconstitution de trajectoires de vie, la présentation d’une exploitation à travers son livre de comptes et les apports méthodologiques. Il félicite la candidate pour l’attention portée à l’exploitation, la collecte de belles illustrations et l’appareil cartographique. Il conclut son intervention en exprimant sa grande satisfaction d’historien et de directeur de laboratoire.

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Jack Thomas, premier rapporteur, présente le contenu de la thèse avant de saluer un travail impressionnant par l’abondance et la diversité des sources qu’il réunit, la grande curiosité dont a fait preuve la candidate et sa capacité à « faire parler les documents ». Il félicite Dominique Fayard pour sa collecte d’archives privées et de témoignages oraux et la qualité du volume des annexes qui contient une masse de ressources. En historien spécialiste des foires et marchés, il s’interroge sur la perpétuation du marché de Saint-Christophe-en-Brionnais. Il fait ensuite quelques remarques pour améliorer le manuscrit. Malgré une historiographie très complète, les questions relatives aux moyens de transport, au crédit et à l’endettement pourraient être davantage développées. La cartographie, quoique excellente, pourrait être retravaillée. Il suggère par exemple de fusionner certaines cartes pour une meilleure lisibilité, en dessinant notamment une carte de synthèse localisant les créanciers des faillites. Il termine en soulignant la qualité de la rédaction, la quantité et la qualité des sources exploitées, l’architecture cohérente de l’ensemble et la problématique clairement exposée et déroulée au long de la thèse.

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Jean-Marc Olivier, second rapporteur, a lu avec beaucoup de plaisir cette thèse bien écrite, dans un style à la fois fluide et vivant. Il salue, à son tour, un travail impressionnant, fruit d’une réflexion longuement mûrie, proche des anciennes thèses, qui sort de l’ombre un monde méconnu avant qu’il ne disparaisse complètement. Tout en prenant en compte les avancées de l’histoire rurale, la candidate livre une approche qui comble une lacune historiographique sur les maquignons et les emboucheurs, souvent pluriactifs. Il souligne la rigueur de la méthode, la qualité des deux volumes de la thèse et la richesse des annexes – en particulier les généalogies et les entretiens, qui « se lisent comme des nouvelles de Maupassant ». Cependant, une carte de la région aurait été la bienvenue dans les premières pages et certaines notes qui « mangent un peu le texte » pourraient être allégées. Il félicite Dominique Fayard pour ses qualités pédagogiques, sa capacité à croiser des sources quantitatives et qualitatives et son sens de la formule. Il regrette que les faibles capacités d’adaptation économique des acteurs, dans la seconde moitié du xxe siècle, n’aient pas assez été mises en avant, et que la quatrième partie, qui aborde une période chronologique courte, récente, soit encore mal décantée pour un travail d’historien. La longue conclusion, sorte de dissertation, résume bien les acquis de la thèse. Selon lui, ce travail très important, qui fait beaucoup progresser les connaissances dans des domaines variés, mérite d’être publié sous une forme allégée.

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Claude-Isabelle Brelot est heureuse de voir soutenir ce travail bien abouti. Elle souligne la qualité des annexes, en particulier la transcription intégrale des enquêtes de terrain, et la sensibilité de la candidate au statut de la preuve. La thèse est bien écrite, dans une langue toujours claire, avec un souci d’équilibre dans la composition. Elle note que Dominique Fayard a fait un sort à toutes les remarques qui lui ont été faites au moment des corrections ce qui témoigne d’une certaine forme de perfection. Elle insiste sur son empathie par rapport au terrain et la bonne mise à distance de l’objet d’étude, preuve d’une véritable maîtrise du métier d’historien. Face à un sujet impossible en termes archivistiques, les lacunes des sources ont été contournées grâce aux fonds privés. Claude-Isabelle Brelot souligne les apports de la thèse à la construction de la filière viande et à une meilleure connaissance des sociétés rurales. La candidate ayant commis l’imprudence d’envisager un programme pour l’après-thèse, elle lui suggère quelques pistes à explorer. Claude-Isabelle Brelot aimerait rentrer dans les maisons d’emboucheurs, que soient affinées l’évocation d’une société très hiérarchisée et la question du déclassement. Elle achève en insistant sur le fait que la thèse, qui constitue un véritable avancement de la connaissance, doit être publiée au prix des sacrifices nécessaires.

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Serge Wolikow, président du jury, conclut en relevant la remarquable convergence des avis de ses collègues qui ont émis quelques critiques insérées dans un éloge affirmé. La candidate a tenu le cahier des charges de la thèse, dans l’écriture comme dans le maniement des sources et leur critique. La thèse constitue un véritable apport à la science. Elle est à mettre au rang des grandes thèses du Laboratoire d’études rurales. Il aurait toutefois aimé que soient développés les aspects politiques, sur un territoire très conservateur et s’interroge sur la traduction politique de l’évolution socio-économique. Il est admiratif devant le travail prosopographique réalisé, les biographies collectives fournies et l’énorme matériau que constituent les 250 pages de transcription des entretiens, qui pourraient donner matière à une nouvelle réflexion. Selon lui, ce travail mérite d’être davantage connu en Bourgogne.

