Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2012/2 (Vol. 38)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 260 - 264

Isabelle Bretthauer, Des hommes, des écrits, des pratiques, systèmes de production et marchés de l’acte écrit aux confins de la Normandie et du Maine à la fin du Moyen Âge, thèse de doctorat d’histoire, 910 p., soutenue le 10 juin 2011 (Université Paris VII-Diderot)

1

Jury : Mathieu Arnoux, professeur à l’université Paris VII (directeur de thèse) ; Ghislain Brunel, conservateur aux Archives Nationales ; Béatrice Fraenkel, directrice d’étude à l’ehess ; Olivier Guyotjeannin, professeur à l’École Nationale des chartes (rapporteur) ; Élisabeth Lalou, professeure à l’université de Rouen (présidente du jury).

2

Isabelle Bretthauer, après les remerciements d’usage, présente le sujet principal de la thèse consacrée au tabellionage. Il implique la notion d’actes écrits envisagés comme objets matériels possédant des caractéristiques physiques et connaissant des évolutions dans le tIsemps. Cette approche reprend les évolutions récentes de l’historiographie. L’étude concerne une catégorie d’actes en particulier : les actes des juridictions gracieuses et, dans une moindre mesure, des juridictions contentieuses. La période retenue, du xiiie au xvie siècle, permet d’analyser l’apparition du système de juridiction gracieuse qui offre dès lors la possibilité à tous de passer contrat avec qui que ce soit et avec une garantie de son application. Le travail d’Isabelle Bretthauer suit plusieurs axes : l’analyse des documents pris comme objets, avec leurs évolutions interne et externe ; l’étude des acteurs de cette production et de leur travail. Mais cette production et ce système de production n’existeraient pas sans débouché : se pose la question d’une économie et d’un marché de la production écrite, interrogation dont la troisième partie rend compte.

3

Les sources retenues pour ce travail sont nombreuses et dispersées : l’essentiel est constitué d’actes notariés, de registres de comptes et d’actes princiers concernant Alençon et sa région. Ces diverses sources ont fait l’objet d’analyses dont les méthodes sont empruntées aux sciences auxiliaires de l’histoire telles que la diplomatique et la codicologie. Cette approche vise à pallier une lacune historiographique dans l’étude matérielle des registres notariés qui reste à faire ; elle permet pourtant d’observer l’évolution des pratiques documentaires. Se pose également la question de la représentativité des sources notariées : selon ses calculs, Isabelle Bretthauer estime à un pour mille la part des sources aujourd’hui disponibles pour la fin du Moyen Âge.

4

Les producteurs de ces sources, dont le qualificatif varie au cours des siècles et des espaces, sont aujourd’hui qualifiés de tabellions et définis comme des écrivains de juridiction, apparus dans le dernier tiers du xiiie siècle dans les pays de droit coutumier. Ce sont des officiers temporaires devant se conformer aux ordonnances royales ou princières. Leur statut de fermier interroge quant à leur formation : la plupart sont des clercs laïcs dont l’apprentissage se fait auprès d’autres tabellions ou d’officiers judiciaires. Leur travail s’effectue au sein d’une boutique et le personnel rattaché au tabellionage augmente sensiblement entre le xiiie et le xvie siècle, mais de manière moins importante si l’on compare à l’augmentation de la production d’actes. La question de la localisation des sièges de tabellionage est plus complexe à définir de sorte que des considérations économiques et démographiques ne suffisent pas à l’explication. Isabelle Bretthauer propose la notion de chaîne d’écriture pour évoquer les différentes étapes du travail des tabellions, du brouillon aux expéditions. L’utilisation de registres comme éléments de conservation des actes, à partir du début du xive siècle, témoigne sans doute de la considération plus grande apportée aux minutes. Dès lors, le tabellion est reconnu par la société et par les autorités comme un spécialiste de la production écrite.

5

La présence de prix sur les actes notariés ou la pratique de la ferme ont rapidement amené la chercheuse à la question économique. Les actes ne sont pas gratuits et les tabellions attendent un bénéfice de leur investissement initial. De la ferme à la vente de l’acte, des pratiques économiques diverses apparaissent, telles que des associations de particuliers constituées en vue de l’obtention des enchères de la ferme, ou l’existence de prix variables malgré une réglementation, suivant le nombre d’actes demandés par le client. Si certaines fermes se révèlent économiquement intéressantes, les faillites de tabellions ne sont pas rares, notamment à partir du xve siècle. La concurrence de la production d’actes ne se limite pas uniquement à des questions de juridiction ; elle est aussi d’ordre économique : le public concerné par les actes n’est pas illimité. La clientèle des tabellions est variée : modestes artisans ou paysans mais surtout bourgeois et grands officiers. Une diversité qui tend à s’estomper entre 1430 et 1530, le prix des actes augmentant plus que les salaires.

6

Enfin, pour terminer sa présentation, l’auteure ouvre le sujet sur des questions qui restent à traiter : le rôle des ordonnances dans les évolutions des formes des actes ; la diplomatique des registres de notaires qui doit s’ouvrir à la fois de manière chronologique mais aussi géographique ; la comparaison avec d’autres types de registres, comme les registres de justice, lui parait nécessaire. Enfin, la place du tabellion dans la société aurait besoin d’être mieux évaluée.

7

Mathieu Arnoux, directeur de la thèse, souligne en préambule de son intervention la maîtrise linguistique, historiographique et technique du sujet dans cette étude. Il souligne l’abnégation et l’obstination d’Isabelle Bretthauer pour une thèse qui s’est effectuée sans soutien financier. Relevant l’importance du fond documentaire d’Alençon, il souligne le rapport dynamique de l’auteure envers ses sources, en témoigne le réflexe d’observer ce qui se trouve derrière le document qui apparaît alors comme, plus qu’une succession de caractères graphiques, un recto et un verso sur un support qui présente lui-même ses spécificités. Un automatisme attestant là une approche sensible à la matérialité de la source. La thèse replace en outre chaque document dans la chaîne de production de l’écrit. Toutes ces pratiques témoignent d’une volonté de constituer une véritable anthropologie de la culture matérielle de l’écrit. Mathieu Arnoux souligne également les différentes formations qu’a tenu à suivre Isabelle Bretthauer au cours de son travail, témoignant d’une volonté de jalonner pleinement un domaine et de se doter des compétences nécessaires pour le parcourir.

8

Il met ensuite en évidence le volume de la thèse : 844 pages de texte, 67 pages de bibliographie et de sources, 257 pages d’annexes et plus de 1000 qui sont encore en attente de publication. Le plan se révèle simple et logique et il prend acte de la mise de côté du caractère sacré du geste d’écriture pour le Moyen Âge afin de ne pas sur-interpréter les textes. Isabelle Bretthauer a ainsi montré que la période xiiie-xvie siècles est celle durant laquelle se développe une économie de l’écrit performé. Trois moments se distinguent dans la démonstration : l’acte, le producteur, le marché. Elle montre que la chaîne de production de l’écrit est complexe, loin des conceptions binaires encore aujourd’hui utilisées (opposition brève/grosse, minute/registre, etc.). Selon Mathieu Arnoux l’historiographie devrait abandonner une catégorisation simpliste des types d’actes à la suite de ce travail qui démontre une plasticité dans les formes : un simple brouillon, par un geste de classement dans un registre, devient de fait plus qu’un brouillon. L’auteure met aussi en évidence l’importance du formulaire. Concernant les producteurs, une série d’études familiales dans le cadre de la ville d’Alençon permet d’aborder une histoire sociale montrant sans doute les éléments d’une première bourgeoisie urbaine et surtout la constitution d’un groupe sociale important dans l’histoire de la France d’Ancien Régime. Enfin, la partie consacrée au marché : demande, consommation, transactions est d’une grande originalité et témoigne de la nouveauté et de l’audace de l’approche. Isabelle Bretthauer a su trouver une méthode efficace pour poser le problème de l’alphabétisation au Moyen Âge. Ainsi, le registre des tonsurés de l’évêché de Sées permet de montrer qu’à la fin du xiiie siècle, près de 230 personnes reçoivent la tonsure, tandis qu’au début du xixe l’académie de Caen fournit environ 300 bacheliers. Apparaît ici une maitrise de l’écrit dans la société du Moyen Âge qui remet en cause le modèle linéaire de l’alphabétisation. D’autre part, on observe la complexité des structures de marché : existent un marché des entreprises de production de l’écrit (marché de la ferme) et un marché de l’acte écrit auquel s’ajoute un caractère de service public (mettre à disposition d’un public peu argenté et peu nombreux un accès à la production écrite). Enfin, est montrée la mise en concurrence des sièges de tabellionage.

9

Mathieu Arnoux revient ensuite sur la méthode mise en œuvre par Isabelle Bretthauer qui a retenu une double approche : anthropologique, en cherchant à savoir comment le texte a été écrit avant même de voir ce qu’il signifie, et institutionnelle en considérant notamment l’acte comme performatif, c’est-à-dire qu’il ne se contente pas de signifier : il est créateur de droit, d’un transfert, d’une valeur etc. Pour conclure son intervention, Mathieu Arnoux se dit enthousiasmé par la naissance d’une chercheuse et la révélation d’un domaine dont on ne soupçonnait pas l’existence, jugeant que ce travail a rendu possible l’existence d’une micro-histoire des pratiques écrites.

10

Olivier Guyotjeannin (excusé) indique dans son rapport que le seul titre de la thèse traduit bien l’ampleur thématique et spatiale du travail. Un travail servi par de grandes qualités : un indéniable « flair archivistique », l’étendue des dépouillements faisant surgir des archives des documents inutilisés ou oubliés, l’aptitude à tirer partie d’une vaste bibliographie, la capacité d’analyse et de synthèse ainsi qu’un goût particulier pour le document et l’art de le dépasser. Olivier Guyotjeannin souligne également l’ampleur des annexes et la bonne transcription des documents malgré quelques coquilles. Dans son ensemble, ce travail offre à voir les tabellions comme membres d’une élite et fournit de nouvelles informations essentielles quant aux prix des fermes et de l’acte.

11

Pour Ghislain Brunel il est difficile de rendre compte de l’ampleur et de la richesse de ce travail. Tout lecteur de cette étude dispose des éléments justificatifs et explicatifs pour une compréhension fine des mécanismes de la rédaction de l’écrit et de l’impact des individus sur le système, en constante évolution. Il souligne l’énorme effort de recherche et de dépouillement des sources, pas toujours aisé pour l’époque de la fin du Moyen Âge. Hors des archives du tabellionage, Isabelle Bretthauer utilise quantité de sources variées comme des lettres de rémission, des comptes en tous genres, des aveux, ou encore les registres de l’Échiquier, permettant ainsi d’avoir un point de vue original sur la production de l’écrit.

12

Il relève le souci constant du comparatisme. Le terrain central d’investigation est systématiquement replacé dans un ensemble plus large. Cette méthode apparaît non seulement comme un outil de validation mais comme un outil de questionnement. Un souci que l’on retrouve aussi pour les actes et qui permet de mettre en valeur des mixités de contenus et des originalités dans la pratique notariale alençonnaise. La seconde partie de la thèse consacrée aux acteurs permet d’aborder des sujets importants comme la diffusion de l’écrit s’effectuant par un rapprochement progressif des contractants ou encore la terminologie d’appellation des notaires et des scribes, avec le flou autour du terme de tabellion persistant jusqu’à la fin du xive siècle. Le travail permet aussi d’approcher les serments prononcés par ces tabellions lors de leur nomination, leur formation et leur environnement social. Il démontre également le rôle de la famille dans la carrière du tabellion, les variations dans le temps pour accéder aux fonctions de tabellion ou de garde des sceaux où l’on devine des cursus variables. Isabelle Bretthauer éclaire un milieu qui n’est pas fermé sur lui-même, en lien avec le monde de la prêtrise ou celui des écuyers et elle montre qu’il ne semble pas exister un réel sentiment d’appartenance à un corps particulier, même si l’on ne dispose pas de documents permettant d’appréhender avec précision la vision interne de la profession. Elle établit la valeur des registres de tabellionage dans les successions, permettant aux familles des tabellions décédés de continuer à délivrer des copies d’actes et de se faire payer. On peut observer le circuit assez complexe d’autorisations et de paiements pour obtenir alors les délivrances de l’acte. S’appuyant sur des tableaux, on peut également approcher le rythme et ses variations de l’écriture des praticiens. Sur le tarif des actes, elle montre tout un système constitué de paliers qu’il n’est pas facile de rationnaliser puisqu’il est lié notamment au marché de la terre et aux relations personnelles. C’est ici une véritable base de travail pour des économistes et des diplomatistes.

13

Béatrice Fraenkel salue l’impression donnée par l’ensemble que forme cette thèse qui manifeste un goût de l’enquête et la volonté de saisir le tabellionage comme un fait social total, une sorte d’ambition « quasi-anthropologique ». Ceci a été permis par la sollicitation de la paléographie, de la diplomatique, de la codicologie et de l’informatique. La bibliographie et les notes témoignent de l’ancrage d’Isabelle Bretthauer au sein d’un collectif de chercheurs. Il se dessine au fur et à mesure de la lecture tout un monde de recherche, de colloques et d’échanges. Béatrice Fraenkel souligne en outre la parfaite maîtrise du vocabulaire juridique. Tous ces éléments sont mobilisés au sein d’une écriture claire et accessible, témoignant d’un contrôle total du sujet et de l’écriture. Mais un contrôle de l’écriture faisant parfois regretter que l’auteure ne se risque pas à donner son propre avis sur certaines hypothèses.

14

C’est à Élisabeth Lalou que revient le rôle de conclure affirmant que ce travail fixe clairement, pour la communauté des chercheurs œuvrant sur le notariat et sur l’histoire de l’écrit, le vocabulaire scientifique, dans la veine des travaux de Robert-Henri Bautier. La typologie des actes établie à partir de leur nature juridique mais aussi de leur profil diplomatique ressort comme un outil précieux pour les chercheurs. Claire, elle est également complète puisqu’elle ne se contente pas des actes formés mais s’intéresse aussi aux brouillons et autres cédules. En définitive, apparaissent dans cette thèse, neuve par son sujet, tous les processus donnant lieu à la constitution d’une institution fondamentale pour la Normandie et qui, en terre de frontières, représente un lien social majeur et contribue à l’économie de l’écrit à la fin du Moyen Âge.

15

Après une courte délibération, les membres du jury décernent à l’unanimité à Isabelle Bretthauer le grade de docteur et confèrent à sa thèse la mention « très honorable » avec leurs félicitations.

Titres recensés

  1. Isabelle Bretthauer, Des hommes, des écrits, des pratiques, systèmes de production et marchés de l’acte écrit aux confins de la Normandie et du Maine à la fin du Moyen Âge, thèse de doctorat d’histoire, 910 p., soutenue le 10 juin 2011 (Université Paris VII-Diderot)

Pour citer cet article

Gardelle David, « Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales 2/2012 (Vol. 38) , p. 260-264
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2012-2-page-260.htm.


Article précédent Pages 260 - 264
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback