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Histoire & Sociétés Rurales

2013/1 (Vol. 39)


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Les illustrations de hersage, comme dans les Très riches Heures du duc de Berry (xve siècle), quel que soit leur degré de véracité, pourraient laisser croire que la fabrication d’une herse est assez simple et que beaucoup de paysans pouvaient en fabriquer une eux-mêmes. Cela s’est produit sans aucun doute à certaines époques pour certains usages et dans certains endroits, surtout si l’on se contentait de dents en bois. Il est vrai aussi que des objets divers dénués de toute sophistication peuvent être traînés pour servir à des hersages sur les labours ou les champs en herbe (égaliser la terre, briser les mottes, éparpiller le fumier ou les taupinières, arracher le chiendent, etc.) et remplir parfaitement leur office. Les Atlas linguistiques et ethnographiques régionaux de l’après-guerre en ont encore rencontré maints exemples : « traîne » sans dents (une simple planche), « rabattoire » (morceau de bois), buissons liés en faisceau tirés par une chaîne, « traîneau » garni de buissons, herse-buisson du Massif-Central (claie munie de branchages), etc. [1][1] Bourdon, 1987..

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La herse est le plus souvent identifiée visuellement par la forme de son bâti : elle est triangulaire, carrée, rectangulaire ou trapézoïdale. C’est ce que l’on remarque tout d’abord. Le bâti étant en bois, il laisse croire qu’il suffit d’en cheviller quelques pièces pour fabriquer un instrument capable de recouvrir correctement les semences de froment. Cependant, on va voir que le bon fonctionnement d’une telle herse dépend in fine du savoir-faire de l’artisan qui sait travailler le fer : le maréchal-ferrant. Personne ne pense pourtant à lui devant la scène des semailles des Très Riches Heures.

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Je voudrais expliquer ci-après, dans les moindres détails, la construction d’une herse trapézoïdale en bois à dents de fer, très sophistiquée, qui servait à recouvrir la semence, telle qu’elle m’a été racontée en 1980 par le maréchal-ferrant et les agriculteurs d’une même région, à Portbail sur la côte ouest du Nord-Cotentin, dans le département de la Manche (carte 1), et avec le vocabulaire technique du pays, car ces interlocuteurs, quand ils évoquaient leur travail, ne parlaient jamais français [2][2] Les renseignements qui suivent ont été recueillis principalement....

Carte 1 - Le périmètre de l’enquête. Le département de la Manche et l’ouest du CalvadosCarte 1

Semer dessous, semer dessus

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Le Nord-Cotentin est une région très bocagère, dominée par les petites et très petites exploitations. Beaucoup de ces micro-exploitants – paysans-artisans et paysans-ouvriers – n’utilisent parfois que les ânes comme animaux de trait. Même si l’on voit dans les musées locaux de petites herses réservées à des usages particuliers, comme l’ensemencement du trèfle, ou pour faciliter le dessalage de la tangue – elle a alors de grosses dents en bois –, la herse décrite ici, fabriquée en 1967, a pour but principal de préparer les « grosses » terres à blé du Nord-Cotentin, terres réputées « lourdes » et « froides », argileuses et humides, et surtout de recouvrir les semences.

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Pourtant les trois opérations nécessaires aux semailles des céréales d’hiver (labourer, semer à la volée, herser pour recouvrir les semences) n’étaient pas, loin de là, majoritairement répandues en France autrefois. Ce qui était la norme, c’était de semer sous raies ou de semer dessous, c’est-à-dire de recouvrir les semences avec une charrue ou un araire [3][3] On doit à François Sigaut (1977 et 1985) d’avoir attiré.... Dans ce cas, des vaches, parfois des bœufs, peuvent tirer une herse d’un autre type parce qu’elle sert à un tout autre usage, pour le labour en billons, même dans le sud du département de la Manche, comme à Sainte-Pience (canton de La Haye-Pesnel), et alors la herse ne s’appelle plus localement la herse, mais le chable, les chabes, les diables, la couettouère, la ferrouesse, etc. [4][4] Brasseur, 1980, carte 90. Il est fait allusion à un....

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Lorsque l’on raconte à un agriculteur du Nord-Cotentin qu’il n’y a pas si longtemps, ses compatriotes de l’Avranchin et du Mortainais, à 80 km plus au sud, ne recouvraient pas leurs semis de céréales avec une herse, mais avec une charrue, il est plus qu’étonné, lui qui parle encore avec admiration de sa herse si bien équilibrée qu’elle se crâolait toute seule derrière le cheval qui la tirait à vive allure. Il ne voit pas bien comment on pourrait faire autrement que de labourer, semer et recouvrir les semences avec une herse.

