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Histoire & Sociétés Rurales

2013/1 (Vol. 39)


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En 1792, le procureur au siège royal d’Angers Pierre Delaunay présente un plaidoyer dans lequel il défend la cause de Marie-Henriette Françoise de Boscals de Reals, demanderesse en séparation contre son mari Charles Henri Bardel des Gléreaux, chef d’escadre breton de la Marine royale. Après avoir exposé les violences physiques et les multiples vexations infligées à l’épouse au cours de leur première année de mariage, le procureur s’appuie sur le Traité du Mariage du juriste Pothier (1771). Celui-ci, dans son troisième chapitre, affirme que :

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« la Justice se décide à venir au secours d’une femme, elle n’exige pas aussi, pour obtenir la séparation des corps, que les sévices du mari aient été rendus tels que la femme ait eu à trembler pour ses jours. Il ne faut même pas qu’elle ait été frappée par son mari, si ce n’est dans la classe du peuple [1][1] Arch. dép. Vienne, F-20 : Mémoire concernant la séparation.... »

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À Poitiers, quatre ans plus tard, l’avocat de Madeleine Allaire, fille d’un négociant de Saint-Domingue qui poursuit une procédure de séparation contre son mari, Michel Creuzé, greffier en chef du bureau des Finances de la généralité, s’avance plus loin encore dans la différenciation sociale des violences conjugales. L’épouse, se dit victime d’insultes et de bousculades, qui constituent « des faits qui sont impuissants pour séparer des époux de la lie du peuple mais prennent entre personnes d’un état plus relevé un caractère de gravité qui peut devenir un moyen légitime de séparation ». Plus loin dans son mémoire, l’avocat entre plus avant dans sa description de ces femmes supposées frustes des catégories modestes :

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« Accoutumées dès l’enfance à un langage grossier, les propos les plus outrageants les trouvent presque toujours insensibles ; les emportements d’un mari brutal ne laissent aucune trace de ressentiment dans le cœur d’une femme et le calme le plus profond succède toujours à ces orages passagers [2][2] Arch. dép. Vienne, F-21 : 6 mémoires et réponses dans.... »

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La rhétorique de ces hommes de loi vise à comparer les comportements des maris, issus de la noblesse d’épée pour le premier et de robe pour le second, à ceux des paysans et des petits artisans. Reflet de la société d’ordre de l’Ancien Régime, elle véhicule l’image de la femme du peuple soumise, indifférente aux violences, amnésique, insensible en raison de son manque d’éducation qui lui permet d’afficher un seuil de tolérance presque illimité face aux brutalités de son mari. Ces préjugés sociaux, constatés lors d’une étude précédente, méritent d’être confrontés aux sources [3][3] Recherches menées dans Murphy, 2013a..

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À la croisée de champs historiographiques en plein renouveau, dans les domaines des violences, du corps, du genre, du mariage et des relations familiales, l’histoire des violences conjugales reste toutefois en retrait [4][4] On consultera avec profit Beauvalet-Boutourye, 2008,.... Les demandes de séparation constituent la source majeure qui permet leur étude. Étudiées par l’équipe d’Alain Lottin autour du thème de la désunion, elles sont connues à travers les tragédies de couples aristocrates ou célèbres qui ont narré leurs mésaventures [5][5] Beauvalet-Boutourye, 2008, p. 89-102 sur Voltaire et.... Par ailleurs, le terme de « violences conjugales » sera entendu au sens large, selon sa définition contemporaine, incluant, outre les injures réelles (atteintes au corps), les injures verbales, la négligence matérielle, l’abandon, les privations et la diffamation [6][6] Envff, 2000..

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À partir de l’étude des archives civiles des justices seigneuriales de la province du Poitou, soit les actuels départements de la Vienne, des Deux-Sèvres et de la Vendée, il sera tenté d’apporter une contribution à la connaissance des « mauvais ménages » au village, selon l’expression consacrée par la plume des greffiers. L’étude débute au milieu du xviie siècle, moment où certaines juridictions ecclésiastiques, comme celle de Châlons en 1663, se déclarent incompétentes pour juger les séparations entre époux [7][7] Arrêt qui constitue le point de départ de l’étude de.... Peu à peu, ce mouvement s’amplifie, les procédures se sécularisent et, si la rupture du sacrement demeure du ressort des tribunaux ecclésiastiques, le mariage est considéré également comme un contrat social qui peut se dissoudre sur le plan matériel (séparation de biens) et physique (séparation de corps et d’habitation). En aval, cette contribution s’arrêtera avec la « révolution judiciaire » de 1790 [8][8] Chauvaud, Petit et Yvorel 2007, p. 29 : la création....

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Comment mesurer la place des procédures de séparation issues de couples ruraux dans le travail des justices seigneuriales ? Les plaintes des épouses dégagent-elles une hiérarchisation des violences ? Enfin, comment appréhender l’émotion, contenue ou exprimée, que reflètent les témoignages des acteurs et des témoins de ces violences conjugales au village ? Par ces questionnements, nous tenterons d’éclairer la supposée « insensibilité » des villageoises aux brutalités et aux négligences de leurs époux avancée par les avocats du xviiie siècle.

Justices seigneuriales et séparations conjugales

Les pratiques judiciaires

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Face aux violences conjugales, de quels recours disposent les femmes sous l’Ancien Régime ?

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Le mariage demeure, en droit canonique, indissoluble, sauf dans les cas de non-consommation, d’impuissance, d’hérésie ou d’union avec un non catholique. Ces démarches demeurent rarissimes. La Cour métropolitaine de Bordeaux recense cinq procès en impuissance au xviiie siècle, dont un à la demande d’une épouse de laboureur [9][9] Il s’agit du cas de Marie Fortin. Mariée en 1770 à....

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Les justices royales et seigneuriales ont pour compétence de prononcer la séparation de biens et la séparation de corps et d’habitation. Celle-ci correspond au divorcium de droit romain, remis en usage vers 1580 par le Parlement de Paris et étendu aux diverses coutumes du royaume par la suite. Elle peut être demandée pour cause d’adultère, d’hérésie ou de sévices graves. Toutefois, le mariage n’est pas dissout et seul le devoir de cohabitation est suspendu. La fidélité et la communauté de biens restent entières, et les époux « à se réconcilier au plus vite » [10][10] Sur ces points de droit, voir Bart, 1998, p. 307-338 ;.... Ces procédures demeurent rares dans le Poitou, à peine une dizaine au total.

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Les femmes optent de façon presque unanime pour la demande en séparation de biens [11][11] À ce propos, voir la récente thèse de Landelle, 20.... Ce droit, réservé à l’épouse, est mis en avant lorsque les mauvaises affaires du mari ne lui permettent plus de subvenir aux besoins du ménage et qu’il entame les biens personnels de la femme pour régler ses dettes. Le contenu juridique de ce processus explique le constat, qui sera détaillé plus avant, selon lequel toutes les procédures s’appuyant uniquement sur des violences verbales ou physiques sont systématiquement rejetées. Il convient de souligner la situation de minorité juridique dans laquelle se trouve l’épouse, en lien avec la Contre-Réforme catholique du xvie siècle qui affirme les droits du mari. Depuis 1606, celui-ci n’a plus à redouter de plaintes de sa femme à son encontre et, en 1665, lui seul peut demander un internement dans un couvent pour « mauvaise conduite » sur simple dénonciation [12][12] Godineau, 2003, p. 20-21 sur ces aspects juridiques.....

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Plaider contre l’époux relève du parcours d’obstacles administratif et judiciaire, ainsi que le montrent les procédures qui constituent le corpus de cette étude. La femme commence par une « renonciation aux biens de la communauté », démarche libre qui nécessite un acte notarié, obtenu avec la présentation du contrat de mariage. Ensuite, elle sollicite l’autorisation d’ester seule en justice en se présentant aux hommes de loi de sa juridiction et en déclinant l’exposé de ses griefs avec, si possible, des preuves tangibles. Une fois accordé ce droit, elle devra convaincre plusieurs témoins, dont le nombre varie de deux ou trois pour de simples motifs économiques à plus d’une trentaine lors de sévices graves et perpétrés en public. Le mari a la possibilité d’en faire autant pour sa défense. Après avoir écouté les témoignages par deux fois, complétés parfois par une enquête du sénéchal, les magistrats rejettent la demande ou prononcent l’acte officiel de séparation. Reste dès lors à effectuer, de nouveau avec un notaire, la séparation effective des biens, qui ne dispense pas de la cohabitation. En cas de sévices avérés, cependant, la justice seigneuriale peut autoriser l’épouse à résider chez de proches parents ou dans une communauté religieuse.

