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Histoire & Sociétés Rurales

2012/2 (Vol. 38)


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Des années 1920 aux années 1980, les géographes qui ont étudié la question agricole sur les plateaux du sud-est du Bassin parisien évoquent la relative aisance des agriculteurs qu’aurait permise le vide démographique. Avant la généralisation de la mécanisation dans les années 1950, le manque de main-d’œuvre agricole avait conduit à laisser en friches les terres aux marges des finages. L’effort important de productivité connu depuis cinquante ans est une stratégie d’adaptation au vide, lié à la mécanisation, dans un parcellaire foncier réorganisé. Le productivisme raisonné s’impose dans les années 1980 au moment où les Chambres d’Agriculture départementales, de la Meuse à l’Indre, inquiètes de la médiocrité des rendements en grande culture, prennent la mesure des spécificités des terres à cailloux installées sur les calcaires jurassiques du Bassin parisien. Ces « petites terres » nécessitent des stratégies agronomiques et économiques appropriées reposant sur un choix limité de productions dans un système agricole simplifié économe en intrants.

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Des années 1950 aux années 1990, les choix de la modernisation agricole n’ont pas été linéaires. Ces territoires, aujourd’hui marqués par l’omniprésence du blé, de l’orge et du colza, ont été, dans les années 1960, des pays d’élevage bovin laitier. La pac de 1992, avec des paiements compensatoires à l’hectare de céréales et oléagineux apportant des revenus garantis, a conforté le système de production simplifié en grande culture. Cette prospérité quasi inespérée réactive une représentation ancienne exposée par certains géographes des années 1920 aux années 1950, selon laquelle l’aisance agricole des plateaux se serait construite sur le vide démographique, presque par défaut. En quoi le développement actuel résulte d’une histoire agricole marquée, de longue date, par la faible densité mais aussi de choix technico-économiques plus récents bien servis par les politiques agricoles des années 1960 à la pac de 1992 ? La construction de ce modèle repose sur les capacités de la main-d’œuvre à exploiter un vaste espace agricole dans un système spécialisé, productiviste, ayant appris à raisonner au plus juste ses coûts de production. Comment un espace hostile à l’individualisme agraire du xviiie siècle et considéré jusque dans les années 1930 comme impropre à la céréaliculture devient, à la fin du xxe siècle, un espace de grande culture prospère, marqué par la forte consommation de foncier par actif agricole ?

Les plateaux du sud-est du Bassin parisien : un exemple de développement agricole dans un espace vide

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Roger Brunet définit les plateaux de Basse-Bourgogne comme l’espace compris entre la Puisaye et le Bassigny, dont le plateau de Langres haut-marnais [1][1] Brunet, 1981, p. 256-275.. L’espace retenu dans cette étude, qui reprend ces délimitations, s’étend du Barrois haut-marnais aux plateaux icaunais de Basse-Bourgogne (Tonnerrois, sud Auxerrois, Châtillonnais, plateau de Langres haut-marnais, Barrois) dans les départements de l’Yonne, de la Côte-d’Or et de la Haute-Marne (carte 1).

Carte 1 - Les régions agricoles des plateauxCarte 1

Des espaces marqués par la faible densité de peuplement

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Ces espaces, situés au cœur d’une discontinuité de métropolisation, subissent des effets de polarisations externes à partir de Dijon, Auxerre, Saint-Dizier, Troyes [2][2] Bavoux, 1993.. Des routes historiques ont traversé ces plateaux, entre mer du Nord et Méditerranée, principalement selon une direction nord-sud : chemin marnais, chemin troyen et chemin bourguignon [3][3] Brunet, 1981, p. 79.. L’organisation méridienne des grands axes de communication est encore d’actualité (carte 2).

Carte 2 - Les régions agricoles des plateauxCarte 2
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L’autoroute A 6 (Paris-Lyon) rend aujourd’hui les plateaux de Bourgogne de l’Yonne rapidement accessibles aux Parisiens. Cependant, depuis la construction de l’A 26 (Calais-Reims-Troyes) et de l’A 5 (Nancy-Dijon), la « route des Anglais, Belges et Hollandais » [4][4] Bavoux, 1993. ne passe plus par Châtillon-sur-Seine. Si le plateau de Langres apparaît bien relié grâce à la fourche de Langres (A31 et A5), les sorties d’autoroute s’ouvrent sur un désert rural, à plus de 10 km des chefs-lieux de canton qu’ils desservent (Auberive).

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Les densités de peuplement actuelles sont faibles. Du Tonnerrois (canton de Noyers) à Auberive (plateau de Langres haut-marnais) s’étend un ensemble continu de densités inférieures à 10 habitants/km2. À part pour quelques cantons urbains (Chaumont, Nogent-en-Bassigny, Joinville, Tonnerre), les densités cantonales sont généralement inférieures à 30 habitants/km2. Les évolutions démographiques les plus récentes sont contrastées [5][5] Insee, 2009.. À la décroissance démographique du Châtillonnais, du Tonnerrois et d’une grande partie du Barrois, on peut opposer la vitalité démographique du Sud-Auxerrois et de cantons du périurbain lointain dijonnais où les taux de croissance démographique (1999-2009) sont supérieurs à 0,5 % par an.

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Le vide démographique n’est pas récent. Selon Jean-Louis Maigrot, que ce soit lors du dénombrement général de Champagne de 1773, lors du maximum démographique de 1851 ou de l’enquête de population de 1886, le peuplement haut-marnais apparaît peu dense, juste devant celui de la Lozère, de la Corse et des Landes [6][6] Au moment du maximum démographique (1851), la densité.... Ces contrées situées aux confins de la Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine ont été des territoires longtemps disputés. Les pays qui forment la Haute-Marne actuelle ont été livrés à une succession de guerres et de conflits, du xve au xviiie siècle, ne prenant fin qu’avec le rattachement de la Lorraine à la France. Pierre de Saint Jacob rappelle qu’entre la fin du xviie siècle et les années 1760, la Bourgogne du Nord, « située sur le chemin de la Comté, de l’Alsace, de l’Italie, est constamment traversée par les soldats du roi. La guerre est un trouble grave dans la vie des champs » [7][7] Saint Jacob, 1995, p. 176.. Dans la seconde moitié du xixe siècle, au moment du maximum démographique, les densités sont inférieures à 25 habitants par km2 au cœur du plateau de Langres [8][8] « Les cantons des plateaux calcaires de l’Est font....

Un espace de grande culture développée sur les « petites terres »

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Cet espace a été choisi pour sa continuité territoriale, sur trois départements, et pour les nuances internes de mises en valeur agricoles qu’il présente. Les plateaux du Barrois et de Langres en Haute-Marne offrent une proportion significative d’exploitations en systèmes mixtes grandes cultures-herbivores [9][9] Il s’agit d’une otex (Orientation technico-économique.... Les plateaux de Bourgogne de l’Yonne sont nettement plus spécialisés en grande culture. Les céréales et oléagineux représentent dans tous les cas plus de 70 % de la sau (Superficie Agricole Utile) en 1988 (rga) et rendent cet espace très dépendant des dispositions de la pac de 1992 et des marchés mondiaux du blé, de l’orge et du colza. Avec des superficies d’exploitation parmi les plus élevées de France à la veille de la réforme de la pac de 1992, les systèmes de production développés sur les plateaux sont moins intensifs que ceux du centre du Bassin parisien [10][10] Pierre, 2001.. Dès 1988 (rga), les exploitations de plus de 70 ha représentent plus de 60 % des exploitations du Châtillonnais, plus de 40 % de celles du plateau de Langres et du Barrois haut-marnais et elles occupent toujours plus de 80 % de la sau.

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Les espaces de grande culture se caractérisent par l’importance des superficies consacrées à la production de de grains, par la prédominance des exploitations de grande taille [11][11] Charvet, 1985. et par le critère du revenu par ha inférieur au revenu par unité de travail [12][12] Id., 1997.. Le modèle céréalier de grande culture du cœur du Bassin parisien s’est diffusé vers ses marges sud et est pendant la période où les prix des grains ont été garantis à un niveau élevé [13][13] Id., 1985.. Or, dans un marché mondialisé où les espaces de grande culture sont concurrents entre eux, le facteur agronomique intervient fortement dans la définition des coûts de production. Les plateaux du sud-est présentent des particularités agronomiques qui les distinguent des espaces de grande culture du centre du Bassin parisien. Développés sur l’auréole calcaire jurassique de celui-ci, ces espaces agricoles de plateaux se caractérisent par des sols minces à faible réserve hydrique comportant une forte proportion de cailloux, ce qu’on appelle également les « petites terres » (carte 3).

Carte 3 - Terres à cailloux de l’ouest au sud-est du Bassin parisienCarte 3
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Or, cela s’inscrit dans des problématiques de développement agricole et rural communes à un espace situé à la marge sud et est du Bassin parisien, entre les départements de la Meuse et de l’Indre. Menées sur un espace situé hors plateaux du sud-est du Bassin parisien, mais dans des contextes agronomiques comparables, les thèses de François-Paul Gay (1967), puis de Violette Rey (1980), apportent un éclairage comparatif intéressant à partir des évolutions de la Champagne du Berry. François-Paul Gay observe la transformation agricole des années 1950 qui opère un passage direct de la petite culture à la grande culture [14][14] Gay, 1967. Roger Dion redéfinit ce que les physiocrates.... Il montre une identité de problématiques liée aux petites terres, à la rareté de la main-d’œuvre agricole « une civilisation de l’espace et les problèmes de la technique qu’elle a mises en œuvre et qui n’ont trouvé leur solution qu’avec la mécanisation » dans ces espaces « où l’espace a longtemps été une charge » [15][15] Gay, 1967, p. 249.. Il relie historiquement la « servitude de l’espace » au « poids de l’économie du mouton » [16][16] Ibid., p. 250.. La thèse de Violette Rey sur « L’agrandissement spatial des exploitations agricoles » (1980) envisage la question foncière dans le département du Cher dans les années 1970. Elle définit une relation économiquement motrice entre grande surface, système céréalier et haut revenu agricole par actif [17][17] Rey, 1982, p. 9..

