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Histoire & Sociétés Rurales

2013/2 (Vol. 40)


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Julien Bachelier, Villes et villages de Haute-Bretagne. Les réseaux de peuplement (xie-xiiie siècle), Thèse de doctorat d’histoire médiévale soutenue le 22 juin 2013, à l’université Rennes 2

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Jury : Laurent Feller, professeur d’histoire médiévale à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, rapporteur, président du jury ; Jean-Luc Fray, professeur d’histoire médiévale à l’université Blaise Pascal Clermont-Ferrand, rapporteur ; Florian Mazel, professeur d’histoire médiévale à l’université Rennes 2 ; Daniel Pichot, professeur émérite d’histoire médiévale à l’université Rennes 2 , directeur de la thèse ; Jean-Luc Sarrazin, professeur d’histoire médiévale à l’université de Nantes.

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La thèse de Julien Bachelier s’enracine dans ses deux années de Master. La première a pris pour objet, Fougères, sa ville natale, et posait dès l’abord deux questions centrales sur le peuplement : pourquoi les hommes s’installent-ils ici et comment ? La deuxième a élargi l’étude aux villes et au réseau urbain du comté de Rennes. La matière se révélant trop ténue pour entreprendre une histoire urbaine, il a réorienté sa recherche, s’efforçant de situer la ville par rapport aux autres lieux habités, de mettre en valeur sa domination tout en restituant la place des campagnes, d’embrasser la totalité des lieux habités, de Rennes aux hameaux et habitats dispersés.

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Appliquant à un territoire donné la théorie des lieux centraux, Julien Bachelier a montré comment s’est organisé, hiérarchisé, le peuplement en Haute-Bretagne au cours des xie-xiiie siècles. Le corpus ainsi délimité n’allait pas de soi : la partie occidentale est moins documentée que la partie orientale et il n’existe pas de synthèse d’archéologie pour cette région (l’aide du Service Régional de l’Archéologie de Rennes a néanmoins été décisive, dans la mesure où beaucoup de fouilles sont encore en cours). L’atlas morphologique, avec ses planches présentant les lieux cités, apparaît l’une des grandes avancées de cette thèse : l’analyse morphologique est un outil récent, même si Marc Bloch en soulignait l’intérêt dès les années vingt ; malgré la médiocrité du rendu de certains plans, il s’agit de montrer comment le parcellaire s’inscrit dans l’espace, l’emboîtement des formes pouvant expliquer la naissance des agglomérations. L’atlas morphologique établi à l’occasion de la recherche de J. Bachelier permet de contourner le silence ou l’absence des sources.

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Les méthodes utilisées ont dû tenir compte de sources hétérogènes, partiales et partielles. Le recours à la géographie apparaissait logique puisqu’il s’agissait de peuplement. J. Bachelier remarque que les médiévistes, si l’on met à part le professeur Jean-Luc Fray, n’ont pas assez exploité jusqu’à présent les modèles d’analyse spatiale que leur proposent les géographes. Les recherches publiées par ce dernier sur l’histoire de la Lorraine lui ont fourni des critères de hiérarchisation adaptables au cas de la haute Bretagne. Enfin, son intérêt pour la méthode géographique, déjà suscité par les cours suivis à l’université, a été renforcé par sa pratique de jeune enseignant. Au total, c’est une approche interdisciplinaire, rendant nécessaire « un patient dialogue, par tâtonnements », qui a marqué le travail de J. Bachelier.

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Les acquis de sa thèse peuvent se résumer ainsi : le fait urbain ne date évidemment pas du haut Moyen Âge, Rennes étant déjà une ville dans l’Antiquité romaine. Le modèle urbain est alors réapparu, sans dominer toutefois le paysage ni la société puisque ce même haut Moyen Âge a vu la diffusion parallèle des modèles de petites agglomérations et des hameaux ; aux viiie-ixe siècles, s’est opéré un premier regroupement des habitants autour du site seigneurial, de la nécropole, de l’église paroissiale dont le rôle reste fondamental jusqu’au xiie siècle ; avec la multiplication des châteaux après l’an Mil et le resserrement concomitant de la population autour d’eux, s’épanouissent des agglomérations castrales, représentant une strate intermédiaire mais essentielle dans l’Ouest, agglomérations qui finissent par ne plus avoir besoin du château pour se développer ; le réseau de peuplement pour la fin de la période étudiée se décompose en cités d’origine romaine, villes et agglomérations castrales ou plus rarement abbatiales, villages, hameaux, habitats dispersés, la fin du xiiie siècle voyant l’achèvement du réseau de peuplement et la mise en place d’une hiérarchie presque définitive. Dans la conclusion de son exposé, J. Bachelier regrette de n’avoir pu consulter davantage les fonds parisiens, ligériens ou normands, incite à développer l’étude du peuplement et espère que le sig (système d’information géographique) de Rennes permettra d’approfondir ce qui a déjà été fait pour la ville de Tours.