Les séparations dans le travail des justices seigneuriales

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L’approche sérielle permet de comprendre la réalité de la présence des procédures de séparations dans les campagnes sous l’Ancien Régime. L’enquête, en cours, se fonde sur l’étude de 865 procédures de séparations de biens ou de corps dans lesquelles les violences conjugales, selon l’acception présentée ci-dessus, apparaissent. Les sources utilisées sont les archives des justices des seigneuries, des sénéchaussées ou du présidial de Poitiers. Des sondages empiriques sur le quart des sources disponibles constituent la méthode utilisée [13][13] 418 liasses dépouillées sur 1750 cotes d’archives judiciaires.... Les origines sociales des maris dénoncés comme violents offrent un premier point de vue : 11% sont des laboureurs (figure 1).

Figure 1 - Origine sociale des maris violents selon les procédures de séparation dans le Poitou (1660-1790)Figure 1
Source : Arch. dép. Deux-Sèvres, B-230-241, B-332, 2B242-44, 4B130-216, 4B309-316, 9B31-33, 102-104, 151, 179-180, 186-187, 200, 207-213, 10B248 ; Arch. dép. Vienne, 3B136-139, 6B251, 8B1, 2, 9, 16, 22, 27-31, 36-38, 43-69, 76, 82, 91, 103, 107, 131, 142, 151, 153, 163, 173, 180, 187-197, 209, 211-214, 219, 229, 239, 249, 255, 271, 276, 281, 295, 312, 319, 325, 9B491-504
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Certes, ils sont largement devancés par les commerçants (49%), les marchands (20%) et les artisans (19%). Cependant, une seconde entrée par l’origine géographique déclarée par les épouses déposant leur demande permet de constater que plus du tiers de celles-ci, 298 précisément, sont des villageoises (figure 2)[14][14] Cette entrée statistique, sans les contredire complètement,....

Figure 2 - Origine géographique des épouses demandant des séparations dans le Poitou (1660-1790)Figure 2
Source : Arch. dép. Deux-Sèvres, B-230-241, B-332, 2B242-44, 4B130-216, 4B309-316, 9B31-33, 102-104, 151, 179-180, 186-187, 200, 207-213, 10B248 ; Arch. dép. Vienne, 3B136-139, 6B251, 8B1, 2, 9, 16, 22, 27-31, 36-38, 43-69, 76, 82, 91, 103, 107, 131, 142, 151, 153, 163, 173, 180, 187-197, 209, 211-214, 219, 229, 239, 249, 255, 271, 276, 281, 295, 312, 319, 325, 9B491-504.
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Originaires de petits bourgs ruraux, voire de hameaux, elles entreprennent le long périple administratif décrit ci-dessus pour mettre un terme à la communauté conjugale. Outre les femmes des laboureurs et de certains artisans indiqués dans la figure 1, il s’agit presque toujours de celles dont le milieu social n’est pas précisé par les magistrats, laissant supposer leur très modeste condition (journaliers, forestiers). Une première caractéristique se dégage de ces chiffres. Les séparations s’avèrent une pratique mieux intégrée par les populations urbaines, qui ne représentent qu’un quart de la population française mais les deux tiers des procédures au xviiie siècle [15][15] Sur la population et la démographie historique, voir.... Cependant, ces presque deux cents villageoises poitevines qui en appellent à la justice contredisent les affirmations présentées au début de cette étude sur leur insensibilité supposée aux mauvais traitements. Si la fréquence des plaintes est moindre dans les campagnes, les violences conjugales ne rencontrent pas obligatoirement le silence complaisant des proches et des témoins, et la soumission des épouses.

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Par ailleurs, une autre approche statistique rapproche les pratiques urbaines et rurales dans ce domaine. Les demandes de séparation représentent entre 1 et 2% des affaires traitées par les justices seigneuriales. Cette proportion se vérifie dans les 26 juridictions qui ont livré des affaires [16][16] Sur les 35 dont les archives ont été analysées, 9 d’entre.... Ainsi la baronnie de Saint-Jouin de Marnes, village au sud de Thouars, doit-elle statuer à propos de trois demandes entre 1697 et 1740 dans un ensemble de 160 procédures (1,9%), tandis que le marquisat de Chef-Boutonne, milieu très rural dévolu à l’élevage bovin aux confins du Poitou et de l’Angoumois, démêle six séparations parmi les 486 affaires qui lui sont soumises entre 1731 et 1790 (1,2%) [17][17] Arch. dép. Deux-Sèvres, 9B31-33 : marquisat de Chef-Boutonne,.... Au sein de milieux urbains poitevins, nous pouvons citer en miroir des chiffres précédents l’activité judiciaire du bourg de Saint-Hilaire de Poitiers. Les minutes du greffe recensent 32 demandes de séparations entre 1686 et 1788 tandis que les chanoines, qui rendent la justice dans ce faubourg de la capitale provinciale, doivent traiter 3 279 affaires au cours de ce siècle, ce qui ramène à la proportion de 1% [18][18] Arch. dép. Vienne, G-648 à 674 : Bourg de Saint-Hilaire,.... Il est juste d’affirmer que les magistrats des campagnes et des villes du Poitou sont confrontés dans les mêmes proportions aux séparations et aux violences conjugales.

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En dernier lieu, l’approche chronologique proposée par la figure 3 compare l’évolution du nombre de procédures dans les villes de Poitiers et Châtellerault d’une part et dans les justices seigneuriales situées sur la moitié occidentale du Poitou d’autre part [19][19] Équivalente au futur département des Deux-Sèvres.. Les campagnes poitevines présentent une courbe similaire aux deux villes, à l’exception notable de la période 1690-1710. À ce moment, tandis que les procédures stagnent, voire reculent dans les milieux urbains, elles connaissent un certain regain en milieu rural. Il s’agit de l’époque où la transformation progressive du mariage en contrat civil et la sécularisation des procédures de séparation sont en marche [20][20] Lottin, 1975, p. 12, précise que le mouvement, entamé.... Si les chiffres, faibles, ne peuvent amener à des conclusions trop hâtives, ce regain doit être souligné.

Figure 3 - Chronologie comparative des demandes de séparation dans le Poitou (1650-1790)Figure 3
Source : cf. figure 1
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Au moment où le « petit âge glaciaire » inflige une grande misère aux habitants des campagnes, où la famine touche une majeure partie du royaume et en premier lieu les journaliers et les petits laboureurs, le désordre conjugal connaît une certaine recrudescence parmi les couples des villages poitevins. Par la suite, le mouvement des procédures suivra l’évolution historique qui voit une augmentation frappante à compter du milieu du xviiie siècle, liée à une combinaison de facteurs parmi lesquels il est difficile de démêler les causes des conséquences : nombre de sources conservées plus importantes, débats philosophiques et théologiques sur le droit au divorce, moindre tolérance des violences maritales perpétrées en public se croisent pour comprendre l’augmentation du nombre de procédures repérable à partir des années 1750.

Une hiérarchie des violences

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Afin de convaincre les magistrats de prononcer la séparation en leur faveur, les épouses se doivent d’exposer leurs griefs à l’encontre des maris. Si les privations matérielles semblent un passage obligé dans leurs dépositions, elles sont accompagnées régulièrement d’autres accusations dont la fréquence et l’ordre de présentation dans les minutes révèlent une forme de hiérarchie des violences conjugales.

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Les femmes originaires des campagnes poitevines se singularisent, ainsi que le montre la figure 4.

Figure 4 - Contenu des plaintes des demandes en séparation dans le Poitou, comparaison villes/campagnes (1650-1790)Figure 4

nb : Chaque déposition pouvant contenir plusieurs griefs, les totaux dépassent le nombre de procédures de séparations identifiées dans les archives (865 à ce moment de notre enquête pour la province du Poitou).