Dévitalisation rurale et prospérité agricole (1920-1990)

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À plus de soixante ans d’intervalle, des années 1920 aux années 1980, les auteurs peinent à caractériser ces espaces, entre prospérité agricole relative et dévitalisation rurale. Leurs impressions sont parfois contradictoires. Le décalage entre la vision d’une « région qui se meurt », d’un « pays de landes et solitudes boisées qui donne l’impression d’un désert » [18][18] Richard, 1929. et l’impression de relatif dynamisme ou « d’esprit d’entreprise du paysan du Châtillonnais » [19][19] Debesse-Arviset, 1928., « le caractère peu routinier des gens du plateau » [20][20] Richard, 1929 frappe ces auteurs. Marcelle Richard voit « les progrès agricoles réalisés et un surcroît sensible de bien-être » et constate que « ce pays [le plateau de Langres dans son ensemble c’est-à-dire Côte-d’Or et Haute-Marne] au sol pauvre peut nourrir une classe paysanne dans l’aisance » dans un espace « résolument tourné vers l’élevage où l’agriculture est devenue l’activité essentielle » [21][21] Ibid.. Marie-Louise Debesse-Arviset note cependant que, malgré le caractère du paysan du Châtillonnais, « plus entreprenant et acquis aux idées nouvelles que celui de contrées plus favorisées comme l’Auxois […] ce pays redevient un désert […] il n’a pas de vocation agricole » [22][22] Debesse-Arviset, 1928..

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Néanmoins, « la valeur de la terre est tombée si bas qu’il devient intéressant malgré sa pauvreté de l’acheter » [23][23] Ibid.. « Cette dépopulation intense a permis toute une série de transformations agricoles avantageuses » [24][24] Richard, 1929.. Au tournant des années 1940 et 1950, on observe des formes de modernisations agricoles dans un espace dont la médiocrité des sols est reconnue et on est surpris, à l’instar de Jean-Paul Moreau, du « développement inattendu d’un élevage laitier » [25][25] Moreau, 1958.. Pour autant, dès 1928, madame Debesse-Arviset avait noté l’extension des prairies artificielles sur un tiers de la sau en Châtillonnais. Trente ans plus tard, Maurice Dubois s’interroge sur « cette évolution radicale qui a fait d’un pays à blé et à moutons et aux rendements faibles, une région d’élevage laitier en plein essor qui sait revaloriser ses terres par des cultures presque inconnues jadis et s’assimiler les techniques les plus modernes » [26][26] Dubois, 1960, Introduction.. Ce n’est pas la prospérité qui étonne mais le fait qu’elle relève d’une appétence partagée à la modernisation, c’est-à-dire qu’elle ne soit plus seulement construite sur la faible densité d’actifs agricoles.

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Des années 1960 aux années 1980, Roger Livet (1965), Roger Béteille (1981) et Pierre Brunet (1984) confirment la réalité d’une relative prospérité agricole dans des espaces ruraux vides d’hommes. Roger Livet montre l’augmentation des cultures intensives destinées à l’élevage laitier dans les marges sud et sud-est du Bassin parisien, de l’Aube à l’Indre [27][27] Livet, 1965, p 40-41 et 91.. Ce sont des départements « un peu riches par défaut car peu numéreux » dans un espace du nord-est français « jeune, vide et à l’agriculture prospère, grâce à l’élevage laitier modernisé, quoique peu intensif » [28][28] Ibid., p. 152 et 154.. Quinze ans plus tard, dans La France du vide, Roger Béteille réaffirme que le vide peut être le siège d’une prospérité économique agricole « tant il est vrai que l’exode rural a souvent laissé aux agriculteurs ces régions peu diversifiées économiquement » [29][29] Béteille, 1981, p 191.. Il évoque un esprit pionnier et une transformation de l’agriculture trop souvent méconnue : « Les jeunes agriculteurs ont pris en mains le devenir de l’agriculture créant, dans la France du vide, des aires de reconquête ». Dans la Carte des mutations de l’espace rural français 1950-1980, la marge sud et est du Bassin parisien – du Poitou au Berry, aux plateaux bourguignons et lorrains – apparaît comme un ensemble « d’espaces ruraux en réelle transformation » [30][30] Brunetet al., 1984.. Les plateaux sont marqués par une triple originalité : le réaménagement parcellaire et la progression des moyennes et grandes structures ; la simplification des systèmes de production autour du blé, de l’orge et du colza ; une population peu nombreuse et peu variée faute d’autres activités notables, avec un semis de peuplement clairsemé [31][31] Ibid., p. 123-126.. Dans une étude menée de 1968 à 1974 à Minot, Marie-Claude Pingaud confirme ce décalage entre la situation agricole et les perceptions de l’espace rural. Isolée au cœur du plateau de Langres, Minot connaît des changements agricoles rapides au début des années 1970, sur des structures d’exploitation supérieures à quatre-vingts hectares [32][32] Pingaud, 1976. Au milieu des années 1960, des travaux.... À partir des années 1960, Minot est devenu « un bon pays » propre à la grande culture mécanisée. Bien qu’en 1970 les fourrages et céréales pour l’élevage laitier occupent près des deux-tiers de la sau, des charges de production plus grandes sont consacrées au blé tendre.

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Le décalage entre la dévitalisation rurale et la prospérité agricole apparente des plateaux calcaires est confirmé au début des années 1990 par Jean-Claude Bontron dans les travaux de typologie socio-économique des cantons français [33][33] Segesa-Datar, 1993.. Le constat d’une aisance agricole relative dans des espaces que la littérature géographique des années 1950 décrit comme des pays ruraux dévitalisés doit être mis en perspective. Les choix de développement, du xviiie siècle jusqu’au système actuel, restent liés à la productivité du travail agricole. Trois phases sont à distinguer. Le système ancien s’achève à la fin du xixe siècle par des grandes crises qui bouleversent les fondements de l’économie traditionnelle. La période de 1930 à 1960 correspond à une modernisation axée sur l’élevage bovin laitier. Les années 1950-1980, précédées d’une restructuration foncière importante, inaugurent un changement général d’orientation des systèmes de production avec des choix originaux de techniques et de pratiques agricoles.

Le système agricole ancien face aux crises (mi xixe siècle-années 1930)

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L’importance des surfaces forestières révèle la faiblesse démographique de ces régions même à des périodes où elle a apporté, par le commerce du bois et par les activités métallurgiques, un moyen de survie. Pour le tournant des xviiie-xixe siècles, les auteurs mettent en avant l’extrême médiocrité du milieu. À la fin du xviie siècle à « Montenaille, il est d’usage de cultiver le plateau pendant trois ans et de le laisser ensuite trois années ou davantage en jachère. Cette pratique est suivie dans tout le Châtillonnais. La terre est pauvre » [34][34] Saint Jacob, 1995, p. 10.. « Les friches tiennent partout une part importante des territoires : un tiers à Fontaine-en-Duesmois et à Villaine, la moitié à Bussy-le-Grand et les trois-quarts à Prairay » [35][35] Ibid., p. 12..

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Dans ces espaces forestiers où l’économie agricole et nourricière est repliée sur elle-même au milieu xixe siècle, la densité, calculée par rapport à la superficie agricole, se trouve nettement augmentée. En 1846, à Auberive, la densité est de 51 habitants par km2 cultivé contre 18 habitants/ km2 toutes surfaces confondues ; à Chateauvillain, 70 contre 18 [36][36] Maigrot, 1978, p. 17. ! Le maximum démographique intervient avant 1851 dans le Tonnerrois et le Châtillonnais, dès 1826 pour le canton de Cruzy-le-Châtel, en 1836 pour les cantons d’Aignay-le-Duc et de Baigneux-les-Juifs [37][37] Insee Bourgogne.. La crise des activités métallurgiques et des ressources forestières au milieu du xixe siècle précipite le déclin. La proximité de Paris, la présence de grandes vallées de communication (Yonne, Armançon) infléchissent, au xixe siècle, le devenir de ces espaces.

Un morcellement foncier accentué (fin du xviiie-début du xixe siècle)

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À la veille de la Révolution, la déclaration royale de 1766 sur les défrichements et l’édit des clôtures de 1770, qui matérialisent les principes physiocratiques, rencontrent peu d’écho en Bourgogne du Nord [38][38] Saint Jacob, 1995.. Malgré l’importance des forêts, des friches, des communaux et des contraintes collectives, l’individualisme agraire se heurte à des oppositions locales fortes jusqu’à la fin du xixe siècle. Toutefois, en 1767-1768, on compte 111 déclarations de défrichements dans le bailliage de Châtillon-sur-Seine, dont 45 pour les laboureurs qui se partagent 107 ha [39][39] Ibid., p. 356.. Les partages des communaux restent rares. Certes, quelques domaines de plusieurs dizaines d’hectares se constituent par échanges de terres. Toutefois, ces espaces d’openfield se caractérisent par un émiettement traditionnel lié au partage de l’espace de culture en trois soles, et aux servitudes collectives vivaces qui gênent considérablement la clôture des terres. Ce phénomène a été bien décrit par Roger Dion [40][40] Dion, 1934, 1991.. À la fin du xviiie siècle, « la grande exploitation a fait faillite » [41][41] Saint Jacob, 1995, p. 502. : « la concentration des fermes a mené à l’impossibilité de les exploiter convenablement. Un peu partout, on peut voir cette extension menaçante des terres incultes ». « Dans l’ensemble, les espaces où il y a le plus de communaux sont aussi ceux où les rendements céréaliers sont les plus faibles » [42][42] Béaur, 2000, p. 97.. En 1815-1820, les rendements céréaliers en Haute-Marne auraient été de 5 quintaux à l’hectare, de 5 à 8 dans l’Yonne, alors qu’ils ont supérieurs à 14,8 quintaux par hectare de la Plaine de France à la Picardie [43][43] Ibid., p. 163.. Le manque de prairies, de bétail et de fumures crée une véritable trappe de pauvreté et l’impossibilité de multiplier les attelages rend la question de la productivité du travail encore plus sensible : « À Essarois, on ne peut pas cultiver plus de 30 à 40 journaux, faute de bétail » [44][44] Saint Jacob, 1995, p. 502..

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Selon Gérard Béaur, les grandes fermes de la plaine de France étudiées par Jean-Marc Moriceau présentent un cas très poussé de concentration foncière par rapport au reste du Bassin parisien [45][45] Béaur, 2000, p. 101 ; Moriceau, 1998. Cette dynamique,.... À la fin du xviiie siècle, 98 % des propriétés paysannes ont moins de 5 ha sur le plateau de Langres [46][46] Clère, 1988, p. 49.. Si le recours au fermage permet d’élargir la taille de l’exploitation, Jean-Jacques Clère estime que seulement 30 % des paysans atteignent le seuil d’indépendance économique, qu’il fixe à 8 ha [47][47] Ibid., p. 27.. Les paysans ne se partagent que 17 % de la propriété du sol mais bénéficient de 17 % des terres laissées en communaux [48][48] Ibid., p. 26., les privilégiés – ecclésiastiques, évêché de Langres, abbayes, ordres religieux et quelques grands propriétaires nobles extérieurs à la région comme le duc de Penthièvre à Arc-en-Barrois et Châteauvillain – possédant les deux-tiers des terres. À Minot, en Bourgogne du Nord, Pierre de Saint Jacob souligne « l’énorme part de la propriété privilégiée » : 75 % des terres appartiennent au seigneur à la veille de la Révolution [49][49] Saint Jacob, 1995, p. 494.. Dans le Châtillonnais, les fonds ecclésiastiques issus des grandes commanderies et abbayes représentent 91 % des terres à Leuglay, 85 % à La Chaume, 82 % à Voulaines-les-Templiers [50][50] Saint Jacob, 1995.. En Basse-Bourgogne icaunaise, Jean-Paul Moreau souligne le poids relatif plus élevé de la petite propriété avant la Révolution Française malgré la présence significative de la grande propriété (les Louvois, la propriété ecclésiastique en Tonnerrois) [51][51] Moreau, 1958, p. 82. « À la fin de l’Ancien Régime,.... Cependant, même à Ancy-le-Franc, où ils ont leur château et où ils sont les seuls grands propriétaires, les Louvois ne possèdent « que » 50 % du finage.

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En Haute-Marne, la propriété paysanne passe de 18 à 28 % des terres juste après la Révolution française, mais à 43 % de la terre en 1835 [52][52] Clère, 1988, p. 240 et 313.. Au début du xixe siècle, dans quatre communes de Basse-Bourgogne icaunaise sur cinq, 75 % de la terre échappent à l’emprise de la grande propriété [53][53] Moreau, 1958, p. 82.. Parallèlement, une importante propriété communale subsiste. Elle dépasse encore 100 ha dans 90 des 260 communes de Basse-Bourgogne de l’Yonne au début du xixe siècle.

Vers 1850 : une économie agricole à la limite de sa capacité

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La forêt, la culture céréalière et le mouton constituent la base de l’économie agricole des plateaux, avec des différenciations internes liées au poids de l’industrie métallurgique, à la viticulture, à la vie de relations [54][54] Grâce au canal de Bourgogne (1832) et au chemin de....

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Au milieu du xixe siècle, le Châtillonnais et la Haute-Marne sont les premiers centres français de production métallurgique au charbon de bois grâce à la présence de minerai de fer, des forêts et de l’eau utilisée pour sa force motrice [55][55] Béguinot, 1979.. En 1845, un sixième de la population haut-marnaise vit directement d’une activité métallurgique pratiquée par des ouvriers-paysans – mineurs, bûcherons, charbonniers – qui disposent d’un lopin de terre et d’un élevage utilisant les communaux [56][56] Guyard, 1986, p. 15.. Les huit-dixièmes des ouvriers sont des travailleurs saisonniers et on compte parmi eux une main-d’œuvre flottante nombreuse [57][57] Benoit, 1996.. Une population importante travaille en aval de la production métallurgique (cloutiers). Bien plus que l’agriculture, c’est la sidérurgie qui permet de survivre, surtout dans les régions forestières du Nord-Châtillonnais où l’espace cultivé est très limité. Or, dès le milieu duxixe siècle, la fin des petites forges au stade artisanal affecte le Châtillonnais, le Barrois, le plateau de Langres haut-marnais et constitue un tournant majeur pour la Bourgogne du Nord [58][58] Inutile de revenir longuement sur les causes bien connues :.... De 1855 à 1875, la fermeture des 57 usines sidérurgiques du Châtillonnais, des 36 hauts-fourneaux, des 39 forges, des tôleries et clouteries, entraîne la perte de 3 000 emplois qui faisaient vivre 12 000 personnes. « Des bourgs presque uniquement peuplés d’ouvriers et d’artisans se sont vidés et les plateaux désormais réduits à la seule activité agricole sont déserts » [59][59] Dubois, 1960, p. 27..

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L’agriculture reste la seule base économique subsistante. Or, le système agricole ancien fondé sur la céréaliculture extensive et l’élevage du mouton semble inapte à faire bien vivre une population pourtant peu nombreuse. Le manque de fumures animales par insuffisance de l’élevage est un mal récurrent à cette époque dans la France de l’Est et du Centre-Est. Le taux de jachère nue dans la sau en Haute-Marne passe de 19,5 % en 1853 à plus de 30 % en 1902 [60][60] Maigrot, 1981, p. 33-50.. En Châtillonnais, le mouton mérinos s’impose au début du xixe siècle. Dès 1813, le département de la Côte-d’Or constitue le premier troupeau ovin en France [61][61] Béaur, 2000, p. 210.. En 1855, on compte 480 000 têtes de mérinos dans le Châtillonnais. À la fin du xixe siècle, au cœur du plateau de Langres, les moutons sont cinq fois plus nombreux que les bovins [62][62] Dubois, 1960, p. 29.. Le mérinos, élevé en plein air, apporte, outre de la laine pour les industries champenoises, l’essentiel du fumier servant aux cultures céréalières.

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En Basse-Bourgogne icaunaise, l’extension de la viticulture a été utilisée comme remède au surpeuplement. Au début du xixe siècle, à superficie égale, la vigne rapporte douze fois plus que les labours. Cependant, le vignoble s’est étendu à tel point que l’on commence à redouter de manquer de grains. De plus, on lui réserve le peu de fumures animales disponibles. Parallèlement, de l’Auxerrois au Tonnerrois ou à l’Avallonnais, « il n’est à peu près pas de communes sans communaux » [63][63] Moreau, 1958, p. 117.. Pour les trois-quarts des surfaces en Tonnerrois, il s’agit de bois qui fournissent l’affouage annuel. Un tiers des communes du Tonnerrois pratique encore la vaine pâture et le troupeau commun en 1930 ; entre un quart et un cinquième en Sud-Auxerrois. À Villon (Tonnerrois), les communaux occupent encore 45 % du territoire en 1946 [64][64] Moreau, 1958, p. 196..

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Pour autant, dans la première moitié du xixe siècle, une classe de cultivateurs aisés, renforcée par le dynamisme des maîtres de forges [65][65] Ibid., p. 170-172., encourage l’introduction des légumineuses et des plantes sarclées en remplacement des sombres. Dans la partie centrale et méridionale du plateau de Langres de Côte-d’Or et en Haute-Marne, les grands domaines sont moins importants et la pression démographique un peu plus forte que dans l’ouest du Châtillonnais. Pour la population d’ouvriers-paysans, très représentés en Châtillonnais et sur le plateau de Langres haut-marnais, le développement de la production agricole est impossible par manque de moyens, de cheptel, de fumures. La première révolution agricole pénètre à peine dans les années 1880 et la redistribution des terres doit attendre la fin du xixe siècle [66][66] Maigrot, 1981..

Une longue crise agricole du milieu du xixe siècle aux années 1930

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Les transformations radicales sont motivées par les crises céréalières, ovines et viticoles. Les traités de libre-échange de 1860, l’arrivée des blés d’Amérique du Nord et des laines importées d’Australie et d’Argentine entrainent l’effondrement des prix. Entre 1855 et 1930, l’effectif ovin diminue de 90 % en Châtillonnais. « La décadence de l’élevage du mouton compte parmi les causes qui ont déterminé la transformation radicale de l’économie rurale du Châtillonnais » [67][67] Dubois, 1960, p. 34.. En Basse-Bourgogne icaunaise, le repli sur la viticulture pousse les viticulteurs à planter, jusque dans les années 1870, des cépages hybrides pour la production de vins vendus sur les marchés parisiens. Or, dès 1864, avec l’extension de l’octroi de Paris à la banlieue, ce débouché vers la région parisienne s’est fermé. La crise phylloxérique de 1886-1891 frappe un vignoble très étendu. « Dans le seul Auxerrois-Tonnerrois, des 22 306 ha de vignes d’avant la crise, 938 seulement y échappent et 2 248 y résistent : plus de 85 % du vignoble est emporté » [68][68] Moreau, 1958, p. 133..

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L’exode qui soulage d’abord la communauté locale en vient, par son ampleur à la fin du xixe siècle, à déstructurer la société rurale traditionnelle. Dès la fin du xixe siècle, un nombre croissant de laboureurs et de petits propriétaires quittent la terre. La dislocation des pratiques communautaires s’opère des vallées vers les plateaux avec plusieurs décennies de décalage. Le recours à une main-d’œuvre étrangère (Belges, Polonais) est non négligeable, bien que moins marqué qu’au centre du Bassin parisien [69][69] Brunet, 1957, p. 382-384.. La « crise des ciseaux » des années 1920 frappe une économie agricole « moribonde » [70][70] Debesse-Arviset, 1928.. Les friches occupent plus de 30 % des superficies des cantons de Poissons, Joinville, Doulaincourt et Chevillon-en-Barrois, ainsi qu’à Auberive et Prauthoy sur le plateau de Langres [71][71] Maigrot, 1981, p. 53.. En Tonnerrois, à Arcy-sur-Cure, les cultures et herbages n’occupent que 10 % du sol, mais les friches 42 % et la forêt 48 % [72][72] Moreau, 1958, p. 192..