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Après la délibération, le jury a décerné à Dominique Fayard le titre de docteur en Histoire de l’Université Lyon 2, avec la mention très honorable et ses félicitations unanimes.

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Anelise Nicolier

Clémence Vannier, Observation et modélisation spatiale de pratiques agricoles territorialisées à partir de données de télédétection. Application au paysage bocager, thèse de doctorat soutenue le 8 décembre 2011 à l’université Rennes 2

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Jury : Marc Benoît, directeur de recherche, inra-sad aster, Mirecourt (rapporteur) ; Thomas Loveland, professeur, South Dakota State University, usgs, Vermillion (rapporteur) n’était pas présent (rapport lu); Didier Josselin, directeur de recherche cnrs, umr Espace, Avignon (examinateur) ; Jean-Pierre Marchand, professeur émérite, Université Rennes 2 (examinateur) ; Lena Sanders, directrice de recherche cnrs, umr Géographie-cités, Paris (co-directrice de thèse) ; Laurence Hubert-Moy, professeur, Université Rennes 2 (directrice de thèse) ; Daniel Delahaye, professeur, Université de Caen (président du jury).

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Clémence Vannier, après avoir accueilli l’ensemble des membres de son jury, introduit sa thématique de recherche. L’environnement est actuellement modifié en grande partie par l’action de l’Homme sur les milieux. Tandis que les phénomènes climatiques et biophysiques ont été pendant longtemps les moteurs principaux des transformations des surfaces terrestres, l’Homme est aujourd’hui à l’origine de la majeure partie des transformations qui affectent les écosystèmes terrestres. Les changements d’occupation et d’utilisation du sol résultent d’interactions complexes entre systèmes sociaux et systèmes environnementaux qui évoluent dans le temps. Les pratiques des acteurs sur le territoire, ainsi que l’évolution de ces pratiques, jouent un rôle fondamental sur les modifications de l’usage des sols et par conséquent des écosystèmes environnementaux. Dans les régions caractérisées par une agriculture intensive, les changements d’utilisation des terres et des pratiques agricoles ont entraîné des modifications de l’occupation des sols et des structures paysagères ayant d’importantes conséquences écologiques, sociales et économiques. Dans les régions bocagères comme la Bretagne, la gestion du réseau de haies joue un rôle déterminant dans la conservation des écosystèmes et le maintien de la biodiversité tant faunistique que floristique, mais aussi sur la qualité de l’eau et des sols et sur la production d’énergie. Sa thèse porte sur l’identification de pratiques agricoles effectuées sur les haies bocagères et sur leur organisation spatio-temporelle au sein des territoires.

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Clémence Vannier présente ensuite les objectifs de sa thèse qui sont d’une part d’étudier les pratiques agricoles effectuées sur les haies en Bretagne à travers leurs interactions avec les structures paysagères, et d’autre part d’en modéliser le fonctionnement, afin de comprendre comment elles influencent la dynamique du paysage.

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La première partie de la thèse visait à définir et analyser les pratiques agricoles effectuées sur les haies à partir d’un état de l’art. Clémence Vannier commence d’abord par préciser la définition des pratiques agricoles retenue dans la thèse. Les pratiques peuvent être définies comme la façon d’agir ou les manières de faire des agriculteurs. Les pratiques qui présentent un impact plus ou moins direct sur le réseau bocager correspondent aux pratiques d’arasement, de plantation ou de maintien des haies, aux pratiques d’émondage ou d’élagage et enfin aux pratiques de successions culturales. Ces pratiques sont organisées à différents niveaux et selon différentes contraintes internes ou externes à l’exploitation agricole. Au niveau le plus fin, le niveau parcellaire, elles s’organisent selon l’occupation du sol des parcelles adjacentes et selon l’organisation temporelle des successions d’occupation du sol. Les pratiques effectuées sur les haies s’organisent également au niveau de l’exploitation agricole, puisque l’agriculteur gère l’ensemble de son territoire d’exploitation selon une logique propre. À un niveau supérieur, celui du territoire agricole, les contraintes physiques ajoutent un forçage dans le système de l’organisation spatiale des pratiques agricoles. Elles sont mises en place par des acteurs sur leurs territoires ; elles peuvent alors être définies comme des « pratiques agricoles territorialisées ». Acteurs, pratiques et territoires forment trois composantes en interaction que l’on peut analyser de manière systémique.