Source : cf. figure 1
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En ville, les demandes de séparation s’appuient en premier lieu sur des accusations de débauche dans le jeu et l’alcool (40%), puis sur les violences physiques (35%) et enfin sur les constats de faillite, très nombreux dans le milieu de la boutique et de l’échoppe (25%). Avec les milieux ruraux, cet ordre des accusations se modifie. La moindre présence de cabarets, d’artisans et de commerçants dans les villages diminue le rôle des faillites et de la « débauche » par le jeu. De ce fait, ce sont les brutalités physiques qui figurent en première place des griefs (42%), devant la honte publique de la conduite du mari (30%), les injures verbales (17%) et les faillites (11%). Pour en finir avec les évaluations chiffrées, les épouses de laboureurs et de journaliers, qui ne forment qu’un peu plus du tiers des demanderesses en séparation, représentent 55% de celles qui mettent en avant les atteintes corporelles infligées par leurs époux et 70% des insultées [21][21] En revanche, seulement 20% des femmes de commerçants....

Les corps meurtris

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Dans les représentations courantes, bien que le terme de violences conjugales recouvre des atteintes à l’intégrité des femmes bien plus larges, elles évoquent en premier lieu les violences physiques [22][22] Voir Envff, 2000.. 80% des villageoises affirment subir des « battures », des « exces » et des « violensses » de leur époux, contre moins de 40% parmi les citadines. Une typologie fine des sévices et des brutalités s’avère toutefois impossible en raison de l’imprécision des témoignages, à l’exception des deux dernières décennies d’Ancien Régime, ainsi que des violences de nature sexuelle. Mais, si les coups répétés provoquent parfois l’émotion des proches et des voisins, ils ne suffisent presque jamais à obtenir la séparation. En cela, les magistrats ne font qu’appliquer la coutume qui tolère le « droit de correction » du mari [23][23] Bologne, 2005, p. 170..

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L’exemple de Louise Brunet, épouse de Jean-Baptiste Marboeuf, correspond au destin de 90% des demandes reposant uniquement sur des sévices corporels. En 1739, elle poursuit son mari, marchand de bœufs à La Mothe Saint-Héray, bourgade située au sud de Saint-Maixent, en séparation de corps et de biens. Les témoignages lui sont favorables. Ainsi Pierre Rougier, domestique, dépose les avoir croisés revenant d’une foire trois ans plus tôt et témoigne de coups répétés que Marboeuf infligeait à Louise Brunet avec un bâton sur les cuisses et la tête. Une voisine de la plaignante, Madeleine Migault, confirme qu’elle entend régulièrement de violentes disputes et les cris de Louise sous les coups de son mari. Le chapelier Amirault, pour sa part, est intervenu quelques semaines plus tôt tandis que Marboeuf tentait d’étrangler sa femme, en pleine rue, avant d’entamer une violente bagarre avec celui-ci. Cependant, les affaires du marchand sont florissantes et le ménage vit dans une certaine aisance. Aussi le magistrat du marquisat juge-t-il la plainte irrecevable [24][24] Arch. dép. Deux-Sèvres, B-290 : Marquisat de La Mothe.... Malgré ce vide juridique, 20 villageoises parmi les 241 poitevines qui exposent à la justice seigneuriale les brutalités de leurs maris obtiendront gain de cause, dans les dernières années de l’Ancien Régime.

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Ces violences revêtent des aspects récurrents : il s’agit de colère furieuse la plupart du temps, un seul cas de sévices longs et prémédités apparentés à de la torture étant exposé. Jeanne Tranchand, femme du cordonnier Henri Mallet, proche du bourg de Lusignan, subit dix années durant les pires sévices avant de se décider, en 1746, à demander la séparation. Sa description est longue, près de cinq pages dans lesquelles les violences apparaissent, quotidiennes, systématiques. La déposition s’achève ainsi :

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« Il y a environ huit mois, il lui jeta un pot de fer sur les reins d’une telle force qu’il se cassa dans un temps où elle était sur le point d’accoucher, ce qu’elle fit le lendemain, que trois jours après il vint la tirer de son lit où elle était très malade en la jetant sur le plancher en lui disant bougresse, que fais-tu dans ce lit, je ne veux pas te nourrir à rien faire […] Elle a été dans l’obligation de passer nuitamment avec ses enfants par-dessus un mur pour se sauver chez son plus proche voisin, il menaçait de la tuer avec une hache à la main, ce qu’il aurait fait si quelques personnes n’étaient venues la secourir […] [25][25] Arch. dép. Vienne, 9B-503 : Papiers du Roi, 1745-1.... »

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Fort heureusement pour Jeanne Tranchand, les affaires de son époux sont mauvaises et il dilapide leurs biens dans le vin, ce qui lui permet d’obtenir la séparation. La majeure partie des plaintes s’apparente à celle de Marie Chaigneau, mariée au marchand de tissu Isaac Caffant, de Romans, dans la région protestante de Melle. Les témoins appelés par la plaignante exposent tant la mauvaise situation financière du mari que les brutalités dont il se rend coupable avec régularité : « il l’attrape par les cheveux parce qu’elle ne veut pas lui faire à manger » selon leur ancienne servante, « lui frappe les flancs avec furie en criant bougresse, va t’en où tu voudras » ajoute la même tandis que leur voisine se rappelle avoir vu le mari briser le nez de Marie Chaigneau et qu’un autre marchand, en affaires avec le mari, avance qu’il « maltraite sa femme en public à coups de pieds, de poings » [26][26] Arch. dép. Deux-Sèvres, 2B-43 : Prévôté royale de Melle,....

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En dernier lieu, les violences d’ordre sexuel sont évoquées à 52 reprises. Ils couvrent des sévices, des viols conjugaux voire certaines déviances dont les femmes sont témoins, inceste et bestialité en premier lieu. Les greffiers conservent, dans leurs minutes, une indéniable pudeur à l’égard de ces situations dont l’atrocité est soupçonnable à travers les dépositions. Une trentaine de femmes appuient leurs demandes de séparation par la description de viols répétés voire d’exploitation sexuelle organisée par le mari. À une vingtaine de kilomètres au nord de Poitiers, dans le village de Naintré, Françoise Garmond explique, en 1776, les multiples relations que son époux, coutelier dont le commerce périclite, lui impose afin de subvenir à leurs besoins. Non loin de là, à Senillé, en juin 1789, Antoinette Breton obtient d’être séparé du syndic de la municipalité à propos duquel onze villageois rapportent la passion immodérée qu’il voue aux juments [27][27] Arch. dép. Vienne, 3B-139 : Sénéchaussée de Châtellerault,....

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Si ces cas demeurent isolés et concentrés sur la fin de la période, il convient de constater que les femmes issues des milieux ruraux exposent avec plus de fréquence que celles des cités les sévices et brutalités physiques qui existent dans leurs couples [28][28] L’histoire de la violence à l’époque moderne aborde.... Leur moindre présence dans la masse totale des procédures de séparation, présentée au début de cette étude, s’explique par la législation elle-même qui, en accordant la primauté aux épouses de maris dont les affaires se portent mal, favorisent en cela les artisans, marchands et notables donc des catégories sociales majoritairement urbaines.

Protéger sa réputation

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Second grief, les « débauches » liées généralement au jeu et à l’alcool. Très fréquente en ville, cette accusation le demeure également dans les campagnes poitevines. La forme sous laquelle les minutes judiciaires les présentent s’avèrent stéréotypées. Les deux sentences de séparation prononcées par la justice seigneuriale du baron de Saint-Loup, dans la Gâtine, en forment un exemple. En août 1737, Françoise Brion entame une procédure contre René Guyon, voiturier, pour un mariage contracté huit ans plus tôt. Les trois témoins avancent des arguments identiques : outre qu’il fasse de mauvaises affaires, Guyon « est un ivrogne qui fréquente continuellement les cabarets, toujours plein de vin même lorsqu’il transporte des marchandises, il a provoqué de nombreuses bagarres dans le village ».

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Laurent Charetier, sergent royal à Saint-Loup, subit également une procédure à son encontre par son épouse Marguerite Janot quelques mois plus tard. Les trois témoins sont unanimes : l’homme est « violent, querelleur, joueur de cartes et de boules, il y perd tout son argent et ruine son ménage ». Il a déjà fait l’objet de plusieurs arrestations qui ternissent la réputation du couple [29][29] Arch. dép. Deux-Sèvres, 9B-186 : Baronnie de Saint-Loup,....

