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Histoire & Sociétés Rurales

2012/2 (Vol. 38)


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Né le 10 Novembre 1940, François Sigaut nous a quittés le 2 novembre 2012. Il était le cinquième et dernier enfant d’une famille de fabricants de pain d’épice à Reims. Doté d’un goût précoce et prononcé pour la lecture, il fit d’excellentes études secondaires dans une institution rémoise tenue par les jésuites puis, après les classes préparatoires, entra à l’Institut national agronomique en 1960.

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Devenu ingénieur agronome, il fut d’abord coopérant au Niger où il observait déjà les techniques traditionnelles. Après quelques années de pratique comme agronome en France et en Algérie, il se reconvertit aux sciences sociales en préparant une thèse d’ethnologie, sous la direction de Lucien Bernot, sur les techniques anciennes de préparation du champ, qui fut publiée sous le titre L’Agriculture et le feu[1][1] L’Agriculture et le feu. Rôle et place du feu dans....

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C’est sans doute grâce à ce parcours atypique d’agronome attiré par l’histoire et l’ethnologie qu’il fut élu à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales en 1978 pour y poursuivre des recherches centrées essentiellement sur les techniques agricoles préindustrielles. La même année, il publiait un nouvel ouvrage sur les techniques de conservation des grains [2][2] Les Réserves de grains à long terme. Techniques de....

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Accordant très tôt une place centrale à l’outil dans l’étude des comportements techniques dans les sociétés préindustrielles, il s’intéressa de près à la conservation des instruments agricoles et donc aux musées d’agriculture. Participant assidu aux congrès de l’Association Internationale des Musées d’Agriculture (aima) qui avait été fondée par les directeurs des grands musées nationaux d’agriculture des pays de l’Europe de l’Est (Hongrie, Tchécoslovaquie, etc.) au cours des années 1960, auteur d’un rapport sur les musées agricoles de Tchécoslovaquie en 1976, il lança au début des années 1980 l’idée de constituer une association nationale qui puisse servir de correspondant français de l’aima. Ainsi naquit en 1982 l’afma (Association Française des Musées d’Agriculture [3][3] L’assemblée constitutive de l’Association française...) qui fédère aujourd’hui les musées ruraux français, toujours en lien avec l’aima. Cet aspect pratique de l’activité de ce chercheur ne s’est jamais démentie puisqu’en septembre 2011, lors du 16e congrès de l’aima tenu en Roumanie, François Sigaut a été élu président de cette organisation affiliée à l’icom, avec le projet ambitieux d’ouvrir cette association d’origine européenne sur le monde entier, en organisant le prochain congrès en 2014 à New Delhi. C’est là où il devait se rendre dans les mois prochains.

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Ses rapports avec le monde des historiens étaient particuliers. Agronome de formation, lecteur assidu de tous les textes anciens sur l’agriculture, il reprochait souvent aux historiens de formation de ne pas prêter suffisamment d’attention à l’histoire des techniques qui sont pourtant au fondement des transformations socio-économiques. C’est ainsi qu’en 1976, il publiait dans La Pensée une note de lecture critique sur le tome iii de l’Histoire de la France rurale, reprochant principalement à ses auteurs de faire « comme si » on connaissait bien l’histoire agricole du long xixe siècle, alors que, selon lui, tout ou presque reste à découvrir dans l’immense diversité des situations et des pratiques locales [4][4] « Tome iii de l’Histoire de la France rurale : Apogée.... Son rapport à l’histoire économique et sociale restait ainsi marqué par une certaine distance. Par exemple, dans l’un de ses derniers ouvrages, publié en collaboration avec l’agronome Pierre Morlon, il dénonçait encore les dérives dans l’acception du terme « jachère », auxquelles succombent parfois les historiens eux-mêmes, faute d’une connaissance suffisamment précise des pratiques anciennes.

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Le monde agricole avait reconnu ses talents en le nommant chevalier du mérite agricole en 2004 et membre de l’Académie d’agriculture en 2009. Rapidement, il était d’ailleurs devenu président de l’aeha (Association pour l’Étude de l’Histoire de l’Agriculture, créée au sein de cette institution).

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L’attention aux gestes dans le travail le conduisait parfois sur les terrains de la plus grande actualité. Dans un article publié en 1990 dans Techniques & Culture, sous le titre « Folie, réel et technologie », il proposait un schéma explicatif, connu aujourd’hui sous la dénomination de « Triangle de Sigaut », qui est utilisé par les médecins du travail, les syndicalistes et tous ceux qui s’intéressent au stress dans les entreprises.

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Par ailleurs, il aimait sortir de l’oubli des auteurs qu’il considérait comme fondamentaux ou insuffisamment connus. C’est ainsi qu’il réédita en 2006 L’Intelligence des animaux, un ouvrage publié dans la seconde moitié du xviiie siècle par Charles-Georges Leroy qu’il considérait comme un précurseur de l’éthologie contemporaine.