Tcheu le querpentyi, chez le charpentier

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Les parties en bois d’une herse se composent de :

  • 3 maîtres ou mountaunts (montants) qui forment les 3 côtés ;

  • 4 maîtres à l’intérieur des mountaunts ;

  • 2 barres qui relient les maîtres intérieurs entre eux et avec les mountaunts par des mortaises, l’ensemble étant chevillé (figure 1).

Figure 1 - Herse de René Lacauve, Portbail (Manche), dents au solFigure 1
Schéma : Jean-Paul Bourdon (dimensions en cm)
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a) Les 3 mountaunts sont presque toujours en ourme (en orme), quelquefois en frêne, parce que l’orme est l’un des bois le moins sujet à se fendre.

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Les 2 mountaunts latéraux ont la même longueur, chacun étant percé de 3 mortaises. Le mountaunt gauche amorce une légère courbure vers la droite à son extrémité avant, ceci, dit-on, afin de ne pas gêner les pyids du queva, les pattes du cheval. Le mountaunt droit suit une courbure symétrique vers la gauche, qui peut être moins accentuée que celle de l’autre côté.

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Le mountaunt de devant est plus court que les 2 autres. Il a les deux extrémités taillées en biseau pour pourvoir s’adapter à la courbure des mountaunts latéraux et s’emboîter dans leurs mortaises. Ce mountaunt ne comporte jamais de dents dans cette région ; il fait office de balancier [5][5] Ce montant s’appelle parfois le ballaundri (litt. ballandrier).... Les 3 mountaunts et les maîtres intérieurs sont en bois carré, dont l’arête a partout la même dimension : 7 cm.

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La plus petite herse construite par nos deux artisans était destinée à un couiste, à un âne ; elle n’avait que 2 maîtres intérieurs et 19 dents. Les herses à 2 chevaux ont les mountaunts et les maîtres plus longs tout en gardant la même forme. La plus grande fut fabriquée pour être traînée par un tracteur ; elle avait 1 maître de plus.

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Si l’envergure de la herse peut être réduite ou augmentée à la demande, elle a toujours la même forme avec ses 2 carres pllates (ses 2 angles supérieurs tronqués). L’aire d’extension de cette forme n’a pas été délimitée, mais on ne la retrouve pas dans le sud du département. Pour justifier cette forme, la nécessité de ne pas blesser le tronc des pommiers est le plus souvent invoquée. En effet, la plupart des cllos en labou, des champs en labour, ont longtemps été plantés de pommiers.

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Lorsque les 3 mountaunts sont emboîtés, les mountaunts latéraux ne sont pas parallèles. Ils forment un trapèze isocèle, dont la base mesure 10 cm de plus que la ligne du sommet (avant la courbure).

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b) Les maîtres intérieurs sont eux aussi en ourme. Ils ont tous la même longueur et sont percés chacun de 2 mortaises légèrement en biais. Leur extrémité à l’arrière arrive à la même limite que celle des mountaunts latéraux. Aucun n’est emboîté dans le mountaunt avant, contrairement aux herses du musée de Sainte-Mère-Église (figure 2). Les maîtres épousent la même forme trapézoïdale que celle des mountaunts latéraux.

Figure 2 - Herse à deux chevaux ou davantage de Sainte-Mère-Église (Manche) – 135 x 143 cmFigure 2
Source : Musée de la ferme de Sainte-Mère-Église
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c) Les 2 barres sont des planches en quêne, en chêne, qui traversent les mortaises à la fois des 4 maîtres intérieurs et celles des 2 mountaunts latéraux. Étant donné le rétrécissement de la herse vers l’avant, la barre du haut est moins longue que celle de l’arrière.

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D’autre part, les 2 barres sont plus larges d’un centimètre en leur milieu qu’aux extrémités, ce qui a pour effet d’augmenter la rigidité de l’ensemble. Une quevile en quêne, une cheville en chêne, à chaque croisement des barres avec les maîtres et les mountaunts fixe définitivement cet assemblage. Ch’est rare quaund eune herche gingeole, c’est rare qu’une herse prenne du jeu.