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Car il s’agit bien de leur réputation que certaines épouses veulent défendre. L’ivrognerie de leurs maris dans les cabarets, leur propension à dilapider la communauté dans les jeux leur font honte, salissent leur honneur, vertu cardinale de la société d’Ancien Régime : elles l’affirment aux magistrats. Le fait se révèle encore plus flagrant dans le cas, isolé, du laboureur Nicolas Riou. Au milieu du xviie siècle, les mœurs de celui-ci scandalisent les habitants de Fors [30][30] À quinze kilomètres au sud de Niort.. Treize d’entre eux témoignent aux côtés de l’épouse des pratiques illicites du laboureur, accusé de manière répétitive « d’être un disciple de Sodome ». Cette appellation garde toutefois sa part de mystère, nul ne précisant s’il l’accomplit avec le sexe opposé ou dans le cadre de relations homosexuelles. Son épouse, Madeleine Girault, obtient rapidement la séparation de biens [31][31] Arch. dép. Deux-Sèvres, B-236 : Marquisat de Fors,.... Bien entendu, il demeure délicat de connaître la part de vérité et celle d’un éventuel règlement de compte dans de telles situations, toutefois l’enjeu autour de la réputation, lié à la sexualité, se retrouve. Il en va de même pour Renée Horric, qui obtient d’être séparée de Denis Rorteau en avril 1695. Elle désapprouve ses habitudes de « s’adonner à la débauche des femmes dont il a plusieurs bâtards » dans la paroisse d’Augé, près de Saint-Maixent, et elle veut que son désaccord soit connu de tous [32][32] Arch. dép. Deux-Sèvres, 4B-309 : Siège royal de Saint-Maixent,....

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Laver son honneur consiste également à réagir, refuser les insultes d’un mari qui peut alimenter les rumeurs sur l’infidélité de l’épouse. Les injures graves et répétées de multiples fois par un mari en état de furie constituent le « bruit », le paysage sonore des violences conjugales, qui parfois entraîne une intervention extérieure. Le boutiquier de Lusignan Millon, en 1743, a pris l’habitude de frapper régulièrement sa femme. Mais les voisins du couple ne s’interposent qu’à la fin du mois d’août, lorsqu’ils entendent Marie Daguille se faire hurler « bougresse » durant de longues minutes. Le terme n’est pas anodin, puisqu’au sens propre il consiste à reprocher à une personne sa trop grande hardiesse, ce qui ramène la femme à la place qui devrait rester la sienne dans la vie sociale de ce couple qui tient une boutique.

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Plus fréquemment, l’époux remet en cause la probité morale et sexuelle de la femme dans ses injures. Ainsi, dans le village de Saint-Sauvant, Marie Marot subit-elle chaque jour les outrages et les humiliations verbales de son mari, le seigneur Venault de la Percheterie. Non seulement il les pratique mais de plus il s’en vante, « étant certain qu’elle le trompe avec son frère qui est prêtre ». Entre décembre 1739 et février 1740, les injures se multiplient, toujours les mêmes : « vesse, putain, coureuse, garce », agrémentées de coups et de menaces de mort. Une nuit, il l’abreuve d’insultes, la met à la porte presque nue, ce qui vaudra à Marie un pied gelé. La procédure sera entamée quelques jours plus tard [33][33] Arch. dép. Vienne, 9B-502 : Papiers du Roi, 1740-1.... Les insultes, particulièrement lorsqu’elles sont prononcées en public, sont rapportées par la moitié des plaignantes, preuve de leur importance à leurs yeux. D’autre part, défendre sa réputation est un enjeu majeur pour les femmes des milieux ruraux, puisqu’elles représentent les deux tiers de celles qui ajoutent les injures aux griefs portés à l’encontre des maris. Lors de la prononciation officielle de la séparation, le prêtre de la paroisse annonce la sentence lors de l’office dominical, puis le sergent en placarde l’avis aux endroits stratégiques du village : l’honneur est sauf.

Faillites et privations

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En dernier lieu, au-delà du vocable classique « mauvaises affaires » dont les épouses affublent systématiquement les maris, une soixantaine de cas de faillites et de privations matérielles sont détaillées dans les enquêtes civiles. Outre les cas, rares, d’abandon de domicile pendant plusieurs années consécutives (3 identifiés) et les faillites de commerçants et d’artisans souvent accusés d’ivrognerie par ailleurs (25), la moitié des affaires dans ce domaine s’apparente au sort que réserve un nommé Auzanneau à son épouse, Jeanne des Bardes. Le couple réside à Adriers, petite localité aux confins du Poitou et du Limousin. Uni en 1735, il se disloque rapidement en raison des maltraitances répétées infligées par le mari. Celui-ci enferme sa femme dans une maison de campagne, avec ses trois enfants, lui rend visite une fois par semaine pour lui procurer juste ce qu’il faut de nourriture et d’habits afin de ne pas mourir de faim et de froid. Son frère, prêtre d’une paroisse voisine, parvient à soustraire Jeanne à son mari et tente de la placer chez les bénédictines de Limoges. Celles-ci la refusent au prétexte que le mari doit donner son accord et que les enfants sont trop jeunes. Auzanneau entre dans une colère sans limite, injurie, frappe Jeanne et la réduit à une misère absolue pendant l’année qui suit. L’abbé n’abandonne pas sa belle-sœur et en appelle à la force publique, qui intervient en juillet 1740, recueille des témoignages, emmène Auzanneau en prison et permet à Jeanne des Bardes de se réfugier chez une de ses tantes. Les privations qu’elle expliquera en détail au sénéchal du marquisat de l’Isle-Jourdain, assorties de plusieurs témoignages de voisins et de proches, lui permettront d’obtenir la séparation avant la fin de l’année [34][34] Arch. dép. Vienne, 9B-502 : Papiers du Roi, 1740-1....

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Les fortunes, dots, héritages dilapidés dans les jeux, la boisson et les mauvaises affaires du mari sont les motifs les plus courants de cette catégorie. À chaque fois, la justice prend le parti de l’épouse et condamne l’homme à restituer l’équivalent des biens engloutis. Mais il convient, dans ce domaine, de souligner la moindre présence des villageoises, qui représentent à peine 20% des femmes qui portent ces griefs, proportion liée probablement d’une part, ainsi que cela fut souligné plus haut, à la moindre présence des marchands et des commerçants, d’autre part, à un niveau de vie plus modeste dans les campagnes poitevines que dans les villes [35][35] Pour une étude comparée entre milieux urbains et ruraux....

Émotions et témoignages. Le discours sur les violences conjugales

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L’analyse du vocabulaire et de l’expression des émotions liées aux violences conjugales dans les campagnes poitevines d’Ancien Régime permet d’ouvrir, dans cette dernière partie, une étude du discours. Si les contenus des plaintes des épouses sont connus à travers la hiérarchie des violences expliquée ci-dessus, en quoi consistent les stratégies de défense des maris accusés ? Par ailleurs, quelles sont les formes d’émotions contenues ou exprimées à travers les dépositions des témoins ? En dernier lieu, nous terminerons sur un cas extrême, le seul constaté en Poitou, de meurtre conjugal.

Les tactiques discursives des maris violents

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Les postures de défense des maris accusés varient en fonction de leur position sociale et des motifs de séparation invoqués à leur encontre. Elles se résument en quatre attitudes : le déni simple, qui est la plus courante (33%), la volonté de minorer les faits (30%), le retournement de l’accusation (22%) et l’absence (15%). Pas un seul, en revanche, n’avoue spontanément les faits qui lui sont reprochés.