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Daniel Pichot, directeur de la thèse, souligne que dès 2001, dans sa recherche sur Fougères, le candidat a eu raison d’estimer que la notion de peuplement posait des questions intéressantes. Son essai de définition de la ville médiévale l’a conduit vers l’idée de réseau, plus fonctionnelle et encore peu explorée. Le travail de J. Bachelier, qui sait lire les rapports archéologiques même s’il n’est pas archéologue, est très neuf car il a su exploiter les acquis de la géographie (en adaptant la théorie des places centrales aux réalités médiévales et de l’Ouest de la France), renouveler l’histoire de la métropole rennaise, traditionnellement jugée pauvre, proposer une vision synthétique, en décryptant une masse considérable de sources pour l’espace relativement restreint de la haute Bretagne.

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Son analyse et sa chronologie de la mise en place du réseau de peuplement apparaissent convaincantes, en particulier pour le passage du xe au xie siècle. Seule la ville de Rennes apparaît comme le centre incontesté du réseau, Châteaugiron, ville castrale dotée d’un prieuré, présentant un modèle qui ne fonctionne pas, ce qui traduit la complexité de la matière abordée. Pour ce qui est du rôle des bourgs, la plupart des villes adoptent un schéma polynucléaire de bourgs multiples. La ville cohérente, la « vraie ville », apparaît aux xiie-xiiie siècles et ce second réseau urbain voit le château s’effacer devant d’autres forces, économiques entre autres. Julien Bachelier a mis en évidence le rôle essentiel de la formation de la paroisse dans la hiérarchisation de l’espace. Peut-être n’a-t-il pas assez tenu compte des communautés rurales qui, face aux pouvoirs seigneurial et religieux, restent mal connues, alors qu’elles ne sont pas soumises à une manipulation totale de ces mêmes pouvoirs. L’espace n’est pas toujours cohérent, il recèle des dynamismes à percevoir. Mais ces réserves, comme les débats possibles sur tel ou tel aspect de sa thèse (que peut signifier la notion de centralité dans un contexte d’habitat dispersé ? la dispersion est-elle forcément contradictoire avec la concentration ?), n’empêchent pas de souhaiter une publication rapide. Julien Bachelier reconnaît n’avoir pas assez mis en valeur le rôle des impôts et taxes d’origines seigneuriale et religieuse dans la construction des territoires ; il précise qu’il comprend la centralité à deux niveaux différents, celui de la Haute-Bretagne, celui de la paroisse ou de la commune, le critère religieux entérinant, accompagnant le mouvement en cours.

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Jean-Luc Fray salue l’excellente organisation du dépouillement d’un énorme corpus de données et la réalisation de cet atlas morphologique qui rendra service aux historiens. Il regrette que cette tentative originale d’appliquer la théorie de la centralité au contexte médiéval, n’ait pas été accompagnée d’une réflexion sur la décentralité, pressentie mais non analysée.

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Florian Mazel suggère l’intérêt de la transposition de l’atlas morphologique de 154 pages sur un cd-Rom facilement diffusable et exploitable. Il met en relief ce qu’apporte de neuf la thèse, sur l’histoire urbaine de Rennes, comme sur les dynamiques économiques subordonnées au rayonnement des institutions ecclésiastiques, l’essor de nouvelles catégories socio-économiques. Sur la chronologie adoptée, il est plus réservé et conteste l’isolement de la question des prieurés par rapport aux villes castrales. De manière générale, la rareté des sources disponibles – il n’y a presque pas d’archives pour le xe siècle, par exemple – est un handicap évident.

