Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2013/1 (Vol. 39)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 145 - 205 Article suivant

Fabrice Mouthon, Histoire des anciennes populations de montagne. Des origines à la modernité, Paris, L’Harmattan, 2011, 373 p., 34,5 €

1

Fabrice Mouthon est un historien médiéviste, principalement spécialiste de l’histoire des Alpes, auxquelles il a consacré de nombreux travaux, dont un livre qu’il a écrit avec l’auteur de ces lignes (Paysans des Alpes. Les communautés montagnardes au Moyen Âge, Rennes, pur, 2010). Dans le présent ouvrage, il déborde largement de son domaine d’étude habituel, puisqu’il traite des sociétés montagnardes à travers le monde, des origines néolithiques jusqu’à l’irruption de la « modernité » dans les montagnes. À certains égards, le champ chronologique choisi, et les raisons de l’adopter, font penser au « long Moyen Âge » de Jacques Le Goff, avec toutefois un terminus ad quem différent selon les régions du monde : pour l’Europe, la révolution industrielle ; pour l’Himalaya, la Nouvelle-Guinée ou l’Éthiopie, les années 1950. Ce sont donc les « anciennes » populations de montagne qui intéressent l’auteur : celles qui vivaient essentiellement de l’agriculture et du pastoralisme.

2

L’auteur considère « qu’une population peut être dite ‘de montagne’ lorsque l’adaptation au relief et/ou à l’altitude suffit à différencier substantiellement son mode de vie de celui des sociétés des plaines environnantes » (p. 13). En nos temps où l’essentialisme est considéré, dans les sciences humaines, comme un péché irrémissible, l’adverbe que je souligne sera peut-être reproché à son auteur. Mais dès son introduction, il désarme d’avance tout procès en déterminisme (p. 10), soulignant qu’il inscrit sa démarche « dans le vieux possibilisme français, celui de Lucien Febvre », tel qu’il fut exprimé en 1922 dans La Terre et l’évolution humaine, dont une citation ouvre le livre. Très classiquement, il commence par un tableau des contraintes, mais aussi des atouts propres au relief montagnard. Il retrace ensuite les grandes étapes de la conquête des montagnes par l’homme, avant de caractériser en cinq chapitres les principales formes d’activités économiques des montagnards. La fin de l’ouvrage est consacrée à la naissance politique des communautés rurales et à leurs rapports avec les sociétés englobantes, notamment avec les États.

3

L’environnement montagnard est souvent hostile aux sociétés agraires : l’altitude réduit la période de vegetation des plantes ; la pente est aussi nuisible à l’agriculture qu’aux communications ; les précipitations sont souvent catastrophiques, qu’elles tombent en pluie ou en neige. Mais tout cela est vrai surtout des régions du monde au climat tempéré, là où les montagnes sont souvent sous-peuplées par rapport aux plaines. À l’inverse, dans les zones les plus chaudes, les massifs ont fréquemment concentré les populations et l’activité, du fait qu’elles étaient de véritables châteaux d’eau et que l’altitude venait y tempérer la chaleur : l’ancienne felix Arabia n’était-elle pas l’Arabie des montagnes ? Les zones d’altitude ont donc aussi attiré les hommes, c’est pourquoi leur néolithisation a fréquemment été précoce. Par ailleurs, elles ont souvent été le refuge de populations qui refusaient de se faire assimiler, d’où le retard des constructions nationales et étatiques. Le compartimentage du relief explique que les montagnes sont souvent d’incroyables mosaïques culturelles, religieuses et linguistiques. Il est notable que les lignes de crêtes ont rarement été des frontières entre les peuples montagnards, qui très souvent occupaient deux versants d’un même massif. Elles le sont beaucoup plus fréquemment pour les États modernes, et c’est ainsi, par exemple, que les Ossètes du Grand Caucase sont aujourd’hui partagés entre la Fédération de Russie et la Georgie.

4

Pour tous les thèmes abordés, l’auteur adopte une perspective comparatiste extrêmement enrichissante. Des permanences frappantes sont ainsi mises en évidence : le terrassement, l’irrigation, l’usage de raquettes, etc., sont des adaptations aux contraintes montagnardes qu’on retrouve en tous lieux du globe. Liées à l’exploitation des espaces pastoraux, les structures communautaires présentent parfois de grandes ressemblances. Au Népal par exemple, les communautés des vallées du Dolpo organisent à travers les siècles la suprématie des plus anciennes familles d’une manière qui fait penser aux bourgeoisies des Alpes helvétiques. Mais les similitudes sont parfois plus apparentes que réelles. Dans toutes les sociétés païennes (et aussi dans le monde juif), les montagnes sont, si l’on ose dire, le lieu naturel du surnaturel : c’est là qu’habitent les Dieux et les démons. Dans l’Europe chrétienne également, on a toujours volontiers placé les croix et les chapelles sur les hauteurs. Mais il s’agit plutôt d’un surnaturel importé : Dieu est amené par l’homme sur la montagne, lorsque les prêtres vont bénir les alpages où célébrer la messe. Quant au peuplement, on rencontre un peu partout un front pionnier qui va du bas vers le haut, les établissements pastoraux temporaires étant progressivement transformés en villages permanents : c’est vrai des Alpes du xiiie siècle aussi bien que de l’Éthiopie du xixe. En revanche, il n’y a pas d’archétype de la maison ni du village de montagne. Au contraire, la diversité des cultures, et plus encore celle des ressources locales, entraînent d’infinies différences non seulement à travers le monde, mais même d’une vallée à l’autre.

5

Pour un tel ouvrage, l’étude approfondie de l’agro-pastoralisme était un passage obligé. Ses trois formes les plus communes (estivage, transhumance, nomadisme) sont très clairement présentées. Mais Fabrice Mouthon ne manque pas de souligner que dans les régions tropicales humides ou équatoriales, la place de l’élevage était presque insignifiante et que dans beaucoup d’autres régions montagnardes il a très longtemps été subordonné aux travaux des champs. Attestée aussi bien dans les Alpes que dans le Caucase ou l’Himalaya, l’insuffisance de la céréaliculture est un caractère structurel de l’économie agraire des montagnes, d’où la nécessité de pratiquer diverses activités complémentaires et de s’ouvrir aux échanges. Sensible aux permanences, l’auteur ne néglige pas cependant les mutations, telles que la conquête des Alpes par la pomme de terre au xviiie siècle, ou celle des montagnes anatoliennes par les Turcs au xie : peuplées pendant des millénaires d’agriculteurs sédentaires, elles en ont été converties au nomadisme pastoral.

6

Une synthèse aussi ambitieuse que celle tentée par Fabrice Mouthon encourt bien sûr le risque de se voir reprocher, par les spécialistes de telle époque ou de telle ère culturelle, des généralisations abusives, des comparaisons trop audacieuses, des lacunes inévitables. Il reste que cet essai (puisque c’est à ce genre que l’auteur se rattache explicitement) est formidablement stimulant, et propre à encourager la recherche comparatiste. La présence de nombreux textes encadrés n’est pas un des moindres attraits de l’ouvrage. On peut toutefois déplorer qu’ils soient déparés par trop de coquilles.

7

Nicolas Carrier

Rozenn Colleter, Françoise Le Boulanger, et Daniel Pichot, Églises, cimetière et paroissiens, Bréal-sous-Vitré (Ille-et-Vilaine) viie-xviiie siècle, Paris, Errance, 2012, 280 p., 32 €

8

Cet ouvrage fait suite à la fouille préventive d’une partie de l’ancien cimetière de Bréal-sous-Vitré (Ille-et-Vilaine), réalisée en 2003 par une équipe de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (inrap). La parcelle étudiée, d’une surface de 250 m2, proche de l’actuelle église, est la dernière partie d’un cimetière à l’origine plus vaste, situé au cœur du village. Prenant pour cadre le territoire communal actuel, cet ouvrage traite du réseau paroissial et de sa structuration à partir du viie siècle et jusqu’au xviiie siècle en distinguant trois phases distinctes.

9

Le premier chapitre est consacré à l’émergence d’une communauté (viie-xie siècle) révélée par la présence du cimetière du haut Moyen Âge, auquel est adjoint un édifice funéraire (chapelle ?), tous deux liés à une population qu’il est cependant difficile d’identifier. Est-on en présence d’un premier cimetière villageois ? Pour le moins, le centre ecclésial semble avoir eu un rôle attractif sur les populations rurales et il met en lumière le processus de christianisation. Le second chapitre relate la période des xie-xiie siècles qui se caractérise par l’abandon des inhumations et la disparition de l’édifice funéraire sur le site. Ces deux éléments, ajoutés à la construction d’un nouvel édifice partiellement identifié sur la zone fouillée, sont probablement en lien avec la création d’un prieuré sous l’obédience de Saint-Serge d’Angers comme l’attestent les sources écrites. Cependant, la construction d’une église paroissiale à cette période souligne le développement d’une réalité paroissiale. Le dernier chapitre évoque la naissance de la paroisse, précisément datée de 1108, dans une charte de Marbode. La maîtrise de la cure devient un enjeu majeur entre les moines et l’évêque. L’étude du bâti montre que l’église est vraisemblablement antérieure (1060-1080 ?). Durant cette période, la reprise des inhumations est effective dans la parcelle fouillée qui fait alors partie intégrante d’un enclos religieux avec son cimetière présentant des données anthropologiques caractéristiques des populations médiévales de l’Europe occidentale. Sous l’impulsion des moines, la paroisse prend corps dès le début du xiie siècle par l’organisation du bourg, la fixation de l’habitat, le développement du finage, données qui perdureront jusqu’au xviiie siècle.

10

Cette étude historique, archéologique et anthropologique a bénéficié du concours de trois chercheurs aux profils différents : Rozenn Colleter est anthropologue, Françoise Le Boulanger archéologue et Daniel Pichot historien. L’articulation des différentes démarches, la fouille, l’étude paléo-ethnologique et le volet anthropologique, le tout interprété à la lumière des sources documentaires, est exemplaire. On aurait pu craindre des apports décalés les uns par rapport aux autres, mais en fait, au lieu d’une juxtaposition de synthèses, nous trouvons ici une étroite collaboration entre les auteurs qui s’illustre au fil des chapitres dans un travail pluridisciplinaire remarquable. Le territoire de l’archéologue et celui de l’historien ne sont pas forcément superposables ou contemporains : l’un s’appuie sur les « ressources du sol », l’autre sur les sources écrites. L’analyse conceptuelle peut même varier selon la discipline, comme, par exemple, la définition du cimetière et de la nécropole (p. 17, n. 1). Mais la confrontation des deux démarches est éminemment fructueuse ; c’est le cas, en particulier, pour la première période, celle des viie-xie siècles qui souffre généralement d’un manque de documents écrits. Les documents du xie siècle, chartes et notices issus des cartulaires de l’abbaye Saint-Serge et Saint-Bach d’Angers, évoquent le viie siècle. Dans ce cas précis, les découvertes archéologiques permettant d’établir la typologie des tombes et la topographie du premier cimetière chrétien ont même rendu possible la relecture des ces pièces pour la période du haut Moyen Âge et la confirmation du fait que l’implantation monastique a pu amener la création d’une chapelle. Les données anthropologiques apportent des éléments complémentaires indispensables à la compréhension de l’ensemble à savoir des renseignements sur les populations, leur composition, leur localisation spatiale et leur implantation entre le viie et le xie siècle. Les deuxième et troisième parties peuvent, quant à elles, s’appuyer sur des textes et des documents iconographiques plus abondants, sur l’étude du bâti et des tombes avec leurs occupants. Ces éléments permettent d’élargir la focale et d’inclure la zone fouillée dans un espace plus large intégrant l’église actuelle et son environnement.

11

Cette étude dépasse évidemment le cadre d’une monographie locale. La surface d’étude était cependant bien restreinte, mais les résultats sont mis en regard d’autres recherches, locales ou non. Les références sont nombreuses dans chacune des trois parties, allant de l’échelle régionale (Bretagne et Maine proches) à l’échelle nationale (Rigny, bien sûr, pour les fouilles d’Élizabeth Zadora-Rio, mais aussi Cherbourg dans la Manche et l’Isle-Jourdain dans le Gers), voire internationale (partie 3 : p. 129, n. 3, références aux recherches menées à Cannington en Angleterre). D’autre part, c’est la problématique qui est du plus grand intérêt : comment la création d’un cimetière à la charnière du vie et du viie siècle permet-elle d’expliquer une dynamique de peuplement et une organisation du territoire depuis cette époque jusqu’au xviiie siècle ? Le phasage dégagé à Bréal-sous-Vitré grâce à l’apport des données historiques, archéologiques et anthropométriques pour l’enclos cimétérial dégagé et son environnement est unique : cimetière, centre ecclésial église et cimetière, prieuré, église et paroisse. Il nous plaît ici de relever la définition de la paroisse telle qu’elle est donnée par les auteurs dans l’introduction de l’ouvrage et qui s’inscrit dans cette évolution : « communauté religieuse et villageoise aux fonctions multiples qui dépasse largement le domaine du sacré mais qui, malgré la dispersion des hommes, acquiert une véritable identité ».

12

Le livre est très bien illustré par de nombreux documents : photographies du bâti et des sépultures, schémas de synthèse, graphiques, fac-similé de documents écrits, etc. Il comporte un long catalogue des sépultures ainsi que des tableaux anthropologiques. Cet ouvrage clair, fruit d’une étroite collaboration entre trois auteurs et trois disciplines, débouche sur une étude, certes relative à un espace limité, mais qui s’avère indispensable dans la compréhension de l’implantation humaine associée à des sites ecclésiaux installés à partir du haut Moyen Âge et qui engendrèrent ultérieurement les paroisses.

13

Patrick Birée

Anne-Marie Cocula et Michel Combet (dir.), Château, naissance et métamorphoses. Actes des Rencontres d’Archéologie et d’Histoire en Périgord les 24, 25, 26 septembre 2010, Bordeaux, Ausonius Éditions, « Scripta Mediævalia 19 », 2011, 368 p., 27,5 €

14

La belle conclusion d’André Bazzana remet dans la perspective de la « métamorphose » 17 contributions qui ne sont pas toutes de pures monographies d’édifices, cependant l’insertion de ces marqueurs architecturaux de la distinction sociale dans le monde rural n’est, le plus souvent, relevée qu’au passage, la stricte évolution physique des édifices étant privilégiée. On écartera donc ici, avec regret car ils sont documentés, instructifs et parfois stimulants, le château de Gand (Marie Henrion) et le Louvre de Napoléon II (Juliette Glikman) qui relèvent de l’histoire urbaine, les transformations de Chapultepec, tout près de Mexico, modelées sur l’Europe pour une capitale (Julian Montermayor), Polignac en Velay, au site étonnant et à l’origine ramenée ici d’une antiquité – inventée à la Renaissance – au ixe siècle (Mélinda Bizri). De même on ne s’attardera pas à Château-Queyras avant Vauban, construit entre 1250 et 1265 par Guigues VII afin de mieux contrôler le Briançonnais, zone frontière avec la Savoie et le comté de Saluces (Nicolas Payraud), ou sur Bridoire en Périgord, dont la co-seigneurie triple fait l’objet de l’étude, surtout généalogique, de sa réunification au bénéfice des Pardaillan de la Motte-Gondrin à partir de 1502 (Chantal Dauchez), et pas non plus – avec une petite mauvaise conscience cependant – à l’éperon barré de Champçoteaux (en face d’Ancenis en basse Loire) car l’évolution d’un espace où château et village coexistaient jusqu’à une vaste propriété privée aux constructions assez quelconques aurait pu être intéressante (Philippe Boecker). Les différenates formes d’escaliers (vis, rampes sur rampes, tournées droites et à vide central, intérieurs ou en pavillon) et leurs décors plus ou moins nobles, qui se répandent en Périgord entre 1480 le début du xviie siècle, sont autant urbains (Sarlat, Périgueux) que campagnards, avec des différences d’échelle dus au rang et à la fortune : la démesure de Hautefort n’est pas possible en ville ou dans une gentilhommière (Mélanie Lebeaux). On n’abordera pas non plus le bilan archéologique médiéval de l’Aquitaine en 2009, ni même la description d’une maison de chanoine à la cheminée (xviie siècle) peinte des arma Christi avant sa démolition (Hélène Mousset), cas lié à la règle de la collection et sans lien avec le thème.

15

Plusieurs communicants ont considéré les semis de châteaux (le thème proposait un singulier, mais la monographie n’était, heureusement, pas obligatoire) comme manière de quadriller un espace d’autorité à un moment donné et ont suivi les évolutions, communes et particulières, au fil de l’histoire. L’implantation la plus lointaine dans l’espace est celle de la Morée franque : on découvre donc cette « francocratie » installée en Péloponnèse au début du xiiie siècle, connue par des ruines plus ou moins mal conservées et une première liste datant de 1210. Il s’agissait d’instaurer et de fortifier, sur un territoire accidenté, un pouvoir allogène religieux, militaire, politique et économique : les forteresses non résidentielles étaient des postes surveillant les voies de communication terrestres et maritimes, les plaines agricoles et leurs travailleurs. Les lieux de garnison sont donc austères, défensifs, étroitement liés à une topographie difficile et à un climat sec. Chlémousti (au nord-ouest) semble avoir été l’exception résidentielle. Ces lieux furent abandonnés, pour la plupart, dès le départ des Francs, quelques sites côtiers étant réoccupés par les Vénitiens jusqu’à l’arrivée des Ottomans. Ils sont aujourd’hui souvent presque inaccessibles. Cependant, et l’on aborde ici l’un des points forts de cette publication, les recherches archéologiques et la mise en valeur touristique actuelles peuvent donner une autre vie à ces tas de pierres dégradés et à ces citernes vides. Les beaux points de vue, les sentiers un peu sportifs ou aménagés, attirent des visiteurs, et il faut alors protéger les champs de fouille sans faire fuir les revenus du tourisme. Mistra (au dessus de la plaine de Laconie) et sa ville byzantine puis ottomane sont des lieux très fréquentés, mais le palais résidentiel sans doute franc puis byzantin, installé sur une terrasse intermédiaire, et la forteresse des Villehardouin abandonnée en 1261 font l’objet d’une réhabilitation muséale. Musée aussi la forteresse de Chlémoutsi (Martine Breuillot). Une autre domination médiévale de l’espace, se disséminant à partir du château maître, est abordée de manière générale pour le centre-ouest français. Comment les milites d’abord logés en famille dans la proximité même du châtelain, dans l’enclos castral à partir du xie siècle, dans des demeures parfois tenues en fiefs au sein des clôtures successives, ont-ils été « redéployés » au cours du xiiie siècle sur les terroirs paroissiaux, pour aboutir à ces petites seigneuries rurales qui territorialisèrent si durablement les lignages seconds dans les maisons fortes, tandis que le château maître continuait à prendre de l’ampleur ? Comment, alors parer à l’éclatement des pouvoirs ? Une solution semble avoir été l’estage, avec des devoirs de chevauchée et d’hébergement du monde vassalique, tout à fait distincts des guets roturiers (Christian Remy). Une autre époque de la domination castrale est présentée pour la vallée de la Baïse avec l’arrivée des Albret à Nérac au xvie siècle. Le remaniement s’est opéré, en un siècle, par une réoccupation radicale : une trentaine d’implantations et, malgré le maintien parfois d‘éléments défensifs, un aménagement plus attrayant des demeures, avec décorations extérieures, grandes fenêtres, beaux escaliers, jardins et bassins. La région en est restée profondément marquée jusqu’à nos jours (Hélène Mousset). L’Ancien Régime, par la dispersion châtelaine, a accru les différences sociales locales, et aussi provoqué des tensions qui se sont manifestées à plusieurs reprises, l’exemple donné lors de ces journées fut celui de l’Auvergne dont certains château furent pillés à la Révolution. Ces résidences monumentales étaient à la fois des objets remarquables pour les voyageurs, des symboles de la différence pour leurs détenteurs et les juristes, et des ennemis presque palpables pour « ceux d’en bas ». Une quarantaine d’entre eux furent attaqués en 1792 comme symboles d’une supériorité politique disparue et d’une richesse mal acquise, les archives en furent recherchées et anéanties (Sébastien Pivoteau).

16

La fin de leur domination politique ne marque pas la fin des châteaux… En Périgord au xixe siècle, c’est au contraire la pléthore, et aussi une des vraies « métamorphoses » de l’objet d’étude. Désormais, souvent à l’abri de longs murs, encadrées de frondaisons et accompagnées de parcs dessinés par des spécialistes renommés, les demeures se multiplient et abritent des familles plus souvent notables que nobles, renfermées dans leur « sphère privée ». Cependant, les emprises foncières demeurent rurales et elles ont grandement contribué à l’évolution des paysages périgourdins vers un boisement d’essences locales de plus en plus marqué. Un exemple en est le château et le domaine des Magne (Pierre et Alfred) à Trélissac (aujourd’hui à la périphérie nord de l’agglomération de Périgeux) lesquels, non seulement s’étaient recomposé un espace de plus de 550 ha mais avaient aussi réussi à déplacer le cœur du bourg vers un « nouveau Trélissac » (Michel Combet). Cet exemple de paternalisme égoïste se retrouve, aggravé, dans la reconstitution des démêlés des propriétaires des châteaux de Saint-Ylie, aux portes de Dole (Jura) avec leurs électeurs et concitoyens. Claude-Isabelle Brelot retrace les épisodes immobiliers d’une fortune industrielle, d’abord utilisée au service du village (école-mairie, presbytère, installés dans la clôture du château de monsieur le maire). Après les aléas politiques des années 1870-1873 et la ruine progressive de la famille de Tinseau, la cohabitation vira à l’affrontement gauche droite et aboutit, en 1880, à un village sans école ni mairie ni presbytère. Pendant tout le dernier tiers du xixe siècle et avant de devenir le cadre d’un important établissement hospitalier psychiatrique, le château de Saint-Ylie et son enclos furent ainsi un ferment de dissension communale grave. En effet, que faire d’une trop grande bâtisse et de ses onéreux aménagements paysagers quand l’ensemble a perdu toutes ses fonctions anciennes, y compris celle d’être un bien de famille exploitable ? Un exemple est donné en Andalousie pour un grand domaine viticole de plus de 40 ha de superficie, au nord de Malagà, développé depuis la fin du xviiie siècle par un commerçant français (Jean-Baptiste Maury, † 1804), ses héritiers et leur famille, et où fut érigé une grosse maison flanquée d’une tour et ornée de fresques allégoriques. Si le domaine, ruiné par le phylloxéra, passa en d’autres mains et fut voué à la reforestation, le bâtiment, lui, est en voie de restauration (M. Bego?a Villar Garcia). En effet, que faire d’un château en République ? On peut le convertir en mairie : des exemples en ont été choisis en région centre, à Saint-Florent-sur-Cher. L’auteur peut citer bien d’autres cas où gentilhommières et castels de bourgades sont ainsi reconvertis, mouvement qui se poursuit encore dans toutes les régions, et touche également des couvents (à La Flèche, par exemple). Mais il y a aussi des cas où la Troisième république avait érigé des maisons communes toute neuves sur un modèle aristocratique, construites pour abriter les écoles en pavillon d’angles (Jean-Marie Constant). Les manoirs et châteaux hors agglomération font aujourd’hui l’objet de réutilisation hôtelière ou collective. La couverture du volume fait, à propos, référence à Trélissac, découpé désormais en appartements de standing proposés à la location. On a vu depuis déjà un bon demi-siècle se multiplier les hébergements touristiques en milieu campagnard, dans des cadres rénovés, confortables, élégants, aristocratiques, où les propriétaires anciens ou récents sont un des éléments nécessaires du cadre, de même que le parking et la piscine (et souvent les chevaux) (Jean-René Morice). C’est presque une solution d’urgence pour la sauvegarde matérielle des bâtiments et aussi, ajoutons-nous, pour la main d’œuvre locale. Le tourisme doit pouvoir payer. Des États et des associations l’avaient déjà compris il y a fort longtemps, ainsi naquirent les Paradors d’Espagne, et maintenant suivent de grands Monuments nationaux français comme Fontainebleau, Chambord où l’on peut, ou pourra, venir en séminaire, en stage ou pour fêter mariages et anniversaires. Des châteaux, désormais vouées à l’accueil, aux festivals divers, retrouvent ainsi des habitants, une animation, créent de nouvelles habitudes, drainent les environs pour leur domesticité. Ils sont sauvés, mais à quel prix : une mutation qui sauvegarde, certes, au bénéfice du commerce.

17

On le voit, l’aspect un peu décousu lié nécessairement à ce type de rencontres, finit par faire naître chez le lecteur une réflexion salutaire sur le présent. C’est ce que sait parfaitement faire comprendre la conclusion, agréablement littéraire, d’André Bazzana : la conservation ne peut que s’accompagner d’une mutation qui ne saurait toucher qu’aux seuls bâtiments ; aux archéologues et aux historiens d’en chercher et garder mémoire.

18

Françoise Michaud-Fréjaville

Laurence Jean-Marie et Christophe Maneuvrier (dir.), Distinction et supériorité sociale (Moyen Âge et époque moderne), Caen, Publications du crahm, 2010, 324 p., 37 €

19

L’ouvrage constitue le recueil des travaux présentés lors du colloque éponyme de Cerisy-la-Salle tenu en septembre 2007. Si depuis très longtemps les historiens ont étudié les sociétés d’ancien Régime dans lesquelles l’inégalité est considérée comme un fait social, l’approche retenue dans ce livre interroge plus précisément la notion de supériorité sociale et pose notamment la question de sa construction et de la distinction.

20

L’acception de ce dernier terme, tel que défini en introduction (Laurence Jean-Marie et Christophe Maneuvrier), emprunte à la sociologie : il s’agit de « l’ensemble de signes et de pratiques de différenciation en relation ou non avec un discours sur lequel elle peut s’appuyer ». Dès lors, les pratiques de distinction d’un groupe par rapport à un autre et la supériorité sociale qu’elles traduisent, thèmes récents dans l’historiographie comme le souligne Thierry Dutour dans la conclusion, apparaissent comme des entrées performantes pour mieux appréhender la complexité des sociétés du Moyen Âge et de l’époque moderne. Ainsi, cette approche permet de dépasser les catégorisations habituelles en groupes artificiellement bien définis (et présentés presque exclusivement comme duels et antagonistes) et d’observer au contraire les dynamiques sociales. Ceci est favorisé en outre par la chronologie générale de l’ouvrage qui permet une observation des pratiques sociales sur le temps long (et dans des espaces différents, bien que majoritairement français). Une amplitude chronologique d’autant plus intéressante qu’elle permet également la confrontation des questionnements et des méthodes entre historiens médiévistes et modernistes.

