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Histoire & Sociétés Rurales

2014/1 (Vol. 41)


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« [C’est] à une culture plus soignée et mieux entendue, que j’ai distingué en Alsace, les vallées habitées par des Anabaptistes. Je regardois les collines avant d’entrer dans ces cabanes ; et quand les collines étoient mieux cultivées, avant d’avoir vu des souliers sans boucles et des habits sans boutons, je me disois, il y a ici des Anabaptistes. »

Masson de Pezay, Les Soirées helvétiennes, alsaciennes et fran-comtoises, à Paris chez Delalain, 1771, 8e soirée, p. 41-42.
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Ainsi le marquis de Pezay, en voyage dans la région du Sundgau, dans l’est de la France, évoque-t-il la présence anabaptiste. Au xviiie siècle, la réputation professionnelle des anabaptistes n’est plus cachée. Ils sont connus et recherchés par les autorités seigneuriales alsaciennes pour mettre en valeur leurs terres, bien qu’ils restent officiellement interdits dans le royaume de France [1][1] Alexandre Frédéric Jacques Masson (1741-1777), marquis....

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L’anabaptisme se définit comme un mouvement religieux né lors des réactions aux prédications de Luther. Diverses tendances se réclament de l’anabaptisme, dont les formes les plus connues sont dites « révolutionnaires » ou « pacifiques » [2][2] Séguy, 1995, p. 27.. La première déclinaison ne s’applique pas aux descendants des familles suisses persécutées. La littérature contemporaine a pourtant longtemps assimilé l’anabaptisme aux troubles sanglants qui eurent lieu dans les pays allemands et en Suisse entre 1521 et 1525, sous la conduite de Thomas Müntzer. Celui-ci est peut-être à l’origine de l’idée anabaptiste, lors de son séjour à Zwickau en 1521, mais non pas de la pratique, apparue à Zurich en 1524 [3][3] Lefebvre, 1982, p. 23.. La violence des actions de Müntzer et la conception millénariste qu’il a du monde l’éloignent d’une assimilation avec les anabaptistes. Cependant, les autorités publiques suisses n’ont fait aucune distinction entre les révolutionnaires armés et le mouvement pacifique. Dès 1526, l’anabaptisme est puni d’exil et à partir de 1527 les coupables sont emprisonnés [4][4] Séguy, 1977, p. 123.. Ainsi commence l’exode de ses membres vers différentes destinations, selon l’accueil qu’ils y reçoivent, à savoir en Alsace, Pays-Bas, Palatinat, jusqu’aux extrémités orientales de la chrétienté, comme en Moravie [5][5] Gastaldi, 1992, p. 364-368.. En 1536, le prêtre frison Menno Simons renonce au catholicisme pour embrasser le mouvement. Il est à l’origine de la réorganisation de la branche pacifique des anabaptistes. Pour différencier ces derniers des anabaptistes révolutionnaires, ils sont également appelés mennonites, du nom de leur réformateur [6][6] Séguy, 1977, p. 1 et p. 64-66.. La tendance mennonite devient la base de l’anabaptisme moderne. Ainsi, les termes mennonites et anabaptistes sont-ils utilisés indistinctement dans la présente étude.

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Les membres de ce mouvement religieux suivent un certain nombre de principes. L’expression même par laquelle ils sont appelés, anabaptistes, provient du grec ana : « de nouveau », signifiant donc « celui qui baptise de nouveau ». De même, la dénomination allemande Wiedertaüfer, rebaptiseurs, fait référence à leur refus du baptême enfant qui leur fait pratiquer un second baptême adulte. D’autres principes les caractérisent, comme le rejet total de la violence, sous toutes ses formes, parmi laquelle le refus de servir par les armes. Ils s’efforcent d’éviter cette obligation en payant une compensation à l’autorité dont ils dépendent. Les mennonites rejettent également la pratique du serment, notamment en justice. La quête d’une vie morale et austère amène les anabaptistes à se placer à l’écart du reste du monde, et reflète une volonté de purification morale [7][7] Mathiot et Boigeol, 1969, p. 25.. Ils ne disposent pas d’une hiérarchie établie au sein de leur communauté, à l’instar des fonctions ecclésiastiques dans le monde catholique. Seuls des Anciens sont désignés par le groupe pour assurer le culte et s’occuper des questions morales et pratiques. Pour ce faire, il faut néanmoins posséder un minimum de savoirs afin d’interpréter la Bible à ses coreligionnaires.

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Sur le chemin de l’exil, les familles remontent en grand nombre la vallée du Rhin, et s’installent en Alsace au xviie siècle. Cette région présente de considérables destructions à la fin de la guerre de Trente Ans [8][8] Boehler, 1995, p. 272.. Le dépeuplement et la grande disponibilité de terres sont attractifs pour les immigrants. Les anabaptistes se dirigent d’abord vers les seigneuries favorables aux idées de la Réforme. Les déplacements reprennent plus tard, à cause des édits d’expulsion promulgués par Louis XIV. Les communautés se dispersent, gagnent la Haute-Alsace et certaines familles atteignent la forêt de Normanvillars [9][9] Commune de Florimont : Territoire de Belfort, arr..... En l’espace d’un large demi-siècle, la minorité anabaptiste accapare le bois par des activités et des pratiques agricoles efficaces et rémunératrices. La forêt de Normanvillars est située dans la seigneurie de Florimont, au sud du Sundgau alors alsacien. Au xviiie siècle, celle-ci est principalement tenue par la famille de Barbaud. Des difficultés financières les amènent à vendre la plus grande partie de la seigneurie. En 1785, ils ne conservent que leur château, le village de Florimont et le domaine de Normanvillars, situé au nord de Florimont [10][10] Joachim, 1958, p. 67.. La forêt constitue un « ban », une unité foncière et juridique distincte, sans qu’il existe encore une structure villageoise puisqu’une carte d’arpentage de ce ban, réalisée au xviiie siècle, n’en montre encore aucune [11][11] Arch. dép. Territoire de Belfort (ci-après Arch. dép..... Ce finage particulier correspond cependant à un ancien village. Si l’on est sûr de son existence – en 1105, il est signalé dans les documents du prieuré de Froidefontaine – la date et les circonstances de sa disparition restent quant à elles incertaines. On estime que l’abandon du hameau de Normanvillars remonte probablement au xve siècle [12][12] Liblin, 1877, p. 217.. Depuis, seule la famille seigneuriale s’y approvisionne en bois de chauffage. Contrairement à leurs prédécesseurs, les Barbaud tentent de mettre en valeur ces terres en les affermant à des particuliers. Dans cette optique, ils accueillent de nouveaux habitants, étrangers à la seigneurie, mais qui se portent volontaires pour exploiter ces incultes. Les familles anabaptistes tentent également l’aventure et proposent leurs services au seigneur, qui les invite volontiers. En l’espace d’un demi-siècle, ils afferment l’ensemble des cantons du bois de Normanvillars.

L’installation dans la forêt de Normanvillars

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L’implantation dans la forêt de Normanvillars est tardive, dans le second quart du xviiie siècle, alors que les premières migrations anabaptistes remontent au xvie siècle. Si la guerre de Trente Ans a encouragé l’immigration helvétique, plusieurs frères transitent par différentes villes alsaciennes avant de s’installer à Normanvillars. D’autres, au contraire, fuient les dernières persécutions suisses à leur encontre, se dirigeant vers le Sundgau. Les familles de Normanvillars possèdent chacune leur histoire propre.

Une conjonction de facteurs

Les conséquences de la guerre de Trente Ans

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La guerre de Trente Ans s’achève sur les traités de Westphalie en octobre 1648. Cette guerre a provoqué moins de batailles que des pillages, incendies et ruines. Le dépeuplement n’est pas seulement dû à la mort des individus mais également à leur changement de résidence – départs individuels ou collectifs – vers des destinations plus sûres ou plus favorisées [13][13] Livet, 1991, p. 51.. Les villages de Haute-Alsace et du Sundgau ont été dévastés dès le début, lors de la révolte des paysans contre les Suédois. La seigneurie de Florimont est directement touchée par ce conflit : le château et les remparts sont détruits, le village ruiné [14][14] Lerch-Boyer, 1973, p. 10.. Dès la fin des hostilités en Alsace, les seigneurs locaux font appel aux étrangers – principalement aux Suisses – pour repeupler leurs propriétés [15][15] Séguy, 1977, p. 128.. La fin de la guerre de Trente Ans entraîne un renouvellement important de la population alsacienne [16][16] Livet, 1956, p. 329.. Les Suisses, de plusieurs religions confondues, constituent le groupe le plus homogène. Certains arrivent après les soulèvements paysans dans les cantons, d’autres, comme les anabaptistes fuient les persécutions à leur égard.

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Les pérégrinations de ces derniers les mènent dans des seigneuries ayant adhéré aux idées de la Réforme, comme celle des Ribeaupierre. Dans toute l’Alsace, des seigneurs tentent de planifier la reconstruction de leurs propriétés. Nouvelle possession du roi de France, la région ne dispose pas encore d’une administration efficace, laissant aux seigneuries locales une relative autonomie. L’implantation anabaptiste dans la seigneurie de Florimont est plus tardive. Une partie des familles mennonites de Normanvillars émigre depuis d’autres villes alsaciennes. Jean Jacques Stauffer est originaire de « Schtaiffiscebourg dans le canton de Berne, pr[ésente]ment demeurant dans le bailliage de Maseveau en Alsace » [17][17] Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Jean Jacques.... Le territoire de Normanvillars n’a pas été directement pénétré par les troupes militaires durant la guerre de Trente Ans. Cependant, le domaine garde les mêmes caractéristiques que les villages détruits lors de ce conflit : les terres sont redevenues sauvages, sans aucune présence humaine. À Normanvillars, la famille de Barbaud décide d’affermer des terres dans la forêt dès le début du xviiie siècle. Des actes de défrichements commencent à être rédigés à cette période [18][18] Arch. dép. Belfort, 12B184 et 185.. Les Barbaud expriment le besoin de mettre en culture des terres auparavant laissées à l’abandon. Ils s’inscrivent dans la lignée de ces seigneurs qui veulent reconstituer leur fortune au travers d’une nouvelle territorialisation de leurs domaines. Dans le but d’augmenter ses richesses, la famille seigneuriale de Florimont est à l’origine d’une nouvelle localité habitée qui se développe et se renforce tout au long du siècle, malgré l’édit d’expulsion de Louis XIV concernant les anabaptistes du royaume de France.

Un édit d’expulsion aux effets limités (1712)

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Le rattachement des seigneuries d’Alsace au royaume de France complique encore la situation des anabaptistes émigrés. Par les traités de Westphalie (1648), Louis XIV reçoit le territoire des seigneuries d’Alsace mais il doit accepter la tolérance confessionnelle instituée dans la région depuis la paix d’Augsbourg (1555) qui reconnaît officiellement l’existence du protestantisme, luthérien, puis calviniste. Mais il n’est pas question de reconnaître les autres mouvements issus de la Réforme et en particulier la mouvance anabaptiste.

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Cependant les premières années de la domination française en Alsace ne sont pas préjudiciables à leur immigration dans la région, puisque l’administration française est moins pesante qu’ailleurs. L’intégration d’une Alsace pluri-confessionnelle dans le royaume de France bouleverse toutefois la politique de Louis XIV, qui était exclusivement orientée en faveur du catholicisme. Au début du xviiie siècle, le Roi Soleil prend conscience de l’implantation progressive de mouvements réformés dissidents en Alsace. Il promulgue le 9 septembre 1712 un avis d’expulsion de tous les anabaptistes vivant dans la région. Des mesures coercitives sont mises en place [19][19] Vogler, 1991, p. 46.. Il leur est interdit d’exercer dans la fonction publique, administrative ou judiciaire. Cependant, selon une recherche de Jean Séguy, il ne se passe pas plus d’un mois avant qu’intervienne une nouvelle circulaire du roi concernant les anabaptistes, leur laissant cette fois-ci un délai avant de quitter la région [20][20] Séguy, 1977, p. 145.. La majorité des anabaptistes tenant alors des baux à ferme auprès de seigneurs locaux, l’expulsion directe et sans délai risquait d’affaiblir l’agriculture et l’économie régionale.

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Ainsi, on peut dégager deux principales conséquences de l’édit d’expulsion de 1712 [21][21] Id., 1996, p. 34.. Dans un premier temps, l’édit a pour conséquence non pas la disparition des anabaptistes mais leur dispersion dans la région alsacienne, principalement vers le sud de l’Alsace jusqu’au territoire de Montbéliard. Certaines familles s’installant à Normanvillars ont déjà transité par plusieurs lieux différents. Leur statut de fermier seigneurial contribue également à leur instabilité, puisqu’il peut ne pas être renouvelé. Ensuite, on assiste à une stabilisation de la présence anabaptiste dans les territoires encore indépendants du royaume de France, comme Montbéliard, qui ne deviendra français qu’en 1793.

