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Histoire & Sociétés Rurales

2012/1 (Vol. 37)


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Le Banat de Temesvár, contrôlé par les Habsbourg depuis le début du xviiie siècle, abrite des populations qui conservent des modes de vie et d’organisation sociale éloignés de l’Europe centrale et occidentale. Il reste proche de ce point de vue des régions voisines des Balkans encore sous domination ottomane. Ces spécificités touchent principalement les structures familiales et communautaires. La situation du Banat reste encore relativement mal connue par l’historiographie. En comparaison, la démographie des confins militaires autrichiens constitue un cas d’école pour l’histoire et l’anthropologie de la famille depuis près de deux siècles. C’est l’importance de la zadrouga, popularisée au xixe siècle par les folkloristes serbes, et de l’autonomie communautaire sous la conduite des voïvodes et des knèzes qui a attiré l’attention des historiens sur ce territoire [1][1] ?apo -Žmega?, 1996..

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Depuis une quarantaine d’années et les travaux d’Hajnal, Laslett et Hammel, l’image plus nuancée de ce type de ménages multiples et leur inscription dans une histoire comparée de la famille, ont remis en cause un certain nombre de présupposés [2][2] Hajnal, 1965 ; Hammel, 1974 ; Kaser, 2000.. La multiplication d’études quantitatives a aussi permis de relativiser l’impression donnée par des analyses qui s’étaient concentrées sur des cas exceptionnels de familles comptant jusqu’à une centaine d’individus. Il n’est aujourd’hui plus possible d’affirmer l’existence d’un caractère ethnique de l’organisation familiale et communautaire. L’enjeu consiste plutôt à expliquer le maintien, l’adaptation et parfois même la recréation de ces formes en faisant la part des facteurs économiques et sociaux – organisation du travail, rapports de production mais aussi importance du statut social –, régionaux, juridiques et politiques – rôle de l’État et des institutions –, et culturels, là où les sources disponibles le permettent [3][3] Ces différents facteurs sont énumérés comme étant ceux.... Il faut aussi se garder de la tentation de rechercher un modèle censé être « typique » – et bien souvent atemporel – de la démographie de l’Europe de l’Est ou des Balkans en faisant resurgir, même involontairement, la question, parfaitement hors-sujet, des limites culturelles de l’Europe et du caractère exotique voire reculé ou retardataire – dans le sens d’une région musée – de sa partie orientale [4][4] Todorova, 2001, p. 249-250 ; Doja, 2010, p. 352-35....

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La forte proportion des ménages multiples, composés de plusieurs unités familiales simples et exploitant en commun un lopin, ne peut s’expliquer par la seule persistance d’un héritage ancien, voire antique, dans les confins des xviiie et xixe siècles. C’est au contraire le rôle de l’administration habsbourgeoise dans la promotion de cette forme d’organisation – appelée Hauscommunion – qui a été mis en avant [5][5] Kaser, 1995, p. 535 et suiv.. Les fonctionnaires souhaitaient en effet empêcher la scission des familles pour garantir une main-d’œuvre abondante pour la culture des lopins familiaux et dégager de ce travail une partie des hommes appartenant au ménage pour qu’ils puissent remplir le service militaire. Mais rien n’est moins simple que d’estimer l’influence des normes juridiques introduites par l’État dans l’évolution des structures familiales des confins.

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Comparer et constater les divergences avec des situations dans des espaces voisins peut nous permettre d’éclaircir le rôle joué par l’imposition de normes juridiques dans l’adaptation des comportements démographiques. Dans un article de 1996, Jasna ?apo-Žmega?, étudie l’évolution de la démographie familiale dans un domaine privé situé à la frontière des confins militaires slavons. Elle montre qu’en l’absence du cadre juridique des confins, l’idéal du ménage multiple demeure et explique la tendance à la conservation de ce type de familles chez les paysans propriétaires [6][6] ?apo -Žmega?, 1996, p. 391.. Cet idéal n’est toutefois pas partout présent. Il caractérise surtout les populations de petits propriétaires des villages les plus éloignés des villes. Il n’en reste pas moins que cet exemple montre que la présence d’une norme juridique n’est pas indispensable pour qu’une norme sociale ou culturelle perdure pendant plusieurs décennies.

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Il faut par ailleurs signaler que l’application des normes juridiques en 1737, même si elle répond à un besoin de l’administration, se base aussi sur l’observation d’une forme d’organisation présente chez les populations des confins [7][7] Kaser, 1995, p. 535 et suiv.. Il ne s’agit donc pas d’une imposition par en-haut d’un modèle familial mais d’une adaptation régionale à un programme de réforme de la propriété et de la répartition des terres que connaissent d’autres régions de la monarchie habsbourgeoise au même moment [8][8] Lebeau, 2007.. Avant de pouvoir s’interroger sur l’influence respective du facteur juridique et politique sur la vie familiale et communautaire, c’est le processus de définition, d’adaptation et d’application locale de la norme qu’il faut questionner.

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Le Banat, coupé en deux en 1765-1769, entre une zone civile au nord et une zone militarisée – rattachée aux confins – au sud, peut servir cet objectif. Rien ne distingue avant cette date les populations situées de part et d’autre de la ligne tracée par les commissions d’ingénieurs envoyés par Vienne. Cependant, les deux territoires connaissent dans les années 1770 une réforme cadastrale aux principes radicalement différents : au sud, s’appliquent les principes valables dans tous les confins militaires ; au nord, l’administration souhaite imposer le lopin familial fixe et l’éclatement des familles multiples, là où elles existent, en encourageant chaque couple marié à détenir son propre lopin et construire sa propre maison. Dans l’esprit des réformateurs, cette transformation ne peut être distinguée d’un autre objectif : la normalisation poussée des institutions communautaires et la transformation des knèzes, considérés comme une caste héréditaire, en véritables officiers de village. Organisation familiale et communautaire sont pour eux inséparables.

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La définition d’une norme juridique aussi éloignée de celle des confins militaires tient à la nature du pouvoir politique dans le Banat. Son adaptation et son application sur le terrain ne vont pas sans poser d’autres problèmes. C’est le dialogue entre les différentes catégories de fonctionnaires – de l’administrateur le plus mondain jusqu’au secrétaire recruté sur place pour l’occasion – et les sujets – dans leurs doléances individuelles et collectives, dans leurs actes plus ou moins violents et dans leurs pratiques d’adaptation ou de contournement des règles – que nous nous proposons d’étudier.

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Le terme de dialogue peut prêter à confusion. Les sources administratives mettent en scène un jeu qui oppose, d’une part, les sollicitations venant des sujets, et, d’autre part, les interprétations et les réponses données par les administrateurs. Mais il serait vain de vouloir tracer une limite nette entre ceux qui détiennent les clefs de la définition et de l’application de la norme – en un mot l’État –, et ceux qui la subissent tout en sollicitant des aménagements. Les pétitions des sujets et les manifestations collectives dirigées contre des aspects de la réforme sont le fait de sous-groupes dans une communauté, de communautés entières, voire d’un ensemble de communautés. Ces groupements disposent eux-mêmes de modes d’autogouvernement et se chargent de l’interprétation et de l’application d’une partie de la réforme (recensement des terres, répartition des lopins, tenue à jour des cadastres, etc.). Ils présentent alors non seulement leur conception de ce que devrait être la norme de l’organisation familiale et communautaire mais aussi de leur place dans l’élaboration et l’application de cette norme. Ce n’est qu’après avoir analysé les conditions d’accouchement de celle-ci et sa signification que nous pourrons tirer quelques enseignements concernant son influence à court et moyen terme sur l’évolution de l’organisation communautaire et familiale.

Élaboration et expérimentation de la réforme cadastrale

Vie communautaire et familiale dans le Banat du xviiie siècle

Sur le caractère national de l’organisation familiale et communautaire

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Il nous est difficile de connaître avec précision les formes d’organisations familiales et communautaires existantes dans le Banat avant la réforme fiscale des années 1770. Nos hypothèses ne peuvent se baser que sur les observations des administrateurs habsbourgeois et sur les quelques conscriptions fiscales conservées. Les fonctionnaires de la Landesadministration ne montrent que peu d’intérêt pour la vie des communautés rurales avant la seconde moitié du xviiie siècle. La promotion de la colonisation allemande est auparavant considérée comme une politique d’incitation pour les paysans orthodoxes à travailler plus dur et plus efficacement, sur le modèle des nouveaux arrivants. C’est le mépris et l’ignorance qui transparaissent dans la plupart des écrits administratifs portant sur le travail de la terre des villageois. Le Landesauditeur, chargé d’écouter les plaintes des communautés rurales écrit en 1724 :

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« Ces Rasciens, ou habitants du pays, parce qu’ils sont inconscients et méchants et qu’ils sont habitués à l’oisiveté, s’épuisent au milieu de richesses qu’ils ignorent et vivent péniblement près des dons que leur a fait la nature ; il est certain que s’ils avaient pu apprendre quelque chose du travail des habitants allemands, le paiement des impôts ne leur aurait pas tant pesé [9][9] Mol, E 303, E/ Verwalteramt Lippa, f° 22, 1724 ; Voir.... »

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Les choses changent dans les années 1750. La nouvelle équipe, sous la présidence du comte Vilana Perlas von Rialp pour l’administration civile et du général Engelshofen pour l’administration militaire, ne croit plus aux vertus de la colonisation organisée par l’État. L’accent est mis sur l’introduction de nouvelles cultures (le mûrier, le riz, l’indigo, le chou-rave), la diffusion de nouvelles techniques agricoles et l’augmentation des surfaces occupées par la culture du blé. Pour ce faire, la collaboration avec les knèzes est promue. Une société d’agriculture, sur le modèle de celle de la Carinthie, est fondée après 1765 [10][10] OeStA, HKA, BA, Nr 204, 2/6/1765, 2/10/1766 et 5/4.... Ces efforts se doublent d’une attention accrue envers les habitudes de production et l’organisation sociales et économiques.

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À la veille de la réforme cadastrale, au début des années 1770, les administrateurs mettent en lumière deux institutions qui caractérisent selon eux la société banataise et qui font écho à des formes étudiées plus tard par les historiens et les anthropologues :

  • la famille multiple, caractérisée par la cohabitation de couples mariés, dont les hommes sont liés par le sang de manière verticale ou horizontale. La propriété du bétail et des terres, ainsi que l’exploitation de ces terres, se fait en commun. Nous retrouvons dans cette description sommaire la fameuse zadrouga ou Hauskommunion signalée plus tard chez les Serbes et les Croates des Balkans et dans les confins militaires [11][11] La zadrouga est définie par Philip Mosely comme une... ;

  • la libre disposition des terres du finage entre les membres de la communauté et leur redistribution annuelle entre les familles. Nous reconnaissons là une situation connue dans l’historiographie hongroise sous le nom de « communauté des terres » (földközösség) qui a fait l’objet de nombreuses recherches des années 1950 aux années 1970 [12][12] Varga, 1952 ; et Wellmann, 1980.. Cette pratique est en effet attestée dans la grande plaine hongroise dans la première moitié du xviiie siècle. Elle est permise par l’abondance des terres et la faiblesse du contrôle seigneurial. Cette pratique est aussi caractéristique de ce que connaissent les principautés de Moldavie et de Valachie dans ce que certains anthropologues ont appelé le « village communal roumain ». Dans ce dernier cas, l’institution communautaire obéit à des règles plus précises qu’une simple redistribution annuelle entre tous les membres. C’est l’appartenance à un lignage qui détermine le droit d’une famille à recevoir une portion de terre [13][13] Stahl, 1959 et 1969 ; et Chirot, 1976a et b..

Les administrateurs habsbourgeois ont été les premiers à considérer ces deux institutions comme étant propres au caractère national des populations locales. Nous en trouvons une première formulation théorique dans l’ouvrage manuscrit d’un fonctionnaire employé pendant les travaux préparatoires à la réforme cadastrale, un certain Jacob Ehrler, dont le titre est très explicite :

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« Le Banat des origines à nos jours : des us et coutumes, de la religion, de l’élevage bovin, de l’économie domestique, du niveau des biens, de l’alimentation et du commerce des Nationalisten ; des défauts et obligations des fonctionnaires, des curiosités du pays, de sa taille et superficie en villes, villages, pusztas, hommes et bétail, avec en annexe l’indication des routes à améliorer. »

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La conception de tels ouvrages pendant la décennie 1770 n’a pas de quoi étonner dans une Europe qui se penche de plus en plus volontiers sur l’origine, les traditions et les mœurs de ses peuples [14][14] Rupp -Eisenreich, 1984, p. 95-100.. L’auteur place clairement son travail à mi-chemin entre un mémoire de statistique administrative, une histoire raisonnée et un rapport ethnographique.

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Dans le chapitre consacré à l’économie domestique des Nationalisten, c’est-à-dire des membres des nations valaque et rascienne – nom donné par l’administration à des populations parlant respectivement roumain et serbe – Ehrler écrit :

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« L’économie chez les Rasciens est très différente de celle des Valaques. Les premiers gardent leurs biens en commun, ce qui a souvent pour conséquence que 3 à 4 familles habitent ensemble et sont alors capables, grâce au nombre de bras disponibles, de donner du poids à leur économie domestique [15][15] Ehrler, 2000 [ 1774], p. 198.. »

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Concernant la division des terres entre les familles, l’auteur se contente de reprendre une idée répandue parmi les administrateurs depuis une décennie, celle de l’incertitude des paysans quant à la position et à la taille de leurs propriétés foncières [16][16] Ibid., p. 202. Il reprend l’idée émise par la commission.... Dans un mémoire contemporain, un autre administrateur précise en quoi consiste ce flou dans l’exercice des droits de propriété à l’intérieur d’une communauté. Le système de redistribution annuelle des terres qu’il décrit n’est cependant pas attribué à une nation en particulier mais caractériserait l’ensemble des Nationalisten du Banat :

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« Jusqu’à aujourd’hui, le campagnard ne disposait pas de ses terres de manière privative, car, chaque année, l’Oberknèze procédait à leur redistribution. Les jardins des maisons étaient les seules propriétés stables du paysan mais, pour ce qui concerne les champs, il pouvait recevoir une bonne terre une année puis une mauvaise l’année suivante [17][17] OeStA, HHStA, Kabinettarchiv Zinzendorf, Karton Ungarn,.... »

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En un mot, les populations serbes seraient organisés plutôt en ménages multiples et les Valaques en ménages nucléaires. La redistribution annuelle des terres serait par contre caractéristique de tout le monde rural banatais, hormis les colonies allemandes.

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Louis Roman, dans son article de 1992, se réfère aux remarques d’Ehrler pour expliquer la taille moyenne supérieure des ménages dans le Banat par rapport aux régions voisines du Cri?ana et de Transylvanie dans le recensement de 1784-1787 (respectivement 5, 58 membres contre 5, 22 et 5, 01) [18][18] Roman, 1992, p. 23-24.. Selon lui, le modèle dominant de la famille multiple chez les paysans serbes expliquerait la taille moyenne plus élevée des ménages dans cette région multiethnique par rapport aux autres pays roumains. Toutefois, et sans remettre en cause les qualités d’observation des administrateurs déjà cités, il nous semble difficile de nous contenter de leurs descriptions pour qualifier les comportements démographiques des familles et des communautés paysannes du Banat.

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La question de la division régionale et nationale des formes d’organisation familiale a fait couler beaucoup d’encre depuis le début du xixe siècle. Toutefois, les analyses anthropologiques traditionnelles de la « zadrouga » et du « village communal roumain » ne peuvent être réduites à de simples détournements nationalistes du discours scientifique. Elles ont cherché à étudier des sociétés rurales dans des régions caractérisées par les mêmes conditions économiques et politiques pendant une longue période. Philip Mosely, un des observateurs les plus attentifs du système zadrougal dans l’Entre-Deux-guerres, note ainsi que cette forme d’organisation sociale est partagée, dans une même zone, par des groupes paysans dont l’appartenance nationale et la confession sont différentes. Les colons allemands des confins militaires slavons, arrivés dans cette région voisine du Banat à la fin du xviiie siècle, semblent eux aussi avoir adopté ce mode d’organisation alors qu’il est certain que le modèle de la famille nucléaire était dominant parmi les colons originaires du saint Empire [19][19] Mosely, 1953, p. 219-230.. Henri Stahl, quant à lui, signale l’existence de communautés rurales de langue roumaine qui connaissent la zadrouga dans le Banat. Daniel Chirot concède, de son côté, que le Banat et la Transylvanie, et ce malgré la prépondérance de la population de langue roumaine depuis le Moyen Âge, doivent faire l’objet d’une analyse historique et ethnologique à part dans la mesure où elles connaissent des conditions économiques et politiques profondément différentes de la Valachie ou de la Moldavie.

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Les études ultérieures vont encore plus loin dans ce sens en introduisant des distinctions géographiques à plus petite échelle [20][20] Löfgren, 1976.. Elles attachent par contre moins d’importance au groupe linguistique comme cadre explicatif des comportements démographiques sans pour autant le rejeter complètement [21][21] Plakans, 2001, p. 164..

La situation dans le Banat à la lumière de données nouvelles

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Pour notre part, et en l’absence de données globales, nous fondons nos hypothèses sur la dizaine de conscriptions encore inédites conservées dans les archives. Bien qu’elles concernent des villages de taille plutôt modeste, elles ont l’avantage de porter sur des localités réparties dans toute la province. Les résultats sont présentés dans un tableau reprenant les catégories désormais classiques introduites par Peter Laslett en 1974 (tableau 1)[22][22] Laslett, 1974, p. 31.. Ils nous permettent de voir clairement une opposition entre communautés où les familles élargies restent l’exception, situées dans le nord et dans l’est du Banat, et d’autres où cette forme concerne entre le tiers et la moitié des ménages. Il s’agit, pour le second groupe, de chiffres comparables à ceux mis en avant pas Karl Kaser dans son étude démographique sur le district de Lika dans la première moitié du xviiie siècle [23][23] Kaser, 1995, p. 552-564.. La religion ne semble pas jouer de rôle déterminant. Le facteur linguistique, si nous le considérons comme un indice des origines géographiques plus anciennes de ces communautés, est plus difficile à interpréter. La séparation entre populations parlant serbe ou valaque recoupe en effet grossièrement la limite entre plaine et collines dans le Banat.

Tableau 1 - Composition de quelques communautés villageoises banataises en fonction du type de ménageTableau 1
Sources : OeStA, FHKA, BA,Nr. 108, 1763, f° 237r-239r : conscription de Theresiopel, groupe dit des « Bulgares » ; MOL, E304, 11 cs., 5/12/1775, f° 7-8 : conscription de Gattay (district de Versec) ; MOL, E304, 11 cs., 31/8/1775, f° 9-11 : conscription de Radovanz (district de Versec) ; MOL, E304, 9 cs., 14/12/1774, f° 30 : conscription de Savran (district de Lippa) ; OeStA, FHKA, BA, Nr. 108, 1763, f° 237r-239r : conscription de Theresiopel, groupe dit des « Paulischianer » ; MOL, E304, 12 cs., 18/7/1776, f° 498-502 : conscription de Schabar (district de Lugos) ; MOL, E304, 5 cs., 20/6/1772, f° 18-20 : conscription des orthodoxes Slatina (district de Caransebes) ; MOL, E304, 5 cs., 20/6/1772, f° 12-16 : conscription des catholiques de Slatina (district de Caransebes) ; OeStA, FHKA, BA, Nr. 211, 1772, f° 53-55, conscription de Klein-Becskerek (district de Temesvár) ; OeStA, FHKA, BA, Nr. 194, 1773, f° 123-141 : conscription de Perlas-Varos, groupe des non-paysans et catholiques (district de Becskerek) ; OeStA, FHKA, BA, Nr. 94, 26/10/1764, f° 499-503 : conscription de Padina (district de Becskerek) ; OeStA, FHKA, BA, Nr. 211, 1772, f° 63-68, conscription de Perlas-Varos, groupe des paysans orthodoxes (district de Becskerek) ; OeStA, FHKA, BA, Nr. 94, 26/10/1764, f° 493-495 : conscription de Novosella (district de Pancsova) ; OeStA, FHKA, BA, Nr. 194, 1/5/1772, f° 123-141 : conscription de Perlas-Varos, groupe des paysans et orthodoxes (district de Becskerek) ; OeStA, FHKA, BA, Nr. 94, 26/10/1764, f° 496-498 : conscription de Marinosella (district de Pancsova).
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Ces données montrent donc, à la veille de la réforme cadastrale, la présence, chez les paysans du sud-ouest du Banat, d’un nombre non négligeable de ménages où cohabitent plusieurs générations et plusieurs frères mariés. Mais si cette forme d’organisation existe, elle est loin d’être dominante. Nous ne trouvons par ailleurs aucun exemple de ménages abritant plusieurs dizaines de personnes. À Marinosella, le plus gros ménage est celui de Pera Steikov, qui vit avec sa femme et ses trois fils mariés. Avec les enfants mineurs de chaque couple, nous comptons seulement 15 personnes vivant dans la maison.

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Signalons par ailleurs que la communauté de Marinosella fait figure d’exception dans cette zone. Les chiffres dont nous disposons pour les 99 villages des districts de Csakova et de Becskerek montrent que la taille moyenne d’un ménage n’excède 1, 20 que pour 17 d’entre eux. Pour 36 autres, cette moyenne varie de 1, 10 à 1, 19, les autres étant en-deçà. Cela signifie que les ménages multiples sont très loin d’être la forme d’organisation familiale dominante. Les villages de Padina, Perlasvarosch, Novosella et Marinosella correspondent à des communautés récemment fondées, peuplées par des groupes venus des campagnes alentour. Dix ans après leur fondation, les villages de Padina et Marinosella connaissent une situation plus conforme à celle de leurs voisins, avec un nombre moyen de couples mariés par ménage retombé respectivement à 1, 14 et 1, 76 [24][24] Résultats globaux des recensements faits à la veille.... L’exploitation de la terre par un ménage multiple, dans un contexte d’abondance des terrains, apparaît donc comme une solution envisageable quoique transitoire par les paysans de la région.

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Il est plus difficile de se prononcer sur la pratique de la redistribution annuelle des terres. Les tout premiers rapports fournis par les ingénieurs chargés d’appliquer la réforme montrent une situation extrêmement hétérogène. Certains indiquent que, dans certaines communautés, les paysans interrogés affirment cultiver depuis plusieurs générations le même lopin et connaître avec certitude sa limite exacte. L’idée selon laquelle les paysans du Banat n’ont pas accès à la propriété fixe d’une terre apparaît donc comme un simple mythe servant à justifier les principes de la réforme. Reste toutefois que les pratiques d’enregistrement de la propriété des terres par des communautés n’ayant aucun document écrit, diffèrent fondamentalement d’un système régi par un cadastre.