21

Le livre s’organise en trois parties. La première, « Normes et discours », s’intéresse aux sources et plus particulièrement au vocabulaire dont le choix appuie une représentation sociale de la société et définit des normes de distinction. L’utilisation du dyptique pauperes/potentes par Odon de Cluny au xe siècle, en différant des normes habituelles de distinction (moines/clercs/laïcs notamment) et en se confondant à d’autres dualités (bon/mauvais), témoigne chez son auteur d’une volonté d’affirmation de la domination des valeurs monastiques et donc des moines sur les autres groupes (Isabelle Rosé). Quatre siècles plus tard, les sermons du prédicateur dominicain Nicoluccio di Ascoli apparaissent eux aussi comme un outil de distinction et de démonstration d’une supériorité sociale. Comme le montre Xavier Masson, ils procèdent d’une double affirmation de la domination de la société par un groupe. Le prédicateur, usant dans ses démonstrations d’un savoir scientifique, se distingue lui-même de son auditoire en se mettant dans la posture de celui qui apprend aux autres. Le discours aux dimensions religieuse et sociale contenu dans les sermons vise clairement à la dévalorisation de certains groupes et à la valorisation d’autres, distingués avant tout par leur fonction dans le gouvernement de la cité. L’étude de la langue et de la forme du discours attestent du souci de se démarquer d’autres orateurs ou écrivains ; il s’agit de renforcer la valeur sociale et symbolique des postures et informations transmises par les sermons.

22

L’étude lexicale de textes normatifs tels que ceux issus de la coutume de Normandie (xiiie siècle) offre à voir les catégorisations qui y sont faites. Ainsi, Laurence Jean-Marie constate dans les classements des individus, opérés par les auteurs, que si la naissance joue un rôle important, celle-ci apparaît néanmoins pondérée par des qualités morales et des compétences permettant de se distinguer. Aux travers des dispositions judiciaires, ces textes coutumiers tentent de définir un ordre social. Au sein de ce dernier, les chevaliers, catégorie en partie aristocratique et élastique, apparaissent comme les principaux garants de sa régulation. Mais chevaliers ou non, les hommes participant aux structures du pouvoir judiciaire doivent être aussi des « hommes sages », « dignes de foi » ou encore « loyaux ». La distinction n’est alors pas qu’une question de statuts.

23

La seconde partie interroge d’avantage les pratiques de distinction. Christophe Maneuvrier étudie l’utilisation, à partir du xiiie siècle, des dalles funéraires gravées, phénomène localisé essentiellement dans les espaces riches et urbanisés de la Normandie. Si l’apparition d’épitaphes et de représentations sur les tombes atteste de modifications dans les préoccupations religieuses, elle apparaît également comme un moyen de distinction de groupes, principalement laïques et familiaux. Cette différenciation repose sur divers biais mis en relief par le chercheur : matériaux, lieux d’inhumation, langue française, qualificatifs épitaphiques ou encore décors de l’imagerie. La mise en scène de la distinction sociale peut embrasser une logique spatiale. Avec les modifications des pratiques et de l’architecture religieuses qui touchent bon nombre d’églises paroissiales parisiennes entre la fin du xviie siècle et la Révolution, la réorganisation de l’espace ecclésial, y compris dans son aspect le plus matériel, est l’occasion pour certains groupes de montrer clairement leur importance. Laurence Croq démontre ainsi que l’organisation spatiale des bancs et des tombes dans les églises exprime le rang dans la hiérarchie sociale locale.

24

La distinction passe aussi par l’élaboration, formalisée ou non, de codes comportementaux. C’est le cas pour les ciudadanos de Saragosse à la fin du Moyen Âge. Propriétaires, marchands, avocats, ils sont définis en partie dans les textes législatifs leur reconnaissant un niveau de richesse minimum ainsi que des prérogatives politiques. Mais cela ne suffit pas à appréhender ce groupe dont la distinction passe également par des critères internes : dépositaires d’une culture politique particulière, les ciudadanos exhibent leurs fonctions de manière symbolique par l’organisation de fêtes. L’appartenance à ce groupe s’exprime également par l’adoption d’un style de vie particulier, ostentatoire, excluant toute profession manuelle mais incluant des relations avec la petite noblesse. Le rapport au pouvoir politique urbain est aussi le biais par lequel s’est engagé Gauthier Aubert pour étudier la place du groupe des avocats dans la société rennaise aux xviie et xviiie siècles. Un groupe qui appartient au monde des élites, au moins selon les registres de capitation, mais qui contient en son sein une hétérogénéité marquée. Ainsi, être avocat n’apparaît pas comme une condition suffisante pour prétendre à la notabilité et notamment à la participation au pouvoir municipal. Arrivant tant bien que mal à y être représentés, l’Ordre des avocats joue au xviiie siècle la carte du retrait : il s’agit entre autre de se distinguer des autres métiers de robe.

25

Enfin, la noblesse normande des xvie et xviie siècles utilise la possession de fiefs nobles pour se distinguer alors même que leur détention n’est plus, depuis le xve siècle, un facteur d’anoblissement. Leur transmission à tous les descendants mâles revêt un intérêt capital. Malgré la coutume, favorisant d’abord l’aîné en matière de succession, la présence d’une multitude de micro-seigneuries en Normandie permet l’existence d’un marché dynamique des fiefs nobles et la dotation de l’ensemble des enfants. Ce mode de distinction est avant tout rural ; à la ville, c’est d’abord à l’église que se trouvent pour ces familles les enjeux de différenciation (Jérôme Viret).

26

La dernière partie de l’ouvrage s’intéresse aux formes et aux manifestations de la supériorité sociale. Les évolutions économiques et sociales forcent certains groupes à redéfinir les modalités comportementales et les discours manifestant leur supériorité. Dominique Barthélémy explique ainsi en partie la « surenchère chevaleresque » des années 1100, réaction défensive de l’aristocratie guerrière face à l’émergence de la bourgeoisie issue du monde des villes. D’une façon analogue, l’étude des actes de la pratique de la Picardie médiévale (xie-xiiie siècles) souligne les lentes évolutions des pratiques discursives en matière de distinction : chevaliers et bourgeois sont extraits de la catégorie générale des laïcs sans pour autant s’opposer clairement. Une partie des ruraux issus de la paysannerie apparaissent à leur suite, au gré des réseaux de protection et de clientèle (Ghislain Brunel). Dans la ville de Clermont, Emmanuel Grélois compare les parcours familiaux et individuels au vocabulaire de la distinction présent dans les chartes médiévales clermontoises. L’enrichissement de ce vocabulaire accompagne ainsi les ascensions et dévaluations des groupes dans la complexe stratification sociale urbaine. L’analyse sur le long terme (du xie au xive siècle) montre l’affaiblissement du pouvoir ecclésiastique dans le contrôle des normes de distinction sociale au profit des bourgeois puis des officiers royaux issus de milieux plus modestes.

27

Les éléments de construction de la supériorité sociale passent également, à la fin du Moyen Âge, par l’affirmation d’une identité urbaine qui, à y regarder de plus près, intègre une forte hétérogénéité des statuts. C’est le cas à Toulouse (Véronique Lamazou-Duplan) aux xive et xve siècles où les familles atteignant le capitoulat, issues du monde marchand, adoptent des pratiques communes aux familles d’origine aristocratique. Ce sont sur ces pratiques, essentiellement du « domaine de l’impalpable », que se base l’existence d’une reconnaissance sociale à Rouen à la même époque alors que les distinctions présentes dans le vocabulaire des sources municipales (notamment bourgeois/marchands) restent difficiles à appréhender (Claire Haquet). De même, la guerre de course est à l’origine dans la ville et port de Honfleur, au milieu du xve siècle, de l’émergence d’une élite nouvelle, composée de nobles étrangers, d’officiers, de marchands ou de mercenaires. Bien que d’origines diverses, ses membres se distinguent par l’adoption de comportements sociaux communs, caractérisés notamment par des actions charitables ou par la construction d’édifices religieux et personnels, signes et lieux de leur supériorité (Nathalie Pallu de La Barrière). Enfin, l’étude de Bernard Bodinier consacrée aux Dagoumier de Louviers éclaire sur le long terme (du xviie au xixe siècle) la pluralité des voies et des stratégies menant à la notabilité. Il en appert une supériorité basée d’avantage sur les fonctions occupées par les membres de la famille que sur des aspects purement matériels.

28

Dans la conclusion, Thierry Dutour souligne la démarche retenue tout au long du recueil qui a mis en exergue le mouvement des groupes sociaux, les processus et les situations mouvantes ou les permanences qui affectent leur définition et leur construction. L’apparente disparité des espaces et des époques étudiés, pouvant apparaître de prime abord comme un frein à la lecture, témoigne en réalité de la diversité des approches auxquelles se sont prêtés les chercheurs, offrant ainsi au livre une incontestable richesse.

29

David Gardelle

Robert Chanaud (dir.), Limousin, terre d’historiens, Limoges, pulim, 2012, 282 p., 25 €

30

Modeste par sa taille (trois départements) et par sa population, le Limousin n’en a pas moins une identité bien affirmée comme en témoignent les nombreuses et vivantes sociétés savantes qui animent sa vie culturelle et patrimoniale. Elles traduisent l’attachement des habitants à leur région. Le recueil d’études publiées dans ce volume permet d’apprécier la contribution qu’on put y apporter les historiens. Celle-ci n’est pas mince depuis le Moyen Âge jusqu’ à l’époque actuelle. Les lecteurs de cette revue connaissent bien les travaux de Jean Tricard (l’ouvrage lui est dédié), d’Alain Corbin ou Louis Pérouas qui ont fait dans une période récente brillamment rayonner l’histoire limousine

31

L’un des traits les plus originaux, à nos yeux, de la place tenue par les historiens dans l’expression d’une identité régionale se rencontre dans l’ultime article de cet ouvrage : « Rencontre des historiens du Limousin, le regard des historiens sur cette région (1976 -2012) » (p. 255-269). Quelle province française, en effet, a pu, chaque année depuis 1976, réunir une quarantaine de personnalités, historiens universitaires de Limoges, étudiants, chercheurs des sociétés savantes, dans une rencontre autour de thèmes unificateurs visant à promouvoir des enquêtes historiques rendant compte des originalités du Limousin ? Très peu nous semble-t-il en France. Sous l’impulsion d’animateurs enthousiastes comme Louis Pérouas, Bernadette Barrière ou Jean Tricard des enquêtes ont été menées sur l’histoire des prénoms (le fameux petit Léonard !), du village, des « pays », des paysages. L’histoire rurale s’est en au demeurant trouvée fortement valorisée avec des problématiques nouvelles. Le succès de ces rencontres a contribué à exprimer et conforter ce sentiment commun d’appartenance des Limousins.

32

Antérieurement, les historiens avaient naturellement tenu leur place dans la culture limousine même si l’on est tenté de penser qu’elle s’est surtout affirmée à partir du xixe siècle avec la naissance des sociétés archéologiques et historiques locales et l’affirmation de grands érudits comme Louis Guibert ou Alfred Leroux. C’est ce qui ressort de l’étude de Robert Chanaud : « Histoire et politique (Haute- Vienne, Corrèze, Creuse, 1870-1914) ». Ces fortes personnalités aux tempéraments politiques divers ont eu des activités de recherches documentaires et de publications volumineuses. Ces chercheurs ont joué un rôle fondateur. Ils sont toujours incontournables dans l’approche historique limousine. Ils ont largement contribué à façonner le regard des Limousins sur leur contrée. Il y aurait lieu de s’interroger un peu plus pour voir comment ces historiens ont permis d’articuler des approches historiques longtemps conçues par « pays » (ainsi l’histoire de La Marche de Pierre Robert au xviie siècle qui ne s’envisage en rien comme limousine !) à des visions plus larges soit départementales soit régionales.

33

Parmi les études les plus susceptibles d’intéresser les lecteurs de cette revue nous citerons celles consacrées par Martine Larigauderie-Beijaud à l’ordre grandmontain (« ?tude historiographique de l’ordre de Grandmont », p. 175-187). Cet ordre monastique a marqué de son empreinte l’espace régional. Jean-François Boyer décrit les affrontements sans merci entre historiens à propos de la géographie historique du Limousin et du Quercy (« Deloche, Lacabane, Champeval, duels d’historiens aux confins du Limousin et du Quercy », p. 133-151). Nicole de Blomac s’interroge sur l’absence du cheval limousin dans l’historiographie provinciale (« Le cheval limousin, un mythe ou une histoire », p. 189-197). Le Limousin est bien une terre de cheval (pensons aux haras de Pompadour) mais il n’a pas eu la faveur des ruralistes dans un pays ou l’instrument de travail était organisé autour des bovins. Sous l’impulsion des recherches de Daniel Roche, sa place est aujourd’hui mieux appréciée. L’un des articles aux enjeux les plus cruciaux de l’historiographie concerne le village martyr d’Oradour-sur-Glane et la réflexion historique sur le massacre. Oradour est maintenant un village emblématique du Limousin et bien au-delà d’ailleurs. Entre la mémoire et l’histoire le dialogue est parfois lourd d’incompréhension. La contextualisation du drame demeure difficile à appréhender et la rationalité du discours historique heurte les sensibilités encore à fleur de peau concernant les tragiques événements de l’été 1944 (Dominique Dantieux « l’Histoire face au massacre. Écrire l’histoire d’ Oradour », p. 213-228).

34

On le voit, il y a beaucoup à glaner notamment pour les ruralistes dans cet ouvrage qui met bien en évidence la vitalité intellectuelle du Limousin. Il permet aussi de s’interroger sur la contribution des historiens à l’identité d’une région, plus importante qu’on ne le pense spontanément. Nous pensons notamment au rôle des historiens tourangeaux du xixe siècle qui a été marquant pour la construction de l’identité provinciale de la Touraine autour des thèmes du « jardin de la France » et de la valorisation artistique de la Renaissance (cf. Daniel Schweitz, Une vieille France. La Touraine, Paris, C.L.D., 2012, 185 p.). Un champ de recherche sur ce thème s’ouvre dont témoigne cet ouvrage.

35

Jean-Pierre Surrault

Juliette Dumasy, Le Feu et le lieu. La baronnie de Sévérac-le-Château à la fin du Moyen Âge, Paris, cths, coll. « Histoire n°46 », 2011, 430 p., 28 €

36

Thèse soutenue en 2008 sous la direction de Monique Bourin qui en signe la préface, travail lauréat du concours du cths qui l’édite aujourd’hui, cette brillante recherche lève le voile sur un petit territoire, la baronnie de Sévérac-le-Château, à l’orée du xvie siècle. Dans ce petit coin méridional du Massif Central, trente églises, autant de demeures nobles et quelques dizaines de mas ont été examinés par l’auteur, grâce à un intéressant corpus documentaire (compoix, rôles de taille, procès, registres notariaux). Mais surtout, cette exploration se fait à travers le prisme déformant mais fort révélateur d’une carte, ou plutôt d’une fresque paysagère de 1504. Cette précieuse et si esthétique représentation, la référence e 3018 des Archives départementales de l’Aveyron, permet une démarche régressive assez classique, mais payante, à l’échelle d’un espace de 50 km sur 20. Le plan retenu par J. Dumasy s’articule en trois parties, la première se focalisant sur l’œuvre du védutiste anonyme de 1504, la seconde présentant la société qui cultiva et anima ce paysage dans les années 1450-1500, la dernière s’interrogeant sur la réalité du pouvoir seigneurial dans un espace si spécifique, sur le long terme, de l’an Mil à la fin du Moyen Âge.

37

« Tenir feu et lieu » est l’expression consacrée pour signaler qu’une famille habite et exploite une terre, y paie ses redevances, participe à la vie de la communauté. Le feu, c’est l’individu fiscal, la famille, la société ; le lieu c’est le territoire, le sol dont on tire sa survie. La rencontre entre les deux pourrait être un énième diptyque rabâché tel « la terre et les hommes », mais ici le propos garde toute sa pertinence. La baronnie en question est un pays d’habitat dispersé où les jeux de polarisation / attraction / répulsion s’avèrent passionnants, bien loin d’une description stéréotypée et statique des relations entre une paysannerie et son terroir. Comment, dans un paysage si éloigné des principes classiques de l’incastellamento, la seigneurie gère-t-elle l’éparpillement et la contrainte géographique ?

38

La veuta en figura de 1504 présente un paysage à la fois naïf et ludique, une succession de figurés éloquents, qui trahissent la perception que l’artiste-arpenteur avait du monde qui l’entourait. Mais, derrière la représentation esthétique et plaisante, se cache une réalité pratique, puisque le document est en réalité un inventaire graphique de feux fiscaux. Un bon dessin vaut mieux qu’un long discours, et une telle vue a servi lors d’un procès en contentieux de fouage. Face aux poncifs misérabilistes cherchant à faire minorer l’impôt de quotité, une telle vue figurée cherche à montrer l’opulence, la plénitude du peuplement comme la solidité des architectures. Les lieux représentés n’ont donc rien d’anodin mais sont le cadre d’un litige manifeste. Le cartographe, démiurge, est appelé à la rescousse pour clarifier une situation, à la manière de nos services cadastraux. Son art est né en Italie à la fin du xiiie siècle et ne cesse de s’améliorer, pour mener à la cartographie moderne. Voilà l’occasion pour Juliette Dumasy de rappeler l’importance de la cartographie médiévale, souvent négligée et dont l’étude est aujourd’hui en plein renouveau.

39

Voici donc également un paysage de quelques centaines de maisons, d’églises et de châteaux, avec des bouquets d’arbres, des chemins et des cours d’eau. L’auteur de la carte a dû se tenir sur des points culminants pour réaliser son relevé, où l’on distingue le contraste entre une vallée riche et des causses pauvres. Si le bâti semble d’une grande variété, les structures du paysage agraire sont assez monotones, la baronnie étant une zone de cultures ouvertes, où le bocage semble à peine esquissé. Orta, prada, labours, genêts, devèzes, communaux, voilà le quotidien des paysans, qu’ils vivent dans des mas épars ou dans quelques bourgs encore appelés par les notaires villae ou castra. Sur le causse, les mas sont assez imposants, regroupant plusieurs feux, mais ils sont peu nombreux, alors que la vallée de l’Aveyron accueille des unités plus nombreuses, mais moins populeuses.

40

Face à cette « construction mentale et sociale » qu’est la carte, J. Dumasy a su mobiliser d’importantes sources complémentaires, comme un compoix de 1450, utilisé tel un miroir de la représentation figurée. Ce document confirme les enseignements précédents, permettant d’approfondir et de rattacher cette vallée de l’Aveyron au reste du Massif central. Comme en Quercy, Auvergne ou Limousin on y mesure le sol arable en sétérées et les prés en journaux de fauche, on y pratique le repos long des terres selon des rotations complexes, et l’on recourt à de vastes communaux.

41

À une échelle plus fine, on découvre la réalité du feu : une famille tient un patrimoine moyen constitué d’une maison, de granges et d’étables dont le cheptel est dénombré, chose rare. L’auteur se demande à quel seuil se situe l’équilibre économique du feu, à partir de quel seuil foncier on peut se sentir tiré d’affaire, et à partir de combien de têtes de bétail on devient un éleveur aisé. J. Dumasy rappelle que, comme dans toutes les moyennes montagnes, le foyer fiscal représente essentiellement une cellule de survie où la terre exploitée, la population paysanne et le nombre de bêtes forment un équilibre logique. Ici, le feu moyen représente une famille et ses 24 sétérées, soit 6 ha et 2 bœufs. Logiquement, le riche possesseur d’une quarantaine de sétérées aura quatre bœufs, et ainsi de suite. Mais attention, les chiffres peuvent être trompeurs, et rien ne dit si un bétail pléthorique est bien nourri, ou si une exploitation très modeste n’est pas intensivement et intelligemment mise en valeur. La rude vérité, c’est qu’à Sévérac-le-Château, quatre familles sur dix n’ont pas assez de terre pour nourrir leur feu, c’est-à-dire payer l’impôt aisément. La solidarité s’organise au sein de ces feux, incarnée par le principe de la famille souche élargie, autour de laquelle se structure l’accès aux champs communs ainsi qu’un complexe jeu matrimonial. Tout cela prend encore plus de sens aux derniers siècles du Moyen Âge, quand la crise invite à recomposer les feux et à réviser les procédures d’héritages et les pratiques migratoires.

42

L’auteur, au-delà des moyennes arithmétiques, essaie de bâtir des modèles opératifs, il en résulte une distinction entre deux façons de pratiquer l’élevage : la vallée, peuplée et où l’on utilise la vaine pâture, et la montagne à estivage. Entre les deux, le bourg de Séverac concentre la richesse et les activités artisanales, notariales, ainsi que le négoce. Se pose alors la question du pouvoir, dans un pays au peuplement épars. Le maître des lieux est le baron de Séverac, qui possède l’emprise sur la terre et les hommes. À côté de lui, de nombreux seigneurs domaniaux, vassaux de sa mouvance, ne captent pas autant de redevances, ni ne peuvent prétendre aux mêmes prérogatives. Le baron a le ban, bénéficie des amendes et des taxes commerciales, et emploie un bayle au rôle central. Cette seigneurie territoriale reste forte pendant toute la période, résistant bien mieux que les petites seigneuries domaniales, usées par la récession économique et la dépopulation. Ainsi, on peut se demander comment le baron administre sa galaxie de mas et de villages. Le feu, confondu avec le mas, est-il une unité de management seigneurial ? Cellule de base, réalité géographique, le mas se confond avec le feu fiscal et la tenure foncière, en un hybride plastique, entre lequel et le baron on retrouve un échelon intermédiaire : la communauté de mandement. Cette communauté villageoise d’habitat dispersé est un interlocuteur doté de syndics, généralement issus des feux les plus solides. La paroisse semble par conséquent minorée, au bénéfice de cet échelon à la fois représentatif, collégial et régulateur, qui gère les pacages et les estives, et doit avoir son mot à dire dans de nombreux autres domaines, même si la dispersion du peuplement a dû jouer en faveur d’un poids politique assez faible.

43

Malgré quelques cartes basiques et insuffisantes à notre goût, une bibliographie lacunaire et l’absence d’une grande reproduction de la veuta en figura au format poster, voici de quoi renouveler le genre : pour la première fois une vue iconographique nous permet d’embrasser d’un seul regard un pays d’habitat dispersé, où le mas / feu fiscal s’impose concrètement face aux autres formes de classement et de regroupement des hommes. Le foyer familial et fiscal reste donc bien l’élément structurant fondamental de la société médiévale, survivant et se renforçant malgré la crise. Preuve de la pertinence de cette étude, un manuel scolaire utilise d’ores et déjà la vue de Sévérac-le-Château pour enseigner l’histoire rurale médiévale dans le secondaire [Magnard 5e, 2010]. Une vue dont on ne saurait finalement dire si elle est panoramique ou cartographique, mais qui rendra jaloux bien des médiévistes.

44

David Glomot

Antoine Follain et Maryse Simon (dir.), Sorcellerie savante et mentalités populaires, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, coll. « Sciences de l’Histoire », 2013, 340 p., 27 €

45

Paru dans la collection « Sciences de l’Histoire » sous les auspices de l’ea 3400 arche (Arts, Civilisations et Histoire de l’Europe), de l’Université de Strasbourg, cet ouvrage présente un triple intérêt, quitte à bousculer les stéréotypes traditionnels. Elle illustre trois points particuliers. Tout d’abord les interactions entre culture savante, cette dernière étant diffusée grâce au puissant levier que constitue l’imprimerie, et culture populaire véhiculée par la tradition orale. L’imagination des clercs et des juges est en conformité avec les comportements populaires. En second lieu, le changement de perspective quant à la sorcellerie, vue sous un autre angle que celui des juges : l’illustration de couverture donne le ton en représentant une femme du peuple tenant tête à un démon (gravure de Jakob Binck, 1528) au lieu de lui être soumise comme l’imposait le Malleus maleficarum qu’on voit apparaître à l’arrière-plan. Enfin, l’universalité du phénomène de sorcellerie, qui transcende non seulement les frontières territoriales, mais également celles qui séparent artificiellement l’une de l’autre les différentes disciplines (l’histoire, la médecine, la philosophie, la théologie, la psychologie, la linguistique).

46

Georg Modestin (Université de Fribourg en Suisse) s’attache à retracer l’itinéraire de ce dominicain qu’est Heinrich Institoris devenu, en tant qu’inquisiteur parcourant l’Europe entre 1479 et 1488, l’un des instigateurs de la chasse aux sorcières : son Malleus, manuel pratique à l’usage des juges, devient le catalyseur d’un combat idéologique (p. 21-43). Plus inattendue est la figure du très orthodoxe Geiler de Kaysersberg, fougueux prédicateur à la cathédrale de Strasbourg (Rita Voltmer, Université de Trèves), dénonçant inlassablement toute superstition accusée de contaminer l’?glise catholique (p. 45-88). Loin d’être un persécuteur obsédé, il est le gardien de la foi, héritier des « pré-réformateurs » du Moyen Âge finissant, et le pourfendeur des pratiques diaboliques criminalisées. Son originalité réside dans la méthode utilisée : c’est en effet par ses traités et mémoires, mais surtout par ses sermons (1500 dont 300 conservés) et son recours à l’allégorie, substituant la parole et l’image au discours savant, qu’il élargit la réception d’un thème explosif. On notera la distance qui sépare les démonologues des imprimeurs, ces derniers cherchant, de façon à produire le maximum d’effet, à concrétiser et à dramatiser le discours des premiers (entre autres, les gravures sur bois, 1510-1520, de Hans Baldung-Grien, d’Ameise ou encore celle qui sert d’illustration à la Nef des fous de Sébastien Brant, ouvrage qui a nourri les sermons de Geiler en 1498 et 1499). C’est ensuite à Maryse Simon (Université de Strasbourg) de se pencher sur les métamorphoses diaboliques que les démonologues utilisent à l’appui de leur démonstration visant à prouver l’intervention du diable et que les juges s’empressent d’instrumentaliser : de quoi combler un peu plus le fossé entre culture savante et culture populaire (p. 89-116). Pascal Diedler (Université de Nancy) apporte, quant à lui, le point de vue du médecin, tout en étant bénéficiaire des recherches sur la sorcellerie entreprises à l’amont par son père (p. 119-184). Il se penche sur « le mal donné », qu’on ne peut pas soigner avec les méthodes de la médecine empirique et qui, dans les mentalités imprégnées par la magie et la religion, relèvent du « maléfice ». Il n’est pas toujours possible d’en définir rationnellement les pathologies – affections psychiatriques, épilepsies, dysfonctionnements divers – et s’esquisse un décalage culturel entre la science médicale et les croyances populaires. Ce faisant, Pascal Diedler invite néanmoins les historiens à s’approprier les données proposées par les médecins pour tenter de les appliquer à leurs archives.

47

La deuxième partie de l’ouvrage porte sur l’édition, la transcription, la restauration et l’interprétation des sources fournies par les procès lorrains au début du xviie siècle (prévôté d’Arches, 1624) qui constituent un riche corpus (p. 188-330) décortiqué par Jean-Claude Diedler (membre associé de l’arche, Strasbourg) et Antoine Follain (Université de Strasbourg). Une approche serrée de la documentation existante autorise le passage entre la procédure judiciaire et le tréfonds des mentalités, éclairant des tranches de vie, en particulier grâce aux dépositions des témoins, et faisant apparaître l’homme dans sa totalité. Or des croyances communes s’avèrent nécessaires pour que se rejoignent les directives des élites et les croyances du peuple, les juges mettant dans la bouche des accusé(e)s les réponses qu’ils attendent et donnant corps, au passage, à des concepts comme ceux de « diable » ou de « sabbat ». Autant d’interrogations qui nourrissent la réflexion, en particulier dans le séminaire qu’anime Antoine Follain avec ses étudiants à l’Université de Strasbourg.