Une conjoncture suisse défavorable au xviiie siècle

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D’autres anabaptistes arrivent directement après avoir quitté leur Suisse natale. Les familles faisant le trajet sans détour viennent d’une autre zone que les premiers et se déplacent plus tardivement, à partir de la fin du xviiie siècle ou des années 1750. Ils sont principalement originaires du Jura bernois, plus proche des frontières avec la France. Ainsi, la famille de Christe Augsbourg était « résidant à Fornay Dessous, dépendans de la prévosté et principauté de Porrentruy » [22][22] Arch. dép. Belfort, 3E1066, bail pour Christe Augsbourg... avant de s’installer à Normanvillars, tandis que d’autres familles arrivent de Porrentruy [23][23] Arch. dép. Belfort, 2E4/413, passation de bail de Christe... ou de Délemont [24][24] Arch. dép. Belfort, 3E1066, bail pour Véréna Bachmann....

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Cette arrivée progressive dans la forêt résulte d’éléments sociaux, économiques et politiques majeurs. Dès 1680, la pression démographique est devenue sensible dans les régions de l’Emmental et du Jura bernois. De plus, la révocation de l’édit de Nantes en France a entraîné l’immigration de nombreux réfugiés français, cherchant asile dans la partie réformée du Jura suisse [25][25] Amweg, 1942, p. 39.. Au tournant du siècle, un cercle vicieux se met en place : les mauvaises récoltes influent sur les prix des aliments et entraînent une grave famine dans les années 1690 [26][26] Braun, 1988, p. 16 et p. 20.. Rudolf Braun parle des « années noires » de la fin du xviie siècle suisse [27][27] Ibid.. Ajouté à l’irruption de nouvelles maladies endémiques (typhus, dysenteries, fièvres grippales) ces malheurs poussent de nombreuses familles à partir ou repartir de Suisse. Outre le contexte social et économique, dans la même période, les autorités du canton de Berne cherchent à expulser les derniers anabaptistes de la région. Depuis 1670, les autorités cantonales du Jura bernois ont repris des mesures d’expulsion [28][28] Marthelot, 1950, p. 478.. Une première vague de mennonites se répand premièrement en Alsace et dans le Palatinat. Ceux qui refusent encore de quitter le pays se réfugient dans les montagnes du Jura bernois. Au tournant des xviie et xviiie siècles, le canton ne compterait plus qu’entre 500 et 1000 anabaptistes [29][29] Naas, 2010, p. 141.. Les autorités bernoises tentent alors un moyen de se débarrasser des mennonites sans alerter la population. Leur objectif est de les expulser le plus loin possible, pour s’assurer de l’impossibilité d’un quelconque retour. Le 17 mai 1699, une lettre est envoyée par le gouvernement bernois à la Compagnie des Indes Orientales hollandaise située à Amsterdam, dans l’espoir d’envoyer les anabaptistes sur une île lointaine. Cette première action se solde par un échec, car la compagnie de commerce ne collabore pas [30][30] Gratz, 1953, p. 56.. Toutefois, les anabaptistes comprennent l’insécurité de leur situation, et se déplacent toujours plus vers les montagnes jurassiennes. La reprise des persécutions entraîne une ultime migration de la population mennonite suisse. Les derniers membres regardent alors directement vers le sud de l’Alsace, certains s’arrêtant dans la forêt de Normanvillars.

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Quant à ceux qui ont émigré à partir de 1750, directement du Jura bernois, l’infortune économique, sociale et politique ne les a pas épargnés. Le terrible hiver de 1708-1709 entraîne la misère du peuple dans l’ensemble du pays, souffrant du froid et de la faim [31][31] Amweg, 1942, p. 40.. L’année suivante, une nouvelle épidémie de peste sévit dans l’Évêché de Bâle. La décennie 1730 connaît une longue insurrection populaire : Porrentruy, Delémont et d’autres villes et vallées de l’Évêché entrent en rébellion. À partir de 1740, condamnations et exécutions se succèdent dans les principales villes insoumises. On range sous l’expression « Troubles de 1740 » l’ensemble de ces soulèvements, qui éprouvent l’Évêché de Bâle durant une quinzaine d’années consécutives [32][32] Bessire, 1968, p. 126..

Une venue encouragée sur un lieu en marge

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Malgré le développement des communautés anabaptistes sur le territoire alsacien, les familles n’en cherchent pas moins des lieux en marge, mal contrôlés par les autorités. Le bois de Normanvillars correspond à cette description. De plus, les seigneurs de Barbaud cherchent à exploiter les ressources forestières.

Un espace abandonné de la seigneurie

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Lieu longtemps délaissé, abandonné dans des conditions mystérieuses, il est en proie à un imaginaire collectif négatif. De nombreuses légendes contribuent à tenir les populations éloignées de la forêt. Par conséquent, les volontaires au défrichement restent peu nombreux, et les autorités seigneuriales font appel à des étrangers.

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C’est dans ce contexte que les anabaptistes pénètrent à leur tour dans la forêt, à partir de 1737. Les clairières déjà modelées, il leur incombe de mettre en culture les champs et les prés récemment défrichés. Au milieu d’une forêt, éloignée des villages alentours, une vie en communauté est possible. Une caractéristique des mennonites de l’époque moderne est la recherche perpétuelle de l’isolement. Cette vie à l’écart de la société permet de se rapprocher au mieux de l’Église primitive. Les anabaptistes peuvent ainsi entretenir leur foi, leurs croyances et leurs coutumes. Or le domaine de Normanvillars ne dépend d’aucune structure villageoise proche. Dans les documents seigneuriaux du xviiie siècle, Normanvillars constitue même un ban indépendant. À cet effet, un plan d’arpentage a été réalisé pour les seuls ban et communauté de Normanvillars [33][33] Arch. dép. Belfort, 1C72, cense de Normanvillars..

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Leur installation à Normanvillars ne résulte pas uniquement de leur volonté d’isolement. Malgré leur réputation d’agriculteurs plus efficaces que d’autres, les mennonites se retrouvent face à une colonisation déjà totale des territoires [34][34] Boehler, 1994b, p. 69.. Il leur faut retrouver des terres disponibles et qui soient susceptibles d’être soustraites aux pratiques communautaires villageoises. Dans le Ried et les Hautes-Chaumes, seules les fermes seigneuriales répondent encore à ces conditions. La seigneurie de Florimont fait office d’exception. En effet, si des emplacements sont libres, c’est parce que la famille de Barbaud entend mettre en valeur de nouvelles parcelles de son territoire situées en dehors des communautés villageoises, dans le but d’accroître ses revenus. Si l’on remarque une part d’isolement volontaire, il faut également reconnaître les considérations de type agraire et foncière : le manque de place dans les villages, occupés par de petits propriétaires, les amène à se diriger vers des terres seigneuriales à affermer [35][35] Marthelot, 1950, p. 475..

Les avantages du ban de Normanvillars

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L’exploitation de ce territoire diffère de la structure agraire locale. Selon Pierre Marthelot, dans la majorité des lieux d’implantation anabaptiste, leur présence se rencontre dans des lieux en marge, hors terroir et hors de l’emprise des communautés villageoises [36][36] Ibid., p. 486.. Ce facteur implique une forme différente d’exploitation du territoire. En effet, dans le domaine de Normanvillars, les anabaptistes dépendent du domaine direct du seigneur. Chaque famille exploite ainsi des terres en un seul tenant, comprises dans un certain canton. Par exemple, en 1740, Jacques Kaufmann accepte « les logemens, batimens, granges, écuries, jardins, verger, chenevrière, prés, champs et paturage, tous en un tenant dans la forest de Normanvillars dit communément le canton d’Étienne Guenin » [37][37] Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Jacques Kaufmann,.... Le type d’exploitation du territoire diffère entre les fermiers du seigneur et la grande majorité des petits propriétaires paysans, dont la seigneurie de Florimont archive les bien-fonds dans ses livres terriers. Ces derniers possèdent quelques parcelles de terres, souvent disséminées sur le ban de la communauté. Ils possèdent souvent quelques fauchées de prés et moins d’un journal de terres éparpillées. Jean-Pierre Vallat, habitant de Florimont, est l’un des propriétaires dont le bien est le moins dispersé. Il possède deux prés, de contenance respective d’« un tiers de fauchée et quatre perches » et « un tiers de fauchée et vingt neuf perches ». Les voisins attenants aux prés sont tous d’autres habitants, ce qui prouve la séparation entre les deux parcelles [38][38] Arch. dép. Belfort, 46 E dépôt CC2, État de la consistance.... En ce qui concerne les champs, il possède treize parcelles disséminées sur trois cantons différents.

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Marc Bloch l’a longuement étudié : au xviiie siècle, les véritables exploitants d’une seigneurie sont les fermiers. En effet, les seigneurs ne tirent pas directement parti de leurs territoires. Ils préfèrent l’amodier à bon prix, en échange de redevances [39][39] Bloch, 1930, p. 518.. Les fermiers exploitent donc de grands domaines, en bénéficiant des récoltes en proportion. Face à eux se trouvent les propriétés des petits et moyens cultivateurs qui exploitent un nombre élevé de parcelles de petite dimension, ce qui augmente les coûts d’exploitation et éventuellement de clôtures [40][40] Ibid., p. 533.. Les fermiers de la forêt de Normanvillars ont des avantages techniques et cultivent des terres relevant du domaine direct de la seigneurie. De ce fait, les anabaptistes s’insèrent en partie seulement dans les structures sociales et agricoles de Florimont.

La mise en valeur

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Les baux attestent du développement du bâti et des surfaces exploitées dans la forêt de Normanvillars. À la venue des premiers anabaptistes, les premières structures d’habitation et d’exploitation ont été construites. Elles se développent toutefois sous l’impulsion de la famille seigneuriale avec le concours des frères. Leur situation isolée les amène à pratiquer des activités diversifiées, afin de préserver leur autonomie par rapport aux communautés villageoises.

L’appropriation du bois de Normanvillars

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Tout au long de la seconde moitié du xviiie siècle, la communauté s’implante au sein de la forêt, à tel point que vers 1789 le domaine de Normanvillars ne comprend plus que des membres anabaptistes, le garde-forestier mis à part. Cette appropriation silencieuse du territoire se remarque au travers de différents éléments, notamment la démographie, le renforcement du bâti et l’augmentation de la valeur des terres.

L’extension des structures agricoles

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En Alsace, l’édification d’une maison isolée n’est pas concevable puisqu’elle est inséparable d’un corps de ferme, dans la logique de l’exploitation agricole [41][41] Vonau, 1991, p. 12.. En 1737, les cantons sont déjà nommés « Philibert Jacquemin », « Petit Jean du Plaisy » ou « Porchy », du nom des premiers habitants qui les ont exploités. Ces défricheurs imposent donc leur empreinte non seulement territoriale, par la création des bâtiments initiaux, mais également symbolique. Cette époque répond au premier type d’habitat, c’est-à-dire à une création, qui présente de ce fait des formes simples.

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Au contraire, la venue des anabaptistes s’interprète comme une greffe de ce groupe social sur un habitat antérieur. Il correspond alors à un remaniement des bâtiments existants ou à un nouveau développement [42][42] Chiffre, 1985, p. 139.. Dès 1745, les baux des anabaptistes comportent tous une condition qui est d’entretenir les bâtiments reçus en affermage. Par exemple, en 1745, Ulrich Boesinger renouvelle son premier bail à Normanvillars, pour exploiter le canton « Jean-Baptiste Poncel et Philibert Porchy ». À cette date existent déjà des logements, une grange et une écurie [43][43] Arch. dép. Belfort, 2E4/352, renouvellement de bail.... En 1753, on mentionne un corps de logis, c’est-à-dire plusieurs bâtiments servant de lieu d’habitation [44][44] Arch. dép. Belfort, 2E4/413, renouvellement de bail.... En effet, Boesinger partage l’exploitation avec un autre fermier, Jean Roty. Les renouvellements de baux s’effectuent pour des durées progressivement plus longues. À son arrivée, Boesinger reçoit le canton pour dix années et en 1760 pour vingt ans. Dans ce même contrat, le seigneur exige la création sur le même canton d’un nouveau « corps de logis de charpente et clayonnage et couvert de paille, convenablement et suivant le devis que le charpentier en a fourni aux preneurs » [45][45] Ibid., renouvellement de bail pour Ulrich Boesinger,.... Cette évolution se reflète dans les baux de différentes familles anabaptistes de Normanvillars, qui leur concèdent davantage d’espace. Un autre canton de Normanvillars voit augmenter le nombre de structures d’habitation. En 1773, divers marchés sont contractés pour construire à neuf un corps de ferme en association avec Christe Stutz. Un maître de Manspach accepte de couvrir de paille les édifices nouvellement bâtis : maison, grange, écurie [46][46] Arch. dép. Belfort, 2E4/448, marché de Paul Berh de.... Un mois plus tard, Stutz fait la promesse de parfaire les dits bâtiments par des travaux de charpente, menuiserie, vitrerie, serrurerie, clayonnage et maçonnerie. Le seigneur s’engage toujours à lui fournir pierres, sables et bois de chênes [47][47] Ibid., marché avec Christe Stutz et Jean Surer son.... Il s’agit donc de constructions menées en association entre des anabaptistes et les Barbaud, qui participent au financement de l’entreprise tout en supervisant la progression du chantier.