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La deuxième partie de la thèse est consacrée à l’identification et la caractérisation des pratiques agricoles décrites précédemment à partir de données de télédétection. Les pratiques effectuées sur le réseau bocager breton ont été étudiées dans la thèse à deux échelles : l’échelle régionale, qui comprend ici les quatre départements bretons, et l’échelle locale, qui se concentre sur la Zone Atelier de Pleine-Fougères située au Nord-est du département d’Ille-et-Vilaine. Le territoire a été observé et analysé à travers la présence et l’état de différents éléments paysagers (les îlots parcellaires, le réseau de haies, et les haies elles-mêmes), informant ainsi de manière directe ou indirecte sur la mise en place de pratiques agricoles effectuées sur le réseau bocager. Chaque type d’élément paysager a été restitué à l’échelle d’analyse la plus adaptée. Ainsi, les îlots parcellaires ont été observés et restitués à l’échelle régionale, tandis que le réseau de haies, haies et éléments de haies ont été observés et restitués à l’échelle locale. Le choix des images de télédétection utilisées pour observer les dynamiques paysagères a été guidé par leur résolution spatiale, afin d’adapter au mieux cette dernière avec la taille des éléments paysagers observés et l’échelle de restitution souhaitée. Ainsi, trois grands jeux de données ont été testés : des images satellitaires à moyenne résolution spatiale, des images satellitaires à haute et très haute résolution spatiale et des données acquises par un laser aéroporté, le lidar. À l’échelle régionale, une série temporelle d’images à moyenne résolution spatiale modis couvrant la période 2001-2008 a permis de calculer, à l’échelle de l’îlot parcellaire, trois indicateurs de pratiques agricoles effectuées sur le bocage : la conversion de surfaces agricoles utiles en surfaces non agricoles, les types de successions culturales, la durée des prairies. La synthèse de ces indicateurs a permis d’obtenir une carte de probabilité de densité du bocage sur la Bretagne qui montre de forts contrastes. À l’échelle locale, les images de télédétection à très haute résolution spatiale ont permis de caractériser les successions culturales à l’échelle de la parcelle agricole et la continuité des haies à un niveau fin, tandis que les données laser aéroportées de type lidar ont rendu possible l’identification et la cartographie des pratiques agricoles à l’échelle de l’arbre. L’observation et la caractérisation du réseau de haies à partir de ce type de données ont permis de déterminer l’arrangement spatial des structures boisées en prenant en compte non plus seulement la présence des éléments constitutifs du réseau mais également leur emprise dans le paysage et leur agencement au sein de la dynamique temporelle des successions culturales. L’information structurelle et fonctionnelle contenue dans les cartes produites à partir des données de télédétection à haute et très haute résolution spatiale a été évaluée en en dérivant deux métriques paysagères qui ont été confrontées à deux modèles d’espèces d’animaux, en l’occurrence des carabes. Les résultats montrent que toutes les cartes contribuent à expliquer la distribution des espèces de façon complémentaire.

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La troisième partie de la thèse est consacrée à la modélisation des pratiques agricoles effectuées sur les haies. Un modèle de type multi-agents a été choisi car il permet de prendre en compte explicitement la dimension spatiale des jeux d’acteurs et d’évaluer ainsi l’influence des pratiques agricoles sur l’évolution du réseau de haies. L’hypothèse émise pour l’élaboration de ce modèle est que la dynamique des pratiques agricoles effectuées sur les haies par les agriculteurs à un niveau fin influence la structure du paysage et son évolution à un niveau supérieur. En retour, à un niveau supérieur, les politiques globales influencent aussi la dynamique du paysage par le biais de rétroactions sur le niveau fin. Le modèle fonctionne à une échelle spatiale déterminée par la taille des parcelles et à un pas de temps annuel. Ce modèle multi-agent a été développé sur la plate forme Net Logo et s’intitule dyspatsh (Dynamique Spatiale des Pratiques Agricoles Territorialisées effectuées Sur les Haies). Les premiers résultats ont permis de montrer l’influence des pratiques agricoles sur la dynamique du paysage et l’importance des décisions prises au niveau local sur l’évolution du réseau de haies à une échelle supérieure.

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En conclusion, d’un point de vue thématique, cette thèse a permis de produire un certain nombre de connaissances relatives à l’identification et à l’organisation des pratiques agricoles effectuées sur le réseau bocager aux échelles locale et régionale en Bretagne. D’un point de vue méthodologique, les travaux développés dans cette thèse ont permis de montrer l’intérêt d’une démarche multiscalaire pour l’observation, l’analyse et la modélisation de pratiques agricoles associées au réseau bocager. Ces travaux portant sur l’observation du réseau bocager par télédétection apparaissent novateurs du fait du panel très large de données de télédétection évaluées d’une part, et de l’exploitation de nouvelles données de télédétection, en l’occurrence les données lidar, d’autre part.