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Enfin, ces différentes pratiques ne doivent pas masquer le fait que la majorité des terrains, en plaine comme dans les zones montagneuses, est constituée de vaines pâtures dédiées à l’élevage extensif. La richesse d’une famille, sa place dans la communauté et sa capacité à posséder plus ou moins de terre reposent d’abord sur sa taille et sur celle de son troupeau. Ces quelques caractéristiques ne sauraient à elles seules résumer la vie économique et sociale des communautés du Banat ni décrire toutes les situations rencontrées dans cette région. Elles suffisent cependant à marquer l’originalité de cette société rurale par rapport à ce que connaissent des administrateurs formés dans le Saint Empire.

Réformer la société banataise dans la perspective habsbourgeoise

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Le Banat demeure, de 1716 à 1780, un domaine royal-impérial. Le souverain habsbourgeois, bien que propriétaire éminent et réel de ces terres, n’applique pas le même mode de gestion que les seigneurs hongrois voisins. En Transdanubie et dans l’Alföld, territoires reconquis sur les Turcs à la fin du xviie siècle, la condition paysanne est marquée par une longue phase de dégradation jusqu’à la fin des années 1760. Les facilités accordées aux colons pour les encourager à s’installer sur une terre faiblement peuplée, voire même la très large autonomie dont jouissent certaines communautés paysannes de la Grande Plaine dans leur vie économique et politique, cèdent progressivement du terrain face à l’intervention croissante des officiers domaniaux dans la vie communautaire. Seule la régulation urbariale thérésienne de 1767 apporte un coup d’arrêt à ce processus [25][25] Consulter la synthèse de Wellmann, 1968 et celles de....

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L’administration régionale (Landesadministration), qui gouverne pour l’empereur-roi ce vaste domaine de 28 000 km² ( 18 000 sans les confins), intervient peu dans la gestion communautaire des terres. Cette province échappe en effet à la réintroduction de la propriété nobiliaire afin d’éviter le renforcement des ordres hongrois dans la zone. Par conséquent, l’administration locale d’un pays qui compte, dans les années 1780, près de 700 000 habitants ( 550 000 sans les confins), reste assez superficielle. Outre les quelques dizaines d’administrateurs civils et militaires qui résident à Temesvár, le quadrillage des campagnes est assuré par le personnel des 11 districts. Chacun ne dispose que d’une poignée de fonctionnaires, assistés par un petit groupe de hussards servant à la transmission des instructions et au maintien de l’ordre, pour contrôler des milliers de km² et plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Le bon fonctionnement de la justice, le maintien de l’ordre et le prélèvement régulier de la capitation et de la dîme dépendent donc largement de la bonne volonté des officiers de villages, les knèzes, déjà actifs sous la domination ottomane [26][26] Fene?an, 1996 ; Landais, 2013..

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Ainsi, les centaines de communautés villageoises que compte le pays connaissent une large autonomie jusque dans les années 1770 [27][27] Dans sa réalité juridique, politique et fiscale, la.... Elle leur permet d’appliquer leurs propres règles dans de nombreux domaines, entres autres, la désignation du chef et du conseil de village, l’exercice local de la justice, la répartition interne de l’impôt impérial et la gestion d’une caisse domestique. Le mode d’exploitation et de répartition des terres est lui aussi laissé intact par l’administration habsbourgeoise. Le système fiscal se limite au prélèvement de la dîme sur la récolte et d’une capitation qui fait dépendre le montant de l’impôt par ménage du nombre d’adultes dans la famille et de la quantité de bétail possédé. Il n’encourage donc aucune forme particulière de propriété de la terre.

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Le Banat au xviiie siècle est surtout connu dans l’historiographie de langue allemande pour les expériences de colonisation agricole menées par les autorités habsbourgeoises [28][28] Griselini, 1780 ; Schünemann, 1935 ; Schimscha, 1939..... Il l’est beaucoup moins pour le bouleversement contemporain, rapide et profond, de l’ensemble de ses structures agraires : en l’espace de 7 ans, entre 1772 et 1779, plusieurs centaines de villages sont touchés par l’introduction du cadastre, transformation qui touche le système fiscal et la définition même de la propriété. Cette vaste opération est la conséquence d’une décision d’origine bureaucratique. De manière comparable aux régions voisines de Slavonie et de la Bácska, l’État habsbourgeois joue un rôle primordial grâce aux vastes domaines qu’il détient. Derrière le terme « État », c’est un certain nombre d’organes centraux de la monarchie des Habsbourg qu’il faut reconnaître : la Chambre aulique viennoise (Hofkammer), qui gère les domaines impériaux, le Conseil aulique de guerre (HofKriegsRat), qui administre les confins militaires, et la Chambre aulique hongroise (Magyar Kamara), qui gère les domaines de la couronne hongroise.

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Cette réforme est mûrie progressivement à Vienne et Temesvár entre 1766 et 1772, avec l’appui et la participation active de Joseph II, alors corégent dans l’ombre de Marie-Thérèse. Ses inspirateurs cherchent à remplacer la capitation, fondée sur un système d’estime des capacités contributives de chaque famille, par un impôt foncier, fondé sur le bornage, l’arpentage et la représentation cartographique des parcelles. Pour ce faire, des commissions composées d’officiers militaires, d’ingénieurs, de greffiers, d’interprètes et d’administrateurs doivent sillonner le pays, passant de village en village, pour recenser l’ensemble des familles et répartir entre elles la terre du finage après l’avoir divisée en sessions [29][29] La session (sessio [lat.], Ansässigkeit ou Session....

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Avant cette réforme, tant que l’impôt était versé et que la paix civile restait sauve, les communautés villageoises – en dehors des colonies allemandes récemment implantées – ne faisaient pas parler d’elles. Mais, forcée de s’adapter à un cadre juridique complètement nouveau, la vie politique communautaire va apparaître au grand jour dans les documents administratifs. Elle est alors le théâtre de conflits internes et externes. Sans cette secousse, nous ne saurions que peu de choses sur la vie politique communautaire antérieure. Cette connaissance nous est fournie par les documents laissés par la commission régionale et les directions locales de partage des terres qui sont conservés pour partie aux archives d’État de Vienne (Österreichische Staatsarchiv [OeStA]) [30][30] Plus particulièrement dans le fascicule n° 82 des Banater... et pour partie aux archives d’État de Budapest (Magyar Országos Levéltár [MOL]) [31][31] Dans la sous-série E 304 des archives camérales (MOL,....

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Les procédures de rationalisation administrative introduites par les administrateurs royaux et impériaux dans la gestion des domaines, la mise en place précoce du cadastre et, enfin, le caractère systématique de la colonisation agricole n’ont rien d’exceptionnel. L’introduction d’un cadastre, basé sur la mesure des parcelles, est un projet partagé par la plupart des monarchies européennes, à commencer par les Habsbourg qui tentent d’étendre l’expérience milanaise ( 1718-1757) [32][32] Sur la circulation des expériences de réformes cadastrales.... Le Banat accueille donc des fonctionnaires porteurs d’une culture administrative nouvelle, enrichie par un savoir scientifique et économique propre à l’Europe des Lumières. Ce personnel, étranger aux communautés et à la province, impose des modèles d’organisation qui se coulent mal dans les institutions locales [33][33] Ces traits communs sont tirés des contributions de....

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Il ne s’agit pas pour nous de rajouter une nouvelle page à l’histoire du cadastre en Europe, à travers l’exemple du Banat, qui ne ferait que confirmer les résultats déjà acquis. Nous avons choisi de mettre au centre de notre étude un processus que suscite et éclaire cette réforme, celui de la normalisation des institutions villageoises. Notre propos s’attache à ce qui permet la création d’institutions villageoises conformes, au moins en apparence, à ce modèle juridique importé. La mise en ordre de ces institutions passe ainsi par une mise au pas des chefs de communauté, premiers obstacles à l’apparition de l’officier de village, personnage clef de la réforme car supposé gérer les affaires communautaires selon les nouvelles procédures standardisées.

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Par institution villageoise, les fonctionnaires habsbourgeois désignent l’ensemble formé par l’administration communautaire (fonction des officiers de village, du conseil, de l’assemblée d’habitants, etc.), le rapport de la communauté à l’État, la gestion des finances de village (gestion de la caisse, entretien de l’église, de l’école, des bâtiments et matériels communs, etc.), ainsi que tous les domaines de la vie économique paysanne gérés de manière communautaire (communaux, partage annuel des terres, etc.). Autant de domaines relevant d’abord de la politique fiscale et paysanne et qui ne concernent pas directement l’objet premier de la réforme. Mais si les problèmes de la communauté villageoise et de la société paysanne ne se confondent pas, il va sans dire que la première est enracinée dans la seconde : ses membres appartiennent presque tous à cette catégorie sociale, sa définition territoriale est celle des terrains cultivés par ses membres et bon nombre d’affaires dont elle s’occupe se rattachent plus ou moins directement à l’agriculture. Or, c’est justement la définition de la communauté donnée par les administrateurs qui pose problème et que nous nous proposons de discuter. Tout à fait légitime dans le cadre de la réforme, elle semble moins pertinente quelques années plus tôt, sauf dans les papiers que certains fonctionnaires envoient à Vienne.

Les communautés villageoises avant la réforme

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À cause de sa particularité juridique, celle de bien caméral (Kammergut), le Banat n’accueille aucune noblesse foncière [34][34] Après la guerre austro-turque de 1737-39, un rescrit.... En dehors des implantations coloniales allemandes et des villages militaires occupés par les anciens confinaires de la Tisza et la Maros, qui bénéficient de privilèges locaux, nous constatons une certaine stabilité de la condition juridique des paysans. Ils ne sont pas explicitement considérés comme des serfs, contrairement à ceux des régions voisines. Il est d’ailleurs révélateur que le terme hongrois désignant les serfs (Jobbágy ; dans les sources plus souvent Jobaden ou Jobagen) soit réservé aux paysans immigrés venus de Transylvanie ou de Hongrie [35][35] Ibid., p. 439, 19 juin 1752 et p. 226, 25 juin 175.... Ces derniers sont systématiquement renvoyés dans leur domaine d’origine. Les paysans du Banat, quant à eux, ne sont pas attachés à la terre et peuvent déménager où bon leur semble à l’intérieur de la région, à condition d’en avoir reçu l’autorisation de la part des autorités de leur district d’origine. Une circulaire du 28 mai 1753 rappelle l’obligation faite à chaque paysan de détenir un Pass émis par les autorités de leur district [36][36] Ibid., p. 225.. Beaucoup de cas de paysans ramenés dans leur district d’origine sont attestés dans la première moitié du siècle. Mais cette règle, répétée tous les 2 ou 3 ans dans les années 1760 et 1770, ne semble plus avoir été aussi scrupuleusement respectée. Enfin, les paysans du Banat peuvent cultiver autant de terres qu’ils en ont la capacité à l’intérieur du finage, mais ils n’en ont pas la propriété utile avant la réforme des années 1770.

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Les petits groupes de migrants, lorsqu’il ne s’agit pas de colons catholiques allemands, installés dans des villages créés ex-nihilo, sont confiés aux autorités de district qui doivent leur trouver des terres libres dans les communautés existantes. C’est le cas pour 10 ménages arrivés dans le district de Csanád en 1742 [37][37] Baróti, 1893-96, t. 1, p. 431, 28 avril 1752. ou encore pour 30 familles valaques arrivées dans le district de Groß-Becskerek en 1752 et qui doivent être réparties dans plusieurs villages, faute de terrain suffisant dans la première communauté envisagée pour les accueillir [38][38] Ibid., p. 329, 9 avril 1742.. Ce système aurait cependant, pour les administrateurs, le défaut de ruiner les efforts du petit paysan qui souhaiterait amender sa terre et qui perdrait tous les bénéfices de ses efforts au profit d’un autre si une redistribution des lopins avait lieu [39][39] C’est ce qu’écrit le président de la Landesadministration,....

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Toutefois, aucun document décrivant avec précision ces opérations de distribution annuelle des terres ne nous est parvenu. La raison en est simple : peu soucieuse de s’immiscer dans les affaires villageoises, la Landesadministration se contente de reprendre après la conquête le système fiscal et d’administration locale ottoman. Le Haratsch, impôt par tête payé par les sujets au sultan, est simplement rebaptisé « capitation » (Kopfsteuer), afin de faire oublier son impopularité. Il s’agit d’un impôt par répartition dont la charge est partagée à l’intérieur des communautés entre les familles, proportionnellement au nombre de leurs membres en état de travailler et à la taille de leur cheptel. Il est complété par deux autres redevances : la corvée et la dîme, exigibles sur toutes les productions agricoles. Des recensements, réalisés théoriquement tous les trois ans, portent sur le nombre de têtes fiscales pour chaque famille et chaque communauté. Deux unités fiscales sont utilisées : la Personnal-Kopf qui comptabilise les personnes travaillant (les membres de la famille autres que le chef de famille, âgés de plus de 15 ou 17 ans, comptent pour moins d’une tête) et la Facultäts-Kopf (un nombre déterminé de têtes de chaque espèce compte pour une Facultäts-Kopf). Seuls quelques tableaux récapitulatifs, sur lesquels est enregistré le nombre de têtes fiscales (Personal et Facultät) agrégées au niveau des communautés, nous sont parvenus.

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La conscription de 1743 a ainsi été conservée [40][40] OeStA, FHKA, BA, Nr. 66, f° 732-772.. Elle recense toutes les communautés et précise, pour chacune d’elles, la nation qui l’habite (valaque, rascienne ou allemande), c’est-à-dire la langue qui y est parlée, le nombre de Facultäts-Köpfe, de Personal-Köpfe et le montant de la contribution en florins pour l’année 1743. Il apparaît clairement dans ce tableau que les communautés allemandes ne sont pas soumises à la capitation. Ces villages payent une somme globale, à un niveau qui semble inférieur à celui des communautés « nationales ». Ces implantations coloniales allemandes, dont les premières datent des années 1720, vivent selon un autre régime juridique. Chaque famille de paysans reçoit un lopin fixe et paye un impôt foncier, qui n’est pas fondé sur un recensement des têtes fiscales. Ces colonies allemandes payent chaque année une somme fixe à la Landesadministration, sur le modèle de l’abonnement fiscal. Le dernier recensement général des communautés du Banat date de 1753. Cette base n’est ensuite révisée que par petites touches afin de majorer la contribution en tenant compte de la croissance démographique, des défrichements et des assèchements de marais, ou de la minorer en cas d’incendies, inondations et épizooties.

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Ce système permet à l’État habsbourgeois de lever l’impôt à moindre frais. L’effectif très mince de fonctionnaires suffit à répartir et collecter l’impôt, à se tenir au courant de l’état des forces productives et à maintenir l’ordre. Le problème du sous-encadrement administratif de la population du Banat est récurrent et fait souvent l’objet de plaintes des fonctionnaires de district vis-à-vis du siège de la Landesadministration à Temesvár, ou encore des responsables régionaux vis-à-vis de leurs autorités de tutelle à Vienne. En 1722, le secrétaire-comptable (Gegenschreiber) du district de Csanád se plaint que le personnel du district soit réduit à lui-même, un Oberknèze, 3 gardes-chasses (Waldknechte) et 2 hussards [41][41] Baróti, 1893-96, t. 1, p. 236, 08/12/1722.. En 1766, le conseiller caméral Kempf, responsable de la réforme administrative régionale de 1751-1753, explique les difficultés de la Landesadministration, comparées avec celles que connaissent les administrations locales dans les pays héréditaires allemands – à l’ouest de la monarchie des Habsbourg – et dénonce la faiblesse des effectifs [42][42] OeStA, FHKA, Hs. 1. 126/1 et 2, Ignaz Fr[ei]h[err].... Seule la réforme cadastrale permet d’améliorer la situation de ce point de vue. La coopération des chefs de communautés, les knèzes, et de quelques Oberknèzes, responsables d’une circonscription (Proceß) pouvant compter plusieurs dizaines de villages, est essentielle au bon fonctionnement de ce système.

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Les relations avec ces chefs de village et la vie interne des communautés ne reposent quasiment jamais sur des documents écrits. Les knèzes sont la plupart du temps illettrés [43][43] Les knèzes sachant signer de leur nom appartiennent.... La présence de notaires dans les communautés rurales – hormis la dizaine de bourgs que compte le Banat – n’est attestée de manière significative qu’à partir des années 1770 [44][44] Ce sont les signatures des plaintes envoyées à l’administration.... Jusqu’alors, seules des encoches sur des bâtons, appelés Rabisch, servent de preuve au versement des redevances par les sujets auprès du knèze et, à un second niveau, par les communautés auprès des Oberknèzes [45][45] Sur cette pratique, voir Petri, 1960. L’usage de ce.... Ce mode de recensement et de perception de l’impôt nous explique donc aisément le désintérêt de l’administration pour les procédures de partage de la terre à l’intérieur des communautés et, par conséquent, l’absence de toute trace écrite concernant cette pratique.

Les institutions communautaires avant la réforme

Les fonctions fiscales et judiciaires des institutions communautaires

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La Landesadministration garantit une large autonomie politique aux communautés rurales « nationales » jusque dans les années 1770. Celles-ci préexistaient à l’installation du pouvoir habsbourgeois. Elles avaient obtenu, dès 1716-1717, une reconnaissance politique de fait de la part de l’administration impériale qui traitait directement avec les knèzes déjà en place. Ces derniers tiennent théoriquement leur pouvoir de la communauté villageoise et de l’État habsbourgeois : ils sont ordinairement élus par l’assemblée des chefs de famille puis confirmés par le gouverneur de district. L’élection des knèzes est une pratique attestée mais peu documentée. Une circulaire de 1749 précise que l’élection des « juges de villages » (Dorf-Richtern) doit avoir lieu avant Pâques pour l’année en cours [46][46] Baróti, 1893-96, t. 1, p. 207, 28/03/1749.. Mais ce n’est pas tant la régularité de l’élection des knèzes que leur confirmation par les gouverneurs de district qui préoccupe l’administration. Cette confirmation a lieu chaque année. Elle est réalisée par les fonctionnaires du district qui passent d’un village à l’autre [47][47] OeStA, FHKA, Nr. 163, f° 54r, 15/04/1760.. Le knèze est généralement maintenu dans ses fonctions à condition qu’il ait correctement rempli sa tâche auprès de l’administration – en particulier en matière fiscale – et qu’il conserve sa légitimité auprès de sa propre communauté. Les habitants sont en droit de se plaindre de leur knèze et de demander sa destitution avant ou au cours de cette visite annuelle. Sauf manquement grave, la destitution des knèzes ne peut avoir lieu à un autre moment. L’administrateur de Mehadia répond ainsi à deux kmets du village de Cornia, venus exiger la destitution de leur knèze, qu’« il ne s’agissait pas de changer de knèze comme on change de cheval et que cela ne pouvait se faire tous les jours » [48][48] Ibid.. Ces pratiques ne sont néanmoins pas explicitement codifiées avant l’institution d’un urbarium[49][49] Un urbarium (du hongrois úr, « seigneur » et bér, « redevance,... en 1780 [50][50] La 9e partie de l’urbarium du Banat précise les conditions....

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Le caractère relativement superficiel de la tutelle de l’administration sur les knèzes est partiellement compensé par l’activité des Oberknèzes. Ils sont considérés à la fois comme des agents de la Landesadministration, payés par la caisse régionale, à hauteur de 75 puis 150 florins par an, et comme des représentants des communautés qui les élisent tous les trois ans. Ce double caractère est rappelé plusieurs fois par l’administration face à la prétention de certains candidats à occuper ce poste en raison de leurs seules compétences ou bien de leur légitimité auprès des villages du Proceß. À l’issue d’un mandat, trois candidats, habitant une des communautés du Proceß, doivent se présenter auprès de l’administration. Ils sont ensuite élus par la majorité des villages, chaque communauté comptant pour une voix. Ils doivent par ailleurs détenir un certain nombre de compétences, savoir lire, écrire et connaître la langue allemande. L’existence des Oberknèzes est attestée dès 1718 [51][51] Baróti, 1893-96, t. 1, p. 444., leur élection tous les trois ans est décidée en 1742 [52][52] Circulaire du 30/5/1742, ibid., p. 193. tandis que les compétences requises pour remplir cette charge sont évoquées en 1768 [53][53] OeStA, FHKA, BA, Nr. 209, f° 114r., date à laquelle tous les candidats à ce poste ne semblent pas encore tout à fait au courant de ces exigences.

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Il n’existe aucun texte codifiant précisément les compétences des knèzes et des autres responsables communautaires que sont le Gornik, garde-champêtre surveillant les bornes du finage contre l’intrusion du bétail étranger, le Klein-Richter, crieur public secondant le knèze dans ses tâches de police et de justice, et l’écrivain de village (Dorf-Schreiber ou Notarius), occupant souvent en parallèle les fonctions de maître d’école. Le flou dans lequel la vie politique se déroule concerne aussi le rôle d’un conseil de village dont les membres sont désignés alternativement par le terme de « jurés », anciens (Alten ou Älteren[54][54] Ibid., Nr. 66, f° 58v, 1740.) ou KmetenCometen. Nous trouvons aussi parfois la forme latine jurat[55][55] Ibid., fasz. 40-163, f° 25r, 19/12/1759., parfois transformée en Schurat[56][56] MOL, E 304, 4 cs., f° 103v, 28/09/1772.. Il fait référence aux pouvoirs de justice dont dispose le knèze, aussi appelé « juge de village » (Dorf-Richter [all.], bíró [hon.]). Ces compétences judiciaires s’exercent dans le domaine civil (« in bürgerlichen Sachen ») pour les affaires mineures [57][57] OeStA, FHKA, BA, Nr. 66, f° 194-219, 9/4/1749.. Le knèze doit maintenir l’harmonie entre les membres de la communauté. Les jugements rendus par ce dernier ne sont sans doute pas toujours décidés de manière individuelle. Un habitant de Zorlentzmare, dont la plainte est relayée par le métropolite serbe de Karlowitz, dit s’être rendu auprès de la « communauté villageoise » afin que lui soit rendu justice dans une affaire de spoliation de parts dans la propriété d’un moulin [58][58] MOL, E 303, 119 cs., f° 691v, 1772.. Toutefois, la dénomination de « jurés » ne se réduit pas aux seuls documents judiciaires.

Le knèze, officier de village ou chef de la communauté ?

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Tous les indices montrent que le knèze doit être considéré comme le véritable chef de la communauté, doté d’une autorité non négligeable sur ses congénères et non comme un officier ou fonctionnaire de village. Il dispose d’un pouvoir de police et de justice : il est chargé de punir les troubles mineurs à l’ordre public et de dénoncer, de livrer s’il le peut, les coupables d’infractions plus lourdes, en particulier les voleurs de grand chemin, aux autorités de district. Il statue aussi en première instance dans les affaires civiles mineures. Celles-ci peuvent concerner des différends dans des transactions, dans l’occupation des terres et la possession du bétail entre paysans. Pour les affaires plus sérieuses, dans lesquelles plusieurs dizaines de florins sont en jeu, c’est le tribunal de district – où siègent le gouverneur mais aussi un Oberknèze et deux knèzes [59][59] OeStA, FHKA, BA, Nr. 66, f° 221v, 1749. – qui est compétent. Le conseil de village, présidé par son knèze, peut se transformer épisodiquement en tribunal. La procédure reste néanmoins orale et nulle connaissance du droit autrichien n’est exigée des responsables communautaires par la Landesadministration.

