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Histoire & Sociétés Rurales

2014/1 (Vol. 41)


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Vincent Carpentier et Cyril Marcigny, (dir.), Des Hommes aux champs. Pour une archéologie des espaces ruraux du néolithique au Moyen Âge, Rennes, pur, coll. « Archéologie et Culture », 2012, 460 p., 35 €

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Les espaces ruraux des époques anciennes sont parmi les champs de recherche qui ont été les plus renouvelés en France au cours de ces vingt dernières années, en particulier grâce à l’archéologie qui livre chaque jour de nouvelles données sur les établissements ruraux et les systèmes agro-paysagers. Les fouilles conduites sur de grandes surfaces permettent désormais de placer au cœur des réflexions les dynamiques naturelles, sociales et territoriales, les formes d’habitat et les modes de mise en valeur du sol, en un mot, l’interaction des sociétés et des milieux (p. 15).

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Avec près de 460 pages sur deux colonnes, jalonnées de nombreux documents et complétées d’un cahier couleur central de 48 planches, l’ouvrage rassemblant vingt deux communications constitue les actes d’une table ronde tenue à Caen les 8 et 9 octobre 2008 à l’instigation de deux chercheurs de l’inrap, Vincent Carpentier et Cyril Marcigny. Il s‘impose comme une première étape avant les deuxièmes rencontres qui ont eu lieu en septembre 2011 sur « Des hommes aux champs ii – approche archéologique des économies agricoles », en cours de publication. Il est impossible de résumer en quelques lignes la richesse de cet ensemble constitué de synthèses et d’études de cas couvrant essentiellement, en approches multiscalaires, les Gaules médiane et septentrionale. C’est sur la longue durée que se dessine cette histoire des terroirs et des systèmes agraires qui les sous-tendent. Si huit articles développent leur sujet sur la longue durée, six abordent surtout la période allant du Néolithique à l’Âge du Bronze, trois l’époque gallo-romaine, et cinq le Moyen Âge. L’interdisciplinarité nécessaire implique des archéologues et des spécialistes du paysage et des paléo-environnements dans un dialogue qui au fil des pages révèle les difficultés et les pièges de postulats méthodologiques anciens (le modèle romain du système parcellaire, par exemple) et leurs évolutions historiographiques récentes.

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Jusqu’à l’avènement de l’archéologie préventive, l’habitude était prise de s’intéresser d’abord aux structures bâties, pour des raisons évidentes de méthode et d’impératifs de calendrier imposé par les aménageurs. Et finalement l’espace rural révélé restait un espace amputé. C’est pourtant, comme le rappellent tous les auteurs, un vaste espace au sein duquel les populations vivent du et dans les milieux. Les hommes vivent dehors : l’évidence est rappelée. Hors de l’habitat, les structures formant le cœur des activités au sein de l’exploitation (le stockage de produits, l’abri des animaux et du matériel, mais aussi les lieux de transformation des productions, de la fabrication d’objets ou des taches de réparation, l’approvisionnement en eau et son stockage) sont commodément rassemblés sous l’appellation Unité d’Exploitation Agricole (uea), bien que ce terme, usité chez les géographes et les économistes n’ait guère été approuvé par les archéologues et les historiens (p. 436). Il reflète pourtant bien l’idée d’un système complexe qui évolue dans le temps et peut être différent non seulement selon les périodes et les régions, mais aussi selon les modalités d’exploitation des ressources du milieu. Une des questions incontournables pour l’étude du monde rural est la « mise en territoire ». Elle a connu un profond renouvellement avec la naissance et le développement récent de l’archéo-géographie. Ce colloque explore « l’autour des habitats », l’espace exploité et parcouru, les chemins, les champs et leur mise en forme en territoire (parcelles). Cet avènement s’est fait à l’instigation de Jean Guilaine l’appelant de ses vœux depuis la parution, en 1991, du livre manifeste Pour une Archéologie agraire. Ainsi ces actes constituent-ils un temps fort dans la re-constitution de l’objet scientifique « espace rural » et de son épistémologie.

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Bien que la simple question « qu’est-ce qu’un champ ? », sous-entendue dans le titre, traverse la plupart des articles, les conclusions sont loin de se contenter d’y répondre. Un champ est la plus petite unité d’espace travaillée par un groupe pour produire. Mais à quoi ressemble-t-il ? Pour quelles raisons aurait-il des limites ? Quelle forme pour ces limites ? Quelle desserte pour les champs ? Ce sont des interrogations difficiles puisque variables dans le temps, sur plus de 3000 ans, comme le montrent les différentes contributions. Parmi les sujets abordés, ceux des rapports entre espaces et distinctions sociales sont essentiels. Depuis la mise en territoire et l’existence de pouvoirs, une des marques de la distinction est sans conteste l’espace, qu’il s’agisse des surfaces occupées, des formes de polarisation ou de la « mémoire des lieux ». L’invention de l’archéo-géographie est contemporaine de l’arrivée d’une nouvelle génération d’archéologues ; elle profite surtout de l’essor des nouvelles pratiques de l’archéologie rurale. Là où naguère on ne fouillait qu’une centaine de mètres carrés au mieux, sont décapées aujourd’hui plusieurs dizaines d’hectares d’un seul tenant. Ce changement d’échelle précède et induit un changement de regard sur les espaces pour découvrir, au sens propre, l’espace interstitiel immense qui se déploie entre les habitats.

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Dès lors que le sujet « Des hommes aux champs » est le produit d’une certaine archéologie préventive, il n’est pas étonnant que plusieurs auteurs se réfèrent à des questions relatives à la politique ou à la pratique archéologique, visant plus explicitement les problèmes liés aux expertises, ou au choix de prescrire une fouille ou non. Ils défendent ni plus ni moins les nouvelles définitions de site incluant tous les vestiges. La question de l’échelle des observations et celle de la nécessité de plus grands décapages restent toujours aussi fondamentales pour la compréhension des sites. Les archéologues le savent bien : si les traces discrètes laissées par les sociétés sont désormais assez communément identifiées et utilisées, il convient de reconnaître la fragilité toute particulière de l’archéologie agraire, celle des traces fugaces, de la mémoire du sol, de l’archéologie des champs et des chemins.

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La conclusion à deux voix (Joelle Burnouf et Jan Vanmœrkerke), replaçant les communications dans la perspective des travaux sur les paléoenvironnements menés depuis les années 1990, est un véritable manifeste pour une archéologie environnementale au centre des programmations de fouille. Car c’est au cœur des espaces agraires que s’expriment le mieux les « relations sociétés-milieux ».

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Fabrice Guizard

Dominique Garcia (dir.), L’Habitat en Europe celtique et en Méditerranée préclassique, Paris, Errance, coll. « Les Hespérides », 2013, 199 p., 30 €

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Cet ouvrage regroupe neuf contributions, qui sont issues du cycle 2012 du séminaire d’antiquités nationales et de protohistoire européenne de l’université d’Aix-Marseille dirigé par Dominique Garcia, professeur à l’université d’Aix-Marseille et membre de l’Institut universitaire de France. Cet ouvrage collectif a pour objectif de discuter de l’émergence du phénomène urbain et plus particulièrement des formes de l’habitat en Europe celtique et en Méditerranée préclassique à partir d’études de cas : la ville égéenne, la cité étrusque, l’organisation de l’espace civique dans le monde ibérique, les domaines urbains et périurbains celtiques, les premières agglomérations gallo-romaines.

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Le premier article – « Du bon usage de l’anachronisme dans la recherche archéologique sur les agglomérations protohistoriques et gallo-romaines », p. 9-18 – est de Philippe Leveau, qui complète la réflexion qu’il a précédemment menée sur la continuité entre la période protohistorique et la période romaine. Il revoit des concepts tels que celui de « civilisation des oppida » et celui de « ville romaine de consommation » en vogue dans les années 1980, en se fondant sur le récent ouvrage de Pierre Garmy (Garmy, 2012). Philippe Leveau aborde la question du débat sur la ville, s’intéresse au mot vicus et à celui d’oppidum utilisés par les auteurs antiques ainsi qu’aux concepts qui leur sont associés. Il évoque ensuite les concepts de « non-ville » et de « ville-territoire » ainsi que celui de la périphérie urbaine. Ce tour d’horizon utilement documenté met à profit tant les données des textes antiques que celles de l’archéologie.

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Le second article – « Les agglomérations gauloises de la fin de l’Âge du Fer en Europe celtique (iiie-ier siècles av. J.-C.) », p. 19-43 – est de Stephan Fichtl. Après un bref historique de la recherche, Stephan Fichtl envisage tour à tour l’existence d’un urbanisme avant les oppida (sites de Manching, Acy-Romance), la présence d’aménagements publics (sites d’Acy-Romance, Roseldorf, Manching), la présence d’une limite, tel le rempart – un critère qui pourrait différencier les agglomérations des oppida. Stephan Fichtl se range à la typologie fonctionnelle établie par Olivier Buchsenschutz, qui distingue les sites à vocation agricole prédominante des sites à vocation artisanale et commerciale prédominante (Buchsenschutz, 1999, p. 353-361). Toutefois c’est le mode de création de ces sites qui, pour Stephan Fichtl, différencie les agglomérations des oppida : l’oppidum serait un centre politique et religieux délimité, ici par un rempart, à l’image du pomerium des mondes étrusque et romain, tandis que l’agglomération ouverte serait un centre économique.

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Le troisième article – « L’habitat groupé, la démographie et le cas de Saint-Blaise. Quelques pistes sur les modèles urbains protohistoriques méridionaux », p. 45-95 – est de Delphine Isoardi. Le site de Saint-Blaise, Saint-Mître-les-Remparts, Bouches-du-Rhône, qui a été occupé entre le vie siècle et le ier siècle av. J.-C., est analysé de manière très complète par Delphine Isoardi, qui établit un bilan des connaissances à la fois sur l’agglomération et sur le territoire environnant en s’appuyant sur les méthodes de l’archéodémographie. Elle note tour à tour le rôle économique de Saint-Blaise, sa vocation agro-pastorale sous emprise massaliète et, potentiellement, l’assimilation à une « ville » pour la période du iie siècle av. J.-C. Il n’y a, de fait, pas eu un modèle unique d’habitat groupé mais des combinaisons différentes au fil du temps, qui concernent aussi bien les activités, les techniques et les modes d’expression architecturale, que la relation au territoire environnant. La cartographie des éléments caractérisant les habitats groupés contemporains complète le texte dense de cet article, illustré de nombreux plans, tableaux et cartes.

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Le quatrième article – « La matérialisation du pouvoir dans l’organisation de l’espace : modèles hétérarchiques et modèles centralisés en Ibérie du Nord », p. 97-125 – est de Joan Sanmarti et Maria Carme Belarte. Ces auteurs analysent les processus de formation des agglomérations ibériques, qu’ils considèrent comme urbaines, avec pour postulat de départ que ces processus sont liés à la formation des premiers états, particulièrement dans la zone nord de la péninsule Ibérique. Un chapitre particulièrement utile présente les cadres théoriques de l’étude de la ville (p. 98-100). Les auteurs ont focalisé leurs recherches sur la période des vie-iie siècles av. J.-C. et particulièrement sur le site de Ullastret. S’appuyant sur les données archéologiques disponibles, ils constatent que les plus grands centres sont ceux de la côte de Catalogne, tandis que les territoires de la zone de Valence sont plus petits (hormis le site de Kelin). Ce système de cités-États centralisées comprenant des villes importantes ne s’est pas développé sur l’ensemble du territoire ibérique. Joan Sanmarti et Maria Carme Belarte mettent ainsi en évidence l’existence d’un système urbain autochtone, distinct des fondations urbaines grecques et phénico-puniques dans la péninsule Ibérique et plaident pour l’analyse des causes de cette diversité. Les auteurs de cet article utilisent le terme « hétérarchique », qui correspond à un système d’organisation sociale favorisant l’interrelation et la coopération entre les membres et qui se distingue de la hiérarchie, caractérisée par une structure ascendante.

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Le cinquième article, « Le périurbain en question », p. 127-138, est de Rosa Plana-Mallart. Si les textes antiques en langue grecque et latine permettent l’analyse des termes relatifs au domaine périurbain de l’antiquité, la terminologie reste en revanche imprécise pour les agglomérations de l’Âge du Fer. Rosa Plana-Mallart rappelle que : « un centre aggloméré ne fait pas forcément une ville et [que] le danger est aussi de privilégier la fonction économique sur la fonction politique, soit de dissocier ville et État » (p. 131). Pour les sociétés indigènes de l’Âge du Fer, la focalisation de la recherche sur les agglomérations avec rempart fait courir le risque de masquer la réelle physionomie des villes ainsi que le note Rosa Plana-Mallart. Par exemple, sur certains établissements grecs, comme celui de Thasos, une phase de formation caractérisée par un groupement lâche de noyaux d’habitat a pu être décelée ; en Angleterre comme en Auvergne, la dispersion, parfois à plusieurs kilomètres de distance, d’agglomérations complémentaires organisées en réseau, correspond au modèle d’oppidum étendu ou à structure multipolaire. Ces données mettent en évidence le caractère complexe et diversifié de la ville antique, sans que puisse être figé un modèle de ville indigène, de ville grecque, de ville romaine.

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Le sixième article, « La ville étrusque classique : d’un modèle urbain à une réalité multiple et méconnue », p. 139-151, est de Claire Joncheray, qui reconsidère les modèles grec et latin, qui ont été appliqués au monde étrusque, proposant une nouvelle image de l’organisation topographique de la ville étrusque. Le schéma actuellement admis de la ville étrusque ne permet pas d’intégrer toutes les formes urbaines connues dans le monde étrusque pour la phase classique. Les villes portuaires, considérées par les Grecs comme des cités, forment ainsi une catégorie spécifique. Par ailleurs les techniques de construction des aménagements en bois et sur pilotis reconnues par exemple à Adria, à Pise et à Spina tendent à les rapprocher d’un type urbain étant donné leur organisation rectiligne. Le foisonnement d’exemples différents laisse apparaître une diversité insoupçonnée, que Claire Joncheray explique en termes sociaux, suggérant que la valorisation de l’espace des rues implique la conscience d’une gestion collective par les populations étrusques à la fin du vie siècle avant J.-C., qui reflèterait l’émergence d’un sentiment citadin.

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Le septième article, « La ville égéenne. Alternatives à l’approche classique de la ville préclassique », p. 153-165, est de Raphaël Orgeolet, qui a également contribué à concevoir le programme du séminaire et à l’animer. Raphaël Orgeolet présente au lecteur un panorama très utile sur les aspects de la ville égéenne à l’Âge du Bronze, qui s’inscrit dans une riche tradition historiographique. Bien qu’une origine au néolithique soit envisagée, les données archéologiques les plus évidentes sont actuellement datables de la période du Bronze ancien II (ca. 2700-2300). Sont successivement abordés le domaine insulaire, le domaine continental et le domaine crétois. À l’issue de ce tour d’horizon, Raphaël Orgeolet souligne combien la recherche a été focalisée sur la fonction de la ville plus que sur sa forme, l’architecture monumentale et les lieux de pouvoir ayant fortement monopolisé l’attention des chercheurs. La modélisation théorique a favorisé le recours aux théories de l’espace développées par les géographes, fondées sur la hiérarchie des pôles opposant les centres aux périphéries, masquant d’autres réalités urbaines, telles celles en cours de fouilles dans la Grèce continentale mycénienne, particulièrement dans la région de Volos en Thessalie, qui permettent d’envisager d’autres modèles.

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Le huitième article, « Iolkos : la ville ‘bien construite’ d’Homère », p. 167-191, est de Vassiliki Adrymi-Sismani. Une riche tradition mythologique associe la civilisation mycénienne à la plaine de Thessalie. Si les nombreuses fouilles de sites néolithiques dans cette région ont longtemps accaparé la recherche, les fouilles de ces dernières années ont mis en évidence la présence de grands et de petits établissements dispersés datables des phases plus récentes de l’Âge du Bronze, avec une nette concentration des sites sur la côte est de Thessalie. Ces données archéologiques peuvent être mises en relation avec le récit d’Homère (Iliade ii, 712) à propos de la ville portuaire du golfe Pagasétique Iolkos. Á l’ouest de la plaine de Volos, le site de Dimini occupe une petite colline à partir du ve millénaire av. J.-C. Les sites voisins de Palia/Kastro et de Pekkakia semblent avoir connu un développement commun entre le xive et le xiiie siècle av. J.-C. Les trois sites n’avaient pas de fortification : ces établissements de Thessalie appartiennent à un modèle urbain différent de celui caractérisant les sites de la civilisation mycénienne du Péloponnèse oriental, révélant une société mycénienne multiforme. Vassiliki Adrymi-Sismani propose d’identifier ces sites à Iolkos, qui contrôlait, d’après les sources écrites grecques, le principal havre du golfe Pagasétique – grand port naturel permettant à la fois l’accès à la mer Egée et à la plaine de Magnésie et possiblement le point de départ de l’expédition des Argonautes.

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Le neuvième et dernier article, « La ville préclassique en Gaule méridionale », p. 193-199, est de Dominique Garcia. Après avoir décrit la localisation des agglomérations en Gaule méridionale, Dominique Garcia présente les formes de l’habitat : les sites datables de la fin du Ier Âge du Fer sont fortifiés ; les activités agricoles se développent en-dehors de l’enceinte. On ne connaît actuellement pas d’agglomération ouverte qui soit datable de la fin du Ier Âge du Fer. En Gaule méridionale, la formation des agglomérations s’est faite de manière assez brutale avec des agglomérations plus structurées que d’autres. Si la ville s’organise autour des axes de circulation, les rues principales sont, quant à elles, parallèles à l’enceinte (sites de Lattes, Nages, île de Martigues, Entremont). Au lieu d’opposer la forme méridionale de la ville protohistorique mononucléaire à l’agglomération polycentrée, Dominique Garcia propose d’y voir une variante : il ne s’agit pas d’une ville avec un centre concentrant fonctions politiques, économiques et religieuses ; il s’agit d’une agglomération qui s’ancre dans un environnement maîtrisé, proche en cela du « domaine urbain » décrit par Melvin Webber (Webber, 1964).

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Grâce aux analyses de cas variés, cet ouvrage collectif, qui rassemble une très utile bibliographie, offre au lecteur un précieux état des recherches en cours sur l’émergence du phénomène urbain dans l’Antiquité.

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Virginie Defente

Janick Auberger, Manger en Grèce classique, pul (Presses de l’université Laval), 2010, 242 pages, 33 figures en noir et blanc, bibliographie, 24 €. isbn 978-2-7637-8684-1

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Le livre de Janick Auberger, Professeur d’histoire de l’Antiquité au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal, vise à offrir un synthèse en français sur l’alimentation en Grèce ancienne et on pouvait espérer qu’il comblerait un vide historiographique. En effet, si les études de détail sur l’alimentation grecque antique (sacrifice, banquet civique ou monarchique, repas, poisson, huile et pain, vin, produits de la chasse et de l’élevage, etc.) se développent depuis quelques années, plusieurs décennies après les travaux pionniers de Marie-Claire Amouretti et de François Salviat, manque encore un ouvrage de synthèse en français sur la question.

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Organisé en 11 chapitres consacrés aux types d’aliments (triade méditerranéenne, viandes domestiques et sauvages, poissons et fruits de mer, produits laitiers, légumes et fruits, condiments, boissons), puis aux pratiques alimentaires, aux contraintes religieuses et à la nourriture « bonne à penser », ce livre écrit dans une langue accessible et vivante se lit agréablement. Le titre donne à penser qu’il porte exclusivement sur les ve et ive siècles avant notre ère, période dite « classique » de l’histoire grecque, mais l’auteur multiplie en fait les excursus sur les autres périodes, celles des poèmes homériques, et celles plus tardives des souverains hellénistiques et de l’époque de l’Empire romain, où vécurent certains auteurs importants pour la question (Galien, Plutarque, Athénée de Naucratis, etc.). Le livre est en effet fondé essentiellement sur les sources textuelles issues de la transmission manuscrite, que connaît bien l’auteur, helléniste de formation. En revanche, le témoignage des sources archéologiques est exploité chemin faisant, mais pas systématiquement : les développements sur les pratiques agricoles (sur les céréales notamment), sur l’histoire des techniques et les sacrifices, sont trop sommaires. En outre, la Grèce est à l’honneur, mais l’Asie mineure, l’autre région au cœur du monde grec, est peu évoquée. On regrettera aussi l’absence d’index et la présentation peu lisible des figures, en noir et blanc, souvent dépourvues de légendes précises.

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Il s’agit donc d’un livre d’initiation sur la question, mais en aucun cas d’un ouvrage de référence. En attendant une grande synthèse en français sur le sujet, on pourra se reportera avec profit aux ouvrages d’Andrew Dalby (Siren Feasts. A History of Food and Gastronomy in Ancient Greece, London New York, 1996 ; Food in the Ancient World. From A to Z, London New York, 2003).

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Catherine Grandjean

Chokri Ben Fradj, Oliviers et oléiculture en Tunisie. De l’Antiquité à la crise des années 30, Paris, L’Harmattan, coll. « Histoire et Perspectives Méditerranéennes », 2011, 96 p., 11 €

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Ce petit ouvrage consacré à l’oléiculture tunisienne s’articule autour de trois chapitres. Le premier est centré sur la place de l’olivier dans le paysage agricole tunisien, où l’arbre d’Athéna s’inscrit depuis près de trois millénaires, hormis sur le tiers méridional du pays marqué par l’aridité (moins de 150 mm de pluies). La culture de l’olivier, attestée depuis l’ère punique, connait un essor à la fin du ier siècle et colonise de nouveaux territoires au sud où les précipitations sont inférieures à 300 mm. Jusqu’au xe siècle l’olivier et le blé sont les deux principales richesses agricoles du pays, les plantations d’olivettes sont nombreuses autour des villes qui se développent. Sous l’ère aghlabide (800-909), une bonne part de l’oliveraie du Sahel est aux mains de grandes familles kairouanaises proches du pouvoir, certaines de ces propriétés comptant jusqu’à 20 000 pieds. Mais au xie siècle lors de l’invasion des tribus hilaliennes venues d’Égypte maintes oliveraies du sud (du Sahel et surtout des steppes), sont détruites. Durant l’époque Moderne (en Tunisie 1574-1881) l’oléiculture connait un regain, notamment sous le règne du Bey Hammouda Bacha (1782-1814). Á la veille du protectorat français (1881) le pays compte huit millions d’arbres concentrés au nord du pays et dans le Sahel. La physionomie des oliveraies est inégale avec au nord des vergers denses, tandis qu’au sahel les arbres sont plus espacés et mieux entretenus.

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De la fin du xixe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses plantations sont réalisées, principalement dans le cadre de la colonisation agricole. Les nouvelles oliveraies sont avant tout implantées dans la région sfaxienne et dans la plaine côtière séparant Sfax et Gabès. Parallèlement au nord, dans le Tell, des colons européens et des cultivateurs tunisiens installent des plantations de même type. Au début des années 1930, la Tunisie compte 18 millions d’arbres, nombre qui progressera encore pour atteindre les 23 millions à la veille de l’indépendance. Deux types de vergers marquent les paysages oléicoles tunisiens. Les oliveraies plantées par les Européens sont caractérisées par des arbres assez jeunes, aux alignements espacés et ordonnancés géométriquement sur de vastes parcelles régulièrement travaillées. À l’opposé les oliveraies appartenant aux Tunisiens sont pour la plupart, anciennes, morcelées et irrégulièrement entretenues, situation parfois aggravée par le statut juridique des terres (biens de main-morte, indivision ou morcellement successoral extrême). Le même dualisme se retrouve dans la vaste « forêt d’oliviers » du Sahel aux mains des Tunisiens, entre les vergers des grands possédants urbains employés dans le secteur tertiaire et ceux d’une multitude de petits propriétaires.

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Les autres chapitres sont axés sur l’économie oléicole. Le deuxième traite de la longue période allant de l’Antiquité à la colonisation française. L’auteur regrette « un déficit de connaissances » caractérisant les périodes antique et médiévale. Durant l’Antiquité les vestiges archéologiques attestent, à travers les traces de maints pressoirs et huileries, particulièrement dans la région des steppes, d’une oléiculture dynamique alimentant des exportations en direction de l’Italie et permettant l’ascension sociale de grands commerçants, parfois aux postes les plus élevés de l’administration impériale. Durant la période médiévale, marquée par de longs moments d’insécurité et de désordres politiques, la situation de l’oléiculture semble moins brillante. Cependant le perfectionnement des techniques de culture se poursuit, plus précisément dans la gestion de l’eau à travers deux techniques les meskats et les jessour. La première, développée dans le Sahel consiste à capter les eaux de ruissellement des parties incultes des versants dominant les vergers, pour les diriger vers les portions cultivées aménagées en cuvettes ou en casiers. Les jessour, davantage usités dans les secteurs plus pentus et plus secs du sud, sont de petits barrages en pierres limitant le ravinement, piégeant les sédiments, retenant momentanément les eaux et formant des micro parcelles cultivées.

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Même si les sources sont peu nombreuses pour les xvie et xviie siècles, l’époque moderne marque un renouveau de l’oléiculture. Sous le règne de Hammouda Bacha, les exportations augmentent vers les pays musulmans (Égypte), mais aussi européens. De culture en grande partie vivrière, l’olivier devient une culture spéculative répondant à une demande extérieure, notamment celle des savonneries de Marseille et du sud de l’Italie. Les huiles ne sont cependant qu’au deuxième rang des exportations derrière les céréales. Mais l’olivier est maintenant au Sahel la principale spéculation ; les villes de l’arrière pays au cœur des oliveraies se développent, tandis que Kairouan, marché centré sur les céréales et les produits de l’élevage, décline. Assurant la collecte et l’exportation des huiles, les ports sahéliens deviennent très actifs. Les produits d’exportation transitaient par les services du Bey, mais les négociants européens, surtout français, « avaient longtemps réussi à s’assurer un véritable monopole sur le commerce extérieur tunisien ». Au début du xixe siècle, la situation évolue le gouvernement et des officiers du Bey achetant directement les denrées aux paysans, pour les revendre aux négociants, voire pour les expédier eux-mêmes. Le commerce extérieur passe alors aux mains de quelques privilégiés du régime ; à cette période, cinq négociants tunisiens concentrent 55 % des exportations d’huiles. Cependant, en réalité, ces négociants étaient pour la plupart des intermédiaires des européens, situation que ces derniers consolident, après la mort de Hammouda Bacha en 1814 et jusqu’en 1881. Cette dépendance de plus en plus forte de l’oléiculture vis-à-vis des exportations européennes, annonce l’époque coloniale.

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Les successeurs d’Hammouda Bacha mettent en place une politique d’achats anticipés des huiles aux paysans, mais la production oléicole est sujette à des variations liées à l’alternance de l’arbre ainsi qu’au aléas naturels (sécheresse, sauterelles). Cette irrégularité est aggravée par des facteurs démographiques (choléra). En cas de mauvaises récoltes ce système, ne tenant pas compte de la réalité sur le terrain, pose problème. La situation des paysans devient alors intenable, surtout si elles coïncident avec une forte pression fiscale comme sous le règne du Bey Ahmed (1837-1855) et de ces deux successeurs. Ces situations de crise embrasent les campagnes, notamment celles du Sahel très dépendantes de l’oléiculture. La grande révolte de 1864-1865, durement réprimée, reste encore aujourd’hui vivace dans la mémoire collective. L’augmentation de la pression fiscale ruine de nombreux petits paysans, obligés de s’endetter, mais le plus souvent de céder leur terre aux créanciers. Les bénéfices du commerce des huiles pouvaient être le double de celui de la production et enrichissaient « les caisses de l’État que la plupart des beys confondaient, aisément, avec la leur ». Le marché des huiles, donc le sort des paysans, dépend de plus en plus de la conjoncture des pays européens acheteurs.

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Le troisième chapitre traite de l’oléiculture sous le protectorat français (1881-1939), période de mutations fortes, marquée par la progression des surfaces. La publication de statistiques annuelles permet de suivre l’évolution de la production, qui demeure irrégulière en raison des aléas climatiques, mais probablement aussi du fait de l’alternance de l’arbre de Minerve. Elle augmente ensuite régulièrement après 1925, au fur et à mesure de la mise à fruit des nouvelles plantations, pour atteindre 60 000 t en 1933. La vulgarisation de nouvelles techniques de culture concourt aussi à accroitre la productivité. Enfin la qualité des huiles s’améliore grandement avec l’installation de nouveaux matériels de trituration et de pressage. L’ensemble étant stimulé par le gouvernement du protectorat et les demandes croissantes du marché français.

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À cette période de prospérité succède dans les années 1930 une crise de l’oléiculture tunisienne, en raison de la diminution de la demande et de la baisse des cours, alors que la production, avec les nouvelles plantations et les améliorations des pratiques culturales est croissante. La Tunisie perd son principal débouché, l’Italie, qui pouvait acheter plus de 30 000 t d’huile. Á cela s’ajoute, à partir de 1926, la concurrence d’autres pays producteurs, mais aussi celle de diverses huiles végétales dont les prix sont en baisse depuis 1926. Ce marasme économique se traduit par une crise sociale exacerbée par le développement de l’usure, d’autant que dans maintes régions la mise en place d’un système de crédit « sain » se heurte à l’anarchie du régime foncier non résolu par la Régence. Deux lectures de la crise s’opposent. La version « officielle » développée dans la dépêche tunisienne, organe officieux de la Résidence générale, explique avant tout la crise par la baisse de la demande extérieure, « l’anarchie foncière », mais aussi par l’usure « fléau endémique des pays d’orient ». L’analyse des nationalistes tunisiens diffère et pointe l’inertie du pouvoir colonial face au désarroi des producteurs. Leur principal dirigeant Habib Bourguiba, issu d’une famille de petits oléiculteurs du Sahel, dénonce « les usuriers qui ont partie liée avec les spéculateurs » obligeant les paysans à mettre les huiles sur un marché déjà saturé, ce qui accentue la baisse des prix et aboutit souvent à « l’expropriation du pauvre fellah ».

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Pour tenter de remédier à cette crise profonde diverses pistes sont proposées. Les pouvoirs publics tentent de répondre aux causes internes de la crise en basant leur analyse sur les faiblesses techniques et l’absence d’organisation commerciale. Elle débouche par la mise en place rapide, dés juillet 1930, d’un office tunisien de l’huile chargé de réunir et de publier des informations, de faciliter l’exportation, de proposer des mesures et de subventionner les organismes coopératifs. Les milieux coloniaux pensent que pour être compétitifs sur les marchés extérieurs, il fallait réduire les coûts de production, notamment celui de la récolte. Ils incitent donc les chercheurs à mettre au point des moyens de cueillette mécaniques. Une autre piste, classique, consiste en la recherche de nouveaux débouchés, particulièrement vers l’Égypte ou la Norvège (besoin des conserveries de poissons), en liaison notamment avec la chambre française de commerce de Tunis. Certains acteurs du milieux colonial déplorent la réexportation d’huile tunisienne vers l’Amérique, via l’Italie et l’Espagne, qui entraine une perte pour les producteurs tunisiens de l’ordre de 40 %. Ils préconisent donc la mise en place d’une marque d’origine et la création d’une coopérative d’exportation. Enfin devant la gravité de la situation, certains envisagent une utilisation non alimentaire de l’huile d’olive, essentiellement pour le graissage des moteurs, permettant aussi de libérer le marché des huiles de basse qualité. Les tenants de cette démarche, restant en débat jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, mettent en avant les qualités de l’huile d’olive (meilleure adhérence, combustion plus complète) par rapport aux huiles minérales.

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La dernière partie du chapitre s’éloigne quelque peu de l’oléiculture, l’auteur d’ailleurs le reconnait, pour traiter de la montée en puissance du nationalisme tunisien liée à la crise. Dans le journal parisien Le Matin est écrit le 1er juillet 1933 que « livré à la crise pieds et mains liés, le fellah a l’impression qu’il est volé, dépouillé ». La politisation des populations est pour beaucoup induite par la grande crise économique et sociale. La situation de l’oléiculture participe activement à cette politisation, que l’on ne peut cependant réduire à cette seule dimension. Les oléiculteurs majoritairement Tunisiens et leur famille représentent 800 000 personnes, soit le tiers de la population. Il n’est donc point étonnant de constater la forte politisation des oléiculteurs et artisans du Sahel, en raison de la place de cette culture dans la région. Il convient aussi de mentionner, comme le note dans son histoire de la Tunisie contemporaine Ahmed Kassab, la place prise dans l’oléiculture tunisienne par les colons français qui assurent, à la veille de l’indépendance, la moitié de la production d’huile du pays.

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Ce livre comporte de nombreuses et longues citations, certes bien choisies, mais qui par moment ne facilitent pas la lecture du texte. Aucune mention n’est faite des principales variétés d’oliviers cultivées en Tunisie, ni de celles implantées par les colons. Il manque aussi des données sur les densités des plantations, très dépendantes des précipitations et des éventuelles possibilités d’irrigation. L’iconographie se limite à une carte générale de la Tunisie située en fin de texte. Dans la première partie, quelques photographies et une carte de l’oléiculture tunisienne auraient été bienvenues. En conclusion cet ouvrage apporte cependant une contribution intéressante à l’histoire rurale de la Tunisie et, au-delà, à celle de l’oléiculture méditerranéenne.

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Philippe Moustier

Michel Lauwers (dir.), La Dîme, l’Église et la société féodale, Turnhout, Brepols, coll. d’études médiévales de Nice, vol. 12, 2012, 633 p., 65 €

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Longtemps la dîme, en tant qu’objet historiographique, a coulé des jours paisibles : elle constituait l’un des piliers les plus immuables de la case « histoire de l’Église » des études médiévales. Les médiévistes se repassaient de génération en génération un « grand récit » qui reposait en fait, on le découvre ici, sur un très petit nombre de travaux d’ensemble : le précurseur Viard en 1903, plutôt sur le versant normatif, Boyd sur l’Italie en 1952, et la recherche « foisonnante » (Lauwers) de Constable sur les dîmes monastiques en 1966. Selon cette vulgate, depuis Charlemagne, ou un peu plus tôt, toutes les terres, et d’autres catégories de biens comme le bétail, étaient astreintes à verser un dixième de leurs fruits à l’Église. Le bénéficiaire était en principe l’église locale, c’est-à-dire normalement la paroisse, et le produit était réparti entre l’entretien du bâtiment, la subsistance du clergé paroissial, les pauvres, et l’évêché. Une deuxième étape de cette histoire était l’appropriation par les laïcs, parfaite illustration de « l’Église aux mains des laïcs », selon la formule frappée par les propagateurs les plus connus de cette présentation de l’Église prégrégorienne, Fliche et Martin ; l’adoption générale et durable par les historiens, même les plus scrupuleux, de ce « modèle classique appropriation/usurpation par les laïcs » est sans doute le pan du corpus d’idées toutes faites sur la dîme qui est le plus implacablement critiqué par « l’école niçoise » (voir par ex. Lauwers, « Pour une histoire de la dîme et du dominium ecclésial » [cité ci-dessous], p. 52 n. 130). La troisième phase de l’histoire de la dîme suivait la réforme grégorienne et voyait sa restitution, de plus ou moins bon gré, aux églises – il s’agissait en fait plus souvent de transferts à des monastères ou des chapitres cathédraux que de véritable restitution aux bénéficiaires originels supposés, les églises paroissiales. Au final, aux xiie-xiiie siècles, s’établissait un paysage dîmier très morcelé : la perception laïque avait en principe disparu, et le revenu se partageait entre la paroisse (qui touchait de toute façon une part réservée) et d’autres détenteurs qui étaient surtout des moines. Arrivés à ce point, les historiens de l’Église cessaient de s’intéresser à la dîme, passant le relai dans les années 60 et 70 aux spécialistes de l’économie moderne pour lesquels les grandes enquêtes quantitatives étaient alors à la mode : Le Roy Ladurie, Goubert et beaucoup d’autres – Sivéry parmi les médiévistes – trouvèrent dans les comptes de la dîme une source idéale pour mesurer les fluctuations de la production et du revenu agricoles.

