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Histoire & Sociétés Rurales

2012/2 (Vol. 38)


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Alain Testart, La Déesse et le Grain. Trois essais sur les religions néolithiques, Paris, Errance, 2010, 165 p., 29,5 €

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Composé de trois chapitres, l’ouvrage de l’anthropologue Alain Testart se propose de réévaluer trois thèses anciennes qui se rapportent à la période néolithique du Proche-Orient : celles de la « Grande Déesse » (chap. 1er, p. 13-42), du culte du taureau (chap. 2, p. 43-113) et du culte des ancêtres (chap. 3, p. 115-147), des questions controversées de la religion néolithique qui supposent de redéfinir le rôle réel attribué au sacré, à la femme et à l’homme. Alain Testart privilégie ainsi une approche qui relie l’anthropologie, l’archéologie et les débats nourris ayant caractérisé les préhistoriens.

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Est-il réellement légitime de retenir l’idée d’un culte néolithique d’une Déesse-Mère sur la seule base de statuettes de femmes nues de l’âge néolithique (près de 30 000 découvertes dans les Balkans), de petites dimensions, grossièrement conçues, qui ne sont pas, sauf exception, rattachées à des lieux de cultes ? L’auteur s’engage à reconsidérer une tradition épistémologique ancienne, selon laquelle des statuettes anthropomorphes de pierre, de terre cuite ou d’os seraient l’unique témoignage du culte de la Grande Déesse, des figurines différentes du point de vue morphologique, découvertes dans des contextes par ailleurs multiples. L’idée d’un culte néolithique d’une Grande Déesse-mère s’avère, pour Testart, erronée. Qu’est-ce qui a pu justifier l’intérêt prêté aux statuettes du Néolithique ? Ce furent à coup sûr leur nombre élevé, ainsi que l’idée d’après laquelle les femmes avaient inventé l’agriculture et furent à l’origine d’une société pacifique, suivie de sociétés violentes et patriarcales, régies par les guerriers, équipés de chars, une thèse formulée par Bachofen en 1861, puis reprise par Gimbutas en 1974. Et qu’est-ce qui permet d’affirmer que les femmes aient bénéficié d’une situation favorable au Néolithique et que ces mêmes sociétés aient préféré se consacrer au culte des Déesses-Mères ? En réalité, il n’y a que les statuettes de femmes dénudées qui permettent de l’autoriser, aucune autre donnée archéologique ne pouvant soutenir cette thèse. Aussi l’image de la femme et, partant, sa fréquence ne sont-elles pas nécessairement l’indice d’une quelconque situation féminine privilégiée, car ce sont les hommes qui l’utilisèrent.

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Le culte du taureau est également relu par Alain Testart. Les cornes de l’animal ont-elles une connotation masculine et les bucranes sont-ils des symboles de masculinité ? Selon l’auteur, il est possible qu’il s’agisse de restes sacrificiels, la bête tuée étant dédiée plutôt aux puissances surnaturelles, consommée et appréciée par tous ; les cornes de l’animal suspendues sur les murs et exposées sur les banquettes de l’hôte. Une telle lecture ne saurait néanmoins occulter l’approche sociale, car celui qui se privait d’une bête (taureau) tendait à montrer qu’il en avait les moyens, rendant clairement perceptible un lien de nature hiérarchique, verticale, de dominant-possédant à dominé. Qu’en est-il des crânes prélevés ou « dévoilés » ? Traditionnellement, cette pratique était perçue comme la vénération que les vivants portaient aux défunts ayant un statut important. S’agit-il alors d’un « culte des ancêtres », dont les crânes, qui avaient été maquillés, s’intégraient dans l’espace des vivants ? Ne s’agirait-il pas, comme le suggère Alain Testart, qui se fonde sur le comparatisme et le rapprochement ethnologiques, de trophées, le vainqueur ayant cherché à glorifier ses actions, en prenant, puis en exposant, la tête de l’adversaire tué, quoique les crânes pris ne soient pas tous des signes de victoire ? Les vautours semblent quant à eux s’attaquer à des corps déjà privés de leurs crânes comme le montrent les parois de Çatal Höyük (Turquie). Quelle que soit la finalité possible (décorative, ludique, récréative, éducative, propagande politique, représentation des dieux), l’image est toujours le produit des sociétés, et l’histoire de l’art, ainsi que l’archéologie, estiment que l’emploi de celle-ci avait une vocation religieuse, une idée qui s’imposa dans le dernier tiers du xixe siècle et selon laquelle tout est religieux dans les sociétés primitives ou archaïques (institutions, coutumes, jeux, droit). Néanmoins, une des thèses de Testart consiste à prouver qu’il peut s’agir d’usages différents. Quoique le facteur religieux soit indéniablement marqué, il n’est pas certain que l’iconographie soit de nature purement religieuse, ni dans les grottes de Lascaux, ni dans le cadre des premières représentations du Néolithique proche-oriental, d’autant plus qu’il n’existe aucune théorie générale, proposée par l’histoire de l’art ou l’archéologie, sur l’articulation possible existant entre une représentation iconographique et une autre d’ordre religieux. C’est une question pourtant fondamentale qui implique les historiens et les sociologues de l’art, les anthropologues sociaux, et qui constitue une précieuse clef de lecture pour l’archéologie des sociétés sans écriture. La question se pose avec acuité à Çatal Höyük où se trouvent entre autres représentées une femme, qui a les jambes écartées, et des cornes de taureaux, susceptibles d’exprimer deux entités distinctes, celle féminine (une femme qui est en position d’accouchement, déesse féminine, déesse-mère) et celle masculine (symbolisée par des têtes de taureaux et des bucranes, dieu mâle, dieu-taureau), qui ne furent jamais remises en question ni par James Mellaart, ni par Forest et Cauvin. Mais s’agit-il réellement d’une figure féminine qui accoucherait de taureaux ? Alors que Cauvin souligna l’existence d’une « révolution des symboles » censée précéder le Néolithique, et rendit compte d’une rupture avec la période paléolithique, Alain Testart estime pour sa part qu’il existe une continuité dans les schèmes d’interprétations suggérés par les archéologues. Est-ce alors un schème universel de la pensée humaine ou un cadre du raisonnement archéologique ? Une lecture renouvelée permet de mettre au jour que les cornes peuvent ne pas être le symbole du taureau, mais de l’espèce bovine, l’opposition mâle-féminin (ou déesse-mère / dieu-taureau) perdant dès lors toute pertinence. Ce sont, en revanche, le rôle et le symbolisme de cette espèce qui donnent un sens nouveau à ces représentations, où la commémoration des sacrifices n’est pas à exclure, tout comme la « Dame de Çatal Höyük » qui, accompagnée de fauves, paraît exprimer la métaphore de la domination de la femme sur des animaux (forces sauvages) qui sont soumis.

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Enfin, Alain Testart s’intéresse aux vautours de Çatal Höyük et aux thèses des nombreux chercheurs qui voient dans la représentation de tels rapaces les rites funéraires iraniens et un symbole psychopompe, voire un succédané de la déesse et de la femme. Toutefois, le vautour, selon Testart, n’est pas associé à la vie, mais à la mort, le plus souvent à une mort infâme. Ce rapace est plus souvent associé aux morts sans sépulture, et les représentations sur les murs des maisons les plus illustres rendent compte de faits glorieux, d’exploits guerriers, et non de scènes funérailles. Quoique les enclos de Göbekli ou les maisons de Jerf el Ahmar (ou de Mureybet) forment des centres religieux, dans lesquels des objets sacrés ou des crânes des ancêtres sont entreposés, ceux-ci sont aussi des espaces politiques et militaires.

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Ainsi, Alain Testart est parvenu à souligner que la violence et les conflits ont caractérisé les populations néolithiques du Proche-Orient, et à reléguer à la place de mythe l’existence d’une première société agricole, solidaire et pacifique. Son approche stimulante, qui mêle avec bonheur l’anthropologie, l’archéologie et la préhistoire, contribue à renouveler les connaissances sur les sociétés et les religions néolithiques, à les reconsidérer sous un éclairage nouveau, en reprenant les thèses formulées depuis le xixe siècle et en les soumettant à un examen attentif, approfondi et érudit des objets, ainsi que des représentations, découvertes au Moyen Orient.

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Lucien Faggion

Isabel Alfonso (dir.), The Rural History of Medieval European Societies. Trends and Perspectives Turnhout, Brepols, 2007, viii-310 p., 67,2 €

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Il faut remercier Paul Freedman, éditeur de la collection « The Medieval Countryside » chez Brepols, de nous avoir livré ces six essais sur l’historiographie rurale médiévale en Angleterre, en Espagne, en France, en Italie, en Allemagne, et en Pologne. Historia Agraria, fondée en 1991 pour renouveler – comme Histoire et Sociétés Rurales – l’histoire rurale, en a publié les premières versions en espagnol en 2003 et en 2004 dans un admirable esprit d’ouverture sur les historiographies européennes. Un chapitre d’introduction écrit par Isabel Alfonso éclaire finement ces histoires agraires en les situant dans leurs contextes politiques et culturels. En Angleterre et en France, l’histoire rurale constitue un champ historiographique qui a une longue et brillante tradition et qui a absorbé les influences venues des sciences sociales sans en être tributaire. Cette autonomie contraste très fortement avec l’Allemagne et la Pologne où l’histoire rurale du Moyen Âge, comme l’histoire tout court, subit la pression des événements politiques. Les auteurs des textes sur l’Italie et l’Espagne mettent l’accent sur d’autres influences, celles des modèles apportés de l’étranger, de la France et de la Grande Bretagne surtout. Ceci dit, en Espagne, les emprunts – Alfonso parle d’« imitation » – me semblent davantage caractéristiques des années 1970, celles des débuts. La maturité de l’historiographe espagnole, depuis 1990, est révélée par l’aisance avec laquelle Alfonso décrypte et met en perspective les représentations identitaires dans ces histoires rurales qui sont aussi des histoires nationales, y compris le paradigme de l’exception espagnole. Il est tout au crédit des éditeurs espagnols d’avoir demandé aux contributeurs d’identifier ces représentations pour mieux les critiquer, et faciliter ainsi la construction d’un champ d’histoire rurale transnationale.

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Le chapitre sur la Grande Bretagne de Christopher Dyer et Philippe Schofield est le plus court, mais ses 36 pages reflètent bien l’évolution multiforme d’une histoire rurale solide et confiante dans son autonomie, capable à la fois de renouveler des thèmes traditionnels comme le manoir et de s’ouvrir sur des nouveautés. Le manoir antérieur à 1100 était un sujet d’étude somnolant, lorsque, dans les années 1990, une foule d’études sur les campagnes anglo-saxonnes l’ont réveillé (M. Aston). Sa fragmentation fait éclater les paysages anglais en parcelles qui constituent les villages, paroisses et paysages du Moyen Âge central (J. Blair, C. Dyer, D. Pelteret). Son origine et son évolution au xie siècle sont distinctes du modèle continental, parce l’État était déjà présent en Angleterre et parce que l’aristocratie n’avait pas de châteaux. Et pourtant le domaine est seigneurial : la paysannerie anglaise doit toujours des redevances et corvées à l’époque anglo-saxonne (J. Cambell, R. A. Hall, R. Faith, P. D. A. Harvey). Il est acquis depuis le milieu des années 1990 que les marchés stimulaient l’innovation technique et technologique et poussaient vers la spécialisation (B. M. S. Campbell, M. Overton) ; Richard Britnell a tiré de cette évolution un nouveau modèle, celui de la commercialisation, pour expliquer l’envolée économique des xiie-xiiie siècles. Ce modèle de commercialisation a largement remplacé l’explication malthusienne de Postan et celle, marxiste, de Brenner, des crises économiques et sociales de la fin du Moyen Âge (J. Hatcher and M. Bailey, B. M. S. Campbell, C. Dyer). Les paysans n’étaient pas victimes d’une transition économique aux xive et xve siècles, ils s’en tiraient mieux que l’aristocratie grâce à leur plus grande aptitude à s’adapter aux transformations de la demande pour des produits agricoles (B. M. S. Campbell). Ceci dit, la commercialisation a aussi créé des inégalités, surtout par le jeu du marché de la terre, inégalités qui suscitaient un vif débat sur la solidarité familiale, le sentiment communautaire, et l’individualisme dans la société villageoise, notamment dans le contexte de la crise alimentaire de la période 1314-1317 (A. Macfarlane, R. Smith, J. A. Raftis, Schofield and Mayhew).

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Benoît Cursente explique l’une des transformations majeures de l’historiographie française depuis 1975 : le déplacement vers la Méditerranée des principaux axes de recherche en France. Les lecteurs de HSR s’y retrouveront aisément, mais ceci pourra intriguer d’autres lecteurs. Le changement reflète en fait un déclin de l’histoire rurale menée jusqu’alors par une génération influente qui travaillait sur le Nord (Robert Fossier, Alain de Boüard, Guy Fourquin, André Chédeville, Jean-Marie Pesez ). Ils avaient l’avantage numérique et institutionnel sur les chercheurs du Midi (Marie-Thérèse Lorcin, Charles Higounet). Puis il y a eu « l’effet Georges Duby » ; son départ d’Aix-en-Provence pour le collège de France coïncida avec un déplacement de son intérêt vers l’anthropologie, et il a entraîné avec lui une bonne partie des médiévistes de la génération suivante. Dans les années 1980, la relève brillante mais bien moins nombreuse était dirigée par Pierre Toubert, Charles Higounet et Pierre Bonnassie, tous spécialistes de la Méditerranée. Ainsi les travaux sur le Midi dominaient, depuis 1995, dans ce qui restait de l’intérêt pour les campagnes médiévales dans les instituts de recherche et les universités françaises. La force intellectuelle de cette école explique importance de l’étude des formes de la restructuration de l’espace à l’ère féodale autour des villages nucléarisés ; on aura l’occasion de parler davantage d’incastellamento à propos de l’Italie (P. Bonnassie, P. Toubert, M. Bourin). L’écho de ces études de l’espace fut le débat autour de la « révolution féodale » et la « mutation de l’An mil » (G. Bois, D. Barthélémy) qui, selon Cursente, a accentué le déclin de l’histoire rurale en l’enlisant dans une bataille de modèles. Par contre, l’étude de l’espace a propulsé l’archéologie sur le devant de l’histoire rurale (G. Demians d’Archambaud). L’archéologie médiévale est désormais le secteur le plus dynamique de la recherche sur les campagnes ; elle a enrichi le débat sur l’incastellamento en pointant les églises comme pôles structurant l’espace rural (M. Fixot, É. Zadora-Rio). Cela a amené à relativiser le rôle des xe-xiie siècles dans la transformation des campagnes ; l’archéologie impose une vision chronologique plus ouverte (J.-M. Pesez, G. Chouquer, B. Cursente et M. Mousnier). Cela permet à Benoît Cursente de terminer sur une note optimiste devant la floraison de directions offertes par les recherches sur l’espace : l’étude des végétaux fossilisés, et de l’environnement dans la longue durée, des sociétés montagnardes et maritimes (Ch. Maneuvrier, A. Durand, M.-P. Ruas, M. Colardelle, J. Bournouf, D. Galop, J.-L. Sarrazin). Enfin, il faut signaler des études novatrices sur la technologie et l’industrie rurale, qui transforment notre compréhension de l’économie rurale (G. Comet, M. Arnoux, M. Mousnier).

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Pascual Martínez Sopena et José Anel García de Cortázar soulignent la maturation d’une histoire rurale espagnole largement tributaire, dans les années 1970, des objets d’étude et des modèles d’interprétation importés de la France et de la Grande-Bretagne (Marc Bloch, Georges Duby, Michael Postan, Esther Boserup). Dans la décennie suivante, les ruralistes espagnols affinèrent ces modèles. Ainsi, par exemple, Jean Gaultier Dalché et José Angel García de Cortazaron ont renouvelé les études du grand domaine dominées jusqu’alors par les juristes. Leurs successeurs, dans les années 1980, ont déplacé la focale des grands domaines vers l’étude de la famille, en insistant sur l’importance de la production familiale pour le marché, en Andalousie, dans la région de Valence et dans le sud de l’Aragon. Ceci a permis de dépasser l’opposition manichéenne entre le grand domaine qui produit un surplus et l’économie de subsistance paysanne. Puis, les études portant sur des documents domaniaux changèrent d’objet : le domaine replacé dans son contexte régional fut alors envisagé comme un agent de transformation de l’habitat et du paysage par la colonisation rurale. Les travaux de Pierre Guichard sur l’Andalousie ont inspiré des recherches sur les multiples modes de gestion de la terre. Cette historiographie a toujours bénéficié de l’intérêt des historiens étrangers (P. Guichard, P. Freedman) et surtout de Pierre Bonnassie qui, depuis les années 1990, a institutionnalisé les rencontres annuelles entre historiens Espagnols et historiens d’autres pays à Flaran. Pendant les années 1990, les chercheurs ont enrichi ces thématiques dans la continuité des recherches antérieures. L’archéologie a créé un débat passionnant sur la transition entre l’Antiquité et le féodalisme. Les travaux ont porté sur les formes de pouvoir sur la terre, sur les transformations de la production et leurs conséquences sur les paysages, en particulier sur les paysages d’élevage de la Castille et de l’Aragon (Argente del Castillo, Otal, Carmona Ruiz, Diago Hernando). En regardant la plaine de haut, on a pu suivre la création de réseaux de marchés locaux dans les terres d’expansion castillane et aragonaise aux xiiie et xive siècles, et en levant le regard vers la montagne, on a examiné les habitats pyrénéens (Martínez Sopena, Sesma Muñoz, Casado Alonso, To Figueras, M. Berthe et B. Cursente). L’approche de la société paysanne est devenue plus subtile au fur et à mesure qu’on décelait une opposition plus nuancée entre communautés et seigneurs, une complexité sociale marquée par la diversité des statuts juridiques et économiques entre paysans riches et pauvres (Romero-Camacho, J.-P. Molénat, Ph. Sénac). L’étude des relations horizontales dans la famille et le village s’est combinée avec un réexamen des conflits verticaux dans la perspective des négociations et des révoltes (To Figueras, Martínez García). Trop empiriques, selon les auteurs de cette contribution, les recherches faites en Espagne souffriraient d’un manque de conceptualisation. Cela est moins grave, peut-être, que le contraire, l’excès de formalisation dont Benoît Cursente critique l’influence en France. Évoquant l’importance en Espagne de ces modèles importés, il relève que ceux-ci manquent de pouvoir explicatif face aux problèmes historiques spécifiques à l’Espagne, notamment la transition entre les systèmes agraires islamiques et ceux qui ont été introduits par la reconquête.

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L’historiographie italienne a traversé trois périodes depuis 1970, selon Luigi Provero, chacune inaugurée par l’irruption d’une étude qui a marqué sa période. Jusqu’aux années 1970, l’histoire rurale souffrait de la centralité de la ville, non seulement à cause de la forte tradition de l’histoire urbaine mais aussi à cause de l’origine urbaine des sources. Les historiens adoptaient les points de vue de leurs sources, selon lesquelles la campagne dépendrait étroitement de la ville. Comme en Espagne, il fallut des historiens étrangers, notamment Nicola Ottokar et Johan Plesner, pour critiquer ce modèle de « conquête du contado ». Sous leur influence Cinzio Violante souligna l’autonomie des campagnes milanaises dont l’aristocratie des vavasseurs fut déterminante dans l’évolution de la ville. Emilio Sereni a orienté les yeux des médiévistes vers une histoire du paysage. Ces influences donnèrent naissance à La Rivista di storia dell’Agricoltura italiana. La formazione della struttura agraria moderna nel contado fiorentino, de Elio Conti, qui s’inspira plus nettement des Caractères originaux de Marc Bloch. Les études de Massimo Montanari, Rinaldo Comba, Alfio Cortonesi, et Anna Rapetri, poussèrent plus loin vers des analyses de la gestion, de l’organisation et des aspects techniques de la culture. Deux études sérielles sur la Sicile, parues en 1988 et 1992, fournirent le matériel pour un débat important entre leurs auteurs, Henri Bresc et Steven Epstein ; le premier trouvait en Sicile le début d’une crise durable au xive siècle, tandis que le second élaborait un modèle opposé de développement soutenu à la fin du Moyen Âge. Pour Epstein, la faiblesse des villes favorisait l’intégration commerciale de la région. Ce n’était pas un hasard si ces deux auteurs étaient étrangers : les études économiques en Italie sont encore entravées par la séparation institutionnelle entre histoire et économie.

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Dans les années 1960, l’importante étude de Giovanni Tobacco sur les institutions de pouvoir dans les campagnes post-carolingiennes brisa la tradition juridique. Son influence inaugura une série de monographies sur les monastères qui, comme en Espagne, passaient à travers l’histoire institutionnelle pour comprendre la région que le monastère domine et que ses sources mettent en lumière. L’abondance relative des sources domaniales pour les périodes carolingienne et post-carolingienne imprime une curieuse périodisation à l’histoire italienne, une division entre « l’ère féodale » et « l’âge des communes » qui n’est qu’un effet des sources ; aux xie et xiie siècles leur développement est simultané. D’ailleurs la question de la « mutation féodale » se posait de façon très différente et plus stimulante en Italie qu’en France, non seulement à cause de l’importance des villes mais aussi du fait de l’emprise rurale des aristocraties urbaines. Cette question est dominée par la restructuration des campagnes entre le ixe et le xie siècles, ce que Pierre Toubert travailla à travers le modèle puissant d’incastellamento. L’importance du concept d’incastellamento est difficile à minimiser : il lançait trente ans d‘études sur les châteaux, et permettait à l’archéologie médiévale de prendre son envol, marqué par la création en 1974 de la revue Archeologia medievale. L’un des résultats les plus heureux de la thèse de P.Toubert est que ce modèle, loin d’être un carcan, a été surtout un point de départ pour l’étude de l’organisation de l’espace autour des lieux centraux non-urbains, qui avaient parfois comme origine des processus sociaux très différents. Ainsi dans les lieux centraux ruraux des Apennins, Chris Wickham a décrit le formidable dynamisme de la société paysanne, sa capacité à structurer ses communes avec des relations de clientèle dirigées par les paysans riches.

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Les deux derniers articles, consacrés à l’Allemagne et à la Pologne, insèrent l’histoire rurale du Moyen Âge dans le contexte du xxe siècle, un contexte absent dans les autres études (et pourtant, en Espagne par exemple, l’histoire rurale émerge à l’époque de la transition vers la démocratie). Julien Demade explique dans une polémique brillante que l’évolution de l’historiographie des campagnes allemandes s’est enlisée dans son incapacité à sortir des thèmes profondément ancrés dans l’idéologie du socialisme national. Son analyse dérangera, et pourtant l’argumentaire est solide. Dès le xixe siècle, les études de Karl Lamprecht sur l’économie et d’Auguste Meitzen sur le peuplement posent l’histoire rurale comme un champ d’étude. Après la Grande Guerre, le filon économique s’est renouvelé grâce à Georg von Below, Alfons Dopsch, Georg Freidrich Knapp et Rudolf Kötzschke, suivis, une génération plus tard, par Wilhelm Abel et Friedrich Lütge. F. Lütge et W. Abel exerçèrent une influence profonde jusqu’en 1970, notamment par les synthèses qu’ils ont publiées en 1962 et en 1963, tandis que leur contemporain Gunther Franz, qui n’était pas économiste, a écrit une synthèse sur les communautés paysannes en 1970. W. Abel est le mieux connu grâce aux multiples traductions de son livre sur les crises de la fin du Moyen Âge ; son analyse est proche de la thèse malthusienne de Michael Postan. F. Lütge est à mentionner pour sa description de l’émergence d’une « nouvelle servitude » en Europe de l’Est au xve siècle, ce qui contrastait fortement avec les libertés des paysans dans l’Europe de l’Ouest. G. Franz a développé le thème de la liberté des communautés paysannes qui se révoltent en 1525 contre l’imposition d’un pouvoir étatique pendant la Guerre des Paysans. La remarquable étude prosopographique sur ces ruralistes médiévistes et leurs réseaux qu’entreprend J. Demade est trop complexe pour être décrite ici (le chapitre comprend 80 pages), et c’est dommage ; disons simplement que ses notes en bas de page constituent une révélation, car il démontre que tous ces grands noms d’histoire rurale – Abel, Lütge, Dopsch, Otto Brunner, Hermann Aubin, Fritz Rörig, et Karl Bosl – étaient des Nazis, comme toute une pléiade de figures moins connues. Ils ont développé leurs principaux thèmes de recherche pendant la montée du national-socialisme dans les années 1930, et les ont poursuivis jusqu’à la décennie 1970 quand ils les ont légués à leurs étudiants, tout en niant tout lien entre leurs recherches et leurs engagements politiques et militaires. La fondation de la principale revue d’histoire rurale, Zeitschrift für Agrargeschichte und Agrarsziologie, en 1953, loin d’être le signe d’un élan novateur pour ce champ, était au contraire, comme l’explique l’introduction au premier volume, un retour aux travaux entrepris en 1938 pour orienter l’histoire rurale vers le concept de Blut und Boden. Ainsi J. Demade constate que le déclin du champ d’études rurales allemandes depuis les années 1970 découle en grande partie de la stérilité des thèmes de recherche « ranging from controversial to scandalous ».

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Il y a des facteurs institutionnels dans ce déclin : l’histoire rurale a été plus importante dans les facultés d’économie et de sociologie que dans la discipline histoire elle-même, et au fur et à mesure que les économistes allemands, comme ailleurs, délaissaient les questions historiques dans les années 1970, l’histoire rurale est devenue orpheline, considérée comme un champ mineur par une historiographie politique et institutionnelle qui négligeait d’étudier des paysans sans pouvoir. Ce qui restait d’intérêt pour la société rurale dans les facultés d’histoire était coloré par la montée d’un « nouveau » Verfassungeschichte qui était en fait un retour vers l’objet essentialiste et statique des années 1930. En 1954, le médiéviste Hermann Heimpel décrivait la nouvelle Verfassungeschichte comme l’« inneren Geschichte unseres Volkes », un concept qui évacuait de l’histoire l’étude des conflits sociaux.

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J. Demade insiste tout de même sur des pistes de renouvellement. Les principales réalisations de l’école ruraliste allemande consistent dans les études économiques lancées à la fin du xixe siècle dont l’héritage le plus important dans l’après-guerre a été la recherche de Wilhelm Abel sur les crises agraires et les villages disparus à la fin du Moyen Âge. David Sabean en 1972, puis d’autres auteurs travaillant sur les prix et l’habitat (Burkhard Assmuss, Walter Achille, W. Janssen, W. Bauernfeind) contestèrent le schéma de W. Abel selon lequel la chute démographique après la peste, en dévaluant les prix agricoles, aurait poussé les paysans à abandonner leurs villages pour les villes, où les salaires étaient plus élevés. Dans les années 1990, Peter Blickle contestait le grand récit décrivant l’harmonie entre paysans et seigneurs à la fois sur le plan politique (l’autonomie villageoise se mue, devant la montée de l’État moderne, en une volonté d’indépendance durable exprimée par leur représentation dans les assemblés territoriaux), et religieux (l’idée des communautés religieuses sans hiérarchie alimente la volonté d’indépendance des villages). Roger Sablonier examina les sources de gestion seigneuriale depuis 1975, pour mieux comprendre le fonctionnement de la seigneurie, d’une façon opposée à celle de l’école ruraliste traditionnelle, avec insistance sur les sources normatives. Ceci dit, il n’est pas sans importance que P. Blickle et R. Sablonnier soient Suisses ; le contraste entre l’historiographie allemande en Suisse et en Allemagne montre la position excentrique de l’histoire rurale en Allemagne. Son incapacité à reconquérir une autonomie et à développer ses thèmes en s’ouvrant à l’extérieur s’explique non pas par l’absence de ruralistes innovateurs, mais plutôt par leur isolement ; il leur est toujours difficile d’entrer dans les facultés d’histoire où l’histoire rurale, déjà un champ mineur, s’enlise dans le « grand récit » des villages autonomes où l’individu vit dans un rapport harmonieux de fidélité (Treue) avec son seigneur, jusqu’à ce que la territorialisation des pouvoirs seigneuriaux change la relation verticale entre individus en une relation conflictuelle entre groupes avec, pour résultat, la révolte des communautés paysannes en 1525.

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L’Europe de l’Est prend une place notable dans cette collection avec la contribution de Piotr Górecki sur la Pologne. L’histoire rurale en Pologne est caractérisée par une certaine continuité avec des thèmes de recherches établis dans les années 1920, mais constamment stimulés par l’ouverture vers l’extérieur, et notamment par des échanges avec l’école des Annales établis dès la fondation de cette dernière. Néanmoins, un certain conservatisme empirique a souvent fait que les connaissances ont progressé par des petits pas et non pas par des changements de paradigmes. Il n’y a pas de sources écrites avant la fin de xiie siècle, et l’étude de l’économie, de la production et des relations de pouvoir s’insère, pour cette période, dans le thème du pouvoir de la principauté ducale des Piasts. Il n’y a pas d’autres seigneurs avant la fin de xiie siècle ; l’aristocratie était rémunérée par les biens mobiliers que les ducs tiraient de leur pouvoir direct sur la paysannerie. Ainsi pour étudier la période antérieure à 1150, les médiévistes ont développé une méthode régressive sophistiquée qui retraçait la contribution de l’économie et de la société rurale à l’ascension des Piasts autour de l’An mil. En amont des Piasts, l’histoire rurale s’insère dans une longue tradition des « antiquités slaves » commencée au xixe siècle. Puis, pendant la période communiste, les recherches sur la culture matérielle, et notamment l’archéologie, ont renouvelé les connaissances du Moyen Âge central. Ainsi l’histoire rurale fait partie de l’histoire politique. Un bon exemple est le rôle qu’elle tient dans l’importante histoire de la période ducale de Stanislaw Szcur, publiée en 2002 ; même si l’histoire rurale y est tributaire d’une histoire du pouvoir, l’œuvre de Szcur constitue la meilleure synthèse en histoire rurale jusqu’à maintenant.

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Ainsi la méthode régressive inaugurée par Marc Bloch est le fondement de travaux sur la période des xe-xiie siècles ; son application dans l’étude des différents statuts paysans par Karol Modzelewski en 1987 en est un modèle. K. Modzelewski analyse des toponymes pour dessiner la corrélation entre les lieux centraux de pouvoir ducal et la spécialisation économique, d’où son argument selon lequel la production paysanne était fort diversifiée à cause des exigences comtales. Les statuts des paysans étaient divers parce qu’ils dépendaient de leur spécialisation. En 1990, Jan Piskorski a développé l’argument que cette diversité était, dans le contexte de l’époque, archaïque. Le déclin du pouvoir ducal, et l’organisation de l’espace selon les modèles féodaux au xiiie siècle se font sous l’impulsion de la migration des populations allemandes. Le statut des paysans s’est uniformisé, les redevances aussi, et ceci accompagne une transition vers une agriculture céréalière plus intensive.

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Les travaux sur la migration allemande posent la question du contexte politique de cette historiographie ; après la guerre, les Allemands disparaissent des études sur cette période. Les travaux de Piskorski et Sczcur consacraient le retour des Allemands, avec d’autres paysans immigrants (flamands notamment) dans l’histoire rurale polonaise, un retour réintroduit par Benedykt Zientara en 1973. B. Zientara étudie les documents écrits du xiiie siècle ; le « droit germanique » qu’il analyse ici (au contraire de ce qui se faisait en Allemagne) est examiné comme un ensemble de pratiques. Il régissait l’organisation de l’espace habité, les techniques agraires, la gestion économique et juridique des paysans dans le but de reconstruire un pouvoir seigneurial sur l’ensemble de la paysannerie. Ceci dit, l’un des problèmes du travail de B. Zientara est qu’il personnifie une transformation en l’attachant directement à l’entreprise d’un protagoniste, le duc Henri le Barbu de Silesie – le livre est une biographie – dont l’action incarne la causalité historique. Néanmoins, cet ancrage politique a sauvé les travaux de B. Zientara du destin du livre de Kazimierz Tymieniecki (1965-1967) et un grand article de Karol Buczek (1974-1975). Ces deux travaux, consacrés spécifiquement aux paysans, s’ancraient dans la tradition empirique de l’historiographie polonaise, mais leur thématique n’a pas eu de suite.

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Tous ces articles sont bien écrits, avec des notes en bas de page et des bibliographies qui enrichissent admirablement les synthèses forcément ramassées. Ils fourniront au lecteur un voyage intellectuel de premier ordre.

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John Drendel

Hélène Debax, La Seigneurie collective. Pairs, pariers, paratge. Les coseigneurs du xie au xiiie siècle, Rennes, pur, 2012, 463 p., 24 €

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Cet ouvrage, issu du dossier d’habilitation de l’auteur, est le bilan à la fois dense et clair d’une question qui fit l’objet jusqu’ici d’études locales ou régionales mais point de travail appliqué à l’ensemble du monde médiéval. Or la coseigneurie est largement répandue : on la trouve de la Flandre à l’Italie, de la Normandie à l’Espagne et à la Germanie. Ses domaines de prédilection furent l’Empire et la France du Midi, laquelle fournit ici la plus grosse part des exemples cités.