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d) Une fois montée, l’herche est perchie pa le querpentyi, la herse est percée par le charpentier. Avec une mèche d’un diamètre inférieur à celui des dents, il perce légèrement en biais vers l’avant les 35 trous qui les recevront. Aucun trou n’est fait au niveau des barres, ni dans le mountaunt de devant. Les 4 maîtres intérieurs reçoivent chacun 6 trous, dont 4 sont entre les 2 barres et 2 au-delà. Les 2 mountaunts latéraux sont également percés dans l’alignement des trous des maîtres intérieurs, sauf le mountaunt de gauche qui ne reçoit à partir de l’arrière que 5 trous. L’emplacement et la façon dont ces trous sont percés entrent pour une bonne part dans le bon fonctionnement de la herse.

Tcheu le marcha, chez le maréchal-ferrant

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Chez le marcha sont posées les parties en fer, la plupart étant forgées :

  • les 3 ferreures (ferrures) boulonnées sur les angles avant des mountaunts ;

  • les 35 dents ;

  • les 10 plaques de feuillard ;

  • le trannaunt (litt. le « traînant », le tirant) ;

  • les chaînes qui relient le resouordous, la poignée, au bâti.

a) 2 ferreures sont forgées en équerre dans du fer plat (40 x 6 mm) pour épouser de par dessus les 2 angles supérieurs de la herse formés par les mountaunts, la longueur de chaque branche variant autour de 20 cm. Certains forgerons des villages voisins posent une ferrure sur toute la longueur du mountant avant pour augmenter l’effet de balancier.

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Du côté de l’angle gauche, la branche de la ferreure qui descend vers le trou du trannaunt est un peu plus longue que l’autre afin de renforcer le bâti à l’endroit où l’instrument sera tiré. Une ferreure plus courte vient renforcer par en dessous ce même angle ou bien seulement le trou du trannaunt (figure 1). Il n’y en a pas de l’autre côté dessous. Chaque ferreure est maintenue par 4 boulons. Ces ferreures n’existent ni à Coutances, ni à Villedieu-les-Poêles, au centre et au sud du département (figures 3 et 4). À noter que l’une des herses du musée de Sainte-Mère-Église est ferrée sur toute sa surface dessus et dessous. Son poids, qui n’est pas indiqué, doit être considérable.

Figure 3 - Grande herse à deux chevaux de Coutances (Manche) – 177 x 198 cmFigure 3
Source : Jacques Monthulé, musée de la ferme de Bois-Jugan, Saint-Lô (Manche)
Figure 4 - Petite herse pour recouvrir la semence de trèfle à Fleury, près de Villedieu-les-Poêles (Manche) – 105 x 125 cmFigure 4
Source : collection de M. Dupard
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b) Les 35 dents, d’environ 1 kg chacune, sont réparties en 5 rangées de 6 et une rangée de 5 à l’avant. En effet, la dent qui se trouverait près du trannaunt est supprimée pour ne pas blesser les pyids du queva, les pattes du cheval. Ce détail n’est pas pris en compte au sud du département.

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Les dents sont coupées au burin par le marcha dans des barres de fer carré de 6 m (18 mm de côté), puis allongées d’environ 10 cm au ferretier, un marteau à tête ronde [6][6] Un marteau à tête plate éclaterait le métal, le marteau.... Elles doivent être légèrement cintrées vers l’avant. Une fois appointées, les 35 dents sont alignées côte à côte pour être rangée en 6 groupes homogènes. D’avant en arrière, elles doivent être plus longues d’environ un centimètre par rangée.

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Passées au feu, elles sont posées une première fois à chaud dans les trous percés par le charpentier, volontairement ronds et d’un diamètre plus étroit. Les bords de la tête carrée de la dent ne sont pas parallèles aux bords des mountaunts et des maîtres qui la reçoivent. Au contraire, par rapport au bâti, la tête de la dent doit former un losange, ce qui oriente la partie cintrée et le tranchant de la dent légèrement vers la gauche, dans l’axe de traction du trannaunt. On ne retrouve cette disposition qu’à Villedieu.

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Les dents ne sont pas cachies à fait, ne sont pas enfoncées complètement, mais à moitié seulement pour que le trou commence à prendre la forme de cette pièce de fer. On les retire ensuite pour les laisser refroidir par rangées de 6 et dans l’ordre exact où elles ont été posées. Une fois refroidies, on les cache (on les enfonce) définitivement pour ne laisser dépasser que 2 à 3 cm. Par dessous elles dépassent d’environ 21 cm à l’avant et 26 cm à l’arrière, ce qui fait pencher la herse (au repos) vers le mountaunt avant.