48

En conclusion (p. 331-337), il appartenait à Frank Muller de replacer le phénomène dans l’espace européen et dans le temps long. Les fantasmes masculins, la psychose collective quand les temps sont difficiles, la haine de l’autre, volontiers déprécié pour peu qu’il gêne et transformé en bouc émissaire, la propension à la dénonciation ou à la collaboration sont de tous les temps : depuis la persécution des cathares et des hussites jusqu’aux méfaits des régimes totalitaires au xxe siècle.

49

Jean-Michel Boehler

Léonce Bouyssou, Études sur la vie rurale en Haute Auvergne. La région d’Aurillac au xve siècle, Aurillac, Société des Lettres, Sciences et Arts « La Haute Auvergne », coll. « Références », 2009, 258 p., 20 €

50

Au-delà d’un pieux devoir de mémoire envers l’ancienne directrice des archives du Cantal (de 1949 à 1982), ensuite présidente de la Société savante éditrice, cette réédition d’une thèse des Chartes, soutenue en 1941, parue par fragments avant 1946, et entièrement mise à jour dans ses références, n’est pas sans présenter d’intérêt. On n’y trouvera pas de grands développements systémiques ou conceptuels, mais un travail de terrain et d’archives, fondé sur le dépouillement de plus de cent registres de notaires (avant l’informatique et la numérisation… les thèses des Chartes étaient en ce temps manuscrites) et une réflexion de bons sens, bien au courant des travaux qui venaient d’être menés alors en Quercy (Robert Latouche), Région parisienne (Yvonne Bezard), Provence (Thérèse Sclafert), Champagne (P. Gras), Bretagne (R. Grand). Les idées générales étaient alors promues par Roger Dion et Gaston Roupnel, déjà plus modernes qu’Henri Sée. Ceci est un autre monde, mais il ne mérite pas d’être complètement négligé. On peut ajouter qu’il ne fallait pas que ce discret travail fût saisi par une de ces officines qui pillent d’anciens travaux pour de nouveaux diplômes.

51

Après une introduction sur les conditions géographiques et historiques, en trois parties portant sur la terre et sa condition, l’économie, la vie, l’ouvrage traite d’un pays austère, rude par ses hivers et par ses sols, pays dont les hommes, libres certes, mais grandement appauvris au xive siècle par la guerre, la peste et les impositions royales, reconstruisent et, aussi, cherchent à partir, surtout vers l’Espagne. Les pièces justificatives sont tout à fait intéressantes.

52

Les terres cultivées, très morcelées en lopins menus, très souvent clos, appartiennent à des exploitations, généralement très petites, sauf autour d’Aurillac, et sont peut-être compensées, pour les bêtes, par la généralisation des communaux ; les réserves seigneuriales ont plus ou moins disparu. Le « mas » correspond au « village » du Limousin, soit un hameau de quelques maisons (« bories »), réparties sur le terroir paroissial. La vicomté de Carlat, passée de Jean de Berry à son gendre Jacques d’Armagnac, est, à la fin du siècle, terre des Bourbon, grevée d’enclaves nombreuses ; les environs d’Aurillac sont sous l’emprise de l’abbaye de Saint-Géraud, et la petite noblesse, usée par les guerres, n’est guère opulente et peu présente. La reconstruction amène quelques ascensions de bourgeois marchands ou de rares tenanciers, et le renforcement des francs fiefs. Les tenures, au départ généralement en « perpétuelle pagésie », et tenues à cens, moitié argent moitié nature, avec lods et ventes et acaptes, sont en outre chargées de services, surtout de transports. Au cours du siècle, les reprises des pagésies par des baux en fermage, d’abord à court terme et qui vont en s’allongeant, sont accompagnées de contrats de cheptel (vif ou mort).

53

Le tableau économique est celui, classique, des pays de moyenne montagne à la fertilité limitée et de petite propriété libre. Les voies de communications, en étoile autour d’Aurillac, sont fort médiocres et n’ouvrent que peu vers l’extérieur tout en étant grevées de péages. Chaque maison a un four et l’on fait partout des céréales, beaucoup de seigle, un peu de froment ou d’avoine, selon les sols, volcaniques ou argileux, et l’on partage entre blés d’hiver et marsèches, sans assolement concerté. Une partie des parcelles est en prés, quelquefois irrigués (là, on trouve des partages des eaux par roulement), d’autres en communaux, la vaine pâture n’existe que dans quatre paroisses. L’élevage tant des vaches que de brebis et chèvres est surtout laitier et fromager, les laines et peaux viennent ensuite et alimentent les marchands des bourgs. Les pâturages d’été, avec déplacement depuis les régions basses, sont estimés au nombre de têtes (peu nombreuses). Le sud de la zone est déjà en partie consacré à la châtaigneraie plantée. Il faut faire venir tout le vin. L’absence de banalité pour les moulins, et l’abondance des eaux, fait que leur reconstruction a été rapide et souvent sous forme de machines multiples (grains, foulon, tan), car « partout on tisse, tanne, corroie ». Mais le numéraire, épuisé par les « pâtis » (rachats de paix aux gens de guerre), est rare et les emprunts et prêts nombreux : à réméré (surtout dans la seconde moitié du siècle), remboursables en nature, en deniers ou même en journées de travail.

54

La vie familiale est régie par le droit « romain » qui renforce, au foyer, la puissance paternelle. On connaît mieux qu’il y a 70 ans ces régimes qui contournent des partages qui devraient être égaux s’il n’y a pas de testament : la dot des filles contre la quittacio des biens paternels et les donations aux fils qui les excluent aussi de la succession. On voit ici des exemples symétriques de filles partant sous l’autorité du père du mari et des garçons qui viennent « faire gendre ». Le but étant, bien sûr d’éviter le morcellement. D’où, également, la pratique des communautés, lesquelles, depuis ce travail ont été largement étudiées par Henriette Dussourd, Vital Chomel, Pierre Charbonnier et bien d’autres. Néanmoins, il faut noter que Léonce Bouyssou suggère que la structure en « mas » est en partie explicable par l’éclatement des communautés qui continueraient à vivre sur le même terroir, ce que nos collègues limousins ne sauraient affirmer. La vie religieuse ne fait pas l’objet d’un long développement, et il est vrai que depuis Nicole Lemaître pour le Rouergue, on sait tout sur les « communautés de prêtres – fils de la paroisse ». Sans doute plus originale, encore aujourd’hui, est l’insistance sur le tropisme hispanique de bon nombre d’émigrants de Haute Auvergne vers les pays de langue d’Oc et l’Espagne, pas vraiment pour partir sur les routes de Compostelle, mais surtout, en raison de grandes difficultés économiques, pour trouver de quoi vivre, en famille, ou en laissant parfois en arrière femmes et enfants, principalement vers l’Aragon.

55

On ne peut plus attendre de révélations de cet ouvrage, mais il n’est ni ardu, ni prétentieux, et vaut bien mieux que des vulgarisations hâtives ou des rééditions tout à fait périmées. On ajoutera qu’il fallait une certaine dose d’audace, même si l’unique exemplaire est resté entre les mains de la chartiste, pour donner, en 1941, comme exemple de contrat d’apprentissage celui de Pierre de Gaulle, placé par son frère Jean, auprès d’un forgeron d’Aurillac (p. 120). Ce travail a fait l’objet d’une soutenance et a été sanctionné, en son temps, par le « Prix Molinier ».

56

Françoise Michaud-Fréjaville

Álvaro Aragón Ruano, La Ganadería guipuzcoana durante el Antiguo Régimen, Bilbao, Universidad del País Vasco, 2009, 456 p.

57

Quelques années après la publication de sa thèse consacrée à la forêt de la province basque du Guipúzcoa, Álvaro Aragón s’intéresse à ses principaux utilisateurs, les animaux, qui y trouvent le gîte et le couvert. La province, peu étendue et très montagneuse, bénéficiant d’un climat humide et frais, est très propice à cette activité, même si celle-ci se heurte à la concurrence d’autres activités utilisant également le bois : forges, charbonnage, construction navale.

58

Dans le premier chapitre, l’auteur se penche sur les formes d’organisation du pâturage en s’élevant notamment contre une idée fortement répandue dans l’historiographie basque, sous l’influence des ethnologues notamment, celle de l’existence « de temps immémorial » d’une transhumance à moyenne distance entre les montagnes du sud de la province et les pâturages de la zone côtière. Or, cette transhumance n’est apparue que tardivement, au cours des xviie et xviiie siècles. Auparavant, ce qui prédomine, c’est d’une part, l’élevage sur place et de l’autre, la petite transhumance locale, entre la vallée et les hauteurs environnantes, au sein d’une même communauté ou de communautés voisines qui s’appuie, sur une coutume répandue dans toute la zone pyrénéenne, celle de la liberté de pâturage sous la condition que les animaux rentrent coucher chaque soir dans leurs étables ou bergeries, ce qui évidemment limitait la longueur de ces déplacements. Ce système connut cependant des aménagements, sous la pression des éleveurs, qui firent admettre que les troupeaux devaient rentrer le soir dans une étable, même si elle n’était pas celle où ils avaient couché la nuit précédente, ce qui ouvrait la porte à la transhumance à plus long rayon, moyennant la location d’abris nocturnes et conduisit à la théorie de la communauté de pâturages étendue à toute la province. La deuxième moitié du xviiie siècle comme le xixe sont marqués par de nombreux conflits à ce sujet, la hausse de la population et des superficies cultivées, jointe à la privatisation d’un certain nombre de communaux réduisant localement la superficie en herbe, le dernier mot revenant, en fait, aux communautés qui pouvaient ou non autoriser la venue de troupeaux forains. De ce long parcours de dix siècles, il ressort que le développement de la transhumance est dû à la croissance de l’élevage ovin, bénéficiant de la dégradation de la forêt et la forte demande de laine et de viande.

59

La question de la communauté de pâturages est étroitement liée à celle de la propriété, publique ou privée, des espaces pastoraux (chap. 2). L’auteur s’interroge sur ce que sont les seles (singulier sel), des espaces privés composés de bois et de pâtures, de forme grossièrement circulaire, identifiés par une borne centrale près de laquelle se situent l’étable et la cabane du berger. Il est bien possible qu’ils soient très anciens (époque romaine ?) en tout cas antérieurs aux communautés aux marges desquels ils se situent souvent et qui les accusent d’ailleurs tout à fait à tort de s’être établis sur le communal. Au cours du Moyen Âge, de nombreux conflits naissent autour des seles, mal délimités et de propriété douteuse ; ils sont alors bornés et, plus tard, au xve siècle, la tentation est grande d’en cultiver une partie et l’on voit alors apparaître de nouveaux seles agropastoraux, situés à une altitude moindre. Comme le reste des espaces privés, ils n’étaient pas soumis au pâturage commun et pouvaient être affermés, leurs propriétaires étant souvent des nobles ou des monastères. Les biens communaux étaient ouverts à tous les habitants de la communauté qui pouvaient y édifier des cabanes pour leur bétail. Cependant, surtout à partir du xvie, les communautés délimitèrent des lots à l’intérieur de leurs communaux pour les louer, avec le cas particulier des bois réservés à la glandée, qui étaient ouverts le reste de l’année, et loués en automne, parfois à des « étrangers » dans les cas des bois les plus productifs.

60

Les bovins sont l’espèce dominante, une domination attestée par les recherches archéologiques pour les époques les plus anciennes et par les textes pour le Moyen Âge, une primauté qui est due, non seulement à l’humidité du climat, favorable à l’herbe, mais aussi à la variété des ressources qu’ils produisent : force de travail, lait, cuir, viande. C’est un animal qui s’adapte bien aux terrains accidentés et boisés de la province, où d’ailleurs jusqu’au xviiie siècle, un certain nombre de vaches vivaient en semi-liberté, mais qui souffrit du déboisement progressif consécutif au développement des activités industrielles (forges et construction navale) et à l’extension des espaces cultivés. Dès le xviiie siècle, une partie dut être nourrie à l’étable l’hiver et leur nombre se réduisit face à la poussée des ovins, tandis qu’à partir de 1850, les éleveurs firent des efforts pour améliorer la race locale, la pyrénéenne. Les moutons, animaux des pauvres, comme les chèvres, moins nombreux au cours du Moyen Âge, commencèrent à gagner du terrain à partir du début de l’époque moderne parallèlement à la dégradation de la forêt et à l’augmentation de la demande de laine et de viande. Au xixe siècle, les deux espèces progressèrent. Les porcs connurent une évolution semblable à celle des bovins, avec qui ils partageaient une partie des terrains de parcours : très nombreux au Moyen Âge et très prisés des puissants, car leur élevage était de bon rapport, ils déclinèrent ensuite.

61

Conjoncturellement, le troupeau pouvait être décimé, ou du moins largement entamé, par ses prédateurs, le loup, l’ours, le lynx, le renard, par le mauvais temps (neige), par les accidents d’écobuage et surtout par les épizooties dont la plus fameuse et une des plus virulentes est la mortalité des bovins de 1774-1776 qui provenait du sud-ouest français où elle avait été très meurtrière et qui semble l’avoir été aussi en Guipúzcoa, même si nous ne disposons pas de statistiques globales. C’est que les échanges étaient constants avec les pays du nord des Pyrénées, ne serait-ce que pour alimenter les marchés et les boucheries de la province, dont l’étude minutieuse occupe le cinquième et dernier chapitre.

62

Comme ailleurs, l’approvisionnement de viande est municipal et c’est le dépouillement des archives des communautés qui permet à l’auteur de dégager les principales caractéristiques de la consommation, sur laquelle la monarchie n’intervient pas, si ce n’est pour concéder des licences d’importation de bétail de France ou de Navarre. Système d’affermage, importance des différentes espèces, évolution des prix, réseaux commerciaux, fraudes et abus, revendeurs et regrattiers, etc., tout est minutieusement détaillé et analysé pour une large période couvrant l’ensemble de la période moderne et le xixe siècle. L’auteur insiste sur l’importance des Français (essentiellement Basques et Bas Navarrais) dans l’approvisionnement de la province en viande.

63

Il s’attarde aussi sur l’industrie du cuir, assez développée dans la province : industrie de la chaussure, les cordonniers passant généralement des contrats avec les fermiers des boucheries pour obtenir le cuir des animaux abattus, une activité bien encadrée par les ordonnances municipales et provinciales ; tanneries, bénéficiant de la présence de nombreuses rivières, tanneurs et cordonniers étant souvent regroupées dans la même confrérie sous l’égide des saints Crépin et Crépinien. Au xviiie siècle, cette activité de diversifie, par le travail de toutes sortes de peaux et de produits semi-finis, bénéficie des commandes de l’armée à partir des années 1775, mais se heurte à la fin du siècle à l’importation de produits (chaussures surtout) de l’étranger qui entraîna des reconversions dans le premier tiers du xixe siècle.

64

En conclusion, je n’insisterai pas sur les quelques faiblesses de l’ouvrage, concernant surtout la forme : quelques absences dans la bibliographie, pourtant abondante, la cartographie peu soignée (cartes peu lisibles, absence d’une carte de la province mettant notamment en relief l’orographie et l’hydrographie), ou le fait que des graphiques eussent remplacé avantageusement les listes de prix de la viande de boucherie, mais plutôt sur ses qualités.

65

En premier lieu, l’ouvrage dépasse largement le cadre chronologique fixé par son titre, même si on néglige les incursions sur les périodes très anciennes : le Moyen Âge est très largement représenté tout comme la période contemporaine, le xixe siècle en particulier. Et cet allongement de la période sous examen est très intéressant, car il permet à l’auteur de retracer l’évolution de l’économie de la province dans la longue durée, pour mieux en étudier les répercussions sur l’élevage. Car celui-ci n’est jamais vu isolément : il l’est toujours par rapport aux autres variables socio-économiques, la démographie, l’agriculture, les activités industrielles, le commerce international. Et cela est possible car le territoire examiné est peu étendu (moins de 2000 km2) et donc très ouvert sur l’extérieur, très dépendant aussi des importations, et que cette étude peut se faire au niveau local, les archives de 17 communautés ayant été mises à contribution, et provincial puisque la province bénéficie d’un gouvernement propre, les Juntes Générales, qui légifère sur toutes sortes d’aspects concernant le sujet (ordonnances sur l’élevage, police des prix, règlements sanitaires, police des métiers, etc.). Il bénéficie aussi d’une abondante bibliographie, souvent récente, sur d’autres aspects de l’économie provinciale, si bien que le passage est constant du local, voire du familial (procès, registres de notaires) au provincial et au général, l’élevage étant toujours situé dans un ensemble plus vaste, ce qui permet à l’auteur de donner des explications convaincantes et étayées aux évolutions qu’il constate et qui auraient pu paraître illogiques si on était resté au ras du pâturage. Au Moyen Âge, domine l’élevage des bovins et des porcs, dans une province peu peuplée et très boisée, mais le développement de l’industrie sidérurgique et de la construction navale dévoreuses de forêts, ouvre la voie aux moutons, favorisés en outre par la forte demande extérieure de laine et locale de viande, dont la province était structurellement déficitaire. C’est ce qui explique qu’ils dominent encore au xviiie siècle, alors que les forges ont pratiquement disparu et que la marine demande des bois de meilleure qualité, demande dont un dégât collatéral fut le confinement des chèvres, avides de jeunes pousses, et leur presque totale disparition. Au xixe siècle, l’industrialisation ne détruisit pas l’élevage, au contraire : l’extension des superficies cultivées, la consommation urbaine, la libéralisation des échanges entraînèrent la croissance simultanée des deux espèces dominantes, bovine et ovine.

66

Un ouvrage très riche, bien documenté, bien écrit, dont on ne peut que recommander la lecture.

67

Francis Brumont

Francisco Garcia Gonzalez (dir.), La Historia de la Familia en la Península Ibérica (siglos xvi-xix), Balance regional y perspectivas, Cuenca, Ediciones de la Universidad de Castilla-La Mancha, 2008, 493 p.

68

Cet ouvrage constitue la publication des travaux d’une rencontre scientifique tenue à Albacete en 2003. Il est placé sous le patronage de l’œuvre de Peter Laslett à laquelle est consacrée une contribution spécifique d’Isabel Moll Blanes. Elle y retrace les étapes de la réception des idées de Laslett et du Groupe de Cambrige en Espagne depuis 1980, moment où se créent les autonomies et les nouvelles universités qui s’y rattachent. L’exposition des apports méthodologiques autour du rôle central de la famille et de ses types dans l’histoire sociale vient ensuite pour servir de cadre aux autres exposés.

69

L’ambition de la rencontre et de l’ouvrage est d’offrir un bilan de la recherche faite dans le domaine de l’histoire de la famille en Espagne ainsi qu’au Portugal. En effet, depuis la fondation de l’Association de Démographie Historique en 1983 par Vicente Perez Moreda et David Reher, les travaux des chercheurs espagnols se sont multipliés de façon spectaculaire au gré de la prodigieuse expansion de l’Histoire dans les universités espagnoles au cours de ces trois dernières décennies. L’ambition était de fournir un état des lieux d’autant plus nécessaire que la démographie historique classique avait été largement dépassée. Il s’agissait enfin, par un programme en dix points proposé par Francisco Garcia Gonzalez, de favoriser la pluridisciplinarité, les échanges de problématiques, la rigueur méthodologique pour constituer un réseau ibérique autour de l’étude de la famille.

70

Vicente Pérez Moreda, historien démographe, vient utilement nuancer le panégyrique antérieur en rappelant l’importance des facteurs démo-biologiques (fécondité-mortalité) et démo-sociaux (nuptialité-normes de cohabitation) à l’heure de faire des différences sur les tailles des familles nucléaires et complexes. Il insiste également sur les aspects de la famille conditionnés par la conjoncture, la nouvelle économie de la famille, la famille comme unité de production et de consommation, son cycle de vie. Il finit par montrer les limites liées aux sources documentaires de la classification Hammett-Laslett (familles séparées, rôle de l’Administration qui élabore les questionnaires et mène les enquêtes). Il conclut toutefois en montrant que l’histoire de la famille est devenue le « nouveau champ de l’histoire totale ».

71

Le gros de l’ouvrage est intitulé « Un bilan régional » dans lequel sont successivement passés en revue, la Galice et la Côte cantabrique, puis à part, le Pays Basque et la Navarre qui pourtant font partie du même milieu naturel. Viennent ensuite la Rioja et l’Aragon, la Catalogne, Le Pays Valencien, Murcie, l’Andalousie, l’Estrémadure, « l’intérieur castillan » et le Portugal. Il s’agit de blocs régionaux dont la délimitation oscille entre régions naturelles et Autonomies postérieures à 1980. Globalement chaque chapitre comporte une synthèse des résultats obtenus ainsi qu’une bibliographie.

72

José Manuel Pérez Garcia fait le tour des études sur la famille menées pour la façade atlantique nord de la Péninsule. C’est une région intéressante en raison de la cohabitation des familles souches dans les zones d’agriculture et d’élevage extensifs, et des familles nucléaires dans les zones d’agriculture plus intensive avec biens communaux et activités diversifiées (transports, taille de pierre et construction). Même dans ces secteurs, ce qui prédomine ce sont les transmissions inégalitaires via les legs et donations, avec une préférence pour les femmes, dans un modèle qualifié de nucléaire/assitanciel. Le chapitre met très justement en valeur les nuances que l’espace et le temps viennent apporter à ce tableau initial longtemps présenté comme définitif. En fait, ce qui ressort est la grande adaptabilité des structures familiales à la conjoncture et aux ressources disponibles. Les familles souches semblent plus rigides de ce point de vue (en raison de leur imaginaire identitaire ?).

73

Pilar Erdozain et Fernando Mikelena s’occupent du Pays Basque et de la Navarre, régions qui partagent bien des traits culturels avec l’autre Espagne cantabrique. Après une introduction redondante sur l’impact des idées de Laslett et un recensement des ouvrages sur la famille basque antérieurs à 1988 dont les classiques de Caro Baroja et Floristan Imizcoz, on en vient à la période qui s’étend jusqu’en 2003. Les recherches ne portent que très marginalement sur l’époque moderne mais plutôt sur le xixe siècle. Sont successivement abordés la géographie et l’évolution des structures familiales, les économies et les règles successorales, enfin quelques aspects spécifiques et mentaux. Le fond de l’affaire tourne autour de la famille souche comme élément spécifiquement basque. Vers 1860 celle-ci règne sans partage partout sauf dans les villes qui comportent des éléments allogènes et des fonctions économiques non agricoles et dans le sud de l’Alava et de la Navarre zones de contact avec l’intérieur castillan nucléaire. Les études locales récentes montrent que le modèle traditionnel du caserio, centre d’exploitation directe, point central de la famille basque, est à nuancer fortement par des études locales en raison de l’importance des exploitants indirects et des activités non agricoles.

74

Juan Antonio Salas Ausens aborde la Rioja, région castillane, et l’Aragon royaume qui compte une importante région pyrénéenne. Si la première présente des traits conformes au modèle castillan, le royaume voisin en revanche a été peu étudié sous l’angle de la démographie historique. Mais l’histoire sociale, l’anthropologie et l’histoire du droit ont apporté de nombreux éclairages sur la famille et sur la maison en raison de la présence de la famille souche dans les Pyrénées et les montagnes de Teruel et de l’héritier privilégié. La famille nucléaire prédomine partout ailleurs. Le régime successoral est original dans la mesure où le testateur jouit d’une totale liberté à l’heure de choisir le partage intégral ou la concentration de l’héritage sur une seule tête. Il reste néanmoins beaucoup à faire pour mieux cerner ces questions.

75

L’histoire de la famille en Catalogne est présentée par M. Ferrer i Alos. Il fournit une abondante bibliographie et insiste sur l’attention qui a été portée depuis longtemps à la figure de l’hereu, l’héritier privilégié, ainsi qu’aux généalogies. Les stratégies pour éviter aux cadets un déclassement social ont donné lieu à des recherches intéressantes. Tout cela est centré sur les classes supérieures des communautés rurales, une forte production généalogique l’atteste, et il manque encore une vision plus complète des autres parties de la société. Les études sur les familles marchandes et proto-industrielles amènent un complément opportun. L’élargissement des horizons, les absences prolongées et les passages de témoins dans les réseaux impliqués dans ces activités ont donné lieu à des stratégies spécifiques. Les riches émigrés outre-mer, les indianos y jouent un rôle important comme ailleurs dans le nord cantabrique.

76

Pour le pays valencien Manuel Ardit Lucas souligne d’emblée que la famille n’est pas une question centrale dans la production historiographique de la région et que, depuis les années 1990, peu de progrès ont été accomplis. Cependant, la complexité du groupe résidentiel ressort de ces études montrant la présence d’un quart de familles complexes à la fin du xviiie siècle. Ce modèle est de plus présent dans 70 % des cycles de vie familiaux étudiés, une nuptialité précoce et la cohabitation avec les plus âgés venant l’expliquer pour une bonne part (J.M. Perez Garcia). Les villes voient leur part diminuer, sans descendre toutefois en dessous de 11 %, tandis que les solitaires passent de 2 à 7 %. L’introduction du droit castillan en 1710-1719 entraîne l’élaboration de stratégies de contournement successorales via les quotités disponibles et il ne reste qu’un tiers de partages égalitaires. À la fin du siècle ils ne sont plus que 10 % environ. Ce changement de régime a des répercussions aussi sur les dots. L’auteur indique enfin des pistes à suivre sur la famille morisque et sur les réseaux familiaux et les clientèles.

77

Juan Hernandez Franco fait un état des lieux succinct des recherches menées par Francisco Chacon Jimenez. Il en ressort l’appartenance de la zone à une tradition de famille nucléaire avec un role important et multiforme de la maison. L’article trace les évolutions du groupe de travail qui font de la famille l’axe de compréhension de la société. L’étude des relations familiales du chapitre cathédral, des commerçants et des artisans met l’accent sur les stratégies familiales.

78

L’intérieur, le gros du royaume de Castille, occupe moins de 100 p. sur cet ouvrage de près de 500 p. L’Andalousie, l’Estrémadure et « l’intérieur castillan » (Vieille et Nouvelle Castille plus Albacete) en sont les subdivisions. L’Andalousie est présentée autour du thème « famille et foyer » à l’époque moderne puis au xixe siècle. David Martinez Lopez et Francisco Sanchez-Montez Gonzalez n’insistent que sur les études faites sur Malaga et Dos Hermanas qui démontrent sans surprise l’inclusion dans le modèle méditerranéen et la zone des familles nucléaires. La région est originale par le poids des villes dont une bonne part d’« agrovilles ». La haute Andalousie a été davantage étudiée pour le xixe siècle. Les recherches montrent que le modèle de famille andalou est différent sur plusieurs points (précocité du mariage pour les femmes notamment) d’un modèle « occidental » préconçu. En bref et sous réserve d’autres d’études, toutes ces familles nucléaires avec partage égalitaire s’adaptent aux évolutions en s’articulant en réseaux de solidarité et de réciprocité sociale s’appuyant sur les parentèles. L’Estrémadure fait d’abord l’objet d’un historique des différents travaux. Bien que cette région fasse partie du monde castillan, l’accent y a été mis sur certains thèmes comme l’émigration (vers l’Amérique) et les relations familiales qui en découlent, ou l’étude des stratégies des élites.