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Face à des accusations fondées et des témoignages à charge qui ne laissent aucun doute, la grande majorité des hommes n’oppose qu’une résistance de principe. Multiplier les exemples ne serait guère utile, les retranscriptions du greffier se révélant toujours similaires. Arrêtons-nous sur la demande de Jeanne Barreau, en date du 11 mars 1783, à l’encontre d’Antoine Gaudriau, un maréchal du bourg d’Assais [36][36] Entre Thouars et Parthenay, dans le nord de l’actuel.... La procédure, après enquête et recueil de témoignages, aboutira à la prononciation de la séparation dix mois plus tard. L’avocat de Jeanne présente six témoignages justifiant la demande. Il fait comparaître François Huctin, laboureur du village, qui affirme que Barreau est ruiné à tel point qu’il a dû vendre ses biens propres pour payer ses dettes, soit huit boisselées de terres labourables et une maison. Malgré cela, affirment deux autres laboureurs, Nicolas Gailly et Pierre Martin, il « est un dissipateur qui passe tout son temps à boire et fait de mauvaises économies, c’est un ivrogne et un joueur amoureux des procès ». De plus, selon le menuisier Louis Mercier, il injurie régulièrement son épouse en public lorsqu’elle vient tenter de l’extraire du cabaret, et par deux fois au moins l’a frappée au visage en public.

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Barreau, accablé devant toutes ces dépositions, ne prend pas une peine extrême à se défendre. Il avance simplement :

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« qu’il n’est point fou, qu’il n’a jamais été dérangé dans ses affaires ni prêté de mauvais marchés, qu’il ne laisse point mourir ses bêtes et que s’il se trouve avec des dettes c’est à cause de la mauvaise conjoncture. »

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Quant aux violences, il les balaie en affirmant : « il fait comme bon lui semble avec sa femme ». Il ne nie pas les faits mais refuse le droit à la justice comme à des tiers de lui dicter sa conduite dans son couple. La justice du duché de Thouars prononce la séparation et ordonne au mari de restituer l’équivalent des 1100 livres de dot de sa femme qu’il a dépensées, ainsi que le versement d’une rente annuelle de 150 livres. Marboeuf, présenté plus haut, tente pour sa part de minimiser les coups de bâton portés à son épouse en public : il n’a « pas frappé bien fort » et « le bâton n’était pas bien gros », prétend-il [37][37] Arch. dép. Deux-Sèvres, B-290 : Marquisat de La Mothe.... Cette stratégie est fréquente, esquissant une représentation classique de la femme hystérique au « tempérament faible et passionné, instable et emporté, trompeur et rusé », dont la désobéissance « est synonyme de monde à l’envers, de désordre social » [38][38] Godineau, 2003, p. 10 et 17.. Ses finances saines lui permettront, par ailleurs, d’obtenir le rejet de la plainte.

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Certains s’avèrent beaucoup plus virulents. Parfois, il s’agit d’hommes accusés de dilapider le patrimoine commun qui offrent une explication différente. Le fermier de Pleumartin, Alexis Duvau, en 1709, accuse sa femme Anne Moulinier en retournant le grief de gaspillage à son encontre. Elle « aurait pris pour usage de faire des dépenses somptuaires en des vêtements et des joyaux » [39][39] Arch. dép. Vienne, 8B-212 : Marquisat de Pleumartin,.... La stratégie de retournement, qui échoue dans le cas précédent, peut s’avérer payante. Ainsi en va-t-il du nommé Guignard, laboureur au bourg d’Antoigné, à quelques lieues de Châtellerault. En 1770, son épouse l’accuse de l’avoir « injuriée d’une infinité de mots atroces mais encore l’a maltraitée, frappée jusqu’à la faire sortir du lit en chemise pour la maltraiter plus à son aise ». Mais Guignard, loin d’esquiver une explication, prétend ne l’avoir jamais insultée ni maltraitée d’aucune façon, ni voulu l’assassiner ou la chasser de la maison commune. Au contraire, affirme-t-il dans sa déposition, ce serait son épouse qui serait partie fortuitement en emportant ses meubles et effets, monnaie et vaisselle d’argent. Par ailleurs, le mari soutient que la demande de son épouse n’est due qu’à « sa mauvaise humeur et légèreté alors qu’il n’a eu pour elle que des sentiments d’affection et de tendresse ». Elle serait « dépensière, l’insulte en public, lui fait d’incessantes remontrances ». La violence verbale viendrait donc de la femme et non de l’homme, ce que le magistrat semble croire en le disculpant et en rejetant la demande de séparation [40][40] Arch. dép. Vienne, 3B-139 : Sénéchaussée de Châtellerault,.... En ville, une douzaine d’hommes accusent même leurs femmes de les frapper régulièrement, phénomène rarement explicité en raison de l’humiliation qu’il constitue au regard des codes de la masculinité et de la virilité en vigueur [41][41] Godineau, 2003, p. 41. Voir également Vigarello, 2.... Ces violences féminines ne paraissent jamais dans les procédures judiciaires en milieu rural, où ces codes s’affirment peut-être encore plus fortement.

Émotions contenues, témoignages prescrits

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Les émotions sont au cœur d’un nouveau champ de recherche en sciences humaines [42][42] Deux exemples parmi d’autres : l’ouverture du séminaire.... Décrypter les sentiments, le ressenti, la réception des violences par les victimes, leurs bourreaux et les témoins de ces actes à travers des archives judiciaires demeure délicat en raison même du prisme normatif imposé par les documents et leurs rédacteurs. Les mêmes mots se retrouvent d’une justice seigneuriale à une autre, d’un greffier à l’autre sur toute l’étendue de la province du Poitou : les hommes sont des « dissipateurs », qui font de « mauvais marchés », se livrent à de nombreuses « débauches et jeux » dans lesquels ils consomment « journellement les biens de leur communauté ». Une multitude de témoignages recueillis par les magistrats des campagnes poitevines aux xviie et xviiie siècles peut se résumer à travers les deux dépositions effectuées, par exemple, à l’encontre de René Babin. Ce marchand du bourg de Fors, au sud de Niort, subit une procédure de séparation de la part de son épouse en 1707, après douze années de mariage. Le premier témoin, René Archambault, autre marchand, explique que :

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« ledit Babin va très souvent au cabaret où il laisse de nombreuses dépenses, beaucoup d’argent, mais que là où il dissipe le plus de ce qu’il peut avoir de biens c’est par les mauvais marchés qu’il fait achetant toujours plus qu’il ne faut. »

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Lui succède dans le recueil des dépositions Michel Beraud, qui raconte « qu’il a reçu très souvent ledit Babin au cabaret où il faisait de forts grandes débauches et de très mauvais marchés achetant fort cher à crédit où il ne pouvait que perdre considérablement ». De telles déclarations forment les stéréotypes dans le domaine des demandes de séparation.

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Nul doute que les greffiers aplanissent les émotions exprimées par les épouses. Le fait est frappant : nulle expression, dans les 550 procédures étudiées, tant en ville que dans les villages, de sentiments, de souffrances par les femmes. Même dans les pires cas de sévices corporels et d’injures, les dépositions se présentent comme de simples procès-verbaux relatant uniquement les faits répréhensibles. Le cas de Marie Aluchaud, mariée au laboureur Sautereau de La Mothe Saint-Héray, est représentatif. La déposition relate qu’en 1772 et 1773 elle fut « congédiée de sa maison, son mari a voulu l’empoisonner à deux reprises », puis au moment de la récolte des blés, les époux se bagarrent en plein champ et Marie termine « étendue au sol sans connaissance après avoir été poussée avec violence contre un mur et traînée par les cheveux à travers un grenier à blé ». Quelques mois plus tard, en public :

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« il la traite de gueuse, de putain, qu’elle avait été la sienne à sa sollicitation, il dit publiquement que l’enfant qu’elle avait eu pendant le mariage n’était point de lui mais d’une opération ecclésiastique puis la frappe au visage. »

Un autre jour, dans la rue :

« [il] lui inflige plusieurs coups de fouets avec les menaces les plus outrageantes et qu’il aurait effectué si des voisins charitables ne l’en avaient empêché, à ce moment il ajouta qu’il ne dépendait que de lui de la tuer [43][43] Arch. dép. Vienne, 9B-504 : Papiers du Roi (1767-1.... »

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Tout est là : brutalités physiques en public, injures, diffamation, accusation d’adultère et de crime sacrilège. Mais la déposition retranscrite ne rapporte rien de plus que les faits.

