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Histoire & Sociétés Rurales

2013/2 (Vol. 40)


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Reider Almås, (dir.), Norwegian Agricultural History, Trondheim, Tapir Academic Press, 2004, 365 p.

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En 2002, Norske Samlaget publia les quatre volumes d’une histoire agraire de la Norvège, Norges landbrukshistorie. Ces quatre volumes étaient le résultat d’un projet de quatre ans intitulé : « L’agriculture norvégienne jusqu’en l’an 2000 ». La maison d’édition universitaire Tapir Academic Press publia en 2004 une version en anglais dirigée par Reidar Almås. Cette synthèse reprend en cinq chapitres les quatre volumes publiés initialement en norvégien. Cet ouvrage fait intervenir cinq auteurs : Reidar Almås, professeur de sociologie rurale au Centre de Recherche Rurale à Trondheim, Brynjulv Gjerdåker, professeur d’histoire à l’université de Volda, Kåre Lunden, professeur émérite d’histoire à l’université d’Oslo, Bjørn Myhre, chercheur au musée d’archéologie de Stavanger et Ingvild Øye, professeur d’archéologie médiévale à l’université de Bergen. Ces différents spécialistes ont composé un ouvrage clair et précis qui permet aux lecteurs de saisir facilement les évolutions de l’agriculture norvégienne au cours des 6000 dernières années.

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À la différence de la synthèse d’histoire rurale suédoise publiée en 2011, The Agrarian History of Sweden, cet ouvrage ne possède pas de chapitre introductif historiographique. Il faut lire l’ouvrage dirigé par William H. Hubbard et al., Making a historical culture : historiography in Norway, pour saisir l’importance d’Edvard Bull et de Marc Bloch dans le développement de l’histoire rurale norvégienne. En 1929, Edvard Bull invita Marc Bloch à l’Institute for Comparative Research in Human Culture à Oslo pour donner une série de conférences qui furent publiées en 1931 sous le titre Les Caractères originaux de l’histoire rurale française. Une ethnologue, Rigmor Frimannslund, joua un rôle fondamental dans le développement de l’histoire rurale norvégienne. Elle publia en 1956 avec Andreas Holmsen et Halvard Bjørkvik, « The Old Norwegian Peasant Community » – référence présente en bibliographie du présent ouvrage.

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Ce livre est construit de manière chronologique. Cinq chapitres reprennent de manière thématique l’histoire de l’agriculture norvégienne entre 4000 av. J.-C. et l’an 2000. Le premier chapitre, « Agriculture, paysage et société, vers 4000 av. J.-C.-800 », est rédigé par Bjørn Myhre. Dans ce chapitre, l’auteur essaie de déterminer les conditions de l’installation de l’agriculture en Norvège et de son adoption par les populations. Dans le second chapitre, l’archéologue Ingvild Øye analyse les « Systèmes agraires et sociétés rurales, vers 800-1350 ». Son étude consiste à déterminer quelles furent les évolutions aussi bien sociales, que démographiques et techniques qui permirent à l’agriculture norvégienne de se transformer. Il constate ainsi qu’il y a « des preuves norvégiennes considérables pour soutenir la théorie d’Ester Boserup […] pour qui l’augmentation de la population dans les sociétés préindustrielles stimulera l’amélioration et l’innovation de l’agriculture et conduira à une productivité alimentaire accrue » (p. 127). Dans un troisième chapitre, Kåre Lunden étudie « Récession et Nouveau Développement, 1350-1814 », avec trois parties chrono-thématiques et une partie purement thématique sur l’habitat. Kåre Lunden conclut ce chapitre en présentant « deux problèmes qui méritent davantage de recherches » (p. 216). Le premier est celui du fort taux de désertion des fermes norvégiennes pendant le bas Moyen Âge, par rapport aux pays voisins. Le second problème réside dans la vision presque paradoxale d’un pays sous développé pendant la période danoise (1520-1814) mais qui, à partir des années 1500, connaît « une formidable augmentation des ressources exploitables, surtout dans le secteur forestier » (p. 216), est proche des marchés et possède de nombreuses chutes d’eau et des ports naturels. Une des réponses à ce problème réside dans l’étude de « la relation entre système politique et développement économique » (p. 216). Le quatrième chapitre écrit par Brynjulv Gjerdåker s’intitule « Continuité et Modernité, 1815-1920 ». Il étudie la phase de la période d’ouverture des communautés rurales entre 1815 et 1860 suivie par une période de modernisation entre 1860 et 1920. Pour conclure, Reidar Almås analyse le passage « D’une modernisation mise en place par l’État au libéralisme vert, 1920-2000 ». Pour le sociologue, dix changements substantiels ont marqué l’agriculture norvégienne pendant ces quatre-vingt dernières années. Parmi ceux-ci, notons la « scientifisation » et la technification de l’agriculture, la réorganisation sociale, économique et politique par le biais des syndicats et des coopératives agricoles ainsi que la régulation et la politisation de l’agriculture à travers, par exemple, le monopole étatique.

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La chronologie choisie diffère des pratiques françaises. Elle est propre à la Norvège. Notons une longue période (entre 1350 et 1814) qui correspond à la fois à la fin du Moyen Âge et à la période danoise (1520-1814). Bien sûr, le nombre de pages consacrées à chaque période n’est pas proportionnel à leur durée. Le chapitre sur les premiers 5000 ans de l’histoire rurale norvégienne et celui sur les quatre-vingts dernières années comptent chacun pour un cinquième de l’ouvrage. Cette distinction est en grande partie dépendante des sources.

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Dans chaque chapitre, on retrouve des informations qui peuvent être rapprochées thématiquement. Ainsi, les auteurs s’emparent de questions liées à l’histoire de l’habitat rural, de l’élevage, des modifications agraires, des villages et des fermes isolées, des institutions villageoises mais aussi, des ressources communes, de la taxation, de la démographie en milieu rural, de la productivité, de la propriété et de l’accès à la terre.

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Porteuse de mythes, la question de la propriété de la terre en Norvège est primordiale. L’idée d’une « nation de paysans » fait partie de la mythologie propre à la construction de l’État norvégien au xixe et au xxe siècle. Cette image contribua fortement à la construction de l’état norvégien moderne. Dans l’ouvrage on peut suivre l’évolution des manières de posséder la terre sur presque 3000 ans. Pour la période entre l’an 1000 et l’an 1 av. J-C., Bjørn Myhre explique que « la propriété de la terre appartenait probablement au lignage, tandis que chaque famille avait seulement le droit d’utiliser une certaine zone » (p. 45). Il complète en ajoutant que, pour marquer cette appartenance, des clôtures, des tombes et des cairns ont pu être érigés. « Pendant les premiers siècles de notre ère, les conditions politiques changèrent passant d’une société tribale basée sur la parenté et l’autorité locale, à des unités politiques plus larges qui étaient dominées par d’importants chefs de clan qui étaient soutenus par leur suite, recrutée parmi les familles dominantes » (p. 59). Cette transformation conduit à un changement du système de propriété de la terre : les chefs de clan possèdent la terre. À l’Âge du Fer, ce sont à la fois les « sans-terres, libres et non-libres » qui cultivent la terre en échange de « compensations, telles que la sécurité contre les menaces physiques ou le soutien en temps de crise » et pour le propriétaire terrien, « différents services et compensations en fonction d’un accord personnel, une part du surplus de la production et un service actif lors des vendettas et des raids » (p. 59). L’analyse des tumuli permet même de constater un durcissement dans l’accès à la terre : après 550, « le droit de succession sur la terre et la tenure des fermes étaient alors réservés aux couches sociales supérieures de la population » (p. 62). Le paysage que dessinait cette organisation sociale était celui de « propriétés terriennes possédées par d’importants propriétaires terriens […] entourés par des fermes exploitées par des tenanciers et des serfs subordonnés » (p. 62-63). À la fin de cette époque, les chefs de clan étaient dans une position très favorable. À la même époque, des paysans propriétaires, freeholders, possédaient leurs propres terres.

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En s’appuyant sur des registres fonciers et des archives fiscales et en utilisant la méthode régressive, Ingvild Øye explique comment le tableau de la propriété de la terre a pu être reconstruit pour le milieu du xive siècle. À cette époque, l’Église possédait 40 % des terres, l’aristocratie séculière au service du roi en possédait 20 %, la Couronne 7 % et les 33 % restant étaient possédés par des paysans propriétaires. Comment sommes-nous passés de terres possédées par des chefs de clan à près de la moitié des terres dans les mains de l’Église ? Dès le début de la période viking, la monarchie confisqua des terres à ses opposants, des chefs de clan principalement. Cette confiscation s’inscrivait dans le processus d’unification politique sous l’autorité royale. Les terres ainsi confisquées étaient données à des institutions ecclésiastiques, ainsi qu’à des hommes de la hirð et de la suite royale. Parallèlement, l’Église établit « une politique active d’acquisition des terres » (p. 86). Le concept de propriété changea au cours de l’époque médiévale. Alors qu’un lien personnel existait entre chef de clan et tenancier à l’époque viking, le droit de propriété était strictement défini dans les lois provinciales et dans la loi nationale à l’époque médiévale. La relation entre propriétaire et tenancier était présentée de manière impersonnelle comme étant une suite de droits et devoirs économiques, sans établissement d’une dépendance personnelle. À la même époque, « les paysans propriétaires possédaient tous les droits sur une ferme ou une exploitation d’une manière qui correspond au concept moderne de propriété » (p. 87). Au début du xive siècle, la plupart des paysans norvégiens étaient des tenanciers, « [ils] devaient exploiter plus de 70 % de la terre en termes de valeur » (p. 89). Avec ce « nouveau système impersonnel de tenure […] les tenanciers étaient des personnes légalement libres qui ne devaient aux propriétaires rien de plus que les obligations économiques imposées par des contrats individuels dans un cadre légal défini » (p. 90). Ce système était adapté aux besoins de la Couronne, de l’Église et de l’aristocratie car il apportait un revenu sûr et stable. Il suffisait d’installer des tenanciers sur des exploitations distinctes. Les lois provinciales indiquent que les tenanciers devaient payer leur rente, landskyld, et maintenir l’exploitation qu’ils louaient et sur laquelle ils vivaient. Les tenanciers et les paysans propriétaires, c’est-à-dire ceux qui cultivaient la terre, payaient des impôts : la dîme, présente dans l’ensemble du pays dans les années 1160, et le leiðangr, une contribution économique pour la levée navale. Les paysans propriétaires ne payaient pas de rente et avaient un statut légal supérieur à celui des tenanciers. Mais les divisions entre tenanciers et paysans propriétaires étaient « floues » (p. 108). Certains tenanciers possédaient de grandes exploitations et souvent les paysans propriétaires étaient à la fois paysans propriétaires et tenanciers, ils possédaient et exploitaient une partie de leurs terres et ils louaient également de la terre pour la cultiver. Pour conclure, Ingvild Øye insiste sur l’homogénéisation de la société médiévale norvégienne. Il rappelle que même s’il est supposé que la société norvégienne était plus libre et plus égalitaire que celle du reste de l’Europe, selon toute vraisemblance, « les communautés rurales norvégiennes avant d’être homogènes avaient été plus hiérarchiques et plus fortement stratifiées socialement qu’elles ne l’étaient à la fin du haut Moyen Âge » (p. 109).

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Entre 1349 et 1520, la Norvège connut un très fort taux de désertion des fermes et villages (65 %). Une des conséquences de la chute de population paysanne fut la chute de la valeur de la terre. Le landskyld diminua de 80 % entre 1349 et le milieu du xve siècle. Cependant, cette période ne vit pas de changements majeurs dans la distribution de la propriété de la terre. Les terres de l’Église augmentèrent entre 1350 et 1500, passant de 40 % à 48 % de l’ensemble des terres cultivées, la part de l’aristocratie recula légèrement passant de 15 % à 18 %, le Roi possédait 4 % des terres et les paysans propriétaires, ainsi qu’une poignée de membres du clergé et de la bourgeoisie urbaine, en possédaient 38 % (p. 156). Les paysans propriétaires formaient une strate sociale importante : ils étaient « l’élite rurale » (p. 157). Pendant la période danoise (1520-1814), le principal changement dans propriété de la terre intervient avec la Réforme, en 1536. Le Roi annexa alors les terres de l’Église. La pression fiscale devint plus importante pour les fermiers. De nouvelles taxes, d’abord extraordinaires, puis annuelles à partir de la guerre de Kalmar en 1611-1613, furent instaurées. Par la suite, le gouverneur Hannibal Sehested (1642-1651) développa un « Système norvégien » pour résoudre les problèmes publics : il chargea les fermiers de nouveaux devoirs. Ils devaient par exemple construire et maintenir les routes ainsi que travailler dans les mines et les scieries royales ou autorisées par le Roi. Après les guerres de 1657 à 1660, un processus appelé « transition de la tenure à la propriété paysanne » (p. 197) fut engagé. Les paysans propriétaires passèrent de 19 % en 1661 à 32 % en 1721, 57 % en 1801 pour atteindre 70 % en 1835. Kåre Lunden explique que ce processus ne correspondait pas à un renforcement de la position socioéconomique des fermiers mais que « le contenu réel de ce processus était que les propriétaires de capitaux changèrent leur manière d’investir dans la terre » (p. 197). Le Roi tint une place importante dans ce processus. Entre les années 1660 et 1821, il vendit ses terres pour payer ses créditeurs nationaux et internationaux. Dès les années 1780, les fermiers achetèrent des terres à ceux qui avaient acheté des terres au Roi : les citoyens et les officiers des villes, puis, à la fin de cette époque, les fermiers achetèrent des terres directement au Roi. De cette manière, les fermiers arrêtaient de payer le landskyld mais ils versaient des intérêts à leurs vendeurs. Ces paysans propriétaires sécurisèrent leurs terres face à la pression d’autres fermiers, intensifiée par l’augmentation de la population.

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En 1920, seuls 2 % des fermiers étaient locataires. Ce processus était un mouvement vers « l’émancipation, plus d’indépendance et la libre disposition de la propriété » (p. 242) même si locataires et paysans propriétaires connaissaient un niveau social assez similaire. Les fermiers propriétaires et locataires avaient des droits que ne connaissaient pas leurs équivalents suédois et danois à la même époque. Brynjulv Gjerdåker écrit que les « patriotes de l’agriculture – artistes, hommes de littérature, officiers d’état de haut rang de la fin du xviiie siècle – avaient chéri les fermiers norvégiens ‘libres’ » (p. 243). Depuis la physiocratie des Lumières, l’agriculture était perçue comme « la base et le potentiel principaux pour le progrès et la richesse nationaux » (p. 243). En 1814, l’assemblée constitutionnelle à Eidsvoll accorda les mêmes droits parlementaires électoraux et représentatifs aux fermiers locataires et propriétaires. Cependant, au xixe siècle, les fermiers locataires et propriétaires étaient en infériorité numérique face aux husmenn. Les husmenn appartenaient à un prolétariat rural en développement. Ils étaient employés dans l’agriculture ou louaient un peu de terre et ne dépendaient pas d’un fermier. Mais ils faisaient face à de grandes difficultés économiques.

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Pour Reidar Almås, un des principaux problèmes du début du xxe siècle fut la « lutte pour la terre » (p. 311). Le problème central était celui des husmenn. Ils étaient 65 000 en 1855 et quand une commission fut mise en place pour abolir le système en 1917, ils étaient encore 17 600. Le second problème était la lutte pour la terre des petits paysans propriétaires et le troisième, celui du développement de nouvelles fermes sur les terres non cultivées. Les élections de 1927 furent décisives pour la question des husmenn. Une majorité de votes des Partis travailliste et libéral permit la mise en place d’une Loi foncière (Jordloven) en 1928. Cette loi introduisait des conseils agricoles dans les municipalités : « [de] cette manière les différents intérêts ruraux étaient canalisés dans des prises de décision démocratiques » (p. 313). Le système des husmenn fut aboli le 28 mai 1928 : progressivement, les husmenn devinrent des paysans propriétaires.

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Ce fut à la fin du xviiie siècle, à une époque où la majorité de ceux qui exploitaient la terre était des paysans propriétaires et avant la prolétarisation de l’agriculture que se développa le mythe des paysans norvégiens « libres ». Ce dernier pouvait s’appuyer sur trois caractéristiques importantes du système de propriété de la terre en Norvège : l’absence d’un système de domination personnelle sur les tenanciers depuis le xiie siècle, l’émancipation précoce de ces derniers entre le xviie et le xixe siècle et la similitude des conditions sociales entre paysans propriétaires et tenanciers. Cependant, ces trois particularités ne doivent pas faire oublier que paysans propriétaires et tenanciers payaient des impôts et des taxes et furent soumis dans certains cas à des obligations étatiques comme au cours du xviie siècle pendant la période du « Système norvégien ». Ainsi, cet ouvrage permet de mettre en avant les différentes manières de posséder la terre entre l’an 1000 av. J.-C. et l’an 2000 et introduit en un court paragraphe (p. 243) l’origine de l’idée de fermiers norvégiens « libres » mais il n’offre pas une analyse critique et comparée de cette mythologie. En effet, cette liberté paysanne ne peut se comprendre que dans une comparaison entre la situation norvégienne médiévale et moderne et celle de l’Europe continentale à la même époque. Cette analyse n’était cependant pas l’objectif de cet ouvrage et les éléments qu’il offre forment une excellente base de travail.

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En plus d’un texte dense et riche, nombreux graphiques, tableaux, cartes et plans viennent compléter l’analyse. L’appareil référentiel, notes et bibliographie, se trouve en fin de chapitre. Constatons cependant l’absence de bibliographie générale qui aurait peut-être permis un regroupement des écrits par thème. La présence de nombreux ouvrages en anglais permettra aux lecteurs qui ne lisent pas de langue scandinave de poursuivre vers d’autres lectures.

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Finalement, cet ouvrage clair et précis permet à tous chercheurs intéressés par l’histoire rurale de trouver des comparaisons et de nouvelles explications pour saisir l’importance de l’agriculture dans les sociétés dites traditionnelles mais aussi dans les sociétés modernes. Les méthodes de gestion de l’espace agraire norvégien sont aussi tout autant de pistes pour les spécialistes du développement rural et local.

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Audrey Beaudouin

Janken Myrdal et Mats Morell, (dir.), The Agrarian History of Sweden, 4000 bc to ad 2000, Lund, Nordic Academic Press, 2011, 336 p.

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Parue en version originale en cinq volumes et sous le titre Det svenska jordbrukets historia, cette histoire agraire de la Suède éditée par Janken Myrdal et Mats Morell est un ouvrage essentiel pour tout chercheur travaillant sur les espaces ruraux non seulement scandinaves mais aussi européens. Dans leur introduction, Janken Myrdal et Mats Morell insistent dès les premières lignes sur le fait que cet ouvrage doit contribuer au renouveau de l’histoire agraire sur la scène internationale (p. 7).

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Cet ouvrage s’inscrit dans un contexte particulier à l’Europe du nord. Les Danois publièrent en 1988 une histoire agraire danoise en cinq volumes, Det danske landbrugs historie. Les Suédois, les Norvégiens, les Finlandais et les Islandais suivirent ce mouvement. Janken Myrdal et Mats Morell soulignent ainsi que « les pays du nord peuvent être fiers de posséder aujourd’hui pas moins de 17 volumes d’histoire agraire nationale » (p. 8). De plus, ils insistent sur l’importance de l’ethnologie dans la formation de l’histoire agraire dans les pays du nord, avec en Suède, la figure notable de l’ethnologue, Sigurd Erixon (p. 11).

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Huit contributeurs venant de spécialités différentes ont participé à l’écriture de cet ouvrage : des archéologues, des historiens économistes et des historiens ruralistes ainsi que des géographes spécialistes de géographie humaine. Cette diversité permet à ce livre de couvrir une chronologie extensive de 3900 avant J.-C. aux années 2010. Bien sûr, le chapitre sur les « Premières familles agricoles, 3900-800 av. J.-C. » ne compte que 28 pages pour trois millénaires étudiés tandis que le dernier chapitre « Tensions entre modernité et réalité, 1945-2010 » compte 43 pages pour quelques 55 années. La principale raison de cette disparité réside dans l’état des sources pour chacune des périodes étudiées.

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Tandis que la version en suédois est composée de cinq volumes (« Les cinq milles premières années de l’agriculture », « L’agriculture sous le féodalisme, 1000-1700 », « La Révolution agraire, 1700-1870 », « L’agriculture dans la société industrielle, 1870-1945 » et « L’agriculture et l’État-providence, 1945-2000 »), la version anglaise compte sept chapitres. Les deux premiers traitent de la période la plus ancienne de l’histoire agraire suédoise. Stig Welinder étudie les prémices de l’agriculture en Suède au Néolithique et à l’Âge du Bronze (3900 à 800 av. J.C.) et Ellen Anne Pedersen et Mats Widgren se penchent sur un « long Âge du Fer » (p. 46) (800 av. J.C. à l’an Mil). Viennent ensuite les travaux de Janken Myrdal et de Carl-Johan Gadd respectivement sur la Suède médiévale (1000 à 1700) et sur l’Époque moderne (1700 à 1870). L’Époque contemporaine est couverte par deux chapitres : Mats Morell se penche sur l’agriculture dans la société industrielle (1870-1945) et Iréne A. Flygare et Maths Isacson étudient l’histoire agraire après la seconde guerre mondiale (1945-2010). Si cette périodisation peut dérouter les historiens français, elle est adaptée aux problématiques scandinaves. Pour conclure cet ouvrage, Janken Myrdal propose un chapitre conclusif intitulé « L’histoire agraire suédoise – une vue plus large ».

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L’introduction de ce livre doit être lue comme un chapitre à part entière. Janken Myrdal et Mats Morel font un point court mais essentiel sur l’historiographie suédoise et la constitution d’une histoire agraire en Suède. En plus d’insister sur les apports de l’ethnologie, ils rappellent l’influence de Marc Bloch sur les travaux de Folke Dovring, un des premiers historiens ruralistes suédois (p. 13). Le premier chapitre « Early farming households, 3900-800 bc » (« Premières familles agricoles, 3900-800 av. J.-C. ») permet de plonger avec sources et méthodes dans l’archéologie du Néolithique et de l’Âge du Bronze. Stig Welinder prend le temps d’expliquer les différents enjeux des sources utilisées ainsi que leurs possibles biais. Il explique que « l’agriculture appartenait au monde des idées qui rendait la vie compréhensible pour les personnes du Néolithique et de l’Âge du Bronze, et qui les équipait pour s’assurer que la vie continuerait de la même manière » (p. 32). Ensuite, Ellen Anne Pedersen et Mats Widgren expliquent les raisons de la croissance et du développement de l’agriculture en Suède pendant la période de l’Âge du Fer, qui s’étend en Suède grossièrement de 500 av. J.C. à l’an Mil. Pour l’époque médiévale, Janken Myrdal commence par un important rappel sur les questions du féodalisme en Suède et les problèmes de terminologie. Il explique qu’il a été choisi pour ce livre de traduire le terme bonde (bönder au pluriel) de différentes manières selon les époques concernées. Avant l’an Mil, le bonde est le fermier (farmer dans la version traduite), celui qui exploite la terre. Après l’an Mil et jusqu’au xviie siècle, le bonde est le paysan (peasant dans la version traduite). Ce paysan s’insère dans une société plus complexe, où l’état tente de dégager des surplus de production. Au xviiie siècle, le bonde est un paysan-fermier (peasant-farmer dans la version traduite). Le paysan de l’époque médiévale jusqu’au début de l’Époque moderne est étroitement lié avec le féodalisme. Janken Myrdal a choisi l’approche large du féodalisme, portée par Marc Bloch, qu’il considère comme « un système social entier, dans lequel les relations sociales entre seigneurs et paysans sont juste une part d’un ensemble sociétal plus large » (p. 76). Carl-Johan Gadd propose ensuite d’observer la transformation qui a lieu entre le début du xviiie siècle, une époque où la Suède importait des céréales et 1870, date à laquelle la Suède était devenue exportatrice de produits agricoles. Au xviiie siècle, la Suède fournissait des matières premières au reste de l’Europe mais semblait en « retard » car seul 10 % de ses habitants vivaient dans des villes. De la même manière, il a été avancé que l’importation de céréales en Suède était la conséquence d’une agriculture sous développée. Entre 1700 et 1870, la population suédoise a augmentée de 200 %, une augmentation supérieure à la moyenne européenne, passant de 1,4 millions d’habitants en 1700 à 4,2 millions en 1870 (p. 118). Pour l’époque contemporaine, Mats Morell explique comment la Suède est passée d’un pays agraire à une nation industrielle et comment au début des années 1930, l’emploi industriel a dépassé l’emploi agricole. Iréne A. Flygare et Maths Isacson détaillent les transformations qu’a connues la Suède après 1945, passant d’une société rurale distincte à un État-providence urbain. Cette transformation rapide fut en partie due à la foi des Suédois dans un État « bien construit, rationnel et éclairé (enlightened) » (p. 214). Les politiques agricoles formèrent une des pierres angulaires de l’édifice de l’État-providence. Les deux auteurs insistent sur l’importance du sens de la communauté, à la maison et pour la nation dans son ensemble, dans la transformation abrupte d’une société rurale à une société industrielle. Le folkhem (littéralement, la Maison du Peuple) symbolisait l’importance de l’agriculture, particulièrement dans les yeux des Sociaux-démocrates (p. 215). Dans le dernier chapitre, en forme d’essai plus que de conclusion, Janken Myrdal se pose la question suivante : « pourquoi exploiter la terre en Suède ? ». Cette question lui permet de replacer la Suède dans une histoire mondiale de l’agriculture, pour nuancer des synthèses, comme celle de Marcel Mazoyer et de Laurence Roudart (p. 259), mais aussi pour comprendre l’histoire de l’agriculture à travers un exemple particulier, l’espace suédois. Dans ce chapitre conclusif, Janken Myrdal effectue un résumé chronologique des chapitres précédents (p. 260-264). Il écrit ainsi que « [ce] livre commence avec les idéologies, poursuit sur une longue lutte entre les humains et la nature, et se termine avec les idéologies » (p. 257).

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Bien que les chapitres aient été écrits en fonction des intérêts principaux des auteurs (p. 257), de nombreux liens thématiques se retrouvent entre les différentes périodes. Ainsi, on pourra saisir sur le temps long la question de la production agricole mais aussi de l’habitat rural, de la répartition sexuée du travail agricole ainsi que sur la propriété de la terre, les techniques, la territorialisation des activités agricoles, et les solidarités et sociabilités paysannes pour ne citer que ces quelques autres pistes.

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Si l’on se penche sur la question de la production agricole, pour Stig Welinder, l’agriculture du Néolithique à l’Âge du Bronze « n’était pas production, elle était reproduction » (p. 32). L’introduction de l’agriculture dans la partie sud de la Scandinavie est un processus complexe et encore peu compris. L’agriculture fut introduite dans le sud de la Suède en 3900 av. J.-C. Des différences dans le type de céréales et d’élevage sont observables du nord au sud. Au nord, on cultivait l’orge et on élevait des moutons, tandis qu’au sud, on cultivait le blé et on élevait des bovins et des cochons. Dans la période suivante, à la fin de l’Âge du Bronze, des déboisements ont lieu en Scanie. L’ouverture des forêts a un rôle important dans l’apparence des plaines agricoles du sud. Pendant cette même période, Ellen Anne Pedersen et Mats Widgren observent une extension des terres cultivées et pâturées : « [la] terre était transformée en une mosaïque humanisée de champs, prairies, pâtures et de forêts gérées » (p. 47). Ce développement de l’agriculture est perceptible en Scandinavie à travers la construction d’étables, le développement de prairies, de champs permanents et le façonnage d’outils en fer. Pendant le premier millénaire avant J.-C., l’élevage et l’agriculture devinrent étroitement liés et les céréales cultivées changèrent. L’orge commune (Hordeum vulgare var. vulgare) apparut et tendit à dominer la production. À la fin de l’Âge du Fer, l’orge commune était toujours la céréale principale en Suède mais « [c]’est à cette époque qu’apparurent les premiers signes d’un mouvement vers une distribution régionale des cultures, similaire à ce qui est connue pour les périodes historiques plus tardives » (p. 66).

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Pour Janken Myrdal, le haut Moyen Âge ne connaît pas de changements importants en ce qui concerne l’élevage : « [d]e nombreux petits villages étaient comme des îles dans un océan d’arbres, et autour des villages, dans des pâturages boisés, le bétail errait » (p. 87). Les changements qui concernaient le bétail étaient liés au développement de la production du beurre à des fins commerciales. Entre l’an Mil et le xve siècle, la taille moyenne des vaches chuta de 110 cm au garrot à 100 cm. L’importance de la production de beurre peut en partie expliquer ce phénomène : les veaux étaient sevrés trop tôt. Au Moyen Âge, l’orge commune était toujours la céréale principale mais au cours de l’époque moderne, une régionalisation des cultures céréalières se mit en place avec, dans l’est de la Suède, la culture du seigle, dans l’ouest de l’avoine et, au sud, du sarrasin. Le développement du seigle était en partie dû au climat et au sol. La Suède orientale connaissant des problèmes de sécheresse en début d’été, le seigle semé en automne permettait de pallier ces difficultés. Le climat joua aussi un rôle important dans le développement de l’avoine dans l’ouest de la Suède où elle permettait de répondre aux contraintes d’un climat plus humide. De plus comme pour le seigle, les questions de pratiques alimentaires jouèrent un rôle fondamental dans le développement de l’avoine. Dans le cas de l’avoine, « [la] Suède occidentale faisait partie d’une culture alimentaire qui s’étendait en une large bande entre la Norvège et l’Écosse, et pour laquelle les biscuits d’avoine, le pain à l’avoine, et la bouillie d’avoine étaient les aliments de base » (p. 112). La qualité des sols joua aussi un rôle important dans le développement du sarrasin. Il était semé au xvie et au xviie siècle sur les sols les plus pauvres du sud de la Suède. Carl-Johan Gadd explique comment, à la fin du xviiie siècle, cette division régionale était toujours en place. Elle était favorisée par les techniques agraires (type de rotation) et par les outils utilisés (charrue, araire, etc.). À l’est de la Norvège, de lourds araires permettaient de retourner les sols argileux de champs encerclés par des fossés où était pratiquée une rotation biennale et où était semé du seigle, tandis que dans le sud, des araires plus légers permettaient de cultiver un sol caillouteux, drainé naturellement et où l’on semait de l’orge et de l’avoine.

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« L’extension des cultures au xixe siècle était principalement une question de céréales de printemps, particulièrement l’avoine, qui était essentiellement destinée au fourrage », explique Mats Morell (p. 184). Les habitudes alimentaires changèrent et au début du xxe siècle, de plus en plus de consommateurs demandaient à ce que leur pain soit fait de farine de blé et non plus de seigle : en 1820, la production de blé dépassa celle de seigle. En plus de ces changements, la production céréalière suédoise doubla entre les années 1870 et la fin des années 1930. Cette augmentation était due en partie à l’introduction de nouvelles rotations culturales qui augmentaient la fertilité du sol mais aussi au fait que les fermes suédoises n’étaient pas spécialisées, on y trouvait de l’agriculture et de l’élevage, et ainsi les nutriments issus des plantes récoltées dans les champs (fourrage) leur revenaient plus tard (fumure). Iréne A. Flygare et Maths Isacson concluent ainsi qu’« [en] 1944, la Suède était principalement un pays d’agriculture à petite échelle, avec presque un demi-million d’entreprises classées en tant qu’unités agraires, dispersées à travers l’ensemble du pays ».

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Ce bref résumé permet de souligner les apports complémentaires de ce livre : il invite à réfléchir sur l’importance des techniques dans la production agricole mais aussi à l’influence des cultures alimentaires sur le choix des céréales semées ainsi que sur une question fondamentale : celle du cycle énergétique au sein des exploitations agricoles (nutriments-fourrage-fumure). Sur cette dernière question l’agriculture mixte suédoise semble fournir d’excellents résultats.

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Riche de nombreuses cartes qui ne se limitent pas aux frontières actuelles de la Suède, ce livre contient de nombreux tableaux et graphiques qui illustrent les propos des auteurs. Les notes sont à retrouver en fin d’ouvrage ainsi qu’une bibliographie reprenant alphabétiquement toutes les références. Un index vient compléter l’appareil référentiel.

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Des textes thématiques d’une ou deux pages, intercalés en cours de chapitre, viennent compléter cet ouvrage qui, en plus de fournir des références actualisées en langues nordiques mais aussi en anglais, permet d’aller plus loin sur certaines questions comme celle des changements dans les consommations alimentaires ou celle des terres défrichables. Ce livre est bien sûr à l’usage des historiens mais les sociologues, archéologues, préhistoriens et ethnologues y trouveront quantité d’informations sur les pratiques agraires dans l’espace nordique, du néolithique au xxie siècle.

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Audrey Beaudouin

Michel Vanderpooten, 3000 ans de révolution agricole. Techniques et pratiques agricoles de l’Antiquité à la fin du xixe siècle, Paris, L’Harmattan, 2012, 329 p., 34 €

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Ce gros volume est la publication, fin 2012, d’une thèse de doctorat soutenue en janvier 2001. Il contient en fait deux thèses, en prenant ce mot dans ses deux sens : (1) une idée que l’on défend et que l’on argumente, et (2) un gros document présenté pour obtenir un diplôme. Il réfute de façon très convaincante le mythe d’une « révolution agricole du xviiie siècle » remplaçant la jachère par des cultures fourragères, navets et légumineuses. Ceci en combinant les apports de l’archéobotanique (pour l’Antiquité) et les textes anciens sur l’agriculture et sur l’alimentation humaine. Michel Vanderpooten insiste sur le peu d’intérêt dont les plantes alimentaires autres que les céréales ont bénéficié de la part des historiens, et sur les erreurs dans l’interprétation des noms anciens des plantes cultivées. Cette soi-disant « révolution agricole » a consisté à présenter comme nouvelles et applicables partout, des choses inventées bien longtemps auparavant, et qui exigeaient la réunion de conditions bien précises de milieu naturel, population et moyens de transport. Mais, il manque à cette thèse la fin de la démonstration : en France, la lente généralisation des éléments constitutifs de la soi-disant « révolution agricole » du xviiie siècle ne commencera vraiment qu’après 1850, il restait encore des jachères au milieu du xxe siècle ; et la rupture dans l’évolution des rendements céréaliers n’a eu lieu qu’après 1945, grâce à d’autres techniques et dans un tout autre contexte économique et politique.

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D’autre part, cette thèse, coupée en morceaux, dispersés et noyés les uns dans les autres, souffre de nombreux et graves défauts. Après une première partie, « Qu’est-ce qu’une révolution agricole ? » (p. 7-21), l’ouvrage balaye quatre fois de suite – avec de multiples retours en arrière, répétitions… et contradictions – toute la chronologie de l’Antiquité au milieu du xixe siècle, d’abord de façon générale (?), « L’évolution des techniques et des pratiques dans les textes » (p. 23-128), puis sur trois points particuliers, « Légumineuses, plantes améliorantes » (p. 129-208), « La fertilisation autonome » (p. 209-274) et « Apports extérieurs » (p. 275-306), comme si les différentes techniques et pratiques ne faisaient pas système et pouvaient être examinées indépendamment les unes des autres.

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Ce livre est un énorme inventaire de sources, utilisable à condition de tout lire en détail : il n’y a ni index, ni liste d’ensemble des références de documents cités, qui sont mises en notes de bas de page, le même ouvrage pouvant figurer des dizaines de fois, d’où la difficulté à retrouver « Untel, op. cit. » si la référence complète est 175 pages plus tôt ou si plusieurs textes de Untel sont cités. Cette absence de liste ne permet pas d’avoir une vue d’ensemble des textes que Michel Vanderpooten cite ou ne cite pas, mais cela a moins d’importance que de savoir ceux qu’il a réellement lus. Le premier réflexe de l’ingénieur que je suis est de vérifier, par un rapide calcul mental, que l’ordre de grandeur des nombres qu’on lui présente est vraisemblable : 4 000 documents, à raison de un par jour – or les gros ouvrages demandent souvent bien plus – cela fait 11 ans de lecture !

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Sur le plan chronologique, le sous-titre est trompeur. Pour le xixe siècle, à l’exception de la Maison rustique du xixe siècle, on a plus une liste de noms qu’un parcours dans les œuvres elles-mêmes : Mathieu de Dombasle a droit à 4 lignes ; Gasparin, à 7 ; Thaër (dont les Principes d’agriculture raisonnée ont été traduits en français dès 1811) à 4 ; Théodore de Saussure à 1. Boussingault à une référence bibliographique, de même pour Liebig. Pas un mot de Dumas, Schwerz, Georges Ville, Heuzé, Dehérain, Sabatier, Garola… Sur le plan géographique, la 4e de couverture annonce une bonne partie de l’Europe, méditerranéenne et occidentale. Or M. Vanderpooten n’a lu que des documents en français. Ceci n’est pas gênant pour l’Antiquité gréco-latine, dont l’essentiel des textes conservés est traduit, mais pose problème ensuite. Il en arrive à écrire, parlant d’un texte publié en français en 1771, « jusqu’alors, l’agriculture flamande s’était passée d’écrivain »… à moins qu’ils n’aient écrit en flamand ?

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Michel Vanderpooten expose longuement certaines œuvres peut-être méconnues à tort, mais passe beaucoup trop vite sur d’autres pourtant majeures. Pour beaucoup il n’utilise, sans le dire, que des sources secondaire dont il reprend aveuglément le vocabulaire inapproprié dans le temps (anachronismes) ou l’espace (termes locaux parachutés hors de leur région et avec un autre sens) et, plus grave, des jugements auxquels ne souscrirait aucun agronome s’intéressant à l’histoire de l’agriculture. C’est le cas, de façon très choquante, de Duhamel du Monceau, dont il n’a lu que les titres de chapitres. Quand il écrit « Les Éléments d’agriculture de 1762 sont une synthèse des systèmes de Tull et de Pattullo », il n’a de toute évidence pas lu les critiques que Duhamel y fait à ces deux auteurs. Ce qu’il n’a pas voulu voir, dans sa hargne aveugle contre tous ceux qu’il traite péjorativement de théoriciens et en premier Duhamel, ce sont les germes de deux autres révolutions qui ont conduit à l’agriculture que nous connaissons aujourd’hui.

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La première est celle de l’agronomie basée sur des théories – car il n’y a pas de science sans théories, qui seules permettent de généraliser et de prévoir. Mais des théories soumises à expérimentation systématique, pluriannuelle, multilocale, avec répétitions. En France, les premiers en ce domaine furent Mathieu Tillet et Duhamel, suivis un peu plus tard par Cretté de Palluel. La deuxième est celle de la mécanisation, qui ne s’épanouira qu’à partir du siècle suivant, avec les progrès de la métallurgie de l’acier, puis la motorisation, mais qui a sa source dans la « nouvelle agriculture » de Tull, reprise sur ce point – et sur ce point seulement – par Duhamel. Elle n’augmente pas les quantités récoltées, mais permet de les produire avec dix, cent, mille fois moins de travail – et d’un travail infiniment moins pénible. À propos… l’agriculteur Michel Vanderpooten désherbe-t-il mécaniquement à la main, courbé en deux pendant des centaines d’heures par an, ou avec des outils tractés suivant le système de Tull qu’il décrie tant ?

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L’auteur se présente en effet comme « agriculteur et éleveur, docteur en histoire » : une réunion de compétences très rare, envers laquelle on ne peut qu’avoir un a priori très favorable, mais aussi une grande attente, un agriculteur ayant a priori en la matière une compréhension beaucoup plus riche et plus juste qu’un citadin ! De fait, nombreux sont dans le livre les arguments et explications que seul peut donner quelqu’un connaissant bien l’agriculture et les mécanismes qu’elle met en jeu. C’est ainsi qu’il réfute, sur des bases agronomiques, la théorie en vogue autour de 1800 selon laquelle, par la production de fumier dont elles sont l’origine, les cultures fourragères permettent une augmentation indéfinie de la fertilité de la terre, sans apport d’engrais extérieur.

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Mais il frise souvent l’anachronisme. Il veut systématiquement utiliser les connaissances agronomiques actuelles pour comprendre les faits techniques du passé, ce qu’il appelle « méthode régressive ». Or cette méthode exige de toujours bien séparer et distinguer trois choses : la description d’une technique, les interprétations qu’en donnent les auteurs anciens, et celle qu’on peut en faire maintenant. Une chose est en effet d’utiliser les connaissances agronomiques actuelles pour expliquer les effets d’une technique ou d’une pratique ancienne ; et autre chose de porter des jugements de valeur sur les auteurs de théories du passé. Et il est absurde de vouloir expliquer ou, pire, juger, les emplois passés des mots à partir de leurs acceptions actuelles !

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Il évoque parfois, mais ne traite guère, les questions que pose la lecture des textes anciens sur l’agriculture : le texte cité parle-t-il de la pratique « moyenne » (si ce mot a un sens : une norme-repère dont on s’écarte plus ou moins selon les circonstances – sachant qu’il y a souvent un décalage entre la pratique et les représentations) ? Ou de la plus fréquente ? Ou de ce qu’on faisait sauf problème particulier ? Ou d’une recommandation – minimale ou optimale – pour améliorer, donc changer, la pratique existante ? De même pour les rendements, avec une question supplémentaire : s’agit-il de la production brute récoltée au champ, ou de ce qui reste après le paiement en nature des moissonneurs, celui de la dîme, et en ayant séparé la semence pour l’année suivante ? Avant 1750 et Duhamel du Monceau, bien peu d’auteurs le précisent : l’exploitation de leurs données repose nécessairement sur des hypothèses invérifiables, souvent non explicitées car non conscientes. On sait la critique que François Sigaut a faite des chiffres de Georges Duby sur le haut Moyen Âge ; de nos jours, le même problème se pose pour les données d’enquêtes auprès de paysans d’autres pays.