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Quand une dent est un peu déouinselaée, qu’elle a pris un peu de jeu, on la recache, on l’enfonce à nouveau au marteau. Une dent usée peut être rechergie, rechargée, chez le marcha par la tête ou par l’autre extrémité. Il chauffe pour cela la dent usée et un bout de fer neuf qu’il soude en les martelant sur son enclume.

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c) Les 10 plaques de feuillard sont des bandes de métal galvanisé de 3 cm de large et d’environ 25 cm de long, que l’on cloue sur les 8 extrémités des maîtres et des 2 mountaunts pour empêcher le bois de fendre à cet endroit. Ces extrémités sont particulièrement fragiles puisque la dent la plus proche se trouve à moins de 10 cm.

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e) Le trannaunt, le tirant, est une ferrure en U forgée par le marcha sur laquelle il fixe un crochet, la partie ouverte étant traversée d’une goupille qui passe également à travers le trou du bâti, dit trou du trannaunt, sur le mountaunt gauche de la herse. C’est sur le trannaunt que vient s’accrocher le batchu, le palonnier. Le trannaunt ne se retrouve que sur la herse de Sainte-Mère-Église, ce qui pourrait signifier qu’il s’agit d’une particularité du Nord-Contentin.

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À Villedieu-les-Poêles, on passe simplement une chaîne autour du mountaunt avant et, à Coutances, on utilise un cannioun, un gros anneau mobile, que l’on change de côté à chaque extrémité du champ ; on dit alors qu’il faut décôner la herche (litt. qu’il faut changer de « corne », d’angle). À Montgardon, cette ferrure s’appelle une verdrole[7][7] Bosquet, 1969, p. 97..

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f) Le resouordous, la poignée arrière.

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À l’extrémité arrière de chaque mountaunt latéral est fixé un cavalier dans lequel est passée une mouelle, un anneau. C’est sur cette mouelle que les chaînes du resouordous sont accrochées. La chaîne droite est plus longue que celle de gauche. À l’extrémité de chaque chaîne, un maillon en S permet d’adapter leur longueur (de 50 à 60 cm) à sen à-man, à sa convenance [8][8] L’à-man englobe la position préférée pour tenir un....

L’équilibrage de la herse

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C’est le marcha qui perce le trou du trannaunt (figure 1). L’endroit où cela sera fait détermine la bonne marche de la herse. Il doit donc être calculé très précisément, sinon o joue paé byin, elle ne fonctionne pas bien. Pour cela, une fois les dents posées, le marcha met la herse, qui pèse une cinquantaine de kilos, en équilibre sur deux piquets en diagonale, l’un à droite vers l’arrière du mountaunt, là d’où part la chaîne du resouordous (a), l’autre à gauche vers l’avant, là où commence la courbure du mountaunt gauche (b). Il passe alors une corde dans la mouelle fixée à l’arrière du mountaunt droit, qui va rejoindre l’angle opposé en passant sous le mountaunt gauche afin de pouvoir soulever le tout. C’est l’épreuve de vérité.

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Ainsi soulevée, fâot qu’o reste byin en bastchule, il faut qu’elle reste en parfait équilibre. Celui-ci dépend du poids du bâti en bois, des dents et des ferrures. Quand cet équilibre est trouvé, le marcha trace une marque là où passe la corde sous le mountaunt gauche. C’est à cet endroit, et de par en dessous, qu’il perce un trou dans le bois et la ferrure : c’est le trou du trannaunt.

Le mouvement de la herse

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Comme on le voit, l’équilibre de la herse n’est pas recherché entre 2 moitiés réparties autour d’une ligne qui passerait d’arrière en avant au milieu de l’instrument, mais dans la diagonale, l’axe de l’équilibre passant par les angles. Le cheval la tirera par cet angle et, alors, elle se mettra à serpenter (figures 5 et 6). Tirer la herse par un angle n’est pas une particularité du Cotentin. Les Atlas linguistiques et ethnographiques régionaux signalent ce fait à Fougerolles (Haute-Saône), au Malzieu et au Chambon-le-Château (Lozère), à Aureilhan (Hautes-Pyrénées), etc. On trouverait cet usage sans doute dans beaucoup d’autres endroits. Il suffit pour cela que la herse soit de forme carrée ou trapézoïdale.

Figure 5 - Dès que la jument tire la herse par l’angle gauche, l’instrument s’équilibre par la diagonale. Le resouordous est encore posé dessusFigure 5
Cliché : Jean-Paul Bourdon, 1980
Figure 6 - Les chaînes du resouordous sont de longueurs inégalesFigure 6
Cliché : Jean-Paul Bourdon, 1980
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La herse du Cotentin, pourtant parfaitement équilibrée, est susceptible de ne pas se mouvoir comme il serait souhaitable selon la météorologie des jours précédents et l’état des bllêtes de labour, des mottes de terre trop humides ou trop sèches qu’elle va rencontrer. Pour faciliter son mouvement sinusoïdal, on se sert du resouordous, de la poignée arrière (figures 6 à 9).

Figure 7 - La partie avant, qui n’a pas de dents, fait office de balancier. Elle permet d’arsouorde l’instrument, de le soulever légèrement par l’arrière avec plus de facilitéFigure 7
Cliché : Jean-Paul Bourdon, 1980
Figure 8 - Celui qui tient le resouordous marche sur la gauche de l’instrument. En position décalée par rapport à l’animal de traitFigure 8
Cliché : Jean-Paul Bourdon, 1980
Figure 9 - La jument, l’instrument et celui qui tient le resouordous forment une courbeFigure 9
Cliché : Jean-Paul Bourdon, 1980
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Le resouordous est un morceau de bois cylindrique de longueur variable (de 0,8 à 1 m) aux extrémités duquel le marcha ferre un crochet identique à celui du batchu, du palonnier. Une chaînette fixée dans l’un des maîtres permet d’accrocher le resouordous lorsqu’on ne l’utilise pas, notamment pour débrisi un labour, premier passage de la herse pour briser grossièrement les mottes. Lorsque le resouordous casse – ce qui montre qu’on tire parfois violemment dessus –, il est le plus souvent remplacé par un bout de bois quelconque. Cette poignée n’existe pas sur la herse de Villedieu, ni sur celle de Coutances, où l’on se sert simplement d’une corde.

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En mouvement, notre herse, qui mesure seulement 1,25 m dans sa plus grande largeur, va couvrir une surface d’1,5 m. La différence peut sembler minime, mais elle suffit pour qu’aucun endroit du labour n’échappe à l’action des 35 dents de l’instrument qui « serpente » vivement et « balaye » la partie supérieure des bllêtes (des mottes), afin que les semences soient bien recouvertes, mais superficiellement, par une couche de terre assez fine. Comme on a vu, le ou les chevaux – ou l’âne – ne tirent pas la herse par le milieu du mountaunt avant. S’ils le faisaient, l’instrument tracerait de petites raies en lignes droites, ce qui laisserait des bandes de terre non travaillées sur toute la longueur du caump, du sillon, puisque toutes les dents sont presque dans le même alignement. On peut se demander si John Vince ne commet pas une erreur sur son schéma en traçant des scratch lines, des rayures à la surface du sol, toutes droites, alors que sa herse anglaise est tirée par la diagonale comme celle du Cotentin (figure 10). Au début du xxe siècle, un fabricant de herses industrielles comme Puzenat continuera à appeler son instrument « Couleuvre », alors que rien ne lui permet plus de serpenter (figure 11).

Figure 10 - Herse en usage au xxe siècle dans les campagnes anglaises et tirée par l’angle gauche, comme celle du CotentinFigure 10
Source : Vince, 1982, p. 115
Figure 11 - Herse Couleuvre tout acier type n°1 pour hersages ordinaires après labours et « enterrage » des grainesFigure 11
Source : Catalogue Puzenat, 1914-1915
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À l’arrière de notre instrument, l’on tient fermement le resouordous des deux mains, les coudes relevés.

Mais comment ça marche ?

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Si l’on compte le nombre de dents qui se répartissent de part et d’autre de l’axe d’équilibre, on en trouve 19 à gauche et 16 seulement à droite. Le poids du mountaunt avant avec ses ferrures compense le poids des 3 dents manquantes (environ 3 kg). En conséquence, lors de la première phase de traction, la partie droite offre moins de résistance au sol que l’autre. L’instrument pivote vers la droite et l’axe d’équilibre ne se trouve plus dans le prolongement de l’axe de la traction. La partie gauche, légèrement décalée vers la droite, tend à tirer la herse vers sa position initiale, et ainsi de suite, provoquant le mouvement recherché qui ressemble à celui d’un reptile. C’est pour cette raison que l’on dit alors que la herse se crianche ou qu’elle se crâole toute seule.

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Il faut s’arrêter sur ces deux verbes qui ne sont pas spécifiques à la herse. Crianchi signifie d’abord « remuer le petit van en osier de gauche à droite sur les genoux afin de séparer les crianches, les criblures, du bon grain ». Se crâolaer a plusieurs sens, mais tous ont un rapport avec un mouvement de gauche à droite ou de haut en bas, par exemple : « remuer alternativement les épaules pour atténuer une démangeaison passagère dans le dos » [9][9] Bourdon et al., 1993..

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Tenir le resourdous par l’arrière, les chaînes tendues, c’est exercer une force sur la herse qui fait pendant à celle qu’exercent les traits de l’animal par l’avant. L’instrument se trouve légèrement soulevé par l’avant et l’arrière. Cela permet de faciliter, voire d’amplifier, son mouvement serpentin et, en la soulevant légèrement, de dégager éventuellement la crène (les herbes, les racines, etc.) retenue par les dents.

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Dans la région considérée, les céréales d’hiver sont labourées en caumps, surtout dans les terres qui mouolent, qui retiennent l’eau. Un caump est une planche de labour bombée de 5 tours de charrue (5 allers et retours). Ce caump fait en général 3 marches de large (un peu moins de 3 m). Si les terres sont moins mouillauntes, on peut partager le champ en parcelles de 10, 15 ou 20 marches, appelées enrieures, autrefois réservées aux labours de printemps. Sur ces caumps, on recouvre la semence à la herse arsouordue, ce qui n’est pas toujours le cas dans le sud du département de la Manche, lorsque l’on pratiquait un labour en sillons (ou billons) de 4 raies. Sur un caump, on la passe une fois de chaque côté et une fois sur le fait, le sommet de la planche de labour. Le blé d’hiver est toujours herchi en affaitaunt (hersé en adossant), afin qu’il ne reste aucune trace de pas sur la terre, celui qui resouord, qui tient la poignée arrière de la herse, marchan toujours à l’extérieur gauche de la surface hersée.

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Le fait de resouorde la herse soulage aussi la charge de l’animal de trait, lui permettant une allure plus vive, le balayage de la terre – qui doit rester superficiel – n’en est que plus efficace. C’est aussi grâce au resouordous que l’on peut faire passer la herse près des pommiers en la soulevant sur un côté sans que le cheval soit obligé de ralentir. Sur la terre, la herse arsouordue doit laisser des traces qui serpentent. Au centre du département, dans les terres lourdes du Saint-Lois, certains effectuent 2 passages de herse pour recouvrir le froment, avec des instruments et des attelages différents :

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« Néanmoins dans la saison où l’on est alors [fin novembre-début décembre], le laboureur, à moins qu’il ne soit très actif, ne fait guère avec la charrue susdite qu’une vergée 1/2 dans sa journée [à peine 1/3 d’hectare], c’est-à-dire qu’il passe environ 4 h 20 à 30 mn à tourner sa terre ; il sème ensuite 150 litres de froment que son aide, avec 2 bœufs et un cheval, recouvre aussitôt avec la grande herse et lorsque la semence est finie, le laboureur repasse avec la petite herse attelée seulement d’un cheval, prenant avec lui un deuxième aide pour lui faciliter de soulever sa herse et la dégager des herbes qui finiraient par empêcher son effet [10][10] De Mons, 1812.. »

43

Un siècle et demi plus tard, on tourne, sème et herse dans la région de l’enquête de 2 à 3 vergées (4 à 6 000 m2) par jour en moyenne (rarement 3,5 vergées) ; avec 4 chevaux, on peut arriver à 4 vergées (8 000 m2).

44

*

45

Il est très rare qu’une herse ne fonctionne pas bien – notre forgeron n’en a connu qu’un seul cas –, qu’elle recouvre mal les semences et entraîne des fatigues inutiles pour celui qui tient le resouordous, mais certains journaliers se sont plaints du poids excessif des herses à 2 et 3 chevaux. En effet, à la fin de la journée, les bras de celui qui devait resouorde étaient particulièrement enrudis, douloureux. Les quevâos qui trannent cha eune jouornaée de temps, i sount paé malins où sei, quant aux chevaux qui tirent ça pendant une journée, ils ne sont pas nerveux à la fin de la journée. Les hommes non plus, on l’imagine, car il n’y a rien de plus fatigant que de marcher dans de la terre labourée. Ces lourdes herses, présentes dans les fermes importantes, étaient arrivées à un poids limite. Le tracteur et ses instruments adaptés furent les bienvenus et les herses à cheval ont fini leur vie dans les remises.