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Laurence Hubert-Moy, directrice de la thèse, prend la parole en premier. Après avoir félicité Clémence Vannier pour la grande clarté de sa présentation orale, remercié les membres du jury d’avoir accepté d’évaluer cette thèse, et exprimé sa très grande satisfaction sur le travail effectué par Clémence Vannier, elle rappelle d’abord le contexte et les objectifs de la thèse. Elle mentionne que la thèse, co-financée par le cnrs et le caue du Morbihan, a été effectuée à l’issue de deux masters complémentaires de géographie, l’un en télédétection à l’Université de Rennes 2 et l’autre en modélisation à Paris i-Paris vii. Elle ajoute que la thèse a été réalisée dans le cadre d’un travail pluridisciplinaire associant géographes, écologues et agronomes de I’inra-sad Paysage. En outre, Clémence Vannier a suivi une école d’été du cnrs sur la modélisation multi-agents, ce qui lui a permis de développer elle-même un modèle à partir de la plateforme Netlogo. Laurence Hubert-Moy précise que le sujet de la thèse, défini dans le cadre du programme de recherche anr copt (Conception d’Observatoires des Pratiques agricoles Territorialisées) animé par Marc Benoît, est centré sur les pratiques agricoles effectuées sur le réseau de haies bocagères. Laurence Hubert-Moy considère que les objectifs poursuivis au cours de la thèse ont été pleinement atteints par Clémence Vannier, qui a su mobiliser ses compétences en traitement d’images/sig et en développant de nouvelles compétences en modélisation. Elle observe que Clémence Vannier a remarquablement progressé pendant sa thèse dans sa façon de poser des questions de recherche, d’émettre des hypothèses, de présenter ses méthodes, d’analyser et de discuter ses résultats. Elle possède aujourd’hui toutes les qualités requises pour exercer le métier de chercheur. Elle souligne aussi que Clémence Vannier a su parfaitement établir le lien entre ses travaux et le travail effectué antérieurement au laboratoire costel sur l’occupation des sols, notamment dans le cadre de la thèse de Rémi Lecerf. Laurence Hubert-Moy insiste aussi sur les qualités personnelles de Clémence Vannier, qui est une personne très agréable, dynamique, organisée, et qui sait travailler en équipe. Elle conclut en disant que la thèse de Clémence Vannier ouvre des perspectives de travail très intéressantes. Elle se prolonge d’ores et déjà à travers l’évaluation de nouvelles données de télédétection pour cartographier les corridors écologiques dans le cadre du programme national de recherche diva 3, et l’amélioration du modèle dyspatsh.

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La parole est ensuite donnée à Lena Sanders, co-directrice de la thèse. Elle commence par remercier Laurence Hubert-Moy et Clémence Vannier de l’avoir associée à ce projet qui lui a permis de se familiariser avec le paysage bocager breton et d’apprécier l’intérêt des méthodes pointues de télédétection dans ce domaine. Le cadre méthodologique systémique, l’intérêt dé saisir les phénomènes étudiés à travers plusieurs échelles, et la réflexion sur les objets, leur sens, leur imbrication, sur le passage de ce qui est observable à ce qui fait sens, représentent les éléments clés autour desquels elle a apprécié échanger avec Clémence au cours de ces années de doctorat. L’îlot parcellaire par exemple est un objet sur lequel ont porté de nombreux échanges, pour expliciter les écarts conceptuels entre l’objet identifiable à l’aide de la télédétection, l’objet fonctionnel correspondant aux pratiques des agriculteurs, et sa prise en compte sous forme de voisinage dans le modèle multi-agents. L’explicitation de telles questions est enrichissante à la fois du point de rue méthodologique et thématique. Lena Sanders revient ensuite sur le parcours de Clémence Vannier. Le choix de faire le Master Carthagéo, centré sur l’analyse théorique et épistémologique en géographie, après son Master de télédétection à Rennes, est original et témoigne de l’esprit d’ouverture de la candidate. Ce Master, puis la co-direction qui en a découlé, ont amené Clémence Vannier à pratiquer deux laboratoires de recherche, à échanger avec des doctorants issus de formations différentes et travaillant sur des thématiques variées, atout dont elle a su tirer parti et qui a aussi profité aux deux équipes. Lena Sanders évoque ensuite le modèle multi-agents développé à la fin de la thèse. S’intéressant à la relation entre les pratiques des acteurs (agriculteurs) et la forme du paysage, et ayant adopté une approche systémique, Clémence Vannier a été assez naturellement attirée par les systèmes multiagents (sma). Lena Sanders pensait que Clémence Vannier allait explorer cette piste de manière théorique, en réfléchissant à la nature des interactions entre les agents en jeu, aux formes d’émergence possibles, et que le développement lui-même se situerait dans les perspectives. Mais Clémence Vannier a fait preuve d’esprit d’initiative, a suivi des stages, et avec toute l’efficacité et la ténacité qui la caractérisent, elle a développé elle-même son modèle sur la plate-forme Netlogo. Ses premiers résultats représentent un excellent matériau pour approfondir la réflexion, poursuivre sur cette piste et aboutir à des tests de scénarios plus poussés. La seule question posée par Lena Sanders est de savoir quel avait été l’apport de cette « double vie » durant la thèse ?