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Il y a par ailleurs de nombreuses choses étonnantes ou décevantes. Je ne peux en évoquer ici qu’une : le bilan des différents éléments avec lesquels les plantes fabriquent leur matière, une question essentielle mal ou pas du tout traitée par les auteurs qui affirment l’existence d’une « révolution » agricole en France au xviiie siècle. On pouvait attendre de l’agriculteur Michel Vanderpooten qu’il expose, dès le début du livre les bases qui permettent de voir tout de suite ce qui n’allait pas dans les théories ou affirmations anciennes évoquées. Or ce n’est que p. 267 qu’il l’explique… après avoir écrit à plusieurs reprises des phrases erronées comme « les détenteurs des prairies parcourues sont les bénéficiaires du passage des troupeaux par la fertilisation que ceux-ci y déposent ». Beaucoup d’auteurs confondent en effet le pâturage, qui n’apporte pas d’éléments nutritifs (qui rentrent d’un côté et sortent de l’autre…), et le parcage, de nuit, de troupeaux ayant pâturé le jour sur d’autres terrains, ce qui permet un transfert d’éléments depuis des prairies ou landes vers les terrains cultivés.

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Je ne pouvais que me réjouir de voir en tout début d’ouvrage un paragraphe intitulé « Les difficultés et les pièges de la terminologie », affirmant la nécessité d’une nomenclature précise et mettant en garde contre les dangers liés à la méconnaissance de la signification des termes techniques. C’est ainsi que Michel Vanderpooten fait d’utiles mises au point historiques sur les mots pain (qui pouvait désigner une bouillie), et blé, terme générique qui incluait les légumes (légumineuses) récoltées en grain (un « pain » fait de « blé » pouvant ainsi désigner une bouillie de fèves) : traduire par « céréales » (comme le fait parfois l’auteur lui-même) des termes comme « mars », « carêmes », « trémois » « petits bleds », « menus grains » peut conduire à d’énormes erreurs sur la nature des cultures et les rotations pratiquées autrefois. Je dirais la même chose, pour l’Antiquité, du terme latin frumentum, frumenta, trop souvent traduit par froment. Mais hélas, trois fois hélas ! les deux exemples qu’il donne sous le titre « Les difficultés et les pièges de la terminologie » sont, d’une part, les « assolements et rotations » et, d’autre part, les « jachères et cultures dérobées », pour lesquelles il considère les acceptions actuelles comme seules valables, aboutissant à des embrouillaminis pleins de contresens et d’anachronismes.

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En conclusion, au lieu de mettre un titre racoleur et un sous-titre trompeur, l’éditeur (L’Harmattan) aurait mieux fait de fournir à l’auteur une aide rédactionnelle afin de mettre en valeur son travail de repérage et de signalement des textes anciens et de produire une démonstration réfutant le mythe de la Révolution agricole du xviiie siècle – entendue comme la suppression de la jachère – qui soit destinée à faire référence.

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Pierre Morlon

Gérard Chouquer et Magali Watteaux, L’Archéologie des disciplines géohistoriques. Traité d’archéogéographie, t. 2, Editions Errance, Paris, 2013, 407 p., 44 €

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Et de trois ! Après un tome 3 paru en 2007 et un tome 1 l’année suivante, voici donc le tome 2 d’un ambitieux « Traité d’archéogéographie » dont le tome 4 est annoncé « en cours de rédaction », des tomes 5 et 6 « en préparation ». Avec une puissance critique et une inventivité inaltérables, Gérard Chouquer, ici épaulé par Magali Watteaux, poursuit inexorablement l’entreprise fondatrice d’une discipline à la croisée des questions du temps et de l’espace. Encore de la géographie historique ?, diraient des esprits perfides ou mal informés (ou les deux ?) : ce n’est pas précisément le cas, c’est même à peu près le contraire de la vénérable histoire des objets géographiques à bords francs. Partant du constat, établi depuis plus d’une décennie, d’une crise des objets relatifs à l’inscription spatiale des sociétés, et des formes de leur transmission, Gérard Chouquer a su créer un mouvement de jeunes chercheurs œuvrant à renouveler l’approche de ces objets, les concepts qui les nourrissent et les champs disciplinaires dans lesquels ils s’inscrivent. Le traité porte plus avant leur labeur collectif.

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L’ouvrage part d’une observation que chacun a pu faire : l’éclatement disciplinaire et la profusion des appellations ayant trait à l’espace des sociétés anciennes, tant dans l’intitulé des enseignements universitaires, qu’en regard de la production scientifique. À l’échelle du siècle écoulé et au niveau européen, les auteurs ont pu recenser pas moins de 152 intitulés de cours ou d’ouvrages, qu’ils viennent de la géographie, de l’histoire, de l’archéologie ou des disciplines naturalistes. Géographie historique (la vénérable), géohistoire, archéohistoire, histoire paysagère, archéologie du peuplement, archéologie spatiale, Settlement Archaeology, archéologie du territoire, paléogéographie, etc. La première partie (et principale en volume) de l’ouvrage brosse un panorama fouillé de ce paysage scientifique en miettes, soulignant autant les points communs, de départ ou de convergence, que les disjonctions entre ces différentes formations. Pour une question de place, je ne peux entrer dans la discussion de ce matériau profus ; présentée de façon claire et synthétique, cette section de l’ouvrage offre une lecture très directe, passionnante de bout en bout pour qui veut suivre la genèse et les mutations des concepts et des méthodes, pour la plupart encore en usage aujourd’hui, à l’instar d’une lecture naïvement « ethniciste » des données de peuplement, qui en son temps plut beaucoup aux nazis !

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Posant la question « mais que cache une telle profusion d’étiquettes ? », la seconde partie diagnostique une crise de croissance – c’est son titre. Reprenant l’idée de François Furet en 1981 à propos d’une « épistémologie de l’émiettement », les auteurs dépassent la lecture rapide d’un foisonnement individualiste dans un champ en plein essor, particulièrement sous l’effet du renouvellement documentaire produit par l’archéologie préventive qui, changeant d’échelle, a changé d’objet(s). Cette explication conjoncturelle ne vaut que pour les archéologues et la « crise » est bien plus large qui nécessite des éclaircissements épistémologiques. Ces éclaircissements viennent en trois points, nourrissant les trois derniers chapitres. Le chapitre 5 offre « un essai de présentation des plus lointains héritages », embrassant les différentes traditions d’enseignement au niveau européen, traditions qui influencent encore en large part les orientations des recherches les plus récentes. Le chapitre 6 propose « cinq lectures de la dynamique des disciplines », lectures épistémologiques qui balayent la grille des postures scientifiques, entre le « normal » et le « révolutionnaire », postures pouvant aller jusqu’à des stratégies de prise de pouvoir académique, dont Fernand Braudel fut une des plus nettes illustrations en France. Tentant une remise en ordre de « l’émiettement », Gérard Chouquer propose un transfert de la « boussole épistémologique » de D. Boullier dans le champ des disciplines géohistoriques. La proposition est convaincante et stimulante en cela que, loin de hiérarchiser et de trancher entre les différentes écoles, la « boussole » livre en quelque sorte un memento operandi qui permet de classer les approches entre le champ de la tradition ou de la « prémodernité », celui de la « modernité », celui de la « post-modernité » ou « relativisme méthodologique », celui enfin de la « modernité réflexive » ou « cosmopolitisme réflexive »… À l’énoncé de ces appellations, j’entends des ricanements au fond de la classe dans le rang des « positivistes redoublants ». Ils ont bien tort, cet avant-dernier chapitre permet de s’orienter au sein du « babélisme » des « approches » actuelles. Approches, justement : ce mot en dit long sur la situation car son emploi récurrent tend à recouvrir celui de discipline, référent porteur de cohérence et peu à peu perdu de vue. S’il est général, le constat s’avère particulièrement sensible en archéologie, tant « l’explosion documentaire archéologique brouille singulièrement les cartes. Aujourd’hui les documents cachent largement les disciplines ». D’autres mises au point mériteraient encore d’être soulignées, dans ce chapitre dense mais d’une lecture soutenue par des exemples concrets. Le chapitre 7, conclusif, présente les « territoires de la recherche et (la) recomposition disciplinaire ». Là encore l’analyse, complexe, est éclairée par des études de cas, à travers la présentation d’une série de thèses récentes, posant chacune le constat de la crise des objets et des champs disciplinaires, qu’il s’agisse de la centuriation romaine (et médiévale, et moderne), de l’openfield médiéval (ou protohistorique ?), de la normativité des agronomes latins, ou encore du bocage (moderne !).

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Toujours exigeant, souvent ardu, parfois provocateur, le tome 2 s’avère d’une lecture passionnante et roborative. Le lecteur en sort l’esprit plein de questions, dont celle-ci : à quand le tome 4 ! Si cet ouvrage trouve son lectorat naturel, gageons que la première édition en sera vite épuisée… et que l’archéogéographie aura gagné son pari, celui de l’émergence d’un champ disciplinaire hybride, entre sciences du temps et sciences de l’espace.

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Claude Raynaud

François Favory, (dir.), Le Tricastin romain : évolution d’un paysage centurié (Drôme, Vaucluse), Lyon, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Documents d’Archéologie en Rhône-Alpes et en Auvergne, vol. 37, 2013, 208 p., 35 €

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À l’origine de cet ouvrage, il y a deux découvertes majeures de l’archéologie gallo-romaine. La première découverte intervint en 1949 et 1950, lorsque des travaux dans la ville d’Orange mirent au jour de nombreux fragments de plaques de marbres, figurant l’image de réseaux centuriés qui découpent le paysage agraire de la vallée du Rhône. Depuis lors, ces documents ne cessent d’interpeller historiens et archéologues en quête d’une interprétation de la politique agraire de Rome, en Gaule Narbonnaise. Seconde mais non secondaire fut la découverte, dans les années 1980, des vertus du travail pluridisciplinaire en archéologie. Sous l’impulsion du défricheur que fut le très regretté Jean-Luc Fiches, une équipe de spécialistes de prospection, de géo-archéologues, d’archéo-géographes (le mot n’existait pas alors, la discipline était en gestation…) et de paléo-environnementalistes allaient, des années durant, prospecter, sonder, fouiller le sol de cette aire pilote qu’était devenu le secteur de Saint-Paul-Trois-Châteaux, reportant toutes ces observations sur les cartes et les photos aériennes, pour bâtir de subtiles reconstructions de la dynamique des établissements et de leur impact sur la construction du paysage – des paysages devrait-on dire, tant l’annonce d’une étude du « Tricastin romain » s’avère réductrice : en effet cette étape de la construction d’un paysage normé au début de notre ère, s’avère à bien des égards fondatrice d’une longue histoire, et de ce fait cruciale pour la compréhension des paysages jusqu’à nos jours.

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Ainsi amorcée, la collecte des données et le croisement des analyses allait démontrer toute sa valeur heuristique quelques années plus tard lorsque, à l’instigation d’un autre défricheur, Sander Van der Leeuw, se développa le programme européen Archaeomedes (1992-1994). Dès lors, les moyens alloués au programme favorisèrent la réalisation de plusieurs diplômes universitaires, dont la thèse de Cécile Jung qui constitue l’un des môles de la présente publication. De même, le chantier de construction du tgv-Méditerranée de 1996 à 1998, fut-il l’occasion d’un grand chantier d’archéologie préventive qui, en réalité, par les compétences réunies ainsi par que la longue phase de maturation méthodologique, revêtit le caractère d’une ambitieuse recherche programmée. Tout ceci devait être souligné afin d’éclairer la lecture d’un ouvrage qui relate bien autre chose qu’un « sauvetage » imposé par les circonstances : la démarcation entre archéologie fondamentale et archéologie appliquée apparaît impalpable en l’occurrence. Autre préliminaire nécessaire : l’auteur de ces lignes fut aussi protagoniste de cette entreprise intellectuelle, dans une région voisine, Lunellois et Vaunage, où de semblables circonstances produisirent d’analogues effets.

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Le Tricastin s’impose donc comme l’une des zones test d’un vaste laboratoire des méthodes d’étude des peuplements anciens et de la genèse des paysages, aux époques antique et médiévale, dans la basse vallée du Rhône. L’un des attendus du programme Archaeomedes résidait dans la durabilité des systèmes de peuplement et le risque de désertification des régions méditerranéennes. À ces questions, suscitées par une préoccupation naissante à l’égard de la problématique du réchauffement climatique, l’observation dans la longue durée du premier millénaire de notre ère, des phases d’emprise et de déprise de l’espace rhodanien, offrait un observatoire. Il s’agissait particulièrement de modéliser les effets des entreprises humaines sur les territoires, à diverses échelles de temps, depuis la mise en culture, à l’échelle d’une génération, jusqu’à la transmission des terroirs entre Antiquité et Moyen Âge.

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Servi par un dossier cartographique et graphique d’une rare qualité, support d’analyse bien plus que simple illustration, l’ouvrage témoigne pleinement de l’ample aggiornamento opéré en cette fin du xxe siècle. Après une « Introduction géographique et historique » due à Cécile Jung et Thierry Odiot, Gérard Chouquer rouvre le dossier des documents cadastraux d’Orange. Reprenant hypothèses anciennes et posant un éclairage nouveau, ce spécialiste du droit de la terre à Rome et de la politique agraire, propose une lecture de grande acuité sur l’intervention impériale dans les campagnes de Narbonnaise, particulièrement sur l’irritante question de l’imbrication de deux centuriations dans le secteur d’Orange et Carpentras.

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Au sein de ce réseau, Cécile Jung approfondit ensuite l’analyse de l’aménagement du territoire au moyen d’une double approche, celle d’abord de la construction du réseau centurié, dans sa plus concrète matérialité que révèlent fouilles et études cartographiques, celle ensuite du réseau de communications. Publiée dans une version approfondie sous forme d’article dans la Revue Archéologique de Narbonnaise (vol. 42, 2009), cette étude des communications propose une restitution minutieuse du réseau entre les cités de Saint-Paul et d’Orange. La méthode, empruntée à Éric Vion, s’affranchit de l’approche académique et rebattue des voies régionales – ici le Rhône et la voie d’Agrippa – pour embrasser le réseau dans son ensemble et dépasser la lecture « monumentale » de « la » voie, dont on perçoit ici l’insertion dans la vie rurale et les échanges. Dès lors, s’impose l’efficacité d’une lecture croisée de l’habitat et de la voie ainsi que de leur dynamique respective, pour une histoire du paysage.

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Après ces « élucidations morphologiques », le chapitre suivant consacré à « la vie agraire », restitue la vie du maillage centurié en y insérant les lieux d’habitat et de culture, la gestion du potentiel agrologique des sols, ses implications fiscales, ainsi que la mise en valeur de l’espace agricole. Conduit à quatre mains par François Favory, Cécile Jung, Benoît Ode et Thierry Odiot, ce chapitre constitue le noyau dur de l’ouvrage, où aboutissent toutes les hypothèses et restitution préalablement présentées, et d’où part le dernier chapitre, de modélisation. Les auteurs donnent à lire un brillant essai d’histoire agraire antique, d’une acuité inédite et qui fera date. Entre autres précieuses mises au point, on y trouve une lecture novatrice et convaincante de la mutation des campagnes à la fin de l’Antiquité, que l’accumulation documentaire exonère de la traditionnelle réthorique de l’appauvrissement des sols et/ou de la crise institutionnelle de l’Empire tardif : lecture roborative. Seul bémol à signaler, le choix de l’établissement de Malataverne-Termini, fouillé anciennement et de façon très partielle, pour éclairer la morphologie des établissements ruraux, apparaît peu opportun en regard de ce qu’aurait pu apporter la ferme (ou villa ?) des Girardes, à Lapalud, et l’on s’interroge de surcroît sur l’étrange vocable latin de Termini, qui ne semble pas représenter le toponyme moderne figurant sur la carte fig. 90 : s’agirait-il d’une (malheureuse) appellation archéologique ? Il fallait s’en expliquer. Un second regret, de détail, concerne la présentation du bas-relief de Colonzelle sur la figure 97, où le lecteur cherche en vain les amphores mentionnées dans le texte, ne voit pas ce qui permet d’identifier une embarcation fluviale, et plonge dans un abîme de perplexité lorsqu’il apprend qu’une telle représentation schématique a permis de calculer la contenance des quatre tonneaux, chacun de 1300 litres ! Quelle étrange faiblesse dans un ouvrage d’une telle rigueur scientifique !

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L’ouvrage se termine par un lumineux essai d’archéo-géographie de Gérard Chouquer et Cécile Jung, consacré à la dynamique du réseau. Traitée dans le rapport complexe qu’entretiennent l’étude archéologique de la matérialité d’une structure enfouie, et son analyse planimétrique de surface, l’évolution du réseau parcellaire n’apparaît plus seulement comme dimension temporelle mais devient « un autre objet », celui d’une lecture des mécanismes de permanence et de transformation. Si le néologisme de « transformission » n’est que cité en conclusion, c’est que l’archéo-géographie a, depuis les tâtonnements des années 1990, en Tricastin comme ailleurs, amplement progressé, et qu’enjambant deux décennies d’élaboration conceptuelle, la publication témoigne de l’ampleur du renouveau des disciplines consacrées à l’étude des formes rurales. Quelle meilleure conclusion pouvait-on trouver que ce chapitre où l’on lira, notamment, l’une des analyses les plus convaincantes sur les transformations du paysage agraire au premier Moyen Âge ? Sous l’effet conjugué de nouveaux choix culturaux et d’un ample regroupement du peuplement, le paysage se transforme sans rien abandonner de ses orientations initiales : de quoi faire douter de l’académique dichotomie « rupture/continuité ». Le Tricastin romain n’est pas seulement une synthèse, c’est tout un programme !

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Claude Raynaud

Frédéric Trément, (dir.), Les Arvernes et leurs voisins du Massif Central à l’époque romaine. Une archéologie du développement des territoires, 2 vol., Revue d’Auvergne, n° 600-601, 2011, 512 p.; n° 606-607, 2013, 450 p., 30 €

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Depuis sa prise de fonction en 1996 comme maître de conférences à l’Université Blaise Pascal, Frédéric Trément, aujourd’hui professeur d’Antiquités Nationales, ne cesse de labourer les terrains de l’archéologie Arverne. Ce n’est donc pas une surprise si paraissent deux copieux volumes représentant une somme de près de 1000 pages, fruit de quinze années d’une entreprise acharnée. Professeur mais avant tout bâtisseur, Frédéric Trément a su construire en effet, dans la durée, une dynamique, une structure et un groupe de recherche dont la liste des auteurs souligne la jeunesse : sur 20 contributeurs à la summa, 12 sont de jeunes doctorants, les autres émargeant au sein du corps enseignant de l’Université. Après une brochette d’articles et communications annonciateurs publiés depuis une décennie, il est assez réjouissant de voir paraître ce premier stade d’une maturation scientifique qui renouvelle radicalement la connaissance du Massif Central antique. Diversité, complémentarité et sens du collectif caractérisent les études réunies dans ces deux volumes qui honorent la vénérable Revue d’Auvergne. À ces qualités s’ajoute une certaine « fraîcheur » que des esprits chagrins taxeraient de naïveté : les études rassemblées infligent parfois quelques pages de méthodologie scolastique, ainsi que des rappels historiographiques un peu convenus pour le chercheur chevronné. Mais ces broutilles ne pèsent guère face à l’essentiel, une énorme mise à jour des données porteuse de nouvelles perspectives de recherches qui placent l’Auvergne au cœur du renouvellement de l’archéologie de la Gaule antique.

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Les deux volumes réunissent 20 chapitres étayés par cinq dossiers et répartis en cinq parties, suivies d’une généreuse synthèse, d’une ample bibliographie puis d’un précis des travaux universitaires conduits dans le cadre du Laboratoire d’Archéologie fondé par Frédéric Trément. S’il ne peut être question de s’arrêter ici sur l’ensemble des contributions, soulignons les points saillants du dossier.

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Le sous-titre, une archéologie du développement des territoires, trouve sa pleine justification dans un premier chapitre du maître d’ouvrage, éclairante mise au point sur le concept de développement et la question de la romanisation appliquée aux recherches auvergnates. Après une première partie présentant la stratégie générale des recherches, la deuxième partie se concentre sur le dossier central, celui de la Limagne, « laboratoire privilégié pour l’étude des interactions sociétés-milieux dans la longue durée ». Cet espace-société est abordé sous l’angle d’un « système socio-environnemental », approche qui préconise de toujours lier processus sociaux et dynamiques environnementales, dans des espaces où l’homme n’est jamais confronté à la « nature » mais toujours aux effets de ses choix techniques ou à ceux de ses prédécesseurs. Cette lecture des espaces mis en valeur est illustrée par le riche dossier du bassin de Sarliève, malheureusement desservi par la forte réduction des documents graphiques qui n’en facilite pas la lecture. Dans cet espace densément occupé et anciennement artificialisé, l’étude du maillage parcellaire échappe au topos de la centuriation pour s’attacher davantage à l’articulation des limites parcellaires, souvent fossoyées, et de la topographie des écoulements. Apparaît ainsi une trame quadrillée mais souple, peut-être héritée de la période préromaine et plusieurs fois réactivée au cours des temps post-antiques. Le prééminence du paysage normé et « romanisé » en prend un coup, mais n’est-ce pas juste retour des choses à l’égard de ce « collecteur hypertrophié », comme Gérard Chouquer nomme cet objet d’histoire dont on a usé et abusé jusqu’à en faire un poncif ? (vol. 1, p. 282-290).

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La troisième partie qui clôt le tome 1, traite de « l’intégration de la moyenne montagne dans l’économie régionale », sujet difficile et peu traité jusqu’alors pour des raisons évoquées dans le chapitre 9, plaidoyer « pour une archéologie de la moyenne montagne ». Quatre zones tests sont abordées, comme sujets de quatre thèses en cours : Haute Combraille, Livradois-Forez, Cézallier et Nord-Est du Cantal. Vaste programme que la réhabilitation de ces espaces peu parcourus par l’archéologue. Les travaux en cours doivent donc inventer un mode d’approche dont on sent les tâtonnements au fil des études, encore en devenir, tant les données demeurent lacunaires et leur acquisition problématique.

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Le tome 2 s’ouvre par une quatrième partie consacrée à « la structuration des territoires ». Dans cette perspective des cadres et des réseaux, sont d’abord interrogés la place et le rôle des élites, difficiles à cerner à travers la seule épigraphie ici mise à contribution avec une illustration chichement limitée, particulièrement à l’égard des monuments funéraires qui animaient pourtant le paysage et qui se trouvent quelque peu relégués. Paradoxalement, l’analyse des établissements domaniaux n’est qu’évoquée in fine, sans véritable analyse (p. 27-28), laissant le traitement du sujet à un chapitre placé plus loin et proposant une première lecture du réseau de ces établissements, fortement impliqués dans le développement régional (p. 127-146). Entre élites et domaines, s’intercalent un bilan et trois dossiers sur les agglomérations antiques, ainsi qu’un chapitre sur le réseau routier antique des territoires arverne et vellave. L’étude des voies, dans le cadre d’une thèse en cours, fait état d’une documentation importante mais longtemps restée éparse. Une cartographie régionale émerge de cette approche, qui éclaire le dynamisme des agglomérations desservies. On peut néanmoins regretter, dans cet aggiornamento du réseau (p. 120), qu’une part des agglomérations demeurent « débranchées » faute de mise au jour d’éléments de voirie à leur entour, et qu’elles ne figurent pas sur la carte. C’est que cette approche en reste à l’analyse positiviste des vestiges matériels, négligeant dans son historique des recherches de mentionner le tournant méthodologique des années 1990, lorsque Éric Vion puis Gérard Chouquer et Cécile Jung ont élaboré l’analyse archéo-morphologique qui, travaillant à grande échelle au niveau local, permet d’échapper à l’approche monographique et « monumentale » de la voie, pour embrasser l’ensemble du réseau à travers les documents photo- et cartographiques. Pourquoi ne pas associer, dans cette approche des voies arvernes, niveau local et niveau régional, en opérant des changements d’échelle porteurs d’un plus large renouvellement de l’analyse ? Procédant en sens inverse l’une de l’autre, les deux approches apparaissent bien plus complémentaires qu’exclusives.

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L’enquête en cours sur les agglomérations procède d’un ample enrichissement du corpus, fort de 124 agglomérations avérées, supposées ou potentielles, sur les territoires Arverne, Vellave, Lémovice, Cadurque et Rutène, ainsi que des abords Bituriges et Eduens (p. 31-69 ; carte p. 48). Prenant acte des mises à jour opérées depuis trois décennies par les études régionales sur le sujet, cette enquête (thèse en cours) ne néglige aucun indice afin d’ouvrir la voie à de prochaines découvertes. ?merge un réseau dense – dont une large part reste à valider – moteur de développement alternatif ou complémentaire de celui des centres domaniaux. Une autre thèse en cours pose une question provocatrice : « Existe-t-il des villas gallo-romaines en Auvergne ? » La réponse, affirmative, est bien vite donnée mais elle donne lieu à une définition critique, précaution justifiée dans une région où peu de recherches avaient été entreprises jusqu’aux dernières décennies. Prospections pédestres et aériennes ont considérablement renouvelé les connaissances, mettant en relief, comme dans la plupart des régions gauloises, l’extrême variabilité des installations, entre « ferme » cossue et demeure luxueuse. Sans surprise, la cartographie des différentes catégories souligne le rôle de la ville dans la diffusion et l’ampleur des domaines, dont les plus vastes (catégorie a) se concentrent autour d’Augustonemetum. La Limagne constitue un autre modèle d’organisation domaniale, avec une densité élevée de très grandes villas, disposées à deux ou trois kilomètres d’intervalle. Un autre effet de cette mise à jour de la carte archéologique est de battre en brèche les idées reçues, comme celle d’un milieu répulsif dans la Limagne des Marais : cet espace humide n’est en rien un désert, si les grandes villas en sont absentes on y trouve par contre une forte densité d’établissements de rang secondaire où la partie agricole prend une ampleur supérieure à la résidence, au point que l’on hésite à parler de centre domanial. Une autre question que posent ces données nouvelles concerne un éventuel substrat antérieur à la conquête, suggéré par la découverte en prospection d’indices mobiliers (p. 145). S’enrichissant, la documentation se complexifie, posant des questions jusqu’alors informulées.

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La cinquième partie, et dernière, est consacrée aux questions de production et de consommation, principalement traitées au travers de la céramique régionale ou importée. Trois thèses en cours, l’une sur les céramiques des ier siècles av. et ap. J.-C., l’autre sur la fin de l’Antiquité, la troisième sur le mobilier métallique, donnent lieu à de substantielles mises au point, nourries tant par des données nouvelles issues de fouilles, que par des questions de datation et de diffusion.

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Fort logiquement, l’ouvrage s’achève par une ambitieuse et stimulante synthèse sur la question du développement régional, telle qu’elle se pose à l’issue des mises à jour opérées par les deux ouvrages. Emboîtant le pas de son maître Philippe Leveau (le mien aussi !), Frédéric Trément propose d’appliquer au Massif Central antique le modèle économique « centre/périphérie » élaboré par John Friedmann en 1966. Essai téméraire diront certains, quand d’autres retiendront la valeur heuristique du modèle qui offre l’occasion de synthétiser les données et d’enjamber – c’est le risque majeur – de considérables lacunes documentaires. À condition de bien lire les précautions introductives de Frédéric Trément sur la nécessaire schématisation des données, on peut trouver convaincant cet essai de transfert du modèle de l’économie vers l’archéologie, avec tous les écarts au modèle de départ que cela implique. La spatialisation des différents niveaux de villes et des établissements ruraux, la polarisation du peuplement, la localisation des productions et leur circulation, composent autant de facteurs qui dénotent plusieurs stades de développement du modèle « centre/périphérie ». Cette grille de lecture fait apparaître une région-centre (Friedmann : core region) reléguant à distance d’Augustonemetum les principales agglomérations, les grands centres artisanaux (poterie) ainsi qu’une haute densité de population, facteur d’intense mise en valeur rurale de la vallée de l’Allier. Voulant renforcer la portée du modèle, Frédéric Trément puise aux racines néolithiques et s’avance jusqu’au haut Moyen Âge pour y trouver de supplémentaires fonctions d’encadrement territorial et/ou économique. Cette lecture en longue durée incline vers une lecture téléologique bien éloignée des intentions de l’auteur : les fonctions médiévales de l’aire clermontaise n’étaient pas inscrites d’emblée dans une « destinée centrale » manifeste dès le Néolithique. En réalité, le modèle repose sur le principe dynamique de stades successifs, et nullement sur l’ancrage définitif de fonctions ; l’accumulation des arguments sur la longue durée ne valide pas l’hypothèse de départ, à laquelle il fallait se tenir. On sait bien, aujourd’hui que « la partie est jouée », que l’aire clermontaise a conservé et conserve cette prééminence, mais on ne peut considérer que tout était tracé dès le Néolithique ! Il n’est pas question de nier ici l’ancienneté et la résilience de nombreux pôles de développement qui ont su « capitaliser » des dynamiques précoces et exponentielles, mais de rappeler que les exemples de bifurcation, par promotion ou déclassement, sont tout aussi nombreux dans l’histoire, ce qui veut dire que l’analyse en termes systémiques doit être entreprise à nouveaux frais pour chaque période.

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Au second rang mais encore très active avec un réseau d’agglomérations et d’ateliers, la vallée de l’Allier figure au haut Empire une « région de transition en développement » (upward-transition region). Confirmant sa pertinence, le modèle centre/périphérie pose la question de l’interdépendance entre cette aire et la région-centre, ce qui « met en relief notre connaissance insuffisante des agglomérations secondaires gallo-romaines… » (p. 331). Longtemps méconnues et considérées a priori comme faiblement structurées et marginalisées, les zones de moyenne montagne opposent une certaine réticence au modèle du fait d’une documentation archéologique très lacunaire et d’accès difficile : Cézallier, Nord-Est du Cantal, Livradois-Forez et Haute Combraille. Cette situation donne lieu à une longue réflexion sur l’occupation de ces reliefs et les conditions de leur mise en valeur, réflexion subtilement argumentée et solide plaidoyer pour l’étude de ces zones laissées pour compte (p. 332-337). Il reste difficile d’envisager la situation de ces espaces, entre le statut de « marge intégrée » vouée à une exploitation « minière » de matières premières, pierre, poix, bois et métaux, et celui plus dynamique de « zones périphériques ouvertes au développement » (resources frontier regions), zones parfois éloignées des régions développées (non contiguous resources frontier regions). Peu convaincu par la proposition de Philippe Leveau d’y voir des zones de conservatisme économique et permanence d’archaïsmes hérités de la protohistoire, Frédéric Trément envisage plutôt la notion de « zones à faible niveau de développement », ou « de développement endogène » impliquant une déconnexion des flux régionaux, qui reste à démontrer. Sans masquer les apories du modèle, Frédéric Trément compte bien au contraire en tirer parti pour le compléter et donner corps aux dossiers de la Moyenne montagne, en poursuivant le développement des études.

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Au final, par delà les notables disparités et l’inégal degré d’avancement des travaux présentés, les deux volumes offrent une multiplicité de regards sur un projet de grande cohérence, celui d’éclairer les conditions et les degrés de développement d’une région à forts contrastes, entre opulents terroirs de Limagne et austères finages montagnards. Une dynamique est lancée, l’ouvrage annonce la parution de prochaines études dont on peut attendre de décisives mises à jour. Une chose déjà est certaine : entre terroirs de Narbonnaise, de Lyonnaise et d’Aquitaine, la géographie des campagnes gallo-romaines a trouvé un centre, on peut désormais voyager hors des frontières provinciales. Que Frédéric Trément et sa jeune équipe en soient remerciés !

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Claude Raynaud

Jacques Jouanna, Pierre Toubert, Michel Zink, (dir.), L’Eau en Méditerranée de l’Antiquité au Moyen Âge, Cahiers de la villa « Kérylos », n° 23, Beaulieu-sur-Mer, Paris, de Boccard, 2012, 424 p., 50 €

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On ne saurait trop rappeler l’importance de l’eau pour toutes les civilisations en chaque endroit du globe. L’eau est au xxie siècle comme jadis au cœur des conflits les plus aigus. La maîtrise en particulier de l’eau potable est un enjeu technique, économique et géopolitique d’autant plus grand aujourd’hui que cette ressource tend à se raréfier. Les historiens ruralistes ont depuis longtemps questionné les textes, les archéologues sondé les sols, à la recherche des modes d’exploitation du terroir par amenées d’eau et systèmes de régulation de l’irrigation. Depuis quelques années, les problématiques se renouvèlent autour de l’eau, des sources et des rivières, sous tous les aspects. Ainsi vient s’ajouter à la bibliothèque hydrologique ce beau volume que nous offre le 23e numéro des Cahiers de la Villa « Kérylos ». Il s’agit des actes du colloque organisé chaque année au bord de la Grande Bleue et consacré cette fois-ci au thème de l’eau en Méditerranée. Bien que le projet ait prévu de couvrir l’Antiquité et le Moyen Âge, l’essentiel des communications concerne la période antique, de l’Âge du Bronze à l’Antiquité Tardive (trois articles seulement abordent la période médiévale). C’est un beau livre, déjà car les actes sont couchés sur papier glacé et agrémentés d’un crédit photographique, de cartes et de schémas de grande qualité ; un beau livre aussi en raison de la qualité scientifique des articles (certains font près de 80 pages !) et du thème choisi (on regrettera seulement que deux communicants aient fait l’économie de références et de notes, laissant le lecteur quelque peu frustré). En annexe, deux opuscules sur la Villa Kérylos expliquent comment Théodore Reinach a voulu et pensé cette demeure construite sur un terrain acheté en 1900. Les belles photos qui illustrent ces quelques pages nous permettent de mieux comprendre pourquoi la résidence est devenue le lieu de savante villégiature pour les grands érudits du monde antique et médiéval.

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L’espace méditerranéen, cher à Fernand Braudel auquel les médiévistes se rattachent naturellement, est le fil conducteur de ces rencontres qui existent depuis le milieu des années 1990. Sous l’égide de Jean Leclant, récemment disparu auquel ces actes rendent hommage, les rencontres de la villa de Kérylos fréquentent les thèmes variés propres à l’histoire classique ; mais c’est également un moment d’ouverture et d’échange entre divers disciplines telles que la géographie, l’anthropologie historique et la géohistoire, ainsi que le rappelle Pierre Toubert dans l’allocution d’ouverture. La villa « grecque » de Kérylos accueillait jadis des rencontres sur la Grèce antique, puis sur l’Antiquité gréco-latine. Depuis 2004, elles étendent le champ historique au Moyen Âge.

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Toute la Méditerranée ancienne est parcourue, depuis le Nil et la cosmogonie égyptienne (Nicolas Grimal), en passant par les cosmogonies orientales (Jean Baechler), des barrages et galeries drainantes en Arabie (Christian J. Robin) à l’eau et les bains en Syrie du Sud et au Proche-Orient (Jean-Maie Dentzer, Thibaud Fournet). Le nord de la Méditerranée est arpenté par Olivier Picard à la recherche des nymphes dans les fontaines grecques, et par Michèle Brunet enquêtant sur les aménagements hydrauliques dans les cités. La Gaule offre ses eaux curatives (Henri Lavagne), comme la médecine hippocratique déjà en vantait les bienfaits (Jacques Jouanna), tandis que Xavier Delestre fait un état des dernières découvertes archéologiques sur la Provence antique. L’Espagne médiévale et musulmane montre le lien qu’entretient la société avec l’eau (Pierre Guichard). Et le périple continue dans les villes et campagnes d’Afrique (François Baratte).

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Plusieurs articles traitent d’abord des valeurs symboliques, théologiques (André Vauchez), philosophiques et littéraires de l’eau (Bertrand Saint-Sernin). La dimension technique est souvent indirecte. L’historien des campagnes retiendra toutefois dans ces actes l’article de Michèle Brunet. L’auteur rappelle que les Grecs se sont peu intéressés à l’eau comme force motrice, comme énergie ; ils se sont avant tout occupés des questions de salubrité, à la fois pour la société (potabilité) et pour l’agriculture (irrigation). Christian-J. Robin rappelle de son côté que les installations d’Arabie ont pour finalité principale le développement de l’agriculture dans les campagnes, tandis que les Grecs et les Romains visaient l’amélioration de l’hygiène et un meilleur confort, notamment pour les populations des villes.

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François Baratte analyse l’usage de l’eau dans les régions semi-arides rurales de l’Afrique romaine et byzantine, où l’interaction entre ville et campagne est très étroite. On connaît les bienfaits de l’irrigation pour le développement des vignes et de l‘arboriculture. Mais le captage des sources comme la récupération des eaux des barrages engendrent le détournement partiel des ressources hydriques. La puissance publique doit alors encadrer l’usage de l’eau par des règles juridiques. La célèbre inscription antique de Lamasba fixe l’organisation stricte tout au long de l’année de l’irrigation, précisant les horaires et les modalités de distribution de l’eau en fonction de l’emplacement des champs. Depuis longtemps en effet, une attention particulière est portée dans les campagnes africaines à l’organisation du territoire et à la maîtrise de l’eau. Les contrats de vente font également référence à la parcelle incluant les aménagements hydrauliques pour l’irrigation, telles les latericia en argile, les canalisations, les rigoles d’amenée d’eau et autres déversoirs. Ainsi ces techniques hydrauliques antiques constituent-elles un domaine d’excellence des technologies préislamiques telles que les observe Pierre Toubert dans l’Espagne musulmane. Au-delà du transfert de la maîtrise de l’eau dans le milieu ibéro-musulman, il ressort que le trait fondamental de la civilisation agraire méditerranéenne est la tripartition de l’agro-système (polyculture irriguée, dry farming et secteur pastoral) reposant sur une optimisation de la production, tout en ménageant une équité sociale dans les usages et la distribution de l’eau.

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Le ruraliste trouvera également des réflexions stimulantes dans l’article du géographe André Humbert qui rappelle toute la nuance que l’on doit apporter à la notion d’irrigation. Les paysans d’abord, les géographes ensuite, ne sont pas tous d’accord sur le sens qu’il faut donner au mot irrigation. Pour certains, le terroir irrigué est un espace bien délimité dont les terres reçoivent un arrosage régulier tout au long de la période de culture de l’année agricole. Pour d’autres, dont l’auteur, il existe toute une gradation dans l’intensité et l’efficacité de l’irrigation, celle-ci existant en-deçà des formes emblématiques. Ainsi l’article du géographe nous propose-t-il une typologie, vue du ciel, des modes d’irrigation adaptés aux reliefs et aux conditions hydrologiques des différentes vallées de Méditerranée. Et de conclure en s’interrogeant sur le devenir des paysages irrigués des vieilles paysanneries méditerranéennes, montrant une fois de plus l’actualité criante de la question de l’eau en milieu rural.

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Fabrice Guizard

Corine Beck, Fabrice Guizard, Bernard Bodinier, (dir.), Lisières, landes, marais et friches : les usages de l’inculte de l’Antiquité au xxie siècle, Lille 3, Revue du Nord, Hors série, coll. « Art et Archéologie », n° 18, 2013, 220 p., 45 €

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S’intéresser aux espaces flous, mis en marge, délaissés, incultes, disqualifiés et réputés inutiles mais pas pour autant sauvages conduit à étudier des territoires souvent mal aimés dont la compréhension s’insère sur un pas de temps bimillénaire. Les rythmes d’évolution y ont été longs, lents, prudents, avec parfois des ruptures et bifurcations. Cette posture invite à l’originalité. Elle vise à développer des thèmes de recherche transversaux, souvent neufs, pleins de promesses pour faire avancer nos savoirs, en particulier sur le lien entre l’usage vivrier passé et la dynamique paysagère qui met en continuum les méthodes et outils de la géographie historique, la géohistoire, l’archéologie et encore les apports fournis par les mémoires empilées dans les sols. L’inculte renoue aussi avec une valeur patrimoniale retrouvée pour des lieux d’entre-deux ou d’interfaces. Ces territoires sont riches en biodiversité ordinaire et surtout exceptionnelle. Il s’agissait souvent de refuge pour la faune, la flore relique et même les populations reléguées, marginalisées ou en conflit avec l’autorité. Cette démarche invite à apporter des bribes de réponses par rapport à nos savoirs (les dynamiques paysagères) et nos inquiétudes (par exemple à propos des effets des changements climatiques). Ce sujet a permis d’organiser une rencontre pluridisciplinaire confirmant, s’il avait lieu de le faire, l’intérêt grandissant à croiser les pratiques des sciences dures avec celles des sciences humaines afin de comprendre les trajectoires prises par ces territoires dans leurs épaisseurs temporelles, leurs rythmes, leurs logiques internes et en tenant compte des influences extérieures le plus souvent subies. Le livre réunit les actes des rencontres internationales de Liessies (21-23 septembre 2011) ; ce travail s’est fait en collaboration avec l’ahsr. Au total, le volume compte 18 communications (28 contributeurs) distribuées sous quatre thèmes ; d’abord l’énoncé de la diversité des paysages de l’inculte, ensuite les ressources offertes par ces territoires, l’inculte étant le lieu de toutes les mobilités (p. 11), enfin les enjeux fonciers portés et les représentations qui en sont faites.