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Si la diminution constante du prix de la terre est un signe de crise, elle est aussi une opportunité [73][73] Debesse-Arviset, 1928, « Une terre de bonne qualité.... Albert Demangeon donne l’exemple du Barrois :

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« À Vaudrémont, dans la Haute-Marne, le village s’est tellement rétréci qu’un étranger au pays a racheté, avant la guerre [Seconde Guerre mondiale], par 116 contrats, 3 000 parcelles d’anciennes terres à blé, ensemble 180 hectares laissés en friches par leurs propriétaires […]. La population de la commune, constamment réduite, a replié son effort agricole sur les terres les plus rapprochées du village […]. Et la situation est presque pire dans les pauvres villages du plateau de Langres et du Châtillonnais. On ne compte plus les maisons qui tombent en ruine [74][74] Demangeon, 1946, p. 32 et 36.. »

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L’hémorragie démographique permet d’amorcer un processus de regroupement foncier qui se poursuit sur plusieurs décennies tant le morcellement de la propriété s’était accentuée au xixe siècle en Basse-Bourgogne et en Haute-Marne [75][75] Clère, 1988, p. 314.. Au cœur des plateaux, les grands domaines se maintiennent mieux que dans les vallées où la petite propriété paysanne est rapidement omniprésente. Dans la Vallée châtillonnaise, 90 % des terres cultivées appartiennent aux paysans au milieu du xixe siècle et les superficies d’exploitation de 30 ha sont considérées comme moyennes. Le regroupement du parcellaire cultural apparaît plus sensible en Tonnerrois et en Châtillonnais qu’en Sud-Auxerrois. Vers 1910, la superficie moyenne d’exploitation s’élève à 10 ha en Tonnerrois contre 6,5 ha dans le Sud-Auxerrois. Parallèlement, la grande propriété s’établit à 20 ha en Tonnerrois, contre 12 ha en Auxerrois. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le tiers des communes de Basse-Bourgogne est remembré. Sur les plateaux proprement dits, on connaît des ensembles non négligeables de 100 ha. Dans les vallées, la propriété de 30 à 40 ha s’affirme.

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Concernant le regroupement des parcellaires de propriété et d’exploitation, Jean-Paul Moreau et Maurice Dubois citent les données suivantes [76][76] Moreau, 1958, p. 184-185 ; Dubois, 1960, p. 35-36.. En Auxerrois, la petite (moins de 3 ha) et la moyenne propriété (3 à 12 ha), nettement dominantes, sont exploitées dans les années 1930 en faire-valoir direct à 98 % et 70 %, alors que la grande (12 à 30 ha) et la très grande (plus de 30 ha), ne le sont plus qu’à 19 % et 30 %. En Tonnerrois, où les superficies moyennes de propriété et d’exploitation sont plus grandes qu’en Auxerrois, la petite (moins de 5 ha) et la moyenne propriété (5 à 20 ha) sont exploitées à 80 % et 60 % en faire-valoir direct, alors que la grande (20 à 60 ha) et la très grande (plus de 60 ha) propriété est affermée à plus de 70 %. En 1929, la superficie moyenne des exploitations est de 46 ha en Châtillonnais mais seulement de 21 ha dans l’Auxois. Les moyennes et grandes exploitations dominent et les domaines de 100 à 150 ha ne sont pas rares. Pour autant le morcellement parcellaire reste une des principales contraintes gênant les transformations agricoles des plateaux [77][77] Jean-François Gravier, décrivant la situation à la.... Lorsqu’elle existe, la concentration du parcellaire d’exploitation et de la propriété rend possible la mécanisation qui pallie le manque de main-d’œuvre. Dès les années 1920 et 1930, les charrues polysocs, les moissonneuses-lieuses et les semoirs à engrais se répandent, d’abord en Châtillonnais, notamment dans la « Vallée ». La présence de quelques tracteurs dans le paysage au tournant des années 1940-1950 permet la multiplication des faucheuses et des râteaux moto-tractés.

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Marie-Claude Pingaud reconstitue l’histoire foncière de Minot entre 1835 et 1967 [78][78] Pingaud, 1968.. Le parcellaire de 1835 reflète une dispersion classique dans la France du Nord-Est de l’époque, d’autant que sur l’ensemble des plateaux de Basse-Bourgogne, le partage égalitaire est déjà la règle avant la Révolution française. À la fin du xixe siècle, on connaît une première étape de concentration des propriétés, sauf dans les écarts où les ensembles indivis se sont maintenus. En 1835, on relève 212 cotes pour 201 propriétaires sur 2 760 ha cadastrés. Un seul propriétaire possède ¼ des terres, alors que 130 propriétaires (à 41 % des habitants de Minot) se partagent 7 % des terres. En 1913, sur 2 897 ha cadastrés, on ne compte plus que 187 propriétaires (dont 102 résidents) mais les 16 propriétés de plus de 50 ha occupent 71 % des terres. Une fortune foncière issue de la paysannerie locale se forme à partir de l’effondrement des petits paysans, commerçants, artisans. En 1967, les 2 847 ha de terres cadastrées se répartissent en 151 comptes pour 137 propriétaires dont 78 résident à Minot et possèdent 52 % des surfaces ; une majorité possède moins d’un ha. La concentration s’est faite au détriment des propriétés de 1 à 10 ha. Dès 1920-1930, les quatre écarts représentant la moitié des terres de la commune sont acquis par des agriculteurs Luxembourgeois et Mosellans.

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Le retard dans la motorisation par rapport aux grandes exploitations du centre du Bassin parisien ou du nord de la France explique le maintien, jusque dans les années 1950, d’un élevage de chevaux important. Dans le Châtillonnais, à Aignay-le-Duc, on compte 70 chevaux pour 100 vaches laitières en 1948, à Salives 85 chevaux pour 210 vaches laitières [79][79] Dubois, 1960, p. 40.. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, René Colson compare les systèmes d’exploitation des « plateaux pierreux de Haute-Marne » avec un exemple « pris dans le centre du Bassin parisien » [80][80] Colson, 1950, p. 14-15.. En calculant le temps de travail nécessaire pour produire un hectare de blé, et le rendement obtenu, il met en évidence des conditions de production, de conduite des cultures, de mécanisation, de structures foncières très différentes. Selon son exemple haut-marnais, la parcelle qui fait généralement moins d’un ha, est éloignée en moyenne d’un km du siège de l’exploitation ; les exploitations du centre du Bassin parisien bénéficient de parcelles de plus de 10 ha. Pour cultiver un ha de blé avec attelage de chevaux, il faut 227 heures sur les plateaux hauts marnais, pour un rendement de 12 à 15 quintaux/ha. Si l’on utilise en partie la mécanisation, il ne faut « plus que » 167,5 heures, pour un rendement de 18 à 20 quintaux à l’ha. À la même époque, dans « les conditions favorables du centre du Bassin parisien », un ha de blé demande 40 heures de travail, avec mécanisation, pour des rendements de 30 à 40 quintaux à l’ha !

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Aussi, la fin des années 1930 et les années 1940 laissent-elles cet espace exsangue, après plusieurs décennies de crises agricoles et une dévitalisation rurale accentuée sur des plateaux peu diversifiés économiquement. Toutefois, le faible nombre d’agriculteurs subsistants permet de vivre dans une aisance relative ? si l’on se contente de peu ? sur des exploitations agrandies malgré le morcellement parcellaire, mais avec une proportion élevée de terres en jachère ou en friche. En l’absence de développement de la mécanisation et de la motorisation, l’espace agricole est trop vaste pour ceux chargés de le mettre en valeur et la friche en est le témoignage. Dans ce cas, la faible densité renvoie à la « servitude de l’espace » [81][81] Gay, 1960, p. 250..

La naissance d’un système de production à forte productivité

Le tournant des années 1930-1960

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Selon Maurice Dubois, l’économie du Châtillonnais a su, dès les années 1920-1930, diversifier les productions : la betterave industrielle s’y est développée dans les vallées, à côté du blé [82][82] Dubois, 1960,. Il décrit le rôle des sociétés locales d’agriculture, du Crédit Agricole, généralisé dans toute la Côte-d’Or en 1904 et très bien implanté dans le Châtillonnais, des syndicats d’élevage et de l’école d’agriculture de la Barotte à Châtillon-sur-Seine [83][83] Ibid., p. 35-36.. En 1951, un centre d’insémination artificielle est créé à Aignay-le-Duc. Le branchement électrique, généralisé au début des années 1950, facilite le développement de trayeuses électriques. À partir des années 1930, le Châtillonnais devient presque un pays verdoyant grâce aux cultures fourragères et aux prairies artificielles. En 1948, à Étalante, les agriculteurs consacrent 278 ha au blé, mais 709 ha aux prairies artificielles et temporaires. Cependant, en 1948, sur 64 000 ha de terres cultivées dans le Châtillonnais, 25 000 ha sont réservés au blé. Un assolement blé-seigle, avoine-orge fourragère, betteraves fourragères-trèfle s’impose. Les rendements en blé tendre passent de 8 quintaux à l’ha au milieu du xixe siècle à 15 en 1930 et 20 à 25 au début des années 1950 [84][84] Ibid., p. 44..

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En Basse-Bourgogne icaunaise, le développement de caves coopératives à Chablis et Saint-Bris dans les années 1920 a permis de maintenir un vignoble de petits propriétaires. Des années 1950 aux années 1970, une viticulture de qualité et étroitement localisée se reconstruit à Chablis [85][85] Gilbank, 1978.. Dans certains villages de l’ancien vignoble auxerrois, sur les versants de la vallée de l’Yonne, la culture des cerisiers a remplacé en partie la viticulture. Autour de la coopérative fruitière de Saint-Bris, un commerce s’est organisé en direction de Paris ou vers les fabriques de liqueur de Dijon. La cerise a permis de stabiliser momentanément la population entre les années 1930 et 1950. Depuis les années 1970, le vignoble du Sud-Auxerrois et encore plus celui du Chablisien connaît une évolution très différente du modèle agricole dominant des plateaux du sud-est du Bassin parisien.