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La seule exception, parmi les villageoises qui évoquent des violences conjugales dans les procédures étudiées, mérite d’être soulignée. Il s’agit de Marguerite David, mariée au cabaretier Louis Bodin de Varennes, évoquée précédemment [44][44] Arch. dép. Deux-Sèvres, 2B-42 : Prévôté royale de Melle,.... En mai 1679, elle sollicite la séparation de son mari, qui serait violent, joueur et fortement penché sur la boisson [45][45] Voir le travail novateur à ce propos de Lecoutre, .... Malgré cela, précise le greffier, Marguerite entame la procédure « avec beaucoup de tristesse et de déplaisir ». Ce sont les seuls mots issus du registre émotionnel parmi l’ensemble des affaires étudiées en Poitou. Ils expriment non la souffrance mais le regret de l’épouse, une forme de compassion et de compréhension pour le mari.

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Parfois, à quinze reprises exactement, l’expression des sentiments arrive par les dépositions des témoins. Dans leur immense majorité, ces dernières sont aussi épurées de toute émotion que celles des épouses. Toutefois, la tristesse ressentie par celles-ci, leur peur et la rage du mari apparaissent occasionnellement, le plus souvent afin de justifier le lieu choisi par la femme comme refuge. Il en va ainsi pour Madeleine Birot, chassée à l’hiver 1770 de sa maison par le marchand Louis Garnier à Celles, toujours en pays protestant. L’homme a remplacé l’épouse légitime par une amante et la première, qui réside chez son amie Marie Caillaux, « pleure continuellement car elle ne comprend pas pourquoi elle se trouve ainsi trahie », selon celle-ci [46][46] Arch. dép. Deux-Sèvres, 2B-44 : Prévôté royale de Melle,.... Quinze ans plus tard, la sœur de Madeleine Cuillereau explique au sénéchal de Thouars que celle-ci « vit avec douleur la misère où elle se trouve aujourd’hui et doit se servir de ce qui a été stipulé en sa faveur par son contrat de mariage par rapport au dérangement total de son mari », soit de recourir à la justice pour dissoudre la communauté de biens qu’elle partage avec un fermier du village de Louzy, Joseph Grabot [47][47] Arch. dép. Deux-Sèvres, 9B-209 : Duché pairie de Thouars,.... À cinq reprises également la « peur » est invoquée, en raison du risque de déchéance matérielle.

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Seules les épouses fortunées, comme Marie-Henriette des Boscals ou Madeleine Allaire présentées en ouverture de ce travail, peuvent exprimer publiquement leurs émotions et permettent à l’historien de les appréhender. Grâce à des libelles et des mémoires imprimés et diffusés à leurs frais, ces femmes « éduquées » parviennent à défendre leur réputation. En revanche, le ressenti des villageoises victimes de violences conjugales, censuré par la plume des greffiers, demeure une ombre de l’Histoire. Le meurtre conjugal de Vasles et le déroulement de l’enquête qui en a découlé s’avèrent l’exception qui, en Poitou, confirment cette règle.

Le rôle de la clameur publique : étude de la procédure judiciaire d’un meurtre conjugal

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Dans le bourg de Vasles, au cœur de la Gâtine, un drame familial marque la communauté villageoise en 1762 [48][48] Sur les émotions villageoises, voir le travail de Chauvaud,.... Le 5 février au matin, la femme du journalier René Girault et trois de leurs filles sont retrouvées assassinées, apparemment à coups de pelle ou de bâton, dans leur chambre. L’émotion parcourt le village et la rumeur désigne immédiatement le mari, un domestique employé par un riche laboureur, comme coupable. Mais seule la dénonciation d’une amie de l’épouse, douze jours plus tard, poussera le lieutenant criminel de la sénéchaussé de Poitiers, Guibal de Salvert, à ordonner la saisie du mari par les cavaliers de la maréchaussée, l’exhumation des corps des victimes pour leur analyse par deux chirurgiens puis le recueil des témoignages.

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La plainte du procureur du Roi contre Girault date du 19 février. Domestique chez le nommé David, laboureur à la métairie du Gué, il « aurait la nuit du 4 au 5 du présent mois tué et assassiné sa femme et ses trois filles qui étaient couchées ensemble dans un seul et même lit dans leur maison située au faubourg de Vasles ». Elles ont été enterrées sans formalité de justice par les officiers du lieu, qui depuis n’ont rien fait à ce propos. Girault a une très mauvaise réputation, il a arrêté et volé plusieurs personnes sur les grands chemins. Deux jours après l’ordonnance du lieutenant de police criminelle de Poitiers, Étienne Thibault et Pierre Reviron, cavaliers de la maréchaussée, se transportent à Vasles, capturent Girault et le ramènent dans les prisons royales de Poitiers. Interrogé le lendemain, il affirme passer ses nuits chez son employeur et ses journées à couper du bois dans la forêt, ne connaissant pas le meurtrier de son épouse et de ses filles. L’homme, âgé de 31 ans, avance qu’elles étaient toutes souffrantes et qu’il avait déjà dépensé 18 livres pour les soigner depuis quelques semaines.

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Le 26 février, l’autopsie des quatre cadavres sera réalisée par les chirurgiens Martin Baudonnière et Sartre de Lisle afin de constater les blessures. Après une journée entière de trajet, le lieutenant criminel fait procéder à l’exhumation des corps par un cavalier de la maréchaussée, le sacristain de Vasles et deux journaliers. Les cadavres sont entreposés dans un moulin voisin appartenant à David, employeur de Girault. Le rapport présente l’épouse :

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« âgée de 38 ou 40 ans, avons trouvé le côté gauche de la face fort contuse, l’œil et les paupières du même côté gros et tuméfiés, toute la tête et le col forts noirs, avec du sang extravasé dans toute l’étendue du cuir chevelu que nous jugeons avoir été fait avec instrument contendant comme bâton ou autre de cette espèce, après quoi nous avons fait l’ouverture dudit cadavre, nous avons remarqué que tout l’extérieur de l’abdomen ou le bas ventre était fort noir, que la langue était fort tuméfiée, dentelée et comme coupée que nous jugeons avoir été occasionnée par étranglement de la gorge, que ce sont ces différents coups et compression qui ont été la véritable cause de sa mort par la commotion ou affaissement au cerveau et autres parties […]. »

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L’examen des trois fillettes, qui se prolonge tout l’après-midi, aboutit aux mêmes constats quant à la cause des décès.

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La semaine suivante et durant trois jours, le procureur recueille dix-sept dépositions de témoins contre le mari. Certains ont vu les cadavres des victimes, une vision d’horreur qui les a fortement marqués. D’autres dépeignent Girault comme un homme violent, dangereux, solitaire et enclin aux rapines et aux bagarres. Entre les mois d’avril et juin, l’accusé devra répondre à plusieurs interrogatoires et sera confronté aux témoins, mais il n’avoue jamais et se défend avec une telle conviction que l’hypothèse d’un règlement de comptes entre villageois, sans rapport avec le quadruple meurtre, effleure l’esprit à la lecture des minutes du procès. Malgré ses dénégations, Girault est condamné le 1er juillet à être :

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« rompu vif sur un échafaud […] et y expirer, pour son corps mort sur la roue y rester jusqu’au lendemain ensuite être exposé sur le chemin qui conduit de Poitiers au bourg de Vasles. »

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Mais une nouvelle chance lui est laissée d’avouer son crime et, le 21 août, il subit la « question ». Bien qu’écartelé, les mains et les pieds brûlés puis les os des jambes compressées et brisés par des coins, Girault clame son innocence à dix-neuf reprises durant cette journée de supplice. Selon la procédure, lorsque l’accusé n’avoue pas, la justice royale commue sa peine en un service du « Roi sur ses galères en qualité de forçat à perpétuité et avant d’y être conduit qu’il soit marqué sur l’épaule droite les lettres gal par l’exécuteur de la haute justice […] [49][49] À ce propos, voir Garnot, 2000 ; Zysberg, 1991.. »

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Au-delà de l’atrocité des faits et de l’intensité dramatique de cette affaire, qui émeut l’ensemble du village, le témoignage de Jeanne Girard, femme du cabaretier auquel le couple Girault louait une chambre, s’avère révélateur. Elle raconte :

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« J’entendis vers minuit Girault apporter un fagot de bois, il jura beaucoup après sa femme et la blâma d’avoir vendu du chanvre à trop bon marché. Plus tard, j’entendis frapper des coups sourds et, malgré ma peur, je pressa l’oreille contre la cloison qui me séparait de leur chambre et entendit pendant une demi-heure de très grands coups frappés sur le lit de Girault mais sans aucun cri. »

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Ces coups, ces bruits sont entendus par plusieurs hôtes du cabaret dont les témoignages concordent, mais nul n’intervient. La femme n’appelle pas à l’aide. Pourtant, le « terrain » favorable à l’intervention, voire à la clameur publique et à l’appel à la maréchaussée, existe : Girault bénéficie d’une réputation de voleur, les villageois le soupçonnent de nombreux larcins dans les fermes et même dans l’église. Mais la clameur ne monte pas et l’épouse, ainsi que ses trois filles, succombent à la fureur du mari. Ce meurtre conjugal, le seul rencontré dans les archives criminelles poitevines consultées à ce jour, montre que, dans les campagnes, le silence entoure peut-être plus fréquemment les violences conjugales que le cri judiciaire.