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Jean-Luc Sarrazin sait gré à l’auteur d’avoir évoqué avec prudence les critères que sont les mesures, éléments de domination du seigneur et service rendu aux individus. Mais l’absence de citations de sources écrites est contestable quand Julien Bachelier affirme que les premières apparaissent au xiie siècle, alors qu’on les connaîtrait plus tôt dans la région. Il met en garde contre l’emploi des mots d’envol, de décollage (take off), impliquant le passage d’une économie traditionnelle à une économie développée, inapplicables à la période considérée. L’étude de J. Bachelier confirme ce que Daniel Pichot a établi dans Le Village éclaté (pur, 2001) : on ne peut pas parler de rassemblement autoritaire des hommes, le rôle de la paysannerie dans la mise en place des centralités est important, la dispersion de l’habitat remonte aux temps carolingiens. Tout juste peut-on regretter l’absence d’examen des xve-xvie siècles, qui aurait peut-être éclairé la période précédente.

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Laurent Feller, président du jury, estime qu’il eût fallu mieux souligner le rayonnement des seigneurs sur les individus, mettre plus en lumière la dîme, qui comporte des éléments canonique et seigneurial, les fonctions de prêtre et de seigneur pouvant se combiner. La dîme, à l’origine prélèvement religieux, rapidement capté par les laïcs, a suscité peu de revendications paysannes, et se trouve en effet mal connue, remarque J. Bachelier. Rendant hommage à cette thèse « efficace, rigoureuse dans sa méthode », Laurent Feller insiste sur le rôle des monastères extérieurs, nécessaires à la Bretagne (comme aux Abruzzes d’ailleurs), dans la mesure où leur projet d’être pauvres en donnant une partie de leurs ressources, fait d’eux des lieux de redistribution des richesses ; spécialiste de l’Italie médiévale, il souligne la faiblesse relative de Rennes comme capitale : elle a du mal à s’imposer, tout au moins si on la compare à ses semblables italiennes. Le dynamisme de Rennes n’est d’ailleurs pas éclatant malgré ses pôles de centralité. L’espace breton est un espace dominé. La thèse de Julien Bachelier pose donc de façon stimulante la question de la croissance.

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À l’issue de la soutenance, la thèse a obtenu la mention très honorable, l’université Rennes 2 ne délivrant pas de mention supérieure.

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Jean-Kely Paulhan

Sylvain Olivier, Aux Marges de l’espace agraire. Inculte et genêt en Lodévois (xviie-xixe siècle), Thèse de doctorat, d’histoire moderne, soutenue le vendredi 23 novembre 2012 à l’université de Caen­-Basse-Normandie

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Jury : Annie Antoine, professeur d’histoire moderne à l’université Rennes 2, rapporteur ; Stéphane Durand, professeur d’histoire moderne à l’université d’Avignon, rapporteur ; Patrick Fournier, maître de conférences en histoire moderne à l’université de Clermont ii ; Philippe Madeline, professeur de géographie à l’université de Caen ; Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen, directeur de la thèse ; Élie Pélaquier, directeur de recherches au cnrs, université de Montpellier iii ; Patrice Poujade, professeur d’histoire moderne à l’université de Perpignan, président du jury.

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Sylvain Olivier, professeur agrégé d’histoire au lycée Mermoz de Montpellier, a choisi de placer la marge agropastorale et économique des finages au centre de ses travaux et, dans son exposé de soutenance, il explique comment sa démarche l’a amené à s’intéresser à la question de l’histoire de la place réelle de l’inculte en Languedoc, à travers l’étude de cas de la mise en valeur du genêt (Spartium junceum L.).

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Les principaux résultats de ce travail ont été obtenus à partir de documents essentiellement fiscaux et notariaux, qui révèlent un inculte occupant près de la moitié des superficies dès qu’on s’éloigne de la pénéplaine littorale, plus encore en y incluant la silva. Le bassin permien du Lodévois, encombré de ruffes, offre ainsi un compartiment paysager propice à un étalement important d’espaces incultes, parfois presque stériles. Les phases d’emprise et de déprise anthropique sur ces espaces sont globalement connues depuis les travaux d’Emmanuel Le Roy Ladurie (1966). Aussi Sylvain Olivier a-t-il décidé de faire de la vallée du Salagou un laboratoire de ces fluctuations paysagères et économiques, en n’omettant surtout pas de reconstituer les parcellaires de cinq communes actuelles, qui couvrent, aujourd’hui, un peu plus de 6000 ha.