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Les paysages de l’inculte sont dépeints dans les cinq premières communications. Elles soulignent la dimension provisoire ou la pérennité de l’inculte placé sur la ligne de flottaison entre ager et saltus ; des espaces-tampons désormais intégrés aux trames et couloirs verts et bleus du Grenelle 2. L’inculte apparaît partout, même dans les espaces pleins comme la Beauce. Ils y figurent sous la forme de lambeaux boisés, bordures délaissées de champs qualifiées de face cachée de l’inculte, anciennes sommières associées aux tours de labours. Ces objets reliques, parfois palimpsestes attestent de fonctionnalités anciennes, figées où redécouvertes. Dans le Midi, genêts et lavandes brouillent la partition entre infield et outfield. Ces plantes appartiennent à de l’inculte ambigu, pouvant être cultivées ou simplement prélevées dans la nature. Cette partie n’est pas seulement descriptive mais méthodologique. Elle montre que le recours au cadastre napoléonien sert à affiner les résultats des recherches. Ses matrices s’associent à toutes les nouvelles possibilités offertes par la mise en ligne des cartes et plans, leurs traitements en sig, par exemple à propos des parcellaires arrondis des pâquis essartés des Hautes Vosges, objets d’appropriation individuelle, transmissible sur des communaux, forme hybride entre infield et culture de marge. Ce colloque a confirmé la place nécessaire de l’inculte en période de plein démographique. Ce constat se retrouve dans le Pays de Soule (Pays Basque), un milieu contraint, anthropisé, soumis à des défrichements temporaires (artigues). L’inculte éclaire les processus de colonisation et encore de déprise des territoires. En moyenne montagne, il fut un élément clé pour expliquer la pérennité des exploitations (p. 60).

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L’inculte fut et demeure ressource. Quatre textes confirment et éclairent cette assertion en soulignant la diversité des situations et des pratiques, en particulier la fonction cynégétique étudiée à partir de trois lieux : les dunes fossiles, les milieux humides, enfin les parcs ; avec un riche inventaire de la faune signalée sur place entre 1300 et 1315 (p. 84). Le tableau dressé de la Basse Vilaine à partir de la carte établie en 1543 (reprise sur la première de couverture du livre) est particulièrement utile pour tenter des transpositions avec d’autres lieux. Il rompt avec le discours dépréciatif sur les zones inondables. Il est servi par une comparaison avec le plan Gotrot de 1785 qui obéit à notre grammaire des cartes. En 1543, le marais de Redon s’affiche dans la carte et paraît intégré, attractif, en connivence avec la ville voisine. Quand les sources écrites sont rares, muettes ou absentes, il faut recourir aux sciences dures (anthracologie, pédoarchéologie, palynologie et carpologie) afin de tenter de faire parler ce qui a été gommé. Les incultes du massif du Carlit (Cerdagne) relèvent de ce type de recherche. Ces versants pyrénéens se situent entre 1500 et 2100 m. et s’interposent entre l’espace cultivé et les pelouses d’altitude. Ici ont pu se tenir des populations en marges : charbonniers, bûcherons, éleveurs. La mémoire des sols restitue la localisation de leurs cabanes.

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L’inculte dégage des concordances, insiste sur les souplesses offertes dans l’utilisation des sols et la mise en réserve d’espaces. Il mériterait un glossaire commun qui traverse à la fois son histoire et ses actuelles fonctionnalités. En effet, il reste délicat à saisir et se range mal dans une approche classique de la propriété. Souvent, il est référé à l’intérêt général, voire aux enjeux géostratégiques : marges surveillées, fronts pionniers autorisés, no mans land. Le Maghreb nous rappelle toute l’attention portée aux terres en déshérence ou non attribuées, en particulier les terres mortes non exploitées au moment de la conquête, octroyées ou acquises pour « vivification » (mise en valeur) et connues par une abondante documentation de jurisprudence. En maints endroits l’inculte, substantif ou adjectif, est reconnu comme « un compartiment fondamental de l’action agricole » (p. 135). Il ne suit pas les mêmes chemins que l’individualisme agraire. Il peut être éclairé par l’inflation qui caractérise la production de cartes du xviiie siècle ; c’est le cas des cartes des « mielles » (cordons dunaires), marais, grèves, estrans du Cotentin (1764), une suite de documents fonciers à intérêt paysager, stratégique, économique se prêtant à l’analyse régressive. Enfin, les landes, marais et tourbières des îles Shetland montrent des enclaves enserrées (township, hameau), closes de murs érigés pour séparer l’arable de l’inculte. Celui-ci est si important qu’il appartient à la culture de l’archipel, au vocabulaire local.

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Pour finir, le livre fournit deux éclairages développés pour nuancer une perception à part puis holiste des incultes. D’abord, vers 1830-1840, ces derniers ont joué un rôle pédagogique dans le périmètre des fermes-écoles dont la création était alors très en vogue. Ces espaces en marge servirent de lieux d’expérimentation, tant en Bretagne que dans les Dombes ou l’Allier. Ensuite, dans une perspective globale, systèmique, les incultes (en l’occurrence les marais à foin et à joncs de Damgan, Morbihan) naguère dilatés puis rétractés, banalisés sont aujourd’hui inventoriés, classés ou modestement utilisés en marge des exploitations spécialisées en élevage.

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Le voyage proposé dans les facettes des incultes montre la variété des usages, des scénarios d’évolution et rappelle encore que l’inculte n’a jamais été aussi sauvage qu’aujourd’hui. Ses appropriations passées étant nombreuses, nourricières et concernaient des espaces-tampons fort étendus. Aujourd’hui, les espaces survivants sont plutôt des habitats, des réserves protégées.

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Jean-Pierre Husson

Paolo Gabriele Nobili († 2013), Alle origini della città, Credito, fisco e società nella Bergamo del Duecento, préface de François Menant, Bergame, Fondazione per la storia economica e sociale di Bergamo, « Studi di storia della società, dell’economia e delle istituzioni bergamasche, 5 », 2012, 367 p.

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Paolo Gabriele Nobili nous a quittés récemment, trop jeune et à la suite d’une maladie trop commune. En témoignage d’une vie de chercheur, il laisse cette importante thèse d’histoire économique. Ce livre sur le crédit et la fiscalité de Bergame a été défini par son auteur comme une enquête « aux origines de la ville ». Mais il y est surtout question des campagnes, envisagées ici dans leur rapport aux dynamiques d’intégration de la Commune urbaine. En se penchant sur une ville modeste dans le panorama de l’Italie du xiiie siècle, l’auteur avait pris un cas exemplaire qui permettait de comprendre l’endettement chronique des campagnes vis-à-vis de la cité. Nous sommes malheureusement contraints de parler au passé pour évoquer l’auteur. Sa réflexion, en revanche, est bien vivante et s’inscrit dans la lignée des nombreuses études sur le rôle et les modalités du crédit dans les sociétés d’Ancien Régime. Le lecteur francophone trouvera dans la préface de François Menant une bonne entrée en matière qui offrira une efficace mise en contexte dans le cadre historiographique italien et européen. Il s’agit de la publication d’une thèse soutenue en 2009 à l’Université de Milan, conduite sous la direction de Patrizia Mainoni et de François Menant : Il secondo Duecento come soglia : la parabola del contado di Bergamo tra l’apice dello sviluppo e l’inizio della crisi (1250-1296).

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Bergame, comme d’autres communes d’Italie, connut, dans la deuxième moitié du xiiie siècle, une « révolution documentaire » qu’on envisage ici à travers le cas particulier du crédit. Le prêt à intérêt eut en effet une grande importance dans l’intégration des économies locales du contado de Bergame à de plus importants courants d’échanges. L’auteur relève, en préalable, le fort contraste entre les prêts enregistrés dans les minutiers d’un notaire des années 1230 et les registres des années 1280-1290. Les formulaires étaient devenus plus complexes, le volume d’affaire et les sommes brassées avaient plus que doublé. Que s’était-il passé en moins d’un siècle ? Cet intervalle, qui coïncide avec l’émergence dans les institutions de Bergame d’une société du Popolo, peut être associé à un moment de disciplinamento de la société. Cette mise au pas, à défaut de meilleure traduction, fut, à Bergame, particulièrement mal acceptée par les communautés rurales qui se rebellèrent en 1296. On explore ainsi les racines de cette guerre civile en adoptant « la perspective du contado ». Le premier chapitre – « Il mercato del credito in area bergamasca » (p. 45-130) – offre un parcours, très dense, dans les formes documentaires et la typologie du crédit. Il y est plusieurs fois question de « révolutions » et l’auteur analyse par ce biais les indices les plus saillants d’une évolution radicale de la place du crédit dans le territoire de Bergame. La tendance était au renforcement de la position du créditeur, notamment par le recours de plus en plus systématique aux garants, condebitores ou fideiussores, ou par l’intervention d’individus agissant comme servitores Comuni Pergami. En un demi-siècle, les échéances des prêts se raccourcirent considérablement : des prêts à deux ans ou une année cédèrent ainsi le pas à des prêts d’un ou deux mois. Le recours croissant aux titres de dette ou aux obligations de paiement comme monnaie de substitution, ainsi que l’augmentation des sommes moyennes empruntées (en moyenne 4 sous au milieu du xiiie siècle, contre 4 livres à la fin du même siècle) témoignent du recours de plus en plus courant au crédit et de la croissance du volume d’affaires. Les circuits du crédit convergeaient vers la ville. À Vertova, une commune rurale, trois niveaux se distinguaient ainsi : le monde des petits prêts entre les membres de la communauté ; les prêts souscrits auprès de quelques prêteurs locaux, toujours mieux pourvus que les autres en liquidités ; les emprunts de sommes plus considérables auprès d’importants citoyens de Bergame. On prêtait à des taux très élevés. Bien souvent l’intérêt n’était pas exprimé et était simplement inclus dans la somme à rembourser. À la fin du siècle, on distinguait néanmoins trois composantes : le capital, la sors ; les intérêt, guaderdono ; les dépenses supplémentaires, dampni et dispendi. Les taux dépassaient généralement 40 % et les dépenses supplémentaires, en cas de retard de plusieurs années, pouvaient conduire à verser plus du double de la somme empruntée. L’évocation de deux cas particuliers – les spéculations sur les produits agricoles et la circulation des titres de dette de la Commune – viennent clore ce long chapitre qui sert à poser les bases de la démonstration. Le deuxième chapitre – « L’altra faccia del mercato del credito » (p. 131-224) – nous fait connaître l’envers de ces pratiques. Les défauts de paiements étaient courants et donnaient lieu à des actes de bannissement pour dettes, à des saisies ou encore à des peines d’emprisonnement. Ces sentences, prononcées par les juges de Bergame, étaient rarement appliquées. Leur enregistrement auprès d’un notaire servait avant tout à mettre les débiteurs sous pression. Dans le cas des emprisonnements, le condamné était conduit sicut captum à Bergame où il était confronté à son créditeur. Mais le principal risque qui pesait sur les débiteurs était en réalité l’expropriation foncière. Cet appareil coercitif renforçait largement la position des créditeurs vis-à-vis de leurs lointains débiteurs ruraux. C’était aussi sur ces derniers que reposait l’essentiel du fardeau fiscal. Le chapitre consacré à la fiscalité – « Le esazioni tra le comunità del contado » (p. 165-224) – s’ouvre sur un tableau des diverses charges (onera rusticana) qui pesaient, au xiiie siècle, sur une commune rurale. Les communes avaient l’obligation d’entretenir le réseau de communications en finançant des travaux dont elles étaient tenues pour responsables. À la fin du siècle, et en temps de guerre, elles devaient payer un ou plusieurs « chevaux de guerre » : des unités fiscales de 14 livres (pour un destrier). Les communes rurales pouvaient en outre se trouver dans l’obligation de salarier un podestat que leur imposait la Commune de Bergame. Il existait, en plus de ces charges ponctuelles, des prélèvements proportionnels. Au milieu du xiiie siècle, le foedrum était régulièrement levé sur les communes du contado, après l’avoir été sur les seuls citadins. Cet impôt était calculé sur une estimation de la richesse de la commune et était de l’ordre de deux pour mille. À ce système complexe, les autorités de Bergame substituèrent peu à peu celui des emprunts forcés dont le remboursement pouvait prendre des décennies. Du point de vue des communes rurales, ces exigences se confondaient dans un même résultat. Peu fournies en liquidités, elles recouraient souvent à l’emprunt auprès de riches citadins. C’est à cet aspect que s’intéresse plus précisément le quatrième chapitre : « L’indebitamento dei comuni rurali » (p. 225-262). L’auteur parvient ici à reconstituer précisément ce que pouvait être le bilan d’une commune rurale de la fin du xiiie siècle. Entre 1279 et 1290, la commune de Vertova, largement affranchie de la seigneurie épiscopale, pouvait annuellement compter sur 30 livres de revenus. Les deux tiers de ces revenus, en temps normal, étaient destinés à Bergame et il fallait verser plus encore en temps de guerre. Les consuls de la commune recouraient donc à l’emprunt. Dans les années 1280, cet expédient n’était pas sans conséquences sur l’autonomie de la commune rurale, très endettée auprès des de Beatis. Ces citoyens de Bergame n’étaient pas des créditeurs ordinaires. Lors d’une disette, ils avaient livré du mil (payable à terme) et consentaient sans trop de difficulté des délais de paiement. En 1280, ils avaient racheté à d’autres prêteurs les dettes de la commune. Cette même famille figurait enfin parmi les principaux acheteurs de draps que tissaient les foyers de Vertova. La dette de la commune accentuait ainsi, année après année, la situation de dépendance de cette localité vis-à-vis d’une seule famille. L’endettement chronique des communes rurales pesait de surcroît sur l’usage des communs et les consuls étaient d’autant plus enclins à trouver des solutions rapides qu’ils risquaient, à tout moment, d’être victimes à titre privé de la dette de la commune. Du coté des riches citadins, évoqués à travers l’exemple de trois familles, le contado constituait ainsi une confortable source de revenus. Dans la conclusion du livre (p. 296-336), l’auteur rappelle que les transformations du second xiiie siècle ne furent pas sans avantages. La monétarisation accrue des rapports économiques, la circulation des obligations de paiement et la création d’instruments de garantie permirent de fait une plus grande souplesse de l’économie aux sollicitations externes. Les Bergamasques furent ainsi en mesure de réagir rapidement aux disettes des années 1270. Mais cette accélération s’était faite au détriment des débiteurs et notamment de ceux du contado. La cohésion du territoire de Bergame avait été mise à mal. Dans une perspective comparatiste assumée, l’auteur se livre à une évocation d’évolutions similaires à Vicence, Padoue, Trévise, Pistoia et Crémone. La seconde moitié du xiiie siècle apparaît ainsi comme un moment décisif pendant lequel les autorités citadines, pourvues de nouvelles techniques d’administration et poussées par les idées du Popolo, se mirent à penser et à organiser leur territoire à une autre échelle.

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Gérard Rippe, dans son ouvrage sur Padoue, avait défini le xiiie siècle comme « le temps des usuriers ». Le présent ouvrage contribue certainement à renforcer cette image et met particulièrement en lumière cet aspect de l’Italie communale. Mais il fait plus et offre un exemple précis de ce que fut la commercialisation de l’Occident médiéval. On aurait souhaité discuter certaines affirmations de l’ouvrage. Peut-on ainsi parler de « révolution » dans les formes du crédit ? En quel sens les actes de cession de crédit constituaient-ils une « monnaie de substitution » ? Les questions soulevées par ce travail sont sans nul doute stimulantes. Ce livre est parfois difficile et son auteur n’a pas cherché à masquer les problèmes d’interprétation que posait sa documentation. Ajoutons que cette réflexion sur le crédit et ses conséquences parle du Moyen Âge italien, mais qu’elle renvoie, ce faisant, à des problèmes bien actuels.

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Philippe Lefeuvre

Colette Beaune, Le Grand Ferré. Premier héros paysan, Paris, Perrin, 2013, 389 p., 23 €

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Pour les générations nées après 1960, le Grand Ferré est un inconnu parmi tant d’autres dans l’histoire de France. À travers ce nouvel opus, Colette Beaune exprime le souhait de s’intéresser à un « héros paysan » qui a marqué son enfance, et ce dans la continuité de ses deux ouvrages sur une autre héroïne beaucoup plus célèbre : Jeanne d’Arc. Elle qui pourtant n’a jamais fait d’histoire rurale, mais qui conserve, comme la majorité des Français des origines rurales, explique dès le départ son objectif : raconter l’histoire du Grand Ferré, un paysan qui apparaît brièvement dans la chronique dite de Jean de Venette et qui deviendra plus tard un véritable « héros national » pour de nombreuses générations d’écoliers. Colette Beaune, professeur émérite de l’université Paris x-Nanterre, réussit avec brio le pari de conjuguer recherches scientifiques universitaires et « grand public », lequel découvrira derrière la figure de ce héros paysan une présentation détaillée des campagnes au début de la guerre de Cent Ans. Afin de mener à bien son entreprise, elle utilise plusieurs sources complémentaires à la chronique dite de Jean de Venette, le cartulaire de l’abbaye Saint-Corneille ainsi que les livres cueilloirs qui l’accompagnent.

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C’est fort logiquement que l’ouvrage débute par la présentation du passage au cours duquel le Grand Ferré, un géant, pourfend les Anglais qui s’en prennent à son village, armé d’une hache qu’aucun homme vivant ne peut soulever. Après avoir conté les exploits du Grand Ferré, Colette Beaune laisse de côté son « héros paysan » durant quelques chapitres, pour dresser un tableau du milieu dans lequel il vivait. Elle nous rappelle l’ordre trifonctionnel de la société médiévale mais aussi l’évolution de la vision des paysans. Dans les chapitres suivants, elle nous plonge dans l’univers de son « héros », présentant Compiègne, Longueil, et leurs hommes comme pourrait le faire une caméra zoomant en position de plongée pour composer un plan large du patrimoine, de l’économie, de la démographique (environ 1 500 habitants à Longueil) et de l’organisation sociale. Par la suite, elle restitue les représentations que l’on trouve en fond dans le récit et présente ces terribles années de crises. On assiste ainsi à une reconstitution virtuelle du pays de Longueil qui prend forme tout au long de la présentation des autres grands protagonistes de la chronique : l’abbé de Saint-Corneille, seigneur banal et foncier, et deux routiers anglais. L’auteur donne vie à ces deux routiers en retraçant leurs carrières mais surtout en pointant du doigt leurs conceptions opposées de la guerre. L’un, noble, fait la guerre par obligation vassalique ; l’autre pour le profit, les rançons et les butins. Ce sont eux qui sont à la tête des 1 600 ou 1 700 Anglais venus affronter les paysans de Longueil pour saisir leurs provisions. C’est alors qu’a lieu l’événement central du récit : les Anglais se heurtent à Guillaume L’Aloue, fermier de l’abbaye et capitaine des paysans ainsi qu’au Grand Ferré, son valet, lesquels défendent non pas leur patrie mais leur « pays » ainsi que leur seigneur abbé.

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Après avoir replacé dans son contexte cet épisode de lutte entre paysans et Anglais, Colette Beaune réalise ici bien plus qu’une simple œuvre d’histoire locale érudite ou savante. En effet, son ouvrage se transforme en une véritable histoire totale de la société rurale française du xive siècle, prenant en compte l’ensemble des recherches récentes qu’elle synthétise de manière remarquable pour donner au lecteur un état des lieux de la recherche historique, accessible à tous. Certains regretteront peut-être l’absence de notes de bas de page – elles sont placées à la fin de l’ouvrage –, dont le grand nombre aurait rendu la lecture plus difficile tant la plume de l’historienne fait de ce livre, un ouvrage limpide et agréable pour le lecteur, historien ou non.

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La seconde partie est centrée sur la postérité de l’événement et du Grand Ferré, du xvie siècle à aujourd’hui. Trois interprétations « sensiblement divergentes » existent du conflit qui opposa les paysans de Longueil aux Anglais. La première, issue de la Chronique Carme, insiste sur le caractère exemplaire de la lutte et fait du Grand Ferré un « héros » paysan. Pour son continuateur, Lescot, il s’agit d’un massacre sur lequel il n’y a pas lieu de s’étendre tandis que pour la Scala, une autre chronique, ce n’est qu’une opération militaire mineure qui a mal tourné. Colette Beaune évoque ensuite l’évolution du Grand Ferré à travers les siècles, de la première édition de la Chronique Carme, en 1672, jusqu’au xxie siècle. Elle décortique et analyse la création et l’évolution de ce « mythe paysan » axé autour d’une problématique qui lui est chère : le processus de création d’une nation. Les nombreuses vies postérieures de ce « héros » sont présentées, de son intégration à la galerie des grands hommes sous la plume de Dom Carlier, à la grande popularité qui lui est conférée par Michelet. Il s’agit pour cet historien de la première intervention d’un homme du peuple dans l’histoire de France. À l’heure du développement du patriotisme français dans les années 1870, les manuels scolaires utilisent le paysan à la hache pour en faire une figure de la résistance face à l’envahisseur et un héros patriotique qui meurt pour son pays, comme Vercingétorix s’était sacrifié pour son peuple. La figure du Grand Ferré a aussi été utilisée après la défaite française de 1870, lorsque le paysan est assimilé aux francs-tireurs levés pour défendre les provinces, il incarne alors pour certains la force du « non dans l’histoire ». Au xxe siècle, il devient une figure du patriotisme et de la Résistance. Cependant, le Grand Ferré est ensuite réduit à n’exister que dans l’ombre de Jeanne d’Arc, et il disparaît des manuels scolaires et de la mémoire collective en même temps que les populations rurales, dans les années 1960. Ne répondant plus aux besoins politiques qui étaient ceux de la IIIe République, il est aujourd’hui totalement inconnu des nouvelles générations même s’il a inspiré deux personnages d’une très célèbre bande dessinée qui résistent eux aussi à l’envahisseur : Astérix et Obélix.

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Bien au-delà de la présentation de ce « héros du roman national », de son époque et de son environnement, Colette Beaune nous invite au fil des pages à une réflexion sur l’histoire et son utilisation dans la construction d’une nation, parfois aux dépens de la vérité historique. Au final, peu importe si le Grand Ferré a participé à la Grande Jacquerie, ou que suite à sa mort – héroïque ou non –, les Anglais aient pillé ou non le village. Cet ouvrage donne au lecteur une dernière leçon, méthodologique cette fois, sur la nécessité en histoire de démêler le fait historique de sa construction et de son utilisation à des fins politiques.

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Paul Maneuvrier-Hervieu

Marc Conesa, D’Herbe, de terre et de sang. La Cerdagne du xive au xixesiècle, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 2012, 556 p., 35 €

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Version réduite d’une thèse de doctorat soutenue en 2010, l’ouvrage de Marc Conesa, consacré à la Cerdagne entre le xive et le xixe siècle, est composé de trois parties ayant trait, tout à tour, à la ville et à ses espaces (p. 25-147), à la terre et au sang (p. 149-336), à l’herbe et à l’avoir (p. 337-513), suivies d’un glossaire utile (p. 515-516), d’un index des matières, des auteurs et des noms de lieu qui sert de bibliographie limitée (p. 517-519, 537-554), ainsi que de 17 planches en couleur de grand intérêt (p. 521-536). L’intention de l’auteur a été celle d’étudier les liens existant entre les territoires et les sociétés dans la longue durée, en Cerdagne de la fin du Moyen Âge au xixe siècle, située à l’est des Pyrénées, « véritable Beauce pyrénéenne » selon Christine Rendu, caractérisée par une vaste plaine s’étendant sur quarante kilomètres, large d’une quinzaine, et traversée par la rivière le Sègre, où domine Puigcerdà, à l’origine une ville-frontière et comtale, fondée au xiie siècle, relais entre la politique royale et les pouvoirs des seigneurs qu’elle concurrença, sorte de « coproduction royale et rurale » (p. 146). Reliée par quatre passages, la Cerdagne est une voie de communication névralgique reliant le nord de la péninsule ibérique au sud de la France, position stratégique qui ne manqua pas d’attirer l’attention à la fois de la couronne espagnole et de la France, en particulier au xvie et au xviie siècle, au point que, durant les nombreux conflits qui opposèrent les deux puissances européennes, Louis XIV, à l’occasion du Traité des Pyrénées signé le 7 novembre 1659, parvint à intégrer dans le royaume les Comtés (le Roussillon, le Conflent, la moitié de la Cerdagne).

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Comme l’a montré Peter Sahlins, qui a consacré ses recherches aux transformations économiques, sociales et culturelles de la Cerdagne entre 1659 et 1866-1867 (Traité de Bayonne), l’intérêt doit être prêté à l’élaboration de la frontière sur cet espace spécifique, contribuant au renouvellement des analyses se rapportant aux Pyrénées et, en particulier, à la Cerdagne, qui n’est plus dès lors considérée uniquement sous l’angle de la famille et de la maison, mais sous celui de la frontière. Mais, se demande Marc Conesa, est-il légitime de tout faire reposer sur la seule frontière ? Qu’en est-il si l’on passe de la frontière à l’espace, en variant les échelles d’analyse, en conjuguant le temps et l’espace dans l’intention de cerner notamment le rapport entre la structure sociale et la structure spatiale ? Une telle démarche repose sur les études déjà conduites par Daniel Nordman, Peter Sahlins et Oscar Jané qui se sont consacrés à la frontière.

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Se fondant sur les sources déposées aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales, à l’Arxiu Comarcal de Cerdanya (à Puigcerdà), aux Archives de la Couronne d’Aragon de Barcelone et sur le fonds Híjar, qui se trouve à l’Archivio Historico Provincial de Zaragoza, l’auteur a été ainsi amené à dépouiller 7 000 actes de mariages, 900 contrats de mariage, 400 baux à cheptel, 100 capbreus (terriers), une dizaine de registres de notaires, des fogatges (recensements de population), des comptabilités et trois recensements : une telle profusion de documents différents, qui s’échelonnent sur près de six siècles, lui a permis d’appréhender d’abord l’évolution de la ville de Puigcerdà en Cerdagne comme en Catalogne ; puis, de saisir le changement à travers les formes d’appropriation de la terre et de ses produits ; enfin, de cerner l’évolution de l’élevage, censé mettre en lumière le passage de l’autorité citadine à celle des habitants des villages qui parviennent à tisser des réseaux commerçants jusqu’en Aragon, et l’espace qui est privatisé en faveur d’un groupe restreint de propriétaires soutenu par une fiscalité qui leur accorde l’autorité.

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Il est essentiel pour une ville d’obtenir et de voir reconnaître des privilèges. Aussi, à la fin du Moyen Âge et au xvie siècle, les membres dirigeants de Puigcerdà, ville de frontière, parviennent-ils à maintenir les liens établis avec le souverain, auquel ils doivent, en échange des privilèges qui leur ont été reconnus, le paiement des impôts. La reconnaissance royale et la fidélité des sujets sont évaluées et fixées en fonction du montant des impôts que les citadins consentent de verser au souverain. C’est ainsi que le rapport à l’espace, à Puigcerdà, se mesure à la fois sur les liens établis avec la monarchie, qui lui attribue les outils pour exercer et justifier son pouvoir, et ceux existant entre les différentes factions qui dominent la ville, laquelle profite de la campagne. Cependant, une telle autorité s’avère fragile dès la fin du xvie siècle, l’endettement ne permettant guère à Puigcerdà de supporter les demandes fiscales toujours plus importantes de la royauté, qui rencontre elle-même des difficultés et envoie de nombreux officiers royaux, dont l’action constitue une sérieuse atteinte aux autonomies traditionnelles.

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C’est au xviie siècle que de grands changements apparaissent aux dépens de la ville (par exemple, murailles abattues, perte des fonctions militaires et politiques de la ville, perte d’une partie de son arrière-pays en raison de la modification de la frontière) et au profit des villages, les confins ayant été modifiés tout comme les rapports de force et les mouvements migratoires, d’abord limités à la proche campagne, puis étendus à des espaces lointains, une fois que la population fut excédentaire. Mais l’un des traits les plus significatifs de l’histoire de Puigcerdà dans la longue durée est le passage de la « grande ville-centre » à la « petite ville-marge » (p. 122) qui s’effectue entre le xve et le xviiie siècle, espace citadin marginalisé, en contact avec les seuls villages avoisinants, insuffisamment lié à la Catalogne, un déclassement qui se vérifie aussi à travers le nombre des entrées solennelles, nombreuses au xvie siècle et épisodiques dès le milieu du xviie siècle. Alors que Puigcerdà détenait le cinquième rang dans la hiérarchie des villes catalanes en 1497, elle passe en 1787 à la 94e place, la ville étant exclue des réseaux d’échanges économiques dont profitent Barcelone et les centres urbains subalternes, et devant faire face à de nouveaux rapports de force imposés par les communautés d’habitants qui s’avèrent puissantes dès la seconde moitié du xviie siècle.

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L’une des originalités de cet ouvrage est d’avoir appréhendé la Cerdagne sous d’autres approches que celles habituellement retenues pour les Pyrénées : les espaces et les sociétés au lieu de la maison, qui a caractérisé l’historiographie, du régime inégalitaire de dévolution des biens. Aussi est-il intéressant de considérer, d’une part, la seigneurie et, d’autre part, l’évolution du système agraire. La seigneurie, qui participe des hiérarchies locales et dont la justice protège les hommes, est dynamique jusqu’au xviie siècle, avant l’intervention monarchique qui a altéré l’organisation d’origine. Le système agraire, qui témoigne d’un réel affaiblissement – les parcelles cultivées de façon sporadique intégrant peu à peu le patrimoine des maisons –, se fonde à la fois sur les cultures temporaires, qui livrent près de 20 % des récoltes, et les cultures régulières, qui profitent des améliorations et du travail de labour des cultures temporaires, la structure foncière se scindant ainsi en deux pôles divergents : l’un, dominé par les grandes exploitations qui ne cessent de s’agrandir, l’autre, composé des petites maisons qui augmentent également, une telle évolution aussi bien agraire que foncière intervenant sur le système de dévolution des biens qui défavorise, dès le xviie siècle, les cadets, lesquels travaillent en tant que brassiers, journaliers ou artisans pour les seuls héritiers du patrimoine familial.

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Aussi, voulant dépasser et revoir les résultats de l’historiographie traditionnelle qui considéra la Cerdagne comme un simple espace de maisons, l’expression d’un univers immuable, Marc Conesa a-t-il proposé une lecture nouvelle, plurielle, originale, dynamique, fondée sur des sources nombreuses et différenciées dans l’intention de saisir Puigcerdà et la vallée de la Cerdagne comme un territoire frontalier, militaire et fiscal, destiné à la défense, cernées dans leur rapport avec l’espace et les sociétés de montagne entre le xive et le milieu du xixe siècle. Cette approche, qui s’insère dans les courants actuels de l’historiographie consacrée à l’espace, aux mondes urbain et rural, lui a permis également d’appréhender le déclin d’une ville qui a souffert des modifications de frontière dès le milieu du xviie siècle (Traité des Pyrénées, 1659), qui a été marginalisée et dont les rapports de force se jouèrent au profit des communautés d’habitants qui défendirent leurs propres intérêts contre la ville, les échanges commerciaux s’étant alors déplacés dans la métropole catalane, Barcelone, ainsi que dans des centres urbains mineurs. De ville-frontière, au rôle stratégique, Puigcerdà, une « grande ville-centre », qui figurait comme le relais entre la monarchie et les seigneurs, exprimant une sorte de « coproduction royale et rurale », devint ainsi une « petite ville-marge » dès le xviie siècle.

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Lucien Faggion

Jean-Marc Moriceau, Sur les pas du loup. Tour de France historique et culturel du loup du Moyen Âge à nos jours, Paris, Montbel, 2013, 352 p. + index, 39 €

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Si ses récentes publications en ont fait l’historien du loup en France, les ouvrages de Jean-Marc Moriceau sur les fermiers de l’Île-de-France, l’élevage français ou les campagnes du féodalisme à la mondialisation avaient déjà montré la richesse de ses recherches qui ne cessent de renouveler les problématiques de l’histoire rurale. Il nous a habitués à des synthèses remarquables inscrites dans la longue durée.

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Depuis plusieurs années, il suit les traces du loup en France, ne négligeant aucune source publiée ou inédite, en apportant de nouvelles pistes de réflexion. Il faut souligner l’ampleur du travail mené grâce à une collaboration entre archivistes, chercheurs, généalogistes et autres louvetiers. En s’appuyant sur les travaux antérieurs, en invitant ses étudiants à traquer « le grand fauve aux yeux de braise » partout où il se cache dans des liasses d’archives inédites, en confrontant les multiples points de vue, en compilant et analysant une masse impressionnante de documents historiques fiables, Jean-Marc Moriceau arrive à nous donner une vision très proche des événements passés. La connaissance historique de la place du loup dans la société rurale en est complètement renouvelée. L’intérêt de sa méthode est de « ratisser large », tant au niveau chronologique qu’au niveau géographique. L’analyse sur une longue période historique permet de constater que les attaques se sont multipliées au cours des siècles. L’approche territoriale généralisée sur l’ensemble du territoire français permet de mesurer l’importance du phénomène.

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En publiant Sur les pas du loup…, un bel album de 350 pages, Jean-Marc Moriceau nous offre un véritable atlas historique qui permettra à chacun de s’imprégner des réalités passées, réalités vécues (ou subies) par des générations de Français. Cet ouvrage incite aussi à une autre lecture de l’espace national : de véritables lieux de mémoire parsèment aujourd’hui le territoire que ce soit en Gévaudan, en Touraine, en Île-de-France, dans l’arc alpin, en Berry et en beaucoup de régions que les travaux de l’historien permettent de sillonner.

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Déclinées en vingt chapitres, trois grandes parties composent l’ouvrage : « L’empreinte du loup », « Le tour de France du méchant loup » et « Haro contre le loup ». Dans chaque chapitre, des cartes et documents choisis parmi les plus évocateurs justifient la synthèse et les analyses de l’auteur. Un inventaire des sources et une imposante bibliographie enrichissent l’œuvre, tandis que des annexes signalent les communes concernées par des attaques de loups sur l’homme et les noms des familles de victimes d’agressions de 1580 à 1880. Une table des cartes et tableaux facilite la recherche. L’iconographie riche et variée présente beaucoup de documents inédits (extraits de registres d’état civil, dessins du xvie et xviie siècles, procès-verbal de destruction d’un loup avec le « contrôle » représentés par une oreille, tableaux d’artistes connus ou anonymes qui proposent une représentation du loup en adéquation avec ce que l’on pensait du prédateur à leur époque). Des documents d’archives ponctuent l’atlas en donnant la parole aux témoins. Ce n’est plus l’historien qui s’exprime, mais les administrateurs, officiers de l’état-civil, journalistes, chasseurs et veneurs ou scientifiques du xixe siècle. Évidemment l’autre intérêt majeur de cette publication réside dans la réalisation de soixante-six cartes qui font de cet ouvrage un véritable atlas historique sur la présence du loup en France et les attaques lupines. À partir d’un « important corpus de sources, des réalisations graphiques ont mis en images bien des réalités du passé », précise l’auteur.

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Après avoir signalé dans la première partie (« L’empreinte du loup »), que Canis lupus vivait dans la plupart des régions françaises, Jean-Marc Moriceau analyse le processus d’éradication de la bête fauve, avant d’en voir le repli au début du xxe siècle. Ne sont négligés ni les problèmes liés au retour du loup depuis 1992 jusqu’à nos jours, ni l’analyse des plans loups successifs permettant de comprendre les politiques actuelles liées à la présence lupine. Les animaux domestiques et le gibier périssent sous la dent du loup ; l’homme et le fauve, en compétition sur les mêmes territoires, deviennent donc au fil du temps deux concurrents. Canis lupus s’impose comme l’ennemi de l’économie agraire et industrielle. Dans les années 1820, les muletiers de la région de Bélâbre dans l’Indre, victimes des dégâts commis par des bandes de loups sur leurs mulets, cessent l’approvisionnement des forges. Ce chapitre se ferme avec une chronologie des grands loups mangeurs d’hommes : 7 800 victimes de loups, attaquées ou dévorées ont été recensées de 1362 à 1918.

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Dans la seconde partie, avec l’appui de cartes synthétiques, Jean-Marc Moriceau effectue « un tour de France » en compagnie du « méchant loup » qui partout attaque l’homme. Après cette promenade dans le temps et l’espace sur les terres à loups, (de l’Île de France au Gévaudan, de l’ouest aux terres alpines) l’auteur évoque les zones où le loup s’est maintenu de 1850 à 1954. À cette époque, Canis lupus reste encore « l’ennemi public des paysans, et constitue une menace structurelle à l’égard du bétail et, occasionnellement, un danger pour la sécurité publique. » La dangerosité du loup et la menace de la rage ont marqué de manière tragique la mémoire collective.

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La dernière partie (« Haro sur le loup ») examine les moyens de protection mis en œuvre pour protéger l’homme et défendre les troupeaux. Les divers systèmes de destruction ne sont pas oubliés : lutte par l’action individuelle (acte de légitime défense du paysan), emploi de pièges et poison, lutte collective (huées et battues), chasse institutionnelle et rôle de la louveterie. Enfin, l’auteur évoque le problème des primes à la destruction qui au fil du temps ont stimulé des générations de chasseurs de loups. Des chasseurs qui du souverain au plus humble des paysans ont mené une véritable guerre contre le fauve. Le loup est revenu en France depuis une vingtaine d’années et avec lui les peurs, fantasmes et préjugés d’antan ressurgissent. De l’arc alpin aux contrées de l’Aube et de la Haute-Marne où il vient de commettre quelques méfaits, le loup déchaîne les passions dans les régions où il fait de nouvelles incursions. Et bien au-delà.

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Face à ces faits précis et à une « actualité brûlante » en certains territoires, le travail de l’historien est nécessaire pour faire admettre à nos contemporains qu’en s’inscrivant dans la longue durée et dans un espace géographique européen, on arrivera à mieux cerner les problèmes actuels. Lors du récent symposium qu’il a organisé à Saint-Martin-Vésubie, Jean-Marc Moriceau a su montrer que l’historien peut être aussi un homme de terrain qui connaît et comprend les réalités humaines et économiques du territoire et l’impact que peut avoir le retour du loup dans diverses régions de France.

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Les diverses strates de la société rurale n’imaginent plus comment leurs ancêtres vivaient avec le loup. Les changements des méthodes pastorales dans un contexte économique bien difficile, les nouvelles perceptions du sauvage dans une nature « réglementée » avaient fait oublier comment l’on peut partager l’espace avec le loup, comment l’on doit faire évoluer les comportements face à un prédateur sauvage qui jouit d’une grande intelligence et sait s’adapter. L’image du loup s’est complètement inversée. Au fil du temps, la bête dangereuse et prédatrice s’est transformée en animal protégé. Son retour bouleverse nos modes de pensée. Hier comme aujourd’hui, Canis lupus reste l’une des composantes majeures des territoires dans lesquels il vivait ou qu’il recolonise. Les travaux historiques de Jean-Marc Moriceau contribuent à détruire cette amnésie collective dans laquelle s’étaient réfugiés nombre de nos contemporains.

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Daniel Bernard

Andrée Corvol, Histoire de la chasse, L’Homme et la Bête, Paris, Perrin, 2010, 577 p., 26,5 €

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Spécialiste bien connue de l’histoire des forêts et des arbres, Andrée Corvol livre, avec son histoire de la chasse, une œuvre érudite et foisonnante. À l’issue de la lecture de ce fort volume, riche d’annexes illustratives, de notes bienvenues, d’un guide des sources, d’une bibliographie fouillée et d’un glossaire, le lecteur qui doit proposer une note de lecture a de quoi être accablé par la difficulté de la tâche. En effet, Andrée Corvol ne propose pas une synthèse sur la chasse du xive siècle à nos jours. Elle cherche plutôt à développer une approche nouvelle de la chasse centrée sur la relation entre l’homme et l’animal qui la fonde. L’ouvrage se présente comme une succession d’aperçus monographiques juxtaposés. On passe de l’éducation des princes aux techniques de fauconnerie, des armes à feu aux cahiers de doléances, du développement de la législation à celle de la typologie des nuisibles, de l’art des natures mortes cynégétiques au revival aristocratique du xixe, de la tenderie au développement de la protection de la nature, etc. Cette composition s’articule autour du rapport cynégétique à l’animal. Andrée Corvol en fait l’histoire tout en suggérant toutes les histoires dont cette relation est la matrice. La relation cynégétique hiérarchise les hommes, structure le territoire, suscite des savoirs, développe des techniques, diversifie les races (de chien par exemple), spécialise des artistes, mobilise le droit, développe des commerces. L’auteure montre tout ce que la chasse doit aux différentes époques mais aussi tout ce que ces époques doivent à la chasse. Bien sûr, il y a de grandes problématiques qui traversent et structurent tout l’ouvrage : la distinction entre animaux nuisibles et auxiliaires de l’homme ; les relations complexes entre chasse et agriculture ou sylviculture ; les difficultés de l’attribution du droit de chasse ; la gestion de l’équilibre de la faune entre volonté de destruction et volonté de préservation ; les cultures sociales associées à la chasse. L’histoire de la chasse est une histoire de la construction de la nature par l’homme. On y voit les réinterprétations successives du bon équilibre de la nature. Le sauvage hier à détruire est devenu aujourd’hui gage d’authenticité. L’actuel statut du loup, de l’ours – ou de la loutre que semble affectionner l’auteure – l’illustre. Les apports d’Andrée Corvol à cette histoire sont multiples, mais il faut surtout souligner et saluer son ambition : croiser l’histoire des techniques, celle des représentations du monde animal et enfin celle des chasseurs. L’auteure décloisonne les histoires concernées par la chasse pour proposer une vue globale. On s’y perd parfois mais l’ouvrage reste toujours passionnant et très bien documenté.

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Yann Raison du Cleuziou

Pere Gifre Ribas, Delmes, censos i lluïsmes. El feudalisme tardà a la Catalunya vella (Vegueria de Girona, s. xvi-xvii), Girona, Biblioteca d’Història Rural, « estudis », n°14, 2011, 267 p., 3 cartes, 13 tableaux

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Nouveau témoignage du dynamisme du centre de recherche en histoire rurale de l’université de Gérone, ce quatorzième ouvrage de la collection « estudis » de la bibliothèque d’histoire rurale catalane recherche les lignes maîtresses du « féodalisme tardif » dans la viguerie de Gérone aux premiers siècles de l’époque moderne. Cette région située sur la bordure orientale de la Catalogne est constituée d’une riche plaine agricole, d’une ville moyenne (Gérone, 1 500 feux au xvie siècle) et d’une façade maritime. L’ouvrage s’insère dans une historiographie riche mais déséquilibrée : si le xviiie siècle est bien éclairé dans le sillage de la thèse de Pierre Vilar (La Catalogne dans l’Espagne moderne, 1962), les études sur le xvie siècle et la première moitié du xviie siècle sont moins nombreuses. De plus, la question féodale exigeait un réexamen tant elle demeurait dans l’ombre des études du début du xxe siècle sur les guerres remenses (seconde moitié du xve siècle) qui auraient opposé, de manière schématique, la paysannerie aux féodaux, à propos des mauvais usages imposés par les seconds à la première. La sentence arbitrale de Guadalupe (1486) met un terme au conflit. Longtemps perçue comme une victoire paysanne, permettant la libération contre finances, de la macule servile, elle est ici sévèrement réévaluée dans le sens d’une confirmation de tous les droits seigneuriaux (dîmes, tasques, cens).

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L’ouvrage est divisé en cinq chapitres : le premier volet propose un état des lieux du féodalisme au lendemain de la sentence de Guadalupe (fin xve siècle) ; le dernier chapitre s’intéresse plus spécifiquement à la situation au début du xviie siècle. Cette approche chronologique se double d’un jeu d’échelles, le chapitre 1 observe la totalité de la situation au lendemain du conflit seigneurial, le chapitre 5 observe un nœud des relations sociales autour d’un objet particulier, la dîme, véritable loupe grossissante des conflits et des changements mis en évidence. De part en part de l’ouvrage, une interprétation s’énonce en trois volets : (1) la sentence qui liquide le conflit consolide le régime féodal, (2) mais la société catalane de la première modernité demeure marquée par de multiples conflits, (3) dont l’objet est le contrôle de la rente agricole.

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La réaffirmation du régime seigneurial est démontrée au moyen d’une relecture serrée de la sentence arbitrale de Guadalupe, de ses interprétations successives et de ses terrains d’application. De manière générale, la condition juridique paysanne demeure marquée par les signes de la servitude exprimés dans des terriers, appelés capbreus. Jusqu’au xviiie siècle, les tenanciers peuvent y être définis comme homo proprius de leur seigneur avec les corvées et les redevances inhérentes à cette condition, dont certaines sont de véritables marqueurs juridiques : trois sous à payer chaque année le 21 avril et des corvées en nature (battues, host, chevauchée, transport p. 158) progressivement converties en monnaie (p. 161). Ces obligations ne sont pas formelles, car elles peuvent être exigées à tout moment par le seigneur ; qu’elles ne le fussent pas systématiquement témoigne, selon Pere Gifre (p. 51), de rapport de force entre seigneurs-utiles (les paysans) et seigneurs-directs qui peuvent être très différents d’une seigneurie à l’autre.

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Si la sentence de Guadalupe permet de racheter la servilité, certains réunissent effectivement les sommes nécessaires pour s’en libérer, d’autres la conservent, car elle ne constitue en rien un obstacle (p. 87) : la condition juridique n’est pas la condition économique et les servitudes personnelles n’empêchent pas les paysans d’acheter ni de vendre des terres. Le paiement des trois sous semble moins une réminiscence la servilité qu’une preuve d’une filiation par la terre et à travers elle (p. 85). L’essentiel du système seigneurial (judiciaire et politique) apparaît tout à la fois conservé et réinventé. Derrière ce maintien, l’auteur constate toutefois un véritable chambardement des relations sociales à la campagne prenant bien souvent la forme d’un bras de fer entre les différentes forces sociales et politiques dont la toile de fond serait le contrôle de la rente foncière.

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Aux prestations, s’ajoutent en effet des redevances liées à la propriété utile de la terre, dont les plus lourdes demeurent les tasques (de 10 % à plus de 40 % des récoltes dans le cas de Sant Pere Pescador en 1564-1566 : p. 167), les dîmes (environ 10 %, mais avec des variations) et les droits de mutation appelés lluïsmes (environ 20 % du prix de vente, p. 180 suiv.). Les quotités des différentes redevances sont examinées en détail dans une série de tableaux (p. 173 et suiv.) Cette réalité est éclatée, vue au prisme de petites fenêtres documentaires. Dans l’ensemble, les capbreus (terriers) permettent d’inventorier, pour chaque seigneur, les terres relevant de sa directe seigneuriale et les droits qui s’y réfèrent. Ces registres sont refaits à intervalle régulier et autant de fois que le seigneur direct l’exige. L’objectif des réfections est de contrer la stratégie de l’oubli des paysans et d’identifier les terres qui ont été vendues et pour lesquelles le vendeur doit s’acquitter du lluïsme. Le seigneur-utile obtient en retour une reconnaissance de ses biens et de ses droits sur la terre, (p. 54). Pour autant, l’acte de reconnaissance n’est pas toujours librement consenti ; il peut constituer un moyen de pression du seigneur sur le tenancier pour faire payer les redevances et les prestations en travail.

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Si la seigneurie foncière peut se révéler fortement divisée (27 seigneurs directs se partagent le terroir de Vidreres ; ils sont 71 à Castelló), la seigneurie banale et territoriale permet de peser sur les individus comme sur les communautés d’habitants en faisant valoir les droits des seigneurs. Ces derniers possèdent environ 70 % des justices locales. Sur ce terrain, les indices d’affrontement de basse intensité sont multiples. Pere Gifre examine d’abord la mobilisation de paysans et des communautés rurales pour racheter et rendre à la couronne les justices seigneuriales, préférant le roi au seigneur, le lointain au proche, l’autonomie de fait à la pesante tutelle quotidienne dans un contexte où le pouvoir seigneurial s’étend fortement sur les communaux. Les criées seigneuriales défendent ainsi les fermetures des terres (p. 92), les limitations sur la chasse, la pêche et les hermes (p. 119-130). Ces restrictions pour les habitants se traduisent par une augmentation des revenus seigneuriaux (p. 130 : dans le lieu de Pau, l’affermage des revenus seigneuriaux rapporte 450 livres en 1622 et 925 livres en 1701). Les justices constituent un autre moyen de pression pour tenir les tenanciers et les empêcher de s’en référer au roi pour résister à leur seigneur. Si le comte de Peralada et vicomte de Rocabertí s’abstient de juger 32 crimes et délits dans le ressort de sa justice (p. 114), parmi lesquels 20 homicides (!), il réagit vivement à l’intrusion du pouvoir royal appelé à la rescousse par ses propres justiciables en faisant emprisonner un homme coupable d’avoir dénoncé un crime à l’Audiència ou en faisant battre son baile sur la place publique (p. 116) car il avait osé assister les représentants du roi. Un autre est condamné à une peine de prison, pour avoir crié « Vive le roi » dans le domaine comtal. Ces conflits de juridiction traduisent une défense acharnée du pré carré seigneurial. Celle-ci est motivée par la recherche constante d’un contrôle accru de la rente foncière par tous les moyens, y compris la justice.

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L’accroissement des tensions, particulièrement vif de 1576 à 1600 et de 1700 à 1730, n’est pas du, selon Pere Gifre, à une rente décadente (p. 254), mais plutôt à l’extension de son assiette. L’exemple de la dîme est à cet égard révélateur. À l’instar de travaux récents, l’auteur confirme l’importance de la dîme dans les revenus seigneuriaux. Il démontre aussi les tentatives de son élargissement, soit en l’imposant sur de nouvelles productions, soit en tentant d’augmenter son rendement. Dans ce dernier cas de figure, la controverse sur les modalités de prélèvement de la dîme est particulièrement éclairante (p. 204 et suiv.). Le fond du problème est le suivant : certains seigneurs plaident pour une levée de la dîme au moment des moissons et en gerbes plutôt qu’un paiement en grains après les moissons. L’objectif serait évidemment, selon eux, d’éviter la fraude, en « oubliant » de signaler qu’un paiement en gerbes augmenterait sensiblement le prélèvement. En effet, la levée en gerbes concernerait également les pailles, ce qui n’est pas anodin, puisque le poids d’une gerbe est composée d’environ 1/3 de grains pour 2/3 de paille. Autrement dit, le passage du grain à la gerbe se traduit concrètement par une augmentation de deux-tiers du poids (au sens littéral) du prélèvement.

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Les principaux bénéficiaires de ces conflits juridiques demeurent les intermédiaires de leur règlement. Les relations seigneurs-tenanciers sont déterminées par leur capacité à prouver leurs droits respectifs par des titres et des actes (p. 143-144). Le combat est certes inégal. Mais l’auteur insiste particulièrement sur l’importance croissante des docteurs en droit qui sont les premiers à profiter de cette période conflictuelle.

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Cet ouvrage constitue ainsi un véritable rapport d’étape d’une recherche personnelle et collective, s’appuyant sur des sources inédites ou revisitées dans l’objectif de caractériser le féodalisme tardif comme un lieu de saisissement des changements sociaux et politiques de l’époque moderne. L’ouvrage est intéressant, non seulement pour les mises au point qu’il propose et pour les démonstrations qu’il apporte, que pour les débats qu’il suscite.

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Dans cette perspective, trois points attirent l’attention. Si Pere Gifre utilise abondamment la production en histoire rurale catalane, particulièrement dynamique, on ne peut que regretter le manque de points de comparaison ou de discussion avec l’historiographie en français sur des contrées proches géographiquement et juridiquement de la Catalogne. Les travaux de Michel Brunet sur les criées du Roussillon et l’attitude des populations face au pouvoir seigneurial, ceux de Roland Viader sur l’Andorre auraient sans aucun doute permis de donner une plus large assise aux débats historiographiques que questionne ce bel ouvrage.

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Le deuxième point de discussion porte sur les modalités d’administration de la preuve. La démarche est clairement convaincante. Elle repose sur une lecture qualitative de sources juridiques, judiciaires et législatives. Certes, treize tableaux scandent la lecture de l’ouvrage, mais ce sont essentiellement des relevés de dépouillement, renseignant, par exemple les quotités des redevances. Les revenus de la seigneurie, l’importance des mutations foncières, le rendement de la dîme sont ignorés du point de vue quantitatif. N’est-il pas difficile de s’interroger sur la rente sans la mesurer ? Les sources existent pourtant. Les comptabilités seigneuriales ne manquent pas. À propos du marché foncier, et à plusieurs reprises, l’auteur signale à plusieurs reprises qu’il est important (par exemple : p. 142, p. 181), sans apporter de chiffres à l’appui. Or une analyse longitudinale des capbreus concernant une même localité permet de mesurer l’activité du marché foncier, ce qui équilibrerait une lecture parfois trop impressionniste, car limitée aux informations juridiques et législatives. Il est important de savoir que le contrôle des mutations s’accroît, mais qu’est-ce que cela rapporte aux principaux intéressés ?

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Une analyse plus quantitative des documents n’est pas une fin en soi. Elle permettrait de renforcer la lecture qualitative des conflits sociaux et politiques pour le contrôle de la « rente ». Pere Gifre conclut que les seigneurs usent de leurs juridictions judiciaires et territoriales pour contrôler les revenus de la terre par l’intermédiaire d’agents dont la mission est de protéger la rente, en protégeant la production et les prélèvements les plus rémunérateurs (dîme et tasques). Mais, in fine, que touche le seigneur ? Deux cas de figure apparaissent bien souvent. En premier lieu, Le seigneur réside dans ses terres, le contrôle est étroit, les revenus sont perçus sans ponction intermédiaire. En second lieu, le seigneur est absent, habitant en ville, cloîtré dans un monastère ou un couvent. La chaîne des intermédiaires (syndic, fermier, procureur etc.) entre le seigneur et la rente peut se révéler particulièrement longue ; or le seigneur est bien souvent le dernier à percevoir les revenus de sa seigneurie et il doit se contenter des restes quand tous ses agents se sont servis avant lui. Dans les deux cas, la question essentielle par rapport à la rente est celle de l’intégration de la féodalité « tardive » aux jeux du pouvoir qu’elle traduit, aux rapports sociaux qu’elle irrigue et aux conditions de la production économique qu’elle structure. C’est à cette échelle locale que la féodalité s’exprime et s’exerce et c’est à cette échelle qu’il est possible d’ordonner la diversité en renseignant trois facteurs : la position respective des acteurs, les modalités de partage de la « rente » en aval, et les conditions d’accès aux ressources en amont. L’ouvrage de Pere Gifre apparaît ainsi comme une invitation à poursuivre, collectivement, ce sillon historiographique.

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Marc Conesa

Anne-Marie Cocula et Michel Combet, Château en ruines. Actes des Rencontres d’Archéologie et d’Histoire en Périgord, les 23, 24 et 25 septembre 2011, Bordeaux, Ausonius ?ditions, 2012, 272 p., 25 €

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Le destin de la majorité des châteaux est de devenir ruine… pourvu qu’ils aient été bâtis en pierre ! C’est de l’ampleur de ce phénomène dont rend compte l’ouvrage tiré d’une Rencontre d’Archéologie et d’Histoire en Périgord qui s’est déroulée en 2011. Les actes concernent essentiellement la France avec quelques incursions en Espagne et en Belgique. Certains articles sont monographiques d’autres plus généraux et synthétiques ce qui rend le compte-rendu, comme toujours dans ce type de publication, assez difficile à construire. Trois parties sont proposées : Naissances, Renaissances et Réinventions. Pour ce compte-rendu nous suivrons une progression un peu différente pour les deux premiers ensembles en nous centrant sur les études privilégiant le monde rural.

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Une première approche peut être consacrée aux ruines considérées pour elle-mêmes. C’est ainsi que Nicolas Payraud s’intéresse à la notion de démantèlement des châteaux (« Le démantèlement des châteaux ou les textes face à la réalité archéologique »). Il décrit différentes formes de ce processus tout en montrant combien les données récentes de l’archéologie et celles des textes anciens peuvent être contradictoires. Jean-Marie Wiscart montre à travers des exemples picards que les ruines castrales ne sont pas forcément issues de l’obsolescence militaire ou de règlements de comptes politiques (« Du passé faire table rase ? Folleville, Heiully, Régnière-?cluse : trois ruines romantiques dans la Somme, trois grands seigneurs, trois destinées »). Ainsi, à Heilly, au xixe siècle, les Moretton de Chabrillant, au bord de la ruine, ici financière, mettent-ils à l’encan leur château depuis le mobilier intérieur jusqu’aux murs, créant volontairement un désert de pierre !

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Les débats sur la restauration des ruines font l’objet de plusieurs articles. Roger Baury en décrit les aspects culturels dans son intervention (« La noblesse, le peuple et les châteaux en ruine, de l’époque moderne à nos jours »). Il montre les enjeux politiques et sociaux de la reconstitution de châteaux ravagés par les outrages du temps. Ainsi un passage stimulant est consacré à l’édification des fausses ruines de la fin du xviiie siècle comme au désert de Retz. Julian Montemayor montre qu’outre Pyrénées la préservation des ruines fut une des expressions du nationalisme espagnol en particulier à l’époque franquiste. Les restaurations de Viollet le Duc sont abordées à propos du cas du château de Nérac par Céline Piot. Le célèbre architecte ne fut pas suivi dans son projet « excessivement médiéval » de restitution du monument, dépassant de loin les capacités financières locales et ne rencontra pas de soutien à Paris. Le projet fut sans doute freiné par le baron Hausmann intéressé au sujet comme ancien sous-préfet de la localité puis beau-père du député de Nérac et n’ayant aucune attirance pour les projets de l’architecte admirateur du Moyen Âge. Les polémiques contemporaines ne sont pas absentes du recueil. Didier Rykner évoque la restauration controversée du château de Blandy-lès Tours « le plus neuf de Seine-et-Marne » ! Pour l’auteur de cette étude, on a assisté à une « véritable destruction de ruines », injustifiable du point de vue de la rigueur historique, même si le résultat final, un château presque entièrement neuf – mais un faux selon l’auteur – suscite l’approbation des visiteurs ce dont les décideurs et financeurs publics se félicitent.

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La représentation picturale des châteaux en ruine est une approche transversale qui parcourt le colloque. Pour les anciens Pays-Bas, Deborah Lo Mauro aborde une réflexion sur le traitement des ruines castrales par les peintres depuis le xvie siècle (« La prise de pouvoir » des châteaux ruine sur les ruines. ?volution de la « considération picturale des ruines »). Le xviiie siècle est le grand tournant. La ruine est représentée en elle-même et devient le sujet central de l’œuvre alors qu’antérieurement elle n’était qu’un élément de la composition, replacée dans un paysage souvent conventionnel (italianisant) ou intégrée dans une perspective pastoral (les bergers dans les ruines). Le xixe siècle s’inscrit dans cette nouvelle perspective sans la bouleverser mais la production d’œuvres picturales ruiniformes connaît alors une expansion quantitative exceptionnelle conforme au goût de la période.

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Ce même siècle est aussi celui de la naissance de l’érudition archéologique avec son corollaire le dessin. Bernard Larrieu étudie l’œuvre de Léo Drouyn un érudit bordelais (« À l’aube de la castellologie. La Guienne militaire de Léo Drouyn »). Cet auteur-éditeur, magnifique dessinateur et graveur, a représenté tous les châteaux (dont ceux en ruine) de la « Guienne anglaise » à partir de recherches archivistiques, littéraires et de visites de terrain scrupuleusement menées. L’histoire de la représentation des châteaux d’Allinges en Savoie illustre bien sur la longue durée ces divers aspects de la vision des ruines, en y introduisant brièvement le rôle des photographes (Christophe Guffond et al., « De l’étude à la valorisation : les Châteaux d’Allinges et le projet européen aver… »). Objet de l’attention des graveurs et peintres du xvie au xixe siècle, le château attire ensuite les photographes puis plus récemment les techniciens et archéologues archéomètres. Sa représentation épurée devient même un « totem » touristique pour toute une petite région !

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Une des thématiques qui ouvre le plus de perspectives est celle que l’on pourrait appeler l’imaginaire des ruines, abordée dans la troisième partie du recueil : Réinventions. Elle introduit au front pionnier de l’histoire culturelle : celle des représentations et des images mentales. Yves-Marie Bercé donne une brillante synthèse sur le rapport des Français à la ruine castrale au xviie siècle (« Le château de la Belle au bois dormant replacé dans son siècle »). Il décrit le rapport des ruraux aux châteaux en ruines, carrières de pierres appréciées et parfois susceptibles de renfermer un trésor, mais à la réputation largement négative. C’est le domaine des culs de basse fosse, des princesses retenues dans de sombres logis, des esprits errants, des fées ou bien du diable. C’est ce fonds commun culturel qui fut exploité par Perrault dans son célèbre conte en prenant probablement pour modèle le château d’Ussé en Touraine, région réputée alors pour ses châteaux abandonnés, mais qui n’avait, quant à lui, rien d’une ruine !

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Yoann Chanoir nous permet un parcours européen voire asiatique (Dracula, Nosfératu et les films japonais obligent !) en étudiant la place du château en ruine dans le cinéma (« Vampires, démons fantômes, serial-killers et autres criminels. Les châteaux en ruine au cinéma : territoire du mal et antre du Malin »). Toujours situés dans des contrées éloignées et sauvages, ils secrètent l’angoisse et sont les repères de personnages incarnant le Mal : vampires, loups-garous, monstres ou personnalités à l’ambition dévoyée. Dans le château, décati et chaotique en apparence, un ordre infernal s’élabore dans les cryptes et les souterrains. La ruine peut donc cacher un autre monde, maléfique celui-là. L’auteur souligne que le film d’horreur contemporain s’éloigne de cet archétype, signe d’une profonde évolution sociétale. C’est du cœur des villes que jaillissent désormais les monstres de la science-fiction.

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Danièle Alexandre Bidon a étudié l’imagerie du château en ruine (« Les ruines castrales. Des enluminures à la bande dessinée »). Dans ce type de publications, ce thème a toujours été mineur et ne prend modestement son essor qu’après le xvie siècle. À partir du xixe siècle, la vogue médiévale le popularise. La défense du château en ruine pendant la guerre 1914-1918 est un symbole de l’attitude patriotique française dans les bandes dessinées de l’époque comme celles de Benjamin Rabier. Dans les années 1930 le thème accompagne le récit d’aventures (L’Île noire d’Hergé en est un célèbre exemple). Dans une période plus récente l’intérêt archéologique et historique de la ruine est plus souvent pris en compte dans une vision plus apaisée.

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Au total, voilà un thème de colloque qui, décliné sous divers angles, s’est révélé extrêmement riche et forme un bel objet d’histoire pour les ruralistes. Un regret toutefois : que l’apport des premiers photographes n’ait pu être pris en compte. Leur intérêt pour ce sujet fut extrême et constitutif de la naissance de leur art comme le montre récemment une passionnante exposition consacrée aux premières photographies la vallée de la Creuse comme le montre le catalogue de l’exposition du musée d’Éguzon en Indre (Jean-Marc Ferrer, La Photographie dans la vallée de la Creuse au temps de l’impressionnisme, 1875-1920, Limoges, Les Ardents Editeurs, 2013, 160 p). Les ruines du château de Crozant notamment ont fasciné les premiers photographes français, comme le furent également les peintres de « l’?cole de Crozant ».

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Jean-Pierre Surrault

Benoît Grenier, Brève histoire du régime seigneurial, Montréal, Boréal, 2012, 245 p.

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À l’instar de la France, l’interprétation du régime seigneurial, au Québec, a longtemps oscillé entre deux traditions historiographiques opposées, l’une présentant une vision idéalisée et utilitaire de la seigneurie, notamment sous le régime français, son âge d’or, l’autre, en lien avec l’histoire marxiste, l’assimilant à un instrument d’exploitation et d’oppression des paysans. Benoît Grenier, professeur d’histoire à l’université de Sherbrooke (Québec), se livre ici à une relecture apaisée de la question, dans le prolongement de ses précédents ouvrages, Seigneurs campagnards de la Nouvelle France. Présence seigneuriale et sociabilité rurale dans la vallée du Saint-Laurent à l’époque préindustrielle, paru aux Presses Universitaires de Rennes en 2007 et Marie-Catherine Peuvret 1667-1739. Veuve et seigneuresse en Nouvelle-France, publié aux Éditions du Septentrion en 2005. Ouvrir de nouveau le dossier seigneurial pour le Québec s’avérait nécessaire : les historiens francophones ne disposaient jusque là que de la synthèse de Marcel Trudel, objet de plusieurs rééditions depuis sa parution en 1956. La question méritait donc une réactualisation prenant en compte les acquis des recherches menées ces dernières décennies sur le régime seigneurial. Le défi était d’ampleur. Benoît Grenier a fait le choix d’étudier le régime seigneurial sur la longue durée en raison de sa longévité : importée dès le xviie siècle dans le contexte de la colonisation française, la seigneurie est maintenue après la conquête anglaise en 1763 puis s’éteint peu à peu à partir de 1854, date de son abolition, jusqu’au xxe siècle où disparaissent ses dernières survivances. Il a choisi de la présenter dans toute sa complexité en tant que mode d’organisation de l’espace mais aussi comme manifestation d’une société hiérarchisée, en privilégiant une approche humaine, au plus près des seigneurs et de leurs censitaires. Cette synthèse demeure néanmoins très accessible : Benoît Grenier se montre très pédagogue vis-à-vis de ses lecteurs puisqu’il s’adresse à un large public, passionnés d’histoire, étudiants et universitaires. Cette préoccupation se retrouve dans le glossaire, particulièrement soigné de même que la bibliographie, présentant une sélection d’ouvrages et d’articles sur la seigneurie en Europe et en Amérique du Nord. Cinq cartes permettent de mesurer l’emprise spatiale du régime seigneurial au Québec et de repérer chaque seigneurie évoquée par l’auteur. Les six chapitres composant l’ouvrage dressent un tableau complet du régime seigneurial québécois et de son évolution.

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Benoît Grenier rappelle tout d’abord que la seigneurie est une institution ancienne, spécifique au continent européen mais qui a évolué depuis le Moyen Âge, en France et en Angleterre selon deux trajectoires différentes, clairement présentées par l’auteur. À l’époque moderne, elle est encore omniprésente en France mais les pouvoirs des seigneurs ont été amenuisés par l’État afin d’imposer son autorité sur l’ensemble du royaume. C’est pourtant ce même régime qui est choisi pour mettre en œuvre la colonisation de la Nouvelle-France au xviie siècle alors qu’il a été écarté pour les autres colonies françaises. Les Anglais y sont confrontés lors de la Conquête alors que le système manorial est en voie d’extinction dans leur propre pays.

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L’auteur aborde ensuite le régime seigneurial en Nouvelle-France, indissociable du processus de colonisation engagé par le pouvoir royal à partir du xviie siècle. À ce titre, les années 1620 marquent un tournant : les premières seigneuries sont créées dès 1624 et sous l’égide de la Compagnie des Cent Associés à partir de 1627. La mise en valeur du territoire passe donc par la concession de fiefs, puis d’arrière-fiefs, inféodation monopolisée en 1674 par le gouverneur et l’intendant de la colonie. Au milieu du xviiie siècle, 180 seigneuries sont recensées, concentrées dans la vallée du Saint-Laurent, autour de Québec et de Montréal. Partout le peuplement est clairsemé, davantage encore dans la périphérie de la colonie où sont implantées des « seigneuries d’exploitation » tournées vers la pêche. Les relations entre seigneurs et censitaires sont réglées par un cadre juridique unique adopté en 1664, la Coutume de Paris. Les premiers doivent rendre foi et hommage au représentant du roi, l’intendant, sont tenus de concéder des terres et de « tenir feu et lieu » (résider dans leur seigneurie). Seigneurs justiciers, ils disposent de droits honorifiques. Les censitaires versent cens et rentes seigneuriales, sont soumis à des droits casuels, aux banalités et à des servitudes. Tout l’intérêt de ce chapitre réside dans la comparaison avec le modèle original et les écarts mis en avant par l’auteur.

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Dans le chapitre suivant, Benoît Grenier déconstruit l’image uniforme du seigneur en Nouvelle-France. Au contraire, la colonie se démarque profondément de son modèle initial par la diversité de ses seigneurs parmi lesquels se comptent quelques Amérindiens, devenus vassaux du roi, des seigneuresses, pour la plupart des veuves assurant sur de longues périodes la transition entre leur époux et leur fils, des roturiers dont quelques-uns sont de basse extraction. En 1663, ces seigneurs atypiques ne possèdent que 14 % du territoire seigneurial alors que 70 % sont aux mains des nobles, issus pour beaucoup de la noblesse militaire, et les 16 % restant au clergé, avec une forte présence des Jésuites. À bien des égards, ces seigneurs sont des étrangers pour leurs censitaires : ils préfèrent résider en ville en dépit de l’obligation de résidence maintes fois rappelée par le pouvoir royal. À la fin du régime français, la colonie comptabilise environ 250 seigneuries.

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Le régime seigneurial est considéré par les Anglais comme un système oppressif, un symbole de la tyrannie française. Contre toute attente, il est maintenu lorsque la colonie est envahie ; seules les justices seigneuriales sont abolies. En 1774, les institutions antérieures à la Conquête sont confirmées et en 1791, l’Acte constitutionnel reconnaît l’existence de deux systèmes de propriété foncière, les townships (tenures en franc et commun soccage) créés sous le régime anglais et le régime seigneurial instauré par les Français. Beaucoup d’Anglais s’accommodent d’ailleurs de la seigneurie : à la fin du xixe siècle, ils forment près de la moitié des seigneurs parmi lesquels se trouve une part élevée de bourgeois anglo-protestants, renforçant de fait la distance avec leurs censitaires restés francophones.

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Le chapitre 5 revient justement sur les relations entre seigneurs et censitaires sous les régimes français et anglais. Benoît Grenier infirme la vision traditionnelle de la seigneurie dont l’âge d’or correspondrait à la Nouvelle-France. En fait, les grands seigneurs maintiennent une distance vis-à-vis de leurs administrés et pour les seigneurs plus modestes, la proximité avec les censitaires est plus le signe d’une incapacité à mener un train de vie en relation avec leur statut. Les procédures judiciaires retrouvées dans les archives seigneuriales nuancent également le mythe du seigneur bienfaiteur. Les rapports entre seigneur et censitaires se durcissent à la fin du xviiie siècle et au début du xixe siècle ; de nombreuses seigneuries sont devenues rentables grâce à la croissance démographique. Davantage présents sur leurs terres, les seigneurs cherchent à rationaliser la perception de leurs revenus d’où de nombreux conflits. Ils jouent un rôle dans la structuration de leur seigneurie en favorisant la création de paroisses dès que la population est suffisante. Ils contribuent également à l’émergence de pouvoirs locaux, curés, marguilliers, capitaines de milice, juges de paix, qu’ils gardent sous leur influence. Une fois les seigneuries disparues, les anciens seigneurs ont bien souvent conservé leur statut de notable en se faisant élire maire.

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Le dernier chapitre retrace l’abolition progressive du régime seigneurial. À l’âge industriel, celui-ci apparaît comme un anachronisme, une entrave à l’esprit d’entreprise et à la liberté. Les premières attaques proviennent d’ailleurs des entrepreneurs anglais installés en ville et n’acceptant plus les monopoles et les droits casuels. Il devient objet de débats dès 1801 mais rencontre encore de nombreux soutiens. Il faut attendre 1854 pour qu’il soit aboli, la perte des censives ouvrant droit à une indemnisation financée en partie par l’État et par les censitaires. Ces derniers ont le choix entre stopper tout prélèvement en versant un capital équivalent à 17 années de rentes annuelles ou continuer le paiement d’une « rente constituée » chaque année au manoir seigneurial. En 1930, ils sont encore près de 60 000 ex-censitaires à s’y astreindre ! Ces vestiges du régime seigneurial ne disparaissent qu’au cours des années 1940, avec le rachat des dernières rentes par l’État.

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« Véritable vestige de l’Ancien Régime en Amérique », la seigneurie ne disparaît qu’au xxe siècle au Québec alors qu’elle n’existe plus depuis bien longtemps dans son ancienne métropole, la France. Cet ouvrage offre la possibilité de mesurer son évolution sous l’impact de la conquête anglaise puis de l’industrialisation. Il remet au jour une institution indissociable de l’histoire québécoise, devenue aujourd’hui un objet de patrimoine.

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Emmanuelle Charpentier

Hervé Bennezon, La Vie en Picardie au xviiie siècle. Du café dans les campagnes, Les Indes savantes, coll. « La Boutique de l’Histoire », 2012, 398 p., 29 €

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Hervé Bennezon, membre du Centre de Recherche Espace, Sociétés, Culture de l’Université de Paris-13, s’est fait connaître il y a quelques années pour une thèse de doctorat remarquée sur Montreuil sous Louis XIV, un village à l’ombre de Paris (Les Indes savantes, 2009). Il récidive aujourd’hui avec un projet d’une plus grande ampleur encore, puisqu’il s’intéresse cette fois-ci à tout un pays, le Santerre en Picardie, non loin du Beauvaisis cher à Pierre Goubert. Ce livre a obtenu en 2012 le Prix des Talents de l’Histoire des Archives départementales de la Somme.

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Le sous-titre de l’ouvrage ne doit pas induire le lecteur en erreur. Il ne s’agit pas d’une étude de la diffusion du café dans les campagnes, même si l’auteur l’évoque régulièrement comme un fil conducteur. Par exemple lorsqu’il présente l’intérieur des maisons picardes à partir des inventaires après-décès. Non, ce sous-titre est surtout symbolique de la thèse largement alimentée par l’auteur, celle des changements qui affectent les campagnes au dernier siècle de l’Ancien Régime. Ici, nul village ne reste en effet immobile !

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Entre les années 1950 et les années 1970, beaucoup d’historiens parmi les plus grands – à commencer justement par Pierre Goubert – ont été encouragés à consacrer des années et des années à un dépouillement ingrat d’archives pour réaliser des monographies locales. Il s’agissait, tant en histoire moderne qu’en histoire contemporaine, parfois aussi en histoire médiévale, de couvrir le plus largement possible le territoire national et de fournir des matériaux quantitatifs à de futures synthèses. Cette méthode a ensuite connu une certaine désafection. L’histoire rurale de même que l’histoire économique n’étaient plus à la mode au contraire d’une histoire des représentations jugée plus noble et sans doute appuyée sur des sources plus faciles d’accès. Et pourtant, Hervé Bennezon n’a pas hésité à mettre les mains dans le charbon ou plutôt dans l’argile, dans la tourbe et dans la craie et il illustre parfaitement la renaissance de la discipline ainsi que le renouvellement profond de son questionnement. Les sources qu’il a consultées sont éminemment classiques, notamment les deux cents inventaires après décès et les nombreux inventaires mobiliers qu’il a consultés. Ceci confirme au passage – pour le lecteur qui ne serait pas familier de la méthode historique – que ce n’est pas tant le cadre géographique ou les archives qui font l’intérêt d’un sujet mais bien le traitement choisi par l’auteur à partir de sa propre personnalité. Hervé Bennezon est originaire du Santerre et cela se sent !

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L’autre difficulté de ce genre de projet est la lassitude qui pourrait gagner le lecteur devant un plan finalement connu d’avance : la géographie locale, les notables, les pauvres, les métiers, le genre de vie, et surtout l’accumulation de détails. Les énumérations tirées des inventaires font en effet parfois penser à ceux de Jules Verne (autre Picard mais d’adoption). C’était justement la critique faite autrefois à ce genre d’ouvrage. Mais au contraire, le livre est porté par une forte ligne directrice – l’auteur ne se contente pas d’ouvrir puis de fermer des tiroirs – et par un style vivant qui donne une unité à l’ensemble. Les très nombreuses anecdotes rapportées par Hervé Bennezon donnent réellement vie à des sources, il est vrai, un peu austères. On entre effectivement dans le quotidien des habitants du Santerre, parfois avec émotion, par exemple lorsque l’auteur évoque d’autres Bennezon qui ont vécu à l’époque.

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Les chapitres qui se succèdent révèlent tous la même réalité. La topographie des villages, la démographie, l’organisation agricole, la sociologie ressemblent par bien des traits aux autres régions de la France du Nord et le tableau qui est dressé de la misère rurale n’a rien de nouveau, ni de surprenant. L’évocation de la concentration des terres aux mains de quelques-uns, laïcs ou religieux, n’est certes pas nouvelle. L’évocation des métiers est également classique mais rares sont les auteurs qui sont allés jusqu’à ce degré de finesse dans la description ; d’autant que ceux-ci sont systématiquement remis en contexte. Loin d’être systématique, Hervé Bennezon montre notamment fort bien l’éventail des situations au sein de chaque métier ou de chaque groupe social. Une lecture rapide pourrait faire croire que rien ne change et pourtant tout change en permanence, par petite touche, par petits détails. Hervé Bennezon applique à l’histoire la méthode des archéologues qui, revenant sur un site déjà exploité, passent les déchets de fouille au tamis.

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Avant la Révolution, voire même dès l’époque de Louis XIV, le Santerre était déjà bien connecté avec « l’économie nationale ». Les échanges avec la Normandie, distante pourtant de près de 250 km, sont ainsi très fréquents. Les ruraux travaillent pour les marchés urbains et notamment pour celui de Paris. Les habitants voyagent, ils migrent – beaucoup plus qu’on ne le croyait – et des liens sont conservés avec le « pays ». Et puis le Santerre est un gros fournisseur de soldats. Des étrangers venus d’autres provinces ou même d’autres nations passent et s’établissent. Plus qu’un monde de structures, l’ouvrage d’Hervé Bennezon révèle un monde de circuits et de réseaux.

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Par contact, par infusion, la nouveauté gagne ce pays. Elle arrive par le haut, à travers les élites et depuis les châteaux, qui connaissent une remarquable renaissance au siècle des Lumières, mais aussi par le bas, justement en raison de la mobilité des plus humbles. La mode d’abord, puisqu’on apprend que les manouvriers et leurs femmes de la fin du xviiie siècle étaient mieux habillés que les laboureurs du siècle précédent. Les innovations agricoles passionnent (charrues plus efficaces, prairies artificielles, pommes de terre) même si, bien sûr, leur usage n’est pas encore universel. De nombreux petits objets de la vie quotidienne tendent aussi à se répandre : fourchettes, horloges, cafetières, etc. Les goûts aussi, visiblement, se transforment ; derrière la sèche évocation de la vie matérielle se cache aussi une histoire des mentalités. Ces mentalités évoluent et préparent les habitants à s’engager à plein (déjà comme soldats et comme volontaires) dans la tourmente révolutionnaire. On comprend mieux comment les réalités locales et l’ouverture ce petit territoire au monde ont pu préparer le jeune Gracchus Babeuf (et ailleurs sans doute d’autres révolutionnaires).

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Au bilan, la question que pose cet ouvrage et celui de la reproductibilité du modèle. Le Santerre est-il un petit pays relativement en avance ou particulièrement ouvert au changement ou bien la méthode proposée par Hervé Bennezon – guetter les détails – appliquée ailleurs révèlerait-elle des résultats proches ? Le Lorrain qui écrit ces lignes rêverait d’une synthèse équivalente pour les pays de la Meuse, de la Meurthe ou de la Moselle ! Le tableau que l’on dresse de la France d’Ancien Régime est-il une affaire de sources et de méthodologie ou une affaire de perspective ? L’histoire des années 1950-1970 s’est en effet surtout intéressée à des grandes masses, la démographie historique ou les systèmes de production. Même dans le domaine de la religion ou des « mentalités », la description s’est appuyée consciemment ou non sur les mêmes concepts empruntés aux courants de pensée alors dominants (marxisme, structuralisme…), d’où des schémas très caricaturaux et répétitifs : dominants / dominés, culture des élites / culture populaire, etc. La méthode d’Hervé Bennezon ne révolutionne pas l’histoire des campagnes, elle apporte en revanche une finesse qui permet de compléter et souvent de relativiser ce que l’on croyant savoir.

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Frédéric Schwindt

Christophe Morin, Au Service du château. L’architecture des communs en Île-de-France au xviiie siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2008, 471 p., 35 €

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Le sous-titre explicite le sujet de la thèse de doctorat en histoire de l’art mais ne résume pas l’étendue du propos de Christophe Morin. Outre l’architecture sont étudiés l’art des jardins, un certain urbanisme châtelain et l’aménagement de son environnement rural ; outre les communs au sens de bâtiments d’utilité, les fabriques, les détails de décor, les voies d’accès sont précisément replacés dans les histoires de l’art, des techniques, de la société et des représentations ; outre l’Île-de-France, l’auteur appuie son argumentaire sur des châteaux sis dans tout le Bassin parisien (des cartes de localisation très utiles pour la lecture constituent une des nombreuses illustrations de qualité présentes dans cet ouvrage). Enfin, l’auteur ne peut étudier les évolutions de l’environnement bâti des châteaux au xviiie siècle sans faire référence au siècle précédent, aussi bien par les ouvrages théoriques que par les réalisations restant des modèles face auxquels les théoriciens du siècle des Lumières prennent parti, et sans un peu déborder sur l’après Révolution, le xixe siècle où le château a perdu l’essentiel de son pouvoir.