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La coseigneurie n’est pas une propriété mais un rapport de domination. C’est « le partage ou l’exercice conjoint de la domination à un niveau donné de la chaîne des pouvoirs ». C’est « la codétention d’un objet, le pouvoir, sur un même groupe, un même homme ou une même chose » (p. 21). Dans la pratique la coseigneurie est bien difficile à distinguer d’autres institutions. Elle n’a pas de sources propres et apparaît dans une foison d’actes : serments réciproques, serments prêtés à un même seigneur, chartes dressées pour un même château, accords de droits, inféodations, etc. Dès le milieu du xiie siècle s’ajoutent des documents supplémentaires : rôles d’hommages, listes de vassaux, grandes enquêtes princières. Pour tirer de cette masse touffue un discours cohérent, l’auteur choisit la période xie-fin xiiie siècle, sélectionne les seigneuries castrales, mieux documentées, et adopte « un parti aristocratique ».

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En cinq chapitres sont examinés la formation des coseigneuries, les modalités du partage, le fonctionnement à l’égard du seigneur féodal et des sujets. L’auteur prend soin d’étudier au préalable le vocabulaire, « les mots et la chose ». Ce vocabulaire est riche et varié (dominium, par, consortes, societates et tous leurs dérivés). Mais comme on peut le voir, il est peu spécialisé. Les textes mêlent constamment structures verticales féodo-vassaliques et structures horizontales de la coseigneurie. L’auteur évite le risque permanent de la confusion en nourrissant chaque développement d’exemples longuement commentés.

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La plupart des coseigneuries apparaissent dans l’écrit à l’occasion de partages successoraux, qui sont de règle dans le Midi et occasionnels dans les pays de coutumes. On repère en général de deux à une dizaine de seigneurs par castrum, mais leur nombre peut dépasser quarante. Le partage se fait de diverses manières, dans le temps, dans l’espace ou autrement. À l’aide de photographies et de fouilles archéologiques, l’auteur montre (p. 194-241) comment la coseigneurie s’inscrit parfois dans le paysage par « des groupes de tours et des grappes de mottes ». Les partages les plus documentés concernent les seigneuries de profits avantageux : les péages, tel celui de la Garde-Guérin sur la Régordane, les mines, les salines, les moulins et canaux, les marais que l’on assèche, comme en Lombardie. Ces coseigneuries semblent préfigurer les sociétés par actions.

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Le service dû au seigneur supérieur ne disparaît pas, il est même parfois très avantageux pour celui-ci. La guerre est fréquente à tous les étages. « Il n’y a pas de véritable possession paisible » constate l’auteur (p. 261). Aussi la coseigneurie doit-elle fonctionner comme une « institution collective de paix » qu’il est parfois difficile de distinguer des autres institutions de paix que connut le Moyen Âge central.

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Administrer collectivement une coseigneurie n’est pas simple. La manière la plus évoluée, celle que l’on rencontre surtout au xiiie siècle, consiste à s’entendre pour nommer des officiers communs. Dans les coseigneuries importantes, ces officiers sont des consuls. La Garde-Guérin en a deux, l’Isle-sur-la Sorgue en a trois. Ces consuls présentent de grandes analogies avec les consuls urbains.

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La coseigneurie n’apparaît, dit l’auteur, que « coupée en tranches ». Seuls les troubadours en ont fait une figure exemplaire et globale, sous le terme de paratge. Ce mot désigne l’aristocratie méridionale dans son ensemble, en particulier face aux barons croisés du Nord. C’est une valeur morale teintée de nostalgie puisqu’elle a dégénéré…

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Pour conclure, l’auteur s’élève contre une idée reçue selon laquelle la coseigneurie serait nécessairement source de faiblesse. Son histoire fait alterner phases de division et phases de remembrement. On pourrait aussi bien la considérer, dans la multitude de conflits qui jalonnent l’histoire de toutes les seigneuries, comme « une manière particulièrement consensuelle de réguler la concurrence » (p. 340).

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Aux pages nourries d’exemples du discours fait suite un corpus de 97 documents échelonnés de 1000 à 1297. L’auteur se donnait pour but de « baliser le terrain » (p. 14). Ce travail pertinent va au-delà et l’on ne peut que lui souhaiter des émules.

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Marie-Thérèse Lorcin

La seigneurie de La Ferté-Macé (xiive siècles), Bulletin trimestriel de la Société historique et archéologique de l’Orne, t. cxxxiier et 2e trimestres, mars-juin 2012, 200 p.

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La livraison de mars-juin 2012 du Bulletin de la shao reprend le contenu du mémoire de master d’histoire soutenu par Louis Guillotte à l’université de Caen Basse-Normandie. Après avoir rappelé les modalités de la conquête du Passais par les Normands qui cherchaient alors à sécuriser leur frontière sud, l’auteur présente la naissance de la seigneurie de La Ferté-Macé, dans une région peu exploitable, vallonnée et très boisée et sans doute, au xie siècle, très peu peuplée. Sans être dotée d’une forteresse puissante comme celle de Domfront, la seigneurie participe au maillage défensif mis en place. Au moment de la conquête du Passais, la seigneurie de La Ferté-Macé s’organise autour d’un petit bourg castral, vraisemblablement défendu par une simple motte en surélévation. Au xiie siècle la ville et la seigneurie montent en puissance, notamment avec la mise en place de nombreuses foires. Un donjon a certainement été construit en dur. Le jeune historien expose l’importance territoriale de la seigneurie qui forme un ensemble compact centré sur La Ferté-Macé avant de parler des sires de La Ferté et de leur lignage comme de leurs alliances matrimoniales telle que celle qui lie Guillaume II de La Ferté à une sœur d’Odon de Conteville, demi-frère du duc Guillaume et évêque de Bayeux. La présentation des familles et des fiefs d’hommes d’armes permet d’évoquer l’entourage des sires de La Ferté parmi lequel Louis Guillotte n’oublie pas de mentionner ces personnes essentielles dans l’activité économique de la seigneurie : bourgeois, artisans ou, à la campagne, meuniers. Des personnes d’extraction plus humble, du moins en apparence. Les sources conservées attestent que les meuniers, à l’image de celui de Villiers pouvaient appartenir à une classe sociale plutôt aisée. Ce dernier dispose d’un sceau et sait écrire ainsi que son épouse et sa famille comme l’atteste un acte de donation. Après une présentation détaillée des possessions normandes des seigneurs de La Ferté, le jeune historien évoque leurs possessions anglaises. Dans ce monde rural où la noblesse et l’Église sont omniprésentes, Louis Guillotte décrit comment l’Église tisse des liens avec les seigneurs de La Ferté et ses vassaux. Le prieur de La Ferté, par ses possessions, est alors l’un des personnages ecclésiastiques les plus importants de la seigneurie. Située aux marges de la Normandie et du Maine, la seigneurie est progressivement intégrée au duché de Normandie, puis au royaume capétien après 1204. Fidèle au pouvoir anglo-normand, le seigneur de La Ferté a en effet choisi de suivre le roi d’Angleterre et abandonne ses possessions normandes. La seigneurie de la Ferté-Macé relève désormais de la vicomté de Falaise et le roi de France distribue les terres fertoises de manière à arrêter l’essor de cette puissante baronnie et remplace les élites. Toutefois, comme l’auteur le signale dans sa conclusion, l’activité économique ne semble pas en pâtir. L’étude de Louis Guillotte est suivie par une présentation des sources et une bibliographie. Enfin 30 actes de donation, chartes, contestation de dîme ou obituaire sont édités sous forme de pièces justificatives.

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En publiant cette étude sur la seigneurie de La Ferté-Macé, la shao a permis de diffuser auprès des chercheurs et des amateurs d’histoire locale et régionale un de ces nombreux travaux universitaires qui, pour la majorité, sont condamnés à la confidentialité, si ce n’est à l’oubli. Nous ne pouvons que l’encourager à poursuivre cette diffusion des connaissances.

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Cédric Le Provost

Monique bourin, John Drendel et François Menant (dir.), Les Disettes dans la conjoncture de 1300 en Méditerranée occidentale, Rome, Collection de L’École Française de Rome, 450, 438 p., 70 €

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Ce volume constitue les actes du premier de quatre séminaires tenus de 2004 à 2008 sur la conjoncture de l’année 1300. La lecture de ce recueil fait attendre avec impatience les trois autres annoncés : dynamiques commerciales, monnaie et crédit, mobilité sociale.

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Le groupe des savants rassemblés s’est donné pour tâche de chercher si, dans la partie méditerranéenne de l’Europe, les décennies entourant l’an 1300 connurent une crise analogue à celle qui frappa l’Europe du Nord-Ouest. Celle-ci, objet de nombreux travaux, atteignit tous les pays entourant la Mer du Nord entre 1270 et 1330. Son point culminant fur l’effroyable famine de 1315-1318 étudiée par W. Jordan. La Peste Noire de 1348 porta le « coup de grâce » à une population affaiblie. On attribue aux intempéries répétées la responsabilité première du retournement de la conjoncture.

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Il s’agissait donc de remettre en chantier la question en l’appliquant aux contrées méridionales en commençant par dresser un bilan précis par thèmes, par contrées, par pays. Or le retour des disettes constitue l’indicateur le plus clair du retournement. La répétition de ces épisodes a de sérieuses conséquences à long terme sur la démographie et sur les structures économiques, sociales et politiques. Le premier apport de l’ouvrage est la densité de l’information. Il n’est que de consulter les listes de disettes et famines dressées par les participants. Le second apport, et non le moindre, est le grand brassage d’idées auquel donnent lieu les données recueillies. Il s’agissait en effet de préciser ou de réviser les théories émises au cours du xxe siècle, voire plus tôt, pour expliquer ce que l’on a longtemps appelé « la crise du bas Moyen Âge », expression malheureuse.

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Les théories malthusienne, labroussienne, marxiste, l’explication par l’insuffisance des échanges commerciaux, sont ici corrigées à la lumière de comparaisons faites avec d’autres périodes. Ainsi le xviiie siècle offre des traits de ressemblance avec l’Europe méditerranéenne au Moyen Âge : une forte population urbaine qui doit acheter sa nourriture, une possible intervention de l’État, l’importance des produits fabriqués procurant des revenus autres que ceux de la terre, voire le développement d’une certaine identité collective des groupes populaires dans les grandes villes, comme c’est le cas à Florence au xive siècle. À notre époque, les économistes du développement étudiant le retour des famines dans certaines parties du monde ont constaté que la hausse générale des prix des céréales est due à la fois à une demande croissante et à la spéculation. Famine et exportation vont de pair. Ces études réintroduisent des facteurs exogènes qui ne sont imputables ni au climat, ni à l’appauvrissement des sols : les guerres, les décisions politiques, le rôle du crédit et de l’information sur les prix. A. Sen fait de la disette un problème de société où le facteur essentiel est la situation des maillons les plus faibles de la population, les 10 % des habitants des villes et des campagnes qui doivent acheter leur nourriture sans avoir ni réserve ni revenu stable.

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De retour à l’époque médiévale, on constate aussi que famines et disettes sont omniprésentes, même en période de croissance, même dans les régions où la Peste a opéré sa terrible ponction. Comme l’écrit G ilbert Laguier (p. 261) « la relation population/ subsistances est à manier avec circonspection » et la théorie malthusienne ne saurait suffire.

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Il est évident aussi que les disettes en zone méditerranéenne sont dues moins aux inondations (comme c’est pourtant souvent le cas en Lombardie) qu’aux sècheresses répétées. Plus on va vers le sud, plus la sécheresse est redoutée. Tel est le cas du Maghreb auquel est consacrée une communication extra européenne, et qui n’apparaît au cours de la période que de façon épisodique, comme vendeur de grains aux pays chrétiens lorsque qu’il a eu des récoltes normales.

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Enfin une question récurrente dans le volume concerne les échanges commerciaux dont l’insuffisance empêcherait les régions déficitaires de recevoir des grains des régions qui ont des surplus à vendre. Explication avancée en ce qui concerne le haut Moyen Âge, mais dont les participants du colloque ont tendance à réduire l’impact, surtout pour la période postérieure au xie siècle et cela pour plusieurs raisons. L’étude du vocabulaire de la faim montre que le terme le plus usité est carestia (cherté) qui évoque une économie monétaire dans laquelle la crise prend l’allure d’une crise de distribution plus que de production. Nombre d’exemples viennent à l’appui. Ainsi dans le royaume de Valence, les carestie constatées dans la première moitié du xive siècle sont dues à l’interruption brutale du système d’échanges en place, soit par une guerre, soit par de mauvaises récoltes dans les régions traditionnellement exportatrices (A. Forio, p. 343-416). Monclus qui fait la liste des famines survenues en Europe de 1090 à 1260 insiste sur le rôle que joue l’information sur les prix. L’information circule et déclenche un mécanisme d’accaparement et de spéculation par les gros producteurs et les marchands. Il voit en Méditerranée « un puissant courant céréalier à longue distance » qui agit sur la propagation des disettes en même temps qu’il est chargé de les corriger (p. 38-86).

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Le risque de voir la spéculation aggraver la pénurie pousse les municipalités, les princes laïques et ecclésiastiques, les rois, à intervenir. C’est là un thème particulièrement porteur en Italie. Le cas de Florence est bien connu et reste jusqu’à un certain point exceptionnel : la ville aurait 110 000 habitants en 1300. Or les chertés se multiplient au xive siècle. Chroniques, sources comptables et fiscales, mercuriales du marché local, en révèlent les aspects. La commune intervient de diverses manières : interdiction d’exporter, perquisition et mobilisation des stocks privés, aide à l’importation assurée par des marchands choisis par la commune et qui vont chercher du grain jusqu’en Italie du Sud s’il le faut. De plus, le gouvernement se préoccupe d’aménager le contado en réparant routes et ponts, en fortifiant les villages, voire en faisant défricher des terres pour y semer des grains, car les particuliers de Florence qui possèdent des biens de campagne y plantent plutôt la vigne et les herbes potagères. Bien que le prix des céréales soit à la hausse comme partout sur le long terme, les chertés ne furent jamais aussi graves qu’au haut Moyen Âge ni qu’en Europe du Nord-Ouest en 1315-1318. Il n’y eut pas d’émeutes de la faim à Florence avant la fin du xive siècle (La Roncière, p. 225-246).

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Une politique annonaire est normale dans l’ensemble de l’Italie communale. Cependant les disettes, qui apparaissent toujours sous le terme de carestia, n’ont pas dans toutes les chroniques la même importance. Les chroniqueurs sont gens de la ville, ils ne veulent pas ternir l’image de leur cité aux yeux de la postérité. Sans approfondir le sujet, ils attribuent la cherté aux intempéries, à la volonté de Dieu, rarement aux hommes. En Lombardie, écrit P. Savy, « la disette est dans l’ordre des choses et n’entraîne donc guère de contestations sociales » (p. 203).

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Il est impossible d’évoquer ici toutes les contributions de ce recueil. La recherche concerne la péninsule ibérique (4 communications), l’Italie (3), la France méridionale (3), le Maghreb (1), l’Occident (1). Le plan n’est pas géographique mais thématique : i. temps et espaces de la disette, ii. la conscience de la disette : le cas italien, iii. typologie des disettes. Le travail repose essentiellement sur des sources écrites de nature variée : narratives, fiscales, comptables. Un article en revanche est fondé sur l’archéologie plus que sur les textes. Comme partout les sites fouillés en Roussillon sont tous équipés de silos. Ces fosses ovoïdes que l’on remplit en une seule fois et que l’on bouche le plus hermétiquement possible servent en général à stocker la provision d’une famille. Mais il existe aussi un stockage de plus grande ampleur, seigneurial, communal, royal ou commercial. Ce dernier semble prendre de l’importance au début du xive siècle, ce qui confirme l’évolution constatée ailleurs vers un commerce en développement (C. Puig, p. 159-177).

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À cette somme si riche et si éclairante, un seul reproche : l’absence de cartes. Est-ce là une consigne de l’éditeur ? Pourtant une carte économise souvent de longs discours, à l’écrit comme à l’oral. Et elle aide puissamment le lecteur. Un seul exemple : Navarre et Aragon ont un réseau de villes et de bourgs avec marchés et foires, routes et ports. Chaque ville importante a sa zone d’approvisionnement (p. 277-308). L’Aragon est excédentaire en céréales et exporte tout au long de la période étudiée. Pourquoi les historiens depuis quelques décennies laissent-ils la carte aux seuls géographes ?

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Marie-Thérèse Lorcin

Mathieu Arnoux et Anne-Marie Flambard Héricher (dir.), La Normandie dans l’économie européenne (xiie-xviie siècle), Caen, Publications du crahm, 2010, 235 p., 35 €

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Cet ouvrage présente les communications au Colloque de Cerisy tenu en octobre 2006 et réunit onze contributions encadrées par une préface de Mathieu Arnoux et une conclusion de Jacques Bottin et complétées par une douzième, un peu hors-sujet, quoique fort intéressante, consacrée aux expéditions de Béthencourt aux Canaries (Alain Sadourny). La majorité des communications (7) porte sur l’époque médiévale, les autres étant à cheval sur les deux périodes.

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Dans sa préface, Mathieu Arnoux, s’interroge, entre autres aspects, sur la pertinence de l’échelon choisi, le provincial, en remarquant la pauvreté des études à cette échelle, les travaux ayant plutôt choisi comme cadre des unités moins étendues, que l’on pourrait appeler des « pays », que de nombreuses monographies, en Normandie comme ailleurs, ont pris comme support géographique. Quelques contributeurs s’y risquent cependant, que ce soit pour étudier les problèmes monétaires ou l’élevage, mais ils sont minoritaires, de plus petits espaces, une partie du duché, une ville ou même un simple village leur suffisant.

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Démentant un peu son titre, la projection de la Normandie dans l’économie européenne n’apparaît souvent qu’en filigrane, comme un aboutissement lointain des productions ou des lieux d’échange locaux qui sont privilégiés par les divers auteurs.

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Le secteur agro-pastoral n’a guère tenté les contributeurs, même si Christophe Maneuvrier, après s’être étonné de l’indigence de la bibliographie au sujet de l’élevage normand au Moyen Âge, pour une province pour laquelle il deviendra si important, met au jour toute une série de sources qui lui permettent de combler en partie cette lacune, notamment en ce qui concerne bovins et porcins qui paissent par centaines, voire par milliers et même dizaines de milliers dans les prairies et forêts du duché. La documentation consultée lui permet également de mettre en lumière les déplacements de ces animaux, qu’il s’agisse d’alimenter les boucheries urbaines, ou, pour les porcs, de transhumer vers les lieux d’engraissement, déplacements sur de longues distances que l’on retrouve ailleurs.

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Des animaux qui alimentent en partie les rentrées fiscales des villes normandes, par l’intermédiaire de la ferme des « quatre pieds » communes à plusieurs localités, notamment la capitale du duché où, avec la « grande ferme », portant sur les vins entrant dans la ville, elle constitue l’essentiel des revenus de la Vicomté de l’eau dont Philippe Cailleux reprend les comptes après Charles de Beaurepaire et Michel Mollat, dans le cadre d’une étude globale de l’économie rouennaise. Il fait surtout une étude critique de cette institution, tentant, avec quelque succès, de reconstruire le mouvement des fermages durant les xive et xve siècles et montrant l’intérêt qu’il y a à suivre l’évolution respective de ces deux revenus avant de présenter les prémices d’une étude sur un registre d’acquits concernant les marchandises entrées ou vendues à Rouen, par voie fluviale ou terrestre, pendant l’exercice 1477-78. On imagine bien que tous les produits possibles et imaginables figurent dans les quelque 6 000 acquits enregistrés, les mêmes ou presque que ceux mentionnés dans les coutumiers des trois villes de Normandie occidentale – Caen, Falaise, Lisieux – étudiées par Laurence Jean-Marie pour une période couvrant essentiellement le xiiie siècle.

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En se cantonnant à trois types de produits, elle montre bien les similitudes et la diversité des activités des trois villes précitées : spécialisation dans la vente du petit bétail à Lisieux et du gros bétail pour la boucherie à Falaise, par exemple. Le travail du cuir est pratiqué dans les trois villes, mais avec quelques nuances : pelleterie à Falaise, travail du cuir tanné et importé en partie à Caen tandis que Lisieux semble pratiquer le commerce des peaux. Les textes étudiés montrent tous l’importance de l’industrie textile et du commerce des draps et des laines, mais nous laissent un peu sur notre faim car ils n’apportent guère de précision sur la production et l’auteur ne peut que « pressentir » des orientations différentes dans les productions et qualifier leur complémentarité de « probable ».

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C’est au contraire avec toute la précision désirable, grâce cette fois à l’abondance des sources et à l’archéologie, que d’autres activités industrielles apparaissent au grand jour. Et pour continuer avec le textile, la draperie rouennaise que Jean-Louis Roch choisit d’étudier à une époque de crise, celle qui, à la fin du xve siècle, voit le passage de la vieille draperie à la nouvelle, faite de tissus plus légers et moins coûteux. Il montre que la crise, qui a entraîné le chômage des artisans, exacerbe les tensions entre les divers métiers, car elle porte sur des options techniques (foulage au pied ou au moulin, teinture, tonte, double ou simple trame) sous lesquelles se cachent des intérêts divergents, tandis que les produits provenant du dehors de la juridiction, essentiellement de Darnétal, qui ne sont pas soumis aux contraintes des règlements urbains, font une concurrence très rude à la production traditionnelle, mais souvent avec des capitaux rouennais. À la fin, on aboutit à une répartition du travail assez classique, la ville gardant les produits de qualité, les fameux « draps du sceau » et l’activité marchande, et le plat pays les produits nouveaux et moins chers. Mais l’auteur ne s’intéresse pas seulement à la draperie, il examine aussi des aspects plus politiques, comme les mécanismes de prise de décision, montrant que la corporation municipale doit céder devant la juridiction royale, représentée par l’Échiquier.

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C’est grâce à l’archéologie que Danielle Arribet-Deroin renouvelle notre connaissance des forges du Pays de Bray que de trop rares textes n’éclairent pas vraiment : elle y montre comment à un procédé traditionnel, plus que millénaire, celui de réduction directe dans des bas fourneaux, amplement attesté par les fouilles, succède un procédé innovant, celui de la réduction indirecte dans des hauts fourneaux, une technique apportée par des ouvriers étrangers (flamands) vers 1450, une époque où cette technique se diffuse dans la France du Nord. Ce changement est attesté à la fois par l’archéologie qui en décrit les vestiges et les produits et les textes de la pratique qui en indiquent les acteurs. Cette activité, présente aussi dans la partie picarde du Pays de Bray, ne tarde pas à s’étioler, puis à disparaître, un siècle à un siècle et demi après son implantation, la pénurie de bois, accaparé par les grandes villes, expliquant en grande partie cette disparition.

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En revanche, l’histoire de la pierre de Caen, telle que nous la retrace Laurent Dujardin, s’inscrit dans la longue durée, à partir du xie siècle et jusqu’à nos jours, ce qui s’explique par sa qualité intrinsèque, bien supérieure à celle des produits anglais, par exemple, par sa situation près de la ville, grand centre de production et de consommation, par l’histoire même du duché, en relation étroite avec l’Angleterre toute proche : dès 1070, on retrouve la pierre de Caen sur le chantier de Canterbury. Ajoutons-y la proximité de la mer et l’abondance des voies navigables, surtout dans le royaume voisin, et nous aurons les clés de ce succès. Les cartes élaborées par l’auteur montrent clairement l’élargissement de la zone d’utilisation de cette pierre, au Moyen Âge, en Normandie comme en Angleterre où ce sont les comtés situés près de la mer, du Norfolk au Dorset, et le long de la vallée de la Tamise qui en sont le plus friands. L’activité semble moins importante durant l’époque moderne, pour reprendre de plus belle au xixe siècle.

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Si le petit chaperon rouge avait été normand, c’est sans doute dans un pot de grès qu’il aurait porté sa motte de beurre à sa mère grand, tant, en Normandie, les deux productions suivent un chemin parallèle, à partir du milieu du xive siècle, et dès la fin du xve siècle, on retrouve pots de grès et beurre normands à Paris pour alimenter un marché friand de produits frais (Anne-Marie Flambard Héricher et Anne Bocquet-Liénard). D’abord confinée à la région, la diffusion des grès s’étend rapidement, en Bretagne, Poitou, Angleterre, et à partir du xviie siècle, ils franchissent l’Atlantique puisqu’on en retrouve au Québec. Un bon exemple d’adaptation à la demande.

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Tous ces produits et bien d’autres se retrouvent sur les marchés, marchés hebdomadaires qu’Isabelle Theiller se propose de réhabiliter en s’élevant contre la place secondaire qu’on leur accorde habituellement en privilégiant les foires qui, seules, auraient attiré les marchands étrangers et les denrées lointaines. Elle montre le contraire, grâce à des exemples pris dans l’ensemble du duché. Après avoir défini le cadre institutionnel qui régit ces réunions et montré que, très tôt, le duc, puis le roi se sont arrogé le droit de créer de nouveaux marchés, elle étudie l’origine des hommes en opposant les professionnels, c’est-à-dire les marchands, et les gens du cru (« gens de pays »). Les premiers sont souvent qualifiés d’étrangers, forains pour la plupart, mais aussi vraiment étrangers au royaume, les autres viennent s’y fournir pour leur quotidien. Quant aux produits échangés, on pourrait faire la même distinction, les denrées mentionnées dans les coutumiers (et dont on ne peut que supputer la présence sur les étals) pouvant provenir de fort loin. Tel n’est pas le cas des foires et du marché (dominical) du petit bourg de Tilly-sur-Seulles, près de Caen, les terriers seigneuriaux reflétant un rayon d’action réduit, la plupart des marchandises y venant à dos d’homme (Denise Angers).

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Tout cela donne l’impression d’un pays fort riche, ce que n’ont pas manqué de remarquer aussi les autorités qui se chargeaient d’imposer le duché, réputé pour payer à la fin du Moyen Âge le quart des impôts du royaume, fruit sans aucun doute de sa richesse en temps de paix, mais qui, en temps de guerre, aux xive et xve siècles, ne font qu’accentuer la ruine de l’économie, ainsi que le montre Élisabeth Lalou, reprenant ainsi les conclusions de Guy Bois. Quant à Jérôme Jambu en étudiant la circulation des monnaies étrangères en Normandie durant quatre siècles, il s’interroge sur l’origine de l’abondance de ces monnaies : s’agit-il d’un pur phénomène monétaire, la monnaie française, bénéficiant d’un meilleur aloi et d’un rapport or/argent parfois en décalage avec la réalité, étant chassée par la « mauvaise » monnaie étrangère, selon un adage bien connu, ou s’agit-il plutôt d’une conséquence du déséquilibre de la balance commerciale en faveur de la France au détriment des pays producteurs de métaux précieux, l’Espagne et le Portugal ? Sans surprise, l’auteur conclut en faveur de la seconde hypothèse, conforme aux conclusions d’un Jean Bodin, entre autres auteurs, même s’il ne nie pas qu’à certains moments les monnaies françaises aient pu tenter quelques spéculateurs.

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Nous retrouvons donc ici, avec Jacques Bottin, deux des aspects essentiels de cet ensemble de travaux : la dimension spatiale, du simple marché local au marché international où l’on retrouve les productions normandes et l’on pourra regretter, à ce propos, l’absence d’un ou deux travaux ayant illustré cette dimension, la Normandie vue d’Angleterre ou bien de l’espace ibérique. Ce dernier exemple aurait permis de replacer la production normande, essentiellement textile (les « rouens »), dans un ensemble plus large, la France de l’Ouest, qui par l’intermédiaire de Nantes ou des foires du Poitou alimente le vorace marché ibéro-américain en « bretagnes », « lavals », « olonnes » et autres produits. Et cela aurait permis de s’interroger sur une autre question, également signalée par Jacques Bottin, celle de l’articulation entre bassins de production et lieux de commercialisation, un aspect abordé, quoique pas toujours directement, par plusieurs contributions, une tâche difficile car ces voies fluctuent et sont bien souvent tributaires de la conjoncture : tel marché, celui des céréales, par exemple, à court rayon et aux mains d’acteurs locaux en temps normal, peut élargir son espace et intéresser de nouveaux acteurs opportunistes, parfois de grands marchands internationaux, lors des crises les plus graves. Nous avons donc affaire à une économie dynamique, en perpétuelle évolution, pour lequel le découpage régional semble être un cadre artificiel (J. Bottin).

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Francis Brumont

Philippe Zalmen ben-nathan, Seigneurs, bourgeois et paysans en Albigeois. La vicomté de Lautrec au Moyen Âge, Toulouse, gerahl et acpv, 2011, 310 p., 35 €

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En 1981, le médiéviste israélien Philippe Zalmen Ben-Nathan soutenait à l’Université de Toulouse-Le Mirail sa thèse devant un jury comprenant les professeurs Philippe Wolff, Charles Higounet, Gilles Caster et Jean-Louis Biget. Ses recherches portaient sur la vicomté de Lautrec aux xiiie-xive siècles, située entre Agoût et Dadou, dans l’actuel département du Tarn. Malgré les félicitations à l’unanimité des membres du jury et leurs souhaits de voir cette thèse publiée, ce travail est resté inédit pendant plus de trente ans. Deux associations locales, l’Association Culturelle du Pays Vielmurois et le Groupe d’Étude et de Recherche Archéologique et Historique du Lautrécois, ont uni leurs efforts pour rendre accessible cet important apport à l’histoire médiévale des xiiie-xive siècles. Le résultat en est ce livre.

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L’ouvrage se scinde en deux parties. Dans la première, l’auteur retrace l’histoire générale de la vicomté. Cette partie constitue une solide monographie régionale, étayée et inédite. En effet, l’étude de la vicomté a jusqu’alors peu tenté les érudits. Faute de sources suffisantes, son histoire paraissait impossible à écrire et semblait se résumer aux informations extraites de l’Histoire Générale de Languedoc. Philippe Zalmen Ben-Nathan a surmonté la difficulté en inspectant tous les dépôts d’archives susceptibles de contenir des documents concernant les Lautrec, depuis Paris jusqu’à Pau, en passant par Cahors et Albi. Le résultat de ce labeur permet de mieux saisir la genèse ainsi que le devenir d’une vicomté et offre une intéressante réflexion sur la répartition des pouvoirs. La première mention de Lautrec figure parmi les villae offertes par Didier de Cahors à son Église au viie siècle. Les deux siècles suivants sont marqués par l’indigence documentaire. Au xe siècle, l’ancienne viguerie carolingienne est devenue une vicomté, dont le bénéficiaire tente d’obtenir une indépendance de fait, sinon de droit. Les Lautrec, dont les domaines sont enclavés entre ceux des Trencavel et ceux des Raimondins, peuvent en effet mener à leur profit une politique d’alliances opportunes et d’arbitrages. La Croisade contre les Albigeois les concerne assez peu, malgré quelques aléas, et au début du xive siècle, les Lautrec figurent parmi les rares familles méridionales encore en place après la croisade et la mainmise des Capétiens sur le Languedoc. Mais cette vicomté ne peut se transformer en principauté. Effectivement, en 1306, soucieux d’asseoir l’autorité royale dans une région proche des domaines anglais, Philippe le Bel obtient la moitié de la vicomté de Lautrec et en devient un co-seigneur. En octobre 1338, le roi Philippe IV se défait de cette co-seigneurie en faveur de Gaston II de Foix, dont il recherche l’alliance.

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À cette occasion, une enquête est ouverte pour connaître les droits et les possessions du roi de France à l’intérieur de la vicomté de Lautrec, mais aussi ceux des vicomtes et de l’évêque de Cahors, en sa qualité de suzerain. Le résultat de cette enquête est parvenu jusqu’à nous sous la forme d’un registre in folio de 384 feuillets, dénommé le Domanial et conservé aux Archives départementales du Tarn. Ce document fait de la vicomté de Lautrec l’une des rares régions du Sud de la France qui a conservé l’énumération des droits et possessions des potentes, mais aussi la liste des francs-fiefs nobles, la liste nominative des feux solvables et insolvables et l’estimation exacte des chefs de famille imposables.

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Ce précieux registre a été mis à profit par l’auteur dans la seconde partie de sa thèse pour dresser un portrait social et économique de la vicomté, avant « l’automne du Moyen Âge ». Le lecteur est saisi par la richesse et la variété des informations. Nous nous bornerons à celles qui concernent l’histoire rurale stricto sensu. Les ressources énoncées par le Domanial laissent apparaître un terroir riche et fertile. La vicomté de Lautrec abonde « en céréales, en vins, en prés, et en pâturages, en bois, en arbres sylvestres et fruitiers, en viande de boucherie, en volailles, en fromages, en poissons, en rivières et en sources, en colombes, en lapins, en lièvres, en perdrix et autres gibiers », mais aussi « en légumes divers, en paille et en foin, ainsi qu’en noix et en huile » ! Seuls feraient défaut des produits de consommation courante comme le sel, la cire ou le fer… heureusement vendus sur la foire hebdomadaire de Lautrec. Ce terroir riche est assez densément peuplé, surtout pour une région méridionale : 9,2 feux par km2. En comparaison, l’état des feux de 1328 donne pour le royaume de France une moyenne de 7,9 feux par km2. Le Domanial permet également une étude quantitative et qualitative du sol, portant sur la nature, la répartition, l’étendue et la valeur des cultures composant le terroir lautrécois. Ainsi, les labours occupent-ils presque 70 % de l’espace, tandis que vignes, herbages et bois en concernent respectivement 14,5 %, 9,9 % et 5,6 %. Parmi les cultures, on note la présence du froment, de l’avoine, du seigle, du mil et de l’orge. Du Domanial ressortent de brefs renseignements sur les outils de labour, sur lesquels pèsent des redevances en nature. Certains paysans labourent avec un attelage complet de trois bêtes et plus, d’autres avec une seule bête et un araire fourchu (cum aratro forcato), certains sans animaux, avec ayssado ou bigos (houe et gros râteau). Or, parmi ces paysans, plus de 80 % possèdent moins de deux ha de terre. Le terroir apparaît donc extrêmement morcelé. L’explication tient peut-être en partie à la densité de population et à la relative fertilité des sols.