L’agencement des bâtiments

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La disposition du bâti est plus ou moins la même pour les différentes fermes du bois qui sont visibles sur l’Atlas communal des cadastres napoléoniens de 1824 [48][48] Arch. dép. Belfort, 3P68, Atlas communaux du cadastre.... Le plus souvent, les bâtiments sont disposés en U, autour d’une cour centrale. Les fermes qui ont moins d’édifices suivent également cette logique. Les bâtiments d’habitation sont attenants aux structures agricoles et chaque ferme est isolée au milieu de cantons de terres ou à côté de parcelles de forêt. Parfois, leur proximité est plus grande, mais aucune n’est accolée à l’autre. Ce mode d’organisation de l’espace permet d’aménager la vie et le travail en un seul endroit. Les premiers groupes familiaux cherchent aussi à organiser leur canton de terre de la façon la plus rationnelle possible, en accord avec les autorités seigneuriales [49][49] Chiffre, 1985, p. 128.. Cette forme d’habitat et d’exploitation implique diverses conditions. Le groupe domestique indépendant doit être capable de maîtriser le milieu. Vivre en forêt implique une plus grande humidité des sols et un entretien continu pour permettre la culture. La localisation de l’habitat correspond donc également à la recherche d’une meilleure optimisation des conditions.

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La structure intérieure des bâtiments est très peu connue. Seul un inventaire de l’époque révolutionnaire détaille partiellement le logis du moulin de l’Écrevisse [50][50] Arch. dép. Belfort, 2E4/567, inventaire de feu Christ.... Le rez-de-chaussée comprend une salle principale, une cuisine et deux pièces. L’étage quant à lui est formé par plusieurs chambres, sans en préciser le nombre exact. L’inventaire précise toutefois que quatre lits et une couchette en sapin sont présents à ce niveau. La demeure comporte une cave. Les pièces contiennent toutes un mobilier sommaire, ce qui peut traduire une volonté de vivre modestement ou sinon refléter la modicité des revenus. Dans le Sundgau, les pièces des maisons sont disposées en fonction du système de chauffage. Le corps de logis aménagé par Jean Wänger en 1759 témoigne du rôle important du poêle. Les Wänger « feront faire un poele, une cuisine, des chambres a costé avec une cave, trois chambres au-dessus, non compris celle qui servira de passage à la cheminée » [51][51] Arch. dép. Belfort, 2E4/413, bail pour Jean Wänger,.... Cela correspond au modèle bien connu de la Stub (pièce à vivre) et de la Küche (cuisine) [52][52] Abel, 1994, p. 22-25.. La cheminée de la cuisine est conçue de façon à évacuer également les fumées du poêle de la salle commune par le même conduit, lequel permet aussi de chauffer les pièces à l’étage [53][53] Denis et Groshens, 1999, p. 39.. Bien que les anabaptistes n’aient pas créé chaque corps de ferme de Normanvillars, ils en ont toutefois aménagé plusieurs selon leurs propres attentes. Selon Denis et Groshens, les maisons alsaciennes se différencient selon la religion de leurs habitants. D’après ces auteurs, chez les anabaptistes la multiplication des chambres au premier étage s’explique par leur pratique « anti-malthusienne » en matière de procréation. Cela les amène à prévoir systématiquement des dortoirs pour les nombreux garçons et filles. Le nombre des chambres à l’étage pourrait aussi s’expliquer par la fréquence des réceptions organisées par les anabaptistes, par exemple pour l’accueil temporaire de coreligionnaires étrangers. Cependant, il ne faut pas exagérer la régularité de ces événements.

Des maisons pleines

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Si les premiers baux anabaptistes à Normanvillars ne précisent jamais le nombre exact de membres compris dans ces contrats, l’enquête de 1780 effectuée par les subdélégués de l’Intendant d’Alsace renseigne quant à elle précisément sur la démographie de ces mennonites. Cette source décrit que « ces douze familles anabaptistes […] habitent des maisons éparses dans une forêt très étendue qui appartient à Monsieur de Florimont », soit un total de 99 personnes [54][54] Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes..., ce qui correspond à une moyenne de 6,6 personnes par famille. Malgré l’importance du nombre, c’est à peine supérieur à la norme d’une famille sous l’Ancien Régime, comprise entre 4 et 6 personnes [55][55] Gutton, 1979, p. 40.. En moyenne, le nombre d’enfants par famille à Normanvillars est de 4,6. Il n’est pas possible de calculer avec exactitude le nombre d’enfants par femme car dans nombre de familles, plusieurs couples vivent ensemble. Ce chiffre montre qu’en une génération, la population se multiplie par deux. Cette forte fécondité n’est toutefois pas singulière. Elle caractérise l’ensemble de la population mennonite. Sur la base de la même enquête de 1780, les familles anabaptistes du bailliage de Masevaux ont 4,2 enfants par famille, celles du comté de Villé 4 enfants par famille [56][56] Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes.... La population anabaptiste a été doublée entre le début du xviiie siècle et la Révolution, passant d’environ 500 personnes à plus d’un millier. Cette forte fécondité dans l’ensemble de la région intervient en période de pression démographique, et est perçue comme un danger potentiel par les autorités [57][57] Le subdélégué de Belfort confirme ce sentiment de menace.... En réalité, l’augmentation de la population dans la seigneurie de Florimont vers 1780 n’est pas seulement due à la hausse du nombre des naissances. Il faut prendre en compte les continuelles migrations des mennonites à cette époque, dont le bilan est difficile à faire, puisque des gens s’installent momentanément dans la forêt, le temps d’un bail ou deux, avant de rejoindre un nouveau lieu d’établissement. En 1780, l’évolution démographique à proprement parler est une conséquence des flux migratoires, en plus des nouvelles naissances dans les familles anabaptistes. À Florimont, Delbert Gratz a trouvé une liste des familles de 1791. Elle relève que 23 familles sont anabaptistes, sur 97 que compte la commune de Florimont – Normanvillars et Saint-André inclus [58][58] Gratz, 1953, p. 91. Selon Gratz, cette liste de familles.... Les anabaptistes représenteraient ainsi jusqu’à un quart de la population florimontoise pendant la période révolutionnaire. Au sein d’une même ferme, les couples et familles sont parfois nombreux à se côtoyer. À Normanvillars, on compte souvent jusqu’à trois générations vivant dans le même bâtiment. Au moulin de l’Écrevisse vivent Pierre Lügenbühl, sa femme et leurs sept enfants, mais également l’ancien meunier et beau-père Friedrich Baumgarthner. Est mentionné qu’ils y demeurent depuis 20 ans déjà [59][59] Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes.... Dans d’autres cas de figure, les enfants mariés restent vivre dans la maison familiale, où naissent les leurs, formant alors des ménages multiples ou polynucléaires [60][60] Gutton, 1998, p. 41.. C’est pourquoi une autre famille de Normanvillars est signalée ainsi : « une famille consistant dans le fermier, deux fils avec leurs femmes et trois enfants, établis depuis trente ans » [61][61] Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes.... Enfin, une troisième possibilité existe, lorsque ce sont des domestiques anabaptistes qui exploitent une ferme. Dans la forêt, une certaine famille est formée par quatre domestiques établis depuis 23 ans [62][62] Ibid., situation courante à l’époque [63][63] Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes....

La conquête de la forêt

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L’accroissement de la population anabaptiste dans le bois ne passe pas inaperçu auprès des populations avoisinantes. Le curé du village de Suarce dénonce cette situation en 1779 :

« Il y a quarante à cinquante ans qu’il n’y avait aucun Anabaptiste dans la forêt de Normanvillars ; c’étaient tous des catholiques ; il y a douze fermes qui sont entre les mains d’autant d’Anabaptistes […] Ce ban était autrefois cultivé par des catholiques seuls. Aujourd’hui il n’y a plus qu’un seul catholique, qui n’est point laboureur [64][64] Tournier, 1914, p. 295.. »

La multiplication des édifices dans la forêt de Normanvillars par les familles anabaptistes atteste visuellement de leur appropriation progressive de l’espace. Le bâti constitue un facteur essentiel de la conquête territoriale de cette communauté, qui peut ainsi conforter sa position dans la forêt, en satisfaisant les autorités seigneuriales. La valeur locative de l’espace, en constante augmentation dans la seconde moitié du xviiie siècle, confirme l’appropriation du territoire par la communauté anabaptiste. Le premier bail d’Ulrich Boesinger lui concède le canton « Poncel et Porchy » pour 42 livres tournois par année [65][65] Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Ulrich Boesinger,.... Dix années plus tard, le même canton est affermé annuellement pour 60 livres tournois et 6 livres de beurre, soit une hausse de 43 % [66][66] Arch. dép. Belfort, 2E4/352, renouvellement de bail.... De plus, des instructions l’obligent à mettre en valeur l’espace. Il doit créer des vergers et construire un nouveau corps de logis [67][67] Ibid., 2E4/413, bail pour Ulrich Boesinger, 3 février.... Du fait de leur bon état et valeur, certains lots sont baillés aux enchères par le seigneur pour en retirer un maximum de revenus. C’est le cas du contrat pour le moulin de l’Écrevisse en 1779 [68][68] Arch. dép. Belfort, 2E4/413, bail aux enchères rédigé.... Le bail est disputé entre trois enchérisseurs, qui sont tous anabaptistes. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer que seuls des anabaptistes participent à cette enchère. Le seigneur fait peut-être seulement confiance aux membres de la communauté anabaptiste pour exploiter et entretenir ses terres. Il est fort possible qu’il n’ait prévenu que des anabaptistes habitant la seigneurie ou ses alentours – l’un des enchérisseurs demeure d’ailleurs à Morvillars. D’un autre côté, il ne faut pas écarter la possibilité que seuls les anabaptistes soient en mesure de faire monter les enchères. Certes, les habitants « bourgeois » de la seigneurie ne manquent pas tous d’argent. Néanmoins, les anabaptistes ont des moyens qu’ils peuvent tirer de leur condition de fermier qui les dispense d’investir dans la propriété. Ainsi, leur implantation ne résulte pas forcément d’une stratégie préméditée visant à accaparer le lieu, mais bien d’un ensemble de circonstances et de facteurs facilitant leur installation. À ces avantages s’ajoute une diversification de leurs activités, leur permettant d’optimiser l’exploitation du territoire.

De l’agriculture à l’artisanat rural : un panel étendu d’activités

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Pour exposer en quoi consiste leur réussite, il faut associer des connaissances générales à celles tirées de nos sources, qui sont précises sur certains points mais qui ne répondent pas formellement à toutes les interrogations. Une diversification des activités s’impose, essentielle au fonctionnement autonome de la communauté. La culture est certes importante mais les activités secondaires sont plus caractéristiques et attestent d’une exploitation intensive du territoire qui a été mis à disposition par les autorités seigneuriales.

Des types de cultures variés

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L’étendue et la diversité des parcelles exploitées permettent aux anabaptistes d’associer élevage et culture assez intensive sur de grandes surfaces. Ils peuvent ainsi développer une riche polyculture, pour une consommation principalement familiale. En 1751, l’état des possessions seigneuriales à Normanvillars recense dans la forêt dix fermes de tailles inégales [69][69] Arch. dép. Belfort, 12B177, déclaration des biens et... occupées par six familles anabaptistes et quatre autres catholiques. Cependant, sur 69 arpents de champs et 584 arpents de pâturages, les anabaptistes cultivent respectivement près des trois quarts (50 arpents) et les deux tiers (388 arpents) des champs et de l’espace converti en pâturages. Ils se sont donc imposés très rapidement, malgré l’antériorité des familles déjà présentes dans la forêt. De la même façon, là où les familles non anabaptistes exploitent de un à 8 arpents de champs, une famille mennonite peut en affermer jusqu’à 28. Ce grand écart traduit peut-être des techniques agricoles différentes de celles des populations autochtones, qui possèdent quelques journaux de terres morcelés en des endroits séparés. Les anabaptistes obtiennent dès leur installation des cantons de terres regroupés en un seul tenant, ce qui leur laisse une plus grande marge de manœuvre quant aux méthodes de culture. Certaines parcelles sont réservées aux chènevières. C’est une obligation contractuelle, chaque famille affermant un canton doit y entretenir en plus des parcelles de chanvre, moins coûteux et mieux adapté aux sols alsaciens que le lin, qui n’est mentionné nulle part.

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Aux champs est d’abord associée l’arboriculture fruitière. La famille de Barbaud prend à cœur la création et l’entretien de vergers [70][70] De plus, l’administration française est consciente.... La quasi-totalité des baux contractés avec les anabaptistes comprend un volet sur l’amélioration des arbres fruitiers. Par exemple, Ulrich Bösinger, dès son arrivée en 1737, doit planter annuellement sur son canton six pieds de pommiers et de poiriers [71][71] Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Ulrich Bösinger,.... Son coreligionnaire Christian Thüeller doit planter jusqu’à 45 pieds de pommiers, poiriers, cerisiers par année [72][72] Ibid., bail pour Christian Thüeller, 2 mai 1737.. Les deux premières espèces doivent de surcroît être greffées, dans le but de développer rapidement les pieds donnant des fruits. Cet anabaptiste a dans son bail une condition supplémentaire : il doit planter annuellement des chênes, afin de compenser les coupes régulières. Le verger de Jean Roty, exploité en association avec Bösinger, comprend, en plus des espèces déjà mentionnées, des noyers, des pêchers et des pruniers [73][73] Arch. dép. Belfort, 2E4/448, visite et reconnaissance.... D’autres exploitations tenues par des anabaptistes sont connues pour leurs vergers, en dehors de la seigneurie de Florimont. Les arbres fruitiers des fermes mennonites de Salm ont souvent été signalés par des visiteurs de passage, en particulier au xixe siècle [74][74] Jérôme, 1983, p. 430.. Toutefois, il semble que l’arboriculture fruitière n’ait pas été une spécialité anabaptiste, en dehors de quelques fermes localisées.

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Le grand nombre d’arbres fruitiers dans les cantons de Normanvillars permet d’envisager la fabrication d’eau-de-vie, bien qu’aucun des inventaires n’atteste un matériel de distillation. Cependant, la famille seigneuriale possède, dès 1701, une brasserie personnelle, complétée par des instruments de distillation [75][75] Lerch-Boyer, 1973, p. 43.. Il est probable que les anabaptistes de Normanvillars qui, comme leurs coreligionnaires alsaciens, connaissent les techniques de fabrication de l’eau-de-vie, dont la consommation n’est pas prohibée par les dogmes, utilisent cet équipement [76][76] Dans la vallée de la Bruche, plusieurs témoignages.... L’avancée des techniques agricoles laisse penser que dès la période révolutionnaire, la distillation devient un élément central de la vie agricole. Dans un premier temps, elle permet la fabrication de l’eau-de-vie. La distillation de la pomme de terre fournit également une substance aux bœufs, qui, une fois le contenu ingéré, fournissent un purin exceptionnellement fertile pour les cultures [77][77] Vogt, 1963..

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L’apiculture est une autre activité développée par la communauté mennonite de Normanvillars, ordinaire mais beaucoup moins documentée. La production de miel et de cire ne dépend pas de la volonté seigneuriale, mais découle d’une initiative de la communauté mennonite. L’inventaire de la famille Steiner montre que trois essaims d’abeilles sont en leur possession, d’une valeur estimée à 21 francs [78][78] Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter,.... La production de miel procure un important complément alimentaire, consommé seul ou dans l’agrément d’un plat. Le miel possède également de nombreuses vertus médicinales, qui agissent au travers de pommades ou onguents. Quant à la cire, elle a une importance considérable dans le luminaire une fois la nuit tombée [79][79] Moriceau, 2005, p. 189.. Dans ce cas, la quantité de trois ruches laisse supposer une production et consommation strictement domestique, sans faire de dépenses à l’extérieur.

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Quant à la pisciculture, son essor est lié aux nombreux étangs entretenus dans la forêt. Les fermiers anabaptistes s’approprient ainsi les diverses ressources qu’offre le territoire environnant. Cette activité concerne quelques familles, qui s’occupent principalement d’un étang individuel, à l’exception du meunier mennonite de l’Écrevisse qui obtient l’amodiation de la moitié des étangs du domaine [80][80] Arch. dép. Belfort, 2E4/448, bail de 11 étangs pour....

Un élevage plus important que chez les voisins

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L’appropriation du territoire passe par l’entretien de nombreux prés et pâturages. À Normanvillars, selon la carte du cense, les surfaces réservées aux prés et pâturages équivalent approximativement aux étendues cultivées. On dénombre près de 7 arpents de prés et plus de 300 arpents de pâturages [81][81] Arch. dép. Belfort, 1C72, carte du cense de Norman.... L’importance accordée à l’élevage est due notamment aux traditions anabaptistes, dont l’origine est dans les montagnes suisses, vouées à l’exploitation pastorale. Louis Ordinaire assure en 1812 que « l’éducation des bestiaux est, sans contredit, ce qui distingue encore plus les anabaptistes des autres cultivateurs » ; à l’exception, précise-t-il, des moutons qu’ils « négligent » : effectivement aucun des inventaires de Normanvillars ne signale d’ovins [82][82] Ordinaire, Mémoire sur les anabaptistes…, cité par.... Leur expérience leur permet partout de s’affirmer dans l’art de nourrir, entretenir et soigner le gros bétail, tout en maintenant les pâturages en état pour garantir la meilleure alimentation possible [83][83] Séguy, 1977, p. 501.. Ainsi, l’agriculture pratiquée par les anabaptistes est à forte vocation herbagère, ce qui va à l’encontre des cultures céréalières prépondérantes dans la plaine d’Alsace [84][84] Jérôme, 1983, p. 430.. Le subdélégué de Belfort confirme la place prédominante de l’élevage chez les anabaptistes et en tire une observation sociale : « leur richesse consiste dans le bétail qu’ils entretiennent dans les fermes » [85][85] Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes.... La grande valeur du bétail constitue en effet un élément qui distingue les anabaptistes de la majorité des paysans alentours. On rejoint ici une observation de Jean-Marc Moriceau, selon lequel cette caractéristique les placerait dans la catégorie sociale de la « grosse » paysannerie, c’est-à-dire celle qui dispose de la force de traction animale et des équipements, par opposition à la petite paysannerie qui n’en bénéficie pas [86][86] Moriceau, 2005, p. 22.. Les anabaptistes ont ainsi des caractéristiques de la paysannerie régionale aisée, mais sans vraiment y appartenir. Disposer de bétail d’élevage donne cependant aux anabaptistes une véritable distinction sociale, qui attise les jalousies. Les doléances présentées à la veille de la Révolution font état de plaintes envers les anabaptistes, quel que soit leur lieu de résidence. Dans le pays de Montbéliard par exemple, les cahiers de doléance de certaines communautés demandent que « les anabaptistes n’aient plus le pouvoir d’amodier de fonds d’aucun particulier, et qu’ils soient tenus à […] leurs fermes voyant qu’ils entretiennent quantités de bestiaux, ce qui fait qu’ils amodient pour cet effet quantité de prels ». Une autre communauté exige « qu’ils ne puissent garder de bêtes que pour une charrue et 2 vaches » [87][87] Bugler, 1955, p. 72..

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Sur le domaine de Normanvillars aussi, les familles anabaptistes disposent d’un nombre plus élevé de bêtes de trait qu’un petit paysan de Florimont. En toute logique, le nombre d’animaux est supérieur puisqu’il correspond à une surface plus étendue, dont ils disposent en affermage. À la mort de la femme de Daniel Steiner, un inventaire est réalisé pour répartir également tous les biens [88][88] Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter,.... La famille possède quatre chevaux et deux poulains, le tout estimé à 850 francs. Le cheval a une forte valeur à l’époque moderne. Par rapport aux autres animaux, la viande de cheval ne se consomme généralement pas. Il est donc un animal dont on ne se sépare jamais : même « hors d’âge », le cheval occupe un rôle de « devancier » dans l’attelage afin de diriger la charrette [89][89] Moriceau, 2005, p. 113.. À côté des chevaux, les Steiner disposent de six vaches, trois génisses et un jouvenceau, ainsi que six veaux. Ces derniers représentent une valeur de plus de 890 francs. L’équipement de trait se monte à 120 francs et se compose de deux chariots, deux charrues et quatre herses. La famille détient encore cinq porcs déjà âgés. La totalité des biens permettant d’utiliser des animaux de trait est estimée à 1860 francs [90][90] Lacoue-Labarthe, 2007.. Le meunier Christ Lügenbühl possède également des animaux divers [91][91] Arch. dép. Belfort, 2E4/567, inventaire de feu Christ.... En plus des onze porcs de tous âges, il dispose de trois juments et un poulain. Il a seulement deux vaches, deux génisses, et un jouvenceau. En revanche, il élève des poulets et des canards. L’ensemble de ses bêtes a une valeur de plus de 876 francs. Cette somme ne signifie pas grand chose si l’on ne prend pas un point de comparaison que l’on peut trouver dans les valeurs foncières. Prenons l’exemple du coût annuel des corps de logis tenus en affermage. En 1817, le bail des seuls logements du moulin de l’Écrevisse est amodié pour 96 francs annuels à une famille mennonite [92][92] Arch. dép. Belfort, 2E4/599, bail pour Ulrich Ruffenach.... Au vu du grand écart entre les biens et la valeur du bail, on comprend l’importance de l’épargne des anabaptistes. La situation de fermiers seigneuriaux a permis aux mennonites de pratiquer une forte thésaurisation. Ils ont su tirer avantage de leur condition sociale instable et précaire de fermier en accumulant les liquidités. Comme ils ne peuvent pas devenir propriétaires de terres, ils emploient leur épargne dans l’achat de bestiaux ou d’équipement agricole pour se constituer un troupeau honorable [93][93] Séguy, 1969, p. 97.. Toutefois, les troupeaux des anabaptistes vivant en plaine ne sont pas comparables à ceux des marcairies vosgiennes, beaucoup plus importants, car dans le Sundgau, les terres sont principalement réservées aux cultures [94][94] Dans les Vosges, les frères Sommer, anabaptistes vivant....

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Posséder un troupeau permet également de bénéficier des productions dérivées de leur élevage. L’origine suisse des anabaptistes explique sans doute leur réputation dans la fabrication du fromage. Cette industrie leur permet de payer en nature une partie de la redevance annuelle au seigneur ; notamment en beurre gras. Lors de son installation, Jacques Kaufmann s’engage à payer 100 livres de redevance annuelle et un fromage gras de 30 livres. Jean-Jacques Stauffer, en plus de 140 livres en argent, doit livrer 6 livres de beurre par an [95][95] Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Jacques Kaufmann.... Au xviiie siècle, les anabaptistes se rendent célèbres pour la fabrication du gruyère, dont la méthode vient de l’« emmenthal » bernois. Cette activité est encore plus développée dans les Vosges [96][96] Jean Séguy va jusqu’à penser que cette fameuse confection.... Partout, la réputation de leurs fromages et autres produits frais leur procure des gains supplémentaires, contribuant au développement d’un capital important.