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De même, son intérêt pour les traces matérielles laissées par les civilisations passées l’a rapproché de ces archéologues qui ont compris qu’il fallait passer par les données ethnographiques disponibles pour tenter de reconstituer des gestes beaucoup plus anciens, pour lesquels n’existe aucune trace écrite. Il s’est alors intéressé lui-même à leurs travaux, en particulier à l’archéologie expérimentale, et en a retiré des enseignements dont l’envergure dépasse très largement les frontières des champs disciplinaires.

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Sa réflexion sur le rôle de l’esclavage dans l’antiquité gréco-romaine comme mode de transfert des tâches traditionnellement féminines vers les hommes esclaves était déjà très stimulante. Mais son dernier ouvrage, Comment homo devint faber, publié quelques jours avant sa disparition, devrait peut-être enfin attirer l’attention du grand public sur cet homme anticonformiste, aussi savant que discret. À la suite de Bergson, il soutient la thèse que l’Homo sapiens ferait mieux de s’appeler lui-même Homo faber car c’est la capacité spécifique de notre espèce à inventer et à manier les outils qui lui a permis de développer son intelligence, et non l’inverse. Nous ne sommes plus dans la simple histoire des techniques ou dans les discussions de spécialistes de l’archéologie, nous sommes dans la réflexion anthropologique sur la genèse de l’humanité et donc sur celle de l’aventure humaine en général.


  • On peut retrouver de nombreuses références à ses ouvrages sur internet. Il a écrit beaucoup d’articles dans Techniques & Culture, Études Rurales, Le Journal d’Agriculture tropicale et de botanique appliquée, Ethnozootechnie, Acta Museorum Agriculturae, Tools and Tillage, mais parfois aussi dans les Annales esc, le Journal des anthropologues ou la revue Histoire et Sociétés Rurales.

  • Articles parus dans Histoire et Sociétés Rurales :

    • Un agronome suédois et l’histoire rurale : Anders Berch (1711-1774) recherche l’origine des nations par l’étude de leurs instruments aratoires, Histoire et Sociétés Rurales, n°1, 1er semestre 1994, p. 191-200 (avec Corinne Beutler).
    • Pour un atlas des agricultures précontemporaines en France, Histoire et Sociétés Rurales, n°2, 2e semestre 1994, p. 127-159.
    • Histoire rurale et sciences agronomiques : un cadre général de réflexion, Histoire et Sociétés Rurales, n°3, 1er semestre 1995, p. 203-214.
    • À propos d’ ‘Olivier Diouron, paysan trégorrois’, en réponse à Yann Lagadec, Histoire et Sociétés Rurales, n°18, 2e semestre 2002, p. 187-188.
    • Combattre les préjugés sur l’empoisonnement du bétail à la fin du xviiie siècle. L’article ‘Égagropiles’ de l’Encyclopédie Méthodique (1792), Histoire et Sociétés Rurales, n°19, 1er semestre 2003, p. 241-251.
  • Parmi ses ouvrages récents :

    • Comment Homo devint faber, Paris, cnrs Éditions, 2012, 240 p.
    • Couscous, boulgour et polenta. Transformer et consommer les céréales dans le monde, ouvrage dirigé en collaboration avec H. Franconie et M. Chastanet, Paris, Karthala, 2010.
    • L’Évolution du mariage de Paul Lacombe (1889), Paris, Ibis Press, 2009, 160 p. (réédition avec commentaires et analyses de F. Héritier, M. Segalen et J.-L. Jamard).
    • La Troublante histoire de la jachère : pratique des cultivateurs, concepts de lettrés et enjeux sociaux, ouvrage publié en collaboration avec P. Morlon, Paris, Quae éditions, 2008, 324 p.
    • Nous labourons. Actes du colloque « Techniques de travail de la terre, hier et aujourd’hui, ici et là-bas » Nantes-Nozay-Châteaubriant 25-28 octobre 2006, (dir. avec René Bourrigaud), Nantes, éd. Centre d’histoire du travail, 2007, 399 p. + dvd.
  • Écouter François Sigaut sur internet :

Notes

[1]

L’Agriculture et le feu. Rôle et place du feu dans les techniques de préparation du champ de l’ancienne agriculture européenne, dir. Lucien Bernot, Paris-La Haye, Mouton, 1975, 320 p.

[2]

Les Réserves de grains à long terme. Techniques de conservation et fonctions sociales dans l’histoire, Paris, éditions de la msh et Publications de l’Université de Lille III, 1978, 202 p.

[3]

L’assemblée constitutive de l’Association française des musées d’agriculture s’est tenue à Chartres le 19 juin 1982. Elle est devenue depuis la Fédération des Musées d’Agriculture et du Patrimoine Rural, mais sans changer de sigle (www.afma.asso.fr).

[4]

« Tome iii de l’Histoire de la France rurale : Apogée et crise de la civilisation paysanne de 1789 à 1914 », La Pensée n°194, août 1977, p. 71-76.

Pour citer cet article

 Bourrigaud René, « In memoriam François Sigaut (1940-2012) », Histoire & Sociétés Rurales 2/2012 (Vol. 38) , p. 7-10
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2012-2-page-7.htm.


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