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Si, d’emblée, l’emploi des sig a semblé indispensable, les exigences méthodologiques se sont rapidement avérées très contraignantes. En effet, la palette documentaire convoquée, vaste, riche et très variée, a contrarié le basculement des données vers un logiciel gestionnaire de base de données et des opérations complexes, qui auraient nécessité l’aide permanente d’informaticiens et de mathématiciens. Ces nécessités ont donc amené à centrer le champ d’investigation à un terrain chronologique et géographique plus restreint que celui originellement envisagé. Sylvain Olivier a ainsi centré ses analyses sur la culture spécifique du genêt (Spartium junceum L.), un marqueur végétal particulièrement révélateur de la dialectique paysagère, économique et sociale entre terres cultes et incultes.

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La culture du genêt, évanouie après la Seconde Guerre mondiale, était pourtant restée vivace dans la mémoire des familles du Lodévois, mais sa chaîne opératoire, son calendrier agricole, la diffusion sociale de la toile textile qu’on en tirait, son implantation physique dans les finages, tout cela avait été oublié et il fallait donc en redécouvrir l’histoire. La culture du genêt textile a suscité un regain d’intérêt agronomique, au moment même où celle-ci, de la fin du xviiie au milieu du xixe siècle, atteignait un sommet historique. Paradoxalement, jusque-là caractéristique des époques de déprise agraire, elle prend un essor important, au cours d’une période de forte poussée démographique et de pression pastorale. Le genêt devient alors une plante qui accompagne le changement industriel et agricole, en cours dans le reste de la plaine languedocienne, notamment au moment où le vignoble connaît un immense développement. Cette légumineuse remplace sans doute, selon l’auteur, l’essor des prairies artificielles en région méditerranéenne, de même qu’elle permet probablement de se garder des phénomènes d’érosion excessive. À l’issue de ce travail, d’autres pistes d’investigation s’ouvrent à Sylvain Olivier qui conclut sa présentation sur les recherches qu’il serait désormais loisible de mener, pour consolider notre connaissance de l’histoire des marges incultes des finages. Celle-ci appelle à reconsidérer la vraie place des périphéries agro-pastorales pour les sociétés anciennes : centrale, et de revoir les terminologies chères aux ruralistes mais ici inopérantes, le cultivé et l’inculte.

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Jean-Marc Moriceau rappelle la naissance de l’intérêt des historiens pour les documents fonciers parcellaires, grâce à Marc Bloch, en novembre 1942, dans un de ses ultimes articles. Après un rapide rappel historiographique, il replace les travaux de Sylvain Olivier dans ce sillon de l’histoire rurale. Il rappelle aussi l’histoire de cette thèse, qui se confond avec celle d’un candidat, qui s’est construit chercheur après de nombreux travaux de qualité sur le Languedoc, qu’il a publiés très jeune. Les hasards de la vie professionnelle ont ainsi permis à Sylvain Olivier de s’intégrer au Pôle Rural de Caen et d’y rédiger un dea, épais et remarqué (2004), mais aussi de continuer à publier. La thèse soutenue forme un monument, élégant, de 1230 pages : 538 pages de texte, dans un premier volume et 692 pages d’annexes, ventilées dans deux autres volumes. La richesse de l’œuvre ne fait aucun doute et se rapproche, en de nombreux points, de la réflexion de Jean Meuvret sur la question des subsistances. Les principaux apports de la recherche résident dans le rôle de révélateur de l’histoire des marges cultivées des finages, que l’auteur confie au genêt, en se souciant de franchir les bornes chornologiques et documentaires habituelles. La variété des pratiques et des usages de l’inculte apparaît ainsi en pleine lumière. Le rôle important du genêt d’Espagne dans le paysage, l’économie et la société retrouve donc sa place parmi les historiens : l’inculte avait une importance insoupçonnée dans le quotidien de la population du Lodévois. La fréquentation assidue des disciplines voisines de l’histoire, d’une abondante bibliographie et d’un véritable « mille-feuilles documentaire » donne à la thèse une très solide assise scientifique.