Un artisanat rural limité

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De manière générale, le tissage est considéré comme une activité secondaire chez les anabaptistes. Comme dans de nombreuses familles paysannes, tisser correspond à une activité hivernale, lorsque la main-d’œuvre n’est pas accaparée par les travaux des champs. Cependant, la communauté de Normanvillars s’éloigne de cette théorie, puisque certaines familles font du tissage leur unique gagne-pain. Dans l’enquête de 1780, le subdélégué assure que « tous les anabaptistes établis dans cette subdélégation sont laboureurs ou tisserands ». Les tisserands de Normanvillars « ne cultivent que quelques danrées pour leur consommation » [97][97] Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes.... Cette description correspond à la famille Moser, dont le chef de famille était considéré « vivant tisserand, résidant dans la forêt de Normanvillars » [98][98] Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de feu Jean.... L’inventaire après-décès de Jean Moser révèle un important matériel à tisser et très peu d’outils agricoles, ce qui prouve d’autant plus le faible intérêt porté aux travaux des champs. Le ménage possède trois métiers à tisser, dont « un métier avec son assortiment » et « trois navettes à faire la toile » [99][99] La navette est un élément du métier à tisser. Elle.... Deux kilogrammes et cinquante livres de fils sont disponibles pour le tissage et huit peignes garantissent le démêlage de la laine. Cette quantité non négligeable d’instruments de confection suppose une main d’œuvre en conséquence : en effet, le couple Moser a sept enfants disponibles pour le tissage. Les tisserands confectionnent habits et linges à partir du chanvre ou de la laine [100][100] Arch. dép. Belfort, 2E4/567, inventaire de feu Christ.... Or, dans la seigneurie de Florimont, l’élevage de moutons n’est pas attesté dans les exploitations anabaptistes. Il faut donc supposer que les tisserands s’approvisionnent au marché de Belfort. Ils s’y rendent régulièrement pour vendre leurs produits, au point qu’ils y acquièrent le surnom d’« Anabaptistes aux toiles » [101][101] Arch. dép. Haut-Rhin, C 1284, cité par Mathiot et Boigeol,.... Curieuse habitude pour une minorité recherchant l’isolement total. Voilà une première interaction régulière avec le « monde extérieur ». La confection de textiles constitue donc un emploi à part entière pour certaines familles mennonites, et la production générée fait office d’unique rémunération.

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D’autre part, la communauté anabaptiste de Normanvillars se structure autour du moulin de l’Écrevisse, fondé en 1702 par les autorités seigneuriales et laissé en amodiation. Dès 1760, les anabaptistes habitent et entretiennent le moulin [102][102] Arch. dép. Belfort, 2E4/413, bail du moulin de l’ Écrevisse.... Dans un premier temps, c’est Friedrich Baumgarthner qui reprend le bail. Vivant dans la forêt depuis plus de dix ans déjà, il recevait jusqu’alors des terres à mettre en culture. Cette nouvelle activité lui apporte une source de revenus supplémentaire, plus élevés que ceux de l’agriculture. Jusqu’à la Révolution, le moulin reste entre les mains de la famille Baumgarthner, puis leur gendre, Pierre Lügenbühl, qui reprend le moulin en permettant au beau-père de rester y vivre [103][103] Arch. dép. Belfort, 2E4/448, marché entre Pierre Lügenbühl.... À la veille de la Révolution, Pierre Lügenbühl et sa femme Barbe Baumgarthner accumulent les baux. En plus de moulin, ils afferment en 1785 les cantons jusque là occupés par les familles de Pierre Wenger et son beau-frère, Jean Moser. La même année, ils acceptent également le bail leur donnant le droit d’exploiter les étangs de la forêt de Normanvillars [104][104] Ibid., bail de 11 étangs pour le meunier du moulin.... En 1788, le contrat pour le moulin est renouvelé pour dix-huit ans [105][105] Ibid., 3E1066, renouvellement de bail pour Pierre Lügenbühl,..., et en 1790, les seigneurs de Florimont leur abandonnent pour les trois années suivantes le « château » de Normanvillars, c’est-à-dire le corps de logis habité par la Dame de Barbaud et son époux le général François-Nicolas de Salomon [106][106] Ibid., 2E4/448, bail du château de Normanvillars pour.... Ce dernier bail a été rédigé dans la hâte, avant l’émigration de ses propriétaires. Les troubles révolutionnaires ont donc largement profité à la famille du meunier de l’Écrevisse qui a pu augmenter considérablement les cantons cultivés, et par conséquent, les rendements qui en découlent.

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Les meuniers de Normanvillars tiennent donc parmi les familles anabaptistes les plus aisées de la seigneurie : ils participent à la mise aux enchères de certains baux, ont la possibilité financière d’accumuler les amodiations de cantons et bénéficient de la confiance particulière des seigneurs de Florimont. Toutefois, l’ancienneté de la famille Lügenbühl à l’Écrevisse ne suffit pas à garder son bail : le désordre issu de la période révolutionnaire bouleverse les positions seigneuriales et leurs biens sont vendus [107][107] Ibid., 2E4/599, bail pour Ulrich Ruffenach à Chalembert,.... Tout au long du xviiie siècle, et particulièrement dans sa seconde moitié, la valeur locative du moulin augmente, proportionnellement aux parcelles et cantons allouées avec. Cela témoigne du travail important de mise en valeur du territoire par la famille exploitant le moulin, et de la confiance du seigneur envers le locataire par la délégation de terres supplémentaires. L’exploitation d’un moulin par les anabaptistes est encore peu fréquente en cette époque. À Normanvillars, elle permet à ces familles de vivre en communauté, isolées des populations autochtones qui ne partagent pas leurs croyances et leur mode de vie. Par conséquent, l’accaparement progressif de l’ensemble du territoire seigneurial de Normanvillars contribue à la préservation, temporaire, de leurs convictions dans un cercle restreint de familles.

Entre idéaux et réalité

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L’installation à Normanvillars satisfait la communauté tant par un évident manque de place dans les villages au xviiie siècle que par leur recherche d’isolement. Conditions imposées ou recherchées, elles n’en ont pas moins débouché sur une réussite exemplaire qui a été soulignée par les contemporains. Leurs activités ne leur permettent cependant pas de vivre dans cet état d’isolement sur le long terme, les réalités sociales et économiques les rattrapant inévitablement.

Des agriculteurs exemplaires ?

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Au xviiie siècle, les témoignages relatant la réussite agricole des anabaptistes se multiplient. Outre les écrits du marquis de Pezay, les subdélégués de l’Intendant d’Alsace reconnaissent leurs qualités agricoles. Parmi eux, le subdélégué Belonde de Belfort affirme que ce sont

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« des cultivateurs nécessaires, on n’en trouve pas parmis les habitans de la campagne pour affermer des corps de biens d’une certaine importance. On ne peut en charger que les anabaptistes, on les préféroit à tous autres [108][108] Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes.... »

Des paysans qui cultivent comme les autres

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Comme dans l’ensemble de la région, les cultures sur le domaine de Normanvillars sont principalement consacrées aux grains. Toute l’Alsace connaît la suprématie écrasante des céréales panifiables, qui couvrent plus de la moitié des labours [109][109] Boehler, 1995, p. 711.. Les sources ne suffisent pas à établir un inventaire précis des types de cultures. Néanmoins, il apparaît certaines répétitions. Dans un premier temps, on constate l’importance, si ce n’est la primauté de l’épeautre. La famille Steiner en a semé sur presque quatre hectares de champ, c’est-à-dire près d’un tiers de ses parcelles [110][110] Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter,.... L’épeautre a la même qualité que le blé et on le sème fréquemment dans le Sundgau. Il s’accommode facilement des rudes hivers tout comme des pluies excessives. De plus, il doit son succès à une bonne acclimatation aux sols plus pauvres [111][111] Boehler, 1995, p. 718.. Cette culture est donc privilégiée par les anabaptistes de Normanvillars. Plusieurs céréales de printemps y sont également semées. Les Steiner cultivent en 1804 plus de trois hectares d’avoine [112][112] Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter,.... Cette céréale est résistante des sols médiocres en appréciant une certaine humidité. Elle s’accommode donc bien aux terres du Sundgau. L’avoine est destinée principalement à l’alimentation du bétail, car sa forme se rapproche plus des fourrages que des céréales panifiables [113][113] Boehler, 1995, p. 725.. Au moulin de l’Écrevisse, on plante aussi de l’orge [114][114] Arch. dép. Belfort, 2E4/567, inventaire de feu Christ.... Il entre dans la composition du pain paysan, mais fournit aussi un complément d’alimentation au bétail et sert à la fabrication de la bière artisanale [115][115] Boehler, 1995, p. 724.. Le seigneur de Florimont possède d’ailleurs une brasserie particulière.

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On trouve du chanvre, destiné à la confection des habits et draps. Les chènevières sont particulièrement nombreuses sur le domaine de Normanvillars, où presque chaque famille en entretient des parcelles. Cette culture se développe au xviiie siècle, lorsque décline le lin, trop coûteux et mal adapté au sol. Le chanvre quant à lui s’acclimate dans toutes les contrées d’Alsace, notamment dans le Sundgau.

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Les anabaptistes disposent encore de terres réservées aux légumineuses et aux pommes de terre. Très peu d’informations permettent de connaître le détail des semences, si ce n’est que les pois et surtout le chou prennent une place importante dans l’alimentation humaine. De nombreux barils sont par exemple réservés aux choux, notamment des « tine à mettre des choux salé » [116][116] Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de feu Jean.... Les tines correspondent à une variété de tonneaux initialement prévue pour transporter l’eau, mais dont les usages se diversifient progressivement. Les choux se salent pour permettre leur conservation tout au long de l’hiver. Une fois fermentés, ils servent à la préparation de la choucroute. La culture du chou connaît elle aussi une large diffusion au xviiie siècle, comme complément alimentaire destiné aux chevaux et aux bœufs. Plante peu exigeante, elle peut être cultivée dans une période intercalaire entre les spéculations principales. De plus, le chou autorise une double récolte si on y investit le temps nécessaire : son effeuillement assure au cheptel une nourriture d’été, tandis que le légume peut être consommé en hiver [117][117] Moriceau, 2005, p. 269..

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Quant à la pomme de terre, elle apparaît comme un aliment à plusieurs usages. En Alsace est développée une culture innovante de la pomme de terre, et vers 1750, il est déjà fait mention d’une pomme de terre exclusivement destinée aux bêtes – Erdäpfel – et d’autres qui sont réservées à l’homme, les Grundbieren.

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En définitive, les cultures sur le domaine de Normanvillars correspondent à une norme régionale bien ancrée. Les anabaptistes ne cherchent pas à développer des produits particuliers mais répondent plutôt aux exigences des sols peu fertiles. En revanche, ils se distinguent par les méthodes de cultures employées, qui sont réputées dans toute la région.

Mais qui font mieux que les autres

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Leur souci constant d’une amélioration des terres les amène à pratiquer d’abondantes fumures. Les baux contractés avec le seigneur de Florimont demandent régulièrement « d’employer utilment tous les fumier, ou rouement, provenant de la consomation des foins, reguins et paille que lesd[its] cantons produiront » [118][118] Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail de Jean-Jacques Stauffer,.... Fumer généreusement les terres est une habitude connue des mennonites [119][119] À Rosheim, l’anabaptiste Chrétien Maurer est connu.... Masson de Pezay, lors de son passage dans la région ne manque pas de noter la coutume de l’anabaptiste : « jamais sous ses fenêtres basses ne reste en dépôt le fumier, fait pour engraisser les terres et non pour empoisonner les hommes » [120][120] Masson de Pezay, 1771, p. 43-44.. Jean Vogt affirme que le secret des rendements exceptionnels des anabaptistes serait issu d’un purin particulier. En effet, la transformation des méthodes d’élevages évolue à la toute fin de l’Ancien Régime. Les anabaptistes pratiquent la distillation de la pomme de terre, avant de donner ces déchets en alimentation au bétail [121][121] Vogt, 1963, p. 96.. Le purin ainsi obtenu permettrait d’améliorer fortement la productivité des labours.

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Ils sont également connus pour leur savoir-faire dans l’entretien et l’irrigation des prairies, notamment artificielles. À Normanvillars, le grand nombre d’étangs à proximité facilite en grande partie le travail d’arrosage des prés. Le marquis de Pezay note encore l’intelligence des anabaptistes dans la rationalisation des terres affermées, par l’aménagement des fossés :

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« c’est encore des Anabaptistes que j’ai appris une manière, aussi peu usitée que simple, de donner aux fossés dont on entoure les champs, une forme qui dédommage du terrein qu’ils font perdre. Par cette forme, non seulement le dédommagement se trouve dans le bien que le fossé fait à la terre, mais, au moyen de son talus prodigieusement adouci, on cueille encore de l’herbe presque dans le lit du fossé même [122][122] Masson de Pezay, 1771, p. 49.. »

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Les impressionnants résultats de l’agriculture mennonite ne peuvent se faire sans un outillage approprié. Or la documentation pose ici un problème, car les inventaires après décès ne donnent pas le résultat attendu. Ils ne semblent pas complets et tendent tous à privilégier le mobilier présent à l’intérieur du corps de logis [123][123] Arch. dép. Belfort, 2E4/585, 2E4/567.. En effet, certains inventaires ne présentent quasiment pas d’outillage agricole, alors qu’ils précisent les sacs de grains récoltés. La famille Steiner possède ainsi plusieurs faux et fléaux, des crocs, pioches, pelles, fourches et râteaux, mais rien d’exceptionnel au regard de la réputation d’excellence de l’agriculture anabaptiste. Les faux, seulement, pourraient être un indice d’excellence [124][124] Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter,....

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L’absence d’outillage remarquable (ou leur soustraction des inventaires) n’est pas le seul inconvénient de notre dossier. Il n’y a en effet pas de sources, pas de comptes d’exploitation, qui permettent de quantifier les résultats agricoles. Force est alors de constater que les résultats sont affirmés par des sources extérieures qui ne manquent jamais de présenter toujours dans le même temps les valeurs morales des anabaptistes – modestie, frugalité, austérité, soumission, etc. – que l’on peut comprendre comme l’image inverse du mauvais sujet et mauvais paysan, insoumis et immoral. Il pourrait donc y avoir une part d’exagération du mérite agricole, dès lors que les thuriféraires ont un intérêt moral à citer les anabaptistes en exemple [125][125] Voir Kalyntschuk, 2006 et 2011. L’étude porte sur les.... Cependant les plaintes des communautés villageoises à la fin des années 1780 peuvent être comprises comme une confirmation des résultats agricoles supérieurs, dès lors qu’elles réclament que les fermiers anabaptistes du seigneur soient davantage imposés sur les terres qu’ils afferment, parce qu’elles produisent davantage que les autres terres de la communauté. Les pratiques des anabaptistes sont aussi conformes à ce qui est soutenu par les esprits éclairés, par exemple que l’intensification de l’élevage permettrait à terme, et grâce à une meilleure utilisation du fumier, d’augmenter la production agricole. Pourtant, l’abandon aux bêtes des terres arables constitue encore une aberration en Alsace à la fin du xviiie siècle, lorsque les terres cultivées ne suffisent pas à nourrir les hommes [126][126] Boehler, 1994a, p. 43.. La seigneurie de Florimont illustre bien ce paradoxe : les habitants alsaciens, encore très attachés aux structures agraires traditionnelles, n’y subviennent pas toujours à leurs besoins [127][127] Arch. dép. Belfort, 46 E dépôt HH2, état des récoltes..., alors que les anabaptistes du domaine de Normanvillars vivent non seulement en auto-suffisance, mais obtiennent des gains supplémentaires par la vente de leurs produits transformés. Cependant, le maintien d’une réelle prospérité ne peut exister que par la constitution d’échanges et d’interactions avec la population locale, marquant alors une rupture progressive avec leurs idéaux.

Des interactions bientôt inévitables

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Dans la seigneurie de Florimont comme ailleurs, certains anabaptistes ont été confrontés aux habitants des villages voisins. En comparaison aux nombreux registres d’audiences, leur implication reste toutefois relativement rare.

Des confrontations aux procès

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Christ Bösinger, un anabaptiste de la ferme du Fahy, est accusé d’avoir volé une montre et une pipe à un habitant de Grandvillars [128][128] Ibid., 12B84, registre des audiences de la seigneurie.... Ce sont les meuniers le plus souvent mis en cause dans des affaires d’ordre divers : impayés, délits de pâture… Ces litiges semblent dus à leur profession plus qu’à leur confession religieuse. Baumgarthner est accusé d’avoir laissé paître son bétail sur un canton appartenant à la communauté de Chavannes-les-Grands [129][129] Arch. dép. Belfort, 12B132, enquêtes dans la seigneurie.... Les anabaptistes n’apparaissent presque jamais – à exception du meunier – comme demandeurs dans un procès face à un autre habitant. Dans un autre registre, quelques anabaptistes ont également été condamnés par le procureur à des amendes pour des délits mineurs. Jean Bösinger se doit par exemple d’assumer les dégâts causés par son domestique près d’un étang seigneurial, car la chaussée est endommagée par le passage d’un chariot [130][130] Ibid., 12B127, audience contre Jean Bösinger, 2 mai.... Les instances seigneuriales restent vigilantes à tout écart au règlement, qui leur permet par là de toucher un complément financier. Finalement, leur communauté reste discrète en comparaison à certaines familles locales, qui apparaissent plusieurs fois par an dans les registres et procès-verbaux.

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Le rejet de toute forme de violence les conduit à se tenir à l’écart des conflits. En revanche, lorsqu’il s’agit de défendre leurs droits, ils n’hésitent pas à faire appel aux plus hautes instances pour obtenir gain de cause. Les familles du bois intentent Gaspard de Barbaud en justice pour ne pas avoir tenu parole. En effet, les anabaptistes sont soumis aux charges curiales malgré leurs divergences confessionnelles. Cependant, ils sont appelés en 1769 à payer des frais supplémentaires puis à participer aux corvées pour la construction de la grange et des écuries du presbytère de Grosne. Cet argent est acquitté, mais le seigneur promet aux fermiers de prendre en charge ce coût [131][131] Ibid., 12B191, plaidoirie de l’avocat des fermiers.... Toutefois, le remboursement se fait attendre. À la demande des anabaptistes, le procès remonte alors jusqu’à l’Intendance d’Alsace. Au terme de plusieurs années de discussions, l’Intendance tranche en déboutant le seigneur face à ses fermiers, et les Barbaud se voient condamnés à rembourser l’intégralité des sommes déboursées par les anabaptistes, pour la paroisse de Grosne et pour le procès. En somme, ce sont neuf chefs de famille qui se regroupent contre le seigneur [132][132] Ibid., 12B191, procès entre les fermiers de Normanvillars.... De par leur nombre et leur assurance, ils constituent donc une force considérable contre le seigneur. Leur solidarité collective permet d’obtenir gain de cause, puisqu’il est requis contre le seigneur l’indemnisation

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« de la somme de 853 [livres] 8 [sols] 6 [deniers] qu’ils ont été obligés de contribuer à la reconstruction des granges et écuries du presbitère de Grosne ainsi que de toutes charges de même nature auxquelles ils pouroient être assujettis par la suite pendant la durée de leurs baux [133][133] Arch. dép. Belfort, 12B191, procès entre les fermiers.... »

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L’originalité du conflit se remarque au travers de plusieurs points. Ce procès entrepris par les fermiers anabaptistes va à l’encontre du principe primordial de non-violence, défendu par les membres de ce groupe. L’implication d’un Ancien dans le conflit prouve le consentement de la hiérarchie communautaire dans la poursuite du procès. Ce procès amène donc à réfléchir sur l’évolution des mentalités au sein même des coreligionnaires, qui revendiquent leurs intérêts au détriment de leur idéologie. L’appartenance confessionnelle reste certes le point de départ du conflit, mais ce sont à présent les intérêts économiques, et non plus l’idéologie religieuse, qui guident les mennonites de Normanvillars dans la poursuite du procès.

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D’autre part, l’audace d’une confrontation directe avec les autorités seigneuriales témoigne également d’une assurance grandissante des fermiers. Il ne faut pas oublier que la famille de Barbaud reste propriétaire des habitations et des terres sur lesquelles vivent et travaillent les anabaptistes. Les frères se savent sûrs de leurs droits et conscients de la nécessité de leur présence dans la seigneurie. Ensuite, la position du procureur et des avocats est révélatrice. Accepter de défendre une minorité religieuse non tolérée officiellement amène à contester d’une certaine façon le pouvoir royal. À cette époque, le gouvernement monarchique est au courant de la présence de membres anabaptistes dans la région alsacienne, mais il continue à réfléchir au moyen de les éradiquer [134][134] Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes.... Malgré l’aversion des autorités royales pour les minorités religieuses, l’Intendance d’Alsace reconnaît aux anabaptistes de Normanvillars des droits juridiques et financiers au préjudice de leur propriétaire. Enfin, le refus de Gaspard de Barbaud d’honorer sa promesse envers les fermiers peut s’expliquer par les problèmes financiers grandissants de la seigneurie. La majorité des biens fonciers et des territoires de la seigneurie de Florimont ont été hypothéqués puis vendus à des propriétaires plus puissants, notamment aux seigneurs de Ferrette [135][135] Joachim, 1958, p. 66.. Il semble d’ailleurs que malgré plusieurs années de désaccords entre les parties, un esprit de conciliation se soit progressivement élaboré. Les anabaptistes se montrent certes intransigeants sur le remboursement des charges curiales, mais ils « sont prêt et offrent de luy payer réellement à comptant chacun le canon de leur ferme, sans que leur offre et payement puissent leur nuire » [136][136] Arch. dép. Belfort, 12B191, procès entre les fermiers.... Par conséquent, le procès demandé par les fermiers contre la famille seigneuriale se singularise par la force collective des anabaptistes. Ils sont conscients que la convergence des membres vers un intérêt commun renforce leurs revendications, face à un seigneur qui n’a ni les moyens financiers ni l’influence suffisante pour éviter les sanctions à son encontre. Les confrontations font naturellement partie de la vie sociale, que ce soit contre l’autorité établie, contre ses pairs ou contre les riverains. Il est probable que leur altérité et leur différent mode de vie aient été évoqués dans ces situations contrariantes, mais les véritables enjeux restent principalement économiques et financiers.

Vers une acculturation progressive

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La population entretient à Florimont des rapports toujours plus fréquents avec la population anabaptiste. Il est cependant plus difficile de retrouver la nature de ces relations au travers des documents car les mentions sont très brèves. Jusqu’à ce que la forêt ne soit peuplée que par des fermiers anabaptistes, ces derniers ont quelques temps cohabité avec des habitants catholiques. Le premier canton de Christe Augsbourg, en 1750, a pour voisins l’anabaptiste Jean Bend d’une part, ainsi que les familles Porchy et Jacquemin, catholiques, d’autre part [137][137] Ibid., 3E1066, bail pour Christe Augsbourg, 22 janvier.... Des solidarités individuelles peuvent se former, dépassant ainsi les divisions confessionnelles. Lorsque Friedrich Baumgarthner est mis en cause par un habitant pour avoir laissé ses bêtes pâturer sur des cantons interdits, trois témoins acceptent de plaider en sa faveur [138][138] Ibid., 12B132, contre-enquête pour Friedrich Baumgarthner,.... Sur ces trois témoins, aucun n’est un coreligionnaire du meunier. Deux sont laboureurs et le dernier se présente comme simple journalier. Cela témoigne de l’absence d’animosité entre la communauté anabaptiste et la population locale, des individus acceptant de collaborer avec les fermiers. Certains détails issus des archives suggèrent l’existence de parcours communs. L’exemple principal illustrant cette idée est la condamnation collective de l’anabaptiste Friedrich Baumgarthner et d’un habitant catholique de Normanvillars, Joseph Fleury [139][139] Ibid., 12B122, audience tenue à Florimont le 11 février.... Ensemble, ils ont rempli un chariot de chêne mort provenant du canton de Baumgarthner pour le décharger devant le corps de ferme de Fleury, afin de l’utiliser comme bois de chauffage. Pour avoir contesté les conditions du seigneur, stipulant de ne pas utiliser le bois hors du canton, ils sont « conjointement solidairement condamnés en six livres d’amande ». La mention témoigne bien de la proximité des deux individus, l’entraide et les contacts ne s’arrêtant pas à la communauté religieuse.

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Ensuite, les relations peuvent prendre une nature professionnelle. De par leurs activités, les anabaptistes tissent des réseaux autour de plusieurs communautés différentes. Nous avons déjà évoqué le cas du meunier, qui propose ses services aux habitants de toute la seigneurie de Florimont. Le partage des dettes actives de la famille Zürcher montre également un ensemble de relations, éparpillé sur plusieurs localités environnantes [140][140] Arch. dép. Belfort, 2E4/562, partage des dettes actives.... Enfin, les tisserands de profession doivent, eux aussi, se confronter au monde extérieur afin de vendre leurs produits, notamment sur les marchés de Belfort où ils sont particulièrement connus.

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Les nombreux contacts entretenus par les anabaptistes avec la population locale, de nature professionnelle ou personnelle, bouleversent la théorie d’une vie mennonite recluse et refusant tout ce qui a trait à la mondanité. Les anabaptistes évoluent doucement vers l’assimilation de leurs valeurs par la société établie. L’apparition progressive d’abjurations et de mariages mixtes conforte cette idée. En 1787, le curé de la paroisse de Grosne rédige l’abjuration de Élisabeth Lügenbühl, la nièce du meunier de l’Écrevisse [141][141] Ibid., 46 E dépôt GG 1 à 3, registres paroissiaux de.... Celle-ci embrasse la religion catholique pour se marier avec Jean-Claude Mougin. Le début des mariages mixtes s’amorce à cette époque, avant de se développer plus amplement au xixe siècle, quasiment toujours au détriment de l’anabaptisme [142][142] Séguy, 1977, p. 426., amorçant le déclin progressif de ce groupe religieux dans la seigneurie de Florimont. Les frères restant s’emploient alors à conserver leurs fermes, malgré les difficultés, avec l’acharnement habituel qu’on leur connaît.