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En somme, cet ouvrage constitue une synthèse fort appréciable sur l’évolution politique et la répartition des pouvoirs dans une vicomté méridionale. Il vient nourrir la maigre bibliographie sur le sujet, comme le soulignait Hélène Débax dans l’introduction de Vicomtes et vicomtés dans l’Occident médiéval, publié aux Presses Universitaires du Mirail (2008). Le travail de Philippe Zalmen Ben-Nathan apporte aussi de nombreuses précisions sur la société rurale du xive siècle. À ce titre, il mérite l’attention de ceux qui étudient les campagnes de la fin du Moyen Âge.

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L’ouvrage, préfacé par Jean-Louis Biget et couronné par l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, est orné de nombreux et utiles documents (cartes, tableaux, graphiques). Il se termine par un dossier documentaire (et notamment une généalogie du xve siècle des vicomtes), un index anthroponymique et toponymique et un précieux glossaire, définissant en particulier de nombreux termes d’histoire rurale locale.

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Guillaume Gras

Franck Mauger, Une Vicomté normande à l’aube des Temps modernes, Domfront (1450-1525), Le Pays Bas-Normand, n° 278-279-280, 2010, 382 p.

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Le Pays Bas-normand publie là un ouvrage d’importance. L’auteur s’y attache à l’examen en profondeur d’une vicomté normande, celle de Domfront, durant la période 1450-1525, du début de la reconquête Française à la mort du duc d’Alençon Charles IV en 1525. Cette vicomté, relevant de l’apanage du duc d’Alençon, est le siège d’une redoutable forteresse gardant la frontière avec le Maine. L’étude est divisée en quatre séquences. La première fait tout d’abord le bilan matériel et humain de la période 1356-1450, où chevauchées et brigandages ont précipité le domfrontais dans un chaos dont l’auteur évalue l’ampleur, puis elle décrit les rythmes et les étapes du redressement économique. La deuxième s’emploie à décrire Domfront, chef lieu de vicomté et bourg castral, et insiste particulièrement sur le fonctionnement de l’administration vicomtale. La troisième fait la part belle aux campagnes et aux forêts, indissociablement liées dans le redressement local. Elle étudie les seigneuries et leurs interrelations avec les communautés rurales, puis les mouvements de fond (défrichements, redéfinition du réseau paroissial, proto-industrialisation) qui agitent cette vicomté. Enfin la quatrième partie analyse tous les éléments de conjoncture (épidémies, psychose de guerre, insécurité, agitation politique) qui entravent ce redressement et décrit le déclin de la forteresse de Domfront.

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L’auteur, pour parvenir à appréhender le plus finement possible le fonctionnement et les évolutions d’une vicomté normande, tant dans ses dimensions économique et sociale que politique et administrative, a utilisé toutes les sources disponibles, des Archives Nationales et de la Bibliothèque Nationale en passant par les archives de six départements et six bibliothèques. Dépouillement exhaustif à propos duquel on peut juste souligner, comme l’auteur lui-même, que le manque d’archives notariales concernant la période empêche d’accéder à certains aspects de la vie sociale (contrats de mariages par exemple). Ceci est heureusement compensé par une étude prosopographique véritablement exceptionnelle qui lui permet de reconstituer les réseaux familiaux locaux. Il s’agit donc d’une documentation essentiellement administrative, judiciaire et religieuse, qui permet néanmoins à l’auteur d’atteindre son but : nous éclairer sur la vie de cette vicomté.

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Le point fort de cet ouvrage réside dans la description fine des rouages administratifs locaux, du personnel qui les met en œuvre, et dans l’étude des lignages de notables locaux, nobles ou non, leurs stratégies d’ascension sociale et de pérennisation des positions durement acquises. De même, le chapitre sur les forêts apporte un éclairage particulier sur l’importance de ce milieu et de sa gestion dans le fonctionnement de l’économie locale (bois pour les forges et les verreries). Enfin l’auteur explique brillamment le mécanisme du déclin de la forteresse de Domfront, qui du puissant statut de forteresse frontalière de grande garde en 1450, passe à celui de petite garnison inutile depuis le règlement de la question de la succession de Bretagne.

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Au total, cette somme constitue une étude magistrale sur la vie économique et le fonctionnement administratif et politique d’une vicomté normande frontalière, révélant aussi bien les structures économiques profondes de ce bocage du domfrontais que ses fluctuations politiques, et ce pour une période très peu étudiée jusqu’à présent.

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Étienne Lambert

Philippe chareyre (dir.), L’Hérétiqueauvillage. Lesminorités religieusesdans l’Europe médiévale et moderne. Actes des xxxie Journées Internationales d’Histoire de l’Abbaye de Flaran, 9 et 10 octobre 2009, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2011, 270 p.

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En 2009, les xxxie rencontres annuelles de Flaran se sont intéressées aux minorités religieuses et aux modalités de leur enracinement dans les campagnes européennes du xiie au xixe siècle. En l’espèce, comme le rappelle l’auteur, l’historiographie a longtemps privilégié des représentations très schématiques. D’un côté, un monde rural où règne une unité des croyances ; de l’autre, un monde des villes aux pratiques plurielles. Cette image a été véhiculée par des travaux qui faisaient des mouvements réformateurs des phénomènes essentiellement urbains. Ainsi, Emmanuel Le Roy Ladurie s’inscrit dans cette tradition, lorsqu’il défend l’idée d’une séparation nette entre une société urbaine et protestante et une société rurale et catholique. Les contributions rassemblées dans ce volume témoignent d’une réalité beaucoup plus complexe et nuancée. Plusieurs niveaux de lecture sont mobilisés.

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Dans son article introductif, Philippe Chareyre expose tout d’abord les nécessités d’explorer les conditions expliquant l’implantation et la survie de ces minorités. Plusieurs paramètres entrent en jeu : degré nécessaire d’endogamie, élaboration de cercles d’entraide, stratégies et modalités de transmission des articles de foi… Voilà pourquoi, diverses contributions s’intéressent aux vecteurs des idées religieuses. Marina Benedetti étudie le cas des vaudois à travers le rôle pivot joué par ces prêcheurs itinérants que sont les barbes. Ils sont les courroies de transmission essentielles à la pérennité des réseaux vaudois. Alain Lottin, en fin connaisseur des campagnes flamandes, décortique les pratiques des prêcheurs anabaptistes. Il insiste tout particulièrement sur les ressorts des mises en scène des farces proposées aux villageois. L’Église catholique se trouve ridiculisée tandis que la méditation des Écritures est mise en avant. Pour sa part, Pilar Jiménez Sanchez a étudié la diffusion du catharisme dans les comtés pyrénéens du royaume d’Aragon. Elle montre comment les diverses remises en cause de l’autorité de l’Église catholique par les comtes de Foix ont permis l’expansion des idées cathares, notamment au sein de la noblesse.

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Toutefois, en dépit des stratégies mises en œuvre, il est difficile aux minorités confessionnelles de résister dans la durée. En définitive, les réactions hostiles et les persécutions l’emportent bien souvent au détriment d’une coexistence pacifique. C’est ce que montre Michel Boeglin lorsqu’il détaille les tournées des inquisiteurs dans les campagnes sévillanes, armes décisives pour la diffusion des prescriptions tridentines. Maria Luisa Candau Chacon développe le cas des morisques afin d’illustrer la mise en accusation de ces derniers. Bien qu’ayant reçus l’eau du baptême, ces nouveaux chrétiens continuent à être perçus comme des incroyants, toujours fidèles à la foi de leurs pères. En outre, ils sont toujours suspects de collusion avec les ennemis du royaume, tels que les Turcs. Boucs émissaires par excellents, on les accuse d’être à l’origine de tous les maux : famines, guerres, épidémies… En France, la situation des protestants cévenols n’est guère plus enviable. C’est ce qu’entend démontrer Valérie Sottocasa. La guerre des Camisards a fait des protestants, « des fanatiques ». Même si, à l’époque de la Révolution, ces représentations connaissent un bouleversement à la défaveur des catholiques.

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Ces quelques considérations rendent compte bien imparfaitement des apports des dix-sept contributeurs. On aura compris que ce livre éclaire d’un jour nouveau des problématiques chères à l’historiographie actuelle : celles des identités des minorités et des réseaux sociaux. La diversité des cas étudiés, pris en France, au sein de la péninsule ibérique ou encore dans les terres d’Empire, participe à la richesse de ce volume.

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Stéphane Gomis

Sandrine Lavaud et Patrick Fournier (dir.), Eaux et conflits dans l’Europe médiévale et moderne, Actes des trente-deuxièmes journées d’histoire de Flaran, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2011, 286 p.

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Les trente deuxièmes journées d’histoire de Flaran ont rassemblé en octobre 2010 dix-sept participants invités à réfléchir sur le thème Eaux et conflits dans l’Europe médiévale et moderne et sont aujourd’hui publiées dans un volume dense et foisonnant de 286 pages. Patrick Fournier et Sandrine Lavaud, qui en ont dirigé la publication, débutent par une mise en perspective historiographique soulignant à la fois le dynamisme récent des études consacrées à l’eau et leur tendance à éluder la dimension conflictuelle, et donc politique et sociale. En échos à ce bilan, les articles sont regroupés en trois thèmes abordant successivement toutes les facettes des querelles liées aux usages de l’eau et aux concurrences qu’ils pouvaient susciter. La première partie met ainsi en exergue les causes des conflits, la deuxième est consacrée à l’analyse de l’implication des différents pouvoirs, enfin l’étude des modes de régulations fait l’objet de la troisième partie de l’ouvrage.

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En faisant apparaître la très grande diversité des usages de l’eau, les contributions rassemblées dans la première partie de l’ouvrage soulignent la place centrale tenue par l’eau dans les économies médiévale et moderne. Mark Gardiner, pour l’Angleterre médiévale, et Marc Suttor, pour les territoires d’entre Seine et Meuse, montrent comment la multiplicité des fonctions remplies par l’eau provoquait des conflits récurrents entre les usagers. Si l’opposition classique entre les navigateurs et les meuniers dominait la vie des rivières, Suttor et Gardner pointent justement le rôle d’acteurs souvent minorés, comme les pêcheurs. Emmanuel Grélois insiste quant à lui sur le rôle de frontières entre juridictions que pouvaient jouer les cours d’eau qui se trouvaient ainsi à l’origine de conflits de juridiction et facteurs d’insécurité juridique. Cependant, les conflits de l’eau n’étaient pas mus par des causes intangibles. Étudiant les marais du littoral atlantique mis en valeur au cours du Moyen Âge, Jean-Luc Sarrazin insiste sur le poids des contextes économique et démographique sur la genèse des conflits : contrariant l’entretien des aménagements, les retournements conjoncturels provoquaient ainsi des tensions entre monastères, paysans et seigneurs laïcs. À partir du xvie siècle, la diversification des acteurs et des usages contribue à l’apparition de nouveaux conflits. Ainsi, David Groussard, à travers l’exemple des villes bretonnes des xviie et xviiie siècles, montre de quelle manière la demande croissante des villes en eau et la nécessité de l’y acheminer provoquaient des conflits « ville-campagne » d’un nouveau genre ayant promu le rôle d’arbitre des institutions urbaines. En Italie, la faim de terres dont ont témoigné les Vénitiens de l’Époque moderne a posé des problèmes institutionnels spécifiques liés à l’opposition, au sein même des élites urbaines, entre les partisans des assèchements et les tenants de la vocation maritime de la ville (Danilo Gasparini).

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Ressource disputée, l’eau pose des questions éminemment politiques. De ce point de vue, les époques médiévale et moderne sont marquées par une évolution singulière ouverte par la rapide féodalisation et privatisation de la gestion de l’eau. Ainsi, dès le haut Moyen Âge, les communautés italiennes ont rompu avec le droit romain qui faisait de l’eau un bien public et ont confié sa gestion aux pouvoirs féodaux. Si la conflictualité était alors faible, sans doute grâce à l’abondance de la ressource, l’évolution juridique a été elle très nette et a marqué l’ensemble du Moyen Âge (Paolo Squatriti). À l’inverse, Tim Soens montre de quelle manière, à partir des xive et xve siècles, sous l’effet de la péjoration climatique, les pouvoirs princiers ont de plus en plus été sollicités pour des conflits qu’ils aidaient à résoudre par l’envoi de commissaires. À partir du xvie siècle, les États ont accru leur rôle par le soutien qu’ils apportaient aux entreprises capitalistes d’assèchement des marais littoraux et intérieurs. Ainsi, les modalités de gestion de l’eau ont évolué radicalement avec l’implication des États. Ces constats, tirés de recherches conduites en Europe septentrionale, correspondent également au cas français où l’État a soutenu les travaux d’assèchements, qui ont été utilisés au bénéfice de ses élites dirigeantes et de son pouvoir. Dès le xvie siècle, le rôle des États apparaît déterminant dans la régulation des usages de l’eau. À défaut, les travaux de Denis Reynard pour la Suisse montrent comment les conflits pouvaient perdurer sur plusieurs siècles.

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Avant le procès, et afin de l’éviter, les conflits liés à l’eau faisaient l’objet de régulations continues. Les communications font ainsi nettement apparaître que les litiges liés à l’usage de l’eau ne faisaient que rarement l’objet de procès formels et que les différents acteurs privilégiaient le recours à l’arbitrage. Guilhem Ferrand conclut en ce sens que l’eau n’était pas un objet de litiges en soi. En effet, selon lui la question du libre accès à la ressource ne fait pas débat, si bien que les conflits se tissaient autour de la gestion des équipements collectifs. Dans le Rouergue de la fin du Moyen Âge, l’eau était considérée comme une affaire essentiellement privée, à l’origine de conflits aisément résolus sans recours à des règles normatives strictes. Dans l’Aragon du Moyen Âge, Martine Charageat montre également que les procès ne surgissaient que lorsque des modifications radicales des usages et de la répartition de l’eau étaient attendus, mais que les conflits de basse intensité du quotidien étaient aisément résolus. La centralisation des pouvoirs à l’époque moderne n’a semble-t-il pas contredit cette réalité. Dans la Catalogne du xviiie siècle, les administrateurs royaux, mis en place par le pouvoir bourbonien, jouaient ainsi ce rôle d’arbitre (Rosa Congost, Montserrat Pellicer). De même, Anne Conchon, souligne le rôle déterminant de l’État dans la conduite d’une nécessaire concertation préalable au lancement de grands travaux comme ceux envisagés pour le canal de l’Essonne, ainsi que dans la prévention et l’anticipation des conflits que les changements d’usages de l’eau pourraient provoquer.

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L’ouvrage issu des 32e journées de Flaran forme ainsi une référence essentielle pour qui s’intéresse aux questions de l’eau, mais plus largement à l’histoire rurale. L’ampleur des thèmes abordés et la richesse des communications en font une véritable synthèse des recherches les plus récentes. Au-delà, en évoquant la question de l’économie de l’eau et en éclairant sous un nouveau jour la pratique du pouvoir, il ouvre des perspectives de réflexions riches et passionnantes.

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Raphaël Morera

Corinne Beck et Fabrice Guizard (dir.), La Bête captiveau Moyen Âge et à l’Époque contemporaine, Amiens, Encrage Édition, 2012, 185 p., 19 €

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Ces actes des deuxièmes rencontres « Des bêtes et des hommes » contiennent huit contributions, volontairement limitées à l’animal sauvage vertébré et non cynégétique, encadrées d’une large introduction de Fabrice Guizard et d’une synthèse de Corinne Beck.

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Le texte de Fabrice Guizard est en fait un véritable article historiographique et programmatique. Il souligne que, au sein d’un questionnement historique sur l’animal lui-même assez pauvre, l’analyse des motivations et de la mise en œuvre de la captivité d’animaux sont encore plus mal connues. Pourtant, depuis l’Italie romaine, la contention d’animaux est constante, pour le prestige, le combat, la découverte ou simplement le plaisir. Cette introduction souligne combien on sait peu de choses sur les aspects les plus pratiques de cette possession : comment capturer et transporter ces animaux ? Lesquels choisir et sur quels critères ? Comment les entretenir, c’est-à-dire nourrir et soigner ? Qui fait cela et pour qui ?

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Les divers contributeurs apportent des éléments de réponse. Jean-Hervé Yvinec rappelle que la prudence est de mise dans l’analyse de contextes archéozoologiques : la captivité laisse-t-elle des traces ? Les rares vestiges de daim qui se trouvent dans le nord de la Gaule romaine, alors que l’animal y est inconnu sous forme sauvage, indiquent-ils des parcs ou seulement un commerce, voire le transport d’éléments exogènes dicté par la curiosité ? Moins problématique semble être le paon, toujours lié à des sites aristocratiques. Peut-être la chimie viendra-t-elle au secours des historiens, puisque la composition isotopique des ossements dépend du type d’alimentation.

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Baudoin Van den Abeele montre que la grue cendrée apparaît sur les miniatures au milieu du xve siècle. Emblème de la prudence, puisqu’elle se réveille facilement d’un sommeil juché en équilibre sur une seule patte, elle distingue son propriétaire qui devient homme avisé. Pourtant, au-delà de la représentation, ces animaux étaient-ils captifs ou apprivoisés, voire dressés ? Des essais de domestication sont connus dès l’Égypte pharaonique alors que l’oiseau est apprivoisé en Grèce classique et à Rome. La grue est omniprésente au Moyen Âge et la qualité des représentions montre qu’elle était dessinée de visu, même si la nature exacte de la sujétion reste incertaine puisqu’elle n’apparaît sur aucune liste d’animaux domestiques. En revanche, des cas sont attestés de grue captive et les moyens de leur capture sont connus. Autre captive de marque : la girafe. Animal exotique, rare et exceptionnel, elle a tout pour faire un cadeau de prestige, depuis l’Égypte du xve siècle av. J.-C. à la Chine du xve siècle ap., en passant par les Ptolémées et le monde romain. Elle est cadeau de sultan dans les ménageries arabes ; ainsi, sa diffusion précoce est assurée partout en terre d’Islam, de l’Espagne à la Perse. Vers le monde chrétien, il faut attendre la Renaissance pour la voir apparaître dans les cours européennes : elle y laisse une empreinte forte dans l’art, en particulier italien, sa démarche fière et ostentatoire convenant bien aux princes et aux monarques. Une telle présence implique que son commerce soit bien établi depuis l’Afrique, avec des marchands spécialisés et des bateaux adaptés à un tel gabarit.

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Le problème est du même type pour tous ces animaux féroces livrés au combat pour le plaisir des hommes. Olivier Spina détaille ces combats d’animaux sauvages à Londres sous les derniers Tudor. Spectacle d’essence royale, le combat exalte la magnificence puisqu’il s’agit bien ici d’animaux rares et onéreux qui finissent par se tuer entre eux. Tout un personnel est là pour assurer l’entretien des animaux et organiser les manifestations. Ces hommes, pour compléter leurs revenus, et sous prétexte d’entraîner les fauves, les utilisent pour des combats « privés » qui, progressivement, les font basculer dans le domaine du populaire. Ainsi, des lieux dédiés aux combats apparaissent dans Londres, avec arènes et cages. La publicité assure un large recrutement social des spectateurs du dimanche. La sauvagerie animale est également mise en valeur dans la France des Valois (Mathieu Mercier). De nombreux animaux proviennent d’échange diplomatiques qui utilisent autant les ports de la Méditerranée que ceux de l’Atlantique : Marseille et un grand marché aux fauves. Jusqu’aux années 1570 se construisent partout des ménageries dans les châteaux de la Renaissance, à Saint-Germain, à Vincennes comme au Louvre. Pourtant, sous Charles IX, la crise financière limite les dépenses pour les animaux, tendance qui s’amplifie sous Henri III qui, en 1583, fait abattre toutes les espèces dangereuses de sa ménagerie. Ce geste fort étonne les contemporains ; le roi fait un parallèle entre la violence des bêtes et celle des hommes : le dernier Valois rêve de pacifier la cour et l’extermination animale marque une première étape du processus d’harmonisation de la société souhaitée par le roi. En contrepoint des gros animaux féroces, Henri III chérit les petits animaux dociles tels que singes et perroquets. Mais, comme on le sait, tout cela est vain car c’est la guerre et les fauves humains pullulent. Avec son successeur Henri IV, roi de guerre longtemps sans palais fixe, la page est définitivement tournée.

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Dans tous les cas, les animaux nécessitent un entretien : François Duceppe-Lamarre s’attache à décrire ce que fut la sphère des bêtes captives, à la fin du Moyen Âge, dans les anciens Pays-Bas bourguignons. Les comptabilités des puissants montrent des déplacements d’animaux, de cervidés en particulier, et les systèmes de contention pour lesquels des frais sont engagés (volières, clôtures). Pour les nourrir : une variété de menus à base de céréales, qui diffèrent selon l’espèce. Le personnel est en revanche peu spécialisé, sauf pour les animaux d’exception que sont les chameaux et dromadaires. Là comme ailleurs, la motivation est d’abord de prestige et ces camélidés figurent la croisade, l’emprise sur l’Orient. Toujours dans une démarche matérialiste, Marie Casset décrit la proximité homme-animal, dans la France médiévale de l’Ouest. Volières et enclos sont dans le jardin de la maison du notable mais il faut séparer, cloisonner l’espace pour que des espèces incompatibles coexistent. Les lapins trouvent des garennes composées de tertres artificiels, avec perdrix et faisans, parfois aménagées d’un couvert végétal adapté. Tous sont là pour le plaisir des yeux, pour le symbole qu’ils portent, hérité de l’Antiquité classique, de la tradition païenne ou chrétienne. Mais pas seulement car la casserole est leur destin ! Et puis, les plus chanceux sont objet de science comme l’explique Éric Baratay : les ménageries sont lieu de connaissance d’espèces nouvelles. Le xviie siècle voit la culture classique, faite de compilations recopiées sans fin, progressivement relayée par la volonté de confrontation du savant à la réalité. Les naturalistes recourent donc aux ménageries des puissants, les seules à renfermer des animaux rares car exotiques. Claude Perrault est une figure emblématique de ce renouveau épistémologique : il observe par lui-même et fait dessiner les dissections par des artistes. La monographie précise détrône, avec lui, la compilation encyclopédique : faire moins mais faire mieux, telle pourrait être sa devise. Cette attention aux structures anatomiques fait négliger l’étude des comportements : le cartésianisme est victorieux pour décrire la mécanique du vivant, pas les attitudes et encore moins la pensée.

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Corinne Beck réalise ensuite une synthèse des huit contributions en insistant sur les questions documentaires et méthodologiques, mais aussi sur le rôle accru que, pour cette question de la bête captive, l’archéologie pourrait jouer. Cette bête est un puissant marqueur identitaire ; mais une de ces identités mériterait d’être revue selon Corinne Beck : celle qui associe la bête captive au monde masculin alors qu’existent de nombreux témoignages d’animaux entretenus par des femmes. Il n’y avait qu’une femme pour le faire remarquer…

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Éric Fabre

Clément Gurvil, Les Paysans de Paris du milieu du xve siècle au début du xviie siècle, Paris, Éditions Honoré-Champion, « Bibliothèque d’histoire moderne et contemporaine » n°33, 2010, 696 p., 130 €

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Des paysans à Paris ? L’originalité des travaux de Clément Gurvil repose sur l’analyse en profondeur d’un univers jusqu’ici fort peu connu, celui des populations paysannes qui ont peuplé Paris, des lendemains de la guerre de Cent Ans à l’aube du xviie siècle, en des temps où la capitale du royaume de France, avec quelques trois cent mille habitants, occupe déjà une place éminente en Europe. Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2006 à l’ehess et pour laquelle l’auteur a obtenu des louanges unanimes, Les Paysans de Paris se révèlent être un magnifique ouvrage, dont l’un des attraits majeurs est la présentation minutieuse d’un monde fascinant et entièrement révolu. Avec intelligence et rigueur, l’auteur maîtrise une impressionnante base composée de 70 000 sources et réalisée à partir des documents des séries S (Biens des établissements religieux supprimés), Q (fonds des Domaines), Y (Châtelet de Paris et prévôté d’Île-de-France) et Z (Juridictions spéciales et ordinaires) des Archives nationales, auxquels s’ajoutent une source de prédilection, près de 6 000 actes choisis dans le Minutier central des Archives nationales. Les minutes analysées proviennent en particulier de l’Étude xix, qui couvrait les territoires orientaux de la capitale du royaume. Clément Gurvil, qui a aussi mis a contribution de nombreux manuscrits, ainsi que des cartes et des plans conservés à la Bibliothèque Nationale, dresse dans la première partie de son ouvrage un état des lieux des paysages urbains, tout en s’attachant aux transformations spatiales des grands espaces agricoles de Paris, qui se réduisent de manière notable au cours du xvie et au début du xviie siècle, sous les effets de l’urbanisation du maillage urbain. Les plans de Braun, vers 1530, de Truschet et Hoyau au mitant du siècle, de Bellefort vers 1575, puis celui de Mathieu Mérian quatre décennies plus tard, laissent établir de fructueuses comparaisons, en particulier grâce à la représentation des treilles, véritables berceaux de ceps de vigne dont les voûtes formaient un arc en plein cintre. Sept treilles sont d’abord visibles sur le plan de 1530, puis elles tendent à se multiplier, conférant son originalité au terroir de la capitale, tandis que les arbres parsèment le paysage de leur feuillage touffu. Comme à la campagne, les « arbres de remarque » forment un marqueur spatial. À Paris, ils sont d’autant plus efficaces qu’ils sont souvent isolés dans des espaces densément bâtis.

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Malgré les rudes coups de boutoir de l’urbanisation, l’adaptation paysanne laisse parfois la possibilité de regagner des espaces auparavant perdus, et en conséquence, le devenir des paysans parisiens fait l’objet d’une mise en relation qui repose aussi sur un questionnement à la fois économique et social. Très pertinente, une définition des faubourgs, sis entre ville et banlieue, à l’extérieur du rempart médiéval, lève le voile sur un terroir parisien très fortement mis en valeur, parcouru d’une multitude de chemins et de sentiers, de lieux-dits disséminés à la croisée des routes, reliant hameaux, villages de banlieue et ville. Ils créent un vaste damier aux côtés irréguliers, qui enracine et structure un « grand jardin », composé notamment de vastes marais voués au maraîchage. Pour Clément Gurvil, c’est ainsi que l’espace se dilate sur les deux rives de la Seine, sans tout à fait recouper la carte des paroisses parisiennes, tandis que « la ville se retrouve elle-même en dehors de la ville », au faubourg Saint-Antoine, aux Coutures du Temple et de Sainte-Catherine, au fief de la Grange-Batelière. La collusion entre l’extérieur et l’intérieur des fortifications ne s’oppose donc guère de façon absolue, et c’est pourquoi la démarcation entre les paysans de Paris et leurs voisins est alors si floue.

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La deuxième partie du livre s’attache à décrire les nombreux « citadins ruraux », ou « ruraux citadins ». Leur découverte est l’occasion de dresser le portrait d’un ensemble finalement très hétérogène et fort difficile à quantifier, dont la proportion a peut-être atteint un dixième de la population de la capitale. Polyvalents et très mobiles, les paysans de Paris se parent de dénominations professionnelles fluctuantes. Les plus nombreux, à tout le moins jusqu’aux années 1590, sont les laboureurs, tandis que les effectifs des vignerons demeurent plus restreints, peut-être parce que les espaces dévolus à la vigne se situent d’abord aux marges de la capitale, à l’est, autour du gros village de Montreuil, et depuis les paroisses de la vallée de Montmorency jusqu’à Meudon, dans ce qui formait alors un véritable croissant viticole à l’ouest de Paris. Des manouvriers touche-à-tout, parfois maçons ou « porteurs à bras », aux jardiniers – qui se distinguent des autres paysans beaucoup plus spécialisés et bénéficiant d’une organisation professionnelle leur assurant un vaste réseau de relations – tels apparaissent les travailleurs de la terre et leurs épouses.

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Pour assurer leur survie, tous se démènent sans compter dans de très difficiles conditions. Sans charrue ni train de culture, nombre de laboureurs parisiens paraissent de gros manouvriers. Les épithètes d’honneur existent pourtant, même chez certaines veuves exceptionnellement riches, mais rares sont les familles dont les inventaires patrimoniaux dépassent 4 000 livres tournois. Quant aux vignerons, à la différence des jardiniers, ils n’ont pas constitué de corporation et paraissent peu dynamiques. En 1621, à Paris, cinq d’entre-elles seulement concernent des « ruraux citadins ». Miséreux ou aisés, les paysans de Paris reflètent la société parisienne dans son ensemble, toutes proportions gardées. Si l’on en croit leurs paraphes, sans doute plus fiables que les rares mentions de livres dans leurs inventaires patrimoniaux, beaucoup bénéficient déjà d’un certain degré d’instruction. Les paysans se différencient encore entre eux par la présence de bijoux (anneaux, verges d’or et demi-ceints), et d’argenterie, voire d’espèces monétaires, car il y a un profond clivage entre ceux qui n’ont rien et les autres. Chez ces derniers, environ un cinquième du corpus, les écarts s’établissent aussi par la valeur des objets et leur accumulation. L’évolution de leur implantation dans Paris, leur mode d’habitation aussi, lorsque la plupart des familles vivent dans une pièce unique, sont par ailleurs révélateurs des comportements, des stratégies et des possibilités financières paysannes. Davantage encore que les laboureurs, les jardiniers pratiquent alors une endogamie et une homogamie strictes, génératrices de véritables dynasties.

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La troisième partie de l’ouvrage de Clément Gurvil évoque le rapport des paysans à la terre, s’attache à étudier la composition des cheptels vifs et la qualité du matériel agricole. Propriétaires, locataires ou rentiers, indépendants ou non, les paysans participent au marché d’une terre sujette à toutes les attentions, tant elle est de loin leur plus précieuse possession. Conséquence du mode de succession égalitaire, une micro-parcellisation extrême se dégage de l’étude des baux emphytéotiques. Ces derniers mentionnent l’obligation de fumer les terres tous les trois ans, tandis que l’eau des puits est dévolue à l’irrigation. Si la plupart des laboureurs détiennent un matériel rudimentaire, principalement composé de houes et de fourches, juste suffisant pour exploiter des micropropriétés, des individus plus riches apparaissent, à l’image de Thomas Bourgeoys, fermier de l’abbaye de Saint-Antoine des Champs dans la première moitié du xvie siècle. Pas moins de 118 actes notariés le concernent, qui laissent découvrir son exploitation de 150 arpents (environ 60 ha), sur laquelle pait un important troupeau de 164 moutons en 1554.

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Mais de telles situations paraissent rares et l’entretien d’une unique vache laitière est le mode de revenu complémentaire le plus fréquent, tandis que l’achat d’un cheval paraît rare, tant l’investissement est lourd pour des paysans somme toute assez pauvres. Charrettes et matériel de labour sont d’ailleurs peu nombreux, et de faible valeur, quant aux offices détenus par des paysans, ils sont presque inexistants.

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À la faveur de l’impressionnante augmentation de la valeur des sols parisiens, qui passe de 2 à 13 livres l’arpent de marais au cours de la période, nous découvrons de nombreux laboureurs peu à peu rejetés de leurs espaces traditionnels de production, délaissant les terres proches des grandes artères, en particulier aux abords de la rue Saint-Jacques, pour exploiter désormais des espaces agricoles périphériques, du côté des hameaux de Picpus ou de La Courtille. Les jardiniers prennent du reste le pas sur les autres groupes paysans à partir des années 1570. Ainsi, au cours du siècle, l’évolution est très nette et à l’extrême fin du règne d’Henri IV, les activités liées au maraîchage ont massivement investi les abords des fortifications.

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Les fruits du sol apparaissent dans la quatrième et dernière partie de l’ouvrage. Ils sont replacés dans le contexte très particulier du nécessaire approvisionnement de Paris. La question de la subsistance parisienne par la commercialisation des produits agricoles est en effet primordiale. La capitale du royaume de France doit être régulièrement approvisionnée et l’administration royale s’attache à promouvoir des espaces propres à consolider l’équilibre alimentaire de la population parisienne, toujours prompte à s’émouvoir en cas de disette. Dans cet esprit, le corps des jardiniers, au rôle normatif et solidaire, a été officiellement reconnu. Ses archives existent toujours, et Clément Gurvil a pu procéder à l’analyse des résultats des élections de jurés.

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Par ailleurs, si le froment est rare intra-muros, le seigle est au contraire fréquemment mentionné dans les sources, tout comme l’orge et l’avoine dévolues aux chevaux. Comme souvent en Île-de-France, le vignoble produit un vin clairet, parfois du blanc aussi, destinés à étancher la soif des Parisiens. L’entretien de la terre demande de longs et difficiles efforts, et l’étude approfondie des jardins révèle des centaines de « bonnichons », cloches destinées à protéger l’épanouissement des melons. Les artichauts, fort appréciés de Catherine de Médicis, sont familiers des potagers, ainsi que les concombres, tandis que dans les vergers croissent des pommiers, des pruniers, des pêchers, des cerisiers et même des abricotiers, tous très fréquemment mentionnés dans les inventaires après décès. La question des fumures et de l’arrosage, essentielle, empoisonne toutefois la vie des paysans, obligés d’effectuer d’harassants va-et-vient dans leurs différentes parcelles, jardins potagers ou fruitiers, jardins bouquetiers et médicinaux. Le fumier vient parfois de loin, à l’image des tombereaux acquis par Mahiet Carré en 1486 à un marchand de Conflans. Quant à l’eau, puisée dans la Seine ou dans les puits, recueillie aux fontaines ou dans les citernes, elle paraît souvent difficile d’accès.

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Clément Gurvil s’attache aussi à étudier la commercialisation des produits de la terre, liée au jeu de l’offre et de la demande. Elle fait l’objet d’un développement d’autant plus intéressant que la question demeure méconnue pour la période. En recul constant, la superficie dévolue aux terres se réduit en même temps que la population agricole, mais les années 1780 voient la campagne réapparaître, avec l’édification du mur des fermiers généraux, qui enserre à nouveaux champs et vignes dans Paris. Sur le long terme, la population paysanne parisienne se sera réduite par étapes, connaissant donc de temps à autres des sursauts temporaires.

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Clément Gurvil note aussi la progression des jardins devenus au xvie siècle les espaces particuliers dévolus à l’agrément, ce qui transforme, selon les termes de l’auteur, les jardiniers en artistes. Parmi les horticulteurs comparés à des artistes, brillent dès le xvie siècle les membres des familles Le Nôtre et Jacquelin, desquelles est issu le célèbre jardinier de Versailles, André Le Nôtre (1613-1700). L’évolution métamorphose de vastes espaces agricoles parisiens en lieux circonscrits, plus réduits, toujours plus rationnalisés afin de répondre aux désirs des puissants, car la survie au quotidien nécessite toujours de s’adapter, en des temps où l’emprisonnement pour dettes, fréquent, concerne des centaines de paysans parisiens.

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La paysannerie parisienne a donc trouvé son historien. Rédigé dans un style agréable, doté d’un riche appareil scientifique comprenant les indispensables cotes des documents, ainsi que 17 tableaux, 12 graphiques, un glossaire, un index thématique, un index toponymique (9 p.), un index onomastique (33 p.) et d’importantes annexes (45 p. de documents inédits, 30 p. de sources et de bibliographie), Les Paysans de Paris se révèle être un ouvrage pertinent et stimulant, qui projette les grandes lignes relatives à l’organisation de l’espace urbain et à l’étude sociale de la population. L’importante place laissée au travail de la terre et au mode de production agricole urbain fait des Paysans de Paris un ouvrage original et passionnant, qui complète les travaux réalisés jusqu’ici sur les espaces ruraux au sens strict, à l’ombre de la capitale à la même époque. Cette œuvre est par conséquent un travail majeur, indispensable à la connaissance de la vie en Île-de-France sous l’Ancien Régime.

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Hervé Bennezon

Francis Pierre, Jean-Pierre Gaxatte, Les Dessins des mines d’argent de la Croix, La-Croix-aux-Mines, éditions de la Stingelle, 2012, 77 p., 15 €

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Les auteurs sont des passionnés d’histoire minière. Dans un cahier présenté à l’italienne, ils proposent une version trilingue des commentaires donnés (français, allemand, anglais) et placés en vis-à-vis des choix d’illustrations retenus. Cette très heureuse contribution illustre le quotidien et les techniques des mineurs du val de Galilée au xvie siècle, en un temps que l’on peut estimer essentiel pour comprendre l’organisation de l’extraction des métaux rares ; bref un éclairage inédit différent de ce que propose le célèbre ouvrage De Metallica rédigé par Agricola. Les dessins d’Heinrich Gross sont exceptionnels de qualité, de précision, de réalisme. Dressés en l’honneur du duc de Lorraine, ils mettent en scène le village de la Croix-aux-Mines ainsi que les grands et modestes personnels qui travaillaient au fonctionnement et à l’alimentation de la mine : juges des mines en costume d’apparat, débardeurs, charpentiers, charbonniers érigeant une meule et avec en fond une meule en cours de carbonisation, fournisseurs de suif, forgerons, chefs mineurs et mineurs encapuchonnés de feutre, protégés par un « cuir fessier » et équipés de pointerolles, manœuvres, tireurs d’eau et artificiers, convoyeurs avec leurs « chiens » de mine qui roulent sur des rails en bois.

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Après ce préalable de présentation des hommes, le cahier décrit le travail opéré à partir d’une coupe de l’intérieur de la mine, avec galeries, puits et renseignements très précis sur les systèmes de treuils et échelles utilisés pour remonter les produits. On trouve encore le dessin du front de taille attaqué à la pointerolle ou éclaté avec des coins afin de dégager de gros blocs. À l’air libre, le labeur se poursuit avec différentes techniques de tri et concassage en fonction de la valeur des blocs, puis l’évacuation des stériles conduits sur la halde. Les matériaux minéralisés, concassés de plus en plus finement sont confiés aux femmes qui effectuent un tri manuel. Des bocards sont utilisés pour broyer les minerais de moindre qualité. Enfin, on recourt à une méthode proche de l’orpaillage pour séparer les sables des résidus. La récolte obtenue est divisée en parts, au prorata des concessionnaires et du droit exercé par le duc. Elle est ensuite acheminée vers la fonderie ducale, avec en arrière plan des montagnes presque chauves qui laissent présager une intense déforestation. Trois dernières scènes montrent successivement les fours de fusion et d’affinage équipés de soufflets actionnés par une roue en dessus, la fabrication des pains d’argent pesés et poinçonnés, enfin les ouvriers qui reçoivent leur salaire hebdomadaire.

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Cette très originale description mêle scènes de genre, dresse un décor du paysage et fournit surtout de précieux apports sur les techniques utilisées. Pour cela, elle méritait ce beau cahier qui est aussi une invitation à aller visiter la mine Saint-Joseph.

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Jean-Pierre Husson

Florent Quellier et Georges Provost (dir.), Du Ciel à la terre. Clergé et agriculture, xvie-xixe siècle, Rennes, pur, collection « Histoire », 2008, 365 p.

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Un historien du monde rural et un autre du fait religieux se sont associés pour organiser un colloque, dans leur université de Rennes 2, qui avait comme première vertu de faire se rencontrer – et travailler ensemble – des chercheurs et enseignants chercheurs spécialisées dans des domaines qui ont trop peu l’occasion de se retrouver : l’économique et le social d’un côté, le religieux et le culturel de l’autre. Il s’agissait de traiter des relations entretenues entre les clercs et l’agriculture, depuis la Renaissance jusqu’à la Première Guerre mondiale. Il en résulte un livre d’actes, riche et rapidement publié.

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La chronologie retenue, sur trois siècles, est pertinente, tant par l’unité des problématiques qu’elle induit que par la nature des sources disponibles. Il s’agit de s’interroger sur les interrelations entre les hommes (et femmes) d’Églises (chrétiennes) et les travaux des champs. Quels rôles les premiers ont-ils pu jouer dans l’innovation, dans la transmission des savoirs ? Ont-ils pu, au contraire, engager à conserver des pratiques culturales et d’élevages routinières, voire constituer des freins au changement ? Les clercs sont, en effet, autant des individus, issus de familles, de milieux sociaux divers, que les représentants (et souvent bénéficiaires directs) d’institutions souvent puissantes. Les écueils d’un programme aussi vaste sont alors nombreux. Les fruits de la terre sont au cœur de la pensée religieuse, leur production, et leur entretien, conditionnent l’inscription de l’homme dans la Création. Comment, également, dissocier – afin de mieux en dessiner les contours et l’action – l’homme de Dieu de l’institution à laquelle il se rattache ? Les directeurs de la publication ont choisi de réunir les actes autour de quatre thématiques principales, qui s’égrainent chronologiquement. La première explore les multiples états du jardin – bien au delà du simple « jardin de curé » –, couramment considéré comme le lieu essentiel de l’innovation, de l’acclimatation de nouvelles plantes, voire de l’instruction agricoles. Le second concerne le xviiie siècle, temps de l’épanouissement de la science agronomique. Le troisième (peut-être le moins nettement identifié), rassemble quelques études de cas, de la fin du Moyen Âge au xixe siècle, croisant dynamiques ecclésiales et agraires. Le quatrième, enfin, traite du rôle exercé par les clergés sur la modernité agricole du xixe siècle, à partir de quelques exemples pertinents. Si plusieurs études concernent la Bretagne, les autres régions françaises sont présentes et trois communications concernent Québec et la Nouvelle France alors que quatre autres présentent successivement l’Angleterre, les cas de Venise, de la région de Murcie et de la montagne libanaise. L’ensemble de ces 25 communications, toutes de qualité, nous permet de nous dégager de tant de lieux communs et nous donne à penser, nous incite à creuser encore plus profond le sillon. C’est donc un chantier qui s’ouvre grâce à cette publication plutôt qu’une synthèse qui prétendrait clore une thématique. Rendons ici hommage à la rigueur scientifique et à l’honnêteté intellectuelle des coordonnateurs de l’ouvrage. Nous souhaitons ardemment que leur initiative suscite d’autres travaux, par des approches plurielles, toujours difficiles à conduire dans notre « confortable » cloisonnement disciplinaire et de spécialités. Nous choisirons donc, dans ce compte rendu critique, de présenter, de manière trop cursive, la richesse des questionnements.

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Les jardins des clergés, dans le Paris du xvie siècle (Clément Gurvil) comme dans les couvents et chapitres bretons (Georges Provost, Olivier Charles), ne se présentent pas comme des lieux particuliers d’innovation. Ils sont cependant portés par le souffle tridentin, avec le topos du « jardin de curé » dont Florent Quellier nous démontre la consolidation au cours du xviiie siècle, dans une optique utilitariste, avant d’être concurrencé et érodé au siècle suivant puis totalement laïcisé aujourd’hui. Dans l’Angleterre de la Réforme, l’innovation agricole ne vient pas plus des membres d’un clergé rural qui, avec femme et enfants, se voit confier une terre à exploiter. En s’agrégeant à la gentry, le clergé n’influait guère sur la vie des campagnes que par son discours moral et social (John Broad). La communauté anabaptiste-mennonite du pays de Montbéliard témoigne de cas remarquables de réussite professionnelle qui contribuèrent au dynamisme de l’agriculture locale. Mais cela ne suffit pas pour établir un lien simple entre mennotisme et progressisme. Des éleveurs du haut Doubs catholique se révélaient tout autant innovants et performants. Ces études de cas, précis, nous incitent à nous départir de principes de causalité systémiques dans la lignée des analyses de Max Weber. Le très regretté Guy Lemeunier nous offre ici une de ses dernières études sur les huertas de Murcie et de Valence, qu’il connaissait si bien. Il développe l’étonnante entreprise charitable de l’évêque de Carthagène-Murcie, devenu ensuite cardinal Belluga, au xviiie siècle. Celle-ci consiste, avec le soutien de la monarchie puis de la papauté, en l’irrigation de la vallée inférieure du Segura, au royaume de Valence, qui permet d’asseoir une politique efficace de colonisation. Novateur, le prélat annonce les entreprises philanthropiques de la monarchie et de l’aristocratie éclairée, un demi-siècle plus tard, rompant avec « la tradition d’une Église murcienne, bénéficiaire passive du progrès des récoltes ». Danilo Gasparini nous présente une Vénétie au clergé nombreux et actif, dans tous les domaines de la vie des communautés rurales de la Terre ferme. Au sortir du Moyen Âge, avec le patriciat, il guide le monde paysan vers des modèles de production plus modernes, voire capitalistes. Au siècle des Lumières, ses curés-savants de campagne contribuent à expérimenter et à vulgariser l’agronomie. Avec la Restauration, l’impératif de la loyauté impériale et ecclésiastique du clergé de Vénétie relèguera au second plan le souci du progrès agricole. Ces clercs se comporteraient à l’inverse de leurs confrères aquitains qui auraient leur part de responsabilité dans l’inertie de l’agriculture à la veille de la Révolution (Alain Contis). Le clergé des cathédrales anglaises (Jean Morrin) ou bien celui des monastères maronites du Mont Liban agissent-ils bien différemment (Sabine Mohasseb Saliba) ? Pour ces derniers, il s’agit de l’exploitation de la manne de la culture des mûriers jusqu’à l’imparable concurrence de la soie d’Asie à la suite de l’ouverture du canal de Suez (1869). Le cas de la perception de la dîme fourragère dans une Normandie qui se tourne résolument vers l’élevage, à travers les multiples conflits qui en découlent, montre combien il faut se défier d’une estimation simple des intérêts de chacun des acteurs (Fabrice Poncet). Il en est de même lorsqu’il s’agit de mesurer le rôle du pasteur alsacien Christian Philippe Schroeder (1772-1807) en matière de développement agronomique. Celui-ci semble agir d’abord pour ses propres intérêts avant d’envisager l’intérêt général (Jean-Michel Boelher). On sait combien le clergé rural contribuait à lubrifier quelque peu les rouages écrasants des prêts consentis aux paysans, et les incidences d’un contrôle accru des comptabilités paroissiales par des évêques et des curés post-tridentins. L’ouvrage nous offre l’exemple des communautés de prêtres filleuls de l’Auvergne (Stéphane Gomis). Le cas des confréries de l’ouest lorrain, dans un pays aux fabriques paroissiales défaillantes, démontre cependant que les nouvelles exigences comptables issues de la Réforme catholique, loin de les entraver, laissent s’exercer un « crédit agricole » au plus près. Ce dernier, qui était déjà essentiel pour la reconstruction au lendemain de la guerre de Cent Ans, l’est toujours pour celle qui suit les destructions de la guerre de Trente Ans (Frédéric Schwindt).

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C’est peut-être avec son quatrième volet, « Clergé et agriculture dans la modernité du xixe siècle », que la publication de ce colloque nous offre le plus de grain à moudre. La Bretagne religieuse nous livre des prêtres soucieux d’agronomie pour le bonheur de leurs ouailles (Serj Le Maléfan, Samuel Gicquel, Yann Lagadec), sans égaler leurs confrères du Québec dont les actions variées en faveur d’une agriculture raisonnée accompagnent et complètent l’action de l’État (Normand Perron, Benoît Grenier, Jean Roy). Là, les paysans ne pâtissent pas de décennies de luttes stériles autour de la question des relations entre Église et État et des conséquences des lois anti-congréganistes (1901 et 1904) (Marcel Launay). Ce sera surtout au lendemain de la Grande Guerre que les initiatives pour des applications pratiques de la doctrine sociale de l’Église, initiées par le développement des caisses rurales (Vincent Petit) se multiplieront. Mais ce temps a été, fort raisonnablement, exclu de ce beau congrès. C’est surtout en scrutant un long Moyen Âge que les historiens s’étaient interrogés sur l’influence des ordres religieux sur le développement agricole. Quand il s’agit de ces trappistes périgourdins qui œuvrent pour l’assainissement de la Double (Corinne Marache), que peut-on en déduire sur les travaux et les jours des populations rurales alentour ?

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Nous ne pouvons que conseiller la lecture de ces riches actes de congrès, dont on regrettera seulement la faiblesse des illustrations et des cartes.

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Serge Brunet

Guido Alfani, Philippe Castagnetti et Vincent Gourdon (dir.), Baptiser. Pratique sacramentelle, pratique sociale (xvie-xxe siècles), Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2009, 427 p., 23 €

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Il fut un temps, pas si éloigné d’ailleurs, où presque tous les enfants européens étaient baptisés. C’est dire si cette institution religieuse jouait un rôle essentiel dans la vie des populations du Vieux Continent. Ce gros ouvrage en rend compte dans une série d’études, parfois très techniques et bien arides pour le lecteur, balayant l’Europe de la France à l’Italie jusqu’à la Roumanie et la Russie. Elles permettent d’analyser les enjeux religieux, culturels et sociaux du baptême. Dans une introduction étoffée, les coordinateurs de l’ouvrage reviennent sur l’historiographie de ce sacrement et présentent les courants qui l’ont inspirée : histoire des pratiques, sociologie religieuse, démographie historique, anthropologie historique avec l’étude des prénoms et, sans doute à nos yeux l’aspect le plus novateur, l’étude de la parenté spirituelle. Le livre est divisé en trois parties : « Représentations », « Familles », « Réseaux sociaux ». Notre recension portera, dans l’esprit de la présente revue, sur les travaux relatifs au monde rural.

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De la première partie nous avons retenu l’étude de Jacqueline Bayon sur le baptême en Forez pendant la Révolution Française. D’approche classique, menée selon une méthodologie rigoureuse, elle permet de saisir l’importance du recours aux prêtres réfractaires pour administrer le baptême. En dépit de la clandestinité des cérémonies, celles-ci se déroulent sans troubles apparents dans les strictes règles préconisées par le concile de Trente.

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Dans la deuxième partie, la contribution de Jean-Pierre Bardet porte sur les parrains et marraines dans la paroisse de Bouafles (actuel dép. de l’Eure) au xviiie siècle. D’une analyse très fouillée sur les liens entre parents spirituels, filleul(es) et parents charnels, il ressort que 70 % des parrains et marraines sont choisis dans la proche famille (surtout des oncles et tantes) vivant à proximité du village des baptisés. Les prescriptions tridentines expliquent largement cette situation. Les parrains relèvent avant tout de la lignée masculine et les marraines de celle de la mère. Jérôme-Luther Vivet, consacre une rigoureuse analyse aux prénoms multiples en Basse-Normandie en s’appuyant sur la paroisse de Camembert. Les prénoms multiples apparaissent dès les années 1720 et deviennent nettement majoritaires après 1760. Le phénomène majeur est le rajout aux prénoms des parrains spirituels des prénoms des parents charnels : celui du père pour les garçons et le plus souvent un premier prénom « marial » pour les filles, suivi de celui de la mère. Les minutes notariales permettent de saisir la fréquente utilisation de prénoms « usuels », différents des prénoms de baptême. Il y a donc une « laïcisation » du prénom que l’usage des dénominations multiples a permis d’accomplir dans une transition subtile bien mise en valeur par l’auteur.

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Transportons nous maintenant à l’est de l’Europe en Roumanie et en Russie, espace dominé par les pratiques de l’orthodoxie. Constantja Ventila-Ghijulescu décrit, en touches impressionnistes, la place du baptême et de la parenté spirituelle dans la société roumaine. Longtemps la minorité catholique a pratiqué le baptême tardif mais, au xixe siècle, elle a rejoint le modèle européen d’une cérémonie suivant immédiatement la naissance. Chez les orthodoxes la cérémonie a lieu invariablement le huitième jour. Le baptême par immersion est de plus en plus critiqué par les médecins. Le parrainage est lourd d’influence sociale. Princes ou « boyards » sont très recherchés. On peut recourir à un parrain de mariage différent du parrain primitif si cela favorise la stratégie sociale familiale. La parenté spirituelle est l’objet d’un système de dons et contre-dons entre les familles. Les prénoms obéissent avant tout à une logique interne à la famille. Marianna Muravyeva revient sur un thème très marquant de la société rurale russe : l’obsession de l’inceste lié aux relations sexuelles incluant les parents spirituels qui apparaissent aussi condamnables, aux yeux de l’Église russe, qu’avec les parents naturels. Dans des villages repliés sur eux-mêmes, on peut comprendre cette situation. L’Église a prononcé de lourdes sanctions pénitentielles pour ces cas. À partir du règne de Pierre le Grand, l’État entend se substituer à l’Église pour régenter ces délits. Mais au xviiie siècle au moins, il n’a guère légiféré et s’est, de fait, tenu en retrait.

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Dans la troisième partie, le chapitre consacré aux communautés rurales nous mène en Italie. Guido Alfani décrit la communauté de Nonentola, en Émilie, disposant de vastes terres communes gérées par la « Boca Viva » et, à partir de 1584, au profit exclusif des sédentaires enracinés dans la paroisse. La parenté spirituelle, longtemps ouverte aux « forains », se resserre autour du noyau initial des « ayant-droits » qui font bloc, là comme ailleurs, dans la parenté proche. Christina Munno consacre sa recherche à la bourgade de Follina au xixe siècle, s’inspirant de la micro-storia chère à Carlo Guinzbourg. Elle montre que, dans cette petite cité vouée au textile, quelques familles jouent un rôle clé dans les parrainages qu’on pourrait caractériser de paternalistes. La parenté spirituelle se resserre autour de la famille charnelle.

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Notre recension ne peut rendre compte de toute la richesse de cet ouvrage dont nous avons écarté les points de vue des « Églises » ou les approches urbaines. Nous y avons perçu des mouvements d’ensemble à l’échelle européenne. La date du baptême se rapproche de plus en plus du jour de la naissance, expression d’un plus grand contrôle clérical. L’influence de la parenté spirituelle s’estompe lentement à partir du xviie siècle : le choix des prénoms en témoigne. Cette parenté se concentre de plus en plus dans la proche famille, manifestation que l’esprit de groupe ou communautaire est contrebalancé par la montée de l’individualisme et de la prééminence des liens affectifs familiaux.

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Jean-Pierre Surrault

Marc de Ferrière Le Vayer et Jean-Pierre Williot (dir.), La Pomme de terre de la Renaissance au xxie siècle, Rennes-Tours, co-édition pur et Presses Universitaires François-Rabelais, 2011, 416 p. + 1 cd

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Cet ouvrage constitue la publication des actes du colloque international sur la pomme de terre qui s’est déroulé à Tours du 18 au 20 novembre 2008. La quatrième de couverture souligne l’originalité de l’angle d’approche : « La publication des actes propose un renouvellement historiographique important, par les thématiques qui sont envisagées, les espaces abordés, et les périodes chronologiques considérées ». En effet, on y retrouve 27 auteurs de différentes disciplines (histoire, sociologie, économie, linguistique) abordant la pomme de terre dans des pays tels que l’Italie, la Slovénie, la Norvège, l’Irlande, le Luxembourg, la Belgique, la Bolivie, Hong-Kong, la Croatie et bien entendu différentes régions de France. Le livre se compose de trois grandes parties : « De l’introduction de la pomme de terre en Occident à sa diffusion en Europe », puis « Les représentations de la pomme de terre, des images convenues aux réalités culturelles » et enfin, « Les marchés contemporains de la pomme de terre et les enjeux sociaux de la consommation ».

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En complément de l’article de Jean-Marie Moine « La pomme de terre dans la chanson d’expression française » (p. 177-214) on trouve un cd. Si de prime abord, l’idée d’écouter des musiques sur le thème de la pomme de terre pouvait être des plus réjouissante, la réalisation de cet acte l’est beaucoup moins. Il eût sans doute été préférable de faire appel à des professionnels du 4e art pour cette réalisation.

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Le xvie siècle voit apparaître de nombreuses plantes nouvelles qui font l’objet d’études de médecins botanistes tels que Leonhart Fuchs, Charles L’Écluse, Rembert Dodoens, mais également Jean et Gaspard Baudin. Ces deux frères, originaires de Bâle, se sont intéressés à la pomme de terre. C’est donc autour de ces deux personnages et de l’introduction de la pomme de terre en Europe que le livre commence avec l’article de Paul Delsalle (p. 19-28). Tout comme pour le maïs ou le sarrasin, le xvie siècle apporte lumière et pénombre sur ces nouvelles cultures et il faudra attendre les siècles suivants pour les voir se développer dans l’agriculture française et européenne. En Italie, la pomme de terre met longtemps à s’implanter. Elle est source d’une profonde méfiance et de nombreux préjugés populaires. Au xviiie siècle, l’influence de certaines élites laïques et ecclésiastiques qui militent pour son introduction dans l’alimentation paysanne porte ses fruits (Marika Galli, p. 43-56). Selon Maja Godina Golija, c’est également le cas pour la Slovénie (p. 89-100). Parmentier qui s’inscrit dans ce courant disait : « jamais le luxe de nos tables ne gagnera rien à mes recherches […] ; mon unique but, c’est d’augmenter la denrée de première nécessité pour l’Humanité la plus indigente ». Ce sont les mauvaises récoltes de la fin du xviiie et début du xixe qui permettent l’adoption de la pomme de terre en Slovénie. La pomme de terre est de prime abord, une plante de subsistance tout comme le maïs, le sarrasin ou la châtaigne. L’importance des céréales dans ces pays, « pivot d’un système alimentaire », est un facteur important dans l’acceptation tardive de ce tubercule. D’ailleurs, nombreux ont été les essais de panification de la pomme de terre. Néanmoins, ce procédé de transformation n’a pas rencontré le succès escompté. On peut certainement l’imputer à la complexité du système de dessiccation par rapport aux autres modes de consommation plus classiques (Jean-Pascal Simonin, p. 29-42). Pour de nombreux pays ou régions, les crises du xixe siècle sont l’élément déclencheur à l’acceptation de la pomme de terre par les paysans : en Toscane la crise de 1816-1817, en Slovénie les mauvaises récoltes des années 1815-1817 et la cherté de 1817 pour l’Indre.

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En Suède, même si elle arrive vers 1750, il faut également attendre le xixe siècle pour qu’elle s’implante durablement et remplace les céréales, au point de devenir un véritable symbole du pays. Quand on parle de pays de la pomme de terre, on pense également à l’Irlande. Martien Pelletier y consacre un article (p. 151-162). Ce pays opte très tôt pour la pomme de terre. Si bien qu’au début du xixe siècle, on est presque dans une monoculture de ce tubercule. Lorsque le mildiou arrive en 1845, les conséquences, d’un point de vue démographique (un million de morts, et deux millions d’exilés), économique, social, politique et même culturel, sont catastrophiques pour ce pays. Sans oublier la grande transformation du système agraire, puisque 60 % des petits propriétaires sont expulsés.

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Au xxe siècle, la pomme de terre devient une des denrées les plus consommées en Europe (Tammy M. Proctor, p. 297-310). Durant la Première Guerre mondiale, elle connaît la même histoire que les céréales sous l’Ancien Régime : hausse des prix, raréfaction, rationnement, spéculation, marché noir, vols, etc. Néanmoins, nul besoin d’intermédiaires tel qu’un meunier ou un boulanger pour la consommer. C’est pourquoi les populations vont rapidement se l’approprier puis diversifier son mode de consommation. En reprenant 296 recettes de six ouvrages publiés entre 1919 et 1956, Jean-Pierre Williot (p. 311-342) met en avant les modes de cuisson de la pomme de terre : les gratins, ragoûts et cuisson au four arrivent en première position avec 27 %, suivi des fritures 25 %, puis les pommes de terre rissolées et sautées 21 %, cuites en bouillon et sauce 9 %, cuites à l’eau et à la vapeur 6 %… Cependant, la décennie des années 1960 voit émerger de nouvelles formes de conditionnement aux États-Unis. C’est l’explosion de la consommation de purée faite à partir de farine déshydratée, des recettes congelées ou du grignotage de chips. Dans un premier temps, en France, les réticences culturelles freinent ces nouveaux modes de consommation. Néanmoins, l’usage de la pomme de terre fraîche n’a de cesse de diminuer dans la seconde partie du xxe siècle, pour devenir à terme, un produit industriel. Hubert Bonin (p. 343-369) met en évidence ce changement à travers les stratégies d’innovation, d’industrialisation, de logistique, de marketing, de globalisation et de standardisation à travers l’exemple de sociétés telles que Mc Cain et Mc Donald.

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Au final, cet ouvrage permet d’appréhender la pomme de terre et ses évolutions sur la longue durée avec une approche globalisante d’une histoire sociale, économique et culturelle.

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Alain-Gilles Chaussat

Raphaël Schirmer, Muscadet. Histoire et géographie du vignoble nantais, Bordeaux, pub, 2010, 533 p., 25 €

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Tiré d’une thèse de géographie soutenue en décembre 2008 sous la direction de Jean-Robert Pitte, cet ouvrage a été publié très rapidement dans une collection spécialisée dans les études viticoles, preuve de sa qualité et de ses apports nombreux. Comme le rappelle d’entrée Raphaël Schirmer, le vignoble nantais a suscité peu d’intérêt, à la fois chez les chercheurs mais aussi chez les consommateurs de vin, à l’exception des Nantais. Il faut dire que la réputation du gros plant et même du muscadet n’est, dans l’ensemble, pas très flatteuse. C’est justement de là que part la recherche : au sein des vignobles bordant l’Atlantique, de l’embouchure du Douro à celle de la Loire, le pays nantais fait pâle figure. Rejetant tout déterminisme, Raphaël Schirmer se demande pourquoi le vignoble nantais à évolué vers la production de masse, avec des cépages communs à hauts rendements, et s’il en a toujours été ainsi.

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À la manière des anciennes grandes thèses de géographie rurale, ce travail présente une première partie historique, avant d’analyser les structures et les tendances du vignoble actuel. Se faisant historien, dans le sillage de Roger Dion, l’auteur s’est plongé dans les sources des époques médiévale et moderne – en particulier religieuses – à la recherche d’indices de l’extension du vignoble, des méthodes de culture, du choix des cépages. Il montre comment le vignoble d’abord très dispersé jusqu’au xiie siècle, s’est progressivement concentré dans le sud de Nantes. Il souligne aussi la profonde influence des Hollandais à partir de la fin du xvie siècle, emportant des vins blancs et stimulant la production locale d’eau-de-vie. Il décèle alors des tentatives de promotion qualitative des vins nantais de la part des élites locales. Selon lui, à partir des prix et des réputations, un premier vignoble de qualité était en train de se mettre en place au xviie siècle avant de s’estomper dès la seconde moitié du xviiie siècle et au xixe siècle. Il nous semble qu’une analyse plus historicisée de ce qu’a pu être le vin « de qualité » selon les époques relativiserait beaucoup ces conclusions. Le xixe siècle est ensuite traversé de manière assez rapide, des guerres de Vendée au phylloxéra puis à la mise en place de l’aoc en 1936-1937. Les superficies se maintiennent (40 000 ha en 1854, 30 000 en 1939), mais la vocation « de masse » du vignoble se concrétise.

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La seconde partie étudie les mutations du vignoble dans la seconde moitié du xxe siècle. Deux logiques s’opposent : d’une part la persistance d’une viticulture tournée vers un marché populaire avec des hauts rendements, des cépages productifs, l’utilisation massive de produits chimiques, et d’autre part la reconversion « qualitative » d’une partie des producteurs. Il faut dire que la première logique est soutenue par les structures du vignoble : nombreuses exploitations minuscules (40 000 déclarants pour 8 000 producteurs professionnels dans les années 1950), persistance d’un métayage peu favorable aux changements culturaux et à l’investissement vinicole. Mais la seconde logique s’appuie sur un noyau de notables locaux, grands propriétaires de vignes, ainsi que sur le soutien actif des Nantais de Paris bien montré par l’auteur, désireux de promouvoir une cuisine régionale. Cependant, le muscadet, qui représente la production majeure, demeure un vin considéré comme étant au mieux de milieu de gamme, vendu majoritairement dans les supermarchés de l’Ouest de la France et assez peu exportés, malgré des progrès notables dans cette direction.

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Selon une démarche géographique progressive, la troisième partie change d’échelle pour se concentrer sur les terroirs, avec une étude de la mise en valeur du vignoble. Raphaël Schirmer montre la modernisation rapide du vignoble nantais, l’un des plus mécanisés de France, et l’essor de la « non-culture », c’est-à-dire la disparition des labours. Si ces techniques ont permis des rendements élevés à moindre coût, elles ont eu des conséquences négatives (érosion accélérée, utilisation accrue des produits chimiques pour limiter l’enherbement, etc.). Dans le même temps, les superficies ont fondu, beaucoup d’exploitations ayant disparu (28 900 ha en 1961, 15 800 en 1988 avant une légère remontée à 17 500). L’encépagement a été simplifié avec le triomphe du muscadet (melon de Bourgogne). Mais les rendements très élevés (plus de 100 hectolitres par hectare en année commune) ont permis à la production de se maintenir – ce que l’auteur déplore. Certes, la vinification est plus soignée, avec la généralisation du « muscadet sur lie » produit dans des conditions hygiéniques transformées. Là encore, prenant parti, Raphaël Schirmer dénonce le bien fondé de cette homogénisation des vins nantais, préférant une viticulture moins productive permettant de faire émerger des vins plus complexes et plus typés sur le modèle alsacien, citant en exemple les bons producteurs qu’il faudrait suivre. Dans un dernier chapitre, il analyse les méthodes de travail des commissions d’experts des délimitations, insistant sur leur prise en compte très pédologique des terroirs, négligeant trop largement l’histoire, la géographie et les représentations des acteurs du vignoble.

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Ce livre est une contribution majeure à la connaissance du vignoble français. La mise en perspective historique permet de bien comprendre les dynamiques du vignoble nantais, et l’analyse géographique permet d’en saisir les enjeux. Il est certain que face à la baisse de la consommation de vin en France, face à la concurrence d’autres vins de cépages plus puissants et moins chers, le redéploiement du vignoble nantais préconisé par Raphaël Schirmer vers des vins plus typés issus de rendements moindres, assumant mieux un terroir et mieux intégrés dans le patrimoine régional, devra sans doute se renforcer dans les prochaines années pour éviter la crise profonde. Mais comme il l’a montré, les terroirs viticoles sont des constructions sociales dont la perpétuation et les orientations sont issues des choix et des actions humaines. Raphaël Schirmer a non seulement dévoilé l’histoire du vignoble nantais, mais il propose aussi à tous ceux qui le font vivre une direction pour l’avenir.