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Le pouvoir du knèze est, malgré les apparences, d’une autre nature que celle du juge dans les communautés rurales du royaume de Hongrie. Dans celles-ci, la place de juge, responsable de la justice et de la police communautaire, ainsi que de la répartition des impôts et des corvées seigneuriales, n’est pas particulièrement recherchée par les paysans qui la considèrent, bien au contraire, comme une charge contraignante [60][60] Le juge est, en Hongrie, le délégué du seigneur, même.... Dans le Banat, il existe une réelle compétition pour devenir knèze puis, entre les knèzes, pour obtenir la charge d’Oberknèze. L’exercice des fonctions de knèze ne donne droit à aucun privilège, si ce n’est l’exemption de la corvée, et garantit le versement d’un salaire par la communauté pour les tâches effectuées. En tant que chef politique communautaire, il apparaît toutefois plus comme le représentant d’une entité politique autonome, capable de faire allégeance à un souverain ou à un autre lorsque l’occasion se présente [61][61] Les récits de la guerre turque de 1736-39 ne manquent..., que comme un agent d’une administration bien rodée. La position géographique du Banat de Temesvár à la marge de plusieurs États – hongrois, transylvain, ottoman puis autrichien – depuis plusieurs siècles, explique largement cette situation. Ces communautés semi-autonomes sont promptes à considérer les souverains étrangers, dont les armées envahissent périodiquement leur pays, comme des protecteurs à qui elles versent un tribut. Le caractère lointain du pouvoir impérial, qui contraste avec l’omniprésence des officiers seigneuriaux dans les villages hongrois, explique aussi la persistance de cette situation plusieurs décennies après la pacification et l’intégration du Banat dans la monarchie des Habsbourg.

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À la tête de leur communauté lorsque celle-ci immigre dans les États des Habsbourg ou part pour l’empire ottoman ou la Russie [62][62] L’immigration massive vers la Russie de communautés..., les knèzes du Banat jouissent d’un pouvoir politique émanant d’un groupe animé par un très fort sentiment d’appartenance communautaire. Cela explique la permanence de plusieurs communautés d’origine différente dans un même noyau villageois ou le rejet des étrangers récemment immigrés aux marges du village. C’est par exemple le cas à Csakova où deux knèzes sont en service jusque dans les années 1770. Dans d’autres villages, sans que les institutions communautaires soient totalement dédoublées, nous constatons la permanence de groupes distincts par la date d’arrivée sur le finage et, parfois, par la langue. C’est le cas à Vinga/Theresiopel ou à Perlasvarosch, port fluvial sur la Tisza, où cohabitent sans se confondre des marins catholiques et des petits noyaux de paysans immigrés des communautés voisines dans les années 1760. Ces traits opposent clairement ces communautés aux villages allemands du Banat ou à de nombreuses communautés de la Grande Plaine composées d’un ensemble de familles que rien, si ce n’est la date et le lieu de leur immigration, ne lie. Les documents nous manquent cependant pour pouvoir mener une étude anthropologique sur la nature des liens familiaux et claniques qui existent à l’intérieur de ces communautés.

La critique du pouvoir des élites villageoises par les administrateurs

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De leur côté, les administrateurs du Banat s’accommodent, plusieurs décennies durant, des rapports que peut entretenir le pouvoir habsbourgeois avec ces knèzes. De ce fait, la nature de la vie politique et sociale villageoise n’était pas au centre de leurs préoccupations. Ce n’est qu’au tournant des années 1760-1770 que les knèzes, considérés jusqu’alors tout à la fois comme les chefs politiques de communautés semi-autonomes et comme des officiers de village au service de l’administration fiscale de la province, ne satisfont plus la Landesadministration. Jusqu’à cette date, les grands administrateurs s’étaient certes intéressés aux travaux agricoles des populations locales mais n’avaient pas dépassé le stade de grandes généralités lorsqu’il s’agissait de décrire le mode d’organisation communautaire et familial. Ils avaient plutôt consacré de nombreux passages de leurs mémoires aux techniques et aux types de productions agricoles locales, ainsi qu’aux habitudes de consommation et à la propension des paysans à livrer une part de leur production au marché.

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Le président de la Landesadministration Perlas von Rialp ( 1753-1768) a été jusqu’à faire une présentation globale de l’économie agricole du Banat. Celle-ci reposait, selon lui, sur un équilibre fragile entre l’association blé/élevage bovin extensif sur la plaine et l’élevage de troupeaux itinérants d’ovins dans les montagnes [63][63] OeStA, FHKA, BA, Nr 204, 21/10/1761.. Mais cette description d’économie politique ne nous renseigne pas beaucoup sur la vie interne des communautés. Ces écrits servent de justification dans la lutte de Perlas contre la reprise de la colonisation allemande et contre toute intervention de l’administration qui pourraient bouleverser l’ordre des communautés rurales « nationales ». Ils contribuent donc de manière intentionnelle à laisser dans l’ombre leur fonctionnement même. La pensée de cet administrateur est de nature quasiment géopolitique. Les acteurs de ce prétendu équilibre sont en effet des groupes sociaux, nationaux et confessionnels (pâtres valaques, éleveurs serbes, cultivateurs catholiques allemands, marchands grecs, etc.) dont les positions et les attentes politiques vis-à-vis de la Landesadministration sont au moins aussi importants que leur place dans l’économie régionale [64][64] Arhiv Vojvodine (Novi Sad, Serbie), Ilirska dvorska....

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Augmenter les impôts et la production agricole sur la base du système politico-fiscal existant semble avoir atteint ses limites à la fin des années 1760. Lors de son premier voyage dans le Banat en 1767, Joseph II juge dépassé le prélèvement fiscal basé sur la capitation, système selon lui tout juste digne du despotisme ottoman. Dans son sillage, une nouvelle équipe d’administrateurs venus des pays héréditaires allemands de la monarchie qualifie très durement l’organisation politique locale. La répartition des impôts à l’intérieur des villages sous la conduite des knèzes permettrait tous les abus. La répartition annuelle des terres entre tous les membres de la communauté laisserait, de la même façon, le knèze et ses amis profiter de leurs prérogatives pour se réserver les meilleures terres et spolier les habitants les moins favorisés. L’absence de contrôle des fonctionnaires de district sur l’activité des knèzes et sur les caisses communautaires seraient, enfin, la cause de leur enrichissement inique.

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L’image des communautés « nationales » auprès des autorités habsbourgeoises change donc radicalement. Elles n’apparaissent plus comme des entités politiques closes et semi-autonomes dont la vie sociale n’est pas un objet de préoccupation du moment que les diverses redevances sont payées. Elles sont désormais considérées comme le rassemblement de familles paysannes tyrannisées par une clique de paysans aisés. Dans le contexte de la remise en cause globale de la politique de Perlas von Rialp dans le Banat, la commission d’enquête impériale envoyée dans la région en 1766 indique que les knèzes et les Oberknèzes, qui sont pourtant les plus riches de leur « nation », jouissent d’une exemption de fait des taxes qu’ils répartissent entre les autres membres de la communauté et font donc payer les pauvres au lieu des riches [65][65] OeSta, FHKA, Hs. 495 a und b, Ungarn und Nebenländer,.... Les knèzes sont décrits comme des nobles en devenir, considérant leur village comme leur propriété et jouissant de privilèges de fait.

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Cette comparaison est poussée le plus loin par Charles de Zinzendorf, haut fonctionnaire viennois en voyage dans le Banat pendant l’année 1773, dans un écrit qu’il consacre à cette région et dans lequel il commente les mémoires des administrateurs régionaux. Selon lui, le projet de rattacher le Banat à la Hongrie et, par conséquent, de laisser s’installer une noblesse possessionnée n’est pas de nature à bouleverser profondément la situation puisque les Oberknèzes et knèzes jouent déjà le même rôle vis-à-vis de leur village [66][66] Historische und Politische Nachrichten…,op. cit., f°.... À un autre endroit, il poursuit ses réflexions sur la personnalité de ces notables en décrivant l’autorité des Oberknèzes sur la population « nationale » comme étant celle d’un officier sur ses soldats [67][67] Ibid., f° 225.. Cette manière de décrire la réalité sociale et politique locale du Banat porte la marque d’une expérience qui a son origine dans l’administration de la partie occidentale de la monarchie. Le poids du contrôle seigneurial dans l’administration et la justice locales, fondamental dans les pays tchèques et autrichiens, est totalement absent dans le Banat. Cette situation encourage ces administrateurs éclairés, quoiqu’ignorants des particularités sociales de cette région d’Europe, à voir dans le pouvoir des knèzes un substitut du pouvoir seigneurial, échelon manquant entre le pouvoir impérial et les sujets.

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Pour étayer leur point de vue, ces administrateurs ne manquent pas de plaintes de sujets contre les abus et les mauvais traitements dont se sont rendus coupables les knèzes vis-à-vis des autres membres de la communauté. Considérés en tant qu’officiers de village sur le modèle du Saint Empire ou du royaume de Hongrie, les knèzes – tout comme les Oberknèzes – semblent en effet outrepasser leurs compétences. Il s’agit de la charge principale retenue contre eux dans le mémoire constitué à Vienne en 1768 et censé porter une condamnation d’ensemble de l’administration du Banat sous Perlas von Rialp :

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« Il y a assez d’exemples dans le compte rendu évoqué du fait que les terres sont souvent enlevées à un village par l’arbitraire des Oberknèzes et attribuées à un autre, sans qu’aucun arpentage précis n’ait eu lieu, et il existe plusieurs centaines de plaintes dans les pétitions envoyées à la commission aulique et à Sa Majesté dirigées contre le partage injuste des terres par les knèzes et Oberknèzes et leurs violentes spoliations [68][68] OeStA, HKA, Hs. 942a, Leopold Graf Schlik, Protocolla…,.... »

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Cette opinion va guider l’action des administrateurs dans la mise en place d’une vaste réforme agraire et fiscale dans le Banat : amener ou ramener les knèzes à leur rôle d’officier de village en attribuant à chaque famille paysanne une terre en pleine propriété, base de sa future indépendance économique et du calcul de sa contribution fiscale.

Le projet de division des terres et le modèle agraire colonial

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La division des terres et l’introduction de la propriété privée paysanne est lancée dans le Banat seulement deux ans après la réforme urbariale hongroise de 1767. Bien que les deux réformes soient proches sous certains aspects – en particulier dans la normalisation de la taille des lots (sessions), du statut des paysans et de leurs obligations vis-à-vis du seigneur, ou dans la conscription systématique des contribuables – la réforme banataise représente un changement d’une autre nature, et, du point de vue de la vie politique villageoise, plus considérable. Elle se fait aussi dans un contexte complètement différent. La réforme urbariale hongroise est initiée par la reine Marie-Thérèse après l’éclatement de révoltes paysannes en Transdanubie en 1765 et a pour objectif principal de diminuer les redevances domaniales et de limiter l’arbitraire seigneurial. Dans le Banat, la réforme naît dans un contexte de renouvellement total et brutal du personnel dirigeant, suite à un renversement de l’opinion des responsables viennois sur la politique à conduire au niveau régional.

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Les conflits internes à Landesadministration, la très mauvaise opinion de Joseph II sur la gestion des affaires locales lors de son premier voyage dans le Banat au printemps 1768 et l’éclatement de plusieurs affaires de corruption, ont rapidement raison du crédit dont jouissait l’équipe dirigeante réunie autour du président Perlas von Rialp. L’empereur et les conseillers d’État viennois ne lui reprochent pas seulement la malhonnêteté et l’incompétence de son administration. Ses choix en faveur de l’élevage extensif pratiqué par des marchands-éleveurs serbes au détriment d’une intensification de la colonisation agricole allemande sont aussi mis en cause [69][69] Cf. Schlick, Protocolla über die allher abgehaltenen.... Joseph II critique aussi un mode d’administration d’un autre âge. L’absence de propriété privée des lopins par les paysans serait, de son côté, responsable d’une agriculture stagnante. Il apprécie, par contre, le travail réalisé par la commission d’« Impopulation », dont les activités sont indépendantes de la Landesadministration, chargée d’installer des colons allemands dans la province [70][70] Kulcsár, 2004, p. 315-329..

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Par un Handbillet du 23 février 1769, Marie-Thérèse nomme le comte Clary von Aldringen à la tête de la Landesadministration. Celui-ci s’entoure d’un conseil complètement renouvelé. Cela ne va pas sans poser problème. Les bons connaisseurs du pays qu’étaient le conseiller Brandenburg et le président Perlas sont éloignés de la direction des affaires régionales. En poste depuis le début des années 1750, ils avaient su s’attirer une véritable sympathie de la part des notables locaux qui les considéraient comme des protecteurs : marchands, officiers de la milice nationale, Oberknèzes et certains ecclésiastiques grecs-orthodoxes. L’illustration la plus spectaculaire de cette popularité reste la lettre de 1758 que le maire serbe de Temesvár, 3 vice-gouverneurs, 26 Oberknèzes et un knèze, autoproclamés représentants de tous les sujets du Banat, envoient à l’impératrice Marie-Thérèse. Dans cette missive, ils réclament la prolongation du mandat du président Perlas. Les auteurs soulignent à trois reprises l’amour que lui voue la « nation du pays » (hierländige Nation). Il aurait réussi à exciter chez elle « l’amour et le zèle patriotique pour Votre Majesté et [l’]archimaison » [71][71] OeStA, FHKA, BA, Nr. 74, f° 4r et suiv.. Ils étaient aussi porteurs d’une vision politique des rapports de force entre les groupes sociaux, confessionnels et « nationaux » dans une région dont il avait fallu préserver la paix civile. Cette dernière apparaissait encore fragile plusieurs décennies après les soulèvements consécutifs à l’invasion turque de 1737. La nouvelle équipe est, à l’opposé, composée pour partie de fonctionnaires venus des pays héréditaires allemands (Autriche et Bohême-Moravie) qui ne connaissent rien à la situation locale et, pour une autre, d’administrateurs déjà actifs dans la gestion des affaires coloniales dans le Banat ou la Bácska voisine.

Wolfgang von Kempelen, acteur principal de la réforme

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C’est à un membre de ce dernier groupe que l’on doit la paternité de l’entreprise générale de division des terres dans la province. Il s’agit du conseiller caméral hongrois Wolfgang von Kempelen ( 1734-1804), plus connu pour son invention du « Turc mécanique » [72][72] Automate jouant aux échecs, mais cachant en réalité... que pour ses activités de réformateur dans le sud-est de la monarchie. Il est le premier à publier des instructions pour l’application de la LandesEinrichtung et à convaincre les autorités viennoises d’accélérer le mouvement de division des terres. Déjà associé à Anton von Cothmann, responsable des implantations coloniales en Hongrie et dans le Banat, il arrive en Bácska dès 1763 [73][73] Johann Wolfgang von Kempelen cumule plusieurs fonctions..... Ses premiers travaux le conduisent à superviser les entreprises de colonisation agricole au sud de cette région. Il est envoyé dans le Banat pour la première fois en 1767, au moment où la colonisation s’intensifie, et contrôle les activités de Neumann et Hildebrand, responsables de l’implantation des familles allemandes dans le nord-ouest de la province. Ce premier séjour dans le Banat le conduit à rédiger un rapport adressé au vice-président de la HofBancoDeputation, le comte Schlick, le 10 février 1768 [74][74] Il est à noter que le Banat n’est plus, depuis 1759,.... Il s’agissait pour lui d’enquêter sur les méthodes de colonisation pratiquées dans le Banat, d’en pointer les insuffisances et de proposer des améliorations [75][75] « Relation Welche der Königl[ichen] Hungar[ischen].... Les premiers points font état des difficultés éprouvées par les colons dans un pays où tout est à construire. Même les villages anciennement habités par des Valaques n’offriraient pas de maisons suffisamment solides pour y loger les colons, sans parler du désordre du plan viaire. Le neuvième point traite de la quantité de terre, d’outils et de bétail dont doit disposer un colon pour pouvoir nourrir correctement sa famille. La taille de la session, divisée entre terre de culture (Ackerfeld), terrain de pâturage (Wayd ou Hutweide), prairie de fauche (Wiesen) et terrain bâti, est fixée à 37 jugères [76][76] Un jugère (jugerum [lat.], Joch [all.]), s’il correspond,.... Le bétail à fournir à une famille de colon est de 4 bœufs, 2 chevaux et 2 vaches. Le type d’agriculture ainsi promu n’a rien d’original. C’est celui qu’on retrouve dans les manuels et traités de caméralistique allemande tout au long du xviiie siècle. Il est fondé sur l’assolement triennal et la pratique d’un élevage minimum permettant d’entretenir quelques animaux de trait pour garantir la production de fumure. Il repose sur une synthèse de techniques connues en Europe occidentale depuis le début de la période moderne. Ce type idéal d’agriculture est parfois appelé « agriculture allemande » par les administrateurs [77][77] Son introduction dans le Banat est le but de la Société... ou les voyageurs [78][78] Ruegg, 1991, p. 144-153. présents en Europe centrale et dans les Balkans afin de bien marquer la différence avec les techniques utilisées localement qui leur paraissent retardataires.

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L’expérience de Kempelen dans l’organisation de la colonisation agricole allemande est déterminante pour la réforme de division des terres qui s’engage. L’organisation des villages créés ex-nihilo sur les bords de la Maros à partir de 1763 lui servent clairement de modèles pour son nouveau système. Un nouveau mémoire, concernant l’établissement d’une nouvelle « constitution » (Landesverfassung) pour le Banat, c’est-à-dire une nouvelle organisation fiscale et administrative, est envoyé à Vienne le 20 février 1769 [79][79] « Grundriß zu einer Sÿstematischen Landes-Einrichtung.... Il se contente d’appliquer les principes déjà exposés pour les implantations coloniales à l’ensemble des sujets du Banat, en les adaptant aux « caractères des nations » [80][80] « Mein Gegenstand war nicht die Einrichtung eines willkürlichen.... Plusieurs passages du premier mémoire avaient déjà été consacrés aux Nationalisten, en particulier aux Valaques. Il y critiquait leur caractère frondeur, leur tendance au vol, la piètre qualité de leurs productions artisanales et l’usage trop extensif de leurs terrains agricoles. Ces opinions n’ont cependant rien d’original et sont partagées par la plupart des administrateurs du Banat et des régions voisines. Elles révèlent un souci commun de sécuriser les colonies allemandes et de promouvoir au maximum la culture des céréales au détriment de l’élevage extensif. Ces deux principes inspirent l’ensemble de ses conceptions sur la question de la « mesure et de la division des terres » (Ausmessung und Zuteilung der Gründe) entre communautés et à l’intérieur des finages. Cela explique que les préoccupations de Kempelen, pas plus que celle des autres administrateurs du Banat, ne s’attachent à la vie communautaire des Rasciens et des Valaques, mais à leurs techniques agricoles, leurs habitudes de production et de consommation, d’un côté, et à leurs mœurs et à leurs pratiques religieuses, de l’autre. Cette vision occulte totalement l’organisation politique communautaire. Il considère de plus que les limites des terrains ne sont jamais claires et que la propriété de la terre n’est reconnue presque nulle part [81][81] OeStA, FHKA, Hs. 496, f° 60r, 11/1769..

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Son opinion prévaut à Vienne, au sein d’une commission présidée par le vice-président de la Chambre aulique, le comte Eugène de Wrbna, réunie du 20 au 24 mars 1769 [82][82] Le procès-verbal de cette commission est conservé dans.... La question la plus importante, la première à être débattue, est celle de la division des terres. Le principe en est immédiatement adopté. Les discussions ne portent que sur les modalités concrètes d’application de cette décision. Concernant la taille des lots et, contrairement à Kempelen, le président de la commission estime ainsi qu’il faut distribuer des terrains de même taille pour toutes les familles, en prévoyant cependant des lots plus vastes là où le sol est moins fertile, en particulier dans les régions montagneuses. Mais le modèle colonial n’est à aucun moment remis en cause. Les opérations de division doivent commencer dans le district de Lugos où coexistent Allemands, Rasciens et Valaques, afin d’expérimenter ce modèle chez les 3 nations qui peuplent le Banat. Fort du soutien que lui témoignent les dirigeants de la Chambre aulique viennoise et de la députation illyrienne, Kempelen est alors nommé deuxième commissaire dans le Banat sous les ordres de Clary le 22 août 1769, bien qu’il dépende de la Chambre hongroise, et non viennoise. Il peut ainsi siéger aux réunions bihebdomadaires de la Landesadministration avec un rang supérieur à celui de conseiller. Les dix premiers mois qu’il passe à ce poste sont décisifs.

Application et adaptation de la réforme

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La réforme est fondée sur l’introduction de la propriété et de l’impôt foncier. Le lopin à attribuer à chaque chef de famille est indivisible et transmissible à ses héritiers directs. Il est composé d’un ensemble de parcelles réparties à divers endroits du finage et divisées entre un terrain labourable (Ackerfeld) réparti sur trois soles (Fluren), une prairie de fauche (Wiesen), un pré dédié à la pâture du bétail (Huthweide), parfois intégré aux pâquis communaux (Pascum Commune), et un lopin construit ou manse (Hausgrund) (tableau 2).

Tableau 2 - Répartition des types de terrain selon les différentes tailles de sessionTableau 2
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L’ensemble de ces sessions paysannes constitue le Constitutiv-Grund. Le reste des terrains du finage se divise entre les terres surnuméraires (Überland), qui peuvent être attribuées à de nouvelles familles ou affermées chaque année aux membres de la communauté, et des terres utilisées en commun comme les forêts (Waldung) et les marais (Moräste). Les administrateurs viennois responsables de cette réforme comptent faire du paysan un propriétaire-contribuable, intéressé à la culture de son lopin, bon payeur et bon producteur de céréales, comme l’indique la place importante des terrains de culture par rapport aux prairies de fauche et aux pâturages.

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Les procédures administratives prévues pour la division des terres et la création de la propriété paysanne sont réglées dès le début avec une extrême précision. À l’inverse, le problème de l’organisation politique communautaire, relativement délaissé lors de la phase de préparation de la réforme, prend une place de plus en plus grande au fur et à mesure que les commissions avancent leurs travaux sur le terrain. Garantir le fonctionnement du nouveau système fiscal et la sécurité de la propriété privée des terres exige en effet la présence d’officiers de village capables de mettre à jour plusieurs types de registres et suppose le dépérissement préalable des anciennes institutions communautaires.