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La définition du château est le point de départ du livre, Christophe Morin a pour objet de faire comprendre ce qui distingue le château, héritier et survivance plus ou moins anachronique du passé féodal, de la « maison de plaisance » telle qu’elle a été modélisée par J.-F. Blondel : la distinction par certains aménagements n’est pas seulement architecturale mais aussi sociale, symbolique, paysagère. Christophe Morin propose une analyse de ces communs dans leur rapport au corps du logis permettant de lier contraintes techniques (d’usage, de construction), certaines segmentations sociales, certaines périodes, logiques spatiales (la Régence, avant ou après 1750, proximité ou distance à Paris) et certaines influences culturelles (Versailles et le roi en général, le rousseauisme, l’anglomanie) : il s’appuie sur des principes d’agrément et de confort, de convenance, de fermeté et d’infériorité. Si, en introduction, définir le château du xviiie siècle comme un mélange de tradition et de modernité semble banal, Christophe Morin réussit à le démontrer minutieusement en s’appuyant sur les descriptions d’un grand nombre de domaines. La maison de campagne ou de plaisance doit manifester, discrètement, la réussite des financiers s’agrégeant à la noblesse, de plus en plus sensibles à la fortune plutôt qu’aux quartiers de noblesse, mais le château doit aussi continuer à manifester la symbolique seigneuriale. La problématique adoptée par Christophe Morin relie ces deux pôles des élites sociales et économiques : en étudiant en même temps le château et ses dépendances, les dépendances par rapport au château et le château dans ses dépendances, ne peut-on pas mieux comprendre les liens entre utilité et agrément et ce qu’on nomme à la fin de l’Ancien Régime la « vie de château », laquelle suit souvent le modèle des résidences royales ? Ce questionnement justifie un plan présentant d’abord les aspects fonctionnels et techniques de ces « architectures », puis leur valeur esthétique en même temps que la question de l’« habiter », comme pourraient l’étudier des géographes humanistes (les titres lisibles dès le sommaire réfèrent aussi au Bachelard de la Poétique de l’espace), enfin les enjeux symboliques et politiques achèvent le texte de l’ouvrage avant d’abondants annexes, sources et instruments de travail. La conclusion de l’étude insiste sur le fait que le château et son environnement de communs, dépendances, jardins, allées, est un objet historique plus social et politique qu’esthétique, sur l’importance de l’explication spatiale à diverses échelles (rapports à Paris, à Versailles, au village proche du château, à la voirie, attrait de la campagne). Christophe Morin revient sur l’importance de certains modèles explicatifs : l’absolutisme, la réaction seigneuriale de la deuxième moitié du xviiie siècle, le maintien d’une distinction nette entre château et « maison de plaisance » par certains indices (superficie, pérennité de la propriété, détails des décors comme l’usage de la mythologie ou de l’héraldique).

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La première partie présente l’importance des fonctions variées des communs et les solutions techniques de leur architecture. Le « service de la bouche », donc les cuisines, l’office, les fourneaux, etc., sont d’abord présentés par un paradoxe : ils sont à la fois la manifestation du prestige d’une maison et provoquent certaines incommodités qu’il s’agit de cacher, comme une machinerie derrière une scène de théâtre. Ces dépendances doivent assurer le service du repas à la française mais ne pas être trop proches du corps de logis et des pièces nobles, l’office ayant une position particulière d’interface entre cuisine et salle à manger, aussi bien socialement que d’un point de vue architectural. Christophe Morin propose de considérer ces dépendances « de bouche » comme une source pour étudier une sociologie ancillaire du château en même temps qu’une histoire des techniques de construction, de chauffage, d’adduction d’eau, de lutte contre les incendies. Des considérations hygiénistes apparaissent dans les choix d’aménagement mais aussi des considérations esthétiques et de circulation (respectant un principe de convenance) dans le choix des communs en sous-sol ou en aile, mais l’évolution des goûts au cours du xviiie siècle a aussi son rôle.

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Deux constructions destinées à la conservation sont étudiées : les orangeries et les glacières, partagées entre les deux principes d’agrément et d’utilité. L’orangerie connaît des usages hivernaux et estivaux prolongeant, selon les saisons, le monde du jardin ou celui du salon et du logis. Le modèle des orangeries de Versailles est dominant mais l’orangerie fait aussi partie du programme architectural de la maison de campagne, elle est un élément de prestige. D’autres aménagements sont à rapprocher de l’orangerie : la grotte de tradition antérieure en Italie, la galerie, l’écurie même par certains décors (l’emploi de certains ordres), les bains, les salles de spectacle. Les solutions techniques sont évidemment d’un grand intérêt dans l’étude des principes d’agrément et d’utilité mêlés, propres à la « vie de château » : l’usage des vitrages, le chauffage (hypocauste, étuves de bains), l’isolation et la circulation de l’air. L’orangerie doit être vue comme l’écrin de collections végétales coûteuses et valorisantes socialement pour leur propriétaire. Cependant l’orangerie s’efface dans la deuxième moitié du xviiie siècle devant l’engouement pour le jardin irrégulier dit anglo-chinois. La production de fruits et de fleurs et leur commercialisation ont pu être une source de revenus non négligeable pour certains propriétaires, des princes de sang en particulier. D’autre part les glacières construites dans les parcs des châteaux répondent à la mode des sorbets, manifestation du prestige de la maison qui est en mesure de les servir, mais, sur le modèle versaillais la glace peut aussi permettre de garder des aliments périssables. Approvisionner les glacières, conserver cette glace jusqu’en été sont des défis techniques mis en évidence par l’auteur, il souligne surtout que la glacière reste un bâtiment d’utilité nullement mis en valeur par son architecture (bâtiment caché dans un recoin du parc, absence de décors) : en elle-même elle n’est ni un signe de prestige ni une enseigne de la féodalité, elle devient cependant une fabrique à la fin du siècle, aux décors orientalistes ou biographiques, prises en charge par des architectes et non plus des maîtres-maçons.

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Le troisième chapitre traite de la fonction d’habitat, pour les domestiques, et d’abri, pour les animaux (en particulier ceux les plus attachés à la « vie de château » de la noblesse : les chevaux, les chiens et les faisans), donc à des dépendances homologues au corps de logis du maître mais séparées de celui-ci par le principe de convenance. Christophe Morin souligne la rationalisation de ces bâtiments dans la deuxième moitié du xviiie siècle. Les espaces des domestiques doivent être éloignés du corps de logis pour éviter la promiscuité avec les maîtres mais un principe d’efficacité doit aussi être respecté. La baisse des effectifs ancillaires durant le xviiie siècle permet de mieux respecter ce second principe : à plusieurs reprises l’auteur souligne le glissement des pratiques de la noblesse vers une « simplicité presque bourgeoise » où, là encore, le roi constitue un modèle. Cependant la noblesse est diverse, ministres, princes de sang, noblesse de robe et financiers récemment anoblis manifestent des comportements perceptibles dans leurs constructions. D’autre part la domesticité évolue aussi, celle noble disparaît mais celle issue du peuple est hiérarchisée et plus ou moins valorisée par les modes, ce qui transparaît dans leur habitat. Christophe Morin revient sur un débat par ces remarques sur l’habitat domestique : l’individu est-il une catégorie du xviiie siècle et par là même le souci d’améliorer le confort de son habitat existe-t-il ? Peut-on donc assister à une « naissance de l’intime » dans ces constructions ? Si les domestiques disposent de plus d’espace à la fin du xviiie siècle la raison en est surtout la baisse des effectifs, les théoriciens et les architectes ont peu la volonté d’en améliorer le confort. Les divers abris des animaux sont plus ou moins obligatoires dans le programme du château : les écuries le sont plus que les chenils et les faisanderies. Ces bâtiments sont tous typiques de la « vie de château », manifestent le goût pour la chasse mais ne renseignent pas toujours sur l’importance réelle d’un château. Les principes hygiénistes se renforcent par ces bâtiments : recherche de la bonne quantité de lumière, de l’air circulant, de l’eau aménagée, lutte contre les nuisances ; des principes esthétiques et économiques sont aussi à l’œuvre.

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La seconde partie de l’ouvrage présente les programmes esthétiques, leurs évolutions et leurs symboliques de ces « dépendances d’utilité ». L’auteur rappelle qu’au xvie siècle elles sont d’abord l’écrin, pas toujours symétrique, du corps du logis, la symétrie étant surpassée par le principe d’utilité (contrairement au jardin), mais au xviie puis au xviiie siècle la symétrie se généralise, y compris à la ville, considérée comme dépendance du château, à Versailles. Dans cet exemple la notion de séquence d’accès prend tout son sens, la dignité et la convenance de cette séquence doivent se manifester de même le choix à la fois scientifique et empreint d’un paysagisme esthétique du site du château et de ses dépendances. La qualité des eaux retient l’attention de J.-F. Blondel. La modernisation d’un château peut être l’occasion de créer la symétrie dans son environnement : les communs peuvent participer à ce nouvel effet ou disparaître de la vue comme à Dangu, en Vexin, où le vieux château est transformé en maison de plaisance. Le plan centré est la symétrie la plus achevée, manifestant le pouvoir le plus haut mais pouvant donner un air de pavillon de chasse au château. D’autre part les cours et les jardins (ou, à défaut, des plantations), sur lesquels le château s’ouvre, participent à des circulations où la place de la nature s’affirme au xviiie siècle. Dans la seconde moitié du xviiie siècle le jardin irrégulier remplace le jardin symétrique mais le château semble de plus en plus s’isoler dans la « nature », abandonnant l’obligatoire séquence d’accès où les communs avaient leur rôle. Les avenues s’allongent, des pattes d’oie sont tracées, les sauts-de-loup et les grilles participent aussi au paysage d’accès. Les plantations en bordure de route et d’avenue ont aussi un intérêt économique, en fournissant du bois de chauffage ; le seigneur montre son pouvoir régulateur en entretenant ces accès et leurs plantations. Les bâtiments d’utilité doivent présenter des proportions harmonieuses, selon le principe de convenance, respecter une hiérarchie dominée par le corps du logis (principes de « fermeté » et d’« infériorité » selon Blondel) : les toitures jouent un rôle important dans le respect de ces principes. Au contraire, le décor des communs n’est pas considéré comme important par les auteurs de manuels d’architecture, en réalité il peut l’être comme l’atteste, selon Christophe Morin, le décor assez fantaisiste de l’archivolte du dôme central des écuries de Chantilly. L’emploi des ordres pour les communs est aussi un point de débat, l’ordre dorique, par sa sévérité, est conseillé mais on peut constater l’emploi de l’ordre ionique à Chantilly. Le prestige du constructeur peut affranchir du principe de convenance, on passe ainsi de l’esthétique au politique. Il en est de même dans le décor des pavillons d’entrée qui peut traduire, après 1750, la réaction nobiliaire par des éléments vernaculaires et féodaux tout en suivant la mode, urbaine, du style « à la grecque ».

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Le cinquième chapitre montre les influences croisées entre modèles urbain, versaillais et du château seigneurial dans la manière d’habiter le château au xviiie siècle. La maison de campagne est le modèle qui s’impose de plus en plus manifestant l’ascension sociale des financiers : selon Blondel l’agrément s’y associe à l’utilité. Le roi, de Louis XIV à Louis XVI, et son entourage construisent de telles maisons autour de Paris et Versailles : Marly, Choisy-le-Roi, Bellevue, le Petit Trianon. Les communs doivent y être, par nécessité, abondants, aussi faut-il trouver des solutions pour les répartir, les cacher, les transformer en fabriques. La maison de campagne de type palladien, entourée d’un jardin irrégulier, ne fait son apparition en France que vers 1760 sans revendiquer le modèle anglais. De plus, abandonner l’accès frontal au château comme cela existe en Angleterre au xviiie siècle est plus difficile en France du fait de la symbolique politique forte de cette séquence d’accès. Christophe Morin conclut que les architectes ont été attentifs à la qualité sociale du commanditaire pour choisir telle ou telle solution, souvent de compromis entre le programme du château français et celui de la maison de plaisance aux influences ouvertes.

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La troisième partie du travail précise encore plus en quoi consiste et comment évolue la valeur symbolique des bâtiments d’utilité. Cette valeur se mesure d’abord à l’aune du modèle versaillais qui se manifeste en premier lieu dans les demeures des princes de sang. L’auteur revient sur l’exemple des écuries de Chantilly, construites par le duc de Bourbon (architecte Aubert d’après un projet initial de Jules Hardouin-Mansart) : le choix de décors dépassant le principe de convenance est analysé comme le manifeste d’un véritable « fait du prince ». D’autres écuries de châteaux de princes de sang sont moins ambitieuses tout en suivant les modèles de Versailles et de Chantilly : L’Isle-Adam, Thouars, Bizy et La Roche-Guyon offrant des solutions à l’aménagement de topographies contraignantes, affirmant le prestige renouvelé d’une lignée. L’auteur souligne que la citation du modèle versaillais est proportionnelle à la fortune du commanditaire.

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Le dernier chapitre intitulé « Mise en scène du pouvoir aristocratique » met en évidence l’importance des enseignes de la féodalité et les solutions pour marquer le pouvoir du château sur le village proche. Bien que la construction de châteaux neufs au xviiie siècle soit soumise à autorisation royale, le château reste une marque du pouvoir seigneurial dans le paysage rural. À l’échelle du village l’église est à la fois associée au château et constitue un contrepoids au pouvoir féodal, le grand seigneur évolue du rôle de justicier à celui de « bienfaiteur » de la communauté, au service de son propre prestige. Le « pigeonnier à pied », propre à la noblesse, est une de ces enseignes de la féodalité prises en compte par les architectes dans l’aménagement de la séquence d’accès ou dans la cour de la ferme du château. Les symboles du pigeonnier sont divers : témoin de l’ancienneté du fief en cas de reconstruction du château, d’ascension sociale d’une famille, de la tutelle sur le village. Mais en définitive l’architecture s’exprime peu dans ce bâtiment souvent confondu avec une tour. Celle-ci, qui avait disparu du vocabulaire architectural du château sous Louis XIV, revêt la même symbolique, comme d’autres attributs de la défense du château, interdits depuis le xviie siècle deviennent des ornements. La cour d’honneur occupe une fonction quasi géographique « d’interface entre le seigneur et ses sujets » alors même que le jardin est tout entier dans l’espace privé voire intime du propriétaire du château. Les bâtiments liés aux banalités et au pouvoir de justice sont même mis en valeur, comme à L’Isle-Adam du prince de Conti. La chapelle castrale occupe aussi une fonction et une localisation d’interface, est revalorisée par la réaction seigneuriale et reste attachée au programme du château et non pas de la maison de campagne. Ainsi le pouvoir du propriétaire de château, de fait seigneur, subsiste et s’exprime sur les voies et les bâtiments qui lient le château à l’« espace public » : Christophe Morin étudie les différentes liaisons entre le parc, l’avenue et le « grand chemin », la proximité entre château et église villageoise, les lotissements plus ou moins développés qui urbanisent la séquence d’accès des châteaux les plus importants ceux qui sont possédés par le roi et les princes de sang. Ce chapitre s’achève par des exemples d’une « édilité seigneuriale », limitée à quelques grands seigneurs, qui a amélioré le confort des villages franciliens par des aménagements tels l’adduction d’eau (fontaine publique et lavoir) et l’amélioration des routes. Ces seigneurs auraient vu dans l’environnement de leur château une possibilité d’appliquer des principes nouveaux interprétant ceux anciens de commodité, convenance et infériorité s’appliquant aux bâtiments d’utilité, aux personnes à leur service et aux sujets. Christophe Morin voit dans ce rapport étroit entre château et village le dernier rôle du seigneur à la fin de l’Ancien Régime, ce rôle se perpétue au xixe siècle mais le grand propriétaire a remplacé le seigneur.

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Force est de souligner l’abondance et la qualité des « annexes » de cette étude présentant sur plus de 150 pages sources manuscrites et imprimées, bibliographie dont des monographies de châteaux classées par ordre alphabétique, définitions des termes désignant le château et ses communs divers extraites des manuels d’architectes de d’Aviler, Briseux, Blondel, Le Camus de Mézière, Quatremère de Quincy, et d’encyclopédies. Des descriptions des différents châteaux pris comme exemples par Christophe Morin ainsi que des planches en couleur (un cahier de seize pages de plans, cartes, dessins, gravures) sont reproduites. La liste des sources de l’abondante iconographie du livre et un index des lieux et des personnes encadrent ce cahier photographique. Au total, on a là un bel ouvrage dans sa forme comme dans la clarté de sa rédaction et de ses démonstrations mettant en résonance évolutions esthétique et sociale, discours théoriques et réalisations, s’interrogeant sur la complexité et la transmission des modèles.

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Maxime Dondon

Elena de Marchi, Dai campi alle Filande, Famiglia, matrimonio e lavoro nella « pianura dell’Olona », 1750-1850, Milan, Franco Angeli, 2009, 320 p.

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Entre Milan et l’Altomilanese se trouve une petite région de plaine traversée par le fleuve Olona, coincée entre la logique économique de l’Altomilanese et l’économie urbaine vivace de Milan. Au cours des xviiie et xixe siècles, cette région voit émerger des formes particulières du développement socio-économique et de nouveaux types de marché du travail, dont les principaux protagonistes et acteurs sont les femmes. Cette transformation régionale et son impact sur le vivre-ensemble des couples, des ménages et des communautés constitue l’objet même du travail d’Elena De Marchi.

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D’une manière somme toute très classique, celle-ci organise son propos en sept chapitres. Ce sont d’abord les cadres géographiques et démographiques du milieu qu’elle analyse qui retiennent son attention. Elle s’attarde ainsi successivement au paysage, aux habitants, à leur naissance comme à leur mort, distinguant cependant de ce point de vue les enfants des adultes. Elle se penche ensuite sur les paysans et leur vie quotidienne dans un contexte majoritaire de faire-valoir indirect. Elle identifie leur rapport à la terre, les manière de cultiver, les différents types de production alimentaire, mais aussi les cultures industrielles, mettant particulièrement en lumière les changements, pour ne pas dire la détérioration, intervenant d’un siècle à l’autre, notamment en matière de baux, mais aussi de régime alimentaire,du fait de la présence de plus en plus forte du maïs. La situation proto-industrielle de la région en est naturellement accentuée, avant que la transition vers une forme plus affirmée d’industrialisation de la filière de la soie ne s’accélère. En la matière et comme troisième étape de l’analyse, l’évolution de la propriété constitue naturellement un facteur déterminant, analysé sous ses différentes facettes, taille, dévolution, gestion. L’auteur, par le biais d’une série de cas familiaux, met en lumière le rôle de l’entrée sur lemarché immobilier des bourgeois de Milan qui se substituent d’abord aux propriétaires ecclésiastiques, puis aux propriétaires nobles. Les logiques de cette accession à la propriété foncière évoluent progressivement, passant d’un moyen classique d’intégration aux différentes formes d’élite à un investissement plus proprement économique, voire industriel, avec tout ce que cela implique de mutations dans les relations traditionnelles propriétaires-locataires.

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Cellule première de l’activité économique et directement influencée par les évolutions des xviiie et xixe siècles, la famille retient ensuite toute l’attention, dans ses formes traditionnelles, dans ses rapports avec l’économie familiale et le ménage ou encore la maison. De cette approche structurelle, l’auteur passe alors à l’analyse d’un moment-clé de la constitution d’un ménage : le mariage. Elle envisage ce dernier aussi bien dans ses rythmes saisonniers et annuels que dans ses différenciations sociales, dans les dynamiques familiales en matière de choix du conjoint ou encore dans le destin qui attend veuves et veufs lorsque les liens du mariage se dénouent. Quant à la répartition des rôles au sein de cette cellule de production et de survie que constitue la famille, c’est sous l’angle du travail des femmes qu’elle l’aborde. Elle identifie ces dernières à la fois à des mères et des femmes au foyer, à des matrones et des sages-femmes, à des fileuses, mais aussi à des nourrices, qu’elles soient allaitantes ou « sèches ». Ce qui lui permet de poser la question de la gestion de ce revenu féminin et des rapports de genre qu’elle révèle. La fonction d’accueil d’enfants mis en nourrice retient finalement toute son attention comme facteur régional d’évolution économique et sociale, à nouveau en lien étroit avec les transformations de la ville de Milan, comme de la place des femmes dans le processus de production, et l’explosion du phénomène d’enfance abandonnée qui en découle.

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En bref, comme l’auteur l’indique, avec un certain lyrisme, dans son introduction, « ce livre parle de la vie des femmes et des hommes dans la campagne lombarde du xviiie siècle et xixe siècle ; il parle des familles dans lesquelles ces femmes et ces hommes sont nés et ont grandi… des pères et des mères, des épouses et des maris, des enfants et des orphelins, des célibataires, des veufs et veuves et de leurs combats à l’intérieur et à l’extérieur du ménage ».

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Bâti au départ d’une vaste documentation, en grande partie inédite, ce travail intègre une impressionnante bibliographie – qu’on aurait apprécié de voir regroupée en fin de volume, plutôt qu’éparpillée en notes de bas de page. Il fourmille de données précises synthétisées en près de 50 graphiques et autant de tableaux et les interprète en tenant compte de quelques-uns des débats qui ont émaillés la production historiographique des quarante dernières années en matière de modernisation des sociétés européennes. Il constitue sans conteste une contribution significative à l’histoire de la grande transition occidentale, à celle des rapports ville-campagne, des relations homme-femme et des sociétés rurales européennes entre xviiie et xixe siècles.

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Paul Servais

Jean-Marie Heurtault de Lamerville : un homme des Lumières sous la Révolution. Actes du Colloque aux champs (27 et 28 mai 2011 à la Périsse, Dun-sur-Auron, Cher), Dun-sur-Auron, Association des Amis de la Périsse, 2012, 172 p.

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Première manifestation organisée par l’Association des Amis de la Périsse, le Colloque aux Champs s’est déroulé en mai 2011 à Dun-sur-Auron, dans le Cher, sur le domaine de la Périsse. Il avait pour finalité de dresser un portrait complet de Jean-Marie Heurtault de Lamerville : sa vie personnelle, son action politique, son apport au débat sur les questions agraires. Le colloque réunissait neuf contributions, publiées dans ces Actes.

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Heurtault de Lamerville, né à Rouen en 1740, mort à La Périsse en 1810, servit dans l’armée, fut propriétaire terrien, et prit part à l’action politique entre 1789 et 1799. Claude Hartmann, membre titulaire de l’Académie d’Orléans, propose un portrait de cet homme, mais aussi de son frère, Jean-Louis-Thomas (1733-1794). Ce dernier a également effectué une carrière militaire, essentiellement dans la Marine, avant de réfléchir, en France, sur la réforme des impôts, à partir de la fin des années 1760. Jean-Marie, lui, quitte sa carrière militaire en 1774 pour se consacrer à son domaine de la Périsse et à la promotion du mouton mérinos dans le haut Berry. La Révolution joue un rôle important dans la vie des deux frères. Jean-Thomas, qui reste attaché à la monarchie, est suspecté de trahison et meurt en prison en mars 1794. Jean-Marie s’engage activement dans le Comité d’agriculture et de commerce et dans l’administration du nouveau département du Cher ; il reste un député très actif pendant le Directoire, avec une action importante au sujet de l’enseignement et de la fiscalité.

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Pour la période qui va de 1789 à 1800, Colette Manuel-Goyon et Pierre Goyon précisent le rapport entre Jean-Marie Heurtault de Lamerville et Dun le Roy, sous forme chronologique, avec le détail des actions et décisions locales, politiques, à partir de fonds d’archives. Elle explicite le rôle politique du personnage, à travers la mise en place de la nouvelle Constitution, le développement d’une administration départementale, les élections à la Convention, l’institution des Sociétés populaires, puis la mise en place de la Terreur en 1793, la dissolution des Sociétés populaires en 1795. Heurtault prend de plus en plus le parti de soutenir et d’expliquer les nouvelles dispositions nationales auprès de ses concitoyens.

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Etienne Taillemite, inspecteur général des Archives, qui nous a quitté peu de temps après ce colloque, pose une question annexe, celle des liens entre l’art militaire et l’agriculture. Il n’est plus question ici de Heurtault de Lamerville, mais d’autres exemples, avec un personnage connu du Berry, le duc de Sully, mais également avec le maréchal de Vauban, puis, plusieurs hommes influencés par le mouvement physiocrate, le duc de Choiseul-Stainville, en Touraine, le duc de la Rochefoucault-Liancourt, dans l’Oise. L’auteur poursuit jusqu’au marquis de La Fayette, en Brie, et au maréchal Bugeaud, dans le Périgord. Tous on eu un souci continu de faire des innovations sur leurs terres, par exemple avec le développement des mérinos et/ou des prairies artificielles, en relation étroite avec le milieu agronomique des Sociétés d’agriculture.

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Jean-Yves Ribault, directeur honoraire des Archives départementales du Cher, précise la pensée morale et politique de Heurtault, à partir de deux écrits de 1793 et 1795. Jean-Pascal Simonin, professeur émérite de Sciences économiques à l’université d’Angers, analyse de son côté ses idées économiques, à partir de deux interventions à l’Assemblée Constituante, en octobre 1790, au sujet d’un nouveau système fiscal, en particulier de la Contribution foncière. Il s’agit là de questionner le fait que Heurtault soit considéré, dans l’historiographie, comme un physiocrate. En effet, l’analyse des deux textes révèle une opposition au mouvement. Jean-Pascal Simonin rappelle ainsi les principes de la doctrine physiocrate, avec un impôt de quotité, et non de répartition, pour soutenir l’essor du revenu net de l’agriculture, sans imposition sur la classe stérile (ce qui augmenterait le coût du travail). Lors des débats de la Constituante, les physiocrates n’ont d’après lui plus grande influence, et le projet de réforme fiscale présente une contribution foncière et une contribution mobilière, sur le principe de la répartition. Heurtault va dans le même sens, défendant par ailleurs une réglementation des échanges de grains vers l’extérieur, le développement du luxe et le maintien de prix modérés, contre les préceptes physiocrates. Jean-Pascal Simonin le considère plutôt comme un précurseur du courant agrarien du début du xixe siècle, en mettant par ailleurs en avant son intérêt prononcé pour l’élevage, qui l’oppose ainsi aux tenants d’une politique arboricole, avec des opinions divergentes en termes de fiscalité.

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Qu’en est-il du travail agronomique et du travail effectif aux champs de Heurtault, au-delà des réflexions fiscales ? C’est à cette question que viennent répondre les contributions suivantes, avec deux points, le rapport aux cours d’eau et aux biens communaux, et le développement du mouton mérinos. Nadine Vivier, professeur d’histoire contemporaine à l’Université du Mans, étudie le rôle de Heurtault au sein du Comité d’agriculture et de commerce de la Constituante. Celui-ci est en effet en charge d’une commission de rédaction d’un code rural à partir de janvier 1790, et un rapport est présenté par lui au mois d’août. Nadine Vivier voit dans ce projet une idée force : l’indépendance du sol. En affirmant les libertés du propriétaire, Heurtault va dans le même sens que ce qui est proposé par la Société d’agriculture de Paris : la liberté sera garante d’une amélioration de la production, ceci implique la suppression des droits collectifs. On suit les difficultés de mise en œuvre, pourtant, de ce code rural, qui devient la loi rurale du 28 septembre 1791, mais dont des éléments sont remis en question, telle la liberté d’utilisation des eaux et la suppression des biens communaux, ou l’abolition trop brutale du parcours et de la vaine pâture. Sous le Directoire, Heurtault travaille de nouveau sur la question épineuse du partage des communaux.

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Président du Groupe d’histoire des zones humides, Jean-Michel Derex, s’attache au caractère physiocrate de Heurtault, au sujet de la gestion des cours d’eau et du dessèchement des marais qu’il opère dans le domaine de la Périsse. L’enjeu, c’est la liberté de gestion des cours d’eau non navigables et des marais, pour les propriétaires, cheval de bataille de Heurtault au Comité d’agriculture et de commerce, avec un argument de taille, partagé, l’approvisionnement des villes en blés. Dans ce sens, Jean-Michel Derex analyse trois textes de Heurtault, inspirés par d’autres contributions qui leur sont contemporaines.

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Bernard Denis, professeur honoraire de l’École vétérinaire de Nantes, revient sur le phénomène de mérinisation en France, des prémices du xviie siècle à la constitution du troupeau Mérinos de Rambouillet, en 1786, suite aux travaux remarqués de Daubenton. Les importations d’Espagne sont continues, ainsi que l’effort de diffusion des bêtes, jusqu’en 1814. La remise en question des bergeries nationales, la baisse du cours des laines fines, mais aussi la concurrence du coton, sont les raisons mises en avant par Bernard Denis pour expliquer la fin de cette mérinisation.

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Louis Reveleau, professeur de zootechnie, vient à la suite préciser le rôle de Heurtault dans la mérinisation du Berry. On part ici de la population locale, étudiée par Heurtault lui-même, très sérieusement. Il semble, selon Louis Reveleau, que la présence de moutons d’Espagne dans le Berry soit précoce, avec des essais de croisements avec les races locales. La souche présente à la Périsse commence en 1783, avec des traces d’achats continus dans les manuscrits du personnage, jusqu’à ce que le domaine compte 755 têtes en 1809. Le domaine de la Périsse apparaît comme un centre de diffusion de cette race, entre 1800 et 1810, dans les régions environnantes. Ces informations sont accompagnées des règles édictées pour l’élevage, en termes d’alimentation, de gardiennage, de construction des bâtiments d’élevage, de reproduction, de prévention sanitaire.

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Après ces études historiennes, cette publication se conclut par un tableau contemporain du domaine de la Périsse qui permet de découvrir des pelouses sèches calcicoles, la maison et son espace agricole, avec en arrière-plan l’éclairage historique des manuscrits de Heurtault de Lamerville. S’y ajoutent un reportage photo et quelques coupures de presse qui permettent non seulement l’immersion dans le colloque, mais surtout un autre regard sur le domaine de la Périsse.

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À partir d’un personnage, ces textes permettent en résumé d’aborder trois thèmes majeurs. On apprécie ainsi le portrait d’un homme politique local, investi dans des réflexions nationales en tant que député, en particulier concernant les questions de fiscalité. Sur les aspects spécifiquement ruraux, c’est l’occasion de mieux comprendre les évolutions relatives à la gestion des eaux et des biens communs, avec un exemple d’engagement local, et d’entrer dans le détail du développement d’un élevage particulier, celui des moutons mérinos.

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Florian Reynaud

Vicente Pinilla, (dir.), Markets and agricultural Change in Europe from the 13th to the 20th Century, Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe, 2 », 2009, 247 p.

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Cet ouvrage constitue le 2e volume d’une nouvelle collection d’histoire rurale publiée par Brepols. Les huit analyses de cas rassemblées résultent d’un colloque tenu à Saragosse en 2006 dans le cadre de l’Action cost a35 « Progressore » (Programme pour l’étude des sociétés rurales européennes). Elles emmènent le lecteur de la fin du Moyen Âge au xxe siècle, même si le xixe siècle semble recevoir une attention particulière, et de la Normandie (Isabelle Theiller) à la Finlande (Ann-Catrin Östeman) en passant par le Portugal (José Vicente Serrao), l’Espagne (Vicente Pinilla et María Isabel Ayuda ; Ramon Garrabou, E. Tello, et al.), l’Allemagne (M. Kopsidis), la Suède (M. Olsson et Patrick Svensson) et la Norvège (Aud Mikkelsen Tretvik). Cette très grande diversité, à la fois géographique et chronologique trouve son unité grâce à la remarquable introduction de Vicente Pinilla.

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Après avoir brièvement rappelé l’objectif global du projet : « fournir les clés nécessaires à la compréhension des changements qui affectent les sociétés rurales européennes actuelles à la lumière de leur expérience historique » et la structuration des équipes de recherche en groupes de travail thématiques, il souligne la place centrale occupée dans l’historiographie de l’Europe rurale par l’interaction entre les marchés et d’autres institutions, telles les familles paysannes, les communautés, les entreprises capitalistes, les gouvernements, avec ce que cela implique en terme de compréhension du développement des sociétés rurales en liaison avec le développement parallèle de villes, proches ou non, et de marchés, plus lointains. Industrialisation, spécialisation et diversification constituent autant de signes des transformations induites et de leur remarquable impact sur le territoire rural. C’est dans ce contexte que se situe la question centrale du volume. Elle peut se formuler de la manière suivante : comment l’implication des populations et des communautés agricoles dans différents types de marchés a-t-elle influencé la gestion des terres en Europe ?

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Vicente Pinilla la décline en trois moments, caractérisés chacun par un état des différents marchés et par des effets spécifiques. Le premier est celui qui concerne l’agriculture pré-industrielle européenne. Il peut être considéré comme un moment de latence où le rôle des marchés comme moteurs de changement agricole est largement, et de longue date, débattu. Rappelant une perception assez générale de l’agriculture traditionnelle comme caractérisée par une technologie en stagnation et prise dans un piège malthusien dont elle ne pourra sortir que grâce à de significatifs – c’est à dire exogènes – changement techniques, l’auteur souligne que des voix divergentes se sont néanmoins faites entendre. Faisant notamment référence à ce qu’il est convenu d’appeler le « Brenner’s debate », plaçant l’accent sur le changement des relations de production provoqué par la crise féodale du xive siècle, il constate l’émergence d’une perception plus dynamique des changements dans l’agriculture européenne entre le milieu du xive siècle et le xixe siècle, notamment en matière de monétarisation et de commercialisation. Selon ces approches, la crise de la Grande Peste Noire aurait mis les paysans en mesure de saisir de nouvelles opportunités sur les marchés. La demande, notamment urbaine, aurait dès lors été un facteur de croissance majeur, d’autant que contrairement à l’opinion reçue, toutes les possibilités de développement dans le cadre de la technologie existante n’auraient pas été épuisées.

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Le second moment est caractérisé par l’évolution, pour ne pas dire la révolution, des relations entre agriculture et économie de marché aux xixe et xxe siècles. Comme le souligne Vicente Pinilla, si l’économie de marché est présente dès avant la Révolution Industrielle, de façon il est vrai très diversifiée selon les régions du continent, c’est plus particulièrement le xixe siècle, avec l’impact de la Révolution Française, puis des révolutions libérales ultérieures, qui lui donne une nouvelle dimension. En effet, ces révolutions impliquent des changements institutionnels globaux, dont un des éléments centraux concerne le rôle des marchés. Un réel marché de la terre apparaît avec la transformation des structures traditionnelles de propriété du sol. Le marché du travail, que ce soit en ville ou outre-mer, est également bouleversé, ce qui se concrétise par des mouvements migratoires intenses. Les marchés financiers connaissent eux aussi une mutation impressionnante, du crédit informel vers une plus forte institutionnalisation, tandis que les marchés des produits agricoles se développent. Vicente Pinilla note particulièrement à ce propos la croissance exceptionnelle de la demande, due à la fois à l’augmentation globale des revenus, à l’expansion de l’industrie et des services, à l’urbanisation, et la chute des coûts de transaction engendrée par l’amélioration des transports, la libéralisation du commerce, la réforme des institutions et la stabilité financière autant que politique. Malgré le drame des deux guerres mondiales et de l’Entre-deux-guerres, le processus reprend, s’étend et s’approfondit après le deuxième Guerre Mondiale, entraînant une intégration croissante de l’agriculture et de l’industrie et faisant du secteur agricole un secteur à croissance intensive et non plus extensive, avec des gains de productivité globale spectaculaires.

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Un troisième moment, caractérisé par l’interventionnisme public dans le secteur agricole, commence néanmoins à se laisser percevoir, voire à se présenter comme une alternative au marché pur et simple. Très limitée durant le xixe siècle, l’action de l’?tat semble une réponse adéquate à la récession de la fin du xixe siècle. Les deux guerres mondiales affectent directement le fonctionnement de l’ensemble des marchés et l’agriculture ne fait naturellement pas exception. Les politiques communistes apparaissent ensuite comme des réformes agraires radicales, supprimant le marché comme la propriété privée. Enfin l’aspiration à l’autosuffisance alimentaire, résultant des difficultés du temps de guerre, suscite en Europe occidentale la réapparition de droits de douane protectionnistes, du moins pour les produits agricoles essentiels, des politiques de prix minimum garantis et, en fin de compte, la mise sur pied de la Politique Agricole Commune dans le cadre du Marché commun. L’impact sur l’agriculture européenne est impressionnant, tant en matière de production, donc d’autosuffisance, qu’en termes technologiques ou commerciaux ou pour ce qui du rôle du marché, pratiquement mis entre parenthèses par le biais de subsides, quotas de production, prix minimum garantis, etc. Le coût de l’ensemble, son impact sur les exploitations agricoles et sur les populations rurales ou sur l’environnement, ou encore les protestations de partenaires ou de concurrents, finissent pourtant par pousser à une réforme, qui pourrait préparer la voie à une nouvelle étape de l’histoire des rapports de l’agriculture et des marchés.

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Pour Vicente Pinilla, chacun des huit chapitres du livre constitue une étude de cas spécifique de l’interaction entre marché et agriculture et une vérification, dans un cadre concret et circonscrit du schéma conceptuel, proposé et des hypothèses formulées. Les perspectives spécifiques et les méthodologies différentes utilisées par leurs auteurs permettent d’atteindre une compréhension plus précise de la manière dont les « marchés ont été en mesure d’influencer l’agriculture européenne, et la gestion du monde rural en particulier ». De l’ensemble ressort un large accord sur le rôle crucial joué par les marchés, qu’ils soient urbains ou extérieurs, sans interférences publiques ou régulés, pour la transformation de l’agriculture européenne, même si cet impact tend à s’accroître à mesure où on se rapproche de notre époque.

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En bref, ce beau volume conjugue de manière intéressante théories et concepts économiques, débats historiographiques et analyses historiques. Il ne peut dès lors que permettre au lecteur de reprendre à neuf, sous l’angle spécifique des marchés au sens large, les multiples questions que pose l’histoire des agricultures européennes envisagée dans le long terme.

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Paul Servais

Erich Landsteiner, Ernst Langthaler, (dir.), Agrosystems and Labour Relations in European Rural Societies, Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe, 3 », 2010, 218 p.

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L’ouvrage dirigé par Erich Landsteiner et Ernst Langthaler rassemble les contributions à un colloque organisé en 2006 à Retz (Autriche) dans le cadre de l’Action cost a35 « Progressore » (Programme pour l’étude des sociétés rurales européennes). Il est le troisième de la collection « Rural History in Europe », collection fondée à partir du constat que les mondes ruraux contemporains sont en perpétuel changement et adaptation face à la modernité et que, pour comprendre ces mutations complexes, il est nécessaire d’aborder le sujet à une échelle qui dépasse l’échelon national ou régional. D’où le choix d’aborder les problématiques des changements des mondes ruraux à l’échelle du continent européen. Si l’échelle de l’étude importe, sa profondeur temporelle est tout aussi importante et déterminante. Les transformations des mondes ruraux ne peuvent se comprendre sans référence au passé. C’est tout l’enjeu de cette collection, et du troisième volume de celle-ci, que de chercher à s’affranchir des « frontières », nationales, chronologiques et disciplinaires.

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Opposer une ruralité contemporaine en transformation rapide et une ruralité ancienne sclérosée, quasi immobile, est un non-sens ainsi qu’une contre-vérité. En revanche, rechercher les ressorts du changement dans le passé des mondes ruraux peut faciliter la compréhension des bouleversements récents. D’où le parti pris de la longue durée choisi par les auteurs de ce volume, du Moyen Âge au xxe siècle.

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Comme le titre l’indique, l’enjeu de l’ouvrage est d’étudier les relations complexes et multiformes entre les systèmes agraires et les organisations du travail dans les sociétés rurales européennes. Dès l’introduction, Erich Landsteiner et Ernst Langthaler posent la question centrale qui structure les réflexions exposées dans les huit chapitres thématiques suivants : en quoi les modes de productions agricoles, donc l’organisation du travail agraire, influent-ils sur les structures socio-économiques de la société rurale dans son ensemble ?

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Antoni Furió et Ferran Garcia-Oliver aborde cette question à l’échelle de la société rurale valencienne à la fin du Moyen Âge. Le système agraire méditerranéen est aussi le cadre d’analyse choisi par Ramon Garrabou, Enric Tello et Xavier Cussó qui s’interrogent sur les interrelations entre l’écosystème et la structure socio-économique rurale d’une région catalane entre 1850 et 1870. Pour l’époque moderne, Hermann Zeitlhofer analyse les relations de travail au sein d’un agrosystème de Bohème du Sud où la culture et la transformation du lin deviennent prépondérantes. Herdis Kolle aborde aussi les rapports entre économie agricole et proto-industrialisation textile mais pour le xixe siècle, dans la région de Moscou. Margaret Lanzinger réfléchit aux liens entre travail agricole et choix de l’épouse dans un agrosystème de montagne (Tyrol et Vorarlberg). Les trois dernières contributions concernent le xxe siècle : Ernst Langthaler évoque les liens entre l’agrosystème et le marché du travail dans une région allemande durant la période nazie ; Rita Garstenauer, quant à elle, étudie le travail familial au sein d’exploitations agricoles dans deux régions autrichiennes durant les années 1970 ; enfin, les agriculteurs-pêcheurs de la région arctique de Norvège sont étudiés par Ottar Brox.

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Les différentes analyses des modes de production agricole développées depuis les années 1970 sont passées en revue. Les auteurs soulignent que le système de production agraire est le plus souvent distingué de la production industrielle et que la différence entre industrie et agriculture est attribuée au poids de la nature/de l’environnement et de ses aléas qui pèsent sur celle-ci et non sur celle-là, ainsi qu’à la saisonnalité du travail agricole qui en découle. Cette dernière gênerait in fine l’industrialisation des modes de production agricoles en renforçant les modes de production familiaux. Cependant depuis deux siècles, les progrès de l’outillage, sa mécanisation et les progrès techniques de manière générale permettent aux grandes exploitations de s’affranchir en partie de cette saisonnalité des travaux agricoles, ce qui est plus rarement le cas des petites exploitations familiales, tout du moins jusqu’aux années 1960-1970.

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La saisonnalité du travail agricole entraîne aussi un marché du travail saisonnier et des migrations saisonnières de travailleurs à l’échelle régionale mais aussi intercontinentale dès la fin du xixe siècle avec la migration de journaliers italiens qui choisissent de partir en Argentine pendant l’hiver durant une année. Ce qui leur permet d’avoir du travail sans discontinuité puisqu’ils ne rentrent en Italie que l’été suivant.

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Cette saisonnalité du travail agricole faciliterait la proto-industrie et l’industrialisation des campagnes là où elle est maximale, c’est-à-dire dans les régions céréalières. Le contre-exemple correspondrait aux régions vinicoles où les soins constants procurés à la vigne, soit une faible saisonnalité des travaux, seraient un frein à l’industrialisation. Schéma trop global qui masque le rôle crucial des acteurs des mondes ruraux et leurs relations avec les autres acteurs sociaux ainsi qu’avec leur environnement. Les liens entre une organisation du travail spécifique et un agrosystème particulier sont discutés. Si les contraintes liées à l’agrosystème sont évidentes et imposent une organisation du travail, voire une organisation sociale et familiale spécifique, toute généralisation est, là encore, abusive.

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Par exemple, le chapitre consacré à la culture du lin en Bohème du sud (région de Vyšší Brod, à la frontière avec l’Autriche), entre le xviie et le xixe siècle, illustre bien les nuances nombreuses qui existent au sein de sociétés rurales où se combinent agriculture traditionnelle de subsistance et activités proto-industrielles voire industrielles. Hermann Zeitlhofer montre que les transformations de l’organisation du travail provoquent des transformations d’ordre social non moins importantes. Avant la fin du xixe siècle, la région rurale de Vyšší Brod n’est pas convertie en société industrielle comme de nombreux autres espaces où l’industrie textile s’est développée. Mais la société rurale traditionnelle est bouleversée à partir de la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle par la mécanisation du tissage et du filage de la laine. Elle devient une société de petits exploitants pratiquant les migrations saisonnières de travail dans le cadre d’une économie mixte ruralo-industrielle. Dans la région textile de Moscou, au milieu du xixe siècle, une économie agraire duale se met en place : d’un côté la mise en valeur des terres arables et de l’autre le développement d’une proto-industrie de la soie et du coton. Cet agrosystème dual influe en retour sur les structures de la famille rurale moscovite et tend à infléchir le modèle patriarcal traditionnel. Dans la même ligne, Margareth Lanzinger analyse les enjeux du « marché matrimonial » dans la région alpine du Tyrol et du Vorarlberg au xixe siècle. Région d’agriculture de montagne où les conditions particulières du travail agricole jouent un rôle déterminant dans le choix des épouses, entraînant, localement, une forte endogamie.

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Cependant, si les mécanismes de division sexuelle du travail sont souvent décrits de manière précise on aurait aimé que ces mécanismes soient davantage analysés pour comprendre les ressorts de la domination masculine au sein des sociétés rurales. À travers, par exemple, la maîtrise masculine des outils et des machines qui s’accompagne de l’exclusion des femmes des techniques agraires les plus élaborées, en leur laissant les activités qui réclament les outils les moins efficients ou les mains nues, comme Paola Tabet le montrait déjà dans son article célèbre de 1979 (« Les mains, les outils, les armes », L’Homme, xix, 3-4). Dans le Sud de la Bohème, le tissage du coton est une activité féminine mais principalement assurée par des domestiques ou des femmes non-mariées. Lorsque les autres travaux sont terminés les domestiques masculins participent eux aussi au tissage du coton durant l’hiver. La division du travail est donc davantage liée au statut social des uns ou des autres plus qu’au genre qui apparaît, ici, comme un facteur secondaire de la division du travail. Pour la culture proprement dite du lin la division du travail entre les sexes et les générations ne semble pas être si différente que pour les autres travaux en plein champ. Toutefois, cette culture du lin a pour conséquence l’emploi d’un grand nombre de domestiques qui représentent, au xviie siècle, jusqu’à 20 % de la population de la région de Vyšší Brod en Bohème du Sud.

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Durant la seconde moitié du xixe siècle, dans la région de Moscou, l’industrie textile emploie des jeunes filles/femmes et des jeunes garçons/hommes en proportion à peu près équivalente. Plus les individus vieillissent, hommes ou femmes, moins ils travaillent dans l’industrie textile. Si hommes et femmes sont indistinctement employés par l’industrie textile aux mêmes âges, en revanche leurs tâches sont très différentes. Les hommes sont tisserands tandis que les femmes sont chargées principalement de réaliser, à la main, les bobines de coton, de soie ou de laine. La division sexuelle du travail dépend là encore des enjeux techniques liés aux tâches à effectuer : les tâches les moins outillées, les moins techniques, sont attribuées, en priorité, aux femmes. La question de l’âge interroge aussi : pourquoi l’industrie textile moscovite emploie-t-elle en majorité des jeunes gens ? Herdis Kolle avance que la résistance et la force physique sont nécessaires pour travailler de longues heures face au métier à tisser. Les jeunes adultes sont donc physiquement plus aptes à ce type de travail monotone et épuisant que les individus plus âgés. Ces derniers sont davantage concernés par les travaux agricoles. Concernant les femmes, il est intéressant de constater que selon leur statut au sein de la famille elles travaillent sur l’exploitation agricole, comme les épouses et les sœurs d’exploitants, ou dans l’industrie textile, comme les filles, belles-filles, petites filles et belles-sœurs d’exploitants. C’est aussi le cas pour les hommes même si l’on constate que l’activité à temps plein sur l’exploitation agricole diminue à la fin du xixe siècle, complétée par une activité artisanale si le chef d’exploitation ne travaille pas dans l’industrie textile.

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Ce qui fait l’intérêt principal de ce recueil pour le lecteur francophone, outre la qualité des textes proposés, c’est le développement d’études de cas consacrées à des systèmes agraires situés en Europe du Sud avec l’agrosystème valencien médiéval par exemple, et en Europe de l’Est et du Nord avec le cas des paysans pêcheurs de la région arctique norvégienne au xxe siècle. Dans une visée comparatiste, ces analyses régionales peu familières à la majorité des ruralistes français/francophones apportent donc un nouvel angle d’approche des plus féconds.

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Fabien Knittel

Mats Olsson et Patrick Svensson, (dir.), Growth and Stagnation in European Historical Agriculture, Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe, 6 », 2011, 307 p.

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L’ouvrage édité par Patrick Svensson et Mat Olsson rassemble les contributions à un colloque organisé à Lund (Suède) en 2007 dans le cadre de l’Action cost a35 « Progressore » (Programme pour l’étude des sociétés rurales européennes). Il est le sixième de la collection « Rural History in Europe ». Il a pour ambition de restituer les dernières avancées de la recherche historique européenne en matière de croissance agricole. Plus qu’un répertoire des réussites ou/et des échecs des différents systèmes agraires européens, les différentes études de cas régionales permettent d’envisager tour à tour ou simultanément les problèmes que soulèvent la diversité de source (parfois leur absence) et les modes de traitement auxquels elles se prêtent.

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Il est possible d’adopter plusieurs grilles de lecture pour rendre compte de la cohérence de cet ouvrage. L’approche chronologique est totalement stérile puisque, hormis la contribution d’A. Wilkins, qui s’intéresse à l’économie des grands domaines carolingiens de la région de Liège, les contributions portent sur des périodes disparates qui s’échelonnent sur près de trois siècles (1700-1985). Les chevauchements sont multiples et rendent tout essai de mise en ordre assez vain, d’autant qu’il s’agit de détecter les déterminants de la croissance agricole qui intervient selon les espaces à des périodes différentes. Une approche que l’on qualifiera, par abus de langage, de géographique est a priori plus féconde. Elle rend plus lisible la chronologie des progrès. Selon les éditeurs, les Flandres, les Pays-Bas et l’Angleterre, constitueraient l’espace dans lequel des progrès décisifs seraient intervenus durant (ou avant) le xviiie siècle. Dans les espaces périphériques (Portugal, Espagne, Italie, Allemagne rhénane, Scandinavie et Russie) les progrès de l’agriculture interviendraient plus tard, soit au cours du xixe siècle, soit durant la seconde moitié du xxe siècle. Cette chronologie est toutefois réductrice. Les différents systèmes agraires, comme le prouve à l’envi plusieurs contributions, respirent aux rythmes des innovations, des modifications dans la valeur des produits, des efforts d’investissement consentis par les propriétaires et/ou les exploitants, etc. De nombreuses régions se plient de mauvais gré au schéma décrit par les éditeurs. Enfin, les novations propres à certains systèmes et les contraintes écologiques contrarient la force explicative d’un modèle diffusionniste linéaire.

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Une troisième approche semble mieux à même de rendre compte des résultats qu’exposent les différents contributeurs. Il s’agit de s’interroger sur les méthodologiques qu’ils privilégient et, par contrecoup, sur les résultats qu’ils obtiennent. Globalement on peut considérer que les auteurs adoptent trois types d’a priori méthodologiques. Le premier consiste à mesurer l’évolution brute des rendements (en particulier ceux des céréales). Le second s’appuie sur le calcul de la tfp (Total Factor Productivity). Le troisième met l’accent sur les changements institutionnels. Ces trois ancrages ne sont pas exclusifs les uns des autres. Chacun représente un effort de mise en forme, plus ou moins sophistiqué, des informations que livrent les sources. Pour autant, il serait téméraire d’affirmer que la sophistication croissante des procédés s’accompagne nécessairement d’une meilleure compréhension des phénomènes de croissance. Soulignons, enfin, que, de ce point de vue, les différentes périodes et les différents espaces ne sont pas logés à la même enseigne, puisque les sources sont plus ou moins fiables et plus ou moins disertes. Afin de rendre compte de cette marche progressive nous parcourrons cet ouvrage en partant du core de l’Europe agraire, pour reprendre un terme plusieurs fois mentionné dans l’introduction, pour aller vers ses périphéries avant de retourner dans les Pays-Bas.

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Alexis Wilkin qui analyse les politiques de mise en valeur des grands domaines ecclésiastiques de l’est de l’actuelle Belgique, vers 850-900, ne dispose pas des atouts que les autres contributeurs ont en mains. La structure des sources lui permet néanmoins de mettre en exergue le dynamisme et la plasticité de ces politiques. Elles ne s’inscrivent pas nécessairement dans le schéma institutionnel décrit par l’historiographique classique, selon laquelle, la mise en valeur de ces domaines passe par le travail forcé des paysans dépendants des abbayes. A. Wilkins indique que « des méthodes très diverses d’organisation du travail ont pu être mises en œuvre par une même institution en raison de la localisation de ses différents établissements » (« Thus, very different methods of organizing labour could have been applied by one and the same institution on its estates, according to their location », p. 42). L’auteur met donc l’accent sur la diversité des schémas institutionnels de prélèvements (en nature et/ou en monnaie). Il peut ainsi avancer l’hypothèse selon laquelle l’agriculture sur les grands domaines est extensive, ce qui permettrait par contrecoup une intensification des modes de mises en valeur des manses paysannes (p. 49 et suivantes).

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John. Beckett et Michael Turner étudient l’évolution des rendements céréaliers entre 1700 et 1914 en Angleterre (p. 57-82). À partir d’un corpus de près de mille comptes d’exploitation (farm records), les auteurs parviennent à deux conclusions. Sur la longue durée les rendements augmentent. L’effondrement des années 1780-1800 n’est qu’un très mauvais moment à passer. La seconde conclusion est plus intéressante. C’est entre 1820 et 1850 que les progrès les plus importants sont enregistrés. Tout se passe comme si, soudainement, les changements dans les modes de mise en valeur du sol, caractéristiques de la révolution agricole du xviiie siècle, et les modifications institutionnelles (améliorations des réseaux de transports, enclosures, liberté d’entreprendre) potentialisaient leurs effets.

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La contribution de Patrick Svensson et Mats Olsson rend compte de ces mêmes phénomènes pour la Suède du xviiie siècle et de la première moitié du xixe siècle (p. 83-116). L’un des intérêts de cette contribution réside en ce qu’elle tendrait à démontrer qu’à partir de 1800, l’indice de progression des récoltes croît plus vite sur les exploitations en faire valoir direct que sur celles des tenanciers des domaines nobles, et que les enclosures ont favorisé ces progrès. Une fois de plus, semble-t-il, les changements institutionnels sont au cœur des progrès de l’agriculture.

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Le chapitre rédigé par Frank Konersmann (p. 117-140) magnifie l’activité des paysans-marchands du nord de la haute vallée du Rhin durant la période 1760-1860. Au terme de la longue phase de récupération démographique consécutive aux ravages de la Guerre de trente ans, une classe d’entrepreneurs agricoles, actifs et innovateurs, souvent d’origine mennonites, les paysans-marchands, va impulser un progrès et une diversification des productions. À partir de comptes privés, l’auteur démontre que ces progrès multiformes concernent l’ensemble de la filière agricole et agro-alimentaire : introduction de nouvelles plantes, stabulation permanente, modification des assolements, transformation des produits (brandy, sucre, etc.) et maîtrise des circuits commerciaux. Les changements institutionnels sont autant internes au monde rural qu’externes, bien qu’il faille insister sur le rôle moteur de l’exubérance démographique de la région. Au terme d’une évolution séculaire, les paysans-marchands conduisent leurs exploitations comme de petites entreprises capitalistes diversifiées. Les livres de comptes démontrent à la fois la croissance du nombre d’hommes engagés à leur service et du nombre d’animaux employés, une intensification de leur déploiement et, enfin, une organisation du travail de plus en plus attentive à l’enregistrement quotidien des performances des salariés.

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La contribution de Vicente Pinilla et Erenesto Clar, qui porte sur l’agriculture aragonaise de 1885 à 1985 (p. 195-228), introduit un des éléments essentiels à la compréhension des conditions dans lesquelles s’effectue la croissance agricole. Comme le soulignent les auteurs il est nécessaire de tenir compte des conditions climatiques adverses auxquelles sont soumises les régions de montagne et les écosystèmes méditerranéens. L’Aragon, dont la province centrale est aride et les provinces septentrionale et méridionale sont montagneuses, se prête tout particulièrement à l’exercice. Entre 1880 et 1920, les piètres performances des zones montagneuses (Huesca et Teruel) illustrent les difficultés de l’agriculture de montagne alors que l’agriculture de la vallée de l’Ebre (Zarragoza) connaît une croissance qui s’appuie sur une forte demande urbaine et l’introduction de nouvelles cultures (p. 202). La période qui précède la guerre civile (1920-1932) est marquée par une baisse de la productivité de la terre. Les agriculteurs réagissent aux problèmes qui affectent les principales cultures commerciales, et compriment leurs dépenses salariales et leurs investissements (p. 204-205). Jusqu’au milieu des années 1950, l’agriculture de cette région piétine lorsqu’elle ne recule pas (p. 211), avant d’être portée par la vague de modernisation que connaît l’agriculture en Europe occidentale. Outre les facteurs de progrès classiques communs à tous les espaces – engrais, semences, tracteurs, etc. – la croissance des superficies irriguées joue un rôle fondamental dans la mise en œuvre des nouvelles technologies et l’intensification des cultures (p. 220 et graphique p. 209). En définitive, comme dans les autres pays européens, ces bouleversements provoquent une hausse des rendements et rendent possible une intensification des cultures qui provoque la croissance de la part de l’élevage dans le produit agricole et, à terme, des déséquilibres écologiques qui affectent en particulier la qualité des eaux (p. 223).

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La contribution de Helder Adegar Fonseca et Jaime Reis, qui porte sur l’Alentejo (centre sud du Portugal) entre 1750 et 1850 (p. 167-194), rompt partiellement avec les contributions précédentes. Si, comme la contribution de Vicente Pinilla et Ernesto Clar, elle entend mettre l’accent sur l’interaction entre la productivité et les conditions naturelles dans une région méditerranéenne, elle s’appuie sur une estimation de la tfp (Total Factor Productivity). Selon les auteurs, la tfp reflète l’efficience de la combinaison productive et indique si les agents économiques utilisent la meilleure combinaison de facteurs et de produits (p. 172). Après avoir souligné que la mesure de la tfp selon la méthode primale (cf. Samuelson, 1953) est impraticable compte tenu de la nature des sources, les auteurs explicitent leur approche en se référant aux travaux de Mc Closkey, Allen, O’Grada, Hoffman et Brigas. Globalement ce travail permet d’affirmer que sur le long terme (1750-1850) il n’y a ni gains, ni pertes en termes de tfp. Cette stagnation masque d’amples fluctuations qui, sur le court terme, sont liées au mode de construction de l’indice. Au-delà de ces fluctuations on peut dégager deux grandes sous-périodes. La première, au cours de laquelle la tfp baisse, prend fin vers 1800 ; la seconde (1800-1850) est caractérisée par une hausse de l’indice qui retrouve en 1850 son niveau de 1750.

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Selon les auteurs les contraintes naturelles empêchent l’agriculture de l’Alentejo de s’ajuster efficacement aux signaux émis par le marché pour deux raisons. D’une part une combinaison de facteurs et de produits optimale en termes purement marchands peut être sous-optimale en termes d’adaptation à l’environnement ; d’autre part, une hausse générale des prix peut inciter les exploitants à utiliser trop intensivement le stock de ressources naturelles (ou inversement). Nous n’envisagerons ici que le premier cas. La structure des prix blé/moutons aurait dû inciter les exploitants à accroître les superficies emblavées aux dépens du pastoralisme entre 1800 et 1850. Or, l’historiographie ne rend pas compte d’un tel mouvement de réallocation des ressources (p. 180). Durant cinq pages (180-184), sur la base de calculs dérivés de leur présupposés théoriques (substituabilité des facteurs et des produits, rationalité agents, etc.) et des indices de prix qui leur ont permis de calculer l’évolution de la tfp, les auteurs vont tenter de convaincre le lecteur que les exploitants de l’Alentejo ont effectivement favorisé le blé au détriment des moutons. Pour autant ils n’apportent pas la moindre preuve directe de ce qu’ils avancent. On se contentera d’indiquer qu’en l’absence de preuves directes quant à l’évolution du produit brut agricole, les auteurs sont obligés d’observer une fois encore les indicateurs indirects pour examiner le problème de la surexploitation des ressources naturelles.

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On sort frustré de la lecture de cette contribution, puisqu’en définitive, l’analyse de la tfp selon la méthode duale montre assez clairement ses limites en l’absence de données fiables quant aux conditions réelles de la production. C’est peu de dire que les auteurs se torturent pour expliquer les fluctuations de la tfp. Tout y passe, en vain… Aucune des explications ne semble satisfaisante. À titre d’exemple, durant les guerres la tfp augmente ! Peut-être eut-il fallu reconnaître dès le départ que ces fluctuations étaient commandées par les fluctuations des prix des facteurs et des produits. On se contentera d’indiquer, à la suite des auteurs, qu’en l’absence de changements techniques majeurs, les deux facteurs essentiels de la hausse de la productivité au xviiie siècle (prairies artificielles et légumineuses semées sur la jachère) ne peuvent être mis en œuvre dans l’Alentejo. C’est une conclusion bien décevante.

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On ne fera pas les mêmes reproches à la contribution de José-Miguel Lana-Berassain qui porte sur la Navarre du xixe siècle p. 229-254). Comme l’indique l’auteur, « the total productivity curve of the factors reflects the gap between the products and factors curves » (p. 241). Sur la base de ses calculs, José-Miguel Lana-Berassain peut distinguer trois phases. La première correspond aux années 1780-1820 au cours desquelles la tfp fait globalement du surplace. La seconde phase (1820-1860) est une phase de croissance marquée par deux courtes périodes de dépression qui correspondent aux guerres Carlistes et à la phase d’inflation du milieu des années 1850. La troisième phase (1860-1900) est une période d’expansion.

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L’auteur souligne que la méthodologie employée ne saurait, en soit, expliquer la croissance de l’agriculture espagnole. Il est donc nécessaire d’envisager d’autres indicateurs (p. 243). Sur la base d’indices tirés de quatre enquêtes à visées fiscales (1800, 1802-1806, 1882-1890 et 1903-1906), il tente d’identifier les déterminants de la croissance de long terme de l’agriculture navarraise qui peut être estimé à environ 0,9 % par an sur un siècle. Après avoir pris de nombreuses précautions méthodologiques l’auteur peut avancer quelques chiffres solides. La contribution des facteurs expliquent environ les deux tiers de cette croissance, la tfp le tiers restant (p. 243-247).

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La contribution de Giovanni Federico (p. 285-307), vise elle aussi à réévaluer les performances de l’agriculture d’un pays du sud de l’Europe : l’Italie de 1860 à 1938. Selon d’anciennes estimations, entre 1860 et le milieu des années 1890, la ration calorique totale quotidienne des italiens aurait baissé de 3000 calories à moins de 2300. Cette descente aux enfers serait due à la chute de la production du blé. À partir d’un modèle de courbes d’offre et de demande globale par type de production (céréales, bétail, olive, etc.) l’auteur peut présenter une courbe du produit brut agricole qui permet d’expliquer pourquoi les italiens ne sont pas morts de faim entre 1860 et 1895. Dans la suite de sa contribution, Giovanni Federico s’attache à démontrer que la croissance de l’agriculture italienne entre 1860 et 1913 est plus intensive qu’extensive contrairement à ce que l’on avance parfois. La véritable surprise de cette étude réside dans l’analyse des performances différentielles du nord et du sud de la péninsule au xixe siècle. Selon Giovanni Federico le niveau de tfp du nord est inférieur à celui du sud en 1891. À partir de cette date, l’agriculture du nord décolle véritablement avant de s’envoler après la première guerre mondiale. L’auteur peut souligner en conclusion que, d’une part, la croissance de la tfp provient de l’adoption d’innovation adaptées à l’environnement italien et que, d’autre part, l’intégration aux marchés a rendu possible cette croissance. Ces résultats sont intimement liés à la mise en œuvre d’une méthodologie qui vise à mesurer les progrès de la tfp. Giovanni Federico magnifie le rôle de cet indice. Il indique que la productivité ne peut être mesurée avec précision qu’à condition de prendre en compte tous les facteurs et en même temps la tfp (p. 292-293). Cette prise de position méthodologique l’amène à disqualifier les mesures plus traditionnelles de la productivité du travail ou de la productivité du sol.

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La contribution de Carol S. Lenoard qui porte sur la Russie tsariste entre 1861 et 1912 nous transporte dans un dernier espace périphérique. Ce travail, comme les deux précédents, permet de réévaluer à la lumière de la tfp les performances d’une agriculture qui n’a pas toujours bonne presse. L’auteur se heurte pour la période antérieure aux années 1880 à l’absence de données fiables et à la fragilité des sources. Elle doit aussi tenir compte de la pluralité des modes de mise en valeur du sol, puisque l’abolition du servage n’a supprimé ni la grande exploitation domaniale, ni le pouvoir des communautés villageoises. Après avoir exposé les avantages de la tfp comme indice de performances globales, l’auteur expose la méthode de calcul (p. 261-262). Il s’agit donc de mesurer l’évolution des productions et des facteurs de production. Les taux d’évolution des différents produits illustrent les progrès du blé, de l’orge et des pommes de terre et suggèrent que l’élevage se serait heurté à des difficultés (p. 270). La part des différents facteurs dans la combinaison productive connaît des évolutions particulièrement significatives : la part du travail baisse drastiquement alors que celle de la terre augmente. Quant au capital, si sa part n’augmente pas en valeur relative, sa croissance est indéniable.

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Dans un tableau (p. 278), Carol S. Lenoard indique le taux d’évolution de la tfp par décennie (voir équation p. 262). Après avoir reculé durant les années 1860, la tfp croît très rapidement, en particulier au cours de la période 1890-1900. Durant deux décennies, la valeur des facteurs croît substantiellement moins vite que celle des produits. Dans le même temps la productivité du travail augmente. Ces tendances s’inscrivent selon l’auteur dans l’industrialisation de la Russie qui connaît un décollage phénoménal à la fin des années 1890. En définitive, à la fin de l’ère tsariste, l’agriculture ne constitue pas un goulot d’étranglement pour la croissance économique du pays.

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La contribution de Merijn Knibbe (p. 83-116), clos ce long périple à travers les siècles et l’espace. Avec elle nous revenons au cœur et à l’origine du modèle de croissance agricole européen. Elle entend, grâce au calcul de l’évolution de la tfp dans six sous-régions, évaluer, discuter et, dans une certaine mesure, expliquer les évolutions intra-régionales de la productivité de l’agriculture Frisonne entre 1700 et 1850. Confronté, comme tous les modernistes à l’impossibilité de déterminer directement la tfp, l’auteur adopte la méthode fondée sur l’égalité entre la valeur ajoutée et la somme des revenus des facteurs (plus l’impôt). Il lui faut donc déterminer l’évolution du prix des facteurs, celle des quantités de facteur utilisées et, enfin, celle des revenus. M. Knibbe ne scelle aucune des difficultés auxquelles se heurtent l’historien dans cet exercice difficile de reconstitution d’un système de production et de prix. Durant la plus grande partie de sa contribution, il détaille et justifie avec d’infinies précautions les modalités de calcul qu’il a retenu, ce qui lui permet d’exposer avec beaucoup de détail, la diversité des systèmes agraires sous-régionaux.

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Trois conclusions se dégagent au terme de l’étude. Les deux premières sont relatives au différentiel de tfp entre les régions côtières riches (clay arable et clay pasture) et l’inland pauvre, voire très pauvre. Si ce différentiel est constant, il semble s’affaiblir durant la période étudiée. La splendeur relative de la zone côtière est due à la qualité des prairies et des pâtures qui permettent un doublement des rendements laitiers des vaches frisonnes sur trois siècles. La troisième conclusion est la plus intéressante et la plus inattendue. Elle concerne le rythme d’évolution de la tfp. Entre la fin du xviie siècle et les années 1720, la tfp de l’agriculture frisonne augmente considérablement, mais au-delà de 1750 la tfp fait du surplace. Merijn Knibbe peut conclure que, dès le milieu du xviiie siècle, la Frise n’est plus une région pilote en matière agricole. On s’étonnera toutefois de cette dernière remarque puisque, si les rendements céréaliers n’augmentent pas, les rendements laitiers progressent encore substantiellement entre 1750 et 1850, grâce, en particulier, à la reconstitution du cheptel frison à partir de souche danoises après les épizooties du milieu du xviiie siècle. En définitive, l’analyse en termes de tfp masque partiellement les progrès réels de l’agriculture provincial.

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Les contraintes de ce type d’exercice sont insurpassables. On ne saurait, à partir d’un recueil d’articles, couvrir tout l’espace européen sur la très longue période. On se contentera de regretter l’absence de l’espace français dans ses limites actuelles et la très faible représentation de l’historiographie consacrée à la France dans les bibliographies fournies par les différents contributeurs (si ce n’est la référence maintes fois réitérée aux travaux de P. T. Hoffman et, dans une moindre mesure, à ceux de G. Grantham). Il convient de souligner pour finir que l’une des qualités essentielles de cet ouvrage, est de nous offrir un superbe panorama des historiographies étrangères et des questions de méthodes qui les traversent.

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Laurent Herment

Nadine Vivier, (dir.), The State and Rural Societies : Policy and Education in Europe, 1750-2000, Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe, 4 », 2008, 278 p.

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L’ouvrage dirigé par Nadine Vivier rassemble les contributions à un colloque organisé en 2006 au Mans (France) dans le cadre de l’Action cost A35 « Progressore » (Programme pour l’étude des sociétés rurales européennes). Il est le sixième de la collection « Rural History in Europe ». Il se propose de reprendre l’historiographie traditionnelle du monde des campagnes et d’interroger le lien existant entre l’?tat et les sociétés rurales, habituellement considérées comme des espaces de traditions et de résistances face aux changements demandés, voire exigés, par les gouvernements en Europe du milieu du xviiie siècle au xxe siècle. Quatorze contributions composent ce volume, la première, introductive, riche et stimulante (Nadine Vivier et Socrates Petmezas), concerne l’État et les sociétés rurales. Il en est de même pour les autres articles qui se fondent sur une grille de questions, assez proches (politique, économie, société, formation) mais ayant trait à différents ?tats européens : ainsi, quatre se rapportent à la France (Lars Behrisch, Nadine Vivier, Noelle Plack, Michel Boulet), un respectivement à l’Angleterre (Paul Brassley), à la Belgique (Leen Van Molle), à la Prusse (Jonathan Harwood), au duché de Brunswick (Andreas Kulhawy), à la Suède (Anders Nilsson et Lars Pettersson), à la Hongrie (György Kurucz), à l’Italie (Rossano Pazzagli), au Portugal et à l’Espagne (Ernesto Clar) et un dernier consacré à l’Espagne (Juan Pan-Montojo).

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Qu’est-ce qui incitat les États à intervenir dans le monde rural ? Quelles furent les domaines qui passèrent pour les plus importants aux yeux des gouvernants ? Quel fut le résultat des interventions étatiques considérées entre 1750 et 2000, telles ont été les questions qui ont servi de fil rouge à tous les contributeurs de ce volume, lesquels mettent au jour les changements réalisés parfois au même moment (au xviiie siècle en France et en Allemagne), le plus souvent selon des critères et des rythmes propres aux contextes sociaux, politiques et culturels de l’Europe. Cette réflexion collective, brillamment conduite, permet de cerner les idéologies dominantes du milieu du xviiie siècle (physiocratie, caméralisme) aux xixe et xxe siècles (nationalisme, libéralisme, socialisme, marxisme, dictatures, démocraties) et rend compte de l’emploi de concepts majeurs (progrès, modernité) ayant soutenu la démarche des gouvernants dans la longue durée.

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Quelle a été la vocation de l’État en Europe à la fin de l’Ancien Régime et à l’époque contemporaine ? Malgré la diversité des situations, les différentes contributions permettent de faire ressortir des traits communs : d’abord, la volonté de garantir la stabilité politique et sociale, les gouvernants ayant cherché à préserver la société des changements et à protéger leurs territoires, d’où l’importance accordée par les élites du pouvoir à la fiscalité et au besoin en hommes pour les guerres. Les bouleversements historiques peuvent être dégagés à travers l’étude, d’une part, de la compétition internationale et, d’autre part, de la nécessité pour l’État d’assurer le bien-être à tous ses citoyens, une conception qui s’est imposée selon des modalités et une chronologie différentes d’une région à l’autre de l’Europe. Aussi le champ économique (fiscalité, droit de propriété, crédit rural, régulation des marchés) et celui de l’organisation sociale (intérêts de nature morale, politique démographique, formation et encadrement des populations rurales) aident-ils à éclairer les liens complexes et intéressés entretenus par l’État et le monde des campagnes, le passage d’une politique commerciale à une politique de développement alimentée par la compétition économique mondiale (Jonathan Harwood). De l’intention politique à la mise en acte dans les territoires, il existe un écart évident qu’il est nécessaire de cerner, chaque gouvernement ayant en effet pu être amené à renforcer la position étatique grâce au soutien que leur ont apporté les élites politiques et sociales des campagnes, des forces qui ne manquèrent pas de manifester d’éventuelles résistances face aux choix dictés par les gouvernants.

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L’ouvrage a ainsi privilégié trois types de lecture : le premier est le besoin en nourriture des populations et la nécessité ressentie par les élites dirigeantes de moderniser l’agriculture, afin d’augmenter la richesse des fermiers, des populations rurales et de l’ensemble du pays. Le deuxième, qui se déroule au xixe siècle, met à jour la tentative par les gouvernants de civiliser les populations des campagnes ; enfin, le troisième se rapporte aux gouvernants eux-mêmes qui aspirent à assurer une aide aux campagnes. Malgré les différences chronologiques, culturelles, politiques et économiques relevées en Europe au cours de cette période, chaque État éprouva le besoin d’augmenter ses recettes fiscales et de mobiliser des ressources à la fois humaines et naturelles, afin de rivaliser avec ses voisins, les époques moderne et contemporaine ayant été marquées par une forte compétition inter-étatique. Dès lors, la réalisation d’une politique, à la fois ambitieuse, soucieuse de surpasser ses voisins-concurrents, et durable, auprès de ses propres populations, nécessita l’établissement d’une organisation fiscale plus étendue et une stratégie destinée à motiver les citoyens (leur assurer une meilleure formation, les discipliner). Afin de parvenir à de telles réformes, la politique des gouvernants s’appuya sur les élites locales, les notables, les groupes sociaux prééminents qui devinrent de précieux médiateurs entre les États et le monde rural, et à qui fut dévolue une grande autorité locale.

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Au xviiie siècle, la modernisation de l’agriculture passa par des programmes de réformes, des théories économiques ayant été mises en place par les caméralistes dans les États germaniques, les physiocrates en France et en Italie, les Illustrados en Espagne, Adam Smith en Angleterre : il fallait en effet que la production agricole fût performante. Aussi bien les idées caméralistes que celles des physiocrates traduisirent la conviction commune que la croissance économique dépendît des résultats agricoles, lesquels servaient les activités industrielles et commerciales tout comme la prospérité de la population (Lars Behrisch). L’Europe éclairée fut gagnée par ces idées au point que certains théoriciens et économistes furent intégrés dans les gouvernements, à l’instar de Turgot en France, de Campomanes et Jovellanos en Espagne, de Pompeo Neri dans le Grand-duché de Toscane. Avec un tel esprit réformiste, le soutien des États s’avéra primordial, et la volonté de rentabiliser l’agriculture s’intégra dans une forte compétition interétatique au xixe siècle en France (Nadine Vivier, Lars Behrisch, Noelle Plack, Michel Boulet), en Allemagne (Lars Behrisch, Andreas Kulhawy, Jonathan Harwood) et en Angleterre (Paul Brassley).

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L’idée de progrès fit partie de cet univers mental, hérité du siècle des Lumières, censé améliorer la vie des individus, l’agriculture s’insérant dans cette notion-clef. À l’origine, il s’agissait d’augmenter la production et la productivité agricoles, la main-d’œuvre étant abondante dans de nombreux pays, et de nourrir toute la population. L’augmentation de la production impliqua, dans la première moitié du xixe siècle, un travail accru de la terre, d’où le besoin d’une abondante main-d’œuvre, indispensable également pour les industries et les villes. C’est ainsi que les migrations vers les centres urbains, favorisées en Angleterre, combattues et freinées en France de 1750 aux années 1940 au nom de la paix sociale et par crainte des révoltes – la seule exception étant la migration encouragée au cours du Second Empire –, ne purent pas être évitées. La productivité du travail devint peu à peu, naturellement, un intérêt propre à chaque État européen qui devait affronter des réalités sociales et économiques particulières. Il s’agissait, alors, de favoriser une politique d’autosuffisance, jugée importante au milieu du xviiie siècle – marqué par les guerres et les disettes –, poursuivie jusque dans les années 1870, notamment lors de la famine de 1846-1847. Puis, entre les années 1880 et 1950, les États se mirent à promouvoir une production autosuffisante, une agriculture spécialisée, ainsi que des marchés supposés rendre performants l’économie et les profits par l’ouverture au commerce international. L’autosuffisance fut perçue à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle comme l’expression d’un pouvoir national (fascisme, nazisme).

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Le terme de modernisation remplaça au xxe siècle celui de progrès qui avait dominé entre 1750 et 1870. Après la Première Guerre mondiale, la reconstruction et la crise des années 1930, les interventions étatiques se firent massives, l’objectif ayant été celui de moderniser les structures du marché, d’aider les fermiers et de renforcer la législation sur la production. Après la Seconde Guerre mondiale, l’idée de modernisation fut présente et les interventions de l’État mieux acceptées. De nos jours, la maximisation de la production a donné naissance à des objectifs nouveaux comme la multifonctionnalité des campagnes, respectueuses d’un développement durable qui exprime désormais la nouvelle conception de la modernité.

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Il convenait ensuite de civiliser les populations rurales et d’assurer une aide qui prit, par exemple, une dimension politique en Prusse (Jonathan Harwood). Aussi la modernisation de la culture et la civilisation des populations rurales constituent-elles les deux faces d’une même politique qui est soit complémentaire, soit antinomique. Il était nécessaire de changer le comportement habituel des paysans au travail, tenu pour être routinier et l’expression de l’ignorance, quoique les vertus paysannes fissent aussi l’objet d’éloges (simplicité, foi, religiosité), certains membres des gouvernements de l’époque contemporaine ayant été convaincus qu’il fallait associer le progrès économique et les anciens usages ruraux. La diminution démographique relative des campagnes incita les États à effectuer plus d’efforts en France, en Allemagne ou en Belgique, des efforts destinés à freiner l’exode rural en soutenant la formation des populations rurales, la politique de santé. Mais, face à la crainte de révoltes, les États ont aussi cherché à aider le monde rural, comme le prouvent la création des chambres de l’agriculture et leurs initiatives en Prusse au xixe siècle (Jonathan Harwood) ou les régimes dictatoriaux en Espagne et au Portugal (Ernesto Clar). À ces aspects s’ajoutent également le processus décisionnel et la justification des interventions prises par les États, par exemple en France et en Belgique, face à la menace des mouvements sociaux dans les années 1880 (Leen Van Molle), la puissance des propriétaires terriens et celle des corps intermédiaires, notamment en France, en Espagne et en Prusse (sociétés agricoles, unions des fermiers, conseils municipaux, conseils départementaux, syndicats, coopératives, banques telles que la Leihhaus dans le duché de Brunswick entre 1830 et 1840), le domaine législatif, en particulier le Code rural en France du xviiie au xxe siècle, qui devait être flexible, en mesure de ne pas défavoriser l’un ou l’autre groupe en présence, l’État français jouant ainsi un rôle délicat entre les intérêts de l’individualisme agraire et ceux collectifs de la communauté rurale.

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Présentant un riche échantillon d’études ayant trait à neuf espaces européens différents sur le rapport entre l’État et les sociétés rurales, l’ouvrage dirigé par Nadine Vivier s’avère essentiel : il contribue en effet à réfléchir sur le rôle assumé par l’État dans le monde rural, à saisir les décisions qui ont déterminé telle ou telle mesure politique et sociale du milieu du xviiie au xxe siècle en Europe, et à dégager des traits communs à l’espace européen. Aussi multiples que puissent avoir été les démarches poursuivies par les gouvernants, l’intervention étatique témoigne de changements profonds que les campagnes ont dû subir dès le siècle des Lumières, des rapports de force existant entre le pouvoir, les notables locaux, les propriétaires terriens et les travailleurs de la terre ; elle rend compte d’une certaine faiblesse, car l’État, loin d’exercer une pression totale sur les populations des campagnes, a été amené à considérer les différents groupes sociaux qui composaient le monde rural et à négocier avec eux par crainte à la fois de léser les intérêts des dominants locaux et de faire naître des révoltes sociales.

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Lucien Faggion

Claudine Wolikow et Serge Wolikow, Champagne ! Histoire inattendue, Paris, Les éditions de l’Atelier, 2012, 287 p., 39 €

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Comme le rappellent les auteurs dans l’introduction, « les histoires édifiantes du champagne ne manquent pas ». Ce n’est évidemment pas le cas de cet ouvrage qui, au-delà d’une solide synthèse sur l’histoire du célèbre vin effervescent né au début du xviiie siècle, propose une vision globale du système viticole actuel, témoignant d’une connaissance intime du vignoble et de ses acteurs. La révolte de 1911 et ses conséquences sur la délimitation est placée comme point nodal de l’ouvrage, conséquence du rapport de force très dur entre négociants et vignerons mis en place au xixe siècle, et point de départ de la fameuse interprofession qui structure le vignoble à partir des années 1930. À vrai dire, cette partie de l’ouvrage n’est pas entièrement neuve, ayant déjà été publiée par les mêmes auteurs dans un ouvrage collectif accompagnant l’exposition champenoise sur le vignoble et la révolte de 1911 (Champagne ! De la vigne au vin, Paris, Hazan, 2011, 191 p.).

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Dans une première partie, les auteurs reviennent sur la naissance et le premier essor du vin de Champagne mousseux. Après avoir retracé les origines du vin pétillant, ils montrent comment les acteurs de l’économie viticole ont progressivement maîtrisé le processus de production de ce vin capricieux dans le courant du xviiie siècle. S’il ne s’agit que d’une mise en perspective, l’ouvrage étant centré sur les xixe et xxe siècles, les repères fournis sont solides.

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Les chapitres suivants s’attachent à retracer la mise en place de rapports de force de plus en plus durs au sein du système de production des vins. D’un côté, les vignerons subissent une dégradation importante de leur position dans le système viticole. À partir des années 1880-1890, les vins rouges assez sommaires qui étaient la ressource majeure d’un grand nombre de vignerons refluent irrémédiablement dans la Marne, mais aussi dans l’Aube et la Haute-Marne, département qui disparaît alors de l’espace viticole champenois. Or, un quart des habitants du département de la Marne vivaient en partie ou en totalité de la viticulture dans les années 1860, sur des exploitations minuscules. En 1896, on y comptait 5 propriétaires de plus de 20 ha, sur un total de 25 000. Mais les vignerons gardaient le contrôle du foncier, assurant la fourniture des maisons de champagne en raisins.

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De l’autre côté en effet, les maisons de négoce qui, de la commercialisation ont remonté la filière pour monopoliser la production des vins en bouteilles, connaissaient une prospérité exceptionnelle. Certes, les ventes à une clientèle aisée de plus en plus nombreuse en Europe et en Amérique étaient pour beaucoup dans cette réussite. Mais les négociants étaient aussi de véritables industriels, intégrant les innovations (muselet pour le bouchage en 1844 ; machines à boucher, à rincer…), creusant des caves leur permettant de stocker les vins durant leurs années d’élaboration, mettant en œuvre de grands ateliers de production. Les effectifs des plus grandes maisons en faisaient des industriels importants. En 1880, Moët & Chandon employait 1 150 personnes, dont plus de 300 ouvriers et 800 vignerons dispersés dans le vignoble. La même maison ne comptait que 50 ouvriers dans les années 1820. Les autres maisons étaient d’une taille moindre, mais l’unité des négociants était suffisante pour susciter un syndicat dès 1882, avant leur légalisation. La crise commerciale des années 1880-1910 poussa les négociants à se replier sur le marché français, et à mettre en place des politiques de communication plus agressives (patronage d’événements, expositions, visites, réclame…).

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La seconde partie est centrée sur la grande révolte de 1911. Cette crise viticole et sociale intervint dans un vignoble sous forte pression depuis trente ans. Il y a eu d’abord les crises sanitaires : mildiou (1882), phylloxéra (1887 dans l’Aube, 1890 dans la Marne). Touché tardivement, le vignoble de Champagne a pu mettre assez rapidement en place les moyens curatifs (replantation sur porte-greffes), mais au prix d’une dépendance accrue des vignerons vis-à-vis du négoce, débouchant sur les premières contestations radicales, appelant, au-delà des mots d’ordre politiques socialistes, à une production de bouteilles par le biais de coopératives vigneronnes. Cependant, la puissante Association Viticole Champenoise (avc) fondée en 1898 dans la Marne, largement contrôlée par le négoce, faisait l’objet d’un véritable consensus, œuvrant pour la replantation. Dans l’Aube, où la lutte a été plus dispersée, le vignoble est passé de 20 000 ha en 1890 à 6 500 ha en 1912. Les nouvelles techniques viticoles liées à la replantation en ligne ont mis fin à l’ancien système viticole multi-séculaire.

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Il y a eu ensuite la crise des approvisionnements. Même si les ventes stagnaient autour de 30 à 40 millions de bouteilles par an, il a fallu continuer à produire à partir d’un vignoble réduit. Dès lors, les vignerons marnais ont commencé à se mobiliser contre « la fraude » consistant à acheter des raisins dans l’Aube, ce qui, au passage, n’était pas une pratique nouvelle. Très rapidement, le conflit a débouché sur un affrontement entre syndicats de vignerons marnais et aubois, renforcés par les élus des deux départements : le radical Léon Bourgeois pour la Marne, contre le socialiste Gaston Cheq dans l’Aube. En 1908, les Marnais triomphent avec une première délimitation de la Champagne viticole excluant l’Aube et la Haute-Marne (mais intégrant l’Aisne…). Les récoltes de 1909 et 1910 n’étant pas bonnes, les maisons ont continué de se ravitailler dans l’Aube, d’où l’explosion de 1911. Les Marnais ont alors obtenu confirmation de la délimitation, provoquant la colère des Aubois (20 000 manifestants à Troyes les 8-9 avril 1911). En réaction, les Marnais détruisirent plusieurs maisons suspectes des environs d’Épernay. Finalement, un décret du 7 juin 1911 créa une « Champagne 2e zone » incluant l’Aube. Un long processus de délimitation suivit alors, aboutissant en 1927 sur l’intégration de l’Aube dans la zone d’appellation, permettant le classement de 407 communes en 1938 : 272 dans la Marne, 70 dans l’Aube, 58 dans l’Aisne, 5 en Seine-et-Marne et 2 en Haute-Marne. Mais la conjoncture n’était pas meilleure. Alors que les négociants déployaient de grands efforts pour maintenir leurs ventes, des groupes de vignerons mettaient en place les premières coopératives de production, donnant naissance au champagne de vigneron (1 300 récoltants pour 2 millions de bouteilles en 1939).

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Finalement, la difficulté à vendre le champagne dans les années 1930 déboucha sur un apaisement des relations entre vignerons et négociants, concrétisant l’interprofession ébauchée sur le plan technique depuis 1898 avec l’avc. En 1935, la « commission de Châlons » a été installée pour mettre en application les normes de production définies par le nouveau Comité National des Appellation d’Origine : limitation des rendements, réglementation de la taille et du pressurage, et même fixation paritaire du prix des raisins avant l’ouverture des vendanges. Les vignerons, regroupés dans le puissant Syndicat Général des Vignerons (sgv) y siégeaient à parité avec les négociants. C’est sur ce terreau qu’a été implanté le Comité Interprofessionnel des Vins de Champagne (civc) en 1941, à l’initiative de Vichy. Chargé d’organiser les approvisionnements du Reich et de gérer la pénurie dans le vignoble, le civc a prolongé l’interprofession en gestation avant la guerre, ce qui a sans doute permis son maintien provisoire. Il faudra lire avec attention le rappel des débats sur le rôle pendant la guerre d’Otto Klaebisch, et l’engagement des grandes figures du syndicalisme vigneron et négociant dans la résistance.

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La troisième partie s’attache à analyser l’étonnante croissance des années 1950-2010, tout en insistant sur les nouveaux rapports de force en train de s’ébaucher, faisant suite au relatif équilibre représenté par l’interprofession. Les chiffres trahissent un vignoble métamorphosé. Les ventes ont surpris tous les acteurs du vignoble : 50 millions de bouteilles en 1961, 116 millions en 1971, plus de 300 millions dans les années 2000. Les producteurs de champagne sont passés de 1 600 en 1955 à 4 500 en 1975, soutenus par des coopératives (de 28 en 1939 à 140 en 1965). Ainsi, les vignerons ont réalisé 31 % des expéditions en 1977, soit directement, soit par l’intermédiaire des coopératives ! Naturellement, les plantations ont suivi, faisant passer le vignoble de 10 000 ha en 1950 à 33 574 en 2011. Les vins sont devenus un produit à haut niveau technologique : cuves thermorégulées, chaînes de tirage automatiques, nouveaux pressoirs, outils de manipulation et de contrôle informatisés. Malgré d’inévitables tensions, l’interprofession a fait preuve d’une grande efficacité dans la coordination des acteurs du vignoble, dont l’ouvrage fait une présentation vivante grâce à de nombreux entretiens avec « ceux qui font le champagne ».

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Faisant suite à une politique salariale très généreuse, les licenciements boursiers de 1993, d’ailleurs rejetés par les magistrats, ont marqué sans doute le retour à une période de confrontation plus dure entre vignerons, personnels des maisons et négociants. Le chapitre conclusif, très neuf, fournit une analyse originale et sans fard de la situation du vignoble. Tout d’abord, les coopératives ont troublé le jeu en devenant des acteurs importants du marché des vins. De structures de pressurage, beaucoup d’entre elles sont devenues de grands établissements de production, dotés de marques (Nicolas Feuillatte, Jacquart…). Elles constituent de plus en plus, pour les vignerons, une alternative à la vente des raisins au négoce, contraint de modifier ses stratégies d’approvisionnement. La question de la révision de l’aire d’appellation s’est alors imposée comme une évidence, pour faire face à l’insolente prospérité des ventes. Le sgv a accepté cette procédure, mais de manière très prudente. En 2010, la commission de l’inao a proposé d’intégrer 43 nouvelles communes dans la zone de production. Mais une offensive de la Commission européenne est venue entre temps, en 2008, s’attaquer au droit de plantation, en proposant sa libéralisation absolue, laissant tout pouvoir de régulation à la seule magie du marché et non plus aux acteurs du vignoble. Nous savons depuis que ce projet a été abandonné – pour l’instant – en 2013 au profit du maintien d’un système d’autorisation.

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Nous ne pouvons que recommander la lecture de ce livre, certes très dense mais très accessible car d’un savoir maîtrisé, et par ailleurs très richement illustré. Le propos est parfois engagé – en faveur des luttes syndicales et politiques –, mais l’argumentation emporte l’adhésion. Il aurait pu être plus équilibré, car il fait une grande part aux débats sur la délimitation, laissant parfois à l’écart les dynamiques techniques, et entretenant trop le négoce dans une position d’ombre menaçante, alors qu’il a été lui-même traversé, pendant longtemps, par des tendances diverses. Mais ce négoce ayant été largement privilégié jusqu’à ce jour, dans des histoires d’ailleurs fort attendues, on ne peut guère en tenir rigueur à Serge et Claudine Wolikow.

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Benoît Musset

Pierre Vermenouze et Pierre Vermenouze, (dir.), Laurent-Louis Laparra, Correspondance et journal d’un étudiant en médecine cantalien à l’âge romantique, textes présentés et annotés par, Société des lettres, sciences et arts « La Haute-Auvergne », coll. « Sources », 2012

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Ce livre est né d’une trouvaille. En 1942, l’un des deux éditeurs, le Dr Pierre Vermenouze, découvre dans un grenier toute une liasse de papiers de famille qu’il classe, annote et oublie… 70 ans plus tard, avec l’aide de son neveu homonyme, il publie cette correspondance étalée principalement sur une petite dizaine d’années (en gros 1815-1825), l’essentiel concernant les cinq années où Laurent-Louis Laparra poursuivait ses études de médecine à Paris (1818-1820), puis à Montpellier (1820-1823). S’y ajoute un journal tenu durant un mois, en octobre 1823, lors du retour de Laparra dans son Cantal natal où il va s’installer comme médecin aux côtés de son grand-père « chirurgien à Marmanhac ».

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Comme l’indique dans son avant-propos Édouard Bouyé, cet ensemble documentaire publié dans une collection bien nommée « Sources » : « histoire sociale, histoire de la médecine, histoire culturelle, histoire du Cantal : chacun pourra y faire son miel ». L’ouvrage est complété par quelques éléments biographiques concernant Laparra (les textes publiés s’arrêtant en gros au moment de son retour au pays), sa famille, son fils, sa généalogie et un index des noms de lieux et de personnes dont on regrette qu’il n’ait pas fait une place aux matières – ce qui aurait rendu service aux historiens désireux de rassembler sur des thèmes plus collatéraux des éléments d’information (par exemple sur les déplacements et les transports, sur le service postal, sur la vie rurale, etc.).

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Laurent-Louis Laparra est né en 1800 dans une famille installée à une douzaine de kilomètres au nord d’Aurillac. Son père (comme son grand-père) est médecin. Ce dernier aura 12 enfants nés en 1800, 1802, 1803, 1805, 1806, 1808, 1810, 1811, 1813, 1816, 1818 et 1821 – ce qui laisse imaginer les occupations principales de la mère. Laurent-Louis apprendra la naissance du dernier au détour d’une lettre du père à son fils, où l’événement est signalé sans plus de formalités entre des histoires de conseil de révision et de remplaçant : « Ta mère est accouchée depuis hier d’un petit François Théodore ». Laurent-Louis est l’aîné, et, à ce titre, voit placer en lui tous les espoirs de ses parents. C’est pour lui qu’on consentira aux sacrifices que représentent des études à Paris. La stratégie familiale est claire et répétée plus d’une fois par le père à son fils, qui durant ses années de carabin donne bien du souci à ses parents, accumulant les dettes et se consacrant davantage aux jeux, aux amis et aux filles qu’à l’étude de la médecine : « Rappelle-toi que tu es l’aîné de huit frères et que nous ne pourrons pas faire la dixième partie pour les autres de ce que nous faisons pour toi » ; « Pense à bien travailler, à te rendre digne des sacrifices que nous faisons pour toi. Tu dois les estimer d’autant plus que nous serons dans l’impossibilité d’en faire autant pour les autres ». En misant sur l’aîné, le père semble, tout au long de cette correspondance, s’être trompé de cheval, tant Laurent-Louis – qui réussit tout de même à devenir bachelier en 1823 et à décrocher son diplôme de médecine en 1825 – parait occupé par d’autres loisirs… Il le reconnaîtra lui-même dans son journal d’octobre 1823 dans lequel il s’essaie à un petit exercice autobiographique : « Le 5 novembre [1818], à 4 heures du soir, Paris s’offrit à mes regards pour la première fois. Dieu, qu’il est grand ! Fut le premier cri qui m’échappa à cette vue […]. Je me couche ébloui de tout ce que j’ai vu. Le lendemain est encore pour moi plus éblouissant et je finis enfin par me plonger dans une léthargie qui devait durer deux ans… ». On sait peu de choses du séjour parisien de Laurent-Louis si ce n’est en creux par les rodomontades de toute sa famille qui se ligue pour le ramener dans le droit chemin (lettres du père, de la mère, du grand-père, du cousin, du grand-oncle qui l’exhortent à se reprendre, sans beaucoup d’effet semble-t-il) et par deux lettres plus tardives d’un autre étudiant, compère de dissipation de Laurent-Louis. La parentèle se désole, le père s’endette, et finit au bout de deux ans par le rappeler pour l’envoyer à Montpellier, ville plus sage et sans doute moins tentatrice…

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On ne dispose pas des lettres que Laurent-Louis adresse à sa famille. Elles ne nous apprendraient sans doute pas grand-chose si ce n’est les stratégies du jeune homme pour justifier de dépenses qu’il ne peut assumer. Ce sont les courriers qu’il a reçus qui seuls ont été conservés, courriers où se répètent avec une certaine monotonie les remontrances paternelles et ses admonestations : « On peut dîner à Paris à moins de 1 f, déjeuner à moins de 10 par mois et se loger à moins de 14. Il y en a qui travaillent et qui méritent plus que toi, qui passent avec bien moins et se privent de vin. Il est extraordinaire et même indécent que la dépense du vin que tu portes en compte dépasse celle de tout mon ménage ».

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Le fossé entre Paris et la province a l’air abyssal, mais les liens entre les deux mondes sont cependant nombreux. Le père a ses oreilles dans la capitale, des « pays » qui l’informent des frasques du fils (« Qui me l’a dit ? C’est une personne à qui les chaudronniers du pays l’avaient rapporté »). De même, le père ne cesse de demander au fils de saluer untel ou untel. On profite du reste des allers et retours des amis ou de relations plus lointaines entre Paris et le Cantal pour acheminer le courrier, et même saucissons, fromages et tissus. On économise ainsi des frais postaux par l’établissement de filières amicales ou professionnelles qui obligent parfois à accélérer les réponses : « Je t’envoie, mon cher ami, une lettre que je viens de recevoir d’Aurillac et qui apparemment vient de ton père. Si tu veux faire réponse pour vendredi il faudra que tu m’apportes ta lettre jeudi, je la ferai parvenir à Benoit qui la remettra à ta famille ». Ces circuits parallèles montrent aussi la gêne d’une famille de très petits notables cantaliens qui cherchent par tous les moyens à contraindre la dépense. Les revenus provenant de l’exercice de la médecine par Laparra père ne sauraient en effet suffire à faire vivre la famille, encore très intriquée dans un monde rural où l’auto-production et même une petite activité agricole faisant l’objet de négoce est pratiquée. Laurent-Louis donne un coup de main au jardin lors d’un de ses peu nombreux retours au pays. Le père donne des nouvelles du bélier ou des récoltes passables du moment. L’oncle fait pour sa part du commerce avec l’Espagne où il vit la plupart du temps (un frère de Laurent-Louis ira du reste travailler avec lui et s’installera dans ce négoce lointain).

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Le tableau de famille que dresse cette correspondance est très balzacien, ce que n’a pas manqué de noter Édouard Bouyé dans son avant-propos titré « Laurent-Louis Laparra (1800-1855) du Père Goriot au Médecin de campagne ». En maints endroits on pourrait en effet se croire dans un des épisodes de la Comédie humaine. Lorsque Laurent-Louis découvre Paris et se laisse emporter par les sollicitations de la « grande ville » bien sûr, mais aussi quand il fait le voyage épique entre Montpellier et le Cantal à la fin de ses études ; lorsqu’il raconte son amour pour la belle Héléna – qu’il devra oublier (sans trop de drame semble-t-il) pour épouser un parti plus local et raisonnable trois ans plus tard ; lorsque sa sœur Rosalie va faire retraite dans un couvent où elle tombe malade, etc. La scène de la lecture de la lettre fait penser à un tableau de Greuze – on l’imagine fort bien : « La lecture de ta lettre, qui s’est faite au moment de nous mettre à table pour souper n’a fait qu’augmenter le cours des larmes… ». Ou : « Nous avons lu ta dernière lettre dimanche dernier, jour de Saint-Clair. Elle fut la partie du dîner la plus agréable pour la famille ».

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Ce morceau de vie provinciale confronté à une ville lointaine et finalement étrangère pourrait s’intituler le fils prodigue. Car Laurent-Louis, une fois de retour au bercail, deviendra à son tour et jusqu’à sa mort en 1855, un petit notable, maire de sa commune de 1830 à sa mort, avec juste une petite interruption en 1848. Il sera un soutien docile des régimes du moment, applaudissant autant semble-t-il à la révolution de 1830, à la République en 1848 qu’à l’Empire en 1852 : « Habitants de Marmanhac, aussi est-ce avec joie et du fond du cœur que vous allez joindre vos voix et la mienne pour pousser vers le ciel ce cri si plein de gloire dans le passé, de reconnaissance et de sécurité pour le présent, et de promesse de prospérité pour l’avenir, vive l’Empereur, vive Napoléon III ! ».

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Michel Lulek

Martine Bacqué, Baserritarrak. Vivre et travailler dans les campagnes basques au xixe siècle, Paris, Les Indes Savantes, 2012, 428 p., 35 €

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Huit années après sa soutenance, Martine Bacqué publie sa thèse sur les campagnes basques du xixe siècle (la thèse reste téléchargeable à l’adresse : http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2004/bacque_m/download). À cet espace et cette société sont associées les images du paysan basque attaché à sa « maison », et celles d’une productivité agricole des plus basses. Bref, un Pays Basque archétype de la France du retard. De fait, les études basques, en se focalisant sur l’altérité – de la langue en particulier – et la singularité d’un peuple qui s’enracinerait dans un passé immémorial, disqualifient toute prétention à écrire l’histoire. La communauté et la « maison » sont les garantes de cette pérennité puisqu’elles œuvrent au maintien inchangé des structures. Pourtant, par ailleurs, la force du métayage est connue en ces terres, sur de petites exploitations paysannes : l’incohérence est patente entre l’image de la stabilité que voudrait offrir la maison, et l’intensité des remaniements qu’impose le turn-over du métayage. Ainsi, dans la logique de la réflexion de l’école lyonnaise sur la place de la petite exploitation dans le fonctionnement des sociétés rurales, Martine Bacqué s’attache-t-elle à dépasser le cadre des structures définies par la propriété et les droits d’usage qu’elle donne sur les vacants, pour accéder à celui de l’exploitation. Le recours à la microanalyse est nécessaire, qui impose une restriction spatiale à la démarche : elle porte sur les deux communes d’Ascain, frontalière et proche de la côte, et d’Hélette plus retirée dans les collines.

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L’ouvrage s’organise alors en trois parties aux volumes très équilibrés. La première montre la pérennité de la petite exploitation rurale en croisant trois approches qui forment autant de chapitres. Une approche statistique conduite à différentes échelles spatiales, de l’ensemble du Pays Basque à celle des deux communes-échantillon, dessine à la fois la progression du nombre total d’exploitations dans la seconde moitié du xixe siècle, et des glissements complexes. À l’échelle communale, plus de 80 % des exploitations survivent au terme de deux générations, plus du quart augmentant même leurs superficies. Cela ne peut se faire qu’au détriment d’une autre catégorie : les micro-exploitations de moins de deux hectares. En revanche, les exploitations moyennes sont stables en nombre et superficie. Martine Bacqué couple ensuite une approche longitudinale à une approche transversale d’un lot d’exploitations même s’il est toujours délicat de déduire une histoire collective d’un ensemble d’histoires individuelles. L’auteur insiste sur le rôle de la mobilité des hommes. Le cas classique des cadets qui partent aux Amériques est connu. Martine Bacqué soulève aussi celui des hommes qui se font douanier ou marin ; les nombreux métayers bougent tous les ans ou presque. Elle insiste aussi sur la mobilité des terres, en apparence incompatible avec le système à maison : « le mouvement l’emporte sur la stabilité » tellement la petite exploitation est mouvante, autant que les hommes sont mobiles. L’économie paysanne est souple : elle articule au mieux autoconsommation et mise sur le marché, de bestiaux essentiellement, pour résister à la conjoncture. L’idéal d’autosuffisance, qui pilote le système de culture, n’empêche pas l’ouverture aux marchés en fonction des surplus de fourrage disponibles. La résistance passe aussi par un large recours au crédit, l’argent circulant d’abord au sein de la parenté par l’intermédiaire des dots et des soultes, et par la pluriactivité. L’investissement foncier n’est que rarement rentable ; il ne relève pas d’une logique capitaliste : on bascule sans cesse entre insertion et retrait du marché selon les circonstances.

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La seconde partie explore le champ des possibles des stratégies foncières, le Pays Basque étant loin de se limiter au domaine de la maison. C’est le modèle idéal, celui qui évite la dispersion des terres entre plusieurs héritiers, celui sur lequel se concentrent les écrits. Or, cet « idéal fixiste » ne se réalise qu’au mieux dans un cas sur deux, il ne rend donc que partiellement compte de la réalité d’une circulation des terres plus large et plus complexe. En s’appuyant sur un ensemble de cas concrets, Martine Bacqué illustre toute cette diversité. Pour résumer en une formule : tout est possible ! Ventes simulées, dots fictives, versements occultes, « tous les arrangements, même les plus illicites sont possibles ». Le système en apparence rigide s’adapte à la variété des situations familiales et des contextes économiques puisqu’une part croissance des terres passe par le marché. Ainsi, l’accès à la terre s’élargit-il sous l’effet de plusieurs facteurs. Le recul démographique et le désengagement foncier des notables apaisent la faim de terre ; les retours des Amériques et le commerce du bétail accroissent les capacités financières : la petite exploitation triomphe, surtout lorsque est pris en compte le métayage qui porte sur de petits biens.

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Enfin, la troisième partie de l’ouvrage illustre la diversité des stratégies productives. Les voies du changement agricole sont multiples ; à suivre la bibliographie, ce n’est pas dans la petite exploitation qu’il faudrait chercher la modernisation, obnubilée qu’elle est par le modèle de la grande exploitation céréalière. Pourtant, la petite exploitation n’est pas étrangère à la généralisation du maïs qui bouleverse profondément l’économie agricole, ni à celle des plantes fourragères. La machine à battre apparaît dès les années 1860 alors que l’élevage progresse et permet des bénéfices dont nous avons vu qu’ils sont un des moteurs de l’accès à la terre de la paysannerie. Cela ne doit pas masquer d’autres changements : les rendements céréaliers augmentent, les races s’améliorent, la coopération agricole prend de l’ampleur. Ce changement agricole n’est pas une révolution : l’accumulation de petits progrès techniques, l’adaptation des pratiques culturales, l’adoption progressive de nouveaux outils, l’orientation de plus en plus marquée vers l’élevage, tout cela, ensemble, est le changement. Ce changement se marque aussi par l’apparition de nouvelles formes de pluriactivité. Les activités industrielles et maritimes du Pays Basque déclinent, mais le tourisme et les migrations lointaines procurent de nouvelles ressources au monde rural. Cette pluriactivité, à la fois style de vie et impératif, se reconfigure autour de la permanence de la contrebande dont il est délicat, par nature, d’évaluer l’ampleur, et de ce fait les apports qu’elle procure. Pour sa période, Martine Bacqué montre l’organisation très hiérarchisée des contrebandiers, dont la figure apparaît alors très éloignée de celle que le mythe et le folklore mettent en avant. Maîtres contrebandiers, commanditaires, chefs de bande mobilisent des centaines de jeunes gens qui, précédés d’éclaireurs, se déplacent en bandes. Sous leur houlette, alcool et bétail espagnols envahissent le piémont français et procurent un revenu complémentaire à celui de la terre à bon nombre de familles rurales. Tout est bon pour gagner quelque argent, tout est nécessaire pour survivre.

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Martine Bacqué insiste en conclusion sur la résistance de la petite exploitation, résistance qui passe par de nombreuses adaptations, aussi bien à des facteurs internes à la famille qu’à des facteurs sociétaux. Dans une société restant profondément rurale en dépit des mutations, où la côte basque voit se développer le tourisme et où les élites se désintéressent de la terre, la petite exploitation, non seulement se maintient mais se renforce, faisant feu de toutes les opportunités.

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Éric Fabre

Laurent Le Gall, L’Électeur en campagne dans le Finistère. Une Seconde République de Bas-Bretons, Paris, Les Indes savantes, 2009, 878 p., 49 €

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Laurent Le Gall, actuellement maître de conférences à l’Université de Bretagne Occidentale (Brest) a publié, en 2009, l’essentiel d’une thèse consacrée aux élections de la Seconde République dans le département du Finistère. Il s’agit d’un travail d’une grande ampleur, présentant en dix chapitres et 800 pages de textes les contenus et les conclusions relatifs à l’exercice du suffrage par les quelques 180 000 inscrits sur les listes électorale, des élections législatives d’avril 1848 au plébiscite de décembre 1852 sur l’hérédité du mandat de l’empereur Napoléon III, dans un département marqué en son temps (la Révolution) par la chouannerie, puis par le légitimisme. L’auteur tente de déconstruire les mythes tenaces sur l’expérience du suffrage universel et de la démocratie politique dans les campagnes et les bocages du Finistère, par une analyse fine et particulièrement érudite des consultations, communales, cantonales, départementales, en donnant sens aux comportements électoraux mettant en scène des individus, des réseaux, des communautés, des fonctionnaires. Conscient du poids d’une historiographie considérable sur un sujet aussi « classique » que la politisation des campagnes entre 1848 et 1852, il tente d’apporter une touche personnelle dans une démarche et des analyses originales.

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Le plan de l’ouvrage et la méthode revendiquée par l’auteur permettent de cerner les ambitions et les paris de Laurent le Gall, d’en peser les apports et les limites. Qui chercherait une étude soit chronologique, soit spatiale (par communes, cantons, département), soit par type de scrutin, serait frustré. Entre 1848 (chap. 2) et 1852 (chap. 8), des études thématiques (le temps, la fabrique de l’élection, la résistance) contournent le calendrier électoral pour proposer des pistes générales d’interprétation. L’historien réfute les généralisations abusives sur les déterminismes du suffrage, en déconstruisant puis reconstruisant les jugements apportés par ses pairs sur la mentalité des paysans et des marins du Finistère, sur les fausses évidences d’élections qu’il est impossible d’enfermer dans un moule rassurant, mais biaisé. Il alterne des études de cas et des réflexions généralistes. Dans les premières (chap. 1 et 7), il confronte des communes aux votes contrastés de 1848 et 1852, en pesant les engagements des acteurs majeurs (maire, juge de paix, notaire, instituteur…) au regard des résultats pour mieux saisir des dynamiques et des spécificités d’une histoire locale qui lui paraît essentielle. Dans les secondes, il s’interroge sur les liens entre l’espace et le vote (la territorialisation), entre la participation et l’abstention, entre les engagements (les « rouges ») de certains et la réception par les autorités et l’administration. D’où une lecture qui peut déranger ou séduire, selon les compétences et les attentes des lecteurs potentiels. Le principal problème sera alors celui du raccordement d’études de cas monographiques, absolument passionnantes et continues, mais singulières, avec des analyses globales stimulantes, mais discontinues et déconnectées des précédentes.

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On peut souligner d’emblée les apports d’un travail érudit et intelligent. Une bibliographie de près de mille titres atteste des lectures considérables. Elle permet d’ancrer la thèse de Laurent Le Gall dans les courants historiographiques des élections et de la vie politique sous la Seconde République, de valider les distances prises par l’auteur vis-à-vis de stéréotypes tenaces sur le monde rural et les déterminismes pesant sur les comportements électoraux des Finistériens. L’ampleur du dépouillement des archives départementales, de quelques dépôts communaux et d’archives privées s’accompagne de l’utilisation de nombreuses maîtrises universitaires. De telles fondations légitiment l’intérêt du lecteur pour les hypothèses formulées par Laurent Le Gall au fil de sa démonstration. Nous n’en retiendrons que quelques exemples. L’ancrage dans le territoire électoral des communautés et des individus est fondamental. Il explique les variations des scrutins, conditionne la participation et l’abstention, défie les déterminismes généralistes, s’inscrit dans des luttes de pouvoir souvent anciennes entre des notables et leurs réseaux. 282 communes, des cantons plus ou moins homogènes sont ainsi impliqués dans les sept consultations de 1848 et dans les 47 élections de la Seconde République. Plutôt que de restituer la continuité des résultats et leurs mécanismes arithmétiques, l’auteur entend interroger les pratiques et les ressorts des votes. Des facteurs généraux pèsent sur les comportements, sans supprimer les particularismes communaux : le cléricalisme (rôle de l’évêque Mgr Graveran) et ses détracteurs ; la peur du « rouge » stigmatisé (Brestois, ouvrier et libertaire) ; le niveau de l’alphabétisation face à une « révolution de papier » ; la diffusion de la presse et des chansons (p. 156-166). Les élections s’inscrivent dans des périodes (travaux des champs), des espaces (le vote à la mairie ou à l’église), des incidents (invalidations, pressions, fraudes), une tutelle administrative et un contrôle social qui n’épuisent pas cependant des comportements sociaux et familiaux plus aléatoires. L’introduction du suffrage universel masculin modifie les exclusions sociales et politiques de la monarchie de Juillet, redistribue les cartes du pouvoir communal, libère des paroles et suscite des vocations. Il est toutefois délicat d’interpréter les votes en termes de « politisation », et de les généraliser sous des étiquettes commodes de républicanisme, voire de « légitimisme modéré » ou en voie de ralliement. Le rôle des comités électoraux est éphémère, tandis que les luttes entre des notables attachés à la conquête du pouvoir local (l’instituteur du Ponthou, le curé Thomas, le notaire Salaün, le noble Hersart de la Villemarqué, l’historien Souvestre) cristallisent les campagnes électorales, dressant parfois le hameau contre le bourg, les ruraux contre les citadins, les fabriques contre les notables, le comité de Chateaulin (républicain de gauche) contre le comité de Quimper (légitimiste clérical, p. 727). On comprend mieux au final la prudence des conclusions de Laurent Le Gall sur les options collectives du Finistère, l’absence de républicanisme rouge dans les campagnes, mais la résistance des « rouges » à Brest ; l’adhésion nuancée au bonapartisme en 1852, où 110 000 oui sur 140 000 inscrits (1 295 non !) donnent un niveau de participation comparable à celui des élections mythiques d’avril 1848, mais dans des conditions totalement contradictoires, où le vote unique sous contrôle administratif et notabiliaire a remplacé l’explosion des candidatures et des professions de foi du printemps quarante-huitard. Il resterait à interpréter les silences ou les retournements de certains électeurs. On retiendra la pertinence du discours sur la méthode d’interprétation des résultats électoraux et la complexité des luttes locales pour le pouvoir mettant aux prises des communautés et des individus réfractaires aux explications générales sur la politisation des campagnes et l’influence électorale des « messieurs » et des prêtres.

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Si le pari initial proposé par Laurent Le Gall (comprendre la Seconde République au bocage) semble souvent validé, quelques remarques peuvent être apportées, sur le fond et sur la démarche. L’hypercritique et la déconstruction peuvent engendrer un défaut de pédagogie : un simple rappel des différentes consultations, de leurs niveaux (communes, cantons, départements) et de leurs résultats aurait été nécessaire à notre sens, pour amorcer les caractères, même sommaires d’une géopolitique. Il aurait été possible d’approfondir les rôles respectifs des acteurs essentiels des élections et d’un personnel politique en gestation, au fil des scrutins municipaux par exemple, en termes de ruptures ou de continuité avec la monarchie de Juillet. Une typologie des incidents électoraux pourrait être conduite par une connaissance monographique des communes du Finistère. Nous pensons que des phénomènes générationnels peuvent relier la naissance d’une démocratie électorale pendant la Révolution française et le « sacre du citoyen » sous la Seconde République, mais ils ne sont guère pris en compte pour le Finistère. Les contextes particuliers des élections législatives de 1848 et 1849, le contenu des bulletins nuls lors des plébiscites de 1851 et 1852 mériteraient de plus amples développements. Les réflexions pertinentes sur les urnes (bourrées, brisées, emportées) auraient pu être étendues aux symboles républicains (les drapeaux, les arbres de la liberté). Ainsi, le travail original et scrupuleux de Laurent Le Gall ne dispense pas de la lecture des auteurs « classiques » ayant traité des phénomènes électoraux sous la Seconde République. Mais il permet de mieux situer le Finistère dans un ensemble considérable de monographies départementales de ce genre, et de restituer aux individus et aux communautés de basse Bretagne les comportements spécifiques générés par la révolution électorale et démocratique de la Seconde République.

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Serge Bianchi

Jean-Claude Farcy, Meurtre au bocage. L’Affaire Poirier (1871-1874). Les Coujartières, Tournebride, Le Tertre. Une enquête criminelle dans le Perche-Gouët au lendemain de la guerre de 1870, Chartres, Société archéologique d’Eure-et-Loir, 2012, 458 p., 40 €

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Ce copieux volume se laisse lire d’une traite tant l’auteur maîtrise à la perfection son sujet et le contexte dans lequel il s’intègre. D’un point de vue historien, la méthode est parfaite qui part du récit de tragiques faits divers pour les inscrire dans une approche plus générale qui permet de comprendre ce qui commande et explique l’événement circonstanciel. L’Affaire Poirier évoque en effet les crimes sordides commis par un modeste journalier-ouvrier de campagne, Louis-Sylvain Poirier, auteur de cinq meurtres à l’occasion de vols aux alentours de La Bazoche-Goüët, village percheron.

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La première partie de l’ouvrage nous présente le contexte géographique, social et culturel du Perche au lendemain de la guerre de 1870. Jean-Claude Farcy, historien reconnu de la Beauce et de l’Eure-et-Loir au xixe siècle, nous trace un portrait tout en nuances de cette région. Très différent de la Beauce, plus pauvre, le Perche est un pays bocager à l’habitat dispersé. Contrairement à une image abusivement répandue, ce n’est pas un pays fermé. Les plus modestes de ses habitants migrent l’été pour faire les moissons vers les parties plus riches du département. La contrée est-elle-même traversée par un flot permanent de migrants qui se dirigent vers la Beauce ou la capitale. Celle-ci envoie de nombreux nourrissons dans ces campagnes encore bien peuplées à la recherche de revenus d’appoints. La « débrouille » est souvent le lot des plus humbles comme ce sera le cas pour Poirier qui « bricole » entre le Perche, le Vendômois et la Beauce L’un des apports les plus intéressants de cette première approche est l’impact considérable qu’a eu la guerre de 1870 dans le Perche. Les armées y ont passé et repassé. L’occupant prussien a été brutal et la désorganisation du pays considérable, engendrant une vague d’insécurité et de délinquance mal circonscrite encore quelques années après la fin des combats. Les campagnes connaissent la peur et les rumeurs les plus sinistres circulent sur des bandes de brigands plus ou moins réelles.

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Les deuxième et troisième parties sont consacrées aux crimes de Poirier commis entre 1871 et 1874. Le récit de ces événements dramatiques relate la sauvagerie des agressions quand le voleur de numéraire qu’est Poirier se trouve surpris par les victimes sur le lieu de ses forfaits. Il massacre des familles n’épargnant ni les femmes ni les enfants. Au total ce sont cinq meurtres ignobles qui seront perpétrés. Ce type de criminalité instinctive pour ne pas dire bestiale parait avoir caractérisé les milieux ruraux à l’exemple de ceux de l’Indre où des affaires similaires de brutales tueries se sont déroulées à la même époque.

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S’ensuivent (ce sont les développements les plus longs) les descriptions des enquêtes menées par les gendarmes et les autorités judiciaires. Elles sont conduites avec beaucoup de sérieux comme en témoignent les plans des lieux des crimes confectionnés par les enquêteurs. Mais ces derniers se heurtent à la fragilité des témoignages, l’incapacité technique d’avancer des preuves objectives (ainsi sur les traces de sang), contrairement à nos jours. Les préjugés sociaux égarent les investigations : gens de passage, repris de justice sont soupçonnés sans que les démarches policières aboutissent à quoi que ce soit de plausible. Ce n’est qu’au dernier crime (accompli près de son domicile) qu’un habile raisonnement déductif des enquêteurs permet d’identifier avec certitude le criminel. Celui-ci, s’étant enfui, est alors traqué comme une bête fauve dans une battue puis arrêté avec la coopération sans faille des populations locales soucieuses de mettre fin au climat de peur qui régnait à La Bazoche-Gouët.

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La quatrième partie s’attache au jugement et à l’exécution du meurtrier. Retour est fait avec un portrait du tueur. S’il est un humble au passé peu reluisant ce n’est pas un marginal. Il n’a d’ailleurs pas été soupçonné après les deux premières tueries. Il fait partie de ce prolétariat rural qui vivote et a du mal à joindre les deux bouts. Ici la précarité est bien le lot quotidien. Elle peut conduire au vol. Le fonctionnement de la justice est précisément décrit avec pour étapes la reconstitution soigneuse des crimes et le procès. Pour ce dernier on notera, comme trait d’histoire des mentalités, l’absence totale d’évocation de circonstances atténuantes tant par l’accusation que par la défense. C’est une notion beaucoup plus prégnante de nos jours. Poirier qui a perdu au demeurant toute velléité de contestation est un « monstre », vérité d’évidence qui contient en elle-même l’explication de ses crimes. Le récit de l’exécution n’est pas sans rappeler le cérémonial d’Ancien Régime tel que l’a exprimé Pascal Bastien. Ce n’est pas tant la sévérité du châtiment qui réunit la foule que la sensation rassurante pour tous que justice a été rendue dans les formes et dans les règles, sentiment qui paraît au fond partagé par le condamné lui-même (il réclame la viande à laquelle il a droit pour son dernier repas !). Pour tous ces développements l’auteur mobilise un grand nombre de sources locales mais aussi parisiennes, la presse nationale jouant un rôle essentiel dans le diffusion de l’information contribuant ainsi, selon nous, à l’unification du corps social dans le rejet d’ un criminel infâme.

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Au total ce maître livre nous montre un fonctionnement de l’appareil répressif et judiciaire extrêmement sérieux et appliqué qui vise à rassurer les populations. Ici, un heureux hasard d’enquête l’a rendu efficace. Il est vrai que les classes dirigeantes ont horreur des dysfonctionnements qui laisseraient le peuple en désarroi, situation pouvant engendrer de possibles mouvements de paniques ou de vengeances incontrôlables. Reste le mystère de l’assassin. L’ouvrage nous laisse en effet sur une interrogation à laquelle il est très difficile de répondre pour l’historien. Quelle est la part du ressentiment et de la frustration qui a pu pousser Poirier et d’autres individus à la vie peu épanouissante à entrer dans des pulsions meurtrières apparemment irrépressibles et tout cela auprès de leurs voisins très proches ?

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Jean-Pierre Surrault

Pierre Robin et Jean Vigreux, (dir.), Renaud Jean, la voix rouge des paysans, Éditions d’Albret et Association des amis de Renaud Jean, 2012, 550 p., 22 €

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Les 22 et 23 octobre 2011 s’est déroulé à Marmande à l’initiative de deux associations, Les Amis du Vieux Nérac-éditions d’Albret et Les Amis de Renaud Jean, un colloque consacré à Renaud Jean à l’occasion du cinquantenaire de sa mort (en 1961). Renaud Jean, rappelons-le brièvement, est né en 1887 à Samazan (Lot-et-Garonne) dans une famille de métayers. Il exploita la terre familiale jusqu’à la guerre de 1914 où, à 27 ans, il fut grièvement blessé dès le premier mois des combats. Il en revint, comme beaucoup d’autres, avec une infirmité qui l’accompagna toute sa vie et un profond sentiment pacifiste. Après trois ans de militantisme à la sfio de 1908 à 1911, il reprit sa carte en 1916 et devint secrétaire de la fédération socialiste du Lot-et-Garonne en 1918. Deux ans plus tard, à 33 ans, il se fit élire député de la circonscription de Marmande lors d’une élection partielle, quelques jours seulement avant le Congrès de Tours qui vit la création du Parti communiste français que Renaud Jean rejoignit avec la majorité des socialistes de son département – en ce sens il peut revendiquer d’avoir été le premier député communiste français. Membre du comité directeur puis du comité central du pcf, directeur de La Voix Paysanne, son journal à destination du monde paysan, il fut à 39 ans membre du bureau politique, et il présida de 1925 à 1929 le Conseil national paysan créé par le pc, puis, à partir de 1929, la Confédération générale des paysans travailleurs. Il fonda le journal communiste La Terre, il fut député jusqu’en 1939 (avec une interruption de 1928 à 1932), maire de sa commune de 1935 à 1939 puis de 1945 à sa mort. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale il fut donc la figure centrale du communisme rural français, représentant celui-ci au sein du Krestintern, organe paysan de l’Internationale communiste, et il fut au cœur de la plupart des débats qui traversèrent le parti au cours des années 1920 et 1930 jusqu’à celui, tragique et décisif né de la signature du pacte germano-soviétique vis-à-vis duquel Renaud Jean marqua sa distance. Cela lui valu, après guerre, une sorte de relégation puisque, tout en restant membre du pcf, il n’assuma plus que son mandat local de maire et ne s’engagea dans le syndicalisme agricole qu’au travers du secrétariat général de la Fédération des syndicats agricoles du Lot-et-Garonne.