46

En 1980, à l’époque de l’enquête, personne n’avait pris la suite du charpentier, ni celle du forgeron. La relation de ces artisans avec le monde agricole – et les instruments agricoles – était définitivement coupée [11][11] Voir Chollot-Varagnac, 1969..


Bibliographie

  • Atlas linguistiques de la France par régions, Paris, cnrs, depuis 1959, http://www.cnrseditions.fr/24__Atlas-linguistique-ethnographique-France.
  • Bosquet, Yves, Le Parler local de Montgardon (Manche), Caen, Université, Institut de linguistique et philologie françaises, 1969, 138 p.
  • Bourdon, Jean-Paul, Géographie linguistique de la herse, Ivry-sur-Seine, inra, 1987, 129 p. (avec la collaboration de Jean-Claude Bouvier, professeur de dialectologie à l’Université de Provence) ;
    —, Cournée, Alexandre, et Charpentier, Yvon, Dictionnaire normand-français, Paris, Conseil international de la langue française (puf), 1993, 383 p.
  • Brasseur, Patrice, Atlas linguistique et ethnographique normand, vol. 1, La terre, Paris, cnrs, 1980, 373 cartes.
  • Chollot-Varagnac, Marthe, « La mort de la forge au village », Annales. Économies, sociétés, civilisations, mars-avril 1969, 2, p. 391-402.
  • De Mons, Charles, Registre de notes techniques sur le fonctionnement d’une exploitation agricole [à Carantilly, Manche], probablement tenu par Jean-Honoré de Mons, mort en 1812, ancien officier de marine, chartrier de Carantilly, sans date [vers 1812], 47 pages manuscrites microfilmées aux Archives de la Manche.
  • Puzenat, Émile, Catalogue général, Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire), n° 20, 1914-1915, 73 p.
  • Sigaut, François, « Quelques notions de base en matière de travail du sol dans les anciennes agricultures européennes », in Les Hommes et leurs sols (les techniques de préparation du champ dans le fonctionnement et dans l’histoire des systèmes de culture), Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, Paris, 2-3, avril-sept. 1977, p. 139-171 ;
    —, « Labourer, pourquoi faire ? Les fonctions des instruments aratoires dans les agricultures d’autrefois », in Semis, labours et instruments aratoires dans la France du nord, 1750-1950, chez l’auteur, multigr., pagination multiple (communication à la Table ronde de Saint-Riquier, 6-8 juin 1985).
  • Vince, John, Old farms : an illustrated guide, s. l., Éditions John Murray, 1982, 160 p.

Notes

[1]

Bourdon, 1987.

[2]

Les renseignements qui suivent ont été recueillis principalement auprès de René Lacauve, maréchal-ferrant à la retraite, Auguste Guichard, Henri Legoimier et Charles Lepetit, agriculteurs retraités. Le charpentier étant décédé à l’époque, c’est le forgeron qui a expliqué le travail de son « co-équipier ». Sa forge ayant été achetée par un cafetier parisien, il était trop tard pour le photographier à l’œuvre. Charles et Marie Lepetit ont bien voulu atteler la jument et ressortir la herse pour que je puisse photographier ce tour d’honneur. Qu’ils soient tous vivement remerciés ici.

[3]

On doit à François Sigaut (1977 et 1985) d’avoir attiré l’attention sur le fait que, jusqu’au xviiie siècle – et souvent bien après –, au sud d’une ligne Saint-Malo-Bayeux-Genève, on sème sous raies (on dit aussi semer dessous).

[4]

Brasseur, 1980, carte 90. Il est fait allusion à un labour en billons dans le Mortainais (sud de la Manche), mais préparatoire au sarrasin, dans l’Annuaire des 5 départements de la Normandie, 1871, p. 271, note 1. À cette époque, on utilise le chable (herse avec deux mancherons) pour confectionner le billon, puis la herse pour recouvrir la semence.

[5]

Ce montant s’appelle parfois le ballaundri (litt. ballandrier) dans cette même région, comme à Montgardon, près de La Haye-du-Puits, à une quinzaine de kilomètres au sud du lieu de l’enquête : Bosquet, 1969, p. 97.

[6]

Un marteau à tête plate éclaterait le métal, le marteau à tête ronde l’allonge. C’est un marteau du même type qu’on utilise pour battre une faux, là aussi pour allonger un peu le fil de la lame et lui redonner du coupant.