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La quiétude un peu somnolente qui s’était installée dans ce secteur de la connaissance historique est bousculée depuis quelques années par des relectures dont la plus belle expression est le volume présenté ici : il s’agit des actes de deux séminaires tenus en 2007 par une équipe de médiévistes dont le noyau est niçois. Les actes des Journées de Flaran de 2008 (La Dîme dans l’Europe médiévale et moderne, dir. Rolland Viader, Toulouse, 2010) offrent un autre grand tour d’horizon récent, complémentaire de celui de Nice puisqu’il emprunte un angle d’approche essentiellement économique et social (bien situé par l’ample rapport introductif de Rolland Viader, « La dîme dans l’Europe des féodalités », p. 7-36) et aborde largement la période moderne, selon l’usage des Journées de Flaran. On ajoutera à ces deux réflexions collectives celle, personnelle, de Mathieu Arnoux, qui s’est exprimée à la fois dans une contribution au volume de Flaran (« Pour une histoire économique de la dîme », p. 145-160), dans sa postface à celui de Nice (« Des fruits et des hommes », p. 591-607) et dans son livre de 2012, Le Temps des laboureurs. Travail, ordre social et croissance en Europe (xie-xive siècle) (chap. 9, « La dîme et l’économie paysanne », p. 221-257). C’est du volume dirigé par Michel Lauwers dont il est ici question, mais la convergence des intérêts, suscitant d’un coup un ensemble de travaux autour de cet objet, est si exceptionnelle que je ne manquerai pas de faire référence aussi aux écrits de Mathieu Arnoux et aux Journées de Flaran ; l’éthique professionnelle m’empêche cependant de traiter celles-ci dans un aussi grand détail que le volume de Nice, puisque j’y ai moi-même fourni une contribution. Du volume de Nice lui-même, je n’ai pas pu, faute de place, analyser ni même citer chacune des 18 contributions ; j’ai cherché à en restituer à la fois l’indéniable unité, qui confère à ce volume un fort potentiel d’innovation, et les divergences sur certains points, dont les auteurs ne font pas mystère, et qui laissent attendre d’autres débats aussi riches que celui-ci.

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La révision que propose le livre dirigé par Michel Lauwers se place au carrefour d’importants renouvellements dont ont bénéficié récemment les études sur la société médiévale, autour de sa nature en tant qu’ecclesia – la communauté des chrétiens –, des formes de domination, de la position réciproque des clercs et des laïcs, et du rôle du sacré dans la configuration sociale. La question de la dîme en sort complètement bouleversée, et les auteurs soulignent qu’ils laissent encore bien des chantiers ouverts.

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La longue et dense introduction de Michel Lauwers, « Pour une histoire de la dîme et du dominium ecclésial », p. 11-64, offre une mise au point d’une clarté insurpassable sur un sujet aussi complexe et débattu. Elle indique précisément où en est la réflexion des historiens sur les différents champs de la recherche en matière de dîme – y compris dans le volume de Flaran, légèrement antérieur –, mais aussi les différends qui les séparent et les lacunes importantes qui subsistent pour atteindre une vue d’ensemble.

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Un premier apport des séminaires de 2007 est la reprise ex novo de la grande question des débuts de la décimation : bien des interrogations se posent dès que l’on abandonne le récit simplificateur que j’ai résumé plus haut, pour suivre la relecture approfondie que font des textes Valentina Toneatto, « Dîme et construction de la communauté chrétienne, des Pères de l’Église aux Carolingiens (ive-viiie siècle) » et Jean-Pierre Devroey, « L’introduction de la dîme obligatoire en Occident : entre espaces ecclésiaux et territoires seigneuriaux à l’époque carolingienne ». On en retiendra surtout qu’à ses débuts la dîme n’est pas un impôt mais une offrande, fondée sur des références vétérotestamentaires, qu’elle peut être perçue par les seigneurs aussi bien que par les prêtres, et qu’elle est destinée aux pauvres : les clercs ne sont en principe que les intermédiaires de sa redistribution. Le prélèvement doit d’ailleurs rester exceptionnel, et répondre à des nécessités graves et ponctuelles comme les famines qui suscitent les capitulaires de Charlemagne sur ce sujet (on verra aussi là-dessus Jean-Pierre Devroey, « La dîme et l’économie des campagnes à l’époque carolingienne », p. 37-62 des Journées de Flaran) : les « pauvres » bénéficiaires s’élargissent dans ces moments critiques à une part non négligeable de la population. Plusieurs autres contributions ont cherché à préciser la constitution et l’évolution du réseau de décimation dans un contexte régional ou local, à partir du ixe siècle, en révélant une grande diversité au-delà de traits récurrents.

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Un deuxième intérêt majeur des séminaires de Nice, qui rejoignent sur ce point le colloque de Flaran, est de situer la dîme dans le mouvement historiographique qui depuis quelques années a constitué un nouvel objet, « l’économie ecclésiale ». Ce domaine de recherche n’était certes pas ignoré auparavant, mais était pratiqué sans être défini : on comprend maintenant qu’il s’agit d’une structure portante à la fois de l’économie médiévale et de l’ecclesia, dans son vécu le plus quotidien. Une série convergente d’articles de nos deux volumes confirme que la dîme est au centre de cette économie, tant par l’importance du revenu qu’elle dégage (de l’ordre de la moitié ou du tiers des prélèvements globaux sur l’économie paysanne) que par la place centrale que prend son paiement parmi les obligations du chrétien : le paiement de la dîme modèle l’identité du fidèle et soude les communautés, volens nolens, autour de l’établissement de son assiette et de son prélèvement. Les deux volumes suggèrent aussi à diverses reprises l’usage communautaire des dîmes, grande absente de l’historiographie antérieure et déjà, me semble-t-il, de la documentation, bien chiche sur ce point (Jean-Pierre Devroey, « L’introduction de la dîme… », p. 90-91 ; Mathieu Arnoux, « Des fruits… », particulièrement p. 597-598, et « Pour une économie historique… », particulièrement p. 150-152, 157 ; Rolland Viader, « La dîme dans l’Europe des féodalités… », p. 33-36). Les dîmes devaient être utilisées comme réserves en prévision des disettes ; on est là dans l’esprit des capitulaires, et la redistribution tend à réduire les inégalités devant le risque, facteur omniprésent dans les économies préindustrielles. Le principe de redistribution a aussi une fonction politique : refuser de verser la dîme, c’est pécher contre la communauté par avaritia, se retrancher du corps social et désobéir au roi (Valentina Toneatto, p. 81). Les dîmes assignées à la communauté pouvaient aussi soutenir des investissements. Ce dernier usage, difficile à préciser, débouche sur la possibilité, encore hypothétique, de mettre en rapport la dîme et la croissance économique qui caractérise l’époque où elle s’institutionnalise. La dîme est en somme un outil majeur et multiforme de la circulation des richesses, s’insérant ainsi dans un thème important pour les médiévistes d’aujourd’hui.

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Il faudrait aussi évoquer la façon dont les deux livres redéfinissent le rôle de la dîme dans la société féodale – encore un sujet brûlant –, mais la place manque et je préfère insister pour finir sur les avancées que les séminaires de Nice apportent à deux grandes notions actuellement en débat : la territorialisation et le dominium. Derrière ces termes se profile toute l’organisation sociale du Moyen Âge, autour de l’évaluation du rôle tenu par les clercs dans l’ecclesia.

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La dîme s’avère en effet une pierre de touche dans la construction de l’idée, aujourd’hui dominante, que l’institution ecclésiale ne s’est fixée que progressivement, entre ixe et xiie siècles, dans des contours topographiques précis (la paroisse, le diocèse) définissant des espaces clos. Pendant longtemps la dîme pèse sur des individus plutôt que sur leurs terres, et les chrétiens qui relèvent d’un même décimateur forment des communautés liées par cette prestation et par les bénéfices qu’elles en retirent, et qui ne s’inscrivent pas forcément dans un cadre topographique. L’un des objets majeurs, et des plus réussis, des séminaires de Nice a été d’expliquer ce processus (notamment Michel Lauwers, « Pour une histoire de la dîme et du dominium ecclésial », p. 11-12 ; Jean-Pierre Devroey, « L’introduction de la dîme obligatoire… », particulièrement p. 81-82, 89-95 ; Florian Mazel, « Dîme, territoire et prélèvement : réflexions sur le cas de l’Ouest de la France », p. 155-190 ; Thierry Pécout, « Dîme et institution épiscopale au xiiie siècle en Provence », p. 411-472 ; Luigi Provero, « La dîme dans la territorialité incertaine des campagnes du xiiie siècle. Quelques exemples piémontais », p. 309-334).

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Le dernier thème que nous aborderons, le dominium, est bien plus lourd encore de conséquences sur la conception globale que l’on peut se faire du Moyen Âge. Dès le chapitre préliminaire, Michel Lauwers expose les hypothèses et situe l’enjeu : il ne s’agit pas seulement de clarifier ce qu’est la dîme, mais de travailler à « une histoire de la dîme et du dominium ecclésial ». Ce fil rouge du volume reprend en fait une intuition d’Alain Guerreau : l’ecclesia, l’ensemble des chrétiens organisés autour des clercs, apparaît comme une structure englobante qui a le contrôle presque exclusif des normes de la vie sociale, à travers une relation de dominium, définie comme « une relation sociale entre dominants et dominés dans laquelle les dominants exerçaient simultanément un pouvoir sur les hommes et un pouvoir sur les terres » (Michel Lauwers, « Pour une histoire… », p. 82, citant Alain Guerreau) et « légitimée par les clercs et les moines » (Michel Lauwers, ibid.). On percevra mieux encore l’ampleur des perspectives sur lesquelles ouvre l’examen de la dîme et du dominium, tel qu’il a été réalisé dans les séminaires de 2007, en lisant deux articles récents, l’un de Michel Lauwers, « L’Église dans l’Occident médiéval : histoire religieuse ou histoire de la société ? Quelques jalons pour un panorama de la recherche en France et en Italie au xxe siècle », in Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, 121/2, 2009, p. 267-290, particulièrement p. 268-271, et l’autre de Michel Lauwers et Florian Mazel, « Le ‘premier âge féodal’, l’Église et l’historiographie française », in Cluny, les moines et la société au premier âge féodal, dir. Dominique Iogna-Prat, Michel Lauwers, Florian Mazel et Isabelle Rosé, Rennes, 2013, p. 11-18.

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Concluons sur une phrase de cet article : « De la question de l’État, qui avait prévalu tout au long du xxe siècle et qui avait caractérisé le plus souvent l’âge féodal par l’absence ou la défaillance de l’État, on serait passé à une question ecclésiale, entendue comme l’exploration de la part ecclésiale du fonctionnement social ». En donnant un nouvel éclairage à la dîme, qui s’avère un élément clef du dominium par le transfert de richesse et le conformisme qu’elle impose, les séminaires de Nice s’inscrivent dans cette reconsidération d’ensemble des rapports sociaux qui ont modelé la chrétienté médiévale.

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François Menant

Dario Canzian et Remy Simonetti (dir.), Acque e territorio nel Veneto medievale, Rome, Viella, coll. « Culture dell’Adriatico », 2012, 257 p., 30 €

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Si les travaux de Salvatore Ciriacono et de Francesco Vallerani ont renouvelé la connaissance de la gestion de l’eau dans la plaine de Venise à l’époque moderne en se fondant sur une documentation archivistique et cartographique d’une grande richesse (Dalle praterie vallive alla bonificia. Cartografia storica ed evoluzione del paesaggio nel Veneto Orientale dal’500 ad oggi, Portogruaro, 2008), il restait à mieux comprendre les enjeux de la maîtrise de l’eau dans l’Italie médiévale, dans la phase de constitution des cités-États de l’Italie du Nord, entre les xie et xve siècles. L’ouvrage coordonné par Dario Canzian et Remy Simonetti, issu d’un colloque tenu à l’université de Padoue les 12 et 13 mai 2010, apporte un éclairage neuf sur cette période. Le noyau du projet porte sur la plaine située entre Padoue, Vérone, Vicence et Trévise mais on trouve aussi des éclairages sur la Toscane et la plaine de Reggio.

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La réflexion générale, introduite par Salvatore Ciriacono, prolonge les analyses territoriales et politiques antérieures fondées sur l’étude de la maîtrise par les cités de leur espace politique et économique. Elle intègre aussi la dimension économique en analysant la mise en valeur agricole et le développement des communications et des échanges, ainsi qu’une approche environnementale attentive à la gestion des risques et à la préservation des ressources. Le croisement entre ces différentes analyses s’inspire directement des travaux menés en France, notamment dans le cadre du Groupe d’Histoire des Zones Humides dont Corinne Beck, actuelle présidente de cette association, a été invitée à présenter les perspectives dans un article du volume. Alors que l’histoire de la bonification mettait jusqu’alors l’accent sur les formes de développement liées à la centralisation politique des institutions de gestion de l’eau et à la constitution de grands domaines, la période médiévale offre une perspective plus complexe, moins centrée sur la recherche des critères de fluctuation de la productivité, et davantage sur les interactions entre l’homme et le milieu.

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L’ouvrage est constitué de onze articles, neuf études de cas suivies d’une courte mise en perspective des travaux menés depuis 2003 par le Groupe d’Histoire des Zones Humides, puis de la présentation et transcription par Gionata Tasini de documents originaux du xiiie siècle qui illustrent les problèmes environnementaux suscités par le drainage et la mise en culture de terres sujettes à de fréquentes inondations à Gorgo (territoire de Padoue) et par la construction d’un moulin qui cause des dommages aux activités agricoles à Stabiuzzo (territoire de Trévise). Les cinq premiers articles sont centrés sur la principale zone d’étude, traversée par des fleuves puissants à l’origine d’un paysage amphibie complexe dont la maîtrise génère de multiples convoitises ; les suivants, qui constituent un groupe plus hétérogène par la variété des aperçus offerts, présentent l’intérêt de fournir des pistes méthodologiques et des éditions de sources.

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Le premier article, à la fois étude de cas et leçon de méthode sous la plume de Dario Canzian, étudie les relations entre le milieu naturel et les hommes, dans l’espace compris entre les fleuves Sile, Piave et Livenza du xie au xive siècle. Bien que de vastes espaces incultes y subsistent, cette zone n’est pas marginale et représente un important réservoir de ressources : bois principalement, mais aussi poisson, gibier et pâturages pour le bétail. Aussi attire-t-elle dès le début du xie siècle la convoitise de membres de puissants lignages nobles de la région comme les da Camino et les Morosini, ainsi que de leurs clientèles. Le développement économique pousse d’autres familles en ascension sociale, notamment grâce à leur participation au grand commerce dans l’Adriatique nord, à acquérir et mettre en valeur des terres agricoles. Toutefois aux xiie et xiiie siècles, les principaux protagonistes de cette colonisation agraire sont les monastères vénitiens. L’intensification de la production et l’intérêt représenté par les ressources exploitées, aussi bien dans un cadre privé que public, incitent les autorités urbaines de Trévise et de Venise à intervenir plus directement par des règlementations à partir du début du xiiie siècle. Avec l’acquisition de Trévise et de son territoire par la République de Venise en 1339, la zone passe entièrement sous le contrôle vénitien. Toutefois, la pénétration des règlements et des capitaux urbains ne fait pas disparaître une société paysanne capable de s’adapter aux changements environnementaux générés par ces interventions.

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Dans la conclusion de son article, Dario Canzian insiste sur le caractère frontalier de l’espace étudié, une frontière conçue comme une « membrane vivante », à la fois glacis défensif et lieu d’échange ouvrant vers la terre ferme. C’est justement cette idée de confins et de frontière qui sert de guide à l’analyse que Raffaele Roncato fait des usages de la rivière Musone entre les xiie et xive siècles. Cette rivière marque la limite entre les territoires de Padoue et de Trévise mais loin d’être répulsive, elle attire plusieurs lignages d’origine seigneuriale des villes et régions proches, entre Padoue, Trévise et Venise. Ces familles souvent apparentées et alliées exercent leur pouvoir de part et d’autre du cours d’eau et y construisent des châteaux. Pour un autre territoire situé à l’opposé de la zone d’étude, au sud de Padoue, dans l’espace compris entre l’Adige et les Collines Euganéennes, Francesco Bottaro offre un éclairage approfondi sur la nature des usages de l’inculte au xve siècle en insistant sur les activités de pêche qui nourrissent des échanges de moyenne portée et suscitent des investissements de la bourgeoisie padouane à la fois dans les zones de production et dans la commercialisation des produits de la pêche, tandis que des notables du contado utilisent la richesse ainsi créée pour renforcer leur emprise sociale dans l’aire d’influence de la cité.

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L’étude que Remy Simonetti consacre au complexe lagunaire du delta du fleuve Brenta du xiie au xive siècle mérite une attention particulière car, tout en restant un travail d’histoire globale appliquée à une échelle locale, elle s’inscrit dans une perspective environnementale pleinement assumée. Auteur d’une étude fouillée sur la rivalité entre Padoue et Venise pour le contrôle des zones humides et des fleuves qui les séparent (Da Padova a Venezia nel medioevo. Terre mobili, confini, conflitti, Roma, 2009), Remy Simonetti étudie ici de manière détaillée l’aménagement territorial et les usages de l’eau dans le secteur du delta du Brenta où a été implanté le monastère bénédictin de Sant’Ilario en 819. Or le territoire entre Padoue et le delta fut considéré, au Moyen Âge et pendant une grande partie de l’époque moderne, comme un laboratoire pour les techniques d’aménagement des cours d’eau et des zones humides, où se confrontèrent les savoirs des ingénieurs et ceux acquis par les acteurs locaux (paysans, entrepreneurs, moines…) au cours des processus de transformation du territoire.

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Les groupes dirigeants de Padoue, dans le cadre communal puis seigneurial, participèrent à la création d’un réseau hydraulique structuré à partir des fleuves Brenta et Bacchiglione (ce dernier passant à Padoue) destiné à protéger la cité des inondations, à utiliser l’énergie hydraulique par des moulins et à créer des voies navigables pour renforcer les relations commerciales avec Venise, alors même que la rivalité avec cette dernière était constante pour le contrôle de ce territoire et la défense de la lagune, entraînant de nombreux conflits. Ainsi, l’ouverture en 1142 d’une dérivation du Brenta en direction du système hydrographique Tergola-Clarino entraîna un phénomène de colmatage de la lagune. Le monastère de Sant’Ilario, originellement en bordure de celle-ci, se retrouva en quelques décennies à l’intérieur des terres, à l’arrière d’un delta créé par cette intervention. L’initiative a été à l’origine d’une guerre avec Venise en 1143. Les moines de Sant’Ilario participèrent eux-mêmes activement aux opérations de régulation, de drainage et de bonification qui permettaient la construction du territoire, le contrôle de l’inculte et de ses ressources, et la création de pêcheries. Venise agit de manière plus ponctuelle en direction de cette zone, son objectif prioritaire étant la préservation de sa propre lagune : l’absence de vision d’ensemble, malgré la qualité des ingénieurs dont disposait la Sérénissime, limita fortement l’efficacité des entreprises menées. La confrontation entre des objectifs différents sur le bassin du Brenta à la fin du Moyen Âge met donc en évidence l’impossible maîtrise de l’impact des aménagements de grande ampleur destinés à contrôler le régime des eaux : le territoire était traversé par des enjeux politiques, économiques et sociaux complexes dont aucune partie n’avait le contrôle total. Les bouleversements imposés à l’environnement créèrent une instabilité qui pouvait aller à l’encontre des objectifs recherchés. Jusqu’à nos jours, les contraintes environnementales sont restées fortes, aggravées par de nouvelles et nombreuses interventions humaines trop souvent oublieuses de l’histoire mouvementée des rapports entre les hommes, l’eau et la terre.

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Ces quatre études par lesquelles débute l’ouvrage tiennent compte des acquis de la géographie, de la géomorphologie et de l’hydrologie mais restent très monodisciplinaires car elles sont fondées presque exclusivement sur les apports de la documentation archivistique et cartographique. Les articles qui suivent ouvrent des perspectives interdisciplinaires.

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Une première direction de recherche consiste à confronter de manière plus systématique les sources archivistiques avec les données géomorphologiques et archéologiques. Ainsi pour la plaine de Vérone du ixe au xive siècle, cette méthode suivie par Fabio Saggioro et Gian Maria Varanini permet de mieux comprendre les changements intervenus dans la relation entre les villages et l’environnement humide (rivières et marais) et la recherche d’un équilibre entre l’eau et la terre. Dans son analyse des relations des hommes avec l’eau dans la plaine reggiane du ixe au xive siècle, Nicola Mancassola distingue une phase d’adaptation des populations aux contraintes hydrologiques jusqu’au xie siècle, puis une phase d’expansion démographique et de colonisation du territoire à partir du xiie siècle qui conduit la commune de Reggio à chercher à mieux contrôler le cours du Pô et des autres rivières pour la navigation et la lutte contre les inondations.

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Une autre forme d’interdisciplinarité tient aux orientations anthropologiques et culturelles de la recherche fondée sur les représentations de l’eau à travers des sources diverses. Francesco Salvestrini montre ainsi l’ambivalence du regard porté sur le fleuve dans les villes de Toscane (Florence et Pise) à la fin du Moyen Âge et à l’époque moderne : entre menace difficile à contrôler et vecteur de civilisation par les liens qu’elle crée et les ressources qu’elle fournit, l’eau suscite une mémoire et un imaginaire constitutifs de l’identité urbaine. Riccardo Quinto exploite les recueils de Distinctiones (notamment les Distinctiones Abel de Pierre le Chantre) et des commentaires bibliques des xiie et xiiie siècles qui font de l’eau de la mer, des fleuves, des lacs et des marais un élément dangereux à la fois d’un point de vue physique et moral. Un regard anthropologique actuel s’inscrit en contrepoint des analyses sur la période médiévale : Nadia Breda étudie les pratiques dans les marais d’Ostiglia et de Busatello, à la limite entre Lombardie et Vénétie. Cette réserve naturelle protégée comme zone humide d’intérêt international par la convention de Ramsar permet d’observer l’opposition entre d’une part les savoirs et l’habitus des habitants et d’autre part les recommandations des scientifiques. La pratique interdite mais toujours utilisée du brûlis sur marais symbolise cette résistance aux normes imposées.

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Tel qu’il se présente, cet ouvrage collectif fournit des matériaux et des problématiques pour une recherche plus globale coordonnée par Dario Canzian sur « Gouvernement ou exploitation du territoire ? » entre Adige et Livenza du xiiie siècle au milieu du xve siècle. Le manque d’unité de l’ensemble traduit le caractère encore expérimental des études. Il est dommage que la cartographie n’ait pas été davantage soignée, même si des cartes anciennes et des croquis de situation illustrent utilement certains articles. Une carte synthétique des principaux espaces présentés dans l’ouvrage aurait pu mieux guider la compréhension des phénomènes analysés, car la géographie et l’hydrographie des lieux sont particulièrement complexes et, comme le soulignent plusieurs contributeurs, ont beaucoup évolué au cours des siècles. En revanche, il faut noter le caractère très complet et utile de l’index des noms de personnes et de lieux.

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L’intérêt de cette publication est de fournir un éclairage varié et riche sur l’une des grandes zones humides européennes dans une période fondatrice pour les politiques d’appropriation et d’aménagement du territoire. Les cités médiévales du Nord de l’Italie, avec leur contado et leurs confins, fournissent des critères particulièrement importants pour comprendre la genèse des interventions modernes et contemporaines sur les zones humides puisqu’elles sont un des cadres majeurs de l’émergence d’États structurés qui ont contribué à l’orientation des politiques d’aménagement du milieu. Logiquement, la dimension politique et territoriale (définition des limites, conflits entre cités, rapports de pouvoir à l’intérieur des cités et entre les cités) oriente la plupart des études de cas. La contribution à l’histoire environnementale constitue toutefois l’aspect le plus novateur du volume, non seulement parce qu’y est reconstitué, à travers plusieurs exemples, le fonctionnement des relations des hommes avec la terre et l’eau, et parce que sont analysées les formes de l’exploitation et de la valorisation des ressources, avec ou sans bonification, mais aussi parce que plusieurs auteurs démontrent que les interventions sur l’environnement sont les fondements des recompositions des rapports sociaux et politiques, y compris lorsque les impacts ne sont pas maîtrisés. On le savait pour Venise, dont la relation à l’eau et à la terre a toujours été interprétée comme constitutive de son histoire, mais le déplacement du regard vers les territoires adjacents révèle désormais que des mutations fondamentales dans l’aménagement hydraulique et dans la construction des territoires de l’eau s’opèrent à une tout autre échelle au cours du Moyen Âge. Cette réflexion sur les échelles d’intervention lors des aménagements territoriaux et sur les relations de pouvoir établies pour la gestion de l’eau est une leçon de méthode non seulement au regard de l’histoire, mais pour les politiques actuelles.

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Patrick Fournier

Bernard Merdrignac (†), Daniel Pichot, Louisa Plouchart, et Georges Provost (dir.), La Paroisse, communauté et territoire. Constitution et recomposition du maillage paroissial, Rennes, pur, 2013, 541 p., 78 fig., 24 €

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Cet ouvrage collectif rassemble les contributions présentées dans le cadre d’un séminaire interdisciplinaire tenu durant quatre années (2008-2011) à l’Université Rennes 2. Les chercheurs qui y ont participé œuvrent dans des champs disciplinaires variés (histoire pour la majorité, archéologie, géographie, sciences politiques et sociologie). Comme le titre de l’ouvrage le précise, les études rassemblées envisagent la paroisse dans sa territorialité en partant d’un constat : de 38 000 en France en 1980, le nombre des paroisses est tombé aujourd’hui à environ 15 000 selon Bernard Merdrignac (moins nombreuses d’après une autre contribution) du fait d’un vaste remodelage. Le schéma traditionnel de la « civilisation paroissiale » (« un village, un clocher, une paroisse, un curé ») n’existe plus et c’est une perception plus communautaire que territoriale de la paroisse qui s’est ainsi imposée. Dans son introduction, le regretté Bernard Merdrignac précise la problématique de cette entreprise collective et interdisciplinaire : « L’hypothèse de travail qui fonde le présent projet […] est que les facteurs qui interviennent dans le “démontage” de ce système pourraient éclairer les conditions de son “montage” » (p. 8). Cette hypothèse explique la démarche régressive qui a été adoptée dans l’organisation du volume qui se découpe en trois parties (pour un total de dix-huit contributions), introduction et épilogue mises à part.

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Aujourd’hui, le maillage en question : bilan actuel et découpage paroissial. Louisa Plouchart analyse l’évolution des pratiques religieuses et de l’appartenance communautaire induite par le passage des paroisses-clochers aux « nouvelles paroisses » (pluricommunales) dans le diocèse de Rennes/Dol/Saint-Malo (passé de 403 paroisses à 84 nouvelles paroisses) à partir d’un échantillon de cas représentatifs (commune-paroisse rurale, commune-paroisse péri-urbaine, quartier-paroisse urbain). Yohann Abiven et Eugène Calvez présentent la recomposition paroissiale dans la région de Landerneau, précocement touchée par la crise des vocations sacerdotales. Jean-René Bertrand se penche sur le renouveau – ni complet, ni achevé – des paroisses catholiques en France depuis deux à trois décennies avec la réorganisation des territoires de la pastorale. Le sociologue des religions Olivier Bobineau brosse une histoire du pouvoir de la paroisse catholique romaine « entre coopération et domination » pour conclure que « la gouvernance paroissiale est bien le mode horizontal, délibératif de gestion réticulaire des différences, mais il est chevillé au mode vertical, hiérarchique, organique pontifical qui le coiffe, le domine in fine » (p. 126).

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L’apogée de la paroisse territoriale (de Trente à Vatican II). Les six contributions de cette section sont consacrées au modèle tridentin qui mène à l’apogée de la territorialisation paroissiale, avant la mise en place d’une nouvelle géographie post-révolutionnaire. Nicolas Champ envisage les paroisses dans la France concordataire, Georges Provost, en deux contributions, traite d’une part le cas des paroisses urbaines dans la Bretagne du xviiie siècle et de l’autre la place des chapelles de quartier comme forme spécifique de territorialisation paroissiale dans le même cadre géographique à l’époque moderne. Bruno Restif envisage la définition de la communauté paroissiale dans la législation synodale française du xviie siècle. Les deux contributions suivantes sortent de l’espace français en envisageant la paroisse dans la Bohême moderne (Nicolas Richard) et l’apport des visites pastorales à la connaissance des paroisses en Italie après le concile de Trente en distinguant le modèle borroméen de l’Italie du Nord et celui du Mezzogiorno (Angelo Turchini).

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La paroisse médiévale : construction du territoire. C’est au cours du Moyen Âge central, globalement entre le ixe et le xiiie siècle, que la paroisse a progressivement été perçue comme une structure spatiale, car jusqu’alors, la parochia était une communauté qui avait pour cadre le diocèse. Avant cette étape capitale de la mise en place du maillage paroissial, Soazick Kerneis étudie les premières plebes d’Armorique. Une moisson d’études aborde la formation des territoires paroissiaux dans différents espaces : la Normandie occidentale aux xie-xiiie siècles (Éric Van Torhoudt), les diocèses de Rennes, Dol et Alet/Saint-Malo (Anne Lunven), le Bas-Maine (Daniel Pichot) ou l’Irlande (Patrick J. Duffy). Mais la construction de ce maillage montre souvent un enchevêtrement des limites paroissiales avec des phénomènes de confins et de mouvance qu’analyse par exemple Jean-Claude Meuret sur la limite orientale de la Bretagne ; Samuel Leturcq envisage quant à lui le cas particulier des « territoires alternatifs » définis comme des unités d’habitat modestes dont les fidèles sont rattachés alternativement à plusieurs paroisses selon un calendrier et des modalités précisés par la coutume, avec en particulier les « tournants et virants » de Touraine (phénomène qui concerne 26 des 273 paroisses du diocèse de Tours d’après le pouillé de 1290).

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La longue histoire de l’emprise ecclésiastique sur l’espace et les communautés de fidèles ne repose donc pas sur la permanence des limites paroissiales sur la longue durée et c’est un mérite de ce livre de le rappeler à ceux qui affirmeraient ou penseraient encore le contraire. La plupart des contributions recourent à la représentation cartographique (près de 80 cartes) pour étayer les développements. L’ouvrage contient encore une copieuse bibliographie interdisciplinaire sur les différentes étapes de l’histoire de la paroisse et du maillage paroissial (p. 479-527).

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Jean-Michel Matz

Mathieu Arnoux, Le Temps des laboureurs. Travail, ordre social et croissance en Europe (xie-xivesiècle), Paris, Albin Michel, coll. « Évolution de l’humanité », 2012, 378 p., isbn 978-2-226-20909-2, 24 €

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Mathieu Arnoux offre dans ce livre un essai passionnant, audacieux qui incite à la réflexion sur ces paysans dont les médiévistes se plaisent à souligner le silence. L’auteur nous invite à un retour sur la grande croissance médiévale en plaçant le paysan au centre de sa démarche mais aussi de la construction historique. Selon lui, c’est d’abord de l’intensité de son travail qu’est venu l’essor occidental. Bien sûr, les chiffres et les statistiques, outils habituels de l’histoire économique, sont ici d’un faible secours et d’ailleurs, volontairement absents. L’auteur opte pour un tout autre angle d’attaque ou plutôt deux, profondément originaux. Le premier reprend l’étude et l’interprétation du célèbre schéma trifonctionnel pour examiner « les motifs qui ont poussé les paysans européens à revendiquer le travail des champs comme vecteur principal de leur identité sociale » (p. 14). Le second, fort différent, examine l’importance de quatre thèmes – le paysage, la dîme, le marché, le moulin – qui démontrent les avantages d’un système de redistribution pour les paysans, engendré par ce changement.

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Après un premier chapitre consacré au problème historiographique de la croissance, Mathieu Arnoux, reprend l’étude du schéma trifonctionnel. Sans remettre en cause la place accordée aux groupes dominants dans l’analyse classique de Georges Duby, il constate que ce schéma, en accordant une place aux paysans, en les reconnaissant comme un groupe organisé, prend en compte la force des travailleurs sur qui repose largement l’essor de l’Occident. Allant plus loin, il suit l’évolution du thème, son foisonnement, ses variantes et distorsions dans une foule de textes puisée chez les théologiens aussi bien que dans la littérature, principalement dans le monde normand et anglo-saxon. Il y découvre l’approfondissement de l’idée initiale et une certaine force reconnue aux paysans, une « véritable émancipation » comme l’indique le titre le chapitre 3, ce qui nous vaut d’ailleurs une intéressante étude de la question de l’esclavage pas si souvent abordée d’où il ressort que, même si l’esclavage existe bien et renaît même avec la colonisation dans l’Europe du Nord-ouest, le travailleur est réellement émancipé, y compris dans le cadre d’une société contraignante.

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Mathieu Arnoux aborde ensuite la réception du schéma trifonctionnel, non pas par les élites, mais dans le monde des travailleurs. La Paix de Dieu contribue à leur émancipation mais allant plus loin, plus tard, des auteurs comme Benoît de Sainte-Maure et Etienne de Fougères mettent en lumière une vision du schéma qui intègre les travailleurs dans la société, intégration qui doit se produire sous l’impulsion d’un mouvement puissant venu des travailleurs et faisant craindre sourdement une révolte possible. En même temps, des textes comme le Didascalion d’Hugues de Saint-Victor développent la dignité du travail et des arts mécaniques et Mathieu Arnoux relit Saint-Augustin en montrant qu’il n’est pas un dévalorisateur du travail, bien au contraire. À la fin du Moyen Âge, les contes de Chaucer aussi bien que, dans une veine différente, le poème religieux de W. Lengland érigent le laboureur en modèle, aboutissement de la démonstration de cette première partie.

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La seconde investit beaucoup plus le réel à partir de thèmes que l’auteur a souvent privilégiés dans ses études. Il veut démontrer que le monde paysan a été partie prenante dans la construction du développement économique, ce que l’historiographie centrée sur les dominants s’est refusée à voir. La dîme, encore mal connue malgré des études récentes, n’est pas ce que dit une certaine vulgate imposée par les auteurs médiévaux. Ses origines ne sont sans doute pas vétero-testamentaires. Face aux canonistes qui l’érigent en une obligation héritée de l’Ancien Testament, les paysans y voient une manifestation de la communauté qui en contrôle l’utilisation pour le curé et l’église ainsi que les œuvres d’assistance. Ils ne refusent donc pas de la verser en raison de la redistribution qu’elle peut opérer et même de la régulation du marché qui peut en découler. Les marchés, aujourd’hui mieux étudiés, ont joué un rôle dans le développement des institutions seigneuriales. Protégés des exactions seigneuriales, soigneusement organisés et surveillés par le pouvoir souverain qui s’en porte garant, ils constituent un puissant moyen d’intégration sociale et même d’assistance aux pauvres, même si les acteurs demeurent profondément inégaux.

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Enfin la diffusion générale du moulin ne doit pas être seulement perçue comme une installation de la seigneurie et de sa domination. La multiplication des moulins traduit une véritable révolution de l’énergie et donc un changement profond dans la vie et le travail des hommes. Mathieu Arnoux s’appuie sur le grand article programmatique de Marc Bloch, longtemps ignoré par la recherche, pour en approuver le questionnement plus que les réponses. Les travaux actuels montrent une expansion des moulins dès le haut Moyen Âge et, par la suite, l’enquête met en valeur une certaine précocité ligérienne ; mais le lien avec la seigneurie n’est pas facile à apprécier. La moltura, plus que témoignage du ban seigneurial, doit être interprétée comme le paiement d’un service et des accords fixent le partage entre bénéfices et services. Ce n’est qu’au xie siècle que nombre de propriétaires sont dépossédés par des seigneurs et globalement le moulin est d’abord l’œuvre et l’outil des laboratores.

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L’essai brillant de Mathieu Arnoux procède d’une connaissance approfondie des textes et de leur mise en perspective. La première partie, en particulier, met l’étude des représentations au service de l’histoire sociale et économique, rendant sensible les conceptions de la société en ces domaines. L’approche originale, provocante éventuellement, repose sur une démonstration forte qui emporte souvent l’adhésion. Il faut reconnaître quand même une certaine inégalité de traitement des éléments évoqués en fonction des propres recherches de l’auteur et aussi de l’avancée de nos connaissances ; mais c’est là un constat inhérent à l’entreprise même. Mathieu Arnoux, nous livre ici une interprétation profonde, stimulante qui invite à renverser parfois les points de vue, rendant à la très grande majorité des hommes du Moyen Âge une place dans la construction de leur histoire.

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Daniel Pichot

Hervé Mouillebouche (dir.), Vincent Tabbagh (préf.), Châteaux et prieurés. Actes du premier colloque de Bellecroix (Chagny), 15-16 octobre 2011, Chagny, Centre de Castellologie de Bourgogne, 2012. 368 p., isbn 978-2-9532994-6-5, 35 €

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Entre 1994 et 2010, le Centre de Castellologie de Bourgogne (CeCaB), une association d’archéologie, a organisé chaque année des rencontres visant à encourager les études sur les châteaux médiévaux de sa région et dont les actes ont été publiés en quatre tomes entre 2001 et 2011. Depuis 2011, ses animateurs ont opté pour la formule plus ambitieuse d’un colloque thématique annuel, ouvert sur d’autres espaces de l’Occident médiéval. Les textes des communications présentées lors du premier de ces événements, qui s’est tenu dans le château de Bellecroix (le monument qui sert de siège social au CeCaB), ont été réunis dans des délais très brefs au sein du présent ouvrage. Comme l’indique Vincent Tabbagh en introduction, le thème choisi invitait à réfléchir au rôle des établissements religieux dans le phénomène d’encellulement au sein des les châtellenies. Il s’agissait donc de préciser le concept d’incastellamento forgé en 1973 par Pierre Toubert en s’inscrivant dans la logique plus récente de Michel Lauwers et de son idée d’inecclesiamento. Aussi fallait-il déterminer dans quelle mesure châteaux et prieurés faisaient système à l’époque féodale et quelles évolutions leur relation connut par la suite. Pour ce faire, des archéologues professionnels, des universitaires et de jeunes chercheurs qui avaient eu l’occasion d’approcher ce sujet ont été sollicités de façon à confronter les méthodologies, depuis la prospection sur le terrain ou dans les archives à la fouille en passant par l’étude du bâti, que ce soit au sein d’une région donnée, dans le cadre d’une thématique spécifique ou bien par l’étude d’un site. Leurs articles ont été répartis en fonction de leur ambition entre les « synthèses régionales », les « études de cas » et les « notices ».

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Quatre études s’efforcent dans un premier temps d’élaborer une typologie des relations château-prieuré à partir d’études régionales. Vincent Tabbagh propose la Bourgogne comme cadre de référence. Une prospection géographique et archivistique le conduit à dégager un modèle d’évolution simple et convaincant : les prieurés furent aux xie-xiie siècles les premiers établissements ecclésiastiques établis à proximité des châteaux, à une certaine distance. Ils s’implantèrent à la demande des châtelains, pour le bénéfice mutuel de la seigneurie et de la grande abbaye impliquée. Dans une seconde phase, aux xiie-xiiie siècles, les prieurés prolongèrent cette coopération en érigeant les églises paroissiales au cœur des bourgs castraux. Le cas de la Lorraine impériale, un espace où seulement la moitié des prieurés recensés étaient en relation avec un château, permet de préciser ce modèle. Charles Kraemer y a réalisé une prospection accompagnée d’une exploitation systématique des résultats de fouilles, ce qui le conduit à établir une typologie complexe des situations topographiques. Les deux ensembles pouvaient être éloignés de plus d’un kilomètre, connectés visuellement (le cas le plus fréquent) ou bien encore mitoyens. Les sites ecclésiastiques, d’abord au service des châtelains, ne suscitèrent pas un développement majeur de l’habitat des bourgs castraux, tout au plus de leurs faubourgs, mais ils contribuèrent à leur développement grâce à leur action pastorale. Leur rôle décrut après l’époque féodale en raison du développement des institutions urbaines. Philippe Racine présente ensuite la situation de la Picardie à partir d’un échantillon de onze prieurés de l’Oise ayant fait l’objet de fouilles récentes. Du fait de ce critère, le cas le plus souvent illustré est celui du prieuré intégré au site castral, comme à Boves. Le modèle du prieuré situé au voisinage du château s’avère plus rare et celui du prieuré absorbant le château ne compte qu’une seule occurrence, Saint-Leu d’Esserent. En Aquitaine, Stéphane Lafaye parvient à mettre en évidence l’évolution de cette typologie en examinant les chartes de fondation. Les prieurés clunisiens apparus dans la première moitié du xie siècle restaient déconnectés du réseau castral, probablement parce qu’ils manifestaient la volonté des ducs d’Aquitaine de mettre en valeur certains espaces enclavés. Dans les années 1060-1080, en revanche, ils furent en majorité établis à moins de 10 km des châteaux, peut-être parce qu’ils changèrent de fonction en devenant des lieux de culte de la mémoire lignagère ; l’éloignement fut à nouveau la règle pour les rares fondations postérieures.

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Trois contributions abordent ensuite le problème de la fortification des établissements religieux, qui pouvait parfois avoir une authentique fonction défensive mais répondait plus fréquemment à des objectifs symboliques et manifestait le pouvoir exercé par une institution-seigneur. François Blary s’attache notamment à évaluer l’efficacité réelle des fortifications d’un échantillon de sites cisterciens français des xiiie-xve siècles, abbayes ou granges, ayant été l’objet d’études archéologiques. Les murs d’enceinte et une partie des porteries servaient essentiellement à matérialiser la coupure entre monde monastique et monde laïque ainsi que la domination seigneuriale de l’abbaye sur ses dépendants. En revanche, d’autres porteries ainsi que des tours de guets adjointes aux granges témoignent de la volonté de renforcer leur capacité de défense ; certaines granges et une abbaye (Loc-Dieu dans l’Aveyron à la fin du xve siècle) furent même construites ou reconstruites sous la forme de sites castraux. Ilído Silva tente pour sa part de démontrer que les tours-porches fortifiées qui caractérisaient les églises des chanoines portugais de l’ordre de Santa Cruz visaient avant tout à évoquer l’image de la Cité de Dieu. Un inventaire des prieurés-châteaux du Mâconnais, de la Bresse et du Forez, issu des recherches doctorales en cours de Patrick Defontaine, nourrit également cette réflexion.

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La troisième et dernière partie de l’ouvrage rassemble huit études de cas qui s’intègrent dans l’un ou l’autre des modèles dégagés précédemment. L’utilisation fréquente des sites prieuraux comme panthéons dynastiques entre le xiie et le milieu du xive siècle dans le duché de Bourgogne illustre l’étroitesse des liens unissant les familles de châtelains et ces communautés religieuses, comme il ressort de l’étude de Guillaume Grillon. Les fouilles menées à Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) par François Gentili jusqu’en 2012 offrent un exemple de site prieural, créé par des seigneurs, qui absorbe le site castral : un prieuré victorin apparut en effet au xiie siècle comme annexe d’un habitat aristocratique du xe siècle délimité par des fossés et ce prieuré finit par occuper l’ensemble de cet espace à la fin du xve siècle. L’hypothèse du rôle symbolique des éléments apparemment militaires de sites religieux est étayée par l’étude d’archéologie du bâti menée par René-Pierre Lehner sur la tour Fabri, un ouvrage d’enceinte de l’abbaye de Cluny : considérée jusqu’à présent comme un aménagement défensif réalisé au xive siècle, elle fut en réalité construite aux alentours de 1500 et faisait fonction de prison, exprimant ainsi de manière visible la seigneurie justicière du monastère. En revanche, le site de Loudun, prospecté par Hervé Mouillebouche, révèle les vestiges d’un véritable château « philippien » du xiiie siècle érigé par les abbés de Cluny – tandis que la vaste enceinte bordant le parc date du xvie siècle et que le bâtiment partiellement conservé en élévation, aux curieuses « aiguilles », s’avère être un jeu de paume de cette même époque. Le cas du prieuré de Mesvres (Saône-et-Loire), objet depuis l’été 2008 d’une étude archéologique dont les premiers résultats sont présentés par Sylvie Balcon-Berry, fournit un exemple d’établissement religieux qui se fortifie progressivement à partir du xiiie siècle et au fil du Moyen Âge tardif, autant pour des raisons symboliques que dans le but d’offrir une véritable protection à la communauté et aux villageois des environs. Pour finir, trois brèves contributions mettent en évidence les formes variées des relations château-prieuré : le cas de Noyers-sur-Serein (Yonne) présenté par Fabrice Cayot montre le château exerçant sa domination sur un bourg et le prieuré intégré aux faubourgs ; celui de Semur-en-Auxois (Côte-d’Or), se caractérise par le développement de deux prieurés, l’un au sein même du complexe fortifié seigneurial, l’autre en contrebas et plus tardif, qui permit la naissance d’un faubourg (Jérôme Benet) ; enfin, celui de Ray-sur-Saône (Doubs) relate l’histoire de châtelains ayant installé tardivement, au milieu du xive siècle, une communauté de chanoines dans l’église paroissiale du bourg, possiblement afin de pouvoir se passer des services spirituels d’encombrantes institutions monastiques voisines (Marylise Barbier).

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Dans ses conclusions, Michel Bur insiste sur la diversité des modèles élaborés par les contributeurs, autant en ce qui concerne la disposition spatiale des prieurés par rapport aux châteaux auxquels ils étaient associés, que pour l’évolution de leur relation – rythmée en outre par l’éventuel développement d’un bourg. Toujours est-il que les quatre auteurs de la première partie sont parvenus ensemble à élaborer une typologie cohérente, qui demande sans doute à être testée, approfondie et améliorée mais qui fixe désormais un cadre de réflexion sur ce sujet neuf et passionnant, et les contributions de la fin du volume en fournissent des exemples probants ou potentiels. On regrettera cependant que les notions d’incastellamento et d’inecclesiamento n’aient pas été discutées par les contributeurs, d’autant que les situations présentées et l’importance de la préexistence des châteaux par rapport aux prieurés dans les types mis en évidence paraissent globalement valider le premier concept au détriment du second, pourtant censé le corriger. Par ailleurs, de manière plus inattendue, la rencontre a permis de réviser les connaissances sur une autre thématique, la fortification des établissements ecclésiastiques de tous types à la fin du Moyen Âge, dont la fonction peut plus souvent révéler une stratégie de représentation seigneuriale que la nécessité nouvelle de défenses passives.

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La grande richesse et la qualité de l’illustration photographique, cartographique et planimétrique contribuent à la qualité de ce volume. On peut certes déplorer le choix du thermocollage pour la reliure, qui fragilise le livre, et l’absence d’un index des noms propres qui aurait permis de repérer les très nombreux sites mentionnés. Mais cela n’empêchera pas cette contribution archéologique à la réflexion sur la spatialisation des rapports sociaux de constituer une référence.

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Ghislain Baury

René Monboisse, L’Ordre féodal des montagnes d’Auvergne du xiie au xve siècle, Aurillac, Société des Lettres, Sciences et Arts « la Haute Auvergne », coll. « Références », 2011 (première édition 1964), 26 €

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La Société des Lettres, Sciences et Arts « la Haute Auvergne » poursuit son œuvre de réédition d’ouvrages épuisés concernant l’histoire régionale auvergnate. Après celle de Marcellin Boudet (Bertrand de Griffeuille et le cartulaire de Notre-Dame-du-Pont. Deux moins défricheurs fondateurs de neuf monastères au xiie siècle) et de Léonce Bouyssou (Étude sur la vie rurale en Haute Auvergne. La région d’Aurillac au xve siècle ; compte rendu in hsr, 39, 2013, p. 161-162), voici celle de René Monboisse, parue initialement en 1964. L’ouvrage s’ouvre par un large « avant-propos » qui revient sur les évolutions historiographiques survenues dans les années 1970-1990. L’auteur s’inscrit résolument dans une historiographie évolutive, refusant une « révolution féodale » dont il ne lit aucune trace dans les montagnes auvergnates. « Ordre seigneurial » plutôt qu’« anarchie féodale » en Haute-Auvergne pour l’auteur, par ailleurs au fait d’une historiographie récente, qui réactualise ainsi un ouvrage déjà ancien. On peut d’ailleurs regretter d’emblée que l’auteur ne soit pas allé au bout de cette logique en proposant une bibliographie réactualisée à la fin de l’ouvrage, celle de l’édition d’origine apparaissant par contrecoup vraiment datée.

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L’analyse débute par une présentation des cadres historiques et géographiques, avant une première partie consacrée à la hiérarchie seigneuriale. L’auteur précise à titre préliminaire qu’il emploie le terme seigneurie, qu’il considère plus proche des réalités politiques, de manière préférentielle à celui de fief, dont l’aspect très juridique éloigne des réalités concrètes. Ce faisant, il entretient cependant une certaine confusion entre fief et seigneurie, notamment lorsqu’il entreprend un classement hiérarchique des seigneuries. La distinction entre haute et basse justice ne s’avère pas pertinente, et c’est en réalité à une distinction sociale que se livre l’auteur. Il caractérise ainsi trois niveaux dans le monde seigneurial : les majores domini, élite seigneuriale et politique, mais aussi foncière, dominent des vassaux châtelains, détenteurs de châteaux. Ces majores domini (vicomté de Carlat, duché d’Auvergne, baronnie de Mercœur, évêque de Clermont, abbaye d’Aurillac, prieuré de Saint-Flour, monastère de Mauriac) se caractérisent par l’absence ou l’éloignement de seigneurs suzerains, l’étendue de leurs domaines et l’exercice de ce que l’auteur qualifie de souveraineté constituée de droits de justice étendus, de péages et droits sur les routes, d’une fiscalité large et du droit de battre monnaie que la plupart détiennent au xiiie siècle. Ils dominent une classe de châtelains, caractérisés par la détention d’un ou plusieurs châteaux, à l’intérieur de laquelle certains, par concentration castrale, se hissent au rang intermédiaire de barons. Le dernier niveau est celui des hommes de fiefs qui ne reçoivent pas d’hommages nobles. Simples seigneurs fonciers, ils vivent des rentes de la terre et ne se distinguent guère des paysans alleutiers dont on ne connaît pas bien l’origine. Cette typologie se double d’une carte politique qui se stabilise dans la seconde moitié du xiiie siècle. L’extinction des grandes familles seigneuriales et baronniales et la progression de puissantes familles extérieures à la Haute Auvergne (Armagnac, Bourbon) à la fin du xive siècle viennent bouleverser cette structure, fragilisée par l’émergence de grandes familles de marchands urbains qui acquièrent des fiefs féodaux et s’agrègent progressivement à la noblesse. C’est finalement pour l’auteur un schéma assez classique qui ressort de ces analyses qui ne font pas de la Haute Auvergne une terre d’une profonde originalité sociale.

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La seconde partie, consacrée au contrat vassalique, s’intéresse d’abord au fief, à son origine, à sa nature. Le fief est majoritairement un fief de reprise, franc et libre de droit. Mais si l’auteur établit une distinction ferme entre fief et tenure (pagésie), il signale cependant que cette distinction est en partie rendue caduque par une indistinction entretenue entre petits seigneurs et paysans libres, concluant d’ailleurs qu’il s’avère finalement très difficile d’établir des limites précises entre fief et tenure ; il reconnait aussi les difficultés qui empêchent de distinguer hommage noble et reconnaissance pagésiale. Cette indistinction n’est d’ailleurs pas spécifique à l’Auvergne et ne constitue pas, là non plus, une caractéristique locale. L’auteur conclut d’ailleurs que le régime du fief ne présente aucune spécificité particulière et s’apparente à un modèle commun en France, certains traits s’avérant plus typiques de la France du Nord, d’autres de celle du sud, phénomène peu étonnant au regard de la situation géographique de la région étudiée. Cette indistinction entre paysans tenanciers libres et petite noblesse seigneuriale n’est qu’insuffisamment exploitée par l’auteur, quand la documentation semble pouvoir apporter sur ce point des informations précieuses.

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La troisième partie est consacrée à l’émergence des villes comme force sociale et centres de pouvoirs concurrents de l’aristocratie seigneuriale. Peu de traces de ce mouvement urbain peuvent être mises en évidence avant la fin du xiie siècle, faute de documentation. La période qui s’étend entre la fin du xiie siècle et les années 1260 est celle de conflits répétés entre villes et seigneurs. L’intervention croissante du pouvoir royal à partir des années 1260 (apanage d’Alphonse de Poitiers) et surtout au xive siècle, dans un contexte franco-anglais où l’Auvergne occupe une position stratégique se traduit par une politique davantage favorable aux communautés urbaines, qui deviennent des interlocutrices du pouvoir.

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Cette intervention croissante de la royauté est l’objet de la quatrième et dernière partie. Le roi intervient d’abord en tant que seigneur suzerain dans la pyramide féodale ; mais il est aussi le souverain légitime qui impose la loi du roi en matière fiscale, judiciaire et militaire notamment. La Haute Auvergne, divisée en trois bailliages, est ainsi peu à peu intégrée au système royal de gouvernement qui se met en place à partir de la seconde moitié du xive siècle.

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L’ouvrage n’est pas dénué d’intérêt ; l’étude est solide et sérieuse et offre un panorama complet de la situation de cette province aux xiiie, xive et xve siècles. Le lecteur n’y trouvera pas d’analyse révolutionnaire, la présentation du système féodal reprenant des conceptions très classiques et aujourd’hui en partie dépassées. La vision est sans doute un peu trop immobiliste, où la féodalité est envisagée comme un système politique rigide, par ailleurs mal distingué d’une exploitation seigneuriale de la terre. Quelques passages apparaissent ainsi un peu datés (rapport du roi et des féodaux, des villes avec leur seigneur), et la présentation est fortement marquée par une conception très juridique de la féodalité (les droits du fief sont par exemple examinés les uns après les autres, sans vision générale de la domination seigneuriale et politique). On peut regretter l’absence de réflexion poussée sur la domination des grands seigneurs ou la classification sociale, dont on ne saisit pas toujours si elle émane de l’auteur ou d’une nomenclature contemporaine. Enfin, l’ensemble demeure relativement superficiel, aucun thème ne faisant l’objet d’une étude fine et approfondie, d’autant que la matière documentaire semble s’y prêter. On peut par exemple regretter que la seigneurie ecclésiastique ne fasse pas l’objet d’un traitement particulier, alors même que l’auteur signale que les seules villes importantes (Aurillac, Saint-Flour, Mauriac) dépendent de seigneurs ecclésiastiques, et que les relations avec les autorités urbaines semblent souvent difficiles. Il y a ici un point qui aurait mérité une attention plus particulière. Reste une honnête étude d’histoire locale, brève mais bien documentée, que le grand public féru d’histoire locale appréciera pour s’informer ou débuter d’autres recherches plus approfondies.

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Vincent Corriol

John Mullan et Richard Britnell, Land and Family. Trends and local variations in the peasant land market on the Winchester bishopric estates, 1263-1415, Hatfield, University of Hertfordshire Press, 2010, 175 p

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Parmi les joyaux des archives anglaises, figurent les comptes de domaine (pipe rolls) de l’évêché de Winchester, qui enregistrent annuellement les dépenses et les recettes de chaque manoir épiscopal (une cinquantaine, dispersés dans le sud-ouest de l’Angleterre). Ils forment une série exceptionnelle par sa précocité (le premier date de 1208-1209) et son intégrité presque parfaite à partir de 1250 jusqu’en 1711, et sont sans équivalent en Europe. Leur étude a donné naissance à des travaux essentiels, comme ceux de J. Z. Titow et M. M. Postan à la fin des années 1950 ; ils sont ici sollicités sous un angle inédit, celui du marché de la terre.

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Les pipe rolls consignent en effet, parmi les recettes du domaine, les droits d’entrée (entry fines) qui pèsent sur les transferts de tenure servile ou de terres possédées par des serfs : le bénéficiaire du transfert devait s’acquitter, auprès des agents de l’évêque, d’une certaine somme pour pouvoir bénéficier de sa nouvelle propriété (chap. 1 et 2). Le pipe roll enregistrait l’identité de l’ancien tenancier et du nouveau, leur éventuel lien de famille, la description de la tenure et le montant de la taxe. Il est à noter que le droit d’entrée pesait non seulement sur les transactions foncières mais aussi sur les terres transmises en héritage. Les pipe rolls offrent donc un excellent angle d’approche sur le marché de la terre et les pratiques successorales. La période étudiée démarre en 1262, date à partir de laquelle les droits d’entrée sont bien identifiés dans les comptes, et s’achève en 1415, ce qui permet d’avoir un bon aperçu des conséquences de la Peste Noire.

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Entre 1263 et 1348, le nombre de transferts est assez stable, sans évolution notable mais très variable d’un manoir et d’une région à l’autre (chap. 3). Globalement, le marché de la terre est peu dynamique car la tenure appelée « virgate », qui est la plus courante, et qui comprend une habitation et des terres suffisant à nourrir une famille, est peu commercialisée. Les vilains évitent de la diviser ou d’en vendre une partie pour la transmettre dans son intégrité à leurs héritiers. En outre, ils ne peuvent accumuler plusieurs virgates. Cette situation, qui établit un lien étroit entre une famille et sa tenure de type virgate, est encouragée à la fois par la coutume et par les agents seigneuriaux, dont l’intérêt est de maintenir entières ces unités de terre sur lesquelles pèsent de lourdes corvées. Elle induit un marché de la terre assez peu dynamique. Cependant, dans certains manoirs, comme ceux du Somerset ou du South Hampshire, le fractionnement des virgates et le détachement de certaines parcelles de la virgate sont bien réels. Ce phénomène est lié, semble-t-il, à une forte pression démographique et à l’impossibilité de nouveaux défrichements, ainsi qu’à l’existence d’un commerce local plus développé qu’ailleurs, qui entraîne une plus forte monétarisation de l’économie. De fait, le marché de la terre concerne surtout ces petites parcelles, ainsi que des terres récemment défrichées, ou des exploitations de moindre dimension que les virgates (cottages, cotlands, messuages).

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Après 1348, la situation change profondément. Le nombre global de transferts diminue, en raison de la chute démographique (chap. 5 et 6). Mais surtout, c’est la nature des transferts qui change : les transactions extrafamiliales sont en augmentation, alors que les transferts intrafamiliaux décroissent ; et les tenures commercialisées sont plus vastes qu’auparavant. Autrement dit, le marché de la terre se rétracte en volume de transactions par rapport à la période antérieure, mais il joue un rôle accru dans la répartition des biens fonciers. Une part importante des terres échappe désormais aux familles au bénéfice des acheteurs, et ce, quel que soit le type de tenure. Ce phénomène a plusieurs causes. La principale est la mortalité : un bon nombre de tenures tombent en déshérence et sont alors transférées hors de la famille. D’autres relèvent des changements économiques induits par la peste. Le recul du domaine exploité par le seigneur en faire-valoir direct, du fait du manque de main-d’œuvre et de sa cherté, entraîne la concession de nouvelles tenures par le seigneur ; la conversion ou la commutation en argent des lourdes corvées pesant sur les tenures serviles ouvre la voie à l’accumulation de terres par la frange supérieure de la paysannerie ; les difficultés rencontrées par les familles poussent parfois au démembrement des virgates, dont une partie est commercialisée.

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Cependant, les transferts par héritage résistent bien, en particulier pour les virgates, et dans un chapitre passionnant, les auteurs décrivent les pratiques successorales et leur impact sur l’économie rurale (chap. 7). Dans les terres de l’évêque de Winchester, la coutume veut que tous les biens d’un défunt aillent à sa femme. Le mariage avec une veuve est donc très recherché dans les années de forte pression sur la terre, c’est-à-dire avant la Peste, car c’est un moyen d’accéder à la propriété. La forte variation du nombre de remariages de veuves par rapport à la conjoncture est absolument remarquable (tableau p. 105). Une fois la veuve décédée, les biens vont à l’aîné des garçons, sauf dans les manoirs du Somerset et du Wiltshire, où c’est l’ultimogéniture qui est pratiquée. Les auteurs notent que celle-ci introduit des particularités notables dans l’économie manoriale. En effet, bien loin d’être rejeté, l’aîné est fréquemment incité à rester à la maison pour aider son cadet (surtout quand celui-ci est mineur) ; pour ce faire, il reçoit une petite tenure et quelques terres prises sur l’héritage. L’ultimogéniture a donc des conséquences assez similaires à celles de la division entre fils, remarquent les auteurs : plus forte densité de population, plus forte fragmentation des tenures, et marché de la terre plus actif.

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Après 1348, le marché de la terre est surtout le fait d’une minorité de paysans acheteurs, qui accumulent les terres disponibles, parfois dans plusieurs manoirs, en fonctions de calculs de profit et de rentabilité (chap. 8 et 9). Les auteurs soulignent que cette accumulation ne s’est pas faite au détriment de la paysannerie pauvre, puisque les terres acquises sont, pour la plupart, des terres abandonnées ou tombées en déshérence. Ainsi, à la faveur de la crise, une élite paysanne a émergé, mais cela ne s’est pas accompagné de la « formation d’un prolétariat rural » (p. 151).

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La première qualité de l’ouvrage est d’offrir des transferts fonciers dans les manoirs de l’évêque de Winchester une description précise, très documentée et bien mise en valeur par des tableaux statistiques pertinents. Les auteurs ont constamment le souci de souligner les différences entre régions et entre manoirs, et, comme ils le souhaitent dans leur conclusion, ce travail pourra servir de base à des recherches locales qui pourront faire jouer les entry fines avec d’autres types de sources. Les données sont toujours finement expliquées et commentées, les évolutions, et en particulier les conséquences de la Peste, très bien montrées. Ce travail s’inscrit dans la continuité de recherches récentes sur le marché de la terre (Le Marché de la terre au Moyen Âge, Laurent Feller et Chris Wickham éd., Rome, 2005), et montre que l’intérêt de cette thématique est loin d’avoir été épuisé.

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Il faut aussi noter que les résultats de cette étude portent autant sur les formes de l’héritage, les liens entre terre et famille, que sur le marché de la terre, ce qu’indique le titre mais ne suggèrent pas suffisamment peut-être le sous-titre, l’introduction et la conclusion des auteurs, qui insistent davantage sur le marché de la terre, alors que la démonstration maintient l’équilibre, et c’est heureux, entre les deux thèmes. L’ouvrage apporte ainsi une preuve supplémentaire de la forte corrélation qui existe entre marché de la terre et pratiques successorales, et de l’intérêt de l’étudier là où, comme pour les pipe rolls, les sources offrent la chance de les étudier conjointement.

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Juliette Dumasy-Rabineau

Bas van Bavel et Erik Thoen (éd.), Rural Societies and Environments at Risk. Ecology, Property Rights and Social Organisation in Fragile Areas (Middle Ages-Twentieth Century), Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe », 9, 2013, 329 p., 72 €

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Relire l’histoire rurale à la lumière des problématiques environnementales conduit à réexaminer l’histoire économique et sociale des campagnes en tenant compte des impacts différenciés de la croissance et de la décroissance non seulement sous les angles traditionnels de la démographie et des échanges marchands, mais aussi sous celui de la vulnérabilité des territoires et des sociétés. Telle est l’ambition majeure de l’ouvrage collectif dirigé par Bas van Bavel et Erik Thoen qui ont choisi de focaliser le regard sur les espaces fragiles où les risques encourus par les populations sont les plus grands et les plus variés. Même si l’objet d’étude est très différent, le décentrage opéré, en plaçant les marges au cœur de l’analyse, rappelle celui qu’avaient réalisé les travaux d’anthropologie politique et culturelle dans les années 1970 sous l’impulsion de chercheurs comme Michel Foucault et Michel de Certeau, avec la fécondité que l’on sait. À travers dix études de cas à des échelles variées couvrant différents espaces de l’Europe du Nord-Ouest (Suède, Danemark, Angleterre et Pays de Galles, régions littorales de la mer du Nord, France), de l’Europe méridionale (Portugal, Espagne, Languedoc) et de l’Europe centrale (Hongrie), la problématique adoptée consiste à étudier les relations entre les formes de développement dans des environnements vulnérables et les droits de propriété sur l’espace – au sens large, c’est-à-dire en incluant les droits communautaires, qu’il s’agisse de formes de propriété stricto sensu ou de droits d’usage.

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Adaptations et transformations opérées à différentes échelles sont perçues comme utiles, voire nécessaires à la prospérité locale, par les acteurs concernés. Certaines traduisent un effort pour exploiter des ressources naturelles d’apparence modeste mais participant à un équilibre social menacé de rupture par des évolutions économiques plus globales. En focalisant le regard sur les espaces fragiles, les auteurs entendent justement montrer leur valeur écologique et sociale alors qu’ils sont trop souvent considérés exclusivement comme des marges économiques dans une perspective ricardo-malthusienne. D’autres interventions peuvent au contraire s’avérer néfastes, voire désastreuses pour l’environnement, et accroître les risques auxquels sont soumises les populations. La fragilité des territoires est souvent révélée par l’intensification de la production dont les modalités (accroissement des fumures puis des engrais chimiques, multiplication des labours, opérations de drainage et d’irrigation, déforestation…) peuvent entraîner des dégradations irréversibles avec notamment des phénomènes d’érosion, de lessivage et de pollution des sols.

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La longue et solide introduction méthodologique rédigée par les codirecteurs de l’ouvrage permet de définir des axes de réflexion appuyés sur des concepts issus de l’économie politique, de l’anthropologie et de la sociologie et devenus majeurs dans les humanités environnementales parce qu’ils permettent de penser la durabilité des rapports entre organisations sociales et environnements : marges écologiques (ecological margins), risque, résilience, durabilité (sustainable use), tragédie des communs (Tragedy of the commons, Garrett Hardin) versus ressources communes (Common pool resources, Elinor Ostrom). Bas van Bavel et Erik Thoen considèrent que l’interprétation des risques encourus par les sociétés ne doit pas se limiter à l’analyse d’événements ponctuels et à leur représentation mais doit tenir compte des aspects structurels qui ont conduit à l’actualisation du risque. Ils défendent l’idée que les organisations sociales sont la variable fondamentale pour comprendre les évolutions environnementales, bien plus que le degré de richesse, de connaissance ou de technologie atteint.

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La perspective historique aide à dépasser les apories des oppositions idéologiques et politiques entre tenants d’une appropriation privée et partisans d’une propriété collective grâce à une étude dynamique de l’accès aux usages de l’espace. Les « frontières » se prêtent particulièrement bien à l’étude des évolutions des droits sur l’espace sur de longues périodes, qu’il s’agisse de territoires conquis par l’homme (si la colonisation a déjà pu offrir des exemples de mutations radicales de l’environnement, les montagnes et les zones humides européennes fournissent aussi de beaux cas d’étude) ou d’interfaces menacées (comme les littoraux face à la remontée des niveaux marins ou les lits des rivières soumis à des inondations plus ou moins amples). Les équilibres environnementaux qui y sont obtenus ou les catastrophes qui y sont subies tiennent moins au régime de propriété qu’au type d’engagement des acteurs et aux relations que ceux-ci nouent avec l’environnement. Ainsi, de grands propriétaires absentéistes prélevant droits et rente foncière n’ont pas la même façon de gérer l’espace que de petits propriétaires qui vivent au sein du territoire qu’ils aménagent. Les mutations dans les rapports sociaux et dans les formes d’accès à la terre ont donc des conséquences directes sur la durabilité des aménagements réalisés, avec des objectifs à plus ou moins long terme.

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Les études de cas sont réparties en trois thèmes : le premier traite des relations entre droits de propriété (property rights) et usages durables des marges rurales et comporte trois articles sur les contraintes écologiques en Suède de 1750 à 1850 environ (Mats Morell), les garrigues languedociennes dans le cadre de la propriété paysanne et des espaces communautaires depuis le xviie siècle (Sylvain Olivier) et les terres communes (commons) de la Serra de Mértola dans l’Alentejo au sud du Portugal, avec un processus de privatisation observé entre les xviiie et xxe siècles (Rui Santos et Maria José Roxo) ; le deuxième aborde le cas plus spécifique des zones côtières et fluviales avec des études sur le risque d’inondation le long des côtes de Flandres, Hollande et Romney Marsh de 1200 à 1750 environ (Tim Soens), sur les rapports entre État, droits de propriété et espaces drainés le long des côtes de la Mer du Nord du xvie au xviiie siècle (Piet van Cruyningen) et sur la règlementation fluviale, l’utilisation de l’espace et la société rurale en Hongrie du xviiie siècle à 1914 (András Vári) ; le troisième porte sur l’impact de la propriété publique, privée et communautaire sur la gestion durable des territoires à travers les exemples de la propriété collective en France de 1750 à 1900 (Nadine Vivier), de l’exploitation forestière en Espagne au xxe siècle (Iñaki Iriarte-Goñi), des conditions de mise en valeur du sol au Danemark du xve au xviiie siècle (Peter Dam) et des terres communes en Angleterre et Pays de Galles de 1235 à 1965 (Angus J. L. Winchester). Les deux premières parties mettent donc l’accent sur la fragilité de certains milieux soumis à des aménagements importants, avec une deuxième partie traitant de façon plus spécifique de la gestion des risques hydrauliques : les modes et les objectifs de mise en valeur des espaces fragiles y sont conçus comme générateurs des formes d’appropriation du sol et de gestion des équipements collectifs. Dans la dernière partie, la démarche suivie est inverse : il s’agit de comprendre l’impact des équilibres entre gestion publique et gestion privée (chacune pouvant prendre des formes diverses) sur l’évolution des milieux fragiles. Quel que soit le sens de la démarche privilégiée, les interactions sont démontrées.

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Un des atouts de l’ouvrage est de fournir de nombreuses études de longue durée, souvent sur plusieurs siècles, tout en mettant l’accent sur des périodes charnières où se recomposent à la fois les structures sociales et les modes de gestion de l’environnement : fin du Moyen Âge et première modernité (par exemple le long des côtes de la mer du Nord comme le montre Tim Soens ou dans le Danemark étudié par Peter Dam), fin du xviiie et xixe siècles, temps d’une nouvelle et vigoureuse intensification de l’agriculture associée à une croissance démographique forte (dans la Suède étudiée par Mats Morell comme dans la France dont le rapport à la propriété collective est analysé par Nadine Vivier), xxe siècle avec une accélération des mutations techniques et une reconfiguration plus radicale des relations entre États, communautés, propriétaires fonciers et paysanneries (deux éclairages significatifs sur la péninsule ibérique sont fournis par Rui Santos et Maria José Roxo et par Iñaki Iriarte-Goñi). Cette longue durée n’est pas celle de Fernand Braudel, significativement absent de la réflexion théorique des auteurs, car ceux-ci réfutent justement l’assimilation du temps géographique à une quasi-immobilité et ne font pas de la conjoncture économique le moteur unique du temps social. En revanche, des références à des travaux des années 1950 et 1960 reviennent à plusieurs reprises, notamment ceux de Hendrik van der Linden sur les défrichements dans la plaine Hollandaise du xie au xive siècle (1956) et d’Emmanuel Le Roy Ladurie sur les paysans de Languedoc entre la fin du xve et le début du xviiie siècle (1966) : les contrats qui lient les hommes entre eux fournissent en effet une clé de lecture pour comprendre les modalités, la nature et l’ampleur des transformations environnementales. Les codirecteurs de l’ouvrage sont eux-mêmes des tenants de la longue durée dans leurs travaux respectifs sur l’impact des formes de location de la terre dans les mutations socio-économiques et environnementales et sur la transition des campagnes vers le capitalisme, particulièrement au Moyen Âge et à l’époque moderne.

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Cette prise en compte de la durée conduit les différents contributeurs du volume à prêter une attention particulière aux rythmes et aux modalités des transformations des pratiques agraires et sylvicoles. Alors que Mats Morell inscrit sa réflexion sur les mutations environnementales en Suède dans la phase de modernisation agricole qui touche l’Europe du Nord-Ouest entre le milieu du xviiie et le milieu du xixe siècle, fondée sur un modèle plus intensif et productif, Rui Santos et Maria José Roxo analysent des évolutions plus lentes et progressives dans la Serra de Mértola au sud du Portugal du xviiie au xxe siècle. Cependant, malgré ces différences de rythme et ces décalages temporels, des formes de privatisation de l’espace se développent dans les deux cas. Les changements de système agraire résultent en partie des aspirations sociales mais sont aussi soutenus par des initiatives et des règlementations étatiques ou locales. Les processus d’enclosure à l’œuvre en Suède et la privatisation des communaux de la Serra de Mértola en 1926 permettent une intensification de la production mais entraînent aussi des dégradations des sols par l’érosion, avec une surexploitation des forêts dans le nord de la Suède ou des défrichements excessifs au Portugal.

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Si Mats Morell, en donnant une vision globale des transformations rurales en Suède, aboutit à un bilan nuancé, Rui Santos et Maria José Roxo mettent en avant la succession des représentations de l’environnement et le passage d’une tragédie des communs, du milieu du xviiie siècle à 1926, à ce qu’ils appellent une « tragédie des privés » (tragedy of the privates) de 1926 aux années 1940, due à une surexploitation des espaces fragiles et à la croyance dans la capacité de la technique et de la chimie à régénérer artificiellement l’environnement dégradé. L’étude de la gestion des forêts espagnoles au xxe siècle conduit Iñaki Iriarte-Goñi à des résultats comparables puisque la superficie des forêts privées a considérablement baissé dans les trois premiers quarts du siècle (rien qu’entre 1955 et 1975, elle passe d’un peu moins de 12 à un peu moins de 8 millions d’ha) alors que celle des forêts publiques est passée de 3 à 4 millions d’ha entre 1900 et 1975. Le résultat des défrichements de forêts privées a été une érosion accélérée pouvant conduire à la désertification et à une perte de biodiversité. La gestion des forêts publiques n’a cependant pas été uniforme, la période franquiste étant caractérisée par la recherche d’une productivité à court terme pour fournir la demande en bois de construction grâce à une hausse de la proportion d’espèces à croissance rapide. Depuis 1975, les superficies des forêts publiques et privées augmentent et l’aménagement forestier répond à des règlementations plus conformes à l’esprit d’une gestion durable, notamment dans les forêts publiques.

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La tendance à opposer de façon assez radicale des types de gestion et à mettre en avant des ruptures ou des effondrements doit cependant être nuancée et ne représente pas la plus grande partie des cas présentés. La faible pression sur l’espace ne résulte pas forcément de catastrophes environnementales après une surexploitation. Elle peut également être due à la nature même des marges intégrées dans des agrosystèmes dont elles permettent le fonctionnement, avec des zones d’agriculture intensive et d’autres soumises à des pratiques extensives, comme en Languedoc où les garrigues furent des espaces de pâturage et connurent depuis le xviie siècle un développement de la culture du genêt pour des usages textiles et la production d’engrais naturels, ainsi que le montre Sylvain Olivier. Dans ce cas, le facteur déterminant n’est pas la forme d’appropriation des sols, mais bien la contrainte environnementale qui donne lieu à des réponses sociales différenciées dans le temps : une intensification culturale mesurée quand la population rurale croît jusqu’à atteindre un maximum au milieu du xixe siècle, puis un reflux qui amène les garrigues à devenir des conservatoires de biodiversité et des espaces paysagers à préserver.

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Les temporalités environnementales dépendent donc de dynamiques économiques et de contraintes écologiques, mais l’organisation sociale est aussi une variable fondamentale. Ainsi pour le royaume de Danemark, l’analyse précisément quantifiée par Peter Dam des évolutions de la propriété paysanne, de la propriété manoriale et des terres de la Couronne en fonction des différents types de sols permet de montrer comment la dépossession paysanne par la pression croissante du système manorial de 1400 à 1660 environ amène à rejeter la petite paysannerie sur les marges sablonneuses les moins fertiles, alors que les domaines seigneuriaux se concentrent sur les terres argileuses susceptibles d’obtenir les meilleurs rendements. L’interdiction par la Couronne en 1682 du démantèlement des propriétés paysannes, essentiellement pour des raisons fiscales, freine le mouvement sans changer fondamentalement la répartition des terres. Ainsi les inégalités sociales se fondent sur des différenciations tenant non seulement à la taille des propriétés mais aussi à la qualité des sols exploités. Dans les zones côtières de la mer du Nord, Tim Soens montre que les inégalités sociales se renforcent à partir du xive siècle à cause d’une perte de contrôle par les communautés paysannes de la majeure partie des terres drainées et des systèmes défensifs face à la mer : la crise sociale de cette petite paysannerie à la fin du Moyen Âge a été aggravée par la crise environnementale subie à cause d’une vulnérabilité croissante face aux inondations, avant une stabilisation de la situation par les grands propriétaires et leurs fermiers à l’époque moderne.

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En Angleterre et dans le Pays de Galles, Angus Winchester étudie l’amoindrissement du rôle du manoir dans les règles d’utilisation et d’aménagement des espaces ruraux à partir du xviie siècle : ce phénomène contribue à déstructurer les relations sociales locales, préparant une accentuation de la tendance à la liquidation des communaux entre 1760 et 1860 environ, et rendant possible une transformation agraire aux conséquences parfois néfastes à cause du mauvais entretien des rives, de la surexploitation de la tourbe, du surpâturage ou de l’érosion des sols. En plaçant les relations de bon voisinage (good neighbourhood) au cœur de sa réflexion, Angus Winchester fait des solidarités sociales le meilleur garant de la préservation des équilibres écologiques. À l’époque contemporaine, le maintien de ces solidarités, soit grâce à des structures communautaires informelles parfois appuyées sur le maillage paroissial, soit par les organisations et la législation protectrice de la seconde moitié du xixe siècle (Commons Preservation Society de Londres en 1865 ; Commons Act de 1876) permet d’éviter une dégradation générale mais c’est surtout la moindre pression démographique et économique sur les marges rurales qui limite une intensification dommageable. C’est donc moins la nature de la propriété qui fournit un critère des équilibres ou déséquilibres établis entre les hommes et leur environnement que la façon dont des contrats et des formes de solidarité régissent les usages de ces propriétés privées ou publiques. L’efficacité et la durabilité des aménagements dépendent en grande partie de la façon dont les droits, les taxes et les rentes sur l’exploitation de l’espace sont prélevés et dont le travail des paysans est mobilisé.

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Découlant de l’organisation sociale, les enjeux politiques de l’aménagement des marges sont aussi bien démontrés. Si les coutumes et la législation concernant la seigneurie, le manoir et les communautés sont importantes dans les processus de préservation ou de dégradation des espaces fragiles, la croissance de l’État est également fondamentale, qu’elle contribue à la surexploitation ou au contraire fournisse des instruments pour préserver l’environnement. Par l’analyse de la gestion des drainages le long des côtes de la mer du Nord à l’époque moderne, Piet van Cruyningen révèle les complexes rapports entre les institutions étatiques et les organisations locales, aboutissant à la conclusion paradoxale que l’État anglais centralisé et relativement puissant est moins efficace pour l’entretien des digues et des ouvrages hydrauliques que la République des Provinces-Unies qu’il qualifie d’archaïque (sans doute pour forcer le trait) mais dont il souligne la capacité à générer des négociations entre les autorités fédérales, provinciales et locales. La Couronne anglaise se montre souvent impuissante à gérer les conflits dans les régions de marais. Piet van Cruyningen conclut à la nécessité d’une clarification des droits de propriété, du soutien des pouvoirs étatiques aux investisseurs et de la répartition des coûts d’entretien des équipements entre les propriétaires pour aménager efficacement les zones humides et lutter durablement contre les dégradations et les catastrophes environnementales, comme ce fut le cas en Flandres depuis le xiiie siècle.

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La tendance à la centralisation étatique à la fin de l’époque moderne et au début de l’époque contemporaine est particulièrement bien illustrée par les exemples de la régulation des cours d’eau en Hongrie (András Vári) et de la gestion des communaux en France (Nadine Vivier). Bien que la condition paysanne soit différente dans les deux pays et que l’objet de l’étude soit plus ciblé dans l’exemple hongrois, les évolutions observées entre la fin du xviiie et la fin du xixe siècle présentent des similitudes très significatives. Les compromis locaux traditionnels entre les différents acteurs de la gestion des rivières hongroises et des espaces collectifs français font place progressivement à une législation nationale cherchant à concilier les intérêts privés (les grands propriétaires étant plus capables de profiter des nouvelles opportunités) et le bien public : les projets coordonnés de lutte contre les inondations sont rendus plus faciles en Hongrie par la loi de 1807 sur les travaux hydrauliques, puis des aménagements sont encouragés et contrôlés par l’État avec la loi sur l’eau de 1885 qui fait suite à la catastrophe due à l’inondation de la ville de Szeged par les eaux de la Tisza en 1879 ; la législation française sur la protection des forêts par les lois de 1827, 1860, 1864 et 1882 traduit l’émergence d’une sensibilité environnementale concernant principalement les espaces montagnards reboisés ou gazonnés sous le contrôle des ingénieurs des eaux-et-forêts. Dans les deux cas, l’affermissement de la puissance publique se conjugue avec la technicité croissante des interventions des ingénieurs d’État capables de conférer une rationalité globale à la limitation des risques et à la préservation des espaces fragiles. La lutte contre les inondations fait justement partie des motivations de la reforestation des zones de montagne. Un autre intérêt de la comparaison est le caractère non déterminant de la suppression des contraintes féodales en 1789 en France (Sylvain Olivier le constate aussi en Languedoc) et en 1848 en Hongrie, bien que ces événements et leurs suites aient modifié les conditions d’accès des paysanneries aux communaux : la mutation des droits de propriété qui s’ensuit est moins importante que la capacité des acteurs sociaux à s’unir pour faire face à différents problèmes environnementaux.

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Quel bilan peut-on tirer de ces études de cas en fonction de la problématique générale de l’ouvrage ? Même si les conclusions sont en général prudentes et nuancées, la balance penche clairement du côté des thèses d’Elinor Ostrom contre le principe d’une tragédie des communs. La complexité du concept de property rights rend impossible toute modélisation mais des tendances se dégagent. Les exemples choisis tendent à montrer que les usages collectifs et la petite propriété paysanne entraînent dans l’ensemble des conditions de gestion plus respectueuses de l’environnement que les formes de propriété et d’exploitation axées sur la recherche de la productivité maximale et du profit à court terme, souvent génératrices à la fois d’inégalités sociales et de dégradations écologiques. Toutefois, la capacité des formes d’organisation sociale à générer de la négociation et de la collaboration entre les acteurs est une variable encore plus fondamentale que la nature de la propriété pour surmonter les conflits et limiter la vulnérabilité car elle facilite la régulation socio-environnementale à différentes échelles, depuis les structures communautaires jusqu’à celles des États.

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Ces conclusions sont tirées d’exemples historiques qui prennent en compte l’idéologie de manière réflexive, à travers l’analyse des représentations et des enjeux politiques de l’appropriation des espaces fragiles, afin d’éviter les interprétations anachroniques qui consisteraient à plaquer sur des réalités anciennes nos conceptions actuelles de la protection de l’environnement. L’ouvrage ne se contente donc pas de confirmer par des regards et des méthodes d’historiens les thèses sociologiques d’Ostrom sur la gouvernance des biens communs. Il montre à plusieurs reprises que la notion de durabilité a connu une inflexion majeure à partir de la seconde moitié du xixe siècle, avec une accentuation dans le dernier tiers du xxe siècle : à la préservation des ressources et à la limitation des risques dits naturels, bien que l’impact des actions humaines soit déterminant, sont venus s’ajouter des besoins nouveaux de préservation écologique et paysagère et d’accès récréatif à des espaces de plus en plus marginalisés sur le plan économique. Les notions d’échec ou de réussite des aménagements sont relativisées en fonction des objectifs recherchés et de la nature des liens sociaux inscrits dans un espace donné.

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Une autre contribution aux débats théoriques sur les relations entre économie et environnement est le renouvellement du questionnement sur le concept de collapse dont l’usage est souvent approximatif ou abusif depuis le succès de l’ouvrage de Jared Diamond sur ce thème. On peut s’étonner que cet auteur ne soit jamais cité, y compris dans l’introduction méthodologique, car la problématique des risques environnementaux et des effondrements auxquels s’exposent les sociétés dans des espaces fragiles, en cas de mauvaise organisation et de surexploitation des ressources, est évidemment commune. Le choix de centrer le regard sur des exemples européens marqués par une très longue histoire bien documentée évite les écueils des schématisations excessives et explique en partie cette distanciation, tout comme le refus de céder au catastrophisme. La comparaison entre ces différentes approches relance en tout cas le débat sur la pertinence des lieux et des échelles d’observation qui fut à juste titre au cœur des critiques adressées à l’ouvrage de Diamond.

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Patrick Fournier

David Glomot, « Héritage de serve condition », une société et son espace. La Haute Marche à la fin du Moyen Âge, préface de Jean-Louis Abbé, Limoges, pulim, 2013, 465 p., cd Rom, 35 €

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Le département de la Creuse s’appelait jadis la Haute Marche. Celle-ci faisait figure d’oubliée sur la carte des études régionales, comme elle était oubliée par les voyageurs. Elle fait partie des pays « où l’argent des villes n’arrive jamais », comme le disait Jean Tricard. L’auteur la sort de l’oubli par une étude qui fait honneur à la recherche française en histoire rurale. Il se propose de nous montrer une paysannerie, son organisation, ses cadres sociaux et le terroir duquel elle tire ses moyens d’existence.

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Petite région, mais qui dispose sur la période 1450-1530 d’une documentation volumineuse, composée avant tout de terriers, comme si les seigneurs, à l’issue de la récession ponctuée de crises en tous genres, avaient éprouvé le besoin de faire un bilan. On croit avoir tout dit sur les terriers, passage obligé de l’histoire des campagnes, étape fastidieuse source de découragement. David Glomot renouvelle la matière en utilisant la totalité des données et par les moyens performants qu’offre l’ère numérique. Ainsi des dizaines de milliers de parcelles sont « en machine » avec localisation, confins, emploi du sol, exploitant, etc. L’auteur emploie la méthode régressive à partir du cadastre du début du xixe siècle. Comme entre 1500 et 1800 la documentation est très pauvre, il cherche d’abord les éléments stables (église, cimetière, ponts, carrefours, etc.), puis case les parcelles. Il parvient à reconstituer jusqu’à 60 % du terroir des hameaux. L’emploi de sig permet de montrer l’étagement des cultures sur une pente. Ce sont « des coups de projecteur… dans une poignée d’endroits » (p. 983). L’exposé détaillé de la méthode occupe la première partie (p. 13-107), ce qui rendra service aux disciples éventuels. L’ultime étape est la cartographie, dont les résultats frappent par leur abondance et leur diversité. Certaines des cartes accompagnant le texte écrit sont difficiles à comprendre parce que les divers tons de gris sont peu distincts, mais il est aisé d’ouvrir le cd Rom qui contient la liste des sources et l’atlas des cartes au complet, dont quinze exemples de reconstitutions paysagères complètes.

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Le développement comprend trois étapes, chacune étayée de cartes et schémas et de comparaisons avec le Berry, le Limousin, l’Auvergne. Il faut tout d’abord situer (p. 109-189) le passage de la longue récession économique et démographique (plutôt que « la crise médiale ») à la restauration. Les sources renseignent peu sur le peuplement et les épidémies. Les événements militaires sont mieux connus, surtout le retour de la guerre entre 1420 et 1449 suivie d’un brigandage endémique. Fortifications, guet et surtout fiscalité royale caractérisent le xve siècle comme partout. Au total il y eut peu d’habitats désertés. « Le village ne meurt pas, il adopte une géométrie variable » (p. 139). Mais le pays était pauvre et reste pauvre. Dès 1450 l’espace semble saturé. Seigneurs et paysans ont-ils tenté d’innover pour vivre mieux, ou l’émigration temporaire est-elle le seul remède à la pauvreté ? C’est l’objet de la troisième partie (acteurs et stratégies, p. 189-312) et de la suivante (mutation des espaces ruraux, p. 313-392).

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Des divers critères servant à classer les tenanciers, le plus approprié n’est pas le montant des redevances en numéraire, mais la redevance en seigle. 90 % doivent moins de 4 setiers, une petite élite doit de 4 à 8 setiers. Ceux qui doivent plus de 8 setiers sont essentiellement des métayers, soit 1,6 % des tenanciers. On les trouve surtout dans la partie nord-ouest du pays. Un seigneur leur confie une exploitation « à 4 ou 6 bœufs ». Il existe aussi des tenures assez grandes aux mains de frérèches. Ces associations informelles, sans contrat écrit, représentent 36 % des tenanciers entre 1450 et 1530. Elles permettent de cultiver la terre à moindres frais et, pour celles qui sont mortaillables, de la conserver. On les rencontre surtout en montagne et à l’écart des routes alors que les métairies apparaissent dans les terroirs plus favorables.

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Le servage est plus répandu en Haute Marche vers 1500 qu’il ne l’était en 1350. Le simple fait d’acquérir une terre serve rend serf, alors qu’acquérir une terre franche n’affranchit pas. De plus le servage progresse aussi de façon plus insidieuse, surtout dans les seigneuries ecclésiastiques, par l’adjonction répétée de charges supplémentaires (exemples p. 277-282). Dans l’ensemble les serfs ont de petits patrimoines et sur des terroirs médiocres. Les seigneurs laïques eux-mêmes gagnent peu. Les Églises ont leur siège principal hors de la haute Marche. La bourgeoisie ne cherche pas à implanter des capitaux à la campagne. Bref le pays entier manque de stimulants. De vastes communaux (souvent 6 à 10 ha par famille) et l’émigration temporaire sont les seuls recours largement sollicités. La zone inculte occupe 30 à 50 % du finage et rend d’inappréciables services en toutes saisons. La zone cultivée est avant tout un paysage céréalier ouvert où le seigle domine, adapté au sol acide et à l’humidité. Les grandes coutures des métairies et les petites parcelles des tenanciers s’y côtoient.

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Pourtant des éléments de modernité sont en place : la métairie, la haie, l’élevage bovin et l’herbe. Leur succès aux siècles suivants aboutira au vrai bocage vers 1800. Mais à la fin du Moyen Âge, les prés de fauche restent petits, rares et chers. Ce n’est pas non plus un pays très boisé : les seigneurs entretiennent des futaies et des garennes, mais dans l’ensemble l’arbre se rencontre plutôt dans les haies En étudiant les transformations du terroir, qui sont lentes, l’auteur distingue huit modèles paysagers dans ce petit comté (p. 395-410). La montagne est la plus pauvre et la plus conservatrice, les zones en contrebas, plus exposées aux épidémies et aux guerres, ont commencé d’évoluer plus tôt. Contre l’altitude les hommes alors ne pouvaient rien, constate l’auteur dans un passage très lucide sur le rôle de l’historien (p. 421). Le lecteur trouvera dans le cd qui accompagne l’ouvrage un glossaire des termes locaux, très utile pour les lecteurs accoutumés aux parlers de langue d’oc. Il serait bon toutefois de mieux distinguer les toponymes, qui sont des noms de lieu, des noms communs désignant l’emploi du sol. Ces détails n’affectent pas un travail de grande qualité et qui se lit agréablement On retiendra des formules heureuses comme « la grande impulsion bocagère », « on ne quitte pas le pays, on s’y embusque »…

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Marie-Thérèse Lorcin

Patricia Guyard, Les Forêts des salines. Gestion forestière et approvisionnement en bois des salines de Salins au xvie siècle, t. 1 : Édition des textes originaux du xvie siècle, t. 2 : Annexes. Introduction générale de l’édition, présentation des chapitres d’édition de textes, annexes aux chapitres d’édition de textes, Bensançon, Association des Amis des Archives de Franche-Comté, s. d., 448 et 287 p., 55 €

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C’est une superbe publication que nous offre l’Association des Amis des Archives de Franche-Comté qui prend place dans la liste déjà longue des éditions de documents majeurs pour l’histoire de la région. Mais c’est également l’occasion pour nous d’avoir accès aux travaux considérables que Patricia Guyard conduit, depuis quelques années, sur les milieux naturels et, de manière plus précise, sur la forêt comtoise et son exploitation au xvie siècle. Ces deux volumes rassemblent, en effet, une somme de connaissances et d’informations sur l’état des massifs forestiers des premiers contreforts du Jura et l’ampleur de leur démantèlement sous l’effet des consommations massives qu’en font alors les chaudières productrices de sel, de toute première importance. Le tome 1 de l’ouvrage, le plus important en volume (presque le double du second), nous présente, en 5 chapitres, une édition des documents originaux du xvie siècle. On part de l’évocation des textes législatifs ou réglementaires organisant l’exploitation des bois au bénéfice des salines dans le cadre du comté de Bourgogne pour aller jusqu’aux procès-verbaux de visite des fonds forestiers proposant, en quelque sorte de visu, ce qu’en furent les conséquences pour eux. Mais entre temps on ouvre le passionnant dossier des mécanismes et stratégies d’approvisionnement en bois de la grande saunerie de Salins, la première et la plus importante unité de production de sel, ainsi que celui de son concurrent le plus immédiat, le puits à muire, exploité dans un autre quartier de la ville.

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Le tome 2 se donne pour but de servir, en quelque sorte, d’introduction et d’auxiliaire à la lecture du premier. C’est là qu’il faut aller chercher l’évocation du contexte historique et les grands principes qui ont guidé l’élaboration de la première partie textuelle. La structure même des chapitres de ce volume se calque entièrement sur celle du premier pour donner, à chaque étape, les compléments d’information nécessaires à sa bonne compréhension. Ce système de concordance ne correspond, cependant, qu’à la première moitié de ce second volume. La suite regroupe toute une documentation qui prolonge et éclaire les textes publiés. Cela va depuis les planches en couleur représentant l’archive elle-même, belle occasion de découvrir la qualité intrinsèque du document et de tester sa compétence épigraphique, jusqu’à une cartographie qui permet de situer les périmètres d’approvisionnement et certaines de leurs modalités d’exploitation, en passant par des tableaux récapitulatifs de marchés de bois rassemblant, sur plusieurs pages, à partir des contrats conservés, des listes de fournisseurs (communautés ou marchands), les quantités acquittées et le prix correspondant. Un travail d’identification des lieux de coupe particulièrement intéressant ramène la réflexion vers le milieu boisé et contribue à en mieux connaître l’état. Enfin un glossaire fournit les explications indispensables à la compréhension du langage de ces milieux professionnellement clos. Ici c’est moins le vocabulaire habituel à l’exploitation des milieux forestiers qui, pour l’essentiel, ne diffère que de peu par rapport à celui des autres secteurs connus de cette époque, que celui de la saline sans la connaissance duquel on ne comprend rien aux contrats passés avec les communautés chargées de son approvisionnement.

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Quel bilan tirer d’une telle lecture ? Au premier abord c’est, évidemment, tout ce qui tourne autour de la production de sel et des consommations de combustible que se focalise l’intérêt. Les textes parlent de 10 à 12 millions de chevasses par an pour l’approvisionnement de la seule Grande Saline, les chevasses étant des charges de bois dont le volume est calibré sur un moule installé à l’entrée de l’établissement. C’est l’unité de compte pour apprécier la valeur des livraisons et c’est donc celle que l‘on rencontre dans les comptabilités qui nous sont parvenues. Elle se décompose parfois en fassins, comptés pour la moitié de sa valeur. L’établissement concurrent du puits à muire aurait consommé, quant à lui jusqu’à 7 millions de chevasses. Ces chiffres vertigineux dont on peut compléter la valeur en évoquant l’invraisemblable noria des charrettes mobilisées pour leur transport (l’auteur évoque la possibilité de 340 chariots arrivant chaque jour à la grande saline, soit 34 par heure) restent, malheureusement impossibles à traduire en notre métrique moderne, faute d’information suffisante et, peut-être aussi par le fait même de leur propre variation de valeur au cours des ans, ce qui est, évidemment, fort regrettable.

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En ce qui concerne les milieux forestiers un domaine d’approvisionnement en bois des salines s’est constitué autour de Salins. Il est formé, du Nord au Sud, de l’ensemble des zones boisées situées sur la rive gauche de la Loue, en aval d’Ornans jusque dans le secteur d’Écleux, proche d’Arc-et-Senans. Il englobe à l’Est le bassin de la Lison, passe par Leviers, incorpore l’actuelle forêt de La Joux. Au Sud il s’étend jusque dans la région de Champagnole, intégrant la forêt de Fresse. Vers l’Ouest il s’approche d’Arbois, intègre la forêt de Mouchard et les zones boisées autour de Villers-Farlay. On est alors à quelques kilomètres d’Arc-et-Senans.

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Les nombreuses enquêtes de terrain réalisées au cours du xvie siècle pour suivre et stimuler la production du combustible permettent d’établir un inventaire de la répartition et de l’état de ces zones que l’on partage traditionnellement en deux parties, les bois d’Amont et ceux d’Aval, en relation avec leur situation altimétrique et leur positionnement par rapport aux deux entreprises. Les limites de cette zone d’approvisionnement sont à mettre en relation avec la distance que les charretiers chargés du transport des bois peuvent accomplir, aller et retour, dans la journée dans les conditions difficiles de relief et de climat avec un matériel de transport fondé sur l’usage du cheval et de la charrette. Elles tiennent aussi à l’existence d’autres pôles d’attraction, les villes de Besançon et de Dôle, mais également d’autres formes d’industries consommatrices de combustible comme la métallurgie, ici présente sur le cours du Doubs, dans la région de Dampierre avec les forges de Fraisans.

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Sont prioritairement affectées à l’approvisionnement de la grande saunerie les bois relevant du domaine comtal ainsi que ceux des seigneurs propriétaires avec lui de l’entreprise selon un mode d’exploitation, la fassure, qui prend en compte, sous le contrôle des agents de la saline, non seulement la coupe et le transport des bois, mais également la gestion des espaces forestiers eux-mêmes. Ce système, particulièrement efficace car il détermine à l’avance quel volume de combustible chaque secteur forestier doit fournir en fonction d’un produit standard calibré selon les besoins des chaudières, la chevasse (et ses dérivés, le fassin et le fagot), trouve cependant ses limites dans la pression que les usages paysans, particulièrement actifs dans la région, font peser sur les espaces boisés. Le second centre producteur de sel de Salins, le puits à muire, lui aussi a pris l’habitude de s’approvisionner, dans des quantités comparables, auprès des bois des seigneurs et des villages en passant des contrats d’exploitation portant sur plusieurs années, dont le principe, à l’identique de ce qui se passe dans les fassures, est de fournir régulièrement, d’une année à l’autre, un volume de combustible comparable et standard. Qu’une année difficile s’annonce, qu’une crise liée aux conditions générales politiques ou diplomatiques éclate et c’est tout le système qui se grippe, la concurrence entre les centres de production du sel perturbant, notamment, l’équilibre du prix des bois, équilibre fondamental pour fixer la valeur du sel sur le marché régional et transfrontalier qui en dépend.

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On comprend, dans ces conditions, l’importance que l’ensemble des responsables administratifs ou politiques ont accordée à la surveillance des espaces forestiers. Patricia Guyard a pu relever, tout au long du xvie siècle, non seulement toute une législation qui se donne pour but de déterminer leurs conditions légales de gestion et d’exploitation mais elle a mis à jour quantités d’enquêtes dont beaucoup n’ont d’autre objet que de suivre, bon an mal an, l’état du milieu forestier et d’établir les aménagements locaux que leur situation exige : mise en défens après la coupe (on parle ici de ban), protection du surpâturage lié aux usages voisins, accélération de l’abattage des bois, de leur façon, de leur acheminement vers la saline. En suivant les pérégrinations de ces agents on peut se faire une idée de ce que fut alors cette forêt, essentiellement feuillue, rarement de belle venue, mais partout présente. L’un des objectifs majeurs, cependant, tout au long du siècle, est d’aboutir à une rationalisation de la production. Parmi les nombreuses règles que les entrepreneurs qu’on appelle ici des fasseurs doivent respecter il faut noter, au moins, celle qui impose un abattage des bois « en tenant la laye », ce qui correspond à peu près à ce que nous appelons un abattage de proche en proche bien qu’il n’y ait pas encore véritablement l’établissement d’une assiette de la coupe avant sa mise en chantier. De même le respect d’un système d’exploitation alternée des parcelles constituant chaque fassure de façon à assurer la pérennité de la fourniture du combustible, s’il ne peut être encore considéré comme une forme même élémentaire d’aménagement, en est, en quelque sorte, les prémices. Vers le milieu du siècle, en 1542, c’est à une véritable réformation avant la lettre que l’on assiste de l’ensemble des bois affectés au service de la grande saunerie de Salins, avec enquête sur le terrain, examen systématique des titres des communautés villageoises se présentant comme « ayant droit d’usage » et élaboration de nouveaux cahiers des charges après sanction des contrevenants, point de départ d’une politique de cantonnement qui va, lentement, remodeler le paysage forestier. À la fin du siècle l’habitude est prise par les représentants de l’État d’inspecter périodiquement les espaces boisés qui en dépendent pour en connaître la situation.

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Placés sous l’autorité du plus haut personnage de la saline, le Pardessus, tout un ensemble d’inspecteurs et d’agents représentent le personnel de contrôle dont les rapports et les mémoires constituent, aujourd’hui, l’essentiel des archives dont nous disposons pour appréhender le fonctionnement de l’institution. Mais sur le terrain ce sont les fasseurs qui sont les maîtres du jeu. Ce sont eux qui se portent garants de l’exécution des contrats de fourniture des bois dont le respect est capital pour le bon fonctionnement de la manufacture. En 1529 une ordonnance de Marguerite d’Autriche rappelle aux fasseurs la nécessité de respecter les dimensions officielles des fassins et chevasses à livrer à la grande saunerie « selon la longueur et grosseur des moles et cercles y estant » (t. 2, p. 22).

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On l’aura compris c’est un très bel instrument de travail que l’auteur nous propose et qui offre, tant pour l’approfondissement de la connaissance des salines que pour l’approche comparative de l’état des milieux forestiers et de leur exploitation au xvie siècle, une mine inépuisable d’informations dont ces quelques lignes sont loin d’avoir épuisé la richesse.

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Jean Boissiere

Alberto Marcos Martín (dir.), Agua y sociedad en la época moderna, Valladolid, Universidad de Valladolid, « Seminarios Simancas, 3 », 2009, 308 p., 19,5 €

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La publication des rencontres organisées par l’Institut universitaire d’histoire de Simancas en octobre 2007 et consacrées aux rapports entre eau et société en Espagne à l’époque moderne apporte une contribution importante aux travaux européens, désormais nombreux, sur l’histoire des questions hydrauliques. L’objectif affiché de ce travail était de considérer l’eau comme facteur de production fondamental, ce qui supposait de comprendre les différentes formes d’accès à l’eau et d’usage de cette ressource, mais aussi les aspects techniques et culturels permettant d’élaborer un modèle global de compréhension de la maîtrise de l’eau. Toutefois, la courte introduction d’Alberto Marcos Martín fournit seulement un résumé des différents articles et révèle de fait la difficulté à dégager une véritable approche théorique de la gestion de l’eau, ce qui peut se comprendre à la fois comme une saine prudence face à toute présentation de modèles, là où les réalités historiques sont toujours faites de rapports sociaux complexes, et comme la volonté de poser les fondements de travaux futurs dans le cadre d’un projet de recherche en cours plus global sur les relations entre eau et société en Castille, du xvie au xviiie siècle.

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L’ouvrage se partage en deux ensembles de taille équivalente : les six premiers articles traitent principalement des conditions techniques, juridiques et symboliques des usages de l’eau ; les six derniers sont consacrés à l’énergie hydraulique fournie par les moulins pour le fonctionnement de diverses activités « industrielles » (meunerie, foulage, fonderie, scierie…), à travers plusieurs exemples provinciaux. Toutefois, chaque lecteur peut construire des liens entre les différentes approches.

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Ainsi l’article d’ouverture rédigé par Nicolás García Tapia et consacré au premier grand traité hydraulique de la Renaissance, Los veintiún libros de los ingenios y máquinas, témoigne de la circulation des savoirs hydrauliques en Europe sous le règne de Philippe II, commanditaire de cette œuvre d’abord rédigée entre 1564 et 1575 par l’ingénieur Pedro Juan de Lastanosa, puis copiée et revue par divers auteurs au xviie siècle. Ce texte, véritable « architecture hydraulique », permet de connaître les différentes techniques utilisées pour des ouvrages de diverses natures, notamment les moulins dont l’auteur étudie par exemple le rendement en fonction des positions de la roue. Cette approche technique éclaire la façon dont sont conçues à l’époque moderne les solutions pratiques pour l’usage de l’énergie hydraulique, celles-là mêmes qui sont analysées rétrospectivement dans la seconde partie des actes du colloque. Les premiers articles fournissent également des éléments sur la gestion du risque (précipitations, inondations…), le droit de l’eau (donc les formes d’usage et d’appropriation qu’il permet, ainsi que les conflits sous-jacents) et la sacralité de cet élément fondamental.

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Ces différents thèmes, qui peuvent sembler d’abord juxtaposés de manière un peu artificielle, convergent pour montrer à quel point l’usage d’une ressource, même vitale, dépend de systèmes de représentation complexes qui aboutissent à des constructions théoriques relevant non seulement des savoirs techniques en mutation, mais aussi du droit et de la religion. Le traité de Lastanosa, lui-même théologien et mathématicien, en est une parfaite expression. Eugenia Torijano analyse les formes d’appropriation privée de l’eau en Castille, mais aussi les contrats et la manière dont les servitudes et les prescriptions participent à la régulation de l’usage des eaux depuis les Partidas de Castille élaborés au xiiie siècle jusqu’au code civil de 1889. Á partir des archives de la chancellerie royale de Valladolid, Cristina de la Fuente Ba?os présente de façon plus concrète les conflits, incessants entre les municipalités castillanes, nés de l’ambiguïté de la législation sur les eaux courantes. Celles-ci sont considérées comme publiques mais grevées de nombreux droits d’usage, avec des conséquences économiques et démographiques majeures. Enfin Teófanes Egido étudie l’eau bénite et sa place dans la mystique de l’âge moderne.

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Toutefois, ce premier ensemble d’articles ne néglige pas les aspects pratiques de la gestion de l’eau et leurs conséquences environnementales. Armando Alberola Roma montre ainsi les conséquences des évolutions climatiques, des fluctuations du régime hydrographique et des inondations sur l’économie et la société, ainsi que les tensions sociales engendrées par ces phénomènes et pouvant aboutir à des arbitrages du Conseil de Castille. La sécheresse estivale rend encore plus nécessaire la gestion rigoureuse de la répartition de l’eau. Cependant les fréquentes inondations de la seconde moitié du xviiie siècle – celles de 1783 touchent toute la péninsule ibérique – mettent à rude épreuve à la fois les terres agricoles, les canaux d’irrigation, les routes situées à proximité des rivières et les moulins. Le flottage du bois, une des fonctions importantes des cours d’eau, constitue un enjeu important : les inondations de l’automne 1776 révèlent notamment l’imprudence des marchands de bois qui ont réduit les ouvertures du Pont Neuf sur le fleuve Turia à Valence et aggravé les conséquences du phénomène. L’article de Pegerto Saavedra sur le système agricole galicien replace les conflits pour l’accès à l’eau dans le cadre de la transformation d’un système agricole par extension du regadio (l’espace irrigué) au xviiie siècle, et le développement de cultures comme celles du maïs, dont les besoins en eau entrent en concurrence avec ceux des moulins.

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À travers des méthodes et des objectifs différents mais complémentaires – analyse rigoureuse des archives judiciaires, interprétation des enjeux environnementaux et agraires – les conflits apparaissent comme le signe de dynamiques qui rendent nécessaire une adaptation des pratiques et des usages, en tenant compte des règles juridiques et des connaissances techniques. L’eau est un enjeu de pouvoir : pouvoir des hommes sur la nature, concurrence pour la maîtrise d’un élément naturel aux formes multiples et qui apparaît d’autant plus sacré.

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Les résultats obtenus permettent de mieux comprendre les fonctions plus spécifiques des moulins dans un système territorial global. Dans le deuxième ensemble d’articles, l’approche peut être empirique ou modélisatrice. Guy Lemeunier, dans un de ses derniers travaux, présente les évolutions des techniques des moulins et machines élévatrices en Murcie en montrant leurs rapports avec la pression démographique, l’intensification des échanges et les modalités d’accès à l’eau (en fonction du lien ou de l’absence de lien avec la propriété de la terre), et en tenant compte de l’accroissement du nombre de roues hydrauliques dès le xvie siècle, avec une forte poussée entre le milieu du xviiie et le milieu du xixe siècle.

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À cette présentation initiale d’un exemple régional sur la longue durée succède une série de cinq articles qui analysent de façon très fine l’équipement en moulins de plusieurs provinces de la Couronne de Castille ayant fait l’objet de recensements dans le cadre de la confection du cadastre d’Ensenada réalisé entre 1750 et 1756. La méthodologie élaborée dans le cadre du programme informatique « Flumen » et explicitée par Antonio Cabeza Rodríguez permet de construire une base de données dont l’objectif n’est pas seulement de comptabiliser et de localiser la totalité des équipements mentionnés dans le cadastre, avec leurs propriétaires et leurs usages, mais d’interpréter les techniques utilisées dans différents contextes par un croisement des données disponibles. Le programme devrait ainsi aboutir à un dictionnaire terminologique éclairant la typologie des équipements.

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Les résultats des premières enquêtes sont présentés dans des travaux portant sur les moulins des provinces d’Ávila (Rosa Maria González), de Burgos et de Salamanque (Máximo García Fernández), de Palencia (Alberto Marcos Martín) et en Sanabria dans la province de Zamora (Rosa María Pérez Estévez). Chaque article comporte d’abondants tableaux et graphiques permettant notamment de localiser les moulins, d’inventorier les droits qui s’exercent sur eux (seigneurie et propriété de l’eau et des équipements), de connaître leur usage (à farine, à huile, pour le lin et la laine…) et leur rentabilité. Ces études révèlent les hiérarchies sociales qui s’expriment à travers la maîtrise de l’eau, ainsi que les conflits et les aménagements suscités par la répartition entre les différents usages de l’eau, principalement les irrigations et l’utilisation de l’énergie hydraulique. Le moulin, équipement fixe indispensable au fonctionnement des systèmes agraires, même lorsqu’il est à usage artisanal, participe souvent au renforcement des positions économiques des groupes et institutions privilégiés. Il existe aussi de très nombreuses installations hydrauliques modestes relevant d’économies familiales ou locales avec de faibles rendements. Cette diversité est le résultat d’héritages et de mutations en cours au milieu du xviiie siècle, dans une période charnière de l’histoire agraire espagnole et européenne.

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Sans doute peut-on regretter que ce recueil n’aboutisse pas davantage à un effort de synthèse car même si les recherches présentées ne constituent qu’une étape d’un projet plus global, elles sont déjà suffisamment riches pour autoriser une approche comparative, non seulement à l’échelle de la Couronne de Castille, mais aussi plus largement dans le cadre européen. Quoi qu’il en soit, l’hydraulique de la période moderne bénéficie là d’éclairages particulièrement bienvenus qui s’inscrivent dans la tradition de l’histoire économique et sociale tout en abordant les problématiques territoriales et environnementales essentielles à la compréhension des choix et des usages des techniques hydrauliques.

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Patrick Fournier

Vincent Lagardère, Le Commerce fluvial à Mont-de-Marsan du xviie auxviiiesiècle, Paris, L’Harmattan, 2012, 333 p., 35 €

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Vincent Lagardère est un éminent spécialiste d’Al-Andalus auquel il a consacré toute sa carrière de chercheur et qui, pour meubler les longues journées d’une retraite bien méritée, s’est lancé dans le dépouillement des registres des notaires de Mont-de-Marsan pour les deux derniers siècles de l’Ancien Régime. Tâche louable, car cette petite ville jouait un rôle non négligeable dans l’économie du Sud-Ouest aquitain de par sa position de port qui drainait de nombreuses denrées agricoles en provenance des provinces voisines pour les acheminer jusqu’à Bayonne en vue de leur exportation et qui, en contrepartie, recevait du port basque sel, morues, produits industriels et denrées coloniales. Cependant, il apparaît clairement, dès les premières pages, d’une part que l’éditeur n’a fait aucun effort pour accompagner l’auteur dans son travail et que, de l’autre, celui-ci a sans doute été débordé par la masse de la documentation manipulée, masse à laquelle ses précédentes recherches ne l’avaient pas habitué.

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Que l’éditeur n’ait pas fait son travail, cela est clair : sinon comment n’aurait-il pas remarqué que la bibliographie est indigente et non classée, que les illustrations, plans et cartes n’ont aucune référence alors qu’ils ne sont pas de l’auteur, que les références aux actes notariés manquent souvent, et comment aurait-il laissé passer de nombreuses erreurs de détail (la Fronde en 1636, p. 43), voire des contradictions au sein d’une même page ? Comment n’aurait-il pas vu, même sans connaître le sujet, que le cadre départemental maintes fois cité pour la période étudiée n’a fait son apparition qu’en 1791 ? Enfin, que placer les références entre parenthèses dans le texte même n’était peut-être pas la meilleure option, d’autant plus que certaines sont assez énigmatiques : adl Rev Gd 8 0, 1954, par exemple, p. 40 (référence à un article ou ouvrage de 1954 qui ne figure pas dans la bibliographie).

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Mais l’auteur n’est pas exempt de tout reproche, loin de là, dont certains ne sont que de simples points de détail, découlant souvent d’une mauvaise lecture et/ou compréhension des textes, et d’autres beaucoup plus graves, comme d’innombrables répétitions dues notamment au fait que le plan de l’ouvrage n’est pas du tout satisfaisant ou encore d’emprunts non signalés à d’autres travaux.

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Erreurs de lecture : je me contenterai d’en signaler quelques-unes qui concernent les noms de lieux en me cantonnant à deux ou trois pages pour ne pas trop allonger cette chronique. Commençons par Jean Bonnet, marchand de « Porchède », p. 27, de Deschède p. 28, alors qu’il réside à Perchède, en Armagnac, une province dont la toponymie cause bien des problèmes à l’auteur qui appelle Ladevèze « Ladrouze », Bascous, « Basques », Barran, « Bassan » ou « Garran », St-Mont « Simon » et Saint-Germé, « Sagerme ». Quant au marchand Couerbe, de Saint-Justin, un nom toujours assez répandu dans la région, il devient Conerbe p. 187 et ailleurs.

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Le plan adopté n’est pas fait pour améliorer les choses : l’ouvrage est divisé en 17 chapitres regroupés à leur tour en trois parties : la première concerne le commerce, chapitres 1 à 3 mais il faudrait y ajouter le chapitre 7 qui traite du commerce de Bayonne, la deuxième la batellerie (chap. 4 à 6, mais il faudrait y ajouter le chapitre 17 portant sur les péages) et la troisième (chap. 8 à 16) de l’histoire d’un certain nombre de familles montoises s’adonnant au commerce. Si bien que sans cesse l’auteur est conduit à redire les mêmes choses, à réutiliser les mêmes documents puisque ces marchands trafiquent avec les mêmes produits (vins, eaux-de-vie, sel, etc.) qui sont étudiés dans les premiers chapitres, transportés dans les suivants, arrivent ou proviennent de Bayonne au 7e et sont la base de l’activité desdits marchands. Et comme l’auteur prend bien soin, quand il cite un acte, de le résumer consciencieusement avec tous ses tenants et aboutissants, on a l’impression de relire toujours la même chose et ce n’est pas qu’une impression, car on pourrait dresser le catalogue de ces répétitions (voir p. 37-39, 107, 187 entre autres exemples).

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Et ce n’est pas tout : si l’on quitte la forme pour le fonds, on est parfois surpris par certaines affirmations de l’auteur ; pour ne pas trop allonger cette recension, je me contenterai d’examiner le chapitre concernant vins et eaux-de-vie, sur lesquels j’ai commis quelques publications, que l’auteur semble ignorer, quoiqu’il en ait peut-être lu quelques-unes, comme on le verra plus bas. On ne peut affirmer par exemple que le vignoble de Tursan connaissait une décadence au xviiie siècle (p. 32), alors qu’au contraire, son expansion fut continue depuis que des chiffres d’exportation sont disponibles, c’est-à-dire le début du xviie siècle et que les cépages blancs prirent une importance croissante à la fin du xviiie siècle (p. 32) alors que le vin de Tursan de qualité, depuis le Moyen Âge, c’est du blanc. De même, l’eau-de-vie apparaît, dans la même page (p. 9) au xvie siècle, ce qui est faux, et au xviie, ce qui est juste. Le vénérable abbé Ducruc (il écrit à la fin du xixe siècle) est sollicité (p. 31), à partir d’un article non cité, pour justifier la production d’eau-de-vie au xvie siècle, alors qu’il ne parle que des années finales du xviie. L’étude sur les prix des vins et des eaux-de-vie (p. 33 et suiv.) nous ramène à une époque statistique antérieure à d’Avenel, même si l’auteur semble soupçonner que les prix étaient très variables selon les crus et les années, bien qu’il ne se rende pas compte que la guerre, durant « les années noires de la Révolution » (p. 41) est favorable aux ventes d’eaux-de-vie, dont les prix explosent devant la demande des armées, comme durant les deux dernières guerres.

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Enfin, je ne peux passer sous silence des pratiques qui ne devraient pas avoir cours dans notre profession, notamment celles qui consistent à ne pas citer ses sources : j’ai déjà signalé ce défaut pour les cartes, il s’étend aussi aux textes, même si certains, comme l’abbé Ducruc, déjà cité, sont nommés. Ce n’est pas le cas de son confrère, le non moins vénérable chanoine Daugé, dont un article de 1908 fournit la matière d’une citation p. 32 et que dire de l’auteur de ce compte rendu qui a eu la surprise de retrouver, à partir du milieu d’un paragraphe, recopiées in-extenso et ne varietur (notes comprises) et sans guillemets, ni nom d’auteur, deux pages et demies qu’il avait consacrées à la naissance des eaux-de-vie d’Armagnac dans un travail que Vincent Lagardère se garde bien de faire figurer dans la bibliographie (p. 35-37). Même pas du plagiat, de la copie.

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Néanmoins, si cet ouvrage peut présenter quelque utilité, c’est en tant que source par la masse des faits que l’auteur a tirés des actes notariés qu’il résume consciencieusement et répète à l’envi et grâce auxquels on pourrait écrire une histoire du commerce de Mont-de-Marsan.

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Francis Brumont

Jean-Yves Chauvet, L’Usage des maisons lorraines. Familles et maisons paysannes de la fin du xviie au milieu du xixe siècle, Paris, L’Harmattan, coll. « Historique », 2013, 248 p., isbn 978-2-336-00878-3, 26 €

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L’architecture rurale traditionnelle est un bel objet de recherche un peu mis de coté. Elle sert pourtant de tribune, d’approche pluridisciplinaire et patrimoniale pour traiter d’un monde qui s’en est allé, a failli être détruit par les effets collatéraux des suites de révolutions agricoles qui se sont enchaînées à partir de 1960 pour arriver à l’évacuation des fermes à bonne distance des habitats groupés, la taille des exploitations obligeant dans l’essentiel des cas à être en installation classée. Jean-Yves Chauvet est un grand connaisseur de l’habitat paysan lorrain structuré en villages-rues. Ceux-ci obéissent à une typologie établie en fonction de leur genèse, de leur morphologie, des évolutions suivies et du site occupé. Il s’attache à étudier un temps fort de l’histoire des campagnes, égrenant son analyse sur plus de 150 ans d’histoire rurale, en prenant pour départ la sortie des désastres de la guerre de Trente Ans, quand débute une lente convalescence esquissée vers 1680, amplifiée sous Léopold (1698-1729), arrivée à maturité dès le dernier tiers du xviiie siècle, ce qui se solde par un ratio laboureur / manouvrier qui se détériore au fil du temps. Dès cette époque, on s’écarte du modèle d’un laboureur pour deux manouvriers. Ce changement influence l’évolution de l’habitat villageois avec la multiplication des petites maisons à une travée ou l’entassement de plusieurs générations, voire de plusieurs familles sous un même toit. Cette évolution culmine vers 1845. C’est la période du maximum démographique en liaison avec la phase la plus aboutie du système d’openfield. Pendant tout ce temps, ce système qui s’adjoint de vastes surfaces en vignes est porté par un paradoxe : il est perfectionné mais s’inscrit dans la routine, tend à se figer avec l’appauvrissement d’une part croissante de la communauté. Au sein de la commune, souvent médiocrement étendue (fréquemment autour de 600 ha) et héritée d’une trame paroissiale dense, chacun vit ou survit grâce aux pratiques usagères qui accompagnent le partage du finage en trois soles. C’est aussi un frein à toute émulation individuelle. Sur ce pas de temps de plus d’un siècle et demi, les villages se sont engraissés, agrandis, modifiés avant qu’ils ne se rétractent pour renaître aujourd’hui selon des scénarios différents.

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Le texte fourni est dense, érudit, appuyé sur un imposant dépouillement d’archives. Il reprend les grandes lignes d’une thèse soutenue en 2004 à l’ehess sous la direction du professeur André Burguière. Ce premier volume doit être poursuivi par un second tome à intituler « La transmission des maisons ». L’ouvrage est organisé en deux parties. Successivement l’auteur traite des droits communautaires (7 chapitres) puis articule son propos autour de trois verbes d’action : « Construire, entretenir et habiter » (5 chapitres). Ce livre est une mise au point savante, en aucun cas une première approche pour aborder l’habitat lorrain associé au cadre contraint de l’openfield demeuré fonctionnel car adapté aux conditions locales et aux évolutions qui traversent toute la période. Jean-Yves Chauvet analyse minutieusement et confronte ses sources écrites anciennes avec les apports du terrain. Ceci signifie qu’il eut à gérer le décalage passé-présent ; d’une part la mémoire des textes, d’autre part les legs de l’architecture. Ce beau sujet qui relève d’un genre certes un peu délaissé peut offrir des éclairages nouveaux grâce aux actuels outils dont nous disposons (banques de données, sig). La thématique fut mise à la mode vers 1960, à l’aube des Trente Glorieuses, quand s’étiolaient les contextes agricoles qui avaient su faire évoluer ce cadre. Le sujet est par essence transdisciplinaire et traite d’un objet systèmique, évolutif et qui a changé. La démonstration concrète est éclairée par l’examen attentif et comparatif de deux villages : Barisey-la-Côte, près de Colombey-les-Belles et Bisping (Moselle).

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Les sept chapitres réunis dans la première partie traitent des spécificités du territoire et évoquent les nuances contenues dans les coutumes pour régir la vie quotidienne, les usages, les pratiques usitées afin de partager le bien fonds en bon père de famille. La maison est double. Elle est tout à la fois espace interne, familial mais aussi environnement social partagé et ouvert sur l’usoir. La dispersion de l’habitat est prohibée. Il y a obligation de reconstruire sur les emplacements des masures disparues et encore d’aligner des maisons jointives. La communauté respecte le calendrier du ban. Elle maitrise la distribution du foncier, ce qui oblige à densifier le village faute de pouvoir l’étaler au-delà des croix qui en marquent le périmètre. Les servitudes sont nombreuses, en particulier la contiguïté des maisons à murs pignons communs, plus tard l’interdiction d’utiliser la couverture de chaume. Nous sommes dans une civilisation du végétal où le matériau bois est essentiel pour ériger les toitures, poutrages, huisseries, outils et charriots. Avant et même après l’application de la Réformation des bois (1750) qui impose le quart en réserve, la générosité du seigneur fut grande pour octroyer des bois afin de construire, réparer, surtout tant qu’il s’est agi de repeupler la Lorraine ou même d’installer de nouveaux villages pour conforter la frontière de catholicité née au xviie siècle. Au siècle suivant, les volumes de bois de marronnage et les affouages accordés reculent presque partout, le bois trouvant des usages concurrents qui en font croître le prix : combustible pour les usines à feu, bois de Marine, bois flottables qui peuvent parfois être vendus fort loin. À partir du Second Empire, la question perd en acuité avec l’exode rural qui vide les campagnes de ses habitants les plus pauvres. L’administration forestière impose ou négocie les cantonnements des droits d’usage. On retiendra de cette analyse l’intéressante confrontation entre cycles forestiers et cycles d’habitat (p. 74). Suivent des préoccupations pratiques sur le droit au four domestique, la prévention et la lutte contre l’incendie (interdiction de la couverture de chaume dès 1704, visites de l’état des fours, exemption de corvée suite à un sinistre). Dans des campagnes longtemps surpeuplées et où sévissait un processus de paupérisation croissant, les progrès furent ralentis par ce contexte économique peu favorable. Ainsi, la lutte engagée pour faire reculer l’usage des toitures en chaume fut lente à aboutir, d’autant plus que l’adoption de la couverture de tuiles obligeait à modifier les charpentes, à adopter une nouvelle pente des toits. Parfois, et c’est le cas dans la maîtrise de Briey à la fin du xviiie siècle, l’usage de la tuile fut la condition préalable à la délivrance des bois de marronnage.

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Très documentée, remarquable par son exhaustivité, la première partie du livre décortique l’écheveau des préoccupations partagées qui firent naître cet habitat original associé à l’openfield. La seconde partie intitulée « Construire, entretenir, habiter » mobilise trois verbes qui sont une invitation à suivre les constructeurs de ces villages où s’alignent des maisons bloc à terre. Malgré une apparente homogénéité des conditions, l’habitat rural a présenté une assez forte diversité. Ce constat sert à établir des typologies. Il souligne des permanences, des nuances, des signes distinctifs pour différencier les régions et encore nuancer en fonction de l’appartenance sociale des individus. La taille de la maison, son mobilier et son linge sont autant de signes distinctifs évidents du rang occupé. Pour cela, l’auteur a dû mobiliser des sources archivistiques diverses qui témoignent de la vie quotidienne : contrats de maçonnage, inventaires après décès, etc. Parfois, il recourt aux renseignements fournis par les plans ou les documents contentieux établis suite à des délais non respectés. Jean-Yves Chauvet a étudié les éléments des rituels de fondations des bâtiments. Il s’agit des éléments gravés sur les linteaux surmontant une porte piétonne, des textes écrits sur des pierres commémoratives ou encore des procès verbaux dressés par les sergents de justice seigneuriale lors de la prise de possession des lieux. Cette partie intègre un long glossaire (p. 168-178) qui indique un certain nombre de faux-amis dans le sens des mots utilisés dans le bailliage d’Allemagne où était pratiqué le Platt (dialecte germanique). Partant du principe qu’« habiter est autant paraître qu’être » (p. 187), Jean-Yves Chauvet différencie les quatre principaux types de population qui cohabitent au sein du village : les laboureurs, les manouvriers, les artisans, les veuves ; la possession de la grange étant par excellence l’attribut du laboureur (p. 199), la présence d’une chambre à l’étage étant aussi assimilée à un signe d’aisance.

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Minutieux et érudit, ce travail est le fruit de quatre décennies d’expérience, de confrontation entre les archives et le terrain. Le sujet développé n’est pas seulement érudit. Il se place à l’amont des questions posées par l’actuelle rurbanisation et les envies de campagne exprimées. L’habitat s’est beaucoup transformé en oubliant les fondements de ses origines et de ses évolutions séculaires. Il s’agissait de la cohésion du groupe social, de l’obligation de vivre ensemble, sous le regard des autres et en respectant les usages acceptés par le groupe. De tout cela, rien ne subsiste. Le rural est devenu un lieu de mobilité et d’individualisme. Les maisons lorraines sont désormais un contenant qui change de fonctionnalités. Jean-Yves Chauvet a su fouiller la mémoire des maisons et les connivences passées entre habitant et habiter. Son travail donne de la mémoire au patrimoine bâti dont nous héritons en usufruit.

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Jean-Pierre Husson

Stéphane Blond, L’Atlas de Trudaine. Pouvoirs, cartes et savoirs techniques au siècle des Lumières, Paris, éditions du cths, 2014, 412 p., 78 fig., 7 tableaux, 8 graphiques, 9 cartes, préface de Daniel Nordman, postface de Mireille Touzery, isbn 978-2-7355-0805-1, 54 €

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À partir de sa thèse récompensée par plusieurs prix prestigieux (dont le prix du concours de thèse du cths), l’historien moderniste Stéphane Blond produit un livre de fort belle facture, richement illustré, traitant du projet, de la réalisation, des messages d’aménagement et des discours de pouvoir inhérents à la route des Lumières. Son propos traite d’une somme monumentale : l’Atlas de Trudaine. Ce volumineux dossier fait référence à 2 352 tracés linéaires de routes et 751 plans d’ouvrages d’art dressés au cours du second tiers du xviiie siècle. Environ 10 % des pièces ont été perdues ou détruites et ne sont pas comptabilisées dans les chiffres donnés. Ce vaste chantier a eu pour objectif d’établir un état des lieux afin de rapprocher les hommes, de lutter contre la lenteur, de participer à la construction de la nation, de favoriser la défense du pays, d’encourager la diffusion des idées et de faciliter le transport des marchandises, en particulier la circulation des blés pour faire reculer le spectre récurrent des disettes. Enfin, ce réseau sert à diminuer le temps des manœuvres des soldats pour, s’il le faut, les masser sur les frontières ou les conduire à l’offensive hors du Pré carré.

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Le livre est distribué en trois parties. Successivement, la genèse du projet et les hommes qui le font naître et aboutir avec le soutien de Louis XV. Ensuite, l’énoncé des étapes de cette aventure faite d’enquêtes, de relevés de terrain traduits en cartes par des artistes travaillant dans des cabinets, ayant la charge d’enrichir et d’harmoniser l’esthétique avec la vérité scientifique. Un contexte de saine émulation et de progrès anime la construction, la facture, le langage et les signes des cartes et plans établis à toutes les échelles. L’Atlas de Trudaine est un témoin de l’optimisme des hommes des Lumières et de leur foi affichée dans le progrès. Les résultats associent la découverte de terres lointaines ou la mesure d’arcs de méridiens avec, à l’échelle de la Nation, le projet de territoire rayonnant, régalien, qui préfigure déjà l’étoile de Legrand. En dernière partie, Stéphane Blond met en scène les acteurs, usages et usagers de ces routes où sont dessinés d’étroits rapports entre pouvoir et outil cartographique, aménagement et amélioration des linéaires de routes et leur environnement immédiat mis en scène pour replacer la route dans son contexte local.

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Pour introduire son sujet, Stéphane Blond mobilise les nombreux témoignages qui montrent l’état détestable des routes de France la fin du règne de Louis XIV, citant Madame de Sévigné qui met trois semaines pour aller de Paris à son château des Rochers. Sous Louis XV, l’essor de la route est associé à la construction de la Nation et encore à l’outil logistique nécessaire pour faire circuler les matières premières : « la route garantit l’efficacité » (p. 22).

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La première partie réunit trois chapitres. Ils nous éclairent sur la genèse du projet et les dynasties d’hommes qui l’animent. L’impulsion est donnée par Philibert Ory, la réalisation assurée par l’ambitieuse famille Trudaine : Daniel, Charles (1703-1769) et son fils Jean, Charles, Philibert (1733-1777). Rien ne se fait sans compter avec le génie visionnaire de Jean Rodolphe Perronet et encore la mobilisation des corvéables assujettis à la taille. Les cartes réalisées doivent être simples, modifiables, efficaces (p. 38) afin de concevoir, agir, anticiper. Les Trudaine orchestrent ce vaste projet conçu au sommet de l’État, utilisé comme base pour la mise en place d’un pays moderne. Travailleurs, instruits, pragmatiques, Trudaine père et fils fréquentent les Encyclopédistes. Ils secondent avec efficacité le Contrôleur général des Finances. Stéphane Blond dresse un tableau évocateur de cette dynastie bourgeoise qui sait s’imposer, faire reconnaître ses mérites. Elle cumule les fonctions en ayant à charge les routes royales, les turcies, les pavés de Paris, les pépinières royales. Il décortique ensuite les rouages du préalable d’enquête nécessaire à la mise en place du projet d’atlas établi au 1/8 640e, à l’exception des ouvrages dessinés avec beaucoup de soin et de précision (de l’échelle du 1/86e au 1/216e). Cette réflexion repose sur l’expérience acquise à partir d’une province test, l’Auvergne où Trudaine père fut intendant, et encore les essais effectués dans la généralité d’Alençon. Les cartes et plans obéissent à une grammaire codifiée des signes. Ainsi, les parties de chaussées en pavés sont lavées en rouge, celles de cailloutis ou empierrements en jaune, celles de graviers en gris. Ces productions sont accompagnées et éclairées par des textes rédigés pour suivre les démarches et l’application du protocole. La route accède désormais au rang d’objet de gouvernement (p. 79). Le « système » Trudaine concerne vingt-deux généralités couvrant les deux tiers du pays. L’Atlas garde en mémoire la construction, les calibrages des routes royales où quatre charriots peuvent passer de front (p. 84). Ce système repose sur la montée en puissance de l’administration des Ponts et Chaussées. Elle est située au cœur de l’État. Le projet qu’elle porte participe efficacement à la modernisation de la France.

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La seconde partie du livre fait revivre la grande aventure incarnée par le passage de la conception à la confection de ce monumental atlas devenu facile d’accès grâce à sa mise en ligne, pour le plus grand plaisir des érudits et chercheurs. Cette lecture aisée, immédiate sert la recherche disciplinaire. Elle facilite surtout les rapprochements avec tous ceux qui lisent autrement le document, expriment d’autres attentes, usent de méthodes différentes pour tirer des résultats. Dans la postface, Mireille Touzery a insisté sur l’impact des trois révolutions techniques (analyse factorielle, sig et imagerie numérique) qui ont permis de traiter l’Atlas, ce dernier étant tout à la fois source statistique, géographique et iconographique (p. 339). La mise à disposition de tous de l’Atlas grâce au système en ligne crée des dialogues féconds et inédits. Dans ce contexte, l’ouvrage de Stéphane Blond sert de fil directeur, éclaire la genèse de l’atlas à partir de trois questions initiales. Qui fabrique les plans ? Quelle est la formation initiale de ces gens ? Avec l’aide de quels outils travaillent-ils ? Perronet apporta des réponses à ses trois questions en créant une formation technique, administrative et artistique dispensée aux ingénieurs chargés d’animer les ateliers, et au premier chef le bureau parisien des dessinateurs et encore celui d’Alençon où furent conçus les « prototypes » des plans (1738). Perronet impulsa le travail de dessin, d’archivage et d’uniformisation des cartes. Il fit donner aux personnels une solide formation où se côtoient des disciplines variées (architecture, mécanique, hydraulique, levée de plans en élévation et en profil) pour au final imposer en 1770 le principe très novateur du concours de recrutement puis, grâce à Turgot, l’officialisation de l’École des Ponts et Chaussées (1775).

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Stéphane Blond nous conduit sur le terrain, avec un protocole appliqué pour créer une image géométrique du territoire (p. 127). Équipé de la chaine d’arpenteur, du graphomètre, de la boussole et de l’équerre, l’homme de terrain doit d’abord opérer le choix du tracé, établir des minutes éphémères rarement arrivées jusqu’à nous, esquisser l’environnement sur une largeur de 2 400 toises (4,68 km). En hiver, ce travail de relevé est repris en cabinet pour aboutir à l’œuvre transmise jusqu’à nous. Celle-ci se définit par la minutie du dessin, la richesse des informations données, l’incontestable qualité esthétique des planches, enfin une impression rassurante d’apparente exactitude dont il faut nous départir. L’ensemble est organisé en trois bandeaux. Le supérieur abrite les noms des paroisses ou reste vide. La bande centrale est occupée par le dessin de la route et son territoire. La partie inférieure est réservée aux indications utiles afin d’entretenir, améliorer, rectifier la route. Le produit obtenu prouve que les exécutants connaissent les directives données dans l’œuvre de Buchotte dédiée en 1722 au plan des fortifications. La mise au net est soignée, oblige à maitriser la calligraphie, le moulage des lettres, le dessin et encore le lavis (p. 165). Cette technique délicate oblige à maîtriser l’alchimie des couleurs. Dans leurs multiples nuances, les tons apportent de l’intelligence à la carte (p. 171). La réalisation finale laisse une part d’interprétation, de transposition des données aux dessinateurs dont l’imagination et la poésie restent cependant bridées par le respect des conventions. L’auteur illustre, nuance les trois étapes de construction (report, tracé, lavis) par des exemples afin de souligner les différences qui peuvent exister (par exemple entre la feuille de Loches, et celle de Versailles). Ces études de cas soulignent les infinies nuances transcrites. Ainsi, la variation du figuré de l’eau change selon qu’elle flue ou est stagnante. Le dessin montre encore la difficulté à traduire le relief : ombre, estompage, hachures. Parmi les critiques avancées, il faut prendre en compte les approximations toponymiques relevées. Enfin, il faut préciser que l’orientation déclinée dans une très grande diversité des roses des vents est définie par rapport à la ligne de route (p. 192) et non par rapport à notre convention de placer le nord en haut de la page. Les feuilles d’une même route se lisent comme un livre.