79

Selon Francisco Garcia Gonzalez, les familles des deux Castilles n’ont pas été assez étudiées. Il brosse un tableau historiographique pour le démontrer. Il trace une carte des recherches publiées en matière de démographie historique et d’études sur la famille (reconstructions de familles, foyer, systèmes successoraux, réseaux de parentés, alliances et pouvoir). Sur ces points, il apporte quelques éléments précis sur les campagnes d’Albacete au xviiie siècle et les villes même si, curieusement, il ignore les études existantes sur la capitale régionale de son université, Tolède, notamment les travaux de Jean Pierre Molénat, Julian Montemayor, Juan Sanchez Sanchez. Il joint quelques tableaux statistiques à ce qui est, comme il l’indique lui-même, une ébauche de bibliographie.

80

Complétant ce tour de la Péninsule ibérique, le Portugal fait l’objet de deux exposés circonstanciés l’un sur les bases de données généalogiques et l’histoire de la famille, l’autre sur la famille portugaise au xviiie siècle. Maria Norberta Amorim, Margarida Duraes et Antero Ferreira, exposent la transmission irrégulière des noms propres, spécificité portugaise qui a posé des problèmes pour la mise en œuvre des reconstitutions de familles. L’utilisation du cadre des paroisses et le suivi des individus ont donné lieu à l’élaboration de bases de données de plus en plus complexes. Leur croisement a permis d’aborder de nombreux aspects de l’histoire des familles. L’étude des cas de la paroisse d’Oliveira à Guimarães (xviiie siècle) et de la paroisse de S. Jorge aux Açores (xixe siècle) viennent illustrer le propos avec l’utilisation de listes de pascalisants faites par rues et de listes de propriétés. La communication d’Alvaro Ferreira de Silva porte sur la position familiale des jeunes et la dynamique des groupes domestiques au xviiie siècle. Il analyse très finement cette question dans la paroisse d’Oeiras près de Lisbonne.

81

Enfin, en complément, deux articles portent sur la France, l’un de Marie-Pierre Arrizalbaga l’autre d’Antoinette Fauve-Chamoux. La famille Pyrénéenne et les conclusions hâtives de P. Laslett sont le sujet du premier. Il y est expliqué comment les recherches récentes ont démontré le dynamisme et l’adaptabilité du modèle de famille souche traditionnel pendant le xixe siècle. Antoinette Fauve-Chamoux présente ensuite les recherches sur la place de la France dans la famille occidentale et méridionale. En conclusion, Joan Bestard reprend ces thèmes et encourage à pratiquer une histoire comparative de ces sujets au niveau européen.

82

Au total un livre riche en débats et problématiques qui fournit un panorama assez complet des courants de recherche sur l’histoire de la famille en Espagne surtout pour les xviiie et xixe siècles. On aurait aimé parfois plus d’exemples concrets mais les nombreuses bibliographies permettent d’assouvir toutes les curiosités.

83

Julian Montemayor

Éric Gili, Dans l’Ordre des choses. Saint-Martin-Vésubie au temps des notables (xvie-xixe siècles), Saint-Martin Vésubie, Les Éditions de l’Amont, 2011, 486 p., 44 €

84

Alors que la découverte de pratiques successorales égalitaires entre garçons, longtemps conservées dans plusieurs régions méridionales, puis le basculement tardif à un régime d’unicité successorale, remet en question le modèle supposé ancestral de la famille souche, le livre d’Éric Gili vient enrichir opportunément, d’une nouvelle monographie, notre connaissance des modalités de la transmission des biens et des statuts sous l’Ancien Régime. Il le fait dans un secteur – la montagne niçoise – encore trop méconnu, et livre d’intéressants éclairages sur la construction du territoire ainsi que sur les trajectoires familiales. Le livre contient plus de 50 pages d’annexes généalogiques. Pour soutenir son propos, Éric Gili s’appuie sur les cadastres, les délibérations municipales, les registres paroissiaux ainsi que sur les minutes notariales. La première partie, illustrée de nombreux plans et cartes, offre une vue très complète et très précise du territoire de Saint-Martin-Vésubie. On découvre une communauté agissant de son propre chef, défrichant et construisant, s’opposant aux communautés voisines, organisant son espace productif sans se préoccuper de son seigneur. Des arbitres choisis par les communautés définissent les territoires contestés, mais n’évitent pas les procès, nombreux entre 1531 et 1637. Saint-Martin-Vésubie, profitant de son dynamisme commercial et de ses liens avec Nice, s’étend au détriment de ses voisines. La description de l’habitat offre matière à saisir la faible différenciation sociale du village, les incessants remodelages, l’effet pulvérisateur des partages. Très riche est aussi la partie relative à l’occupation du territoire par le bâti agricole, granges ou maisons secondaires appelées ici estals. Mais l’essentiel, dans cette première partie, reste la description des espaces cultivés et non-cultivés, à l’aide du cadastre de 1873. Ce sont d’abord d’immenses forêts communales et pâturages communaux d’altitude, mais encore des terres irriguées – les planches de culture aménagées, parcourues de petits canaux – ainsi que les cultures sur « terres sèches ». Labours, forêts, élevage apparaissent tous aussi nécessaires les uns que les autres à l’économie de ce haut pays. Une attention particulière est portée aux canaux et aux réservoirs. La partie consacrée à l’élevage donne de précieux renseignements sur le cheptel, principalement constitué de vaches laitières, sur le partage des produits de la fruitière, sur l’utilisation finalement des pâturages communaux. La pression démographique, très sensible au xvie siècle, amène nombre d’habitants à empiéter sur les biens communaux, au détriment de l’élite, principale bénéficiaire de ces terres. Saint-Martin-Vésubie illustre remarquablement la dynamique démographique et sociale des conflits, connus ailleurs à l’époque moderne, et particulièrement dans les montagnes, autour des communaux. La conservation des bois et des usages sont aussi au centre des préoccupations de la communauté, avec là encore un succès tout relatif, tant la pression est forte. Si les bénéficiaires immédiats des empiétements sur le communal sont les petits agriculteurs, par le jeu de l’endettement et des mutations foncières, ce sont en définitive les notables qui en retrouvent l’usage. Cependant, le tableau de la propriété privée, dressé à l’aide du cadastre de 1702, ne fait pratiquement pas apparaître de « grandes propriétés », supérieures à 4 ha. Même si la relative homogénéité sociale en amoindrit l’intérêt, on regrette de n’avoir aucune indication sur la population active avant le recensement de 1872. Le livre nous renseigne beaucoup plus sur le territoire et les usages du territoire que sur l’organisation sociale.

85

La seconde partie centrée sur « les trajectoires familiales et les pouvoirs » corrige, hélas en partie seulement, cette importante lacune. L’analyse de la population, des mariages, des décès, assez courte, montre une chute de la mortalité et une progression de la population dans la seconde moitié du xixe siècle. L’étude de la morphologie des groupes domestique souffre de s’appuyer sur un échantillon bien réduit (57 ménages). On ne sait finalement pas quelle proportion de ménages multiples ou élargis vivent à Saint-Martin-Vésubie. Plus convaincante est l’analyse du parcours de quelques familles en quête d’intégration, par le jeu des alliances, des achats de terres et de l’investissement dans les charges publiques entre 1789 et le milieu du xixe siècle. La famille souche réapparaît dans l’analyse d’une centaine de contrats de mariage de la fin du xviie siècle. On y lit la difficulté de réunir une dot, mais aussi la relative rareté des contrats de mariage, puisque un tiers seulement des mariages donnent lieu à de tels actes. La pratique contractuelle est donc encore plus basse qu’en Provence occidentale. Les biens fonciers, rares au xviie siècle, se font plus présents dans les apports du milieu du xixe siècle. Il est vrai que tous les enfants héritent désormais à égalité. Le régime des biens entre époux reste le régime dotal, assorti désormais d’une société d’acquêts. L’analyse des testaments, sans surprise, établit enfin, très clairement la préférence masculine. Éric Gili signale aussi, et cela vaut la peine d’être souligné, que cette préférence est plus marquée lorsque c’est la femme qui teste. Nul rééquilibrage ici en faveur des filles. On retrouve autrement le principe agnatique, c’est-à-dire le partage égal entre les fils institués héritiers universels, les substitutions ainsi que les donations ou usufruits au conjoint survivant bien connus des pays de droit écrit. Les pratiques paraissent obéir au principe de résidence, l’avantage revenant aux enfants demeurant à proximité de leurs parents. Un dernier chapitre s’intéresse aux réseaux de pouvoir et aux marqueurs de pouvoir, tels que par exemple, les chapelles et chapellenies. Ces chapelles, qui appartenaient aux familles fondatrices, jointes à l’exercice des charges publiques et à la possession de terres en des lieux privilégiés, signalaient certaines familles comme notables. S’agissant de la propriété, la localisation l’emportait sur la quantité, le « mieux » sur le « plus ». Tout cela est fort bien démontré à partir de quelques familles suivies dans la très longue durée, parfois depuis le début du xvie siècle. Habile à décrire un espace parfaitement connu, un peu moins convainquant sur les pratiques matrimoniales et successorales, l’auteur peine à dessiner des dynamiques, des évolutions, à rendre la diversité des conditions et des tactiques, notamment parmi tous ceux que l’on ne peut classer parmi les notables. Un chantier est néanmoins ouvert, que l’on espère voir poursuivi.

86

Jérôme Luther Viret

Jean-Michel Minovez, La Puissance du Midi. Drapiers et draperies de Colbert à la Révolution, Rennes, pur, 2012, 305 p., 20 €

87

La Puissance du Midi part du constat que le sud du royaume de France est, au xviiie siècle, une région fortement industrielle dont la croissance est significative (le double de celle du nord, dans la draperie) mais qui a été jusqu’à présent négligée. Jean-Michel Minovez se propose alors d’étudier la draperie (aussi bien la grande que la petite dont le rôle est important), le secteur industriel sans doute le plus développé de l’époque. La période retenue, qui va du milieu du xviie siècle à la fin du xviiie siècle, vit la mise en place de « territoires de la laine » où les produits sont collectés et les ouvriers recrutés, et l’établissement des différentes catégories de produits fabriqués.

88

Le livre se divise en trois chapitres allant de la présentation des territoires de la laine et du travail à l’analyse des phases de la croissance. Il faut noter l’importante cartographie et la présence de nombreux graphiques dans le texte ainsi qu’un utile glossaire, un index et la publication de documents en annexes. L’analyse se fonde sur une assez copieuse bibliographie et une large documentation qui se compose de sources, pour l’essentiel administratives, surtout puisées dans la série f12 (industrie et commerce) des Archives nationales de France et dans la série c d’une dizaine de départements s’étendant du Gard à la Gironde. Le « Midi » du titre ne signifie pas que l’ensemble du sud du royaume de France soit concerné ; la zone d’étude est délimitée, à l’est, par le Rhône et, au nord, par le sud du Massif central, c’est-à-dire que, à grands traits, ce travail concerne un vaste ensemble formée par le Languedoc, la Gascogne et la Guyenne, soit les territoires qui unissent le Languedoc rhodanien à l’Aquitaine. Le Languedoc, en raison de son poids dans l’activité textile (85 % des tissus de la zone étudiée y sont produits) et de son extension géographique, occupe une place de choix.

89

Dans le premier chapitre, l’auteur présente les différents territoires de la production lainière, dominée par trois grandes régions : le Languedoc, la Généralité de Montauban, et celle d’Auch et Pau. Les tissus de ce Midi sont essentiellement de laine sauf à l’est (autour de Nîmes), où l’on trouve une production de soie, et à l’ouest (Béarn) où il existe une production de toiles. Parmi les étoffes de laine, il faut distinguer le peigné, le cardé et les étoffes combinées, bien que l’auteur dise qu’il est nécessaire de dépasser l’opposition entre cardé et peigné et qu’il se livre à une précise et minutieuse description des catégories de tissus. Ces quelques pages, quoique techniques (et par là même appelées à rendre des services), sont importantes pour savoir de quoi il s’agit mais aussi pour comprendre la demande dont les draps peuvent faire l’objet, et pour connaître les marchés auxquels ils sont destinés ; elles sont, de ce fait, un bon guide que prolonge le glossaire (p. 283-290). L’auteur peut ainsi mettre en place une géographie de la production des tissus de laine que la carte de la p. 31 résume.

90

La domination de la laine cardée sur le peigné dans une grande partie du Languedoc a des conséquences sur les courants commerciaux, voire sur l’élevage, car le cardé nécessité des fibres de bonne qualité alors que le peigné peut se contenter de fibres locales. Le développement du cardé ne pouvait entraîner que des modifications. Cette draperie dépend des laines espagnoles mais leur utilisation semble en baisse dans la première moitié du xviiie siècle en liaison avec l’adoption de nouveaux règlements de fabrication privilégiant les fibres locales (moins chères). Néanmoins, en 1789, en Volvestre par exemple, les fibres ibériques représentaient encore 44 % des laines utilisées. Un commerce terrestre transpyrénéen, mais aussi maritime, était soutenu par le trafic de ces laines et entretenait un important groupe de marchands, de colporteurs, et même de contrebandiers.

91

La nécessité de bien appréhender les gestes conduit Jean-Michel Minovez à décrire et expliquer les opérations successives auxquelles est soumise la laine, du lavage et du triage à l’apprêt, en passant par le filage, le tissage ou la teinture, c’est-à-dire tous les processus préalables à la mise sur le marché des tissus. Ces nombreuses opérations s’appuient sur une forte division du travail. L’auteur insiste sur le système de la « manufacture dispersée » et les deux grands types d’organisation de la production, le Verlagsystem dans lequel le marchand-fabricant, propriétaire de la pièce qu’il fait élaborer, maîtrise le cycle de production, et le Kaufsystem qui semble dominant, où les fabricants ne contrôlent que quelques opérations de draperie et dépendent, alors, des marchands qui peuvent, parfois, intervenir dans la fabrication (devenant, de fait, des « marchands faisant fabriquer »). Mais derrière ces catégorisations, il existe une véritable diversité de situations.

92

Le régime de la propriété et de l’exploitation foncières a eu une influence dans le développement de la proto-industrie. De même, le travail textile avait une importance pour des artisans-paysans qui pouvaient y consacrer une part importante de leur activité, tout au long de l’année et pas seulement à la morte saison. Parmi les acteurs, les marchands et négociants, parfois extérieurs à la zone de production, assuraient l’étape essentielle de la commercialisation. Des recherches plus précises sur eux apporteraient sans doute des éclairages nouveaux sur ce qui suit la fabrication.

93

Quelques conflits de travail, généralement, liés à la rémunération, retiennent l’attention de l’auteur, comme le mouvement qui touche les manufactures et jurandes de Saint-Chinian, Carcassonne, Saint-Pons et Clermont-l’Hérault en 1756. Les exemples sont assez nombreux un petit peu partout au xviiie siècle, mais l’événement le plus dramatique est sans doute la révolte de plus de 300 ouvriers à Saint-Céré en 1751 qui dégénéra (un soldat fut tué) et contre laquelle l’intendant réagit très durement en condamnant à mort sept personnes, huit aux galères et cinq au bannissement. Fraudes et malfaçons en tous genres sont une autre forme de dissidence qui fait naître des tensions entre marchands et fabricants, d’une part, et l’inspection des manufactures, d’autre part, et mettent en exergue les difficultés liées à la mise en place et l’imposition de normes de production, parfois difficilement acceptées.

94

Pour ce qui concerne la conjoncture, la majorité des manufacturiers semble profiter de la croissance jusqu’aux années 1760 avant des difficultés d’adaptation face à la concurrence et aux nouvelles conditions qui apparaissent après 1770. Cette croissance a vu l’explosion de la production des petites draperies un peu partout, en relation avec la demande du marché espagnol mais celui-ci est pénétré par les productions anglaises au cours du xviiie siècle, alors même que les Bourbon d’Espagne promouvaient une politique douanière protectionniste et un industrialisme qui fermaient encore plus les portes du marché ibérique. Si la grande draperie, quant à elle, bénéficia de la politique de Colbert pour développer le commerce des draps fins vers le Levant, à partir de la décennie 1760, la croissance hésita et se ressentit fortement de la concurrence sur ce marché aussi.

95

La rétractation des marchés espagnol et levantin a poussé les manufacturiers et les négociants à rechercher de nouveaux débouchés. L’Amérique du Nord leur semblait une opportunité à saisir, en particulier avec le recul britannique au moment de l’indépendance des Treize colonies anglaises, mais cela ne compensa pas la perte du Canada et, d’autre part, le retour des Anglais sur le marché américain en 1788 est néfaste aux produits languedociens. Les autres marchés (Italie, Savoie, Suisse, voire Allemagne) ne suffirent pas à compenser ces reculs. En revanche, les progrès des communications et de la circulation, et le développement du marché intérieur français ont été des opportunités dont cette industrie a essayé de profiter.

96

Si ce livre se clôt à la fin du xviiie siècle, son auteur n’en est pas resté pourtant là. En effet, La Puissance du Midi a une suite dans L’Industrie invisible. Les draperies du Midi xviie-xxe siècles. Essai sur l’originalité d’une trajectoire, publié par Jean-Michel Minovez aux éditions du cnrs aussi en 2012. C’est donc une histoire de longue durée que l’auteur a mis en lumière.

97

Patrice Poujade

Anne Lise Head-König, en collaboration avec Péter Pozsgai (éd.), Inheritance practices, marriage strategies and household formation in European rural societies, Turnhout, Brepols, 2012, 337 p.

98

Le livre, issu d’un atelier organisé par Péter Pozsgai en mai 2008, traite de l’installation des ménages et de la transmission des biens dans les sociétés rurales aux époques modernes et contemporaines, en une douzaine de communications de chacune environ 25 pages. Dans un format somme toute réduit sont examinés trois secteurs bien déterminés de la Catalogne au xviiie siècle (Rosa Congost, Llorenç Ferrer Alòs et Julie Marfany), une vue panoramique des pratiques familiales du nord-ouest de la péninsule ibérique aux xviiie et xixe siècles, (Ofelia Rey Castelao), quatre localités situées à proximité de Plze? entre 1700 et 1850, dans l’ouest de la Bohême (Alice Velkova), Thrapton et Pangbourne pour l’examen de l’impact des poor laws (Steven King), le comté irlandais de Fermanagh au xixe siècle (Jane Gray), et le même siècle, un village situé à l’Est de la province de Moscou (Herdis Kolle), huit villages de Serbie centrale (Siegfried Gruber), le village d’Estuna, proche de Stockholm (Sofia Holmlund), l’île de Mykonos en mer Egée (Violetta Hionidou), Willisau en Suisse centrale (Anne Lise Head-König) et trois villages au nord de la province de Groningen, aux Pays-Bas (Richard Paping).

99

Si l’éventail donne à lire l’extraordinaire diversité des pratiques à travers le temps et l’espace – qui en doutait ? – il laisse derrière lui, comme tout bon ouvrage, plus de questions que de réponses. En Catalogne, la population augmente fortement entre 1717 et 1787. De nouvelles maisons font leur apparition, presque toutes issues de mariages de cadets, apportant leurs économies et leurs salaires. Le groupe des treballadores, des travailleurs salariés dépourvus de terres, progresse numériquement, sans qu’il faille y voir, nous dit-on, un processus de mobilité descendante. Mais il apparaît aussi que les pagesos (propriétaires), sont pratiquement tous fils de pagesos ! Ce qui met une limite certaine au progrès et à une éventuelle mobilité ascendante. On ne sait plus quoi penser en définitive des effets sociaux de cette croissance et de cette facilité d’installation des jeunes ménages, sinon qu’il y en a plus. Ofelia Rey Castelao examine principalement deux paramètres, soit l’âge au mariage et le taux de célibat. L’âge au mariage est plus déterminé par les conditions économiques que par le système légal. Par ailleurs, la corrélation est étroite entre la présence de la famille souche et le nombre de célibataires. Elle ajoute à cela plusieurs observations sur les migrations. Mais quelles conclusions tirer en quelques pages d’une matière aussi complexe ! L’étude d’Alice Velkova, plus circonscrite, donne des résultats intéressants et originaux. Elle montre que le mariage précoce était surtout dans l’intérêt du père, en particulier chez les propriétaires, et que le fils libéré de cette pression par son décès tendait à repousser le mariage. Steven King, à partir d’un corpus de 2 576 lettres, recherche les motivations du mariage des plus pauvres, se préoccupe surtout de montrer comment les secours offerts aux pauvres pouvaient agir sur le mariage, et comment les contrôleurs encourageaient les mariages plutôt qu’ils ne cherchaient à les empêcher. Il invite à ne plus réfléchir uniquement aux salaires.

100

Jane Gray revient sur le basculement des pratiques égalitaires aux pratiques inégalitaire en Irlande, autour de la Grande famine, au xixe siècle, en plaidant pour une transformation graduelle. Certains auteurs ont déjà signalé l’existence de la transmission intégrale dans les familles aisées avant la Famine. Jane Grey évoque quant à elle des cas de subdivision des patrimoines et la présence simultanée de familles complexes. Sans doute n’y a-t-il pas de lien mécanique, automatique entre le régime de succession et la forme des ménages. C’est un fait connu depuis longtemps. Cependant, il ne s’agit que d’une poignée de familles à Doonan et le lien avec le système d’héritage n’est pas clair à Derryvullan. En mesurant les types de ménages et non pas les pratiques successorales, l’auteure avance sur une seule jambe. Chaque contribution apporte son lot d’informations, de chiffres et d’analyses souvent subtiles. On voit comment en Russie centrale, la proto-industrie a offert l’opportunité aux jeunes gens d’être plus tôt indépendants de leurs parents et comment, progressivement, les structures familiales sont devenues moins complexes, les nouveaux ménages restant de plus en plus fréquemment nucléaires. On voit combien le mariage était précoce et le célibat rare en Serbie centrale, et surtout comment, plus on était âgé, plus on était intégré dans une famille multiple (hommes) ou élargie (femmes). Sofia Holmlund montre comment les parents, dans les catégories les moins favorisées, vendaient directement la terre à l’héritier, en réclamant un prix inférieur de 60 % à celui du marché, puis comment le fait d’être héritier d’une terre augmentait ses chances de pouvoir se marier, tout au moins jusqu’en 1885. Tout cela est du plus vif intérêt, de même que la façon d’obtenir le soutien d’un enfant par une proximité de résidence, n’allant pas jusqu’à la corésidence, sur l’île de Mykonos. L’importance du marché foncier dans la transmission des biens au nord des Pays-Bas surprend et pique la curiosité. La lecture de ce volume est à coup sûr hautement recommandable. Mais d’où vient alors le sentiment – injuste en partie – que l’on pourrait poursuivre sans fin ces juxtapositions d’articles et de travaux, sans mieux comprendre la fantastique diversité des combinaisons familiales ? Les données s’accumulent : les bibliographies jointes en témoignent. Certains auteurs esquissent une comparaison avec des pays, provinces ou localités voisines. Anne Lise Head-König donne à voir l’extraordinaire diversité de pratiques dans les cantons suisses, avec pas moins de 29 régimes successoraux à la fin du xixe siècle. Il est réjouissant de voir réunis autant de spécialistes venus d’horizons aussi varies sur le plan géographique – un peu moins sur le plan épistémologique. On n’en reste pas moins interdit quand on lit dans l’essai de synthèse – exercice certes délicat – que des migrations surviennent avant le mariage aussi bien qu’après ! Que le choix de l’émigration par les uns modifie la position de ceux qui restent ! Que les activités non agricoles favorisent l’installation de nouveaux ménages ainsi que leur survie ultérieure ! Ou encore que dans les familles souche, le père conserve le pouvoir aussi longtemps qu’il est en vie ! Le meilleur pour la fin : « Il n’y a pas un lieu où les règles ne fassent l’objet d’un compromis » (sic) !

101

Jérôme Luther Viret

Bernard Heude, La Sologne. Des moutons, des landes et des hommes du xviiie siècle au Second Empire, Rennes, pur, 2012, 359 p., 19 €

102

Cet ouvrage est la version allégée d’une thèse soutenue au cours de l’année 2010 sous le titre Le Mouton au cœur de la Sologne, entre tradition et innovations (xviiie siècle-Second Empire). Son auteur, lui-même vétérinaire ayant exercé sa profession pendant de nombreuses années au cœur de son champ de recherche historique, nous propose, par là-même, un regard nouveau sur un des pays de France sans doute les plus analysés depuis cent cinquante ans. Ce regard, que l’Académie Vétérinaire de France tout comme l’Académie d’Agriculture de France, ont tenu à récompenser, est, en effet, celui d’un professionnel qui confronte ses connaissances au milieu dans lequel il est amené à les pratiquer et qui, à partir de là, en interroge l’histoire pour tenter d’en comprendre le sens. Court, tout au long du livre, un hymne aux vertus de la race ovine Solognote, certes parmi les plus petites races ovines de France, mais à la fois rustique, résistante et, finalement particulièrement adaptée aux conditions de vie qu’elle rencontre alors dans le pays. L’auteur nous présente la période qu’il étudie comme le moment d’une adéquation écologique remarquable entre la mise au point par le monde paysan de ce type d’élevage et les données disponibles du milieu naturel dans lequel il évolue alors. Et cela malgré la réelle incompréhension des agronomes contemporains et, sans doute aussi, des historiens et des politiques soucieux de dénoncer et de faire disparaître ce qui leur paraissait comme un mode de mise en valeur de la région particulièrement arriéré. Sont particulièrement visés les grands propriétaires adeptes, au xviiie siècle, de la Physiocratie et leurs émules.

103

Partant d’un bilan succinct du tableau bien connu de la Sologne à l’âge classique, grandes propriétés et misère paysanne, l’auteur met donc rapidement l’accent sur la place du mouton, « au cœur du pays » dont l’importance est devenue capitale pour la survie des métairies locales auxquelles, vers la fin du xviiie siècle, il peut rapporter jusqu’aux trois quarts de leur revenu. Si l’on ajoute que les trois quarts des espaces ruraux sont alors disponibles pour le pacage (p. 48) : chaumes, jachères de différentes durées, champais de bruyères et de genêts, on comprend que la vie rurale se soit réorganisée autour de ce mode d’exploitation. L’ouvrage est irremplaçable pour bien saisir quelles étaient, alors, les conditions de l’élevage et les raisons de son succès : de la place accordée aux bergeries aux conditions de vie de la bergère, des modalités de vente des laines aux manufactures voisines à la commercialisation des élèves dont les produits se retrouvent jusque sur les marchés de Sceaux et de Poissy, l’auteur établit un bilan qui fera date sur cet élevage solognot. Les profits en jeu étaient réels et l’exploitation des toisons de laine n’en représentait, semble-t-il, que la moitié des revenus, le reste provenant du commerce des bêtes sur le marché régional et national. Toutes ces raisons expliquent, sans doute, l’échec des nombreuses tentatives visant à améliorer ou à transformer ce mode traditionnel d’exploitation.