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Benoît Musset

Denis Schneider, Les Métamorphoses du vignoble sur le territoire haut-marnais, t. 1, Les temps anciens, Chaumont, chez l’auteur, 2011, 238 p. ; t. 2, Apogée, déclin et renouveau, Chaumont, chez l’auteur, 2011, 288 p.

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Au premier abord, la Haute-Marne n’est pas une terre de vignes. Or, c’est précisément le but de cet ouvrage de dresser le portrait d’un vignoble « normal » de l’économie préindustrielle, dans laquelle le plus sûr moyen d’avoir du vin était d’en trouver près de chez soi. Le premier volume court des « origines » à la Révolution. Le second volume couvre les xixe et xxe siècles.

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Dépourvu d’introduction, l’ouvrage s’attaque en premier lieu aux origines du vignoble. Le polyptyque de Montier-en-Der décrit vers 830-845 un vignoble bien implanté dans 14 localités différentes. Mais c’est bien sur l’époque moderne que se concentre le présent volume. Naturellement, les sources conduisent à mettre l’accent sur les vignes ecclésiastiques. Les abbayes de Lacrète, Beaulieu, Morimont, Septfontaines, Saint-Urbain, ainsi que les chanoines de Langres exploitaient chacune au xviiie siècle plusieurs dizaines d’hectares. Mais Denis Schneider ne néglige pas les possessions des laïcs, seigneurs comme paysans, identifiant surtout un vignoble populaire à travers les sources des xviie et xviiie siècles. Du nord au sud, la Haute-Marne était couverte d’îlots viticoles, parfois très modestes, parfois plus massifs, en particulier dans la région de Langres, aux confins de la Bourgogne.

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L’auteur cherche ensuite à replacer les vins de la Haute-Marne dans un contexte plus vaste, en comparant les prix des années 1590-1850 à ceux d’autres vignobles, tels que l’Île-de-France (Marcel Lachiver), la Bourgogne (prix publiés par Jules Lavalle) ou encore l’Alsace (prix publiés par Hanauer). Les vins n’étaient pas totalement indifférenciés. Il existait dans la région des vins plus chers que d’autres, ce que la mercuriale de Langres permet de suivre assez finement. Une hiérarchie des prix distinguait des crus, mais aussi des qualités (le « meilleur », le « commun » ou encore le « gamet » ou le vin de « tous grains »), élément que l’on retrouve en pays rémois à la même époque. Le muid de « pinot d’Aubigny » était régulièrement le plus cher avec 48 livres, contre 20 à 30 livres pour les vins communs. Une carte précise des réputations, fournies par exemple dans un état de la région de 1742 aurait ici éclairé le propos. Dans la première moitié du xixe siècle, la hiérarchie se confirme, et plusieurs auteurs se recoupent pour placer en tête les vins d’Aubigny, de Montsaugeon et de Coiffy parmi les meilleurs de la région.

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Évidemment, les vins locaux restaient très loin de la réputation des vins voisins de Champagne et de Bourgogne vendus au moins cinq fois plus chers, et demeuraient très peu connus hors du département et des experts comme André Jullien ou Jules Guyot. Mais en croisant le prix des vins avec celui des grains, Denis Schneider montre que le pouvoir d’achat du vin n’était pas négligeable. Il confirme aussi à partir d’un exemple de plus que la quantité était le principal paramètre du prix des vins, la qualité de l’année n’entrant que très modestement en ligne de compte. Il constate surtout que le revenu des vignerons dépendait bien plus du prix des grains que de celui des vins. Néanmoins, cette démonstration que nous ne pouvons que partager est submergée par une avalanche de graphiques, ce qui en limite l’efficacité.

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L’auteur met ensuite en valeur les structures foncières du vignoble. Sans surprise, le vignoble de Haute-Marne était au xviiie siècle très morcelé, avec une prédominance des petites exploitations paysannes. Il existait de véritables villages viticoles, avec un important noyau de vignerons spécialisés n’exploitant presque que des vignes. Mais dès que les vignes se faisaient plus rares, la viticulture n’était qu’une composante d’exploitations de polyculture.

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Denis Schneider examine alors la question de la « condition vigneronne », s’inspirant beaucoup des travaux de Marcel Lachiver sur la région parisienne. Croisant l’endettement, le prix des « façons » (les salaires), le logement, le matériel et comparant à d’autres catégories de ruraux, il penche pour une « classe moyenne » vigneronne. Compte tenu du matériel et des avances, avec l’appoint de quelques revenus salariés, la viticulture était une activité rentable pour les vignerons qui n’employaient pas de main-d’œuvre.

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Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de constater la croissance du vignoble haut-marnais dans le courant du xviiie siècle, comme presque partout dans le royaume. Trayant parfois un peu les chiffres au-delà de ce qu’ils peuvent fournir pour les périodes antérieures, l’auteur montre à partir des enquêtes sur les nouvelles plantations, dans le cadre de l’interdiction de planter à partir de 1729-1731, que celles-ci ont été très intenses, en particulier dans les années 1740. En 1773, la grande enquête menée par l’intendance de Châlons permet d’évaluer le vignoble haut-marnais (du moins sa partie « champenoise ») à 8 500 ha, soit sans doute 11 à 12 000 ha dans les frontières du département, contre 13 520 dans les années 1840. La croissance a donc continué jusque dans le premier tiers du xixe siècle. L’exemple concret d’un bourgeois qui décida de planter dans la vallée de la Blaise est particulièrement éclairante. Alors que l’achat de deux muids de vin lui revenait à 40 ou 60 livres par an, sa nouvelle vigne ne lui coûtait que 23 livres.

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Une troisième partie, ouvrant le second volume, décrit le vignoble de Haute-Marne à son « apogée » de 1750 à 1880, entraînant quelques répétitions par rapport à la partie précédente. L’auteur tempère à nouveau l’empreinte viticole du département avec ses 15 000 ha. En effet, 9 communes viticoles sur 10 avaient moins de 20 ha, et 36 en avaient plus de 100. Les topographies et autres statistiques permettent d’observer avec plus de certitude des cépages extrêmement variés. La progression du gamay et d’autres cépages productifs est également indéniable. Chiffres à l’appui, Denis Schneider démontre que la viticulture à hauts rendements était un choix très rentable. Dans les années 1860, ceux-ci s’élèvent à 40 hectolitres par ha, contre une moyenne nationale de 29. Comme ailleurs, ces rendements permettent d’accroître la production de vins communs, ici rouges à plus de 95 %, ainsi que de l’alcool distillé. Les vins mouillés obtenus à partir des marcs (la piquette) fournissent un surplus de production non négligeable destiné à l’autoconsommation. Il est donc logique de les voir écoulés dans le département, souvent à moins de 20 km du lieu où ils ont été produits. Seuls les vins limitrophes des départements voisins étaient exportés (Vosges, Haute-Saône). Les élites locales achetaient quant à elles des vins de Bourgogne, de la Marne ou d’ailleurs.

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Une quatrième partie, un peu désunie, aborde successivement divers aspects de la « société viticole ». On y apprend surtout que les vignerons à temps plein sont rares, les vignes s’insinuant le plus souvent dans des exploitations de polyculture. Une fois encore, seuls les villages dépassant les quelques dizaines d’ha étaient marqués par une identité viticole plus nette. La présentation d’itinéraires de vignerons à partir de sources croisées a un intérêt certain, et permet de saisir la fragilité de cette population de travailleurs des vignes dans un monde plein déjà fissuré.

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La cinquième partie analyse enfin le déclin du vignoble à partir des années 1880. Avant même le phylloxéra, repéré en Haute-Marne en 1887, le vignoble a souffert comme ailleurs de la dégradation du contexte sanitaire due à l’oïdium, au mildiou, au black rot. Seulement, dans cette viticulture sommaire où les coûts et les capitaux consacrés à la viticulture étaient modestes, la lourdeur des traitements incita rapidement à se détourner des vignes. Par ailleurs, comment rivaliser avec des vins du Midi vendus en Haute-Marne à 16 francs par hectolitre quand les fragiles vins locaux de Serqueux atteignaient les 13 à 15 francs ? Par ailleurs, la rentabilité croissante de l’élevage laitier stimulait bien des abandons. Un député haut-marnais vint même dire à une réunion de cultivateurs des années 1890 « faites de la polyculture ; abandonnez pour un temps la culture de la vigne » (p. 410). Les frais et les efforts de replantation ont alors achevé d’anéantir le vignoble haut-marnais. En 1911, il ne restait plus que 3 526 ha de vignes sur les 16 057 de 1868 ! Le classement de quatre communes dans l’aoc Champagne n’y changea rien : moins de 2 000 hectares à la fin des années 1920, 717 en 1970, 73 en 1988. Les vignes survivantes étaient presque toutes peuplées d’hybrides ou de producteurs directs très rustiques pour fournir une boisson domestique.

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Dans une dernière partie, Denis Schneider dresse un tableau du vignoble haut-marnais actuel. Dans le sillage du retour des terroirs dans les années 1970-1980, une poignée d’acteurs locaux, souvent totalement étrangers à la viticulture, ont entamé la reconstruction de petits vignobles à Champlitte, Coiffy, Aubigny, Gudmont et Vaux-Saint-Urbain (avec un peu moins de quarante hectares). À l’inverse, dans les communes limitrophes de l’Aube, la faim de terres du vignoble champenois a entraîné des plantations dans les communes de l’aoc Champagne autour de Colombey-les-deux-Églises, véritable excroissance du vignoble de Bar-sur-Aube dominée par des viticulteurs aubois (environ 80 ha).

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Le texte est dense mais pas toujours limpide, haché par des tableaux et des graphiques qui n’éclairent pas toujours le propos. Les démonstrations reposent sur une foule de chiffres – parfois trop largement extrapolés –, de graphiques et de tableaux trop nombreux. Les cartes sont d’une qualité trop souvent insuffisante pour être convaincantes. En revanche, chaque volume comporte un important dossier d’une vingtaine de documents, avec des contrats de plantation, de location, des bans de vendange, des nominations de gardes, des extraits de chroniques viticoles, des descriptions du vignoble et des séries de prix d’un grand intérêt. L’ouvrage est une somme qui offre un tableau dynamique aux antipodes d’une description de la « vie d’autrefois », montrant au contraire la complexité de l’intégration de la viticulture dans la société rurale et son évolution sur plus de cinq siècles. Il mériterait une diffusion plus large dans une édition plus attrayante.

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Benoît Musset

Fulgence Delleaux, Les Censiers et les mutations des campagnes du Hainaut français. La formation originale d’une structure socio-économique (fin xviie-début xixe siècle), Namur, Presses universitaires de Namur, 2012, 230 p., 22 €

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Si la paysannerie des régions du Nord avait déjà été bien décrite par Georges Lefebvre (1924), Gérard Sivery (1977) ou Hugues Neveux (1980), une étude détaillée des grands fermiers du Hainaut manquait encore, sur le modèle des travaux de Jean-Marc Moriceau sur les fermiers d’Île-de-France (1994). Cette lacune est désormais comblée par la thèse de Fulgence Delleaux, soutenue en 2007 à l’université de Caen, dont l’auteur nous propose ici une version remaniée et allégée, accessible à un plus large public.

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Dans le Hainaut, le terme de « censiers » désigne en effet des fermiers, à la tête de moyennes ou de grandes exploitations appelées des « censes ». Leurs propriétaires sont le plus souvent de riches seigneurs ecclésiastiques comme les abbés de Saint-Jean de Valenciennes ou de Saint-Lambert de Liessies, mais aussi des laïcs, tels les ducs d’Aremberg ou de Croÿ. Ce type de faire-valoir est surtout généralisé dans le nord du Hainaut, en pays d’openfield, au sud du Tournaisis, dans l’Ostrevant et le Valenciennois. Il est moins répandu plus au sud, en Avesnois, pays de bocage où la grande propriété ecclésiastique est déjà beaucoup moins importante.

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Mener à bien un tel sujet supposait de recourir à des sources variées. Comme partout ailleurs, les sources administratives et fiscales apparaissent d’autant moins fiables que les contemporains avaient intérêt à sous-estimer l’ampleur de leurs profits afin de limiter leurs impositions. Ce travail s’appuie essentiellement sur des sources notariales (baux, contrats de mariage, inventaires après-décès), même si elles sont localement plus rares et plus fractionnées que dans d’autres régions. Il repose aussi naturellement sur les archives des grands propriétaires ecclésiastiques. Surtout, et c’est là l’originalité de la recherche, l’auteur a pu découvrir six livres de comptes inédits, tenus par les censiers du Valenciennois et de l’Avesnois, dont l’un d’entre eux est avec bonheur reproduit en annexe. Ces textes permettent d’éclairer la question sous un jour nouveau, en apportant le témoignage « direct » de la société observée. En ce sens, Fulgence Delleaux participe à la redécouverte des « égo-documents », qui suscitent actuellement un vif intérêt chez les historiens.

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L’ouvrage s’organise en cinq chapitres, synthétiques, qui conduisent à une démonstration assez efficace. Les deux premiers traitent de la concentration des terres. À la veille de la Révolution, les censiers monopolisent la plupart des contrats de fermage, les petits exploitants étant obligés de se faire embaucher comme manouvriers ou valets de charrue. Cette situation conduit de facto à la montée de tensions sociales, qui s’expriment particulièrement en 1789. Selon l’auteur, ce processus de concentration est un phénomène de très longue durée, qui a pu être accéléré par les guerres du xviie siècle et la croissance démographique du siècle suivant. L’impact des conflits de la fin du règne de Louis XIV est, à cet égard, particulièrement évident. Dans ce pays frontalier, les passages réguliers de la soldatesque, tant ennemie que française, s’expriment surtout par des « fourragements ». Ce terme regroupe à la fois le pâturage des chevaux sur les champs cultivés et la réquisition ou le pillage des réserves de foin ou de grain. Ces prélèvements, joints avec les rigueurs du climat (étés 1692-1693, « Grand Hyver » de 1709), conduisent à un surenchérissement considérable des prix des grains, qui peuvent parfois quintupler par rapport à une année courante. Pour faire face à la misère, les plus petits paysans, « ménagers » ou exploitants « à part de charrue », sont souvent contraints à s’endetter, à délaisser ou à vendre leurs terres, aggravant une fragilité déjà installée. A contrario, les plus gros censiers profitent du contexte pour spéculer sur les ventes de grains et s’emparer des baux dès qu’ils sont libres. Au total, la guerre précipite bien les restructurations foncières : concentration des exploitations et remembrements parcellaires.

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Au xviiie siècle, le pays hennuyer se singularise par la vigueur de sa croissance démographique. Saigné par les guerres, il se reconstitue avec une dynamique inégalée. Entre le début et la fin du xviiie siècle, la région connaît une croissance de près de 150 %, rythme cinq fois plus important que ce que connaît le reste du royaume de France. Cette crue n’est pas sans conséquence. La hausse de la demande pèse à la fois sur les prix des grains et sur les prix des fermages, ces derniers connaissant une hausse moyenne de près de 30 % entre les années 1760 et la fin de l’Ancien Régime. La forte demande de travail conduit en parallèle à une modération des salaires des ouvriers agricoles, qui n’augmentent qu’au gré des mauvaises années et retombent ensuite. En définitive, l’ouverture des marchés aboutit encore à l’enrichissement des plus grands, à l’effacement des moyennes exploitations, à la multiplication et à la paupérisation des plus petits exploitants.

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Les deux chapitres suivants se concentrent sur les réponses agronomiques apportées par nos censiers à la conjoncture nouvelle. Les terres limoneuses du nord du Hainaut connaissent visiblement déjà d’excellents rendements, plus élevés que sur les sols lourds et argileux de l’Avesnois. Sur les soles de blés d’hiver, ou « blancs grains », domine le froment, alors qu’il est remplacé par le méteil, le seigle, l’escourgeon ou l’épeautre sur les moins bonnes terres. Les soles de blés de printemps, ou « marsages », sont quant à elles traditionnellement dévolues à l’orge et à l’avoine. Mais l’on repère déjà très tôt des plantes industrielles, comme le colza ou l’œillette, sur les soles d’hiver, et des légumineuses à destination fourragère comme les pois et les fèves, sur les emblavures de printemps. La pratique de la vaine pâture, sur les jachères comme sur les chaumes, permet aussi l’élevage d’immenses troupeaux ovins, dont le commerce vers les villes proches demeure particulièrement lucratif. À la fin du règne de Louis XIV, les cas où les censiers dérogent à l’assolement triennal sont déjà fréquents quoique temporaires, soit pour semer des fourrages artificiels comme le trèfle, soit pour semer du blé deux années consécutives. L’expérience de l’innovation, la proximité avec des régions plus avancées comme les Flandres ou le Béthunois, l’influence des physiocrates et des agronomes, mais aussi la demande croissante, toutes ces raisons plaident ensuite pour une amélioration des techniques et des méthodes culturales. Tout au long du xviiie siècle, les inventaires après décès témoignent de l’apparition de matériels nouveaux, tels que les « harnas » (charrues lourdes), les brabants, les herses de métal ou les tarares. Dans la seconde moitié du siècle, l’augmentation des possibilités de fumure, en lien avec l’essor urbain, et l’apparition d’une main-d’œuvre nombreuse, permettent en parallèle d’introduire les méthodes flamandes, en remplaçant la jachère par des oléagineux (lin, colza, chanvre, navette), des légumineuses (vesces, pois, fèves) ou des fourrages artificiels. Plus au sud, l’Avesnois commence de son côté à se spécialiser dans l’élevage d’embouche et la production fromagère, en profitant notamment de l’édit de clôture de 1771.

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Le dernier chapitre, plus attendu, se concentre sur « l’irrésistible ascension sociale » de cette élite agricole. Les inventaires prouvent que la fortune des censiers se traduit par l’apparition d’objets nouveaux, marques de modernité et d’aisance. On y voit progressivement apparaître des fauteuils en tapisserie, des horloges, des tables de jeux, des poêles à charbon, des livres, et même des baromètres. On ne sera pas surpris de constater aussi que les stratégies matrimoniales sont marquées par l’endogamie, avec une tendance croissante à l’exogamie par la femme, les filles de riches censiers épousant volontiers des notables urbains.

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Au total, l’étude des censiers constitue peut-être un prisme déformant pour aborder les mutations des campagnes du Hainaut, mais elle révèle avec clarté des évolutions de grande ampleur, tant dans les structures agraires que dans les pratiques culturales et les stratifications sociales. Elle constitue donc un exemple stimulant pour comprendre la complexité des dynamiques du monde rural à la fin de l’époque moderne.

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Jérôme Buridant

Stéphanie Lachaud, Le Sauternais moderne. Histoire de la vigne, du vin et des vignerons des années 1650 à la fin du xviiie siècle, Bordeaux, Fédération Historique du Sud-Ouest, 2012, 501 p., 39 €

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Ce volumineux ouvrage est issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Bordeaux III en juin 2010. Stéphanie Lachaud, maître de conférences dans cette Université, y étudie l’évolution du vignoble de Sauternes, dont la mutation la plus visible a été l’émergence de ses fameux vins blancs doux, dont la réputation se construisit progressivement dans la seconde moitié du xviie siècle. Mais ce travail ne s’arrête délibérément pas à cette seule évolution technique qu’elle qualifie d’innovation, centrée sur les grandes exploitations. Dans le sillage des champs défrichés par Jean-Marc Moriceau, Stéphanie Lachaud cherche à étudier l’ensemble du vignoble et à y observer le changement, conçu comme un processus collectif. C’est pourquoi l’enquête passe en revue différentes dimensions de la société et de l’économie rurales. Si elle a pu s’appuyer sur la comparaison avec le Médoc magistralement étudié par le géographe René Pijassou, elle rejette l’« aquitainocentrisme » en opérant de nombreux va-et-vient avec d’autres études viticoles, du Madiran à la Champagne, en passant par la Touraine ou la Bourgogne.

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Dans une première partie, Stéphanie Lachaud étudie le cadre viticole. Elle fournit d’abord de précieux repères géographiques, climatiques et politico-administratifs pour apprécier le profil de cette petite région viticole composée de seulement huit villages sur la rive gauche de la Garonne, loin d’être isolée tout en étant relativement éloignée de Bordeaux. Comme le Médoc au nord de la ville, le Sauternais est au milieu du xviie siècle une sorte de marge viticole, marqué par une polyculture aquitaine très classique mêlant, entre autres, terres et vignes dans les mêmes parcelles (les joualles). Elle aborde ensuite la répartition sociale des terres. Si le clergé avait une part très modeste, la noblesse et la bourgeoisie bordelaise y possédaient une grande partie des terres, mais de manière assez parcellisée avec de nombreux fiefs ou maisons nobles, comme la maison d’Yquem longtemps possédée par les Sauvage. Les ruraux ne disposeraient quant à eux que d’environ 20 % du vignoble. Nous aurions aimé disposer d’une mise au point plus précise, systématique et dynamique sur l’origine de ces propriétaires de fiefs ou maisons nobles, ainsi que sur leur localisation exacte. Ce vignoble a connu une forte croissance au xviiie siècle. Comme presque partout ailleurs, les interdictions de planter à partir de 1725-1731 n’ont pas eu d’impact sur la croissance des superficies. Les vignes, auparavant mêlées aux autres cultures, sont devenues de plus en plus exclusives dans les parcelles, gagnant même de nouvelles terres de façon discrète mais très régulière. L’étude du marché foncier, sans doute trop limitée à la mesure de l’activité du marché, ne met pas en évidence les transferts entre les groupes sociaux. La mobilité des grands domaines en particulier aurait pu être mieux éclairée.

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Dans une deuxième partie, Stéphanie Lachaud explore les dynamiques techniques, passant du travail de la vigne à celui du vin. Le faire-valoir indirect avec partage des récoltes recule nettement dès la seconde moitié du xviie siècle chez les plus grands propriétaires, au profit de formes d’exploitation directe plus serrées et mieux encadrées, avec les fameux prix-faiteurs réalisant les grands travaux à l’année pour une somme forfaitaire, sans aucune part de la récolte. Les grands propriétaires, surveillant en personne les vendanges, ont eu de plus en plus recours, comme en Médoc, à des régisseurs. Ils se seraient également lancés dans une entreprise d’amélioration viticole. Les techniques culturales sont incontestablement d’une stabilité très grande, comme ailleurs. La démonstration ne nous a pas pleinement convaincu pour le choix des plants (les preuves sont minces). Par contre, la mise en œuvre d’un drainage plus volontaire des parcelles viticoles paraît plus décisif. De même, la mise au point sur les vendanges tardives pratiquées dès la seconde moitié du xviie siècle emporte l’adhésion. La mise en valeur de nombreux actes notariés et judiciaires trahit de fortes tensions entre partisans des vendanges tardives – favorisant la sur-maturation des raisins avec le risque d’en perdre une grande partie – et défenseurs des vendanges plus précoces et de ce fait plus assurées. Les vendanges des différents exploitants étant synchronisées afin d’en rendre possible la surveillance collective (on ne pouvait pas surveiller parcelle par parcelle en fonction du choix des différents propriétaires de vendanger plus tôt ou non), les tensions étaient inévitables. Quant au fractionnement des vendanges ou tries (ramassage des raisins en plusieurs fois), il est clairement attesté en 1773. En aval, le travail des vins est devenu plus intensif, avec soutirages, collages et, dans la seconde moitié du xviiie siècle, soufrage des tonneaux. Logiquement, des vins de plus en plus vieux sont repérables dans les inventaires des grandes exploitations. En 1810, le chai d’Yquem conservait encore trois barriques de 1753 !

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Naturellement, le vignoble du Sauternais – qui fournissait aussi des vins rouges – comptait pour peu de choses dans la production des vins de Bordeaux. La taxation des prix de 1647 place les vins du Sauternais aux deuxième et troisième rangs de l’échelle des prix qui, néanmoins, ne variaient du plus cher au moins cher que selon un rapport de un à deux. Au milieu du xviiie siècle, ils atteignaient des prix allant de 180 à 200 livres le tonneau, quand les premiers vins du Médoc étaient vendus dix fois plus. En revanche, quelques producteurs atteignaient les 1 000 livres dans les années 1780, comme les Lur Saluces d’Yquem. À l’image du Médoc, une hiérarchie de plus en plus fine des producteurs se mettait en place dans la seconde moitié du siècle, fondée sur leur statut social et la réputation de leurs vins. De tels prix assuraient aux grands propriétaires – connus par les registres du Vingtième – des revenus moyens élevés. Stéphanie Lachaud souligne néanmoins avec raison que la viticulture n’était pas la base des fortunes, tant les dépenses étaient lourdes et les revenus irréguliers d’une année sur l’autre. En revanche, il s’agissait d’un bon placement pour des gens déjà riches.

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Le chapitre sur le commerce des vins permet d’en saisir la complexité. Il aurait sans doute été possible d’utiliser la notion d’encastrement pour la décrire. Les producteurs vendaient directement une petite partie de leurs vins, par connaissance le plus souvent. Des marchands locaux et bordelais sillonnaient le vignoble pour acheter des vins, voisinant avec des courtiers qui travaillaient ou pas pour eux. Les intermédiaires étaient très nombreux, tout en étant dominés par quelques grands négociants bordelais qui contrôlaient le commerce à longue distance. Les Provinces-Unies dans la seconde moitié du xviie siècle puis l’ensemble de l’Europe du Nord puis la Russie au xviiie siècle achetaient les vins du Sauternais. En France, la clientèle était très largement aristocratique. En 1771-1786, les Filhot vendaient 25 % de leurs vins à Paris, presque exclusivement à des grands nobles, et presque toujours en bouteilles.

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La troisième partie s’attache à la société du vignoble. L’empreinte sociale de la vigne s’est évidemment accrue avec la spécialisation croissante. La structure particulière du vignoble, dominé plus que dans les autres vignobles du royaume par les grands propriétaires, a sans doute fragilisé le monde des vignerons que l’on devine plus modeste qu’ailleurs. Un chapitre sur l’habitat permet de mesurer les écarts sociaux entre les propriétaires de châteaux, dont la densité est très importante, aux maisons à chambre unique et appentis qui constituent le modèle de maison le plus courant de la région.

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L’ouvrage vient grossir les rangs des études de vignobles à l’époque moderne. Il fournit une image globale du vignoble, envisagé comme un système socio-économique, cherchant à éclairer le destin des grands propriétaires (trop souvent englobés néanmoins dans la catégorie « élites » sans analyse plus approfondie) comme celui des plus modestes vignerons ou encore des tonneliers, des artisans, des marchands. La dimension géographique du sujet a été bien traitée, avec de nombreuses cartes, une attention permanente aux facteurs naturels, à la distance, à l’accessibilité des différents lieux du Sauternais. Pour prolonger les réflexions de ce livre, nous voudrions mettre en discussion le postulat qui y est parfois exposé d’un lien naturel entre grande exploitation et vin de qualité. Les préoccupations « qualitatives », à l’exception d’Yquem ou de Filhot en fin de période, ne nous ont pas parues si évidentes. La notion de vin de qualité, loin d’être absolue, est une construction sociale mettant en cause les consommateurs et leurs attentes aussi bien que les producteurs. La parole de ces consommateurs, à l’exception de Thomas Jefferson en 1788, est restée largement muette, sans doute faute de sources. Par ailleurs, il pourrait être intéressant de s’interroger sur la circulation de l’innovation vinicole, dont le centre de gravité paraît bien être le Médoc. L’histoire des vignobles à l’époque moderne n’est donc pas close. Mais ce livre est une contribution importante à sa connaissance.

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Benoît Musset

Arnaud Vendryes, Les Hommes s’en vont, la terre demeure, Société et structure foncière dans le sud du Jura, 1750-1830, Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, n° 893, Série « Historiques », n° 36, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2011, 436 p., 22 €

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Cet ouvrage tiré de la thèse soutenue en 2006 devant l’université de Franche-Comté fait suite à un dea consacré à la vente des biens nationaux et qu’on retrouve ici. Le volume est divisé en quinze chapitres regroupés en quatre parties : « La structure foncière en 1830 », « La structure foncière en 1750 », « Analyse des transferts fonciers 1750-1830 », « Société et structure foncière 1750-1830 ». S’y ajoutent les sources, une bibliographie, un index des noms de personnes et de lieux, onze documents en annexe, douze cartes et 176 tableaux. Cette liste impressionnante de tableaux démontre, si besoin en était, la volonté de l’auteur de préciser les choses en les quantifiant. On est donc en présence d’un travail d’histoire quantitative, s’appuyant sur un grand nombre de statistiques que l’informatique a permis de traiter et d’exploiter dans la complexité des croisements nécessaires. L’autre atout d’Arnaud Vendryes, selon sa préfacière Nadine Vivier, est la parfaite connaissance qu’il a du Jura méridional, en fait les districts ruraux d’Orgelet et Saint-Claude, cette dernière ville ne comptant que 5 000 habitants.

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Dans sa (longue) introduction, l’auteur commence par justifier sa thématique (l’étude de la répartition de la propriété et ses mutations sur le temps long) et le choix des dates de 1750 et 1830 qui permettent de replacer la Révolution au centre d’un processus de transfert de propriété dont elle n’est pas seule responsable, c’est dit d’emblée. Ensuite sont énumérées les différentes sources (rôles d’imposition, vingtièmes, registres d’arpentement, cadastre dit napoléonien, ventes de biens nationaux, enregistrement, etc.), parfois incomplètes, ce qui a compliqué la recherche. Enfin, est présentée l’originalité de la région (le paysage, la démographie et les activités sont décrites), où les paysans possèdent environ la moitié du sol, les biens communaux en représentant le quart, la noblesse ayant commencé à vendre, tandis que la bourgeoisie achète des forêts pour la métallurgie. On peut alors craindre un peu que le sujet soit déjà par trop dévoilé. Heureusement qu’on en revient à la problématique qui vise à chercher s’il y a eu accélération de la désertion des campagnes, en particulier par la noblesse dont l’auteur avoue vouloir s’intéresser à suivre l’évolution de la propriété, tout en répondant à la question de l’impact de la Révolution sur la répartition sociale des terres, bref il s’agit de choisir entre Marion et Loutchisky.

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Arnaud Vendryes décide de commencer son propos par 1830 et le cadastre, avant d’aborder la situation du milieu du xviiie siècle, ce qui peut surprendre les historiens respectueux de la chronologie et hostiles à une histoire régressive – qui n’en est d’ailleurs pas une ici. Il étudie donc 180 matrices cadastrales pour en sortir 33 761 cases matricielles dont il fait le traitement informatique, pour aboutir à un tableau de la répartition sociale de la propriété, répartition qui est favorable aux paysans et aux ruraux, les communaux se plaçant derrière, mais loin devant la bourgeoisie et la noblesse. Il va plus loin, analysant aussi l’utilisation du sol entre les propriétaires dont le domicile est également étudié, de même que les forêts et la propriété bâtie qui fait la part belle aux activités industrielles (moulins, scieries, installations métallurgiques, etc.).

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La deuxième partie traite de la situation en 1750. Elle s’appuie sur les rôles d’imposition, les registres d’arpentement (rares) et sur une liste des privilégiés datant de 1762. la conclusion donne les deux tiers des terres à la paysannerie, les communaux (forêts et pâtures vastes) venant ensuite, là encore très loin devant la bourgeoisie et la noblesse. Des comparaisons avec 1830 sont abordées, ce qui peut sembler prématuré puisque ce sera l’objet de la quatrième partie.

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La troisième partie (la plus importante, selon moi) aborde la question des biens nationaux et communaux à l’époque révolutionnaire. Après un rapide rappel de la bibliographie et de la législation des biens nationaux, puis une analyse des sources (insuffisantes et qu’il a fallu compléter ailleurs), on entre dans le vif de ce sujet, pour constater – mais ce n’est pas un reproche – que la situation du Jura méridional se situe dans le cadre habituel de l’évènement. Les tableaux détaillent les ventes des deux origines dans les deux districts, tant en nombre de procès-verbaux (1 323 de première origine, 1 156 de seconde, pour les deux districts) que de superficies aliénées (respectivement 2 421 et 2 089 ha). Des comparaisons avec d’autres régions précisent la faiblesse des biens vendus dans la région : 1,39 % du sol pour la première origine, 1,20 % pour la seconde, 4 510 ha en tout, alors qu’on est respectivement à 6,5 et 3,2 % en moyennes nationales. L’étude par cantons montre une relative inégalité mais dans la faiblesse : le maximum pour la première origine est atteint dans le canton d’Orgelet (3,76 %), celui de Morez fermant la marche (0,08 %). Cela s’explique par l’absence de grands propriétaires ecclésiastiques ou nobles : 624 ha pour la chartreuse de Vaucluse, 250 pour celle de Bonlieu (plus une forêt non vendue de 195 ha), 416 ha pour le chapitre de Saint-Claude dont l’évêché ne possède que 44 ha ; les nobles dépossédés (30 émigrés) et les prêtres déportés (15) ne disposent que de domaines relativement petits qu’ils abandonnent cependant pour se réfugier souvent dans la Suisse voisine. Les acquéreurs sont très majoritairement des ruraux, paysans pour la plupart, qui emportent 57 % des biens vendus, le reste allant à la bourgeoisie, dépassée ici comme l’est partout ailleurs en raison de l’absence de villes importantes. L’étude des rachats, notamment lors des partages de pré-succession et des reventes, précise la réalité du transfert de propriété qui eut incontestablement un impact foncier mais aussi psychologique. On peut regretter que l’auteur n’ait accordé qu’une importance minime à la propriété bâtie dans une région où de nombreuses installations à caractère industriel ont également changé de mains.

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Le destin des biens communaux, que connaît bien Nadine Vivier, mérite d’autant plus d’intérêt, qu’ils sont importants dans cette région. Confuse en droit pendant la période révolutionnaire, la situation des forêts est surtout évoquée à travers des contentieux, ce qui oblige à comparer les « stocks » de 1750 et de 1830, ce qui débouche sur une variation peu sensible. Pour les ventes et partages et communaux à la même époque, faute de sources fiables, on aboutit au fait que ces partages et ventes consécutifs à la loi du 10 juin 1793 sont peu nombreux et ne touchent que quelques centaines d’hectares. Il est dommage que l’auteur ne puisse répondre, faute de sources, à la question qu’il pose sur le sort des 29 000 ha de parcours et partages communaux. Il doit alors se rabattre sur la loi de 1813 qui débouche sur des effets significatifs : 783 ventes entre 1813 et 1815 dans le seul district de Saint-Claude, avec des acquéreurs surtout paysans (82 % de superficies), qui profitent de surcroît de reventes par des bourgeois.

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La vente des biens nationaux et communaux, pour importante qu’elle soit, ne peut expliquer seule l’évolution de la propriété entre 1750 et 1830. C’est pourquoi il convient d’analyser les ventes « volontaires », ce que Gérard Béaur appelle le « marché ordinaire ». Et le résultat est probant pour l’ensemble des catégories sociales : la propriété « populaire » passe de 45 à 50 %, la bourgeoisie progresse un peu (de 11,2 à 13,8 %) grâce aux achats de forêts, la noblesse perdant les deux tiers de ses biens. Les communaux s’en sortent, même s’ils abandonnent les deux tiers de leurs terres agricoles car ils conservent leurs forêts et pâtures. Cette conclusion ne manque pas d’interroger par rapport à l’affirmation (p. 295) que « la structure foncière de 1750 n’est pas profondément différente de celle que la cadastre révélera quelque quatre-vingts ans plus tard ». Et la propriété ecclésiastique, même faible, a complètement disparu. Mais il est vrai que, globalement, la paysannerie et les communaux restent prédominants. Le suivi de quelques biens (chap. 13) confirme les hypothèses et conclusions précédentes.

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La quatrième et dernière partie reprend les données de la démonstration pour se pencher sur les aspects de l’évolution de la société qui pourraient expliquer cette situation. Le départ des élites (noblesse et bourgeoisie), qui avait commencé sous l’Ancien Régime, s’accentue pour des raisons diverses mais cumulatives : appauvrissement familial ; manque d’avenir professionnel local ; vente des biens personnels des nobles, notamment du fait des confiscations révolutionnaires : abolition des droits féodaux ; attrait pour la rente…

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Dans ces conditions, il ne reste qu’à adopter le choix des Lamartine : son bisaïeul était parti à Besançon pour s’anoblir, sa grand-mère, pour ne pas déchoir, avait épousé un gentilhomme bourguignon et vendu ses biens jurassiens, et Lamartine lui-même finira sa vie à Paris après avoir liquidé l’héritage familial.

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Pour conclure, en dehors de l’étude des ventes de biens nationaux qui complète le bilan publié en 2000, on retiendra un ouvrage dense, s’appuyant sur de nombreux tableaux statistiques, qui étudie l’évolution des différents types de marché foncier (marché ordinaire et national, forêts et communaux) sur la longue durée, ce qui a été rarement abordé. À partir de ces résultats et de l’analyse de la répartition sociale de la propriété, l’auteur montre les conséquences des transferts fonciers entre 1750 et 1830 sur l’évolution de la société d’une petite région de France qui présente certes des originalités (importance de la propriété paysanne, communaux et forêts) mais qu’il conviendrait de confronter à d’autres exemples régionaux.

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Bernard Bodinier

Laurent Brassart, Jean-Pierre Jessenne et Nadine Vivier (dir.), Clochemerle ou république villageoise ? La conduite municipale des affaires villageoises en Europe, xviiie-xxe siècle, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2012

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L’entreprise présentée dans cet ouvrage collectif est particulièrement ambitieuse. Les auteurs se sont en effet engagés dans une synthèse de l’histoire politique et administrative de la commune rurale à l’échelle européenne au cours des trois derniers siècles. Au centre du propos se trouvent donc les municipalités qui traversent les sociétés d’Ancien Régime, la construction des États-nations puis la remise en cause récente de certains échelons d’organisation des collectivités territoriales. Face à la diversité des formes que prennent les affaires villageoises dans un cadre aussi vaste, un bilan et un balayage efficaces de l’historiographie existante aident à poser des repères indispensables. Les problèmes de définition qui touchent le sujet même de cette étude font ainsi l’objet d’un examen substantiel qui occupe toute la première partie.

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L’objectif principal du texte, celui d’accéder à une histoire européenne de la commune rurale, est déjà largement traité dans la première contribution, co-écrite par Jean-Pierre Jessenne et Nadine Vivier. Commençant par les difficultés spécifiques posées par les préjugés et stéréotypes divers qui marquent toute vision de la ruralité, les deux rédacteurs prennent parti pour une approche dynamique du fait rural qui ne soit pas réduit à la seule paysannerie. Mais le point le plus important se situe sans aucun doute dans la discussion portant sur la terminologie à adopter dans une perspective historique européenne. « Villages », « communautés villageoises », « collectivités », « communes » et « municipalités » recouvrent des réalités différentes quoique déjà bien identifiées dans le cadre hexagonal. Mais lorsque l’on quitte l’espace national, des différences majeures dans le poids de certaines institutions locales – la paroisse en Angleterre – ou, à un autre niveau, dans l’influence de certaines traditions disciplinaires – l’importance de la définition du village conformément aux approches sociologiques de la communauté en Allemagne, un choix visible dans l’article de Clemens Zimmermann (p. 139) – font clairement apparaître la nécessité d’une réévaluation des définitions couramment utilisées jusqu’ici. Ce sont donc la « commune », comprise comme l’« entité d’administration territoriale de base » (p. 28) et les « municipalités », désignant les « organes, élus ou nommés, en charge de l’administration de ces communes » (p. 29), qui apparaissent comme les termes génériques les plus commodes pour mener cette étude internationale.

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L’intérêt et la difficulté d’une comparaison européenne se basent sur plusieurs constats. Il existe en effet des différences remarquables dans la taille des « communes » et les compétences des « municipalités » entre les pays d’Europe mais aussi dans les évolutions politiques nationales qui en marquent l’histoire. Pourtant, certaines convergences déjà observées par des historiens comme Yves Mény peuvent être exposées. La sortie de l’Ancien Régime, parce que cette expression désigne un point de départ extrêmement imprécis, surtout s’il est considéré au niveau du continent tout entier, doit être requalifiée. La transposition d’un modèle communal français au sein de l’Empire n’est ainsi valable que dans des espaces limités. Dans les autres cas, qui ne doivent rien à l’exemple français, c’est dans l’érosion progressive des formes de tutelles traditionnelles, souvent parallèle à la lente formation de l’État, qu’il faut chercher une première transition dans l’histoire des « communes ». Un deuxième virage est observé dans les dernières décennies du xixe siècle. Il marque, dans beaucoup de territoires, la fin d’un système municipal qui était resté, malgré tout, extrêmement complexe et variable. Les grandes lois municipales portant sur la rationalisation des affaires villageoises et du maillage communal dans les années 1880, au Royaume-Uni, en France ou en Espagne, sont l’occasion d’une intégration poussée des communes au dispositif d’État. Enfin, les réformes visant à simplifier les divisions administratives à partir des années 1970, autrement dit à faire disparaître ou à phagocyter politiquement les communes rurales dans plusieurs pays, constitue une dernière tendance visible à l’échelle européenne. La France ne fait alors plus figure de modèle mais bien d’exception, contrairement aux deux cas précédents.

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La suite de l’ouvrage nous présente trois développements centrés sur les deux premiers siècles de l’histoire des municipalités en France. Peter Jones livre une synthèse des travaux consacrés à l’administration villageoise au xviiie siècle. Il y revient à la fois sur les traditions historiographiques, la difficile définition de municipalités aux formes très hétéroclites sous l’Ancien Régime, les multiples dimensions de la vie politique communautaire et des tutelles qui s’exercent sur elle ainsi que sur l’influence des grandes réformes menées par la monarchie dans les années 1780. C’est ensuite la période 1789-1830 qui est traitée pour la France du Nord par Laurent Brassart et Jean-Pierre Jessenne. L’adaptation des municipalités au nouvel encadrement révolutionnaire et aux exigences extraordinaires du pouvoir dans la dernière décennie du siècle semble au premier abord fortement contraster avec la stabilité institutionnelle de la première moitié du xixe siècle. Les pratiques de l’État et de ses agents – en particulier les préfets – vis-à-vis des édiles, mais aussi les réponses et résistances de ces derniers, sont au cœur de cette étude. Elle permet de nuancer l’idée profondément ancrée de l’imposition d’un pouvoir étatique autoritaire sur les communes à partir du régime consulaire jusqu’à la Restauration et de réévaluer les continuités qui existent avec la période révolutionnaire. Enfin, l’article de Nadine Vivier couvre les deux derniers tiers du xixe siècle et se concentre sur les rapports entre les changements sociopolitiques et les compétences des municipalités rurales. Bien que ces dernières soient soumises à la tutelle de l’État dans le cadre de lois centralisatrices, certaines marges de manœuvre dans le rythme d’adoption des directives et des initiatives venues des échelons supérieurs semblent néanmoins se dessiner.

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Dans les deux dernières parties de cet ouvrage, les observations en termes de politisation, d’intégration aux États nationaux, d’irruption de la modernité dans les campagnes ne sont pas absentes mais s’effacent devant l’attention portée aux normes et aux pratiques du pouvoir villageois. L’analyse des budgets municipaux, de l’évolution des domaines de compétence des communes ou encore de l’action multiforme des édiles donnent une image nuancée et complexe des affaires locales. Ni conservatoires de formes dépassées de l’autorité, ni lieux de décision obnubilés par des préoccupations typiquement rurales, ni miniatures des municipalités urbaines, les villages et les acteurs principaux de leur vie politique sont saisis dans leurs relations avec les évolutions réglementaires, les transformations économiques et les changements politiques à différentes échelles. Les diverses approches choisies permettent largement d’illustrer ces points.

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Le jeu complexe des mutations dans les compétences municipales est traité pour le logement et la protection sociale dans l’Angleterre du xixe siècle par John Broad, pour la question du bois et du bétail dans les Alpes vénitiennes par Andrea Zannini et pour la gouvernance de l’eau dans le Nord de la France par Jean-Michel Derex. L’analyse spécifique des finances villageoises et des budgets est menée quant à elle par Jean-Paul Rothiot pour les municipalités lorraines de la fin du xviiie et dans la première moitié du xixe siècles, dans le municipe de Murcie de 1750 à 1900 par María-Teresa Perez Picazo et pour les communes briardes de 1750 jusqu’aux années 1930 par Serge Bianchi. Ces deux grands thèmes se recoupent bien évidemment et font également l’objet de deux études ayant trait aux méthodes d’analyse des délibérations et des budgets municipaux par Jean-Paul Rothiot et, plus généralement, des sources portant sur les communes rurales par Dominique Rosselle.

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Pour finir, les pratiques des édiles sont, elles aussi, étudiées à travers l’exemple d’un village de Dordogne et son engagement dans le développement rural entre 1830 et 1930 par Corinne Marache, dans le cas du Pas-de-Calais dans la seconde moitié du xxe siècle par Marie-Christine Allart et dans celui des villages belges au milieu du xxe siècle par Leen Van Molle. Menés sur des périodes qui vont d’une dizaine d’années à plus de deux siècles, sur un nombre plus ou moins grand de communes, chaque article est fondé sur l’étude détaillée et explicite de sources originales. En plus d’un tableau européen des recherches menées sur le village, on pourra donc trouver dans ce livre l’ébauche d’une présentation concernant les problèmes méthodologiques posés par l’extrême hétérogénéité des documents à la base de cette histoire.

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Benjamin Landais

Alain Denizet, En Beauce et en Perche, nos ancêtres dans tous leurs états. Histoires de l’almanach « Le Messager de la Beauce et du Perche », présentées et commentées par Alain Denizet, Préface de Gérard Boutet, Romorantin, Édition Communication-Presse-Edition, 2012, 166 p.

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Il y a quelques années Alain Denizet nous avait donné un remarquable ouvrage sur la vie d’un de ses ancêtres, paysan beauceron : Au Cœur de la Beauce. Enquête sur un paysan sans histoire. Le monde d’Aubin Denizet, 1798-1854 dont cette revue a rendu compte (2007/2). Avec cette publication sur le Messager de la Beauce et du Perche, l’auteur continue son exploration de la vie populaire beauceronne avant tout dans les milieux ruraux. Fondé en 1850 par l’éditeur chartrain Leloup-Lesage, dirigé par l’abbé Hénault, illustré par le prolixe Alexandre Hoyau, l’almanach, tiré à plus de 25 000 exemplaires avec des pointes à 45 000, fut sans doute l’un des ouvrages profanes parmi les plus répandus dans les familles d’Eure-et-Loir jusqu’en 1914, année où cesse la diffusion. Ses points forts qui assurent son succès tiennent en la juxtaposition de saynètes rédigées dans la langue et l’accent des campagnes, de récits souvent burlesques, de bons mots ainsi que des illustrations tirées de la vie quotidienne, les auteurs révélant une intime connaissance du milieu où vivaient leurs lecteurs. La verve comique est le registre dominant dans l’expression. Toute une série de figures allégoriques, présentes d’un numéro à l’autre, incarnent des personnages familiers comme la mère Crédule ou le père Bonsens. Le Messager est d’esprit résolument conservateur. Il défend un catholicisme traditionnel, s’oppose à la République puis se résigne à son implantation. Son hostilité au socialisme est virulente et sans concession. La rédaction est très réservée sur les progrès de la science : elle affiche son scepticisme envers la médecine pastorienne ou l’évolutionnisme darwinien et dénonce les illusions de l’école de Jules Ferry qui n’apparaît pas porteuse de progrès.

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La méthode de présentation des textes d’Alain Denizet entraîne une disposition originale. Sur la page de gauche sont présentés de larges extraits du Messager tandis que sur celle de droite, dans la rubrique « un mot d’histoire », des explications sont apportées au texte soit sur un point ponctuel soit en en élargissant les perspectives par une étude du contexte historique. Celui-ci est éclairé soit par des documents qui viennent étayer les propos de l’almanach ou bien par des informations issues des recherches en archives de l’auteur ou d’autres historiens. Cette méthode permet de révéler toute la richesse que contiennent les propos du Messager et montre comment ils pouvaient avoir une résonance pour les lecteurs du temps.

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Treize chapitres permettent de parcourir les diverses facettes de l’almanach. Alain Denizet les a regroupés en trois ensembles : le quotidien de la vie rurale (voisinage, superstitions, récoltes) les grandes étapes de l’existence (mariage, élections, tirage au sort militaire, 14 juillet, etc.), les progrès techniques et scientifiques. Relevons que ces thèmes sont souvent traités dans le Messager de manière orientée notamment sur l’école objet d’un discours nostalgique sur l’ancien temps et d’une condamnation de l’école républicaine où règnent de mauvais maîtres. Il en va de même pour les « rouges » présentés comme des égarés en politique trompés ou trompant leur monde. Le modèle du curé est bien celui du « bon prêtre », émule du curé d’Ars, à l’écoute des paroissiens, patient et bienveillant. Les temps nouveaux sont décrits avec un certain scepticisme. On s’en prend, sans grands risques, aux prévisions météorologiques incongrues. On est admiratif devant l’automobile, l’aviation mais aussi… la bicyclette dont l’usage social est ici révélé sans omettre tous les accidents occasionnés par ces nouveaux moyens de locomotion. L’exposition universelle de 1889 soulève son lot d’émotions et son impact apparaît bien réel dans les milieux populaires à suivre la publication beauceronne.

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Au total l’historien des campagnes, le folkloriste, trouveront beaucoup à glaner dans la documentation présentée (sans omettre l’apport des dessins, par exemple celui sur les jeux) et échapperont à l’illusion documentaire que pourrait générer cette abondante source grâce à la présentation critique évoquée ci-dessus.

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On nous permettra, pour terminer, une interrogation : l’Eure-et-Loir appartenait à la partie la plus développée des campagnes françaises, bien en avance tant au plan des techniques agraires qu’à celui du niveau de vie ou de l’éducation par rapport aux campagnes berrichonnes ou limousines dont les évolutions sont plus familières à l’auteur de ce compte-rendu. La lecture du Messager n’en laisse rien transparaître et le portrait qui se dégage des mentalités rurales pourrait se retrouver tel quel du côté de Châteauroux ou de Limoges. Le Messager révèlerait-il ainsi la lenteur des évolutions des traditions culturelles populaires dans le monde des campagnes ?

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Jean-Pierre Surrault

Jean-Louis Balleret, La Fin des coutumes dans la Nièvre aux xixe et xxe siècles, Autun, Les Éditions du Pas de l’Âne, 2010, 160 p.

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Édité avec le concours du Conseil général de la Nièvre, préfacé par le professeur Jean Bart, cet ouvrage à la présentation plutôt soignée, illustré de plusieurs hors-texte en couleur, nous propose une réflexion critique sur la disparition des usages locaux traditionnels en Nivernais. L’approche est d’abord celle d’un juriste préoccupé de la manière dont le législateur, porte-parole du pouvoir en place et dépositaire du droit écrit, parvient, peu à peu, à juguler la multiplicité des pratiques locales de toutes sortes que les différents codes, qu’il s’agisse du code civil, du code rural, du code forestier, du code du commerce ou de la codification du droit du travail, ont conservé, au cours des xixe et xxe siècles, en leur sein. Dans le seul Code civil (1804) il n’y a pas moins de 24 articles dans lesquels un renvoi aux usages locaux est jugé indispensable, le législateur se déclarant incapable, au lendemain de la Révolution d’établir une codification générale à leur propos.

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À partir de là, deux centres d’intérêt courent au travers du texte. D’abord, tout simplement, l’évocation, précieuse pour un ruraliste, de ce que furent ces usages locaux non rédigés, subsistant pour beaucoup d’entr’eux jusqu’au début du xxe siècle et réglant les aspects concrets de la vie sociale et économique. Dans son chapitre quatre l’auteur nous propose ainsi, pour le département de la Nièvre, un inventaire des usages de l’eau, des droits de passage, des limites de propriété : les bornes, les haies et les plantations, les murs, les clôtures, les fossés séparatifs, le contrôle des nuisances, autant de rubriques pour chacune desquelles il existe une pratique précise locale que les juges et les notaires, pour ne parler que d’eux, connaissent et rappellent lors de l’établissement des actes de droit privé ou public. Même situation pour tous les usages touchant au louage des choses, baux de ferme, baux à colonat paritaire ou métayage, baux d’habitation. Là se trouve le cœur de la vie rurale, tout ce qui règle les relations entre le propriétaire et son mandant : dates d’entrée en jouissance, obligations du fermier entrant, modes de jouissance, droits sur les bois de l’exploitation, partage de la récolte, sortie de ferme, toutes ces données fondamentales de la mise en culture des sols et de la répartition des profits dépendent, là encore, d’un coutumier non écrit local. S’y rattachent également les conditions dans lesquelles s’embauche ou se débauche un domestique permanent ou saisonnier, la valeur des mesures locales, les usages de la vie communautaire (ban des vendanges).

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Là commence, aux yeux de l’auteur, ce qu’il appelle la coutume dangereuse. Il s’agit des usages favorisant des pratiques qui divisent la communauté, au xixe siècle, comme le maintien de la vaine pâture, de certains affouages ou cette utilisation de la propriété d’autrui que sont glanage, grappillage, râtelage ou chaumage. Cette façon de classer les usages introduit assez bien le second thème qui parcourt l’ouvrage et qui se veut explicatif de la raison profonde pour laquelle les usages locaux ont finalement disparu. Certes l’effet de normalisation que la modernisation du monde contemporain finit par imposer partout a incontestablement pu jouer. Mais l’analyse des cheminements textuels par lesquels passent, du début du xixe siècle à nos jours, les multiples tentatives de rédaction de ces usages, témoigne de l’influence de bien d’autres facteurs. Au-delà des curiosités de type ethnographique et des désirs sincères de quelques pionniers de clarifier des pratiques profondément inscrites dans le quotidien des villages et des villes il n’y eut pas moins de cinq versions successives et différentes des usages locaux, du Second Empire à la Cinquième République, répertoriées sous l’autorité des préfets, des notables puis des chambres d’agriculture, sans qu’aucune puisse être considérée comme définitive ou exhaustive, en dépit d’une procédure de recension apparemment exemplaire. L’auteur y voit la marque discrète des conflits d’intérêt locaux en permanence sous-jacents. Dans un premier temps rien ne presse de divulguer des règles dont les notables se réservent la connaissance et la manipulation d’où l’insuffisance des premiers répertoires tentés par l’administration. Puis, au fur et à mesure qu’une législation complémentaire rend désuètes ces pratiques, l’intérêt pour elles s’éteint, minorant les résultats.

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Au bilan un ouvrage passionné dont l’apport permet de mieux comprendre l’origine de certaines tensions du monde rural contemporain, notamment en Nivernais.

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Jean Boissière

Teresa Maria Ortega López, et Francisco Cobo Romero (éd.), La España rural, siglos xix y xx. Aspectos políticos, sociales y culturales, Granada, Editorial Comares, 2011, 378 p., 26,73 €

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L’histoire agraire a représenté l’un des courants les plus importants de l’historiographie espagnole dans le dernier demi-siècle. En effet, la renaissance et le renouvellement de la discipline après le tunnel historiographique qu’a représenté le franquisme, se sont faits en partie au travers de l’histoire agraire. Plus qu’un un courant spécialisé de l’historiographie espagnole, l’histoire agraire a constitué un espace de convergence d’optiques diverses et de méthodologies plurielles qui sont venues s’associer dans la recherche de clés explicatives du passé espagnol quant aux processus sociaux, politiques et économiques vécus dans le milieu rural. Étant donné le poids évident de la question agraire dans l’histoire du pays, les contemporanéistes, espagnols et hispanistes, ont dirigé leurs regards sur le monde rural pour construire les explications des grandes questions qui ont animé les dernières décennies : depuis la nature de la révolution libérale espagnole – l’existence même d’un processus qui mériterait un tel nom a été l’objet de nombreux débats – aux particularités du développement capitaliste hispanique, en passant par les mouvements sociaux ou le problème de l’instabilité politique et des avatars de la construction de l’État libéral. Jusqu’à une époque très récente, la thèse selon laquelle les structures agraires étaient le mal endémique qui avait entravé le développement de l’Espagne contemporaine dominait encore.

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En ce sens, l’histoire agraire fournit à l’historiographe une coupe stratigraphique complète de la discipline historique dans les dernières décennies. Le livre qui nous occupe, La España rural, siglos xix y xx, vient compléter ce tableau, dans la mesure où il évoque une bonne partie des travaux récents de l’histoire rurale hispanique. Le sous-titre du volume (Aspects politiques, sociaux et économiques) montre clairement que, pour les directeurs de l’ouvrage, c’est ce biais méthodologique qui reliera l’ensemble des récentes analyses. Et s’il restait des doutes, Teresa Ortega et Paco Cobo déclarent en introduction : « Le présent recueil se base sur les outils interprétatifs provenant de la nouvelle histoire politique. Mais l’une de ses principales qualités vient peut-être, en premier lieu, du regard novateur que ses auteurs ont su porter sur le rôle joué par les constructions symboliques et les langages politiques dans la gestation d’attitudes conflictuelles et de mobilisations spécifiques au sein de la paysannerie et de la société rurale, et d’autre part de l’importance que presque tous ont accordée aux recréations symboliques et discursives de la réalité mobilisées par les acteurs sociaux ruraux dans la gestation de leurs identités collectives particulières » (p. xi). Dans un ouvrage qui, rassemble les travaux de plus d’une quinzaine d’auteurs, il peut être risqué de mettre des étiquettes et de suggérer des regroupements. On a l’impression que la majorité des auteurs qui ont répondu à l’appel de Cobo et Ortega, s’ils devaient indiquer leur appartenance historiographique, se sentiraient plus à l’aise sous l’étiquette du « poststructuralisme » que sous le manteau du « culturel », surtout si en adoucissant ce dernier terme on y souligne l’intérêt accordé au symbolique et au discursif.

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Le volume comprend 13 contributions qui, de façon dynamique, font la synthèse des nouvelles directions de travail, ainsi que du nouvel effort interprétatif de chercheurs venant de diverses universités, mais que l’on pourrait rattacher – au-delà de la simple et évidente appartenance de tous au domaine de l’historiographie agraire et bien qu’il y ait déjà entre plusieurs d’entre eux le saut d’une génération – à une tradition historiographique de gauche. Tous viennent des terrains rebattus de l’histoire sociale et ont contribué à explorer et à élargir la frontière entre histoire sociale et politique.

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Les textes, divers dans les optiques choisies et dans les périodes considérées, sont présentés de manière chronologique, précédés d’une préface faite par les directeurs de la publication qui, en plus de justifier de manière pertinente et exacte l’opportunité et la valeur scientifique de l’édition, contient une adroite synthèse des interprétations sociopolitiques du monde rural espagnol établies ces dernières décennies par l’historiographie. De fait, cette synthèse introductive résume déjà une bonne partie des thèses contenues dans ce volume ce qui facilite, pour le lecteur non spécialiste, sa contextualisation dans des cadres interprétatifs plus larges.

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Ce compte rendu, ne suivra pas l’ordre du sommaire du livre mais il sera procédé à un regroupement thématique des textes. Dans le premier point, seront réunis trois textes qui optent pour une perspective générale d’analyse du discours politique des sociétés rurales dans différents contextes historiques. Ils forment une séquence chronologique qui nous mène depuis les dernières décades du xixe siècle jusqu’au premier franquisme, à l’aube des années soixante du xxe siècle.

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L’apport de Miguel Cabo et Xose Ramón Veiga (Université de Saint Jacques de Compostelle) « La politisation de la paysannerie à l’époque de la Restauration. Une perspective européenne », est le seul tour d’horizon supra-étatique. Bien que le cas espagnol soit au centre de ce texte, il ne manque pas de références aux cas italien et français. L’angle européen et comparatif fournit un panorama moins dense mais plus adapté à l’étude du processus de politisation rurale. L’analyse commence par une précision opportune : la définition d’un concept large de la politique et du politique. De cette conception, que nous partageons et qui définit l’un des apports méthodologiques clés de la nouvelle histoire politique, il découle que la politique est un caractère inhérent à tout agrégat social ; et, évidemment il s’ensuit que c’est aussi le cas pour les communautés rurales pré-politiques, apolitiques et primitives. Partant de ce postulat, la politisation cesserait d’avoir sens comme processus d’acculturation et serait conçue comme un processus dialectique entre des cultures politiques différenciées, la culture traditionnelle apparue dans la paysannerie au cours des xvie et xviiie siècles, et la culture libérale dans le cas qui nous occupe. À partir de là, le texte analyse comment depuis le dernier tiers du xixe siècle, divers éléments caractéristiques de la politique moderne – le suffrage universel, les processus de nationalisation, la presse écrite ou le phénomène associatif, auquel ils prêtent un peu plus d’attention – vont influer sur le changement de l’ensemble des formes, relations et valeurs politiques de type clientéliste, traditionnel dans les municipalités agraires méditerranéennes, facilitant ainsi l’incorporation des paysans dans la politique de masse dès le xxe siècle.

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L’interaction, tendue et conflictuelle, aussi bien diverse dans les formes qu’elle revêt que dans le temps et l’espace qu’elle occupe, mènera les différents secteurs agraires à des solutions différenciées et même opposées en fonction de la réalité d’une paysannerie socialement, économiquement et culturellement segmentée. Ce sont précisément ces voies politiques différenciées dans le contexte politique interne et externe troublé de la seconde république espagnole qui préoccupent Francisco Cobo (Université de Grenade) dans son article « Paysannerie, politique et urnes aux origines de la Guerre Civile, 1931-1936 ». F. Cobo insiste à nouveau sur un aspect qu’il a déjà révélé et approfondi dans des travaux de recherche antérieurs, à savoir le processus politique divergeant suivi par la paysannerie intermédiaire – petits propriétaires, locataires et métayers, journaliers et salariés agricoles – et d’autre part l’importance décisive de cette fracture agraire dans les origines de la Guerre Civile de 1936. F. Cobo explique le virage radical des petits propriétaires et agriculteurs vers la droite comme une réaction à la législation pro-journalière mise en marche par les gouvernements républicains socialistes entre 1931 et 1933. L’ensemble législatif promu par les socialistes dans le gouvernement et qui culmine avec la réforme agraire en 1932 est perçu comme une menace pour les secteurs paysans opposés au prolétariat agraire journalier dans le marché de la main d’œuvre. Le résultat immédiat est la « droitisation » politique de ces secteurs qui se traduit instantanément par l’appui électoral à la droite durant les élections de 1933. L’intensification des positions des journaliers et la législation qui s’y rapporte avec le retour au pouvoir des gauches après les élections serrées de 1936, finit de jeter les petits et moyens propriétaires et locataires agraires dans les bras de l’option putschiste rebelle qui aura raison de la république en ouvrant le pas à la dictature franquiste.

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Un nouveau voile est levé sur l’histoire de ces groupes ruraux « droitisés » dans le texte de Miguel Angel del Arco y Miguel Gómez Oliver (Université de Grenade) puisque c’est précisément la question des bases agraires du franquisme qui est l’axe de la réflexion dans « les franquistes de la campagne. Les appuis sociaux ruraux du régime de Franco (1936-1951) ». Les auteurs partent de l’examen de certaines des thèses consacrées aux bases sociales du premier franquisme et à aucun moment ne perdent de vue les difficultés méthodologiques de se rapprocher d’un milieu rural sociologiquement complexe et hétérogène, économiquement divers et changeant, dans une période aussi complexe que le franquisme. Dans le débat sur la continuité/discontinuité entre les anciennes élites despotiques et les nouveaux centres franquistes de pouvoir rural et sur le renouveau du groupe dirigeant rural à partir du vivier de phalangistes et de combattants sans expérience significative de gouvernement – débat qui a en grande partie justifié que l’historiographie s’intéresse à la question des appuis au régime en milieu rural –, les auteurs optent pour une position non dichotomique. Ils présentent la continuité comme caractéristique d’une première phase de structuration de l’État Nouveau, durant la guerre, alors que le nouveau personnel ne commencera à renouveler les organes du pouvoir rural qu’un un peu plus tard seulement. De la radiographie de la société rurale espagnole que présentent Del Arco et Gómez, il résulte que le franquisme a eu une base sociale assez hétérogène dans les campagnes, dans la mesure où le régime a pu étendre aux classes moyennes et moyennes-inférieures rurales ses appuis sociaux. Lorsque l’on s’interroge sur les raisons de ce succès on se rappelle que dès le début, le Nouveau Régime a su attirer les secteurs paysans par le biais de diverses ressources et mécanismes tels que la construction et l’exploitation d’un discours antirépublicain, habilement conjugué à une mythification idéalisée et irénique du monde rural, la contreréforme ou contre-révolution agraire, et les politiques visant à protéger les intérêts des secteurs paysans intermédiaires, auxquels put être assurée la sécurité économique et le pouvoir, à travers du contrôle de municipalités et d’autres corporations comme les « fraternités d’agriculteurs ». Il ne faut également pas oublier la force de cohésion du catholicisme, du nationalisme et de l’expérience partagée de la guerre comme éléments de renforcement de l’identification de ces secteurs agricoles intermédiaires au régime dictatorial, au point d’en devenir l’authentique socle social.

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Les travaux de Gregorio Alonso (Université de Leeds), « Doutes et déceptions d’une société civile émergente. La sécularisation de l’Espagne rurale du xixe siècle » et de Gloria Sanz Lafuente (Université Publique de Navarre) « Organisation économique, mobilisation et catholicisme social dans la société rurale du premier tiers du xxe siècle », s’intéressent également à l’impact en milieu rural de processus, acteurs et actions liés au catholicisme. Le premier traite de la sécularisation qui constitue un des processus du développement des sociétés libérales qui a eu un profond impact transformateur sur la communauté paysanne espagnole au cours des trois premiers quarts du xixe siècle. Alonso explique comment des idéologies, des cultures et des propositions de sécularisation comme l’anarchisme, le socialisme, le républicanisme, la démocratie ou le progressisme, parce qu’ils contribuent à ouvrir de nouvelles voies de politisation, vont transformer le paysage des zones rurales péninsulaires au point que l’on puisse déjà parler d’une sécularisation des coutumes dès les années 1850.

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Sanz Lafuente s’attarde sur un point que Alonso lui-même évoque dans son texte sans le développer : les réactions du catholicisme face aux nouvelles réalités découlant de l’implantation du libéralisme et du capitalisme agraire. L’analyse détaille plusieurs de ces réactions, générées pas tant dans la sphère institutionnelle de l’Église que dans le monde hétérogène du catholicisme social, qui vont développer des propositions et des solutions variées, souvent contradictoires et politiquement peu efficaces, face aux processus de changement affectant le monde rural espagnol du premier tiers du xxe siècle. Des réponses qui sont en tout cas en accord avec la réalité hétérogène et dispersée du catholicisme social lui-même. Pour l’auteure, l’idée d’un réformisme social interventionniste serait le seul point évident de convergence de l’ensemble du catholicisme social. Partant de ces constatations, l’accent est mis sur trois aspects de l’action du catholicisme social. On note, tout d’abord, son manque d’engagement dans la timide réforme agraire du premier tiers du xxe siècle. Le catholicisme social ne fut pas plus chanceux dans ses prétentions à s’enraciner dans le milieu agricole à travers sa participation et son activité dans les organes et les politiques du réformisme social émergent que commençait à développer le gouvernement avec le nouveau xxe siècle en Espagne ; sa conception hiérarchique et harmonieuse de la société rurale l’a limité à cet égard. C’est dans le domaine du syndicalisme agraire que le catholicisme a montré une plus grande capacité d’influence dans la campagne, principalement par la promotion d’initiatives de coopératives et de crédit. Malgré tout, les résultats dans ce domaine sont inégaux et modestes par rapport aux réussites dans d’autres pays européens. Il ne réussit pas non plus à consolider une organisation qui aurait pu servir de bras politique ou de voix unitaire, pas plus avec le Secrétariat National Agraire tout d’abord, qu’avec la Confédération Nationale Catholique Agraire, plus tard. Finalement, le catholicisme social a accumulé des expériences dans le premier tiers du xxe siècle et on ne peut pas ignorer son impact dans certains domaines d’action liés à la société rurale, mais il a montré une faible capacité dans son objectif de « conquérir le prolétariat ».

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On peut regrouper ensuite cinq textes en fonction de leur orientation vers l’action des différents mouvements sociaux de gauche dans le milieu agraire. Il y eut, de la part de ceux-ci des tentatives pour pénétrer les collectifs paysans et journaliers ainsi que pour capilariser le milieu agraire dans diverses conjonctures historiques.

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Javier Paniagua (National University of Distance Education) se concentre sur « Les discours anarchistes autour de la révolution agraire et la mobilisation de la paysannerie ». Il s’agit d’un voyage à travers les différentes composantes du profil le plus agraire de l’anarchisme hispanique. Le voyage débute par le constat de la double composante de l’anarchisme hispanique : l’axe agraire du sud andalou et l’axe industriel catalan. Dans la première partie de son article, J. Paniagua évalue précisément les principales étapes de l’anarchisme agraire andalou. Un mouvement dont l’évaluation historiographique a été très centrée sur ses actions les plus frappantes telles que les événements de la Mano Negra ou le soulèvement paysan de Jerez. La deuxième partie traite des positions de l’anarchisme quant au grand catalyseur de la question agraire durant la Seconde République : la Réforme Agraire. L’anarchisme a combattu le projet républicain socialiste dans la mesure où l’idée de distribution était radicalement opposée aux idées du communisme libertaire qui défendaient la collectivisation ou la municipalisation des terres. Le programme de réforme agraire et en général, la politique agraire républicaine socialiste des deux premières années, a contribué à approfondir les différences avec les socialistes, mais a également mis les anarchistes face à deux problèmes : que faire et comment aborder la question de la petite propriété agricole. La dernière partie de son travail s’attarde sur quelques-unes des lignes organisationnelles du communisme libertaire qui préconisaient un retour à la campagne comme la meilleure voie pour la révolution. La pensée de Federico Urales est celle qui est la plus reprise, mais il est également fait allusion à d’autres communalistes tels que José Sánchez Rosa ou Ocaña Sánchez.

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Les autres travaux que nous avons inclus dans ce bloc partagent une approche méthodologique similaire du fait de leur intérêt pour les processus de construction et de socialisation démocratique. Ils constituent un ensemble de contributions qui, à partir de supposés théoriques et méthodologiques émanant de la science politique, de la sociologie politique et de la nouvelle histoire politique, abordent dans le cas espagnol quelques-uns des mécanismes de diffusion et de promotion de pratiques, us et coutumes démocratiques et de démocratisation dans les sociétés rurales dans différents contextes historiques. De fait, trois des textes présentent les résultats et conclusions d’un même projet de recherche consacré à l’étude des relations entre le socialisme et la société rurale dans l’Espagne contemporaine visant à étudier la diffusion des pratiques, cultures et valeurs démocratiques dans le milieu agraire. Ceci est l’une des hypothèses méthodologiques de départ qui relie l’ensemble de ces trois textes au socialisme agraire. Les processus de politisation sont conçus comme une dynamique dialectique dans laquelle le socialisme n’infiltrerait pas simplement des masses paysannes, mais constituerait un processus d’échange et d’interaction dans lequel les bases rurales auraient eu et exercé leur capacité à modeler, conditionner ou orienter le socialisme à partir d’une culture politique spécifique. Les textes sur le socialisme agraire présentent donc un continuum non seulement thématique mais aussi méthodologique, ce qui justifie leur évocation conjointe.

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Manuel González de Molina (Université Pablo de Olavide de Séville) ouvre sa contribution sur « Les socialistes et la question agraire » par une bonne synthèse du contexte socio-économique agraire dans la période 1880-1930 durant laquelle se sont forgées les premières tentatives d’implantation du socialisme dans la campagne espagnole. Dans ce contexte les idées socialistes sur la question agraire ont opéré, des idées que González de Molina interprète comme un « regénérationnisme socialiste » pour désigner le double apport doctrinal et théorique qui justifie la vision socialiste particulière de la question agraire : d’un côté les éléments de la réflexion regénérationniste sur le retard agricole espagnol dont la cause est imputée à l’absentéisme latifundiste, et d’autre part la version orthodoxe des étapes d’implantation du capitalisme agraire propres au marxisme et à son idée de l’inexorable processus de concentration de la propriété et de prolétarisation de la paysannerie. Le texte explique comment, malgré la rigidité des pré-supposés théoriques du socialisme, la stratégie réformiste qui passait par le travail d’encadrement et de mobilisation populaire a été le levier par lequel le socialisme est devenu un élément de démocratisation dans la campagne espagnole, à travers, entre autres, la lutte anti-despotique, la promotion associative, et la revendication des droits libéraux démocratiques modernes. Cela a exigé, cependant, un effort d’adaptation à la culture politique et associative paysanne, et à la réalité sociologique même de la campagne hispanique. Le programme agraire du psoe approuvé en 1918 exprime clairement cette nécessaire adaptation, incitée par la pression des bases elles-mêmes et qui a convaincu les socialistes de la nécessité, et de l’opportunité, de modifier certaines de leurs idées quant à la petite et moyenne propriété agraire afin d’essayer de les attirer, au moins en tant que force électorale. Quoiqu’en opposition avec cette ligne stratégique pro-paysanne, dans le contexte de la Seconde République, la ligne plus ouvriériste, favorable aux journaliers, finira par s’imposer, ce qui en fin de compte aura les conséquences politiques que Francisco Cobo explique dans son texte.

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Salvador Cruz Artacho (Université de Jaén) approfondit une question centrale, celle de « La stratégie électorale du socialisme et ses effets sur la politisation de la campagne, 1875-1923 ». L’examen de deux théories historiographiques marque le point de départ de Cruz Artacho. D’un côté, le cliché libéral de la dépolitisation du monde agraire et de l’incapacité conséquente à générer et développer des pratiques démocratiques, et d’autre part, en étroite relation avec ce qui précède, la thèse qui note les difficultés de pénétration de propositions politiques modernisatrices, telles que le socialisme comme conséquence de cette politique rurale indolente et incompétente. Certes, les relations entre le socialisme et le monde rural ont été entravées tant par les préjugés dogmatiques du socialisme espagnol qui ont privilégié une stratégie urbaine et ouvriériste, que par d’évidents problèmes de moyens économiques et organiques pour atteindre plus efficacement le milieu agraire, ou que par des disputes liées aux luttes de pouvoir intestines au sein du socialisme. Même dans ce contexte, non sans difficulté et relativement lentement, les socialistes ont réussi à devenir un agent efficace de la politisation et de la démocratisation du milieu agraire dans le premier tiers du xxe siècle. Cette action s’est faite par le biais de la stratégie réformiste assumée par le socialisme espagnol, en conformité avec leurs homologues européens, et qui passait par la formation de bases électorales stables, une prétention impossible sans l’encadrement des masses paysannes. La lutte contre les despotes, le contrôle des pouvoirs locaux et le lien avec le conflit agraire ont été les instruments qui ont servi le socialisme dans les campagnes pour obtenir des succès électoraux qui, malgré leur modestie, doivent être évalués de façon positive, surtout dans l’après première guerre mondiale étant donné le contexte et les conditions politiques de fraude systématique dans lequel ils se déroulèrent. Le pragmatisme et la flexibilité ont fini par tracer la voie par laquelle fut obtenue la pénétration dans la campagne des nouvelles formes de la politique démocratique sans pour autant que cela n’implique l’éradication des formes préexistantes de démocratie rurale communautaire. Même le socialisme agraire a agi dans cette voie comme vecteur d’intégration nationaliste, une intégration que l’auteur qualifie de négative étant donné qu’elle se fait à travers le conflit, contre le discours de nature nationaliste soulevé par les élites dominantes de l’état libéral espagnol en vigueur.

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La troisième contribution consacrée au socialisme agraire partage la même approche par le bas et applique un modèle d’analyse dans la même lignée que les deux précédentes, bien que dans ce cas, Antonio Herrera (Université Pablo de Olavide de Séville) étudie « Les socialistes et la construction de la démocratie dans le monde rural au cours de la Transition politique, 1975-1986 ». L’argumentation se concentre sur rôle clé joué par le socialisme rural dans le processus de normalisation politique qui a permis la consolidation démocratique espagnole dès les années quatre-vingt. Celui-ci a agi de deux façons selon l’auteur : comme un dynamiseur politique dans les zones rurales après la longue période d’effondrement politique du franquisme, et comme un atténuateur des tensions sociales dans le travail liées au processus de reconversion industrielle du début des années 1980. À cette fin, le socialisme a mis en marche un programme agraire interclassiste en accord avec la structure d’une agriculture déjà entièrement capitaliste et d’un très faible poids du facteur travail, qui supposait l’abandon définitif des positions exclusivement pro-ouvrières dominantes. Le résultat a été l’appui a un syndicalisme de type professionnel et, avec le temps, la fin, de fait, du modèle syndical de classe, symbolisé par la propre disparition, des années plus tard, du syndicat agraire socialiste historique, l’ancienne toute puissante Fédération de Travailleurs de la Terre. Le virage vers la petite paysannerie fut crucial dans la dispute du milieu agraire au syndicalisme communiste bien mieux implanté dans les années de Transition grâce à sa tradition de lutte antifranquiste. Parallèlement au front syndical, le socialisme a mis en marche une stratégie de contrôle du pouvoir local municipal lui apportant des voix électorales à court terme. Le conflit et les revendications sociales dans le travail ont été, avec le travail de démontage des structures institutionnelles agraires du franquisme (Chambres d’agriculture, Fraternités d’agriculteurs et les municipalités elles-mêmes), certains des piliers fondamentaux de la « construction démocratique » de la campagne espagnole.

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Le texte de Francisco Cobo et de Maria Candelaria Fuentes (Université de Grenade), « Les communistes, la démocratie et la campagne. L’assamblérisme paysan et la diffusion des valeurs démocratiques au sein de la société rurale, 1962-1975 » s’intéresse également au rôle du socialisme dans le cadre des processus de démocratisation du milieu agraire, mais à l’époque du franquisme tardif. Il utilise, de notre point de vue, un arsenal conceptuel et théorique abscons. Sur la base de concepts tels que les identités collectives et les cadres d’action collective en tant que mécanismes formateurs de mouvements civiques et de cultures politiques, les auteurs abordent comment, à partir de représentations symboliques, d’imaginaires et de discours déterminés sur le monde rural, les organisations politiques syndicales d’orientation communiste ont contribué à la mobilisation de certains secteurs paysans et journaliers, ainsi qu’à la pénétration de ceux-ci par des valeurs civiques et démocratiques, et par conséquent antifranquistes. Le mythe de la redistribution et l’idéalisation de la réforme agraire seraient quelques-uns des éléments qui composeraient cet imaginaire agraire articulé et diffusé par le communisme par l’intermédiaire des assemblées rurales ou agraires. Le résultat serait la mobilisation de journaliers et petits paysans dans ce qui est défini comme des contextes de micro-mobilisation, des contextes qui en plus de leur finalité revendicatrice concrète auraient permis la familiarisation des petits paysans et journaliers avec des pratiques démocratiques, le renforcement des liens d’identité entre eux, et, en fin de compte l’incorporation du monde rural dans la lutte contre le franquisme.

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Enfin, deux des textes sont susceptibles d’être regroupés étant donnée la place qu’y occupent les conflits ruraux. Salvador Calatayud, Jésus Millan et Maria Cruz Romeo (Universitat de Valencia) analysent dans « Conflits et solidarité dans l’irrigation de Valence sous la politique des élites au xixe siècle », les conflits qui surviennent entre l’État libéral espagnol émergent et une forme pré-libérale de propriété communale : les communautés d’irrigation de Valence, organismes qui réunissent l’ensemble des propriétaires utilisant de l’eau, possédant en commun les installations et infrastructure d’irrigation et disposant des normes qui régissent l’usage de l’eau entre eux. Avant d’entrer dans l’analyse concrète des conflits, les auteurs font une évaluation critique des discours historiographiques existants sur le rôle de l’agriculture irriguée de Valence dans le processus de révolution et de consolidation libérale. Ils évoquent les conditions socio-productives d’une agriculture peu conflictuelle du fait que les relations propriétaire-locataire tendaient à reléguer dans le domaine du privé la résolution des conflits. Les auteurs soulignent comment la communauté d’irrigateurs a agi comme instance d’articulation du microcosme local à différentes échelles, favorisant les éléments de cohésion de la communauté dans un environnement marqué par l’individualisme agraire. Sur le plan politique, en plus des niveaux associés à l’organisation locale du pouvoir, les communautés d’irrigation ont opéré à une échelle supra-locale comme interlocuteurs face au pouvoir central. C’est ainsi que se sont estompés deux conflits dans les canaux d’irrigation de Moncada et Sueca au milieu du xixe siècle. L’intervention du gouvernement central pour réguler l’utilisation de l’eau a généré des réponses différenciées de la part des communautés d’irrigation, mais dans les deux cas, ils ont révélé des comportements de résistance collective et des attitudes de caractère coopératif et interclasse, et non égalitariste, pour se défendre de ce que la communauté agraire considère comme une ingérence.

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Le texte de Teresa Ortega López (Université de Grenade) « Paysans et journaliers sous le franquisme. Répression, dissidence et conflictualité dans la campagne espagnole, 1939-1975 » tourne également autour du conflit comme catalyseur de certaines dynamiques de la société rurale. T. Ortega explique comment la revendication autour du travail rendue possible par la nouvelle législation aperturiste du régime mise en place depuis la fin des années 1950, a trouvé sa voie dans une conflictualité agraire qui a opéré comme un véritable mode d’opposition politique au régime. Contre les thèses qui tendent à réduire les foyers de résistance antifranquiste au milieu des travailleurs urbains qualifiés ou semi-qualifiés, le texte soutient que, dans le contexte de l’Espagne agraire, et en lien avec ce qu’on appelle l’effondrement de « l’économie morale paysanne » se sont développés et générés des noyaux d’opposition explicite et latente qui ne se sont pas toujours exprimés en termes de contestation ouverte et manifeste et n’ont pas été nécessairement le résultat de l’action de forces politiques et syndicales clandestines. Il n’en ont pas, pour autant moins de valeur, d’autant qu’ils se sont développés dans un environnement très difficile du fait de la répression systématique du mouvement journalier et des cultures politiques de gauche ménée par le franquisme dans le milieu agraire. À cela il faut ajouter tout d’abord les conditions misérables du travailleur agricole dans le cadre de l’économie de subsistance de l’après-guerre, puis les conditions de l’implantation du capitalisme agraire sous le régime dictatorial.

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En conclusion l’ensemble des contributions recueillies dans le volume fournissent une occasion idéale pour observer le cheminement de l’histoire agraire espagnole aujourd’hui. Une histoire agraire très clairement marquée par la nouvelle histoire politique et également, dans une moindre mesure à mon avis, par les approches de l’histoire culturelle. Jusqu’à présent on pouvait soutenir que le rôle et le poids de la paysannerie sur la scène sociale espagnole n’avait pas bénéficié d’un juste retour dans l’historiographie qui sous-estimait les processus politiques actifs générés en son sein, et par conséquent son rôle historique. Aujourd’hui, et bien qu’il reste évidemment du chemin à parcourir, on ne peut peut-être plus soutenir une telle idée. À notre avis, la principale conclusion qu’inspire le volume est la disparition de l’image historiographiquement dominante du paysan apathique, démobilisé, politiquement dépendant et subordonné, quand il n’y est pas étranger, aux grandes lignes de la dynamique politique espagnole. Nous avons encore besoin de développer des raisonnements à des échelles différentes afin de ne pas présenter un tableau confus dans lequel la société rurale apparaîtrait à la fois en tant que support fondamental du franquisme et graine de la démocratie et de la résistance antifranquiste. Ce tableau n’est ni incongru, ni impossible, mais il doit certainement être retouché. De la même façon, les études sur le républicanisme agraire, en particulier dans le premier tiers du xxe siècle, nous pressent d’obtenir une perspective réelle de la densité des cultures politiques populaires dans l’Espagne agraire, qui semble aujourd’hui monopolisée par les socialistes, les anarchistes et certains catholiques, alors qu’il est fort probable que l’empreinte et l’impact républicain dans les campagnes fut plus grand et tout aussi profond que ces derniers.

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Compte tenu des contributions qui composent ce volume et des développements critique que contiennent ses textes, on commence donc à penser que la litanie – constamment invoquée dans ses pages – sur le déficit de l’attention historiographique aux réalités rurales, ne commence à devenir aujourd’hui un autre cliché sans fondement, comme ceux que tentent de réfuter les pages de ce livre.

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Francisco Acosta Ramírez

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(traduction : Chloé Paulx)

Francisco García González (éd.), La Historia moderna de España y el hispanismo francés, Albacete, Marcial Pons Historia, uclm, 2009, 416 p.

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Cet ouvrage, qui rassemble au total seize contributions d’historiens espagnols et français, présente une double originalité parmi les nombreuses études consacrées à l’hispanisme français depuis les années 2000 : il se focalise sur les travaux relatifs à l’époque moderne et organise ce panorama en fonction non pas des auteurs abordés mais des différents thèmes de recherche traités. L’origine de cette publication remonte au cours d’été « L’Espagne en France. L’histoire moderne de l’Espagne et les hispanistes français », organisé en 2006 dans le cadre du séminaire d’histoire sociale de la population de l’Université de Castille-La Manche, sous la direction de Francisco García González, professeur d’histoire moderne.

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Une interrogation traverse la plupart des contributions : qu’est ce qu’un hispaniste français en histoire au xxe siècle ? En effet, Pierre Civil pointe que l’éclatement de cette catégorie, bien française, peut être difficile à appréhender depuis l’Espagne. Les auteurs s’accordent à considérer qu’il existe deux types d’hispanistes en histoire : d’une part ceux qui sont d’abord des historiens, et d’autre part également les chercheurs qui viennent à l’histoire par leurs travaux sur l’Espagne. Cette deuxième catégorie n’est pas sans importance en ce que l’hispanisme français a longtemps été marqué par un rapport affectif à l’Espagne (souligné dans son propos liminaire par Ricardo García Cárcel), qu’il s’agisse d’une nostalgie du Siècle d’Or espagnol, de l’Espagne républicaine ou encore par exemple d’une critique d’un prétendu « fanatisme espagnol » en matière religieuse. Jean-Paul Zúñiga rappelle également les enjeux politiques et diplomatiques que purent revêtir les échanges scientifiques à travers les Pyrénées, notamment dans le contexte de la concurrence des propagandes française et allemande pendant la Première Guerre mondiale. Plus généralement, les premiers travaux historiques d’hispanistes français, à partir du milieu du xixe siècle (Alfred Morel-Fatio, Georges Desdevises du Dézert) relevaient autant de la philologie ou du droit que de l’histoire. Comme le souligne Rafael Carrasco dans sa contribution consacrée à l’historiographie de l’Inquisition espagnole, les historiens de formation restent encore minoritaires parmi les hispanistes s’intéressant par exemple au fait religieux à l’époque moderne, au bénéfice des civilisationnistes. Cela n’empêche pas que pour les hispanistes comme dans d’autres champs de recherche, l’histoire portant sur les religions ait évolué au fil du siècle écoulé, à partir d’une approche centrée sur la théologie, vers l’étude des institutions, puis enfin vers une histoire religieuse ancrée dans l’histoire sociale.

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Pour autant, l’histoire elle-même a conduit de nombreux chercheurs à l’hispanisme. Au xxe siècle nombreux sont les historiens du nord des Pyrénées devenus hispanistes presque par hasard, au détour de leur sujet de thèse : Lucien Febvre mais surtout Fernand Braudel font ainsi l’objet de nombreux développements de la part de plusieurs auteurs, qui éclairent leurs travaux sous différentes perspectives thématiques, au premier rang desquelles l’histoire rurale.

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L’hispanisme français du siècle écoulé a précisément connu un développement inédit par le biais de l’histoire rurale, non sans lien avec la démographie historique – sur laquelle s’attarde en particulier Ofelia Rey Castelao. Comme le souligne Francisco García González dans sa propre contribution (« La España rural en Francia. Historiografía francesa e historia rural »), ce champ de recherche a été par excellence celui de la rénovation méthodologique de l’historiographie espagnole dans les années 1970. Le rôle de Pierre Vilar et de sa thèse sur la Catalogne moderne (1962) fut fondamental dans la multiplication des monographies régionales réalisées par de jeunes chercheurs espagnols. À partir des années 1960, ces travaux ont accordé une place centrale à l’espace rural, se développant d’abord en Catalogne puis en Pays Valencien et de manière importante en Galice.

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L’exemple de l’histoire rurale illustre certaines caractéristiques de l’hispanisme français portant sur l’époque moderne. José Manuel de Bernardo Ares, dans sa contribution consacrée aux échelons territoriaux du pouvoir sous la monarchie espagnole, rappelle ainsi le rôle singulier et déterminant que les institutions académiques ont joué dans le développement de ce courant de recherche en France : la Casa de Velásquez à Madrid et l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris ont ainsi contribué de manière décisive à la stabilité autant qu’à l’impulsion des échanges scientifiques dans le domaine de la recherche historique. La deuxième caractéristique de l’hispanisme notamment en matière d’histoire rurale est son déclin très appuyé depuis les années 1980 ; les auteurs s’en réjouissent autant qu’ils s’en désolent car, s’il est synonyme d’une place toujours plus prépondérante occupée par l’historiographie anglo-saxonne, ce déclin relatif répond également à un fort développement de la recherche espagnole elle-même.

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Il faut également souligner la relation asymétrique qui caractérise l’hispanisme français : parmi les travaux recensés par Francis Brumont par exemple, extrêmement rares sont ceux menés par des Espagnols sur la France. Ce déséquilibre s’accompagne, jusqu’à aujourd’hui, de l’absence presque totale de travaux comparatifs entre France et Espagne modernes. Dans le cas de l’histoire religieuse, abordée par Isabelle Poutrin, les échanges scientifiques transfrontaliers ont longtemps été rendus difficiles par le décalage entre une histoire confessionnelle prédominante au sud des Pyrénées et une histoire religieuse précocement autonomisée au nord. L’européanisation croissante de la recherche contribue néanmoins à résorber cette asymétrie en élargissant les perspectives des chercheurs espagnols.

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María Victoria López-Cordón Cortezo identifie toutefois, dans sa contribution consacrée à la « direction politique » de la monarchie espagnole vue par l’hispanisme français, les avancées que l’historiographie française permet d’envisager en Espagne. Au premier rang de celles-ci figure le regain d’attention accordé à l’histoire politique, portant notamment sur l’Église espagnole, avec la thèse de Charles Hermann et les travaux de Dominique Bertrand. L’historiographie française contribue également à remettre en question certains cloisonnements académiques en Espagne : ainsi l’intérêt des hispanistes pour l’empire colonial américain, et l’application à ce terrain de recherches de problématiques nées en Europe et en France tendent à faire converger histoire « péninsulaire » et histoire américaine, comme le montre Michel Bertrand dans la contribution finale de l’ouvrage.

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María Victoria López-Cordón Cortezo assigne une dernière mission aux historiens hispanistes français pour les années à venir, qui consiste en quelque sorte à répondre au constat d’asymétrie fait par Francis Burmont : diffuser en Europe et en France les avancées de l’historiographie espagnole elle-même, encore méconnue et trop peu référencée.

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Martin Siloret

Adel Selmi, Administrer la nature. Le parc national de la Vanoise, Paris, Édition de la Maison des Sciences de l’Homme / Éd. Quae, 2006, xiii-489 p., 29 €

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Prolongeant les premiers travaux sur la nature et l’interrogation sur les interrelations nature–sociétés (voir les programmes de recherche pluridisciplinaires « Environnement » du cnrs conduits dans les années 1980 ou quelques travaux fondateurs : A. Cadoret, Protection de la nature. Histoire et idéologie, 1985 ; P. Acot, Histoire de l’écologie, 1988) l’histoire des parcs naturels et des espaces protégés est devenue un objet d’études reconnu et fécond. L’histoire de ces derniers, leur mise en place et le rôle de ces institutions intéressent les shs dans un mouvement plus vaste qui interroge l’environnement, devenu depuis quelques années une thématique phare pour ne pas dire à la mode. Après les géographes et les politologues (Zuanon, 1980, Poche, 1986, Zuanon, Gerbaux et Tron, 1994), les sociologues et les anthropologues ont investi ce champ thématique. Il n’est que de citer les enquêtes conduites notamment sous la direction de R. Larrère. Au sein de cette série, le Parc de la Vanoise, premier parc national des années 1960 (6 juillet 1963) fait l’objet d’études nombreuses et répétées (L. Laslaz 2004, I. Mauz, 2005). La thèse d’Adel Selmi, dont cet ouvrage Administrer la nature. Le parc national de la Vanoise, est la publication, s’inscrit dans ce vaste ensemble de travaux d’anthropologie écologique privilégiant les entrées pluridisciplinaires, qui renouvellent l’anthropologie comme la thématique environnementale.

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Dans cette thèse, riche, argumentée et documentée, Adel Selmi ne se contente pas et c’est l’intérêt de son ouvrage, de faire l’histoire de l’institution Parc vue par elle-même, même s’il y contribue de manière forte. Il s’est proposé de conduire une histoire du territoire-parc en anthropologue, c’est à dire en praticien du terrain, participant à la construction de son objet tout en gardant une posture nécessairement et de fait distanciée. Son projet vise l’étude de la création et de l’implantation établie du Parc de la Vanoise et des processus à l’œuvre. Il lui importe de prendre en compte l’ensemble des personnes qui ont concouru à cette réalisation dans la durée : les acteurs du Parc bien entendu quel que soit leur niveau dans la hiérarchie, depuis la direction jusqu’aux gardes moniteurs, mais aussi tous ceux qui étaient concernés par l’instauration d’une telle institution dans ces territoires : responsables politiques, gestionnaires, naturalistes, forestiers de l’onf, scientifiques, alpagistes mais aussi habitants et touristes. Or dans ces années 1960, les territoires visés par l’implantation du parc sont marqués par la transformation de leur économie sous l’effet conjugué des difficultés des activités traditionnelles agropastorales et de l’irruption du tourisme sous les formes les plus variées (stations villages et stations de la troisième génération et du tourisme industriel). Le pari était audacieux que de vouloir faire l’histoire d’un territoire de montagne dans un contexte de transformation continue, en en étant doublement « étranger » : parisien et tunisien. Il y est parvenu de belle manière et surtout apporte des éléments précis qu’il met à la disposition du lecteur intéressé par ces sujets.

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Implanter un parc ne se fait pas sans prises de décisions, rencontres, oppositions, adhésions, heurts, entre des catégories de personnes aux expériences, parcours, aux habitudes et habitus, aux savoirs et représentations, aux intérêts et centres d’intérêt variés voire contradictoires. C’est bien là l’enjeu délicat et important que s’est donné Adel Selmi que de rendre compte et analyser les différentes positions réelles et symboliques, affirmées et tues. Il tente de saisir les positions individuelles mais surtout celles des catégories et celles des groupes qui se manifestent dans le cadre des associations, écologiques (associations de protection de la nature) ou des associations défendant les intérêts économiques et/ou les usages locaux et des groupes professionnels. Il le fait sur une durée suffisamment longue pour tenir compte et mesurer les inflexions des positions en fonction des évolutions du contexte local et global (économique, écologique – les différentes lois, en particulier la loi fondatrice de Rio en 1992 et la directive Natura 2000 – mais aussi politique). Il conduit son analyse selon un plan chronologique, organisant la progression de son propos autour de thèmes forts qui scandent cette histoire à la fois courte (un demi siècle) et riche de ses indications sur les rapports des hommes à la nature, aux paysages et à l’environnement. Après un premier chapitre qui réinsère la fondation du parc de la Vanoise dans la préhistoire des Parcs et dans le contexte local – le rôle essentiel d’un acteur comme Gilbert André, Parisien venu s’installer dans les années 1950 à Bonneval-sur-Arc, dont il devient le maire – il aborde en cinq chapitres l’histoire spécifique du parc de la Vanoise. Le premier temps est logiquement consacré à l’implantation difficile du Parc. La Vanoise ne fait pas exception, avec les difficultés inhérentes au choix des tracés, à la mise en œuvre d’une institution neuve, au recrutement d’un personnel adapté, à la définition de compétences et de missions nouvelles. Adel Selmi aborde de manière factuelle les différentes opérations inhérentes à la mise en place du Parc. Il décrit notamment toutes les opérations de balisage du territoire, la construction des sentiers et celle des refuges et autres structures d’accueil pour les touristes. Le chapitre suivant est consacré aux résistances émanant des communes. Même si une bonne partie des acteurs voit l’intérêt d’une telle institution dans un contexte de défense de la nature et des paysages, le Parc va à l’encontre des intérêts économiques liés au développement touristique de ces mêmes territoires. L’auteur analyse les tensions afférentes à la zone périphérique qui entend bien garder le contrôle de son développement. Il évoque les jeux de pouvoir et les luttes d’influence qui s’organisent par le biais des associations (Amis du Parc, associations de riverains). Le débat constant porte sur les objectifs du Parc : au service exclusif de la nature et/ou au service des habitants. Les tensions culminent au moment de ce qui est classiquement appelé « l’affaire de la Vanoise ». Celle-ci se noue autour des projets de stations et d’implantation de remontées mécaniques dans le territoire du Parc (domaine skiable de la vallée des Belleville – Les Ménuires et Val Thorens – et projet de liaison Bonneval-Val d’Isère) qui suscite l’ire des groupes écologistes. Ces derniers se mobilisent et font agir leurs réseaux politiques pour contrer ces projets. L’analyse suivie pas à pas de cette « affaire de la Vanoise » est très éclairante sur la manière dont les jeux et les enjeux de pouvoir réels, symboliques mais surtout les prises de position politiques et économiques et les conceptions idéologiques se sont croisées à cette occasion. On tient là un processus d’opposition et d’incompréhension qui se renouvelle régulièrement en d’autres occasions et dans d’autres parcs, même si les choses ne prennent pas toujours ce caractère aigu et visible. Les chapitres suivants sont consacrés à l’action du parc et la mise en œuvre de sa politique scientifique. Adel Selmi décrit les différentes activités, la mise en œuvre des protocoles scientifiques pour la connaissance, la surveillance et la protection de la faune et la flore, des différentes espèces, qui, à partir des années 1980 devient la politique de protection de la biodiversité. Consacrées au rôle et à l’action directe du parc et de ses agents, ces pages présentent surtout le point de vue de l’institution et de ses acteurs directs avec la présentation de leur travail et leur engagement. Le dernier chapitre consacré aux années les plus récentes pointe à nouveau les difficultés pour le parc de faire accepter la politique de restriction des usages des territoires, et les relations ambiguës et le plus souvent conflictuelles des agents avec les alpagistes et les agriculteurs.

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Adel Selmi met à la disposition du lecteur un grand nombre d’informations précises et structurées. S’il s’agit du Parc de la Vanoise, ces éléments concernent l’ensemble des parcs nationaux dont la Vanoise reste, à bien des égards, l’exemple emblématique. Il nous propose également des passages substantiels d’entretiens oraux. Ceux-ci appuient, le plus souvent en illustration, les analyses qu’il conduit ou la description des phénomènes. Ces extraits sont suffisamment longs pour le lecteur puisse saisir les éléments abordés mais également percevoir la manière dont les témoins envisagent les choses et se positionnent. On dispose d’une matière intéressante qui va bien au-delà du seul sujet traité. Le seul problème, pour les historiens en particulier, tient à l’anonymat des témoins et des citations. Les mentions sont simplement un « agent du Parc, un ancien responsable, un maire », etc.). On accepte parfaitement le souci déontologique qui anime Adel Selmi. Toutefois, pour qui connaît bien le territoire ou le sujet, cet anonymat tombe facilement. Mais il reste gênant dès lors que l’on veut analyser dans toute leur complexité les propos qui sont tenus et qui permettent d’aborder les niveaux de représentations réciproques, de comprendre plus justement le positionnement des différents acteurs, en dépassant le seul niveau factuel, apparemment distancié et surtout les anathèmes ou les jugements de valeur. Ainsi on s’explique mieux le combat latent et durable entre les acteurs du territoire. C’est moins la propriété de la terre qui est en jeu que ses usages (en montagne les deux sont intimement liées), des usages fondamentaux pour l’économie agropastorale, une économie en contradiction avec la protection de la nature et des espèces, un usage qui entre en conflit avec celui demandé par les populations extérieures au territoire et la demande globale en matière d’environnement.

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On l’aura compris, il s’agit d’un ouvrage important pour qui veut appréhender les relations qui se jouent dans les territoires avec les évolutions récentes autour de l’environnement. Dans l’ensemble des productions sur le même sujet Administrer la nature au titre heureusement choisi, fait partie des celles dont on ne peut que conseiller la lecture.

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Anne-Marie Granet-Abisset

Sylvain Barone et Aurélia Troupel (dir.), Battre la campagne, Élections et pouvoir municipal en milieu rural, Paris, L’Harmattan, 2011, 294 p.

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Les politologues adorent les élections. Ils les scrutent, les analysent et les étudient abondamment, mais, paradoxe dans un pays qui compte 36 000 communes et où les élections municipales sont, avec les élections présidentielles, celles qui mobilisent le plus les électeurs, celles-ci sont moins étudiées que leurs homologues nationales. Et, lorsqu’elles le sont, c’est surtout en milieu urbain, et tout particulièrement dans les grandes villes. Les auteurs et directeurs de Battre la campagne le disent d’emblée : les élections au village n’ont guère attiré les chercheurs. On lira donc avec intérêt cet ouvrage qui ne s’intéresse qu’à cela et qui rassemble huit communications écrites par douze chercheurs (des politologues et des sociologues, parmi lesquels s’est immiscé un géographe), issues de deux journées d’étude, l’une sur les élections municipales en milieu rural (à Montpellier en 2008), l’autre sur le thème « Élu rural : un métier politique comme un autre ? » (à Bordeaux en 2008).

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Le livre est bâti en trois parties qui s’intéressent respectivement au vote proprement dit (« Logiques du vote et configurations électorales en milieu rural »), au personnel politique municipal (« Les ressources de l’élection municipale en milieu rural ») et aux évolutions récentes qui touchent la gestion des petites communes rurales (« Gestion publique et professionnelle dans les très petites communes »).

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Quelques éléments de base sont rappelés qui sous-tendent l’ensemble des analyses proposées. Ainsi, Sylvain Barone, un des maîtres d’œuvre de l’ouvrage, rappelle dans son introduction que l’espace rural n’est plus synonyme d’espace agricole (en 1999 les agriculteurs ne représentaient déjà plus que 8,6 % des actifs de l’espace rural) même si on constate une sur-représentation – certes déclinante mais encore forte – des agriculteurs dans les conseils municipaux (+ 560 % en 2001, un élu rural français sur 5 et 22,6 % des maires ruraux étaient agriculteurs entre 2001 et 2008).

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Plusieurs auteurs soulignent par ailleurs la diversité du rural : « Il existe une pluralité de mondes ruraux […]. Parler de mondes ruraux, c’est aussi reconnaître la grande diversité des configurations qui les constituent, et au sein desquelles les pratiques électorales doivent être réencastrées ». C’est ce que font Fabrice Ripoll et Jean Rivière dans leur communication justement intitulée : « Il y a campagne et campagne ». En s’intéressant aux communes périurbaines autour de Caen et du Mans ils montrent que, même parmi ces communes aux caractéristiques pourtant proches, il y a, là aussi, « péri-urbain et péri-urbain », en particulier en fonction de la taille et du degré d’avancement de périurbanisation des communes. Ils mettent en évidence les modifications qu’y entraîne, dans les pratiques électorales, l’arrivée de nouveaux habitants, souvent citadins, ignorant les règles complexes du vote dans les communes de moins de 3 500 et, plus encore, dans celles de moins de 2 500 habitants (panachage, vote possible pour des non-candidats…) et qui importent le seul modèle qu’ils connaissent : celui du vote par liste complète : « À quoi bon rayer ou ajouter des noms si l’on ne connaît pas les personnes ? » Et les auteurs de constater qu’un « scrutin plurinominal est surtout pertinent dans les situations de forte inter-connaissance, ce qui était le cas des communes rurales à l’époque où il a été mis en place, mais n’est pas vraiment le cas des communes, encore petites, mais en cours de péri-urbanisation ».

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Dans une contribution qui s’intéresse à la manière dont les électeurs perçoivent les scrutins locaux, Anne Jadot met en évidence cette inter-connaissance : « Ce qui frappe dans les entretiens, c’est que l’importance accordée aux élections municipales en milieu rural est rarement rapportée aux problèmes qu’il s’agit d’y gérer […]. C’est surtout la relation interpersonnelle entre électeurs et élus, le lien représentatif qui se noue en milieu rural aux yeux des habitants, qui nourrit la forte valorisation des scrutins locaux » et donc les forts taux de participation. L’inter-connaissance joue également en sens inverse, puisque, comme elle le rappelle, existe également « une pression sociale d’autant plus forte que la taille de la commune est petite, précisément là où la loi électorale dispense de présenter un papier d’identité avec photographie pour pouvoir voter, ce qui témoigne du degré intense de connaissance interpersonnelle entre les habitants ».

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Thibault Marmont insiste également sur la persistance de la « spécificité de la scène politique villageoise […] profondément marquée par l’interconnaissance entre élus et électeurs ». À partir de quelques 500 questionnaires, il scrute les ressources politiques des élus ruraux de Côte d’Or, et les éléments plus ou moins forts qui fondent leur légitimité : autochtonie, reconnaissance sociale par la scène associative (56 % des élus étudiés adhéraient à une association), qualités personnelles et degré de compétence (« réelle ou présumée » précise l’auteur). Des chiffres a contrario indiquent ainsi que 37 % des élus n’avaient pas de lien préalable à leur municipalité et que 22 % n’avaient jamais rejoint un groupement associatif. De son enquête, il ressort une représentation du « bon » maire comme « un individu cordial, connu de tous, engagé localement et a-partisan ». Sur ce dernier point, il interprète le « rejet de la ‘politique’ chez les élus de village » comme « une stratégie de distinction symbolique vis-à-vis des élus urbains et des collectivités territoriales supra-municipales ».

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Le portrait de l’élu rural qui se dessine dans cette contribution, est à compléter par deux communications qui s’intéressent, l’une aux trajectoires militantes de jeunes agriculteurs « du syndicat à la mairie » (François Purseigle), l’autre à la place que les élus ruraux jouent dans les stratégies locales d’un parti politique, en l’occurrence ici le parti socialiste dans un département de l’Ouest (Eric Treille qui invite ainsi à « dépasser la thèse de la réthorique de l’apolitisme rural »).

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Un autre élément apparaît dans le portrait par petites touches que dressent les auteurs de l’élu rural : c’est ce que Thibault Marmont appelle « les critères capacitaires dans l’éligibilité locale » qui répondent à « la technicisation des tâches de la gestion publique locale ». Les deux derniers textes de ce recueil y sont directement consacrés, qui soulignent l’importance majeure dans le monde rural, depuis une petite trentaine d’années, du développement des structures intercommunales et des incidences de celui-ci sur la « politique au village » qui tend à devenir de plus en plus la « politique à la com-com », selon l’abréviation de plus en plus familière aux ruraux membres d’une communauté de communes. Cette évolution conduit les élus des petites communes à se retrouver face à des techniciens aux niveaux de formation et d’expérience souvent bien plus élevés que les leurs, dans une confrontation entre élus légitimés par le scrutin démocratique et experts professionnels. « En instaurant une plus grande division et une technicisation croissante du travail politique qui viennent consacrer la détention de savoir-faire professionnalisés articulés autour de compétences gestionnaires et managériales, la dynamique intercommunale favorise l’émergence d’une nouvelle élite politique caractérisée par une standardisation (progressive) des profils au profit des élus ruraux et périurbains issus des fractions supérieures de l’espace social » note Sébastien Vignon qui décrit ainsi une « démocratie d’expertise » intercommunale. Ce que Thierry Marmont et Sébastien Ségas appellent de leur côté, « une administration politique ‘urbaine’ à la campagne ».

240

Ces deux communications finales montrent bien en quoi le modèle ancien des petites communes rurales, gérées « en autacie » oserai-je dire, est bousculé et remis en cause. Comme l’écrit Aurélia Troupel dans sa conclusion : le rural est aujourd’hui « en pleine mutation ». Ces communications qui brossent le tableau partiel et pointilliste de cette mutation (restes de permanences, grignotement urbain des territoires et des pratiques, constitution de nouvelles figures de « managers territoriaux », apparition d’une caste de techniciens aux carrières professionnelles de moins en moins liées à un territoire, etc.) nous mettent en appétit mais nous laissent sur notre faim. On attend donc la synthèse générale qui, issue de ces travaux (et d’autres), pourrait nous proposer avant les prochaines élections municipales de 2014 un panorama complet et plus général, qui montre comment aujourd’hui s’organise et se vit la politique à la campagne.

241

Michel Lulek

Gérard chouquer, Terres porteuses. Entre faim de terres et appétit d’espace, Arles-Paris, Actes Sud-Errance, 2012, 247 p.

242

Spécialiste des formes agraires, historien, animateur de l’Observatoire des formes du foncier dans le monde, actif auprès de la Fédération internationale des géomètres, membre du Comité technique foncier du ministère des Affaires étrangères, Gérard Chouquer étudie les acquisitions massives de terres dans le monde. L’ouvrage, charpenté en neuf chapitres, s’appuie sur une dense documentation. L’examen des images satellitaires et des vues aériennes, disponibles via internet, apporte beaucoup en la matière.

243

L’auteur rappelle d’abord que la crise alimentaire de 2008 place les acquisitions massives de terres au cœur de l’actualité avec la crise malgache. L’étude de ce cas permet d’exposer les éléments constitutifs du land-grabbing. Les parties prenantes sont des entreprises, des États riches de devises soucieux de sécuriser leurs approvisionnements agricoles, des États « hôtes », et des institutions mondiales. Cela évoque une forme de trust à l’anglo-saxonne, entre des pays cibles, des pays sources et des garants des contrats dans un contexte économique mondial très libéral. L’examen des contrats constitue un apport majeur du travail.

244

L’inventaire des régions concernées est aussi précieux que la typologie des accords liés aux acquisitions de terres. Ces opérations perpétuent d’anciens schémas d’appropriations foncières, repérables de l’Antiquité à la colonisation. L’activité des compagnies à charte est d’ailleurs utilement rappelée. Cela dit, des changements ont eu lieu. Certains États ont ouvert des fronts pionniers. Beaucoup d’autres, démunis, découvrent des contrats qui confient à des acteurs étrangers la valorisation de leur foncier moyennant des contreparties financières.

245

L’ouvrage souligne comment la libéralisation des investissements, la financiarisation de l’économie, et la hausse démographique mondiale transforment l’agriculture en un secteur spéculatif. Simple facteur de production, la terre n’est plus perçue par ceux qui veulent l’obtenir comme un élément identitaire des sociétés qui y sont établies. D’ailleurs, l’idée que les terres concernées sont « vacantes », « vides » ou « improductives » offre aux contractants l’appui des institutions mondiales, favorables à l’agriculture de marché qu’elles croient seule apte à assurer l’alimentation mondiale.

246

Les terres concédées produisent soit pour le marché planétaire, soit pour nourrir les habitants des pays investisseurs, avec un profit direct étranger aux pays qui fournissent le support de l’activité. La conception domaniale de la propriété des États « hôtes » justifie la remise des terres aux investisseurs, au mépris des droits coutumiers qui organisent localement le rapport au sol. L’ouvrage éclaire ainsi la complexité des droits qui définissent le rapport à la terre hors de l’Occident. La faible sécurisation de la possession foncière permet aux investisseurs de s’implanter sur des terres dont les occupants sont négligés. En cela, le régime de propriété à la française, avec un cadastre qui sécurise le propriétaire, apparaît bien marginal dans le monde.

247

De fait, les schémas néo-libéraux qui organisent l’économie mondiale ont intégré le sol parmi les facteurs de production, un facteur comme les autres qui, à défaut d’être délocalisable, peut servir une activité délocalisée sans considération pour les populations qui y sont établies. À suivre l’auteur, les sociétés implantées sur les terres concédées basculeraient dans un presque « hors-sol », à défaut de pouvoir, elles, s’établir ailleurs… Et pourtant, loin de répondre aux promesses des grandes organisations mondiales, les contrats fonciers n’ont pas permis d’éviter la crise alimentaire de l’automne 2011. Mieux, la plupart des affamés vivent dans les pays où les terres passent dans les mains d’entreprises étrangères.

248

La réflexion est riche. Les États « hôtes » recherchent les devises que leur proposent des groupes et des États avides de terres. La Chine finance les dettes des États africains qui l’accueillent. Mais les populations sont-elles prêtes à céder leurs terres sans résistance ? L’urbanisation rapide des États en développement ne favorise-t-elle pas la définition de périmètres ruraux à concéder à moindre coût social ? Si les terres sont toujours occupées par des habitants, les tensions politiques internes ne risquent-elles pas de se généraliser, comme à Madagascar ? Comment les États « hôtes » accompagnent-ils ces projets fonciers ? Comment peuvent-ils vraiment garantir aux investisseurs que les terres seront mises en valeur comme ils l’entendent ? Les concessions s’inscrivent-elles dans des contextes assez sécurisés pour que les investisseurs en dégagent effectivement les fruits attendus ? Une recension des tensions et des conflits agraires permettraient de saisir plus finement la réalité de l’application de tels contrats. Au fond, le futur, et une autre étude, permettront de répondre à cela.

249

Fabien Gaveau

Salvador Juan, La Transition écologique, Toulouse, Erès, 2011, 286 p., 25 €

250

La nécessité de protéger l’environnement relève d’un consensus. Or, la société, plus précisément chaque citoyen, peine à effectuer la transition écologique dans les faits. Quels sont les obstacles à lever afin que la transition écologique devienne effective dans le monde ? Quels sont les conflits d’intérêt et les stratégies d’acteurs qui entravent la transition écologique ? Telles sont les questions auxquelles le professeur Salvador Juan, sociologue à l’université de Caen, tente d’apporter des éléments de réponse dans son ouvrage intitulé La transition écologique, à l’échelle mondiale et plus précisément française par les exemples choisis.

251

La transition écologique (définie à la fin de la seconde partie de l’ouvrage) suppose une conversion mentale que beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à engager. Salvador Juan propose « d’expliquer le décalage entre, d’un côté, l’ampleur des problèmes socio-écologiques ou l’urgence des réformes qu’ils rendent nécessaires et, de l’autre, les résultats concrets, pour le moins modestes et lents, en matière de réforme économique et sociale à orientation environnementale » sur la planète. Il étudie alors les « formes d’action se constituant comme adversaires de l’écologisme ».

252

L’ouvrage se décline en quatre parties d’ampleur légèrement inégale. La première partie (« Environnement et controverses ») décrit « la scène sur laquelle évoluent les acteurs ». Elle s’intéresse aux principaux acteurs et milieux de la crise environnementale (industrie, agriculture, urbanité) et aux processus (consommation, santé et climat). L’auteur souligne que ce sont les processus agissant sur le temps long qui produisent les principales dégradations environnementales et qui « alimentent une conscience écologique croissante ». Il achève cette partie en montrant que « la transition écologique doit remplacer la transition démographique » tout en soulignant que les deux types de transitions accompagnent le progrès de l’homme. En fin de partie, la transition écologique apparaît donc comme le « changement socio-économique conduisant à stabiliser puis à réduire les dégradations telluriques, biologiques et climatiques ». Mais des facteurs de blocage pour concrétiser cette transition existent, notamment en France.

253

La seconde partie (« Socio-économie et écologie ») analyse les controverses et logiques d’action à l’œuvre sur le terrain en France en s’appuyant sur des exemples : protection des littoraux, mise en place des marchés de l’environnement, difficultés d’application du « principe pollueur-payeur », politiques de l’environnement en France depuis plus de quarante ans… exemples qui mettent en exergue « le primat du présent des intérêts immédiats sur l’avenir à préserver » des politiques publiques françaises.

254

La troisième partie (« Environnement et société ») se penche sur les « inerties de la pensée et certaines collusions gauche-droite » à travers un historique synthétique des mesures environnementales en France pour expliquer les résistances à s’engager réellement dans une transition écologique. La socio-écologie échappe en effet au clivage gauche/droite : le problème tient surtout à ce que les programmes des deux parties s’attachent au présent, au court terme, au détriment de l’environnement et de la santé.

255

Aussi, la dernière partie (« Écologie et démocratie ») analyse-t-elle les conditions de préservation démocratique des milieux visant à dépasser l’opposition entre croissance ou développement durable d’une part, et décroissance, d’autre part « tant en montrant pourquoi le champ de l’économie solidaire est le sas vers la transition écologique ». L’auteur se concentre sur l’activité associative en faveur de la démocratie environnementale, jugeant que « c’est ainsi que l’action politique peut se réconcilier avec le monde du vécu et que, plus précisément, des garanties institutionnelles peuvent asseoir une réforme socio-écologique ».

256

Tout en faisant preuve de la plus grande objectivité possible, l’auteur évoque dans son ouvrage un sujet éminemment sensible et politique : la relation « écologie-société ». Tel est le défi qu’il a su relever. Il change volontairement de posture dans sa conclusion (« Épilogue »), passant de l’enseignant-chercheur au citoyen engagé. Il montre alors que, quelles que soient les forces politiques en présence, les actions concrètes en faveur de l’écologie font encore défaut. Il se demande notamment « pourquoi la Puissance publique en France, quelle que soit la couleur de la majorité présidentielle, s’évertue à soutenir, contre vents et marées […], un mode de production agricole qui détruit les paysages par uniformisation, la biodiversité par les records d’usages des pesticides […] ». Il insiste sur sa confiance dans le citoyen pour lever les obstacles à la transition écologique. L’auteur croit avant tout dans les activités « centrées sur le local et la démocratie de proximité, de l’économie solidaire […] pour favoriser les productions correspondant aux besoins des personnes et aux exigences de leur qualité de vie ». On ne peut qu’espérer voir ces dires se confirmer dans une réalité proche.

257

Au final, cet ouvrage engagé souligne sans ambages les atermoiements politiques en faveur du développement durable, notion dont il souligne d’ailleurs les limites. Cet aspect constitue le principal intérêt de l’ouvrage, même si la comparaison entre transition démographique-transition écologique peut parfois sembler délicate au géographe-démographe.

258

Sylvaine Fassier-Boulanger

Karine Grijol, La Faiblesse du vent. Impacts, enjeux et contradictions de l’éolien en France, Paris, Bourin, coll. « L’Œil du géographe », 2012, 272 p., 22 €

259

Les aérogénérateurs s’imposent dans l’espace rural et dans les esprits au point de paralyser souvent la réflexion et l’analyse critique des chercheurs. En dehors de Pierre Brunet et de Sylvie Brunel, peu de géographes se sont pour l’instant saisis de la question. C’est chose faite avec la géographe Karine Grijol, maître de conférences à l’Université de Perpignan, qui s’interroge sur la pertinence d’un développement massif d’aérogénérateurs dans les zones rurales en France. Le titre annonce la teneur : malgré leur gigantisme, ces machines produisent peu d’électricité, mais à un coût exorbitant et avec une emprise visuelle « hors norme ».

260

L’ouvrage traite dans la première partie de l’aspect économique de la « solution éolienne » à la crise environnementale et rappelle les raisons qui ont conduit les pouvoirs publics à centrer le développement des énergies renouvelables presque uniquement sur l’éolien industriel, au lieu de mettre l’accent sur la sobriété des villes, l’efficacité énergétique, l’isolation des habitations, la bio-méthanisation des déchets, etc.

261

Quoique les gaz à effet de serre, tant redoutés, émanent principalement de l’industrie, des transports et des villes – et non de la production de l’électricité –, le pouvoir politique a favorisé en effet les implantations d’éoliennes industrielles dans les campagnes, décision qui a modifié profondément le rapport des agriculteurs à l’écologie, celui des agents de l’État à la planification territoriale et enfin celui des habitants des campagnes aux « paysages », sans oublier les élus. C’est le sujet des deux autres parties.

262

En 2005, les ressources des communes se réduisant, le gouvernement soumet les collectivités territoriales rurales à la tentation du financement privé en accordant le bénéfice de la taxe professionnelle à celles qui accepteraient des centrales éoliennes. D’autre part, comme on ne peut implanter de machines aussi gigantesques qu’en dehors des bourgs et à au moins 500 m des habitations, il fallait convaincre les agriculteurs, très réservés par principe devant la plupart des exigences écologiques, d’accepter ces implantations sur leurs parcelles. Les promoteurs leur ont fait valoir l’importance du loyer alloué en compensation de la surface perdue, consacrée à ces machines. Devenir rentier de l’industrie éolienne (« capitaliste », dit l’auteur) tout en ne mettant pas en pratique l’écologie sur ses terres, permet de se dire « soucieux de l’environnement » quand même, sans insister sur le fait qu’il suffit de 6 machines pour soustraire un hectare à l’agriculture définitivement.

263

Cependant, tous les agriculteurs n’acceptent pas de se laisser convaincre par les discours en faveur de l’éolien. Certains promoteurs, croyant s’abaisser à leur niveau, poussent jusqu’au bout la métaphore agricole, comme celui-ci qui compare les implantations d’éoliennes à un… « travail de la terre » : « Le Développement identifie le site et prépare la terre, La Construction plante l’éolienne, L’Expertise nous aide à mieux comprendre notre environnement, La Maintenance/ Exploitation veille à ce que la récolte soit bonne. Travailler dans l’éolien, c’est comme travailler la terre, et nous avons tous notre rôle. » Malgré cette profession de foi agricole, la fédération des syndicats Grands Vins de Bordeaux, par exemple, ou la confédération des appellations et des vignerons de Bourgogne luttent contre ces implantations.

264

« Quand le global percute le rural », titre de la dernière partie, indique bien la tonalité des bouleversements locaux provoqués par l’intrusion éolienne. Quand le développement durable est parti « à l’attaque des territoires », l’occupation des sols par l’éolien n’était guidée par aucun souci de planification, d’où le « mitage » inévitable de l’espace. Les services locaux de l’État (direction régionale de l’Environnement, direction départementale de l’Équipement, service départemental de l’Architecture et du Patrimoine, etc.) tentent alors d’organiser le désordre. Les conseils généraux s’emparent de la question et établissent une hiérarchie des « paysages » en publiant des Schémas éoliens départementaux. Mais leur conception « touristique » du paysage, dans le droit-fil des guides du même nom, était très archaïque. En dehors des régions et des sites « emblématiques », il n’y avait pas de « paysage à préserver » et ces zones, vides de paysage, pouvaient être mises à la disposition des promoteurs, malgré la présence des habitants, dont il n’avait jamais été question.

265

Compte tenu de l’intérêt accru pour la campagne et du besoin de nature – les espaces ruraux étant très sollicités –, l’auteur s’interroge sur la nécessité de préserver « les paysages » ruraux face à la banalisation prévisible résultant de la généralisation des centrales éoliennes.

266

L’arrivée des aérogénérateurs a le mérite de poser d’une manière nouvelle la question du paysage. Les Schémas éoliens départementaux niaient la présence des populations, au moment même où la Convention européenne du paysage, élaborée par le Conseil de l’Europe, était adoptée en 2006 par la France avec une tout autre approche. Elle ne part plus du point de vue touristique ou esthétique, mais de celui des résidents. Elle s’applique donc aussi bien aux paysages remarquables qu’aux paysages ordinaires, ceux du quotidien, même dégradés : « tout paysage constitue un cadre de vie pour la population concernée ». Tout cadre de vie est un paysage. Les résidents ne sont plus considérés comme des étrangers à leur propre environnement. Ils y vivent, travaillent, vont et viennent en permanence, de jour comme de nuit. Les citoyens habitent leur « paysage », ils sont dedans et non « en face » et leur « paysage » les habite tout autant. Ce sont les aérogénérateurs qui, s’érigeant « en face » d’eux, s’imposent comme seuls objets à regarder et transforment leur cadre de vie en « paysage-spectacle », spectacle industriel d’une grande monotonie à la longue. En plus, ces machines tournent et clignotent toutes les secondes, jour et nuit. C’est peu banal en milieu rural.

267

L’implantation massive de ces machines constitue en effet un événement dans l’histoire des campagnes, le « sens des lieux » en est bouleversé. « Brutale édification », dit Karine Grijol : il suffit de quelques semaines pour implanter une centrale. En ligne, 10 machines de 120 m en bout de pale occupent un espace visuel équivalent à un immeuble de 40 étages sur 2 km de long. Ce n’est pas anodin. Ce surgissement soudain « renvoie à un sentiment d’accélération dans le processus de transformation du monde ». Le regard vient buter alors sur des tours munies de pales tournantes, le champ visuel se rétrécit. Le cadre de vie des riverains en est totalement changé, sans oublier les nuisances sonores pour ceux qui sont les plus proches et la dépréciation de l’immobilier qui s’ensuit.

268

Le danger pour les promoteurs, écrit l’auteur, « c’est la prédominance du paysage ». Puissants et organisés, ils ont cherché de nouveaux outils conceptuels pour faire « comprendre » aux autochtones l’intérêt « esthétique » nouveau de ces implantations. Les paysagistes et les bureaux d’études qui travaillent pour eux ont fait valoir l’idée que, les paysages ayant toujours évolué, il ne fallait pas « avoir peur » des nouvelles centrales éoliennes, ces implantations faisaient partie des transformations normales du paysage. Quand le mécontentement persiste, ils lancent une nouvelle idée : les machines, bien disposées, vont « structurer » le paysage. Les campagnes pour ces « metteurs en scène » qui habitent en ville ne sont plus qu’un « support » et c’est quand elles changent de nature et « s’industrialisent » qu’elles prennent sens.

269

L’éolien s’inscrit alors dans la société du spectacle. Cette invention technocratique, élaborée en chambre sur des cartes, ne convainc pas grand monde.

270

Karine Grijol ouvre enfin un débat trop longtemps étouffé. Cet ouvrage permettra à tous les ruralistes qui se posent des questions sur cette transformation radicale des campagnes par l’éolien – et même à ceux qui n’osent s’en poser – de s’emparer du problème à leur tour.

271

Jean-Paul Bourdon

Titres recensés

  1. Alain Testart, La Déesse et le Grain. Trois essais sur les religions néolithiques, Paris, Errance, 2010, 165 p., 29,5 €
  2. Isabel Alfonso (dir.), The Rural History of Medieval European Societies. Trends and Perspectives Turnhout, Brepols, 2007, viii-310 p., 67,2 €
  3. Hélène Debax, La Seigneurie collective. Pairs, pariers, paratge. Les coseigneurs du xie au xiiie siècle, Rennes, pur, 2012, 463 p., 24 €
  4. La seigneurie de La Ferté-Macé (xiive siècles), Bulletin trimestriel de la Société historique et archéologique de l’Orne, t. cxxxiier et 2e trimestres, mars-juin 2012, 200 p.
  5. Monique bourin, John Drendel et François Menant (dir.), Les Disettes dans la conjoncture de 1300 en Méditerranée occidentale, Rome, Collection de L’École Française de Rome, 450, 438 p., 70 €
  6. Mathieu Arnoux et Anne-Marie Flambard Héricher (dir.), La Normandie dans l’économie européenne (xiie-xviie siècle), Caen, Publications du crahm, 2010, 235 p., 35 €
  7. Philippe Zalmen ben-nathan, Seigneurs, bourgeois et paysans en Albigeois. La vicomté de Lautrec au Moyen Âge, Toulouse, gerahl et acpv, 2011, 310 p., 35 €
  8. Franck Mauger, Une Vicomté normande à l’aube des Temps modernes, Domfront (1450-1525), Le Pays Bas-Normand, n° 278-279-280, 2010, 382 p.
  9. Philippe chareyre (dir.), L’Hérétiqueauvillage. Lesminorités religieusesdans l’Europe médiévale et moderne. Actes des xxxie Journées Internationales d’Histoire de l’Abbaye de Flaran, 9 et 10 octobre 2009, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2011, 270 p.
  10. Sandrine Lavaud et Patrick Fournier (dir.), Eaux et conflits dans l’Europe médiévale et moderne, Actes des trente-deuxièmes journées d’histoire de Flaran, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2011, 286 p.
  11. Corinne Beck et Fabrice Guizard (dir.), La Bête captiveau Moyen Âge et à l’Époque contemporaine, Amiens, Encrage Édition, 2012, 185 p., 19 €
  12. Clément Gurvil, Les Paysans de Paris du milieu du xve siècle au début du xviie siècle, Paris, Éditions Honoré-Champion, « Bibliothèque d’histoire moderne et contemporaine » n°33, 2010, 696 p., 130 €
  13. Francis Pierre, Jean-Pierre Gaxatte, Les Dessins des mines d’argent de la Croix, La-Croix-aux-Mines, éditions de la Stingelle, 2012, 77 p., 15 €
  14. Florent Quellier et Georges Provost (dir.), Du Ciel à la terre. Clergé et agriculture, xvie-xixe siècle, Rennes, pur, collection « Histoire », 2008, 365 p.
  15. Guido Alfani, Philippe Castagnetti et Vincent Gourdon (dir.), Baptiser. Pratique sacramentelle, pratique sociale (xvie-xxe siècles), Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2009, 427 p., 23 €
  16. Marc de Ferrière Le Vayer et Jean-Pierre Williot (dir.), La Pomme de terre de la Renaissance au xxie siècle, Rennes-Tours, co-édition pur et Presses Universitaires François-Rabelais, 2011, 416 p. + 1 cd
  17. Raphaël Schirmer, Muscadet. Histoire et géographie du vignoble nantais, Bordeaux, pub, 2010, 533 p., 25 €
  18. Denis Schneider, Les Métamorphoses du vignoble sur le territoire haut-marnais, t. 1, Les temps anciens, Chaumont, chez l’auteur, 2011, 238 p. ; t. 2, Apogée, déclin et renouveau, Chaumont, chez l’auteur, 2011, 288 p.
  19. Fulgence Delleaux, Les Censiers et les mutations des campagnes du Hainaut français. La formation originale d’une structure socio-économique (fin xviie-début xixe siècle), Namur, Presses universitaires de Namur, 2012, 230 p., 22 €
  20. Stéphanie Lachaud, Le Sauternais moderne. Histoire de la vigne, du vin et des vignerons des années 1650 à la fin du xviiie siècle, Bordeaux, Fédération Historique du Sud-Ouest, 2012, 501 p., 39 €
  21. Arnaud Vendryes, Les Hommes s’en vont, la terre demeure, Société et structure foncière dans le sud du Jura, 1750-1830, Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, n° 893, Série « Historiques », n° 36, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2011, 436 p., 22 €
  22. Laurent Brassart, Jean-Pierre Jessenne et Nadine Vivier (dir.), Clochemerle ou république villageoise ? La conduite municipale des affaires villageoises en Europe, xviiie-xxe siècle, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2012
  23. Alain Denizet, En Beauce et en Perche, nos ancêtres dans tous leurs états. Histoires de l’almanach « Le Messager de la Beauce et du Perche », présentées et commentées par Alain Denizet, Préface de Gérard Boutet, Romorantin, Édition Communication-Presse-Edition, 2012, 166 p.
  24. Jean-Louis Balleret, La Fin des coutumes dans la Nièvre aux xixe et xxe siècles, Autun, Les Éditions du Pas de l’Âne, 2010, 160 p.
  25. Teresa Maria Ortega López, et Francisco Cobo Romero (éd.), La España rural, siglos xix y xx. Aspectos políticos, sociales y culturales, Granada, Editorial Comares, 2011, 378 p., 26,73 €
  26. Francisco García González (éd.), La Historia moderna de España y el hispanismo francés, Albacete, Marcial Pons Historia, uclm, 2009, 416 p.
  27. Adel Selmi, Administrer la nature. Le parc national de la Vanoise, Paris, Édition de la Maison des Sciences de l’Homme / Éd. Quae, 2006, xiii-489 p., 29 €
  28. Sylvain Barone et Aurélia Troupel (dir.), Battre la campagne, Élections et pouvoir municipal en milieu rural, Paris, L’Harmattan, 2011, 294 p.
  29. Gérard chouquer, Terres porteuses. Entre faim de terres et appétit d’espace, Arles-Paris, Actes Sud-Errance, 2012, 247 p.
  30. Salvador Juan, La Transition écologique, Toulouse, Erès, 2011, 286 p., 25 €
  31. Karine Grijol, La Faiblesse du vent. Impacts, enjeux et contradictions de l’éolien en France, Paris, Bourin, coll. « L’Œil du géographe », 2012, 272 p., 22 €

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2012 (Vol. 38), p. 179-253.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2012-2-page-179.htm


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