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Malgré leur adresse aux travaux des champs, les anabaptistes sont-ils pour autant les pionniers d’une transformation profonde des structures agricoles ? Au xviiie siècle, il est certain que les savants et les administrateurs louent les qualités agraires des mennonites. Certains d’entre eux déplorent « qu’il n’y ait point d’Anabaptistes dans l’intérieur du Royaume, et dans les Provinces frontières dont l’entrée leur est permise, il n’y en a que fort peu » [143][143] Masson de Pezay, 1771, p. 48.. Le même auteur relève les façons particulières dont disposent les anabaptistes, par exemple celle « propre aux coupures dont ils ont grand soin d’arroser leurs prés » [144][144] Ibid., p. 49.. Il semble également que les « frères suisses » soient parmi les premiers en Alsace à adopter la faux pour moissonner, lorsque les autres paysans alsaciens restent longtemps attachés à la faucille, parfois jusqu’au xixe siècle [145][145] Jérôme, 1983, p. 431..

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Les seigneurs de Florimont sont plus simplement sensibles à la réputation des anabaptistes, auxquels ils confient des cantons difficiles. Les résultats les encouragent à garder ces familles sur leur domaine, malgré l’édit d’expulsion. Ainsi, les anabaptistes colonisent-ils l’intégralité du domaine de Normanvillars, par la reprise des corps de fermes antérieurs et la création de nouveaux. Les anabaptistes étaient aussi réputés pour rechercher l’isolement. Le résultat, vers la fin du xviiie siècle, en est la formation d’un territoire enclavé dans la forêt et différent des cantons occupés par les populations locales. Néanmoins, les barrières géographique et religieuse ne restent pas imperméables et les interactions modifient le comportement de certains membres de la communauté. Laborieux et enclins à multiplier les expériences et les innovations pour améliorer la productivité de la terre, les fermiers anabaptistes sont rangés parmi les précurseurs de l’évolution agricole, lesquels sont encore très isolés en Alsace [146][146] Boehler, 1994a, p. 40.. Ils sont donnés en bon exemple par des « philosophes » qui vantent peut-être davantage leurs « bonnes mœurs » que leur réussite agricole [147][147] Masson de Pezay, 1771, p. 40, et p. 48, où il est question.... Mais les plus orthodoxes d’entre eux n’ont que faire du rôle qu’on leur attribue. Ils choisissent alors l’exil, notamment vers les États-Unis, manifestant par là que l’émigration reste, encore et toujours, le seul recours trouvé par cette communauté pour se préserver.


Annexe

Plan du ban de la communauté de Normanvillars au bailliage de Delle (sans date)
Arch. dép. Belfort, 1 c 72.

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Notes

[1]

Alexandre Frédéric Jacques Masson (1741-1777), marquis de Pezay, est un homme de lettres et militaire. Cette fonction lui fait parcourir les provinces frontières de Franche-Comté et d’Alsace, d’où il tire en 1771 ses Soirées helvétiennes, alsaciennes et fran-comtoises (sic). Le texte en exergue est tiré de la 8e « soirée », « De l’influence des bonnes mœurs sur l’agriculture… » (chapitre consacré aux anabaptistes). Le nom Sundgau signifie « comté du sud ». Le Sundgau, qui est ravagé et dépeuplé, est annexé au royaume de France auquel toute l’Alsace finit par être incorporée (1648-1681). En 1790, le Sundgau est englobé dans le département du Haut-Rhin. Il est partagé aujourd’hui entre le Haut-Rhin et le Territoire de Belfort. Cet article est tiré de notre mémoire de master : Birgy, 2011. Nous remercions le Professeur Antoine Follain qui a suggéré cet article et suivi sa rédaction en y impliquant les doctorants de son séminaire doctoral.

[2]

Séguy, 1995, p. 27.

[3]

Lefebvre, 1982, p. 23.

[4]

Séguy, 1977, p. 123.

[5]

Gastaldi, 1992, p. 364-368.

[6]

Séguy, 1977, p. 1 et p. 64-66.

[7]

Mathiot et Boigeol, 1969, p. 25.

[8]

Boehler, 1995, p. 272.

[9]

Commune de Florimont : Territoire de Belfort, arr. Belfort, c. Delle.

[10]

Joachim, 1958, p. 67.

[11]

Arch. dép. Territoire de Belfort (ci-après Arch. dép. Belfort), 1 C 72, cense de Normanvillars. La carte ne peut pas être datée exactement.

[12]

Liblin, 1877, p. 217.

[13]

Livet, 1991, p. 51.

[14]

Lerch-Boyer, 1973, p. 10.

[15]

Séguy, 1977, p. 128.

[16]

Livet, 1956, p. 329.

[17]

Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Jean Jacques Stauffer, 2 mai 1737.

[18]

Arch. dép. Belfort, 12B184 et 185.

[19]

Vogler, 1991, p. 46.

[20]

Séguy, 1977, p. 145.

[21]

Id., 1996, p. 34.

[22]

Arch. dép. Belfort, 3E1066, bail pour Christe Augsbourg père et fils, 16 mai 1750.

[23]

Arch. dép. Belfort, 2E4/413, passation de bail de Christe Augsbourg, fils, à Jean Vigner, 11 septembre 1752.

[24]

Arch. dép. Belfort, 3E1066, bail pour Véréna Bachmann veuve de Jean Müller, 29 septembre 1750.

[25]

Amweg, 1942, p. 39.

[26]

Braun, 1988, p. 16 et p. 20.

[27]

Ibid.

[28]

Marthelot, 1950, p. 478.

[29]

Naas, 2010, p. 141.

[30]

Gratz, 1953, p. 56.

[31]

Amweg, 1942, p. 40.

[32]

Bessire, 1968, p. 126.

[33]

Arch. dép. Belfort, 1C72, cense de Normanvillars.

[34]

Boehler, 1994b, p. 69.

[35]

Marthelot, 1950, p. 475.

[36]

Ibid., p. 486.

[37]

Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Jacques Kaufmann, premier juin 1740.

[38]

Arch. dép. Belfort, 46 E dépôt CC2, État de la consistance des biens que possède Jean-Pierre Vallat, antérieur à 1771.

[39]

Bloch, 1930, p. 518.

[40]

Ibid., p. 533.

[41]

Vonau, 1991, p. 12.

[42]

Chiffre, 1985, p. 139.

[43]

Arch. dép. Belfort, 2E4/352, renouvellement de bail pour Ulrich Boesinger, 3 octobre 1745.

[44]

Arch. dép. Belfort, 2E4/413, renouvellement de bail pour Ulrich Boesinger, 3 février 1753.

[45]

Ibid., renouvellement de bail pour Ulrich Boesinger, 26 octobre 1760.

[46]

Arch. dép. Belfort, 2E4/448, marché de Paul Berh de Manspach pour couvrir le nouveau bâtiment en la forêt de Normanvillars, premier août 1773.

[47]

Ibid., marché avec Christe Stutz et Jean Surer son beau-frère pour parachever la maison pour leur logement, 22 septembre 1773.

[48]

Arch. dép. Belfort, 3P68, Atlas communaux du cadastre napoléonien, commune de Florimont, 1824, 13 feuilles.

[49]

Chiffre, 1985, p. 128.

[50]

Arch. dép. Belfort, 2E4/567, inventaire de feu Christ Lügenbühl, meunier au moulin de l’Écrevisse, 10 frimaire an XI (30 novembre 1803).

[51]

Arch. dép. Belfort, 2E4/413, bail pour Jean Wänger, 27 janvier 1759.

[52]

Abel, 1994, p. 22-25.

[53]

Denis et Groshens, 1999, p. 39.

[54]

Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780, état des familles anabaptistes établies dans les bailliages de la subdélégation de Belfort.

[55]

Gutton, 1979, p. 40.

[56]

Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780, état des familles anabaptistes établies dans les bailliages de la subdélégation de Masevaux et Sélestat.

[57]

Le subdélégué de Belfort confirme ce sentiment de menace en 1780 : « La plupart [des communautés anabaptistes] sont anciennes, elles sont nombreuses et cette secte se propage infiniment », Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780, rapport du subdélégué Belonde de Belfort. Boehler, 1994b, p. 69.

[58]

Gratz, 1953, p. 91. Selon Gratz, cette liste de familles anabaptistes datant de 1791 aurait été rédigée dans le cadre de la mobilisation des soldats. Nos recherches n’ont pas permis de retrouver ce document.

[59]

Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780, état des familles anabaptistes établies dans le bailliage de Delle. Arch. dép. Belfort, 2E4/448, marché entre Pierre Lügenbühl et le seigneur de Florimont pour des réparations au moulin, 6 avril 1777.

[60]

Gutton, 1998, p. 41.

[61]

Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780, état des familles anabaptistes établies dans le bailliage de Delle, Bois de Normanvillars.

[62]

Ibid.

[63]

Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780, état des familles anabaptistes établies dans la subdélégation de Ferrette, Jean et Jacques Birgi.

[64]

Tournier, 1914, p. 295.

[65]

Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Ulrich Boesinger, 18 mars 1737. Cette monnaie est en vigueur en Alsace depuis 1718. Cependant, le très lent passage du système monétaire germanique au français révèle les difficultés de francisation de la région cf. Boehler, 1995, p. 63.

[66]

Arch. dép. Belfort, 2E4/352, renouvellement de bail pour Ulrich Boesinger, 3 octobre 1745.

[67]

Ibid., 2E4/413, bail pour Ulrich Boesinger, 3 février 1753.

[68]

Arch. dép. Belfort, 2E4/413, bail aux enchères rédigé le 13 et 14 juillet 1779 ; transaction de Pierre Klopfenstein à Pierre Lügenbühl le 18 juillet 1780.

[69]

Arch. dép. Belfort, 12B177, déclaration des biens et revenus du seigneur Gaspard de Barbaud, 15 avril 1751.

[70]

De plus, l’administration française est consciente des avantages climatiques de la région et incite les seigneurs à développer l’arboriculture, cf. Boehler, 1995, p. 801.

[71]

Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Ulrich Bösinger, 18 mars 1737.

[72]

Ibid., bail pour Christian Thüeller, 2 mai 1737.

[73]

Arch. dép. Belfort, 2E4/448, visite et reconnaissance du canton de Jean Roty de Normanvillars, 7 octobre 1773.

[74]

Jérôme, 1983, p. 430.

[75]

Lerch-Boyer, 1973, p. 43.

[76]

Dans la vallée de la Bruche, plusieurs témoignages attestent du kirsch produit par des pasteurs anabaptistes : Naas, 2010, p. 289. Alfred Michiels, lors de son passage dans les fermes anabaptistes vosgiennes au xixe siècle, évoque « une excellente eau-de-vie de myrtilles, dont le parfum, la délicate saveur, l’étonnante limpidité, flattent l’imagination presque autant que le goût » : Michiels, 1860, p. 13.

[77]

Vogt, 1963.

[78]

Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter, vivante femme de Daniel Steiner, rédigé le 30 pluviôse de l’an 12 (18 février 1804). L’Alsace sous l’Ancien Régime est une grande productrice de miel et de cire, destinés aux échanges commerciaux et à l’acquittement d’impôts : Vignolle, 2007, p. 13.

[79]

Moriceau, 2005, p. 189.

[80]

Arch. dép. Belfort, 2E4/448, bail de 11 étangs pour le meunier du moulin de l’Écrevisse, 15 et 16 avril 1785.

[81]

Arch. dép. Belfort, 1C72, carte du cense de Normanvillars.

[82]

Ordinaire, Mémoire sur les anabaptistes…, cité par Jérôme, 1983, p. 430.

[83]

Séguy, 1977, p. 501.

[84]

Jérôme, 1983, p. 430.

[85]

Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780, rapport du subdélégué de Belfort.

[86]

Moriceau, 2005, p. 22.

[87]

Bugler, 1955, p. 72.

[88]

Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter, op. cit., 18 février 1804.

[89]

Moriceau, 2005, p. 113.

[90]

Lacoue-Labarthe, 2007.

[91]

Arch. dép. Belfort, 2E4/567, inventaire de feu Christ Lügenbühl, meunier au moulin de l’Écrevisse, 10 frimaire an XI (30 novembre 1803).

[92]

Arch. dép. Belfort, 2E4/599, bail pour Ulrich Ruffenach au moulin de l’Écrevisse, 19 février 1817.

[93]

Séguy, 1969, p. 97.

[94]

Dans les Vosges, les frères Sommer, anabaptistes vivant à la Haute-Goutte, dans la vallée de la Bruche, possèdent 90 bêtes à l’été 1790, et leur voisin Jacob Kupferschmidt plus de 50 têtes de bétail à la même époque : Jérôme, 1983, p. 431.