104

Nombreux sont, pourtant, les grands seigneurs propriétaires de domaines qui cherchent soit, par l’amélioration des sols, soit par le renouvellement du bétail, à moderniser les pratiques locales. Ils y sont poussés par la multiplication des mémoires qui, de l’intendant Cypierre à Lavoisier, proposent, tout au long du xviiie siècle, tout un ensemble de solutions allant du marnage des terres à la lutte contre les maladies qui, périodiquement, déciment les troupeaux. L’introduction du Mérinos à l’époque du Premier Empire à partir de quelques établissements modèles comme celui de La Ferté-Beauharnais est également une déception. L’inadaptation de cette race à un pays de landes est patente à la fin du premier Empire : en 1815, dans l’arrondissement de Romorantin, les Mérinos représentent à peine 1 % de l’effectif ovin (p. 163). C’est que l’élevage traditionnel a su s’adapter aux conditions économiques nouvelles, élargissant le champ de ses débouchés et cohabitant avec de nouvelles orientations agro-sylvo-pastorales où le reboisement fait son apparition. La Sologne est, alors, à la croisée de son destin : rien n’a changé, ou presque, du tableau traditionnel présentant un pays aux eaux croupissantes, dominé par la lande à moutons et porteur d’une population chétive (près de la moitié des hommes sont réformés au moment de la conscription). Pourtant, à côté du grand domaine à faible investissement recherchant dans l’élevage ovin de type solognot traditionnel une rentabilité immédiate, d’autres voies s’ouvrent désormais, fondées sur des investissements en hommes et en argent plus importants. Parmi ceux-ci, la modernisation de l’agriculture fondée sur l’amélioration des sols, la suppression des incultes, l’introduction d’un bétail de meilleure qualité, gagne lentement les exploitations de bordure, tandis que la sylviculture intensive à base de plantations de pins s’installe définitivement dans le pays.

105

Ces deux voies nouvelles, dont l’une, la première, reste encore aléatoire, et l’autre, la sylviculture, ne propose qu’une rentabilité retardée, représentent cependant l’avenir. Elles trouvent des défenseurs auprès des élites locales inscrites auprès des trois sociétés d’agriculture qui se partagent l’espace administratif solognot, bien que leur dynamisme, comme celui d’ailleurs des légitimistes revenus sur leurs terres après 1830, reste très modéré. Peu d’impact ont également les comices agricoles, notamment celui de Romorantin dont on peut suivre l’activité à partir de 1821. Vingt-cinq ans plus tard apparaissent les premiers vétérinaires. La Sologne s’éveille au progrès par touches successives. Bien que le discours traditionnel sur la pauvreté du pays reprenne de la vigueur en liaison avec l’importance de l’illettrisme local, des signes non équivoques témoignent d’une certaine évolution : la valeur de l’hectare double entre le début et le milieu du xixe siècle (p. 226), passant de 100 à 200 francs en moyenne. Des terres très boisées atteignent les 300 francs. Quant au revenu de la terre, il ne cesse de croître selon des critères variant en fonction des lieux et des modes d’exploitation. Ce qui manque encore c’est une impulsion nationale prenant en compte l’ensemble d’un territoire dépendant, jusque là, de trois départements différents.

106

Ce sera l’œuvre du Second Empire, époque où l’action gouvernementale rejoint celle de l’élite terrienne. Déjà, dès l’été 1848 est créé un Service d’études spécial pour l’amélioration de la Sologne et, peu après, le nouveau ministre du Commerce et de l’Agriculture, le chimiste Jean-Baptiste Dumas, prend le dossier en main. Ces préliminaires sont suivis, au printemps 1852, de la venue sur place du Prince-Président. Deux mois plus tard est votée la loi du 29 juin 1852 sur l’amélioration de la Sologne, point de départ des grands travaux qui, en deux décennies, vont profondément transformer le pays. La création du Comité Central Agricole de la Sologne (1859) regroupant les élites locales et nationales va servir, à la fois, d’inspirateur et de relais à la politique nationale. Une fois encore, une génération de grands propriétaires, dont le vaudevilliste Eugène Labiche ou l’agronome Édouard Lecouteux sont parmi les plus connus, prend le risque d’innovations que diffusent, à leur manière, ces intermédiaires culturels que sont alors, dans les campagnes, les marchands de bestiaux, les aubergistes ou les maîtres de poste. Les conditions générales d’exploitation se transforment. Les baux ruraux lentement se modifient, imposant parfois le partage du paiement des engrais ou des contraintes de défrichement.

107

L’élevage du mouton évolue, une fois encore, pour s’adapter à un marché national plus ouvert, en ce qui concerne la viande et mieux ciblé pour ce qui est des toisons. Il garde encore partout sa place qu’il s’agisse de fermes modèles ou des plus pauvres métairies. Mais c’est le développement de la sylviculture qui va compromettre de manière définitive la place de l’élevage ovin dans l’économie solognote, ce que l’auteur appelle « l’alliance fatale du boisement et de la chasse » (p. 281). Rapidement on estime, dans les milieux parisiens, que sur les 460 000 ha de la Sologne les 3/5 peuvent être boisés. Vu le profit que donnent, tous les 25 à 30 ans les sapinières, par rapport à celui des terres mises en culture, l’enrésinement se propage sans difficulté. Entre 1830 et 1887, les landes ne cessent de reculer, perdant les trois quarts de leur superficie tandis que les espaces boisés ont presque doublé. Pendant ce temps le troupeau de moutons décline puis, passé 1860, brusquement, fléchit : en vingt ans il perd la moitié de ses têtes dans le seul arrondissement de Romorantin. Cinquante ans plus tard la race Solognote apparaît en voie de disparition. On en conviendra sans peine, une autre époque commence dans l’histoire de la Sologne.

108

Jean Boissière

François Vallat, Les Bœufs malades de la peste. La peste bovine en France et en Europe, xviiie-xixe siècle, Rennes, pur, 2009, 360 p., 19 €

109

C’est avec retard qu’Histoire et Sociétés Rurales rend compte de la parution de l’ouvrage, issu de sa thèse, de François Vallat, un véritable passeur de frontière. Pourtant, dès la soutenance, il apparaissait que l’auteur avait proposé au jury un texte en forme de véritable ouvrage. La publication a donc été rapide… et la recension bien lente ! Quoi qu’il en soit, il n’est jamais trop tard pour bien faire… Soulignons d’abord la qualité factuelle du texte où les coquilles sont rarissimes, et qui propose un ensemble de documents, de figures et de tableaux fort parlants, aisés à retrouver grâce aux index terminaux.

110

François Vallat est d’abord un vétérinaire ; il est devenu historien en étudiant les occurrences de la peste bovine et les réactions publiques et savantes à ce fléau. L’ouvrage articule huit chapitres organisés en trois parties. La première rappelle que la peste bovine, maladie oubliée car aujourd’hui disparue d’Europe, est une contagion exemplaire. Le deuxième décortique l’attitude des contemporains qui tentent de réagir à la maladie pour en limiter les effets. Enfin, la troisième partie interroge le dilemme prévention / traitement curatif.

111

Dès l’introduction, on perçoit la pertinence d’un tel croisement disciplinaire, l’auteur soulignant que les écrits des vétérinaires ont échappé, en grande partie, aux historiens. Cette documentation est abondante, mais elle nécessite la maîtrise d’un vocabulaire et de concepts biologiques que n’a pas l’historien ; François Vallat est pédagogue et il en explique les bases. Par ailleurs, la peste bovine, qui a des implications si lourdes qu’elle a accaparé les efforts législatifs, est aussi le prétexte à une réflexion plus large sur la prise en charge des épizooties. Elle reste pourtant au cœur de l’argumentation entre début xviiie, où sont observées les premières vagues clairement imputables à la peste bovine, et fin xixe siècle qui voit les derniers cas français.

112

Le premier chapitre confronte les données modernes aux observations anciennes pour préciser les symptômes et les modes de contagion. La peste bovine est due à un virus de la même famille que celui de la rougeole humaine, dite vérole, produisant des symptômes voisins, et appelant donc des traitements voisins, le terme de peste étant générique selon l’acception latine de maladie contagieuse. La maladie, si elle atteint une région depuis longtemps indemne (c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’animaux survivants ayant acquis une immunité), extermine les animaux de tous âges. Mouton, chèvre, porc peuvent porter le virus, donc le transmettre, sans pour autant subir de mortalité : non soumis à des mesures sanitaires, leur rôle de vecteur a pu être important. Le vétérinaire actuel reconnaît dans les descriptions anciennes des symptômes atypiques, sur lesquels l’attention s’est parfois focalisée ; il sait aussi que le virus n’a qu’une faible durée de vie dans le milieu naturel, 24 à 48 heures, alors que la transmission se fait essentiellement par l’aérosol respiratoire, ce qui implique une grande proximité entre les animaux. Ainsi doté, il peut évaluer l’efficacité des diverses mesures prises pour lutter contre la contagion ou la prévenir. Autre point acquis aujourd’hui, important pour la compréhension des vagues épidémiques : la peste bovine est allochtone et ne s’est jamais durablement implantée en Europe. Elle est en revanche endémique dans les plaines d’Asie. Le troupeau de bœufs hongrois élevé pour la traction et la boucherie, assure dans bien des cas le relais avec l’Europe occidentale peu immunisée, alors qu’il l’est lui-même par contact régulier avec les bêtes asiatiques. Ainsi, chaque épidémie arrive de l’est, par importation en France de bétail oriental immunisé. Le chapitre 2, en reconstituant les épizooties qui affectent l’Europe occidentale entre 1710 et les années 1870 souligne ce mouvement d’est en ouest. Au début du xviiie siècle, le bétail n’a plus été touché depuis plusieurs décennies ; il ne porte aucune immunité et subit de plein fouet le virus de l’épidémie de 1710-1717. La carte de la page 55 montre son cheminement depuis la Russie jusqu’à la moitié orientale de la France, touchée en 1714, des Ardennes à l’embouchure du Rhône, avec un ventre vers Paris et Orléans. La Bourgogne perd plus des deux tiers de son cheptel. Une autre vague, entre 1726 et 1730, épargne la France, mais l’épidémie de 1743-1747 retrouve le chemin de la première. Plus atypique est l’épizootie de 1761-1779 qui ne touche, en France, que le nord et le sud-ouest en des vagues qui proviennent plus des rives de la Baltique que des plaines orientales. Mais des Flandres à l’Aquitaine, il y a peu par l’Atlantique et le port de Bayonne qui importe des bêtes vivantes… mais malades ! Dans le sud-ouest, la contamination est contenue aux bassins d’approvisionnement de Toulouse et Bordeaux, dans lesquels circulent, donc se rencontrent et se contaminent, les bêtes destinées à la boucherie. Il y aurait eu 150 000 bovins morts dans le sud-ouest, jusque là épargné, car sans immunité. Suivent deux autres vagues, sous l’Empire (1795-1802) et à la Restauration (1814-1816), qui ont des géographies plus classiques en prenant en écharpe la France, des Alpes à la Manche, et enfin l’épizootie de 1870-1872 qui affecte la moitié nord du territoire.

113

Dans plusieurs cas, dont ces derniers, la maladie est apportée par le mouvement des troupes. Bœufs de transport ou nourriture encore sur pied, des bovins sont ramenés en Occident avec leurs virus : ils contaminent leurs congénères occidentaux. Avec de telles ampleurs géographiques, on comprend que la France ne soit pas seule infectée en Europe : l’auteur ne se prive pas du plaisir de décrire les malheurs des Anglais que le Channel ne protège pas complètement, en particulier lorsqu’en 1750 la maladie atteint l’Écosse, ou encore en 1876.

114

Le troisième chapitre, en forme d’hypothèse, est très court mais très stimulant. Il s’agit tout simplement, après le bilan des divers épisodes pesteux ayant affectés la France, de constater que le Massif Central n’a jamais été atteint, non plus que la Bretagne. Les bêtes y sont protégées parce que les flux commerciaux des bovins les en font sortir, pour alimenter toutes les zones périphériques. Parallèlement, François Vallat constate la supériorité agronomique des bovins de ces contrées : les races épargnées seraient devenues les meilleures. Ailleurs, elles sont le produit de remaniements post-épidémiques réguliers. De sorte qu’il « est difficile de croire que les races de bêtes à corne connues du xixe siècle à nos jours […] remontent au xviie siècle dans les provinces où 80 % du bétail fut exterminé à plusieurs reprises » (p. 99).

115

La seconde partie de l’ouvrage débute par un chapitre faisant l’historique de la notion de contagion. Dans la tradition hippocratique, les influences météorologiques sont primordiales. Mais ce corpus de pensées s’articule mal avec celui de la contagion. Finalement, les médecins, engoncés dans leur idéologie, refusent l’évidence alors que ceux qui ne sont pas médecins intègrent l’idée de contagion. Enfin, ils confondent durablement la peste bovine et la variole humaine, transposant les traitements humains aux bovins, lorsque les coûts le permettent. La transmission pose problème. Bien avant Pasteur et le débat sur la génération spontanée, quelques auteurs (Fracastor, Vallisneri) imaginent l’action d’organismes vivants microscopiques, idée violemment rejetée par la majorité qui reste fidèle au dogme hippocratique. Il était impossible de concilier ces deux modes de pensée. Encore au début du xixe siècle, le corps médical est réticent à l’idée de contagion. Pourtant, loin des théories, autorités et éleveurs ont le sens commun : leurs décisions sont conformes à l’idée de contagion.

116

Le chapitre cinq raconte la mise en place et le développement de la police sanitaire française, entre 1714 et 1872 : la peste bovine en est le moteur essentiel. L’épizootie de 1710-1714 donne aux célébrités médicales (le médecin personnel du pape n’est pas le dernier) l’opportunité de suggérer aux législateurs de séquestrer les animaux et d’interdire les foires. L’anglais Thomas Bates demande que les bêtes atteintes soient tuées et brûlées tout en indemnisant les éleveurs afin qu’ils soient moins tentés de les soustraire aux autorités. Tout cela est efficace : l’épizootie anglaise est enrayée en moins de six mois. Par opposition, les décisions françaises sont timides. Quelques intendants agissent vigoureusement, dans l’esprit anglais, mais sont rapidement tancés par l’autorité monarchique. Après la guerre de Succession d’Espagne, les caisses sont vides et le Contrôleur général refuse les dépenses qui s’avéreraient nécessaires. La donne change, en partie, après la peste provençale de 1720 qui a montré l’efficacité de mesures simples vigoureusement appliquées : isoler les êtres malades, contrôler les échanges (le système des certificats, attestant que celui qui se déplace vient d’une zone saine, est généralisé). Mais, sur le terrain, parce que les bœufs ne sont pas des hommes, et parce que l’action étatique est mal relayée, les résultats sont insuffisants au point que François Vallat juge sévèrement que « le cours de la maladie n’a [pas] été infléchi par l’action gouvernementale » (p. 150). L’épisode du Sud-Ouest (1774-1775) souligne trois insuffisances : la faiblesse des experts locaux (les écoles vétérinaires sont trop récentes et sont très loin d’irriguer le territoire national), les incertitudes sur la nature du mal et l’absence de centralisation de l’information et de la prise de décision.

117

Félix Vicq d’Azir, académicien, est délégué sur place pour gérer le problème. Face à la gravité de la situation, il préconise de tuer les animaux malades en indemnisant leur propriétaire, mais Turgot transige et adopte des demi-mesures tout en mettant fin aux initiatives locales des intendants, même les plus louables. Finalement, en 1775, on décide d’abattre tous les malades en établissant un cordon sanitaire militaire autour de la zone infectée. Mais la contagion est maintenant trop étendue pour que la mesure réduise significativement les dégâts. Le cordon militaire, trop étriqué, est renforcé par la Garonne : en début 1776, tous les bovins de la rive droite doivent passer en rive gauche, laissant derrière eux un no-bovin land. La procédure est complexe car les bêtes doivent être identifiées pour être restituées, si elles survivent, à leurs propriétaires ! Finalement, seulement 3 837 bovins sont concernés, l’action étant abandonnée en cours d’exécution. L’épizootie de 1770-1776 a conduit la France à de nouvelles législations concernant la déclaration, l’isolement et l’abattage. L’Arrêt de juillet 1784, qui conclut 70 ans de réglementation contre cette contagion, restera le fondement de la police sanitaire vétérinaire jusqu’en 1881. Entre temps, les quelques textes qui sont promulgués témoignent d’une régression, à l’exception des progrès réalisés sous le Second empire sous le coup de la crainte que l’épidémie qui touche l’Angleterre en 1865 ne traverse la Manche.

118

Mais la gestion du fléau ne se limite pas à des aspects législatifs (chap. 6). Concrètement, il faut se débarrasser des cadavres : la crémation consommant trop de bois, on préfère l’enfouissement ; mais il exige des fosses dont la profondeur n’est pas toujours suffisante. L’auteur fait à juste titre remarquer qu’il y aurait un intérêt zootechnique évident à retrouver de telles fosses afin de conduire des analyses sur les os. Mais comment les repérer ? Par ailleurs, les animaux bien que malades, sont porteurs de viande : peut-elle être consommée ? Aucune unanimité ne se dégageait pour répondre à cette question, cette unanimité n’étant obtenue que pour les affections charbonneuses. L’incertitude de leur diagnostic fut un argument majeur pour interdire en bloc la consommation de toute viande d’animal malade. Pourtant des cas sont avérés d’une telle consommation ne provoquant pas d’accident, comme en 1870-1871 : après le siège de Paris, les Parisiens ne consomment que de la viande malade, le troupeau de ravitaillement étant « pleinement infecté » (p. 203). Á côté de la viande, le bovin fournit du cuir qui est aussi frappé d’interdit. Le bœuf procure aussi sa force de travail. L’épidémie du sud-ouest de 1774-1775 conduit l’État à favoriser son remplacement par des mulets et des chevaux. Mais tout s’y oppose : les gratifications accordées aux importateurs ne suffisent pas, la terre est trop lourde, les fourrages trop peu abondants.

119

Finalement, l’indemnisation des animaux abattus ne couvre jamais la valeur des bêtes, même pas la moitié, d’autant que les évaluations sont faites sur une base pré-épidémique alors que la raréfaction des bovins en augmente sans cesse les prix. Selon François Vallat, peu de monde se préoccupe réellement de la population qui, de son côté, fait peu de cas des règlements sanitaires, de telle sorte que la méthode forte semblait préférable aux autorités. Mais comment ne pas être sceptique face à l’inefficacité de beaucoup des préconisations, thérapeutiques entre autres, imposées par l’État ? L’auteur affirme que « au moins sous l’Ancien Régime, la population n’a guère eu à se féliciter de l’action de l’État » (p. 221).

120

Pourquoi, alors, ne pas tenter de sauver une bête plutôt que de la laisser à l’abattage ? Tout le débat est là : prévenir ou guérir ? (troisième partie). Maladie sans racine en Europe occidentale, la peste bovine n’a pas de pharmacopée traditionnelle, ni, donc, de croyance magique ; son traitement emprunte à l’ensemble des pratiques et croyances du temps. Mais les remèdes appliqués aux hommes sont souvent trop onéreux pour le bétail : des substitutions de drogues s’opèrent dans les recettes dont la plupart se basent sur les similarités supposées entre peste bovine et variole humaine. Mais la saignée, la pose d’un séton, la cautérisation ne sont pas oubliées ; pas plus que l’antimoine, le camphre, la corne de cerf, la poudre de vipère, le blanc de baleine, le mercure, le pétrole dont François Vallat nous régale ! Mais le champ des possibles est infini en ce domaine, alors que l’efficacité est nulle : les pouvoirs publics imposent des recettes officielles mais restent attentifs à toute rumeur sur des produits qui auraient montré une quelconque efficacité. Les traitements populaires trouvent ainsi un écho… qui les dévoile à l’historien. C’est le même lot de médicaments et de pratiques qui est utilisé jusqu’à l’épidémie de 1870-1872. Des méthodes prophylactiques de toute nature (dont les prières publiques), censées préserver de la maladie, ont autant de succès populaire et savant, et aussi peu d’efficacité. Elles entretiennent même une dangereuse illusion : pourquoi se contraindre avec la police sanitaire si quelques moyens sauvegardent le bétail ? François Vallat conclut que « les procédés fondamentaux de traitement n’ont pas plus changé depuis 1712 que leur cruelle inefficacité » (p. 269). C’est une autre voie qui allait réussir, celle conduisant à la vaccination (chap. 8). Là encore, c’est l’assimilation entre la petite vérole et la peste bovine qui conduit à expérimenter l’inoculation sur les animaux. La variolisation humaine est pratique courante dans l’Angleterre du milieu du xviiie siècle : c’est là que s’opère le transfert de la technique sur les bœufs, la Hollande et le Danemark étant aussi à la pointe. Dans ces deux derniers pays, des essais rationnels, appuyés sur des protocoles rigoureux, sont réalisés. En France, l’évolution est bloquée par Félix Vicq d’Azir qui, en 1775, proscrit l’inoculation : expert mandaté par l’État, son opinion est reprise par Turgot. Claude Bourgelat, dans le même temps, est tout aussi affirmatif sans le moindre argument expérimental. C’est donc ailleurs que se font les progrès. L’inoculation est généralisée au Danemark et dans certaines des Provinces-Unies de la seconde moitié du xviiie siècle quand elle reste proscrite en France. Plus : à Alfort, temple de la vétérinaire officielle française, l’anticontagionisme triomphe.

121

En conclusion, François Vallat revient sur le rôle des experts auprès des politiques. Les six épisodes pesteux que connaît la France construisent progressivement une réglementation efficace mais « cette évolution doit tout au pragmatisme et à l’empirisme. Elle s’est faite en opposition aux idées médicales contemporaines qui se sont comportées comme autant d’obstacles » (p. 299).

122

Éric Fabre

Serge Wolikow et Olivier Jacquet (dir.), Territoires et terroirs du vin du xviiie au xxie siècles. Approche internationale d’une construction historique, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2011, 448 p., 25 €

123

Dirigé par Serge Wolikow et Olivier Jacquet, le livre Territoires et terroirs du vin du xviiie au xxie siècles rassemble une vingtaine de contributions de plus de quarante auteurs, dont certaines ont été présentées lors du colloque « De Jules Guyot à Robert Parker : 150 ans de construction des territoires du vin » tenu à Dijon en novembre 2008. L’ouvrage intègre ainsi la réflexion menée depuis une dizaine d’années par l’Université de Bourgogne. Tous les intervenants sont des spécialistes nationaux et internationaux du territoire viticole et ils offrent à cette réflexion une ampleur territoriale inédite. Le recueil fait appel à des horizons disciplinaires variés : historiens, géographes, sociologues, œnologues, juristes, linguistes, économistes, ingénieurs, spécialistes du marketing… Ce dialogue interdisciplinaire constitue le pari réussi de l’ouvrage.

124

Serge Wolikow et Olivier Jacquet orchestrent un riche débat autour du terme partout discuté aujourd’hui de terroir et l’enrichissent en menant une analyse sur le temps long, du xviiie au xxie siècles. Ils sont partis du constat selon lequel, en France comme à l’étranger, le monde scientifique et le monde vitivinicole mettaient souvent cette notion en exergue. L’affirmation d’un lien fort entre un territoire donné et la qualité d’un produit tel que le vin est une acception largement partagée. La réflexion ici initiée participe donc à un questionnement plus général sur la qualité et l’origine des produits de consommation, et notamment du vin. Aujourd’hui, le terme de terroir se révèle très polysémique, car il désigne tout autant les qualités d’un milieu naturel favorable que les conditions socioculturelles liées à ce même environnement. Pour Serge Wolikow, il faut réinterroger le lien entre la donne physique et les conditions sociales dans l’élaboration du vin. Or, il s’avère difficile de penser en même temps l’évolution de l’économie vitivinicole, les pratiques politiques et juridiques avec les discours qui leur sont associés. C’est pourquoi, la combinaison de savoirs disciplinaires variés est utile pour comprendre la construction territoriale qu’est le terroir. D’une part, il faut revenir sur le temps de l’organisation des territoires viticoles et de la construction des normes juridiques et commerciales qui y sont attachées. D’autre part, les enjeux socioéconomiques du terroir vitivinicole sont un facteur d’explication déterminant, car le terroir participe de la montée des marques dans l’identification des produits. Il ne faut pas, non plus, négliger l’importance de la collectivité humaine qui en est le fondement, au même titre que les données physiques. Ceci permet de s’interroger sur la place du temps historique dans l’existence d’un terroir et la question revêt d’autant plus d’actualité que se développent des vignobles partout dans le monde qui n’ont pas l’ancienneté des vignobles européens. C’est d’ailleurs pour contourner ce problème que la définition du terroir proposée par l’oiv en 2010 exclut toute référence historique : seuls comptent l’espace et les pratiques associées. Elle se révèle ainsi en contradiction avec celles de l’inra et de l’inao de 2005 qui intègrent la dimension historique. Cette dernière définition apparaît, pour les auteurs, stéréotypée et « fondée sur l’évidence de l’ancienneté séculaire », mais elle ne permet pas de rendre compte de la modernité et de l’émergence récente des terroirs. L’ouvrage de Serge Wolikow et d’Olivier Jacquet tente d’apporter des réponses à ces questions. En effet, en se référant aux travaux fondateurs de Roger Dion sur le terroir dans les années 1950, à ceux d’éthologie et de sociologie et, depuis les années 1980-1990, aux approches historiques fines, on peut mettre en exergue l’importance des acteurs en tous genres (et pas seulement les vignerons), des enjeux locaux et encore des réseaux impliqués dans la construction des terroirs. La démarche collective de l’ouvrage s’appuie donc sur ces interrogations et premiers constats.

125

Le livre est organisé en quatre grands chapitres. Le premier d’entre eux offre des regards descriptifs sur des vignobles français aussi divers que ceux de la Marne, de la Bourgogne ou du Bordelais, mais une place est également accordée aux vignobles moins connus comme celui de Roumanie pour lequel le prisme d’appréhension choisi est celui de la littérature roumaine. Vient ensuite un deuxième temps consacré à la construction des territoires par les normes juridiques et commerciales. Là encore, les problématiques et les horizons géographiques sont variés. Ils vont de l’évocation de la loi du 6 mai 1919 relative à la protection des appellations d’origine à celle du cadastre et de son utilité pour raconter l’histoire du vignoble avec l’exemple bourguignon, en passant par les querelles juridiques houleuses liées au Champagne. Ce chapitre englobe aussi toute une réflexion culturelle autour du vin, car il permet de montrer combien le développement de la vitiviniculture est profondément attaché aux sociétés qui l’animent. Ainsi, au Chili l’essor viticole plutôt récent est lié à la volonté d’afficher une parenté culturelle avec l’Europe. De même, le vin de la Rioja a, jusqu’à une époque très récente, puisé une partie de ses techniques dans le Bordelais, en revendiquant cette proximité pour améliorer son image de marque. De manière plus générale, la réflexion menée ici s’arrête sur la question des paysages, qui disent beaucoup de la société qui les façonne, surtout lorsqu’il s’agit de mises en scènes paysagères viticoles qui veulent faire passer une idée, une sensation visuelle et une ambiance. Elles aussi participent à la construction territoriale des régions de vignobles. Elles sont des agents de marketing territorial et d’œnotourisme dans la mesure où elles servent à attirer les touristes et à canaliser leurs flux. Dans une troisième partie, l’ouvrage permet de faire le point sur le processus d’institutionnalisation des territoires en faisant appel à des exemples français (Languedoc, Bordelais, Bourgogne) mais aussi italien et catalan. Il apparaît ainsi qu’en France, le terroir-appellation d’origine constitue une exception socioculturelle. Nature et culture ont donné naissance à une diversité de cépages, de paysages, de vins et de filières viticoles. Beaucoup veulent aujourd’hui protéger cette originalité pour faire face aux tendances uniformisatrices inspirées par l’économie-monde. Certains considèrent que le terroir n’est plus exactement l’agro-terroir mais surtout le territoire du vin : il permet de faire partie des puissances mondiales du commerce du vin, tout en gardant une identité recherchée par les consommateurs. Ces contributions mettent l’accent sur les potentialités et les ressources à attendre d’une synergie des relations économiques et institutionnelles, des professionnels et entrepreneurs locaux avec les organismes publics pour développer les activités viticoles et définir des territoires du vin. Il apparaît, à la lecture des divers exemples, que c’est aux organismes et offices régionaux que revient la mission d’arbitrer les conflits et d’obtenir la cohésion entre les actions des particuliers et les actions publiques. Enfin, le dernier chapitre du livre fait le point sur les problématiques actuelles du terroir. Il est notamment ponctué par une étude originale et riche d’intérêt sur le terroir dans les systèmes d’appellation des pays émergents du monde viticole que sont l’Australie, le Canada, les États-Unis et la Nouvelle-Zélande. Il apparaît alors que la notion de terroir telle qu’elle est définie en France ne correspond pas vraiment aux vins de dénomination d’origine de ces contrées. Toutefois, les producteurs de ce nouveau monde viticole sont de plus en plus investis dans la qualité de la production et dans la reconnaissance de leur travail sous une dénomination d’origine. Certains pays ont d’ailleurs commencé à développer des systèmes d’appellation, ils sont en phase de création de leurs terroirs. Tous les éléments constitutifs sont réunis : le milieu physique, toujours exceptionnel et original, les usages actuels revendiqués. L’ensemble des intervenants montrent qu’aujourd’hui les terroirs vitivinicoles sont devenus l’objet d’enjeux économiques dans le cadre de la mise en valeur des espaces et dans le respect des équilibres entre les différents utilisateurs de l’espace : agriculture, habitat, industrie, commerce, protection de la nature.