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La dernière partie intitulée « Usages et usagers » démontre que la carte donne du sens, marque les intentions et souligne l’intelligence d’un projet. Elle n’est pas isolée mais associée à d’autres sources : mémoires, plans d’ouvrages, en particulier les levées des murs de soutènement, les dessins des ponts, ponceaux, aqueducs, avec figuration des graduations des crues et étiages du lieu. Ces éléments représentent presque le quart de l’œuvre inventoriée. Ils ont été établis avec trois principaux outils : la boussole, la chaîne, la perche. Ce travail s’est traduit par des vues avec coupe latérale, élévation longitudinale et encore coupe zénithale. La grammaire commune à ces documents s’inspire de Vauban dont les directives ont été reprises et diffusées par Buchotte. Stéphane Blond illustre sa démonstration avec des exemples, des reproductions de planches d’une qualité esthétique exceptionnelle. Il nourrit le texte en ajoutant des extraits de mémoires, de devis explicitant l’ordre et la conduite des travaux, de « détails » spécifiques aux procédures de construction. S’ajoutent des mémoires qui, par des observations séparées des plans apportent une dimension narrative et argumentaire au projet à faire valider par l’Intendant. Ce dernier est chargé de planifier les travaux routiers, de superviser les expertises. Le plan ainsi conçu offre les vertus d’être concret, modifiable et prospectif. Il précède l’acte d’aménagement et en démontre la faisabilité plutôt qu’il ne rend compte des travaux réalisés (p. 239). L’époque est au modèle de routes rectilignes, synonymes d’efficacité et de beauté. Si cela s’avère indispensable, on adjoint des travaux d’alignement, de correction des façades dans les villes et villages traversés (voir le plan de Serves établi au 1/388e, p. 253). Les plans routiers croisent l’utilité pragmatique avec la symbolique du pouvoir central. Pour nous qui disposons de deux siècles et demi de recul, il s’agit encore d’un bel objet de connaissance et de reconnaissance des territoires, support à l’approche de la sécrétion des paysages environnant la route. Nous disposons parfois de cartes contradictoires quand il s’est agi d’arrêter un tracé entre plusieurs faisceaux possibles et, dans tous les cas, d’apprécier la dépense. Plans, devis détails, mémoire sont mis en résonnance avec le tableau de Joseph Vernet « La construction d’un chemin, vers 1770 » (p. 259-261). L’Atlas de Trudaine qui était un document confidentiel fut largement repris, copié, en particulier sous la forme d’itinéraires réduits. Ces volumes rares, précieux, fabriqués à l’intention des intendants et des princes sont recherchés par les bibliophiles pour la finesse, la précision, la richesse des matériaux utilisés (p. 275). Initialement, l’Atlas servit l’ambition de réduire les inégalités entre les provinces constituant le royaume. En 1782, celui-ci était irrigué par 3 123 lieues (14 608 km) de grands chemins. Reporté en linéaire de route par unité de surface, le grand centre ouest paraît pénalisé, mal desservi. Ce constat préfigure la construction de la France du xixe siècle. Les routes des Lumières abaissèrent les distances temps, firent évoluer la carte isochrone de l’Hexagone. Elles firent l’admiration des voyageurs (Arthur Young). Le modèle Trudaine fit des émules. Ses productions cartographiques croisées avec celle des Cassini, relayées par une foule d’autres documents établis à toutes les échelles donnèrent à Louis XV une excellente connaissance de la géographie du royaume (p. 331), ce qui était nécessaire pour établir un état moderne.

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Le livre se termine sur d’abondantes annexes (p. 343-377). Elles fournissent une sélection de textes d’archives à propos de la conduite des corvées, des réparations des chaussées, des façons de faire pour lever les plans. Suivent de précieux tableaux statistiques et chronologiques et encore les cartes reportant les routes royales cartographiées ou non. Une abondante bibliographie actualisée ferme le livre. Le travail de Stéphane Blond est fédérateur, sert de trait d’union. Il participe au rapprochement des disciplines. Le passé exhumé précise ce qu’est la force d’un projet politique et nous éclaire sur la dynamique, l’écologie des paysages construits, anthropisés et naturels.

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Jean-Pierre Husson

Laurent Brassart, Gouverner le local en Révolution. État, pouvoirs et mouvements collectifs dans l’Aisne (1790-1795), Paris, Société des Études robespierristes, 2013, 499 p., 27 €

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C’est une version abrégée de sa thèse de doctorat d’histoire, soutenue en 2007 à l’université de Lille-3, que Laurent Brassart présente ici. Cette thèse a reçu le prix Albert Mathiez, décerné par la Société des études robespierristes qui publie cet ouvrage. Jean-Pierre Jessenne, directeur de la recherche, signe une préface dans laquelle il salue un renouvellement de l’histoire de la Révolution, à travers une étude localisée sur un département, l’Aisne, qui permet de mieux comprendre la complexité de cette période et des relations entre la capitale et la province proche.

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Laurent Brassart interroge une tradition historiographique qui veut qu’il ne se soit rien passé dans l’Aisne, en termes politiques, pendant la période révolutionnaire, alors que le département, selon la nouvelle organisation territoriale, est situé dans une zone sensible, à proximité de Paris, entre la capitale et la frontière. Il s’agit pour l’auteur d’étudier les actions collectives et les relations des autorités locales avec l’État central. Entre villes et campagnes, à différents niveaux décisionnaires, l’auteur veut cerner le rôle actif des populations et des autorités locales pendant cette période.

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Les sept chapitres de l’ouvrage suivent une chronologie associée à des périodes politiques essentielles. L’auteur commence ainsi par l’étude des assemblées primaires de 1790 et 1791, puis de la naissance des départements auxquels sont attribuées des fonctions politiques, avec la désignation des chefs-lieux. Les rapports avec la capitale jouent un rôle politique majeur, qu’il s’agisse de s’en rapprocher ou de s’en défier, des manœuvres politiques locales s’appuyant soit sur l’attirance des élites vers la capitale, soit sur leur opposition au pouvoir central. Au niveau local, ce sont les juristes et fermiers laboureurs qui s’imposent, en particulier les notaires dans le milieu rural. La direction des directoires revient de plus en plus à des administrateurs d’expérience. L’administration départementale revient en grande partie aux juristes, à des hommes qualifiés dans l’administration et le droit.

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Le politique rejoint la question religieuse, avec la Constitution civile du clergé adoptée le 12 juillet 1790 et la crise qui se développe en 1791. On trouve des exemples éclairants de cette crise dans l’Aisne, en particulier dans le mouvement des prêtres réfractaires axonais face aux jureurs, avec des rixes et des interventions fréquentes des municipalités et avec une volonté de sévérité à l’encontre des réfractaires, volonté qui ne peut pour autant être mise en œuvre. Autre conflit, cette fois dans les champs, lors des bacchanals, grèves des moissonneurs saisonniers. L’administration départementale, en s’inspirant de la loi Le Chapelier, prend le parti des employeurs et interdit toute grève au cours de l’été 1791. Des troupes sont utilisées afin de maintenir l’ordre établi par les textes, aux frais des municipalités. Dans la réalité, celles-ci ne sont pas très efficaces car elle sont composées en partie de moissonneurs. Les grèves se déclarent, nombreuses, parfois violentes, jusqu’à l’obtention de la taxation, laquelle est annulée quelques jours plus tard tandis que le mouvement est réprimé par la troupe. Ces exemples de gestion de crise, de même que la lutte contre la contestation jacobine de 1791, soutiennent la thèse d’une modération politique du gouvernement local de l’Aisne, soucieux de maintenir un ordre politique et social hérité de 1789.

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Laurent Brassart étudie ensuite la politisation du monde rural, à partir de la Grande Peur, jusqu’au développement d’une contestation paysanne en 1790 et 1791. Mainmise sur les bois seigneuriaux, récupération de terres communales usurpées, souvent sans attendre les mesures légales, avec une volonté de partage de ces terres de la part des grands fermiers, ou encore accès aux biens nationaux par associations d’acheteurs : ces tensions multiples convergent dans la révolution paysanne de l’hiver 1791-1792 qui remet en question la légitimité des pouvoirs locaux, avec le soutien des Jacobins, en écho avec le mouvement national, jusqu’à la prise des Tuileries du 10 août 1792. Pour autant, les pouvoirs locaux sont gérés par les mêmes individus ou les mêmes groupes sociaux, malgré quelques exceptions notables avec Saint-Just, Paine et Condorcet. La modération l’emporte toujours. Malgré une réussite de l’administration départementale dans la gestion locale, en particulier celle de la levée engagée en février 1793, il existe de réelles tensions, précisément analysées par l’auteur, entre cette administration départementale et les influences politiques locales, tensions qui se révèlent décisives pendant l’été 1793.

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La période allant d’août à novembre 1793 est caractérisée par le développement d’une présence missionnaire, par des situations très conflictuelles, par une coordination « efficace » de l’effort de guerre à travers les réquisitions de métaux et de chevaux, par une défense réelle du département vis-à-vis de l’ennemi autrichien. L’auteur observe une différence entre communes rurales et communes urbaines : il y a davantage de conflits dans les villes. Le Gouvernement révolutionnaire institué en décembre 1793, par décret du 14 frimaire an II, conduit dans l’Aisne à la déconstruction du système des pouvoirs mis en place au niveau départemental et plus d’importance est donnée aux districts et aux municipalités. Cela accroît les difficultés d’exercice de ces pouvoirs locaux sans intermédiaires avec le pouvoir central. Le dernier chapitre analyse la sortie progressive de la Terreur, de mars 1794 à septembre 1795, en particulier dans les villes de Laon et de Saint-Quentin.

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Plutôt qu’une révolution paysanne telle qu’elle avait pu être perçue par Georges Lefebvre à travers ses recherches, Laurent Brassart décèle plusieurs révolutions paysannes, comportant peu de causes communes. Accession à la propriété foncière, salariat et concentration des grandes fermes, achat de biens nationaux : voici quelques-unes de ces causes différentes. De même on observe des attitudes variées face aux réquisitions, ou dans la participation électorale. Les groupes d’influence ne se développent pas de la même manière selon les endroits, les Jacobins sont très actifs dans le département, mais de manière hétérogène. C’est cette complexité que perçoit et montre bien l’auteur, se gardant de conclusions trop univoques.

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Si l’auteur renvoie au travail initial de sa thèse pour disposer d’informations et d’une bibliographie plus complètes, cet ouvrage contient cependant l’ensemble des références manuscrites, qu’il s’agisse des archives nationales, départementales et municipales, et des références bibliographiques, classées dans un ordre thématique, sur près de 20 pages. Il comprend en outre un index onomastique et un index géographique. On appréciera enfin l’intégration de nombreuses cartes explicatives et de tableaux qui permettent au lecteur d’entrer parfaitement dans la recherche effectuée par l’auteur avec un grand souci du détail et de la précision.

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Florian Reynaud

Emmanuelle Charpentier, Le Peuple du rivage, Le littoral nord de la Bretagne au xviiie siècle, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2013, 22 €

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C’est un lieu commun que de croire les liens entre la mer et la Bretagne issus d’une cohabitation naturelle entre ses habitants et le rivage. Pour s’assurer de leur réalité et de leur consistance, Emmanuelle Charpentier décortique patiemment les mécanismes à l’œuvre, entre terre et mer, sur le littoral nord de la Bretagne au xviiie siècle. En 357 pages, elle reconstitue l’histoire des hommes et des femmes d’un long littoral allant de Landerneau, sur l’Elorn à l’ouest, jusqu’à Saint-Georges-de-Créhaigne, sur le Couësnon à l’est. C’est d’une histoire collective, menée au ras du sol des marais, des landes, des dunes, des plages, des estrans et finalement des mers, que nous devenons comptables, à travers les enquêtes, les cartes et plans, les arrêts et ordonnances, les procédures de justice, les registres du système des classes, les archives notariales et même les correspondances privées. L’ouvrage a su tirer parti des acquis de l’histoire rurale, de la géohistoire, de l’histoire des littoraux et des gens de mer mais aussi de l’histoire des sensibilités et des représentations. La richesse des sources exploitées soutient la construction d’un véritable modèle – à suivre et imiter sur d’autres littoraux d’Ancien Régime – modèle que les références bibliographiques inscrivent dans le champ de l’histoire comparative. Le plus grand mérite de ce livre reste de réussir à donner la parole à cette foule des « gens de peu » qui n’ont laissé de témoignages qu’incidemment et la plupart du temps de manière involontaire. On sait gré à l’auteur d’avoir méthodiquement collecté les traces de leur vie quotidienne, dans des sources dont ce n’était pas l’objet premier, et d’avoir donné du sens à cette collection aussi impressionnante que foisonnante. La lecture permet de conclure à un exercice très réussi d’histoire globale, en adoptant le point de vue de la multitude des petits acteurs du littoral dont les citations, bien choisies, restituent de manière extrêmement vivante le quotidien.

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Dans la première partie, trois espaces de vie sont successivement appréhendés. La mer tout d’abord, apparaît presque comme un mal nécessaire pour ces nord-Bretons qui sont d’abord des ruraux. On réalise très vite que la figure du marin-pêcheur n’appartient pas au xviiie siècle en Bretagne Nord. Tous les indices collectés concourent à brosser le portrait de riverains toujours prêts à s’approprier les aménités fournies par la mer (poissons, épaves, trafics en tous genres) du moment qu’il m’est pas trop question de naviguer. Le rivage, espace d’interface autant que frontière douanière ou fiscale, sert aussi de support à des formes très élaborées d’économie souterraine, ou parallèle, autour de l’écoulement ou du recel de marchandises prohibées ou issues de pillages. C’est bien la terre qui reste au cœur du jeu et concentre tous les efforts. La société littorale du nord de la Bretagne est rurale et déterminée à faire valoir chaque pouce de terrain, au prix de travaux de bonification et d’assèchement quand c’est possible, avec le concours d’amendements marins dans les champs la plupart du temps, et avec le secours d’un élevage semi-extensif, là où les efforts pour cultiver seraient vains. Les pages consacrées à l’estran et ses abords comportent des indices tout à fait novateurs d’une cohabitation réelle et volontaire avec la mer. Les plages et les grèves sont empruntées quotidiennement par des charrois, des voyageurs et, fait remarquable, des promeneurs, bien avant l’invention de la plage et l’expression d’un désir de rivage par les élites européennes.

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Cette dimension récréative, associée à la pratique du rivage, contraste nettement avec les éléments, nombreux, qui invitent les riverains à la défiance. Sous les feux croisés de la monarchie administrative, de la seigneurie maritime et des besoins de l’économie littorale, les ressources halieutiques et les amendements marins excitent les convoitises et nourrissent les conflits. Ces tensions là sont assumées. Elles pèsent nettement moins lourd que la promotion des villages du royaume au rang des sentinelles face aux agressions, dont la mer est le vecteur. Le littoral nord-breton doit se défendre contre les contagions, les descentes et les insultes ennemies, mais la nature elle-même n’est pas tendre avec les habitants en butte aux « délits d’eau » et autres « sables volages ». À ce titre, Emmanuelle Charpentier parvient bien à restituer dans toutes ses dimensions l’ambiance oppressante qui s’attache à la cohabitation terre / mer, au xviiie siècle. Nullement prisonnière du regard de ses témoins, elle nuance habilement les doléances et les plaintes qui s’expriment dans les paroisses littorales de l’Armor à l’égard de la militarisation croissante vécue par leurs habitants, une militarisation qui touche aussi les ruraux de l’Argoat.

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La troisième partie s’attache plus spécifiquement aux gens de mer et ce, quelle que soit la part prise par la navigation dans leur activité quotidienne. Le littoral nord-breton connaît lui aussi ses formes de pluriactivité maritime. Elles font se côtoyer l’éventail des petits métiers ruraux (manouvrier, tisserand, artisan du bois) et la navigation chez les plus humbles. Le monde de l’indépendance économique se reconnaît à l’exercice d’activités commerçantes associées à l’activité maritime. L’expérience de la mer, si elle influence quelque peu la culture matérielle des familles de gens de mer, ne va pas jusqu’à discriminer cette population, ni dans l’espace ni dans la société. Les solidarités nouées à bord s’hybrident ordinairement avec celles que l’on observe dans les familles ou dans les villages, à terre. Restent deux particularités que sont le poids de l’absence, pour la famille qui reste à terre, et l’importance de la réputation, pour l’homme qui se loue en mer. Preuves et citations à l’appui, Emmanuelle Charpentier parvient à montrer les conséquences économiques et humaines que ces modes de vie particulier des navigants impose à leurs proches. À l’endettement, à la précarité et à la vulnérabilité des femmes de marins isolées, répondent les drames de fratries orphelines et séparées, et l’angoisse du retour des hommes trop longtemps restés hors de leur foyer. En contrepartie, c’est aussi la richesse des liens de solidarité et de mutualisation qui est soulignée dans des pages très bien documentées.

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Au total, cet ouvrage fournit un modèle d’étude des sociétés littorales, tant par la diversité des approches nourries par la très grande richesse des sources utilisées, que par le caractère méthodique d’une réflexion qui parvient à saisir une société dans sa complexité face aux pressions multiples des enjeux naturels ou humains. On doit à nouveau souligner ici la masse du travail de dépouillement qui a permis une telle finesse d’analyse, et rendre hommage à une écriture aussi talentueuse que scientifiquement irréprochable.

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Thierry Sauzeau

Barbara Doronzo, Agricoltura e società rurale in Italia fra Otto e Novecento. Candela, un diverso modello di sviluppo nell’area della Capitanata, Foggia, Claudio Grenzi Editore, 2009, 61 p., isbn 978-88-8431-335-5, 12 €

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Ce petit livre, dense, a été rédigé dans le cadre de la commémoration d’une grève de journaliers (braccianti) qui s’acheva tragiquement par la mort de cinq manifestants le 8 septembre 1902 à Candela, un petit centre d’environ 6 000 habitants situé à 50 km au sud de Foggia, dans la Capitanate, une province septentrionale de la Pouille. Afin de reconstituer le contexte social, économique et culturel dans lequel se déroulèrent ces événements, Barbara Doronzo a étudié la presse, des enquêtes socio-économiques menées au début du xxe siècle et, surtout, les contrats de location des terres signés entre 1885 et 1906 devant le notaire de Candela, Antonio De Angelis. Son étude comprend deux parties : une présentation de l’historiographie de l’histoire rurale italienne, avec une comparaison entre le cas lombard et celui de l’Italie méridionale, et une analyse de la société de Candela.

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La tuerie de Candela se déroula pendant l’ère giolittienne (1892-1914) qui correspond au moment où les différences économiques et sociales entre le Nord et le Sud de l’Italie devinrent encore plus marquées. On parlait depuis une vingtaine d’années de la « question méridionale », car le fossé qui séparait désormais le Nord du Midi n’existait pas au milieu du xviiie siècle. Jusqu’au milieu du xxe siècle, l’historiographie des campagnes italiennes s’en tint à une conception schématique qui opposait un Nord dynamique et uniformément évolué à un Midi immobile et uniformément sous-développé. À partir de la fin des années 1950, de grandes enquêtes, menées par des historiens comme Piero Bevilacqua, Manlio Rossi-Doria et, surtout, Emilio Sereni, dont La Questione agraria nella rinascita nazionale italiana (1946) et Il Capitalismo nelle campagne, 1860-1900 (1947) exercèrent une influence durable sur les chercheurs, ont montré que c’est à partir de la fin du xviiie siècle que la croissance démographique et l’augmentation de la demande contribuèrent à la consolidation de la propriété privée et à la liquidation des structures féodales. Si on assista en Lombardie à la vente des biens communaux et des terres de l’Église, et à l’établissement d’un cadastre, on vit se constituer dans le royaume de Naples une nouvelle aristocratie de gentiluomini composée de membres des professions libérales dont la gestion reposait, comme celle des barons, sur le rendement parasitaire.

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Les différences entre le Nord et le Midi portaient sur le crédit et sur l’intérêt que la bourgeoisie foncière manifestait pour l’agriculture. En Lombardie, au xixe siècle, les propriétaires fonciers valorisaient les terres par l’irrigation, la fertilisation et l’amélioration des rendements, tandis que dans le Midi la bourgeoisie n’investissait pas dans l’agriculture, maintenait les latifondi et s’accommodait d’une production extensive tournée essentiellement vers les céréales. En outre, en l’absence de banques capables de prêter de l’argent aux agriculteurs, les propriétaires du Midi pratiquaient l’usure à des taux d’intérêt élevés et ne récompensaient pas les locataires qui valorisaient les terres par des défrichements ou la plantation d’arbustes. Depuis une vingtaine d’années, un nouveau courant historiographique publie des travaux qui, sans nier les différences entre les deux Italies, mettent l’accent sur l’action modernisatrice que menèrent des massari (métayers) du Midi grâce aux capitaux d’entrepreneurs agricoles audacieux. C’était le cas à Candela.

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D’après deux enquêtes publiées en 1909, l’une par le Ministère de l’Agriculture et de l’Industrie, l’autre par une commission parlementaire, les 492 propriétaires fonciers de Candela possédaient au début du xxe siècle 9 212 ha de terres : 7 462 ha étaient loués à 360 affittuari dont 25 mettaient en valeur 4 155 ha, soit plus de la moitié des terres en location. Il existait deux types de contrats. Les contrats pour la location de petites parcelles de terre étaient conclus essentiellement avec des journaliers, pour peu de temps (1 à 3 ans) ; le propriétaire prêtait de l’argent à un taux très élevé, imposait au locataire la réalisation gratuite de travaux pour améliorer la productivité, et percevait une partie de la récolte. Les contrats pour la location des grandes et moyennes parcelles de terre étaient conclus entre le grand propriétaire foncier et l’exploitant agricole : ils concernaient l’ensemble de la ferme, ou masseria (la terre, les bâtiments pour le fermier et les travailleurs agricoles, les étables et les entrepôts pour le matériel) et fixaient un loyer pour six ans. Parmi les nombreuses charges des locataires figurait l’obligation de faire arpenter les terres chaque année.

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Ces contrats révèlent aussi l’existence d’une volonté de modernisation dans la gestion de l’entreprise agricole et dans différents aspects de la vie culturelle et sociale. Vers 1900, Candela partageait avec la Lombardie un réel intérêt pour le progrès. Un moulin à vapeur y fonctionnait en 1895 et les paysans qui louaient de vastes terres possédaient une batteuse à vapeur. En 1901 y fut créée une association d’agriculteurs (consorzio agrario) dont l’objectif était le soutien à l’agriculture et aux ruraux. Cette coopérative se fixait des tâches ambitieuses comme l’acquisition de machines et de matériel agricoles, de cheptel mort et vivant, la vente de ses produits, l’accès de ses membres au crédit, l’instruction des jeunes générations dans des écoles agricoles, la création d’usines pour la transformation des produits agricoles.

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D’après Barbara Doronzo, deux facteurs expliqueraient la modernité de Candela : d’une part, la présence d’une bourgeoisie foncière et d’une bourgeoisie d’entrepreneurs très actives, dont le sens des affaires serait ancien car entre 1530 et 1730 le fief de Candela était déjà le plus dynamique de la principauté de Melfi ; d’autre part, la situation géographique de Candela. Sur la route reliant Naples à la Pouille, ce petit centre rural était un point passage où circulaient de nombreux voyageurs qui diffusaient des idées et des techniques nouvelles.

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François Brizay

René Bourrigaud, « Rien que notre dû ! » Le combat des vignerons au pays du muscadet (1891-1914), Nantes, Éditions du Centre d’histoire du travail, 2013, 186 p., 22 €

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C’est un livre court mais intense que nous propose René Bourrigaud, ingénieur agronome de formation et maître de conférences honoraire à l’Université de Nantes. Dans cet ouvrage au titre revendicatif, Rien que notre dû !, l’auteur expose « le combat des vignerons au pays du muscadet (1891-1914) », soulignant bien la teneur du travail d’un historien du droit, familier du syndicalisme agricole. Il nous plonge dans une histoire de la filière vitivinicole du sud-est nantais, une histoire à multiples échelles, mêlant les approches sociales, juridiques, politiques et économiques. À mesure que l’on avance, René Bourrigaud fait évoluer la focale, alternant les points de vue, le temps long et le temps court, l’histoire nationale et l’histoire locale, pour mieux faire percevoir les subtilités et l’originalité d’une épreuve méconnue et oubliée qui donne naissance à « la première expérience significative de syndicats paysans de tendance socialiste à la fin du xixe siècle » (Introduction).

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La première partie permet une mise en perspective de la situation juridique et historique des vignerons du pays nantais. On y apprend avec étonnement que dans ce dernier tiers du xixe siècle, la propriété foncière viticole est encore régie par une survivance de l’Ancien régime (chap. 1) : le bail à complant. Remontant à l’Antiquité, ce type de contrat foncier est un arrangement juridique entre un propriétaire et une famille paysanne, qui octroie à cette dernière la jouissance héréditaire d’une tenure jusqu’à extinction de sa culture. Quasiment impérissables, les vignes le sont tout autant que ces contrats, définis comme « une sorte de bail à perpétuité » au xviie siècle. En replaçant cette singularité foncière dans le cadre plus vaste des évolutions juridiques des rapports à la terre, l’auteur offre un rapide et synthétique tour d’horizon des ruptures qui auraient pu mettre un terme à cette situation : individualisme agraire, mouvement physiocrate, Révolution française, Code napoléonien. Tous reconnaissent le droit à propriété et pourtant entérinent dans le même temps le droit des complanteurs à jouir de leurs baux perpétuels.

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C’est alors que frappe le phylloxéra (chap. 2) qui vient surenchérir les déconvenues des décennies précédentes (autres maladies de la vigne comme le mildiou ou l’oïdium) que seules quelques années de prospérité du muscadet rompent. Face au puceron ravageur qui touche le pays nantais en 1884, seuls les porte-greffes américains sont efficaces. Mais les dégâts sont lourds et les pertes considérables, entraînant une crise sociale dans la région. Certains propriétaires voient là l’opportunité de se débarrasser des complants et de moderniser des vignes plantées encore traditionnellement, sans ordre. Les complants redoutent alors la transformation de leurs baux en métayage ou fermage et un déclassement social inévitable. Pire, pour certains, c’est l’obligation de la vente de leur bail voire la ruine assurée. Un petit patron nantais, militant socialiste, Charles Brunellière, s’implique alors dans la défense des intérêts des complanteurs, tant par intérêt politique (enraciner le socialisme dans une nouvelle région) que personnel (il côtoie de nombreux complanteurs lors de ses séjours dans l’arrière-pays nantais). Pour s’armer dans ce qu’il entrevoit comme une lutte des classes, Brunellière permet, en dépit des oppositions locales (notamment religieuses), la création des deux premiers syndicats de défense des complanteurs en 1891. Ils regroupent rapidement 800 membres.

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Au cœur d’un échiquier politique national en mutation que l’auteur présente fort à propos, le mouvement de défense des « colons » (l’autre nom des complanteurs) s’appuie sur des méthodes revendicatives légalistes, comme les pétitions (chap. 3). Forte de plus de 3 400 signatures, la première est déposée à la Chambre des députés par le représentant socialiste de l’Aude, Ernest Ferroul. Dans le même temps, les membres des syndicats se présentent aux élections, deux nouveaux syndicats voient le jour en 1893, mais les pétitionnaires semblent impuissants face à la lourdeur parlementaire tandis que les procès se multiplient contre les colons n’ayant plus les moyens de soigner leurs vignes ou ceux qui arrachent leur vigne malade pour en replanter une autre. En dépit de l’intervention d’Alexandre Millerand, ami de Brunellière, dans un procès médiatisé, les complants reculent sur le terrain juridique : ils n’ont pas le droit d’arracher leur vigne pour la replanter. Profitant de l’élection d’une nouvelle Chambre, les syndicats se lancent dans une nouvelle pétition dont l’auteur nous décrit tous les mécanismes de rédaction et de cheminement, dans un contexte de raidissement entre propriétaires et colons. Les campagnes de propagande se succèdent, alors que les tentatives de conciliation échouent systématiquement.

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Cette radicalisation est une cause du rapprochement entre les paysans du Pays nantais et la bourse du travail de la capitale régionale toute proche (chap. 4). L’auteur revient ici sur le mouvement ouvrier local, ses évolutions et son rayonnement dans cette dernière décennie du xixe siècle. Agité par une ébullition revendicative marquée, le monde ouvrier nantais est parcouru, à l’instar de ce qui se passe ailleurs en France et en Europe, par de multiples courants. Cette concurrence interne explique une radicalité qui se matérialise par une grève générale en 1893, orchestrée par Fernand Pelloutier et Aristide Briand. Les colons observent de loin ce mouvement protestataire, mais participent aux rassemblements qui suivent : congrès locaux puis congrès du Parti ouvrier français en 1894 où sont abordés les questions agricoles, dans la lignée du programme socialiste agricole édicté à Marseille. Lors du congrès syndical qui suit, une alliance entre prolétaires des villes et des campagnes est évoquée par les représentants des colons eux-mêmes. Mais les divergences restent grandes (notamment sur le recours à la violence et à la grève générale) et l’intérêt pour la chose agricole limité. Ils participent également au congrès de Limoges qui entérine la fondation de la cgt où leurs revendications principales ne sont toutefois pas entendues.

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Pourtant, les efforts de Brunellière et des syndicats, ainsi que l’aboutissement de la pétition à la Chambre portent leurs effets (chap. 5). En 1895, le préfet de Loire-Inférieure est chargé de mener une commission d’enquête départementale devant éclairer le parlement. René Bourrigaud revient alors sur sa formation (33 membres dont 10 représentants des propriétaires, 10 des colons, des juristes, des professionnels) et sur les six points qui vont étayer les discussions de la commission. S’y articulent éléments purement juridiques (étude des contrats et des régimes des baux) et implications socio-économiques (intérêts des colons). Les réunions font état de la tension qui régnait dans le pays nantais à cette époque, alimentée par les rumeurs, les campagnes de presse et les propos de meetings syndicaux, déformés de part et d’autre. Au terme de la commission, les positions sont toujours tranchées : les représentants des propriétaires – appuyés par les juristes – rejettent l’idée d’une loi, les colons l’appellent de leurs vœux. C’est un échec.

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Pourtant, dans une logique de consensus et contre toute attente, la machine législative prend la main et, à la suite d’un rapport auprès du ministère de l’Agriculture, un pré-rapport est rédigé en 1896, prenant fait et cause pour les complanteurs (chap. 6). Ces derniers sont en effet considérés comme les garants de l’intérêt général car leur disparition risquerait d’entraîner une crise rurale dans le pays nantais, les propriétaires se retrouvant alors dépourvus de bras. En dépit du changement de gouvernement et à l’aide de moyens de pression divers (par le biais des conseils municipaux, de rencontres directes avec le préfet ou la presse nationale), les colons gagnent fait et cause auprès de Jules Méline, le nouveau président du Conseil et ministre de l’Agriculture. La Chambre nomme alors une commission qui rencontre les délégués syndicaux et étudie le projet de loi déposé par Méline lui-même. Se considérant comme les seuls agents du progrès technique, tout en étant partisans d’un évident conservatisme social, les propriétaires lancent une contre-attaque dans la presse et auprès de ses relais politiques. Mais, devant une situation locale bloquée qui menace les prochaines récoltes, le Conseil général de Loire-Inférieure ratifie le projet de loi, réclamant la procédure d’urgence au parlement, accélérant le processus d’adoption puis de vote d’un texte accueilli dans l’enthousiasme durant l’hiver 1897-1898. L’auteur décortique bien ici les rouages, les leviers et surtout les intermédiaires qui jouent un rôle primordial dans le déroulé parlementaire, notamment en assurant la diffusion des informations, dans un sens comme dans l’autre, afin de convaincre de la pertinence du projet de loi ou de ses amendements. Grâce à l’action des syndicats locaux, mais également des appuis de certains propriétaires au Conseil général et des milieux politiques parisiens, les colons sont désormais protégés par la loi promulguée en mars 1898. Preuve du caractère à la fois exceptionnel et concret de la loi, le premier article protège le colon face aux ravages du phylloxéra et l’autorise à arracher pour replanter.

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C’est sur cette concrétisation des efforts initiés quelques années auparavant que se conclut la première partie. La seconde partie est moins intense et moins riche, surtout moins originale et cohérente. Elle évoque l’accession à la propriété des complanteurs. Elle s’ouvre sur la période dite de reconstitution post-phylloxérique (chap. 7) qui, en raison de l’arrivée tardive de l’épidémie dans le Pays nantais, commence rapidement. Comme partout ailleurs, la lutte contre le phylloxéra est inégale et diverse (techniques lourdes comme le badigeonnage d’insecticide ; mise en quarantaine ; plants hybrides), avec des résultats eux aussi inégaux. Mais, après des atermoiements administratifs nombreux, seule la replantation des porte-greffes américains s’avère profitable. Lorsque la loi de 1898 est votée, les complanteurs s’engagent en masse dans ce processus de reconstitution, aidés notamment par le Conseil général, distribuant gratuitement des « bois américains ». Cette opération n’est pas sans difficultés car il faut s’adapter à de nouvelles techniques, propagées par des formations financées par le Conseil général encore une fois. La lutte contre l’épidémie permet alors de moderniser techniques et parcelles.

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Dans ce contexte, les syndicats de complanteurs se regroupent au sein d’une Union des syndicats de colons et agriculteurs de la Loire-Inférieure, portée sur fonts baptismaux par A. Millerand qui devient quelques mois plus tard le premier socialiste à entrer dans un gouvernement (chap. 8). Si la présence d’un socialiste dans les rangs d’un gouvernement bourgeois divise jusque dans le landernau nantais (et français), c’est un appui politique de premier ordre qui permet certains avantages, notamment en termes financiers. D’ailleurs, le mouvement syndical des complanteurs prend les atours d’un corporatisme classique : création d’un comice agricole, soutien auprès de ses membres, commandes de matériel et de produits, requête auprès des pouvoirs politiques. Telles sont les activités régulières d’un groupe de pression local dans la IIIe République qui regroupe un peu plus de 900 membres au tournant du siècle. Toutefois, cette action se fait dans un contexte de forte rivalité dans les campagnes : d’autres systèmes d’encadrement et de protection émergent, comme les caisses d’épargne et les mutuelles catholiques ou les comices purement technicistes. Face à ces forces contraires, les syndicats agricoles socialistes que Brunellière cherche à développer en Loire-Inférieure peinent à s’imposer, sauf à de très rares exceptions.

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Dans ce pays encore fortement catholique, l’Union des syndicats, qui a consolidé son enracinement, semble esseulée (chap. 9). L’auteur nous propose alors de retracer l’existence de ce groupement entre 1910 et 1915 en s’appuyant sur les registres des réunions du conseil d’administration de l’Union. René Bourrigaud étudie ainsi, en s’appuyant sur des documents originaux, l’évolution des effectifs (en nette hausse et qui doublent pratiquement en une quinzaine d’années), le fonctionnement administratif du syndicat, le renouvellement des cadres, les différentes activités de l’Union, notamment la défense des adhérents, les achats groupés, la diffusion des techniques, l’organisation d’un comice annuel (bien que ces dernières activités soient moins efficaces que les concurrents de l’Union). C’est dans ce contexte, vers 1905-1906, que de nouvelles tensions resurgissent avec les propriétaires autour du désir d’affranchissement des colons.

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Pour répondre à ce désir d’accession à la propriété privée motivé par les principes de 1793 et l’influence de plus en plus marquée du socialisme en France, l’Union élabore plusieurs stratégies (chap. 10). La première est de contourner l’influence locale des grands propriétaires en s’adressant directement au pouvoir politique national. Brunellière – dont on suit le parcours personnel (politique et syndical) depuis le début de l’ouvrage – entend mener un travail de sape auprès du ministère de l’Agriculture, même si celui-ci est rendu difficile par la valse des gouvernements jusqu’en 1915. Il s’agit de convaincre ministres et députés qui portent une attention favorable aux colons. C’est le cas avec Jules Pams, ministre de l’Agriculture de 1911 à 1913, qui initie une enquête menée par l’inspecteur général de la Viticulture. S’ensuivent alors remises de rapport et réunions parisiennes qui aboutissent à la création d’une Commission des complants, composée uniquement de membres étrangers à la région afin de ne subir aucune pression : elle est chargée de proposer un projet de loi visant à l’affranchissement des baux à complants. Mais, le processus de consultation est toujours en cours quand la Grande guerre fait irruption, mettant un terme aux réunions et pourparlers.