Les 1res expériences de division et l’introduction chaotique du cadastre

Une ambition d’abord mal servie par une cartographie inappropriée (1769-1772)

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La réalisation d’un cadastre à l’échelle de l’ensemble de la province est un des objectifs principaux de cette réforme. Kempelen envoie, dans ce but, une instruction en 20 points à l’Obrist-Lieutnant Philipp Elmpt, directeur du corps des ingénieurs-cartographes dans le Banat, en novembre 1769 [83][83] Le texte de cette instruction est conservée dans l’annexe.... Ce document présente un programme de division systématique des finages de toutes les « nations » entre terrains cultivables, eux-mêmes divisés en trois soles, labours, prairies de fauche et pâturages. Ces terres doivent elles-mêmes être réparties entre les familles de chaque communauté, pouvant chacune prétendre obtenir une session complète, une demi-session ou un quart de session, selon les règles en vigueur dans les villages coloniaux. En dehors de ces terrains qui constituent les nouvelles propriétés paysannes, les ingénieurs sont tenus de mesurer la superficie des vignes, des jardins, des vergers, des marais, des forêts et des terrains supplémentaires sur lesquels les communautés seront aussi imposées. Ce texte est cependant particulièrement pauvre pour tout ce qui concerne les aspects juridiques des propriétés ainsi créées et les règles à suivre pour la répartition des terres entre les familles. Ce projet ne tient pas non plus compte de la difficulté de la tâche consistant à cadastrer une région qui compte plus de 500 villages, abrite près de 500 000 habitants et couvre 18 000 km². Le corps des ingénieurs-cartographes (Mappierungs-Corps) ne dispose pas, d’ailleurs, de moyens aussi importants que les commissions chargées de superviser la colonisation, qui ne s’occupent pourtant que de quelques communautés chaque année.

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Pour accélérer la mise en place de son projet, Wolfgang von Kempelen a voulu profiter du fait que le Banat a été la première région à l’est de la monarchie à être cartographiée dans le cadre du premier relevé militaire autrichien au 1/28 000e[84][84] Décret de Marie-Thérèse du 13 mai 1764. Le conseil.... Cette entreprise cartographique débute le 10 mai 1769 sous la direction de Philipp Elmpt. Les ingénieurs tentent de figurer le mieux possible la nature et les usages agricoles des terrains. Sur le cartouche droit de certaines cartes sont portées quelques données sur les villages, leur nombre de maisons, et sont distingués Serbes, Valaques et Allemands. Cette opération est terminée en 1772. Elle a permis de cartographier la province en 208 sections [85][85] Ce relevé est conservé aux archives militaires de Vienne... mais reste très éloignée de ce qu’aurait dû être un arpentage minutieux des terrains agricoles et des lopins familiaux. C’est donc à un second relevé, plus précis quant à l’usage agricole des terrains et laissant la possibilité de dessiner et numéroter les parcelles, qu’il faut procéder.

Une cadastration de papier confrontée au réel (1772-1773)

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La voie d’une cartographie systématique des finages et des lopins, associée à une numérotation systématique des maisons, un recensement minutieux de leurs habitants et un bornage précis sur le terrain de chaque lopin est clairement adoptée lors de l’été 1772. Le caractère improvisé des tentatives de Kempelen n’a pas permis qu’une opération de cette taille démarre lorsqu’il était encore en poste. Il faut attendre le début de l’année 1772 pour que Marie-Thérèse reprenne cette idée en publiant une instruction fidèle au système imaginé par Kempelen [86][86] Instruction de janvier 1772, citée dans Böhm, 1867,.... Une commission régionale, secondée par des directions locales dans les districts de Temesvár, de Lippa et de Csanád, se met progressivement en place au cours des mois qui suivent. L’annonce à la population du passage de la capitation à un système d’impôt foncier et l’introduction de la propriété privée de la terre aux paysans n’ont lieu qu’au cours de l’automne 1772. Ces dispositions sont contenues dans une instruction du président Clary envoyée aux directions locales et aux districts le 1er août 1772. Elle précise que les gouverneurs de districts doivent impérativement annoncer l’introduction de l’impôt foncier et de la propriété de la terre, sans plus de précisions, lors de leur prochaine rencontre avec les knèzes. Ces contacts, au chef-lieu de district, appelés Amts-Tag ont lieu régulièrement plusieurs fois par an : les knèzes sont tenus de se rendre auprès du gouverneur pour faire le point sur le paiement de la contribution de la communauté [87][87] MOL, E 304, 4cs, f° 267-268v.. Au printemps 1773 commencent les premières opérations de division des terres.

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L’instruction en 36 points du 1er août 1772, adressée aux directions locales de la commission de division des terres et aux gouverneurs de district, tranche nettement par la précision avec laquelle elle envisage le déroulement de la réforme par rapport aux projets de Kempelen [88][88] Instruction signée par Clary et Tauber, le président.... Elle définit les conditions d’attribution des lopins en pleine propriété aux paysans et les modalités permettant de fixer et de percevoir le nouvel impôt foncier. À cette circulaire sont joints des modèles de formulaires à remplir par le personnel chargé de diviser les terres, pour chaque chef de famille et pour chaque communauté [89][89] OeStA, FHKA, BA, Nr. 211, 1772..

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L’ingénieur-cartographe Johann Sax procède même à la division en lopins individuels d’un village fictif duquel il livre une carte [90][90] OeStA, FHKA, L 079, Grundzuteilungsplan eines entworfenen... et un recensement par famille [91][91] OeStA, FHKA, BA, Nr. 211, f° 28-31, 11/12/1771.. Suivent ensuite des extraits du livre des impôts, des terres (Grundbuch) et des dettes (SchuldenBuch) du village de Szakelhas, modèle des registres que doit désormais tenir chaque communauté villageoise [92][92] Ibid., f° 35-44, 1772.. Tous ces documents sont censés garantir la propriété des terres aux familles, sécuriser la possession de lopins clairement localisés à l’intérieur du finage et mettre fin à l’arbitraire supposé de l’ancien système de répartition des terres et des redevances assuré par les knèzes. Ils doivent être tenus par les communautés sous la responsabilité des receveurs des impôts (Steuer-Einnehmer) au niveau de chaque district [93][93] Circulaire de la Landesadministration sur la redéfinition....

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Mais l’énormité et la difficulté de la tâche n’apparaissent pas encore nettement aux responsables des commissions. Leur confiance dans la réussite et la rapidité des opérations de division des terres repose sur plusieurs convictions : l’efficacité supposée du Mappierungs Corps dirigé par Elmpt pour l’arpentage et la cartographie des finages ; l’enthousiasme attendu des paysans pour l’accès à la propriété, « octroyée » par l’impératrice [94][94] Argument développé par le conseiller Schmidt devant... ; le zèle et la bonne connaissance du terrain des fonctionnaires des districts ; la compétence des maîtres d’école nouvellement installés dont on attend qu’ils soient aussi secrétaires de village (DorfsSchreiber), capables de tenir les différents registres de la communauté [95][95] Sur la réforme scolaire dans le Banat, voir Tietz,....

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Le résultat des opérations menées en automne 1772, puis pendant l’hiver 1772-1773, ne tarde pas à modérer l’optimisme des administrateurs. L’enthousiasme des paysans pour l’accès à la propriété privée n’est pas au rendez-vous. Les villages reprochent principalement au nouveau système fiscal d’entraîner une hausse très importante de leurs contributions, qui vont jusqu’à quadrupler dans certains cas. Les communautés du Csanád se plaignent ainsi de n’avoir jamais payé autant d’impôts qu’après l’introduction de la réforme [96][96] MOL, E 304, 5 cs., f° 382, 21/8/1773.. Celle de Neu-Arad constate, quant à elle, que sa contribution annuelle passe de 1 600 à plus de 7 000 florins [97][97] Ibid., 4 cs., f° 297, s.d. ! Certains chefs de familles critiquent le caractère partiel de cette nouvelle forme de propriété puisque les lopins ne peuvent être divisés et doivent être cédés, par héritage, don ou vente, en blocs comprenant toutes les parcelles de la session réparties dans le finage, ainsi que la maison qui y est attachée comme à K?veresch, Kepeth et Rakoviza [98][98] Ibid., 4 cs., f° 113, 1/10/1772..

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Les opérations de bornage, de répartition des terres entre familles et d’introduction du livre des terres, sur lequel doivent être portées toutes les mutations de propriété, sont souvent réduites à néant dans les jours qui suivent. Des fonctionnaires de district se plaignent, pendant l’automne 1772, du fait que des villageois procèdent entre eux à une redistribution et à un nouveau bornage des terres après leur départ. Les knèzes valaques et rasciens se justifient en arguant de la place trop réduite laissés aux prairies de fauche par rapport aux terrains de culture et du trop grand éloignement des parcelles par rapport au village [99][99] Ibid., 5 cs., f° 504 et suivants, 18/10/1773.. Cette situation annihile les premiers efforts des fonctionnaires et rend nécessaire un nouvel arpentage des terres. Les menaces de sanction contre ceux qui se rendraient coupables de toute modification du découpage parcellaire sont alors renforcées.

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Le dernier problème qui se pose est celui du temps nécessaire pour mener ces opérations jusqu’à leur terme. Le Mappierungs Corps entreprend à partir de mars 1773 un travail de relevé topographique précis des finages. Le début est prometteur car 29 ingénieurs militaires et 9 ingénieurs caméraux parviennent à cadastrer 17 communautés en 3 mois. Mais le baron von Elmpt modère l’enthousiasme de l’administration face à ces premiers succès car il faudrait selon lui au moins 9 à 10 ans pour couvrir toute la région alors que d’autres travaux cartographiques militaires deviennent urgents. Puisqu’aucun plan cadastral original ne nous est parvenu, il est difficile de dire avec précision la forme qu’ils pouvaient avoir. Seules quelques cartes urbariales, établies au cours de la décennie 1780, sont conservées aux archives de Vienne et de Budapest. Elles correspondent à des communautés vendues par la Chambre à des seigneurs ou encore à des finages dont on souhaite recenser les terrains libres pour y installer des colons. Elles sont présentées comme des copies d’un premier cadastre réalisé sur le terrain lors du découpage des terres mené dans les années 1770 [100][100] Nous ne connaissons que deux cadastres complets conservés.... Y sont figurés les limites des terres de la communauté, les différents terrains (prairies de fauche, les 3 soles, les prés communs, les marais, les forêts, les manses, etc.) et les parcelles numérotées. Il est néanmoins difficile de dire si tous les villages, en particulier ceux situés en zone montagneuse, ont été cartographiés de manière aussi précise. Toutefois, des « plans » sont systématiquement mentionnés dans les procès-verbaux des opérations de division des terres.

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Après son troisième voyage dans le Banat, Joseph II exprime le 1er juillet 1773 son scepticisme quant à l’utilité des opérations de division des terres [101][101] Lettre signée à Hermannstadt, OeStA, FHKA, BA, Nr..... Il va jusqu’à se demander si la lenteur de l’application de la réforme et son caractère inachevé ne remettent pas tout simplement en cause sa raison d’être. Il critique en particulier l’ignorance des conseillers de l’administration de Temesvár récemment nommés car ils seraient incapables d’apprendre assez rapidement à connaître le pays qu’ils doivent administrer. La hausse des contributions liées à cette réforme a, selon lui, toutes les chances de rendre la division des terres et le passage à la propriété privée haïssables aux yeux des paysans. L’esprit de parti régnant au sein de l’administration régionale expliquerait son fonctionnement en vase clos et l’absence d’intérêt que ces fonctionnaires coûteux manifesteraient pour la campagne. Cette analyse du corégent n’entraîne pas l’arrêt des opérations de division des terres mais se limite au limogeage du président de l’administration, le comte Clary von Aldringen, et un appui plus franc de sa part envers l’administration militaire qui consolide son pouvoir sur le tiers sud du Banat, récemment transformé en confins militaires.

Le travail de terrain des directions locales

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À partir de l’été 1773, l’avancement de la réforme se caractérise par une adaptation permanente des principes mûris dans les cabinets des administrateurs dans les années 1768-1772. L’expérience acquise au fur et à mesure par les fonctionnaires sur le terrain et les ajustements apportés à la réforme par les conseillers de l’administration de Temesvár, dessine progressivement un nouveau cadre de la vie politique villageoise dans le Banat. Ce cadre prend toutefois un autre visage que celui, d’ailleurs assez flou, que les quelques articles de l’instruction du 1er août 1772 laissaient apercevoir. Les tentatives de réduction des pouvoirs jugés excessifs des knèzes, et leur transformation en officiers de village n’empruntent pas la voie tracée par Kempelen. En effet, le système de répartition des terres et des charges fiscales dans la communauté sur laquelle le knèze était censé avoir tout pouvoir ne se révèle pas tel qu’on l’avait imaginé. En cherchant à attaquer le pouvoir des knèzes et de leurs cliques, c’est la communauté, en tant qu’entité politique, que les fonctionnaires caméraux vont affronter.

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Le travail des directions locales de découpage des terres (Grundzutheillung Local-Direction) s’organise en trois temps :

  1. l’explication de la réforme, le recensement des maisons et des familles ;

  2. l’arpentage et le découpage du finage en terrains de nature différente, au besoin, le transfert de terrains d’un finage à un autre ;

  3. la division des terrains en parcelles et leur répartition entre les sessions.

Trois directions locales, dans les districts de la plaine, au nord-ouest du Banat, sont actives, dans le Csanád, le Lippa et le Temesvár. Elles se déplaceront vers le sud et l’est en 1774 et 1775, une fois les premières opérations terminées, vers les districts de Lippa, Lugos, Csakova et Becskerek. Chaque direction est composée d’un ingénieur-cartographe, d’un officier, de quelques stagiaires et est aidée par le gouverneur de district, ses vice-gouverneurs et ses Oberknèzes. Elle soumet régulièrement ses rapports de partage des finages et ses questions sur des points juridiques particuliers à l’administration régionale de Temesvár qui siège en commission. Cette dernière est composée du président de l’administration, de ses conseillers et du comptable. L’absence fréquente du président Clary puis du président Brigido laisse les rôles les plus importants aux conseillers Tauber et Schmidt et au comptable principal Granßberger. La commission de Temesvár envoie elle-même, plusieurs fois par mois, ses rapports et les procès-verbaux de ses réunions à la Chambre aulique viennoise.

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Même si les conseillers de l’administration et les gouverneurs de district parcourent de temps en temps le pays pour inspecter l’avancement des travaux des directions locales, seul un nombre réduit de fonctionnaires travaille sur le terrain. Des groupes de trois personnes sont envoyés à la rencontre des communautés villageoises : un interprète épaulé par un ingénieur ou ingénieur stagiaire, eux-mêmes dirigés par un vice-gouverneur, un officier militaire ou civil délégué par la Landesadministration. Ils doivent rendre compte en permanence de leurs activités aux directions locales. Alors que la commission centrale est monocolore, composée uniquement de grands administrateurs issus des terres du Saint Empire et peu au fait des réalités locales, ces dernières sont beaucoup plus bigarrées. Nous y retrouvons quatre types de personnels dont les discours et les pratiques tranchent nettement avec le point de vue colonial allemand dont Kempelen est un bon représentant :

  • les administrateurs « moyens », à la tête des districts. Ces gouverneurs et secrétaires de districts occupent des fonctions dans l’administration de leur district depuis souvent plusieurs décennies. S’ils peuvent être, eux aussi, originaires des pays austro-bohêmes, leur longue expérience leur permet de développer leur propre vision de la vie politique locale ;

  • les militaires, représentés par quelques officiers et par le corps des ingénieurs-cartographes. C’est à eux qu’on doit le découpage effectif des lopins sur le terrain ;

  • les Oberknèzes et certains vice-gouverneurs. Il s’agit pour la plupart d’anciens knèzes. Ces responsables appartiennent aux couches les plus aisées de la paysannerie. Nous les retrouvons habituellement à la tête d’un important troupeau de bovins qu’ils font paître sur les immenses terrains vides affermés par l’administration. Ils sont souvent aussi fermiers de plusieurs bâtiments d’exploitation comme les moulins ou les pressoirs dans les villages soumis à leur juridiction ;

  • une nouvelle couche de fonctionnaires autochtones qui n’est pas issue directement de la classe paysanne. Ce groupe doit sa promotion au lancement de la division des terres à grande échelle qui rend nécessaire un accroissement du tissu administratif local : les postes d’Oberknèze sont dédoublés [102][102] Circulaire de la Landesadministration du 16/4/1773... ; les secrétaires de district (Gegenhandler) sont secondés par des receveurs des impôts (Steuer-Einnehmer). Il s’agit d’une nouvelle génération de « nationaux » car les fonctionnaires issus des pays héréditaires allemands, dont la santé se révèle souvent fragile dans une région dont ils ne supportent pas le climat et les maladies endémiques, ne suffisent plus à pourvoir tous les postes offerts par l’administration dans les districts. Les vice-gouverneurs de district, dont certains sont déjà des « nationaux », sont appelés à occuper des postes au chef-lieu de district. Les charges de vice-gouverneurs, transformées en notariat (Amtschreiber), ainsi que les postes de vice-Oberknèzes, sont occupés par des « nationaux » ayant déjà, pour la plupart, servi comme stagiaires dans l’administration locale. Ce nouveau cursus honorum nous est décrit par une lettre d’un certain Anton Brankovics, stagiaire dans le district de Werschetz [103][103] MOL, E 304, 4 cs., f° 14-15, 1772.. Ce personnel n’est pas d’origine paysanne, même si un grand-père knèze est parfois mentionné dans les lettres de candidature. Il s’agit le plus souvent de rejetons de familles lettrées dont les membres ont servi en tant que secrétaires d’évêques orthodoxes, de compagnies de commerce ou dans de gros bourgs rasciens. La génération qui a grandi après la guerre de 1736-39 a pu, quant à elle, fréquenter la société allemande de Temesvár, en apprendre la langue et en connaître les pratiques.

Les communautés villageoises face au programme de division des terres

L’instruction du 1er août 1772

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Les procédures de recensement des habitants sont déjà décrites dans l’instruction du 1er août 1772 [104][104] Ibid., f° 267-287.. Le responsable des opérations doit, avec l’aide du knèze, convoquer l’ensemble de la communauté afin d’expliquer le nouveau système, en particulier le maintien de la capitation et l’introduction de la propriété des terres, celle-ci étant conditionnée au paiement d’un nouvel impôt foncier. Après cette première rencontre, les fonctionnaires caméraux et le knèze, accompagné de 6 « anciens » du village ou plus, doivent passer de maison en maison pour les numéroter, en recenser tous les habitants, qu’il s’agisse de la famille principale ou bien des « amis » et « parents » (Befreündten) vivant sous le même toit (chef de famille, épouse, fils de moins de 15 ans, fils de plus de 15 ans avec son éventuelle famille, fille non mariée, veuve, vieillard pauvre). Les autorités villageoises sont tenues de signaler toutes les maisons, y compris les plus modestes, et de ne cacher personne aux autorités, sous peine de recevoir une punition corporelle (point 6). Au cours de ce premier recensement, chaque chef de famille doit déclarer la taille du lopin qu’il souhaite recevoir en pleine propriété.

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Dans bien des cas, les contacts entre les fonctionnaires et les représentants des communautés se passent mal. La dernière conscription fiscale générale datant de 1753, certains villages, installés récemment sur les terres gagnées sur les marais ou les collines de sables au sud du Banat, n’ont pas connu d’opérations mettant directement aux prises les familles avec les représentants de l’administration régionale. D’autres ne gardaient aucun souvenir de ce recensement par tête et se contentaient d’entretenir des relations lointaines avec les autorités du district : chaque mois, le knèze portait une partie de la contribution de l’ensemble de la communauté à l’Oberknèze tandis que, chaque mois d’automne, des décimateurs venaient chercher leur part de récolte.

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Les instructions des fonctionnaires semblent au premier abord respecter les institutions villageoises. C’est le knèze, voire le pope en son absence, qui doit convoquer l’assemblée du village, c’est-à-dire l’ensemble des chefs de famille. Dans d’autres circonstances, ces derniers sont appelés pour prendre les décisions les plus importantes concernant la communauté. Les assemblées communautaires élisent les knèzes et les conseils de village. Elles peuvent aussi prendre des décisions plus graves comme celles d’émigrer en masse ou de mandater des députés pour négocier à Temesvár ou à Vienne des privilèges ou des remises d’impôts. Nous retrouvons presque toujours la mention « au nom de toute la communauté » accompagnant le nom des députés portant les doléances communautaires. Dans certains cas, le soutien de la « communauté assemblée » est explicitement signalé. Dans d’autres, la liste des chefs de famille présents, chaque nom étant accompagné d’une signature plus ou moins lisible, est jointe à la missive. Mais l’assemblée convoquée par les délégations locales chargées d’appliquer la réforme n’a pas pour objet de prendre une décision : il s’agit d’informer rapidement chaque chef de famille des modalités du passage au nouveau système fiscal.

L’accueil mouvementé des agents recenseurs

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Étant donné le fonctionnement habituel de ce type d’assemblée, il n’y a rien d’étonnant à ce que certaines d’entre elles, souvent à l’initiative du knèze, tentent de discuter les termes mêmes de la réforme. Ces assemblées font donc comme s’il était loisible aux habitants d’acquiescer ou non aux mesures que les agents recenseurs leur présentent. Elles peuvent aussi parfois se révéler tumultueuses. Ces manifestations incongrues d’une sorte de souveraineté politique communautaire ne se passent pas sans étonner voire choquer les officiers caméraux et militaires, peu habitués à traiter avec les communautés du Banat. Ces pratiques attestent de la vivacité de leur autonomie politique. Les exemples de tumulte dont nous disposons sont concentrés dans la première année des opérations de division des terres, de l’été 1772 à l’été 1773. Les conflits semblent ensuite s’apaiser.

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La première étape de la réforme ne débute donc pas toujours sous les meilleurs auspices. Des pierres et des bâtons attendent de temps à autre les fonctionnaires mais ce cas reste exceptionnel et semble limité aux villages du district privilégié de Nagykikinda, comme à Franyova et à Potosch en 1774 et 1777 [105][105] OeStA, FHKA, BA, Nr. 219.. Les habitants exigent plus couramment de conserver l’ancien système [106][106] Les villages de Szilasch, Szakosch, Vukova et Busiasch..., refusent parfois de s’assembler et d’adresser la parole aux fonctionnaires [107][107] C’est le cas dans le village de Mali Gay [=Kis Gay]... voire menacent d’émigrer en masse (jusqu’en Russie !) plutôt que de laisser diviser leurs terres. D’autres suggèrent des aménagements à la réforme cadastrale : l’abandon du caractère indivisible des sessions paysannes, le droit de posséder plusieurs sessions pour une famille, l’exemption fiscale pour l’exploitation des terres surnuméraires. Enfin, certaines communautés acceptent la réforme en pensant que la taxe foncière est un impôt exceptionnel, qui ne doit être payé qu’une seule fois.