126

Les communications sont dans l’ensemble bien présentées d’un point de vue formel, mais on peut cependant regretter le manque d’uniformité qui prévaut pour la bibliographie et pour les notes de bas de pages. En outre, l’iconographie est déficiente : certaines cartes ont été trop réduites et se révèlent difficiles à lire. Or, la cartographie représente un moyen déterminant de compréhension des questions étudiées. Malgré ces quelques réserves, cette réflexion sur le terroir, sa construction et sa définition revêt un grand intérêt, tant par sa dimension pluridisciplinaire que par l’étude du temps long.

127

Stéphanie Lachaud

Richard Bousiges, Sur les Traces d’une famille de paysans cévenols au xviiie siècle, Sarrebruck, Éditions Universitaires Européennes, 2012, 435 p., 98 €

128

L’ouvrage que présente Richard Bousiges est la publication d’une thèse de doctorat d’histoire soutenue en 2006 à l’Université de Poitiers. C’est à ce titre que l’on doit en rendre compte. Pourquoi une telle phrase ? Son apparente banalité cache le véritable problème. On a en effet du mal à croire qu’il s’agit bien là d’une thèse. Non pas du fait d’une quelconque médiocrité d’écriture : le texte est remarquablement clair, dans le fond comme dans la forme (on n’en dira pas autant des annexes dont la plupart sont illisibles, au sens premier). Ce qui choque est plutôt l’absence complète de problématisation, de démarque qui interrogerait les archives. Que veut être l’apport académique de cet écrit ? Quel point apparemment acquis par l’historiographie, ou qui resterait un point aveugle, prétend-il reprendre ? De quoi propose-t-il l’examen ? L’introduction n’en dit rien. Elle tente une justification de l’intérêt de démarches généalogiques – qui ne peuvent en elles-mêmes être niées –, liant « actes de généalogie » et « vie quotidienne ». De ce niveau de l’intime, de l’entre soi, l’auteur passe à un autre. Bien sûr que le « dépouillement systématique des registres paroissiaux et d’état civil a donné un essor considérable à la démographie historique ». Le problème est que ce travail, en ne se situant ni au premier niveau, celui de la famille, ni à celui d’une société perçue dans son ensemble – même à une échelle spatiale qui serait locale, par exemple celle du village – ne se situe nulle part. Est-il utile de préciser qu’il n’articule pas les niveaux possibles d’approche d’une question qui n’est jamais formalisée ? Le zoom est bloqué en un point de la crémaillère qui n’offre pas de champ pertinent à l’observation. Un entre-deux inconfortable pour le lecteur, peut-être aussi pour l’auteur qui se voit contraint à développer une rhétorique que la plupart des chapitres reproduisent dans sa structure. La première partie de chacun d’eux aborde tel ou tel point à partir d’une bibliographie très souvent superficielle, puis l’auteur, qui n’a dans son corpus que peu de cas, ne peut que confirmer ce que l’historiographie connaît. Un exemple : celui de la discussion du calendrier des mariages (p. 59) : la théorie est affirmée à partir de la bibliographie ; suit une « illustration » basée sur à peine une centaine de cas relevés en un seul lieu. Voilà des éléments structurels qui n’intéressent peut-être pas particulièrement l’auteur. Sautons alors à la question de l’identité religieuse, si prenante en ces Cévennes qui articulent Réforme et Catholicisme. Très classiquement, l’auteur cherche dans la formulation des contrats de mariage et des testaments des indices du choix religieux (p. 200-205). Là encore, une bibliographie du thème est convoquée puis apparaissent quelques cas qui ne peuvent faire autre chose qu’illustrer. Et on sait bien que tout est possible dans un échantillon d’hommes ; comment s’étonner que les cas mis en avant soient conformes au modèle historiographique ? L’approche quantitative brute, nue, ne fait pas apparaître la figure de l’humain mais elle est statistiquement valide. À l’opposé, l’approche micro-historique (nous n’employons à dessein cette expression pour aller au-delà de la seule microstoria académique) pénètre l’humain, sonde son cœur et ses reins. Entre les deux, comment faire ? Certainement en juxtaposant des échelles d’observation, en choisissant successivement plusieurs ampleurs du temps qui soient adaptées à celles de l’espace. Certainement pas en raccordant artificiellement l’une à l’autre par le jeu de cas illustratifs.

129

Revenons maintenant à quelques points du contenu technique de l’ouvrage, l’histoire d’une famille de paysans des Cévennes au xviiie siècle, que l’auteur appréhende à plusieurs niveaux. D’abord celui de la famille elle-même (première partie), puis celle de son contexte économique (2e partie) et humain (3e partie). Une rupture apparaît, au milieu du xviiie siècle, lorsque décèdent à la fois le père et le grand père du jeune Maurice Bousiges qui n’a pas encore dix ans. La lente mais sûre ascension sociale de la famille est cassée : la vie de Maurice consistera, à force d’emprunts et de dettes, à tenter de reconstituer le patrimoine familial éclaté. Car la famille est ici celle du père, et le décès non géré, non prévu par le choix d’un héritier, dès le mariage de celui-ci, disperse les biens entre les enfants qui ont droit, dans ce contexte particulier, à une égale portion du patrimoine. Cette vie se déroule dans la Cévenne austère des châtaigniers. Ils marquent le paysage, mais aussi le bâti et l’économie. Le bâti car la maison paysanne dispose d’un séchoir ; l’économie car la rente et l’impôt sont souvent payés en châtaignes séchées dès la récolte. Le pays est pauvre et la pluriactivité répandue. Les activités de complément se basent surtout sur la sériciculture et l’extraction minière. À ce propos, l’auteur raconte comment le territoire est profondément modifié, même dans sa composante strictement administrative, par l’émergence en quelques années, autour du milieu du xxe siècle, de véritables villes champignons. Des hameaux microscopiques grandissent tellement qu’ils deviennent des communes à part entière, obligeant des amputations successives de territoires communaux voisins ! Face à de tels changements, dont le moteur est la mise en exploitation rationnelle de ressources du sous-sol, on a envie de demander à l’auteur d’où viennent les hommes surnuméraires. Sont-ils seuls ou en famille ? Comment les marchés se réorganisent-ils pour les approvisionner ? Est-ce un stimulant de la modernisation agricole locale ? En un mot, comment se construit et fonctionne cette nouvelle société industrielle au cœur d’un rural profond ?

130

Voilà une analyse qui aurait pu enrichir le simple récit d’une dynamique familiale perçue sur un micro-terroir pauvre en archives, le mettre en balance. L’exemple de Maurice Bousiges montre la force de la contingence, du hasard sur la vie individuelle. Celui de la ville champignon illustre, à l’autre bout de l’échelle de l’individualisation du regard, le caractère aveugle du développement : qu’un homme n’y participe pas, il s’en trouvera dix autres pour se lancer dans l’aventure. Entre les deux, l’articulation est délicate : est-ce bien la somme de la vie de chacun sur son lopin qui fait le tout du territoire ? On voit que, si ce livre nous a profondément déçu par la faiblesse de son apport scientifique, il fait néanmoins émerger des réflexions qui, peut-être méritent d’être partagées. C’est pour cela qu’il trouve une (petite) place dans les colonnes d’Histoire et Sociétés Rurales.

131

Éric Fabre

Daniel Vallauri, Audrey Grel, Évelyne Granier et Jean-Luc Dupouey, Les Forêts de Cassini. Analyse quantitative et comparaison avec les forêts actuelles. Rapport wwf/inra, Marseille, 2012, 64 p., + cd

132

La digitalisation et le géo-référencement des cartes anciennes offrent des opportunités de recherches inédites couplant approches quantitatives, spatiales et temporelles. Elles permettent des rapprochements entre des disciplines qui avaient peu à faire ensemble il y a à peine une génération ou même étaient balbutiantes, par exemple l’écologie historique, l’histoire du paysage et encore des travaux conduits sur la thématique des vieilles forêts, des cœurs de massif, ce qui relève d’une entrée pourtant fort pertinente pour croiser les effets des modifications climatiques et le degré de biodiversité des sylvosystèmes (approche conservatoire de la nature).

133

Les 181 feuilles établies par la dynastie des Cassini ont été levées entre 1745 et 1790 mais l’essentiel (83 %) fut réalisé entre 1754 et 1778. Désormais géo-localisées à partir d’un essaimage de 650 points d’amer (p. 20), elles donnent pour résultat un taux de boisement estimé à 13 %, soit une couverture de 7,1 millions d’hectares. Cette couverture déborde sur la frontière du Nord-Est mais exclut la Corse, Nice et la Savoie et ignore aussi les petits bois d’une surface inférieure à cinq hectares. La vectorisation de ces surfaces offre un vaste champ de possibilités pour remonter le fil du temps, ce qui pourra bientôt se faire en continu quand d’autres supports seront traités et disponibles ; entre autre la diffusion de la vectorisation de la carte d’état-major. Avec ce travail, nous possédons déjà des données qui contredisent des assertions véhiculées sans validation et qui avait tendance à noircir le recul des bois. Nous disposons d’une image plus précise que par le passé des forêts françaises à la fois dynamiques et résilientes, étudiées dans la phase de reflux qui précède la transition forestière (A. S. Mather) poursuivie jusqu’à aujourd’hui. Les répercussions associées à l’utilisation du sig offrent des possibilités immenses et intenses de recherches pluridisciplinaires, partagées et encore des traductions quantitatives désormais engagées dans un stade de maturité et de lisibilité. Elles sont pleines d’audace et renouent avec les tentatives très anciennes et restées sans suite. À l’aube de la Révolution, il s’agit des efforts prodigués par D. A. Tellès d’Acosta et d’Arthur Young pour oser tenter une estimation de la surface forestière à partir des dites cartes. Les manipulations récentes nous autorisent à dresser une foule de cartes principalement pertinentes à l’échelle du département et de la région. Dans le même temps, il faut déplorer que nos attentes au niveau du massif soient encore insatisfaites si l’on passe par cette méthode.

134

La plaquette produite est accompagnée d’un cd qui fournit huit annexes en version pdf, jpg et xls, des outils de travail mis à disposition pour qui s’intéresse aux forêts sur le temps long, lent et parfois rompu, établi sur plus de 250 ans, supérieur à celui qui est requis pour récolter le chêne longtemps resté arbre-roi de nos forêts. À cela s’ajoute une bibliographie sélective de 65 titres. Ce travail est une recherche d’équipe. Il pose plus de questions pertinentes qu’il n’aboutit à des réponses qui seront solutionnées en poursuivant dans ce sillon de recherche, en envisageant des comparaisons, en particulier avec les attentes exprimées grâce au renouveau de l’outil que représente la carte d’état-major.

135

Un chapitre fournit des renseignements techniques sur la méthode de digitalisation retenue, la constitution des couches forestières, les difficultés rencontrées pour interpréter, arbitrer les tracés des lisières, prendre en compte la typologie des 18 figurés forestiers retenus par les Cassini et y ajouter les figurés des espaces flous, des trouées. Ce préalable amène à dresser un appareil critique de la carte, en reportant les remarques anciennement formulées (d’A. Young à M. Devèze) et encore les erreurs de positionnement constatées. La démonstration est validée par des comparaisons. Celle faite avec le cadastre d’Alsace établi entre 1760 et 1764 désigne des concordances sur la localisation des massifs mais révèle une évaluation forestière inférieure de 11 % sur Cassini. Le travail comparatif fait avec le cadastre de la généralité de Paris (1776-1791) a permis d’échantillonner 314 communes et montre un écart dans le taux de boisement qui peut s’expliquer par un décalage d’une génération entre les deux cartes, en un temps où la faim de terre pouvait s’exprimer avec véhémence. D’autres comparaisons sont également tentées avec la carte de Guyenne et l’atlas de Trudaine.

136

Comparer Cassini et nos actuelles couvertures forestières déclinées sous sept formes invitait à mobiliser les données de Corine Land Cover (clc) et celles de l’ifn (Inventaire forestier national), avec validation démonstrative appliquée au département du Var. Pour aller de Cassini à l’actuel, il fallut dresser une couche transitoire déclinée autour de quatre cas envisagés : des noyaux boisés anciens systématiquement sous-estimés suite aux erreurs des Cassini réduite de moitié grâce au géo-référencement, des terrains actuellement déboisés, des surfaces boisées qui ne l’étaient pas, enfin des surfaces toujours demeurées déboisées.

137

Ces préliminaires permettent de dresser une carte forestière sous Cassini (p. 39), carte inédite et synthétique qui présente 6,6 millions d’hectares, soit un taux de boisement de 12,6 %. Ce résultat conduit à réviser nos approches sur le rythme du recul forestier qui aurait été arrêté ou freiné entre 1750 et 1830. De plus, ce constat est à nuancer en différenciant France septentrionale et méridionale. C’est dans cette dernière que les écarts sont les plus élevés, ce qui peut aussi s’expliquer par l’entrée ou l’exclusion des espaces flous et dégradés dans la comptabilité des surfaces (carte p. 41).

138

Les forêts de Cassini forment pour l’essentiel les noyaux de nos massifs et se distinguent des surfaces jeunes surtout fort étendues sur ce qui a été appelé la diagonale du vide (carte p. 47). Derrière ce constat, les auteurs valident quantité de déclinaisons régionales. Celles-ci prouvent la diversité des scénarios suivis. Ainsi, en Limousin, les noyaux anciens ne représentent que 2,5 % de l’actuelle couverture boisée (35 % contre 6 % à l’époque de Cassini). À l’inverse, en Lorraine, ces noyaux concernent 59 % des actuelles forêts. Ces vieilles forêts sont de beaux et pertinents objets de recherche. Elles sont fréquemment identifiées par un classement en znieff, avec une reconnaissance de la biodiversité liée à l’ancienneté. Elles bénéficient souvent d’un statut de protection pouvant aller jusqu’à la rbi (réserve biologique intégrale) qui laisse la forêt à sa propre dynamique interne. Derrière ces constats se profilent d’intéressantes pistes de recherche, en particulier sur les associations entre ancienneté, fertilité des sols et stations forestières. Croiser les couches sig évoquées et les données de clc va créer de la tribune pluridisciplinaire renouvelée, faire naître de nouveaux dialogues trans-forestiers, en particulier quand ces recherches de pointe mûriront et seront partagées à propos des biodiversités ordinaires et exceptionnelles, des espèces indicatrices, de la maturité et de l’indigénat des peuplements, des architectures des peuplements. Bref, ainsi progressera l’écologie historique en lien avec les questions sylvicoles actuelles. Il s’agira en particulier d’identifier des zones clés d’adaptation aux modifications climatiques en cours et de faire un lien entre noyaux anciens et ibp (indice de biodiversité potentielle). Pour synthétiser, ce travail ouvre un large champ de questions méthodologiques, écologiques, historiques et apporte un éclairage novateur sur les cycles longs forestiers de capitalisation des bois.

139

Jean-Pierre Husson

Jean-Pierre Delhoume, Les Campagnes limousines au xviiie siècle. Une spécialisation bovine en pays de petite culture, Limoges, pulim, 2009, 455 p., 30 €

140

Passionné par l’histoire locale du Limousin, Jean-Pierre Delhoume a d’abord effectué ses recherches seul, avant de rencontrer Michel Cassan, professeur d’histoire moderne de l’Université de Limoges, chercheur au cerhilim. Cette rencontre a conduit à l’inscription de ces recherches dans le cadre d’une thèse, soutenue en décembre 2007, et dont l’ouvrage présenté ici constitue la publication attendue.

141

Après un article important, « L’élevage bovin en Limousin au xviiie siècle. Des bœufs gras pour Paris », paru dans Histoire et Sociétés Rurales, n° 22, en 2004, il s’agit pour l’auteur, au-delà de recherches locales, de présenter et de corriger, à partir d’une étude historiographie, les préjugés relatifs à la province, à ses habitants, à ses activités économiques, pendant l’époque moderne. Contre une représentation négative largement diffusée par les physiocrates, puis par les historiens depuis le milieu du xixe siècle, Jean-Pierre Delhoume montre à quel point le Limousin n’est pas une contrée arriérée, ou en survie permanente, mais au contraire un pays qui se spécialise dans certaines productions, malgré certaines difficultés culturales, sachant tirer partie des réalités économiques du pays, des besoins de la capitale, en particulier pendant la période étudiée du xviiie siècle, à travers l’élevage bovin. Une étude approfondie et inédite des sources manuscrites vient largement étayer ce propos, à travers les baux à cheptel, états de fonds, contrats de métayage et comptabilités de marchands.

142

Jean-Pierre Delhoume ne se contente pas de présenter la spécialisation bovine et l’intérêt économique de cette activité pour la province. Il revient d’abord sur l’histoire rurale du Limousin, avec une analyse critique des sources historiennes et l’apport des recherches plus récentes, depuis les années 1970. Le propos vient préciser l’unité et la diversité géographique de la province, son histoire administrative, dans les grandes lignes, vers une Généralité de Limoges établie à la fin du xviie siècle. On change d’échelle, ensuite, pour une typologie complète des biens-fonds, avec des remarques sur leur répartition spatiale, avec des finages en illustration, qui montrent les variations importantes entre paroisses, mais encore avec le souci de différencier les différents secteurs du Limousin, sans oublier de comparer les chiffres avec ceux d’autres provinces, le Bas-Maine ou la Gâtine poitevine par exemple. Cette analyse est accompagnée d’une étude du parcellaire, en considérant les formes, les superficies, l’appartenance sociale, avec des corrélations intéressantes entre les différents points étudiés. Enfin, il s’agit de relever les évolutions, avec une tendance à l’augmentation des surfaces en herbe, au détriment des incultes, entre 1750 et 1789, là encore avec la perception de variations entre paroisses.

143

L’auteur s’intéresse ensuite à la propriété foncière des terres et à leur exploitation, au sein d’un régime seigneurial hérité du Moyen Âge, chez des propriétaires exploitants ou non-exploitants, avec une bourgeoisie majoritaire en termes de surfaces, suivie par la noblesse, puis la paysannerie qui regroupe plus de 60 % du nombre de propriétaires, pour près du quart des surfaces, avec à ce niveau des variations importantes d’une paroisse à l’autre, de 3 % à plus de 50 % des terres.

144

Concernant les exploitations, on distingue les « métairies » et « borderies », selon qu’il y a présence, ou non, d’un train de labour, avec une définition différente pour ces termes en Limousin par rapport aux autres provinces françaises. On observe une forte proportion d’exploitations complètes, du premier type, avec ensuite une analyse très fine du rapport entre superficies et statut social, avec une limite à 20 ha pour les propriétaires « paysans ». On étudie aussi le contenu de ces exploitations, avec une part d’inculte qui augmente avec la superficie, en proportion, au détriment des cultures. Enfin, pour les exploitations complètes, l’auteur présente des statistiques précieuses en termes d’équipement, d’une part en cheptel mort, d’autre part en cheptel vif, là encore en distinguant les propriétés paysannes des non-paysannes, d’après les états des fonds. Ce tableau lié à la gestion des terres est accompagné d’un tour d’horizon des modes de faire-valoir, direct pour la plupart des paysans propriétaires, fermage et métayage pour les autres.

145

Avant d’aborder la spécialisation bovine, un chapitre est consacré aux productions agricoles, en seigle, châtaignes, sarrasin et raves, principalement, dans un assolement biennal avec jachère, avec des précisions sur les cultures intermittentes et les différentes façons culturales, dans un souci local de s’adapter à un rendement faible, mais encore de procurer une alimentation substantielle aux bestiaux, en complément des herbages, dans une activité d’élevage essentielle.

146

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’élevage. L’auteur revient d’abord sur les conditions propices à cette activité, avec une production d’herbe appréciée, de par la qualité du sol et la pluviosité. Plusieurs sources des xvie et xviie siècles viennent attester l’orientation commerçante de l’élevage, en particulier des bovins dont la majorité est de robe rouge, et dont la réputation n’est pas brillante dans les textes. Pour mieux comprendre cette activité, on laisse de côté les états de fonds pour étudier en détail les baux à cheptel dans deux zones du Haut Limousin, autour d’Aixe et de Saint-Léonard-de-Noblat, avec par ailleurs des sondages qui permettent de soutenir quelques traits communs à l’ensemble du Limousin. Il s’agit d’analyser l’origine sociale des bailleurs et preneurs, en majorité non-paysans, mais encore de calculer, d’après ces baux, le rendement de l’élevage, pour des revenus toujours intéressants, en particulier sur les bovins, plus spécifiquement sur les vaches dont les productions sont régulières et profitables. Il s’avère que ces profits augmentent au cours du xviiie siècle, avec un marché qui est en pleine croissance. Mais l’auteur prend soin d’aborder les risques liés aux maladies, aux épizooties, en particulier lors de la peste des années 1740, avec une médecine vétérinaire qui se développe surtout par la suite, par exemple pendant l’intendance de Turgot et la brève existence d’une ?cole vétérinaire à Limoges (1766-1768), avant la grande épizootie de 1774-1775 et des mesures prises alors qui semblent efficaces pour la province. Mais les risques sont aussi liés aux mauvaises récoltes, à cause de pluies trop abondantes ou de sécheresses, sans oublier certaines attaques de loups, avec plusieurs cas relevés à la fin du xviie siècle.

147

Dans les deux derniers chapitres de l’ouvrage, Jean-Pierre Delhoume se penche plus spécifiquement sur l’élevage bovin, élevage dominant, en croissance au cours du xviiie siècle, en particulier dans les dernières décennies avec le développement du couchage en herbe, mais sans prairies artificielles importantes dans cette province. Les prés de fauche, entourés de haies, irrigués grâce à des « pêcheries » que l’auteur trouve régulièrement mentionnées dans les archives, sont mis en défens au printemps. Ils permettent de nourrir les bestiaux pendant l’hiver, tandis que les pacages arrivent en complément pour la pâture, là encore avec des qualités très variées, observées en partie grâce aux archives de l’Intendance, puis de la préfecture.

148

On aborde enfin l’organisation d’une spécialisation bovine dans l’espace national, pour l’approvisionnement de la capitale, en complémentarité avec la Normandie, sur l’année, le Limousin spécialisé dans l’engraissement à l’étable, fournissant Paris de décembre à mai tandis que la Normandie, avec ses herbages, fournit le marché de la capitale de juin à décembre. L’étude des livres de compte de marchands permet à l’auteur de mieux rendre compte de cette activité économique restée longtemps mal considérée par les auteurs agronomes et par les auteurs locaux, alors que la demande croissante de viande depuis Paris est bien perçue par les éleveurs, une opportunité non négligeable pour la province, qui se fournit en bœufs auprès des provinces proches afin de les engraisser pour Paris. On observe une multitude d’éleveurs, précise l’auteur, loin de la concentration normande qui se développe autour des marchands herbagers normands. Au départ de nombreuses foires, en particulier pendant l’hiver, les marchands de bestiaux qui se font les intermédiaires entre les éleveurs locaux et les marchés de Sceaux et de Poissy distants de 320 à 470 km. Deux sociétés sont observées de près, la société Constant-Vernon-Carré, autour de Saint-Léonard, et la société Baudrat-Bertrand, installé en Berry, en outre des précisions sur la progression des bestiaux vers Paris, tout cela d’après les livres de comptes.

149

On apprécie le souci constant de préciser les sources à travers des tableaux et graphiques clairs, à travers des cartes nombreuses, avec quelques finages reproduits en couleur, et une bibliographie de 18 pages pour la seule province limousine. L’ouvrage forme à la fois une synthèse enrichie sur l’agriculture du Limousin au xviiie siècle et une étude nouvelle sur la place et le développement de l’élevage dans cette province, pendant la même période.

150

Florian Reynaud

Alain Laberge (avec la collaboration de Jacques Mathieu et Lina Gouger), Portraits de campagnes. La formation du monde rural laurentien au xviiie siècle, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. « Atlas historique du Québec », 2010, 162 p. [livre électronique]

152

L’Atlas historique dirigé par Alain Laberge, professeur au département d’histoire de l’Université Laval (Québec), constitue le 8e volume de la collection « Atlas historique du Québec », un projet de géographie-historique issu des travaux pionniers de Serge Courville et Normand Séguin. Cette vaste entreprise, dont la publication s’est amorcée au milieu de la décennie 1990, est le fruit du travail des chercheurs du Centre interuniversitaire d’études québécoises (coeq) à Québec et à Trois-Rivières. Sans contredit, Portraits de campagnes. La formation du monde rural laurentien au xviiie siècle, édité dans un format électronique, représente l’incursion la plus complète de cette série dans le domaine de l’histoire rurale.

153

L’atlas s’inscrit dans le prolongement des travaux d’exploitation systématique des aveux et dénombrements du régime français menés par les professeurs Laberge et Mathieu. Cette recherche remontant aux années 1980 a d’abord donné lieu à la publication complète de la source dès 1991. L’occupation des terres dans la vallée du Saint-Laurent. Les aveux et dénombrements 1723-1745 (édité chez Septentrion) est maintenant un ouvrage de référence d’une grande utilité pour les chercheurs et les généalogistes. Toutefois, après toutes ces années, il manquait encore une véritable analyse et un outil plus convivial pour présenter les résultats de cette vaste enquête ; c’est à cette lacune que vient remédier l’atlas édité en 2010 par les Presses de l’Université Laval. Les données cartographiées et schématisées dans Portraits de campagne proviennent des aveux et dénombrements réalisés dans la colonie laurentienne entre 1723 et 1745 à la demande expresse des autorités françaises pour connaître précisément l’état de la colonisation au tournant du xviiie siècle. Ils donnent un portrait global des quelque 177 seigneuries qui couvrent alors le territoire colonial. La réalisation de ces aveux est essentiellement concentrée entre 1723 et 1725. Le Portrait que dresse Alain Laberge peut être, en quelque sorte, considéré comme un instantané du monde rural laurentien vers 1725. Comme le rappelle d’entrée de jeu l’auteur, cette période constitue un moment privilégié pour observer le territoire seigneurial laurentien : une époque intermédiaire entre les temps pionniers du xviie siècle et la fin du régime français (1763).

154

L’atlas se divise en deux grandes parties (1. Paysage ; 2. Seigneurs et censitaires) de trois chapitres chacune. La première aborde le paysage seigneurial dans le Québec préindustriel. Un premier chapitre trace le portrait du territoire seigneurial rappelant l’exclusivité et l’antériorité de la seigneurie en sol canadien avant de décrire et cartographier l’évolution du rythme des concessions de seigneuries jusqu’en 1725. Le chapitre se poursuit par l’étude des mutations que connaît le territoire seigneurial. Enfin, est analysée la morphologie des fiefs laurentiens, révélant la diversité du territoire (formes, dimensions, etc.) et surtout l’adaptabilité du système aux voies d’eau. Les auteurs insistent aussi sur le caractère insulaire des fiefs laurentiens, révélant que 21 seigneuries sont des îles et que 37 autres incluent des îles ou îlets. Le chapitre deux (de loin le plus substantiel) s’emploie à caractériser l’occupation de ce territoire seigneurial dans un contexte de peuplement-colonisateur où le fief est d’abord un vaste domaine qui doit être mis en valeur. Si les concessions de seigneuries délimitent un « écoumène potentiel », Laberge montre que le rythme réel de l’occupation du sol et son intensité subissent l’influence de facteurs à la fois physiques, politiques et sociaux, expliquant la variation dans le temps et l’espace. L’une des forces de ce chapitre est de révéler, tableaux, cartes et graphiques à l’appui, que le territoire seigneurial est très faiblement occupé durant le premier quart du xviiie siècle, les parcelles véritablement défrichées et mises en valeur ne correspondant qu’à environ un sixième du territoire concédé, proportion variant considérablement d’une région à une autre. Si 78 % des seigneuries sont en cours de peuplement (quelques-unes sont déjà entièrement occupées, dont l’île d’Orléans près de Québec), 12 % ne le sont pas du tout et 6 % ne comptent qu’un domaine sur la seigneurie. Grâce aux aveux, A. Laberge dresse également un état du nombre de maisons (de pierre, de bois) rurales qui se dressent dans chacun des fiefs. La comparaison entre les cadres seigneuriaux et paroissiaux permet aussi de bien saisir les limites de l’écoumène laurentien à cette époque. Le chapitre 2 se termine par la description de la morphologie des censives. Ici, contrairement aux fiefs, A. Laberge évoque la « remarquable régularité ». Ce sont les censives, bien plus que les seigneuries, qui valent au cas québécois sa réputation d’une géométrie régulière bien caractéristique en forme de longs rectangles allongés avec une façade donnant sur un cours d’eau. Il termine cette section sur la dimension des censives, montrant encore la diversité des conditions initiales, ce qui fait écho aux constats de Christian Dessureault sur l’inégalitarisme paysan. Le dernier chapitre de la première partie s’emploie à caractériser les exploitations agricoles sur le territoire précédemment défini. La nature, le degré et les stratégies de mise en valeur sont tout aussi diverses que le territoire concédé. À l’instar des fiefs, dont seule une partie est acensée, les terres des censitaires ne sont, pour la plupart, que partiellement exploitées. Ce ne sont que 150 000 arpents qui sont soit en labours, soit en prairies, sur le million d’arpents total qui a été érigé dans la mouvance des fiefs laurentiens. L’auteur distingue ici les « vieilles » terres des fronts pionniers, là où les habitants luttent encore avec la forêt. C’est là l’un des principaux éléments de la différenciation des conditions paysannes dans ce nouveau monde, situation bien expliquée et étayée par les chiffres et la cartographie. Enfin, A. Laberge met l’accent sur les « banlieues » des principales villes coloniales qui forment alors, par la multiplication des parcelles et la création de « rangs » successifs, une zone d’intense développement. L’auteur termine ce chapitre (et la première partie) en évoquant brièvement les autres formes d’exploitation du territoire que laissent entrevoir les aveux : vergers, jardins et potagers, carrières, tanneries… Il rappelle cependant que ces descriptions dans les aveux, une source de type cadastral, ne peuvent être interprétées comme un relevé exhaustif de ces activités.

155

La seconde partie de l’atlas abandonne la dimension spatiale pour emprunter « une approche sociale du processus d’emprise au sol » (p. 75). En effet, la source dont émane cet ouvrage s’accompagne d’informations nominatives qui permettent de documenter les groupes et les individus en présence : seigneurs et censitaires. Le chapitre 4 dresse un portrait global de la propriété seigneuriale vers 1725. Celui-ci constitue une réelle contribution aux connaissances qui existent sur le groupe seigneurial. Les groupes sociaux détenteurs de fiefs sont illustrés dans les tableaux et représentés dans l’espace. Le nombre et le pourcentage de seigneuries (mais aussi la superficie de ces possessions) révèlent la pérennité outre-Atlantique des groupes privilégiés sous l’Ancien Régime : clergé et noblesse. Les données recueillies soulignent aussi la proportion non négligeable de seigneuries détenues par des marchands, mais surtout par des habitants (les paysans dans la langue canadienne du xviiie siècle), soit près de 20 % pour ce dernier groupe, rappelant que l’accès à la propriété seigneuriale est une facette du processus de mobilité sociale en Nouvelle-France. Alain Laberge précise ensuite par quelles modalités (concession, succession, achat…) les seigneuries ont été obtenues. Il s’intéresse plus précisément à quelques-unes des décisions qui peuvent affecter le contrôle de la propriété seigneuriale et fractionner soit le territoire lui-même, soit l’autorité seigneuriale : les arrière-fiefs et les partages successoraux. Il évoque également les enjeux de la propriété seigneuriale féminine, soulignant que des seigneuresses sont impliquées dans la gestion de près de la moitié des seigneuries. A. Laberge termine ce tour d’horizon par la question des ensembles seigneuriaux, c’est-à-dire la possession simultanée de plusieurs seigneuries par un même individu ou institution, un cas de figure très fréquent vers 1725. Le chapitre cinq permet de pousser l’analyse en cherchant à comprendre les interventions des seigneurs dans l’aménagement et le développement des fiefs, aspect qui est aussi documenté par la source. En premier lieu, il analyse la manifestation la plus concrète de l’intervention seigneuriale : le domaine. L’auteur rappelle que le seigneur bénéficie, en contexte colonisateur, d’un avantage de choix : celui de se doter avant tout le monde d’une terre avantageusement située. A. Laberge insiste d’ailleurs sur le caractère symbolique associé aux domaines, de loin les terres les mieux décrites dans les aveux. Il souligne que les terres domaniales sont les plus vastes exploitations agricoles dans le monde rural laurentien de cette époque. Le chapitre se poursuit, comme la source d’ailleurs, par la nomenclature de tous les bâtiments que comptent les seigneuries : maisons, moulins, églises, chapelles, presbytères… Quant aux mentions des droits seigneuriaux, assez systématiques dans les aveux pour ce qui est des cens et rentes, l’auteur s’en sert pour présenter un tableau de la nature des paiements (nature ou argent) et esquisser une estimation de la valeur des redevances théoriques par seigneurie. Enfin, le sixième et dernier chapitre porte sur les censitaires et la mise en valeur de leurs censives. Malgré le caractère nominatif de la source, la connaissance de ces acteurs est plus difficile, notamment en raison de l’homonymie. L’auteur présente d’abord un aspect méconnu du monde rural québécois préindustriel : les censitaires non paysans. Des nobles, des bourgeois de la ville et même le clergé comptent parmi les propriétaires de censives, complexifiant le portrait souvent simpliste du tandem seigneur/censitaire. L’élément central de ce dernier chapitre consiste en la possibilité de représenter dans l’espace les censives de la vallée du Saint-Laurent (nombreuses cartes) la superficie totale des parcelles exploitées vers 1725. A. Laberge propose une typologie des censives paysannes fondée sur le croisement de deux mentions : la présence de bâtiments et la superficie exploitée. Le tableau de la page 130 est particulièrement révélateur de la condition paysanne canadienne. Ainsi, à l’instar des seigneuries, les censives concédées ne sont pas pour autant mises en labours : bon nombre ne comptent aucun travail de défrichement. À l’inverse, un tout petit nombre de censives ont plus de 100 arpents en exploitation ; on les retrouve essentiellement dans les vieux terroirs qui en sont déjà à la troisième génération vers 1725. Le chapitre soulève plusieurs questions pertinentes, notamment celle de l’accaparement foncier et de la volonté de reproduction « à l’identique » par l’octroi de nouvelles terres dans le front pionnier. Mais, dans l’ensemble, Laberge insiste à juste sur la variabilité de la condition paysanne.

156

L’ouvrage, comme on l’attend d’un atlas, est richement illustré. L’iconographie est superbe et met en parallèle les cartes de l’époque et l’appareil cartographique très sophistiqué réalisé par le cieq. L’atlas est complété par une annexe qui explique le processus d’élaboration de ces cartes. À l’instar des autres ouvrages de la collection « Atlas historique du Québec », le produit est impeccable sur le plan de la forme. C’est pourquoi il est hautement déplorable que les Presses de l’Université Laval aient pris le parti de limiter l’édition au format électronique. Si le livre électronique devient d’usage répandu, il demeure peu habituel de ne pas du tout produire de format papier pour ce genre d’ouvrage. La consultation d’un atlas en format numérique constitue un exercice particulièrement difficile. Il est à souhaiter que l’éditeur procède à un tirage papier ; l’ouvrage pourrait ainsi gagner un autre lectorat, amoureux du papier glacé et amateur de « beaux livres ». Il y a fort à parier que ce choix, justifié par des fins économiques, ait fortement réduit la visibilité de cet ouvrage au Québec comme ailleurs. Sur le fond, il faut saluer la mise à jour bibliographique, malgré les nombreuses années qui se sont écoulées entre la fin du projet de recherche de Jacques Mathieu et Alain Laberge sur les aveux et dénombrements et la publication de l’ouvrage. L’atlas historique Portraits de campagne est un outil d’une grande qualité scientifique qui apporte non seulement un état des lieux de la propriété rurale au Canada dans le premier quart du xviiie siècle, mais également des pistes de recherche très stimulantes. On peut reprocher à ce livre d’être souvent descriptif (peut-il en être autrement vu la complexité de décrire l’expression des aveux et dénombrements dans l’espace ?) et de ne pas proposer de conclusion très étoffée. Il n’en demeure pas moins que l’atlas historique dirigé par Alain Laberge est dorénavant un incontournable pour quiconque s’intéresse à l’histoire seigneuriale et rurale du Québec préindustriel.

157

Benoît Grenier

Florence Bourillon et Nadine Vivier (dir.), La Mesure cadastrale. Estimer la valeur du foncier, Rennes, pur, 2012, 258 p., 20 €

158

Alors que la fiscalité fait aujourd’hui l’objet de toutes les attentions et que le cas de la Grèce, pays réputé sans cadastre, interpelle nos contemporains, un travail comme celui dirigé par Florence Bourillon et Nadine Vivier est des plus salutaires pour comprendre l’histoire des évaluations foncières et de l’impôt.

159

En France, le cadastre reste associé à Napoléon et au système métrique, il incarne la modernité d’un mécanisme fiscal enfin juste, équitable, rationnel, proportionnel à la richesse foncière de chacun. Mais la France n’est pas seule, d’autres nations ont expérimenté et adopté le principe du cadastre, parfois dès le xviiie siècle, plus souvent en suivant tardivement l’exemple français. Les communications rassemblées ici s’organisent en trois thèmes : expérimenter le cadastre et réformer la fiscalité en créant l’outil de prélèvement le plus rentable et le mieux accepté ; déterminer la valeur fiscale du sol en établissant un impôt de quotité parcellaire ; confronter le cadastre et la fiscalité à la réalité, c’est-à-dire au temps qui passe et aux structures agraires qui évoluent. Évaluer quantitativement et qualitativement le sol de manière scientifique est un des enjeux majeurs de l’entrée dans l’ère contemporaine. Bien vite, la théorie cède face à la pratique : les plans voulus précis se montrent imparfaits, les listes obsolètes, les valeurs dépassées, et il faut réviser les documents au fur et à mesure que les villes mangent les campagnes ou que les parcelles sont partagées entre héritiers, ou converties d’un type cultural vers un autre.

160

Ainsi A. M. Locatelli et Paolo Tedeschi présentent les premiers essais de cadastres lombards, remontant à la fin du xviiie siècle. Il faut trente ans de travail pour établir un impôt foncier non fraudé et équitable, garant de la paix sociale, léger et reposant sur une très large base. Les potentats locaux, nobles et ?glise, font frein, retors face à l’esprit des Lumières et vexés de voir le calcul de l’impôt leur échapper. À l’arrivée, le sol est mesuré, décrit et classé en catégories de valeur par des fonctionnaires allochtones. Un tel travail est validé pendant l’occupation napoléonienne et connaît ensuite des révisions tous les quarts de siècle. La Lombardie réussit précocement sa modernisation, favorisant l’investissement foncier, la modernisation de l’agriculture et les rentrées fiscales.

161

Autre exemple de volontarisme cadastral, l’Empire Ottoman se dote d’outils modernes dès le milieu du xixe siècle (Alp Yücel Kaya), avec comme objectif central d’abattre les privilèges fiscaux touchant les villes. Il faut donc évaluer le foncier urbain, avec toute la complexité que cela suppose, en luttant contre les résistances et des usages collectifs d’un autre âge. Au gré des différents changements gouvernementaux, les projets apparaissent et sont ajournés, entre 1840 et 1860, pour finalement aboutir à un cadastre général de l’empire, assise d’un impôt de quotité, individuel et proportionnel. Pourtant, malgré cet instrument d’une redoutable modernité, les tensions restent constantes, au fil des révisions, et ce jusqu’au début du xxe siècle. Traitant d’Istanbul, Y. Terzibasoglu montre l’aboutissement d’un processus qui a vu pendant un siècle l’?tat central s’opposer aux privilèges locaux, dans une démarche résolument européenne, fondée sur un appareil administratif fiable et une capitale qui montre l’exemple. Ainsi, de 1856 à 1874, six équipes d’ingénieurs-géomètres sillonnent la ville, mesurent, relèvent, subissent des pressions, et aboutissent opiniâtrement à un document viable. L’impôt n’en sera que plus juste et plus aisément encaissé, dans un empire où la propriété réelle, pleine et entière remplace définitivement le régime foncier féodal.

162

La Bosnie-Herzégovine (Ph. Gelez) quitte la sphère ottomane pour passer en 1878 sous autorité austro-hongroise. Ce rattachement est l’occasion d’adopter un nouveau cadastre, mais cela s’avère un demi-échec. Le cadastre est accepté comme outil foncier, mais le nouveau système d’imposition qui l’accompagne est rejeté, le nouveau pouvoir se montrant bien plus rigide et exigeant que l’administration turque. La responsabilité semble revenir à cette « tentaculaire » bureaucratie teutonne, coupée du terrain et qui se met à dos les élites provinciales. L’attentat de Sarajevo, en 1914, peut être alors interprété comme une ultime ruade revancharde contre l’?tat central austro-hongrois.

163

Enfin, R. Vallejo Pousada se penche sur le cas de l’Espagne, tardivement dotée d’un substitut de cadastre entre 1845 et 1900, faute d’avoir adopté le système napoléonien. La cartographie par masse de culture, compliquée et coûteuse, n’aboutit pas, alors que les révisions décennales n’apportent aucune optimisation. En 1940, à peine 50 % du territoire a été évalué correctement, car l’administration du pays maîtrise mal les statistiques et impose des taux trop forts, entraînant de très lourdes réticences, surtout chez les grands propriétaires.

164

Bruno Jaudon s’interroge sur la détermination fiscale en Languedoc, au temps des compoix, c’est-à-dire avant la Révolution. Dans le sud de la France la tradition du droit écrit romain est bien établie et, depuis le Moyen Âge, on dresse compoix, lièves et terriers. Pour le Languedoc, c’est une vingtaine de documents qui permettent de comprendre comment on inventoriait les biens et comment se calculait l’impôt juste, une taille bien répartie et donc bien encaissée. Par exemple, Agde dispose d’un registre de 1 900 pages des années 1720. Les listes, précises, permettent des comptes exhaustifs et des procédures juridiques irréprochables. Malheureusement, et c’est une infinie frustration pour l’historien, ces recueils ne s’accompagnent d’aucune carte.

165

?largissant la réflexion à toute la France, Fabrice Boudjaaba aborde la question du prix de la terre. Les services fiscaux modernes et contemporains veulent savoir la valeur « intrinsèque » de chaque parcelle de foncier, pour dresser cadastre, alors que la réalité du marché provient de la loi de l’offre et de la demande, issue de relations interpersonnelles. Parce qu’il est écrit – et relativement rarement révisé – le cadastre module le marché, en lissant les fluctuations des prix du sol. Marché et registre fiscal dialoguent, formant une sorte de compromis et permettant une bonne estimation de la valeur de la terre.

166

Florence Bourillon s’intéresse au Paris des années 1800, lorsque la ville révolutionnaire puis impériale adopte, péniblement, les usages nouveaux. Il faut dire que l’Ancien Régime avait offert à la capitale de nombreuses exemptions. La loi sur le cadastre de 1807 rompt avec des siècles de privilèges et d’usages spécifiques, imposant la rationalité au calcul des taxes foncières. On fait la moyenne des prix locatifs des biens sur dix ans, on révise annuellement le tout, et l’on décide d’une péréquation Paris-province, car Paris paie trop, donc trop mal. Peu à peu s’ébauche le cadastre, à partir du Plan Verniquet de 1785-1791, parcelle par parcelle… et des numéros permettent de repérer les maisons dans chaque rue.

167

W. Ronsijn nous fait découvrir le cas belge, qui hérite du système napoléonien adopté en 1808. Waterloo et la division entre francophones et néerlandophones ne changent rien : l’impôt de quotité proportionnel à la valeur des biens est en vigueur. Comme en France, le cadastre est achevé dans les années 1830 et régulièrement mis à jour ; il s’adapte également avec souplesse aux réalités agraires locales (assolements, spécificités littorales…). Les révisions des années 1860 et 1900 sont riches d’enseignements, puisqu’elles enregistrent les transformations de la première révolution industrielle : émergence de nouvelles provinces riches, urbanisation.

168

Enfin, les cadastres des villes françaises permettent de mieux cerner les transformations urbaines (Gentilly, vu par V. Capizzi) et les politiques édilitaires (Bordeaux, vu par S. Schoonbaert). À Gentilly, les mutations sont étonnantes au fil des quatre cadastres réalisés de 1808 à 1860. La commune de 483 ha ne compte que 6 383 habitants et 258 maisons en 1821. En 1847, elle compte 1 304 maisons et 11 646 habitants. Dix ans plus tard le nombre d’habitants a doublé. Le paysage change, devenant celui d’une authentique banlieue, avec des contrastes d’autant plus marqués que l’on est du côté intérieur ou extérieur à l’enceinte fortifiée de Thiers. Au final, le cadastre est vite obsolète, distancé par l’explosion urbaine du second xixe siècle.

169

Toutes ces contributions, par leur variété et leur précision, font redécouvrir et réévaluer un outil incontournable et trop peu exploité. Dépassant le cadre national, elles permettent également de découvrir le cas ottoman, intéressant miroir des modèles occidentaux.

170

David Glomot

Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau (mise en images, Jérôme Pecnard), Les Paysans. Récits, témoignages et archives de la France agricole (1870-1970), Paris, Les Arènes, 2012, 112 p., 29,90 €

171

Dans l’avant-propos de leur dernier ouvrage commun, qui entend éclairer « de l’intérieur, au jour le jour, les dernières générations de cultivateurs », Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau recourent à la métaphore rurale pour qualifier le travail dont ils livrent le résultat : ils parlent de « moisson »… de « vieux papiers ». La démarche s’inscrit visiblement dans la continuité de leur précédent opus, quand ils montraient combien les agendas du modeste paysan normand Pierre Lebugle, passant entre les mains d’un historien et d’un géographe, devenaient des sources de premier ordre pour écrire une histoire « au ras du sol » du monde paysan contemporain. Mais le présent livre relève également d’une collection éditoriale, « L’Histoire entre nos mains ». Le principe en est de mettre le lecteur en rapport direct avec les documents, sous forme de livre-objet, avec un côté ludique propre à retenir l’intérêt d’un large public. Une majorité des doubles-pages comporte ainsi, en sus de transcriptions de textes ou des reproductions de photographies et autres illustrations, des fac-similés, glissés qui dans une fente, qui dans une pochette, ou fixés par un adhésif et à déplier. Le travail de réalisation de la maquette, confié à Jérôme Pecnard, constitue de la sorte une vraie « mise en scène » qui mérite d’être saluée : il y a bien là un objet matériellement réussi, inédit sur le sujet, agréable à consulter… et à offrir.

172

Les collections privées n’ont fourni que la moitié du corpus des illustrations, mais l’essentiel des fac-similés. Quant aux textes, abondamment présents, ils alternent des transcriptions inédites de manuscrits, accessoirement de la littérature, et des témoignages publiés (certains bien connus, tel l’inévitable Cheval d’orgueil de Pierre Jakez Hélias, mais tant d’autres aussi, restés plus discrets, tel ce savoureux Mas des Pialons du Provençal Gérard Ginoux). La sélection opérée veille à bien dessiner une approche « intime », à partir de l’expérience personnelle d’acteurs modestes : c’est via le journal-témoignage du paysan audois Ernest Morin édité par Rémi Pech qu’est d’abord abordée la crise phylloxérique, même si des documents figurés montrent parallèlement l’organisation nationale de la lutte. Parmi les fac-similés, si la carte du parcellaire d’Aulnay-sous-Bois avant et après le remembrement est particulièrement didactique, d’autres pourraient parfois paraître d’un intérêt plus limité, chargés surtout, par un « effet de réel », de renvoyer à une « atmosphère d’époque ». Prenons garde à ces impressions premières, car les choix ne sont pas innocents. Incidemment, un buvard d’école vantant les mérites de la « poudre Saint-Éloi contre la carie des céréales », ou une page de cahier d’élève décorée de dessins de fruits, suggèrent au lecteur qui aurait eu tendance à concevoir une institution scolaire centrée, même à la campagne, sur l’apprentissage de l’écriture et du calcul, combien elle se trouvait imprégnée par son environnement. C’est dans semblables cas que l’expérience directe du document brut voulue par l’éditeur joue au mieux un rôle à part entière dans la réélaboration des représentations. La sélection géographique des documents parvient pour sa part à couvrir une bonne partie du territoire, même si le jeu des réseaux d’aide à la collecte dont ont pu bénéficier les auteurs induit des effets de proximité : le Bassin parisien, la Normandie, la Bretagne, la Charente, le Périgord, sont particulièrement bien maillés ; en revanche l’Est et le Sud-Est sont moins investis.

173

Le concept éditorial suppose que le discours des auteurs se fasse discret et essentiellement indirect : même si chaque double-page thématique est agrémentée d’une brève synthèse de « cadrage », la capacité à délivrer une connaissance au lecteur passe avant tout par la sélection d’un corpus varié et didactique, et par l’architecture générale. Le livre se partage ainsi en trois temps chronologiques. La première partie (1870-1918) veille à aborder l’exercice du métier, entre héritages encore très prégnants, diffusion de nouveautés techniques, et déstabilisation phylloxérique de la viticulture ; elle jette également des éclairages sur les structures sociales (avec un dense dossier sur les grands fermiers) et la sociabilité, et sur les facteurs de renforcement de l’intégration nationale et de la politisation (l’école et le vote) ; enfin, un dossier de trois doubles-pages met en exergue le rapport des paysans à la Grande Guerre (la mobilisation, l’arrière, le front). Le deuxième temps (1919-1945) poursuit l’exploration socio-culturelle et professionnelle avec des dossiers sur « Les métiers du village », sur l’aviculture, sur la structuration chrétienne du quotidien ; quant aux marqueurs plus spécifiques de l’époque, sont retenus l’électrification, les grèves d’ouvriers agricoles en 1936, et surtout un consistant dossier de cinq doubles-pages sur la nouvelle guerre (prisonniers, « Pétain et les paysans », le sto, les enfants juifs et citadins recueillis dans des fermes, la Résistance). La dernière partie, enfin, portant sur l’après-guerre (1946-1970), veille à rappeler que des traditions à forte composante de sociabilité perdurent (« Le jour du cochon », la chasse), mais elle multiplie surtout les thèmes centrés sur le changement, sur l’entrée « en modernité » : le rôle central de la jac comme acteur de cette mutation (en ne la réduisant pas à un statut de diffuseur de techniques professionnelles, mais en intégrant son souci de « l’homme complet », y compris dans les loisirs), la décisive généralisation du tracteur et plus largement de la motorisation, l’engagement dans la spécialisation et le productivisme, le remembrement et la banque qui le rendent possible, le nouvel équipement ménager, le rôle de la femme, et comme symbole de la crise de croissance, les barrages et barricades récurrents initiés par l’action syndicale face à la baisse des prix agricoles. S’y ajoute un dossier d’annexes, recueil de textes non illustrés : « Fléaux, catastrophes et calamités » ; « Enfants » ; « Étrangers » ; et de façon plus attendue, la transition « du paysan à l’agriculteur », le syndicalisme (et les tensions politiques sous-jacentes qui l’animent) et l’« Europe agricole ». Ces derniers dossiers documentaires auraient sans doute mérité autant d’attention que les premiers de la part des maquettistes : relégués en annexes, dépourvus des atouts plastiques de l’essentiel du livre, ne risquent-ils pas d’être injustement négligés par le lecteur qui feuillette et s’arrête là où son attention est visuellement captée ? ou par celui qui entreprendra une lecture consciencieuse de la seule partie explicitement présentée comme le cœur du livre ?