[95]

Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail pour Jacques Kaufmann le premier juin 1740 et renouvellement de bail pour Jean-Jacques Stauffer, 6 octobre 1745.

[96]

Jean Séguy va jusqu’à penser que cette fameuse confection a permis de sauver la principauté de Salm de graves difficultés économiques au xviiie siècle. Grâce à leurs procédés de fabrication fromagère et l’agriculture montagnardes, les anabaptistes auraient sauvé l’enclave et amélioré les conditions de vie des habitants : Séguy, 1977, p. 502.

[97]

Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780, rapport du subdélégué Belonde de Belfort.

[98]

Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de feu Jean Moser, rédigé le 24 germinal an 12 (14 avril 1804).

[99]

La navette est un élément du métier à tisser. Elle se présente sous la forme d’une planchette de bois, dont les encoches aux extrémités permettent d’enrouler le fil de trame.

[100]

Arch. dép. Belfort, 2E4/567, inventaire de feu Christ Lügenbühl, meunier au moulin de l’Écrevisse, 10 frimaire an XI.

[101]

Arch. dép. Haut-Rhin, C 1284, cité par Mathiot et Boigeol, 1969, p. 124.

[102]

Arch. dép. Belfort, 2E4/413, bail du moulin de l’ Écrevisse pour Friedrich Baumgarthner, 25 février 1760.

[103]

Arch. dép. Belfort, 2E4/448, marché entre Pierre Lügenbühl et le seigneur de Florimont pour des réparations au moulin, 6 avril 1777.

[104]

Ibid., bail de 11 étangs pour le meunier du moulin de l’Écrevisse, 15 et 16 avril 1785.

[105]

Ibid., 3E1066, renouvellement de bail pour Pierre Lügenbühl, 16 octobre 1788.

[106]

Ibid., 2E4/448, bail du château de Normanvillars pour Pierre Lügenbühl, 21 avril 1790.

[107]

Ibid., 2E4/599, bail pour Ulrich Ruffenach à Chalembert, 19 février 1817.

[108]

Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780, rapport du subdélégué Belonde de Belfort.

[109]

Boehler, 1995, p. 711.

[110]

Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter, op. cit., 18 février 1804.

[111]

Boehler, 1995, p. 718.

[112]

Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter, op. cit., 18 février 1804.

[113]

Boehler, 1995, p. 725.

[114]

Arch. dép. Belfort, 2E4/567, inventaire de feu Christ Lügenbühl, meunier au moulin de l’Écrevisse, 10 frimaire de l’an XI (premier décembre 1802).

[115]

Boehler, 1995, p. 724.

[116]

Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de feu Jean Moser, rédigé le 24 germinal an 12 (14 avril 1804).

[117]

Moriceau, 2005, p. 269.

[118]

Arch. dép. Belfort, 2E4/352, bail de Jean-Jacques Stauffer, 2 mai 1737.

[119]

À Rosheim, l’anabaptiste Chrétien Maurer est connu pour avoir épandu plus de 200 voitures de fumiers. Archives Communales de Rosheim, N 5, f° 4. Cité par Jérôme, 1983, p. 430.

[120]

Masson de Pezay, 1771, p. 43-44.

[121]

Vogt, 1963, p. 96.

[122]

Masson de Pezay, 1771, p. 49.

[123]

Arch. dép. Belfort, 2E4/585, 2E4/567.

[124]

Arch. dép. Belfort, 2E4/585, inventaire de Marie Sutter, op. cit., 18 février 1804. Les faux sont justement des outils privilégiés dans les exploitations aux superficies plus grandes, qui disposent d’un cheptel important et qui requièrent par conséquent une grande quantité de paille : Boehler, 1995, p. 867.

[125]

Voir Kalyntschuk, 2006 et 2011. L’étude porte sur les anabaptistes implantés dans le pays de Montbéliard, au xixe siècle. Son objet « est de mesurer précisément le rôle des anabaptistes dans le développement de l’agriculture, entre représentation utilitariste et réalité historique. Le but est également de confronter une étude de cas micro-historique à la théorie weberienne sur le lien entre religion et réussite professionnelle ». La tradition reconnaît aux « frères suisses » un rôle précurseur dans la sélection des bovins pour une amélioration des races locales. En plus des écrits élogieux du xviiie siècle, cités dans le présent article, Mathieu Kalyntschuk cite en 1850 le préfet de la Moselle qui écrit : « Comme agriculteurs, ils ont joui longtemps d’une grande réputation d’habileté […] aujourd’hui, sans jouir du monopole de la science agronomique, ils marchent encore à la tête des agriculteurs intelligents ». En définitive, « Sources administratives, littéraires ou savantes s’accordent donc sur le particularisme anabaptiste en matière d’agriculture […] En 1818, l’imprimerie Deckherr frères à Montbéliard entreprend également l’édition d’un almanach, Le Nouvel anabaptiste ou l’agriculteur pratique. Ici, aucun mennonite n’intervient directement, et surtout, le terme « anabaptiste » devient argument publicitaire. » L’auteur conclut à une réalité plus contrastée, les belles réussites agricoles (et sociales) occultant l’état social des anabaptistes domestiques.

[126]

Boehler, 1994a, p. 43.

[127]

Arch. dép. Belfort, 46 E dépôt HH2, état des récoltes des forêts communales de la seigneurie de Florimont, 24 juin 1770 : « le produit d’une anné commune ne peut fournir qu’environ [les trois quarts] de la nourriture des habitant et bestiaux ».

[128]

Ibid., 12B84, registre des audiences de la seigneurie de Florimont, du 3 janvier au 8 novembre 1786.

[129]

Arch. dép. Belfort, 12B132, enquêtes dans la seigneurie de Florimont, verbal et contre-enquête pour et contre Friedrich Baumgarthner, 30 mai 1753.

[130]

Ibid., 12B127, audience contre Jean Bösinger, 2 mai 1786.

[131]

Ibid., 12B191, plaidoirie de l’avocat des fermiers anabaptistes, 10 mars 1773 : « Le sieur Barbaud a reconu formellement que cette charge doit retomber sur luy, puisqu’il a pris le fait et cause de ses fermiers.[…] C’est luy qui a deffendu ces fermiers de faire les corvées auxquelles ils avoient été ordonnés et qu’ils sont aujourd’hui forcés de payer […] en argent ».

[132]

Ibid., 12B191, procès entre les fermiers de Normanvillars et le seigneur Gaspard de Barbaud, consultations du 11 février et du 17 octobre 1771.

[133]

Arch. dép. Belfort, 12B191, procès entre les fermiers de Normanvillars et le seigneur Gaspard de Barbaud, plaidoirie de l’avocat des fermiers anabaptistes, 10 mars 1773.

[134]

Arch. dép. Bas-Rhin, C 338, enquête sur les anabaptistes de 1780.

[135]

Joachim, 1958, p. 66.

[136]

Arch. dép. Belfort, 12B191, procès entre les fermiers de Normanvillars et le seigneur Gaspard de Barbaud, déclaration du 7 mai 1773.

[137]

Ibid., 3E1066, bail pour Christe Augsbourg, 22 janvier 1750.

[138]

Ibid., 12B132, contre-enquête pour Friedrich Baumgarthner, 30 mai 1753.

[139]

Ibid., 12B122, audience tenue à Florimont le 11 février 1749 contre Friedrich Baumgarthner et Joseph Fleury.

[140]

Arch. dép. Belfort, 2E4/562, partage des dettes actives entre les héritiers Zürcher, 17 frimaire an VI.

[141]

Ibid., 46 E dépôt GG 1 à 3, registres paroissiaux de 1787, abjuration d’Élisabeth Lügenbühl le 22 septembre 1787.

[142]

Séguy, 1977, p. 426.

[143]

Masson de Pezay, 1771, p. 48.

[144]

Ibid., p. 49.

[145]

Jérôme, 1983, p. 431.

[146]

Boehler, 1994a, p. 40.

[147]

Masson de Pezay, 1771, p. 40, et p. 48, où il est question d’une « industrie particulière aux Anabaptistes dans la culture des prairies ».

Résumé

Français

Normanvillars est un cas d’implantation d’une communauté religieuse minoritaire dans un territoire qui lui est étranger. Les pérégrinations de familles anabaptistes les ont menées jusque dans le Sundgau au sud de l’Alsace. La communauté dépend en grande partie des autorités seigneuriales, qui les acceptent sur leurs propriétés. En plus de les tolérer, elles leur fournissent logis et travail en les employant comme fermiers seigneuriaux, à charge de mettre en valeur les moins bonnes terres de la seigneurie. Progressivement, les anabaptistes colonisent la forêt de Normanvillars, développent l’agriculture et l’arboriculture, exploitent les étangs et prospèrent tout en enrichissant le domaine. En outre, les fermiers anabaptistes se distinguent des populations locales par leur prédisposition à l’élevage, sans toutefois en faire leur spécialisation à l’instar des marcaires vosgiens. Laborieux et enclins à multiplier expériences et innovations, les descendants des dissidents religieux, chassés de Suisse au xvie siècle, jouissent au xviiie siècle d’une représentation qui leur est devenue favorable.

Mots-clés

  • Alsace
  • anabaptistes
  • Ancien Régime

English

Normanvillars provides an example of settlement of a minority religious community in a territory foreign to it. The wanderings of a few Anabaptist families led them eventually to the Sundgau, in the Southern part of Alsace. Their community was primarily dependent on seigniorial authorities, which had allowed them into their holdings, and, beyond this tolerance, provided them with housing and labor by employing them as seigniorial tenants, and tasked them in exchange with the improvement of poorer-quality lands in the seigniory. The Anabaptists slowly settled the forest of Normanvillars, developing agriculture and arboriculture, exploiting local ponds and generally prospering while adding to the domain’s wealth. Moreover, Anabaptist farmers differed from local populations in their ability to undertake cattle-raising, though they did not specialize in it the way neighboring marcaires did in the Vosges. Hard working and tending to multiply experiments and innovations, the desecndants of these religious dissenters, who had been expelled from Switzerland in the sixteenthth century, ended up benefitting from a positive public image in the eighteenth century.

Keywords

  • Alsace
  • anabaptists
  • Old Regime

Español

Normanvillars es un caso de implantación de una comunidad religiosa minoritaria y extranjera en un territorio rural. Las peregrinaciones de las familias anabaptistas las han llevadas hasta el Sundgau, en el sur de Alsacia. La comunidad depende en una amplia medida de autoridades señoriales que las aceptan en sus tierras. No solo las toleran, sino que les proporcionan vivienda y trabajo, utilizándoles como arrendatarios de los señoríos, mediante la puesta en cultivo de las peores tierras. Poco a poco, los anabaptistas colonizan el bosque de Normanvillars, desarrollan los cultivos y los arboles frutales, explotan los estanques y prosperan al tiempo que enriquecen el dominio señorial. Además, los labradores anabaptistas se diferencian de las poblaciones locales por su afición a la ganadería, aunque no se especializan del todo en ella, a la inversa de los “marcaires” de las Vosges. Trabajadores y acostumbrados a hacer experiencias y a multiplicar las innovaciones, estos descendientes de disidentes religiosos, expulsados de Suiza en el siglo xvi, gozan en el xviii de una buena fama.

Palabras claves

  • Alsacia
  • anabaptistas
  • Antiguo Régimen

Plan de l'article

  1. L’installation dans la forêt de Normanvillars
    1. Une conjonction de facteurs
      1. Les conséquences de la guerre de Trente Ans
      2. Un édit d’expulsion aux effets limités (1712)
      3. Une conjoncture suisse défavorable au xviiie siècle
    2. Une venue encouragée sur un lieu en marge
      1. Un espace abandonné de la seigneurie
      2. Les avantages du ban de Normanvillars
  2. La mise en valeur
    1. L’appropriation du bois de Normanvillars
      1. L’extension des structures agricoles
      2. L’agencement des bâtiments
      3. Des maisons pleines
      4. La conquête de la forêt
    2. De l’agriculture à l’artisanat rural : un panel étendu d’activités
      1. Des types de cultures variés
      2. Un élevage plus important que chez les voisins
      3. Un artisanat rural limité
  3. Entre idéaux et réalité
    1. Des agriculteurs exemplaires ?
      1. Des paysans qui cultivent comme les autres
      2. Mais qui font mieux que les autres
    2. Des interactions bientôt inévitables
      1. Des confrontations aux procès
      2. Vers une acculturation progressive

Pour citer cet article

Birgy Odile, « Une occupation originale de l'espace rural. La communauté anabaptiste de Normanvillars dans le Sundgau au xviiie siècle », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2014 (Vol. 41), p. 17-54.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2014-1-page-17.htm


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