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Stéphane Durand souligne, à son tour, l’excellente qualité du texte qu’il a lu, ainsi que les grandes capacités d’explication et de contextualisation du candidat. La richesse des annexes, parmi lesquelles des photographies de paysages, ne peut que retenir l’attention, même si elles auraient pu être classées de manière thématique, pour s’avérer plus éloquentes encore. Le glossaire, fort utile, aurait peut-être mérité de voir ses entrées plus développées, pour rendre meilleure justice à l’abondance de la documentation consultée. Stéphane Durand a beaucoup apprécié de voir convoquées plusieurs disciplines à la table de l’historien, pour donner sens à la palette documentaire et en tirer toutes les informations possibles. Le plan de la thèse peut certes surprendre, par la disproportion entre la grande maîtrise documentaire et historiographique, d’une part et d’autre part, la précision exemplaire de l’étude de cas. Mais l’équilibre a été trouvé, entre contraintes des thèses nouveau format et ambitions initiales du chercheur. Les pages lues s’avèrent éclairantes, notamment au sujet des usages des fruits et des plantes de l’inculte. Reste l’envie d’en savoir davantage sur les prix de vente des toiles de genêt et plus généralement, sur l’économie liée à cette plante. Sylvain Olivier répond en expliquant combien les documents évoquant les prix du fil de genêt sont rares, parfois d’une grande opacité et, pour tout dire, inexistants quant à la toile elle-même, si bien qu’il est impossible de soupeser le poids économique de cette activité textile domestique, ainsi que d’évaluer sa compétitivité, sur le marché local des petites étoffes.

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Annie Antoine rappelle la familiarité entre les fleurs jaunes de l’ajonc de l’Ouest de la France et celles du genêt méridional, cette plante de la famille des fabacées, une légumineuse certes moins connue que les luzernes, mais qui attendait son histoire. Le caractère remarquable du travail de recherche et de terrain, enquêtes orales comprises, est souligné. Voir l’inculte ainsi remis au centre des questionnements sur l’économie agro-pastorale, à l’heure où certains historiens insistent sur le caractère improductif des espaces incultes, ne peut constituer qu’une démarche appréciée. Outre la grande qualité rédactionnelle, les apports du travail sont importants, grâce à une écriture stimulante de l’histoire des rapports entre l’homme et le paysage en Lodévois, depuis plus de deux mille ans. Quant au caractère ethnographique et patrimonial de l’étude, il ajoute une dimension supplémentaire à son versant historique. L’utilité du genêt ne laisse pas de surprendre, d’autant plus qu’elle évoque l’utilité centrale de l’inculte dans les sociétés anciennes, même si cet aspect du travail reste essentiellement qualitatif. Quant aux usages textiles de la plante, ces pages emportent globalement son adhésion, bien que celles sur les relations entre genêt et conjoncture ne l’aient pas nécessairement convaincue. Sylvain Olivier expose alors ses convictions en matière de présence structurelle de l’inculte dans les finages du Lodévois, que les populations se trouvent en situation de gérer, plutôt que de créer. Le caractère improductif des parcelles incultes lui paraît, au pire injustifié et au mieux, extrêmement relatif : l’auteur convient volontiers qu’une définition générale de l’inculte est devenue nécessaire aux historiens ruralistes.

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Philippe Madeline prend ensuite la parole et note le souci de spatialisation des données historiques. En tant que géographe, il apprécie particulièrement que l’espace soit placé au centre des préoccupations historiques et de longue durée, affichées dans le corps de la thèse. Le recours à la cartographie, aux emboîtements d’échelle et à la marge spatiale et économique offrent des clés de lecture judicieuses du passé. La revendication du « ras du sol » permet de faire passer l’inculte de l’ombre à la lumière : les sources, produites par des groupes humains, n’offrent donc à l’historien qu’une vue jusque-là partielle et partiale des espaces incultes. Si certains éléments matériels de la thèse restent perfectibles, le regard porté sur la représentation de l’inculte chez les élites retient l’attention. La mobilisation des différentes sources de renseignements interroge le lecteur, qui se demande si d’autres plantes oubliées existent aussi, à côté du genêt. L’inculte ne constituerait-il pas un estran, dont la cartographie des phases de flux et de reflux mérite d’être tentée et, pourquoi pas, modélisée ? L’approche interdisciplinaire, réussie, a-t-elle toutefois tant apporté que cela aux travaux historiques ? Cela dit, la place du genêt permet le réexamen des sociétés anciennes et c’est l’essentiel, aux yeux du géographe, qui suggère l’emploi de la notion d’anthroposystème pour valoriser, davantage encore, les apports de la thèse. Sylvain Olivier pense que la mise en œuvre des concepts géographiques proposés, tout à fait pertinents et opératoires, demande d’aller chercher des documents ad hoc, hors du Lodévois, à très grande échelle, afin des les intégrer efficacement dans un sig. Quant aux autres plantes oubliées de l’inculte, tinctoriales par exemple, peut-être les sources urbaines apportent-elles davantage que les sources rurales. Il s’agit d’informations importantes à investir, pour l’avenir, à l’image des travaux de Bernard Romagnan sur l’emploi de l’arbousier, qui montrent l’influence de la ville de Saint-Tropez sur le massif des Maures.

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Patrick Fournier s’est, quant à lui, montré sensible aux questions sur les thématiques environnementales de cette étude, ainsi qu’au recours aux acquis de plusieurs disciplines et à la dimension culturelle du sujet. Malgré quelques imperfections formelles et la nécessité de plus d’analyses quantitatives, le dépouillement minutieux d’une abondante documentation est à remarquer. Le sujet, audacieux, permet de faire ressortir l’importance du genêt et de l’inculte dans l’économie locale, en renouvelant ainsi la vision historique traditionnelle de l’agriculture languedocienne. Deux apports semblent fondamentaux. D’abord, Sylvain Olivier donne à mieux connaître les micro-rapports sociaux à travers le prisme de l’exploitation raisonnée de l’environnement. Ensuite, la mise en ordre des différentes visions de l’espace, à la fin du xviiie siècle, se trouve, elle aussi, bienvenue. Sans doute les expertises portées sur les espaces ruraux et incultes méritent-elles de faire l’objet d’une réflexion regroupée, mais le lien entre conjoncture et culture du genêt paraît pertinent. Il appelle à lancer des passerelles, vers la culture du maïs par exemple. Trois pistes de recherches futures sont suggérées au candidat : ouvrir la bibliographie aux acquis de l’histoire environnementale américaine et des zones humides, exploiter plus profondément l’exceptionnel dossier photographique qu’il a constitué, replacer l’élevage au cœur de l’exploitation insoupçonnée des espaces incultes. Sylvain Olivier pense que la question de l’élevage dans les marges des finages peut être traitée de manière très approfondie. La matière existe, abondante, sérielle parfois, quantitative et qualitiative de surcroît, pour aller jusqu’à cartographier, périodiser et même établir un calendrier des usages pastoraux.

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Élie Pélaquier explique à quel point la thèse de Sylvain Olivier était attendue, tant la question de l’inculte a été la grande délaissée de l’histoire rurale languedocienne. La présentation de la documentation, bien qu’un peu fastidieuse, apporte, à petites touches, une bonne connaissance des marges des finages, soumises à un climat très contraignant. La réécriture de l’histoire de ces marges dans la longue durée, à travers le prisme du genêt, montre l’importance culturelle de la garrigue. L’inculte structurel et l’inculte fluctuant apparaissent nettement et l’approche par le bas permet d’aborder la gestion des espaces ruraux par les institutions locales. La place importante de l’alleu s’y trouve fortement et justement réévaluée, de même que la proximité du notaire et du paysan. Le prisme du genêt constitue ainsi un choix novateur pour réécrire l’histoire économique et sociale du Lodévois et du Languedoc. De la fin du xviiie au premier tiers du xixe, on voit bien l’intensité des défrichements, par toutes les catégories sociales, sous forme d’un mitage permanent et non d’une sorte de front pionnier. L’étude plus ponctuelle de plantes, comme le ciste ou le buis, de même que le parcours dans la littérature scientifique du xviiie et du xixe siècle, s’avèrent très enrichissants. Quant à la présentation de la chaîne opératoire, depuis la culture du genêt, jusqu’à la fabrication de sa toile, elle paraît tout à fait efficiente et révèle des pans entiers des réseaux micro-sociaux, ainsi qu’une aire de diffusion géographique jusque-là insoupçonnée. La question des rythmes d’apparition du genêt dans la documentation scande les grands moments de l’histoire des rapports entre conjoncture économique et démographique, d’une part et extension ou rétraction des espaces consacrés au genêt, d’autre part. La chronologie est donc solide, argumentée, stimulante. Sylvain Olivier admet que la silva demeure, probablement, le parent pauvre de ses travaux sur l’inculte, puisque si lui-même écrit que le genêt a injustement été considéré comme improductif et non cultivé, un raisonnement semblable ne peut que s’appliquer au forestage des bois. D’autant que les archives de la Maîtrise des Eaux et Forêts existent et ont été recensées et photographiées par lui.