174

La difficulté, face à une commande très « cadrée », était de parvenir, en l’absence d’un large espace accordé aux auteurs pour situer leurs documents, à produire chez le lecteur davantage qu’un effet d’étonnement ou de ressourcement nostalgique. Les notices de synthèse présentes pour chaque thème sont efficaces, et parviennent en quelques mots à dresser les grandes lignes. Mais la volonté de l’éditeur de ne recourir qu’à de très courtes légendes, sans doute pour ne pas alourdir un ensemble graphiquement très travaillé, réduit fortement la capacité de contextualisation spécifique des documents. Même si les pages bibliographiques et de crédits divers permettent aux curieux d’identifier les sources – mais au prix d’une manipulation complexe – le risque demeure, pour ne prendre qu’un exemple, qu’à propos des formes d’expression d’une « colère paysanne » dans l’entre-deux-guerres, la mobilisation de la mémoire commune autour de 1936 et des grèves afférentes (dossier des p. 40-41) ne permette pas au « grand public » d’identifier les composantes agrariennes conservatrices du mécontentement, auxquelles renvoie pourtant l’illustration de la page de gauche. La chronologie générale affichée comme structurant le plan de l’ouvrage n’est heureusement pas un cadre aussi contraignant. Les auteurs parviennent à y glisser des thématiques transversales qui, dans leur traitement, sont de facto abordées dans une durée relativement longue. C’est le cas en particulier pour les aspects techniques, mais aussi à propos du statut des femmes en milieu rural. C’est certes dans la troisième partie qu’une double-page à part entière leur est consacrée, marquant une reconnaissance en voie de formalisation, mais avant ce point d’orgue, le souci de donner la parole aux femmes – ou aux hommes qui parlent d’elles – est manifeste dans tout l’ouvrage, avec le mérite de ne pas s’en tenir à des évocations des tâches traditionnellement féminines. Si les aspects financiers (la comptabilité au quotidien), l’insertion dans les circuits commerciaux et de transformation agro-alimentaire, la vie politique et syndicale, l’architecture rurale, sont globalement abordés sur un mode plus allusif ou périphérique, le kaléidoscope documentaire a aussi l’avantage de multiplier les suggestions en direction d’une histoire culturelle et des sensibilités que ne renierait sans doute pas Alain Corbin : celle du « paysage sonore » (face aux « nouveaux bruits » induits par la motorisation), de la perception du temps, du rapport au secret (« la cache » de l’argent, p. 66), ou encore des relations sensibles entre l’homme et l’animal. Le contact avec les documents bruts restitue également la permanente gestion du risque dans les sociétés paysannes, et toute la dimension d’incertitude qui a pu accompagner la mise en place de mutations qui nous semblent aujourd’hui aller de soi.

175

Bel objet support de remémoration pour le lecteur nostalgique ou en quête identitaire, et de transmission intergénérationnelle, très utile recueil de documents pour le pédagogue, ce livre de « vulgarisation bien faite » parvient ainsi également à stimuler le chercheur.

176

Vincent Flauraud

Jean Vigreux, Le Clos du maréchal Pétain, Paris, Presses universitaires de France, 2012, 162 p., 17 €

177

Au printemps 1942, la ville de Beaune, en Côte d’Or, fait don au maréchal Pétain d’un clos de vignes pris sur le domaine des Hospices et baptisé du nom du chef de l’?tat. Cet événement, en apparence anecdotique, fournit à Jean Vigreux le point de départ d’une réflexion plus large permettant d’envisager une « histoire totale de Vichy à l’échelle bourguignonne ». L’auteur élabore une histoire sociale du politique dans un dialogue permanent entre échelle locale et nationale, sans négliger les aspects économiques et culturels soulevés par le sujet.

178

Le « noble don » d’un morceau du terroir beaunois active l’agrarisme de Vichy, autour de l’image forte d’un « maréchal-paysan ». Les divers éléments constitutifs de l’idéologie de Vichy s’y trouvent condensés : le travail manuel, les artisans de la pierre et du vin, dans une perspective d’exaltation du terroir bourguignon, et les jeunes du Centre rural de Corgoloin-Comblanchien sollicités pour la sculpture des bornes du clos. Le terrain est officiellement borné en mai 1943 au cours d’une cérémonie à laquelle participent les officiels et les jeunes. Celle-ci s’inscrit dans un contexte d’hommage aux métiers d’autrefois, porteurs de qualités morales éminentes et dans une rhétorique folkloriste qui participe à l’emboîtement de la « petite patrie » dans la grande. La vérité du terroir fournit à Vichy le socle d’une nouvelle morale qui souhaite renouer avec « l’authenticité de la France ».

179

Mais, c’est sans doute dans l’exploration des aspects politiques de l’événement que l’ouvrage porte sa problématique la plus féconde et éclaire particulièrement les relations tissées entre l’État français et les élites locales. Le don d’un clos au maréchal ressortit à la volonté du maire de Beaune, Roger Duchet, passé du radicalisme à la droite après son échec aux élections de 1936. Son attitude et celle de son conseil municipal attestent de l’allégeance des notables à Pétain, sauveur de la France. D’autant plus que l’affaire se déroule à contretemps de l’évolution d’une population de plus en plus détachée du régime. Signe des temps, c’est sans le concours de la foule que se déroule la cérémonie de mai 1943.

180

Cette manifestation maréchaliste obéit à de multiples logiques. Il s’agit de réaffirmer l’attachement du milieu viticole à la France au moment où les négociants en vins réalisent de fructueuses affaires avec l’occupant. La vie mondaine du Reich absorbe une part non négligeable des vins français de qualité et les vins fins deviennent objets de spéculation. Beaune, relativement prospère grâce au négoce avec l’Allemagne, « s’accommode » ainsi de la guerre tandis que les élites et la bourgeoisie prennent leur revanche sur 1936. Il semble donc opportun de rassurer la population sur les sentiments patriotiques des notables. Dans le même temps, les élites locales agissent dans le but de ranimer une flamme maréchaliste éteinte dans l’opinion. La presse clandestine dénonce d’ailleurs la « mascarade » de la cérémonie du bornage.

181

Ce choix, pourtant peu opportun, n’a qu’assez peu nuit à son instigateur. Roger Duchet, inquiété à la Libération, fait jouer son réseau de relations et se disculpe en invoquant une politique municipale menée sous la contrainte. Sénateur-maire de Beaune, plusieurs fois ministre de la IVe République, il poursuit un brillant parcours politique. Il participe à la fondation du cni qui réunit anciens résistants et vichystes, dont il devient l’un des principaux animateurs. Jean Vigreux en conclut que l’Occupation a fourni à Roger Duchet, « un tremplin pour son reclassement politique ». Quant au clos du maréchal, il revient en 1946 aux Hospices de Beaune, avec dédommagement, eu égard… à une « cession consentie sous pression morale » ! Mais les traces demeurent. Outre les bouteilles de la cuvée 1943, ornées d’étiquettes aux symboles du chef de l’?tat, subsistent les bornes retournées et enfouies sur place. Ce petit ouvrage, riche en pistes de réflexion, montre, selon une perspective chère aux ruralistes, l’intérêt d’une approche « micro-locale » et combien la « petite » histoire peut éclairer la « grande ».

182

Dominique Danthieux

Jean Vigreux, La Faucille après le marteau. Le communisme aux champs dans l’entre-deux-guerres, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2012, 347 p., 15 €

183

Ce nouvel ouvrage de Jean Vigreux, spécialiste à la fois du pcf et d’histoire rurale, est issu du mémoire de l’Habilitation à Diriger des Recherches qu’il a soutenue à l’Université de Bourgogne en 2007. Il est consacré à la structuration du mouvement communiste dans les milieux ruraux et agricoles, essentiellement en France et pendant l’Entre-Deux-guerres. Des éclairages particulièrement bien venus sont également portés sur d’autres espaces nationaux (Allemagne, Italie et pays des Balkans notamment) et l’auteur prend soin de mettre en perspective ses observations par la prise en compte de l’évolution des mouvements ouvriers et paysans depuis la fin du xixe siècle. La force de ce travail, très documenté, provient surtout de l’investigation menée sur les activités de l’Internationale Paysanne (Krestintern) avec l’exploitation des archives de cette organisation d’encadrement des militants ruraux et paysans.

184

Le travail de Jean Vigreux couvre ainsi les différentes échelles de la mobilisation communiste dans les campagnes : internationale (première partie intitulée « L’Internationale communiste et la paysannerie : les enjeux différenciés du centre »), nationale (deuxième partie : « Les périphéries du centre : le national avant l’internationale ? ») et locale (troisième partie : « Les enjeux locaux : le communisme au village »). Disons-le cependant franchement : il est nécessaire de passer outre la faible structuration analytique de l’ouvrage et les nombreuses répétitions (par exemple sur la situation sociale des campagnes européennes au sortir de la Première Guerre mondiale) pour bien saisir tout l’intérêt de ce travail. Il n’est en effet pas évident de suivre les objectifs que se donne l’auteur qui propose à différents moments de multiples pistes de réflexions sans que celles-ci n’ordonnent véritablement la cohérence du livre. Jean Vigreux semble notamment hésiter entre faire un travail synthétique de revue de la littérature sur le sujet et explorer de nouvelles pistes de recherche à partir de son travail sur le Krestintern.

185

Malgré ces problèmes de construction éditoriale, les enjeux soulevés par ce livre sont importants. Son objet même, le communisme rural, a le mérite de contribuer à affranchir l’étude du pcf du seul univers de la banlieue rouge qui lui est si souvent associé. Il permet aussi de contrer une vision qui renvoie automatiquement les populations rurales au conservatisme politique. C’est un monde rural complexe, marqué par une certaine radicalité politique, qui est dépeint par Jean Vigreux, loin des images communes sur la fixité et le caractère rétrograde des comportements des ruraux. Autre point fort de l’analyse : la prise en compte du corpus idéologique avec, par exemple, l’analyse de la propagande des organisations ouvrières avant-même la naissance du pcf. En effet, l’investigation ne se réduit pas aux questions institutionnelles, elle prend au sérieux les idéologies politiques afin de restituer la manière dont la question agraire est traitée par les organisations du mouvement ouvrier. Jean Vigreux accorde en outre une grande importance aux dimensions symboliques des mobilisations, en commentant des affiches et des en-têtes de journaux, en analysant les représentations du monde rural que ces supports véhiculent.

186

Si les recherches sur les réseaux communistes à l’échelon local et départemental se sont multipliées depuis les années 1990, avec la réalisation de monographies dont certaines prennent en compte les territoires ruraux, peu d’attention avait été portée jusqu’ici à l’échelle internationale de la mobilisation communiste dans les campagnes. C’est un apport important de ce livre que d’explorer les réseaux internationaux du communisme rural, avec l’exploitation des archives du Komintern, du Krestintern et de l’Institut Agraire international. L’étude des rapports entre les cadres soviétiques et les dirigeants communistes français (et d’autres sections nationales) se révèle très riche pour comprendre les tensions et les inflexions de la politique de l’Internationale communiste en direction des populations paysannes. Comme le souligne Frédéric Monier dans la préface, cet ouvrage peut être vu comme le résultat d’un travail collectif d’inventaire et d’analyse des archives de l’Internationale communiste, travail mené à l’Université de Bourgogne et impulsé notamment par Serge Wolikow.

187

Le Krestintern (ou Conseil Paysan International) est créé à Moscou en octobre 1923 au moment de l’exposition agricole russe. Cette organisation affiliée à l’Internationale communiste a notamment pour mission de concurrencer les mouvements agrariens conservateurs, qui sont particulièrement actifs dans les pays d’Europe centrale et orientale. Alors que les agrairiens mettent en avant l’opposition ville / campagne, les communistes déploient une rhétorique d’alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie. Avec le Krestintern, ils cherchent à promouvoir la formation d’organisations paysannes et à établir des liens avec les partis paysans jugés progressistes. Cette organisation prend place au sein du système communiste international à côté d’autres structures de même type comme le Profintern (Internationale Syndicale Rouge) ou le Secours Rouge International, deux organisations fondées en 1921.

188

Le Krestintern réunit plusieurs conférences dans l’Entre-Deux-guerres et diffuse des organes de presse. Il est initialement dirigé par un ancien député du Parti Paysan Polonais, Thomas Dombal, puis par le français Marius Vazeilles. Surtout, de 1925 à 1927, il est dirigé par Boukharine, membre de la direction du Parti bolchévik, dont Jean Vigreux montre qu’il est à l’origine d’une « phase agraire » au sein de l’Internationale Communiste. Dans le cadre d’une stratégie de recherche d’alliés à la révolution, les paysans ne sont plus automatiquement dépeints comme des réactionnaires, comme cela était souvent d’usage dans les rangs communistes. La lutte idéologique s’engage contre leurs organisations d’encadrement du monde paysan qui sont tenues par des « capitalistes » et des « grands propriétaires ». Il s’agit de combattre l’hégémonie de la bourgeoisie dans le monde paysan au profit du prolétariat dont les intérêts rejoindraient la masse des paysans et des ouvriers agricoles. Cette stratégie se traduit par un rapprochement avec certains partis paysans. Jean Vigreux évoque à cet égard une « ouverture paradoxale » car la recherche d’appuis à l’extérieur des forces communistes organisées est associée à une centralisation de l’appareil. En effet, pendant cette phase agraire, l’exécutif de l’Internationale Communiste intervient de plus en plus directement sur la politique paysanne réduisant en quelques sortes l’autonomie relative du Krestintern.

189

L’Internationale paysanne entre dans un sommeil définitif au début des années 1930, victime en particulier du conflit qui oppose Boukharine et Staline à l’occasion de la lutte pour la succession de Lénine. La collectivisation forcée et la lutte contre les « koulaks » sont imposées par Staline contre la ligne défendue par Boukharine. Résultat, les dirigeants du Krestintern sont écartés dès 1929 des instances dirigeantes du parti communiste d’union soviétique. Le Krestintern est remplacé par l’un de ses services créé en 1925 : l’Institut agraire international. Cette structure a pour mission de valoriser la politique stalinienne de collectivisation et de modernisation de l’URSS. Outre la vie institutionnelle relativement courte du Krestintern, Jean Vigreux souligne les difficultés qu’ont ses cadres à s’adresser aux masses paysannes. Beaucoup de projets ne voient pas le jour et les circulaires de solidarité ne sont pas suivies de mobilisations de masse. Malgré les intentions initiales, peu de conférences sont tenues et l’action de propagande est surtout tournée vers la valorisation de la patrie du socialisme et sa réforme agraire. La progression des partis agrariens conservateurs durant l’Entre-Deux-guerres atteste de ces difficultés.

190

Pour compléter les sources produites par l’organisation centrale et évaluer la réalité de la mobilisation communiste dans les campagnes, Jean Vigreux mobilise également des archives de la surveillance d’État au niveau national ainsi que des archives départementales. Ce changement de focale lui permet notamment de décrire les mobilisations rurales en France lors du Front Populaire, sur fond de lutte contre l’influence du fascisme au sein des masses paysannes. L’auteur revient ainsi sur le paradoxe du communisme rural français où la thématique de la défense de la petite propriété prime sur les idées de collectivisation et de réforme agraire. Il met l’accent sur l’importance des héritages républicains ainsi que sur la relative continuité avec le socialisme : un noyau de militants spécialistes des questions paysannes viennent de la sfio et continuent leurs activités au sein du jeune pc.

191

Jean Vigreux note que la domination du prolétariat industriel sur les militants paysans s’opère surtout à la partir de la bolchevisation (1924-1925). Des permanents parisiens prennent progressivement la direction du secteur paysan qui était alors surtout animé depuis la Corrèze par Marius Vazeilles, pépiniériste et dirigeant international du Krestintern. Le Conseil Paysan Français, structure nationale du Krestintern, disparaît en 1929 au profit de la Confédération Générale des Paysans Travailleurs. Une ligne syndicale prédomine avec le déclenchement de luttes contre les saisies et la crise agricole, des appels à la grève de l’impôt, et un combat politique contre les agrariens. Sous l’impulsion de Renaud Jean puis de Waldeck Rochet, la section agraire du pcf joue un rôle accru et peut se féliciter des succès électoraux dans les zones rurales en 1936.

192

L’étude de Jean Vigreux permet ainsi de réaffirmer que le communisme rural existe bien en France dès les années 1920. Il n’est pas né avec la Résistance. À partir de différents documents et notamment d’un très intéressant « modèle pour l’implantation du pcf à la campagne (1926) » des archives de l’Internationale Communiste, elle donne des éléments précieux sur l’organisation du pcf dans les territoires ruraux : cellules rurales, syndicats, journaux locaux, associations « amies », etc. Cet angle d’approche permet à l’auteur de souligner l’imbrication des espaces militants entre syndicat, parti et Conseil Paysan Français.

193

Au final, l’ouvrage de Jean Vigreux permet une réévaluation de l’importance donnée aux paysans et aux ruraux par les cadres communistes. En cela, il est soutenu par une visée critique à l’égard de l’introduction de Rose-Marie Lagrave au numéro d’Études Rurales « les ‘petites Russies’ des campagnes françaises » (n° 174-172, 2005). Face au texte de la sociologue intitulé « Le marteau contre la faucille », la thèse, plus nuancée, de Jean Vigreux, et résumée dans le titre « La Faucille après le marteau », est que l’ouvriérisme a pu faire de l’ombre aux enjeux ruraux mais que ceux-ci sont bien pris en compte par les cadres nationaux et internationaux du mouvement communiste.

194

Julian Mischi

Olivier Delahaye, Xochitl, l’ong et les réformes agraires. Espoirs et illusions en Amérique latine, Besançon, Éditions Graine d’auteur, 2012, 343 p., 21 €

195

Cet ouvrage retrace, sous la forme d’un roman, l’itinéraire professionnel de l’auteur, agronome et grand témoin des réformes agraires en Amérique latine, au Chili et au Venezuela, des années 1960 aux années 1980. Sous le couvert de l’ilm, l’Institut de Lutte contre la Misère, les débuts de l’iram, Institut de Recherches et d’Applications des Méthodes de développement, en Amérique latine, sont relatés, « par le bas », au travers de « récits de vie » de paysans rencontrés dans les asentamientos chiliens ou les fundos venezueliens, tout comme des petites histoires et les grands débats qui ont traversé les institutions du développement agraire à cette période en Amérique latine (on pourra en retrouver d’autres regards dans le livre autobiographique de « Camille » – Henryane de Chaponay et Lygia Segala, Toile filante. Rencontres, mémoires, parcours, 2012, 378 p., ouvrage édité à compte d’auteur et à découvrir sur http://henryanedechaponay.free.fr/ – ou celui de « Gilles » – Dominique Gentil, Au Cœur de la coopération internationale, trajectoires d’un praticien, 2013, Paris, Karthala).

196

Le livre est organisé en trois parties. La première raconte les années de jeunesse, depuis l’école d’agronomie tropicale de Nogent, avec la figure, respectée mais cocasse, de René Dumont, l’agronome de la faim, aux premiers « terrains » avec l’iram sur l’animation rurale et la participation paysanne en Algérie et au Niger. La deuxième partie plonge le lecteur dans le vécu des réformes agraires au travers de l’expérience de l’auteur au Chili puis au Venezuela, du « quotidien » aux grands débats qui le traversent, à tous les niveaux, en particulier sur l’organisation des formes sociales de production à promouvoir en lien avec la redistribution de la propriété. D’abord au Chili, au travers des situations rencontrées dans le cadre de l’appui à la gestion des asentamientos organisés par la corporation de réforme agraire (cora) sous le Gouvernement Frei, puis de l’expérience au sein de l’icira du Gouvernement d’Allende. Ensuite au Venezuela, via les déconvenues de l’expérience de l’iram auprès de l’Institut agraire national (ian) avant que l’auteur ne poursuive sa carrière à l’Université d’agronomie de Maracay. La troisième partie, celle de la maturité et des désillusions, reprend les récits de vie paysans après le coup d’?tat de Pinochet, évoque le contexte et les acteurs de cette période troublée, passe par la « grande crise » traversée par l’iram qui se transforme, dans le contexte d’après 68 en structure autogérée avant partager les recherches de l’auteur sur les dynamiques foncières (voir Olivier Delahaye, Politiques foncières, luttes agraires et marché foncier au Venezuela (1959-1990), Thèse de doctorat d’?tat, Université de Paris 1- Sorbonne, référence anrt 16517), depuis le travail d’archives au Conservatoire des hypothèques jusqu’aux doutes sur l’évolution de la nature réelle de la réforme agraire au Venezuela dans un contexte de plus en plus institutionnalisé – ou ritualisé – de redistribution de la rente pétrolière.

197

Le livre, rédigé avec retenue et quelques pointes d’ironie amère, offre un témoignage vivant des expériences paysannes et, notamment, des réformes agraires, dans les soubresauts de l’histoire politique en Amérique latine. Il suscite également un certain nombre de questionnements sur le fonctionnement des institutions du développement agraire et, en lien avec ces dernières, sur l’utilité de l’expertise internationale en matière du développement rural, une carrière qui a connu un brillant avenir depuis ces expériences fondatrices.

198

François Doligez

Jean-Louis Buër, Les Paysans, Paris, Le Cavalier bleu, coll. « Idées reçues » n° 167, 2010, 127 p., 9,5 €

199

L’idée initiale de cette collection est originale : critiquer les idées reçues, en déceler la part de vérité, en livrer une analyse nuancée.

200

L’ouvrage est organisé en courts chapitres thématiques dont le but est de critiquer des préjugés ou des idées couramment émises sur les paysans. C’est ainsi que l’auteur répond à plusieurs opinions convenues, parfois caricaturales : « Pour être paysan pas besoin d’aller à l’école », « les paysans votent à droite », « ils se plaignent tout le temps », ou « les paysans vont disparaître »… Chaque allégation fait l’objet d’une critique de quelques pages. Les chiffres sont actualisés et un effort pédagogique est à souligner : définitions, enjeux récents, chronologies, bibliographie organisée.

201

Tout débute par une utile introduction qui rappelle la différence entre paysans, agriculteurs et chef d’exploitation. L’auteur nous fait ensuite partager ses connaissances et son respect du monde agricole. Agréables à lire, chaque article débute par une citation (Léon Gambetta, Jules Méline, le président de la fnsea, Danton, la Bible). Puis des faits sur l’état du monde paysan en France sont exposés, comme une promenade à travers l’identité paysanne, ses comportements, ses perspectives, à différentes échelles, de la cellule familiale à l’échelle du marché mondial (4e partie). Le propos est clair, argumenté, nuancé, comme par exemple le chapitre sur les dommages environnementaux liés à l’agriculture productiviste. Les accusations sont énoncées et quantifiées (pollution de l’eau, usage des produits phytosanitaires, nitrates), mais des solutions sont envisagées, démontrant la « réelle prise de conscience des agriculteurs » (p. 82).

202

Au final, cela donne un livre condensé sur un sujet d’actualité.

203

Isabelle Vouette

Titres recensés

  1. Fabrice Mouthon, Histoire des anciennes populations de montagne. Des origines à la modernité, Paris, L’Harmattan, 2011, 373 p., 34,5 €
  2. Rozenn Colleter, Françoise Le Boulanger, et Daniel Pichot, Églises, cimetière et paroissiens, Bréal-sous-Vitré (Ille-et-Vilaine) viie-xviiie siècle, Paris, Errance, 2012, 280 p., 32 €
  3. Anne-Marie Cocula et Michel Combet (dir.), Château, naissance et métamorphoses. Actes des Rencontres d’Archéologie et d’Histoire en Périgord les 24, 25, 26 septembre 2010, Bordeaux, Ausonius Éditions, « Scripta Mediævalia 19 », 2011, 368 p., 27,5 €
  4. Laurence Jean-Marie et Christophe Maneuvrier (dir.), Distinction et supériorité sociale (Moyen Âge et époque moderne), Caen, Publications du crahm, 2010, 324 p., 37 €
  5. Robert Chanaud (dir.), Limousin, terre d’historiens, Limoges, pulim, 2012, 282 p., 25 €
  6. Juliette Dumasy, Le Feu et le lieu. La baronnie de Sévérac-le-Château à la fin du Moyen Âge, Paris, cths, coll. « Histoire n°46 », 2011, 430 p., 28 €
  7. Antoine Follain et Maryse Simon (dir.), Sorcellerie savante et mentalités populaires, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, coll. « Sciences de l’Histoire », 2013, 340 p., 27 €
  8. Léonce Bouyssou, Études sur la vie rurale en Haute Auvergne. La région d’Aurillac au xve siècle, Aurillac, Société des Lettres, Sciences et Arts « La Haute Auvergne », coll. « Références », 2009, 258 p., 20 €
  9. Álvaro Aragón Ruano, La Ganadería guipuzcoana durante el Antiguo Régimen, Bilbao, Universidad del País Vasco, 2009, 456 p.
  10. Francisco Garcia Gonzalez (dir.), La Historia de la Familia en la Península Ibérica (siglos xvi-xix), Balance regional y perspectivas, Cuenca, Ediciones de la Universidad de Castilla-La Mancha, 2008, 493 p.
  11. Éric Gili, Dans l’Ordre des choses. Saint-Martin-Vésubie au temps des notables (xvie-xixe siècles), Saint-Martin Vésubie, Les Éditions de l’Amont, 2011, 486 p., 44 €
  12. Jean-Michel Minovez, La Puissance du Midi. Drapiers et draperies de Colbert à la Révolution, Rennes, pur, 2012, 305 p., 20 €
  13. Anne Lise Head-König, en collaboration avec Péter Pozsgai (éd.), Inheritance practices, marriage strategies and household formation in European rural societies, Turnhout, Brepols, 2012, 337 p.
  14. Bernard Heude, La Sologne. Des moutons, des landes et des hommes du xviiie siècle au Second Empire, Rennes, pur, 2012, 359 p., 19 €
  15. François Vallat, Les Bœufs malades de la peste. La peste bovine en France et en Europe, xviiie-xixe siècle, Rennes, pur, 2009, 360 p., 19 €
  16. Serge Wolikow et Olivier Jacquet (dir.), Territoires et terroirs du vin du xviiie au xxie siècles. Approche internationale d’une construction historique, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2011, 448 p., 25 €
  17. Richard Bousiges, Sur les Traces d’une famille de paysans cévenols au xviiie siècle, Sarrebruck, Éditions Universitaires Européennes, 2012, 435 p., 98 €
  18. Daniel Vallauri, Audrey Grel, Évelyne Granier et Jean-Luc Dupouey, Les Forêts de Cassini. Analyse quantitative et comparaison avec les forêts actuelles. Rapport wwf/inra, Marseille, 2012, 64 p., + cd
  19. Jean-Pierre Delhoume, Les Campagnes limousines au xviiie siècle. Une spécialisation bovine en pays de petite culture, Limoges, pulim, 2009, 455 p., 30 €
  20. Alain Laberge (avec la collaboration de Jacques Mathieu et Lina Gouger), Portraits de campagnes. La formation du monde rural laurentien au xviiie siècle, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. « Atlas historique du Québec », 2010, 162 p. [livre électronique]
  21. Florence Bourillon et Nadine Vivier (dir.), La Mesure cadastrale. Estimer la valeur du foncier, Rennes, pur, 2012, 258 p., 20 €
  22. Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau (mise en images, Jérôme Pecnard), Les Paysans. Récits, témoignages et archives de la France agricole (1870-1970), Paris, Les Arènes, 2012, 112 p., 29,90 €
  23. Jean Vigreux, Le Clos du maréchal Pétain, Paris, Presses universitaires de France, 2012, 162 p., 17 €
  24. Jean Vigreux, La Faucille après le marteau. Le communisme aux champs dans l’entre-deux-guerres, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2012, 347 p., 15 €
  25. Olivier Delahaye, Xochitl, l’ong et les réformes agraires. Espoirs et illusions en Amérique latine, Besançon, Éditions Graine d’auteur, 2012, 343 p., 21 €
  26. Jean-Louis Buër, Les Paysans, Paris, Le Cavalier bleu, coll. « Idées reçues » n° 167, 2010, 127 p., 9,5 €

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 1/2013 (Vol. 39) , p. 145-205
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2013-1-page-145.htm.


Article précédent Pages 145 - 205 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback