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Histoire & Sociétés Rurales

2013/1 (Vol. 39)


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Pour l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales
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Robert Fossier n’est plus. Pour ceux qui ont étudié l’histoire à Paris 1 dans les années 1970-1980, cette nouvelle de mai 2012 a été ressentie avec chagrin tant, Robert Fossier était dans l’ufr d’Histoire une figure éminente et presque tutélaire. Toujours sur la brèche, ayant dirigé l’ufr pendant plus de 10 ans, professé des cours qui demeurent dans la mémoire de tous ceux qui les ont suivis, il a appartenu aussi à un groupe d’enseignants et de chercheurs qui ont su faire vivre l’Université, participant à l’établissement du renom international des médiévistes de la maison. Son œuvre scientifique a été à la hauteur de son engagement dans la vie universitaire comme dans la vie de la cité : ardent, combatif, d’une très profonde érudition, respectueux d’autrui, il a réellement marqué une génération d’étudiants et ses collègues enseignants. Il a également puissamment contribué à la constitution d’une équipe pédagogique solide à l’ufr d’Histoire et particulièrement en Moyen Âge, prenant toujours plus que sa part des tâches d’enseignement, assurant le cours d’amphithéatre en deug ce qui, face au millier d’étudiants rassemblés dans les années 1980, était loin d’être une sinécure et, surtout, corrigeant toutes les copies, ce pour quoi ses collègues maîtres-assistants puis maîtres de conférences lui vouent encore une reconnaissance toujours teintée d’étonnement.

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Robert Fossier avait un style. Parlant sans note, pratiquant une gestion minimaliste de sa présence scénique, toujours immobile debout près de la paillasse sur laquelle il s’autorisait à poser une main, il impressionnait par la richesse d’un propos souvent relevé de traits d’humour et par l’absence totale de pédantisme dans la présentation de son savoir et de sa réflexion : un véritable modèle de professeur. Il était, au vrai, servi par une mémoire photographique. Son style austère et efficace, mais également plein d’humour, se retrouvait dans sa façon de gérer l’ufr.

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Ses études furent entièrement parisiennes, au lycée Jeanson de Sailly d’abord, puis à Henri IV pour sa préparation à l’École nationale des Chartes, et enfin dans cette école et à la Sorbonne où il passa sa licence d’histoire. Sorti second des Chartes, il fut d’abord affecté, en 1949, à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris. Vite lassé de ce poste, il décida d’entreprendre une thèse : Édouard Perroy, sollicité, lui indiqua bien un sujet mais mit comme condition l’obtention de l’agrégation sans laquelle il n’y aurait pas d’avenir pour lui à l’Université. Il en fut lauréat en 1953 et fut affecté successivement au lycée de Fontainebleau puis au lycée Carnot à Paris. Il devint ensuite assistant à la Sorbonne en 1956, jusqu’à son élection comme maître de conférences à Nancy en 1962. Il revint à Paris en 1971 comme chargé d’enseignement, puis devint titulaire de la chaire détenue jusque-là par Édouard Perroy. Il conserva ce poste jusqu’en 1991, date de son départ à la retraite. Durant ce long laps de temps, il a exercé un certain nombre de responsabilités très lourdes et très importantes. Outre la direction de l’ufr d’histoire (1973-1980, puis 1984-1990), il assura aussi des charges de direction au cnrs et participa au jury de l’agrégation d’histoire dans les années 1980, appartint enfin au cnu sous ses diverses formes.

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Robert Fossier était un homme à l’amitié chaleureuse. Tous les médiévistes se souviennent des assemblées générales de leur société où ses disputes feintes avec son ami Henri Dubois masquaient mal la chaleur de leur relation. Son amitié avec Charles Higounet ne fut pas étrangère à la position particulière qu’il occupait aux Journées de Flaran où se rencontraient historiens des campagnes du nord et du sud de l’Europe. Il y fut ainsi le correspondant privilégié du Nord, l’homme des campagnes septentrionales au cours de semaines qui constituaient pour lui un moment privilégie, particulièrement apprécié.

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Sa thèse, La Terre et les hommes en Picardie, soutenue en 1968, est l’un des monuments de l’historiographie française des années 1960-1970 [1][1] Fossier, 1968.. Elle se distingue cependant par un intérêt constant porté au territoire et par l’ampleur de la chronologie retenue. Comme Georges Duby, Robert Fossier était autant géographe qu’historien et particulièrement sensible aux paysages et à leur formation. Il est l’un des premiers médiévistes à avoir cherché à écrire leur histoire et à la mettre en résonance avec celle des structures sociales, ce qui explique la chronologie choisie, de la fin de l’Antiquité au xiiie siècle. À travers l’exemple picard, il s’agit pour lui d’étudier l’ensemble des transformations sociales et économiques qui ont contribué à façonner le paysage français.

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La question du peuplement était cruciale, tant du point de vue quantitatif (comment mesurer la croissance ?) que qualitatif (comment étudier la répartition de la population sur le territoire ?). C’est pourquoi la démographie historique se trouve à l’origine de sa réflexion sur la société. Robert Fossier a voulu faire de l’histoire du Moyen Âge une histoire quantitative : selon lui, la statistique médiévale devait admettre sa relativité mais elle était possible. Cette démarche innovante, qui a fait réagir nombre de ses collègues, les a bousculés autant qu’elle a suscité leur admiration, était fondée sur la monumentalité des dépouillements opérés : plus de 40 000 actes. Robert Fossier calcule des taux de croissance, repère des courants de peuplement, reconstitue une composition des familles à partir des seules sources écrites dont il explique méthodiquement les conditions de sélection. Sa volonté de chiffrer a pu être jugée hasardeuse mais finalement elle a été courageuse. Il reste de ces débats une certitude : celle d’une croissance conjuguée de la population et du nombre d’enfants par famille, en particulier entre 1175 et 1250, qu’aucun historien n’avait approché d’aussi près.

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Robert Fossier eut également recours pour l’histoire des paysages à tout ce que les ressources d’une géographie historique bien comprise pouvait alors offrir. Il ne fallait pas compter, en effet, à ce moment là, dans les années 1960-1970, sur l’apport d’une archéologie de terrain encore balbutiante pour le Moyen Âge. En revanche, la lecture des cartes géographiques, l’analyse des toponymes, la mobilisation des cadastres, l’utilisation des photographies aériennes que Robert Agache mettait alors à la disposition des chercheurs, révélant un paysage médiéval invisible à l’œil nu, ont nourri sa recherche et abouti à un objet méthodologiquement très novateur. Il avait, à Paris 1, un cours qu’il avait intitulé archéo-géographie : celui-ci était fort éloigné dans son contenu comme dans ses méthodes de ce que l’on entend aujourd’hui par ce mot. Le propos du cours était alors d’étendre l’arc de la documentation disponible en l’ouvrant à tout le matériau, déjà important, susceptible de servir à enrichir les pratiques de métier des historiens. Ces techniques de lecture du paysage, Robert Fossier les a enseignées à un moment où l’archéologie des paysages comme celle du village étaient encore en gestation. Il a été l’un de ceux qui ont fait intégrer cette dimension de la recherche dans le programme de l’agrégation dont une question des années 1980 portait l’intitulé « Paysages et cadres de vie au Moyen Âge » : une véritable révolution qui ne s’est jamais renouvelée depuis.

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Attentif à tout ce qui a trait au changement, aux modifications des structures tant économiques que sociales, Robert Fossier a été avant tout un historien de la production et des producteurs. Pour Robert Fossier, lecteur de Marc Bloch, le décollage économique de l’Occident était la grande question à aborder, le grand problème à résoudre. Le domaine carolingien lui semblait ainsi, du fait de son médiocre outillage et de son organisation même, un modèle de structure irrationnelle et peu rentable, où l’effort humain, mal dirigé par une seigneurie lointaine et souvent incompétente, mal appliqué sur des exploitations paysannes trop mal distribuées, se perdait.

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Il voyait, en revanche, dans les modifications du système agraire advenues selon lui à partir du xe siècle, la véritable cause de l’essor. Ce n’est pas seulement que l’outillage fut alors amélioré, encore que, selon lui, il y eût indubitablement de cela ; ce fut que l’ensemble de la chaîne opératoire agraire fut modifiée dans des proportions telles que l’essor en fut rendu possible et, surtout, irréversible, parce qu’il entraîna des modifications profondes de l’organisation sociale. C’est pourquoi, on trouve le travail au centre de toutes les problématiques qu’il construisit et c’est pourquoi aussi un de ses derniers ouvrages, une synthèse, concerna précisément cette question qu’il plaçait au centre de la vie [2][2] Fossier, 2000..

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Cela l’amenait naturellement à faire des producteurs le sujet même de l’histoire sociale. Et, au Moyen Âge, les producteurs, cela signifie d’abord la paysannerie et les communautés qu’elle forme. La relation que les paysans entretiennent avec la seigneurie est pour lui complexe et ne peut être épuisée par le simple examen de leur sujétion à une structure oppressive. Les paysans sont des acteurs ou des agents, pas seulement des sujets soumis à la tyrannie de seigneurs avides et cruels. Il existe une capacité de réplique et d’initiative de la paysannerie et, à son propos, se pose la question de l’autonomie du groupe social qu’elle forme. À l’affût de ce qui aurait pu en établir la réalité, ou en donner les signes, il s’intéressa de près aux mouvements populaires que, dans les années 1970, on analysait comme des mouvements de révolte sociale. D’accord en cela avec Georges Duby et Pierre Bonnassie, il comprenait ainsi les mouvements hérétiques et le mouvement de la Paix de Dieu qu’il décrivait en termes de lutte sociale [3][3] Voir, par exemple, la très belle et très provocatrice.... La tension sacrale, l’horizon eschatologique, la bonne administration de la justice terrestre par les évêques réunis en concile lui semblaient secondaires par rapport à l’existence d’une action populaire venant en réaction à l’accroissement des exactions seigneuriales et à l’appesantissement des charges subies par la paysannerie. Il existe une sphère à l’intérieur de laquelle l’action paysanne se déploie face au seigneur, au risque du conflit avec lui et, assurément, les assemblées de paix étaient la forme que prit la résolution de tensions sociales provoquées par le partage de plus en plus injuste de la rente foncière. Malgré un rapport de forces écrasant, le seigneur n’est pas nécessairement et pas toujours vainqueur, du moins sur le long terme : l’action et la lutte amenèrent un desserrement des contraintes seigneuriales et un allègement de la pression de l’aristocratie, qu’elle soit laïque ou d’Église. L’enrichissement des communautés rurales et la différentiation sociale qui la suit, et en est la conséquence, font, de toute manière, des paysans des acteurs avec lesquels il faut compter, et de leurs élites des éléments importants dans la dynamique qui fait évoluer la société. Le point de vue que Robert Fossier a développé, et qui a été dominant dans les études médiévales françaises jusqu’aux années 2000, est encore largement fécond, même si les voies qu’il indiquait ont été en grande partie désertées. On minimise fréquemment, désormais, l’importance des phénomènes économiques dans la description et la compréhension des faits sociaux alors que Robert Fossier les a toujours pensés comme devant être placés au cœur de toute problématique d’histoire sociale.

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La naissance des communes rurales comme instrument d’auto-gouvernement paysan d’une part et comme institution de négociation permanente avec la seigneurie d’autre part, est pour lui la conséquence de ce qu’il appelait la décontraction de l’économie, terme qu’il préférait à expansion, et apparaît comme caractéristique de ces rapports sociaux. Son intérêt pour les aspects les plus concrets des relations sociales s’affirme avec clarté dans la publication qu’il fait en 1974 des chartes de coutumes en Picardie. La sélection des textes qu’il propose y relève d’un pragmatisme justifié scientifiquement et maintient à l’écart les catégories qu’auraient pu imposer l’histoire du droit et la diplomatique [4][4] Fossier, 1974..

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On doit aussi à Robert Fossier l’élaboration d’un concept, celui d’« encellulement », popularisé dans les années 1980 par son volume de la collection Nouvelle Clio, Enfance de l’Europe[5][5] Fossier, 1982.. Cette notion permet de clarifier un certain nombre de points et, surtout, de rendre compte du processus de transformation sociale à l’œuvre entre les xe et xiie siècles et d’en mesurer l’ampleur. Les années 1970 ont vu, en effet, se diffuser l’idée selon laquelle les structures matérielles de l’Occident se sont édifiées à ce moment. Le village est devenu le cadre de vie ordinaire de la majorité de la population ; la famille, stabilisée par la sacralisation de l’institution du mariage, a consolidé ses formes en renforçant la cellule conjugale ; la paroisse a permis de doter la communauté villageoise d’un espace consacré à l’intérieur duquel se fixe son identité ; la seigneurie, enfin, est le cadre normal du gouvernement des hommes à leur niveau élémentaire, celui du maintien de la paix, de l’exercice de la justice ainsi que le lieu ordinaire du prélèvement. Village, famille, paroisse, seigneurie sont autant de cellules élémentaires qui définissent des espaces qui s’imbriquent et se recouvrent et constituent le cadre de vie de la majorité des hommes du Moyen Âge.

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La chronologie de Robert Fossier est une chronologie douce. S’il examinait en expert les processus et s’il s’intéressait avant tout aux transformations, celles de l’espace comme celles de la société ou de l’économie, il n’envisageait pas de rupture brutale ou générale, laissant à chacun des phénomènes considérés dans sa singularité leur temporalité propre : la mise en place des structures n’a pas entraîné de bouleversement brutal, mais une évolution de chacune des composantes, jusqu’à ce que leur agencement donne naissance à un nouvel ordre. Il n’était pas l’historien des ruptures, mais celui des reconstructions ou des modifications d’un système social complexe et multiforme dont il a voulu, en utilisant tous les moyens scientifiques à sa disposition, y compris les plus novateurs, décrire et mesurer les changements.

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Robert Fossier se plaisait à déconstruire les mythes historiographiques, les poncifs intellectuels de toute nature, ce qu’il faisait en maîtrisant avec tact l’art de la provocation, une façon de réveiller les esprits assoupis. Durant toute sa vie, il n’a cessé d’aiguiser son esprit critique sur les Cisterciens : l’intérêt qu’il portait à la terre et aux hommes du Moyen Âge n’était pas né en Picardie. C’est Clairvaux et les campagnes champenoises qui l’attirèrent vers les sols lourds de la France du Nord, des paysages de plaine jusqu’aux contreforts boisés de la Bourgogne. Sa thèse de l’École nationale des Chartes fut consacrée, en effet, à l’économie de Clairvaux des origines à la fin de la guerre de Cent Ans. Soutenue en 1949, c’est avec elle que commence le long compagnonnage que Robert Fossier a noué avec les Cisterciens dont il n’a eu de cesse de démontrer les failles du modèle économique qu’il considérait comme inapplicable dans le contexte qui était celui de la naissance de l’ordre. Ses analyses sont ciselées et ses arguments sans concession. Ce qui l’intéressait était « l’attitude cistercienne » et ce qu’il souhaitait démontrer était la relativité de leurs réussites et la violence avec laquelle ils avaient imposé leur utopie économique. Une insertion volontariste et artificielle dans les économies locales et par la même souvent fragile, qui n’avait pas été partout vigoureusement greffée sur le tronc commun des économies régionales : voilà ce qui ressort de sa démonstration. Il ne craint pas de qualifier l’économie cistercienne de « coloniale ». En le relisant, en l’écoutant tant sa plume est celle d’un orateur, on conçoit bien que la greffe cistercienne lui était d’une certaine manière insupportable puisqu’elle cassait la dynamique communautaire et la construction des paysages en expulsant les plus humbles qui lui étaient si chers [6][6] Fossier, 1981, p. 65 : « En rompant l’esprit communautaire,....

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Néanmoins, les Cisterciens lui ont également ouvert des terrains d’études pionniers. Il en est ainsi des techniques qu’il aborde par le biais du travail, un domaine où les Cisterciens occupent une place spécifique du fait de l’intérêt qu’ils ont très tôt accordé au salariat, posant un des ressorts de sa valorisation ultérieure. Robert Fossier a toujours reconnu à l’ordre son indéniable apport dans le domaine de l’organisation et de la rationalisation du travail. Selon lui, honorer le travail des mains explique qu’ils se soient implantés dans des « secteurs de pointe » pour atteindre une forme de perfection économique. Incontestablement, ce sont les Cisterciens qui ont porté Robert Fossier vers l’examen d’une des formes de production qui intéressait alors bien peu les historiens : celles de l’artisanat et de l’industrie dans les campagnes médiévales. On lui doit une première mise au point sur la métallurgie cistercienne dès 1960. Bien conscient des difficultés que l’histoire économique médiévale risquait de rencontrer faute d’affronter directement la question des techniques, il fut un des soutiens indéfectibles à l’enseignement de l’histoire des techniques médiévales à Paris 1, en un temps où cet enseignement était particulièrement innovant. Cependant, dans ce domaine également, l’homme l’intéresse davantage que les organismes de production et les chaînes opératoires. Dans sa thèse, il accorde au forgeron « mécanicien du village » une place majeure dans la sociabilité villageoise et, en particulier, dans le processus de constitution des élites paysannes. Il reprendra ce dossier dans le volume de l’atelier du médiéviste consacré aux sources de l’histoire économique et sociale du Moyen Âge occidental [7][7] Fossier, 1999.. La « forge » et le « forgeron » y occupent une place, tout autant que la « foire » et la « monnaie ». Au même moment, il offre une synthèse majeure sur l’artisanat au village, une introduction au thème des xixe Journées internationales d’histoire de l’abbaye de Flaran. À partir d’une recension des sources de toutes natures, Robert Fossier distingue, au fil des pages, l’artisanat des campagnes de l’industrie rurale ce qui, selon lui, rend « la quête fort diffuse » et plus complexe. Cette quête attentive le mène des techniques aux hommes.

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C’est sans doute ce goût pour les techniques pratiquées au village, et pour les plus modestes d’entre elles, celles que les sources écrites ne lui permettaient pas d’atteindre, que Robert Fossier a contribué à établir des passerelles entre l’archéologie et l’histoire du Moyen Âge. Dès 1980, la sortie du livre rédigé en collaboration avec Jean Chapelot sur la maison et le village en fournit une très belle illustration [8][8] Chapelot et Fossier, 1980.. Ce projet éditorial, unanimement salué, était également un moyen d’interroger différemment la persistante question du village, de sa naissance à sa maturité. On retrouve dans l’écriture de cet ouvrage la marque de Robert Fossier. Il s’agit d’une synthèse brillante et novatrice qui s’appuie sur les études alors les plus récentes, particulièrement en Europe du Nord (Angleterre, Pays-Bas et Allemagne) ; elle se construit comme un dialogue ouvert entre sources écrites et archéologiques, interrogées dans une même perspective historique, une chose rare à l’époque, et accorde un intérêt exceptionnel à la matérialité du cadre de vie. La maison villageoise profite d’un éclairage exceptionnel qui dépasse les généralisations hâtives qui lui avaient été encore trop souvent consacrées. Ses matériaux, son plan, son organisation interne et son élévation dépendent de la structure de l’exploitation, de l’activité économique de la famille et de sa position sociale dans la communauté villageoise. Dès le xiie siècle, de la lecture des charpentes et de l’usage de la pierre se déduisent l’enrichissement des villages et les progrès techniques qui l’accompagnent ; l’entrée du foyer dans la maison et la mise en place de la cheminée murale constituent l’un des points d’ancrage de la sociabilité villageoise. Pour tous ces aspects et d’autres encore, ce livre a opéré un véritable basculement des perspectives méthodologiques en histoire rurale.

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Cette position de passeur, cette volonté de brasser et d’ordonner vigoureusement un nombre considérable de sources et de travaux aux démarches complémentaires tout en les inscrivant dans une réflexion globale et structurée sur la société médiévale, Robert Fossier l’a également mis en œuvre, régulièrement et pendant 16 ans, au service de ses collègues et de ses étudiants, en assurant dans la Revue historique (de 1979 à 1995), la présentation historiographique des publications consacrées à « L’économie et aux société rurales en France du xe au xve siècle », qu’il désignait comme une « production » : celle des historiens. Il les a également mobilisées au service d’entreprises de vulgarisation ou, pour le dire comme aujourd’hui, de valorisation de la recherche, toujours avec une exigence de rigueur intellectuelle et de qualité d’écriture qui assuraient un haut niveau aux publications auxquelles il participait, qu’il dirigeait ou qu’il assurait seul. Ses manuels, et notamment celui sur la société médiévale, ont été utilisés par des générations d’étudiants et rendent encore les plus grands services [9][9] Fossier, 1991.. L’ouvrage qu’il dirigea chez Colin en 1982-1983 simplement intitulé Le Moyen Âge, et qui appartient à la catégorie des « beaux livres », est une véritable somme qui propose une mise au point sur les connaissances et les approches en usage au moment où il fut écrit.

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Robert Fossier a, par son action comme par son œuvre, beaucoup fait pour l’Histoire et son enseignement. Profondément engagé dans la société des professeurs d’histoire et de géographie, il n’a jamais négligé l’enseignement secondaire avec lequel il s’est efforcé de maintenir les liens les plus étroits possibles, afin de contribuer au maintien d’une continuité entre l’enseignement supérieur et la recherche, et le travail effectué dans les lycées et les collèges.

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Essentiellement chercheur et professeur, convaincu aussi que les affaires des universitaires devaient être réglées par eux-mêmes et, pour cette raison, profondément impliqué dans la direction de l’Université comme, le cas échéant, du cnrs, il nous offre un modèle de comportement académique et citoyen tout à fait exceptionnel. Par la qualité de son travail comme par la profondeur de son œuvre, Robert Fossier a été l’une des figures importantes de la vie universitaire française et a puissamment contribué au rayonnement de l’institution à laquelle il s’est dévoué, tout comme il a eu sa part dans le développement et le prestige des études médiévales françaises.


Bibliographie

  • Une bibliographie exhaustive des travaux de Robert Fossier jusqu’en 1994 a été établie pour ses mélanges en 1994 : Campagnes médiévales : l’homme et son espace, E. Mornet (éd.), Paris, 1994, p. 15-23.

  • J. Chapelot et R. Fossier, Le Village et la maison au Moyen Âge, Paris, 1980.
  • R. Fossier, La Terre et les hommes en Picardie jusqu’à la fin du xiiie siècle, Paris, 1968 (éd. allégée, Paris, 1987) ;
    —, « Les mouvements populaires en Occident au xie siècle », Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions, 2, 1971, p. 257-269 ;
    —, Chartes de coutumes en Picardie (xie-xiiie siècles), Paris, 1974 (Collection de documents inédits sur l’histoire de France) ;
    —, Enfance de l’Europe. Aspects économiques et sociaux, Paris, 1982 (Nouvelle Clio, n°17 et 17 bis) ;
    —, « L’Économie cistercienne dans les plaines du Nord-ouest de l’Europe », in L’Économie cistercienne. Géographie. Mutations du Moyen Âge aux Temps modernes (Flaran 3, 16-18-septembre 1981), Auch, 1983, p. 53-74 ;
    —, La Société médiévale, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1991 ;
    —, Sources de l’histoire économique et sociale du Moyen Âge occidental, Turnhout, Brepols, coll. « L’Atelier du Médiéviste, n°6 », 1999 ;
    —, Le Travail au Moyen Âge, Paris, 2000.

Notes

[1]

Fossier, 1968.

[2]

Fossier, 2000.

[3]

Voir, par exemple, la très belle et très provocatrice communication de 1970 à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : Fossier, 1971.

[4]

Fossier, 1974.

[5]

Fossier, 1982.

[6]

Fossier, 1981, p. 65 : « En rompant l’esprit communautaire, en expulsant des hommes, en fermant le paysage et cela sans parvenir à maintenir l’austère intégralité de son isolement, l’Ordre a porté préjudices aux villageois ».

[7]

Fossier, 1999.

[8]

Chapelot et Fossier, 1980.

[9]

Fossier, 1991.

Pour citer cet article

Feller Laurent, Verna Catherine, « Un homme et des paysages. Hommage à Robert Fossier (1927-2012) », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2013 (Vol. 39), p. 7-16.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2013-1-page-7.htm


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