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Clémence Vannier explique qu’il a été très enrichissant de coupler télédétection, Systèmes d’Informations Géographique et modélisation. Elle précise qu’il est souvent délicat d’établir une relation entre l’observation satellitaire et le « pourquoi » on réalise cette observation. Le modèle lui a permis de faire ce lien.

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Marc Benoît (rapporteur) commence par évoquer la très haute qualité du mémoire de thèse de Clémence Vannier. Sa thèse apporte des éléments très originaux sur la problématique de l’observation et de la modélisation des dynamiques bocagères et sur l’articulation entre télédétection et modélisation. L’hypothèse centrale de la thèse est que le bocage ne peut se comprendre sans la prise en compte des fonctionnements et des pratiques agricoles mises en œuvre dans les parcelles connexes. Deux idées majeures organisent cette thèse : les types de bocages sont identifiables et des pratiques agricoles connexes structurent ces bocages. Les initiatives de type « trames vertes » issues du Grenelle II de l’environnement et qui changent les attentes de recherche en focalisant sur une structuration des territoires sont une opportunité de recherche bien saisie par Clémence Vannier. Ici, l’application porte sur les paysages bocagers allant des échelles locales, centrées sur Pleine-Fougères, à l’ensemble de la Bretagne. D’une densité et lisibilité remarquables, le mémoire de thèse construit une recherche de très haute qualité que l’exposé oral a encore valorisée par une articulation nouvelle des résultats obtenus ; ainsi, cette thèse apporte des éléments majeurs sur la qualité des travaux de traitement de l’information de télédétection, et sur l’identification fine de structures des haies formant bocage ; sur les choix théoriques adoptés et les emprunts et apports aux disciplines connexes mobilisées par la doctorante, notamment l’écologie du paysage et l’agronomie ; sur l’existence d’une relation forte entre l’occupation des parcelles connexes aux haies et leurs structures actuelles, la forte présence des cultures entraînant une forte dégradation des haies.

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Il note cependant qu’un économiste avait inventé la notion de régions agricoles. Il souhaitait déterminer des objets territoriaux homogènes d’un point de vue agricole. En effet, les régions et départements administratifs créés après la Révolution Française, sont en fait des entités très hétérogènes. Il se questionne alors sur les résultats qu’il aurait été possible d’obtenir, à partir de méthodes développées par Clémence Vannier, sur ces régions agricoles.

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Clémence Vannier répond qu’il aurait été effectivement très pertinent de reprendre ce découpage, mais que la carte produite à l’échelle communale produit déjà quelques éléments de réponses.

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Thomas Loveland (rapporteur) n’ayant pu assister à la soutenance, Laurence Hubert-Moy lit le rapport qu’il a rédigé, en demandant à Clémence Vannier de répondre aux questions posées. Dans son rapport, Thomas Loveland écrit que Clémence Vannier a réalisé une thèse impressionnante dans laquelle l’ampleur et la profondeur de l’analyse effectuée sur le réseau bocager sont remarquables. Il souligne l’excellence de la qualité des illustrations de la thèse. Thomas Loveland considère que la thèse de Clémence Vannier montre une solide compréhension de la télédétection. Il s’agit pour lui d’une thèse très intéressante et complète qui comprend un état de l’art des méthodes de télédétection, une exploration des facteurs influant sur le contenu des informations mobilisables dans les images, et l’évaluation de la signification écologique de différents résultats obtenus par télédétection. Il remarque que Clémence Vannier a fait preuve d’une grande compétence dans l’utilisation des images de télédétection et l’application des principes d’analyse des données géospatiales aux problèmes écologiques. En particulier, Clémence Vannier a compris et utilisé des approches de classifications orientées objet, des corrections atmosphériques, des approches multi-échelles d’analyse d’images, et des méthodes d’évaluation de la qualité des classifications et des cartes obtenues. L’utilisation de l’imagerie, de la très haute à la basse résolution spatiale, est un aspect original de cette recherche. Le rôle que joue chaque source d’imagerie spatiale utilisée dans la thèse pour analyser le réseau bocager est clairement présenté. En particulier, l’utilisation et l’évaluation du potentiel des données lidar est remarquable, car il offre un éclairage sur l’avenir des stratégies de surveillance des haies. L’exploitation par Clémence Vannier de sources variées de données de télédétection caractérisées par différentes résolutions spatiales et spectrales est un point fort de cette recherche. Elle fournit des informations importantes sur l’interaction entre la résolution spatiale et la réponse spectrale qui profiteront à d’autres chercheurs qui travaillent dans le domaine de la cartographie écologique. Un autre point fort de cette thèse est l’attention portée à la notion de complémentarité entre les cartes produites à partir des données de télédétection. Les résultats montrent la nécessité de prendre en compte un ensemble de variables afin de mieux comprendre les processus écologiques. Cette thèse a clairement permis de progresser sur la signification écologique des classifications obtenues par télédétection. Dans cette thèse, l’auteur a clairement montré comment l’ensemble des observations et des produits dérivés de ces dernières améliorent la compréhension de la structure du paysage et des processus écologiques. Thomas Loveland regrette cependant que la thèse n’accorde pas plus d’importance à la cohérence temporelle des données de télédétection utilisées pour cartographier le réseau bocager, dans la mesure où l’usage d’images multi-sources explique une partie des erreurs de classification. Pour conclure, Thomas Loveland souligne que la thèse de Mme Clémence Vannier est impressionnante à bien des égards : ampleur des questions traitées, profondeur et valeur scientifique, qualité de l’ensemble du document. Il est particulièrement impressionné par la fusion réussie de la géographie et de l’écologie dans cette thèse, qui a ainsi clairement démontré l’intérêt de comprendre la nature géographique des caractéristiques du paysage pour comprendre les phénomènes écologiques.