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Ces difficultés initiales sont généralement réglées par la force : les fonctionnaires procèdent à la destitution, à l’arrestation et au jugement du knèze à Temesvár ainsi qu’à celle de quelques meneurs, puis font occuper le village par quelques dizaines de cavaliers. Cette méthode a rapidement raison des résistances communautaires. De tels exemples abondent dans les sources. Citons, entre autres, la demande du gouverneur de district de Temesvár du 22 octobre 1772, d’envoyer 20 cavaliers occuper le village de Theresiopel qui refuse d’abandonner un de ses terrains à un groupe de familles qui souhaitait fonder sa propre communauté [108][108] MOL, E 304, 4 cs., f° 51 et suiv., 22/10/1772.. Certains responsables, comme le conseiller de l’administration Schmidt ou le gouverneur du district de Csakova, se distinguent par leur brutalité. Ils font souvent appel à l’appui des régiments voisins. Après avoir envoyé le knèze de Vukova faire céder la ville voisine, le gouverneur de Csakova demande à la Landesadministration l’intervention de la cavalerie dans les 7 villages de Syrbova, Hittiasch, Dubos, Isgar, Wermesch, Dules et Valiapay qui se montrent encore réticents [109][109] Ibid., f° 226, 9/10/1772.. Seuls les quelques villages privilégiés que sont la communauté de Theresiopel et les 11 communautés de la milice nationale illyrienne de Nagykikinda, dans l’ouest du Banat, parviennent à engager une véritable négociation avec l’administration régionale et à proroger de quelques années l’application de la réforme [110][110] Landais, 2012..

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Même lorsque la communauté et ses représentants ne font pas preuve d’« entêtement » (Hartnäckigkeit), terme généralement usité pour désigner les attitudes hostiles des paysans, la coopération des notables villageois avec les délégués locaux de l’administration est loin d’être satisfaisante. Les défauts révélés par les recensements individuels montrent rapidement l’inadaptation des institutions villageoises au nouveau système. Les administrateurs s’aperçoivent vite que la quantité de terres demandée individuellement par les chefs de famille est une fiction. Ce sont les anciens du village qui fixent dans les faits les superficies exigées pour la plupart des familles, conformément aux usages antérieurs. Les plaintes individuelles sont rares. L’immense majorité des doléances transmises par les directions locales à la commission régionale sont communautaires : elles portent presque toujours sur des superficies globales, revendiquées en commun, qui ne correspondent pas seulement aux prés communaux, seuls terrains à usage communautaire reconnus par l’instruction aux fonctionnaires.

Des communautés qui saisissent une opportunité de régler leurs propres problèmes

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Contrairement à ce que prévoyaient les administrateurs qui ont inspiré cette réforme, ce ne sont pas les familles, prises individuellement, qui se saisissent avec enthousiasme de l’opportunité d’accéder enfin à la propriété de la terre. Les villages y trouvent par contre un moyen de régler des vieux comptes avec leurs voisins. C’est le cas des deux communautés voisines de Gyllad et d’Ovczeniza en mai 1775. La seconde conteste à la première l’obtention de terrains de culture qu’elle occupait depuis des années et qui semblaient indispensables à sa subsistance. Au tout premier stade de cette affaire, cette dispute avait déjà fait un mort du côté d’Ovczeniza dont les habitants subissaient alors les attaques répétées de leurs voisins [111][111] MOL, E 304, 10 cs., f° 161-167..

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Les implantations coloniales allemandes sont les premières visées. C’est le cas de Wiesenheit, une colonie allemande récemment installée, que ses voisins valaques n’hésitent pas à envahir avec leur bétail, emportant les réserves de foin et molestant quelques habitants au passage. Cet incident est directement lié à l’application de la réforme puisque ces Valaques, originaires du village de Fiscut, interviennent sous la protection d’un membre de la direction locale de division des terres. Ce dernier conteste en effet la décision, prise par un commissaire responsable de la colonisation, d’attribuer un vaste terrain de parcours à la communauté allemande. À cette occasion, les communautés et les notables locaux se servent des opérations de division des terres pour s’appuyer sur une partie des autorités locales – en l’occurrence les Oberknèzes et les officiers de district – contre une autre partie de l’administration régionale. La commission régionale donne finalement raison à la communauté de Fiscut qui devait jusqu’alors payer un droit à Wiesenheit pour laisser paître ses bêtes sur des terres qui lui appartenaient avant l’installation de cette colonie [112][112] MOL, E 304, 4 cs., f° 363, 6/4/1773 et f° 578, 14/.... Dans de nombreux cas, la commission régionale se transforme en tribunal pour juger les litiges frontaliers entre communautés. Aucune ne manque d’arguments allant dans le sens de la réforme, promettant par exemple de payer au prix fort les terrains revendiqués.

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Dans tous ces cas, c’est la communauté, en tant qu’entité politique, qui est l’acteur de ces conflits. La tentative des autorités d’isoler et de punir le knèze et les meneurs récalcitrants ne change rien à la situation. La dénonciation d’une petite élite villageoise accaparant les terres et maltraitant les autres membres de la communauté ne tient pas devant la force des revendications communautaires sur l’usage de la terre. Les efforts pour briser, dans l’élan de la réforme, l’oppression des riches sur les pauvres dans les communautés n’ont pas vraiment porté leurs fruits.

Division des terres et adaptation du système agraire des « nations »

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Contrairement à ce que certains administrateurs avaient espéré, le passage à un autre type d’agriculture ou de gestion communautaire des terres n’est pas sérieusement envisagé. En témoignent les redécoupages fréquents opérés après le départ des administrateurs lors de la première vague de division. À partir du printemps 1773, les paysans n’essayent plus vraiment de bouleverser le bornage établi par les ingénieurs. La raison en est double : les communautés mettent en place des stratégies de contournement du nouveau cadre normatif, alors que les fonctionnaires de la commission laissent plus volontiers les paysans mener les opérations de découpage des terres.

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Nous constatons d’ailleurs que tous les cas juridiques prévus par l’instruction de 1772 concernant la liquidation du système de redistribution annuel des terres, considéré comme la caractéristique dominante des villages « nationaux » et le fondement unique du pouvoir des knèzes, servent rarement à régler les problèmes posés concrètement par les communautés aux autorités banataises. La vision portée par Kempelen et quelques autres administrateurs concernant la nature du système agraire des Nationalisten apparaît alors dépassée.

Les ménages multiples face à la nouvelle norme

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Le bornage des terres soulève des problèmes insurmontables, même lorsque le principe en a été accepté par la communauté. Si le découpage proposé ne heurte évidemment pas les pratiques des paysans installés dans les colonies allemandes, il n’en va pas de même dans les autres communautés. Les premières opérations de recensement et de bornage des terres laissent les fonctionnaires perplexes. Dans les villages de Bogodinz, Nadasch, Soccolar, Illadia et Saska, chaque famille semble occuper, depuis des générations, des centaines de jugères. Chacune refuse l’idée même que l’on puisse attribuer leurs terres à d’autres. Elles repoussent aussi l’idée que leurs terrains puissent être divisés de manière orthogonale [113][113] MOL, E 304, 4 cs., f° 46.. Pour pallier ces difficultés, des paysans demandent à jouir de plusieurs sessions, situation clairement exclue par l’instruction de 1772. Malgré cette interdiction, certaines familles parviennent à récupérer jusqu’à 8 sessions en faisant inscrire pour chacune un nom de propriétaire à chaque fois différent mais toujours membre d’un même ménage [114][114] Ibid., 10 cs., f° 44-58, 18/5/1775..

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Les ménages multiples ne sont autorisés à obtenir plusieurs sessions qu’à la condition que certains de leurs membres promettent de fonder une famille indépendante en bâtissant une nouvelle maison. Dans la plupart des villages de la plaine, de nombreuses sessions sont attribuées à des familles qui sont censées habiter des maisons qui n’existent pas encore à la fin des opérations de recensement. Toutes ces familles nucléaires continuent à être rattachées, de fait, à une maison souche, celle où siège le chef de la famille multiple.

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De la même façon, le fait qu’une session ne puisse avoir qu’un seul propriétaire et que seul un descendant direct d’un chef de famille propriétaire puisse hériter d’une session, et non pas ses collatéraux, heurte profondément les pratiques paysannes dont l’exploitation familiale est souvent fondée sur une association entre frères. Afin de contourner cette législation, chaque propriétaire peut donc contracter envers ses collatéraux une dette fictive dont le montant correspond à la valeur de la session. Inscrite au registre des dettes du village, elle permet ainsi au frère survivant, et non pas au fils aîné, d’hériter de la session. Des témoignages sur ces pratiques sont répercutés dès le mois de mai 1773 par différentes directions locales. Celles-ci ont en effet transmis la volonté de familles rasciennes d’obtenir une propriété sous plusieurs noms. La commission régionale propose alors de se livrer, pour ceux qui le souhaiteraient, à ce jeu d’écriture dans les Schulden-Bücher[115][115] Ibid., 5 cs., f° 669f, 3/5/1773..

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Ce n’est donc pas tant la fixité du lopin à l’intérieur du finage que sa composition – plus des deux tiers en terres de culture, le reste étant partagé entre les prés de fauche et les prés de pâture – et son caractère monolithique – il ne peut être ni découpé ni agrandi et doit être transmis ou vendu en bloc – qui posent problème. L’administration souhaitait en effet encourager le développement des petites propriétés autonomes et d’une agriculture basée sur une cellule familiale réduite à un couple et à ses enfants non mariés, en provoquant au besoin l’éclatement des familles multiples et le dépérissement des pratiques agricoles communautaires.

Adapter la réforme tout en sauvegardant les formes juridiques originales

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L’application plus lâche de la réforme s’impose très vite à l’administration. Malgré le zèle de certains conseillers, comme Schmidt ou les commissaires responsables de la colonisation, un accommodement avec les paysans est rapidement trouvé. Une circulaire du président de l’administration indique, dès le 24 septembre 1772, soit guère plus d’un mois après le lancement du partage des terres, que les agents recenseurs doivent désormais se contenter de reconnaître l’état du partage des terres si les communautés prennent l’initiative d’appliquer elles-mêmes la réforme. Malgré la méfiance qu’il nourrit vis-à-vis des knèzes, le comte Clary se résout à prendre cette décision, faute d’ingénieurs-cartographes suffisamment nombreux sur le terrain. Dans le même texte, il repousse aussi l’examen par l’administration de toutes les plaintes ayant trait aux Überländer, terres surnuméraires non divisées, décision qui revient à abandonner le contrôle de l’administration sur toute une partie du finage [116][116] MOL, E 304, 4 cs., f° 207, 24/9/1772..

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Cet assouplissement dans les pratiques de l’administration ouvre une brèche dans laquelle vont s’engouffrer les communautés rurales. Nous constatons ainsi que la superficie des sessions familiales revendiquées par les sujets « nationaux » est souvent modeste comparée à celle des terres de pacage communautaires et des terres surnuméraires. Sur ces dernières, les familles disposant déjà d’une session complète peuvent prendre à ferme une parcelle pendant un an, ce qui permet une gestion beaucoup plus souple de l’usage des terres dans le finage, en laissant des lopins de plus grande taille aux familles les plus grandes [117][117] Ce principe est exposé dans l’introduction même de....

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Il faut signaler que les directions locales, soutenues au bout de quelques mois par la commission régionale, vont consacrer dès le milieu de l’année 1773 les adaptations adoptées par les communautés. Les fonctionnaires actifs sur le terrain font en effet part, à plusieurs reprises, des problèmes concrets posés par le caractère trop peu flexible de la propriété de la terre permise par l’introduction de la session paysanne. Ils sont soutenus dans leur initiative par les administrateurs de district. Ceux-ci, au premier rang desquels nous trouvons Jacob Brument, gouverneur de Lippa, louent par exemple l’efficacité du mode de culture familiale pratiqué dans les communautés de la nation « rascienne ».

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La grande quantité de main-d’œuvre mobilisable dans le cadre des familles multiples permettrait la continuité de la culture des terres, impossible tant chez les « Valaques » que chez les « Allemands ». Chez ces derniers, les champs cultivés par la famille nucléaire ne sont jamais à l’abri de la maladie, ou de la mort prématurée du chef de famille. Chez les Rasciens, un parent est toujours là pour remplacer un membre de la famille mal portant. La preuve même de la supériorité de ce mode d’exploitation serait visible dans la prospérité des villages rasciens qui contraste avec la misère des Valaques et des Allemands [118][118] C’est l’avis du conseiller de l’administration Tauber.... Un tel discours tranche profondément avec les conceptions ayant cours jusque là à Temesvár, telles qu’elles sont résumées par l’ouvrage de Jacob Ehrler et les mémoires de Wolfgang von Kempelen. Ce changement d’attitude touche aussi le comptable Granßberger, chargé de trouver une formule juridique pour les modifications successives de l’instruction de 1772, qui encourage les directions locales dès le mois de juillet 1773 à enregistrer les maisons fictives [119][119] Ibid.. C’est lui aussi qui met au point le système des dettes réciproques entre frères d’une famille élargie afin de garantir la transmission des sessions aux collatéraux.

La fixation illusoire des Tsiganes

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Le cas des Tsiganes embarrasse particulièrement les fonctionnaires. Les instructions initiales précisent bien que ces groupes nomades doivent eux-aussi être recensés et, si possible, attachés à la terre comme tous les autres sujets. Le point 31 de l’instruction de 1772 insiste sur le fait que les Tsiganes doivent être considérés à égalité avec les autres sujets. Les fonctionnaires doivent par ailleurs les recenser avec une grande précision et tenter de mettre fin à leur errance à travers la province. Ce principe est rappelé dans une circulaire du comptable Granßberger du mois de septembre. Auparavant, les Tsiganes étaient soumis à un impôt spécial par tête, le Haratsch, qui était affermé tous les ans à un « Oberknèze des Tsiganes », souvent un juif de Temesvár, qui se chargeait de la collecte pour le compte de l’administration [120][120] MOL, E 304, 4 cs., f° 235, 9/1772..

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L’administration projette en effet d’interdire toute migration d’un village à l’autre, en fixant chaque famille dans la communauté où elle paye la capitation et l’impôt foncier. Les Tsiganes semblent, dans un premier temps, se prêter assez facilement aux obligations du recensement et se laissent même convaincre de prendre quelques terrains en propriété. Mais à une semaine d’intervalle, les agents recenseurs ne peuvent que constater la fuite des groupes de Tsiganes déjà enregistrés. C’est le cas dans le village de Nadasch où 22 familles Tsiganes se présentent spontanément à l’agent recenseur, réclament des terres cultivables et promettent de construire une maison dans le village. Mais ils ont déjà tous disparu lorsque les agents reviennent une semaine plus tard [121][121] Ibid., f° 46..

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L’optimisme originel des conseillers de l’administration concernant la fixation des Tsiganes, pas plus que leur jugement extrêmement négatif concernant ce groupe après les premiers échecs, n’est partagé par Jacob Brument. Pour lui, la plupart des Tsiganes ne vivent pas de la terre mais de leur artisanat et de la vente de chevaux. Les fixer à la terre reviendrait à les faire fuir et priver les petits villages de tout artisan [122][122] Ibid., f° 306, 28/03/1773.. Nous constatons une nouvelle fois un écart non négligeable entre les conceptions des fonctionnaires moyens et des administrateurs envoyés récemment par Vienne.

Des colons allemands qui ne servent plus de modèles

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Les colonies allemandes, qui devaient pourtant servir de modèle dans l’application de la réforme, ne remplissent pas toutes les attentes des administrateurs. Les communautés de colons les plus récentes, habituées aux exemptions et à l’aide de l’État qui leur fournit bâtiments, outils et bétail, sont les plus réticentes à régler l’impôt foncier. Les sessions demandées semblent démesurées par rapport à la capacité de labour des familles, les paysans passent fréquemment d’un village à l’autre pour bénéficier de nouvelles exemptions et de nouveaux matériels [123][123] MOL, E 304, 5 cs., f° 57 et suivants, 1/06/1773.. En effet, la forte mortalité des colons et leur tendance à fuir des conditions de vie qu’ils jugent trop difficiles laissent rapidement inexploitée une bonne partie des terres du finage pour lesquelles on ne trouve aucun repreneur mais qui figurent toujours dans les registres fiscaux.

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Les interprétations culturelles des pratiques agraires, déjà au centre des mémoires de Kempelen, défenseur de l’« agriculture allemande » contre le désordre « valaque », et des discussions menées à Vienne, reviennent au-devant de la scène dans le travail de terrain des fonctionnaires. Les enjeux et le cadre du débat ne sont toutefois plus du tout les mêmes. Dans le premier cas, il s’agissait d’imposer un modèle d’agriculture plus efficace à des « nations » retardataires (ou « nations rudes », rohe Nationen). L’enjeu consistait à trouver la voie la plus adaptée pour que l’État incite ces paysans à adopter de meilleures pratiques. Même si les administrateurs locaux du Banat considèrent avec bienveillance cet objectif, il n’a rien de prioritaire. Dans le second cas, il s’agit de sauver la réforme en se concentrant sur ses aspects fiscaux, sur les moyens d’augmenter les revenus impériaux. L’enthousiasme débordant de certains conseillers de l’administration de Temesvár, soutenus par une coterie de hauts fonctionnaires à Vienne, pour la colonisation agricole allemande, paraît tout à fait hors de propos sur le terrain.

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Les nouvelles colonies constituent un gouffre financier pour l’État habsbourgeois. La multiplication des abandons de terre et la médiocrité des réalisations agricoles dans les premières années des implantations coloniales semblent démontrer la faillite du modèle familial nucléaire pour l’augmentation des superficies cultivées et de l’intensité des cultures. Le modèle agraire « allemand » promu par les textes initiaux de la réforme perd son caractère idéal et universel. Le paysan « allemand » prend temporairement chez les administrateurs locaux la figure du colon famélique et souffreteux, trop habitué aux largesses de l’administration pour apaiser son dénuement. Une circulaire d’octobre 1772 prévient déjà les directions locales contre une tendance à la distribution trop large de lopins dans les colonies allemandes. Les « pauvres », les « fainéants » et ceux qui n’ont pas assez d’enfants ne doivent pas recevoir de sessions complètes [124][124] MOL, E 304, 4 cs., f° 182, 14/10/1772.. Les autres « nations » y gagnent en considération, en particulier pour leur statut de bons contribuables et pour la taille supérieure de leurs ménages. Ce renversement d’opinion n’est pas étranger à un assouplissement des conditions d’application de la réforme.

L’usage des terres non divisées et sa normalisation

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Après les opérations de division des terres, les terrains à la disposition de la communauté restent particulièrement vastes dans les villages « nationaux », même en dehors des zones montagneuses. En se basant sur le recensement de la cinquantaine de villages mis en vente au début des années 1780, tous situés dans la plaine ou les collines du centre-nord de la province, nous obtenons les données suivantes (tableau 3)[125][125] Ces chiffres sont tirés des descriptions des domaines....

Tableau 3 - Répartition des terres dans les villages des domaines aliénés en 1780Tableau 3
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Ces villages, répartis dans un grand quart nord-ouest du Banat, sont considérés comme les domaines les plus rentables de la province. Ils sont situés dans les anciens districts de Lippa, Csanád, Temesvár et Becskerek. Leurs terres ont été divisées parmi les premières, entre 1773 et 1775. L’introduction du cadastre et le bornage des parcelles sur le terrain se sont déroulées sans encombre ou ont été acceptées depuis. N’y figurent pas les colonies déprimées par les maladies et la fuite de leurs habitants, les villages de pasteurs des zones accidentées ou encore les communautés composées majoritairement d’ouvriers agricoles et de charretiers qui vivent du travail effectué chez leur voisin. Il s’agit de communautés où dominent les cultivateurs, plus de 80 % des familles disposant d’un lopin de terre. Elles ont par ailleurs fait la preuve, en 1780, plus de 5 ans après la division des terres, qu’elles pouvaient supporter le montant des impôts fonciers fixés. S’il est difficile de déterminer avec précision le seuil exact de l’indépendance économique, nous pouvons remarquer la taille importante des lopins familiaux : plus des 3/4 des familles des villages « allemands », 70 % dans les villages mixtes « valaquo-rasciens » et presque la moitié dans les villages « valaques » des familles disposent d’au moins une demi-session, soit plus de 12 ha en propriété utile, dont au moins 7 en terres labourables.

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Ce qui frappe, dans un second temps, concerne la taille des terres surnuméraires, les Überländer. Pas toujours de bonne qualité, ces terres sont néanmoins destinées à accueillir des nouvelles sessions, attribuées à des nouveaux venus dans la communauté ou encore à des habitants du village souhaitant fonder leur propre famille et construire leur propre maison. En l’absence de candidats, elles sont soit affermées à l’année à des habitants du village, soit laissées à la disposition de l’ensemble de la communauté, contre le paiement d’un impôt foncier correspondant à la qualité agricole du sol. La superficie moyenne de ces Überländer s’approche de celle des sessions paysannes dans les villages « valaques » et « rasciens » alors qu’elle n’en atteint même pas le quart dans les colonies allemandes. Cette différence devient encore plus frappante si l’on considère que les espaces agricoles libres laissés dans les finages des colonies allemandes sont régulièrement donnés à de nouveaux colons envoyés à travers le Banat pour occuper les terres réputées vacantes.

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Ces quelques chiffres confirment une observation déjà faite par les administrateurs eux-mêmes : la permanence d’une agriculture communautaire aux marges des finages des villages « nationaux », contrastant avec les pratiques des colons allemands, concentrées sur leur seul lopin familial. En l’absence des registres d’affermage de ces Überlander, il nous est difficile de dire avec précision les usages qui en ont été faits, entre l’élevage extensif et la permanence d’une redistribution annuelle des terres entre familles, au-delà du domaine couvert par des lopins fixes.

Déposséder les communautés des terres non divisées

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L’administration tente toutefois de codifier l’usage de ces terres et essaye d’en réduire au maximum l’usage communautaire au profit d’un usage privé. Les pacages sont les seules terres, avec les marais, que l’administration consent à laisser à l’usage communautaire. Ces terres font partie des sessions paysannes, du Constituv-Grund. Chaque famille peut choisir de laisser son bétail paître sur les prairies communes, et s’engage donc à payer le montant correspondant de la taxe foncière à la communauté, ou encore demander une parcelle séparée pour ses bêtes. Les agents recenseurs incitent les éleveurs disposant d’un troupeau important à posséder leurs propres pâturages. Ils sont aussi tenus d’encourager les plus gros paysans à prendre à ferme les petits marais [126][126] Point 32 de l’instruction de 1772..