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La création à Chablis d’une coopérative laitière en 1930 a permis d’amorcer dans l’Auxerrois la pratique de l’élevage laitier. Sur les plateaux du Tonnerrois et de l’Auxerrois, son développement est encouragé par la dynamique connue dans les vallées de l’Yonne et de l’Armançon. Un dispositif de coopératives, de centres d’insémination, essaime à partir de Laroche-Migennes d’où le lait peut être expédié à Paris : laiterie de Mailly-la-Ville, fromageries Paul Renard de Flogny, laiteries d’Argenteuil-sur-Armançon et de Vézinnes près de Tonnerre. Sur les plateaux du Tonnerrois, les tentatives de modernisation sont souvent le fait de grands domaines repris en mains par des exploitants hollandais aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Jean-Paul Moreau cite la ferme pilote de la Charité à Yrouerre, près de Noyers-sur-Serein, sur 102 ha ; grâce à l’utilisation d’engrais et au choix des semences, le blé atteint des rendements de 25 quintaux par ha [86][86] Moreau, 1958, p. 208-210.. Les cultures pour le bétail et les prairies artificielles occupent plus de la moitié de la superficie cultivée. L’élevage bovin laitier est développé à partir de la race Brune des Alpes.

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Le pourcentage élevé d’exploitations avec bovins (plus de 80 %) traduit l’importance des systèmes de polyculture-élevage (rga de 1955). Or, dans les années 1950-1960, la révolution agricole qui amène la France à devenir une des premières puissances exportatrices de grains, trouve un écho favorable sur les plateaux. La mécanisation et la tendance générale à la spécialisation céréalière et oléagineuse du système originel de polyculture-élevage permettent l’utilisation d’une plus grande sau par une population agricole réduite. Dès 1955, la Vallée châtillonnaise se distingue par le bon niveau d’équipement (55 % des exploitations ont un tracteur), alors que la région Montagne-plateau de Langres haut-marnaise (34 %) accuse un retard par rapport à l’ensemble des plateaux du sud-est du Bassin parisien. Toutefois, le niveau d’équipement des plateaux est inférieur à ce que l’on rencontre en Champagne crayeuse (Aube, Marne, Yonne), où le pourcentage d’exploitations ayant un tracteur est de 62,4 % en 1955 (rga).

Vers une grande culture agro-exportatrice et consommatrice de foncier

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À partir des lois d’orientation agricole (1960-1962) et de l’adhésion à la pac qui donne aux productions céréalières un statut privilégié, les agriculteurs des plateaux sont encouragés dans l’agrandissement accéléré des exploitations de grande culture pour compenser des rendements qui sont de 25 à 30 % inférieurs à ceux obtenus dans le centre du Bassin parisien. Le Sud-Auxerrois, le Tonnerrois et le Châtillonnais sont qualifiés par Jean Chiffre de « zones dynamiques » en Bourgogne au point de vue des transformations de leur agriculture entre 1950 et 1980 [87][87] Brunetet al., 1984, p. 68-71..

Les réaménagements fonciers et parcellaires

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Au début des années 1950, la politique de reconquête des friches est impulsée par Edgar Pisani, préfet de Haute-Marne. Selon l’inventaire cartographique réalisé de 1952 à 1960 dans 12 départements [88][88] Ardennes, Aube, Côte-d’Or, Marne, Haute-Marne, Meurthe-et-Moselle,..., la Haute-Marne, la Côte-d’Or et l’Yonne sont les plus touchées (tableau 1). Les communes du plateau de Langres et du Barrois haut-marnais présentent de vastes concentrations de terres incultes qui nécessitent un plan d’aménagement.

Tableau 1 - Évolution des surfaces en friches selon les enquêtes agricoles, 1870-1953Tableau 1
Source : sefe, Cointat, 1963, p. 130-134
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Les articles rédigés au début des années 1960 et les bilans réalisés dans les années 1980 donnent une indication des principales actions [89][89] Roger, 1984.. La Société d’Aménagement des Friches et taillis pauvres de l’Est (safe) [90][90] On rajoute le Jura aux 12 départements cités., créée en 1960, a fait le pari du vide comme condition de la prospérité agricole [91][91] Morel, 1962.. On privilégie clairement les agrandissements sur les installations, « les aménagements de type économique plutôt que l’aménagement de type social » [92][92] Cointat, 1963.. Tous départements confondus, 8 000 ha de friches et taillis pauvres ont été réaménagés dont 35 % en Haute-Marne. La safe a poussé les agriculteurs à considérer la friche comme la perte d’un potentiel agricole important, encourageant des regroupements et des échanges de parcelles par défrichements spontanés. Les remembrements se sont multipliés dans les années 1950 et 1960 avec retard par rapport au centre du Bassin parisien. Les plateaux sont cependant plus remembrés que les régions agricoles voisines. Plus de 90 % des communes haut-marnaises remembrées (116 communes) entre 1952 et 1960 appartiennent au Barrois [93][93] Roger, 1984. ; cela contraste avec le Bassigny voisin. Un mouvement de défrichement à l’intérieur des exploitations, qui agrandissent leur espace de culture en récupérant des terres incultes, accompagne les actions de remembrement [94][94] Pierre, 2009..

Tableau 2 - Taux de friches en Haute-Marne, en Barrois et « Montagne » (plateau de Langres)Tableau 2
Source : Inventaire détaillé des friches et forêts du département de la Haute-Marne, rapport de synthèse, safe, Ministère de l’agriculture, 1960

Un modèle agricole consommateur de foncier

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Le modèle agricole qui s’impose dans les années 1960-1980 s’apparente à un système extensif de production adapté aux régions vides, comme le suggère Joseph Klatzmann pour la Haute-Marne [95][95] Klatzmann, 1979, p. 120-123..

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Des années 1970 à 1988 (rga), la sau se concentre dans les exploitations de plus de 100 ha (plus des 2/3 de la sau dès 1970). En 1955 (tableau 3), le Châtillonnais se détache pour le pourcentage élevé d’exploitations de plus de 100 ha (13 %). Sur les plateaux de Bourgogne de l’Yonne (hors viticulture), les exploitations de plus de 200 ha exploitent plus de 20 % de la sau en 1988 ; plus de 27 % sur le plateau de Langres (Côte-d’Or et Haute-Marne). Dans le canton de Vermenton (Sud-Auxerrois), les sau moyennes ont plus que doublé de 1970 à 1988, passant de 39,4 ha à 96 ha par exploitation.

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Entre 1970 et 1988, la population agricole des plateaux diminue plutôt moins vite que dans les régions agricoles voisines. Toutefois, dès 1970, le nombre de personnes-années-travail pour 100 ha de sau est inférieur à 3 sur les plateaux ; il est inférieur à 2 dès 1988.

Tableau 3 - Sau moyenne par exploitation en hectares, par région agricole(*)Tableau 3

(*) L’importance de la viticulture conduit à diminuer les superficies moyennes

Source : scees rga
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De 1970 à 1988, la densité de population agricole pour 100 ha de sau passe de 8 à moins de 4, même si elle se maintient mieux en Haute-Marne grâce aux systèmes mixtes de production avec lait. Sur les plateaux, un actif agricole réussit à exploiter en 1988 deux fois plus de sau qu’il n’était en mesure de le faire en 1970 grâce à la mécanisation. Les moissonneuses-batteuses, équipement central des systèmes de production de grains, sont acquises en propriété individuelle dans 63,3 % des cas sur le Plateau de Langres haut-marnais, dans 80 % des cas en Vallée châtillonnaise (tableau 4). Avec une superficie en céréales et colza de plus de 100 ha par moissonneuse (Vallée châtillonnaise, plateaux de Bourgogne de l’Yonne) [96][96] Dans les régions de grande culture du centre du Bassin..., les achats en commun trouvent vite leurs limites techniques. En 1988, 90 % ou plus du matériel indispensable au système de production agricole dominant des plateaux est utilisé en propriété individuelle.

Une gamme de productions réduite

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À partir des années 1980, la gamme des cultures est réduite au profit de l’orge, du blé tendre et du colza comme tête d’assolement. Dans les années 1980, la Côte-d’Or et l’Yonne sont les deux premiers départements français pour la production de colza alors que, dans les années 1950, le colza est surtout produit au centre du Bassin parisien [97][97] Charvet et Belliard, 1979..

Tableau 4 - Utilisation des moissonneuses-batteuses sur les plateaux de 1970 à 1988Tableau 4
Sources : scees rga
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Il devient une excellente tête d’assolement dans les terres à cailloux [98][98] Cetiom, 1977.. Les rendements sur les plateaux de Bourgogne de l’Yonne sont, au début des années 1990, inférieurs de 10 quintaux à l’ha à ceux obtenus au centre du Bassin parisien, mais leur variabilité inter-annuelle est plus faible : de 27 à 32 quintaux à l’ha sur les plateaux de Bourgogne, contre 27 à 40 quintaux à l’ha au cœur du Bassin parisien.

L’évolution de l’élevage laitier

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Les cultures fourragères se maintiennent à un niveau supérieur à 20 % dans les terres labourables du Barrois et du plateau de Langres (Haute-Marne) et la sau conserve une part importante des prairies permanentes (plus de 30 % en 1979 sur le plateau de Langres haut-marnais). En Châtillonnais, sur le plateau de Langres et en Barrois haut-marnais, plus des deux-tiers des exploitations possèdent encore un troupeau de vaches laitières en 1970. Malgré les quotas laitiers de 1984, la production est maintenue en

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1988 dans 36,8 % des exploitations du Barrois et dans 41,5 % de celles du plateau de Langres haut-marnais [99][99] L’élevage laitier haut-marnais bénéficie d’un héritage....