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En réponse à la question de l’importance accordée à la cohérence temporelle des données de télédétection utilisées pour cartographier le réseau bocager, l’auteur souligne les difficultés à obtenir des images satellitaires optiques à haute résolution spatiale sur toute la Bretagne en même temps ou au moins à quelques jours ou semaines d’intervalle, en raison de la présence fréquente d’un couvert nuageux. En revanche, elle a tenté, dans la mesure du possible, de prendre en compte les décalages liés à ces acquisitions satellitaires au niveau de la classification des images et de l’analyse des résultats.

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Didier Josselin (examinateur) intervient sur les aspects méthodologiques de la thèse. Il commence par dire le plaisir qu’il a à participer à ce jury et évaluer cette thèse. Il souligne la qualité du document produit, bien écrit et bien illustré. La présentation orale réalisée par Clémence Vannier a permis de compléter avantageusement le mémoire de thèse en mettant en évidence l’articulation entre les différents chapitres. Didier Josselin s’arrête ensuite sur plusieurs points et pose une série de questions lui permettant d’éclaircir les méthodes employées et d’évaluer la profondeur de l’analyse. Globalement, il considère que la thèse est davantage une thèse de télédétection et d’extraction d’objets, plutôt qu’une thèse sur les « pratiques agricoles territorialisées », puisqu’il y manque la dimension « exploitation agricole », entité pertinente centrale de ce type de modélisation, cela grève notamment les apports de la modélisation multi-agents qui, de son point de vue, échoue dans l’objectif d’analyser comment les pratiques agricoles effectuées sur les haies ont une influence sur la dynamique du paysage.

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Clémence Vannier rappelle que le modèle qu’elle a développé est un prototype qu’il convient d’améliorer et que les analyses des résultats obtenus avec cette première version du modèle lui permettent d’identifier une partie des modifications à effectuer. Elle revient alors sur les propositions d’amélioration qu’elle a présentées oralement, comme l’introduction de la diversité dans les comportements des acteurs « agriculteurs », ou encore la prise en compte d’autres niveaux d’organisation des paysages, tels que l’exploitation agricole, qui constituent effectivement des perspectives prometteuses dans la modélisation sma.

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La section sur l’écologie du paysage (chap. 5.2) constitue pour Didier Josselin une partie originale qu’il aurait fallu approfondir dans le texte. Il pose la question de la difficulté de comprendre la relation entre la vision du paysage par l’insecte (de l’ordre des dizaines de mètres) et la métrique de distance proposée par Clémence Vannier (valeurs de distances beaucoup plus importantes).

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Clémence Vannier répond à cette question en expliquant qu’il ne s’agit pas de la prise en compte d’un seul insecte mais bien d’une population d’insectes sur un territoire donné et que de ce fait la vision de l’ensemble n’est plus de l’ordre de la dizaine de mètres.

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Didier Josselin (se) pose alors la question de l’existence d’une résolution « pertinente » inférieure ou égale à un mètre, expliquant les bons résultats obtenus avec les images Kompsat et lidar. Des discussions méthodologiques de fond sur l’homogénéité/hétérogénéité, l’agrégation des parcelles aux îlots par séquence d’usages, le statut formel des haies (difficultés de définition) montrent que Clémence Vannier possède bien son sujet, soutient et conserve ses approches et ses définitions du début de la problématique jusqu’à la soutenance de la thèse. Didier Josselin conclut en soulignant l’importance du travail réalisé, mais aurait souhaité que certains thèmes abordés soient plus approfondis. Il termine en soulignant que ce travail est très prometteur et démontre une grande curiosité intellectuelle, une capacité affirmée de travailler en équipe et en interdisciplinarité, qualités essentielles à toute approche scientifique moderne en analyse spatiale.

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Pour Jean-Pierre Marchand (examinateur), la thèse de Clémence Vannier montre une très grande rigueur formelle au service d’une démonstration rigoureuse et de très grande qualité scientifique. L’écriture nette et précise, l’iconographie faisant intervenir de façons complémentaires, les cartes, les images et les photographies, le rôle des encadrés, la mise en évidence des publications dont beaucoup en premier auteur, montrent de réelles dispositions pédagogiques. La bibliographie est claire, pluridisciplinaire même s’il manque quelques textes plus anciens comme certains articles d’André Meynier (1966) ou de Pierre Flatrès, même si ces auteurs sont signalés dans leurs publications plus générales sur la Bretagne ou les paysages agraires. Le deuxième chapitre est en fait la véritable introduction à cette thèse en précisant de façon claire et précise, l’objet (les haies et le bocage) l’outil (télédétection, modélisation par sma) et le cadre théorique (les échelles et l’analyse systémique). Les haies (et non le bocage) sont bien l’objet de la recherche que ce soit comme éléments de l’organisation de l’espace (limites, réseaux) ou à travers les pratiques agricoles qu’elles induisent, même si, par exemple, le rôle du statut de l’exploitant (fermier ou propriétaire) n’a pas été envisagé.

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Sur ce point, Clémence Vannier répond que le modèle proposé peut être enrichi dans ce sens en ajoutant des contraintes supplémentaires. De même, elle confirme que son modèle peut s’appliquer à la diversité des types de bocages bretons, même s’il a été davantage construit pour un réseau de haies que pour des haies isolées.

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Jean-Pierre Marchand souligne ensuite que si la thèse apporte des réponses sur les haies et l’évolution du bocage, le cheminement opérationnel est celui d’un prototype, ce qui est logique dans le cadre d’une recherche fondamentale. Jean-Pierre Marchand félicite Clémence Vannier pour la façon dont la démarche systémique est intégrée et explicitée tout au long de cette thèse. Les figures des pages 26 et 224 montrent bien les interactions entre acteurs et lieux, tout en intégrant les différents niveaux scalaires et l’environnement du système, ce qui justifie l’utilisation des sma plutôt que les modèles flux/stocks de Forrester. Cette thèse pose (et résout) des problèmes théoriques que se pose la géographie contemporaine sur les échelles, les limites, l’auto-corrélation spatiale, les liens entre le temps et I’espace. Les images modis du chapitre 4 montrent une certaine stabilité des territoires bretons pour l’objet de l’étude. Le modèle (dyspatsh) serait-il plus opérationnel en phase d’autoreproduction qu’en phase de systémolyse, comme ce fut le cas dans les années 50/60 ?

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Clémence Vannier l’admet volontiers, mais propose qu’en modifiant les pas de temps et en ajoutant au « prototype » des contraintes de gestion adaptées à 1’époque, on peut construire des scénarios simulant ces types d’évolution rapide.

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Jean-Pierre Marchand prend ensuite la parole en disant que cette thèse fournit un apport théorique riche sur les concepts de limites, de stabilité, de discontinuité, de diffusion, sans compter les apports sur la connaissance du bocage à différents niveaux scalaires. Elle montre bien le rôle de la télédétection dans l’appréhension des structures du bocage à différentes échelles. Elle illustre parfaitement la richesse de la démarche systémique en géographie que Clémence Vannier maîtrise parfaitement, de la formalisation à la modélisation, ce qui donne là une très bonne thèse de géographie.

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Daniel Delahaye (président) conclut en s’associant tout d’abord aux autres membres du jury pour saluer la qualité de cette recherche. La présentation formelle du mémoire et la qualité de sa rédaction sont remarquables. L’originalité de la structuration du travail autour d’une démarche pas à pas est parfaitement restituée dans la thèse. Au-delà de la qualité intrinsèque de ce travail on voit clairement qu’il s’inscrit dans une démarche d’équipe à Rennes centrée sur la mobilisation des outils de la télédétection pour l’étude des dynamiques de l’occupation du sol. On voit également poindre dans ce travail un format de thèse qui va sans doute se développer dans les années à venir avec un sujet bien délimité, réalisable en trois ans, concrétisé par un mémoire déjà valorisé par 5 à 6 articles publiés ou acceptés au moment de la soutenance. Daniel Delahaye se concentre ensuite sur des aspects plus fondamentaux de la thèse. Selon lui, la thèse ne traite pas réellement des pratiques des agriculteurs mais plutôt des objets visibles résultant de ces pratiques, en l’occurrence l’occupation du sol et l’état du réseau de haies. La notion de pratique est beaucoup plus complexe et bien difficile à aborder sans enquête de terrain. Des travaux importants ont été réalisés par la géographie rurale ou sociologie rurale sur ces questions et il est dommage de ne pas retrouver cette bibliographie dans le premier chapitre. Toute l’analyse à partir de la télédétection est particulièrement bien menée et sa place est vraiment centrale dans le travail de Clémence Vannier. On peut juste regretter le manque de validation par un retour terrain. Par exemple, pourquoi ne pas avoir utilisé la carte des émondages (p. 209) pour valider celle de la canopée obtenue par télédétection (p. 175) ?

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Clémence Vannier répond que ce croisement a été effectué mais n’a pas été intégré au mémoire.

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Enfin, Daniel Delahaye termine son intervention en se focalisant sur la partie modélisation. Le sma (dyspatsh) construit est un prototype très simplifié qui permet de réfléchir sur les processus spatiaux (diffusion, agrégation…) à l’œuvre dans ces paysages, mais en l’état il n’est pas adapté pour valider les évolutions réelles observées. L’architecture de base (espace parcellaire simplifié, agent agriculteur exploitant une seule parcelle) et les règles de transition basées sur les effets de voisinages ne permettent pas d’intégrer le rôle majeur de l’entité exploitation agricole à la fois dans l’organisation de l’occupation du sol (modèle concentrique à partir du siège d’exploitation) et dans ces rotations pluriannuelles (assolements). Il faut donc maintenant, après avoir construit le prototype, revenir plus finement sur les processus qui animent le système et il s’agit là d’une belle piste de recherche.

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Après une délibération rapide et sereine, le jury décerne à Clémence Vannier le grade de Docteur de l’Université de Rennes 2 avec la mention « Très Honorable ».

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Julie Betbeder

Titres recensés

  1. Anne Nissen, Élites et espaces dans le Nord-Ouest de l’Europe (iiie-xiie siècle), mémoire en vue de l’obtention d’une Habilitation à diriger des recherches, Université de Paris 1, soutenance le 3 décembre 2011
  2. Nicolas Carrier, Paysans et seigneurs dans les régions alpines au Moyen Âge, Habilitation à diriger des Recherches soutenue le samedi 3 décembre 2011 à l’Université Paris-Sorbonne
  3. Jérôme Luther Viret, Le Droit et la reproduction familiale en France du Moyen Âge à la Révolution, soutenance d’Habilitation à diriger des recherches, présentée le 10 décembre 2011 à l’Université Paris iv-Sorbonne
  4. David Étienne, Les Mardelles intra-forestières de Lorraine. Origines, archives paléo-environnementales, évolutions dynamiques et gestion conservatoire, thèse de doctorat en Géosciences, présentée à l’Université Henri-Poincaré de Nancy et soutenue le 20 mai 2011 dans les locaux de l’Institut National de Recherches Agronomiques de Nancy, 260 p.
  5. Catherine Letouzey-Rety, Écrit et gestion du temporel dans une grande abbaye de femmes anglo-normande : la Sainte-Trinité de Caen (xie-xiiie siècle), thèse de doctorat d’Histoire soutenue le 19 novembre 2011 à l’Université Paris i Panthéon-Sorbonne
  6. Laurent Litzenburger, La Vulnérabilité urbaine : Metz et son climat à la fin du Moyen Âge, thèse de doctorat d’Histoire médiévale, sous la direction de Pierre Pégeot, soutenue le 9 décembre 2011 à l’université Nancy 2
  7. Bruno Jaudon, Les Compoix de Languedoc (xive-xviiie siècle). Pour une autre histoire de l’État, du territoire et de la société, thèse de doctorat d’Histoire, Université Paul Valéry-Montpellier iii, soutenue le 24 novembre 2011
  8. Dominique Fayard, Marchands de maigre, marchands de gras. Histoire sociale du commerce du bétail et de ses acteurs en Brionnais-Charolais, de la fin du xixe siècle à nos jours, thèse de doctorat d’Histoire contemporaine, soutenue à l’Université Lyon 2, le 9 décembre 2011
  9. Clémence Vannier, Observation et modélisation spatiale de pratiques agricoles territorialisées à partir de données de télédétection. Application au paysage bocager, thèse de doctorat soutenue le 8 décembre 2011 à l’université Rennes 2

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2012 (Vol. 37), p. 244-285.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2012-1-page-244.htm


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