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Ces tentatives ne restent pas au stade du simple encouragement. Le seuil au-delà duquel un paysan ne peut plus prétendre utiliser les prairies communes mais est sommé de prendre à ferme une partie des terres non divisées est fixé relativement tôt. C’est au cours de la lutte contre la multiplication des popes, exemptés d’impôts grâce à un privilège remontant à 1690 [127][127] Ce privilège concernant l’exemption des popes est contenu..., et l’extension de leur lopin, que cette limite est décidée [128][128] MOL, E 304, 5 cs., f° 523, 31/8/1773. La limite est.... Cette décision a une portée plus vaste que la simple réglementation des propriétés détenues par les familles des popes. Elle s’inscrit dans une politique globale de promotion des gros propriétaires dans un cadre extérieur à la communauté. En effet, alors que les knèzes et les paysans riches qui l’entouraient étaient accusés de faire le partage des terres à leur profit, au centre même du finage, ces éleveurs et cultivateurs aisés sont invités, à l’avenir, à mettre en valeur la terre située aux marges des finages.

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Ce changement ne va pas sans froisser les habitudes des communautés. Les terrains situés aux extrémités des finages, marais, prairies inondables, roselières, alpages ou landes, font l’objet d’une utilisation extensive et communautaire avant la réforme. Ils n’ont, dans le passé, jamais été imposés. Par conséquent, les villages situés dans les zones peu peuplées – dans les marais de l’ouest ou les montagnes de l’est – refusent de payer pour ces terres. Cela se traduit par une faible demande de prairies communautaires et de sessions paysannes dans des villages où les activités annexes sont importantes (paysans-charretiers, ouvriers agricoles, gardiens de bétail dans les Praedia, artisanat rural, importance de la culture de la vigne et des vergers pour la production de la rakia[129][129] Eau-de-vie (Brandtwein [all.], palinka [hon.]), généralement...) ou lorsqu’il s’agit de villages pauvres spécialisés dans l’élevage extensif de troupeaux d’ovins. Les plaintes dénoncent systématiquement le montant trop élevé de l’impôt foncier par rapport aux revenus du village.

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Certains vont jusqu’à contester le principe même du paiement d’une taxe pour l’usage des Überlander. C’est le cas des communautés militaires privilégiées du district de Nagy-Kikinda. Le conflit s’exacerbe jusqu’au déclenchement d’une émeute armée des paysans assemblés contre les envoyés de l’administration et le nouveau percepteur des impôts [130][130] C’est le cas du Tumulte de Franyova en 1777 : OeStA,.... Dans les autres cas, le finage des communautés est amputé des terres pour lesquelles elles ne veulent ou ne peuvent payer. Sauf si les communautés voisines sont en mesure de récupérer et d’exploiter ces terres, ces nombreux espaces des zones de basse et haute montagne ne trouvent pas preneur.

Normalisation progressive des institutions communautaires

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Alors que le découpage des terres ne semble pas produire des effets aussi rapides que souhaités sur les pratiques d’exploitation familiales et communautaires, un aspect de la réforme est immédiatement pris au sérieux : celui de la fixation individuelle du montant de l’impôt, désormais enregistré dans des conscriptions conservées à Temesvár et dans chaque chef-lieu de district. Ce montant sert aussi de base lorsqu’il s’agit de répartir, à l’intérieur de la communauté des charges collectives : impôts fonciers pesant sur les terrains communaux (pacages, marais, estives, etc.), corvées, dépenses communautaires (Gemeind-Onera).

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Les premières instructions se basaient sur une connaissance relativement superficielle des institutions communautaires. Elles misaient sur la multiplication des maîtres d’école dans la province pour occuper les fonctions de secrétaire de village. Elles comptaient aussi sur une transformation rapide des knèzes, de chef politique communautaire à officier de village, une fois sapé le fondement de leur pouvoir dans le partage des terres. Grâce à l’expérience accumulée par les directions locales, la question de la vie politique villageoise, qui n’apparaissait qu’en arrière-plan lors du lancement des opérations, devient de plus en plus importante. Les papiers de la commission de division des terres laissent entrevoir l’élaboration progressive de règles de fonctionnement et de définition des compétences de la communauté rurale du Banat.

Réglementation des finances locales

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Ces règles touchent deux domaines de la gestion des affaires communautaires que l’administration souhaite contrôler de plus près : la constitution d’une caisse domestique et la définition des compétences de la communauté en terme de prélèvement fiscal ; les responsabilités et le traitement des officiers et employés de village (maires, knèzes ou juges de village, Klein-Richter, Dorfs-Schreiber, Gornik et Plajaschen).

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L’existence d’une « caisse domestique » (cassa domestica) dans les communautés villageoises est attestée bien avant la mise en place de la réforme. Aucune codification de la gestion des recettes et des dépenses de cette caisse ne semble avoir été engagée avant 1773. Les quelques enquêtes dont nous avons connaissance avant cette date concernent les abus des knèzes et des jurés qui utilisaient la caisse domestique pour leur propres besoins. Le rapport sur les arriérés d’impôts du district de Temesvár mentionne l’obligation pour les knèzes de présenter au gouverneur de district un état des dépenses et des recettes concernant les « frais de village » (Dorf-Unkosten) lors de chaque Amts-Tag[131][131] MOL, E 303, 10 cs., E.h., 6/10/1751, f° 8v.. Les knèzes et les jurés sont alors accusés de boire et de manger aux frais de la communauté. Il semble toutefois que cette obligation soit restée un vœu pieux de la part des autorités de district.

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L’importance de cette caisse semble avoir été limitée, sauf lorsqu’il fallait financer la construction ou la rénovation d’une église. Une autre dépense plus régulière est elle aussi signalée avant la réforme et correspond à l’entretien des maîtres d’école mais aussi des chapelains dans les paroisses catholiques – les prêtres étant payés par l’administration – et des popes dans les paroisses grecques-orthodoxes. Nous ne savons pas grand chose du mode de répartition de ces charges concernant les ecclésiastiques. Un document de 1771 nous donne par contre quelques informations concernant la rémunération des maîtres d’école dans les villages catholiques. C’est d’abord la diversité des montants qui leur sont attribués, leur composition – en argent et en nature – et leur mode de répartition qui apparaissent. Outre les variations dans la générosité des paroissiens pour payer leur maître d’école, les différences sont aussi marquées dans la part que doivent verser respectivement la communauté prise dans son ensemble, d’un côté, et les parents d’élèves, de l’autre. Il existe ainsi certains cas où le traitement du maître d’école dépend entièrement des parents et n’est donc pas considéré comme une dépense communautaire [132][132] OeStA, FHKA, BA, Nr. 137, 1771, f° 128..Plutôt que d’imposer un modèle venu de Vienne, la commission de division des terres essaye quant à elle, de codifier la gestion de la caisse domestique sur les habitudes locales. Après avoir entendu plusieurs knèzes et Oberknèzes du district d’Orsova, les différentes catégories de dépenses communautaires acceptées sont les suivantes [133][133] MOL, E 304, 4cs, f° 102, 28/09/1772. :

  • le paiement des officiers de village (knèze, jurés, petit juge, etc.) ;

  • l’entretien de l’église, de l’école et le paiement du maître d’école ;

  • l’entretien du matériel et l’achat des bêtes servant à la corvée de charroi (Vorspann) ;

  • le paiement des Pandoures ou Plajasch engagés dans la lutte contre le banditisme et l’achat de leur poudre et de leurs armes ;

  • la répartition de ces charges communautaires doit se faire, comme c’est l’usage, entre les habitants du village, proportionnellement au montant de leur capitation et de leur impôt foncier. L’administration se réserve alors un droit de regard sur la gestion de ces caisses.

L’abaissement des knèzes

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La normalisation de l’activité des officiers de village, en premier lieu des knèzes, reste une priorité. Les instructions de 1772 mentionnent un principe que l’administration avait déjà tenté de faire respecter auparavant : les knèzes ou maires ne peuvent jouir d’aucun privilège fiscal, si ce n’est l’exemption de la corvée. Ils peuvent seulement prétendre recevoir un traitement « juste », proportionnel aux services rendus à la communauté. Ce montant est fixé en 1773 et dépend de la taille du village [134][134] OeStA, FHKA, Nr. 212, f° 800-805, 27/2/1773 : Circulaire.... Mais cette décision apparaît relativement anodine au vu de la mise en ordre, voire de la mise au pas, des communautés, pendant les premières années de la division des terres.

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L’introduction des procédures écrites pour la collecte des impôts, la présence beaucoup plus fréquente des employés de district à l’intérieur même des communautés et la chasse aux knèzes et jurés récalcitrants transforment la vie politique communautaire. C’est en effet une des tâches prioritaires de l’administration une fois le bornage et la distribution des terres accomplis. L’administration demande d’abord à l’évêque catholique et aux deux évêques orthodoxes de presser leurs prêtres de collaborer à la tenue des registres en signalant le décès des chefs de familles aux autorités de district [135][135] MOL, E 304, 5 cs., f° 471 et suivants, 19/11/1773.. On songe ensuite à instituer quatre Grundbücher-Führer dans le Banat afin d’accélérer l’enregistrement des mutations foncières dans chaque village [136][136] Ibid., 10 cs., f° 44-58, 18/5/1775.. La tenue des registres (le Grund-Buch, le Schulden-Buch et le registre des impôts) par des notaires ou secrétaires de village semble être une chose acquise dans les plus grosses communautés de la plaine, y compris orthodoxes, dès 1780. La réglementation de l’activité des secrétaires de village ou notaires n’est pas un résultat direct de la réforme cadastrale mais la conséquence du rattachement du Banat à la Hongrie et de l’institution des comitats en 1778-1780 [137][137] MOL, A 99, 14 cs., 57 fasc. Notarios Pagenses tangentia.... Il est d’ailleurs notable que la tenue de registres paroissiaux est rendue obligatoire pour les grecs-orthodoxes par Joseph II en 1780. Au moins une cinquantaine de paroisses situées dans le Banat roumain actuel ( 2/3 du Banat historique), soit 1/5e à 1/4 de l’ensemble des paroisses, sont en mesure de se conformer à cette mesure [138][138] Ces chiffres proviennent des inventaires des archives....

Définition des membres et exclusion des étrangers

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Le dernier effet, et non des moindres, de la division des terres sur la vie politique au village concerne la redéfinition de l’appartenance communautaire. Seul un membre d’une communauté peut prétendre participer à la distribution des terres et tous ses membres y ont droit. Les différentes étapes de division des terres sont donc l’occasion de définir ou redéfinir l’appartenance des individus et des familles à la communauté villageoise. Deux logiques s’affrontent : celle des directions locales, qui appliquent assez rigoureusement un mode de discrimination confessionnel et parfois « national » pour délimiter les communautés, et celle des communautés elles-mêmes, qui définissent les étrangers comme ceux qui ne participent pas à la vie sociale du groupe paysan, qu’il s’agisse d’immigrés plus récents ou de familles ne vivant pas principalement de la culture et de l’élevage.

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L’attribution d’une session paysanne et l’enregistrement sur le registre de la capitation valent, pour l’administration, reconnaissance de l’appartenance communautaire. Les administrateurs siégeant dans la commission régionale et les directions locales appliquent le principe de la division confessionnelle des communautés. Catholiques romains et grecs, d’un côté, grecs-orthodoxes de l’autre, ne doivent pas cohabiter dans la même communauté. La paroisse et la communauté villageoise doivent correspondre. Le respect de ce principe conduit l’administration à créer de nouvelles communautés mono-confessionnelles lorsque la population est mixte, comme à Slatina : le projet de séparation des orthodoxes et des catholiques de ce village, de l’installation des orthodoxes dans un nouveau village et du rassemblement des familles catholiques des environs à Slatina est une affaire qui dure près d’un an. Alors que ce village ne compte qu’un millier d’habitants, Marie-Thérèse veille personnellement aux opérations de division des terres (décret aulique du 17 avril 1773 [139][139] MOL, E 304, 5 cs., f° 134, 17/6/1773.) et pousse la Landesadministration à accélérer les travaux des ingénieurs cartographes dans une région, autour de Caransebes, dans laquelle l’introduction du cadastre n’est pas encore à l’ordre du jour.

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Autre cas encore plus emblématique, celui d’un habitant orthodoxe de Neu-Arad, Maximika Muntjan, vivant en paix avec ses voisins catholiques allemands depuis plusieurs décennies, qui est expulsé en raison de sa confession sur décision de la direction locale [140][140] Ibid.. 10 cs., f° 2-4 et OeStA, FHKA, Nr. 215, f° 1026-1041,.... De la même façon, les deux communautés de Csakova, valaque et rascienne, qui possèdent chacune leur propre knèze et leurs propres popes, sont réunies sous prétexte qu’elles partagent la même foi orthodoxe [141][141] Ibid., 7 cs., N° 587, 6/7/1774..

Des conflits révélateurs des sentiments communautaires

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Du côté des habitants, les conflits internes n’apparaissent qu’à la dernière étape, celle qui consiste à attribuer les parcelles nouvellement découpées. Deux cas peuvent se présenter : celui d’un groupe voulant faire sécession, soit en formant une communauté indépendante sur une partie du finage, soit en occupant des parcelles voisines, nettement distinguées des soles et des prairies du reste de la communauté ; celui d’un groupe qui souhaite s’intégrer à la communauté et participer, au même titre que les autres habitants, au partage des terres.

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Le premier cas est de loin le moins douloureux pour la vie communautaire. Il s’agit presque toujours de petits groupes de paysans immigrés plus récemment dans la communauté. Ils se distinguent bien souvent des autres habitants par leur région d’origine ou parfois par leur langue. Cette différence d’origine géographique et de langue correspond à ce que les administrateurs désignent par le terme de « nation » dans leur description des situations locales. Ces petits groupes, qui se signalent par des pétitions envoyées à l’administration régionale, n’ont généralement aucun mal à obtenir gain de cause. C’est le cas de 11 familles allemandes du village de Saint-Andrasch dont les maisons et les terres sont mêlées à celle des Valaques et qui subissent des vexations de la part de leurs voisins. Avec l’appui d’un commissaire à la colonisation, ils obtiennent sans difficulté l’autorisation de déménager auprès de leurs 25 compatriotes déjà installés dans un quartier du village. Pour faciliter ce déplacement, le bois de construction leur est offert par l’administration [142][142] MOL, E 304, 5 cs., f° 659 et suivants, 5/5/1773..

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En revanche, des difficultés sérieuses naissent lors de la délimitation du finage de ces nouvelles communautés villageoises. Les quelques affaires de ce type dont nous avons connaissance montrent l’existence d’un patriotisme communautaire – pour ne pas dire de clocher – assez développé. Il est visible dans le récit des vexations subies par le groupe sécessionniste sous forme de moqueries, d’exclusion de leur bétail des prairies communes et d’exclusion du partage des bonnes terres. Les violences physiques restent rares. Il peut aussi s’accompagner d’une courte mention d’une origine et d’un sentiment d’appartenance commune parfois entretenu par la présence d’un personnage central, souvent un prêtre.

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Toutes ces caractéristiques sont présentes dans le conflit qui traverse la communauté de Theresiopel. L’exaspération du sentiment d’appartenance communautaire oppose trois groupes, les nations « bulgare », « Paulichian » et « valaque ». Chacun d’entre eux est arrivé à une date différente, les deux premiers, des Bulgares catholiques, conduits par leur propre prêtre, et le troisième, par immigration progressive à partir des environs. Même s’ils jouissent du même privilège, l’opposition entre « Paulichianer », les derniers arrivés, et « Bulgares », n’a pas cessé au cours des années 1750 et 1760. La concentration du pouvoir communautaire – celui du juge et de ses jurés ou « sénateurs » – et des meilleures terres dans les mains des « Bulgares » est restée un sujet de mécontentement permanent pour les « Paulichianer ». La division des terres, que les « Bulgares » essayaient d’éviter en se basant sur les clauses de leur privilège de 1744, a constitué une bonne occasion pour les « Paulichianer » de régler leurs comptes avec le pouvoir villageois. Après des mois de procédures, ils parviennent ainsi à former une nouvelle communauté indépendante dans les marges septentrionales du finage [143][143] OeStA, FHKA, Nr. 217, f° 389-438 et f° 719r- 730r,....

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Le second cas se traduit quant à lui par des conflits internes qui peuvent être violents. Que des individus considérés comme étrangers à la communauté demandent à jouir d’un lopin de terre est vu comme une agression. Cette situation ne concerne que les anciennes communautés et non les colonies allemandes dans lesquelles les familles sont souvent installées depuis moins de 5 ans. Les maîtres de poste, les officiers militaires et les administrateurs impériaux qui bénéficient d’un vaste lopin dans la meilleure partie du finage doivent faire face à l’hostilité du reste de la communauté. C’est par exemple le cas du maître de poste (Cambiaturist) de Vracsegay qui porte plainte contre les habitants de cette communauté qui lui interdisent de s’installer sur sa terre et maltraitent ses bœufs [144][144] MOL, E 304, 4 cs., f° 388, 11/4/1773.. Mais dans la mesure où ils appartiennent à l’administration ou sont directement protégés par elle, les communautés villageoises sont plus promptes à contester la situation géographique et la taille de leur lopin que le principe même de leur droit à bénéficier d’une parcelle. Lorsque ce soutien s’efface ou n’est pas assez manifeste, les paysans prennent prétexte du lancement des opérations de division des terres pour s’emparer sans tarder des terres de cet étranger qui n’a pas voix au chapitre dans le règlement des affaires communautaires.

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La situation s’envenime lorsque des petits groupes considérés comme étrangers, des paysans immigrés très récemment ou, plus souvent, des artisans désœuvrés, se mettent en tête de revendiquer leur droit à la terre. Contrairement aux groupes sécessionnistes qui sont déplacés aux marges des finages, ces groupements réclament, et obtiennent, des terres au centre même du finage, sur les meilleurs sols. Ils entrent alors en concurrence directe avec la communauté villageoise qui les avait jusqu’alors tolérés, en tant qu’artisans sans terre ou travailleurs agricoles sur la terre des autres. Les règles du partage de la terre imposé par l’administration rentrent donc clairement en conflit avec les règles appliquées jusqu’alors entre les familles de la communauté.

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Cette situation est à l’origine de troubles graves que connaît la communauté de Caransebes en 1774. Le petit groupe des artisans allemands ainsi que les agents de la direction locale sont violemment pris à partie par une foule en colère et armée, qui les menace de mort [145][145] MOL, E 304, 7cs, N° 351, 5/1774..Ce mouvement inquiète d’autant plus l’administration qu’il s’agit d’un conflit interne à une communauté et non pas un cas de rébellion comme avaient pu l’être les oppositions sporadiques de certains villages à la division des terres. Ce n’est plus la pérennité de la réforme qui est en jeu mais la paix civile que le pouvoir habsbourgeois avait réussi à préserver depuis les années 1740.

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Ces failles apparentes dans l’unanimité de la communauté rurale ne remettent pas en cause nos premières hypothèses sur la vivacité de l’autonomie et de l’unité politique communautaire avant la réforme. Elles nous permettent au contraire d’approfondir notre conception de ce que représente la communauté rurale pour ses membres. Nous observons d’abord que la définition de l’administration ne recoupe pas toujours celle des habitants. Pour la première, il s’agit d’une unité agglomérée où est respectée l’homogénéité confessionnelle. C’est le lieu où les familles paysannes règlent leurs impôts et peuvent, individuellement, vaquer à leurs activités économiques. Les officiers de villages ne sont rien d’autre que des agents payés par la communauté pour effectuer les tâches correspondant au maintien de leur propriété et au paiement de leurs impôts. C’est au prêtre que revient la tâche de faire vivre la communauté d’âmes dont il a la charge. Pour les seconds, la communauté est souvent le groupe où s’organisent en commun les activités économiques. Elle est toujours un groupe auquel ils s’identifient et qu’ils défendent contre les agressions extérieures. L’écart entre la délimitation juridique et la démarcation sociale interne des communautés est d’autant plus forte que les villages sont peuplés. C’est là que nous retrouvons à la fois les groupes sécessionnistes, se concevant eux-mêmes comme une communauté autonome tout en n’occupant pas de village distinct, et les groupes étrangers cherchant à s’intégrer malgré le rejet du reste de la communauté. Les opérations de division des terres sont, de ce point de vue, des révélateurs et des catalyseurs de mécanismes de formation, ou plutôt de modelage progressif, des communautés dans une zone qui reste un carrefour de migrations européennes tout au long du xviiie siècle.

Influence et fonction sociale de la norme juridique

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La modernisation des modes de culture et d’élevage, du système fiscal, de l’administration des communautés, du régime de propriété et même des mœurs faisait partie de l’objectif des administrateurs à l’origine de cette réforme. Mais partis d’une conception très superficielle de la situation régionale, comptant sur une aspiration des petits paysans, pressurés par leurs knèzes, à la propriété, ils se sont vite heurtés à la réalité de la vie sociale, économique et politique des communautés villageoises dans le Banat. Le modèle « allemand », celui de l’agriculture, de l’organisation sociale et de l’administration censée être caractéristique des pays constituant le Saint-Empire, est restée tout au long des années 1770 la référence pour mesurer et juger les progrès et les retards des villages « nationaux ».

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Leur objectif principal n’était cependant pas là. Il s’agissait d’abord d’augmenter les revenus fiscaux de la province. Cela explique que si les impôts, toujours payés solidairement par la communauté, étaient régulièrement versés, un respect très approximatif du bornage, de la répartition des terres et des procédures de gestion des affaires communautaires – en particulier la tenue des registres – était toléré. Malgré le gonflement non négligeable du tissu administratif local, les possibilités de contrôle des fonctionnaires impériaux sur les communautés restaient assez limitées.

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Il est donc difficile de parler d’une normalisation rapide et profonde de la vie politique au village suite à la réforme cadastrale. Le nouveau cadre juridique est né de l’action conjointe des plans apportés par les administrateurs habsbourgeois et des conflits entre et dans les communautés. Nous pouvons donc nous demander si la réforme cadastrale doit être analysée, en elle-même, comme un des éléments de transformation sociale, ou bien simplement comme un outil, un catalyseur d’une évolution économique et sociale qu’elle n’a pas suscité. Isoler le facteur normatif n’a rien d’évident mais n’est pas impossible. Nous pouvons ainsi avancer quelques éléments de réponse concernant la structure des familles et la répartition des propriétés à l’intérieur de quelques communautés. Les données du recensement josephin de 1787 ont été heureusement conservées pour chaque village du Torontál. La comparaison de ces résultats avec ceux des conscriptions opérées dans les toutes premières étapes du cadastrage, en 1772-1773, nous permet d’étudier avec précision la situation dans 36 communautés orthodoxes situées dans l’ouest du Banat, à la frontière avec le comitat du Bács et des confins militaires.

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Les villages sont classés en fonction de la proportion de ménages propriétaires au moment du recensement de 1787. Dans presque tous les cas, la proportion est très inférieure à celle de 1773. Les chiffres supérieurs à 100 % dans la deuxième colonne ne doivent pas nous surprendre : ils correspondent à des communautés dans lesquelles des couples vivant chez un parent ont accepté de prendre un lopin en pleine propriété et, à terme, de construire leur propre maison. Cela signifie donc que l’opportunité offerte par la réforme cadastrale d’accéder à la propriété a bien été saisie. Elle entraîne donc l’éclatement d’un certain nombre de ménages multiples. À ce titre, l’objectif revendiqué par les promoteurs de la réforme, celui d’en finir avec cette forme familiale, semble avoir été rempli dans un premier temps.