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L’ouvrage dirigé par Pierre Robin et Jean Vigreux, tout entier centré sur le personnage de Renaud Jean, constitue les actes de ce colloque anniversaire. Comme la plupart des ouvrages de ce genre, il en a les qualités et les limites. Les qualités : des éclairages successifs portés sur différents aspects du personnage, des zooms sur des aspects méconnus de son itinéraire et des luttes paysannes de l’entre-deux guerres, la diversité des regards. Les limites : le risque, parfois, d’un certain panégyrique, des communications inégales et le côté kaléidoscopique de l’ensemble, malgré les communications plus synthétiques et riches de Claude Pennetier (« Renaud Jean, l’inclassable » – titre certes un peu exagéré), de Gérard Belloin (« Renaud Jean, l’URSS et l’idéal communiste »), d’Hubert Delpont (« Les trois visages de Renaud Jean ») qui ouvrent l’ouvrage, ainsi que celle de Jean Vigreux (« Renaud Jean, une figure du communisme rural »). En ce sens, Renaud Jean, la voix rouge des paysans complète et enrichit la biographie de référence de Gérard Belloin parue en 1993 aux éditions de l’Atelier, Renaud Jean, le tribun des paysans, sans pour autant la remplacer.

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L’ouvrage, divisé en trois parties, s’intéresse à l’homme politique (première partie, 10 communications) et au syndicaliste (deuxième partie : « Renaud Jean, le défenseur des paysans », 7 communications). La dernière partie, plus hétéroclite (« Autour de Renaud Jean »), présente la figure d’Henri Beaujardin (curieux personnage, anarchiste et communiste, qui a influé sur la formation politique initiale de Renaud Jean), une étude électorale du canton de Lauzun qui aurait gagné à s’appuyer sur une cartographie (on se perd dans l’énumération des candidats et de leurs scores en valeur absolue commune par commune…), et deux regards sur la postérité du syndicalisme paysan laïque et progressiste (du Modef à la Confédération paysanne en passant par les mouvements issus du catholicisme).

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Deux thèmes traversent l’ensemble de l’ouvrage. Le premier est bien évidemment la place du monde paysan dans l’idéologie communiste. Le second, plus centré sur Renaud Jean, est la question du positionnement critique que peut avoir un communiste vis à vis de la ligne de son parti. En ce sens, l’itinéraire de Renaud Jean qui contesta souvent sans jamais rompre est relativement atypique pour un responsable communiste de ce niveau.

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La question des paysans dans la culture communiste est bien illustrée par les débats qui vont opposer au sein du Krestintern les tenants d’une ligne ouvriériste – la majorité, incarnée en 1922 par Trotski – et Renaud Jean dont la position est plus fragile. C’est la « faucille après le marteau » pour reprendre une expression de Jean Vigreux qui domine évidemment la vision orthodoxe. Ce qui amène Trotski à s’opposer en 1922 à R. Jean en ces termes : « Il est bien compréhensible qu’un camarade qui s’occupe de propagande agraire exagère dans un certain sens, mais tout de même il exagère déjà trop, parce qu’il néglige, camarades, le caractère de classe de notre Parti. Il met au même niveau le prolétariat et les paysans ». Et le leader soviétique d’asséner : « N’oublions pas, camarades, que les paysans sont des petits-bourgeois déclassés, dispersés, arriérés, qui ont une mentalité qui n’est pas la nôtre, qui n’est pas prolétarienne. Les paysans peuvent être entraînés par le prolétariat marchant vers la victoire finale. Mais entraînés seulement ». Renaud Jean, qui a soutenu nombre de luttes paysannes en France (les luttes des métayers landais et des vignerons languedociens entre autres, qui font l’objet de trois communications d’?douard Lynch, de Gilles Cussac et de Rémy Pech), ne peut que s’opposer à Trotski : « Je pense qu’en France la situation n’est pas du tout la même qu’en Russie, parce qu’en France les paysans sont capables de jouer un rôle dans la Révolution, j’en ai la conviction ». Un débat qui n’est pas franco-russe, mais également interne au pcf. Six ans après la joute entre Trotski et Jean, il agite le pcf où Raymond Guyot, alors n°2 des Jeunesses communistes, invective un autre membre du Bureau national des jc : « Tu parles comme Renaud Jean ! J’espère que tu ne mets pas en doute l’hégémonie du prolétariat ». Renaud Jean n’aura de cesse, durant les vingt ans où il incarnera le communisme rural, de défendre une paysannerie qui à ses yeux est aussi révolutionnaire que la classe ouvrière. Avec lui c’est la faucille autant que le marteau. C’est ce que Gérard Belloin appelle la « ligne Renaud Jean » : « La recherche de l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie dans un combat qui ne séparait pas le but final, c’est-à-dire le socialisme, de la défense des libertés républicaines et de la démocratie ». Cette position oblige le leader paysan à monter régulièrement au créneau et à combattre ce qu’il nomme dans une lettre à Maurice Thorez le 7 novembre 1930 « l’indifférence absolue de la direction du parti à l’égard des problèmes paysans ». Se lit aussi dans ce conflit l’ambiguïté du programme agraire du pcf, programme élaboré sous l’impulsion de Renaud Jean en 1921 et qui restera celui du parti jusqu’en 1964. Sa particularité est de prôner la collectivisation de la « grande propriété capitaliste mise en valeur par les salariés » tout en conservant la petite propriété dont la jouissance restera individuelle : « C’est là le poids central, voire paradoxal, de la politique du pcf, qui, en même temps qu’il valorise le modèle soviétique de la collectivisation, défend en France le modèle de la démocratie rurale des petits propriétaires » (Jean Vigreux).

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On vient de voir Renaud Jean en porte à faux avec la doxa agraire de l’Internationale communiste. Ce n’est ni la première, ni la dernière différence qu’il affirme vis-à-vis de son parti. Dans les années 1920 il s’oppose à la stratégie de front unique, à la politique de bolchévisation du parti, puis au mot d’ordre « classe contre classe », anticipant le revirement de 1934 qui permettra le Front Populaire. Enfin, en 1939, « l’année terrible » selon l’expression de Gérard Belloin dans sa biographie, il est en désaccord avec la nouvelle ligne du parti suite au pacte germano-soviétique que le monde entier (et Renaud Jean avec) découvre le 21 août au soir. Dans une lettre de 1940, Maurice Thorez note à propos de Renaud Jean : « Fut toujours [souligné par Thorez] en opposition avec la ligne du Parti, en 1922 (à propos du fu) ; en 1925 (problème de réorganisation et de la bolchévisation du Parti) ; en 1927-1928 (classe contre classe) ; en 1934 (seul avec Jerram à soutenir Doriot, dans le cc) ; et enfin en 1939, où il s’est élevé violemment contre le pacte germano-soviétique et la politique du Parti et de l’ic (Sans compter son désaccord permanent avec la politique agraire de l’Internationale) ». Et Thorez de conclure : « Mon opinion est qu’il n’a plus sa place dans le Parti ». Renaud Jean ne sera pourtant jamais exclu (même s’il sera caviardé en 1950 d’une photo d’archive parue dans L’Humanité et reproduite dans l’ouvrage) et ne quittera pas le pcf. Au contraire il restera silencieux pendant la guerre, et, renvoyé à la base par la direction du parti, il y restera fidèle jusqu’à sa mort en 1961. L’explication, à la fois de son originalité dans ses prises de position idéologique et de son maintien continu au sein du pcf, Gérard Belloin la donne : « Renaud Jean est resté assez imperméable à la doctrine marxiste, il avait par contre intériorisé l’idéal communiste ».

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Michel Lulek

Françoise Ardillier-Carras et Olivier Balabanian, Arménie russe. Aventures scientifiques à l’époque des tsars (1909-1914). Pierre Bonnet, un géologue français en Transcaucasie, Limoges, Les Ardents Éditeurs, 2012, 240 p., 42 €

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La trouvaille a requis quatre années de recherches en Arménie post-soviétique. Puis un jour de 2009, une énième visite à l’Académie des Sciences conduisit les géographes Françoise Ardillier-Carras et Olivier Balabanian à l’objet de leur quête : de volumineux dossiers, enfouis dans des cartons depuis 90 ans. À l’intérieur, une documentation aussi riche que variée : croquis à l’encre de Chine, coupes géologiques et cartes aquarellées, observations scientifiques et notes de voyage consignées dans des carnets de moleskine… Ces pièces enfin exhumées, complémentaires des plaques photographiques conservées à la Bibliothèque d’arménologie Nubar Pacha de Paris, forment le legs inestimable que le géologue français Pierre Bonnet (1879-1965) a laissé à la communauté scientifique au terme de cinq missions, effectuées dans le Sud-Caucase entre 1909 et 1914. Secondé par son épouse Nadedja Tamancheva – Arménienne native de la région, diplômée de la Sorbonne en géologie –, il apporta des connaissances décisives sur l’organisation du relief en Arménie russe, bien qu’il dut interrompre ses explorations, sans jamais pouvoir les reprendre ensuite, lors du déclenchement de la guerre à l’été 1914. Le matériau collecté au fil de ces expéditions connut bien des aléas, avant d’être scindé dans les années 1960 entre la France et l’Arménie soviétique, où il ne reçut plus guère l’attention des chercheurs. De sorte que durant des décennies, le nom de Pierre Bonnet resta attaché à des ouvrages de référence sur la géologie caucasienne (telle la Description de la Transcaucasie méridionale, co-écrite avec Nadedja, éditée à Paris en 1947), mais pas, comme il l’est désormais depuis cette salutaire publication, au précieux témoignage que délivrent les archives du savant.

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Force est de constater qu’au-delà de son exemplarité scientifique, le travail de Pierre Bonnet fascine pour l’expérience humaine qu’il charrie jusqu’à nous. Il convient de rappeler, en effet, que le chercheur et sa femme arpentèrent ces confins d’empires – où cohabitaient, bon gré, mal gré, des ethnies très diverses – à la veille d’un cycle de violences inouïes. En moins d’une décennie, guerres et révolution, massacres à répétition, afflux massif de réfugiés arméniens fuyant le génocide perpétré dans l’Empire ottoman voisin, transformeraient radicalement les équilibres locaux, au nom d’une modernité jugée incompatible avec la porosité des identités nationales et le maintien des modes de vie traditionnels. On mesure alors l’importance des observations que Bonnet engrangea en marge de son activité de géologue, apportant un éclairage incomparable sur un monde aujourd’hui aboli. Aux fins connaisseurs des campagnes arméniennes que sont F. Ardillier-Carras et O. Balabanian (voir notamment, F. Ardillier-Carras, L’Arménie des campagnes. La transition post-soviétique dans un pays du Caucase, Paris, L’Harmattan, 2004), ce matériau du passé permettait soudain de mieux comprendre les mutations imputables au projet socialiste. Il invitait également à repérer sur le terrain les éventuelles permanences entre les époques pré- et post-soviétiques. Si bien qu’en définitive, le projet des auteurs n’a pas consisté à proposer une édition commentée des inédits de Pierre Bonnet, mais à « faire revivre » une œuvre (p. 18). Cette ambition a soutenu deux démarches complémentaires, qui confèrent à l’ouvrage une grande originalité. L’une, fut de traiter l’ensemble de la documentation mise au jour pour restituer le parcours et le regard de Bonnet, « témoin éblouissant d’un temps qui fut » (p. 12) ; l’autre, de suivre l’explorateur pas à pas au cœur d’une Arménie rurale et dérobée, en reprenant la route d’après ses indications – quoique l’entreprise dut se cantonner au territoire arménien ; car de fait, le double blocus frontalier qu’exercent la Turquie et l’Azerbaïdjan contre l’Arménie depuis une vingtaine d’années, en représailles à son soutien aux indépendantistes arméniens du Haut-Karabagh, barre l’accès à des régions autrefois intégrées dans l’unité de l’Empire tsariste.

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Le corps du livre se compose de deux sections principales. Intitulée « Voyager en Transcaucasie à l’époque des tsars », la première partie aborde l’entreprise de Pierre Bonnet sous sa dimension collective, faisant apparaître la chaîne d’acteurs qu’il a fallu solliciter pour mener à bien une expédition scientifique aux confins de l’Empire russe. Aventureux, Pierre Bonnet n’en partait pas moins dans un contexte diplomatique balisé par les accords franco-russes, conclus entre Paris et Saint-Pétersbourg dans la seconde moitié du xixe siècle afin de renforcer la coopération entre les deux pays. La Russie se montrait d’autant plus favorable à l’accueil de Français qualifiés – ingénieurs, industriels, militaires, etc. –, qu’elle voyait dans le transfert de compétences un moyen efficace de satisfaire ses ambitions de grande puissance impériale. À maintes reprises, toutefois, Pierre Bonnet put constater avec quelle l’indifférence, sinon hostilité, les élites caucasiennes accueillaient le sauf-conduit censé faciliter les déplacements et garantir la sécurité des membres de l’expédition. Partir à l’assaut des massifs montagneux obligeait, avant toute chose, à se frayer un chemin dans l’entrelacs des pouvoirs locaux, tout en faisant valoir son mandat des autorités tsaristes. Au jour le jour, l’appui d’un « guide-protecteur-cuisinier-larbin » (p. 36) et le renfort d’une escorte armée s’avéraient indispensables à la traversée de contrées rocailleuses en proie à un banditisme virulent, kurde en particulier. La « guerre arméno-tatare » de 1905 avait en outre laissé des séquelles tant dans les esprits que dans le paysage, Pierre Bonnet photographiant ici et là les ruines d’habitations arméniennes (p. 26, 227). Toujours sur ses gardes, le géologue veillait à ce que ses interlocuteurs, à commencer par les hommes de son escorte, lui témoignent respect et obéissance, dût-il pour cela passer de l’injure à la fureur et brandir, si nécessaire, le knout à la face d’un impertinent. Pierre Bonnet a néanmoins tiré de ses rencontres avec les autochtones des portraits dont la beauté ne tient pas seulement à une prouesse technique, mais dénote d’une réelle sensibilité à autrui. La seconde partie de l’ouvrage, largement dédiée à la mosaïque ethnico-confessionnelle du Sud-Caucase, en donne confirmation.

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Les auteurs tirent des notes de Pierre Bonnet une information foisonnante sur les peuples de la région, information que n’ayant pas collectée eux-mêmes, ils prennent soin de restituer avec la distance critique qui s’impose. Les carnets offrent matière à réflexion sur les rapports de domination entre, d’une part, un savant français rattaché à la Sorbonne, hautement conscient d’appartenir à l’élite intellectuelle d’une puissance européenne, et d’autre part, des montagnards « crasseux » (p. 105) majoritairement pauvres et analphabètes. Le premier, tout pénétré de son importance, projetait sur les seconds un imaginaire colonial l’incitant à comparer tel ou tel à « un nègre du Congo, un sauvage des Antilles, un chimpanzé » (p. 52) ; tandis qu’en retour, bravades et petites arnaques mettaient régulièrement à l’épreuve le chef d’expédition. Mais ce dernier n’a pas porté un regard univoque sur les populations rencontrées, affichant une nette préférence pour le commerce avec les Russes implantés dans la région, ainsi que pour le groupe ethnique de son épouse (les Arméniens, « filous mais pas bandits », p. 80). Les descriptions des mœurs et coutumes, de l’habitat et de l’économie villageoise, sont servies par la reproduction au fil du texte de photographies d’une grande richesse. À signaler par exemple, les visions saisissantes des villages « enterrés », dont les maisons de terre sèche se dissimulent habilement dans la pente. C’est ainsi que le lecteur peut découvrir un paysage de montagne où les hommes cherchaient à se soustraire aux rudesses du climat, mais aussi, dans le cas spécifique des Arméniens, à se protéger des dangers (attaques et pillages récurrents) que leur faisait courir une cohabitation de plus en plus tendue avec les voisins kurdes et tatares. L’immersion se poursuit sur une centaine de pages, vouées à une sélection de documents iconographiques, principalement des photographies (portraits en pied, scènes de la vie rurale, vues panoramiques sur les chaînes volcaniques, etc.) dont il faut redire la qualité esthétique et l’extraordinaire apport scientifique. Il est rarement donné, comme ici, d’entrer dans l’intimité d’humbles villageois ou d’admirer les vêtements d’apparat de demoiselles tatares.

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L’ouvrage s’achève par une invitation au voyage, F. Ardillier-Carras et O. Balabanian prenant au sérieux le lecteur qui souhaiterait sortir des sentiers battus et marcher, à son tour, sur les traces de Pierre et Nadedja Bonnet : choisis parmi tous ceux qu’emprunta le couple autrefois, trois itinéraires de découverte sont fournis en annexe. C’est à ce stade que les allers-retours entre passé et présent sont faits de façon systématique. La volonté de partager un territoire exigeant ouvre ici sur de passionnantes perspectives comparées, laissées à l’état d’esquisse dans le corps du texte, au risque de frustrer parfois la curiosité du lecteur. Mais les géographes n’ont pas failli à leur objectif, consistant à mettre en valeur une œuvre, et non à l’utiliser comme faire-valoir. Passant avec modestie sur leurs propres travaux, ils n’en incitent que davantage à la lecture.

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Anouche Kunth

Yann Lagadec, Jean-Claude Meuret, et Yves Rannou, Une Entrée en guerre. Chelun, village breton 1914-1915, Rennes, Société archéologique d’Ille-et-Vilaine, 2013, 88 p., 7 €

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Yann Lagadec, Jean-Claude Meuret et Yves Rannou donnent ici deux beaux documents qui intéresseront à la fois les historiens, le grand public et aussi les enseignants du secondaire qui pensent qu’un dialogue entre histoire locale et histoire générale peut être intéressant et pédagogiquement fructueux. Le premier document présenté est un journal tenu à partir du 27 ou du 28 août 1914, incluant un récapitulatif qui porte sur la période du 26 juillet au 26 août (p. 8). Cette source semi-officielle a été rédigée à l’instigation du préfet, lequel en prescrit le contenu. Il s’agit pour partie d’un récit, assorti de l’enregistrement de textes administratifs. L’auteur est l’instituteur public de la commune de Chelun, François Louvel. Cet homme se trouve pratiquement sans élèves (p. 51) dans une localité marquée par l’affrontement autour de la question scolaire. De surcroît ce n’est pas un pédagogue, mais il est doté d’une âme de chroniqueur. Le journal s’arrête en novembre 1914, lorsque Louvel est appelé sous les drapeaux. Si par certains côtés ce journal rappelle les mentions figurant dans les registres paroissiaux d’Ancien Régime, il évoque avant tout les livres d’événements remarquables tenus avec plus ou moins de régularité depuis le début du xixe siècle dans certaines localités parallèlement aux registres des délibérations du conseil municipal, et dont la conservation s’avère très aléatoire. L’invention de ce type de texte répond à un besoin de conservation de la mémoire collective qui ne peut plus être rempli par des documents administratifs de plus en plus normés. On ne peut que souhaiter l’exhumation d’autres registres de ce type et leur confrontation avec les livres de paroisse, d’autant qu’il existe peu de travaux sur la question et Ille-et-Vilaine.

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Le second document consiste dans un dossier associant texte et iconographie constitué à propos d’un calvaire situé dans la même commune de Chelun. Il s’agit d’une étude monographique sur ce monument élevé en 1914-1915 en référence directe au conflit international en cours. Les trois historiens proposent des pistes d’interprétation, notamment en lien avec la forte dimension religieuse de l’implication des ruraux de l’Ouest dans le conflit. La présentation des deux documents prend la forme d’une solide introduction de 37 pages (sur 86), assortie d’un appareil critique irréprochable et d’illustrations, dont un cahier de 15 photos présentant le monument dans son contexte. On lit bien ici l’alliance entre une connaissance historique et historiographique poussée, et une approche personnelle, intime même, des lieux et de leur histoire. L’étude s’appuie aussi sur des comparaisons à l’échelle locale ou nationale.

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Toutefois, ce livre est loin d’être seulement un ouvrage d’histoire locale. Les auteurs de l’étude apportent ici leur pierre à la connaissance générale de la période. Le document décrit les premières semaines de la guerre. Cette dimension rappelle la démarche pionnière engagée par Jean-Jacques Becker dans les années 1970, alors que depuis une dizaine d’années les chercheurs privilégient plutôt la sortie de guerre. La méthode d’analyse évoque aussi ce que Stéphane Audoin Rouzeau avait réalisé à partir des rapports de préfets sur 1870-1871. Ce travail montre bien l’ouverture sur l’extérieur à l’occasion de la Première Guerre Mondiale dans les milieux ruraux. Autre aspect, très neuf à notre sens, le journal de Louvel permet également de saisir l’importance du travail administratif lié à la guerre. Il souligne à quel point les conflits depuis la fin de l’époque moderne constituent des « guerres de papier », pour reprendre une formulation couramment employée. Par ailleurs, le fait que l’instituteur ait consciencieusement recopié les documents reçus permet de mesurer leur réception, d’autant plus que les réactions des habitants à ces arrêtés ou proclamations sont consignées avec précision (p. 46). Le journal et l’étude insistent sur la mobilisation des hommes et les premières pertes humaines de l’été 1914, mais aussi sur la réquisition de 15 à 20 % des chevaux de la localité (p. 16). Ils évoquent les prélèvements planifiés par avance (p. 18), mais aussi l’entraide lors des battages et la reprise d’activité d’hommes âgés qui atténuent les conséquences du départ des hommes jeunes ou dans la force de l’âge (p. 17). Les indications nominatives qui ponctuent la liste des opérations pourraient permettre d’évaluer le poids exact des prélèvements pesant sur chacun.

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Certes, il a toujours existé un lien plus ou moins étroit entre les sociétés savantes et l’université, mais la démarche apparaît ici renouvelée, car elle inclut une attitude volontariste à l’égard du public à travers le tarif bas destiné à favoriser la diffusion de l’ouvrage. Il convient aussi de souligner l’implication du maire de Chelun qui a saisi l’intérêt du projet, comme le montre son avant-propos. En ces temps où la chute du lectorat des sciences humaines n’incite pas à l’optimisme, le succès de cette démarche doit être salué et doit conduire les chercheurs à s’associer davantage aux sociétés d’histoire locale, riches de ressources et de compétences diverses. Cette initiative, dont on peut souhaiter qu’elle se diffuse ailleurs, permet de rallier des publics plus larges que ne le font d’habitude les livres d’histoire. Enfin, c’est aussi par l’édition de sources que le plus grand nombre peut avoir accès à des connaissances et à des méthodes historiques dans l’articulation du local et de l’universel.

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Jacques Hantraye

Hélène Guétat-Bernard, Développement rural et rapports de genre, Mobilité et argent au Cameroun, Rennes, pur, 2011, 216 p., 16 €

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Quand on prend un livre à la main, c’est spontanément la couverture qui nourrit la première impression. Sur « Développement rural et rapports de genre, Mobilité et argent au Cameroun » d’Hélène Guétat-Bernard, figure la photo qui intrigue : une femme rurale est assise, mais on n’aperçoit pas clairement la chaise ou le tabouret. Par conséquence, en apparence, elle semble suspendu dans le vide dans une posture semi-accroupie très peu stable. Détail qui a échappé à l’auteure et aux éditeurs sans doute, mais qui peut aussi susciter des interprétations…

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Cet ouvrage paru dans la collection « Géographie sociale » des Presses universitaires de Rennes est l’habilitation à diriger des recherches d’Hélène Guétat-Bernard, aujourd’hui professeure à l’?cole Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse. Il s’inscrit clairement dans une logique disciplinaire qui donne une teneur forte en théories et concepts géographiques à ce travail. Pour des non-géographes, cette inscription disciplinaire forte peut représenter un défi à la lecture, malgré l’entrée pluridisciplinaire par le développement et le genre, comme affiché dans le titre. L’insistance sur les différences entre « lieu » et « espace » et entre analogisme et naturalisme, tout comme l’accent mis sur l’« habitabilité » et les inscriptions spatiales du corps entrouvrent l’univers théorique de la géographie sociale. Elle emprunte également des éléments de la sociologie, en passant par une auto-socio-analyse « à la Bourdieu » et en croisant des approches constructiviste, compréhensive et phénoménologique.

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L’ouvrage est fondé sur des travaux de terrain au sein de la société bamilékée de l’ouest du Cameroun où la filière d’exportation de produits agricoles faiblement transformés – notamment le café – n’assure plus les revenus escomptés. La « crise du café » a laissé la place à des changements portés entre autres par les femmes, leur permettant de négocier la réaffectation de leur travail à des entreprises plus personnelles. Celles-ci ont « tourné le dos au café » plus tôt que les hommes. Elles ont su innover grâce à une pluriactivité, comme la diversification des cultures (vivrières et horticoles) à destination des marchés surtout urbains, ce « vivier marchand ». Ces modifications entraînent des évolutions des dynamiques socio-spatiales qui sont analysées de près par Hélène Guétat-Bernard : le paysage, le rapport à la ville et à la mobilité, les identités paysannes, les rapports à l’argent des femmes et des hommes, leurs positions socio-spatiales et les rapports de genre dans toute leur complexité.

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À titre d’exemple, l’auteure montre que les mobilités spatiales ne sont pas de simples déplacements mais s’analysent à la lumière de l’ordre symbolique où « les femmes doivent se justifier, autrement et plus que les hommes, […] elles ne se déplacent pas n’importe comment et pour n’importe quelles raisons ». Celles qui sont mobiles questionnent implicitement les ordres sociaux et spatiaux. Car la mobilité – sans être automatiquement synonyme de modernité – est une ressource potentielle contre la marginalisation et la ségrégation, fondée sur des compétences qui a priori ne sont pas culturellement valorisantes pour des filles et femmes. Mais cette mobilité n’est possible que si elles tiennent toujours leur place dans ce lieu symbolique de la maison. C’est en y maintenant leur rôle social spatialisé qu’elles acquièrent socialement le droit « d’aller voir ailleurs ».

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Hélène Guétat-Bernard s’emploie dans cet ouvrage à un intéressant travail de déconstruction/reconstruction des catégories – productif/reproductif, privé/public, rural/urbain, formel/informel, etc. – dans un objectif de « retrouver la complexité des interactions et de dénoncer les fondements idéologiques des découpages ». Elle utilise les rapports sociaux du genre de manière à faire ressortir « l’intrication du social, du spatial et de l’économique » en tant qu’enchâssement polanyien. Les réflexions sur ses méthodes de collecte de données, basées sur l’écoute et l’observation, soulèvent des questions sensibles pour toute recherche sur le genre : l’importance du lieu de l’entretien, l’engagement du chercheur ou de la chercheure et son rapport avec l’observé (« l’impossible neutralité de la situation d’entretien »), l’utilisation de l’image et du son, et notamment du film documentaire comme un outil de description et de traduction géographique, etc. Les photos en noir et blanc au centre de l’ouvrage montrent bien l’utilisation de l’image (même si quelques décalages de numérotation dans certaines références faites aux photos dans le corps du texte ne permettent pas toujours de suivre aisément les démonstrations). L’auteure puise par ailleurs dans son expérience de réalisation d’un film documentaire « Les femmes bamilékées se débrouillent » comme un des éléments de ses recherches longues et diverses sur ces territoires. Elle donne au lecteur envie de visionner ce film qui est sans doute un complément très riche à cet ouvrage. Une autre interrogation méthodologique concerne le poids de l’identité de la personne qui mène la recherche pendant l’interprétation des pratiques culturelles observées : la reconstruction du système de sens à partir de l’observation des pratiques et de l’analyse d’éléments de discours est entreprise par le chercheur tout seul. En effet, une culture étant par définition incorporée, les personnes observées sont rarement en posture de pouvoir contribuer à cette interprétation, car elles agissent souvent sans engager une réflexion sur le sens de leurs propres actes.

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Parmi les éléments phare qui marquent la lecture de « Développement rural et rapports de genre, Mobilité et argent au Cameroun », on peut mettre en avant la complexité des réalités et de leurs évolutions : l’articulation entre collectif et individuel est complexe, avec la famille comme point nodal. En effet, le collectif territorialisé reste clairement exprimé dans la société bamiléké malgré une forte mobilité spatiale, mais elle donne aussi une large place à l’expression des individualités. La complexité des dimensions matérielles et métaphoriques de « la maison » – « le monde renversé selon Bourdieu – est aussi soulignée, avec le caractère fondamental du seuil, l’articulation dedans/dehors, dans ce contexte bamiléké où l’on trouve la concession familiale avec les maisons des hommes – plus spacieuses – et les cases des femmes. Les mutations des rapports de genre, entre autres sur les plans socio-spatiaux, sont également très complexes et sont souvent vécues comme inquiétantes. Cela fragilise les constructions identitaires, modifiant ces « pouvoirs et contre-pouvoirs » plus ou moins ouverts et/ou cachés des femmes, jusque dans leurs répercussions sur les rapports entre femmes : le rapport entre « femme » et « mère », mais aussi le rapport entre productrices et les bayem-sellam, ces commerçantes bamilékés relativement puissantes naviguant habilement entre espace rural et urbain. Ces changements des identités et des pouvoirs concernent aussi les masculinités, avec parfois un risque d’une « disqualification sociale » pour des hommes qui ont du mal à trouver un rôle et un statut adéquats dans ces nouvelles configurations.

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En fin de compte, l’étonnement suscité par la photo de couverture fait bien écho aux questionnements soulevés par cet ouvrage d’Hélène Guétat Bernard : et si la situation des femmes bamilékées ressemblait à celle de cette femme, en apparence assise sur rien de bien solide, presque suspendue dans le vide, tenant par un effort constant ? Leurs vies semblent en effet peu stables et en pleine évolution complexe. Leur implication réelle dans le développement et leurs nouvelles compétences spatiales sont en décalage avec la faible reconnaissance sociale et économique de leur travail, le tout étant accompagné par des modifications profondes des rapports de genre dans cette société, comme ailleurs…

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Elisabeth Hofmann

François Papy, Nicole Mathieu et Christian Ferault (dir.), Nouveaux rapports à la nature dans les campagnes, préface de Bertrand Hervieu, Paris, éditions quae, 2012, 189 p., 26 €

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À partir de 1975, le constat d’une renaissance faisant émerger des campagnes vivantes invite à aborder autrement les territoires ruraux devenus pluriels, souvent attractifs, toujours nourriciers, parfois en panne. Ils sont sous l’ombre portée des villes, éloignés et dynamisés par des formes de reprise endogène. Ils peuvent encore être en déclin ou enfin réveillés par les formes prises par la décentralisation, belle tribune pour faire de l’émulation, encourager l’inventivité et s’essayer progressivement à l’apprentissage des démarches de gouvernance. Qu’en est-il quatre décennies plus tard alors que les critères qualitatifs s’imposent partout pour ménager les territoires érigés en systèmes complexes, économiser les ressources et encore se soucier d’équité ? Ce court volume réunit le travail par essence pluridisciplinaire de 23 contributeurs agronomes, sociologues, géographes, économistes et spécialistes de zootechnie. Ensemble, ils se sont penchés sur la diversité des formes d’évolutions territoriales dessinées dans des espaces ruraux composites, souvent hybrides, non figés, dominés par les questions posées par les formes de résidences rurales. Celles-ci continuent à révolutionner nos représentations des hameaux, villages, bourgs. Ces changements font des espaces ruraux des zones inventives, audacieuses mais également très inégales les unes par rapport aux autres. Ces changements méritaient d’être mesurés et évalués en retenant comme clé d’entrée les nouvelles façons de vivre et appréhender les campagnes situées entre envies et controverses, déclinées dans des dimensions individuelles, collectives, associatives et institutionnelles.

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L’éditeur Quae est familier des travaux fournissant plusieurs éclairages et interrogations qui se télescopent à partir d’un sujet partagé mais étudié par des auteurs venus d’horizons différents. Rendre compte du travail est parfois tâche délicate tant les idées peuvent fuser en tous sens et les protocoles changer d’une discipline à l’autre. Dans ce contexte, le compte rendu ne se prête pas à l’exhaustivité mais à des choix ; ici ceux d’une approche par mise en réseaux des questions formulées par les rapports à la nature. Ces derniers sont encore émergeants, se prêtent à la pollinisation des postures de recherches, aux débats voire aux conflits. Le sujet annoncé pose beaucoup de questions, et en tout cas plus qu’il n’apporte de réponses mais ces questions sont pertinentes, riches de sens, avec des solutions ou des impasses possibles par rapport aux efforts entrepris pour les solutionner. Les éclairages donnés dans les d’études de cas sont indispensables pour évaluer ces nouveaux rapports qui se dessinent et peuvent se traduire par des décisions de jurisprudence dans tout ce touche au droit de l’environnement : questions foncières, circuits des aliments et des déchets, recyclages et énergie. Plusieurs situations sont rencontrées. D’abord, la plus courante, celle du front ville-campagne. Ensuite les campagnes affectées par les fonctions touristiques et récréatives où l’agriculteur peut être à l’origine de l’offre prise pour un levier valorisant l’image de sa production. Ces exemples dessinent en toile de fond les interrogations portées par la notion de ressource. Ceci est entre autre traduit dans la question : à qui appartient le bon vent qui fait tourner les éoliennes ? Une interrogation qui peut vite tourner au « psychosystème » ou encore aux asymétries de pouvoir (ce qui est constaté dans le chapitre 9 à propos des débits d’objectifs d’étiages sur le bassin de l’Adour). La ressource relève d’usages qui sont possédés, gérés dans l’intérêt général, et si possible de façon économe, ou encore sont l’occasion à tisser des liens, partager des problèmes, énoncer des projets. Dans les diversités qui l’animent, le rural s’affiche plutôt créateur et audacieux. Dans ce contexte, poser la question des nouveaux rapports à la nature est pleine d’espérance, vivifiante même si les approches éco-centrés demeurent un terrain neuf, souvent heurté par les décisions dictées par la mondialisation. Il n’empêche que ce sujet porte une part de rêve, d’utopie et encore de réalisme. En cela, il est salutaire, exploratoire. Il entre en résonance avec les questions formulées par une transition écologique qui s’impose ou prosaïquement l’application des outils d’aménagement mis en place (scot, fusion de c. d c.) ou en cours d’expérience (plui) pour tenter d’être raisonnables, usufruitiers des biens fonds qui nous sont confiés. Les regards pris ailleurs montrent encore d’intéressantes réalisations, en particulier les formes d’autonomie énergétique renouvelable qui réconcilient les fonctions de production et résidence.

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La construction en dix chapitres apporte des éclairages variés, pris à des échelles et avec des déclinaisons d’enjeux différentes ; les études, analyses et témoignages contenus dans ce livre invitent à prendre la mesure de la complexité des sujets posés et leur nécessaire inscription dans des débats de gouvernance. Le principal regret est probablement qu’agronomes, géographes et sociologues n’ont pas assez laissé de place dans la réflexion aux outils juridiques qui encadrent l’aménagement effectué et à faire évoluer. Cette critique est une invite à rebondir sur le sujet.

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Jean-Pierre Husson

Titres recensés

  1. Reider Almås, (dir.), Norwegian Agricultural History, Trondheim, Tapir Academic Press, 2004, 365 p.
  2. Janken Myrdal et Mats Morell, (dir.), The Agrarian History of Sweden, 4000 bc to ad 2000, Lund, Nordic Academic Press, 2011, 336 p.
  3. Michel Vanderpooten, 3000 ans de révolution agricole. Techniques et pratiques agricoles de l’Antiquité à la fin du xixe siècle, Paris, L’Harmattan, 2012, 329 p., 34 €
  4. Gérard Chouquer et Magali Watteaux, L’Archéologie des disciplines géohistoriques. Traité d’archéogéographie, t. 2, Editions Errance, Paris, 2013, 407 p., 44 €
  5. François Favory, (dir.), Le Tricastin romain : évolution d’un paysage centurié (Drôme, Vaucluse), Lyon, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Documents d’Archéologie en Rhône-Alpes et en Auvergne, vol. 37, 2013, 208 p., 35 €
  6. Frédéric Trément, (dir.), Les Arvernes et leurs voisins du Massif Central à l’époque romaine. Une archéologie du développement des territoires, 2 vol., Revue d’Auvergne, n° 600-601, 2011, 512 p.; n° 606-607, 2013, 450 p., 30 €
  7. Jacques Jouanna, Pierre Toubert, Michel Zink, (dir.), L’Eau en Méditerranée de l’Antiquité au Moyen Âge, Cahiers de la villa « Kérylos », n° 23, Beaulieu-sur-Mer, Paris, de Boccard, 2012, 424 p., 50 €
  8. Corine Beck, Fabrice Guizard, Bernard Bodinier, (dir.), Lisières, landes, marais et friches : les usages de l’inculte de l’Antiquité au xxie siècle, Lille 3, Revue du Nord, Hors série, coll. « Art et Archéologie », n° 18, 2013, 220 p., 45 €
  9. Paolo Gabriele Nobili († 2013), Alle origini della città, Credito, fisco e società nella Bergamo del Duecento, préface de François Menant, Bergame, Fondazione per la storia economica e sociale di Bergamo, « Studi di storia della società, dell’economia e delle istituzioni bergamasche, 5 », 2012, 367 p.
  10. Colette Beaune, Le Grand Ferré. Premier héros paysan, Paris, Perrin, 2013, 389 p., 23 €
  11. Marc Conesa, D’Herbe, de terre et de sang. La Cerdagne du xive au xixesiècle, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 2012, 556 p., 35 €
  12. Jean-Marc Moriceau, Sur les pas du loup. Tour de France historique et culturel du loup du Moyen Âge à nos jours, Paris, Montbel, 2013, 352 p. + index, 39 €
  13. Andrée Corvol, Histoire de la chasse, L’Homme et la Bête, Paris, Perrin, 2010, 577 p., 26,5 €
  14. Pere Gifre Ribas, Delmes, censos i lluïsmes. El feudalisme tardà a la Catalunya vella (Vegueria de Girona, s. xvi-xvii), Girona, Biblioteca d’Història Rural, « estudis », n°14, 2011, 267 p., 3 cartes, 13 tableaux
  15. Anne-Marie Cocula et Michel Combet, Château en ruines. Actes des Rencontres d’Archéologie et d’Histoire en Périgord, les 23, 24 et 25 septembre 2011, Bordeaux, Ausonius ?ditions, 2012, 272 p., 25 €
  16. Benoît Grenier, Brève histoire du régime seigneurial, Montréal, Boréal, 2012, 245 p.
  17. Hervé Bennezon, La Vie en Picardie au xviiie siècle. Du café dans les campagnes, Les Indes savantes, coll. « La Boutique de l’Histoire », 2012, 398 p., 29 €
  18. Christophe Morin, Au Service du château. L’architecture des communs en Île-de-France au xviiie siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2008, 471 p., 35 €
  19. Elena de Marchi, Dai campi alle Filande, Famiglia, matrimonio e lavoro nella « pianura dell’Olona », 1750-1850, Milan, Franco Angeli, 2009, 320 p.
  20. Jean-Marie Heurtault de Lamerville : un homme des Lumières sous la Révolution. Actes du Colloque aux champs (27 et 28 mai 2011 à la Périsse, Dun-sur-Auron, Cher), Dun-sur-Auron, Association des Amis de la Périsse, 2012, 172 p.
  21. Vicente Pinilla, (dir.), Markets and agricultural Change in Europe from the 13th to the 20th Century, Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe, 2 », 2009, 247 p.
  22. Erich Landsteiner, Ernst Langthaler, (dir.), Agrosystems and Labour Relations in European Rural Societies, Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe, 3 », 2010, 218 p.
  23. Mats Olsson et Patrick Svensson, (dir.), Growth and Stagnation in European Historical Agriculture, Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe, 6 », 2011, 307 p.
  24. Nadine Vivier, (dir.), The State and Rural Societies : Policy and Education in Europe, 1750-2000, Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe, 4 », 2008, 278 p.
  25. Claudine Wolikow et Serge Wolikow, Champagne ! Histoire inattendue, Paris, Les éditions de l’Atelier, 2012, 287 p., 39 €
  26. Pierre Vermenouze et Pierre Vermenouze, (dir.), Laurent-Louis Laparra, Correspondance et journal d’un étudiant en médecine cantalien à l’âge romantique, textes présentés et annotés par, Société des lettres, sciences et arts « La Haute-Auvergne », coll. « Sources », 2012
  27. Martine Bacqué, Baserritarrak. Vivre et travailler dans les campagnes basques au xixe siècle, Paris, Les Indes Savantes, 2012, 428 p., 35 €
  28. Laurent Le Gall, L’Électeur en campagne dans le Finistère. Une Seconde République de Bas-Bretons, Paris, Les Indes savantes, 2009, 878 p., 49 €
  29. Jean-Claude Farcy, Meurtre au bocage. L’Affaire Poirier (1871-1874). Les Coujartières, Tournebride, Le Tertre. Une enquête criminelle dans le Perche-Gouët au lendemain de la guerre de 1870, Chartres, Société archéologique d’Eure-et-Loir, 2012, 458 p., 40 €
  30. Pierre Robin et Jean Vigreux, (dir.), Renaud Jean, la voix rouge des paysans, Éditions d’Albret et Association des amis de Renaud Jean, 2012, 550 p., 22 €
  31. Françoise Ardillier-Carras et Olivier Balabanian, Arménie russe. Aventures scientifiques à l’époque des tsars (1909-1914). Pierre Bonnet, un géologue français en Transcaucasie, Limoges, Les Ardents Éditeurs, 2012, 240 p., 42 €
  32. Yann Lagadec, Jean-Claude Meuret, et Yves Rannou, Une Entrée en guerre. Chelun, village breton 1914-1915, Rennes, Société archéologique d’Ille-et-Vilaine, 2013, 88 p., 7 €
  33. Hélène Guétat-Bernard, Développement rural et rapports de genre, Mobilité et argent au Cameroun, Rennes, pur, 2011, 216 p., 16 €
  34. François Papy, Nicole Mathieu et Christian Ferault (dir.), Nouveaux rapports à la nature dans les campagnes, préface de Bertrand Hervieu, Paris, éditions quae, 2012, 189 p., 26 €

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 2/2013 (Vol. 40) , p. 155-246
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2013-2-page-155.htm.


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