Vers la criminalisation des violences conjugales

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En conclusion, il convient de souligner que les femmes issues des milieux ruraux ne présentent pas de signes de tolérance plus importante aux violences conjugales que celles qui s’inscrivent dans les contextes urbains aux xviie et xviiie siècles. Leur moindre présence dans la masse totale des séparations, ainsi que cela fut souligné, s’explique par des raisons juridiques et sociologiques. L’examen des pratiques judiciaires montre des magistrats accèdant aux demandes uniquement si, parmi les griefs, se trouve une défaillance matérielle et financière avérée. De fait, il s’avère plus aisé pour les épouses d’artisans, de commerçants, de marchands voire d’hommes de loi, de prouver la faillite de leurs maris que pour celles qui ont contracté un mariage avec des laboureurs et des journaliers. Près de deux cents femmes en Poitou franchissent tout de même cet obstacle et accomplissent un parcours judiciaire de près d’une année afin de dissocier leur destin de celui de leur mari, au moins sur le plan des biens. Elles portent devant les magistrats, majoritairement, les violences physiques et verbales dont elles sont victimes. Enfin, elles suivent le mouvement général de criminalisation des violences conjugales constaté dans la seconde moitié du xviiie siècle. Loin d’être insensibles comme le préjugeaient les écrits des deux procureurs introduisant la présente étude, les villageoises poitevines participent au mouvement de construction des rapports de genre et de contestation de la domination masculine qui caractérise les dernières décennies de l’Ancien Régime [50][50] Je tiens à remercier les trois personnes qui m’ont....


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  • Souffron, Kathy, Les Violences conjugales, Paris, Les Essentiels Milan, 2000, 63 p.
  • Valdrini, Patrick, Droit canonique, Paris, Dalloz, 1999, 656 p.
  • Vigarello, Georges, Histoire du viol, xvie-xxe siècles, Paris, Seuil, 2000, 364 p. ;
    — (dir.), Histoire de la virilité, vol. 1 : De l’Antiquité au xviiie siècle, Paris, Seuil, 2011, 578 p.
  • Walch, Agnès, « La construction des couples depuis le xve siècle et l’évolution des relations de genre », in Violences conjugales. Rapports de force, rapports de genre, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, p. 21-31.
  • Zysberg, André, Les Galériens. Vies et destins de 60 000 forçats sur les galères de France, 1680-1748, Paris, Seuil, 1991, 432 p.

Notes

[1]

Arch. dép. Vienne, F-20 : Mémoire concernant la séparation des époux Bardel, f.10.

[2]

Arch. dép. Vienne, F-21 : 6 mémoires et réponses dans l’affaire de la dame Allaire contre son mari Creuzé-Dufrêne, mémoire n°1, f.15.

[3]

Recherches menées dans Murphy, 2013a.

[4]

On consultera avec profit Beauvalet-Boutourye, 2008, p. 79-89 ; Farge et Foucault, 1982 ; Farge, 1986, p. 101-122 ; Godineau, 2003, p. 41-43 ; Lottin, 1975, p. 117-123 ; Souffron, 2000, p. 18-19. Pour les xvie et xviie siècles, voir le travail de Nolde, 2003.

[5]

Beauvalet-Boutourye, 2008, p. 89-102 sur Voltaire et Madame du Châtelet ou les sœurs Mancini.

[6]

Envff, 2000.

[7]

Arrêt qui constitue le point de départ de l’étude de Lottin, 1975.

[8]

Chauvaud, Petit et Yvorel 2007, p. 29 : la création en octobre 1790 des justices de paix fait disparaître, de fait, les justices seigneuriales, symboles de l’Ancien Régime.

[9]

Il s’agit du cas de Marie Fortin. Mariée en 1770 à Jean-Pierre Denis, riche laboureur du bourg de Naintré, elle introduit cinq ans plus tard un recours devant la cour métropolitaine pour l’incapacité de son mari à l’honorer et obtiendra gain de cause six ans plus tard. Nous étudierons ces procès d’exception dans Murphy, 2013b.

[10]

Sur ces points de droit, voir Bart, 1998, p. 307-338 ; Castaldo, 1998, p. 403-409 ; Petot, 1992, p. 273-274 et 450-460 ; Valdrini, 1999, p. 351-357.

[11]

À ce propos, voir la récente thèse de Landelle, 2012.

[12]

Godineau, 2003, p. 20-21 sur ces aspects juridiques. Ainsi se diffusent, à partir des années 1680, des institutions religieuses comme les « Pénitentes » ou les « Dames blanches » qui ont pour objectif le redressement moral des femmes infidèles, aux côtés des prostituées ou des jeunes filles « légères ».

[13]

418 liasses dépouillées sur 1750 cotes d’archives judiciaires susceptibles de contenir ce genre de procédure sous l’Ancien Régime dans les Deux-Sèvres et la Vienne.

[14]

Cette entrée statistique, sans les contredire complètement, nuance les conclusions de Lottin, 1975, p. 115. Constatant que les professions agricoles ne constituaient que 6% des demandes de séparation auprès de l’officialité de Cambrai au xviiie siècle, il concluait que « le divorce se raréfie quand les habitants s’éloignent les uns des autres […]. À la campagne, le mariage est sans doute plus mûrement pesé, évalué ».

[15]

Sur la population et la démographie historique, voir Beauvalet-Boutouyrie, 1999.

[16]

Sur les 35 dont les archives ont été analysées, 9 d’entre elles n’ayant livré aucune procédure de séparation.

[17]

Arch. dép. Deux-Sèvres, 9B31-33 : marquisat de Chef-Boutonne, affaires civiles (1731-1790) ; 9B179 et 180 : baronnie et abbaye royale de Saint-Jouin de Marnes, actes civils (1697-1740).

[18]

Arch. dép. Vienne, G-648 à 674 : Bourg de Saint-Hilaire, minutes du greffe (1686-1788).

[19]

Équivalente au futur département des Deux-Sèvres.

[20]

Lottin, 1975, p. 12, précise que le mouvement, entamé dans les années 1660 dans l’Est et le Nord du royaume, est admis par les juristes et les ecclésiastiques dans leur traités à partir des années 1720.

[21]

En revanche, seulement 20% des femmes de commerçants et d’artisans en faillite.

[22]

Voir Envff, 2000.

[23]

Bologne, 2005, p. 170.

[24]

Arch. dép. Deux-Sèvres, B-290 : Marquisat de La Mothe Saint-Héraye. Enquêtes diverses faites par le sénéchal, 1716-1771.

[25]

Arch. dép. Vienne, 9B-503 : Papiers du Roi, 1745-1766.

[26]

Arch. dép. Deux-Sèvres, 2B-43 : Prévôté royale de Melle, enquêtes civiles, 1707-1759.

[27]

Arch. dép. Vienne, 3B-139 : Sénéchaussée de Châtellerault, séparations de biens pour ces deux affaires. Concernant la bestialité au xviiie siècle, voir Martin, 2002.

[28]

L’histoire de la violence à l’époque moderne aborde peu les violences conjugales de façon approfondie et à partir des procédures civiles, qui sont les plus disertes à ce propos si l’on distingue celles-ci des meurtres conjugaux. Concernant la violence, voir Castan, 1981 ; Chauvaud, 2002, 2008, 2009 ; Garnot, 1993 ; Muchembled, 2008 ; Porret, 2008 ; Regina, 2009 ; Vigarello, 2000 ; Walch, 2012.

[29]

Arch. dép. Deux-Sèvres, 9B-186 : Baronnie de Saint-Loup, affaires civiles (1732-1740).

[30]

À quinze kilomètres au sud de Niort.

[31]

Arch. dép. Deux-Sèvres, B-236 : Marquisat de Fors, enquêtes du sénéchal (1654-1709).

[32]

Arch. dép. Deux-Sèvres, 4B-309 : Siège royal de Saint-Maixent, affaires civiles (1680-1699).

[33]

Arch. dép. Vienne, 9B-502 : Papiers du Roi, 1740-1744.

[34]

Arch. dép. Vienne, 9B-502 : Papiers du Roi, 1740-1744.

[35]

Pour une étude comparée entre milieux urbains et ruraux en Poitou, voir Peret, 1998 et Marcade, 2011.

[36]

Entre Thouars et Parthenay, dans le nord de l’actuel département des Deux-Sèvres. Selon Arch. dép. Deux-Sèvres, 9B-207 : Duché pairie de Thouars, affaires civiles (1783).

[37]

Arch. dép. Deux-Sèvres, B-290 : Marquisat de La Mothe Saint-Héray. Enquêtes diverses faites par le sénéchal, 1716-1771.

[38]

Godineau, 2003, p. 10 et 17.

[39]

Arch. dép. Vienne, 8B-212 : Marquisat de Pleumartin, affaires civiles (1678-1712).

[40]

Arch. dép. Vienne, 3B-139 : Sénéchaussée de Châtellerault, séparations de biens (1768-1790).

[41]

Godineau, 2003, p. 41. Voir également Vigarello, 2011.

[42]

Deux exemples parmi d’autres : l’ouverture du séminaire commun aux universités de Poitiers et de Genève « Histoire et émotions » en octobre 2011, l’organisation du colloque « Émotions : pratiques et catégorisations sociales » en septembre 2012 par le département de sociologie de l’université de Paris-Ouest Nanterre.

[43]

Arch. dép. Vienne, 9B-504 : Papiers du Roi (1767-1788).

[44]

Arch. dép. Deux-Sèvres, 2B-42 : Prévôté royale de Melle, enquêtes civiles (1651-1685). Il convient de souligner que dans la région où les conversions au protestantisme furent les plus nombreuses en Poitou, autour de Melle, les demandes de séparation représentent près de 10% des affaires traitées par la prévôté, soit cinq à dix fois plus que dans le reste de la région. La tolérance des protestants pour le divorce explique cette parole plus libérée des femmes.

[45]

Voir le travail novateur à ce propos de Lecoutre, 2011.

[46]

Arch. dép. Deux-Sèvres, 2B-44 : Prévôté royale de Melle, enquêtes civiles (1762-1786). À propos des affaires judiciaires dans le Poitou protestant, voir Mary, 2000 ; Bodin, 2003.

[47]

Arch. dép. Deux-Sèvres, 9B-209 : Duché pairie de Thouars, affaires civiles (1784).

[48]

Sur les émotions villageoises, voir le travail de Chauvaud, 1995. Affaire issue de : Arch. dép. Vienne, 1B2/107 : Présidial de Poitiers, greffe criminel (année 1767). Sur les meurtres conjugaux, voir Nolde, 1999.

[49]

À ce propos, voir Garnot, 2000 ; Zysberg, 1991.

[50]

Je tiens à remercier les trois personnes qui m’ont encouragé à entreprendre ces travaux sur l’histoire des violences conjugales : Chloé Tardy, Évelyne Morin-Rotureau et Frédéric Chauvaud.

Résumé

Français

À partir de la seconde moitié du xviie siècle s’engage un long processus de sécularisation du mariage. Progressivement, les officialités sont dessaisies des problèmes matrimoniaux au profit des justices civiles, en particulier seigneuriales. Si le sacrement reste pratiquement indissoluble jusqu’à la légalisation du divorce (1792), le contrat civil peut être rompu grâce aux procédures de séparation de biens et de corps. Ces dernières représentent 1 à 2% des activités judiciaires de la province du Poitou entre 1650 et 1790, aussi bien pour les justices seigneuriales urbaines que rurales. L’étude de ces procédures permet d’infirmer l’idée répandue par les imprimés de l’époque selon laquelle les femmes des campagnes tolèrent ces violences et demeurent insensibles aux « mauvais ménages » que leur infligent les époux dont elles demandent d’être séparées. Par ailleurs, les dépositions des femmes et des témoins dégagent une hiérarchie des violences subies et des motifs de plainte qui, pour des raisons sociologiques, divergent entre villes et campagnes. Enfin, elles permettent d’approcher les émotions contenues ou exprimées, parfois jusqu’à devenir une clameur publique, que provoquent les actes des maris et leur progressive criminalisation au cours du xviiie siècle.

Mots-clés

  • criminalité
  • émotion
  • injure
  • justice seigneuriale
  • mariage
  • séparation
  • témoin
  • violences conjugales

English

From the second half of the 17th century on, matrimony underwent a long, drawn-out process of secularization. Church courts slowly lost control over issues connected to it, which were transferred to lay jurisdictions, especially seigniorial ones. While the sacrament of matrimony remained almost impossible to dissolve up until the legalization of divorce in 1792, the civil contract between spouses could be terminated through a procedure of separation as to bodies and property. Such proceedings made up 1 to 2% of all judicial activities in the province of Poitou from 1650 to 1790, including both urban and rural seigniorial courts. The study of these proceedings disproves the idea, widespread in contemporary printed sources, that rural wives tolerated violent behavior and remained indifferent to « ill use » dished out by the husbands they wanted to be separated from. Besides, testimonies from wives and other witnesses outline a hierarchy, both in the violent attacks they were subjected to and in the causes of complaints, which did differ in town and country for sociological reasons. Lastly, these legal proceedings allow us to come closer to the emotions contained or expressed, sometimes turning into a public outcry, which were generated by husbands’ attacks and their progressive criminalization during the 18th century.

Keywords

  • crime
  • emotion
  • insult
  • seigniorial justice
  • matrimony
  • separation
  • witness
  • domestic violence

Español

A partir del siglo xvii, se inicia un largo proceso de secularización del matrimonio. Poco a poco, los problemas conyugales pasan a ser juzgados por los tribunales civiles, sobre todo señoriales, cuando antes lo eran por las oficialidades. Si el sacramento no puede disolverse hasta la legalización del divorcio (1792), el contrato civil puede romperse mediante los procedimientos de separación de cuerpo y de bienes. Estos pleitos representan entre el uno y el dos por ciento de las actividades judiciales en la provincia de Poitou entre 1650 y 1790, tanto en los tribunales señoriales urbanos como en los rurales. El estudio de estos pleitos permite contradecir la idea corriente en los impresos de la época, según la cual las campesinas toleraban estas violencias y eran insensibles a los malos tratos de sus esposos. Por otra parte, los testimonios de las esposas y de los testigos permiten establecer una jerarquía de las violencias y de las causas de las quejas que divergen, por razones sociológicas, entre la cuidad y el campo. En fin, permiten aproximarse a la emoción, expresada o no, a veces hasta ser pública, causada por las violencias de los maridos y a su paulatina criminalización a lo largo del siglo xviii.

Palabras claves

  • criminalidad
  • emoción
  • insulto
  • justicia señorial
  • matrimonio
  • separación
  • testigo
  • violencias conyugales

Plan de l'article

  1. Justices seigneuriales et séparations conjugales
    1. Les pratiques judiciaires
    2. Les séparations dans le travail des justices seigneuriales
  2. Une hiérarchie des violences
    1. Les corps meurtris
    2. Protéger sa réputation
    3. Faillites et privations
  3. Émotions et témoignages. Le discours sur les violences conjugales
    1. Les tactiques discursives des maris violents
    2. Émotions contenues, témoignages prescrits
    3. Le rôle de la clameur publique : étude de la procédure judiciaire d’un meurtre conjugal
  4. Vers la criminalisation des violences conjugales

Pour citer cet article

Murphy Gwénaël, « Faire « mauvais ménage » au village. Les violences conjugales dans les campagnes poitevines (1650-1790)», Histoire & Sociétés Rurales 1/2013 (Vol. 39) , p. 71-95
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2013-1-page-71.htm.


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