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Mais, dans un second temps, l’effet de la réforme joue dans le sens inverse. Le nombre moyen de couples mariés par ménage augmente presque partout, ce qui dénote une proportion supérieure de ménages multiples. L’imposition de la nouvelle norme ne semble donc pas avoir modifié en profondeur les comportements démographiques. La scission des ménages multiples en unités plus réduites a pu être hâtée par le partage des terres mais ce modèle d’organisation familiale n’a nullement disparu et s’est, au contraire, renforcé dans les années qui suivent.

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Une analyse plus détaillée nous montre des évolutions fortement contrastées entre les villages. Dans certains d’entre eux, l’augmentation du nombre de couples mariés s’explique surtout, et même parfois exclusivement, par une augmentation du nombre de ménages (Gad, Dolacz, Gross Becskerek, Czernya, Partos, Velikigay, Marghitta, St Marton, Schurian, Rudna, Gyér, Csavos, Ofcsenicza, Soka, Jankahid). Dans toutes ces communautés, la proportion de ménages propriétaires est particulièrement basse. Les nouveaux ménages, constitués par des migrants venant de l’empire ottoman ou par des jeunes couples s’installant dans leur propre maison, n’accèdent pas à la propriété. Dans ces villages où voisinent des petits propriétaires et une population d’ouvriers agricoles, les ménages multiples restent l’exception.

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Dans d’autres villages, c’est au contraire l’augmentation de la taille des ménages qui explique la plus grande partie de la hausse du nombre de couples mariés (Boka, Aradacz, Elemér, Neuczina et dans une moindre mesure Bocsar et Beodra). Il s’agit aussi des villages dont les taux de ménages propriétaires sont les plus élevés en 1787. Pour Bocsar et Beodra qui ne se distinguent pas par des taux exceptionnels, c’est la taille moyenne du lopin, très largement supérieure à la moyenne, qui doit attirer notre attention. Cela signifie que, dans ces villages au moins, la pratique de la néolocalité chez les ménages propriétaires n’est pas répandue. La cohabitation entre générations et entre frères mariés d’une même génération est ici le garant de la conservation de la propriété familiale. L’importance des lopins attribués lors de la réforme cadastrale et la présence de vignes assurent par ailleurs l’indépendance économique de ces maisonnées. À l’intérieur des autres communautés, un accroissement du nombre de ménages s’ajoute à celui de leur taille. Dans le cas de Szécsan et de Gross Torak, le maintien à un niveau très élevé du nombre de propriétaires, la taille importante du lopin (pour Gross Torak) et la présence de vignes (pour Szécsan) indiquent que ces villages appartiennent au deuxième groupe. L’augmentation du nombre de ménages s’explique par l’installation des nouveaux arrivants sur des terres inoccupées.

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Les derniers villages, qui occupent le milieu du tableau partagent, à des niveaux différents, les caractéristiques des deux groupes signalés. Les effets de l’arrivée de nouveaux colons, d’ouvriers agricoles et de l’augmentation de la taille des ménages propriétaires sont associés. Nous avons ainsi mis en lumière deux comportements démographiques assez différents : celui des ménages de propriétaires relativement aisés qui ont tendance à former – ou à reformer, comme à Szécsan – des ménages multiples et celui des ménages d’ouvriers agricoles de taille plus réduite. Elle confirme une évolution observée par ailleurs, celle d’un développement tardif des ménages multiples dans certaines régions des Balkans.

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La mise en place du cadastre apparaît aussi comme une aubaine pour les familles. Elle accélère dans un premier temps le cycle d’évolution des ménages multiples, là où ils étaient présents, en provoquant leur éclatement. Ce modèle d’organisation n’est toutefois pas abandonné puisque nous assistons à une augmentation de la taille des ménages propriétaires : la norme juridique ne bouleverse donc pas la norme culturelle ou sociale préexistante. Elle semble même la conforter dans la mesure où le caractère indivisible des lopins a pour conséquence, pour le couple qui souhaiterait quitter la maison du frère propriétaire, de perdre son accès à la terre. Les ménages multiples ont ainsi tendance à se multiplier.

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Un autre effet de la réforme cadastrale est le blocage des terres, là où aucun terrain supplémentaire (Überland) n’est pas disponible. Les chiffres concernant ces terrains peuvent être trompeurs car il s’agit de la situation de 1773. Or, tous les Überländer signalés n’ont pas été colonisés dans le décennie qui a suivi, certains servant à l’élevage extensif de bovins. Les nouveaux arrivants sont alors condamnés à trouver du travail chez ceux qui les détiennent. Ils ne peuvent plus recevoir un lopin lors de leur arrivée dans la communauté, comme cela avait été possible tout au long du siècle. Ils sont, de plus, considérés comme des habitants de seconde zone. En effet, seuls les propriétaires ont le statut d’inquilini qui leur donne droit de participer à la gestion des affaires communautaires, d’être membres du conseil ou officier de village. Le cadastrage des terres a ainsi pour conséquence de tracer une limite politique et sociale rigide entre anciennes et nouvelles familles. La visibilité de cette opposition est d’autant plus forte que cette zone est caractérisée par une très forte croissance démographique à ce moment.

141

L’augmentation de 60 % du nombre de couples mariés sur 15 ans dans ces 36 communautés est là pour nous le rappeler. Ce taux ne semble pas exagéré. Entre 1743 et 1773, le district de Becskerek passe en effet d’environ 4 000 haitants à plus de 23 000, ce qui correspond à une croissance de 6 % par an, alors que celui de Csakova passe de 12 000 à 38 500, soit une augmentation de 4 % l’an. Ce très fort accroissement s’explique bien évidemment par le maintien à haut niveau d’une immigration en provenance des provinces ottomanes les plus proches.

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C’est sur ce point que nous pouvons retisser les liens entre vie familiale et vie communautaire dans l’application de la nouvelle norme juridique. Nous comprenons mieux la bonne volonté voire l’empressement des communautés de la plaine à appliquer la réforme cadastrale une fois les aménagements des années 1772-1773 (adaptation des règles de succession entre frères, conduite des opérations par les notables locaux, conservation de vastes terrains de parcours pour le bétail, etc.) actés par l’administration. Chaque ménage peut ainsi sécuriser son accès à la propriété tout comme sa participation aux affaires communautaires face au flux – visible – des nouveaux immigrés. Le partage des terres est un acte fort dans la vie politique de la communauté qui en profite pour exprimer ses griefs collectifs contre ses voisins ou la pression fiscale de l’État. Les auteurs et inspirateurs de ces pétitions restent les notables qui occupaient déjà les fonctions locales les plus en vue – les kmets et les knèzes. Ce sont aussi les plus gros propriétaires. Toutefois, le partage des terres les conduit à engager la quasi-totalité des chefs de famille et pour écarter le risque qu’une voix discordante s’élève à l’intérieur des communautés, pour geler le maximum de terres contre la menace d’une appropriation étrangère de terrains qui, s’ils se retrouvent sans propriétaires, sont laissés à la disposition du fisc. Un sentiment d’appartenance communautaire revigoré permet aussi de faire plus facilement bloc face à l’administration lorsque l’utilisation des Überländer par des étrangers est en jeu.

143

L’application négociée de la norme juridique doit donc être considérée par chacun des acteurs comme un effet d’aubaine à court terme : pour les fonctionnaires des districts, l’augmentation des rentrées fiscales est sensible et rapide ; pour les grands administrateurs, la conservation du cadre juridique original et l’introduction effective du cadastre dans les villages de la plaine semblent satisfaisantes même si les objectifs initiaux en termes de modernisation sociale et économique sont de moins en moins mentionnés ; pour les knèzes et les plus gros paysans, le danger d’un ébranlement des bases de leur pouvoir politique local est définitivement écarté par les formes de mobilisation communautaire d’apparence unanime auxquels la réforme donne lieu ; les plus petits paysans voient, quant à eux, la confirmation de leurs droits sur la terre et la consolidation dans la vie politique communautaire. Les tard-arrivés qui se retrouvent brutalement sans terre et sans droits, les Tsiganes qui sont contrôlés et taxés de manière plus tatillonne par l’administration et les colons allemands chez qui l’inflation fiscale a été la plus forte, sont les véritables perdants. La répartition des petites propriétés paysannes permet à leurs possesseurs de se placer, avec leurs héritiers, dans une situation plutôt enviable, celle de paysans dont l’indépendance économique est garantie. Ils sont préservés à la fois de la chute dans le salariat agricole et des empiètements des seigneurs qui s’installent au cours des années 1780.


Annexe

Évolution du nombre et de la structure des ménages dans les villages du sud-Torontál suite à la réforme cadastrale

Atlas

Carte 1 - Le Banat dans l’Europe centrale et balkanique (1750-1780)Carte 1
Carte 2 - Organisation administrative du Banat dans les années 1770Carte 2
Carte 3 - Évolution démographique et propriété foncière (1773-1787)Carte 3
Carte 4 - Grundzuteilungsplan eines entworfenen Idealdorfs (1772)Carte 4

Cette carte d’un village « idéal », conçue par l’ingénieur Johann Sax, se présente comme un modèle de cadastre. Elle est associée à une conscription, tout aussi fictive, datant du 11 décembre 1771. Ces deux papiers ne semblent pas avoir circulé parmi le personnel chargé du cadastrage sur le terrain car ils ont été réalisés avant la circulaire d’août 1772 qui en fixe les modalités définitives. Ce plan doit donc être considéré comme un document à usage interne du petit groupe d’administrateurs engagés à Temesvár dans la discussion de la réforme. La carte de Sax illustre néanmoins les principes des administrateurs pour l’organisation des finages : les maisons avec leur jardin individuel au centre, la prairie commune près du bourg, les 3 soles et la zone des prairies de fauche, terrains chacun divisés en lopins individuels numérotés ; au-delà de cette première ceinture, les terres supplémentaires (Überland) comportent quelques parcelles de vigne et un verger de pruniers. Le caractère orthogonal du plan viaire et du découpage des zones agricoles et des lopins individuels évoque les colonies allemandes créées ex-nihilo. Il révèle aussi une préoccupation des administrateurs de profiter du cadastrage des terres pour promouvoir l’ordre géométrique dans la démarcation des lopins et la réorganisation de l’espace bâti.

Source : OeStA, FHKA, Karten- und Plansammlung, L 079
Carte 5 - Perlasvarosch im Banat (1773)Carte 5

Perlasvarosch (aujourd’hui Perlas, en Serbie) est un village situé dans le district de Becskerek puis intégré dans les confins militaires allemands en 1766. Ce village porte le nom du président de la Landesadministration Don Francesco de Paula Ramon comte Vilana Perlas, actif entre 1753 et 1768. Il a été fondé en 1762 sur le site du village de Szighe dont les habitants avaient été évacués l’année précédente. Il doit alors servir de port sur la Tisza à la compagnie privilégiée de commerce de Temesvár qui y exporte les produits régionaux vers le littoral adriatique. Les conscriptions montrent l’existence de deux groupes bien distincts mais de taille équivalente : une population d’employés de la compagnie, en bonne partie catholiques, et une population de paysans, exclusivement orthodoxes.

Cette communauté sert de terrain d’expérimentation à la réforme, tout comme le village de Klein Becskerek, et connaît un premier cadastrage le 1er mai 1772. L’opération est reproduite en octobre, en même temps que les villages voisins. La présence de ce cadastre dans les archives viennoises s’explique par le rôle qu’il joue, accompagné d’une conscription, dans l’estimation des biens et des revenus de la communauté. Elle doit en effet être affermée à l’été 1773 à une nouvelle compagnie de commerce, après la faillite de la première. Il s’agit du premier exemple de plan cadastral banatais conservé jusqu’à nos jours.

Source : OeStA, FHKA, Karten- und Plansammlung, O 135
Carte 6 - Dorf Ujpecs im Torontaler Komitat (ca. 1790, 1774)Carte 6

Ujpécs (aujourd’hui Peciu Nou, en Roumanie) est un village du district de Temesvár, intégré en 1778 dans le comitat de Torontál. Colonie allemande fondée en 1724, il connaît une nouvelle vague d’immigration en provenance du Saint-Empire en 1764. Le recensement de 1787 signale 1091 habitants répartis en 205 familles dont 64 % sont propriétaires.

Il s’agit d’une copie de 1786 d’un plan réalisé en 1784, lui-même basé sur un premier cadastre de 1774, devenu hors d’usage. L’apparition des noms des responsables de la direction locale de division des terres à cette date, l’hauptmann von Specht et le gouverneur de district Johann Georg Walbrun, confirment cette hypothèse. Des modifications ultérieures ont été apportées en 1793 et 1797. Chaque couleur correspond à une zone au statut juridique et à l’usage agricole différents : jardins des manses, terrains supplémentaires (Überländer), prairie commune, prairies de fauches, les trois soles des terres arables, la forêt, les marais et le cimetière. Dans chaque zone, les parcelles portent un numéro noir correspondant à un des 139 propriétaires dont le type de session (complète, demie et quart) est précisé dans le tableau situé en bas à droite de la carte. Des lopins pour le maître d’école et le prêtre, exemptés de redevances, apparaissent à la marge de chaque zone. Le nom des propriétaires n’est pas précisé mais figure dans le livre des terres (Grund-Buch) tenu à jour par la communauté.

Source : OeStA, FHKA, Karten - und Plansammlung, L 020
Carte 7 - Gyrr possessionis mappa (1783, 1774), détailCarte 7

À Gyrr (Giera, en Roumanie), village du district de Csakova, intégré en 1778 dans le comitat de Torontál, Jacob Ehrler signale une population parlant serbe et valaque : d’après le recensement joséphin de 1787, 518 habitants, répartis dans 284 familles dont 61 % sont propriétaires. Le plan correspond au relevé du découpage des terres et des limites du finage (Reambulierung) par l’ingénieur caméral Rochus Petz en 1783, révisant la première division de 1774. Il comprend un texte explicatif des opérations d’arpentage et un tableau qui recense les types de session et leur répartition dans les différentes zones agricoles. Le signalement des bornes du finage est détaillé. À chaque angle, un « monticule » ou « tas » (Hiegel [~Hügel, allemand], gomila [serbe]) est représenté accompagné d’un numéro et d’une légende, où figure, en langue vernaculaire, le nom du propriétaire d’une cabane isolée (Salasch) située à proximité puis celui du responsable ou référent de cette borne, en langue allemande. Il s’agit de notables, souvent employés de l’administration camérale locale ou propriétaires terriens. Des membres féminins de leur famille sont aussi signalés en tant que référents : comme personne n’apparaît sur plus d’un repère à la fois, ce sont les filles ou les mères qui sont nommées une fois la liste des notables épuisée. Sur la portion de carte publiée, on iit ici les noms d’Anna, fille du seigneur Lukas von Gyertyarffy (n° 37), ou de Catarina, mère du seigneur Anton von Gyertyarffy (n° 43).

Source : MOL, S 12 Div 10 No 30
Carte 8 - Détail du Szombor Orig[inal] Eint[heilung] Plan (1783, 1775)Carte 8

Zombor (aujourd’hui, Szombor, en Hongrie) est un village situé dans le district de Csanád puis intégré dans le comitat de Torontál en 1778. Il s’agit d’une communauté fondée par des immigrés catholiques de langue hongroise en 1718. Le recensement de 1787 compte 975 habitants dans 176 familles, dont 66 % sont propriétaires d’une terre. Ce plan a été dessiné en 1783 par l’oberlieutenant et ingénieur Leopold Uberty, sur la base d’un premier cadastre datant de 1775. Il possède les mêmes caractéristiques que les deux précédents en ce qui concerne la représentation des zones agricoles, des lopins individuels et des « monticules » (halom [hongrois]) servant à borner le finage. À cause de l’importance des espaces inondables, les différentes zones agricoles sont plus intriquées qu’ailleurs. C’est le cas des trois soles, de la vigne, des champs de chanvre (Kender Földeck [hongrois]) et de tabac qui se partagent les rares terres arables à proximité du bourg. Les entreprises d’assèchement des marais sont visibles quant à elles à l’ouest du finage. Elles se remarquent par l’existence de vastes parcelles entourées de marécages et dépassant souvent 10 voire 15 ha (environ 20 à 30 jugères). Considérées comme des terres surnuméraires, elles ne sont pas intégrées aux sessions paysannes mais affermées à des propriétaires dont le nom, et pas seulement le numéro de la maison, est directement porté sur la carte.

Source : MOL, S 11 No 646 : 1
Carte 9 - Grund Berech[nung] des Dorfs Neme[schest] (1777), détailCarte 9

Nemeschest (Neme?e?ti, en Roumanie) est un petit village de montagne situé dans le district de Lugos puis intégré dans le comitat de Krassó en 1778. L’urbarium de 1780 signale seulement 21 familles dont 17 serfs avec tenure et 4 ouvriers agricoles avec maisons, n’occupant qu’une quarantaine d’hectares. Il s’agit du cadastre du village de Nemeschest réalisé par un certain Pierker, comprenant un tableau où sont calculées les superficies des terres soumises aux redevances. Situé dans une région accidentée, difficile à cartographier, ce finage n’est visité par la commission locale de division des terres qu’en octobre 1777, à la fin des opérations de cadastrage du territoire. Contrairement aux cartes précédentes, celle-ci présente un caractère sommaire en raison de la faiblesse de l’accroissement attendu de la contribution. La représentation de l’espace forestier, qui occupe plus des deux tiers du finage, est approximative, faute de pouvoir être affermé à une communauté aussi modeste. Seules les 68 parcelles étroites, rangées perpendiculairement à la rivière principale et portant le nom des 17 propriétaires, sont dessinées avec précision. Un des résultats de cette entreprise cartographique est la réduction de l’espace légalement utilisable par la communauté à cette étroite bande de terres à proximité du village

Source : MOL, S 11 No 746

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Notes

[1]

?apo -Žmega?, 1996.

[2]

Hajnal, 1965 ; Hammel, 1974 ; Kaser, 2000.

[3]

Ces différents facteurs sont énumérés comme étant ceux qui ont été traités de manière la plus systématique par l’historiographie depuis les années 1980 par Plakans, 2001, p. 264.

[4]

Todorova, 2001, p. 249-250 ; Doja, 2010, p. 352-353.

[5]

Kaser, 1995, p. 535 et suiv.

[6]

?apo -Žmega?, 1996, p. 391.

[7]

Kaser, 1995, p. 535 et suiv.

[8]

Lebeau, 2007.

[9]

Mol, E 303, E/ Verwalteramt Lippa, f° 22, 1724 ; Voir aussi le rapport du président de l’administration Hamilton en 1734 Hamiltons Bericht Chorographia Bannatus Temessiensis sub auspiciis novi gubernatoris edita (OeStA, HKA, Hs. 424, f° 5-7) et Kallbrunner, 1936.

[10]

OeStA, HKA, BA, Nr 204, 2/6/1765, 2/10/1766 et 5/4/1767.

[11]

La zadrouga est définie par Philip Mosely comme une « famille étendue composée de deux familles biologiques ou plus (père, mère, enfants mineurs), possédant la terre, le bétail et les outils en commun et partageant les mêmes moyens de subsistance » : Mosely, 1953, p. 220.

[12]

Varga, 1952 ; et Wellmann, 1980.

[13]

Stahl, 1959 et 1969 ; et Chirot, 1976a et b.

[14]

Rupp -Eisenreich, 1984, p. 95-100.

[15]

Ehrler, 2000 [ 1774], p. 198.

[16]

Ibid., p. 202. Il reprend l’idée émise par la commission Schlik enquêtant sur les pratiques de l’administration Perlas, (OeStA, HKA, Hs. 942a, Leopold Graf Schlik, Protocolla…, 1768, f° 22r).

[17]

OeStA, HHStA, Kabinettarchiv Zinzendorf, Karton Ungarn, Siebenbürgen und Banat’, Historische und Politische Nachrichten von dem Bannat Temeswar eingesammlet in den Jahren 1772 bis 177., 1772, f° 107.

[18]

Roman, 1992, p. 23-24.

[19]

Mosely, 1953, p. 219-230.

[20]

Löfgren, 1976.

[21]

Plakans, 2001, p. 164.

[22]

Laslett, 1974, p. 31.

[23]

Kaser, 1995, p. 552-564.

[24]

Résultats globaux des recensements faits à la veille du partage des terres, OeStA, FHKA, BA, Nr. 212, f° 284-289, 10/1772.

[25]

Consulter la synthèse de Wellmann, 1968 et celles de Varga, 1969 et 1965.

[26]

Fene?an, 1996 ; Landais, 2013.

[27]

Dans sa réalité juridique, politique et fiscale, la communauté (all. [Dorf]gemeinde, hon. k?zség, lat. pagus, srb. ???????, ro. comunitate) est considérée comme un territoire borné, peuplé par des sujets qui forment un groupe solidaire dans le paiement des impôts royaux et des redevances seigneuriales. Dans le Banat et en Hongrie, elle se distingue d’un côté de la puszta, terrain généralement désert, considéré comme un alleu – c’est-à-dire exempté d’impôts royaux – et des oppida et villes libres, de l’autre, qui sont des communautés disposant d’un privilège fiscal, politique et judiciaire plus ou moins étendu.

[28]

Griselini, 1780 ; Schünemann, 1935 ; Schimscha, 1939. Cet intérêt se poursuit après guerre dans une série de monographies locales publiées en Autriche et en Allemagne de l’Ouest dans le courant de la Donauschwäbische geschichte : cf. Feldtänzer, 2006.

[29]

La session (sessio [lat.], Ansässigkeit ou Session [all.], sessió [hon.]) est une unité de mesure. Elle correspond, dans les pays hongrois, à la superficie d’une terre travaillée par une famille dans l’année. Il faut attendre la réforme urbariale hongroise de 1767, transylvaine de 1768 et la réforme de division des terres dans le Banat en 1772, pour que la superficie des sessions soit officiellement fixée par l’État.

[30]

Plus particulièrement dans le fascicule n° 82 des Banater Akten (Hof Kammer Archiv [FHKA], Banater Akten [BA], Nr. 211 à 217, 1772-1778, Banater Einrichtungsgeschäft

[31]

Dans la sous-série E 304 des archives camérales (MOL, E 304, Landes-Einrichtungs-Hof-Kommission zu Temesvár, 1771-1779, 4. à 17. csomó).

[32]

Sur la circulation des expériences de réformes cadastrales dans la monarchie des Habsbourg, voir Lebeau, 2007. Sur l’introduction de la numérotation des maisons en Bohême-Moravie en 1770/72, qui sert d’exemple à la réforme banataise, voir Tantner, 2004.