[7]

Bosquet, 1969, p. 97.

[8]

L’à-man englobe la position préférée pour tenir un outil et le sens dans lequel on va effectuer le travail, de sorte qu’il soit le moins pénible possible. L’à-man est essentiel dans tous les travaux manuels, à la campagne et ailleurs.

[9]

Bourdon et al., 1993.

[10]

De Mons, 1812.

[11]

Voir Chollot-Varagnac, 1969.

Résumé

Français

Fabriquer une herse pour recouvrir les semailles de froment dans le nord de la France n’est pas aussi facile qu’on peut l’imaginer. La construction et la mise au point de l’instrument nécessitent des matériaux très travaillés, assemblés avec une grande précision par le charpentier. Le maréchal-ferrant doit fabriquer les dents une à une, les implanter dans le bâti et, moment de vérité, équilibrer parfaitement la herse. Afin de montrer que cet instrument tiré par la force animale était arrivé au fil des siècles à un grand degré de sophistication, il est nécessaire de retracer dans le plus grand détail toutes les étapes de sa fabrication, d’après des témoignages recueillis à la fin des années 1970. Même dans une région de petite agriculture peu productive, les utilisateurs ne pouvaient se satisfaire d’une herse qui n’aurait pas fonctionné comme il le fallait. En effet, le mouvement de cet instrument est très particulier. Il ne suit pas passivement l’animal qui le traîne, mais se meut comme une couleuvre. Tout dépend du savoir-faire des artisans ruraux.

Mots-clés

  • artisans ruraux
  • charpentier
  • charrue
  • Cotentin
  • herse
  • maréchal-ferrant
  • semer dessus
  • ligne Saint-Malo-Bayeux-Genève

English

Building a harrow to cover wheat seedings in the North of France was not as easy as one would think. Building and perfecting the tool required highly elaborated materials, adjusted with a high degree of precision by the carpenter. The blacksmith had to make the teeth one by one, plant them in the frame, and, in a moment of truth, make sure the harrow was perfectly balance. To show the extent to which this animal-powered tool had reached a high level of sophistication over the centuries, one must retrace in detail every step of its construction, based on testimonies gathered in the late 1970s. Even in an area where agriculture was characterized by small, poorly productive landholdings, users could not content themselves with a harrow which would not perform as it was supposed to. Indeed, the way the harrow moves is highly specific ; it does not merely follow whatever animal draws it, it progresses snake-like. The whole endeavour thus depended on the know-how of rural craftsmen.

Keywords

  • rural craftsmen
  • carpenter
  • plough
  • Cotentin
  • harrow
  • blacksmith
  • sowing over
  • Saint-Malo-Bayeux-Geneva line

Español

Fabricar una reja para cubrir los sembrados de trigo en el norte de Francia no es tan fácil como uno podría imaginar. La construcción y la puesta a punto del instrumento necesitan unos materiales muy trabajados, juntados con gran precisión por el carpintero. El herrero tiene que forjar los dientes uno por uno, fijarlas en las maderas y, momento de verdad, equilibrar perfectamente la reja. Para demostrar que este instrumento de tracción animal había llegado al hilo de los siglos a un alto grado de sofisticación, es necesario recordar en los más mínimos detalles las etapas de su fabricación, por lo cual utilizamos testimonios de finales de los años 1970. Aun en una zona de pequeño cultivo, los utilizadores no podían conformarse con una reja que no hubiera funcionado como tenía que hacer. Y es que el movimiento de este instrumento es muy particular: no sigue pasivamente al animal que tira del, sino que se mueve como una culebra. Todo depende pues de la habilidad de los artesanos rurales.

Palabras claves

  • artesanos rurales
  • carpintero
  • arado
  • Cotentin
  • reja
  • herrero
  • sembrar arriba
  • línea Saint-Malo-Bayeux-Genève

Plan de l'article

  1. Semer dessous, semer dessus
  2. Tcheu le querpentyi, chez le charpentier
  3. Tcheu le marcha, chez le maréchal-ferrant
  4. L’équilibrage de la herse
  5. Le mouvement de la herse
  6. Mais comment ça marche ?

Pour citer cet article

Bourdon Jean-Paul, « Une mise au point délicate. Comment fabriquer une herse ?», Histoire & Sociétés Rurales 1/2013 (Vol. 39) , p. 127-144
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2013-1-page-127.htm.


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