Tableau 5 - Importance des cultures de blé, orge et colza en 1988Tableau 5
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Toutefois, la restructuration de l’économie laitière est rapide. De 42 établissements laitiers en Haute-Marne en 1980, il n’en reste plus que 14 en 1999. Dans les années 1990, quelques groupes privés et coopératifs, dont Bongrain qui a son siège à Illoud en Haute-Marne, encadrent cette production. Au début des années 1990, Elnor-Sodiaal (55 millions de litres), Besnier-Lactalis (50 millions de litres), Bongrain (45 millions de litres) et Entremont (37 millions de litres) se partagent la plus grande part de la collecte départementale. La transformation fromagère privilégie l’Emmental (trois usines pour Entremont) avec l’Emmental grand cru Label Rouge. Besnier-Lactalis rachète en 1996 la fromagerie des Vignottes à Pancey (canton de Poissons) et la fromagerie de la société Marcillat qui collecte dans le sud de la Haute-Marne et en Côte-d’Or. L’entreprise Bel, basée à Vénarey-les-Laumes en Côte-d’Or, collecte 8,5 millions de litres dans le secteur de Châteauvillain. Un dernier collecteur privé, Germain-Triballat, ramasse le lait du sud du Plateau de Langres jusqu’en Côte-d’Or, pour 10 millions de litres. Quelques petits producteurs privés subsistent en Bassigny ; ce sont des transformateurs fromagers pour le Langres et l’Emmental. Des coopératives de dimension locale dans le sud de la Haute-Marne collectent 8 à 9 millions de litres de lait.

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En Côte-d’Or, 75 % des éleveurs laitiers ont cessé leur production entre 1979 et 1988 mais le Châtillonnais représente encore 50 % de la collecte laitière départementale au profit de Bel et Sodiaal-Elnor. Des petits collecteurs se maintiennent à Baigneux-les-Juifs (29 adhérents, pour plus de sept millions de litres de lait dont 17 % est destiné à la production de l’Époisses) et à Châtillon-sur-Seine où la coopérative collecte 24 millions de litres en 1990. L’usine Bel de Vénarey-les-Laumes est la principale unité de transformation laitière en Côte-d’Or. Les autres établissements sont des petites entreprises de production aoc, comme Berthault à Époisses ou de produits frais. 80 % du lait quitte le département sans transformation. En 1991, les plateaux, tant en Côte-d’Or qu’en Haute-Marne, bénéficient de la définition de deux aoc fromagères, l’Époisses et le Langres.

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La modernisation de l’économie agricole des plateaux s’effectue d’abord par l’élevage laitier. À partir des années 1960, la réorganisation parcellaire et le développement rapide de la mécanisation permettent de reconquérir un vaste espace de culture sur des structures de production améliorées et agrandies. Dans les années 1970 et 1980, les évolutions vers la grande culture sont rapides. La grande culture se développe d’autant mieux que, dans des espaces de faible densité d’actif agricole, le système blé-orge-colza propose des charges de travail allégées par rapport à l’élevage laitier. Les quotas laitiers de 1984 accélèrent l’abandon de la production laitière. Les exploitations se spécialisent en grande culture en fonction des gains de productivité définis selon la capacité d’un actif agricole à exploiter un vaste espace de culture. Le modèle par consommation de foncier est en place. S’il s’adapte à la faible densité d’actifs agricole, il contribue aussi à l’accentuer.

Un productivisme raisonné

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Dans un système de production laissant davantage de place aux prairies temporaires, la contrainte des cailloux n’apparaissait pas aussi forte. Elle est devenue un sujet agro-technique central au moment où la grande culture céréalière mécanisée se développe. Le manque de profondeur du sol et de réserve en eau, l’impossibilité de labourer à 30 cm, l’excès de cailloux, la pente parfois forte, nécessitent des choix techniques spécifiques.

Produire dans les cailloux : comment diminuer les coûts ?

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Le colloque « 24 heures des petites terres » organisé au lycée agricole d’Auxerre les 19, 20 et 21 juin 1985 rassemble les réflexions menées en Poitou-Charentes, sur les terres de la Champagne berrichonne, dans les départements du Cher, de l’Indre, de la Haute-Marne, de l’Aube, de l’Yonne, de la Côte-d’Or, de la Meuse, de la Meurthe-et-Moselle [100][100] 17 sites d’observation ont été étudiés et classés sur.... L’Action Agronomie Barrois Bourgogne (1988) réalise une plaquette précisant la nature et la typologie de ces sols. La recherche d’intensification de l’usage du sol reste toutefois raisonnée. Elle doit tenir compte de rendements médiocres, de surcoûts en matériel, de difficultés de fonctionnement des semoirs.

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Des opérations de broyage des cailloux se développent dès la fin des années 1970 lorsque les machines prototypes sont expérimentées à Nitry sur les plateaux de Bourgogne de l’Yonne (figure 1). Les premiers utilisateurs constatent une augmentation des rendements de 7 à 10 quintaux à l’ha (techniciens Chambre d’Agriculture de l’Yonne enquêtés en 2000). Des années 1970 au début des années 1980, chaque agriculteur broie en moyenne 10 ha par an en lançant la machine directement sur la parcelle. La pratique de l’andainage avant broyage, mise au point à la fin des années 1980, permet de broyer de 2 à 4 ha par heure. À la fin des années 1980, les agriculteurs traitent en moyenne 30 ha de terres par an. Le broyage, coûteux, diminue les frais d’entretien des autres outils et, dans une conjoncture de prix céréaliers garantis à un niveau élevé, il pousse à mettre en culture des parcelles difficiles à travailler. À la fin des années 1990, chaque parcelle a connu trois à quatre passages de la machine et on ne l’utilise plus qu’occasionnellement. En rendant les cailloux plus petits, on diminue les pertes de graines au moment du semis (tableau 6).

Tableau 6 - Pertes de pieds à la levée d’un blé d’hiver. Trois essais de broyage menés dans l’Yonne et en Haute-MarneTableau 6
Sources : Action Agronomie Barrois-Bourgogne, 1988
55

Parallèlement, les Chambres d’Agriculture et l’Institut Technique des Céréales et des Fourrages (itcf) travaillent sur les densités de semis. En dispersant davantage les graines (350 au m2 en 1989 contre 400 en 1970), on réduit le nombre de grains bloqués par les cailloux, sans diminuer les rendements.

56

Les pratiques simplifiées de travail du sol sont également adoptées. La remise en cause du labour date de la fin des années 1960 en France. Les premiers essais ont été menés sur les terres à cailloux de la Meuse [101][101] Itcf, 1985.. Les techniques de non-labour permettent d’éviter de faire remonter les cailloux, limitent la casse de matériel et autorisent une augmentation de la productivité. Le semis simplifié ne nécessite pas l’acquisition de nouveaux matériels. La charrue est remplacée par des outils à dents qui travaillent le sol sur une dizaine de centimètres de profondeur. Le labour n’a cependant pas complètement disparu. Afin d’éviter le développement de plantes parasitaires, on passe la charrue, moins profondément qu’avant, une fois tous les quatre ans. Dans les années 1980-1990, le travail simplifié du sol est beaucoup plus pratiqué sur les plateaux du sud-est du Bassin parisien et en Champagne du Berry qu’il ne l’est en Champagne crayeuse [102][102] Enquêtes Chambres d’Agriculture de l’Aube et de la.... Sur les plateaux calcaires, la mono production culturale définit des pointes de travail ciblées dans l’année qui incitent au travail simplifié. Ces techniques répondent autant à une augmentation de la productivité du travail qu’à la diminution des charges de production.

57

Dès les années 1980, les Chambres d’Agriculture ont promu les pratiques agricoles raisonnées sur les plateaux dans le but de maintenir le revenu par ha en limitant les engrais et intrants. Dès 1977, la Chambre d’Agriculture de Haute-Marne met en place, avec 30 agriculteurs, une formation à la fertilisation raisonnée. À la veille de la mise en place de la directive Nitrates (1991), on met souvent beaucoup moins de 170 unités d’azote à l’ha sur les plateaux calcaires alors qu’en Champagne Crayeuse, on en met encore 220 [103][103] Enquêtes techniciens Haute-Marne, Yonne, Aube et Marne,.... On compte surtout sur l’augmentation des superficies cultivées par actif pour accroître le revenu agricole. C’est le cœur du modèle de développement agricole des plateaux.

Une hyper-spécialisation encouragée par la pac de 1992

58

En introduisant des paiements compensatoires par hectare de cop, la pac de 1992 a semblé valider le modèle unique de développement agricole des plateaux du sud-est du Bassin parisien. La clé de compréhension des évolutions réside dans la recherche de la productivité maximale par actif agricole : l’augmentation forte et rapide de la sau par actif est rendue possible par la spécialisation accentuée du système de production (tableau 7). Les revenus fixes – et confortables, compte tenu de l’évolution de la taille moyenne des exploitations – apportés par les paiements compensatoires, ont renforcé la logique unique de développement du système de production « grandes cultures et oléagineux » (otex « cop » ; tableaux 7 et 8), avec une recherche de productivité maximale par actif agricole (selon le critère de la sau/actif).

Figure 1 - Les terres à caillouxFigure 1

a. Le profil.Coupe à 50 cm de profondeur. L’épaisseur de la couche arable n’est que de 20 cm.

b. Le broyage des cailloux.

État de la parcelle après broyage

État avant broyage : les cailloux peuvent mesurer jusqu’à 20 cm de long.

Clichés : Geneviève Pierre
Tableau 7 - uta/100 ha de Sau(*)Tableau 7

(*) Ce résultat dépend de cantons où les exploitations viticoles restent nombreuses et emploient beaucoup de main-d’œuvre. En dehors de ces cantons (Tonnerre, Coulanges-la-Vineuse), on compte généralement moins de 1,1 uta/100 ha de sau.

Sources : rga 1988, 2000 et 2010
59

L’économie laitière reste encore un facteur de différenciation interne entre les plateaux. Marginale avant 1988 sur les plateaux de Bourgogne de l’Yonne, elle est désormais très secondaire également sur les plateaux de Côte-d’Or où elle se pratique dans des exploitations « non spécialisées », associant grandes cultures et herbivores (tableaux 8 et 9).

Tableau 8 - Une spécialisation en céréales, oléagineux et protéagineux - 1988-2000(*)Tableau 8

(*) Le résultat dépend du % d’exploitations viticoles dans certains cantons (Tonnerre, Coulanges-la-Vineuse). Sans ces cantons, le pourcentage d’exploitations spécialisées en cop dépasse 68 % en moyenne.

Sources : rga 1988, 2000
Tableau 9 - Le déclin de la spécialisation laitière sur les plateauxTableau 9
60

En 2011 (Agreste, Statistique annuelle), on ne compte plus que 289 producteurs laitiers sur l’ensemble du département de Côte-d’Or, pour une livraison de moins de 100 millions de litres. Les unités de collecte et de transformation se sont réorganisées en dehors des plateaux (Vénarey-les-Laumes, Époisses, Laiterie-fromagerie de Brochon…). La Haute-Marne livre encore 285 millions de litres de lait en 2011 avec 743 livreurs mais cette activité s’est recentrée dans le Grand Bassigny (partie sud-est du département) et, secondairement, en « Montagne » (Plateau de Langres). Lactalis (groupe privé, premier groupe laitier français) est toujours un gros collecteur en Haute-Marne (45 millions de litres). Les trois autres grands collecteurs/transformateurs (Bongrain, Entremont, Elnor-Sodiaal collectent à eux trois plus de 140 millions de litres dans le département), par les alliances et les participations croisées, les rachats de sociétés, sont associés de différentes manières [104][104] En 2007, Bongrain et la coopérative Sodiaal constituent.... La fromagerie Germain de Chalancey qui produit les fromages aoc Époisses et Langres, est associée à un autre producteur de fromages aoc, Laitieries H. Triballat SA, basé dans le Cher (Rians).

61

*

62

Longtemps considérés comme pauvres et sans vocation agricole, les plateaux du Sud-Est du Bassin parisien garantissent aujourd’hui de hauts revenus par actif [105][105] Debesse-Arviset, 1928.. Les questions de densités rapportées aux moyens techniques et aux réaménagements parcellaires et fonciers sont la clé pour envisager les choix de développement agricole à l’aune des gains de productivité. La relative aisance des agriculteurs des plateaux semble s’être établie presque par défaut, certains auteurs stigmatisant dans les années 1930-1950, une certaine forme de passivité, une simple adaptation au manque de main-d’œuvre, attestée par l’importance de la jachère et de la friche.

63

À la fois reflet et résultat de la crise agricole et rurale, la faible densité agricole a également facilité la réorganisation foncière, surtout à partir des années 1950, et permis la constitution de structures de production modernisées et agrandies. Le développement de l’élevage laitier dans les années 1950, puis de la grande culture, résulte de choix techniques et culturaux pénétrant par les vallées à partir des régions voisines (économie laitière) ou par « mimétisme céréalier beauceron » pour la grande culture [106][106] Charvet, 1985.. Il ne s’agit plus d’une simple adaptation au vide, mais aussi de choix de développement reposant sur une analyse des capacités du milieu physique et humain. Ces évolutions ont aussi été servies par quelques acteurs influents, par l’arrivée de nouveaux agriculteurs sur les plateaux dans les années 1950, par l’installation de jeunes agriculteurs dans les années 1960. Surtout, la généralisation de la mécanisation et des politiques publiques, des lois d’orientation agricole de 1960-1962, au programme des friches de l’est, à la naissance de la pac, ont été particulièrement favorables au développement agricole des plateaux. Depuis les années 1970, la stratégie de consommation de foncier et d’extension de la surface cultivée par actif agricole en grande culture, modèle unique de développement, s’accompagne d’innovations, du semis simplifié au broyage des cailloux, au productivisme raisonné, permettant de repousser au maximum les limites de la productivité agricole. Ce système hyper simplifié et très peu territorialisé, renforcé depuis la pac de 1992, suppose un agrandissement continu de la surface exploitée par actif. La prospérité apparente cache mal la dépendance des plateaux à des décisions politiques et économiques extérieures. Cela réactive la représentation d’une prospérité par défaut qui s’est appuyée, depuis la pac de 1992, sur les terres agricoles primables, très étendues. Parallèlement, la dépendance des plateaux à l’économie agricole est réelle : en 2009, près de 16 % des emplois des plateaux dépendent directement de l’agriculture et dans un tiers des cantons des plateaux, ce taux est supérieur à 20 %. La poursuite du modèle actuel de développement agricole, peu peuplant, ne peut qu’accompagner la baisse générale des densités et de la population. Toutefois, une forme de diversification économique s’opère, grâce à une renaissance démographique dans certains secteurs des plateaux seulement (sud Auxerrois, marges de l’aire urbaine dijonnaise, Chaumont), permettant localement le développement d’une économie résidentielle.


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Notes

[1]

Brunet, 1981, p. 256-275.

[2]

Bavoux, 1993.

[3]

Brunet, 1981, p. 79.

[4]

Bavoux, 1993.

[5]

Insee, 2009.

[6]

Au moment du maximum démographique (1851), la densité moyenne en Haute-Marne est de 43,1 habitant/km² contre 66,5 en moyenne en France : Maigrot, 1978, p. 7-8.

[7]

Saint Jacob, 1995, p. 176.

[8]

« Les cantons des plateaux calcaires de l’Est font partie de ceux en France qui ont perdu plus de 30 % de leur population entre 1876 et 1936 » : Gravier, 1972, p. 41-45 ; Maigrot, 1978, p. 14.

[9]

Il s’agit d’une otex (Orientation technico-économique des exploitations), typologie communautaire européenne (17 otex) définie dans les années 1970 et caractérisant les systèmes de production selon le poids de chaque activité/production dans la marge brute standard de l’exploitation. Une exploitation classée en grande culture herbivore réalise au moins un tiers de ses revenus grâce aux grandes cultures et un autre tiers de ses revenus, soit avec les bovins laitiers, soit avec d’autres herbivores (dont les bovins-viande). La définition des otex a été refondue pour le Recensement Général de 2010.

[10]

Pierre, 2001.

[11]

Charvet, 1985.

[12]

Id., 1997.

[13]

Id., 1985.

[14]

Gay, 1967. Roger Dion redéfinit ce que les physiocrates du xviiie siècle avaient appelé la « petite culture », pratiquée sur de grandes exploitations en « sud Loire », en Champagne du Berry (mais aussi Touraine, Poitou, Sologne, Gâtinais, Maine, Bourbonnais) : une culture extensive qui ne traite qu’une partie de la terre arable, laissant le reste en friches ou en pacages (Dion, 1934, p. 458-461). On a recours à des métayers qui labourent avec une charrue mue par des attelages de bœufs. Malgré les similitudes agronomiques et de pratiques culturales entre les régions des plateaux calcaires du sud-est du Bassin parisien et la Champagne du Berry, des divergences fondamentales relevant de l’histoire agraire sont à noter. Roger Dion distingue les espaces du Bassin parisien selon une ligne Saint-Lô-Genève. Au nord, les servitudes de vaine pâture, de parcours, d’assolement forcé, de discipline collective, d’interdiction de la clôture et de morcellement du parcellaire s’imposent. Au sud, de la Beauce jusqu’à la Champagne du Berry et la Puisaye, la liberté de clore les terres labourables est reconnue de longue date, avant même les interventions des physiocrates du xviiie siècle, et les terres arables sont fermées à la vaine pâture : « On n’imagine pas qu’un terrain puise être labouré en commun » (Dion, 1991, 1ère éd., 1934, p. 53).

[15]

Gay, 1967, p. 249.

[16]

Ibid., p. 250.

[17]

Rey, 1982, p. 9.

[18]

Richard, 1929.

[19]

Debesse-Arviset, 1928.

[20]

Richard, 1929

[21]

Ibid.

[22]

Debesse-Arviset, 1928.

[23]

Ibid.

[24]

Richard, 1929.

[25]

Moreau, 1958.

[26]

Dubois, 1960, Introduction.

[27]

Livet, 1965, p 40-41 et 91.

[28]

Ibid., p. 152 et 154.

[29]

Béteille, 1981, p 191.

[30]

Brunetet al., 1984.

[31]

Ibid., p. 123-126.

[32]

Pingaud, 1976. Au milieu des années 1960, des travaux ethnographiques et sociologiques mobilisent une quarantaine de chercheurs au sein de la Recherche Coopérative sur Programme (rcp) menée dans le Châtillonnais, à Montbard, puis à Minot (Cuisenier, 1966). Ces recherches font suite à d’autres rcp comme l’enquête sur l’Aubrac ou celle de Plozévet en Bretagne (Laferté, 2006). L’enquête « Minot » en Châtillonnais a donné lieu à une thèse de 3e cycle en géographie de Marie-Claude Pingaud (1976, publiée en 1978) et de synthèses ethnologiques.

[33]

Segesa-Datar, 1993.

[34]

Saint Jacob, 1995, p. 10.

[35]

Ibid., p. 12.

[36]

Maigrot, 1978, p. 17.

[37]

Insee Bourgogne.

[38]

Saint Jacob, 1995.

[39]

Ibid., p. 356.

[40]

Dion, 1934, 1991.

[41]

Saint Jacob, 1995, p. 502.

[42]

Béaur, 2000, p. 97.

[43]

Ibid., p. 163.

[44]

Saint Jacob, 1995, p. 502.

[45]

Béaur, 2000, p. 101 ; Moriceau, 1998. Cette dynamique, en œuvre depuis le xviie siècle, aurait permis à une minorité de gros laboureurs d’exploiter la terre dans des fermes de plus de 150 ha dès la fin du xviiie siècle. En Beauce, les fermes de plus de 60 ha accaparent au moins 80 % du sol (Béaur, 2000, p. 102) à la fin de l’Ancien Régime.

[46]

Clère, 1988, p. 49.

[47]

Ibid., p. 27.

[48]

Ibid., p. 26.

[49]

Saint Jacob, 1995, p. 494.

[50]

Saint Jacob, 1995.

[51]

Moreau, 1958, p. 82. « À la fin de l’Ancien Régime, sur 260 communes de Basse-Bourgogne icaunaise étudiées, 4 seulement voient les propriétés non communales de plus de 100 ha occuper 50 % ou plus de leur finage mais jamais plus de 75 %. Dans 210 communes, la grande propriété est réduite au quart du finage ».

[52]

Clère, 1988, p. 240 et 313.

[53]

Moreau, 1958, p. 82.

[54]

Grâce au canal de Bourgogne (1832) et au chemin de fer Paris-Lyon (1851), la vallée de l’Armançon devient au milieu du xixe siècle un des principaux axes d’activités de la région, une grande voie de circulation vers le Bassin parisien.

[55]

Béguinot, 1979.

[56]

Guyard, 1986, p. 15.

[57]

Benoit, 1996.

[58]

Inutile de revenir longuement sur les causes bien connues : les traités de libre-échange de 1860, le procédé Thomas-Gilchrist de 1877 permettant l’exploitation de la minette Lorraine, l’absence de voie ferrée majeure traversant ces plateaux.

[59]

Dubois, 1960, p. 27.

[60]

Maigrot, 1981, p. 33-50.

[61]

Béaur, 2000, p. 210.

[62]

Dubois, 1960, p. 29.

[63]

Moreau, 1958, p. 117.

[64]

Moreau, 1958, p. 196.

[65]

Ibid., p. 170-172.

[66]

Maigrot, 1981.

[67]

Dubois, 1960, p. 34.

[68]

Moreau, 1958, p. 133.

[69]

Brunet, 1957, p. 382-384.

[70]

Debesse-Arviset, 1928.

[71]

Maigrot, 1981, p. 53.

[72]

Moreau, 1958, p. 192.

[73]

Debesse-Arviset, 1928, « Une terre de bonne qualité qui valait 3 000 F/ha en 1867, n’en vaut plus que 1 000 F/ha en 1925 ».

[74]

Demangeon, 1946, p. 32 et 36.

[75]

Clère, 1988, p. 314.

[76]

Moreau, 1958, p. 184-185 ; Dubois, 1960, p. 35-36.

[77]

Jean-François Gravier, décrivant la situation à la veille de la Seconde Guerre mondiale : « Les cultivateurs lorrains ou bourguignons sont contraints à l’archaïsme par une structure foncière absurde qui pulvérise en îlots de propriété de moins de 50 ares des exploitations enlisées dans l’assolement triennal blé/avoine/jachère » (Gravier, 1972, p. 48). Selon Marie-Claude Pingaud, avant le remembrement de 1958, Minot comptait 2 041 parcelles cadastrées sur 955 ha, i.e. une superficie de 0,46 ha par parcelle. Après le remembrement, on ne compte plus que 251 parcelles, mais pour une superficie moyenne de 4,04 ha : Pingaud, 1958.

[78]

Pingaud, 1968.

[79]

Dubois, 1960, p. 40.

[80]

Colson, 1950, p. 14-15.

[81]

Gay, 1960, p. 250.

[82]

Dubois, 1960,

[83]

Ibid., p. 35-36.

[84]

Ibid., p. 44.

[85]

Gilbank, 1978.

[86]

Moreau, 1958, p. 208-210.

[87]

Brunetet al., 1984, p. 68-71.

[88]

Ardennes, Aube, Côte-d’Or, Marne, Haute-Marne, Meurthe-et-Moselle, Meuse, Moselle, Haute-Saône, Territoire de Belfort, Vosges et Yonne.

[89]

Roger, 1984.

[90]

On rajoute le Jura aux 12 départements cités.

[91]

Morel, 1962.

[92]

Cointat, 1963.

[93]

Roger, 1984.

[94]

Pierre, 2009.

[95]

Klatzmann, 1979, p. 120-123.

[96]

Dans les régions de grande culture du centre du Bassin parisien, on compte plus de 110 ha par moissonneuse-batteuse dès 1988.

[97]

Charvet et Belliard, 1979.

[98]

Cetiom, 1977.

[99]

L’élevage laitier haut-marnais bénéficie d’un héritage historique datant du début du xxe siècle, quand des éleveurs et fromagers venus du Jura et de Suisse se sont installés pour produire de l’Emmental.

[100]

17 sites d’observation ont été étudiés et classés sur les plateaux de Bourgogne de l’Yonne et en Côte-d’Or, 6 en Bourgogne nivernaise (Nièvre), 14 sites dans le Barrois de la Haute-Marne et 13 dans le Barrois de la Meuse.

[101]

Itcf, 1985.

[102]

Enquêtes Chambres d’Agriculture de l’Aube et de la Marne, 2000.

[103]

Enquêtes techniciens Haute-Marne, Yonne, Aube et Marne, 2000.

[104]

En 2007, Bongrain et la coopérative Sodiaal constituent la « Compagnie des fromages et Riches Monts ». Depuis 2004, les associations entre Sodiaal et Entremont (Beuralia en 2004 et Nutribio en 2008) ont préparé la reprise d’Entremont Alliance par Sodiaal en 2011.

[105]

Debesse-Arviset, 1928.

[106]

Charvet, 1985.

Résumé

Français

La réforme de la pac de 1992, qui a mis en place des paiements compensatoires à l’hectare cultivé de céréales, oléagineux, protéagineux, a validé le modèle de développement agricole adopté depuis 1970 sur les plateaux du sud-est du Bassin parisien (Basse Bourgogne, plateau de Langres, plateaux du Barrois). Or, sur ces plateaux calcaires aux contraintes agronomiques réelles en grande culture (terres à cailloux) dans un espace marqué de longue date par le vide démographique, les voies de la modernisation agricole n’ont pas emprunté un chemin linéaire. Après des décennies de crises agricoles (fin xixe-début xxe siècle), puis la phase de modernisation laitière, la grande culture hyperspécialisée en blé/orge/colza ne s’impose qu’assez récemment. Une constante marque le développement agricole et rural de ces espaces depuis le début du xxe siècle, selon les géographes : le décalage entre une prospérité agricole « par défaut » car construite sur le vide démographique et la dévitalisation rurale. Nous montrons que l’adaptation agricole au vide démographique relève aussi de choix agronomiques, techniques et de stratégies organisées de développement agricole.

Mots-clés

  • aménagement foncier
  • développement agricole
  • dévitalisation rurale
  • friches
  • grande culture
  • structures agraires

English

The 1992 reform of the European common agricultural policy set up compensatory amounts for each hectare of cultivated cereals, oil seeds and protein crops, and validated thereby the model of agricultural development adopted since the 1970s on the southeastern plateaus of the Paris basin (Lower Burgundy, Plateau of Langres, plateaus of Barrois). However, these limestone plateaus are characterized by very real agricultural constraints on field-crop cultivation (pebbly soils), and a long history of demographic emptiness, and they hardly followed a linear upward trajectory in the past. After decades of agricultural crisis, at the end of the 19th century and the beginning of the 20th, came a modernizing era of milk specialization, and the field-crop cultivation of wheat/barley/rapeseed is actually a rather recent development. According to geographers, the agricultural and rural development of these regions since the beginning of the 20th century is dominated by one common theme, the paradox of an agricultural wealth achieved « by default », on a weak demography and the loss of rural vitality. The paper shows that agricultural adaptation to demographic weakness also depends on agricultural and technical choices entailing organized agricultural development strategies.

Keywords

  • land use planning
  • agricultural development
  • rural devitalization
  • uncultivated land
  • field-crop agriculture
  • agrarian structures

Español

La reforma de la pac en 1992 al instituir pagos compensatorios por cada ha de cereales, oleaginosos, proteaginosos cultivada convalidó el modelo de desarrollo adoptado desde los años 1970 en los páramos del sureste de la Cuenca de París (Baja Borgoña, páramo de Langres, páramos del Barrois). Pero, en estos páramos de calizas bastante difíciles de adaptar al gran cultivo (tierra de guijarros), en un espacio marcado desde largo tiempo por el vacío demográfico, las vías de la modernización no han seguido un camino recto. Después de decenios de crisis agrarias (finales del siglo xix-principio del xx) y de una fase de modernización lechera, el gran cultivo cerealista hyper-especializado (trigo-cebada-colza) no se impuso sino recientemente. Una constante caracteriza el desarrollo agrícola y rural de estos espacios desde principios del siglo xx, según los geógrafos: el desfase entre una prosperidad agrícola “por defecto” edificada sobre el vacío demográfico y la depresión del mundo rural. Demostramos que la adaptación agrícola al vacío demográfico resulta también de opciones agronómicas y técnicas y de estrategias organizadas de desarrollo agrícola.

Palabras claves

  • ordenación del territorio
  • desarrollo agrícola
  • desvitalización rural
  • baldíos
  • gran cultivo
  • estructuras agrarias

Plan de l'article

  1. Les plateaux du sud-est du Bassin parisien : un exemple de développement agricole dans un espace vide
    1. Des espaces marqués par la faible densité de peuplement
    2. Un espace de grande culture développée sur les « petites terres »
    3. Dévitalisation rurale et prospérité agricole (1920-1990)
  2. Le système agricole ancien face aux crises (mi xixe siècle-années 1930)
    1. Un morcellement foncier accentué (fin du xviiie-début du xixe siècle)
    2. Vers 1850 : une économie agricole à la limite de sa capacité
    3. Une longue crise agricole du milieu du xixe siècle aux années 1930
  3. La naissance d’un système de production à forte productivité
    1. Le tournant des années 1930-1960
    2. Vers une grande culture agro-exportatrice et consommatrice de foncier
      1. Les réaménagements fonciers et parcellaires
      2. Un modèle agricole consommateur de foncier
      3. Une gamme de productions réduite
    3. L’évolution de l’élevage laitier
  4. Un productivisme raisonné
    1. Produire dans les cailloux : comment diminuer les coûts ?
    2. Une hyper-spécialisation encouragée par la pac de 1992

Pour citer cet article

Pierre Geneviève, « Sur les plateaux du sud-est du Bassin parisien. Un modèle de développement agricole (XVIIIe-XXe siècle) ?», Histoire & Sociétés Rurales 2/2012 (Vol. 38) , p. 119-152
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2012-2-page-119.htm.


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