[33]

Ces traits communs sont tirés des contributions de Clergeot, 2003, p. 57-61 et des conclusions de Jean-Claude Waquet au colloque sur les Cadastres en Europe à l’époque moderne, 2007.

[34]

Après la guerre austro-turque de 1737-39, un rescrit de la Chambre aulique du 20 novembre 1741 rappelle la règle selon laquelle « in dem Temesvarer Banat keine eigenthümliche Grundherrn einzuführen » : Baróti, 1893-96, t. 1, p. 58.

[35]

Ibid., p. 439, 19 juin 1752 et p. 226, 25 juin 1753.

[36]

Ibid., p. 225.

[37]

Baróti, 1893-96, t. 1, p. 431, 28 avril 1752.

[38]

Ibid., p. 329, 9 avril 1742.

[39]

C’est ce qu’écrit le président de la Landesadministration, le comte Clary-Aldringen ( 1768-1773), afin de justifier l’introduction de la propriété privée des terres dans son mémoire de 1772, OeStA, FHKA, Hs. 1045, Alleruntherthänigste Anmerkungen über die dermahlige Verwaltung und Verfassung des Temesvarer Banats, 1772, f° 14v.

[40]

OeStA, FHKA, BA, Nr. 66, f° 732-772.

[41]

Baróti, 1893-96, t. 1, p. 236, 08/12/1722.

[42]

OeStA, FHKA, Hs. 1. 126/1 et 2, Ignaz Fr[ei]h[err] von Kempfen, Gründlicher Bericht von dem Temeschwarer Banat […], 1760.

[43]

Les knèzes sachant signer de leur nom appartiennent aux plus grosses communautés. L’utilisation du Rabisch (cf. infra) est censée pallier l’illettrisme qui règne dans les villages (Rapport sur les arriérés d’impôts du district de Temesvár, 6/10/1751, MOL, E 303, 10 cs., E.h., f° 3v).

[44]

Ce sont les signatures des plaintes envoyées à l’administration régionale pendant la réforme de division des terres qui témoignent de la multiplication des Dorfs-Schreiber ou Notarius dans les communautés, même s’il est difficile de quantifier cette croissance. Un document de 1778 souligne cependant le manque toujours criant de notaires dans les villages et rappelle la nécessité de les instituer dans chaque village (MOL, A 99, 9 cs., Fasc. 22, f° 18).

[45]

Sur cette pratique, voir Petri, 1960. L’usage de ce bâton dans les opérations de prélèvement des impôts est par ailleurs décrit dans les points 19 à 22 du texte de la réforme fiscale thérésienne (OeStA, FHKA, BA, Nr. 89, f° 989-996v, 27/6/1774).

[46]

Baróti, 1893-96, t. 1, p. 207, 28/03/1749.

[47]

OeStA, FHKA, Nr. 163, f° 54r, 15/04/1760.

[48]

Ibid.

[49]

Un urbarium (du hongrois úr, « seigneur » et bér, « redevance, salaire ») est un contrat passé entre les communautés rurales et leur seigneur, précisant la nature et le montant des redevances seigneuriales et les droits des deux parties.

[50]

La 9e partie de l’urbarium du Banat précise les conditions de désignation des chefs de village. Elle reprend simplement le modèle prévalant dans le royaume de Hongrie : la présentation de trois candidats par le seigneur parmi lesquels la communauté peut choisir, en présence du représentant du seigneur (MOL, A 99, 14 cs., Fasc. 55 : In quo continentur Acta Urbarialia).

[51]

Baróti, 1893-96, t. 1, p. 444.

[52]

Circulaire du 30/5/1742, ibid., p. 193.

[53]

OeStA, FHKA, BA, Nr. 209, f° 114r.

[54]

Ibid., Nr. 66, f° 58v, 1740.

[55]

Ibid., fasz. 40-163, f° 25r, 19/12/1759.

[56]

MOL, E 304, 4 cs., f° 103v, 28/09/1772.

[57]

OeStA, FHKA, BA, Nr. 66, f° 194-219, 9/4/1749.

[58]

MOL, E 303, 119 cs., f° 691v, 1772.

[59]

OeStA, FHKA, BA, Nr. 66, f° 221v, 1749.

[60]

Le juge est, en Hongrie, le délégué du seigneur, même s’il peut s’opposer à lui dans certaines circonstances. Il ne bénéficie d’aucune exemption et est responsable de la répartition de toutes les charges seigneuriales : cf. Wellman, 1989, p. 537-550.

[61]

Les récits de la guerre turque de 1736-39 ne manquent pas d’exemples de telles trahisons. Ainsi, chez Dapontes, 1881, p. 104, 146 et 160 et chez Schmettau, 1772, p. 151, 162 et 173.

[62]

L’immigration massive vers la Russie de communautés entières de soldats-paysans des confins a, par exemple, lieu en 1750/51 : Schwicker, 1882. La fuite de villages entiers vers la Hongrie : Baróti, 1893-96, t. 2, p. 58, 6 février 1721 à propos du village de Kutvill ou p. 113, 15 mai 1753 à propos de Savran, ou la Valachie ottomane (ibid., p. 230, 19/5/1724 à propos des villages du district d’Orsova).

[63]

OeStA, FHKA, BA, Nr 204, 21/10/1761.

[64]

Arhiv Vojvodine (Novi Sad, Serbie), Ilirska dvorska Komisija i Deputacija - Be? (F 5), Fasc. i A, br. 1267, Nr 11, 8/11/1762, f° 2-14.

[65]

OeSta, FHKA, Hs. 495 a und b, Ungarn und Nebenländer, Ignaz Baron Kempfen, Votum über die Banatische Landes- und Bergwerksverfassung, Erster und zweiter Teil 1770, f° 313.

[66]

Historische und Politische Nachrichten…,op. cit., f° 122.

[67]

Ibid., f° 225.

[68]

OeStA, HKA, Hs. 942a, Leopold Graf Schlik, Protocolla…, 1768, f° 22r.

[69]

Cf. Schlick, Protocolla über die allher abgehaltenen Commissionen in betr der schriftlich angeeigten verschichdenen Anordnungen und Gebrechen im Tesmesvarer Banat, Erster und zweiter Teil, 1768 (OeStA, HKA, Hs. 942a et b)

[70]

Kulcsár, 2004, p. 315-329.

[71]

OeStA, FHKA, BA, Nr. 74, f° 4r et suiv.

[72]

Automate jouant aux échecs, mais cachant en réalité un véritable joueur, exposé dans les principales cours d’Europe jusque dans les premières décennies du xixe siècle. Cet appareil fut inventé en 1769 lors d’une de ses visites à la cour de Marie-Thérèse, date à laquelle il s’occupe déjà des affaires banataises.

[73]

Johann Wolfgang von Kempelen cumule plusieurs fonctions. Il est nommé conseiller caméral aulique en 1764, directeur de l’administration du sel en Hongrie en 1765 et s’occupe aussi de la mise en place de la manufacture de drap d’Apatin, dans le comitat de Bács.

[74]

Il est à noter que le Banat n’est plus, depuis 1759, sous la tutelle de la Chambre aulique viennoise mais de la HofBancoDeputation. L’ensemble de ses revenus ont en effet été alloués au remboursement des dettes contractées lors de la guerre de Sept Ans jusqu’en 1769.

[75]

« Relation Welche der Königl[ichen] Hungar[ischen] Hof-Kammer-Rath und Salz-Weßens-Direktor Wolfgang von Kempelen als Kaiserl[icher] Königlicher Commissarius über die ihm Allergnädigst aufgetragene Banatische-Impopulations-Untersuchungs-Commission den 10. Februar 1768 gehorsamst abgestattet hat » : OeStA, FHKA, Hs. 494.

[76]

Un jugère (jugerum [lat.], Joch [all.]), s’il correspond, comme dans le Banat à 1 600 Klafter carrés (et non 1 200 comme dans le royaume de Hongrie) représente environ 0, 5755 ha.

[77]

Son introduction dans le Banat est le but de la Société d’Agriculture du Banat créée directement par l’administration régionale : OeStA, FHKA, Nr. 204, 29/9/1763.

[78]

Ruegg, 1991, p. 144-153.

[79]

« Grundriß zu einer Sÿstematischen Landes-Einrichtung des Temesvarer Banats » : OeStA, FHKA, Hs. 996.

[80]

« Mein Gegenstand war nicht die Einrichtung eines willkürlichen Staats, sondern ich mußte immer manche vorkommende Fragen, und die Eigenschaften der Nation vor Augen haben. […] Allein wer diese Nation kennet, dem wird ihr guter Grund bald in die Augen fallen » : ibid., f° 3.

[81]

OeStA, FHKA, Hs. 496, f° 60r, 11/1769.

[82]

Le procès-verbal de cette commission est conservé dans le mémoire « Protocollum Commissionis dd° 20.21.22.23. et 24.t Martij 1769 Über das von dem hungar[ischen] Hof Kammer Rath v. Kempelen unter dem Titel : Grund Riß zu einer Systematischen Landes Einrichtung des Temesvarer Bannat’s eingereichte Elaboratum » : OeStA, FHKA, Hs. 997.

[83]

Le texte de cette instruction est conservée dans l’annexe C du mémoire écrit par von Kempelen à Vienne le 5 octobre 1770 où il reprend tous les points de sa réforme de la Landesadministration : OeStA, FHKA, Hs. 496 « Banat betreffende Landes- und Bergwerks Einrichtung ( 1770) », f° 60r et suivants.

[84]

Décret de Marie-Thérèse du 13 mai 1764. Le conseil aulique de guerre (Hofkriegsrat), présentant un premier projet à l’impératrice en 1768, doit composer avec la Hof-Banco-Deputation auquel le Banat est rattaché depuis 1759. Marie-Thérèse cherche à concilier les intérêts de ces deux institutions en exigeant que le relevé militaire prenne en compte les questions militaires mais aussi économiques dans le Banat.

[85]

Ce relevé est conservé aux archives militaires de Vienne (KA, B IX. A. 577) et a été numérisé : Az els? katonai felmérés : Erdély és a temesi Bánság, DVD, Budapest, 2005 [Le premier relevé militaire : Transylvanie et Banat de la Temes].

[86]

Instruction de janvier 1772, citée dans Böhm, 1867, vol. 1, p. 102-104.

[87]

MOL, E 304, 4cs, f° 267-268v.

[88]

Instruction signée par Clary et Tauber, le président de la commission de division des terres : MOL, E3 04, 4cs, f° 274-287r.

[89]

OeStA, FHKA, BA, Nr. 211, 1772.

[90]

OeStA, FHKA, L 079, Grundzuteilungsplan eines entworfenen Idealdorfs, 1772.

[91]

OeStA, FHKA, BA, Nr. 211, f° 28-31, 11/12/1771.

[92]

Ibid., f° 35-44, 1772.

[93]

Circulaire de la Landesadministration sur la redéfinition des compétences des officiers de district : MOL, E 304, 5cs, f° 158 et suivants, 17/6/1773.

[94]

Argument développé par le conseiller Schmidt devant plusieurs communautés villageoises en septembre 1772. En vain puisqu’il s’entend répondre que la volonté de l’impératrice était bien plus probablement de ruiner et de déchirer le pays puisqu’on voulait introduire des nouveautés : MOL, E 304, 4 cs., f° 113, 1/10/1772.

[95]

Sur la réforme scolaire dans le Banat, voir Tietz, 1966.

[96]

MOL, E 304, 5 cs., f° 382, 21/8/1773.

[97]

Ibid., 4 cs., f° 297, s.d.

[98]

Ibid., 4 cs., f° 113, 1/10/1772.

[99]

Ibid., 5 cs., f° 504 et suivants, 18/10/1773.

[100]

Nous ne connaissons que deux cadastres complets conservés dans ces archives, ceux de Zombor (MOL, S 11 N° 646: 1, 1783) et d’Újpécs (OeStA, FHKA, L 020, 1784), mais des relevés cadastraux partiels, datant des trois dernières décennies du xviiie siècle, sont aussi disponibles. Cf. Annexe.

[101]

Lettre signée à Hermannstadt, OeStA, FHKA, BA, Nr. 212, f° 761-765, 1/7/1773.

[102]

Circulaire de la Landesadministration du 16/4/1773 donnant la possibilité aux districts d’embaucher des vice-Oberknèzes (cité dans MOL, E 304, 5cs, f° 137, 1/6/1773).

[103]

MOL, E 304, 4 cs., f° 14-15, 1772.

[104]

Ibid., f° 267-287.

[105]

OeStA, FHKA, BA, Nr. 219.

[106]

Les villages de Szilasch, Szakosch, Vukova et Busiasch refusent purement et simplement d’appliquer la réforme, ce qui incite le conseiller Schmidt à faire intervenir directement la cavalerie et à arrêter les knèzes et quelques meneurs : MOL, E 304, 4cs, f° 113, 1/10/1772.

[107]

C’est le cas dans le village de Mali Gay [=Kis Gay] en septembre 1772 : OeStA, FHKA, BA, Nr. 212, f° 198r.

[108]

MOL, E 304, 4 cs., f° 51 et suiv., 22/10/1772.

[109]

Ibid., f° 226, 9/10/1772.

[110]

Landais, 2012.

[111]

MOL, E 304, 10 cs., f° 161-167.

[112]

MOL, E 304, 4 cs., f° 363, 6/4/1773 et f° 578, 14/5/1773.

[113]

MOL, E 304, 4 cs., f° 46.

[114]

Ibid., 10 cs., f° 44-58, 18/5/1775.

[115]

Ibid., 5 cs., f° 669f, 3/5/1773.

[116]

MOL, E 304, 4 cs., f° 207, 24/9/1772.

[117]

Ce principe est exposé dans l’introduction même de l’instruction de 1772.

[118]

C’est l’avis du conseiller de l’administration Tauber dès le mois de juillet 1773 : MOL, E 304, 5 cs., f° 735 et suivants, 9/7/1773.

[119]

Ibid.

[120]

MOL, E 304, 4 cs., f° 235, 9/1772.

[121]

Ibid., f° 46.

[122]

Ibid., f° 306, 28/03/1773.

[123]

MOL, E 304, 5 cs., f° 57 et suivants, 1/06/1773.

[124]

MOL, E 304, 4 cs., f° 182, 14/10/1772.

[125]

Ces chiffres sont tirés des descriptions des domaines vendus dans les mémoires conservés à Vienne : OeStA, FHKA, Hs. 799 et Hs. 800.

[126]

Point 32 de l’instruction de 1772.

[127]

Ce privilège concernant l’exemption des popes est contenu dans le diplôme accordé par Léopold Ier à l’Église orthodoxe serbe, aussi appelée « nation illyrienne ». Le nombre de popes est cependant limité à 2 par village de moins de 200 maisons, et à 3 dans les plus gros bourgs : OeStA, FHKA, Nr. 211, f° 506r. La jouissance du privilège est par ailleurs limitée au pope lui-même, sa femme et ses enfants mineurs. Ses autres parents proches en sont exclus (point 12 de l’instruction de 1772).

[128]

MOL, E 304, 5 cs., f° 523, 31/8/1773. La limite est fixée à 6 bœufs, 4 chevaux, 4 vaches, 6 cochons et 15 moutons.

[129]

Eau-de-vie (Brandtwein [all.], palinka [hon.]), généralement préparée avec des prunes ou quetsches (en allemand Zwespen).

[130]

C’est le cas du Tumulte de Franyova en 1777 : OeStA, FHKA, Nr. 166, f° 860, 14/3/1777.

[131]

MOL, E 303, 10 cs., E.h., 6/10/1751, f° 8v.

[132]

OeStA, FHKA, BA, Nr. 137, 1771, f° 128.

[133]

MOL, E 304, 4cs, f° 102, 28/09/1772.

[134]

OeStA, FHKA, Nr. 212, f° 800-805, 27/2/1773 : Circulaire du comptable Granßberger sur la réglementation des finances communautaires.

[135]

MOL, E 304, 5 cs., f° 471 et suivants, 19/11/1773.

[136]

Ibid., 10 cs., f° 44-58, 18/5/1775.

[137]

MOL, A 99, 14 cs., 57 fasc. Notarios Pagenses tangentia Acta, 18/9/1780, f° 570-592.

[138]

Ces chiffres proviennent des inventaires des archives nationales de Timi?oara : Direc?ia General? a arhivelor statului, 1966.

[139]

MOL, E 304, 5 cs., f° 134, 17/6/1773.

[140]

Ibid.. 10 cs., f° 2-4 et OeStA, FHKA, Nr. 215, f° 1026-1041, 3/6/1775.

[141]

Ibid., 7 cs., N° 587, 6/7/1774.

[142]

MOL, E 304, 5 cs., f° 659 et suivants, 5/5/1773.

[143]

OeStA, FHKA, Nr. 217, f° 389-438 et f° 719r- 730r, 6/5/1776.

[144]

MOL, E 304, 4 cs., f° 388, 11/4/1773.

[145]

MOL, E 304, 7cs, N° 351, 5/1774.

Résumé

Français

Des centaines de communautés villageoises, accoutumées à la libre occupation des sols de leur finage et à un contrôle superficiel de l’administration habsbourgeoise, sont confrontées à l’introduction d’une réforme cadastrale de grande ampleur dans les années 1770. Élaborée à Vienne par des administrateurs qui n’ont qu’une expérience fugace de la vie rurale régionale, cette réforme est conçue comme une tentative de modernisation sociale d’institutions retardataires : la famille élargie et la propriété communautaire de la terre. Mais l’étude des préconceptions des fonctionnaires éclairés n’est pas suffisante. La large place attribuée aux soi-disant « caractères nationaux » de l’agriculture régionale dans leurs discussions masque les enjeux politiques et sociaux de cette réforme. Une attention accrue envers l’application négociée de cette nouvelle norme juridique au niveau local est nécessaire. Elle permet alors de s’interroger sur le rôle respectif des normes juridiques garanties et introduites par l’État et les normes sociales et culturelles observables à l’échelle villageoise dans l’organisation de la vie familiale et communautaire.

Mots-clés

  • Balkans
  • cadastre
  • caractère national
  • communautés rurales
  • État moderne
  • Europe centrale
  • fiscalité
  • Joseph II
  • norme juridique
  • propriété foncière
  • zadrouga

English

From communitarian land-sharing to family landholdings. Village political life and land registry reforms in the Banat villages during the xviiith siècleIn the 1770s, hundreds of village communities, heretofore accustomed to freely occupying the soil of their territory with little if any oversight from the Habsburg administration, were suddenly confronted to the introduction of a far-reaching reform of the land registration system. This reform, conceived in Vienna by administrators with barely any experience of regional rural life, was meant as an attempt at socially modernizing two archaic institutions, the extended family and the collective ownership of land. But studying the preconceived notions of enlightened civil servants is hardly enough here. The recurring stress put on the so-called « national character » of regional agriculture throughout their discussions of the reform was a way to gloss over its political and social stakes. We must pay more attention to the negotiated implementation of this new juridical norm at the local level. Only then will we be able to question the respective influence, on one hand of these juridical norms guaranteed and promoted by the State, on the other hand of the social and cultural norms which can be identified at the village level in the ways family and community life was organized.

Keywords

  • Balkans
  • land registry
  • national character
  • rural communities
  • Early Modern State
  • Central Europe
  • taxation
  • Joseph II
  • juridical norm
  • landholding
  • zadruga

Español

Del reparto comunitario de la tierra a la propiedad familiar. Vida política y reforma catastral en las márgenes balcánicas de la monarquía de los Austrias en el siglo xviiiCentenares de comunidades, acostumbradas a la libre ocupación de los suelos de su término y a un control superficial de la administración austriaca, están confrontados a una reforma catastral de gran amplitud en los años 1770. Elaborada en Viena por administradores que solo tienen una visión fugaz de la vida rural en las provincias, se concibe esta reforma como un intento de modernización social de instituciones atrasadas: la familia amplia y la propiedad comunitaria de la tierra. Pero el estudio de los prejuicios de funcionarios ilustrados no basta: la importancia que se atribuye a supuestos « caracteres nacionales » de la agricultura de la zona en las discusiones esconde los aspectos políticos y sociales de dicha reforma. Hay que prestar más atención a la aplicación negociada de esta nueva norma jurídica a nivel local y regional. Lo que permite entonces cuestionar el papel respectivo de las normas jurídicas garantizadas introducidas por el Estado y de las normas sociales y culturales que se pueden observar a nivel de pueblo en la organización de la vida familiar y comunitaria.

Palabras claves

  • Balcanes
  • catastro
  • carácter nacional
  • comunidades rurales
  • Estado moderno
  • Europa central
  • fiscalidad
  • Joseph II
  • norma jurídica
  • propiedad de la tierra
  • zadrouga

Plan de l'article

  1. Élaboration et expérimentation de la réforme cadastrale
    1. Vie communautaire et familiale dans le Banat du xviiie siècle
      1. Sur le caractère national de l’organisation familiale et communautaire
      2. La situation dans le Banat à la lumière de données nouvelles
    2. Réformer la société banataise dans la perspective habsbourgeoise
    3. Les communautés villageoises avant la réforme
    4. Les institutions communautaires avant la réforme
      1. Les fonctions fiscales et judiciaires des institutions communautaires
      2. Le knèze, officier de village ou chef de la communauté ?
    5. La critique du pouvoir des élites villageoises par les administrateurs
    6. Le projet de division des terres et le modèle agraire colonial
      1. Wolfgang von Kempelen, acteur principal de la réforme
  2. Application et adaptation de la réforme
    1. Les 1res expériences de division et l’introduction chaotique du cadastre
      1. Une ambition d’abord mal servie par une cartographie inappropriée (1769-1772)
      2. Une cadastration de papier confrontée au réel (1772-1773)
    2. Le travail de terrain des directions locales
    3. Les communautés villageoises face au programme de division des terres
      1. L’instruction du 1er août 1772
      2. L’accueil mouvementé des agents recenseurs
      3. Des communautés qui saisissent une opportunité de régler leurs propres problèmes
    4. Division des terres et adaptation du système agraire des « nations »
      1. Les ménages multiples face à la nouvelle norme
      2. Adapter la réforme tout en sauvegardant les formes juridiques originales
      3. La fixation illusoire des Tsiganes
      4. Des colons allemands qui ne servent plus de modèles
    5. L’usage des terres non divisées et sa normalisation
      1. Déposséder les communautés des terres non divisées
    6. Normalisation progressive des institutions communautaires
      1. Réglementation des finances locales
      2. L’abaissement des knèzes
      3. Définition des membres et exclusion des étrangers
      4. Des conflits révélateurs des sentiments communautaires
    7. Influence et fonction sociale de la norme juridique

Pour citer cet article

Landais Benjamin, « Du partage communautaire au lopin familial. Vie politique et réforme cadastrale dans les villages du Banat au XVIIIe siècle», Histoire & Sociétés Rurales 1/2012 (Vol. 37) , p. 43-116
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2012-1-page-43.htm.


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