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Patrice Poujade prend la parole en dernier ; il prend le temps de revenir sur les imperfections formelles du travail, mais souligne l’intérêt du sujet abordé, en raison même de l’originalité de la démarche : considérer que les marges ne sont pas marginales. Même si la longue critique initiale de la documentation finirait presque par décourager, elle peut toutefois servir, désormais, de véritable guide pour un projet de recherches à venir sur les terres marginales. Il évoque même les nombreuses possibilités documentaires de mener une approche micro-historique du sujet traité. Les marges font cependant l’objet, ici, d’une histoire globale, au ras du sol, qui permet de révéler leur parfaite intégration dans l’économie globale d’Ancien Régime. Les nombreux usages du genêt auraient pu être plus éclairés encore par une autre démarche, mêlant plus intimement et systématiquement la critique et l’utilisation des sources employées. Mais des hypothèses fortes émergent, nettement par exemple, au sujet des rapports entre conjoncture et recours plus ample ou moindre à la mise en valeur du genêt. Le tableau se trouve donc brossé de campagnes lodévoises loin de demeurer immobiles. Une piste de recherche est suggérée, en direction des contrats de mariage par exemple, pour parvenir à mesurer la place et le prix de la toile de genêt dans le linge de maison et, par conséquent, dans la société et l’économie lodévoises. L’historien conclut sur l’idée que la thèse soutenue est courageuse et d’un grand intérêt, avec de « vrais apports », qui appellent à leur tour à davantage de comparaisons, ainsi qu’à poursuivre les recherches, à la suite de cette « histoire d’un oublié de l’histoire » : le genêt. Sylvain Olivier en profite pour revenir sur certains points méthodologiques et sémantiques, afin de préciser sa pensée et sa démarche, attaché qu’il s’est montré à confronter les représentations de l’inculte chez les voyageurs ou les administrateurs, et celles exprimées dans la documentation produite à l’échelle locale et micro-locale.

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On retiendra donc que cette thèse a ouvert une porte, trop longtemps refermée, sur l’organisation de l’espace et la structuration économique des campagnes languedociennes, dans la valorisation insoupçonnée de ses marges incultes, dont le caractère prétendument improductif se trouve aujourd’hui profondément remis en cause. Après ces quelque quatre heures et demi d’une soutenance intense, le jury se retire pour délibérer. Quelques instants plus tard, le candidat est déclaré docteur en histoire de l’université de Caen, avec la mention très honorable et les félicitations du jury.

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Bruno Jaudon

Titres recensés

  1. Julien Bachelier, Villes et villages de Haute-Bretagne. Les réseaux de peuplement (xie-xiiie siècle), Thèse de doctorat d’histoire médiévale soutenue le 22 juin 2013, à l’université Rennes 2
  2. Sylvain Olivier, Aux Marges de l’espace agraire. Inculte et genêt en Lodévois (xviie-xixe siècle), Thèse de doctorat, d’histoire moderne, soutenue le vendredi 23 novembre 2012 à l’université de Caen­-Basse-Normandie

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales 2/2013 (Vol. 40) , p. 246-254
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2013-2-page-246.htm.


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