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Durant l’entre-deux-guerres, la part des baux à complant régresse fortement : vente des parcelles par les propriétaires aux colons ; droits cédés par les colons aux propriétaires ; partage entre les deux (Épilogue). Les syndicats de colons disparaissent jusqu’aux années 1930 où ils refont surface dans le contexte de replantation des vignes greffées et l’émergence de nouvelles revendications auxquelles le gouvernement ne répond que partiellement (décret-loi de 1938 sur la réduction de la redevance due par les colons). Mais, alors que le problème concernait près de 4 000 ha à la fin du xixe siècle, il n’implique plus que quelques centaines d’hectares après la Seconde Guerre mondiale.

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En un peu plus de 180 pages, René Bourrigaud permet à la « petite histoire » de rejoindre la « grande », dans un ouvrage facile et agréable à lire, tout en restant rigoureux (souci et diversité des sources, appareil critique), satisfaisant grand public et chercheurs. Écrit par un spécialiste des questions syndicales et juridiques, ce qui facilite la compréhension des intérêts en jeu, l’ouvrage propose la mise en lumière d’un épisode capital dans la genèse d’un mouvement socialiste en effervescence, mais en proie à de nombreuses difficultés dans les campagnes. On regrettera toutefois la rareté des illustrations et des graphiques-tableaux ainsi qu’une approche parfois très linéaire, mettant de côté les analyses de réseaux, la dimension prosopographique qu’un tel sujet suscite ou les problématiques inhérentes à la filière vitivinicole parfois traitées rapidement (questions de la qualité et de la commercialisation notamment). Il n’en reste pas moins que cet ouvrage, proposant une relecture partielle du syndicalisme agricole à partir d’une étude de cas méconnue, offre une mise en perspective efficace des enjeux, des tensions et des bouleversements que connaissent les campagnes françaises au tournant du xxe siècle.

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Stéphane Le Bras

Jordi Planas, Viticultura i cooperativisme. La comarca d’Igualada, 1890-1939, Barcelona, Pub. de l’Abadia de Montserrat, 2013, 411 p., 21 €

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Professeur d’histoire économique et institutionnelle à l’Université de Barcelone, Jordi Planas est spécialiste de l’histoire agricole espagnole et plus particulièrement catalane. Après s’être largement penché sur l’histoire des corps intermédiaires institutionnels (comme les chambres agricoles), le syndicalisme agricole ou les rapports sociaux dans le monde rural, il s’intéresse depuis plusieurs années à l’histoire viticole catalane. La période de crises que traverse l’économie espagnole entre la fin du xixe siècle et le premier xxe siècle a été l’objet de ses recherches tout au long de son riche parcours universitaire. C’est dans ce cadre que s’inscrit ce nouvel ouvrage qui est la réécriture d’un premier travail pour lequel l’auteur a reçu un prix de recherche en 2009.

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Étudiant l’émergence du mouvement coopératif viticole dans la petite comarque (regroupement de communes) d’Igualada, ville située à une soixantaine de kilomètres de Barcelone où la vigne est omniprésente, il propose une analyse des processus qui ont poussé à la naissance de ce mouvement. S’appuyant sur des sources diverses et originales, Jordi Planas nous fait ainsi découvrir sa variété, ses singularités et ses difficultés sur un temps court, depuis l’intensification de la crise phylloxérique jusqu’à la Guerre civile. Dans ce contexte de crises redondantes (destruction des vignes, chute des cours, dépression économique), le positionnement des vignerons dans la filière est fragilisé. La coopération apparaît alors comme la solution capable de renforcer leur place dans un marché viti-vinicole catalan (et espagnol) chaotique. S’écrit alors l’histoire riche et prolifique d’une forme de regroupement agricole inédite : une centaine de caves et distilleries coopératives sont alors créées en Catalogne dans le premier tiers du xxe siècle, avant que la Guerre civile et le Franquisme ne fassent perdre de sa vitalité au phénomène. Dans une région où la monoculture viticole est importante (près de 90 % des terres cultivées dans certaines localités en 1890), la comarque d’Igualada apparaît alors comme une porte d’entrée privilégiée pour étudier ce mouvement coopératif dans lequel les impératifs techniques et commerciaux recoupent des enjeux sociaux plus larges et structurants.

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L’ouvrage se compose de cinq chapitres. Le premier revient sur la crise du secteur viti-vinicole en Catalogne à la suite de l’invasion phylloxérique. Face au péril que représente l’épidémie propagée par l’insecte ravageur, les vignerons de la comarque se trouvent dans l’obligation de se rassembler. D’une part parce que les regroupements associatifs agricoles dans la comarque catalane sont nombreux – Jordi Planas évoque ainsi les premiers mouvements plus ou moins coordonnés dans les années 1870 et 1880 – mais surtout parce que la petite région qui entoure la ville est quasi-exclusivement tournée vers la viticulture. À la fin des années 1880, porté par la demande française, on y cultive sur 20 450 ha des vignes de raisins blancs et rouges, produisant plus de 300 000 hl par an (p. 16). Or, la conjonction de trois facteurs vient menacer l’équilibre économique de la région : la replantation en France, la concurrence des vins artificiels et, surtout, l’irruption de l’épidémie en 1888 dans la petite ville de Piera (p. 21). En dépit des interventions des associations déjà existantes comme le Centre Agrícola d’Igualada, le mal se propage jusqu’à la destruction quasi-complète des vignes de la région en 1893, fragilisant propriétaires et rabassaires (dont une grande partie sont forcés d’émigrer vers les régions voisines). Les propriétaires, regroupés au sein de l’Institut Agrícola Català de Sant Isidre (iacsi), cherchent à rassembler et à alerter les pouvoirs publics par le biais de meetings et de pétitions et par la création de nouvelles associations comme l’Unio Agrícola de Catalunya (p. 27). Dans la décennie suivante, d’autres groupements visant à protéger les intérêts des propriétaires voient le jour, notamment en raison des divergences d’opinion et des tensions qui existent au sein des premiers mouvements. Mais elles sont parfois de courte durée et leur existence n’a souvent laissé aucune trace dans les archives (p. 32). C’est toutefois là la preuve, pour l’auteur, de la vitalité associative dans les milieux agraires de la région et des régions voisines.

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La reconstitution post-phylloxérique est difficile dans la région. Tout d’abord car elle est coûteuse, mais aussi car la grêle frappe à de multiples reprises et parce que surgissent de nouvelles maladies cryptogamiques (p. 37). De plus, le marché est saturé par les nouveaux vignobles et l’économie vitivinicole entre de plain-pied dans une crise de mévente. Ses causes en sont multiples : l’augmentation de la production viticole, le tarissement de la demande française, l’accroissement des coûts de production, la concurrence des vins artificiels. En dépit de l’action des organismes associatifs qui mènent des campagnes de propagande, de lobbying et de lutte contre la fraude, la crise persiste. Dans ce contexte, l’Unio de Vinyaters de Catalunya est fondée en 1910 sur le modèle de la Confédération générale des vignerons française. Son premier grand rassemblement se tient à Igualada, lieu de la « renaissance viticole catalane » (p. 43). Jordi Planas dresse alors un tableau précis et exhaustif de l’Union des vignerons, en présentant ses membres et son organisation. On y découvre sa formation, sa croissance rapide et le rôle primordial tenu par les grands propriétaires. Dans la comarque, on compte 1 256 adhérents dès 1911. Le discours est simple et efficace : défendre les petits et grands propriétaires, créer les conditions d’un vin rémunérateur, lutter contre la fraude. Fort logiquement, le mouvement se développe, quadruplant en quelques années son nombre d’adhérents.

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Le second chapitre étudie la Chambre agricole d’Igualada et la coopérative de distillation. Si pour l’auteur, le mouvement associatif ou syndical constituait un premier type de réponse à la grave crise qui frappe le marché des vins catalans, le regroupement coopératif en était le complément nécessaire (p. 67). La première étape fut la création de coopératives de distillation afin d’évacuer les « petits » vins, impropres à la consommation, ou d’exploiter les marchandises non-vendues en période de surproduction. Facilitée par l’intervention législative qui exempte de fiscalité la distillation d’une partie de la récolte au début du xxe siècle, une coopérative de distillation, moderne et fonctionnelle, voit le jour à Igualada en 1906 sous l’impulsion de plusieurs propriétaires locaux. Par ailleurs, ces derniers, dont l’auteur retrace ici les réunions et les échanges, n’évacuent pas l’ambition d’autres services que la seule distillation (p. 82). C’est ainsi en toute logique qu’est fondé en 1908, toujours à l’initiative des grands propriétaires locaux, un organisme avec de plus amples fonctions : la Chambre agricole d’Igualada.

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Celle-ci est créée à la suite d’autres chambres agricoles catalanes dont l’auteur relève l’existence. Mais Igualada se singularise : elle fournit des engrais et autres produits agricoles, mais surtout – cas unique – une machine à battre. En outre, elle va commercialiser avec succès une partie des alcools produits par la distillerie qu’elle absorbe au début des années 1910 (p. 87-88). Jordi Planas propose ici aussi une présentation fine des membres de la Chambre, de leur parcours, de leurs orientations politiques ou de leur type de gestion. Fait remarquable, la Chambre regroupe plus de 2 000 grands et petits propriétaires dans les années 1920-1930, luttant solidairement pour « une meilleure position des viticulteurs sur le marché » et « évitant la confrontation sociale à l’intérieur du secteur vitivinicole » (p. 101). Cela en fait la plus importante chambre agricole de Catalogne. L’activité de la Chambre se décompose alors en trois fonctions principales dont l’auteur nous détaille les enjeux et les avantages : la fourniture d’engrais et de produits anticryptogamiques, le service de battage mécanique, la production d’alcool et de spiritueux. On y apprend ainsi les modalités de fonctionnement d’une Chambre d’agriculture, ses succès (l’une des productions de la coopérative de distillation est récompensée en 1922 par la médaille d’or lors d’un concours agricole de la Fédération agricole catalano-baléare), mais aussi ses difficultés comme les concurrences toutes proches. L’auteur n’évacue pas non plus les limites de l’action coopérative (p. 125) : l’échec d’un service de crédit en 1915 ou celui d’une cave coopérative viticole en 1921. Mais pour l’auteur, le plus important est l’origine sociale des fondateurs qui limite l’action de la Chambre, l’éloignant de l’action coopérative au profit de l’intermédiation auprès des pouvoirs publics pour défendre leurs seuls intérêts (p. 131).

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Dans le troisième chapitre, Jordi Planas étudie plus précisément le coopératisme agricole dans une perspective comparatiste entre les différentes formations syndicales qui voient le jour dans la région dans le premier tiers du xxe siècle. Ce chapitre, au croisement de l’histoire institutionnelle et sociale, permet de saisir les ambitions, mais également les obstacles auxquels doivent faire face ces groupements sur un marché toujours aussi difficile. On y relève, avec justesse, les concurrences qui existent dans ce type de filière agro-alimentaire, concurrences ici à la fois syndicales et commerciales. Ce « dynamisme associatif » (p. 134) est appréhendé par l’auteur dans une vision d’ensemble qui revient sur la fondation de divers syndicats et coopératives dans la région d’Igualada, notamment après la loi sur les Syndicats agricoles (1906) qui facilite leur développement. À partir de 1915, pour diverses raisons (dont les difficultés d’approvisionnement en produits chimiques dues à la guerre et le développement des revendications sociales en Europe), le mouvement s’amplifie, permettant la diffusion du syndicalisme et du coopérativisme agraires dans la région.

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Celui-ci y prend plusieurs formes. Tout d’abord celui du syndicalisme agricole catholique se voulant « interclassiste et antisocialiste, […] instrument contre-révolutionnaire et de contrôle social » (p. 145) dans une période d’ébullition sociale marquée par l’émergence des mouvements anarcho-syndicalistes et communistes. C’est à Piera qu’il est le plus influent, comptant plus de 400 membres dans les années 1920, notamment grâce à des services classiques (achat d’intrants) ou plus exceptionnels (fondation d’un moulin à huile ou d’une boulangerie). Le paternalisme est l’un des points communs à tous ces syndicats comme l’indiquent les statuts de celui de Bruc, à travers sa défense des « conditions de travail des employés » (p. 158). Ensuite, ce mouvement coopératif s’appuie également sur des groupements de consommation telle la coopérative « La Económica » fondée en 1904. La multiplication de ces structures dans la région prouve, selon l’auteur, « l’interrelation entre le coopérativisme agraire et de consommation » (p. 162). En 1933, ces coopératives commerciales se regroupent dans la Federació Comarcal de Cooperatives d’Igualada qui centralise une partie des achats et oriente les nombreuses coopératives de consommation et de production qui ont vu le jour dans les années 1920. Celle de Masquefa, fondée en 1924, regroupe plus de 5 100 adhérents en 1937. Bien évidemment, dans une période de tensions et de luttes politiques, ces coopératives prennent une coloration idéologique très nette, comme à Castellolí où une coopérative conservatrice voit le jour deux ans après celle fondée par les républicains dans les années 1910 (p. 175). Cet exemple est le symbole du « dualisme coopératif » (p. 177) qu’étudie particulièrement l’auteur. Cette opposition entre des caves coopératives « pour riches » et d’autres « pour pauvres » nourrit une réflexion autour des rapports sociaux et politiques qui structurent la société vitivinicole catalane. Apportant un soutien matériel et financier aux paysans les plus en difficulté comme à Masquefa, les coopératives veillent, sous des couverts égalitaires, à assurer des services unitaires et transversaux ce qui affaiblit leur unité. Celle-ci prend fin au début des années 1920, donnant naissance à deux mouvements antagonistes (p. 183-184). De manière systématique, toute volonté unitaire se heurte à l’opposition entre les aspirations des petits propriétaires ou des rabassaires et celles des grands propriétaires, symbolisant le « manque de solidarité » (p. 192) et les « tensions sociales » (p. 200) existant dans les milieux viticoles locaux.

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La question centrale du syndicalisme coopératif vinicole dans la comarque d’Igualada est abordée en profondeur dans le quatrième chapitre. Jordi Planas met en lumière les singularités d’une organisation qui arrive à réussir là où d’autres, faute de moyens ou à cause des complexités de la mise sur le marché, ont échoué. On y découvre le Syndicat des vignerons d’Igualada, créé en 1921 (environ 140 viticulteurs), qui œuvre à la fondation la même année d’une cave coopérative. L’objectif est de « perfectionner les moyens d’élaboration des produits et [d’]atteindre le marché sans intermédiaires » (p. 205), tout en prenant ses distances avec les groupements déjà existants, aux mains des grands propriétaires, et en nouant des alliances avec les républicains. Fort de ces liens qui lui assurent un accès au financement par une Caisse d’épargne locale, le Syndicat se lance dans la construction d’une cave coopérative. Pour assurer son fonctionnement, le recours aux obligations est voté afin d’éponger les dettes et d’éviter la dépendance vis-à-vis de structures financières extérieures. En outre, la forme même de la coopération vinicole nécessite une organisation plus exigeante que les autres formes de coopératives agricoles. Cette organisation, parfois rigide, vise à assumer l’exigence de solidarité et à éviter les « comportements opportunistes » (p. 225), notamment en période de hausse des cours. L’accroissement des coopérateurs (qui atteint rapidement le nombre de 200, chiffre exceptionnel dans la région, puis 450 dans les années 1930) prouve le succès de l’opération. Le caractère populaire et démocratique du Syndicat est d’ailleurs lisible dans son mode de fonctionnement (un adhérent, une voix, sur le modèle français) et son administration dans laquelle les adhérents s’impliquent massivement, ce qui explique la forte rotation de ses dirigeants (p. 231) et les nombreuses commissions qui le composent (vendanges, achats, crédits, etc.).

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Dans ce contexte économique heurté, l’objectif fondamental du Syndicat et de son outil coopératif étant « la meilleure rémunération du travail agricole » (p. 235), son fonctionnement se doit d’être le plus efficace possible, tant au niveau de la production que de la commercialisation. Pour ce faire, les dirigeants organisent de manière rigoureuse la gestion de la cave (date de début de la récolte, salaire journalier, prix du transport, etc.), tandis que le syndicat est représenté lors de l’Exposition internationale de Gand dès 1923. Le succès est au rendez-vous grâce à « une technologie moderne » et à un souci qualitatif répété (p. 239), emmenant même le syndicat à initier une vente au détail totalement novatrice à cette époque, tout en continuant à vendre en gros aux négociants locaux, première étape vers des marchés plus lointains. L’auteur revient ensuite sur la diversification des services coopératifs. Il énumère les différents projets et les difficultés (ou les échecs) de leur réalisation. Plus précisément, il analyse cinq services tout en indiquant qu’en dépit de cette large diversification, parfois en dehors du secteur vinicole, l’activité majoritaire reste la production et la vente de vins. Ces services sont : le battage mécanique dont les coûts sont trop élevés pour des paysans isolés, l’achat d’intrants agricoles, dont la centralisation permet de réduire les tarifs, la construction d’un moulin à huile qui permet de diversifier les productions, notamment en période de difficultés, la caisse de crédit pour assurer l’indépendance financière des membres du Syndicat, les services mutualistes veillant à la sécurité et au bien-être des adhérents. L’auteur conclut ce long chapitre en cherchant à positionner politiquement le Syndicat. Syndicat de gauche ? Dans son essence et ses accointances, c’est certain, mais Jordi Planas souligne le désir de neutralité des dirigeants et les bonnes relations commerciales entretenues avec les propriétaires, même en période de forte politisation (p. 270-273).

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Le dernier chapitre ouvre une perspective sur les conflits sociaux durant les années 1930. Ceux-ci s’embrasent sur les cendres de la monarchie tombée en 1931 et ils prennent plusieurs formes dans la région d’Igualada. Tout d’abord, le syndicalisme paysan trouve toute son expression après sa formation dans les années 1920 autour de l’Union des Rabassaires (vignerons-locataires dont le bail, rabassa morta, courait le temps de vie des ceps). La principale revendication, énoncée lors des nombreux meetings que liste l’auteur, réside dans la révision des contrats de rabassa morta et la défense des « intérêts de classe » (p. 287), souvent – mais pas nécessairement – en collaboration avec les groupements coopératifs locaux. L’auteur développe alors quelques exemples significatifs (Masquefa, Vallbona d’Anoia ou Pierola) de cet élan syndical qui s’amplifie en même temps que la jeune république dont il partage les valeurs et parfois les adhérents. Pour contrer ce mouvement, les propriétaires ripostent dès 1931 avec l’Action agricole, émanation de la Ligue Économique d’Igualada à laquelle adhère l’iacsi, principal regroupement de propriétaires terriens. Jordi Planas souligne avec justesse l’orientation droitière des principaux dirigeants de l’Action agricole dont les fondements sont « la défense des intérêts moraux et matériels des propriétaires ruraux » (p. 311), les œuvres mutualistes et la revalorisation des prix agricoles. Dans un contexte de tensions et de remise en question des contrats entre propriétaires et rabassaires, les adhésions sont nombreuses, faisant de l’Action le troisième groupement de la région. Cela lui assure un poids local certain, mais également un levier d’action contre les projets législatifs agraires républicains, notamment celui promettant une refondation des contrats d’exploitation (p. 314). S’organisant sous des formes diverses (assemblées ou comités de défense des propriétaires, conférences), l’Action agricole dispose d’un large écho dans la région, pressant même les autorités politiques catalanes par le biais d’un recours d’inconstitutionnalité contre la réforme agraire qui voit difficilement le jour en 1934, dans un climat de tensions sociales exacerbées.

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Mais, depuis 1932, ces oppositions ont dépassé le stade des provocations orales : le gouvernement catalan est obligé d’intervenir pour maintenir l’ordre sur certains marchés et dans certaines localités où on menace de brûler les récoltes. Les procès de révision des contrats de rabassa morta donnent également lieu à des oppositions, notamment à Igualada (p. 328). Le gouvernement propose alors la formation de jurys mixtes de propriétaires et de locataires, dont les intentions sont louables, mais rarement mises en application (alors même qu’une loi est votée en 1933), entraînant des tensions lors des récoltes en 1932, 1933 et 1934. Le paroxysme est atteint en octobre 1934 quand des mouvements séditieux renversent les autorités dans certaines localités de la région et que Lluis Companys (le président du gouvernement catalan, proche des syndicats rabassaires) proclame unilatéralement « l’État catalan » à Barcelone. L’armée reprend rapidement le pouvoir, imposant aux loueurs de terre de respecter les anciens contrats. Face à cette menace, la majorité des rabassaires obtempèrent, livrant aux propriétaires les quantités de récolte qui leur étaient dues. La conjoncture s’est retournée et les propriétaires profitent alors de la loi d’exception pour expulser les rabassaires les plus revendicatifs. Si la victoire du Front populaire (et le rétablissement des lois de révision des contrats ou le rétablissement des rabassaires expulsés) en 1936 suscite les espoirs d’une réforme agraire d’envergure tant attendue, la guerre civile met un terme à ceux-ci.

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Jordi Planas termine son ouvrage sur le positionnement du Syndicat agricole d’Igualada durant le conflit. Dans un contexte de radicalisation idéologique, tous les paysans doivent se syndiquer et les syndicats préexistants doivent fusionner. Dans la comarque, l’union des syndicats des vignerons et des rabassaires prend le nom de Sindicat Agricóla dont les attributions sont élargies en raison de sa nouvelle base d’adhérents et de la guerre (p. 349). L’auteur analyse le personnel, peu renouvelé, et les nouvelles obligations de ce groupement, notamment l’inclusion de nouvelles professions (vachers, éleveurs, etc.) ou la création d’une Fédération régionale des coopératives d’Igualada, chargée de l’achat (de matières premières, d’outillage, etc.) et de la vente (productions, bétail) dans un climat de luttes et de restrictions rendant difficiles les échanges commerciaux. Les dirigeants doivent alors faire preuve d’adaptabilité, substituant certaines productions à d’autres ou assimilant rapidement les lois d’orientation agricole et commerciale, ce qui n’empêche pas les critiques ou les accusations de profits personnels à leur encontre. Dans le même temps, ils contribuent aux efforts de la guerre, en assurant le ravitaillement du front et des réfugiés ou en assistant financièrement une délégation du Secours rouge international (p. 372), tandis que sont formées des patrouilles de sécurité pour protéger – avec peu d’efficacité – les champs et les installations qui ont été désertés par une main d’œuvre de plus en plus rare. Le Sindicat Agricóla se maintient jusqu’à la fin de la guerre, tenant une dernière réunion en janvier 1939 où il décide – symboliquement – de suspendre la vente de vin.

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En définitive, Jordi Planas nous livre ici un ouvrage dense et solide, rythmé par les vicissitudes de l’économie viti-vinicole catalane, proposant une nouvelle histoire des marchés et de l’inscription des vignerons dans ceux-ci. Fin connaisseur des institutions et du monde viticoles, il développe une histoire de l’innovation, dans les techniques productives, les pratiques commerciales et les formes collectives de défense. On y découvre les antagonismes qui structurent bien souvent les mondes ruraux européens, ce qui nous fait regretter le peu de comparatisme avec les autres régions espagnoles, françaises ou italiennes qui subissent les mêmes dynamiques. Si on aurait aimé connaître un peu plus les effets des politiques syndicales et des discours idéologiques dans les années 1890-1920, ce livre n’en reste pas moins une étude fine et ciselée de la naissance du mouvement coopératif agraire dans une Espagne frappée par les crises, contribuant avec adresse et efficacité à l’ensemble des études vitivinicoles européennes.

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Stéphane Le Bras

Claude Collin, C’était une autre époque ou la fin du monde rural, Regnéville-sur-Meuse, Dossiers documentaires meusiens, 2013, 208 p. Claude Collin, C’était une drôle d’époque… un village meusien dans la deuxième guerre mondiale, Regnéville-sur-Meuse, Dossiers documentaires meusiens, 2003, 204 p., 20 €

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Les deux ouvrages, issus d’un ensemble de publications consacrées à la Meuse, nous font pénétrer la vie d’une communauté paysanne, Maucourt-sur-Orne, petit village de ce qu’on appelait autrefois la Woevre, l’un des greniers à blé de la Lorraine du Nord, terre de frontière proche de Verdun, et de ses hauteurs forestières qui barrent à l’ouest le paysage. 150 à 200 habitants avant la Première Guerre mondiale, une cinquantaine aujourd’hui, ce tout petit village que rien ne distingue, semble-t-il, de ses voisins, apparaît, pour ces raisons mêmes, à l’auteur qui en est originaire, comme un bon exemple de ce que fut l’histoire de cette région si éprouvée. C’est donc le récit d’un enfant du pays devenu, par la suite, universitaire et spécialiste de la communication.

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Chacun des deux ouvrages est construit de la même manière. Il s’agit d’une enquête menée auprès des acteurs de la vie villageoise au cours de la période étudiée : une douzaine de personnes pour le premier, près d’une vingtaine pour le second, un certain nombre d’entr’eux (6) témoignant dans chacun des ouvrages. L’auteur leur donne longuement la parole et n’hésite pas à multiplier les propos notamment lorsqu’ils sont plus ou moins divergents. Chaque thème abordé est précédé d’une courte introduction historique qui situe les témoignages dans le contexte général et aide à en comprendre l’intérêt. L’ensemble se lit facilement et tire profit d’une abondante illustration contemporaine des faits.

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L’ouvrage consacré à la fin du monde rural est très nettement dans le thème « ce monde que nous avons perdu », pittoresque et nostalgique, avec une bonne description des étapes de l’élimination du cheval par le tracteur, des transformations de l’élevage et, d’une manière générale, des modifications du rapport à l’espace que connaissent alors les campagnes françaises après les années 1960. La reconstitution du monde paysan dans ces régions dévastées par la Première Guerre mondiale n’a pu se faire que par l’arrivée d’une main d’œuvre étrangère, italienne ou polonaise, dont quelques uns des survivants témoignent, belle occasion de faire revivre les hiérarchies locales où les commis et les bonnes constituent une domesticité recherchée. L’intégration par l’école à classe unique, la part de l’église et du café comme lieux de sociabilité, la place du vélo dans les déplacements quotidiens, tout cela paraît assez classique. Plus intéressant, peut-être, la manière toujours héroïque dont se construisent les budgets paysans avec les solidarités familiales et collectives, les multiples activités complémentaires auprès de « la Forestière » qui gère les secteurs boisés autour de Verdun, ou l’entreprise laitière la plus proche qui ajuste ses prix en fonction de la part de crème contenue dans le lait.

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Quant à l’ouvrage consacré au récit de la vie du village pendant la Deuxième Guerre mondiale il contient, lui aussi, les passages attendus sur les épisodes de la guerre, de la Résistance et de la Libération. Il nous rappelle que ces terres furent sous la menace des armes jusqu’à l’extrême fin des hostilités. Plus intéressant, peut-être, l’évocation détaillée des « requis » du chantier forestier, ancêtres du sto, qui exploitent pour l’occupant les secteurs boisés du finage selon des règles propres à ce temps de misère. Enfin l’ouverture au monde concrétisée par la présence successive sur le sol local, outre les travailleurs agricoles immigrés, des Allemands, Américains, Africains, tour à tour, occupants puis prisonniers, qui constituent autour de l’auteur comme une société des nations virtuelle.

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Au total une vision plutôt optimiste, à visée régionale et sans doute scolaire, mais susceptible d’intéresser un plus large public.

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Jean Boissière

Alain Chatriot, Edgar Leblanc et Édouard Lynch, Organiser les marchés agricoles. Le temps des fondateurs, Paris, Armand Colin, coll. « Recherches », 2012, 281 p., isbn 978-2-200-28143-4, 31 €

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Le sous-titre de l’ouvrage dirigé par Alain Chatriot, Edgar Leblanc et Édouard Lynch, Organiser les marchés agricoles. Le temps des fondateurs, fonctionne un peu comme une métonymie, puisque ce livre vient combler partiellement un vide historiographique. Il permet de réévaluer l’importance des débats, des institutions et des mécanismes mis en œuvre durant l’Entre-deux-Guerres afin d’organiser et d’assainir les marchés des matières premières agricoles, tout particulièrement celui du blé.

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Dans l’introduction, Alain Chatriot et Édouard Lynch précisent qu’il s’agit de « tenter de cerner une histoire […] faites d’intérêts divergents, de négociation, de compromis et de lutte ». La première partie de l’ouvrage constitue une mise en perspective des questions soulevées par les différents contributeurs. La contribution de Steven Kaplan replace le problème dans une perspective de long terme ; celle de Fritz Georg von Graevenitz, qui nous semble l’une des plus importante de l’ouvrage, rend compte, à travers l’analyse du marché du sucre, du rôle moteur des accords internationaux dans la mise en place d’instances nationales de régulation.

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La seconde partie du livre rend compte de l’échec de l’organisation des marchés du lait, du vin et de la viande. Les trois contributions de Nicolas Delbaere, Jean-Marc Bagnol et Sylvain Leteux, rendent compte de la difficulté à réguler certains marchés pour trois raisons qui ne sont pas exclusives les unes des autres : l’organisation des filières, la définition du (ou des) produit(s), les problèmes liés au stockage des excédents.

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La troisième partie s’intéresse spécifiquement au marché du blé à travers l’analyse des conditions de la mise en place et du fonctionnement de l’Office National Interprofessionnel du Blé (onib). Les années 1920 et le début des années 1930 représentent une période de gestation, au cours de laquelle les acteurs de la filière blé-farine-pain apprennent à négocier et à se mieux connaître au sein d’institutions administratives diverses (Stéphane Lembré). Cette période représente aussi un moment durant lequel, les élites agricoles s’habituent, au sein d’organismes parapublics, à la prise de décision et à la négociation avec l’État (Mélanie Atrux). La contribution de Martin Baptiste met, quant à elle, en exergue le rôle éminent que les élites administratives jouent dans la mise en place progressive d’un compromis agrarien qui favorisera, dès 1936, la réussite de la politique du Front Populaire en matière d’organisation du marché du blé. La contribution particulièrement intéressante de David Bensoussan, permet d’apprécier la réussite de la greffe, en dépit de l’hostilité véhémente des organisations paysannes majoritaires : l’onib offre une bouffée d’air à un monde paysan déboussolé par la dépression agricole. En dernière analyse, on passe progressivement d’une opposition à l’onib à une bataille pour s’emparer de l’instance de pouvoir qu’il représente (en matière de fixation du prix en particulier).

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La quatrième partie de l’ouvrage examine le passage de l’onib à l’onic (Office National Interprofessionnel des Céréales) durant l’occupation, et son devenir au-delà de la Seconde Guerre mondiale. L’entrée dans la Seconde Guerre mondiale est caractérisée par un effondrement durable de la production de céréales. Fabrice Grenard montre que le projet corporatiste dont rêve une partie des agrariens va, sous la pression des mauvaises récoltes, de la pénurie et des réquisitions, se transformer en une vaste entreprise de contrôle des prix, de la production, du stockage et des circuits commerciaux. En définitive, le discours corporatiste, commun aux syndicats et à l’administration, masque en réalité un renforcement des pouvoirs de l’État au sein de l’onic. La contribution très vivante de Roger Barralis, qui s’intéresse au personnel de l’onic, démontre que durant la Seconde Guerre Mondiale, l’onic est devenu une espèce de monstre bureaucratique qui emploie près de 4 000 agents. Dès la libération, à la grande satisfaction des milieux agricoles, les effectifs de l’Office fondent. L’Office emploie environ 1 600 personnes au milieu des années 1950. La contribution d’Anne-Marie Frénéhard revient sur un problème que les autres contributions ont partiellement négligé. Si pour les marchés du lait, de la viande et du vin, la qualité, comme le prix, représente un enjeu de débats et de confrontations, il ne semble pas, a priori, en être de même pour le blé. Pourtant, comme l’indique Anne-Marie Frénéhard, elle représente un véritable enjeu pour les acteurs situés en aval de la filière (meuniers et boulangers) et, par contrecoup, pour les consommateurs. Il est particulièrement intéressant de noter que cette question resurgit avec le retour à la normale durant les années 1950, en particulier à l’occasion de l’affaire de Pont-Saint-Esprit déjà évoquée par Steven Kaplan. Dès cette époque, ce sont deux problèmes qu’il convient de résoudre : le rapport entre prix et qualité et la protection (ou l’intérêt) du consommateur.

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Laurent Herment

Enric Saguer i Hom (dir.), Forçats a foc i llum. Una història oral dels últims masovers de la regió de Girona, 1930-2000, Barcelona, Departament de Cultura, Generalitat de Catalunya, 2012, 500 p., 17,10 €

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Cet ouvrage est le résultat d’une recherche entreprise par la très dynamique Associaciò d’Història Rural sur les Comarques Gironines après un premier travail sur les propriétaires (Enric Saguer i Hom (dir.), Els últims hereus. Història oral dels propietaris rurals gironins, 1930-2000, 2005). L’objectif, en recueillant le témoignage de la dernière génération des paysans ayant exploité des mas pour le compte de leurs propriétaires, était de mieux connaître un mode d’exploitation, une catégorie originale du monde agricole, les relations entre exploitants et propriétaires, en filigrane l’évolution des grands domaines ruraux. Il y avait urgence à s’interroger : beaucoup de mas ont été abandonnés au cours des trois dernières décennies, convertis en résidences principales ou dédiés au tourisme rural.

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L’entreprise n’était pas facile. Jusqu’ici, en effet, l’histoire de la paysannerie en Catalogne s’était attachée principalement au métayage et aux métayers. Une des raisons explicatives tient probablement au fait que le personnage du masover et le régime d’exploitation de la masoveria n’entraient dans aucun cadre légal bien défini. Les traités de droit civil les ignorent quasiment, ce qui prive de sources officielles. De plus, le discours paternaliste développé depuis le milieu du xixe siècle sur les relations entre propriétaires et exploitants, métayers ou autres, présentées comme avantageuses pour les parties, avait découragé de s’interroger sur des catégories de médiocre identité.

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Aussi, la méthode choisie a-t-elle été l’enquête orale : des entretiens avec des individus chargés de faire valoir des mas pour le compte de propriétaires : 39 au total (dont 9 femmes) ayant travaillé dans 74 lieux différents, nés, pour le plus âgé en 1921, pour le plus jeune en 1950, pour la majorité d’entre eux entre 1921 et le début de la Guerre civile. Dans le cadre territorial choisi, la région de Gérone au nord-est de la Catalogne, diversifiée puisque sont représentés des domaines de montagne où les bois constituaient une ressource importante et des domaines de plaine, cela permettait, grâce aux souvenirs restitués dans les récits de vie, de couvrir un bon siècle fertile en transformations de tous ordres.

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Mais qu’entendre par masover et masoveria puisqu’il s’agit de catégories qui ne jouissent pas d’une reconnaissance spécifique ? Une masoveria est un type de cession temporaire d’un mas, propriété foncière regroupée généralement autour de bâtiments éloignés des agglomérations, villes ou villages, à un agriculteur appelé masover, moyennant le versement d’une rente en argent ou d’une partie des récoltes. Il ne s’agit donc pas forcément de fermage ou de métayage et la situation peut différer dans le temps et dans l’espace. Plus que la nature des redevances, les traits distinctifs de cette forme d’exploitation résidaient dans son caractère familial (un couple avec sa force de travail formée d’enfants en âge de travailler ou de proches parents), dans l’obligation de résidence et dans l’apport des moyens d’exploitation par le masover (bétail et instruments).

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Ces traits distinctifs dégagés, les auteurs se sont interrogés sur l’époque où ce régime d’exploitation est apparu. On en trouve les premières traces au xve siècle, mais c’est au xvie siècle qu’il se dégagea vraiment. Si bien qu’au xviiie siècle la majorité des mas était régie de cette manière sans toutefois que leur poids dans les exploitations agricoles ait augmenté en raison du développement de la petite propriété. Cette époque fut probablement celle où les contrats furent les plus complexes, les propriétaires les plus exigeants, car les candidats à l’exploitation des mas étaient nombreux, ce qui ne sera plus le cas après la Seconde Guerre mondiale.

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La cession des mas s’effectuait par des contrats de 3 à 5 ans, le plus souvent tacites, fondés sur la parole donnée. À l’origine, le partage des récoltes l’emportait. Les propriétaires recevaient le tiers des céréales, de la moitié au quart des autres fruits, mais ne contribuaient pas aux dépenses d’exploitation. La parcerie était réputée inciter à produire davantage. Au xixe siècle, l’exploitation directe, plus accueillante au progrès, revint un temps en grâce. Bref moment auquel mit fin l’élévation des salaires agricoles. La masoveria résista : mieux valait des gens de confiance, travailleurs, bons payeurs, stables. Au xxe siècle, avec l’emploi des engrais, l’arrivée de nouvelles variétés végétales qui diminuaient les risques et le développement de l’élevage, l’arrentement monétaire prit le dessus. On le voit, le système de la masoveria ne fut immuable ni dans le temps ni dans l’espace. La diversité des mas, le profil hétérogène des propriétaires, leur intervention plus ou moins forte dans l’exploitation, l’existence d’agents chargés d’un contrôle (des masovers parfois), y ont contribué. En fait, la génération des masovers interrogés ne se plaint pas de contrats injustes, de relations conflictuelles avec les propriétaires. La rente monétaire, qui réduisait l’intervention de ces derniers dans l’exploitation, limita probablement les tensions.

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Tous ces facteurs faisaient des masovers une catégorie sociale marquée par une grande diversité interne, peu enracinée dans le territoire car vivant hors des agglomérations, assez facilement mobile d’un mas à l’autre avec ses moyens d’exploitation, même si deux à trois générations purent rester dans le même lieu. Des traits communs n’en existaient pas moins, repérables dans le devenir familial, la formation des individus, les conditions d’habitation et de vie, voire les attitudes religieuses et politiques.

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Qui était masover ? Le plus souvent des fils de masovers ; les aînés, car fonctionnait le mécanisme de transmission qui avait cours chez les propriétaires, ou bien des fils cadets de propriétaires mariés à des filles de masovers : des héritiers sans terre en quelque sorte. Ce n’était pas pour déplaire aux propriétaires par-dessus tout attachés à la stabilité et à la relation de confiance. Ces mécanismes de transmission conditionnaient aussi la formation des masovers et l’organisation du travail. Dans ces familles, le travail infantile était la norme. Peu d’enfants allaient à l’école. Les besoins du mas n’expliquent pas tout. Jouèrent aussi le manque d’écoles publiques jusqu’au début du xxe siècle, le faible niveau d’instruction des parents, le fait que l’éducation « scolaire », préparant peu au travail de la terre, ne paraissait pas indispensable, l’exil de nombreux enseignants après la Guerre civile.

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Ces conditions se modifièrent radicalement à partir des décennies 1950-1960. La mécanisation, l’achat du matériel auquel les propriétaires aidèrent peu, rendirent moins nécessaire le travail des enfants, essentiel jusque-là dans l’organisation de la famille masoveria. Trait significatif : les enfants ayant accédé à des études secondaires ou supérieures se détournèrent du travail de la terre. Cette « phase des tracteurs », à la fois relativement tardive et rapide, marque à beaucoup d’égards une rupture dans le système de la masoveria : d’une certaine manière sa meilleure intégration dans la société… mais aussi les prémices de sa disparition. Les masovers souffraient de conditions d’habitation médiocres, inférieures à celles des autres groupes paysans. Ils vivaient « dans les maisons des autres », mal équipées, où les propriétaires n’offraient que le minimum. L’amélioration des conditions de vie à partir des années 1960 (peu de mas possédaient l’électricité avant 1950) sera souvent à leurs frais. L’achat de bicyclettes, de motocyclettes, rompit également alors une forme d’isolement et permit aux jeunes d’accéder aux loisirs.

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L’attitude à l’égard de la religion ou de la politique témoigne assez bien de la situation relativement en marge de la société dans laquelle étaient restées les familles de masovers. Si les liens des propriétaires avec l’Église étaient très étroits, les masovers, bien qu’assistant régulièrement à la messe, ne refusant pas les sacrements, manifestant même du respect à l’égard des prêtres, ne pratiquaient qu’une religion assez superficielle. De même, en matière politique, ils furent dans l’ensemble réticents à l’égard des prises de positions radicales, s’engagèrent peu, firent preuve d’une soumission de façade pendant la période franquiste.

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Ces quelques notes ne donnent qu’un aperçu de cet ouvrage bien composé, clair, très complet, modèle d’enquête collective sur un sujet neuf car les sources écrites, trop rares, ne permettaient pas jusqu’ici de l’atteindre, qu’il convenait de faire avant que la parole des masovers ne puisse plus être recueillie.

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Gilbert Larguier

Laurent Jalabert et Christophe Patillon (éd.), Mouvements paysans face à la politique agricole commune et à la mondialisation (1957-2011), Rennes, pur, « Enquêtes et documents, n°45 », 2013, 249 p., 17 €

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Les textes réunis ici sont issus d’une journée d’études qui s’est tenue à Nantes le 4 décembre 2009 ; elle est dédiée à Gilbert Noël, spécialiste de la pac (Politique agricole commune) qui aurait dû participer à cette journée. Professeur d’histoire contemporaine à l’université Rennes 2, il est décédé le 1er octobre 2009.

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Les participants sont essentiellement des politistes, des historiens et des acteurs de terrain. Au cours de cette journée, il s’agissait de s’interroger sur la manière dont les paysans français ont réagi au Marché commun agricole, à la pac et à la mondialisation d’abord avec le gatt (General Agreements on Tariffs and Trade), puis avec l’omc (Organisation mondiale du commerce). Pour effectuer cette mise au point, le choix a été fait de se concentrer sur quelques productions particulièrement touchées par ces politiques.

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L’introduction de Laurent Jalabert situe les enjeux pour une paysannerie prise entre la nécessité d’une modernisation rapide, l’endettement et la dépendance qu’elle entraîne. Face à ces enjeux, la fnsea est contestée par certaines branches de la production agricole (éleveurs, viticulteurs) ce qui entraîne l’éclatement du syndicalisme agricole donnant naissance à de nouvelles structures. Ce sont ces conflits, la constitution de nouvelles forces syndicales à la lumière de la politique européenne et de l’omc qui sont examinés ici.

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Après cette solide introduction, les deux articles suivants (Geneviève Gavignaud-Fontaine et Michel Catala) situent le contexte historique. Geneviève Gavignaud-Fontaine rappelle les deux projets concernant l’agriculture : d’une part, le modèle de l’exploitation familiale défendue par le Vatican en particulier l’encyclique de Jean XXIII Mater et Magistra (mai 1961), et, d’autre part, la volonté de modernisation présente dans le projet européen et soutenue par Paris. Si cette dernière rencontre les préoccupations de la fnsea, cette volonté et celle de défendre l’exploitation familiale rejoignent les préoccupations des paysans du grand Ouest français dont les responsables syndicaux sont pour la plupart issus de l’Action catholique spécialisée. Cette conjonction provoque des conflits y compris à l’intérieur du syndicalisme agricole français, tandis que, plus tard, l’omc et son idéologie « laisser-fairiste » (p. 29) aggravent la situation sociale de nombre d’agriculteurs. Michel Catala rappelle la situation agricole au lendemain de la guerre en Europe et le rôle-clé que la France joue en Europe sur la question agricole non sans de fortes tensions (veto gaullien, politique de la chaise vide, etc.). Le changement d’acteurs au début des années 1970 modifie l’attitude de la France en attendant que la chute du Mur de Berlin entraîne de profondes mutations.

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Après avoir solidement resitué les enjeux de la pac, puis de la mondialisation, l’ouvrage aborde des points plus précis concernant principalement l’Ouest et la Confédération paysanne. René Bourrigaud revient sur les mouvements paysans de l’Ouest souvent massifs et violents comme à Redon en juin 1967, mouvements qui réagissent en fait à la politique européenne en matière agricole et qui aboutissent à la création de la frseao (Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles de l’Ouest). Cependant, à la différence de nombreux travaux sur ces questions, il rappelle la volonté de débat et de propositions de ce syndicalisme régional dont témoigne la rencontre à Nantes le 28 juillet 1969 entre Sicco Mansholt et la frseao qui représente une région d’éleveurs. Les documents conservés au cht (Centre d’histoire du travail à Nantes) accompagnant cet article en donnent les éléments-clés, fort instructifs.

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La Confédération paysanne fait sortir le syndicalisme paysan d’une réflexion corporatiste et fait des propositions dans un cadre rural et environnemental. Jean-Philippe Martin s’attache à présenter cette évolution liée au passage du cadre européen à un cadre mondial avec ses répercussions sociales (diminution voire disparition de cultures vivrières dans des régions très pauvres dans le monde) et environnementales. Cette évolution conduit la Confédération paysanne à créer une Coordination paysanne européenne à Madrid en 1986 qui regroupe aussi bien des syndicats, des associations, des groupements nationaux ou régionaux, puis progressivement cette construction devient mondiale avec la création de la Via Campesina en 1993, présente sur tous les continents. La caractéristique de Via Campesina est d’être autonome et indépendante de toute obédience mais clairement hostile aux politiques agricoles néo-libérales.

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Les trois contributions suivantes évoquent les grèves du lait de 1972 et 2009 en Bretagne et au pays basque ; pour la Bretagne, il s’agit de témoignages qui resituent le contexte de 1972 et l’évolution jusqu’en 2009. Paul Bonhommeau montre comment la politique des quotas laitiers mise en place en 1984 modifie la stratégie des syndicats de gauche désormais regroupés au sein de la Confédération paysanne. La suppression de ces quotas est à l’origine de la grève du lait de 2009 qui est particulièrement importante dans le pays basque français (Xabier Itçaina). À cette occasion, apparaît un nouvel acteur, l’apli (Association des producteurs de lait indépendants) ; c’est elle qui appelle les autres syndicats à faire la grève de la collecte du lait (comme l’avait fait les agriculteurs de l’Ouest en 1972). Celle-ci dura deux semaines et eut un fort impact socio-politique entraînant une réflexion plus globale sur le lien entre le type d’agriculture, l’organisation du travail et les effets du mode de régulation.

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Un autre exemple de cette confrontation entre une filière et les politiques européenne et mondiale est donné par Stéphane Le Bras à propos des viticulteurs languedociens. L’entrée de la viticulture méridionale dans le Marché commun, dans les années 1970, est vécue comme un choc ; suite à l’échec des négociations, des grands rassemblements, les viticulteurs s’engagent dans des opérations commandos. Toutefois, après la fusillade de Montredon, l’auteur indique que les violences ont tendance à disparaître mais pour le comprendre, il aurait fallu préciser que le 4 mars 1976, la fusillade en question fit deux morts : un commandant de crs et un viticulteur. Peu à peu de nouvelles formes de négociations apparaissent tandis que les efforts des viticulteurs languedociens pour améliorer la qualité du vin produit porte ses fruits.

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En abordant les positions du parti socialiste vis-à-vis de la pac, des années soixante aux années 2010, Fabien Conord montre comment la sfio, puis le ps, européen convaincu, est dans un premier temps favorable à la pac ; devenant acteur des réformes de la pac lorsqu’il arrive au pouvoir. Mais, peu à peu, au début des années 2000, il devient fort critique face à son évolution.

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L’ensemble de l’ouvrage a une thématique bien circonscrite ; il ne s’agissait pas de couvrir tout le champ des relations entre les paysans français et la cee, puis l’ue, qui elle-même évolue dans un contexte plus mondialisé (gatt et omc). De ce fait, la place, le statut des paysans par rapport à des interlocuteurs invisibles tels que les industries agro-alimentaires, les centrales d’achat, etc., ne sont pas évoqués ; de même ne sont pas comparées les situations des paysans français avec celles des autres pays européens. Cela nécessiterait d’autres journées d’études ou un colloque mais en l’état l’ouvrage permet de mieux éclairer les raisons des mécontentements paysans d’un point de vue international et non plus national avec les répercussions sur l’évolution du syndicalisme agricole français en lien de plus en plus souvent avec ses alter ego européens voire mondiaux.

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L’autre intérêt majeur de cet ouvrage est que plusieurs contributions d’universitaires ou de témoins-acteurs sont accompagnées de documents denses, apportant un éclairage précis. La plupart d’entre eux proviennent du cht, d’une très grande richesse pour qui veut travailler sur ces questions.

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Jacqueline Sainclivier

Agnès Pataux (photographies) et Alain Badiou (texte), Célibataires, Paris, Flammarion, 2013, 127 p., 40 €, isbn 978-2-0812-9913-9, 40 €

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Pas simple de mettre en images le monde paysan : il a si souvent été « une classe objet », dépossédé de sa propre capacité à créer et maîtriser les représentations de lui-même. Pierre Bourdieu l’a bien analysé. « Dominées jusque dans la production de leur image du monde social et par conséquent de leur identité sociale, les classes dominées ne parlent pas, elles sont parlées. […] Il est certain que l’on ne pense à peu près jamais les paysans en eux-mêmes et pour eux-mêmes, et que les discours mêmes qui exaltent leurs vertus ou celles de la campagne ne sont jamais qu’une manière euphémisée ou détournée de parler des vices des ouvriers et de la ville ». Osciller entre catégories contrastées, si souvent réactivées, constitue l’écueil principal de toute activité discursive, de toute mise en image du monde agricole : agriculteur moderniste ou paysan passéiste ? Entre typologies plus ou moins savantes et stéréotypes sans vergogne, les représentations de l’agriculteur et du paysan vont bon train. Or « la représentation du monde social n’est pas un donné ou […] un enregistrement, un reflet » (Pierre Bourdieu, « Une classe objet », Actes de la recherche en sciences sociales, 17-18, 1977), mais une construction.

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Agnès Pataux s’attaque de front à cette question, en ciblant un public des plus « catalogués » du monde paysan : les célibataires, le célibat agricole, dont on sait qu’il touche les franges les plus modestes de la population rurale (Guenhaël Jegouzo, « L’évolution après 1975 du célibat agricole masculin », Population, n°1, 1991). Son parti-pris est résolument tourné vers la mise en images de paysans français et irlandais. Pas de passéisme dans ses prises de vues mais une empathie palpable, une volonté de mettre en image « la fin des paysans » (Henri Mendras, La Fin des paysans, Paris, Actes Sud, 1991 [1ère éd. 1967]), une fin ici regrettée. Partie à moto photographier « des célibataires sur leurs terres », elle nous livre de belles photos en noir et blanc au format carré (19 cm x 19 cm). Une unité de forme construit une certaine unité de ton : toutes ces personnes sont photographiées de face, le regard sur l’objectif. Des hommes en bleu de travail et en casquette, des femmes en blouse ou en gilet, le plus souvent sur le seuil de la porte de leur maison ou d’un bâtiment de ferme, interrogent notre monde contemporain – nous interrogent. Les photos p. 43, 62, 115…, celle de la couverture, nous atteignent par leur justesse, leur pertinence, l’équilibre de leur composition, la beauté des noirs.

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On songe au travail de Raymond Depardon, dans son livre, La Ferme du Garet, ou dans les films documentaires de sa trilogie Profils paysans (Profils paysans : Profils paysans, l’approche (2001), Profils paysans, le quotidien (2005), La Vie moderne (2008).), d’autant plus qu’il existe une proximité géographique entre de nombreuses personnes photographiées dans le Massif Central. Dans les deux œuvres se retrouvent le même regard empathique, la même volonté de rendre compte de « tout un monde » et certaines techniques de cadrage dans la façon de relier les personnes à leur univers, qu’il s’agisse de la ferme, du paysage ou de l’intérieur de la maison. Toutefois, les deux auteurs n’ont pas construit de la même façon « la bonne distance » avec le sujet de la photo. Le propos ici est plus sombre, plus hâtif, moins homogène. Dans de nombreuses photos, la lumière est crue sur les visages parfois meurtris, les ventres rebondis – surtout dans les portraits d’individus « seuls », où l’appareil photo se rapproche. Alain Badiou parle, dans son texte introduisant ces photos, de vie « au bord du vide », « d’immobilité » au sujet d’une « humanité […] saisie dans sa séparation de tout ce qui pour nous fait monde ». Car le propos, engagé (Alain Badiou parle de « combat artistique »), est ambitieux : présenter des célibataires ruraux – et rien que des célibataires – revient à « affirmer sans aucun compromis non seulement leur existence mais la valeur universelle de cette existence », en référence à une « humanité générique » (p. 10).

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Si l’intention est généreuse, la véhémence du propos contraste avec la rudesse de ces vies simples. La netteté et la maîtrise du geste photographique, la franchise des regards directs ne suffisent pas à faire comprendre ce qui rassemble ces « célibataires » entre eux, entre elles, et ce qui les relie à nous. Il n’est pas simple de parler au nom d’autrui. Est-ce bien la philosophie des deux auteur-e-s que veulent porter toutes ces personnes ici représentées ? Ont-elles un message ? Si oui lequel ? La question reste ouverte.

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Clotilde Lemarchant

Yves Jean et Martin Vanier (dir.), La France : aménager les territoires, Armand Colin, Paris, 2009, 2e éd., 358 p., 34 €

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Sous la direction d’Yves Jean et de Martin Vanier, la seconde édition de « La France : aménager les territoires » est le fruit d’un travail collectif réunissant des universitaires parmi les experts de l’aménagement, géographes, aménageurs ou économistes. La première partie porte sur l’aménagement des territoires, acteurs, échelles et conflits. Les auteurs nous rappellent les trois phases historiques des rapports entre l’État et son territoire : celle de 1945 à 1982, marquée, après les orientations économiques de la reconstruction et par l’impulsion d’une politique de répartition des activités économiques afin de corriger les déséquilibres régionaux (Plan Breton, 1955) ; celle de l’application de la politique de décentralisation voulue par la Gauche socialiste (loi Cadre Deferre de 1982) ; la période des années 1990 à nos jours, durant laquelle l’intercommunalité est en plein essor (Loi Joxe / Marchand de 1992, Loi Pasqua de 1995). Dès lors, les initiatives des collectivités territoriales soutenues par la politique de cohésion de l’Union Européenne engendrent des acteurs et des territoires pluriels que l’usage cartographique et graphique permet d’intégrer à différentes échelles aux problématiques des aménagements de territoires. Parmi elles, la pression croissante induite par la mondialisation génère des dynamiques de concentration géographique de la richesse mais également des fortes disparités territoriales que les politiques communautaires n’ont pas pu corriger jusqu’à présent. De même, les citoyens européens sont dans l’attente d’un développement plus équilibré et durable de leurs territoires leur assurant une égalité des chances. Le traité de Lisbonne (2007) tente d’apporter une réponse politique en évoquant la nécessité de « cohésion territoriale » ce qui induit trois priorités : aider les territoires à « handicaps géographiques » à valoriser leurs potentiels spécifiques dans un sens durable ; assurer un accès équitable des territoires aux services sociaux ainsi qu’aux grands réseaux ; renforcer la mise en réseau et les connexions entre territoires ainsi que la coopération territoriale européenne. Ces priorités contribuent à l’émergence d’une culture européenne de l’aménagement du territoire (Schéma de développement de l’espace communautaire (1999) actualisé par l’Agenda territorial en 2007), mais qui génèrent des controverses et des débats publics portant par exemple sur la localisation des infrastructures de transport ou la construction de nouveaux aéroports… preuve d’une certaine mobilisation du citoyen sur l’aménagement de son espace vécu.

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La seconde partie – « Dynamiques spatiales régionales et enjeux d’aménagement », repose sur sept régions. Deux d’entre elles sont marquées par leur profonde ruralité mais aussi par des stratégies d’aménagement de leurs territoires différentes : la Bretagne et le Massif central. La Bretagne, qualifiée de « tigre celtique » français à cause de la rapidité et de l’ampleur de son essor fut longtemps un exemple de développement endogène. Le « modèle agricole breton » qui a donné naissance au plus puissant complexe agroalimentaire de France marque le passage de la ferme à la firme. Première région couverte par l’intercommunalité (98 %), très en avance dans la mise en place des « pays », la Bretagne a profité des habitudes de travail en commun acquises notamment à l’occasion des programmes européens leader (quatrième axe de la programmation du Fonds européen agricole pour le développement rural (feader) destiné à financer des projets pilotes à destination des zones rurales). Cependant, aménager la Bretagne de demain relève d’un exercice d’équilibre. Aux déséquilibres territoriaux jamais comblés entre l’Armor et l’Argoat, viennent s’ajouter les difficultés du « modèle agricole breton » : dégradation environnementale liée au développement agro-industriel. Malgré la transformation radicale de l’agriculture bretonne, les aménagements réalisés en termes d’infrastructures routières, de délocalisations d’entreprises et d’implantations d’écoles de dimension nationale, les enjeux de l’aménagement régional demeurent importants. Il s’agit de réduire le déficit permanent du solde migratoire, de réduire le temps de trajet entre Rennes et Brest, de résister à la pression foncière du fait de la prépondérance des logements individuels, et enfin de sortir de la dépendance énergétique. À tous ces enjeux, s’ajoute l’absence d’une métropole d’envergure. Contrairement à la Bretagne, il n’y a pas de région Massif central au sens administratif du terme, mais plutôt un espace central, vaste ensemble de deux régions (l’Auvergne et le Limousin), et 12 départements en comptant les départements limitrophes. Constitué de moyennes montagnes et soumis à des dynamiques territoriales divergentes, cet espace vieillissant est confronté à des écarts et des retards de développement nécessitant des politiques d’aménagement des territoires soucieuses de l’équilibre ville/campagne, de reconversion des zones en situation économiques difficile. Dès lors, l’objectif est de redonner à cet espace une attractivité nouvelle que seule une mise en réseau de ses territoires peut lui offrir grâce à une meilleure accessibilité, une valorisation du potentiel touristique et des régulations autour de l’enjeu des ressources agricoles et forestières. Cet espace doit intégrer les grands corridors européens et ainsi se connecter à des centres créateurs de richesses.

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Les autres régions étudiées dans l’ouvrage (Nord-Pas-de-Calais, Île-de-France, paca, Rhône-Alpes) ont toutes une relation géographique et économique privilégiée avec l’axe fondamental européen. La région Rhône-Alpes a l’opportunité de posséder des acteurs publics à fortes et équivalentes capacités stratégiques (région, départements, agglomérations) et des acteurs privés de dimension internationale. La région paca, elle aussi insérée dans l’économie mondiale, participe pour l’heure d’une situation périphérique (« l’arc latin ») en attendant de se rapprocher à l’horizon 2020 des centres de décisions européens au gré de la construction de nouveaux réseaux de transport en direction de l’Espagne et de l’Italie. Au sortir d’une période de crise, suivie de reconversions reposant sur de nouvelles stratégies et l’essor de la métropole lilloise, le Nord-Pas-de-Calais est devenue une porte sur l’Europe du Nord-Ouest. Les projets de développement territorial révèlent l’enjeu européen de la construction transfrontalière dont la métropole lilloise est le moteur principal. D’espace métropolitain, il est question également sur Paris et le Bassin Parisien. L’écart constaté entre « Paris et le désert français » par Jean-François Gravier en 1947 n’a pas empêché la région parisienne de bénéficier de politiques publiques dont certaines ont marqué les esprits (construction des six villes nouvelles). Véritable région économique de Paris, le Bassin Parisien est soutenu par une organisation urbaine spécifique marquée par des milliers de flux pendulaires qui deviennent la norme de référence pour la délimitation des aires urbaines. L’extension de l’aire urbaine parisienne renouvelle les questions pratiques posées à la Région tant sur l’intégration de ses marges actuelles à un projet de métropole interrégionale que sur les nécessités de penser et d’aménager un espace multipolaire. Enfin, dans les territoires ultra-marins, et malgré beaucoup de transformations, les retards sont nombreux. La seule activité qui pourrait permettre de sortir de l’assistanat est le tourisme. L’action conjointe de l’État et des collectivités de plus en plus autonomes doit relancer cette activité moribonde actuellement.

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La troisième partie de l’ouvrage présente sept lectures thématiques sur les enjeux contemporains ou à venir en matière de mutation de territoires : les réseaux de transport rapide et leur raccordement à l’espace européen avec l’aménagement de portes internationales ; la remise en cause de la place des petites villes dans l’armature urbaine suite aux réformes des cartes hospitalières, judiciaires et militaires et à la fermeture d’un grand nombre de services publics ; les engagements de l’État dans la stratégie communautaire de faire de l’Union européenne l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde (objectif de Lisbonne, 2000) et ses conséquences territoriales ; les disparités sociales, le souci d’équités territoriales et des actions publiques pour les résoudre ; la gestion des temps de l’espace, nouvelle priorité de l’aménagement des territoires ; la création d’un tiers espace atténuant le clivage espace urbain/espace rural ; le devoir de biodiversité ou de développement durable qui s’impose à tous les territoires. Ces problématiques suggèrent des réflexions très actuelles portant entre autres sur la capacité des autorités tant européennes que françaises à répondre à des besoins de cohésion sociale et territoriale à l’échelle de leurs territoires tout en s’engageant dans la voie de la compétitivité et les conséquences que cela suppose en matière d’économies budgétaires. Dès lors, l’État français engagé dans cette stratégie, délègue aux acteurs locaux les décisions propres à l’aménagement de leurs territoires se réservant le droit ou non de participer aux financements de leurs projets. En même temps, il privilégie la mise en place de pôles de compétitivité (71 en France, dont 7 mondiaux) et de pôles d’excellence rurale qui concerne les territoires ruraux et exclut les aires urbaines de plus de 30 000 habitants. Enfin, toujours dans un souci d’efficacité budgétaire, il est obligé de penser l’aménagement du territoire en termes d’interterritorialité qui se concrétise par l’émergence des réseaux de villes et des alliances métropolitaines. Aujourd’hui, c’est par la gestion des temps de l’espace que l’aménagement des territoires peut faire la démonstration de son utilité et de son efficacité. Les besoins en accessibilité, en mobilité ne répondent plus au spectre du désenclavement, qui n’est plus un enjeu des campagnes dites profondes qui pour la plupart ont trouvé un second souffle, mais bien celui des espaces urbains asphyxiés et saturés. À l’opposition entre les densités urbaines, fortes et les densités faibles propres à la ruralité « symptôme de mort lente et de l’abandon des solidarités nationales », on assiste à un mélange des densités, à des reports d’occupation de l’espace. Ni la ville, ni les campagnes n’y retrouvent plus leur « bonne densité » ce qui ne fait pas l’affaire des sociétés politiques locales qui en cultivaient le mythe. Un tiers espace (périurbain, rural de proximité urbaine…) s’instaure qui agence progressivement des densités qu’il faudrait promouvoir en principe d’aménagement. La place et le rôle de la nature sont au cœur de la conception de ce tiers espace avec des conceptions opposées selon le monde urbain et le monde rural. Actuellement, le devoir de biodiversité s’impose à chacun d’entre eux suscitant des nouveaux contrats tels que l’aménagement d’une nature habitée dans le cadre de la périurbanisation, la préservation des espaces ruraux dans le cadre de l’agriculture intensive ou du développement de l’attractivité touristique.

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Jean-François Dreyer

Titres recensés

  1. Vincent Carpentier et Cyril Marcigny, (dir.), Des Hommes aux champs. Pour une archéologie des espaces ruraux du néolithique au Moyen Âge, Rennes, pur, coll. « Archéologie et Culture », 2012, 460 p., 35 €
  2. Dominique Garcia (dir.), L’Habitat en Europe celtique et en Méditerranée préclassique, Paris, Errance, coll. « Les Hespérides », 2013, 199 p., 30 €
  3. Janick Auberger, Manger en Grèce classique, pul (Presses de l’université Laval), 2010, 242 pages, 33 figures en noir et blanc, bibliographie, 24 €. isbn 978-2-7637-8684-1
  4. Chokri Ben Fradj, Oliviers et oléiculture en Tunisie. De l’Antiquité à la crise des années 30, Paris, L’Harmattan, coll. « Histoire et Perspectives Méditerranéennes », 2011, 96 p., 11 €
  5. Michel Lauwers (dir.), La Dîme, l’Église et la société féodale, Turnhout, Brepols, coll. d’études médiévales de Nice, vol. 12, 2012, 633 p., 65 €
  6. Dario Canzian et Remy Simonetti (dir.), Acque e territorio nel Veneto medievale, Rome, Viella, coll. « Culture dell’Adriatico », 2012, 257 p., 30 €
  7. Bernard Merdrignac (†), Daniel Pichot, Louisa Plouchart, et Georges Provost (dir.), La Paroisse, communauté et territoire. Constitution et recomposition du maillage paroissial, Rennes, pur, 2013, 541 p., 78 fig., 24 €
  8. Mathieu Arnoux, Le Temps des laboureurs. Travail, ordre social et croissance en Europe (xie-xivesiècle), Paris, Albin Michel, coll. « Évolution de l’humanité », 2012, 378 p., isbn 978-2-226-20909-2, 24 €
  9. Hervé Mouillebouche (dir.), Vincent Tabbagh (préf.), Châteaux et prieurés. Actes du premier colloque de Bellecroix (Chagny), 15-16 octobre 2011, Chagny, Centre de Castellologie de Bourgogne, 2012. 368 p., isbn 978-2-9532994-6-5, 35 €
  10. René Monboisse, L’Ordre féodal des montagnes d’Auvergne du xiie au xve siècle, Aurillac, Société des Lettres, Sciences et Arts « la Haute Auvergne », coll. « Références », 2011 (première édition 1964), 26 €
  11. John Mullan et Richard Britnell, Land and Family. Trends and local variations in the peasant land market on the Winchester bishopric estates, 1263-1415, Hatfield, University of Hertfordshire Press, 2010, 175 p
  12. Bas van Bavel et Erik Thoen (éd.), Rural Societies and Environments at Risk. Ecology, Property Rights and Social Organisation in Fragile Areas (Middle Ages-Twentieth Century), Turnhout, Brepols, coll. « Rural History in Europe », 9, 2013, 329 p., 72 €
  13. David Glomot, « Héritage de serve condition », une société et son espace. La Haute Marche à la fin du Moyen Âge, préface de Jean-Louis Abbé, Limoges, pulim, 2013, 465 p., cd Rom, 35 €
  14. Patricia Guyard, Les Forêts des salines. Gestion forestière et approvisionnement en bois des salines de Salins au xvie siècle, t. 1 : Édition des textes originaux du xvie siècle, t. 2 : Annexes. Introduction générale de l’édition, présentation des chapitres d’édition de textes, annexes aux chapitres d’édition de textes, Bensançon, Association des Amis des Archives de Franche-Comté, s. d., 448 et 287 p., 55 €
  15. Alberto Marcos Martín (dir.), Agua y sociedad en la época moderna, Valladolid, Universidad de Valladolid, « Seminarios Simancas, 3 », 2009, 308 p., 19,5 €
  16. Vincent Lagardère, Le Commerce fluvial à Mont-de-Marsan du xviie auxviiiesiècle, Paris, L’Harmattan, 2012, 333 p., 35 €
  17. Jean-Yves Chauvet, L’Usage des maisons lorraines. Familles et maisons paysannes de la fin du xviie au milieu du xixe siècle, Paris, L’Harmattan, coll. « Historique », 2013, 248 p., isbn 978-2-336-00878-3, 26 €
  18. Stéphane Blond, L’Atlas de Trudaine. Pouvoirs, cartes et savoirs techniques au siècle des Lumières, Paris, éditions du cths, 2014, 412 p., 78 fig., 7 tableaux, 8 graphiques, 9 cartes, préface de Daniel Nordman, postface de Mireille Touzery, isbn 978-2-7355-0805-1, 54 €
  19. Laurent Brassart, Gouverner le local en Révolution. État, pouvoirs et mouvements collectifs dans l’Aisne (1790-1795), Paris, Société des Études robespierristes, 2013, 499 p., 27 €
  20. Emmanuelle Charpentier, Le Peuple du rivage, Le littoral nord de la Bretagne au xviiie siècle, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2013, 22 €
  21. Barbara Doronzo, Agricoltura e società rurale in Italia fra Otto e Novecento. Candela, un diverso modello di sviluppo nell’area della Capitanata, Foggia, Claudio Grenzi Editore, 2009, 61 p., isbn 978-88-8431-335-5, 12 €
  22. René Bourrigaud, « Rien que notre dû ! » Le combat des vignerons au pays du muscadet (1891-1914), Nantes, Éditions du Centre d’histoire du travail, 2013, 186 p., 22 €
  23. Jordi Planas, Viticultura i cooperativisme. La comarca d’Igualada, 1890-1939, Barcelona, Pub. de l’Abadia de Montserrat, 2013, 411 p., 21 €
  24. Claude Collin, C’était une autre époque ou la fin du monde rural, Regnéville-sur-Meuse, Dossiers documentaires meusiens, 2013, 208 p. Claude Collin, C’était une drôle d’époque… un village meusien dans la deuxième guerre mondiale, Regnéville-sur-Meuse, Dossiers documentaires meusiens, 2003, 204 p., 20 €
  25. Alain Chatriot, Edgar Leblanc et Édouard Lynch, Organiser les marchés agricoles. Le temps des fondateurs, Paris, Armand Colin, coll. « Recherches », 2012, 281 p., isbn 978-2-200-28143-4, 31 €
  26. Enric Saguer i Hom (dir.), Forçats a foc i llum. Una història oral dels últims masovers de la regió de Girona, 1930-2000, Barcelona, Departament de Cultura, Generalitat de Catalunya, 2012, 500 p., 17,10 €
  27. Laurent Jalabert et Christophe Patillon (éd.), Mouvements paysans face à la politique agricole commune et à la mondialisation (1957-2011), Rennes, pur, « Enquêtes et documents, n°45 », 2013, 249 p., 17 €
  28. Agnès Pataux (photographies) et Alain Badiou (texte), Célibataires, Paris, Flammarion, 2013, 127 p., 40 €, isbn 978-2-0812-9913-9, 40 €
  29. Yves Jean et Martin Vanier (dir.), La France : aménager les territoires, Armand Colin, Paris, 2009, 2e éd., 358 p., 34 €

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2014 (Vol. 41), p. 195-272.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2014-1-page-195.htm


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